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-The Project Gutenberg EBook of Madame Putiphar, vol 1 e 2, by Petrus Borel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Madame Putiphar, vol 1 e 2
-
-Author: Petrus Borel
-
-Release Date: December 21, 2015 [EBook #50743]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME PUTIPHAR, VOL 1 E 2 ***
-
-
-
-
-Produced by Giovani Fini, Clarity and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-
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-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
- LIBRAIRIE LÉON WILLEM, 8, RUE DE VERNEUIL, PARIS.
-
- HUIT GRAVURES SUR ACIER
-
- POUR ILLUSTRER
-
- MADAME PUTIPHAR
-
- GRAVÉES PAR LES PREMIERS ARTISTES
-
- D’APRÈS LES DESSINS INÉDITS
-
- DE MICHELE ARMAJER, ROMAIN
-
-
- En noir. En bistre.
- Sur papier vélin 8 fr. 10 fr.
- Sur grand papier de Hollande 12 fr. 14 fr.
- — Whatman 16 fr. 20 fr.
- — de Chine véritable 16 fr. 20 fr.
-
- _N. B._—Les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman sont
- en premières épreuves.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRS
-
-
-
-
- TOME PREMIER
-
- Page
-
- PRÉFACE. ix
-
- PROLOGUE. 1
-
-
- LIVRE PREMIER.
-
- CHAPITRE I. 9
-
- CHAPITRE II. 13
-
- CHAPITRE III. 18
-
- CHAPITRE IV. 27
-
- CHAPITRE V. 33
-
- CHAPITRE VI. 52
-
- CHAPITRE VII. 59
-
- CHAPITRE VIII. 63
-
- CHAPITRE IX. 67
-
- CHAPITRE X. 70
-
- CHAPITRE XI. 78
-
-
- LIVRE DEUXIÈME.
-
- CHAPITRE XII. 87
-
- CHAPITRE XIII. 94
-
- CHAPITRE XIV. 102
-
- CHAPITRE XV. 107
-
- CHAPITRE XVI. 115
-
- CHAPITRE XVII. 119
-
- CHAPITRE XVIII. 129
-
- CHAPITRE XIX. 134
-
- CHAPITRE XX. 145
-
- CHAPITRE XXI. 149
-
- CHAPITRE XXII. 154
-
- CHAPITRE XXIII. 157
-
- CHAPITRE XXIV. 162
-
- CHAPITRE XXV. 168
-
- CHAPITRE XXVI. 173
-
- CHAPITRE XXVII. 200
-
- CHAPITRE XXVIII. 203
-
- CHAPITRE XXIX. 206
-
- CHAPITRE XXX. 209
-
- CHAPITRE XXXI. 215
-
-
- LIVRE TROISIÈME.
-
- CHAPITRE XXXII. 229
-
- CHAPITRE XXXIII. 236
-
- CHAPITRE XXXIV. 242
-
- CHAPITRE XXXV. 261
-
- CHAPITRE XXXVI. 265
-
- CHAPITRE XXXVII. 269
-
- CHAPITRE XXXVIII. 273
-
- CHAPITRE XXXIX. 276
-
- CHAPITRE XL. 280
-
-
-
-
- TOME SECOND
-
-
- LIVRE QUATRIÈME.
-
- CHAPITRE I. 1
-
- CHAPITRE II. 7
-
- CHAPITRE III. 12
-
- CHAPITRE IV. 17
-
- CHAPITRE V. 20
-
- CHAPITRE VI. 25
-
- CHAPITRE VII. 40
-
-
- LIVRE CINQUIÈME.
-
- CHAPITRE VIII. 47
-
- CHAPITRE IX. 65
-
- CHAPITRE X. 70
-
- CHAPITRE XI. 75
-
- CHAPITRE XII. 76
-
-
- LIVRE SIXIÈME.
-
- CHAPITRE XIII. 77
-
- CHAPITRE XIV. 92
-
- CHAPITRE XV. 148
-
- CHAPITRE XVI. 158
-
- CHAPITRE XVII. 178
-
- CHAPITRE XVIII. 187
-
-
- LIVRE SEPTIÈME.
-
- CHAPITRE XIX. 203
-
- CHAPITRE XX. 211
-
- CHAPITRE XXI. 221
-
- CHAPITRE XXII. 241
-
- CHAPITRE XXIII. 251
-
- CHAPITRE XXIV. 257
-
- CHAPITRE XXV. 261
-
- CHAPITRE XXVI. 264
-
- CHAPITRE XXVII. 267
-
- CHAPITRE XXVIII. 271
-
- CHAPITRE XXIX. 281
-
- CHAPITRE XXX. 286
-
- CHAPITRE XXXI. 291
-
- CHAPITRE XXXII. 295
-
- CHAPITRE XXXIII. 297
-
- ÉPILOGUE. 306
-
-
-
-
- MADAME
- PUTIPHAR
-
-
-
-
- PARIS. TYPOGRAPHIE DE H. DEURBERGUE,
-
- Boulevard de Vaugirard, 113.
-
-[Illustration: La femme d’un charbonnier est plus estimable que la
-maîtresse d’un Roi.]
-
-
-
-
- MADAME
- PUTIPHAR
-
- PAR
-
- PETRUS BOREL
-
- (LE LYCANTHROPE)
-
- Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes
- à l’édition de 1839
-
- PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE
-
- TOME PREMIER
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- LÉON WILLEM, ÉDITEUR
-
- 8, RUE DE VERNEUIL
-
- 1877
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-PRÉFACE.
-
-
-JE me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités
-curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à
-celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin
-sur les _Oubliés et les Dédaignés du XVIII^e siècle_. J’avais commencé
-par le portrait du _Lycanthrope_ cette galerie tout à fait étrange,
-et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces
-méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles
-Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un
-grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny.
-
-Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres
-les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait
-le _genre frénétique_. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même
-de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1] et ne
-m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem,
-aidé de la piété _filiale_ de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus,
-remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire
-apprécier des bibliophiles.
-
-La première édition de _Madame Putiphar_ date de 1839; elle forme
-deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec
-deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome
-I^{er}, représentant Patrick le volume de J.-J. Rousseau à la main
-et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée
-Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre,
-devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la
-couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os
-de mort entre-croisés et une larme.
-
-Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en
-Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où
-il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre
-créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son
-éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes,
-_le Comte Alarcos_, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La
-dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et
-de foi.
-
-Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes
-appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement
-de l’éditeur qui lui avait acheté cette _Madame Putiphar_. La lettre
-est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état
-se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit
-Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de _Madame Putiphar_ 200
-francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs)
-quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je
-suis obligé de sortir de ma _caverne_ du Bas-Baizil pour glaner ma
-nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.»
-
-Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux
-imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre.
-
-Les exemplaires de cette édition _princeps_ de _Madame Putiphar_ sont
-devenus, comme ceux des _Rhapsodies_ et de _Champavert_ des raretés
-que se disputent les amateurs de _romantiques_. Singulière fortune
-des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq
-ans, que j’ai trouvé les deux volumes de _Madame Putiphar_. Depuis
-vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne
-ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces
-feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait
-d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers
-qui précède le roman,—superbe portique d’une œuvre étrange. Cette
-introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la
-plume de Petrus Borel.
-
-Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les
-grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus
-irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour,
-et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette _triple
-nature_ qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du
-cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et
-que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions
-apocalyptiques.
-
-Faut-il analyser ici ce singulier roman de _Madame Putiphar_, précédé
-par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord
-et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil
-couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui
-reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes
-aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au
-milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau.
-Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des
-Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de
-fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah,
-l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit
-paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron
-favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La
-mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée
-non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune
-fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?»
-Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M.
-Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle _monsieur_); chaque nuit, elle sort
-par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du
-_Saule creux_, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais
-été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation
-avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera.
-
-Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle
-sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le
-mot de ralliement habituel:
-
-«TO BE!
-
-—OR NO TO BE!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare.
-
-Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu,
-l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le
-visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé
-sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot:
-«Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément
-tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils
-partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur
-fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord
-Cockermouth.
-
-Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos
-tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à
-Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne
-et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant
-que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice,
-armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur
-une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick,—et l’égorgent.
-
-Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle
-du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas,
-s’inquiète. On court aux appartements.
-
-«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!»
-
-On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont
-assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet
-sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il
-s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries.
-«Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?»—Ce Patrick est
-rusé!—«Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?... (C’est
-lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le
-sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma
-demeure.»
-
-Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser,—ce
-qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare.
-
-Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle,
-sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent
-et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les
-menace de son épée,—que dis-je!—de sa _flamberge_, et la brandit sur
-ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air
-mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!»
-
-Le livre I^{er} s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient,—outre
-certaines particularités de style, comme cette singulière expression
-pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau
-sur le feu de sa poitrine»,—un passage à noter, le portrait de lord
-Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff.
-On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes
-une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée.
-Ce livre de _Madame Putiphar_ abonde en rencontres semblables. Je
-n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que
-le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre
-entre les mains et ne peut-il laisser là le _préfacier_ pour courir
-au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera,
-soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui
-tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne.
-C’est ainsi qu’il écrit _abyme_, _gryllon_, _pharamineux_, etc. «Je
-ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles
-Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve
-typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer
-son manuscrit.»
-
-Revenons à _Madame Putiphar_. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi
-qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le
-régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième
-pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente,
-puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie
-remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur
-mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans
-toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été
-jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant
-dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce
-dont-il se moque au surplus profondément.
-
-Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement,
-un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris,
-apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret
-à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de
-son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il
-présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme.
-On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment
-des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, _vertubleu!_ et
-_habillé de vert-naissant, têtebleu!_ et qui se nomme le marquis de
-Gave de Villepastour, _mille cornettes!_ Or, ce colonel est amoureux
-de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas;
-l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour
-causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces,
-soit! Elle a des pistolets.
-
-Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par
-échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre _Madame
-Putiphar_, lisez _Madame de Pompadour_. Petrus Borel appelle aussi
-Louis XV _Pharaon_. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et
-Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce _à la marquise_.
-
-Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité
-excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa
-demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude
-et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser
-entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti
-d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je
-songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois,
-souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant
-à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du
-rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre
-des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes,—et cette
-petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution;
-elle _philosopha_, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui
-sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de
-l’art et de la pensée[2].
-
-Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve
-affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset
-introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit
-à deux mains,—et quelles mains!—le manteau de ce Joseph irlandais. Ce
-diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour,
-séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, _Dryden_, _minstrel_,
-légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par
-un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face
-son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du
-citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de
-la _Nouvelle Héloïse_:
-
-«LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN
-ROI.»
-
-La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à
-la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait
-transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup,
-Déborah est une lionne. _Pharaon_ a beau prier, supplier, se traîner à
-ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi,
-par me rendre brutal!» Le tome I^{er} de _Madame Putiphar_ se termine
-par la lutte et la résistance dernière de Déborah.
-
-Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les
-cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les
-souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques
-des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et
-parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le
-hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou
-à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes
-et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées
-avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit
-par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses
-bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase,
-son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres,
-les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le
-cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une
-poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous
-inquiéter et à vous torturer.
-
-Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils,
-le fils de Patrick. Elle l’a appelé _Vengeance_. C’est une façon de
-désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille
-surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah,
-poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa
-naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met
-une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» _Vengeance_ descend à
-l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint
-à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune
-imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance
-vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course
-nocturne du cheval de _Vengeance_ vers le château où attend Déborah est
-un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade
-où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite,
-mon cheval, va vite!»
-
-Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se
-fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu
-après avoir désespéré des hommes.
-
-Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent
-de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à
-son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des
-bons sur les méchants,—c’est la prise de la Bastille par le peuple, le
-renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la
-liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes,
-et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa
-plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style
-sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains
-embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot
-ou de Camille Desmoulins.
-
-Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve
-enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est
-Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle
-se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il
-n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!...» Elle se recule effrayée,
-tombe de toute sa hauteur et meurt.
-
-Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible.
-
-Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le
-style même de Camille que le dénouement de _Madame Putiphar_ nous
-rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par
-l’histoire.—Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a
-emprunté son livre aux _Révolutions de France et de Brabant_ de Camille
-Desmoulins. Je lis, en effet, dans le n^o 40 des _Révolutions_[3],
-page 34, une lettre d’un certain _Macdonagh, gentilhomme irlandois,
-capitaine_, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son
-colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des
-îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans _Madame Putiphar_
-Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel,
-persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même
-aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le
-roman, Rose Plunkett dans l’histoire.
-
-La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790.
-L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande
-et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme
-au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet.
-Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma
-surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh,
-contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot
-de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un
-couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas
-d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la
-sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il,
-si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un
-calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la
-société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une
-imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en
-faire porter la peine?»
-
-Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et
-le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé
-aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée
-nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume:
-«C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de
-Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins
-et lui conte l’affaire _qui est atroce_, dit l’auteur des _Révolutions
-de France et de Brabant_, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui,
-après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son
-désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait
-bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000
-livres, a fait enfermer son mari,—non son futur, mais le passé—aux îles
-Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces
-de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la
-marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais:
-«Mon cœur et mon âme.»
-
-On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh;
-toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de _Madame
-Putiphar_, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah,
-agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise
-de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour
-collaborateur.
-
-Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une
-édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre
-et aussi caractéristique que _Madame Putiphar_.
-
-Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu
-marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres
-si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je
-retrouve dans la collection de _l’Artiste_ ces vers non réimprimés qui
-montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves:
-
- 9 octobre.
-
- Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve
- De l’amour fort et fier que je vous dois vouer;
- Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve
- Que mon cœur valeureux puisse désavouer.
-
- Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve!
- Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer
- Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve
- Quelque admirable drame où vous voudrez jouer!
-
- Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille
- Me sourira du fond de son sacré tombeau!
- Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille,
-
- Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau,
- Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire,
- Implacable, il viendra réclamer le salaire!
-
- PETRUS BOREL.
-
-C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la
-Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé
-et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime
-aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage
-tout prêt à tenter l’_œuvre grande_, un immense désir d’escalader les
-sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces
-fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme,
-dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui
-rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier.
-
-A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles
-écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop,
-elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait
-trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas
-pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve
-et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées,
-phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en
-trente actes et des vers de quarante pieds. _Trialph_ jaillissait de
-la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir
-de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi
-votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours
-allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines....» Ah! le
-beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit.
-Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons,
-fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais
-nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle
-du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui
-décrivent,—mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne
-nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de
-salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un
-homme célèbre d’aujourd’hui.
-
-Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du
-Lycanthrope: «_Poor Yorick, alas!_—Hélas! pauvre Yorick!»
-
-Il y avait quelque chose là!
-
- JULES CLARETIE.
- Février 1877.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- A
-
- L. P.
-
- CE LIVRE
-
- EST A TOI ET POUR TOI
-
- MON AMIE.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-PROLOGUE.
-
-
- _Une douleur renaît pour une évanouie;
- Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos;
- La vie est une ronce aux pleurs épanouie._
-
- _Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos,
- Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche,
- Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés,
- Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache
- Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés,
- Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales,
- Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat,
- Et le jettent joyeux sous la grêle des balles,
- Lui versant dans le cœur la rage du combat._
-
- _Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
- Il porte élégamment un corselet d’acier,
- Scintillant à travers une résille verte
- Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier,
- Son œil est amoureux; sa belle tête blonde
- A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
- Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde
- Comme fait le lampas autour des palanquins.
- Son cheval andalous agite un long panache
- Et va caracolant sous ses étriers d’or,
- Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache
- Avec l’agilité d’un vain toréador._
-
- _Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire,
- Est juché gravement sur le dos d’un mulet,
- Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire;
- Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
- Avec soin est jetée une housse fanée;
- Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
- Ou caparaçonné la blanche haquenée
- Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
- Il est gros, gras, poussif; son aride monture
- Sous lui semble craquer et pencher en aval:
- Une vraie antithèse,—une caricature
- De carême-prenant promenant carnaval!
- Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe
- Traînante enseveli, voilé d’un capuchon,
- Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe;
- Béat sur la vertu très à califourchon.
- Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue;
- Il lance à ses rivaux de superbes défis,
- Qu’il appuie à propos d’une lourde massue:
- Il est taché de sang et baise un crucifix._
-
- _Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre,
- Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
- Un hyperboréen; un gnôme sans paupière,
- Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
- Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe.
- Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier
- Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe
- En croupe où se faisande un pendu grimacier,
- Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre
- Se balance à son flanc un énorme hameçon
- Embrochant des filets pleins de larves de terre,
- Et de vers de charogne à piper le poisson._
-
- _Le premier combattant, le plus beau,—c’est le monde!
- Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs;
- Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde
- Étale son manteau, puis étanche mes pleurs.
- Il veut que je le suive,—il veut que je me donne
- Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser;
- Que je plonge en son sein et que je m’abandonne
- A sa vague vermeille—et m’y laisse bercer.
- C’est le monde joyeux, souriante effigie!
- Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants
- Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie,
- Où mes jours glorieux surgissent éclatants.
- Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles!
- C’est le monde bruyant, avec ses passions,
- Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles,
- Ses mille voluptés, ses prostitutions!
- C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes,
- Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux,
- Où le simple est abject, les malheureux, infâmes!
- Où qui jouit le plus est le plus vertueux!
- Le monde et ses cités vastes, resplendissantes,
- Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers,
- Ses réputations partout retentissantes,
- Ses héros immortels, ses triomphants guerriers,
- Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées,
- Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins,
- Ses temples, ses palais, ses royautés dorées,
- Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains!
- C’est le monde! Il me dit:—viens avec moi, jeune homme,
- Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs;
- Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme!
- De la gloire, en veux-tu?... J’en donne!... Des plaisirs?...
- J’en tue—et t’en tuerai!... Ces femmes admirables
- Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas,
- Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables
- Comme sur un caillou tu les aiguiseras!_
-
- _Le second combattant, celui dont l’attitude
- Est grave, et l’air bénin, dont la componction
- A rembruni la face: Or, c’est la solitude,
- Le désert; c’est le cloître où la dilection
- Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée
- Du calme, du silence, édulcore le fiel,
- Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée:
- Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel!
- C’est le cloître! Il me dit:—Monte chez moi, jeune homme,
- Prends confiance en moi, quitte un monde menteur
- Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme
- Des songes enivrants; va, le seul rédempteur
- Des misères d’en bas, va, c’est le monastère,
- Sa contemplation et son austérité!
- Tout n’est qu’infection et vice sur la terre:
- La gloire est chose vaine, et la postérité
- Une orgueilleuse erreur, une absurde folie!
- Voudrois-tu sur ta route élever de ta main
- Un monument vivace?... Hélas! le monde oublie,
- Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain.
- Viens goûter avec moi la paix de la retraite;
- Laisse l’amour charnel et ses impuretés;
- Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite
- Pour un monde ainsi fait; de ses virginités
- Sois fidèle gardien; viens! et si la prière,
- La méditation ne pouvoit l’étancher,
- Alors tu descendras dans la sombre carrière
- De la sage science, et tu pourras pencher
- Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles,
- Magnifier le Christ—et verser le dédain
- Sur la Philosophie outrageant ses merveilles
- Du haut de ses tréteaux croulants de baladin;
- Tu pourras, préférant l’étude bien aimée
- De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu;
- Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée,
- Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!..._
-
- _Le dernier combattant, le cavalier sonore,
- Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur,
- C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore,
- Niveleur éternel, implacable faucheur,
- C’est la mort, le néant!... D’une voix souterraine
- Il m’appelle sans cesse:—Enfant, descends chez moi,
- Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine
- De la terre maudite, et l’opprobe en est roi!
- Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange,
- Chrysalide, éphémère, ombre, velléité!
- Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange
- Un par un les raisins du cep Humanité.
- Avant que le pilon pesant de la souffrance
- T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau;
- Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance,
- C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau!
- Qu’attends-tu? que veux-tu?... Ne crois pas au langage
- Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien;
- Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage!
- Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien
- Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse!
- L’homme y demeure en proie à ses obsessions.
- Sous le vent du désert il n’est pas de bonace;
- Il attise à loisir le feu des passions.
- Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine
- Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers;
- Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine:
- Crains les tentations, les remords, les dangers,
- Les assauts de la chair et les chutes de l’âme.
- Sous le vent du désert tes désirs flamberont;
- La solitude étreint, torture, brise, enflamme;
- Dans des maux inouïs tes sens retomberont!—
- Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse:
- Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien;
- Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse;
- Là, point d’ambition, point d’espoir déçu...—Rien!...
- Là, rien, rien, le néant!... une absence, une foudre
- Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!...—
- Viens te dis-je!... A ma voix tu crouleras en poudre
- Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho!—_
-
- _Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille
- Cet infernal trio,—ces trois fiers spadassins:
- Ils ont pris—les méchants pour leur champ de bataille,
- Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins,
- Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie,
- Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant!
- Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie,—
- Dieu le sait!—du Désert, du Monde ou du Néant?_
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER.
-
-I.
-
-
-JE ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des
-destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur;
-mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont
-jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?...
-Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non
-plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond.
-
-S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité,
-et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle?
-L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La
-Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle
-les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt
-pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle
-parfois si funeste?
-
-Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de
-l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans
-perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter
-les pierres d’achoppement où le premier trébuchera.—Mais, pourquoi
-celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon
-est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice?—A quoi les
-savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance
-de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de
-la finesse.—Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque
-à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à
-l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si
-dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises
-qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont
-donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre
-arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de
-souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer.—Les savants se
-lèveront et répondront encore:—Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion:
-c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci
-est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable;
-ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible.—Soit: mais si les
-hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle
-d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc
-extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette
-raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la
-société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car
-il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté,
-d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu
-humaine ne pouvoit parer.
-
-Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie
-future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi
-récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et
-l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir
-entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que
-les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit
-glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit
-supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple,
-au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts
-de la première, d’en faire une seule convenable.
-
-Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle
-est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des
-hommes? seroit-elle rétroactive?
-
-Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes
-et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses
-inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois
-le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle
-interroge, et je m’incline devant les ténèbres.
-
-Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour
-l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les
-menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le
-torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne
-ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés
-d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris
-clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète?
-
-S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à
-celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il
-eût été étouffé dans le sein de sa mère.
-
-C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de
-résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement
-vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus
-heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait
-été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but
-et la mission de pareilles existences.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II.
-
-
-MYLORD, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes
-fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal
-et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois
-longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or
-horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre
-écu?
-
-—Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant
-votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un
-incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse
-pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout.
-
-Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à
-votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui
-est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir;
-et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs
-vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous
-ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble
-que mon nom.
-
-Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux
-une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous
-avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur
-laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard,
-lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le
-même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon
-retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat
-presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat
-assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec
-elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup
-en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick!
-Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va
-labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce
-été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici,
-et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de
-vos fermiers irlandois et papiste!
-
-—Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses.
-Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais
-purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques
-domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce
-pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se
-mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de
-sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui
-inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et
-d’amusements.
-
-Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce
-pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby?
-Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de
-l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit
-si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela
-donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez,
-il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à
-beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers!
-
-—Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées
-sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet
-et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un
-homme.
-
-Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses
-envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première
-rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre
-conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous
-a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris
-d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune
-comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier:
-mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela
-me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout
-brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait
-vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique
-baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal....
-
-—Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence?
-Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse,
-qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de
-son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est
-rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche
-sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château.
-
-—Tout est rompu entre elle et lui!... Il n’a pas remis le pied au
-château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre
-surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre
-elle et lui?... parole d’honneur?... C’est pour cela que mon fidèle
-Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela
-qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la
-nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah!
-tout est rompu entre elle et lui!... vraiment?... C’est bien, restez
-dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris
-l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des
-mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au
-paysan, c’est la moindre affaire.
-
-—Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions; je ne suis
-que votre humble servante, et je m’incline. Faites à votre guise; on
-recueille ce qu’on a semé.
-
-—A vos souhaits, comtesse.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III.
-
-
-LE lendemain, après sa toilette, lady Cockermouth fit prier Déborah de
-vouloir bien se rendre auprès d’elle, par l’escalier dérobé, le plus
-secrètement possible, pour ne point attirer l’attention de son père.
-
-Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d’un pas
-craintif et d’un air caressant, elle s’approcha de sa mère pour la
-saluer d’un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains
-qui soutenoient son front abattu.
-
-—Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec
-empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant
-son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages
-prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère
-infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de
-consolation!... et toute consolation ne me peut venir que de vous.
-
-Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos
-caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré
-ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle
-amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez
-toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui
-offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous
-deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer
-rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de
-ce petit rustaud;—fréquentation tout à fait messéante et blessant
-violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre,
-de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon
-unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants,
-et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un
-enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en
-vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit
-opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne
-voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang.
-
-Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes
-les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les
-fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas
-assez?...
-
-Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois
-éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement?
-
-Voici que la colère de votre père s’est réveillée plus véhémente que
-jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M.
-Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché
-de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence.
-J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un
-avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma
-Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah,
-vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie!
-Me démentirez-vous?... Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au
-péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste
-à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me
-démentirez-vous?...
-
-—O ma mère, ma mère, pardon!... s’écria Déborah, tombant alors à ses
-genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe.
-
-—Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père,
-sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma
-joie?
-
-—O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne
-suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m’entendre?...
-
-—Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez
-causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié?
-N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle
-appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa
-malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui
-ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée.
-
-—C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de
-s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes
-impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit
-si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour
-développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait,
-sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si
-commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et
-surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans
-une crèche?
-
-S’il en est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de
-l’amour, ce n’est pas moi. J’ai tout tenté; je me suis tout dit pour
-surmonter ma passion; et tout ce que j’ai fait pour la détruire n’a
-fait que la consolider. Enfin, j’ai cessé ce duel inégal avec la
-nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m’entraîner dans un
-gouffre, résignée à tout, je le suivrai.
-
-—A quelle école, s’il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi
-odieux? Est-ce à l’école de votre paysan?
-
-—Mon paysan n’est point un homme de scandale; et si mon langage est
-odieux, c’est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur.
-D’ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et
-j’ai eu pour maître le malheur.
-
-—Quels malheurs?... Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous
-seriez morte!...
-
-—Ne suis-je pas résignée à tout?
-
-—Les soupçons du comte votre père sont donc fondés?
-
-—Oui, ma mère.
-
-—Vous revoyez donc le garçon Pat?
-
-—Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz-Whyte.
-
-—Depuis quand?...
-
-—Depuis un an environ.
-
-—Effrontée!... Où pouviez-vous voir ce garçon?
-
-—M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais
-habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends
-ici Dieu à témoin que pourtant nous n’avons jamais forfait à nos
-devoirs, et que nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants! M.
-Patrick est un noble homme, croyez bien!
-
-—S’il m’étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois
-plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous
-eussiez succombé: j’ai de l’estime pour vous, ma fille; ôter son estime
-a quelqu’un, c’est applaudir à ses vices, ou c’est le mettre dans le
-cas de se jeter au mal par dépit.
-
-Votre père n’a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé
-d’une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle
-rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons
-avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des
-divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous
-présentera un nouvel époux: si vous répondiez encore par un refus, son
-projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction
-d’Angleterre, jusqu’à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus
-sociaux.
-
-—Emprisonnée!... Est-ce à dire que je sois une folle, une
-prostituée!... Quant à un époux, seroit-ce Charles-Edward, je le
-repousserai! J’ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d’être à mon Patrick
-ou d’être à Dieu.
-
-—Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l’amour, vous
-ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d’égards pour moi,
-pour moi votre tendre mère.
-
-—Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais
-il est inconcevable qu’on puisse se figurer que l’amour filial ne
-vive pas d’échanges et de soins; que dans l’amour filial les charges
-soient toutes pour l’enfant qui ne peut l’entretenir en bon point que
-par l’abnégation de soi-même, que par l’abnégation de sa raison, et,
-souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie.
-Croyez-vous qu’un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles
-conditions?
-
-—Je ne pense pas que ces réflexions s’adressent à votre malheureuse
-mère: les charges entre nous deux ont été mutuelles, j’espère? Même,
-sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la
-vôtre. Que n’ai-je pas supporté, que n’ai-je pas souffert à cause de
-vous!
-
-Parce que dans votre bas âge, involontairement j’avois favorisé vos
-rapports avec un enfant, on m’a fait coupable de ce qui s’en est suivi
-jusqu’en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n’accusez pas votre
-malheureuse mère! oh! très-malheureuse!... Vous parlez d’amour filial
-acheté par l’abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence:
-c’est moi qui l’ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon
-enfance!... oh! la Providence fait bien de nous taire l’avenir!...
-
-—Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel
-point je vous aime. Laissez-moi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer
-sur votre front! car il est des faits bien atroces dans la vie: vous
-que j’aime profondément, vous à qui je n’aurois voulu apporter que
-joie et bonheur; vous dont j’aurois voulu alléger les tortures; par un
-funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai
-toujours plongée dans le chagrin et le remords. C’est affreux à penser!
-
-—Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si
-des jours heureux ne nous sont pas réservés? Tu peux encore me faire
-goûter à la félicité. J’ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me
-fais pas souffrir davantage, j’y succomberois! Promets-moi, c’est
-l’unique et dernier sacrifice que je te demande, promets-moi de ne plus
-revoir M. Patrick.
-
-—Ne plus revoir M. Patrick!... répéta Déborah consternée.
-
-—Je sens bien qu’il est douloureux de renoncer à l’objet de ses
-affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose
-difficile, si la renonciation étoit toute volontaire; mais n’est-il
-pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer
-soi-même? mais n’est-il pas habile de faire d’un événement, tout à fait
-en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre
-père, sachez bien, vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques
-jours, depuis qu’on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à
-être surprise par ses espions;... que Dieu vous en garde! vous seriez
-perdue, et votre mère aussi.
-
-—Hélas! que ne me demandez-vous une chose possible.
-
-—Je n’exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d’éviter un
-piége, je vous prie seulement de vous garder d’un abyme de maux; je
-vous supplie d’avoir pitié de moi!
-
-Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans
-cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce
-long silence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit
-froidement: Je ferai selon votre désir, ma mère, je me garderai de cet
-abyme de maux; accordez-moi seulement une grâce?
-
-—Parlez, ma fille.
-
-—Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui
-dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche? Cette
-nuit, nous avons rendez-vous dans le parc: j’irai, je lui dirai tout!...
-
-—Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur! je savois bien que
-vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue?
-
-—Je vous le jure.
-
-—Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition;
-puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien
-heureuse! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations? J’ai répondu à
-votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont, et,
-honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être reviendra-t-il à la
-douceur.
-
-Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir
-avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec
-lui, et de le jeter dans l’inquiétude. Allez, une dernière fois, à
-votre rendez-vous; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les
-gents de votre père.
-
-Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement:
-de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Évitez d’avoir
-l’air embarrassé; il faut que votre père ignore ce qui vient de se
-passer entre nous.
-
-Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée
-Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces
-caresses, et les recevoir de l’air paterne avec lequel on reçoit des
-félicitations non méritées.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV.
-
-
-DÉBORAH passa quelques instants devant son miroir à rajuster sa robe
-froissée et ses attifets en désordre; elle s’en éloignoit, elle s’en
-rapprochoit; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa
-belle taille, et tournoit sa tête sur l’épaule pour voir si sa démarche
-se rassuroit. Elle essuyoit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au
-second appel du déjeûner, croyant avoir assez bien dissimulé les traces
-de son émotion, elle prit le chemin de la salle. Pour gagner plus de
-calme, elle marchoit lentement encore et s’arrêtoit à chaque degré de
-l’escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l’appliquant sur
-ses yeux comme un collyre pour boire l’humidité de ses paupières.
-
-—Vous vous faites attendre, Debby, dit la comtesse, lorsqu’en entrant
-elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne
-pas s’occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui
-enjoignant de supprimer ses politesses.
-
-Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante
-comme un oiseau surpris par l’orage, vint se blottir sur sa chaise.
-
-Le comte Cockermouth acheva de la décontenancer en la considérant
-sévèrement, et en chuchotant tout bas à l’oreille de la comtesse:
-
-—Ne remarquez-vous pas, mylady, l’extérieur fatigué de mademoiselle
-votre enfant? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la
-veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l’ait pas entendue, qu’elle a
-passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin
-elle se brise. Ventre de papiste! ça tourne à mal!...
-
-Vous n’avez donc pas appétit, mademoiselle? vous ne mangez pas, vous
-pignochez.
-
-—Il est vrai, je n’ai pas faim, mon père.
-
-—Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a
-fait un médianoche.
-
-Êtes-vous malade, mademoiselle?
-
-—Non, mon père.
-
-—Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d’une déterrée.
-
-—Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l’heure il m’a
-pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue.
-
-—Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse: tant
-va la cruche à l’eau qu’enfin.... Ventre de papiste! ça tourne à mal!
-Si je ne me retenois j’écraserois cette petite....
-
-Ah! mademoiselle a des défaillances!... Madame, faites sortir votre
-fille; je ne veux pas de cette catin à ma table! Allons, sortez! Je
-vous défends de remettre les pieds n’importe où je pourrois être; je
-vous défends de reparoître ici. Sortez donc!
-
-—Mon père! mon père!... répétoit Déborah baignée de larmes.
-
-—Sortez donc!... répétoit Cockermouth.
-
-—Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?...
-
-—Vous tairez-vous, madame la souteneuse!...
-
-En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à
-l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et
-lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa
-chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme
-fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout
-sur son passage, et s’enferma dans son appartement.
-
-Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée
-de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du
-désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle
-fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle
-avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que
-figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit
-le dénouement.
-
-Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même
-désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle
-découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant
-ceci seulement:
-
-«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par
-qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où
-vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous
-risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et
-demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel,
-faites cela!»
-
-—Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie!... Te donner congé,
-Patrick!—s’écria Déborah en achevant de lire ce billet.—Oh! c’est là
-de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs
-que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées
-dont mon âme s’effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?...
-Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je
-commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las.
-Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier
-qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui
-nous possède, non!...—L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet
-peut-il briser l’enfant?... Eh! que suis-je!...—Une meule peut-elle se
-broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle
-dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l’abyme
-qui m’engouffre?...—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit
-se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée
-s’effarouche?—Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu?
-
-Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un
-peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau,
-et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle,
-encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position
-_Tour de l’Est_; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue
-belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade.
-On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et
-lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et
-rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des _bogs_;
-peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à
-demi enterrées.—Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves,
-semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient
-l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères,
-charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé.
-
-De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde,
-étourdissante à voir. Dans le creux de cette _Gorge du Diable_, comme
-on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou
-passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec
-fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère
-infernal de ce lieu.
-
-L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande
-célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes
-sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable
-est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie.
-
-La description ne pourroit donner qu’une idée ingrate du bel effet d’un
-soleil couchant apparoissant à l’extrémité de cette gorge rétrécie
-encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre,
-terminé par un portail d’or resplendissant, dont le disque étincelant
-du soleil semble la rose gothique.
-
-C’est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir
-contempler du haut de la _Tour de l’Est_, spectacle dont, autrefois
-avec Patrick, elle ne s’étoit jamais rassasiée.
-
-Que d’heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation
-et l’exaltation! Quels lieux auroient pu lui être plus chers? Pas une
-pierre, pas une dalle où Patrick n’eût gravé leurs chiffres entrelacés,
-ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets.
-
-Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du
-Ciel: le Ciel est discret confident, le Ciel n’est pas railleur, le
-Ciel n’est pas perfide.
-
-Et puis, du haut de cette tour, l’œil de Déborah tissoit une toile de
-rayons d’or pareille à une toile d’araignée: un rayon partoit de la
-grange de Patrick, un autre du _Saule creux du Torrent_, un autre des
-ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux
-où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de
-prédilection.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V.
-
-
-LE timbre fêlé du manoir ayant dit une heure du matin, Déborah, jetée
-toute vêtue sur son lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le
-grand corridor de la _Tour de l’Est_, et descendit jusqu’à une poterne
-ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l’entrée du parc, à
-l’aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis,
-pour n’être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire,
-menant directement à la _Gorge du Diable_, elle prit un sentier
-tortueux et presque impraticable.
-
-Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et
-s’étant retournée, et n’ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit
-être quelque animal sauvage, ou simplement l’écho de ses pas. Le ciel
-étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les
-buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans
-le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur
-l’attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut
-plus qu’à peu de distance du _Saule creux_, leur rendez-vous, elle cria
-le mot de ralliement habituel:
-
-—TO BE!...
-
-—OR NOT TO BE!...
-
-répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme
-enveloppé d’une cape sortit des halliers et lui vint au-devant.
-
-—Je vous salue, Déborah pleine de grâce et d’exactitude, dit-il
-affectueusement en lui prenant une main, qu’il baisa.
-
-—_My lord_ est avec moi, répliqua-t-elle en s’inclinant, je suis bénie
-entre toutes les femmes.
-
-Pat, mon doux ami, qu’il me tardoit de vous revoir! Oh! si vous saviez!
-j’ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées
-depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez
-du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette
-félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie.
-
-—Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j’errois à
-l’entrée du parc, tourné vers la _Tour de l’Est_, où je croyois vous
-appercevoir, quand, dans l’allée d’Ifs, je rencontrai madame la
-comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m’avoir fait le plus
-gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint
-à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais
-avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour
-avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance;
-puis, enfin, elle m’intima, elle m’ordonna solemnellement de cesser nos
-relations. «Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humilier,
-m’a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s’oublie jusqu’au point où
-vous vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle
-en me tutoyant d’un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c’est
-ma fille! c’est la comtesse Cockermouth! Et toi, Pat, tu n’es qu’un
-lourdaud!»
-
-—Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oh! je vous demande pardon des calices
-amers que je vous fais boire. Et c’est pour moi, et c’est à cause
-de moi que vous souffrez de telles angoises!... Mais, grand Dieu!
-qu’avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré?
-
-—Madame la comtesse votre mère venoit de s’éloigner: je m’enfonçois
-plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses
-rêveries, quand j’entendis le galop d’un cheval remontant la même
-avenue: c’étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle
-cavale. Aussitôt qu’il m’apperçut; il piqua des éperons, vint droit à
-moi, me frôla au passage en me saluant d’un seul mot, _porc_! et me
-brisa sa cravache sur le front.
-
-—Pauvre ami!... De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette
-épaule; je suis blessée.
-
-—Vous aussi, Debby?...
-
-—Ce n’est rien: une chute.... Non, Pat, je vous trompe, c’est aussi
-une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m’a lancé un pot
-d’étain, qui, heureusement, ne m’a frappé que l’épaule.
-
-—Noble amie, vous le voyez, c’est de moi que découlent touts vos maux;
-il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs.
-
-—Non, en vérité, vous n’êtes point la source de mes maux, non plus que
-moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonheur
-nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à
-toute vie accouplée. Ma destinée s’est mêlée à la vôtre, la vôtre
-s’est mêlée à la mienne; si l’une des deux est fatale, elle entraînera
-l’autre: tant pis! Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera
-m’aimera; tout est doublé et allié par l’amour, mal et bien. L’orage
-qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je
-suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j’ai enfanté ta
-ruine; ils ne disent point, je souffre et toi aussi: ils disent, nous
-souffrons.
-
-Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m’a fait promettre
-que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été
-suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et
-surprendre notre conversation. J’ai des choses à vous demander qui
-veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la
-clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons
-être ni approchés, ni trahis.
-
-—Nous ne sommes encore que dans l’adolescence, Debby, et voici déjà
-que, semblables aux vieillards, désormais nous n’allons vivre que de
-souvenirs. Depuis long-temps notre bonheur déclinoit; aujourd’hui, il a
-passé sous l’horizon; aujourd’hui, notre astre s’est couché. La nuit
-et toutes ses horreurs va descendre en notre âme.—Mais l’avenir comme
-le présent est à Dieu: que sa volonté soit faite!
-
-Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble
-prendre librement nos ébats; ce temps où l’aristocratie n’avoit point
-encore tracé un sillon entre nous, et n’avoit point dit: Ceci est
-noble, et ceci est ignoble; ceci est de moi, et ceci est du peuple; ce
-temps où mes caresses n’étoient point une souillure, où ma compagnie
-n’étoit point un outrage; combien il est loin de nous aussi ce temps
-postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve
-et discrétion, il m’étoit permis de vous aimer, de vous voir, d’étudier
-dans vos livres et d’herboriser avec vous par les bois et par les
-montagnes. Qu’avec plaisir je me rappelle nos petites querelles
-botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le
-genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que
-de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos
-pépinières!...
-
-Aujourd’hui, un fossé est creusé entre nous! fossé que la noblesse a
-tracé autour d’elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé
-que l’on ne peut franchir comme Rémus qu’aux dépens de sa vie. Ce n’est
-pas que je reculerois devant un abyme, si je n’entraînois une femme en
-ma chute, et si cette femme, Debby, n’étoit vous! Que Dieu me garde à
-jamais d’être pour vous une pierre de scandale!
-
-—Mais, c’est maintenant que nous sommes dans le profond de l’abyme, et
-qu’il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick?
-
-—Aussi bien que vous m’avez compris.
-
-En disant cela il se leva, et se mit à marcher à grands pas et
-silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta
-accoudée sur le roc.
-
-A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il
-apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l’inévitable
-voyageur pittoresque dont les peintres animent la solitude de leurs
-paysages.
-
-Mac-Phadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d’une noble
-prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc,
-une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de
-rustique, ni dans son port, ni dans sa voix. Pour posséder tout à fait
-l’allure d’un fils de château, il ne lui manquoit qu’une seule chose,
-un peu de grossière impudence.
-
-Son costume simple, mais d’une riche tournure, se rapprochoit de
-l’ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en
-manière de _gibbes_ ou _coulins_, et un bouquet de barbe sur la lèvre
-supérieure, en manière de _crommeal_. Ces modes irlandoises, proscrites
-depuis Henri VIII et depuis long-temps abandonnées, lui donnoient un
-air étranger au milieu de ses compatriotes _dressés_ à l’angloise.
-
-Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux
-qu’on aime, de se faire le culte vivant d’un temps qu’on regrette,
-n’étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour
-un fou. Déborah seule l’applaudissoit en cela; pour tout au monde elle
-n’auroit pas voulu voir son _Coulin_ affublé en Londrin, en _cokney_.
-
-Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de _Coulin_ à
-leur bien-aimé. Déborah, éprise de ce vieux mot d’amour, se complaisoit
-à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouche, devenoit une caresse.
-Celui qui a surpris sur les lèvres d’une Provençale le doux nom de
-_Caligneiro_, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de
-_Coulin_ dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves,
-modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une
-note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce
-sont les plus terribles armes des Dalilah.
-
-Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l’usage des
-mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes
-autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes
-et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours
-envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en
-captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde
-religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple
-invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui
-défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les
-législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé
-dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et
-modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers.
-L’incorporation du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait
-point par l’alliance et le croisement des races, mais par l’unité du
-costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et
-leur robe contre le czar Pierre, ce n’étoit pas leur barbe et leur robe
-qu’ils disputoient, mais leur liberté. L’abandon de leur costume, où
-a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les _gibbes_
-des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et
-leurs _minstrels_, ce n’étoit pas cela qu’il proscrivoit, c’étoit la
-liberté de l’Irlande qu’il assassinoit sans retour. Quand aujourd’hui
-le sultan Mahmoud se morfond à _russifier_ et à _franciser_ ses Turks,
-il ne s’agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan,
-d’hydromel ou de vin, il ne s’agit rien moins que du meurtre de
-l’Orient!
-
-Si le plus grand soin d’un tyran est de niveler les aspérités
-nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier
-soin aussi d’une nation qui se réveille, d’une nation qui s’essaye
-à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs: ainsi les
-Moréotes évoquèrent jusqu’à leur nom d’Hellènes.
-
-Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l’ancienne
-allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent
-au cœur la tyrannie; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur
-leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues
-chevelures et des fines moustaches.
-
-Le costume est la plus frappante manifestation des sentiments et
-de la volonté de l’individu et de la nation, c’est une permanente
-réclamation de leur valeur et de leurs droits.
-
-Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux,
-polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à
-l’entreprise, courageux et impétueux à l’exécution; d’une naïveté
-spirituelle, et parfois satirique; plus faciles à tromper qu’à
-détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais; ne se tenant jamais
-pour battus, ne pactisant jamais avec l’iniquité; la gorge sous le pied
-de leur ennemi rêvant encore l’insurrection. Pâte mauvaise à faire
-des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par
-désespoir, comme touts les opprimés; n’appréciant pas la vie, comme
-touts les misérables; de là, soldats inappréciables.
-
-Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec
-des gents de qualité, l’éducation féminine qu’il avoit partagée avec
-son inséparable Déborah, lui avoient donné l’exquis du bon ton: une
-élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve:
-toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques.
-
-Son amour pour Déborah n’étoit point le fruit de l’orgueil ou d’une
-sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement,
-il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite,
-magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout.
-Ils étoient passifs et sympathiques d’amour, mais non pas savants
-en amour. L’aimant subit sa loi naturelle sans plus de malice, sans
-savoir un mot de magnétisme: ce sont les savants, et non l’aimant,
-qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n’avoient
-eux-mêmes aucun document sur son intensité: ce n’est que par
-l’expérience et la comparaison qu’on arrive à fixer en son esprit la
-valeur des choses: toute valeur n’est que relative.
-
-Leur amour n’avoit point les dehors d’une passion; il n’avoit point
-de symbole extrême et violent; c’étoit un état doux, égal, constant;
-c’étoit une affection stagnante qu’ils croyoient sans doute inhérente
-à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition
-absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils
-ne croyoient rien; nonchalants du _pourquoi_? ils n’analysoient rien;
-c’est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs
-d’amour, et voilà tout!
-
-Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick
-avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de
-déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes.
-
-Déborah s’exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins
-bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit
-pas. Elle s’enflammoit et exécutoit tout d’abord: Patrick pesoit tout
-d’abord, exécutoit quelquefois, et s’enflammoit à la longue. Toutes
-ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur; elle se laissoit
-abattre volontiers: toutes les sensations de Patrick étoient profondes;
-le doute pouvoit l’atteindre et l’affecter, mais nulle chose au
-monde n’avoit puissance de l’abattre. De la sensibilité spontanée
-et exclamatoire de Déborah découloit sa raison: la raison de Patrick
-engendroit sa sensibilité tardive et froide: l’une étoit concrète et
-l’autre abstraite.
-
-Les lignes des traits de Patrick étoient tangentes à la terre; celles
-des traits de Déborah tangentes à l’opposite. Son incarnat étoit brun
-pour une Anglo-Irlandoise, ses yeux et ses sourcils étoient noirs; et
-si ses cheveux n’avoient pas été échafaudés, saupoudrés, enrubanés,
-elle auroit eu le plus beau diadême, une longue chevelure de jayet.
-
-En somme, elle étoit plus constamment active que Patrick, plus
-déterminée par moins de prévoyance et, comme lui, rêveuse d’aventures.
-
-Après un long intervalle silencieux, Patrick, cessant d’errer dans les
-genêts, s’approcha de sa noble amie, toujours immobile et toujours
-accoudée sur le roc, comme une pleureuse de marbre sur un cénotaphe,
-comme une des lugubres statues des tombeaux de Canova.
-
-Et, lui prenant doucement la main, il s’assit auprès d’elle.
-
-—Oh! combien la nuit et l’ombre portent au recueillement, Debby! Oh!
-qu’à regret on trouble de ses causeries son beau silence! L’influence
-des scènes extérieures sur notre âme est telle, que, dans le calme des
-nuits, involontairement on parle à voix basse, comme, sous les voûtes
-sombres d’une église, un impie saisi malgré lui de respect par la
-majesté du lieu.
-
-—Oui, cela est vrai, l’obscurité nous fait rentrer en nous-mêmes,
-notre corps s’y amoindrit, s’y resserre, et l’expansion même y prend un
-caractère mystérieux.
-
-—Tantôt, Debby, lorsque je vous parlois par figures, lorsque je vous
-faisois de belles phrases, je vous disois que la morgue de la noblesse
-avoit creusé entre nous deux un fossé que nous ne saurions franchir
-qu’au prix de notre vie comme Rémus; je ne parlois pas juste: n’est-il
-pas toujours quelque moyen d’éluder la loi la plus textuelle? Obliquité
-et longanimité font plus qu’emportement et bravade. Si nous comblions
-ce fossé au lieu de nous risquer à le franchir, n’agirions-nous pas
-beaucoup plus sagement?
-
-—Oui, sans doute.
-
-—Je partirai, Déborah!
-
-—Nous partirons!... Béni soit Dieu, qui nous a inspiré à touts les deux
-la même résolution! Oui, Patrick, il faut que nous partions!
-
-—Ce qui me fait un devoir de partir, me fait aussi le devoir de partir
-seul. S’il seroit mal à moi de ne pas m’éloigner de vous maintenant,
-il seroit encore plus mal à moi de vous entraîner, de vous arracher à
-votre famille, de vous enlever à l’opulence, pour ne vous offrir en
-échange que le sort hasardeux d’un malheureux exilé, et les chances de
-misère qui m’attendent peut-être. Je me sens capable de tout endurer,
-excepté de vous voir souffrir.
-
-—Ceci, Phadruig, est une fausse générosité: vous ne pourriez endurer
-me voir souffrir, dites-vous? et vous pourriez endurer me savoir
-souffrante. Votre générosité ressemble fort à celle de l’assassin qui
-frappe en détournant la vue.
-
-—Avant de me juger si sévèrement vous auriez dû au moins me laisser
-achever ma proposition, et vous auriez compris alors que, si dans mon
-fait il n’y a pas de générosité, au moins y a-t-il de la sagesse. Un
-enlèvement, un rapt est certainement une fort belle aventure de roman;
-mais, je vous en prie, devenons graves. Nous voici conspirateurs,
-mon amie, laissons le merveilleux de côté. Au point où en sont les
-choses aujourd’hui, l’heure de prendre un parti est venue. Il nous
-seroit impossible dorénavant de conserver sans périls le plus rare
-et le plus secret rapport, et toute rupture nous est impossible tant
-que touts deux nous habiterons cette terre; quittons-la; nos pas n’y
-fouleroient plus que des ronces. J’avois donc pensé qu’il seroit bien
-que je partisse seul et le premier, et que je me rendisse en France,
-où les gents de notre pays sont aimés et accueillis; où je compte
-quelques compatriotes amis dans l’armée, dans les régiments irlandois
-surtout, et dans le clergé. Avec leur secours et leur recommandation
-je trouverai facilement place dans une compagnie, où, avec la grâce de
-Dieu et mon épée, je tâcherai de faire mon chemin. La France n’est pas
-ingrate envers ces adoptifs, envers ceux qui comme moi lui vouent leur
-courage et leur sang. Aussitôt que j’aurai un emploi, aussitôt que je
-me croirai solidement établi, je vous le ferai savoir secrètement, et
-vous pourrez alors venir me rejoindre en toute sécurité.
-
-—Non, Patrick, non; quelle que soit la sagesse de cet arrangement,
-je n’y consentirai jamais. Nous partirons ensemble, je ne puis être
-séparée de vous; je vous en supplie, ne me laissez pas ici, je
-mourrois! D’ailleurs, je ne puis pas! c’est impossible! il faut que je
-m’arrache à cet enfer! Mon père doit prochainement me présenter encore
-un futur, un prétendu de son goût. Si je jette mon refus à celui-là
-comme aux autres, il a le projet de me faire incarcérer dans une maison
-de correction d’Angleterre. Vous le voyez, ceci ne nous laisse pas le
-choix; il faut absolument que je parte et bientôt.
-
-—S’il en est ainsi, Déborah, je n’ai plus qu’un seul mot à dire: fuyons!
-
-—De mon côté, aussi, j’avois fait maints projets, et quand je demandai
-à ma mère à venir encore à ce rendez-vous, qui seroit le dernier,
-c’étoit pour y dresser avec vous le plan de notre fuite. Je m’étois
-dit! si mon bien-aimé Pat veut consentir à s’exiler avec moi, quand
-j’aurai pu rassembler mes bijoux et mes objets les plus précieux,
-quand lui-même sera prêt, et que nous n’aurons plus aucun obstacle,
-une belle nuit, nous nous évaderons de Cockermouth-Castle et nous
-ferons voile pour la France. J’avois aussi pensé à la France. Là, nous
-vivrons d’abord du peu que nous aurons pu emporter. Quand nous aurons
-épuisé nos ressources, nous donnerons des leçons d’anglois; nous ferons
-n’importe quoi, jusqu’à ce que je sois majeure pour demander compte à
-mon tuteur des donations de biens de mon grand-père.
-
-—O Debby, ma Debby, quel bonheur! conçois-tu?... Comme sous un beau
-ciel notre amour va déployer ses ailes!... Là du moins nous serons
-tout à nous; là du moins notre amour ne sera plus un crime commis dans
-les ténèbres; nous pourrons nous aimer devant touts; nous pourrons
-sortir tête haute dans la ville, nous pourrons paroître touts deux aux
-fenêtres. Tu pourras dire: Celui-ci, qui s’en vient, est mon époux. Je
-pourrai dire: Cette mère si belle qui allaite un enfant est mon épouse,
-et cet enfant est notre fruit. Là ton amour portera sur un homme, et
-non sur un hilote abject. Là, qui me coupera la face de sa cravache, je
-lui couperai la gorge! A ces seules espérances, je sens déjà mon âme
-qui se redresse avec la violence d’un peuplier courbé jusqu’à terre par
-une rafale.—Hélas! je ne puis croire que tant de joie me soit réservée!
-Tout cela n’est qu’un rêve: attendons le réveil; tout cela n’est que de
-la poésie que le moindre vent balayera comme des fanes d’automne...
-
-—Taisez-vous, Patrick, pourquoi ces doutes injurieux envers l’avenir?
-Pourquoi, au moment où notre bonheur se réalise, le traiter de faux
-espoir? Qu’avons-nous fait à Dieu, pour qu’il nous refuse cette
-félicité?
-
-L’horloge sonne; écoutons: déjà deux heures. Le temps nous presse,
-Patrick, hâtons-nous de nous occuper de notre fuite: vous le savez,
-c’est notre dernière entrevue. Quand partirons-nous?
-
-—Je suis prêt et tout à vos désirs: quand vous voudrez; dans huit
-jours, plus tôt même.
-
-—Nous partirons la nuit, pour plus de sûreté.
-
-—A minuit: voulez-vous?
-
-—Patrick, une bonne pensée me vient! Maintenant que nous allons être
-espionnés rigoureusement, nous ne saurions prendre trop de soin pour
-ne point faire échouer notre entreprise à l’instant de l’exécution;
-le quinze de ce mois est l’anniversaire de la naissance de mon père;
-ce jour-là le château est tout en fête: comme tu sais, il y a grande
-affluence d’étrangers: les domestiques ont de l’occupation à en perdre
-la tête: la surveillance sur nous sera impossible. Je pourrai à mon
-aise dresser mes préparatifs. Le soir, il est d’usage de servir un
-grand souper à toute la noblesse de la contrée.... Prenons ce moment
-pour notre fuite, elle sera sûre: dans la foule on me perdra de vue, et
-nous serons déjà loin sur la route quand on s’appercevra seulement de
-mon absence.
-
-—Bien, Debby, très-bien! merveilleusement pensé.
-
-—Ainsi, Phadruig, le quinze de ce mois, à neuf heures précises,
-trouve-toi à l’entrée du parc: j’y serai.
-
-—Oui, à l’entrée du parc, au pied de la terrasse, dans le chemin des
-saules.
-
-—Cela est entendu?
-
-—Irrévocablement.
-
-—Patrick, me voici à toi, je me donne à toi!... A genoux,
-inclinons-nous:—Dieu, qui habitez en notre cœur, bénissez notre union,
-bénissez notre amour; bénissez Déborah, qui se fait devant vous
-servante de Patrick, de Patrick, votre fidèle serviteur, son époux
-d’élection parmi les enfants des hommes! Dieu, protégez-le! dirigez-le
-et emplissez-le de votre esprit; car l’épouse suivra l’époux, mais
-l’époux, qui suivroit-il!
-
-—Nature, terre, ciel, soyez témoins: pour la vie et pour l’éternité,
-que Déborah soit mon épouse et ma compagne; que je sois l’époux de mon
-épouse: ce sont nos vœux! Dieu, défends-moi! Dieu, protége-moi! et je
-défendrai et je protégerai celle qui se donne à moi sans défense.
-
-—Donne-moi ton doigt, Patrick, que j’y passe cette bague: mon
-grand-père la portoit, et en expirant il me l’a léguée comme dernier,
-comme suprême souvenir: c’est une relique sacrée pour moi; j’y tiens
-comme à ma vie, et c’est pour cela que je te la donne: porte-la.
-
-—Je vous remercie, mon amie. Oh, maintenant que je suis glorieux! Dans
-la vie et dans la tombe, que cette alliance demeure à mon doigt, où
-vous l’avez rivée! Oh! je suis fier de cette emprise comme un paladin.
-
-—Voici déjà le ciel qui se blanchit à l’orient; ne nous laissons pas
-surprendre par l’aube; séparons-nous, Patrick: adieu, mon ami, adieu!
-jusqu’au jour où nous romprons nos fers.
-
-—Adieu, Debby, adieu ma grande amie! adieu, mon amante; veillez bien
-sur vous. Si nous avons à nous écrire, nous déposerons nos lettres
-toujours au même lieu.
-
-Solitudes, c’est pour la dernière fois que nous sommes venus vous
-troubler; vous ne serez plus éveillées par nos gémissements. Merci à
-vous, qui nous avez prêté tant de fois vos discrets ombrages! Nous vous
-délaissons à jamais pour une terre lointaine, qui comme vous nous sera
-hospitalière, et où notre amour trouvera, même au sein des villes et de
-la foule, le désert et la liberté que nous venions chercher au milieu
-de vos roches!
-
-Un baiser, Debby.
-
-—Mille!... Patrick! Patrick, mon beau Coulin!
-
-Déborah, éplorée, avoit jeté ses bras autour du col de Patrick, qui
-la pressoit sur sa poitrine palpitante, et qui promenoit ses lèvres,
-encore timides, mais brûlantes, sur son front rejeté en arrière. Ils
-ne pouvoient rompre leur étreinte; ils ne pouvoient surmonter une
-attraction qui les lioit.
-
-C’étoit leur premier embrassement, il fut long: entrelacés de leurs
-bras, bouche à bouche, ils descendirent la clairière dans un si fol
-enivrement qu’ils dépassèrent le rivage, et entrèrent dans le lit
-du torrent jusqu’à mi-jambes. Ce péril détruisit le charme qui les
-possédoit.
-
-Patrick s’enfonça dans le parc, et Déborah reprit le sentier inculte
-par lequel elle étoit venue. Plusieurs fois, encore, il lui sembla
-entendre marcher sur ses traces; elle s’arrêtoit pour écouter, mais
-le bruit cessoit: comme, dans les prés, les cris des gryllons cessent
-aussitôt que des pas approchent. Plusieurs fois ce froissement la
-précéda, et des cimes de buissons parurent agitées d’une façon
-surnaturelle. Une ronce qu’elle frôloit lui enleva son écharpe flottant
-sur ses épaules: elle rebroussa chemin pour la reprendre; la ronce se
-balançoit, mais l’écharpe avoit disparu. Sa frayeur devint grande,
-et précipita sa marche. Arrivée aux derniers taillis du sentier, une
-explosion d’arme à feu éclata sur sa tête; l’étonnement lui fit jeter
-un cri et fléchir les genoux: mais, reprenant aussitôt courage, elle
-descendit dans les fossés du château pour regagner la _Tour de l’Est_.
-Là, grands dieux, quelle fut sa stupeur! la poterne qu’elle avoit
-refermée sur elle, en sortant, se trouvoit ouverte.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI.
-
-
-A huit heures du matin Chris entra dans la chambre du comte
-Cockermouth, lui apportant, suivant l’ordinaire, son dentifrice,
-c’est-à-dire un carafon de rum, qu’il vidoit avant le déjeûner. C’étoit
-là le seul cosmétique dont son maître faisoit usage.
-
-—Eh bien, Chris, cette nuit, avons-nous fait vigie?
-
-—Mon _commodore_, depuis que vous m’avez donné des lettres-de-marque,
-je n’ai pas cessé ma croisière; aussi, ai-je fait bonne chasse et bonne
-prise.
-
-—Ventre de papiste! est-ce que...?
-
-—Le doute n’est plus possible, mon commodore. Vers une heure du matin,
-j’entendis marcher dans le corridor de la _Tour de l’Est_, puis
-ouvrir et refermer la poterne; je m’élançai aussitôt à la poursuite
-de qui ce pouvoit être, suivant la même direction, mais à quelque
-distance. Quand, après avoir descendu par le sentier, j’arrivai à la
-grille du parc, je vis clairement, et de près comme je vous vois,
-mademoiselle Déborah qui côtoyoit le torrent. Lorsqu’elle fut proche
-du _Saule-creux_, un jeune homme parut tout à coup, et lui vint
-au-devant: c’étoit, je reconnus de suite sa chevelure et sa voix,
-monsieur le bouvier Pat!—Ah! mille trombes! si je ne m’étois retenu,
-mon commodore, sauf votre respect, j’aurois volontiers logé quelques
-balles dans les reins de ce mirliflore!... A travers les broussailles,
-je m’approchai d’eux le plus possible, et j’écoutai: au bout d’une
-séquelle de choses qui n’étoient pas très-claires pour moi, j’entendis
-mademoiselle Déborah dire à Patrick: «Ne restons pas ici; ma mère m’a
-recommandé de nous tenir sur nos gardes: si, par hasard, nous étions
-espionnés, on pourroit, caché dans ces taillis, nous écouter et nous
-entendre; montons à la clairière.»
-
-—Ventre de papiste! as-tu bien ouï cela?
-
-—Oui, mon commodore, mot à mot. Ils montèrent donc sur la colline et
-allèrent s’asseoir sur la roche, au milieu des genêts; là, obligé,
-pour ne pas me découvrir, de rester assez loin, j’entendois mal leurs
-dialogues; cependant je puis vous affirmer, mon commodore, que ce
-brigand de Pat.... Ah! si je ne m’étois retenu!...
-
-—Ventre de papiste! ça tourne à mal...
-
-—Voici, mon commodore, le mouchoir de _my lord_ Pat, oublié dans la
-bruyère, et l’écharpe de mademoiselle Déborah. Je suivois de près
-mademoiselle à sa rentrée, et, avec votre excuse, mon commodore, je
-lui ai fait une fameuse peur: caché dans un buisson au moment où elle
-passoit, j’ai tiré en l’air ma carabine: quelle frayeur! mon commodore,
-je crois que ça la dégoûtera des maraudes nocturnes.
-
-—Chien-de-mer! imbécile! au lieu de Déborah, c’est Pat qu’il falloit
-suivre pour lui décharger ta carabine dans la tête....
-
-—Mon commodore, je ne fais rien sans votre ordre; si je n’avois craint
-de vous déplaire, volontiers, très-volontiers, j’aurois étranglé
-_master_ Pat, à qui je garde rancune depuis long-temps. Tout à votre
-service, mon commodore!
-
-Le comte rugissoit de colère, ses pieds rompoient les panneaux de son
-lit; ses poings frappoient la muraille.
-
-—God-damn!... Et tu n’as pas tué Patrick!... hurloit-il. Lâche!
-va-t’en, va-t’en!
-
-Tout à coup, il se jeta à bas du lit, en brisant sa table de nuit sur
-le plancher. Il ne se possédoit plus; son sang avoit reflué vers sa
-tête; ses regards étoient des coups de lance; il arpentoit la chambre
-traînant ses draps à sa suite; il agitoit ses jambes comme s’il eût
-voulu écraser quelque chose. Chris demeuroit pétrifié.
-
-—Et tu ne l’as pas tué, Chris! hurloit-il de plus en plus avec rage; il
-écumoit. Va-t’en! te dis-je, va-t’en! je te briserois!... Ne vois-tu
-pas ma colère? Va-t’en, je te tuerois!...
-
-Chris sortit.
-
-Lord Cockermouth, resta immobile un instant, puis soudain se saisit
-d’un cordon de sonnette, et l’agita violemment en se laissant tomber
-sur un fauteuil.
-
-Presque aussitôt la comtesse accourut; appercevant le désordre de son
-époux et le désordre de la chambre, elle demeura stupéfaite à l’entrée.
-
-—Ne m’avez-vous pas sonnée, mylord? Grands dieux! que vous est-il
-arrivé? Qu’est-ce donc que tout ceci?
-
-Cockermouth, à la voix de son épouse, releva sa tête abattue sur
-sa poitrine; vainement, il essaya de s’arracher à son fauteuil, la
-violence l’avoit exténué; sa voix, cassée par la colère, étoit sourde
-et rauque.
-
-—Ah! c’est vous, madame!... Bien! toujours votre petit air candide qui
-vous sied à ravir. Je crois qu’à la potence même vous feriez l’ingénue.
-Bien! maintenant, prenez l’air patelin, _Saint hearted milk-soup!_
-
-—Milord....
-
-—Mylady.
-
-—Qu’avez-vous, mon ami, parlez?
-
-—J’ai à me louer de vous, _mistress_; vous êtes franche, sincère,
-soumise, obéissante; vous avez de nobles manières de voir et d’agir;
-vous ne sauriez déroger à votre rang ni à vos devoirs, vous ne sauriez
-forfaire à l’honneur de ma maison; vous êtes bonne mère, et de bon
-conseil et de bonne vigilance; recevez mes félicitations empressées.
-
-Toutes ces congratulations étoient dites avec emphase et ornées de
-rires outrageants.
-
-—Comte, vos plaisanteries sont amères.
-
-—Qui se sent blessé porte la main à sa plaie.
-
-—Expliquez-vous.
-
-—Vous comprenez très-bien.
-
-—Mylord, c’est de l’apocalypse.
-
-—Ah! vous vouliez me jouer, madame l’ingénue! Vous vous êtes toujours
-fait une loi d’enfreindre mes commandements; vous vous êtes toujours ri
-de mes désirs; vous n’avez jamais voulu conserver la moindre dignité,
-ni observer la plus populaire bienséance; prenez garde! vous me poussez
-à bout!
-
-—Mylord, je ne sais en quoi j’ai pu pécher.
-
-—Ah! vous vouliez me jouer! Ah! vous vous êtes fait une loi de
-prostituer ma fille! Vous ne la prostituerez pas!... Combien
-l’avez-vous vendue?
-
-—Mylord, je suis mère! vous parlez d’une façon exécrable.
-
-—Combien l’avez-vous vendue à M. Pat? Vous complotiez avec lui, vous
-facilitiez ses attentats, tandis que vis-à-vis de moi vous protestiez
-de son innocence, et repoussiez loin mes trop justes soupçons. Vous
-appelez cela de la finesse, sans doute. Madame, cette finesse-là mène à
-Newgate.
-
-—Comte, vous m’outragez!.... vous m’accusez à faux!...
-
-—Vous mentez, madame!
-
-—D’où vous viennent ces idées monstrueuses?
-
-—Monstrueuses! vous l’avez dit... Chris, cette nuit, a suivi votre
-fille dans le parc, et l’a vue avec Pat faire la tourterelle; il
-l’a entendue disant à ce bouvier: «Ne restons pas ici, ma mère m’a
-bien recommandé de nous tenir sur nos gardes...» Voici, mylady, d’où
-viennent ces idées monstrueuses! Qu’en dites-vous?
-
-—Je vous supplie seulement de m’écouter, monseigneur; et vous verrez,
-malgré ces apparences, que ma conduite à été pure.—Quoique je ne pusse
-croire aux rapports de Chris, votre valet, craignant toutefois que
-vos soupçons ne vinssent à se confirmer, par foiblesse maternelle,
-j’avertis Déborah de vos doutes à son égard pour lui épargner les
-peines que lui feroit porter votre juste colère. Je l’interrogeai; elle
-m’avoua toute sa faute: depuis un an elle revoyoit Patrick, surtout au
-parc, dans des rendez-vous nocturnes: mais, en tout respect et tout
-honneur.
-
-—Vous croyez!... Baste!...
-
-—Ne calomniez pas ma fille, mylord; faites le joli plaisant,
-n’avez-vous pas honte de votre esprit grossier? Jamais vous n’avez
-pu comprendre le chaste commerce de deux âmes; pour vous l’amour n’a
-jamais été qu’un faune ou un satyre.
-
-—Un faune ou un satyre, en tout respect et tout honneur, mylady.
-
-—Après les reproches et les avis que mes devoirs de mère me dictèrent,
-je la suppliai de rompre avec Patrick: elle me le promit à une seule
-condition: celle d’aller pour la dernière fois à un rendez-vous qu’elle
-avoit hier au soir même, afin de lire à Patrick son arrêt et de lui
-dire un éternel adieu. Elle m’accordoit tant que je ne pouvois lui
-refuser si peu. Je lui recommandai donc de se tenir sur ses gardes
-pour éviter vos espions, et ne pas perdre, par maladresse dans cette
-dernière entrevue, le fruit de ses bonnes résolutions. Voilà tout mon
-crime, j’en prends Dieu à témoin! jugez-le dans votre cœur. Quant à
-Déborah, je réponds d’elle, sur ma tête, à l’avenir.
-
-—Sur votre tête!
-
-—Elle a rompu à jamais ses relations avec Patrick; pour ce qui est de
-ses liens moraux,... je ne sais: Dieu seul peut lire en notre âme!
-
-—Elle a rompu à jamais ses relations!
-
-—Oui, mylord.
-
-—Vous croyez?
-
-—Pour certain!
-
-—Je suis ravi de cela, comtesse.
-
-—On obtient plus par la douceur et les prières, que par les menaces et
-les mauvais traitements.
-
-—Vous croyez?
-
-—Pourquoi ces airs goguenards, mylord, je vous parle sérieusement: vous
-riez.
-
-—Je souris du contentement que j’éprouve à penser que voici Déborah
-changée tout à mes vœux, tout à la gloire de ma race.
-
-—Vous avez été mauvais fils: vous êtes mauvais époux, vous serez
-mauvais père, mylord.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VII.
-
-
-LORD Cockermouth avoit touts les dehors d’un vrai pourceau d’Épicure.
-Quoique grand, il étoit d’une circonférence inconnue sur le Continent:
-deux hommes n’auroient pu l’entourer de leurs bras. Sa panse retomboit
-comme une outre énorme et lui battoit les jambes: il y avoit bien
-quinze ans qu’il ne s’étoit vu les genoux. Sa tête, tout à fait dans le
-type anglois, sembloit une caboche de poupard monstrueux. La distance
-de sa lèvre supérieure à son nez, court et retroussé, étoit hideusement
-démesurée, et son menton informe se noyoit dans une collerette de
-graisse. Il avoit le visage violet, la peau aduste et rissolée, les
-yeux petits et entrebâillés; et suoit le _roastbeef_, le vin et _l’ale_
-par touts les pores. En un mot, cette lourde bulbe humaine se mouvant
-encore avec assez d’aisance et d’énergie, étoit un de ces polypes
-charnus, un de ces gigantesques zoophytes fongueux et spongieux,
-indigènes de la Grande-Bretagne.
-
-Pour raviver ses revenus, épuisés par une jeunesse crapuleuse, lord
-Cockermouth, sur le retour de l’âge, quoique Anglois de pur sang,
-avoit épousé la fille d’un riche Anglo-Irlandois.
-
-Sir Meadowbanks, son beau-père, s’étoit promptement repenti de lui
-avoir livré sa fille par vanité d’une _alliance honorable_; et pour
-réparer ses torts avoit déposé une généreuse affection sur Déborah.
-Durant les absences de son gendre, plusieurs fois il étoit venu habiter
-Cockermouth-Castle, et plusieurs fois il avoit emmené ses enfants dans
-son manoir de Limerick. Il avoit été long-temps consul des marchands
-anglois à Livourne, parloit parfaitement l’italien, et s’étoit plu
-à l’enseigner à Déborah, qui l’avoit à son tour enseigné à son ami
-Patrick. A sa mort, par testament olographe, sir Meadowbanks lui avoit
-fait la donation de touts ses domaines et le legs de sa bibliothèque
-italienne et de sa collection de tableaux, dont quelques-uns, des
-grands-maîtres, valoient leur pesant d’or. Enfin, sans déférence pour
-lord Cockermouth, il avoit donné la curatèle de cet héritage à un
-membre du barreau irlandois, M. Chatsworth, jeune homme d’un caractère
-probe et d’une fermeté inflexible, dont le nom seul faisoit trembler le
-vieux commodore.
-
-Depuis son mariage, lord Cockermouth avoit été nommé gouverneur de
-plusieurs places dans les Indes, et, plusieurs fois, commandant ou
-commodore de petites escadres. Ces années d’absence avoient été les
-seules années de trêve et de consolation de son épouse. Dans touts ses
-gouvernements, il s’étoit fait abhorrer, lui, son nom et sa mémoire.
-Non pas qu’il fût injuste, mais parce qu’il avoit, au suprême degré,
-le caractère national, parce qu’il étoit inhumain. Il n’auroit point
-frappé l’innocent, mais il éprouvoit une joie sourde et féroce à
-suivre la loi le plus littéralement possible. Il n’auroit pas poussé
-au crime; mais, quand on avoit failli, il n’y avoit pas d’échappatoire
-possible, il poussoit à la mort. Dans touts les cas, il infligeoit le
-maximum des peines et des supplices.—Sur mer, il s’étoit acquis une
-réputation non moins effroyable. La seule vue de sa cornette rouge au
-grand mât, donnoit l’horripilation aux écumeurs. Malheur aux forbans
-qui se laissoient capturer par lui!—Aussitôt pris, aussitôt pendus.
-En vérité il étoit rare de voir son brick, en chasse ou en croisière,
-sans quelques douzaines de squelettes flottants parmi les vergues et
-les mâtures. Son fidèle Chris, ancien corsaire converti, et rentré
-dans le sentier de la vertu, étoit, par goût naturel, un de ses plus
-fervents pendeurs de pirates. Souvent, aussi, pour se donner quelques
-plaisirs, lord Cockermouth s’étoit fait octroyer des lettres-de-marque,
-et à ses frais et risques avoit armé en course.—Il posoit en principe
-philosophique que la race humaine est la race la plus féconde, et par
-conséquent celle de moindre valeur, et que sa fécondité étant toujours
-en raison du sang humain versé, il faut regarder à deux fois, non pour
-abattre un homme, mais un chêne.—Au demeurant, comme tous les êtres
-cruels envers les autres, il était fort complaisant pour sa personne
-et d’un égoïsme qui le faisoit remarquer même par ses compatriotes,
-passés maîtres en égoïsme. Éternellement gorgé de bonne chair, et
-presque toujours entre deux vins, dans ses moments d’abandon et de
-fines facéties, quelquefois, avec un rire, véritable onomatopée d’une
-serrure de prison de mélodrame, il se frappoit sur la panse en disant:
-Maudit ventre! déjà tu me reviens à plus de cent mille livres sterling.
-
-Ajoutez à tout cela des prétentions aristocratiques outrées; un orgueil
-impudent; une morgue insoutenable; et une gravité phlegmatique, qui
-l’eût fait prendre pour un penseur, à ceux qui estiment profonds les
-gents taciturnes, et qui, à ce prix, sans doute, eussent faits moins de
-cas de saint Anthoine que de son compagnon.
-
-Voilà, tout au juste, le brutal auquel on avoit donné à pâturer la
-pauvre miss Anna Meadowbanks, à peine âgée de seize ans;—mon esprit
-répugneroit à s’arrêter aux maux qui l’accablèrent.—Sans expérience
-aucune, ignorante de ses droits, douce, bonne, timide, l’âme emplie
-de terreur, cette enfant s’étoit courbée sans retour sous le sceptre,
-ou plutôt la massue de son époux. Et son cœur ardent, qui n’avoit pas
-trouvé à user ses passions, avoit répandu tout son amour concentré sur
-Déborah, seul lien qui le rattachoit à l’existence.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VIII.
-
-
-UNE semaine s’étoit écoulée depuis leur dernière entrevue dans le
-parc; et, chaque jour, Déborah n’avoit pas manqué de diriger sa
-promenade vers le _Saule-creux du Torrent_, où, vainement, elle avoit
-déterré et ouvert un petit coffret d’acier, dépositaire habituel de
-leurs messages. Ce silence de Patrick l’auroit jetée dans une grande
-inquiétude, si, du haut de la _Tour de l’Est_, elle ne l’avoit apperçu
-plusieurs fois dirigeant sa charrue dans les terres en labour de la
-plaine.
-
-Le 10, en approchant du saule, son cœur tressaillit de joie: la terre,
-à l’endroit du coffret, étoit fraîchement remuée; Patrick venoit d’y
-déposer ce billet.
-
-«J’admire votre silence; et j’en tire bon augure: les bavards ne sont
-pas gents d’honneur. Si jamais on publioit votre correspondance, elle
-seroit certainement authentique.»
-
-Le 11, Déborah confia au coffret cette lettre.
-
-«Si vous admirez _votre silence_, moi, j’admire votre épigramme; et je
-trouve, dans ses monologues, votre esprit trop sévère envers lui-même.
-
-»Loin de trembler maintenant à l’heure de l’exécution, je demeure
-inébranlable convaincue que notre vie et notre bonheur ne dateront que
-de notre fuite, comme l’islamisme n’a daté que de l’hégire de Mahomet.
-Vous le voyez, je vous rembourse votre sel attique en fleur d’Orient;
-quitte à quitte.
-
-»A parler plus sérieusement, j’ai presque des remords, quand je pense
-à tout ce que je vais faire à ma pauvre mère. Souvent, lorsqu’elle me
-prodigue ses caresses, je me détourne pour laisser tomber quelques
-larmes arrachées par l’idée de ma trahison. Pourquoi n’est-elle pas
-cruelle comme mon père? on souffre moins à tromper un méchant. Je
-l’avouerai, dussiez-vous me traiter de folle ou de foible, tellement
-poussée à l’effusion par ses épanchements, tellement touchée de sa
-résignation, maintes fois, la pensée m’est venue de me jeter à ses
-pieds, et de lui dire: Ma mère, je suis bien criminelle envers vous....
-Il me semble que cela me soulageroit d’un poids énorme qui m’étouffe;
-mais soyez tranquille, Patrick, je n’en ferai rien. Croyez bien que
-j’ai assez de force pour résister à l’impulsion d’un sentiment qui
-nous perdroit, et qu’une impression passagère ne détruira pas l’œuvre
-délibérée de ma raison.
-
-»Je suis toujours enfermée dans ma chambre, et ne vois point mon père,
-que maman espère bientôt appaiser. Il doit, assure-t-elle, m’accorder
-une amnistie générale pour sa fête; d’autant plus qu’il y est presque
-obligé pour la présentation de mon nouveau prétendu.»
-
-Le 12, Déborah trouva ce mot.
-
-«J’accuse réception de votre lettre. De grâce, noble amie, si vous avez
-quelques préparatifs à faire pour votre départ, faites-les dans le plus
-grand secret: craignez l’activité des espions de votre père, puisque
-vous êtes toujours en guerre ouverte. Vous savez à quel jeu nous jouons
-et vous connoissez notre enjeu.
-
-»Ma vie n’est plus qu’une palpitation continuelle; mon âme est comme
-une hirondelle qui se balance sur un rameau flexible, battant des
-ailes, essayant son vol, avant de prendre son essor pour un rivage sans
-hiver.
-
-»La face tournée vers l’Orient, je demeure debout comme un Hébreu
-mangeant la Pâque; les reins ceints, appuyé sur un bourdon.»
-
-Le 13, Déborah répondit:
-
- «_My dear Coulin_,
-
- »Mon esprit reste ébahi, quand je songe à ce que peut une volonté
- invincible; et quand je songe que l’homme ne fait aucun usage de sa
- volonté, qui pourroit toujours être invincible. Sans doute cela est
- pour le bien de la société, car, si chacun de ses enfants avoit une
- volonté formelle, individuelle, spontanée, demain la société seroit
- morte.
-
- »Les trompettes au son desquelles s’écroulèrent les murs de Jéricho,
- sont les symboles parlants de la volonté; sonnez-là, et les plus
- épaisses murailles tomberont.
-
- «Après demain, les fers qui doivent enchaîner notre vie, les murs du
- cachot où elle devoit pourrir crouleront au son de notre volonté, et
- combleront l’abyme qui nous sépare.»
-
- * * * * *
-
-Le 14, Déborah ne put sortir qu’à la tombée du jour:
-entre-chien-et-loup, elle se glissa par les avenues détournées jusques
-au _Saule-creux_, et, avec l’empressement de la joie, elle s’agenouilla
-pour exhumer le coffret d’acier; mais son couteau entra dans la terre
-tout entier, sans aucun choc:—point de coffret!
-
-Cette déception fut d’autant plus stupéfiante que la joie pressentie
-avoit été vive. Ses bras s’appesantirent, sa tête s’abandonna à son
-propre poids, son regard immobile resta fixé sur la terre; le travail
-de sa pensée, comme une horloge dont la chaîne s’est brisée, s’arrêta.
-
-Revenue de ce premier étonnement, cette disparition s’expliqua
-simplement à son esprit:—Patrick, se dit-elle, n’aura pas voulu
-laisser enfoui ce coffret auquel il tenoit beaucoup, il n’aura pas
-voulu abandonner ce confident fidèle et secret, ce bijou qui pour nous
-exhalera toujours un doux parfum de souvenirs! Patrick sera venu le
-déterrer, Patrick a bien fait!
-
-Et, satisfaite de la bonne action de son ami, elle regagna le château.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IX.
-
-
-QUI va là?—s’écria lord Cockermouth entendant marcher dans son
-appartement, où, depuis le dîner, il s’occupoit avec lady de
-l’ordonnance du banquet du lendemain. Qui va là?
-
-—C’est moi, mon commodore.
-
-Et Chris, s’approchant par derrière, se pencha à l’oreille du comte.—Il
-y a du nouveau, dit-il, j’ai quelque chose à vous communiquer.
-
-—Madame, voulez-vous me faire la faveur de vous retirer? j’ai besoin
-d’être seul avec Chris.
-
-La comtesse, qui avoit remarqué le chuchotement mystérieux et insultant
-du valet, se leva avec un geste d’indignation et sortit.
-
-—Mon commodore, tout à l’heure, en promenant Bérébère, votre cavale,
-j’apperçus, rôdant sur les bords du torrent, _master_ Pat: je descendis
-aussitôt de cheval, et je me glissai dans les broussailles pour
-l’épier; je le vis s’arrêter sous le _Saule-creux_, fouiller la terre,
-en retirer une boîte, puis la remettre en terre et s’éloigner.
-
-Alors, avec précaution, je me glissai au pied du saule, je creusai au
-même endroit, et je déterrai ce coffret d’acier que voici: le fermail
-est à secret, il m’a été impossible de l’ouvrir.
-
-Après bien des efforts, à coups de hache, ils parvinrent à effondrer le
-couvercle. Un billet fraîchement cacheté s’y trouvoit seul: Cockermouth
-s’en saisit avidement. Pendant qu’il le parcouroit du regard sa figure
-changea plusieurs fois d’expression; la curiosité fit place à la
-surprise, la surprise à la rage étouffée.
-
- * * * * *
-
-Le soir, lorsque Chris vint pour le débotter du comte, il le trouva au
-milieu de sa chambre, debout, immobile comme un Hermès dans sa gaine,
-la tête penchée et les yeux engloutis sous ses sourcils refrognés; il
-fumoit.
-
-—Chris, tu as donc de la rancune, tu as donc une rancœur contre Pat?
-
-—Oui, commodore, un vieux levain de haine que je garde là, et qui n’en
-démarrera pas!
-
-—Et d’où vient cette haine?
-
-—D’un affront sanglant, mon commodore. Il y a bien de cela deux ans;
-un dimanche, j’offris à Pat, d’entrer avec moi à la taverne. En pleine
-place, Pat me fit un refus, prétendant qu’il avoit pour habitude de ne
-boire qu’à ses repas, et de l’eau.—Tu ne veux pas boire avec un vieux
-matelot? lui dis-je, tu fais bien le gros-bonnet, mon bouvier!—Monsieur
-Chris, puisque vous faites l’insolent, me répliqua-t-il, je vous
-déclarerai que je n’ai jamais bu et ne boirai jamais avec un Anglois,
-si ce n’est dans son crâne.—Là dessus, mon commodore, enflammé par ces
-injures, oubliant que le temps étoit loin où je brisois un François sur
-mon genou comme une baguette, je m’élançai sur lui et je le frappai
-violemment; mais lui, jeune et vigoureux, de deux ou trois coups de
-poing m’assomma, aux grands applaudissements de tout le village, qui
-crioit: Mort à l’Anglois!
-
-Oh! j’ai cela sur le cœur! ça m’y pèse comme un boulet, mon commodore.
-Chris, avaler un pareil affront! Chris, un ancien flibustier! Chris,
-_le tigre d’abordage_! Chris, _l’anthropophage!_ comme on m’appeloit.
-Dieu me damne! je ne veux pas qu’on enterre ma haine! je ne partirai
-pas de ce monde sans avoir mis le genoux sur sa poitrine et mon couteau
-dans sa chienne de gorge!
-
-—Veux-tu associer ta haine, Chris?
-
-—Vous me faites trop d’honneur, commodore.
-
-—Veux-tu associer ta vengeance?
-
-—Vous me faites trop d’honneur, mon commodore.
-
-—Va chercher deux bouteilles de rum et ta pipe.
-
-—Chris revint aussitôt garni de provisions, et le comte referma sur lui
-les portes aux verrouils....
-
- * * * * *
-
-Les gents du château remarquèrent de la lumière, toute la nuit, dans la
-chambre de leur seigneur.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-X.
-
-
-LES extorsions du comte, sa haine publique pour les Irlandois, la
-cruauté avec laquelle il avoit traité les malheureux tombés entre ses
-mains, dans les soulèvements du midi de l’Irlande, ne lui avoient pas
-gagné les cœurs des montagnards de Kerry, que le clergé entretenoit
-chaleureusement dans leur mauvaise disposition; car le clergé de
-toute l’Irlande exécroit Cockermouth, et pour bonne raison: en 1723,
-au Parlement, soi-disant Irlandois, c’étoit lui qui avoit proposé,
-sérieusement et tenacement dans un long discours, de faire revivre le
-supplice de castration contre les prêtres catholiques. Cette motion,
-accueillie avec transport, adoptée par le Parlement, transmise en
-Angleterre _et fortement recommandée à sa majesté_, n’avoit été rejetée
-que par l’interposition du cardinal Fleury auprès du ministre Walpole.
-
-Aussi la journée du 15, anniversaire de la naissance du _Head-landlord_
-de Cockermouth-Castle, fut-elle comme à l’ordinaire un jour de calme
-et de travail. Les villageois ne prirent aucune part aux fêtes du
-château, les cloches ne fatiguèrent point l’écho de leur tintement
-solemnel. Seulement, les fermiers, tenanciers et ouvriers vinrent, dès
-le matin, faire leur indispensable salutation; seulement, une centaine
-de mendiants de la contrée vinrent au son de la cornemuse, rendre
-hommage-lige à la cuisine.
-
-La comtesse fit dresser une table dans une salle basse du château,
-et servir à ces derniers un déjeûner copieux, dont elle et Déborah
-firent les honneurs. C’étoit d’un bel exemple: cette noble dame et sa
-belle jeune fille élégamment vêtues, mais simples de manières, dans
-cette salle enfumée, au milieu d’une horde de misérables, veillant
-avec sollicitude à ce que chacun eût une égale pitance; réservant
-les pâtisseries aux enfants et les pièces délicates aux vieillards;
-répondant à touts avec bonté; donnant aux plus souffrants des paroles
-de consolation, et des vêtements aux plus dénués.
-
-Durant tout le festin, bruyant comme un festin de gueux, des tostes
-fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au
-dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle; et un
-vieux d’entre ces truands, qui avoit qualité de _minstrel_, chanta des
-chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses.
-
-Dès la nuit tombante, l’avenue et la grande cour du château furent
-illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses
-arrivèrent en foule.
-
-Les conviés se composoient des châtelains et des gentilshommes des
-environs et de quelques villes à la ronde. Le falot à la main, une
-troupe de valets attendoient sur le porche, et introduisoient dans le
-grand salon d’été où recevoient le lord comte Cockermouth, en grand
-costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d’une beauté
-intéressante même à travers une forêt d’atours. Déborah, belle comme
-sa mère, mais sans chamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton
-dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le
-plus possible dans la foule, et s’y tenoit modestement cachée comme une
-violette sous une touffe de feuilles.
-
-Mais à l’arrivée de l’époux de convention, elle fut arrachée à sa
-solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le
-marché. Déborah, d’une façon affable, les salua touts sans dire mot, et
-paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de
-son prétendu.
-
-C’étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans, issu
-d’une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne,
-et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton
-n’avoit pas dégénéré; l’ambition de ses ayeux l’animoit toujours;
-seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles.
-Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Depuis peu d’années, il étoit
-revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir
-santé, fort détériorée par ses travaux; et, depuis son retour, la
-population à l’entour des domaines paternels s’étoit presque doublée.
-Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit
-Apollon; mais, comme Daphné, les pauvres bergères ne se changeoient
-pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de
-lui donner Déborah, qui, en vérité, n’étoit considérée que comme un
-liniment; et notre graveleux gentillâtre s’étoit prêté volontiers à
-cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et
-de l’argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L’argent est
-le nerf de la guerre.
-
-Déborah ne le connoissoit que par les renseignements qu’on lui avoit
-insinués. Mais à la première vue de ce galant, qui exhaloit une forte
-odeur de libertinage, la plus novice enfant eût ressenti un dégoût
-insurmontable. Notre nature se révolte d’elle-même au contact de ce qui
-peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison.
-
-A peine soustraite à l’impertinence obséquieuse de son _préposé_,
-Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en
-grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs
-bougies, qu’elle plaça près des croisées, s’enveloppa d’un manteau, et,
-marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au
-jardin, où elle disparut au milieu de l’obscurité.
-
-De temps en temps, au salon, lord Cockermouth tiroit sa montre: il
-étoit dans son fauteuil comme dans un siége de torture, et ne prenoit
-aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées il
-se leva, et se promena parmi les groupes de causeurs, laissant errer
-ses regards sur l’assemblée, qu’il paroissoit dénombrer tacitement;
-puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour intérieure.
-
-—Qui marche par ici? Est-ce vous, mon commodore?
-
-—Ah! c’est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l’heure approche.
-
-—Oui, mon commodore.
-
-—As-tu ta carabine?
-
-—Chargée jusqu’à la gueule, mon commodore.
-
-—L’as-tu vue?
-
-—Non, commodore.
-
-—Elle n’est plus au salon.
-
-—Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses
-préparatifs.
-
-—Va fermer le guichet de la _Tour de l’Est_ et la porte du grand
-corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je
-t’attends ici.
-
-—Maintenant tout est fermé, mon commodore.
-
-—Bon! suis-moi: prenons l’allée des ifs.
-
-—Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les
-chandelles, cette nuit: j’y vois autant par-devant que par-derrière.
-
-—Tais-toi.
-
-Arrivés à l’extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui
-flanquoit une de ses encoignures; c’étoit une ancienne tourelle presque
-rasée et remblayée de terre à l’intérieur; à ses pieds se croisoient
-deux sentiers.
-
-—J’entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarney.
-
-—Ne vois-tu pas quelque chose qui passe de long en large?... Chris, ne
-te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir.
-
-—C’est lui!
-
-—Le voici qui s’approche. Vois-tu assez clair?
-
-—Assez pour le frapper au cœur!
-
-—Va donc! as-tu peur, Chris?
-
-—Oui, mon commodore, de le manquer.... Ouf!... Il l’a dans de ventre!
-
-—Bien joué! bravo!
-
-—Allons, le coup de grâce! dit Chris en sautant dans le chemin.
-
-Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne,
-outrageant sa victime et blasphémant Dieu.
-
-—God-damn! mon commodore, que les papistes ont la vie dure!—Ah!
-monsieur Pat, vous ne voulez pas boire avec les Anglois, mais vous
-voulez.... Tien! entends-tu!... c’est Chris qui t’éventre!...
-
-—De la part de lord Cockermouth.
-
-—De compte à demi. En as-tu assez?
-
-—Tu ne l’acheveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon
-épée.
-
-—Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore?
-
-—Assez, assez, Chris! tu fais comme harlequin, tu t’amuses à tuer les
-morts.
-
-Neuf heures sonnent: ou m’attend pour le banquet. Essuye mon épée:
-rends-la-moi; et va changer de vêtement.
-
- * * * * *
-
-Lord Cockermouth rentra au salon, s’excusa de son absence, et pria
-ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense
-galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y
-communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-point
-étoit ornée entre les nervures d’un semis d’étoiles sur fond
-d’outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés
-grossièrement. Des débris d’armures et de pertuisanes rouillées
-couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de
-pierre et à vitraux coloriés.
-
-Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante
-couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte
-Cockermouth étoit placé vis-à-vis de lady; à la gauche de laquelle
-on avoit réservé une place pour Déborah, que redemandoit sans cesse
-son aimable futur. Comme la comtesse s’inquiétoit fort aussi de cette
-absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques
-signes d’intelligence:—Allez voir si ma fille ne seroit point en son
-appartement, et blâmez-la de son impolitesse.
-
-Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s’écriant:—Mon
-commodore, je n’ai point trouvé mademoiselle!
-
-Cockermouth fit un mouvement de surprise. Chris s’approcha de lui, et
-ajouta tout bas:—Pourtant les portes étoient fermées, et les bougies
-brûloient encore....
-
-A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba
-inerte sur la table.
-
-Toute l’assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XI.
-
-
-A peine lord Cockermouth et Chris s’étoient-ils éloignés de leur
-victime, que Patrick arriva au rendez-vous par le chemin creux de
-Killarney. En approchant de la terrasse, son cœur gros d’inquiétude,
-tressaillit d’ivresse: dans le silence, un léger bruit d’haleine et de
-soupirs venoit caresser son oreille.
-
-—TO BE!... dit-il alors: mais nulle voix n’acheva la phrase de
-ralliement. TO BE! répéta-il avec plus de force.
-
-Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura: OR NOT TO
-BE.
-
-—Qui donc m’a répondu? est-ce l’ombre d’Hamlet, ou est-ce vous, Déborah?
-
-Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s’écria,
-tombant à deux genoux:—Debby assassinée!
-
-Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre.
-Il la releva et la fit asseoir sur l’herbe, en la soutenant dans ses
-bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes.
-
-—Debby! ô ma Debby! jette un dernier regard sur Patrick. C’est moi!
-c’est ton bien-aimé! M’entends-tu? Parle, où sont tes blessures?
-
-—Patrick? Hélas! c’est toi! Va-t’en, ils te tueroient aussi les
-cruels!...
-
-—Qui?
-
-—Va-t’en! ne les vois-tu pas? ils vont te tuer! Fuis!... Ils ont juré
-ta perte.
-
-—N’aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étanche!... Dis,
-connois-tu tes meurtriers?
-
-—Tes soins seront vains, Patrick, je n’ai plus qu’à mourir.... Ne me
-demande pas le nom de mes assassins! Il est de ces choses qu’on ne
-peut dévoiler: c’est un secret entre le ciel et moi.—Mon ami, avant
-que j’expire, pardonne-moi et bénis-moi! Pardonne-moi! Tout à l’heure,
-quand je suis tombée atteinte d’un coup de feu, mon esprit a conçu une
-horrible pensée dont le souvenir me glace de honte: oui! il faut que je
-te le dise!... Je t’ai accusé de mon meurtre: oh! que je suis ingrate
-et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m’eussent frappée en
-silence, j’aurois cru mourir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas!
-
-—Abomination! moi t’égorger, Déborah! vous n’avez pas foi en moi,
-Debby; cette pensée est l’œuvre du doute qui règne en votre âme.
-
-—Non, Patrick, elle fut l’œuvre de mes esprits éperdus et de mes
-douleurs.
-
-—Ce n’est pas l’instant, ce n’est pas l’heure des reproches, Déborah,
-je t’aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi
-ma vie!... Dis, que faut-il que je fasse?... nomme-moi donc tes
-assassins! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre! pour la
-première fois la vengeance le déborde!... J’ai besoin d’anéantir!... je
-tuerai!...
-
-—Vous oubliez Dieu, Patrick.
-
-Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son
-délire.
-
-—Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la
-rosée.
-
-Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos
-blessures sont moins graves que vous ne le pensiez? vous ne pouvez
-rester plus long-temps sans secours: dites, où faut-il que je vous
-conduise.
-
-—En effet, je me sens mieux; la balle ne m’a frappée qu’à la jambe;
-l’obscurité m’a sauvée presque entièrement des coups d’épée. Aidez-moi
-seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner
-jusqu’au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t’en
-supplie, va-t’en! tu n’es pas en sûreté ici: on en veut à tes jours, te
-dis-je! c’est toi qu’on a cru frapper en me frappant. Fuis!...
-
-—Fuir! Et quoi donc?... La mort? Non, qu’elle vienne! je la recevrai
-avec joie. Sans toi que me peut être la vie?
-
-—Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère,
-on a besoin d’or: prends cet écrin plein de joyaux que j’emportais; et
-pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état,
-je ne puis te suivre; mais crois à mon serment: sitôt que j’aurai
-recouvré quelque vigueur, je t’y rejoindrai.
-
-—Fuir sans toi! plutôt la mort!
-
-—Écoute mes prières: tu ne peux demeurer en ce pays plus long-temps, tu
-te perdrois et tu me perdrois. Si ce n’est ce soir, demain tu serois
-immolé! Que t’importe de me devancer en France de quelques jours. Pars;
-va tout préparer pour ma réception, pour la réception de ton épouse.
-
-—Ne peut-il pas être des obstacles qui t’empêcheront de me rejoindre en
-mon exil?
-
-—Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai
-plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler,
-maintenant c’est devant moi qu’on tremblera.
-
-Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui
-devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu
-tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a
-assassiné sa fille! C’est ton père!...
-
-—Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos.
-
-—Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour
-me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler
-tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête
-malheur sur malheur!—Je te l’avois bien dit, je suis maudit et
-funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui
-t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées:
-que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!... Je veux
-bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me
-rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon
-manteau de deuil!
-
-—Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles
-de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères!
-
-Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici
-dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie
-resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et
-les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi
-seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas.—Adieu, Patrick,
-adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront
-pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt
-je serai près de toi.
-
-—Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule
-pour l’éternité!...
-
-—Comment te retrouverai-je à Paris?
-
-—Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?... Sur la façade du
-Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur
-une des pierres du mur mon nom et ma demeure.
-
-Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées.
-Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les
-bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls
-de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement.
-
-Patrick remonta la salle d’ombrage; il pleuroit abondamment, il se
-soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de
-désespoir, pour ne pas accabler son amie.
-
-Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi!... Pleure sur ton sort, il n’en
-peut être de plus affreux. Pauvre ami! à vingt ans t’enfuir seul de ta
-patrie, trempé des pleurs et teint du sang de ton amante!...
-
-Déborah, courbée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château.
-Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales pour
-dissimuler à Patrick l’horreur de son état. Ses blessures saignoient
-toujours. Sa foiblesse augmentait à chaque pas.
-
- * * * * *
-
-Le festin s’avançoit. Lord Cockermouth affectoit une gaîté et une
-affabilité maladroites, qui faisoient transpirer d’autant plus sa
-préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été
-remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s’agitait dans la plus violente
-inquiétude: elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah,
-dans son appartement et dans tout le château, et l’avoit fait appeler
-plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives
-s’étoient apperçu de son absence, et prenoient un air mystérieux pour
-en causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de
-bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit
-assez décontenancé: il ne savoit quoi penser de la disparition de sa
-prétendue, et se travailloit l’esprit pour découvrir en sa personne ce
-qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion.
-
-Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l’extérieur
-des pas sourds sur le perron: touts les regards se tournèrent de ce
-côté, et le calme devint général.
-
-La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d’un corps.
-
-—C’est elle!... s’écria-t-on de toutes parts, c’est elle! ouvrez donc!
-
-Chris alors se précipita sur la porte et l’ouvrit à deux battants.—Des
-cris d’horreur et d’épouvante retentirent dans la salle.
-
-Déborah, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit
-quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles.
-
-La terreur étoit au comble.
-
-La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés,
-s’étoit jetée sur le corps de sa fille, qu’elle étouffoit sous ses
-embrassements.
-
-Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah.
-
-La consternation régnoit dans l’assemblée: pleins d’effroi, les
-convives désertoient leurs places, et s’enfuyoient avec tant de hâte
-qu’ils se blessoient l’un l’autre.
-
-Lord Cockermouth, lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et
-vouloit retenir les fuyards.
-
-—Messieurs, remettons-nous à table, s’il vous plaît? Ce n’est qu’un
-accident fâcheux qui n’aura point de suites graves: qu’il ne trouble en
-rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges.
-
-Sans avoir égard aux prières de mylord, la foule se retiroit toujours.
-
-—Messieurs, je vous en prie, à table! qui fuyez-vous? qui vous chasse?
-est-ce le malheur de miss Déborah? vous m’en voyez comme vous pénétré
-de douleur. Pauvre enfant!—Mais achevons le festin. A table, vous
-dis-je! M’entendez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de
-condoléance pour ma fille; mais votre déférence, mais votre sensibilité
-va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je
-vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour
-vos chers personnages? Vous n’êtes point ici dans un coupe-gorge,
-je crois! Vous êtes chez le _Head landlord_ de Cockermouth-Castle,
-un vieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messieurs,
-l’affront le plus insigne, l’affront le plus cruel: vous reniez votre
-hôte, vous repoussez son pain et son sel! C’est insulter à mes cheveux
-blancs, c’est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partirez pas,
-vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d’un tel
-outrage à votre hôte!... Mais non: vous êtes touts des lâches! Sortez!
-sortez donc! je vous l’ordonne; vous souillez ma demeure, j’ai honte de
-vous!
-
-Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit,
-dégaina sa flamberge et la brandit autour de lui en s’avançant sur les
-convives retirés vers la porte; l’un d’eux, un vieillard, lui vint
-au devant d’un pas assuré, et lui dit, avec un faux air mystérieux:
-Mylord, vous avez du sang à votre épée....
-
-A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth,
-refroidi, s’arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge
-encore du sang de Déborah.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE DEUXIÈME.
-
-XII.
-
-
-APRÈS avoir quitté Déborah, Patrick s’abandonna au désespoir: il
-désespéroit d’elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de
-l’avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi
-résoudre? C’étoit d’un lâche de délaisser son amie mourante, c’étoit
-d’un lâche de fuir le couteau des assassins, et cependant, si elle
-devoit succomber, il ne pourroit l’approcher à son lit de mort, il
-ne pourroit veiller et pleurer à son chevet; ce n’est point dans ses
-bras, ce n’est point sous ses baisers qu’elle exhaleroit l’âme: il ne
-pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison
-où son maître agonise. Et cependant, s’il tomboit sous le poignard et
-que Dieu la sauvât.... Cruelle alternative! quoi faire? quel parti
-prendre?
-
-Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et
-rôdoit à l’aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses
-forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il
-s’évanouit sous le poids d’un sommeil de plomb.
-
-A son réveil, l’éclat du jour l’éblouit: le soleil doroit déjà la
-cime des rochers de la _Gorge du Diable_, et les tours et les hautes
-murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s’égarèrent autour
-de lui: glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit
-et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d’un arbousier sur le
-bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se
-déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori.
-
-La nuit avoit porté conseil: sans hésitation il tourna le dos à
-Cockermouth-Castle, et s’éloigna.
-
-Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d’un
-_sloop_, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à
-la verte Érin, à l’Irlande, sa mère infortunée, qui s’effaçoit à
-l’horizon, comme elle s’efface du livre des nations, et de ses yeux,
-attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient
-dans l’Océan.
-
- * * * * *
-
-Sitôt qu’il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart
-de ses compatriotes au service de France: ils étoient nombreux.
-Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l’Angleterre, l’Irlande
-gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes
-ses tentatives pour briser ses fers n’avoient fait que les river
-et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au
-bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là,
-cette foule d’Irlandois aventuriers, dont l’histoire du continent et du
-Nouveau-Monde proclame la valeur et le génie.
-
-Celui de touts qui l’accueillit le mieux et qui prit le plus vif
-intérêt à son sort, ce fut monseigneur Arthur-Richard Dillon, qui
-depuis peu venoit de passer de l’archevêché de Toulouse à celui de
-Narbonne, mais qu’il eût été plus juste de nommer, _in partibus
-infidelium_, archevêque de l’Opéra.
-
-Ce beau prélat n’étoit guère plus connu de ses ouailles, que le
-prince Louis-René-Édouard-de-Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses
-Égyptiens de Bochir.
-
-Monseigneur Arthur-Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye, d’une
-famille originaire d’Irlande; et conservoit pour la terre infortunée
-trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle
-à tout cœur aimant et sensible.
-
-Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son
-hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pélerin du comté de Kerry,
-quoiqu’il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point
-encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à
-coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin.
-
-Les courtines de l’alcôve étoient soigneusement tirées, et sans
-quelque bruit d’haleine qui s’en échappoit, sans de jolies petites
-babouches et d’élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on
-auroit pu le croire en dévote oraison.
-
-Son affabilité chassa promptement la timidité et l’embarras de Patrick.
-
-—Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en
-lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui
-sur un canapé;—c’est bien à vous, et je vous en remercie, de vous
-être ressouvenu de moi comme compatriote et de m’avoir présumé de
-l’attachement pour mes frères d’Irlande; votre démarche auprès de moi
-est un témoignage d’estime qui m’honore et qui me pénètre. Parlez sans
-crainte, je vous suis tout dévoué.
-
-Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de
-tendresse et de générosité: vous le savez, et le plus brave poète l’a
-dit: _Le plaisir rend l’âme si bonne._ Fitz-Whyte parla longuement de
-ses malheurs d’une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait.
-
-Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe
-et l’ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas!
-avec l’abjection des prêtres irlandois! Ce qui surtout lui jetoit du
-désordre dans les idées, c’étoient ces parures féminines étalées au
-milieu des aumuces, des mîtres et des rochets, c’étoit une mantille
-jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec un _pallium_; il
-trouvoit bien une solution à ce problême, mais comme elle entachoit la
-chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l’admettre.
-
-Tout à coup l’énigme s’expliqua d’elle-même, les rideaux de l’alcôve se
-soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d’étonnement
-à l’aspect de Patrick Fitz-Whyte, demeura en contemplation devant sa
-belle figure d’Ossian.
-
-—Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes aussi beau que votre cœur! Le
-récit de votre infortune m’a touchée jusqu’aux larmes; et sur cette
-terre où vous êtes étranger vous pouvez déjà compter une amie, qui vous
-sera sincèrement dévouée.
-
-—Et un ami, reprit aussitôt monseigneur de Narbonne, qui vous offre son
-appui et sa sollicitude.
-
-—Dillon, dit la jolie fille en le caressant et le baisant au front,
-tu viens de faire une promesse, par-devant moi, qu’il faudra que tu
-tiennes; c’est un engagement sacré, je t’en ferai ressouvenir si tu
-l’oublies. Monsieur dès ce moment est mon favori....
-
-—Et votre heureux esclave, madame, murmura timidement Patrick.
-
-Monseigneur l’engagea à revenir incessamment, en lui assurant qu’à
-toute heure sa porte lui seroit ouverte. Alors Patrick fit une
-génuflexion pour baiser son émeraude archiépiscopale, et pour lui
-demander sa bénédiction, qu’il reçut avec recueillement.
-
-Les bonnes grâces de monseigneur Dillon ne se démentirent pas dans
-les visites suivantes: Patrick le trouva toujours aussi empressé à le
-servir. Il est croyable, à la vérité, que la Philidore qui s’étoit
-éprise pour Fitz-Whyte d’un véritable intérêt, ne fut pas sans
-influence dans cette conduite.
-
-Il n’est pas d’âmes plus généreuses, plus sensibles, plus
-compatissantes, que celles des pécheresses: habituées à suivre sans
-calcul, sans restrictions, touts leurs penchants, toutes leurs
-inclinations, touts leurs mouvements de nature; à subir la loi de leurs
-impressions, et à s’abandonner à touts leurs sentiments; elles font le
-bien comme elles font le mal. Si elles livrent leurs corps en péage à
-des bateliers, elles versent des parfums et des larmes sur les pieds de
-Jésus.
-
-Quoique fils d’un paysan, Patrick, appartenant à une famille noble
-d’origine, ruinée par les saccages et les confiscations, entra
-peu de temps après dans les mousquetaires avec les plus ferventes
-recommandations au colonel et la protection distinguée de monseigneur
-Arthur-Richard Dillon, de Fitz-Gérald, brigadier d’armées;
-d’O-Connor, d’O-Dunne, du comte O-Kelly; de lord comte de Roscommon,
-de lord Dunkell, du comte Hamilton, de lord comte Airly-O-Gilvy,
-maréchaux-de-camp; et du duc de Fitz-James.
-
-Sous un pareil patronage, il trouva son colonel, M. de Gave de
-Villepastour, plein d’égards, de dispositions favorables, de
-prévenances et de petits soins.
-
-Étranger, parlant à peine le françois, jeté sans aucune étude
-préalable dans une carrière nouvelle, et si différente de sa vie
-passée, Patrick eût été très-isolé, très-décontenancé, et auroit eu
-sans doute beaucoup à souffrir de toutes les roueries soldatesques,
-si le hasard n’eût fait qu’il trouva dans ce même régiment un de ses
-anciens camarades d’enfance, Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de
-l’abbaye de Saint-Spire de Corbeil.
-
-Cette rencontre inattendue fut une grande joie pour Patrick; il accabla
-de caresses et de témoignages d’amitié ce vieux compagnon, qui les
-reçut aimablement et lui promit son dévouement et ses conseils.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIII.
-
-
-QUELQUE temps après l’épouvantable scène du festin, lady Cockermouth
-mourut étouffée par une congestion sanguine. La commotion de son
-cerveau avoit été si violente qu’elle avoit aliéné sa raison.
-
-Déborah, dont on avoit d’abord désespéré, se rétablissoit lentement,
-et, avec instance, redemandoit sa malheureuse mère, dont elle ignoroit
-la perte:—Une indisposition grave la retient alitée, lui disoit-on;
-aussitôt qu’elle sera mieux vous aurez sa visite.
-
-L’air faux et embarrassé de ceux qui lui répondoit ceci l’avoit jetée
-dans le trouble, et avoit fait naître en son esprit un sombre soupçon
-qu’elle n’osoit pas manifester, mais qui la dévoroit. Chaque jour elle
-appeloit sa mère avec plus d’impatience, chaque jour on lui faisoit
-la même réponse. Quelques domestiques en habit de deuil ayant eu
-l’imprudence de se présenter en son appartement, elle vit clairement
-qu’on la trompoit, dissimula son chagrin, et saisissant un instant
-où par hasard sa garde s’étoit éloignée et l’avoit laissée seule,
-elle s’arracha de son lit, et malgré sa grande foiblesse, se traîna
-en s’appuyant contre les murailles, jusqu’à la chambre de sa mère.
-En entrant son anxiété l’oppressa: son cœur battoit à fracasser sa
-poitrine, elle ne respiroit plus.... Des meubles _poussiéreux_, du
-froid et du silence.... Personne!... Les courtines du lit fermées!...
-Dort-elle!... Doucement elle s’approcha de l’alcôve, doucement elle
-souleva les rideaux: le lit désert!... Personne!... Elle poussa un cri
-d’horreur et tomba évanouie.
-
-On ne la retrouva, glacée et mourante, sur ce parquet, qu’après de
-longues recherches dans tout le château. Ses blessures s’étoient
-rouvertes; son mal se compliqua dangereusement, et sa guérison devint
-plus languissante encore.
-
-La disparition de Patrick Fitz-Whyte et les traces de sang trouvées
-dans le sentier de Killarney firent penser sans aucun doute qu’il
-avoit été assassiné. Cet événement répandit l’effroi aux alentours
-de Cockermouth-Castle. Quel pouvoit être l’auteur de ce meurtre? Les
-paysans n’ignoroient pas les rapports de leur frère avec la fille
-de leur seigneur; et leur bon gros jugement leur ayant toujours
-fait pressentir une fin malheureuse à cette liaison, ils savoient
-parfaitement à quoi s’en tenir dans le secret de leur cœur: un seul
-homme avoit pu avoir quelque intérêt d’assassiner Patrick; mais ils
-n’osoient qu’en frémissant murmurer le nom exécré de cet homme.
-
-La scène du banquet fut promptement divulguée: la plupart des
-gentilshommes qui s’y étoient trouvés professoient pour lord
-Cockermouth non moins de mépris et de haine que les paysans; mais,
-comme rien ne leur commandoit la même circonspection, le bruit se
-répandit bientôt que, le comte, ayant surpris Patrick et Déborah en
-un rendez-vous d’amour, avoit tué celui-ci et blessé dangereusement
-celle-là; et qu’à la face de l’assemblée, dans un accès de colère, il
-avoit, au retour de son embuscade, dégaîné son épée encore tachée de
-sang. Ce récit confirma les paysans dans leur opinion, et les enhardit
-à parler.
-
-Un ancien usage des Celtes s’est conservé jusqu’à ce jour dans les
-campagnes d’Irlande, comme dans celles d’Espagne: chaque personne qui
-passe près d’un lieu où quelqu’un a été tué ou enterré, ramasse une
-pierre, et la jette religieusement à cette place: petit à petit, cet
-amas de cailloux forme un tertre élevé qui, souvent, à la longue, finit
-par se couvrir de terre et de végétations, et ne plus sembler qu’un
-monticule naturel. Il n’est pas rare, même en France, de rencontrer,
-surtout dans les provinces armoricaines, de ces témoins de la piété
-de nos pères. Les savants les classent parmi les monuments gaulois,
-keltiques ou druidiques; et bien qu’en les fouillant on y ait souvent
-retrouvé des débris d’ossements humains, ces messieurs s’accordent fort
-mal entre eux sur l’origine de ces _tumulus_.
-
-On voit encore aujourd’hui, dans ce sentier de Killarney, le monceau de
-pierres jetées au lieu trempé du sang de Déborah; et on le nomme encore
-la tombe de Mac-Phadruig, ou la tombe de l’amant.
-
-Les clameurs qui s’élevèrent alors contre lord Cockermouth devinrent
-si générales et si directes, qu’il crut ne pouvoir sans danger les
-supporter plus long-temps, et qu’il falloit par n’importe quel moyen
-qu’il se lavât et se blanchît solemnellement aux yeux du public du
-crime atroce qu’on lui imputoit. On poussoit l’animosité jusques à
-l’accuser d’avoir empoisonné lady, et il ne pouvoit plus se montrer
-hors du château sans essuyer les huées des enfants, qui lui crioient,
-sans miséricorde: _Mylord Caïn, qu’as-tu fait de Patrick?_
-
-Par des pratiques insidieuses, ayant arraché à Déborah le secret de
-l’existence et de la retraite de Fitz-Whyte, il déposa contre lui entre
-les mains de la Justice, le dénonçant et poursuivant comme assassin de
-sa fille.
-
-La cause devant être jugée aux sessions qui alloient s’ouvrir à Tralée,
-dans les premiers jours de mars, il y entraîna la pauvre Debby, à peine
-convalescente.
-
-Et justement ils arrivèrent à Tralée le jour de l’entrée des juges
-venus pour la tenue des Assises.
-
-La besogne qui attendoit ces magistrats étoit assez honnête: sans
-compter la cause de Patrick, ils avoient à dépêcher une sixaine
-d’homicides, et une bonne douzaine de voleurs: ces formidables
-meurtriers irlandois n’étoient autres, les malheureux, que de bons
-paysans papistes qui avoient eu la monstruosité de se revancher sous
-les bastonades de leurs tenanciers anglois, et ces insignes larrons,
-que d’infortunées familles, plongées dans la misère par les dernières
-confiscations, qui, poussées par la faim et le froid, avoient dérobé
-quelques paniers de tourbe et quelques boisseaux de patates.
-
-Déborah se trouvoit avec son père au balcon de l’hôtellerie, lorsque
-passèrent, se rendant à la Cour, les deux juges—_justices_—master
-Templeton et master Gunnerspoole, en grand et coquet costume de satin
-blanc à falbalas couleur de rose, et perruques colossales saupoudrées
-à blanc. Leur cortège se composoit du maire, des officiers municipaux,
-et de laquais en livrée blanche, portant de gros bouquets à leur
-boutonnière. Il ne manquoit plus qu’un tambourin et un galoubet pour
-achever de donner un air grivois à cette mascarade.
-
-Toute la ville, l’œil caressant, le sourire sur les lèvres, étoit en
-mouvement comme par un jour de fête, et les rues, endimanchées, étoient
-pleines d’élégantes blanches, de bourgeois bleus et de soldats rouges.
-
-La durée des sessions dans les petites villes, par le grand concours
-que les affaires civiles et criminelles occasionent, est un temps de
-foire et de réjouissance.
-
-Lorsque les deux juges apperçurent à la croisée le comte Cockermouth,
-ils lui firent une gracieuse salutation. Pour se ménager leur
-prévarication, il étoit allé, dès leur arrivée, les visiter et leur
-faire sa cour assidûment. Une sympathie d’ivrognerie et de gloutonnerie
-avoit aussitôt établi entre eux une espèce de compagnonage; et presque
-chaque soir ils soupoient ensemble et plantureusement.
-
-La coquetterie et l’air jovial de ces magistrats frappèrent
-d’étonnement Déborah, qui pour la première fois voyoit des juges: elle
-ne pouvoit se figurer que ce fussent là des _pourvoyeurs de la mort_.
-M. Templeton et Gunnerspoole étoient fleuris, replets, obèses, patus
-et râblus. Il faut, se disoit-elle, que ces messieurs aient une bien
-parfaite estime de leur infaillibilité, car assurément ni appréhension,
-ni regrets, ni remords ne les rongent. La gaîté du peuple, engendrée
-par la seule présence d’hommes venus pour le décimer, ne surprenoit pas
-moins péniblement Déborah. La foule veut des spectacles; tout ce qui
-fait spectacle lui est bon: prêtres, soldats, bateleurs, juges, rois et
-bourreaux.
-
-La seconde cause appelée par la cour fut celle de Patrick.—Lord comte
-Cockermouth l’accusoit d’avoir séduit sa fille, de l’avoir engagée à
-s’enfuir avec lui, munie de ses bijoux et de ses pierreries, de l’avoir
-assassinée au rendez-vous fixé pour le départ, et de s’être enfui en
-France chargé de ses dépouilles pour échapper _au glaive de la Justice_.
-
-Les faux témoins, achetés avec profusion, ne manquèrent point à leur
-devoir; ils mirent en vérité une conscience scrupuleuse à mériter leur
-salaire.
-
-Deux faits évidents venoient fatalement à l’appui de ces accusations;
-la disparition des bijoux et des diamants de Déborah, et le billet
-renfermé dans le coffret d’acier déterré par Chris, que Cockermouth
-déclara avoir trouvé dans l’appartement de sa fille. Il ne contenoit
-que peu de mots, mais si accablants!
-
-«Encore quelques heures, et nous n’appartiendrons plus qu’à Dieu: nous
-serons libres!
-
-»A demain, _my dear_ Déborah, comme il est convenu, quoi qu’il arrive,
-à neuf heures précises au pied de la terrasse dans le sentier creux de
-Killarney; venez sans crainte, votre Patrick y sera.
-
-»N’oubliez pas, dans le trouble du départ, ce que vous possédez de
-précieux; pour vous j’ai horreur du besoin.»
-
-Placée dans la plus douloureuse alternative, ne pouvant justifier son
-amant qu’en dévoilant son père, et ne pouvant sauver son père qu’en
-immolant son amant, Déborah se renferma inexpugnablement dans cette
-obscure dénégation: «Patrick est innocent, Patrick ne m’a ni volée ni
-assassinée. Mon père n’a pas tué Patrick, car Patrick est en France.»
-Il fut impossible de lui arracher une syllabe de plus.
-
-Après quelques débats insignifiants, la Cour, trouvant sa religion
-assez éclairée, entra lestement en délibération, et lestement, l’heure
-du dîner approchoit, prononça la sentence condamnant par contumace
-Patrick, convaincu de séduction, de rapt, de vol et d’assassinat, à la
-peine capitale.
-
-A la lecture de cet arrêt, Déborah se jeta à genoux au milieu du
-tribunal, en criant: Grâce pour Patrick, il est innocent!...
-
-Les juges levèrent la séance, et le comte fit emporter sa fille
-évanouie.
-
- * * * * *
-
-Sur le soir, MM. Templeton et Gunnerspoole accoururent au souper
-magnifique que lord Cockermouth avoit fait préparé pour célébrer
-l’arrêt mémorable de leur justice éclairée et pure. Il poussa la
-barbarie jusqu’à vouloir y faire assister Déborah, mais elle se révolta
-ouvertement, et n’y parut point.
-
-Toute la nuit, cependant, elle fut dans la nécessité d’entendre, de son
-lit, où elle gémissoit, leurs éclats de rire, leurs propos effrénés,
-leurs joies de bas lieux.
-
-Au point du jour elle se leva sans bruit. Pour sortir, il falloit
-passer par la salle de l’orgie: le spectacle qu’elle y rencontra
-n’ébranla pas sa résolution, mais il remplit son âme d’une douloureuse
-pitié. Les deux juges, ivres-morts, avoient roulé sous la table; Chris
-était enveloppé dans la nappe parmi un monceau de bouteilles; et son
-père, tout couvert de sanies, dans le désordre de Noé, dormoit étendu
-sur le carreau.
-
-Ayant trouvé place dans un carrosse public qui partoit, elle y monta
-pour s’éloigner au plus tôt de Tralée, et se rendre à Dingle-i-Couch,
-où on lui avoit fait espérer qu’elle trouveroit plusieurs bâtiments
-appareillant pour les côtes de France.
-
-Peu de temps après son départ de Tralée, à la clôture des Assises, sur
-la grande place, Patrick Fitz-Whyte fut pendu en effigie.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIV.
-
-
-ABSORBÉE par la joie inquiète de revoir Patrick, Déborah, les yeux
-bandés, traversa la Normandie comme un amoureux mélancolique traverse
-la ville pour aller saluer sa bien-aimée. Que lui importoit Dieppe,
-son Saint-Jacques, ses Poletois et ses ivoiriers! que lui importoit la
-vallée d’Arques, son château et ses ruines! que lui importoit Rouen,
-son Saint-Ouen et son Bourg-Théroulde! que lui importoit Gisors, son
-église et sa tour! que lui importoit les odorantes pommeraies, les
-maisons de bois, les collines solitaires, le beau ciel bleu-turquin de
-ces vallées! Son âme n’aspiroit qu’à Patrick; son regard immobile ne
-cherchoit à percer le désespérant horizon que pour venir mourir à ses
-pieds. Voir sans Patrick, éprouver sans Patrick, admirer sans Patrick,
-c’eût été mal, si c’eût été possible. Il n’y a qu’un cœur désert ou
-un cœur meurtri qui puisse seul s’en aller voyageant et musant par
-le monde: le cœur désert pour combler son vide, le cœur meurtri pour
-essayer à oublier.
-
-Comme une heure du matin sonnoit, le coche arrivoit aux portes de
-Paris: du sein de la nuit Déborah entendit alors s’élever la voix
-du rossignol qui chantoit. Ce gazouillis mélodieux, semblant fêter
-sa bienvenue et de la part de Dieu lui présager du bonheur, caressa
-voluptueusement son âme, et chassa les rêveries chagrines qui
-l’agitoient. Depuis ses derniers rendez-vous nocturnes, depuis que
-toute félicité lui avoit été enlevée, depuis l’excès de ses maux, elle
-n’avoit point ouï chanter le rossignol, le _rossin-ceol_; elle se
-crut retournée au temps où elle avoit passé de si belles nuits avec
-Patrick, assise au bord du torrent, parmi les rochers de _la Gorge du
-Diable_, ou errante dans les genêts épineux de _Dove-Dale_, le val de
-la tourterelle, élevant son âme par la contemplation de la nature et
-par le culte de l’amitié.
-
-Dès les premières lueurs du jour, Déborah, dévorée d’inquiétude, et
-que les fatigues même du voyage n’avoient pu assoupir sur le lit
-où elle s’étoit jetée, sortit, accompagnée, pour la conduire, d’un
-garçon de l’auberge des Messageries. En arrivant au quai du Louvre,
-elle ressentit une violente émotion, à l’aspect de cette galerie qui
-borde au loin la Seine; cette longue façade insignifiante, à quelques
-mensonges près, se dérouloit pour elle comme un immense papyrus: elle
-le parcouroit du regard, elle y cherchoit l’hiéroglyphe dont elle seule
-avoit la clef. Ces murailles, muettes pour la foule, avoient une voix
-pour elle, une voix douce ou déchirante, une parole arbitre de son sort.
-
-Une, deux, trois, quatre, cinq.... Elle compte les pilastres:
-soudain sa joie éclate, elle apperçoit près du sixième, comme il
-avoit été convenu, des caractères tracés sur une des pierres du
-soubassement; elle s’approche, elle lit: PATRICK FITZ-WHYTE, _hôtel
-des Mousquetaires_.—Dans l’enivrement, elle chancelle, elle balbutie;
-elle n’a plus ni raison, ni bienséance, elle couvre de baisers ce mur
-dépositaire fidèle, elle passe sa main douce sur cette inscription,
-elle la caresse; elle pleure, elle sourit; elle parle irlandois; elle
-s’agenouille, elle prie.... Puis, crayonnant quelques mots sur un
-portefeuille, elle le donne au domestique, ébahi:—Allez, s’il vous
-plaît, lui dit-elle, et de suite, à l’hôtel des mousquetaires; vous
-demanderez M. Patrick Fitz-Whyte, et lui remettrez ceci, à lui-même;
-tâchez de l’amener avec vous, je retourne à l’hôtellerie.
-
-S’étant égarée plusieurs fois dans son chemin, en rentrant elle
-trouva Patrick, qui depuis long-temps l’attendoit; follement, ils
-s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et confondirent, dans un
-savoureux baiser, leurs pleurs et leur ivresse. Ils se couvroient des
-plus tendres caresses, ils échangeoient les mots du plus pur amour.
-Patrick, après ces premiers transports, s’apperçut du deuil de Déborah;
-sa joie en fut troublée, des sentiments tristes, des regrets s’y
-mêlèrent. Déborah demeuroit en admiration devant l’élégance de son ami;
-la soubreveste de mousquetaire rehaussoit sa riche taille, et faisoit
-paroître dans touts ses avantages sa belle tête blonde.
-
-Pendant le déjeûner, tour à tour, ils se racontèrent tout ce qui avoit
-marqué leur existence, tout ce qui leur étoit survenu depuis leur
-séparation. Déborah, pour détourner l’affliction et le désespoir du
-cœur de Phadruig, passa sous silence un seul fait,—priant Dieu qu’il
-fît qu’il l’ignorât toujours,—le jugement des juges de Tralée, et sa
-condamnation au gibet.
-
-Ce jour même Patrick instala Déborah dans un petit logement de l’hôtel
-Saint-Papoul, situé rue de Verneuil.
-
-Leur soin le plus empressé fut d’aller remercier le Seigneur, qui
-avoit protégé leur fuite et leur réunion, et de le prier de bénir
-leur alliance, de veiller sur eux, jeunes, sans appui, jetés sur
-une terre étrangère et dissolue, et de les confier à la vigilance
-de ses Anges, afin qu’ils les détournassent de tout scandale, et
-qu’ils les gardassent dans touts leurs chemins. Ils passèrent ainsi
-toute la soirée en dévotion, dans une chapelle obscure de l’abbaye
-Saint-Germain-des-Prés; l’église étoit placide et solitaire, une seule
-lampe veilloit comme eux.
-
-Patrick consacroit à Déborah touts les instants, touts les loisirs que
-lui laissoit son service militaire: il les employoit auprès d’elle à
-savourer les voluptés inépuisables de l’amour, de l’amitié, de la vie
-domestique, de la retraite. Fitz-Harris venoit très-rarement dîner avec
-eux, ou passer quelques heures en leur compagnie. Depuis long-temps il
-s’étoit fait un grand refroidissement dans leurs rapports. Les faveurs
-du colonel pour Patrick, et les marques publiques d’estime qu’il
-lui donnoit, avoient envenimé le cœur de Fitz-Harris, naturellement
-envieux. Il le jalousoit pour sa beauté, son esprit, son savoir, et
-même aussi pour Déborah. D’un autre côté, Patrick n’avoit pas été long
-à sentir qu’on ne pouvoit faire son ami qu’avec beaucoup de restriction
-et de réserve d’un homme aussi parleur, aussi conteur que Fitz-Harris:
-bavard mystérieux, ayant toujours quelque secret à promener d’oreille
-en oreille, s’épenchant à tout venant, honorant l’univers de ses
-confidences, et divulgant souvent même à son grand dommage, entraîné
-par sa monomanie de récit, ses plus délicates intimités, qu’il eût dû
-enfouir dans le plus profond de son cœur.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XV.
-
-
-QUAND le ciel étoit serein, ils sortoient, ils s’en alloient prier dans
-quelque église qu’ils ne connoissoient point encore, ou visiter quelque
-monument, quelque musée, quelque promenoir: ils se plaisoient surtout
-à parcourir les environs de Paris, leurs bois, leurs palais, leurs
-châteaux.
-
-Un jour, comme ils entroient dans le jardin des Tuileries, ils furent
-apperçus par M. de Gave de Villepastour, le colonel de Patrick, qui se
-promenoit sur la terrasse des Gardes.
-
-—Quel heureux mortel que ce Fitz-Whyte! manger du pain des dieux!... Le
-voyez-vous passer là-bas,—dit-il à Fitz-Harris, qui se trouvoit auprès
-de lui,—avec cette corbeille de fleurs au bras?
-
-—Quelle corbeille, mon colonel?
-
-—Quelle corbeille?... lourdaud!... Cette Égérie! cette Dryade qui
-l’accompagne toujours. Vous devez savoir, sans doute, Fitz-Harris, vous
-qui êtes son Pylade, quelle est cette nymphe aux cheveux d’ébène.
-
-—Aux cheveux d’ébène?... Mon colonel, le signalement n’est pas
-très-positif: la famille des ébénacées est très-nombreuse; les
-naturalistes, mon colonel, distinguent l’ébénier, l’ébénoxyle, le
-plaqueminier, le paralée, le royen,..... et de plus, mon colonel,
-l’ébène rouge, l’ébène verte, l’ébène grise, l’ébène noire, l’ébène
-blanche. Entendons-nous, la nymphe a-t-elle des cheveux d’ébénier,
-d’ébénoxile, de plaqueminier, de paralée ou de royen? la nymphe
-a-t-elle les cheveux rouges, verts, gris, noirs, ou blancs?
-
-—Fitz-Harris, vous faites à pure perte le mauvais plaisant: vous
-postulez sans doute la place de fou de la Cour? mais, depuis la mort de
-l’Angely, et du stupide Maranzac, bouffon de feu monseigneur, fils de
-Louis XIV, l’économat des folies est supprimé.
-
-—Les princes, mon colonel, font aujourd’hui leurs affaires eux-mêmes.
-
-—Déjà plusieurs fois, je les ai rencontrés ensemble. La beauté de cette
-créature est _enchanteresse_! Un col blanc comme un cygne!...
-
-—Pardon, mon colonel, si je vous interromps, mais vous n’avez donc pas
-vu, au château de Choisy-le-Roi, les cygnes noirs de madame Putiphar?
-
-—Si fait: mais ce sont des cygnes mauvais teint, ce sont des cygnes de
-Cour.
-
-Plaisanterie à part, cette fille est une Vénus!...
-
-—Une Vénus!... Alors, mon colonel, elle est bonne à faire des pipes
-turkes.
-
-—Que veux-tu dire?
-
-—Je veux dire des pipes d’écume-de-mer.
-
-—Oui! tout en elle est séduisant: taille fine, petits pieds, peau
-d’albâtre!...
-
-—Entendons-nous encore, mon colonel, les naturalistes distinguent
-l’albâtre qui est brun, de l’alabastrite, qui est blanche: si vraiment
-elle avoit une peau d’albâtre, je vous en demande pardon, elle auroit
-là un détestable parchemin!
-
-—Mauvais Scaramouche! vous m’assommez avec vos pasquinades! Vous
-oubliez, je crois, que vous parlez à M. de Gave de Villepastour, votre
-colonel? Vous me manquez de respect!
-
-—C’est vous qui me manquez,... mon colonel; suis-je votre proxénète!
-Vous vouliez me faire trahir l’amitié: j’ai fait la sourde-oreille.
-Mais puisque vous le prenez ainsi, après tout, elle est assez grande
-pour se défendre, je m’en lave les mains: voici donc ce qu’à tout prix
-vous voulez savoir;—c’est une jeune Irlandoise, d’une haute et noble
-famille, qui s’est amourachée de Patrick, et l’a suivi en France;
-elle a vingt ans, elle est belle, elle est chaste:—vous y perdrez
-votre mythologie, mon colonel; passez outre;—elle habite l’hôtel
-Saint-Papoul, rue de Verneuil; et si vous désirez la voir, la chose est
-simple: elle est touts les dimanches à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés,
-à la messe de midi.
-
-—Tout en faisant le Romain, Fitz-Harris, vous êtes un perfide! A votre
-œil je vois la secrète joie que vous éprouvez à trahir un homme qui
-vous aime; plus que moi de savoir, vous brûliez de me dire ce que
-vous feigniez vouloir me taire. C’est une mauvaise action que vous
-avez faite là. Ce n’est pas la première fois que, sous le masque de
-l’amitié, vous avez cherché à nuire à Patrick ou à le perdre en mon
-esprit. Vous êtes un lâche envieux! Ce n’est pas ainsi que Patrick a
-acquis mon estime, que vous n’aurez jamais.
-
-En disant cela, le colonel lui tourna le dos et s’éloigna.—La leçon
-étoit dure: Fitz-Harris se mit à siffler en la dévorant.
-
-M. le marquis de Gave de Villepastour étoit le produit incestueux
-d’un amour de la Régence; la chronique scandaleuse disoit que du sang
-superfin couloit dans ses veines. Pour certain, un bras puissant,
-un bras presque royal, dans l’ombre, l’avoit poussé et protégé, et,
-quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, en avoit fait un colonel. Bon
-chien chasse de race; aussi chassoit-il bien, mais avec un voile
-et des mitaines, c’est-à-dire qu’il conservoit, jusques en ses
-déréglements, un décorum que les courtisans fouloient aux pieds. Il
-lui restoit encore dans ses débauches une façon de pudeur dont les
-francs roués auroient rougi, et quelques traditions,—je n’ose dire
-sentiments,—du bien et du mal, du juste et l’injuste, entièrement
-perdues à la Cour; et qu’il devoit à son précepteur, homme du grand
-règne, dont, après tout, les leçons rigides n’avoient abouti qu’à faire
-une espèce d’hypocrite.—En somme, M. le marquis n’étoit qu’un fat, un
-gentillâtre, plein d’afféterie dans ses manières et dans ses paroles,
-cérémonieux, complimenteur, faux, ridicule et musqué; un exemplaire
-bipède du _Voyage en Italie_ de Dupaty, ou des _Lettres à Émilie sur la
-Mythologie_, de Dumoustier.
-
-Fort satisfait des renseignements que lui avoit donnés Fitz-Harris,
-il ne l’avoit gourmandé si rudement que pour ne lui point avoir
-d’obligation de sa trahison, et pour faire de la dignité avec un homme
-qui ne savoit point mettre de frein à ses goguenarderies.
-
-Le dimanche suivant, à midi précis, tout odoriférant comme un bouquet,
-tout emmitoufflé de dentelles, tout habillé de satin vert-naissant,
-emblême de son amoureux espoir, il accourut à Saint-Germain-des-Prés,
-et fut se placer contre un pilier de la nef, auprès de lady Déborah.
-
-A force de minauderies, il parvint bientôt à attirer un de ces regards.
-Ce premier succès l’enivra et le rendit plus obséquieux encore. Ses
-Heures lui ayant échappé des mains, il s’agenouilla précipitamment pour
-les ramasser, et ne les lui rendit qu’après les avoir couvertes de
-baisers. Il se penchoit sans cesse à son oreille, en murmurant:
-
-—Vous êtes adorable! je vous adore! vous êtes un Ange! vous êtes
-divine!... D’autres fois, avec une ferveur indécente, il lui adressoit
-presque directement des strophes de psaumes ou des passages de prières
-pouvant faire allusion. _Rosa mystica_, rose mystique! lui disoit-il;
-_Turris eburnea_, tour d’ivoire! _Domus aurea_, habitacle doré! _Vas
-insigne devotionis_, vase éclatant de dévotion! _Janua cœli_, porte du
-ciel! _Stella matutina_, étoile matinière, étoile du berger, étoile
-de Vénus! _Fœderis arca_, arche d’alliance!... _Columba mea_, ma
-colombe!... _Sic lilium inter spinas, sic amica mea inter filias_, tel
-un lys parmi des ronces, telle mon amie parmi ses compagnes!...
-
-Déborah, de peur de se faire remarquer, n’osoit ni se plaindre ni
-changer de place, et supportoit avec une résignation évangélique toutes
-les impudences et touts les manèges du marquis; elle affectoit de n’y
-faire aucune attention, et y demeuroit aussi insensible et aussi froide
-qu’une statue aux agaceries d’un enfant.
-
-A la sortie de la messe, M. de Villepastour la poursuivit, et l’accosta
-sur le porche:
-
-—Mille pardons, mademoiselle, mais ne seroit-ce pas à votre jolie main
-ce joli gant que je viens de trouver à votre place?
-
-—Pardon, monsieur; vous me l’avez dérobé pendant le lever-Dieu.
-
-—Trouvé ou dérobé, qu’importe!... veuillez croire seulement que la
-restitution de ce talisman seroit pour moi un douloureux sacrifice, si
-ce sacrifice ne m’avoit pas fait ouïr le son mélodieux de votre voix.
-
-—De grâce, monsieur, passez votre chemin; laissez-moi.
-
-—Vous laisser! hélas! l’acier peut-il s’éloigner de l’aimant qui
-l’entraîne?
-
-—Ayez pitié de moi, monsieur; ne me couvrez pas de honte. N’étoit-ce
-donc pas assez de vos impiétés dans la maison de Dieu!
-
-—Mes impiétés?... je vous adorois, je me croyois au temple
-d’Amathonte!... A deux genoux, faut-il que je vous en supplie, ne me
-repoussez pas. Dès la première fois que je vous vis, miss, votre beauté
-me frappa, me ravit, m’embrasa du plus ardent amour; j’ai fait de longs
-efforts pour l’étouffer; je n’étois pas assez présomptueux pour oser
-aspirer à vous, trésor de perfections; lutte inutile! je n’ai fait
-qu’enfoncer plus avant la flèche que je voulois arracher. Je le sens
-bien maintenant, l’amour ne peut se guérir que par l’amour. Ne soyez
-pas inhumaine, ne soyez pas sourde à tant de passion! un sourire, qui
-ne soit pas de mépris, un regard, qui ne soit pas de dédain, un mot,
-qui ne soit pas de colère, et vous verserez un peu de calme et de joie
-dans l’âme d’un désespéré, et du plus infortuné des amants vous ferez
-le plus heureux.
-
-—Monsieur, de grâce, je vous le répète, retirez-vous! Me voici dans la
-rue que j’habite: voulez-vous me perdre aux yeux du monde, aux yeux de
-mon époux? Il n’est qu’un homme dangereux et pervers qui puisse ainsi
-se faire un jeu de l’honneur d’une femme!...
-
-—Votre honneur m’est aussi cher que le mien, mademoiselle: Dieu me
-garde de jamais l’entacher, j’en aurois un remords éternel! Je me
-retire, espérant que cette déférence sera appréciée à son prix, et
-rendra votre cœur plus miséricordieux pour moi, qui dépose à vos pieds
-mystère, amour, obéissance.
-
-Toutefois, le marquis de Villepastour ne s’éloigna point entièrement;
-il la suivit à quelque distance pour s’assurer de la vérité des
-rapports de Fitz-Harris. Après l’avoir vue entrer à l’hôtel
-Saint-Papoul, il continua sa route d’un air de parfait contentement,
-d’un air presque badin.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVI.
-
-
-A cette même époque, Fitz-Harris reçut de Killarney une lettre de
-son frère, dans laquelle il lui étoit conté que leur ancien camarade
-Patrick Fitz-White, disparu du pays, venoit d’être, aux assises,
-condamné à mort par contumace, et d’être pendu en effigie sur le
-port de Tralée, pour séduction, assassinat et vol de la fille de
-lord Cockermouth. Cette affreuse nouvelle, bien loin de causer de
-l’affliction à Fitz-Harris, je répugne à le dire, n’éveilla en son
-cœur plein d’envie qu’une secrète joie. Il s’empressa d’acquiescer au
-jugement calomnieux des juges de Tralée: il éprouvoit trop de plaisir
-à trouver Patrick coupable pour ne pas ajouter foi à cette incroyable
-condamnation.
-
-Aussitôt il communiqua cette lettre à ses camarades intimes, disant à
-chacun qu’il l’honoroit seul de cette confidence, et qu’il eût ainsi à
-en garder le secret. Mais, comme lui, touts avoient des confidents, et
-ces confidents en avoient touts d’autres; si bien qu’en peu de jours
-ce secret devint, au régiment, le sujet général de la conversation, et
-parvint aux oreilles de Patrick, qui en fut navré de douleur.
-
-A la pension des sous-officiers, au dîner, devant touts ses compagnons,
-il ne put se défendre d’adresser de vifs reproches à Fitz-Harris.
-
-—Que vous ai-je donc fait, lui dit-il, pour avoir mérité tant de
-haine ou si peu d’égard? Moi, votre compatriote, moi, votre ami,
-vous m’avez traité bien méchamment! Ce n’est pas à ces messieurs que
-vous eussiez dû faire connoître premièrement la lettre que vous avez
-reçue d’Irlande, c’étoit à moi. Vous eussiez dû mettre au moins plus
-de circonspection, et ne point vous en rapporter si témérairement au
-dit-on d’une correspondance. Le fait est-il controuvé, le fait est-il
-faux? vous l’ignorez. Je dois à la vérité de vous dire, messieurs,
-qu’il ne l’est pas. Mais il est une chose que vous n’ignoriez point,
-vous, mon ami, vous, introduit dans mon intimité.... Ici, messieurs,
-pour me laver de l’infâme condamnation qui pèse sur moi, il faudroit
-que je vous fisse des révélations que l’honneur me défend et me
-défendra toujours de faire. Il doit être suffisant de vous dire pour
-vous faire sentir toute l’énormité de ce jugement, que la femme qu’on
-m’accuse d’avoir assassinée et volée, miss Déborah, comtesse de
-Cockermouth-Castle, est ma bien-aimée et mon épouse.—La plupart de
-vous, messieurs, l’ont vue à mon bras.
-
-Je sais que pour le meurtrier il n’est pas de pitié; je sais que rien
-n’excite plus notre dépit et notre indignation, que les déceptions
-d’estime; quand nous sommes désabusés sur le compte d’un homme que
-nous honorions et que nous cultivions comme vertueux, je sais combien
-est grande notre colère; je sais que notre devoir est de le démasquer
-et d’appeler sur lui la réprobation: mais, Fitz-Harris, vous n’avez
-pu douter un seul instant de moi; vous n’avez pu et vous ne pouvez me
-croire criminel, non, cela est impossible! Vous à qui mon cœur étoit
-ouvert comme un livre, quelque effort que vous fassiez pour vous
-aveugler, pour étouffer la voix qui dans le fond de votre conscience,
-vous crie que je suis pur et juste!—Je croyois à votre amitié,
-Fitz-Harris!
-
-—Messieurs, que pensez-vous de cette complainte? s’écria alors
-Fitz-Harris d’un air moqueur.
-
-—Messieurs, que pensez-vous de cette perfidie?... Harris, je vous
-accuse de trahison!
-
-—N’avez-vous pas une épée, Patrick?
-
-—Messieurs, ceci est un cri de sa conscience: on provoque en duel qui
-on estime pour son égal, et non point un homme d’opprobre digne de
-l’échafaud qui le réclame, un assassin!
-
-Je ne me venge pas avec le fer, Fitz-Harris!
-
-—Vous vous battrez!
-
-—Je ne me bats pas.
-
-—Alors vous m’égorgerez au détour d’une rue.
-
-—Je ne me venge pas avec le fer.
-
-—D’une heure à autre, Fitz-Harris, l’estime et l’amitié que je porte
-à un homme ne se détruisent pas: mon amitié se fonde sur de l’estime,
-mon estime sur de nobles qualités, et les nobles qualités, vous le
-savez, ne sont ni passagères ni volages. Parce qu’un ami dans un moment
-d’erreur m’a blessé, cet ami n’est pas moins, en dehors de cette
-faute toute personnelle, avant comme après, à mes yeux comme aux yeux
-de touts, un galant homme, rempli de bons sentiments et digne d’être
-estimé. L’amour et l’amitié ont un flux et reflux de peines et de
-plaisirs, de maléfices et de bénéfices: j’aurois le plus profond mépris
-pour moi-même, si mon amour ou si mon amitié croissoit et décroissoit
-suivant ce flux et ce reflux, s’ils n’étoient pas, une fois donnés,
-inaltérables.
-
-Fitz-Harris, déconcerté, ne répliqua pas à ces dernières paroles; il se
-fit seulement quelques chuchotements indécents autour de la table.
-
-Le bruit se répandit bientôt dans la caserne, et Fitz-Harris contribua
-de touts ses efforts à l’accréditer, que Patrick avoit refusé de se
-battre, que Patrick étoit un lâche qu’il étoit impossible de faire
-aller sur le terrain. Non content d’en faire un poltron, on en fit un
-sot: la scène du dîner fut falsifiée et ridiculisée et devint un thême
-de dérision.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVII.
-
-
-LE marquis de Gave de Villepastour étoit fort inconstant dans ses goûts
-satisfaits, mais très-fidèle à ses désirs. Quelques jours après la
-messe de Saint-Germain-des-Prés, résolu à faire une nouvelle algarade,
-et sans autres justes motifs, ayant condamné Fitz-Whyte aux arrêts,
-il s’enveloppa d’un manteau qui le déguisoit parfaitement, et vint à
-l’hôtel Saint-Papoul, sonner à la porte de lady Déborah.
-
-Elle attendoit Patrick, elle ouvrit précipitamment.
-
-—M. Mac-Whyte, s’il vous plaît? dit-il en contrefaisant sa voix.
-
-—Il est absent, monsieur, mais il ne tardera pas à rentrer.
-
-—En ce cas, veuillez me permettre de l’attendre, j’ai grand besoin de
-le voir et de lui parler.
-
-—Entrez, monsieur.
-
-A peine la porte refermée sur lui, M. de Villepastour, faisant
-l’agréable, s’écria:—Ma belle miss, vous avez introduit le loup dans la
-bergerie; il n’est plus besoin de houlette ni de hoqueton!—Et, rejetant
-au loin son chapeau et son manteau, il se montra comme la première
-fois, dans son brillant costume vert-naissant.
-
-A cette vue, Déborah poussa un cri de frayeur, et s’enfuit au fond de
-son appartement: il l’y suivit, et se jeta à ses genoux.
-
-—Par votre petite babouche que j’embrasse, et votre joli pied qui
-l’habite, et pour lequel je donnerois touts les trônes et touts les
-sceptres des rois, ne me fuyez pas, mademoiselle! Ne craignez rien,
-vous êtes avec moi en noble et sûre compagnie. J’aimerois mieux perdre
-la vie à l’instant que vous causer la moindre douleur. Ne vous offensez
-pas de la ruse que j’ai employée pour pénétrer auprès de vous; je sais
-bien tout ce que ma conduite a d’effronté et d’indélicat; mais quand
-la passion commande, quand la raison est foulée aux pieds, pourroit-on
-écouter la froide bienséance? Je languissois; il falloit que je
-vous visse, que j’entendisse votre voix; que je m’enivrasse de vos
-émanations, car vous êtes une fleur de beauté, cruelle miss, une tulipe
-emplie de nectar: heureux les frelons qui boivent à votre calice!...
-Hélas! où m’entraîne mon délire?... Hélas! hélas! je suis fou, fou
-d’amour....
-
-Non, M. de Villepastour n’étoit ni délirant ni fou; il jouoit seulement
-la comédie avec assez d’adresse. Il n’avoit pas le plus léger sentiment
-pour Déborah, son âme étoit froide, sa tête brûlante. Son pouls
-battoit, les désirs sensuels l’entraînoient: l’ardeur de la volupté
-l’animoit; il caressoit en imagination un corps admirable, que ses
-regards de faune devinoient; toute sa pensée étoit là; étreindre ce
-beau corps, labourer de baisers ces charmes nus.
-
-L’innocente Déborah, trompée par ces faux-semblants, fut émue un
-instant, la force lui manqua pour repousser durement un beau jeune
-homme qui lui paroissoit plus malheureux que coupable. Quelle que soit
-la candeur d’une femme elle ne peut se défendre d’un secret orgueil
-lorsqu’un amoureux courbé à ses pieds lui révèle la puissance de sa
-beauté.
-
-—Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle alors avec un accent d’émotion;
-elle étoit si troublée qu’elle ne put en ajouter d’avantage.
-
-—Qui relève, pardonne. Oh! vous me pardonnez. Oh! vous êtes bonne,
-comme vous êtes belle! Tant d’attraits, tant de perfections ne
-sauroient recéler une âme inhumaine. Oh! je vous remercie; laissez que
-je vous baise les mains! J’avois par l’excès de ma flamme mérité tout
-votre courroux; mais vous avez daigné comprendre, vous êtes si bonne,
-que la faute en est à vos charmes séducteurs, et qu’il seroit mal de
-punir en moi un tort qui procède de vous.
-
-—Si je vous ai prié de vous relever, monsieur, c’est parce qu’il
-m’étoit importun de vous avoir à mes genoux, dit sèchement Déborah,
-blessée profondément de l’air déjà triomphant et du chant de victoire
-du marquis; et si je vous prie de vous retirer, c’est parce qu’il m’est
-importun que vous soyez ici. Sortez, je vous en prie!
-
-—Oui, je le sens, je dois vous être importun, je vous suis tout
-étranger encore. En effet, rien n’est plus insipide que de se trouver
-seul à seul avec un être indifférent; mais de cet être indifférent
-et étranger que je vous suis, tel est le pouvoir de l’amour: avec un
-seul regard, un seul mot vous pouvez, sublime métamorphose! faire un
-esclave, un ami, un amant lié à vous par des chaînes de fleurs. Allons,
-laissez tomber sur moi ce regard initiateur, dites ce mot magique, que
-je change de sort!
-
-—Monsieur, vous perdez auprès de moi votre merveilleuse jactance;
-soyez-en plus ménager; un muguet comme vous doit souvent en avoir
-besoin. Croyez-moi, je ne vous serai jamais rien, pour cent raisons, et
-parce que, vous ne devez pas l’ignorer, je suis liée non par des liens
-de fleurs, mais par des liens indissolubles.
-
-—Des liens indissolubles, _my dear miss_, sont de lourdes chaînes, qui
-pour être supportables ont besoin d’être cachées sous des guirlandes de
-roses.
-
-—Mais, c’est tout franc, du Marmontel! Monsieur fait sans doute un
-poème d’opéra?
-
-—Dont vous êtes l’héroïne farouche, ma belle dame.
-
-—Et vous, sans doute, le héros galantin non moins que fastidieux.
-Mais, je vous en supplie, monsieur, vous m’obsédez, retirez-vous!
-Vous le savez, j’attends mon époux; je tremble à chaque instant qu’il
-ne vienne; partez! je vous en supplie, qu’il ne vous trouve pas ici.
-Épargnez-vous un esclandre, épargnez-moi une scène horrible à voir: il
-est si violent, si jaloux, il vous tueroit!
-
-—Ho! ho! mais vous en faites un ogre: je suis curieux de savoir comment
-il me dévorera, et je demeure....
-
-—Partez, de grâce, je vous en supplie à genoux, monsieur....
-Grands-Dieux! on sonne.... C’est lui! vous êtes perdu! je vous l’avois
-bien dit....
-
-—Qu’il soit le bien-venu céans.
-
-—Que faire?...
-
-—Ouvrez.
-
-—Non, monsieur; je serai plus généreuse que vous n’en êtes digne,
-j’aurai pitié de vous: tenez, voici la porte d’un escalier secret,
-prenez-le; partez, fuyez!
-
-—Partir? fuir?... Non, merci: à d’autres votre escalier dérobé, pour
-moi, je me plais fort ici, et n’en bougerai pas. Ouvrez à l’ogre.
-
-—Vous le voulez? soit! Mais ne vous en prenez qu’à vous de ce qui va
-suivre.
-
-—Ouvrez à l’ogre.
-
-—Assez, monsieur!...
-
-Un moment après, seule, d’un air chagrin, Déborah reparut tenant
-ouverte une lettre décachetée.
-
-—Hé bien! qu’avez-vous donc? ce n’étoit donc pas lui, ma belle mylady?
-
-—Non, pas encore.
-
-—Mais ce billet est de sa main, je reconnois l’écriture. Il vous
-annonce, sans doute, qu’il est empêché de venir. Il ne viendra pas
-effectivement. Je gage que le libertin aura été _bloqué_ aux arrêts.
-
-—Vous savez donc?... Seriez-vous aussi mousquetaire?
-
-—En ai-je l’air?
-
-—Non pas, mais l’insolence.—Mon Dieu! mon Dieu! faut-il qu’il ne puisse
-venir, quand j’aurois tant besoin de lui! Mais, Saints du Ciel! qui me
-délivrera de vous?...
-
-—Personne.
-
-—J’ai reculé long-temps devant un scandale, vous me poussez à bout:
-sortez, ou j’appelle au secours, par la croisée.
-
-—Vous n’appellerez pas.
-
-En disant ceci, M. le marquis la repoussa de la fenêtre, puis ferma les
-serrures au double tour et mit les clefs dans ses poches.
-
-—D’ailleurs, vous voici enfermée avec moi; on n’entrera ici qu’en
-effondrant les portes: résignez-vous.
-
-Déborah, désespérée, se jeta presque évanouie sur un sopha.
-
-—Mais vous êtes un enfant de vous faire tant de mal pour si peu; mais
-vous êtes une folle de vouloir faire une scène nocturne, voici neuf
-heures bientôt, une scène qui vous perdroit de réputation. Nous sommes
-seuls ici, tout à nous, rien qu’à nous! Personne au monde ne sait
-ni ne saura que je suis auprès de vous: jamais amours furent-elles
-plus secrètes, jamais amours furent-elles plus environnées de nuées,
-et promirent-elles plus de plaisirs! car il n’y a de plaisirs vrais
-que dans le mystérieux et le soudain. Allons, ma Diane, laissez-vous
-aller, laissez aller ce beau corps au spasme du plaisir! le plaisir
-est rare et infidèle, souvent on se donne beaucoup de peines et de
-fatigues pour le goûter enfin: vous l’avez à vos pieds, qui se consume,
-cueillez-le!... Follement, vous combattez contre vous-même: je vois
-bien que vous êtes enflammée aussi; votre front est pâle, vos yeux
-étincellent de désirs, votre sein bat doucement dans sa prison, vos
-mains comme des charbons brûlent mes lèvres, vous frémissez à mes
-attouchements! Ah! je meurs! rendez-moi caresse pour caresse!... mêlons
-notre âme, notre vie, notre jeunesse!... Un baiser, un seul,... et je
-serai un demi-dieu!
-
-Que vous êtes cruelle, madame!...
-
-—Que vous êtes dangereux!
-
-—Que vous me faites souffrir! Caresses, pleurs, menaces, désespoir,
-rien ne peut donc sur vous?
-
-—Rien; Dieu m’assiste, je ne succomberai pas.
-
-—Vous êtes une muraille!
-
-—Contre laquelle vous vous brisez, monsieur.
-
-—Je vois avec peine que vous avez votre éducation à refaire, madame;
-vous avez toujours vécu éloignée de la Cour, vous êtes garnie de
-préjugés bourgeois et de mœurs provinciales; vous auriez un beau succès
-de ridicule à Versailles.
-
-—C’est le seul qu’une honnête femme puisse envier en ce lieu.
-
-—Pourtant si ce n’étoit votre sauvagerie, votre beauté vous y donneroit
-de tout autres droits, ce n’est que là que vous pourriez paroître dans
-toute votre splendeur.
-
-—Recevez mes compliments, votre luth de séduction n’est pas monotone:
-sans résultat vous avez touché la corde de la passion, maintenant vous
-essayez celle de l’orgueil.
-
-—Votre amant, ou votre époux comme vous le nommez, n’est qu’un simple
-mousquetaire; je suis mieux que cela: ma parole est de poids, mon
-bras est puissant; si vous lui portez quelque intérêt, à ce pauvre
-garçon, si votre destinée est liée à la sienne, pourroit-il vous être
-indifférent de le voir prospérer, de le voir monter au faîte des
-faveurs et de la fortune?
-
-—A merveille! Maintenant, voici que résonne la corde de l’ambition.
-
-—Auriez-vous fait, par hasard, des projets de fidélité conjugale, en
-quittant votre île? Mon Dieu! qu’on est arriéré dans votre Irlande!
-Mais ce seroit un meurtre que tant de perfections, tant de beautés, si
-bien faites pour être célèbres, passassent incognito sur cette terre.
-La femme est le plus bel instrument créé; mais abandonnée à elle-même,
-c’est le meuble le plus morne et le plus insignifiant. Pour mettre en
-jeu la poésie et l’harmonie qu’elle recèle, il faut, comme au clavecin,
-qu’une main habile se promène sur son clavier d’ivoire; il faut qu’une
-bouche amoureuse l’anime de son souffle, comme un haut-bois.
-
-—Vous êtes infatigable.
-
-—Ce n’est qu’un titre de plus, mylady.
-
-—Vous êtes impudent!
-
-—Qui n’est pas impudent ne sera jamais seigneur en amour.
-
-—A ce compte, vous devez y être roi.
-
-—Roi et roué, madame.
-
-Petit à petit le marquis s’étoit glissé doucement sur le canapé, aux
-côtés de Déborah, et cherchoit à lui saisir la taille et les mains.
-
-—Laissez-moi, monsieur, ne m’approchez pas; je vous le dis, touts vos
-efforts sont vains. Allez-vous recommencer vos assauts? Vous êtes un
-fou!
-
-—Ah! que n’êtes-vous une folle, nous serions plus sages touts les
-deux: moi, je ne m’acharnerois pas à vouloir attendrir un cœur de
-marbre, et à semer mon grain parmi les pierres; vous, mistress, vous
-ne laisseriez pas s’écouler en paroles et en simagrées, un temps qui,
-pour notre bonheur mutuel, pourroit être si délicieusement employé.
-Que de caresses déjà nous eussions dû échanger! que de baisers déjà
-nous eussions dû cueillir, que de pâmoisons!... A propos, aimez-vous
-les estampes, belle miss? Tenez, j’ai là sur moi un livre plein
-d’excellentes gravures, dont les dessins sont attribués à Clodion.
-Approchez la bougie, tenez, voyez.
-
-Le marquis de Villepastour avoit tiré de sa poche un petit livre
-richement relié, et il le présentoit ouvert à Déborah; c’étoit une
-de ces compositions dégoûtantes d’obscénité, ornées de dessins, pour
-l’intelligence et l’illustration du texte, comme il s’en fabriquoit
-et s’en consommoit tant à cette époque immonde. Elle laissa tomber
-dessus un regard confiant, qu’elle détourna aussitôt, en jetant un
-cri d’horreur, et en repoussant au loin cette ordure. Le marquis
-courut la ramasser soigneusement, en riant jusqu’aux larmes de sa fine
-plaisanterie.
-
-—Voilà donc le cas, belle dame, que vous faites des _Heures de
-Cythère_?...
-
-—Monsieur, vous avez tout mon dégoût et tout mon mépris!
-
-—Ces gravures sont vraiment fort belles; à la Cour, elles ont été
-très-goûtées: les Dames du Palais de la Reine en ont fait leurs
-délices; et je tiens celui-ci d’une Dame d’honneur.—M. le maréchal
-prince de Soubise, maréchal surtout en cette matière, avoit souscrit, à
-lui seul, pour deux cents exemplaires.
-
-Si madame veut en accepter l’hommage?...
-
-—Vous me faites horreur! Ne m’approchez pas, ou je crie au feu. Partez,
-laissez-moi, vous vous êtes fourvoyé; vos pareils n’ont que faire ici.
-Je vous l’ai dit: je ne vous serai jamais rien!
-
-—Pardon, vous me serez une victime.
-
-Il est déjà dix heures passées, volontiers je coucherois en votre lit,
-si, auprès d’une inspirée Judith comme vous, je n’avois à redouter la
-parodie d’Holopherne. Bonsoir!
-
-Le marquis, s’étant renveloppé de son manteau, fit plusieurs
-salutations dérisoires et se retira, gonflé de colère et de dépit,
-qu’il s’étoit efforcé à déguiser.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVIII.
-
-
-QUAND le lendemain Patrick vint visiter Déborah, il la trouva agitée et
-désolée encore des affronts et des terreurs de la veille.
-
-—Qu’avez-vous, que vous est-il donc arrivé, mon amie? lui dit-il en la
-baisant au front; vous avez l’air chagrin.
-
-—Hier, mon bon Pat, j’ai bien souffert de votre absence.
-
-—J’aime votre tendresse, et pourtant je la blâmerai: vous n’eussiez pas
-dû vous alarmer à ce point, la chose n’avoit rien de grave: pour un
-mot, pour une peccadille, M. de Gave de Villepastour m’avoit consigné
-au quartier, et mis aux arrêts pour vingt-quatre heures, comme je vous
-l’ai écrit: c’est là tout, en vérité!
-
-Déborah se garda bien de rendre franchise pour franchise, et de
-dévoiler l’attentat dont elle avoit été l’objet. La sensibilité de
-Patrick en auroit été trop affectée; son esprit ombrageux en auroit
-conçu trop de crainte et de colère, et se seroit consumé dans de
-mortelles angoisses. A quoi bon d’ailleurs troubler la paix de son
-âme? Une amante peut être excusable de semer de la jalousie dans un
-cœur, pour réveiller un amour qui s’y éteint, mais en semer à plaisir
-dans un cœur exalté et pénétré d’une passion profonde, c’eût été d’une
-barbarie dont les femmes légères ne se rendent que trop coupables, mais
-impossible à Déborah. Au surplus, non par calcul, mais par devoir, se
-fût-elle crue dans l’obligation d’en faire l’aveu, qu’elle ne l’eût
-pas fait en ce moment, de peur de l’accabler; car lui-même paroissoit
-soucieux.
-
-—Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick: quelqu’un ou
-quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l’âme froissée, vous le
-savez, cela se lit couramment dans vos yeux.
-
-—Je suis, il est vrai, encore tout consterné d’un événement
-qui m’a rempli de tristesse: Fitz-Harris hier a été arrêté par
-lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille.
-
-—Pour quel crime?
-
-—Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n’est point capable d’un
-crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez
-combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son
-application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux; il
-appelleroit, je crois, un bon mot, une parole même qui lui feroit
-tomber la tête. Dernièrement, à s’en rapporter à l’accusation, il
-auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame
-Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour
-et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se
-trouvoit à cette soirée, et l’a vendu.
-
-—Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de
-Fitz-Harris une morale qu’il a trouvée enfin: la Bastille. Il y gagnera
-peut-être un peu de réserve: c’est une leçon salutaire.
-
-—Dites une leçon terrible: une fois entré, nul ne sait s’il en sortira.
-
-—Ah! ce seroit affreux!...
-
-—Au déjeûner, ce matin, j’ai été déchiré de l’air facétieux avec
-lequel nos compagnons, et ses soi-disant amis même, ont parlé de sa
-mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu’à le blâmer d’avoir
-poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu’ils ont
-plainte tendrement; ils sont allés jusque-là d’en faire l’apologie,
-eux qui avoient l’habitude de la couvrir chaque jour de la fange
-de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables!—Je
-sais bien qu’il n’en est peut-être pas un seul que l’esprit envieux
-de Fitz-Harris n’ait blessé dans quelque coin du cœur: mais a-t-on
-jamais droit d’être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de
-se venger par l’épée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces
-messieurs, qui se font une loi d’honneur de chercher à arracher la vie
-à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont
-pas fait, à ce qu’il paroît, une loi d’honneur de ne point accabler un
-absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n’a exprimé un
-regret, pas un n’a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur
-à celui qui ne s’est fait des amis que par la terreur que son bras
-ou sa bouche répand! S’il fait une chute on applaudira. A peine les
-bûcherons ont-ils abattu un chêne sous lequel venoit se ranger au
-moindre orage le bétail craintif, qu’il accourt aussitôt brouter et
-détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux
-ombrage.
-
-Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur
-mon cœur de douloureuses impressions, qui m’ont déterminé à prendre le
-ferme parti de sauver Fitz-Harris.
-
-—Je vous reconnois là, Patrick, toujours noble et grand; mais je doute
-que cette bonne œuvre soit couronnée de succès.
-
-—Vous savez parfaitement ce que peut la volonté et l’opiniâtreté; vous
-me l’exprimâtes fort bien autrefois dans un billet. Si je ne réussis
-pas à lui faire recouvrer sa liberté entière, peut-être réussirai-je à
-lui abréger sa captivité, et si j’échoue complètement, j’aurai au moins
-une satisfaction intime; je serai sans reproche.
-
-—Que vous êtes généreux, Patrick!
-
-—Demain, sans plus de retard, j’irai à Choisy, me jeter aux genoux de
-madame Putiphar: je ferai tant, je l’implorerai si bien, qu’il faudra
-que son cœur vindicatif se laisse toucher, et qu’elle pardonne, pour la
-première fois, peut-être.
-
-—Que vous êtes généreux, Patrick! je vous loue; mais ne le faites
-bien que pour votre satisfaction intime, comme vous disiez tantôt.
-N’attendez pas que jamais votre générosité soit payée de retour; la
-générosité n’est pas une monnoie de change: c’est un écu d’or sans
-effigie; celui qui le reçoit le met à la fonte; c’est une clef d’or qui
-ouvre aux hommes notre cœur, et qui nous ferme le leur impitoyablement.
-Quand j’entends une personne en dénigrer ou en calomnier une autre, je
-suis toujours tentée de lui dire: Vous êtes son obligée, sans doute?...
-Ce n’est pas que je veuille détruire en vous un haut sentiment, celui
-de touts qui rapproche le plus la créature du Créateur: la générosité
-c’est une parcelle de la Providence. Allez! sauvez Fitz-Harris! mais
-soyez convaincu que nul au monde ne feroit pour vous ce que vous allez
-faire pour lui; et Fitz-Harris moins que tout autre assurément.
-
-—Grands-Dieux! Sauriez-vous donc?...
-
-—Je ne sais rien. Mais Fitz-Harris est un être de la pire espèce, un
-bavard, un homme qui met la lampe sous le boisseau, et qui dit _racha_
-à ses frères.
-
-—Qui vous a donc appris?
-
-—Je ne sais rien, vous dis-je; que ce que me dicte mon cœur.
-
-—Alors vous avez une perspicacité qui tient de l’astrologie; vous êtes
-éclairée par de divins pressentiments; Dieu vous a douée d’une seconde
-vue.
-
-—Non: Dieu a seulement emprisonné mon âme dans un instrument frêle
-et sensitif; tout ce qui le heurte l’ébranle et le fait résonner
-longuement, et ce sont ces vibrations que mon âme écoute.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIX.
-
-
-EN effet, le lendemain matin, Patrick, plus résolu que jamais dans sa
-courageuse entreprise de tirer Fitz-Harris de sa basse-fosse, se rendit
-de fort bonne heure au château de Choisy-le-Roi, qui avoit, comme
-beaucoup d’autres choses royales, passé des mains de feu mademoiselle
-de Mailly, marquise de Tournelle, duchesse de Château-Roux, aux mains
-de la Poisson, femme Lenormand, dame Putiphar.
-
-La favorite n’étoit pas encore levée: on vint lui annoncer qu’un
-mousquetaire du Roi lui demandoit audience. Surprise et intriguée de
-cette visite si matinale, elle envoya aussitôt sa femme de chambre,
-madame du Hausset, voir ce qu’il pouvoit être et ce qu’il pouvoit
-désirer.
-
-—Je n’ai point de message à remettre à madame Putiphar, dit Patrick, je
-n’ai rien à demander pour moi, si ce n’est qu’il lui plaise de me faire
-la faveur de la voir et de lui parler un moment, faveur dont je lui
-garderai une reconnoissance éternelle, moment qui sera le plus doux de
-ma vie.
-
-Madame du Hausset courut reporter de suite à sa maîtresse ces
-paroles mêmes. Il m’a dit cela, ajouta-t-elle, avec un ton d’onction
-et d’excellente courtoisie qui m’a séduite. Il est tout jeune, vingt
-ans au plus; il est beau, d’une beauté rare, plus beau que M. de
-Cossé-Brissac, que M. le comte de Provence; plus beau que vous! beau
-d’une beauté inconnue, beau à se mettre à genoux devant; c’est un Ange!
-c’est un mousquetaire du _Paradis-Perdu_.
-
-—Quel enthousiasme, madame du Hausset, mon Dieu! Ce matin vous êtes
-tout salpêtre! dit madame Putiphar, affectant une profonde indifférence.
-
-—Je n’exagère rien, vous verrez, madame.
-
-Faut-il le faire introduire?
-
-—Non, ma bonne; dites-lui que je suis indisposée et ne peux recevoir
-personne.
-
-C’étoit une fausse nonchalance pour déguiser ses désirs impatients, car
-elle brûloit de le voir.
-
-—Quoi, vous seriez assez cruelle, madame!...
-
-—Je gage que c’est encore quelque jeune sot amoureux de moi, comme il
-m’en est si souvent tombé des nues, quelque jeune fat qui vient me
-faire une déclaration à la Don Quichotte.
-
-—Oh! non, madame, il y avoit sur sa figure de la raison et du chagrin.
-
-—Assez. Qu’on l’introduise!
-
-Quand Patrick entra, madame Putiphar, étendue gracieusement sur son
-lit, fit un mouvement d’admiration, et demeura quelque temps à le
-contempler d’un regard langoureux.
-
-—Madame, je vous demande pardon à deux genoux, dit alors Patrick
-avec une sensible émotion et avançant de quelques pas timides, si je
-viens vous troubler jusqu’en la paix du sommeil, et effaroucher de mes
-tristes prières vos rêveries du matin.
-
-—J’accepte votre visite, mon cher monsieur, comme un heureux présage de
-la journée qui se lève.
-
-—Je vois avec attendrissement, madame, que j’étois loin d’avoir trop
-présumé de votre bonté en osant espérer d’arriver jusqu’à vous.
-Veuillez croire que ni l’orgueil ni une vaine présomption ne m’ont
-guidé en cette démarche.
-
-—De grâce, monsieur, approchez, prenez un siége et asseyez-vous près de
-moi.
-
-Sur le velours rouge d’un vaste fauteuil où il s’étoit assis, la belle
-figure blanche et blonde de Patrick se dessinoit merveilleusement et
-se coloroit de reflets de laque qui sembloient donner à son incarnat
-la transparence d’une main présentée à la lueur d’une bougie. Près de
-lui, sur un petit meuble de Charles Boule, étoient semés, pêle-mêle,
-des crayons, des pastels, des dessins, quelques planches de cuivre,
-quelques burins, et _Tancrède_ de M. le gentilhomme ordinaire, ouvert à
-sa _courtisanesque_ dédicace.
-
-En ce moment, madame Putiphar travailloit à graver une petite peinture
-de François Boucher. Déjà elle avoit gravé et publié une suite de
-soixante estampes d’après des pierres-fines intaillées de Guay, tirées
-de son cabinet. Aujourd’hui ce recueil in-folio est fort rare, n’ayant
-été imprimé qu’à un petit nombre d’exemplaires d’amis.
-
-Ainsi, elle s’étoit toujours fort occupée aux beaux-arts, surtout à
-la peinture. Et c’est ce qui lui avoit attiré, certain jour que M.
-Arouet de Voltaire l’avoit surprise dessinant une tête, ce madrigal si
-_trumeau_:
-
- PUTIPHAR, ton crayon divin
- Devait dessiner ton visage,
- Jamais une plus belle main
- N’aurait fait un plus bel ouvrage.
-
-Patrick paroissoit fort embarrassé; pour le rassurer et pour lui
-épargner les ennuis d’une première phrase d’ouverture, elle lui dit
-avec affabilité:—Vous êtes étranger, sans doute?
-
-—Je suis Irlandois, madame, et j’ai nom Patrick Fitz-Whyte.
-
-—J’avois cru le reconnoître à votre accent. Vous revenez sans doute des
-guerres de l’Inde, avec le baron Arthur Lally de Tollendal?
-
-—Non, madame; je n’ai quitté ma patrie que depuis un an.
-
-—Comment cela se fait-il que vous ne soyez point dans le régiment
-irlandois du comte Arthur Dillon?
-
-—Pour ne point m’éloigner de Paris, j’ai préféré entrer aux
-mousquetaires; et cela m’a été facile, avec l’auguste protection de mes
-seigneurs François Fitz-James et Arthur-Richard Dillon.
-
-—Si vous êtes ambitieux, si vous voulez arriver à de hauts
-commandements, vous agiriez sagement de vous faire naturaliser, comme
-feu le duc James de Berwick.
-
-—Oh! non, jamais, madame. On peut avoir deux mères comme deux patries;
-mais renier les entrailles qui nous ont conçu, la terre qui nous a
-donné le jour, ce ne peut être que d’un cœur dénaturé. A l’Irlande
-mes souvenirs, mes larmes et mon amour; à la France mon dévoument, ma
-fidélité, ma reconnoissance; mais je décline devant la prostitution,
-car c’en est une, de feu M. le maréchal duc Fitz-James de Berwick,
-Irlandois, francisé, grand d’Espagne.
-
-—Je vous loue de ces nobles sentiments, qui pourtant seront trouvés
-austères.
-
-—Je n’ignore pas, madame, que l’on traitera cela de préjugé. Si
-toutes les impulsions et touts les penchants spontanés de l’âme
-sont des préjugés, je reconnois sincèrement en avoir beaucoup, et
-quoi que puissent dire nos sophistes et leur vaste philanthropie,
-un Irlandois sera toujours pour moi plus qu’un Italien; un genêt de
-Macgillycuddy’s-Reeks, plus qu’un marronnier des Tuileries, les belles
-rives du Loug-Leane, où s’essayèrent mes premiers pas, me seront
-toujours plus chères que les rives du lac de Genève. Et c’est ce
-sentiment indéfinissable, mêlé à de l’amitié et de la commisération,
-madame, qui m’a conduit à vos pieds.
-
-—Parlez sans trouble, mon jeune ami, pour vous je ne suis que charité.
-
-—J’avois aux mousquetaires un seul compatriote, un seul compagnon,
-un seul ami; madame, il vient par vos ordres d’être plongé dans les
-cachots de la Bastille.
-
-—Qui donc?
-
-—Un nommé Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de Saint-Spire de
-Corbeil.
-
-—Fitz-Harris.... Ah! je sais, cet homme infâme!... Comment
-pourriez-vous, sans honte, vous intéresser à un scélérat?... s’écria la
-Putiphar, avec un accent de colère et de rancune.
-
-—En effet, madame, vous jugez bien de mon cœur, il ne pourroit
-s’intéresser à la scélératesse; aussi vient-il vous demander grâce pour
-Fitz-Harris.
-
-—Grâce pour un pamphlétaire, un libelliste, allant partout souillant
-par ses insultes la majesté du trône! un vil calomniateur, qui pousse
-la lâcheté jusques à outrager une foible femme que Pharaon daigne
-honorer d’un regard de bienveillance! Non, point de grâce pour cet
-homme!... Les assassins ne sont pas les criminels les plus dangereux
-pour une monarchie: le coup de canif de Damiens a gagné autant de cœurs
-à Pharaon, que les coups de plume de Voltaire lui en ont aliéné. C’est
-Damiens qu’il eût fallu envoyer à la Bastille, et monsieur votre ami
-qu’il auroit fallu écarteler.
-
-—On a égaré votre justice, madame: je vous atteste, par Dieu que
-j’adore, et par tout ce que vous vénérez, que Fitz-Harris n’est point
-un malfaiteur, un suppôt ignoble et dangereux, un libelliste, un odieux
-pamphlétaire. Votre police, sans doute, pour faire la zélatrice et
-faire valoir sa capture, vous l’a dépeint sous des couleurs atroces;
-mais Fitz-Harris est un homme pur et un fidèle serviteur du Roi.
-
-—Vous niez donc qu’il m’ait outragée publiquement, en déclamant contre
-moi un poème injurieux.
-
-—Vos agents, madame, sont à coup sûr de Gasgogne ou de Flandre? car
-ils ont un goût prononcé pour l’amplification et l’hyperbole: ce long
-poème, cette Iliade diffamatoire se borne simplement à un quatrain,
-qu’on m’a dit plus mauvais que méchant. Non-seulement, comme vous
-le voyez, je ne nie pas la faute, mais je ne cherche pas même à
-l’atténuer: l’atténuer ce seroit la détruire.
-
-Fitz-Harris, il est vrai, et je l’en blâme violemment, a eu un tort,
-qui, si vous n’étiez pas si bonne, pourroit être impardonnable, celui
-de répéter dans un salon une épigramme, partie dit-on de la Cour, et
-qui depuis long-temps couroit le monde; mais il l’a fait, comme on
-répète une nouvelle, sans intention hostile, sans arrière-pensée,
-inconsidérément, follement, comme il fait tout. Ayant la vanité
-d’être des premiers au courant des bruits de ville, il va quêtant
-des nouvelles à tout venant, et va les remboursant à tout venant,
-comme on les lui a données; il n’est, vous me passerez cette bizarre
-comparaison, qu’une espèce de porte-voix, de cornet acoustique,
-transvasant machinalement tout ce qu’on lui confie; pour être juste,
-ce n’est pas lui, instrument, qu’il faudroit punir, mais ceux qui
-l’embouchent.
-
-—A merveille, vous faites de sir Fitz-Harris un parfait perroquet, un
-fort aimable vert-vert.
-
-—Je vois avec satisfaction, que vous avez daigné me comprendre,
-madame, et j’ose espérer que vous ne ferez pas Fitz-Harris victime,
-comme Vert-Vert, de la grossièreté des bateliers.
-
-—Votre générosité si flexible, monsieur, vous ouvre mon cœur et mon
-estime. Parlez de vous, tout vous sera accordé; mais oubliez cet homme:
-un trucheman semblable, à une époque de _vilipendeurs_ comme celle-ci,
-est un être pernicieux qu’il est bon de séquestrer du monde.
-
-—Au nom de Dieu, madame, au nom de votre frère, que vous aimez!...
-
-—Vous n’obtiendrez rien. Ne suis-je pas déjà assez environnée
-d’ennemis, ameutés pour me perdre! Si non quelques artistes et quelques
-poètes qui m’ont voué à la vie, à la mort, leur affection intéressée,
-je ne compte pas un seul cœur qui batte pour moi; je n’entends au loin
-que les aboiements de la haine, je n’ai autour de moi que des chiens
-muets.
-
-—Ah! madame, ne vous laissez pas abattre ainsi par la mélancolie. Sans
-doute, les hommes sont ingrats et injustes, mais il vous reste encore
-tout un monde d’amour et d’amis.
-
-—Vous croyez?... Hélas! ce que vous dites là me fait du bien!
-soupira-t-elle, en lui prenant la main, et la lui serrant tendrement.
-Quel sort plus cruel! être déchue de tout, de la jeunesse, de l’amour,
-du Pouvoir.... Ah! ce que vous m’avez dit là m’a rafraîchi le cœur! Si
-vous pouviez sentir ce que l’on souffre à être l’exécration de tout un
-royaume? car, je le sais bien, la France m’abhorre: elle se prend à
-moi de touts ses malheurs, elle m’en fait la source. Pauvre France! tu
-verras quand je ne serai plus, si tu seras plus heureuse! C’est à moi
-qu’on reproche les désastres de la guerre de sept ans; tout m’accuse,
-tout m’accable, jusques à ce cardinal de Bernis!... C’est un serpent
-que j’ai réchauffé dans mon sein!... Ne réchauffez jamais de serpent
-dans votre sein, mon beau jeune homme.
-
-En ce moment, la Putiphar, ayant peu à peu rejeté son édredon,
-se trouvoit sur son lit presque entièrement à découvert. Sa fine
-chemise de batiste et de dentelle, en désordre, laissoit se dessiner
-voluptueusement l’ampleur de ses hanches, et sa belle taille dont
-elle étoit si fière. Bien qu’elle eût à cette époque quarante et un
-ans, son col avoit encore un galbe majestueux, et ses seins étoient
-blancs et fermes; ses traits seuls avoient subi plus d’altération, non
-pas l’altération de la vieillesse, mais la décomposition du remords.
-Appuyée sur son oreiller, elle avoit la tête penchée vers Patrick: son
-sourire constant, sa contemplation langoureuse avoient une expression
-de convoitise qui eût fait douter si son regard étoit humide de regrets
-ou de désirs.
-
-Patrick crut l’instant favorable pour un dernier effort: il se jeta à
-genoux, couvrant de baisers le bras que la Putiphar laissoit pendre au
-bord du lit avec coquetterie.
-
-—Au nom de Dieu, madame, au nom de touts ceux qui vous aiment,
-pardonnez à Fitz-Harris, ne soyez pas inexorable.
-
-—Hélas Dieu! où me ramenez-vous?... Non! ne me parlez pas de cet homme.
-
-—Quoi! madame, oh! non; c’est impossible! vous êtes si bonne! Quoi!
-pour un mot, pour un rien, pour une inconséquence, pour une erreur,
-vous arracheriez à la nature, à l’amour, à l’existence, un enfant, un
-fou?... Quoi! vous feriez pourrir dans un cachot un bon et beau jeune
-homme, entrant à peine dans la vie? Non, non, c’est impossible! votre
-cœur n’a pu concevoir cette vengeance, votre âme n’a pu se faire à
-cette idée: grâce, grâce pour Fitz-Harris!...
-
-—Non: tout pour vous, rien pour lui.
-
-—Ah! vous êtes cruelle, madame, vous me déchirez, vous me faites un mal
-horrible. Grâce, grâce, sauvez-le!...—Hé bien, oui, cet homme vous a
-blessée, cet homme est un lâche, un assassin, que sais-je? Il ne mérite
-que le bourreau! Mais soyez grande, pardonnez-lui. Le plus bel apanage,
-le plus beau fleuron de la couronne, c’est le droit de clémence; vous
-l’avez, ce droit! Pardonnez-lui, soyez royale! car Dieu vous a donné un
-sceptre; car Dieu vous pèsera dans la balance des rois; car Dieu vous a
-fait Souveraine!
-
-—Tout à vous et pour vous, Patrick; qu’il soit libre!... Vous avez sa
-grâce; mais dites-lui bien que ce n’est pas à lui que je la donne, mais
-à vous.
-
-—Merci, merci, madame! merci à Dieu! Je ne sais, dans mon délire,
-comment vous exprimer ma reconnoissance.
-
-—Point de reconnoissance, Patrick. En m’épanchant dans votre sein comme
-je ne l’avois fait avec personne au monde, je n’ai point fait de vous
-un serviteur, mais un ami.
-
-—Bien indigne de vous, madame.
-
-—Laissez Dieu en être juge.
-
-Au revoir, monsieur. Venez après-demain à Versailles où je serai, et je
-vous remettrai la lettre de grâce de cet homme.
-
-Alors, la Putiphar sonna madame du Hausset et fit éconduire Patrick.
-
-Il étoit dans un état d’émotion indéfinissable, tout ce qui venoit
-de se passer lui revenoit en foule dans la tête. Une pensée, qu’il
-chassoit loin de lui, reparoissoit toujours au milieu de ce vertige; il
-lui sembloit, mais cela répugnoit à sa raison, qu’au moment où, dans
-son transport de reconnoissance, il avoit couvert de baisers les bras
-de la Putiphar, deux lèvres brûlantes s’étoient posées sur son front.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XX.
-
-
-LA bienfaisance est la seule volupté de l’âme qui soit sans mélange.
-
-Dans cette plénitude d’esprit, dans cette satisfaction douce qui
-rayonne dans le cœur après une bonne action, Patrick accourut à son
-retour apporter à Déborah la nouvelle de ses succès.—Il est sauvé!
-s’écria-t-il en se jetant dans ses bras; demain, j’aurai sa grâce,
-demain il sera libre!
-
-Déborah partagea sincèrement sa joie. On est si heureux de voir ceux
-qu’on aime faire le bien; on est si sensible de leur sensibilité; on
-est si grand de leur grandeur.
-
-Il n’en fut pas de même à la Compagnie: quand, au dîner, Patrick
-annonça qu’il avoit obtenu la liberté de Fitz-Harris, ces messieurs,
-tombés dans la stupéfaction, s’efforcèrent, à l’envi l’un de l’autre,
-d’en montrer du contentement; mais ce contentement étoit froid et
-guindé. Cette noble action faite par un homme qui leur prenoit de
-vive force leur estime, pour un homme qu’ils redoutoient, leur étoit
-profondément douloureuse; d’ailleurs elle leur reprochoit leur dureté
-et leur fainéantise.
-
-Dans l’après-dîner, M. le marquis de Gave de Villepastour fit appeler
-Patrick. Il le reçut dans son bureau avec une froideur glaçante et lui
-parla d’un ton hautain et sec qu’il n’avoit pas coutume de prendre avec
-lui.
-
-—Monsieur Fitz-Whyte, lui dit-il, depuis quelques jours il court dans
-la Compagnie des bruits infamants sur votre compte. La source de ces
-bruits est une lettre écrite du comté de Kerry à Fitz-Harris. J’en ai
-là une traduction, qu’il a bien voulu me faire.
-
-En effet, Patrick reconnut l’écriture de son ami.
-
-—Les faits sont flagrants. Vous avez vingt-quatre heures pour votre
-justification. Si dans ce temps vous ne vous êtes pas lavé de ces
-accusations ignominieuses, vous serez chassé des mousquetaires. Je ne
-saurois sans manquer au Roi laisser plus long-temps un malfaiteur parmi
-ses gardes-gentilshommes.
-
-Voyons, qu’avez-vous à répondre?
-
-—Rien. Je ne me suis jamais abaissé et je ne m’abaisserai jamais
-jusqu’à me laver d’une calomnie. La conduite de l’honnête homme est une
-permanente justification, et c’est la seule qui lui convient.
-
-—Ainsi vous traitez de calomnie ces rapports?
-
-—Ce ne sont point ces rapports que je traite de calomnie, mais c’est
-le jugement des juges de Tralée que je dis calomnieux. J’en appelle à
-Dieu, notre Seigneur.
-
-—Comme il vous plaira; pour moi, je m’en rapporte à la justice des
-hommes.
-
-—C’est-à-dire, monsieur, à la justice qui a condamné Marie-Stuart,
-Thomas Morus, Jane Grey, Enguerrand de Marigny, Jeanne d’Arc, Charles
-I^{er} et qui a crucifié Jésus.
-
-—Assez; vous avez encore vingt-quatre heures.
-
-Plongé dans une profonde tristesse, Patrick alla s’enfermer dans sa
-chambre. En son abattement, plein encore d’espoir en la bonté de
-Dieu,—qui souvent, pour éprouver la grandeur de leur foi, se plaît à
-frapper ses plus justes serviteurs,—bien loin de blasphémer, à peine
-osoit-il se plaindre de son sort. Il se résignoit; il songeoit à
-ceux accablés doublement de plaies d’âme et de corps, et remercioit
-Dieu, qui le ménageoit jusqu’en son affliction. Parfois, pourtant, le
-courage lui défailloit; et il versoit des torrents de larmes lorsque
-son esprit, assailli par les fantômes du souvenir, lui montroit dans
-le chemin de Killarney Déborah ensanglantée, expirante sous le fer de
-ses assassins, et lui dressoit sur le port de Tralée une potence rouge
-où pendoit son effigie. Il passa toute la nuit dans l’agitation, sans
-pouvoir goûter le plus léger sommeil: quand, affaissé par la fatigue,
-il se jetoit sur son lit, ses paupières demeuroient ouvertes et ses
-yeux fixes comme les yeux des oiseaux nocturnes; son sang bouilloit de
-fièvre comme s’il eût été emporté au loin par un cheval. Quand il se
-relevoit, il alloit à grands pas dans sa chambre, ouvroit sa fenêtre,
-s’agenouilloit et prioit la face tournée vers les cieux, promenant ses
-regards dans les étoiles. La prière de l’homme n’est jamais plus pure
-et plus douce que lorsque, sur la terre où il gémit, rien ne le sépare
-des cieux, où il aspire; que lorsqu’entre lui et le firmament, il n’y a
-rien que l’immensité.
-
-Il lut aussi, pour tuer le temps, quelques _Nuits_ d’un poème qui
-depuis peu venoit de s’élever tout à coup des brumes de la Tamise.
-Méditations lugubres sur la mort, le néant, l’Éternité, qui flattoient
-le marasme de son esprit.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXI.
-
-
-EN s’éveillant, Déborah trouva Patrick assis au pied de son lit.—Il la
-contemploit.
-
-—Vous, déjà ici, Phadruig! s’écria-t-elle, vous m’avez fait peur!
-
-—Levez-vous, et habillez-vous, mon amie; j’ai besoin que vous veniez
-avec moi.
-
-—Vous avez l’air abattu! comme vous êtes pâle! Phadruig, vous souffrez?
-
-—Oui.
-
-—Qu’avez-vous, mon amour?
-
-—J’ai, hélas! que si Dieu ne me soutenoit, j’aurois le désespoir et
-la mort dans le cœur.... Ah! ne me baisez pas au front! Mon front est
-couvert d’ignominie! les juges l’ont souillé, le bourreau l’a marqué de
-son fer! Je suis un meurtrier, un lâche assassin, un contumax!...
-
-—Non! non! mon Patrick, vous n’êtes rien de cela.
-
-—Si! vous dis-je; demandez-le au peuple de Tralée, qui m’a regardé
-pendre.
-
-—Quoi! vous savez donc? Maudit soit celui qui vous l’a dévoilé!...
-
-—Encore, s’il ne l’avoit fait qu’à moi!... Je sais tout depuis quelque
-temps, ma bien-aimée, et je vous le taisois, et j’espérois vous taire
-toujours ce que vous n’ignoriez pas vous-même: qui donc vous en avoit
-instruite aussi?
-
-—Je ne quittai l’Irlande qu’au moment de cet attentat. J’ai assisté aux
-Assises et j’ai entendu la sentence des juges. Et à mon arrivée je vous
-l’avois caché pour vous épargner le chagrin où vous voici.
-
-—Mais qui me poursuivoit à ce tribunal?
-
-—Mon père.
-
-—Ah, l’infâme!
-
-—Et qui est venu vous l’apprendre, Patrick?
-
-—Le bruit public. Il y a quelques jours, Fitz-Harris reçut une lettre
-de son frère qui l’en informoit; vite, il la communiqua à touts ses
-camarades; et M. de Villepastour, chez qui nous allons de ce pas, en a
-même une traduction.
-
-—Ah, l’infâme!... Patrick, je vous le disois bien avant-hier, que vous
-étiez généreux et que vous alliez faire quelque chose que nul au monde
-ne feroit pour vous, et Fitz-Harris moins que tout autre.
-
-Irez-vous encore, après cela, aujourd’hui, chercher à Versailles sa
-lettre de grâce?
-
-—Oui.
-
-—Patrick, Patrick, vous êtes trop généreux.
-
-—Et vous, Debby, pas assez chrétienne.
-
-—Oh! je ne le serai jamais jusque-là, de tendre une joue après l’autre;
-jusque-là, de lécher la main qui me frappe; jusque-là, d’embrasser
-tendrement l’ennemi qui m’étouffe.
-
-Tout en causant des détails du procès et du jugement, ils arrivèrent à
-l’hôtel du marquis de Villepastour.
-
-En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu,
-son fat au costume vert-naissant; et ne put retenir un cri de surprise
-et d’effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s’être
-heurtée contre un meuble.
-
-—Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte? lui dit le marquis d’une façon
-brutale.
-
-—Vous m’avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si
-j’ai bonne mémoire.
-
-—Te justifier devant cet homme?... Non! va-t’en, va-t’en!... s’écria
-Déborah se pendant au bras de Patrick et l’entraînant vers la porte.—Te
-justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!... La vertu
-est ici à la barre du crime.—Non! non! viens-t’en, Patrick; viens-t’en,
-mon ami!...
-
-—Debby, laisse-moi parler, je t’en supplie.
-
-—Parler! Et à qui?... Mais il n’y a personne ici, Patrick, personne
-qui puisse t’entendre. Cet homme n’est pas un homme; il n’a ni foi, ni
-loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C’est moins qu’un tigre, moins qu’un
-singe, moins qu’un chien! C’est un serpent qui souille de sa bave
-venimeuse.... Viens-t’en!
-
-Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots
-terribles, poignante réprobation du crime par l’innocence, qui auroit
-déchiré un cœur moins vieilli dans la débauche, le marquis de
-Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune
-de ses paroles d’un sourire injurieux.
-
-—Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de
-faire contre vous; j’en suis dans l’étonnement et la douleur. Son
-esprit est troublé sans doute.
-
-Bien que l’orgueil, l’honneur et d’affreuses conjonctures me défendent
-toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et
-détruit de fond en comble l’échafaudage de ma condamnation, et montre
-toute l’énormité d’un jugement si absurde qu’il répugne à la raison la
-plus sotte, j’ai cru devoir vous le dire ce mot; le voici:
-
-Cette femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et
-pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m’a donné pour guide
-et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l’a
-donnée, pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur
-à pleur ma vie, pour laquelle j’expirerois lentement dans les tortures
-de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur;
-cette femme que j’avois, que j’ai, que j’aime, que j’adore, mon idole,
-mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase
-sacré, dont mes lèvres n’approchent qu’en frémissant, c’est celle-là
-même dont on m’a fait le meurtrier, l’égorgeur! C’est celle-là même,
-miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j’ai tuée, que j’ai
-lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale, j’ai
-lavé mes mains et abreuvé ma soif!... Ah! c’est atroce!... Oh! cela me
-brise et m’anéantit!...
-
-—Rien ne me dit, monsieur, que ce soit en effet la comtesse Déborah de
-Cockermouth-Castle.... Pardon, mon travail m’appelle, je ne puis vous
-entendre plus long-temps.
-
-Et d’un air importuné M. de Villepastour, passant dans une autre
-chambre, dont il referma la porte sur lui, laissa grossièrement Patrick
-et Debby, qui pleuroient et se tenoient embrassés.
-
-Patrick fit quelques interrogations à Déborah sur ses emportements
-contre M. de Gave; mais elle n’y répondit que d’une façon vague et
-obscure.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXII.
-
-
-MIDI sonnoit comme Patrick entroit au château de Versailles, dans les
-appartements de madame Putiphar.
-
-La séance du conseil venoit d’être levée, et les ministres se
-retiroient en grande agitation.
-
-—Il fut aussitôt annoncé et introduit auprès d’elle. Entourée
-d’écritoires, de rouleaux de papiers et de paperasses, elle étoit
-seule, en riche toilette; atournée avec ce soin recherché qui ne peut
-être celui de touts les jours; ce soin de parure qui trahit le premier
-sentiment de la jeune fille, comme le dernier sentiment de la femme.
-
-—Monsieur Patrick, lui dit-elle avec l’air le plus affectueux, voici
-les lettres de grâce que votre voix et vos paroles touchantes m’ont
-arrachées pour M. Fitz-Harris, votre ami; si vous avez le désir de me
-plaire, comme j’ai celui de vous être agréable, il doit perdre à jamais
-ce titre qui vainement l’honore, et qui à mes yeux vous compromet
-gravement. Cessez, croyez-moi, toute relation avec cet insensé.
-
-C’est la première fois que je signe le pardon d’une semblable injure:
-il est vrai de dire, puisque c’est pour vous que je le fais, que si
-c’eût été vous qui m’eussiez demandé les autres, celui-ci sans doute ne
-seroit point le premier.
-
-Mon cœur, qui souffriroit de vous faire un refus, vous avoit accordé la
-liberté de ce petit monsieur Fitz-Harris, sans condition aucune; mais
-la sûreté de l’État et la mienne exigent que sous huit jours il ait
-quitté la France.
-
-—Vous aviez fait une digne et large action, madame; pourquoi fallut-il
-qu’un remords vînt la restreindre? Mais vous avez agi selon votre
-sagesse, devant laquelle mon esprit se prosterne, comme je me prosterne
-à vos pieds.
-
-Tandis qu’ainsi à genoux, Patrick exhaloit comme il pouvoit sa
-gratitude, et couvroit de baisers la robe de madame Putiphar, une voix
-d’homme cria d’une chambre voisine:—Pompon! le conseil est levé, je
-crois! ne vas-tu pas venir! tout mon déjeûner est prêt.
-
-Puis, une porte s’entr’ouvrit.
-
-La même voix dit alors avec un accent satirique:—Ah! pardon, madame; je
-ne vous savois pas occupée.
-
-—Non, non, entrez sans gêne; il n’y a point d’étranger ici, répliqua la
-Putiphar, monsieur est mon ami, comme vous voyez, et tout à fait digne
-d’être le vôtre.
-
-Ensuite, elle ajouta tout bas à Patrick: J’aurois encore beaucoup de
-choses à vous dire, mais venez demain au soir à Trianon: vous souperez
-avec moi. Adieu, partez.
-
-—Ma friture est faite, reprit la même voix, et je venois pour vous
-faire goûter à mes œufs au jus.
-
-Patrick alors, se relevant et se retournant pour se diriger vers la
-porte, fit un mouvement de surprise et une génuflexion, en appercevant
-Pharaon, en costume royal, cordon-bleu, croix et plaques, avec un
-tablier de toile blanche, une cuillère dans une main et dans l’autre
-une énorme casserole.
-
-—Relevez-vous, monsieur, dit gaîment Pharaon à Patrick; et sur ce, je
-prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte-garde.
-
-Je vois avec plaisir, Pompon, que mon image est si bien gravée dans le
-cœur de mes sujets, qu’ils me reconnoissent même en marmiton!
-
-Ainsi Pharaon, pour égayer sa vie privée, toute vide et toute nulle, se
-plaisoit quelquefois à faire.... ma plume se refuse à l’écrire.... la
-CUISINE!
-
-Sitôt que Patrick fut dehors, de grosses larmes coulèrent de ses
-paupières! sensible et grand, il avoit été remué jusqu’en ses
-entrailles, en voyant ce qu’on avoit fait de son Roi.
-
-Et son cœur se brisa, et ses pleurs redoublèrent, lorsqu’en traversant
-une galerie ornée de peintures, il rencontra du regard Louis IX et
-Charlemagne!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIII.
-
-
-MUNI de son exprès, Patrick se rendit sur-le-champ à la Bastille, et
-pénétra dans le ventre de ce taureau de pierre, semblable au taureau
-d’airain de Phalaris, où les victimes étoient jetées vivantes.
-
-Il se fit conduire à Fitz-Harris, qu’il trouva dans une petite cave, si
-basse, qu’il falloit s’y tenir courbé; humide, sale, n’ayant d’autre
-air que les exhalaisons putrides des fossés, et d’autre jour qu’une
-foible lueur s’échappant d’une meurtrière.
-
-Il étoit couché sur quelques brins de paille moisie, la face tournée
-contre terre. Assoupi ou engourdi par le froid, il n’entendit pas
-ouvrir ses verrouils. Patrick lui adressa quelques mots en irlandois: à
-cette voix amie qui faisoit retentir ce lieu d’horreur de son langage
-natal, il tressaillit et souleva la tête.
-
-—Lève-toi, Fitz-Harris; tu es libre!
-
-—Toi ici, Patrick! Ah! malheureux, plutôt mourir!...
-
-—Je viens te chercher, tu es libre; m’entends-tu? lève-toi, te dis-je!
-
-—Moi libre! Oh! non, c’est un rêve! C’est une folie!... Je ne puis
-croire?... Plus de fer, plus de pierre, plus de bourreaux? De l’air, du
-ciel, des fleurs, des femmes?... Oh! non, cela ne se peut pas, cela ne
-m’est pas réservé!... Je sais bien que je suis un homme perdu; cette
-nuit j’ai entendu l’horloge de la mort!
-
-—Allons, viens, Fitz-Harris; partons sans retard. Le vent capricieux
-qui ouvre les portes les referme souvent aussitôt: hâtons-nous!
-
-—Mais elle est donc morte?
-
-—Qui?
-
-—L’infâme! La Putiphar!
-
-—Tais-toi, Fitz-Harris; deviens plus sage. Tu viens d’en dire
-encore assez pour que si tu en étois sorti, on te rejetât dans ce
-cul-de-basse-fosse; et, n’en étant point dehors, pour qu’on te plonge
-dans la citerne-aux-oublis.
-
-Allons, viens; suis-moi, je t’en supplie! Tiens, voici ta lettre de
-grâce.
-
-—Fitz-Harris la lui prit des mains et la froissa sans la regarder.
-Puis, en chancelant, il s’avança jusqu’à la porte; et là s’arrêta
-court, en disant:
-
-—Te suivre, Patrick?... Oh! non pas! La raison me revient: je t’ai
-offensé; je t’ai trahi; j’ai été lâche envers toi; tu es mon ennemi!
-tu m’en veux! tu as soif de te venger!... Non, non, je ne te suivrai
-pas!... Geôlier, refermez mon cachot; je ne sortirai pas d’ici.
-
-—Fitz-Harris, je ne suis point ton ennemi, tu ne m’as point offensé,
-ou si tu l’as fait, j’en ai perdu mémoire. Nous sommes enfants
-malheureux de la même terre; je suis ton compagnon, ton frère dévoué.
-Ah! tes doutes me déchirent le cœur!... Viens, suis-moi sans crainte;
-viens, ami, viens avec ton frère.
-
-—Non! non! Les murs d’un cachot sont de bons conseillers, qui font
-soupçonneux et prudent: je ne te suivrai pas, mon ennemi!... Qui me dit
-que ce n’est point un piège, et qu’au bout de ce long corridor sombre
-ne sont pas quelques affidés qui m’attendent la hache au poing?... Ah!
-tu sais te venger, Patrick!...
-
-Tu seras sans doute allé dire à ceux qui m’ont plongé dans ce repaire:
-«Vous avez là un homme qui vous gêne, il me gêne aussi; voulez-vous que
-ma haine serve la vôtre? voulez-vous de mon bras? je m’en charge.» Puis
-tu viens m’annoncer ma liberté, et c’est la mort qui m’attend derrière
-cette muraille.... Ah! tu sais te venger, Patrick!
-
-Après tout, tu es loyal, tu ne me trompes pas; car si la mort m’attend
-derrière cette muraille, derrière la mort m’attend la liberté. Oui!
-c’est là, seulement, que l’homme peut concevoir quelque espérance de la
-rencontrer; si toutefois, comme tant d’autres prestiges, ce n’est point
-un creux simulacre. Va! je te suis!... Survienne ce qu’il voudra! Je ne
-serai point un lâche; plutôt vingt coups de poignard dans ma poitrine
-que pourrir en ce cachot! Va, je te suis!
-
-Avec l’anxiété d’un esprit empli de fantômes et de visions par
-l’exaspération de la souffrance, il suivit Patrick, et vit en effet,
-avec un étonnement toujours croissant, toutes les grilles, toutes
-les portes tomber devant eux. Quand ils eurent passé le dernier
-pont-levis, ses craintes s’étant tout à fait évanouies, sa joie éclata
-en transports fous.... Alors, portant les yeux sur sa lettre de
-grâce qu’il tenoit encore froissée dans ses mains, et lisant: _A la
-requête de M. Patrick Fitz-White, et en sa seule considération, nous
-octroyons_.... il se jeta aux genoux de Patrick en criant:—Patrick,
-Patrick! que vous êtes généreux! Oh! je vous dois la vie! Oh! comment
-vous témoigner assez de reconnoissance! Je vous ai tant outragé!...
-Que je suis indigne! que je suis misérable! Je doutois de vous! Je ne
-pouvois croire.... L’enfer peut-il comprendre le Ciel!
-
-Pardon, pardon de tout le mal que je vous ai fait! Ma vie entière
-désormais ne sera consacrée qu’à me laver de mes crimes envers vous. Je
-ferai tout pour rentrer en votre estime; car celui qui est estimé de
-vous doit l’être de Dieu. Quant à votre amitié, ne me la rendez jamais,
-ce seroit la profaner! Gardez-la pour des cœurs plus droits que le
-mien. Oh! vous avez ma reconnoissance éternelle!
-
-—Fitz-Harris, point de reconnoissance. Vous ne me devez rien, je vous
-ai dit que je ne me vengeois point avec le fer; mais je ne vous ai
-point dit que j’étois sans vengeance; la voici donc ma vengeance: un
-bienfait pour un outrage. Celle-ci est plus cruelle, je crois, que la
-vengeance avec le fer, qu’en dites-vous? forcer quelqu’un qui vous hait
-à vous bénir, même malgré lui, dans le for de sa conscience; forcer un
-homme à rougir, à crever de honte devant son semblable; c’est là, si je
-ne me trompe, une vengeance! Qu’en dites-vous, Fitz-Harris? Nous sommes
-quitte à quitte, ce me semble?
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIV.
-
-
-PENDANT que Patrick étoit à Versailles auprès de madame Putiphar, M.
-le marquis de Grave de Villepastour, pour tenter nouvelle aventure, se
-hasarda de retourner à l’hôtel Saint-Papoul.
-
-Contre son attente, Déborah le reçut avec une politesse, une aisance,
-un aplomb élégant qui le déconcerta quasi au premier abord.
-
-Elle l’introduisit avec cérémonie, en le qualifiant de touts ses noms,
-prénoms, seigneuries, grades et titres, dans le même petit salon, peu
-de jours auparavant témoin de ses assauts et de sa courte honte.
-
-—Je n’ai pu résister au besoin que j’éprouve de vous remercier, mylady,
-de votre indulgente discrétion à mon égard, dit-il d’un air patelin
-en s’asseyant sur le sopha; car si j’ai bien compris ce matin, M.
-Fitz-Whyte m’a semblé ignorer tout à fait mes poursuites et ma petite
-algarade de l’autre jour; votre surprise en me reconnoissant avoit
-failli me trahir; mais votre générosité et votre présence d’esprit ont
-racheté aussitôt ce mouvement involontaire; comtesse, c’est plus de
-bonté que je n’avois lieu d’en attendre de vous, qui m’aviez traité
-tant inhumainement. Cela vient de me verser un peu de baume dans le
-cœur; je me crois, dans ma joie, moins dédaigné, et mon orgueil et ma
-présomption ont poussé leur audace jusque-là de rallumer le flambeau de
-mon espérance à l’autel de l’amour qui n’avoit pas cessé et ne cessera
-jamais de brûler pour vous en mon sein!
-
-—Monsieur, si j’avois caché à mon époux les affronts dont j’ai été
-abreuvée par vous, et si ce matin même je ne lui ai point montré du
-doigt l’homme qui s’est fait un devoir assidu de m’outrager, c’est
-pour lui et non pour vous, pour lui seul, que j’ai craint d’accabler
-de ce nouveau chagrin dans un moment où le cœur lui défailloit sous le
-désespoir. Veuillez, s’il vous plaît, ne point interpréter autrement
-ma conduite, surtout ne point l’interpréter en votre faveur; ce qui,
-non-seulement seroit injurieux pour moi, mais ce qui vous rendroit
-merveilleusement ridicule, ce à quoi vous devez être plus sensible.
-
-—Savez-vous, inhumaine, que ce matin, devant Fitz-Whyte, vous
-m’avez maltraité, vous m’avez interpellé avec beaucoup d’aigreur. A
-vous entendre, moi, si naïf et si candide, je suis une montagne de
-crimes.... Soit! toutefois reconnoissez au moins que je ne suis pas
-avare, car je donnerois volontiers touts les crimes qui chargent
-ma conscience pour vous voir ma complice dans certain petit péché
-mignon.... Mais on perd son langage avec vous.
-
-Vous êtes une petite déesse, mais une déesse de marbre, bonne à mettre
-dans un temple de marbre. Vous ne voulez point du temple vivant de
-mon cœur; pourtant dans ce sanctuaire vous seriez aussi à l’ombre,
-puisque vous tenez à sauver les apparences, que Joas dans le temple
-du Seigneur; et peut-être comme lui, passeriez-vous de ce sanctuaire
-au trône. Je vous l’ai déjà dit, si belle! partout ailleurs qu’à
-Versailles vous serez toujours déplacée; maintenant, vous y auriez
-belle chance; laissez-moi faire seulement; madame Putiphar est
-surannée; elle a perdu sa faveur; son crédit branle dans le manche;
-Pharaon en a par-dessus les épaules; une étrangère auroit bien de
-l’attrait pour lui; un peu de chair exotique feroit bien à son palais
-blasé.
-
-—Allez, monsieur le marquis de Villepastour, allez!... Voyons jusqu’où
-vous descendrez! Je vous tenois pour infâme, maintenant je vous trouve
-ignoble!
-
-—Vous agissez cavalièrement avec moi, mylady; vous me menez à la
-hussarde. Je ne vois pas pourquoi, quand vous retroussez vos manches,
-je mettrois des mitaines; allons, guerre pour guerre, et cartes sur
-table!
-
-Vous n’ignorez pas le jugement qui vient de flétrir en Irlande
-M. Fitz-Whyte votre ami, votre amant ou votre époux, n’importe!
-vous n’ignorez pas non plus sans doute que la place d’un contumax
-n’est point parmi les gardes gentilshommes de sa majesté? Il faut
-que M. Fitz-Whyte parte, il faut que pour l’exemple je le chasse
-solemnellement.
-
-Vous n’ignorez pas, d’autre part, mon amour ou mon caprice pour vous!
-caprice que vos dédains ont irrité et rendu persévérant; caprice dont
-les obstacles ont fait une passion véhémente. Je vous aime, _my fair
-lady_, je vous aime! et voyez jusques à quel point: voulez-vous sauver
-Fitz-Vhyte?...
-
-—Assez, assez! monsieur; je comprends de reste. Que ne doit-on pas
-espérer d’un aussi noble cœur que le vôtre! Vous êtes venu ici pour
-maquignonner de la vertu d’une malheureuse femme? Peine vaine,
-monsieur! Vous êtes venu pour m’envelopper, moi crédule et foible,
-dans les replis d’un marché tortueux? Je ne serai point abusée, Dieu
-m’éclaire!
-
-Vous voudriez que dans l’espoir de sauver mon âme de l’opprobre
-que vous lui préparez, car Patrick est mon âme, je me livrasse
-angoisseuse......... Je ne comprends pas le dévouement jusque-là. Et
-quand vous m’auriez souillée et que je vous réclamerois le salaire de
-ma honte, vous me ririez à la face, satan!
-
-—Ce n’est point un marché que je vous propose, _my fair lady_, c’est
-simplement un échange de déshonneur contre déshonneur.
-
-Pour vous rendre à mes désirs, il faut que vous manquiez à votre
-honneur d’épouse; moi, pour sauver Fitz-Whyte, il faut que je manque à
-mon devoir de capitaine: forfait pour forfait, nous n’aurons point à
-rougir l’un devant l’autre.
-
-Croyez-moi, soyez sage; descendons ensemble dans l’abyme du mal,
-et descendons-y en habit de fête; descendons-y joyeux. On dit que
-tout au fond il est jonché de fleurs où s’enivrent des plus rares
-plaisirs, des plaisirs proscrits, ceux qui ont osé franchir ses abords
-épouvantables et descendre ses ravins affreux. Ne faisons pas fi du
-crime: il est, comme certaines femmes au masque laid, repoussant pour
-le vulgaire; mais souvent aussi comme elles il a des beautés secrètes
-qui recèlent des plaisirs ineffables.
-
-—Avec votre duplicité, vos sophismes, vos cajoleries, pour toute femme
-abandonnée de Dieu, vous pourriez être dangereux; mais pour moi, je
-vous le répète, vous n’êtes qu’un importun. Sortez, monsieur le marquis!
-
-—Alors, avec de l’audace et de la violence, voyons ce que je vous
-serai....
-
-—Arrêtez, monsieur!... ce cas je l’ai prévu: je ne suis plus seule ici
-comme l’autre jour; ma tranquille contenance auroit dû vous l’apprendre.
-
-Disant cela, Deborah s’étoit saisie de deux pistolets cachés sous un
-coussin du canapé.
-
-—Si vous faites un pas vers moi vous êtes mort! Sortez, vous dis-je;
-sortez, je vous l’ordonne!... Allez ailleurs traîner vos vices! Ne
-revenez jamais ici. Veuillez me croire femme de résolution. Aujourd’hui
-je m’en suis tenue aux menaces, une autre fois je les supprimerois....
-
-—Ma belle, puisque vous le prenez ainsi, je me retire. Calmez-vous, je
-vous prie; ce que j’en voulois faire c’étoit pour votre bien; c’étoit,
-comtesse, pour vous tirer de la bourgeoisie où vous êtes embourbée, et
-sauver généreusement M. Fitz-Whyte de l’opprobre qui l’attend.
-
-Soyez tranquille, je ne vous importunerai plus désormais; ou si par
-hasard la fantaisie belliqueuse m’en prenoit, je ne le ferois que dans
-l’armure d’un de mes ayeux, la dague d’une main et la lance de l’autre.
-
-—Monsieur le marquis, le fait me paroît aventuré, si j’en crois la
-chronique; vos ayeux nettoyoient les armures, mais n’en portoient point.
-
-Monsieur de Gave marquis de Villepastour n’attendoit pas si bonne
-réplique à sa gasconnade; bouche clouée et l’air assez penaud il se
-retira; et lady Déborah le reconduisit avec ses pistolets aux poings et
-beaucoup de politesse.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXV.
-
-
-EN rentrant chez lui, notre merveilleux reçut une lettre fort aimable
-de madame Putiphar: elle le prioit de venir la saluer le plus tôt
-possible. Ceci le remit un peu de sa déconvenue.
-
-Le lendemain, en courtisan heureux, il accourut à son petit lever.
-
-—Ah! marquis, lui dit-elle, je suis enchantée de l’empressement que
-vous avez mis à vous rendre à ma semonce.
-
-—Puissé-je, madame, n’en recevoir jamais que d’aussi douces.
-
-—Dites plus vrai, que de moins indifférentes. Un gentilhomme à bonnes
-fortunes, comme vous, n’a pu trouver ce billet fort tendre, ou s’il
-l’a trouvé tel, ce ne peut être qu’en en pressurant le texte et tout
-à fait contre mon bon plaisir. Je vous proteste, marquis, que je ne
-suis point amoureuse de vous! Ceci vous surprend, sans doute, vous que
-toutes les femmes adorent! Mais veuillez, je vous prie, faire exception
-de moi; les exceptions font valoir les règles. Rassurez-vous marquis;
-mettez-vous à vos aises! Sur l’honneur, je n’aie point l’intention de
-vous séduire! S’il n’y avoit eu que moi pour vous débaucher, assurément
-vous mourriez comme Newton ou comme sainte Agnès ou sainte Rose de Lima.
-
-—Mais est-ce là, madame, car je suis peu docte en ces matières, ce
-qu’on entend _par le système de Newton_. En ce cas, M. Arouet de
-Voltaire aurait fort bien pu se dispenser d’en donner un abrégé à
-l’usage des dames. D’ailleurs, en thèse générale, les dames ne sont pas
-pour les abrégés.
-
-—Marquis, vous allez trop loin; vous mettez les pieds dans le plat et
-la mariée sur les toits!
-
-—C’est vous, madame, qui tout-à-l’heure avec vos sarcasmes impitoyables
-me cassiez mes vitres d’une façon tant soit peu effrontée.
-
-—Pardieu! marquis, de quoi vous plaignez-vous? n’êtes-vous pas un fat,
-et tout fat ne mérite-t-il pas d’être _persiflé_?
-
-—Non pas touts par une bouche aussi jolie que la vôtre.
-
-—Voici une flatterie qui me coûtera cher, n’est-ce pas, _maître renard_?
-
-—Non, madame; une lettre de cachet au plus, elle est tout à fait
-désintéressée.
-
-—Marquis, venons au fait; car ce n’est point pour baguenauder ainsi que
-je vous ai prié de venir.
-
-Vous avez dans vos mousquetaires, je crois, un jeune Irlandois nommé
-Patrick Fitz-Whyte?
-
-—Oui, madame.
-
-—Quel est cet homme?
-
-—Un grand _dégingandé_.
-
-—Baste! il m’avoit semblé fort beau.
-
-—Une espèce d’idiot dans le sens grec et françois de ce terme,
-c’est-à-dire, un niais et un _ours_.
-
-—Tant pis; je le trouvois d’un esprit séduisant.
-
-Et ses beaux cheveux blonds, marquis, de quelle couleur sont-ils?
-
-—Laids et roux.
-
-—Oh! pour le coup, marquis, sous la peau du lion je vois les oreilles
-de l’âne. Vous avez l’esprit antiché. Que vous a fait ce pauvre garçon?
-Qu’avez-vous contre lui?
-
-—Moi, quelque chose contre lui! non, madame, au contraire c’est lui qui
-a une fort belle femme contre moi.
-
-—Une femme?
-
-—Femme ou fille.
-
-—Fort belle?
-
-—Oui.
-
-—Tant pis.
-
-—Après vous, madame, c’est la personne la plus accomplie que j’aie vu.
-
-—Avant ou après vous, marquis, c’est le plus bel homme et le plus
-aimable homme que je connoisse. Vous êtes amoureux de sa maîtresse?
-
-—Juste. Et vous amoureuse de l’amant de cette maîtresse?
-
-—Juste.
-
-—C’est un mauvais garnement.
-
-—C’est une pimpesouée.
-
-—Avant ou après vous, madame, c’est la fille la plus digne et la plus
-pleine de chasteté.
-
-—Chasteté!... Comprenez-vous ce mot marquis?
-
-—Ma foi! pas trop; mais cependant plus que la vertu qu’on lui fait
-signifier.
-
-—Marquis, croyez-moi, cette vertu n’est qu’un mot.
-
-—Alors, madame, si ce mot exprime une vertu qui n’est qu’un mot
-elle-même, ma pauvre raison commence à perdre pied; de grâce, c’est
-trop de métaphysique!
-
-—Je vous déclare donc ce jeune homme mon protégé. Vous le traiterez
-avec distinction; vous lui accorderez toutes faveurs possibles.
-
-—Madame, je le chasse demain.
-
-—Non, vous me mettriez dans la nécessité de lui donner asyle.
-
-—Mais c’est un meurtrier; mais c’est un contumax! Il vient d’être pendu
-en Irlande pour avoir assassiné la fille du comte de Cockermouth-Castle.
-
-—En effet, si cela étoit, marquis, ce seroit un jeune homme de
-mauvaises mœurs; ce seroit un amant périlleux. Il l’a tuée, dites-vous?
-
-—Oui, tuée; mais un peu comme on tue à la comédie; car c’est pour elle
-que je me meurs.
-
-—Marquis, je vous défends de l’expulser; je vous défends de lui faire
-la plus légère avanie.
-
-—Mais, madame, je ne puis garder, quel que soit mon désir de vous
-plaire, un assassin dans ma compagnie un homme flétri par les lois:
-l’honneur du corps s’y oppose.
-
-—L’honneur des mousquetaires!... Voyez-vous ça!... Marquis, ces deux
-mots hurlent de se trouver ensemble. D’ailleurs, si l’honneur de ce
-corps s’y oppose, l’honneur d’un autre vous l’ordonne; entendez-vous,
-marquis!
-
-—Madame, je suis votre plus humble et votre plus dévoué serviteur; mais
-cependant....
-
-—Pas de restriction; attendez au moins quelques jours que je vous
-l’abandonne, ou que je pourvoie à son sort. Jusque là, entendez bien
-ceci, vous m’en répondez sur votre tête.
-
-Sur ce, monsieur le marquis je prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte
-garde. Allez et faites ce que je vous ai dit.
-
-Et M. le marquis de Gave de Villepastour, après un baise-main, se
-retira.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVI.
-
-
-A neuf heures précises, Patrick arrivoit à Trianon.
-
-Un valet guettoit sa venue; il fut aussitôt conduit par lui dans un
-petit salon, où madame Putiphar, abandonnée nonchalamment sur un divan,
-promenoit plus nonchalamment encore ses doigts sur les cordes d’une
-mandoline.
-
-A ses pieds brûloient des parfums d’Arabie.
-
-La fenêtre, tapissée de clématites et de liserons, étoit ouverte à la
-brise embaumée du soir, ou pour parler _synchroniquement_ un langage
-contemporain, à la tiède haleine de l’amant de Flore.
-
-Le divan, le sopha, l’ottomane, faits sur les dessins de François
-Boucher, étoient assurément ce qu’avoit produit de plus fantasque
-l’école du Borromini, c’est-à-dire l’école de la ligne tourmentée.
-
-Pour arriver à _chantourner_ et à _tarabiscoter_ ces surfaces et ces
-galbes,—qu’on me passe ces mots techniques,—la puissance d’imaginative
-qu’il avoit fallu devoit tenir de fort près au génie, en étoit
-peut-être.
-
-Ce que je n’oserai affirmer jusqu’à ce qu’un concile, composé de
-Sophocle et de l’abbé de Voisenon, de Théocrite et de Vadé, de Leonard
-de Vinci et de Watteau, de Michel Cervantes et de saint Augustin, ait
-décidé irrévocablement sous quelle forme invariable le génie se révèle,
-et si cette forme est la ligne droite ou le _tarabiscot_.
-
-La table, le guéridon, les consoles et les jardinières étoient chargées
-de vases en porcelaine de la manufacture de Sèvres de madame Putiphar,
-touts remplis de fleurs rares et odorantes. Un lustre de crystal de
-roche, des bras de vermeil, plus _tarabiscotés_ encore que les meubles,
-et chargés de bougies guillochées, illuminoient ce _harem_ délicieux.
-Oui, _harem_, et non pas boudoir, car tout cela avoit quelque chose
-d’oriental, peu dans la forme, mais beaucoup dans la pensée.
-
-Ce n’étoit pas comme dans Crébillon fils, du _rococo_, sous un dehors
-oriental, c’étoit de l’oriental sous un dehors _rococo_.
-
-Nous avons vu quelquefois rechercher ce qui à cette époque si peu
-orientaliste, avoit pu tourner les regards des François vers l’Asie;
-ce qui avoit pu imprimer à leur esprit une direction si générale; ce
-qui avoit pu donner naissance à un engouement tel, que toute production
-de l’imagination, de l’esprit ou de la pensée, toute œuvre d’art ou
-de luxe pour obtenir un peu d’accueil, étoient dans la nécessité de
-s’empreindre ou de s’imprégner plus ou moins d’une couleur ou d’une
-forme persane, chinoise, hindoue, turke ou arabe.
-
-Les uns attribuent cette monomanie à la traduction des _Mille et une
-Nuits_ de l’abbé Galland; les autres à la guerre de l’Inde, ou à
-quelques causes équivalentes.
-
-Cette question, pour être bien éclaircie, demande des recherches et un
-examen que nous ne saurions faire et surtout en ce lieu. Il me semble
-toutefois que ce n’est point dans les faits éventuels qu’il faudroit
-chercher une raison que la nation et la Cour avoient en elles-mêmes.
-
-Un relâchement tout à fait asiatique dans les mœurs avoit fait seul ce
-rapprochement et cette sympathie.
-
-La mollesse, les voluptés, l’inceste, la polygamie, la pédérastie, la
-joie, la galanterie mauresque et non plus chevaleresque; l’esclavage et
-enfin le sans-souci de l’esclavage, avoient assimilé ainsi deux peuples
-si différents en tant d’autres points.
-
-Jusques à Pharaon même qui avoit sa sultane favorite, son
-Parc-aux-Cerfs, ses lettres-de-cachet, tout aussi bien que Mustapha son
-_harem_ et ses cordons.
-
-Le dogme chrétien qui avoit réhabilité Ésope étoit anéanti. Hercule
-et Vénus, la force et la beauté physique, étoient le seul objet du
-culte. Plus de mélancolie, plus de chasteté, plus de modestie, plus
-de méditation, plus de rêverie; plus rien de grand, de profond, de
-triste, de sublime! La contemplation éternelle de la splendeur de Dieu,
-ridicule! mais, Mahomet et sa joie, Mahomet et sa sensualité, Mahomet
-et ses houris.
-
-L’Islamisme pur régnoit de fait: en vérité, sous les perruques et les
-paniers on étoit aussi musulman que sous le turban et la basquine.
-
-Des fleurs, des bougies, des parfums, des canapés, des vases, des
-rubans, du damas, une voix mélodieuse, une mandoline, des miroirs,
-des joyaux, des diamants, des colliers, des anneaux, des pendants
-d’oreille, une femme belle, gracieuse, languissamment couchée!...
-L’imagination pourroit-elle concevoir rien de plus séducteur? et
-n’étoit-ce pas assez pour jeter le trouble dans une jeune âme, si
-facile à l’enthousiasme, et pour la première fois se trouvant dans un
-boudoir? Qui de nous, assez heureux pour pénétrer dans ce lieu le plus
-secret du gynécée, n’a ressenti sous la puissance d’un charme inconnu
-une voluptueuse émotion?
-
-Frappé, ébloui, par tant d’éclat, d’apparat et de magie, Patrick
-demeura quelques instants dans l’admiration et l’hésitation; puis, tout
-d’un élan, il vint s’agenouiller aux pieds de madame Putiphar et coller
-ses lèvres tremblantes sur ses babouches indiennes, brodées d’or et de
-pierres fines.
-
-Jouissant de ses transports enfantins et de l’agréable impression
-qu’elle avoit faite sur son esprit, elle laissa tomber sur lui, du haut
-de sa nonchalance, un regard aussi riant que sa bouche.
-
-Un sentiment suave, dont elle avoit perdu le souvenir et qui pour cela
-lui sembloit aussi nouveau que le premier battement d’amour au cœur
-d’une jeune fille, humectoit son âme décrépite. Son corps, usé par
-les débauches, pour qui le plaisir n’avoit même plus d’assez fortes
-titillations, se pâmoit aux chastes attouchements d’une bouche posée
-sur son pied.
-
-Il n’y avoit plus de doute possible; un amour qui par les sens s’étoit
-timidement approché du cœur de cette femme, venoit tout-à-coup d’y
-pénétrer profondément, et d’y éclater en maître.
-
-Sur le déclin du jour, à l’heure où les ténèbres descendent,
-quelquefois le ciel semble renaître soudainement à la splendeur; ces
-derniers feux sont plus étincelants et plus embrasés que les feux du
-midi.
-
-Ce n’étoit pas un amour plein de confiance, d’illusion, de folie,
-d’enthousiasme, semblable à celui qui s’éveille dans la jeunesse.
-C’étoit de l’amour jaloux, de l’amour inquiet, de l’amour savant, de
-l’amour goulu de jouissances; c’étoit de la passion matérielle. Cet
-amour-là est si loin des premiers, qui élèvent la pensée, qui déroulent
-l’intelligence, qui ennoblissent, qui dévouent, qui émancipent, qu’il
-n’a pas une sensation assez noble, assez délicate pour qu’elle puisse
-être exprimée; pas une idée qui puissent s’exhaler comme un parfum; pas
-de vague, point de rêverie; les sens seuls y parlent d’une voix rauque;
-enfin c’est un amour creux, inerte et stupide quand il n’agit pas;
-éhonté, persévérant, implacable quand il est blessé ou dédaigné.
-
-Patrick, lui ayant donné les marques d’un respectueux hommage, se
-releva; elle lui commanda, avec un air de grandeur familière, de
-s’asseoir à ses côtés, et Patrick obéit en disant:
-
-—Tout-à-l’heure, entrant dans ce séjour de fée, au milieu de mon
-enivrement, des sons harmonieux de voix humaine et de guitare ont
-caressé mon oreille. Vous chantiez, madame? Pourquoi faut-il que je
-sois venu, comme un grossier pâtre, troubler du bruit de mes pas la
-vallée solitaire et le chant de philomèle!... Pardonnez-moi, madame,
-cette idylle et le rôle malencontreux que j’y joue.
-
-—A la fois poète et galant, poète comme M. Dorat, galant comme M. de
-Richelieu. Vous êtes un esprit accompli, sir Patrick.
-
-—Vos louanges et votre indulgence ont autant de largesse que votre
-cœur, madame; mais permettez-moi de décliner le diplôme de poésie
-et de chevalerie que vous daignez m’octroyer; si Dieu m’eût fait de
-semblables dons, ce n’est point, veuillez le croire, M. Dorat ni M. de
-Richelieu que j’eusse pris pour émules. Plutôt Yung et Bayard.
-
-—Yung, ce nouveau songe-creux?
-
-—Oui, madame.
-
-—Et Bayard, cette bégueule?
-
-—Sans peur et sans reproche, madame.
-
-—Vous avez d’étranges idées sur la vie. Je ne sais, monsieur, quel
-lucre vous pourrez en tirer, répliqua la Putiphar d’un ton de dépit,
-froissée qu’elle étoit par ces paroles austères.
-
-—Toutefois, madame, je ne serai point déçu; je n’ai jamais songé
-à tirer un lucre de mes sentiments ni de ma conduite; je demeure
-simplement convaincu que le bien mène à bien.
-
-La conversation prenoit une teinte sérieuse qui contrarioit les
-desseins de la Putiphar; elle l’interrompit tout net par une brusque
-interrogation.
-
-—Vous êtes musicien, sans doute, sir Patrick?
-
-—Moins que je le voudrois pour mon contentement.
-
-—Oh! dites-moi quelque chant de votre pays!
-
-—Quoique souvent, ainsi qu’un Hébreu sur les bords du fleuve de
-Babylone, je m’asseye et je pleure quand je me souviens de Sion, je
-n’ai point suspendu ma harpe aux saules, et je ne vous répondrai
-point, madame: _Comment chanterois-je un cantique du Seigneur dans une
-terre étrangère?_ car je ne suis point ici auprès d’une ennemie de
-mon Dieu. Je vous chanterai tout ce qui pourra vous plaire, madame;
-mais je crains que nos airs populaires, simples, lents, expressifs, ne
-vous soient insupportables, accoutumée comme vous l’êtes aux ariettes
-d’opéra.
-
-En retour, je ne vous demande qu’une seule faveur, celle de daigner
-achever la romance que mon arrivée a interrompue.
-
-—Oh! ce n’est que cela, sir Patrick?... Je vous avertis qu’il ne me
-restoit plus qu’un seul couplet, que voici:
-
-Madame Putiphar, ayant préludé sur sa mandoline, se mit à soupirer
-d’une voix perlée, pleine de sentiment, de cadence et d’afféterie:
-
- Iris, de tant d’amants qui vivent sous vos lois,
- A qui donnez-vous votre voix,
- A la perruque blonde ou brune,
- Au plus chéri de la fortune?
- Hélas! que je serois heureux
- Si c’étoit au plus amoureux.
-
-Cette musique est pleine d’agrément, n’est-ce pas? elle accompagne
-merveilleusement la délicatesse de cette poésie.
-
-—Pourtant, s’il m’étoit permis de m’exprimer, à moi profane, elle
-m’avoit semblé mieux dans l’éloignement. N’est-elle pas un peu fade et
-maniérée? Ne trouvez-vous pas ces paroles assez sottes.
-
-—Ouais! que dites-vous là, mon cher? vous vous feriez un tort
-considérable si le monde vous entendoit. Une romance de notre poète le
-plus distingué et de notre compositeur le plus comme-il-faut et le plus
-en vogue!
-
-—Madame, je vous l’ai dit, je ne suis que le paysan du Danube.
-
-—Je ne sais quel fut le choix d’Iris, mais le mien en pareil cas ne
-seroit pas douteux, sir Patrick; mon cœur ne balanceroit pas long-temps
-entre la perruque blonde et la perruque brune. Fi de la perruque brune!
-
-—Fi de la perruque blonde!
-
-—Ah! Patrick, ne traitez pas ainsi votre belle chevelure de Phœbus!
-Vous n’êtes pas assez infatué de vous-même. Je vois bien qu’il faut
-qu’on vous aime pour que vous soyez aimé. Laissez au moins qu’on vous
-aime.
-
-—Madame, je ne me défends pas de l’amour.
-
-—Il fait ce soir une chaleur accablante, n’est-ce pas?
-
-—Moins accablante cependant que ces soirées dernières.
-
-—J’étouffe pourtant, et, tenez, je suis à peine vêtue de ce mince
-peignoir.
-
-En disant cela, madame Putiphar faisoit des minauderies engageantes:
-elle soulevoit, elle entr’ouvroit comme par étourderie son peignoir, et
-complaisamment laissoit voir à Patrick ses épaules potelées, ses beaux
-seins, sa belle poitrine et ses jambes blanches, jeunes et gracieuses
-de formes, qui depuis vingt ans faisoient les délices de Pharaon.
-
-A ce spectacle Patrick en apparence demeuroit assez froid; cependant
-ses regards subitement enflammés s’arrêtoient parfois amoureusement
-sur ces éloquentes nudités; et la Putiphar, qui devinoit son émotion,
-souffloit sur cet embrasement par les poses les plus excitantes et
-l’abandon le plus coupable. Il y avoit en lui un combat violent entre
-sa fougue et sa raison, entre son appétit et son devoir. Il comprenoit
-parfaitement toutes les invitations tacites de la Putiphar; ses sens y
-répondoient, son sang bouilloit, il trembloit de fièvre. Comme une main
-invisible le penchoit sur elle ainsi qu’on se penche sur une fleur pour
-en aspirer le parfum. Lorsque, l’esprit éperdu, il se sentoit sur le
-point de se jeter sur ce corps ravissant et de lui appliquer de longs
-baisers, ses mains s’agrippoient au canapé, et il se retenoit avec
-violence.
-
-Puis, lorsqu’un peu de calme lui revenoit et qu’il songeoit à toutes
-les souillures qu’avoit dû subir ce corps, sur lequel il n’y avoit
-peut-être pas une seule place vierge pour y coller ses lèvres, un
-rideau de fer tomboit entre elle et lui, ses sens se glaçoient, sa
-raison comme un marteau brisoit et pulvérisoit ses désirs, et l’image
-de Déborah s’élevoit alors comme une apparition au-dessus de ces ruines.
-
-Fatigué par cette lutte, craignant à la fin de foiblir et de se trouver
-enlacé dans une séduction irrésistible, pour trancher brusquement le
-charme, il se leva et se mit à se promener au pourtour du boudoir, en
-examinant un à un les tableaux et les peintures des boiseries.
-
-Mais pour ramener à l’autel et au sacrifice la victime qui s’échappoit,
-madame Putiphar dit à Patrick:—Revenez, s’il vous plaît, auprès de moi,
-monsieur; je ne vous tiens pas quitte: payez-moi de retour, rendez-moi
-ariette pour ariette, vous m’avez promis une chanson irlandoise.
-
-—Madame, je n’ignore point tout ce que je vous dois.
-
-—Allons, venez ici, lutin!...
-
-Patrick ne pouvoit sans une impolitesse manifeste se tenir plus
-long-temps éloigné. Il revint donc s’asseoir sur le divan à la même
-place, prit la mandoline, et chanta une longue ballade.
-
-Durant tout le temps de cette psalmodie, madame Putiphar, dans une
-sorte d’extase, lui donna toute son attention et touts ses regards:
-elle le contemploit avec l’air de satisfaction d’une mère ravie des
-gentillesses de son enfant, ou d’une amante qui se félicite en son
-esprit du bel objet de son heureux choix. Elle étoit fière de sa
-conquête, pour sa beauté, pour sa jeunesse; elle se complimentoit de ce
-que, sur le retour de l’âge, le sort lui avoit réservé une si fraîche
-proie.
-
-Quand Patrick eut achevé son chant, elle le remercia avec des
-démonstrations presque phrénétiques, lui serrant les mains et les
-appuyant sur sa poitrine, qui bondissoit.
-
-—Tout est parfait en vous, mylord, votre voix captive et séduit; elle
-est suave et facile; vous la modulez avec un goût, un talent vraiment
-exquis. Avant d’avoir éprouvé le plaisir de vous entendre, je croyois
-qu’un gosier semblable ne pouvait être que Napolitain.
-
-—Les Irlandois, madame, ont toujours eu une très-grande aptitude à la
-musique, et l’ont toujours honorée et cultivée. Dans les temps les plus
-antiques, comme le rapporte Dryden, ils excelloient à pincer de la
-harpe, et il n’y avoit pas une maison où l’on n’apperçût en entrant cet
-instrument suspendu à la muraille, soit à l’usage du maître du logis,
-ou à celui des visiteurs et des hôtes.
-
-Les paysans les plus grossiers sont encore au plus haut point sensibles
-à ses charmes. Tout honneur et toute hospitalité pour celui qui se
-présente au bruit d’un luth à la porte d’une cabane; la famille ouvre
-aussitôt son cercle; tout pélerin chanteur est un enfant de plus, il
-prend place autour du chaudron de patates, et a sa part de lard et de
-lait. Le _minstrel_ est comme l’alouette, on ensemence pour lui.
-
-Avec cette mandoline, je ferois, madame, le tour de l’Irlande dans
-l’abondance, et chaque hutte seroit pour moi un capitole où j’aurois un
-triomphe, non aussi théâtral que ceux d’Italie, mais plus touchant et
-plus doux à mon âme, simple, modeste, ombrageuse.
-
-—Votre langue est harmonieuse et pleine de voyelles et de désinences
-sonores. Je la croyois, dans mon ignorance, maussade et crue comme le
-patois anglois; je vous en demande pardon, sir Patrick.
-
-Effectivement la langue irlandoise, qui ne tardera pas à disparoître
-comme tant d’autres,—l’anglois a déjà envahi plusieurs comtés,—est
-une langue superbe, elle a tout le génie d’une langue méridionale; ce
-n’est que dans l’espagnol qu’on peut trouver des mots aussi beaux,
-aussi sonores, aussi majestueux. Voyez seulement les noms propres;
-connoissez-vous rien de plus pompeux que ces mots de Barrymore!
-Baltimore! Connor! Magher esta Phana! Orrior! Slego! Mayo! Costello!
-Burrus! Killala! Ballinacur! Kinal-Meaki! Pobleobrien! Offa! Iffa!
-Arra! Ida! Killefenora! Inchiquin! Rossennalis! Banaghir! Corcomroe!
-Tunnichaly! Clonbrassil!...
-
-Toutefois, c’étoit moins parce qu’elle étoit frappée de ces beautés,
-que par une pensée insidieuse, que madame Putiphar flétrissoit
-l’anglois, et réchauffoit par sa flatterie dans le cœur de Patrick
-l’amour glorieux de la patrie. Elle savoit que touts les amours
-sont frères, et qu’une âme où s’agite l’enthousiasme est un navire
-ordinairement peu difficile à capturer.
-
-—Si je ne craignois, mon bel ami, de trop exiger de vous, je laisserois
-paroître une curiosité, que vous me pardonneriez sans doute, vous êtes
-si courtois; je vous laisserois voir combien je désire de connoître
-le sens de ces paroles que vous venez de chanter si langoureusement:
-ce doit être de l’amour? quelque amante brûlant d’enlacer dans ces
-bras un insensible, un ingrat, qui semble la dédaigner, qui semble ne
-point comprendre ce que lui dise ses regards enflammés, et ce que lui
-révèlent ses caresses.... Pauvre Sapho, qui rêve à Leucade! pauvre
-nymphe, pauvre naïade, qui s’épuise à briser la glace d’un étang!...
-
-Patrick crut pouvoir, sans témérité, par l’accent de reproche avec
-lequel elles avoient été dites, soupçonner ces gratuites suppositions
-de madame Putiphar de faire directement allusion à sa position et à sa
-conduite. Blessé d’une pareille impudeur, il répondit sèchement à ses
-agaceries: Madame en voici la traduction:
-
- * * * * *
-
-«Mac-Donald passa de Cantir en Irlande, avec une troupe des siens,
-pour assister Tyrconel contre le grand O’Neal, avec lequel il étoit en
-guerre.
-
-»Mac-Donald, en traversant le _Root_ du comté d’Antrim, fut reçu avec
-amitié par Mac-Quillan, qui en étoit le maître.
-
-»Mac-Quillan faisoit alors la guerre aux peuples qui habitoient au-delà
-de la rivière du Bann.
-
-»L’usage des habitants de cette contrée étoit de se dépouiller
-réciproquement; et comme le plus fort avoit toujours raison, le droit
-ne servoit de rien.
-
-»Le même jour que Mac-Donald partit pour joindre son ami Tyrconel,
-Mac-Quillan rassembla ses _Galloglohs_, pour se venger des outrages que
-lui avoient faits les puissantes peuplades du Bann.
-
-»Mac-Donald, qui avoit été accueilli avec tant d’hospitalité par
-Mac-Quillan, crut qu’il ne seroit pas bien d’abandonner son hôte dans
-cette expédition périlleuse, et lui offrit ses services.
-
-»Mac-Quillan accepta cette offre avec plaisir, en déclarant que lui
-et sa postérité en seroient reconnoissants. Les deux guerriers réunis
-attaquèrent l’ennemi, qui fut forcé de restituer au double tout ce
-qu’il avoit enlevé à Mac-Quillan.
-
-»Ainsi se termina cette campagne, qui fut très-heureuse pour
-Mac-Quillan: il n’y perdit pas même un seul homme, et les deux partis
-rentrèrent chargés d’un butin considérable.
-
-»L’hiver approchoit, et l’Irlandois invita l’Écossois à hiverner avec
-lui dans son château, et à loger sa troupe dans le _Root_. Mac-Donald
-y consentit; mais cette invitation devint funeste pour l’hôte.
-
-»Car sa fille fut séduite par l’étranger, qui l’épousa en secret, sans
-son consentement. De ce mariage viennent les prétentions des Écossois
-sur les biens de Mac-Quillan.
-
-»Les soldats d’Écosse furent logés chez les fermiers du _Root_; on les
-plaça de manière que dans chaque maison il y avoit un Écossois et un
-_Gallogloh_.
-
-»Les paysans de Mac-Quillan donnoient à chaque _Gallogloh_, outre sa
-pitance, une jatte de lait. Cet usage fit naître une rixe entre un
-Écossois et un _Gallogloh_.
-
-»L’étranger ayant demandé la même chose au fermier, le _Gallogloh_,
-prenant la défense de l’hôte, lui répondit: _Comment osez-vous,
-gueux d’Écossois, vous comparer à moi ou à un des_ Galloglohs _de
-Mac-Quillan_!
-
-»Le pauvre paysan, qui désiroit se voir débarrasser de touts les deux,
-leur dit: _Mes amis, je vais ouvrir les deux portes; vous irez, dans le
-champ, vider votre querelle, et celui qui reviendra vainqueur aura le
-lait._
-
-»Cette lutte fut terminée par la mort du _Gallogloh_, et l’Écossois
-revint tranquillement chez le fermier, et dîna de fort bon appétit.
-
-»Les _Galloglohs_ de Mac-Quillan s’assemblèrent immédiatement après ce
-meurtre pour venger le sang de leur frère. Ils examinèrent la conduite
-des Écossois, leur prépondérance dangereuse, et l’affront que leur chef
-avoit fait à leur chef en séduisant sa fille.
-
-»Il fut arrêté que chaque _Gallogloh_ tueroit son compagnon pendant la
-nuit, et qu’on n’épargneroit pas même leur capitaine. Mais la femme
-de Mac-Donald, ayant découvert le complot, avertit son époux, et les
-Écossois s’enfuirent dans l’île de Raghery.
-
-»Depuis cette époque, les Mac-Donald et les Mac-Quillan se firent une
-guerre qui dura près d’un demi-siècle, et qui ne fut terminée que
-lorsque les deux partis portèrent leurs plaintes à Jacques I^{er}.
-
-»Jacques favorisa son compatriote l’Écossois, et lui donna quatre
-grandes baronnies, et touts les biens de Mac-Quillan: mais, pour voiler
-cette injustice, il accorda à Mac-Quillan la baronnie d’Enishoven, et
-l’ancien territoire d’Ogherty: cette décision royale lui fut portée par
-sir John Chichester.
-
-»Mac-Quillan, mécontent de ce jugement, et plus encore des difficultés
-de transporter tout son clan à travers le Bann et le Lough-Foyle, qui
-séparoient ses anciennes possessions des nouvelles, accepta l’offre du
-porteur des offres du Roi, qui lui proposoit ses propres terres.
-
-»Mac-Quillan céda son droit sur la baronnie d’Enishoven contre des
-possessions plus à sa portée; et depuis lors les Chichester, qui par la
-suite obtinrent le titre de comtes de Donegal, sont possesseurs de ce
-pays considérable; et l’honnête Mac-Quillan se retira dans des terres
-de beaucoup inférieures aux siennes.»
-
-Comme il achevoit la dernière strophe, on heurta à l’une des portes et
-l’on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi.
-
-Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire.
-
-—Je vous demande pardon, lui dit-elle avec coquetterie, si je prends la
-liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse
-que je n’aurois pas le courage de faire une toilette.
-
-Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé,
-c’est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de
-satin blanc que les dames du temps appeloient un _laisse-tout-faire_.
-
-J’ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il
-exprime si bien le dévergondage régnant à cette époque. N’est-ce pas,
-il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que
-dix in-folio. C’est un de ces mots renfermant en eux-mêmes toute la
-chronique d’un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme
-des monuments accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celui-là
-porte en outre son étymologie en évidence, et n’est pas de ceux qui
-préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs.
-
-Étoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde
-pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle
-destinée? Cela étoit difficile à reconnoître. Il y avoit de toute
-espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une
-petite bibliothèque que Patrick un instant s’amusa à fouiller du
-regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout
-au pourtour s’étaloient de larges sophas couvrant presque tout le
-parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si
-en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger
-surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire
-qu’une chute délicieuse.
-
-Patrick avoit imaginé qu’au souper il trouveroit nombreuse compagnie;
-quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en
-tête-à-tête, il commença à croire sérieusement, ce que son peu de
-présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar
-avoit sur lui des projets, et qu’il étoit en partie fine.
-
-Son cœur se serra, son esprit s’emplit de dégoût en découvrant ce
-manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une
-nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il
-se maudissoit d’avoir accepté cette invitation. Se retirer étoit chose
-impossible: comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous
-des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette
-demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s’enfuir? Mille aventures
-galantes et sinistres lui repassoient alors dans l’esprit; d’ailleurs
-fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna
-donc puisqu’il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s’abandonner
-pour sa conduite à l’inspiration du moment, et se confia à la garde de
-Dieu.
-
-Madame Putiphar étoit ce soir-là d’une amabilité obséquieuse et d’une
-facile gaieté, un courtisan l’auroit trouvée divine. Par tout ce
-qu’elle avoit d’agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le
-front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie
-communicative.
-
-Retranché derrière une douce politesse et une affabilité pleine de
-réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent
-lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l’appâtoit, ni
-le vin-rancio qu’elle lui versoit à rasades. L’aisance et l’aplomb de
-Patrick la dépitoient surtout, ne lui permettant pas d’attribuer sa
-froideur à de la timidité ou de l’ingénuité.
-
-Habituée, à grand renfort d’anecdotes et d’aventures licencieuses, à
-bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme
-Scha-Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé
-sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison
-de la Reine, maison de la Dauphine, maison de Madame et de Mesdames,
-maison de monseigneur le duc d’Orléans; enfin tout le clergé et toute
-la ville.
-
-Justement, la veille, elle avoit reçu le journal que lui tenoit de
-tout ce qui arrivoit d’étrange et de célèbre en son _abbaye_ la
-Gourdan—_alcahueta_—de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de
-Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et
-atroces ressortissant de la police de Paris et du Royaume; et le
-journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active
-que celle du charlatan M. de Sartines.
-
-Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus
-libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent
-pas; mais, loin de produire le même effet sur l’esprit de Patrick que
-sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur
-de dégoût, et l’affectèrent douloureusement.
-
-Ainsi, tout le repas s’écoula en ces causeries entremélées de propos
-fort lestes, et d’agaceries sans ambiguïté.
-
-Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de champagne mousseux à
-madame du Hausset, qui seule avoit fait le service.
-
-—Cinq ou six flacons de vin de champagne!... répéta Patrick d’un air
-émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision?
-
-—Qu’est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous! Vous
-avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé?
-
-—Bien loin de là, madame, j’ai bu, plus qu’à ma suffisance; j’ai
-accoutumé de vivre fort sobrement.
-
-—N’allez-vous pas me faire accroire qu’avec deux bouteilles de
-champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre
-verre; ne seriez-vous pas honteux de me laisser boire seule?
-
-—Madame, vous allez m’enivrer, je ne suis point buveur.
-
-—Vous n’êtes point buveur: qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? Car
-un homme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune
-passion. Cela ne se voit point, cela n’est pas possible, cela seroit
-monstrueux! Mais quoi vous ronge! quoi vous domine? qu’aimez-vous? que
-faites-vous enfin! Seriez-vous joueur?...
-
-—Joueur!... madame, je n’ai jamais mis les pieds dans un brelan.
-
-—Vous n’êtes pas buveur, vous n’êtes pas joueur.... Aimez-vous les
-spectacles?
-
-—Je ne m’y ennuie pas; mais ce n’est point un besoin pour moi.
-
-—Vous n’êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles...
-Aimez-vous la danse et le bal?
-
-—Madame, je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je
-chérirois, si le premier sacrifice que j’exigerois d’une femme
-semblable n’étoit pas celui de renoncer à la danse.
-
-—Êtes-vous chasseur?
-
-—Madame, je n’ai point en moi d’instinct féroce à assouvir. J’éprouve
-un trop constant sentiment d’admiration pour les fauves et les
-oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour
-prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur
-bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j’écouterois
-chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j’ai horreur de
-toute destruction.
-
-—Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau; sans être, je pense,
-plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de
-baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le
-cœur de plus de mille cerfs aux abois.
-
-Récapitulons: vous n’êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur
-de bals et de spectacles.... Mon Dieu! qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous
-donc? parlez?... Ouvrez-vous?... Cela ferait venir de laides
-pensées.... auriez-vous de ces goûts honteux?... Non, c’est plutôt
-quelque penchant secret que vous n’osez avouer. Courage! parlez: on
-est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien
-pardonnable en effet: un jeune homme plein d’ardeur et de vie peut bien
-s’éprendre d’amour pour une femme, non sans quelques charmes encore,
-qui s’est laissée aller à lui, qui s’est plu à nourrir en lui un espoir
-peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n’a point porté ses
-vues trop haut: il est aimé: tout est dit. Qu’il soit heureux!...
-Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette
-passion?...
-
-—J’aime....
-
-—Qui?
-
-—J’aime les femmes.
-
-—Les femmes? Ah! c’est bien heureux!... Les femmes?... mais cela est
-fort vague. Les femmes, c’est un univers; n’y avez-vous point de patrie?
-
-—Pardon, madame, j’en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à
-jamais.
-
-—Belle?
-
-—Belle!
-
-—Noble et riche?
-
-—Noble et riche.
-
-—Jeune encore?
-
-—Toute jeune.
-
-—Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien
-du champagne sans doute; allons, donnez votre verre.
-
-Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille!
-d’où sortez-vous cela? Mon Dieu! c’est quelque anneau trouvé dans le
-ventre d’un requin!
-
-En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla
-fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick.
-
-—Donnez votre doigt, lui dit-elle; laissez que je vous ôte cette
-ridicule bague, et que j’y passe celle-ci plus digne de vous.
-
-—Madame, tout-à-l’heure, ne vous ai-je pas dit qu’entre les femmes
-j’avois une amie?
-
-—Oui.
-
-—Jeune, belle, noble?
-
-—Oui.
-
-—Eh bien, madame, cette femme....
-
-—Quoi! cette femme?...
-
-—Pardon! il faut donc vous le dire, madame?... Eh bien, cette femme
-n’est pas marquise.
-
-—N’est pas marquise!
-
-—Et elle se nomme Déborah!
-
-—Déborah!... Patrick! ah! vous êtes cruel!
-
-—Cette bague, que vous vouliez m’arracher, est le signe de notre
-alliance; c’est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit
-à ce gage autant qu’à sa propre vie; elle m’a confié l’un et l’autre.
-
-La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j’ai tout
-accepté, femme et gage; et j’ai fait un serment que vous ne voudriez
-pas me voir parjurer.
-
-—Autrefois, une petite fille vous a donné cette breloque, c’est bien;
-vous y tenez, gardez-la; mais qu’importe! Est-ce une raison pour que
-moi, aujourd’hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau
-précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux.
-
-—Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours.
-
-—N’en ayez qu’un, et faites-en deux parts.
-
-—L’amour que j’ai, madame, ne se partage point.
-
-—Qui vous parle d’amour? prenez seulement cette bague.
-
-—Une bague est une alliance, madame.
-
-—Hé, c’est bien pour cela.
-
-—C’est un serment.
-
-—Hé, c’est bien pour cela.
-
-—L’un et l’autre sont faits, madame. Il est une femme, vous dis-je,
-à qui j’ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières
-seroient vaines.
-
-—Comprenez-vous que vous me faites un affront, jeune homme? Qui vous
-parle d’amour? qui vous demande de l’amour? imbécille!—Vous m’outragez,
-entendez-vous? vous m’outragez doublement en refusant cet anneau, et en
-me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir,
-monsieur!
-
-Mais c’est vraiment une pitié! Qui a pu vous faire croire que je
-voulois de vous, malheureux?... Moi, moi! vouloir de vous! m’abaisser,
-m’avilir jusque là!...
-
-Bientôt on ne pourra plus faire l’aumône à un mendiant sans qu’il ne
-croie qu’on lui veuille acheter son amour!
-
-Vous allez sortir, monsieur.
-
-D’Hausset! d’Hausset! holà! faites monter mes gents, qu’on me jette cet
-homme à la porte!
-
-J’étois folle, je crois!... Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire,
-un homme de rien, de néant, un homme d’où je ne sais où, sur qui je
-répandois mes grâces, que j’élevois jusques à moi, que je voulois
-sauver!... car je voulois te sauver, misérable! car ton infamie n’est
-pas à terme!
-
-Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance? Je
-savois tout. Je m’aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier
-d’égorger et d’outrager les femmes! Tu es un assasin! Ton effigie
-pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front
-ignominieux, misérable contumax!
-
-—Contumax!... Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que
-juste. Contumax!... mais ce mot n’a-t-il pas d’écho en votre cœur?
-n’éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commande-t-il
-point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle
-Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le
-boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s’enfuit
-on ne sait où pour éviter le glaive de la loi? Si vous savez si bien
-qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes: vous savez que je
-suis innocent, et je sais qu’il ne l’est pas....
-
-—Mon Dieu! mon Dieu! personne ne me délivrera donc de cet infâme! me
-laissera-t-on briser toutes les sonnettes!
-
-Ah! vous voilà, messieurs, arrivez donc! entrez, et jetez-moi cet homme
-dehors.
-
-En ce moment se montroient à l’une des portes quatre grands molosses en
-livrée.
-
-—Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s’il vous plaît, j’ai
-encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick! et, prenant dans
-la bibliothèque un volume de la _Nouvelle Héloïse_, il en feuilleta
-quelques pages, et ajouta: Ce mot que j’ai à dire n’est pas de moi, il
-est du citoyen de Genève; le voici:
-
-LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN ROI.
-
-—Mon Dieu! mon Dieu! on ne me chassera donc pas cet homme!...
-
-Les quatre valets s’avancèrent alors pour se saisir de lui.
-
-—Holà, messieurs les laquais, ne m’approchez pas! Je suis entré
-ici avec les honneurs de la guerre, et je n’en sortirai qu’avec
-les honneurs de la guerre! s’écria Patrick, en tirant son épée: Ne
-m’approchez pas; le premier qui s’avance, je le tue!
-
-Allons, laquais, des bougies!—Éclairez-moi,—montrez-moi le chemin,—je
-vous suis.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVII.
-
-
-PATRICK avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putiphar.
-
-Pantelante de colère, l’œil hagard, elle s’étoit renversée sur un
-sopha, où elle demeura assez long-temps dans la plus morne immobilité.
-
-Puis, subitement, l’énergie lui étant revenue, comme une effarée
-elle alla s’asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si
-forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent.
-D’impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre.
-
-—Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s’il vous
-plaît, sous ma dictée.
-
-
-_A M. le marquis de Gave de Villepastour._
-
- «Marquis,
-
-»Vous aviez raison, ce petit M. Fitz-Whyte est un niais, un ours, un
-assassin, tout ce que vous voudrez.... Vous me l’aviez abandonné, je
-vous le rends; je vous avois défendu de l’expulser de votre Compagnie,
-je vous enjoins de le chasser au plus tôt ignominieusement.
-
-»Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure.
-
- »Votre servante»
-
-D’autre part, maintenant.
-
-
-_A M. Phélipeaux Saint-Florentin de la Vrillière._
-
- «Mon petit saint,
-
-»Venez me voir aussitôt réception de la présente. J’ai besoin de
-vous, c’est-à-dire de votre ministère affectionné. Il me faut deux
-lettres-de-cachet; je révoque la révocation en grâce du mousquetaire
-Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au Donjon du
-mousquetaire Patrick Fitz-Whyte.
-
-»Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est nécessaire que nous
-nous concertions.
-
- »Votre fidèle amie.»
-
- * * * * *
-
-Donnez, que je signe.
-
-Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur,
-pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse.
-
-Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit
-cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien
-douce au cœur de l’offensé, mais satisfaction féroce.
-
-Importune à elle-même, désappointée, comme on l’est à un rendez-vous
-où l’on se trouve seul; désorientée, comme on l’est lorsqu’une partie
-longuement préméditée vient à faillir à l’heure de son exécution, et
-qu’il reste un loisir à tuer; d’une humeur _massacrante_, sans besoin
-de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu’elle
-ne cherchoit pas.
-
-Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur,
-chaudron d’airain!
-
-Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au
-mal qu’on a et qu’on se fait, on a du bonheur à ronger son frein; on
-veut le ronger long-temps; on veut de l’insomnie; la pensée y fermente
-à l’aise et cette fermentation est un courant rapide d’idées sur lequel
-on se laisse dériver, ainsi qu’une barque sans voiles et sans rames.
-
-C’est ainsi que s’écoula toute une nuit qu’elle avoit marquée à
-l’avance pour ses débauches.
-
- Quien cuenta sin huesped, cuenta dos.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-
-PATRICK, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais
-qui n’avoit ni la même source ni le même caractère.
-
-Après avoir été éconduit si brutalement de Trianon, au lieu de rentrer
-dans la ville, où, à cette heure avancée, il n’eût point trouvé
-d’auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la
-campagne en attendant le jour.
-
-Ayant pris à l’aventure un chemin, il se trouva, après un peu de
-marche, sur la lisière d’un bois où il s’enfonça avec ce saint
-frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu
-profond, sombre, silencieux; et il alla s’asseoir sous un orme touffu,
-dont les branches, inclinées jusqu’à terre, formoient un pavillon de
-verdure sur le bord escarpé d’un étang.
-
-Perdu dans l’obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer
-et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les
-lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices
-de fables où se voit Ésope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes
-en familiarité.
-
-Quand son esprit n’étoit point dissipé par un follet glissant à fleur
-d’eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de
-quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit
-dans une grande tristesse.
-
-A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit
-halte, et se retournoit pour mesurer la route qu’il avoit parcourue.
-Il se sondoit pour voir ce qu’il lui restoit de force pour achever son
-douloureux pélerinage.
-
-Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses
-fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les
-peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient
-trop inégaux.
-
-Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit
-rien de bon pour l’avenir.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous
-fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici
-à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les
-bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme
-je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu
-peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois
-quatre à quatre les degrés de la fortune.
-
-Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans
-changer de sentiments?
-
-Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire
-celle-ci tant cruelle?
-
-Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent
-à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des
-misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit
-bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté
-par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit
-orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de
-froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la
-pluie.
-
-Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes,
-il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche.
-
-De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta
-sur son lit pour prendre enfin un peu de repos.
-
-Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le
-capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher
-de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIX.
-
-
-LE lendemain, sur le midi, du fond de sa prison, il entendit les
-trompettes sonner trois fois une chamade; cet appel extraordinaire le
-jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour
-s’en expliquer la cause, la grille de son cachot s’ouvrit. On le pria
-d’en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son
-fourniment de grande tenue.
-
-Quand il fut prêt, l’officier et les deux gardes qui, mousquet au bras,
-l’avoient accompagné le conduisirent dans la cour d’honneur.
-
-Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée
-tout au pourtour et formant un carré évidé.
-
-A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et on l’amena dans
-le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son
-état-major.
-
-Il comprit seulement alors ce qui alloit se passer, et que c’étoit pour
-lui que la scène se préparoit.
-
-A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses
-regards hautains, il fit un geste de défi comme pour appeler au
-combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial
-parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de
-moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles
-bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit
-étoit anéanti.
-
-C’est à ce moment qu’on le fit mettre à genoux.
-
-M. de Villepastour ordonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture
-de l’arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la
-Garde comme un homme flétri par les lois, convaincu d’assassinat et
-pendu par contumace en Irlande.
-
-Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment
-lui étant revenus, il avoit caché sa face dans ses mains. De grosses
-larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants
-s’échappoient de sa poitrine oppressée.
-
-—Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la
-forêt, que me réservez-vous donc en l’autre vie, pour me faire celle-ci
-tant cruelle!
-
-Après la lecture de l’arrêt, le lieutenant qui l’avoit faite s’avança
-vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa
-dégradation.
-
-D’abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son
-baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un
-ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son habit; puis
-on lui coupa les cheveux ras, comme à un condamné au dernier supplice,
-et on le revêtit d’une blaude et d’une capuce de grosse toile.
-
-Les trompettes firent retentir l’air de leurs insultantes fanfares.
-
-Et M. de Villepastour alors s’approcha de lui, et du haut de son cheval
-le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois
-fois:—Va-t’en,—sois banni!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXX.
-
-
-HONTEUX de se trouver par la ville dans cet ignoble costume, Patrick
-accourut en toute hâte à l’hôtel Saint-Papoul.
-
-—Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit
-consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!...
-
-L’ont-ils assez avili? l’ont-ils assez souillé, dis?...
-
-Il n’en put proférer davantage, et tomba évanoui.
-
-—Eh! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami? Parlez, Patrick,
-qu’avez-vous? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t’a revêtu ainsi
-de ce bonnet et de ce sac?... Parle-moi, réponds-moi, mon ami!
-
-—Votre ami!... pauvre femme!... Gardez-vous bien de me donner ce nom,
-que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d’opprobre!
-L’infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez-moi désormais!
-
-Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et
-flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est
-temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne
-soit ce qu’il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l’avois
-bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi
-seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi
-seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout.
-
-—Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus
-de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi
-peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste
-à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est
-moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de
-tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore
-content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et
-tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!...
-
-D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le
-bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond
-et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi,
-tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le
-repousse pas.
-
-Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui
-auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si
-ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu
-le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi
-près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour
-te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en
-les partageant. Garde-moi!... La solitude double le malheur.
-
-Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le
-trop-plein de ses afflictions.
-
-—Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis
-coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le
-plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as
-donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon,
-pardon, c’est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés
-s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me
-trouveras résigné à toute heure.
-
-—Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à
-toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon
-éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur,
-mais sans murmurer.—Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras
-quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque
-fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras,
-dans les bras de ton amie; je te consolerai.
-
-—Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse
-amie!
-
-Puisque tu veux bien t’immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne
-m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre,
-alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je
-voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me
-rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon
-amie, dont mon âme ne soit pas lasse.
-
-—Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse, tu
-avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne
-t’aurois demandé qu’une grâce, une seule que j’aurois implorée à deux
-genoux: la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le
-fruit de notre amour, l’enfant que je porte en mon sein.
-
-—Terre et ciel! mais que dis-tu,... Déborah?...
-
-—Il ne m’est plus permis d’en douter, Patrick, je suis mère!
-
-—Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m’envoie tant
-d’allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!... s’écrioit
-Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle
-joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds,
-il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il
-l’étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds.
-
-—Ah! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût
-réservé. Insensé que j’étois!... car Dieu m’a-t-il jamais fait un
-refus! N’est-ce pas lui qui m’a donné une amie et des amours; une amie
-que les hommes ont voulu m’arracher; des amours qu’ils ont traversées
-et empoisonnées?
-
-Je le vois bien, maintenant, Dieu est la source de toutes voluptés;
-le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la
-fatigue est là, vois-tu!—Défendre et sauver des atteintes des hommes
-les biens que Dieu nous a donnés.
-
-Oh! ce bien-là, je saurai mieux le défendre, ils ne me le détruiront
-pas!... D’ailleurs, le monde n’a que faire entre un père et son fils:
-nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor
-qu’on enfouit; nous le tiendrons dans l’ombre et à l’abri de tout
-contact.
-
-Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!... et toi, Debby, l’es-tu
-heureuse?
-
-—Heureuse et fière, Patrick!
-
-—Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie?
-tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent
-souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu,
-mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh!
-que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des
-fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient
-dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois
-juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que
-je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur
-carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité.
-
-Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui
-prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi.
-C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive
-en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui
-partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs
-et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son
-cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui.
-
-Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans
-il en aura vingt.
-
-Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi
-compenser bien des peines.
-
-Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous
-jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois,
-sans nous contrarier jamais.
-
-Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une
-amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons
-Kentigerne, autrement ce sera Kildare.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXI.
-
-
-APRÈS le dîner, Patrick dit à Déborah: Te plais-tu en cette ville, mon
-amie? te plais-tu en ce pays? regrettes-tu l’Irlande?
-
-—Non, mon ami, je ne regrette point l’Irlande, mais je regrette le
-ciel, l’air, les arbres et les rochers de Cockermouth-Castle; les
-courses dans les bois, dans les montagnes; les promenades sur le lac de
-Killarney; les soleils-couchants de la _Tour de l’Est_, et surtout nos
-nuits dans le parc et sous le _Saule-creux du Torrent_. Je ne regrette
-que ce que l’on regrette toutes les fois qu’on quitte les campagnes
-pour les villes; je ne regrette que ce que j’aurois regretté également
-à Dublin, si pour y habiter j’eusse quitté nos âpres montagnes de Kerry.
-
-Le séjour des villes est rétrécissant; ces boîtes, ces cages où l’on
-s’étiole emprisonné, compriment et sanglent l’âme comme un corset:
-notre esprit se borne entre deux planchers et quatre murailles;
-notre regard, qui ne peut percer au-delà, se brise et se rabat sur
-nous-mêmes; nous prenons l’habitude de nous complaire en nous, de nous
-satisfaire de nous, nous nous amoindrissons, nous nous raccornissons.
-La vue continuelle des ouvrages des hommes nous rend mesquin et
-bourgeois comme eux: nous oublions les grands spectacles de la nature,
-nous oublions l’univers, nous oublions l’humanité, nous oublions tout,
-hormis nous, et quelques goûts à satisfaire: toute la création n’est
-plus représentée pour nous que par quelques meubles, quelques chaises,
-quelques tables, quelques lits, quelques morceaux de toile ou de soie,
-dont nous nous amourachons, auxquels nous nous attachons comme l’huître
-au rocher, sur lesquels nous végétons et rampons comme un lichen.
-
-Mon ami, demande-moi si je me plais avec toi, et je te répondrai oui,
-partout, en touts lieux; mais jamais, je le sens bien maintenant, ni le
-séjour de cette ville, ni d’aucune autre, ne saura me plaire.
-
-—Ainsi, Déborah, s’il falloit que tu quittasses Paris, tu le ferois
-sans peines?
-
-—Partant avec toi, je le ferois volontiers, je le ferois joyeuse même,
-car mon corps languit ici dans l’inertie, et mon âme dans le trouble.
-D’ailleurs, quoi veux-tu qui m’attache à cette terre? elle m’est aussi
-étrangère que les steppes de l’Ukraine; je lui suis aussi étrangère
-qu’un Indien: elle ne porte ni la tombe de mes ayeux, ni le berceau de
-mes enfants; elle ne me garde pas un seul souvenir.
-
-—Que je suis content, chère amie de te trouver en cette bonne
-disposition: car, vois-tu, je ne suis plus en sûreté ici; il faut que
-nous quittions Paris en toute hâte; comme nous nous sommes enfuis
-d’Irlande, il faut que nous nous enfuyions encore de France.
-
-—S’il en est ainsi, partons, partons, sauvons-nous! J’accepte cette
-fuite avec joie. Partons, laissons cette terre inhospitalière; je suis
-prête, Patrick; mais dis-moi, quel danger nous environne, quel péril
-nous menace, qui nous proscrit?...
-
-—Aujourd’hui, à midi, tu sais, quand j’accourus couvert de ce sarrau de
-toile me jeter à tes pieds, je venois d’être expulsé ignominieusement
-des Mousquetaires; et la nuit dernière, cette nuit même, madame
-Putiphar m’a chassé de Trianon.
-
-Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi:
-même avant l’arrivée de la lettre de Fitz-Harris j’avois remarqué cette
-altération. Tantôt il m’accabloit de caresses, tantôt il me parloit et
-me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n’être plus que dur et
-cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais
-pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire
-souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il
-sur moi? l’avois-je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec
-empressement et colère l’occasion si belle qui vint s’offrir à lui de
-me persécuter. Il y a un mois il auroit mis autant de soins à étouffer
-ces accusations qui couroient contre moi, qu’il a mis d’acharnement
-à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir
-d’infamie; mais ce n’est pas là tout encore, mais ce n’est pas là le
-plus affreux.
-
-En implorant la grâce de Fitz-Harris j’avois eu, chose flatteuse et
-fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j’avois
-fait son avantageuse conquête. D’abord je m’étois refusé à croire à
-tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette
-nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d’aile pour faire
-place à la plus solide conviction.
-
-Mon rendez-vous d’hier au soir n’étoit rien moins qu’une partie fine,
-un souper fin, un bec-à-bec, un duel d’amour. Tout étoit parfaitement
-combiné pour ma séduction: rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais
-vraiment comment ma vertu a pu s’échapper saine et sauve à travers
-tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de
-pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout:
-ma résistance négative l’enflamma: elle voulut me forcer comme on force
-une fille d’honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée,
-ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur;
-elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais,
-grâce à mon épée, j’ai fait une sortie plus triomphante.
-
-Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m’a pas laissé libre
-de ma conduite, j’ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les
-femmes ne pardonnent jamais: à plus forte raison elle, si haineuse, si
-rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait
-un affront, mais je l’ai bravée dans sa colère; je l’ai narguée; je lui
-ai rendu sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée
-maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son
-ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a
-tout pouvoir en main, tout se ploie à sa parole; elle n’a qu’à daigner
-faire un signe, et sa volonté est faite; elle n’a qu’à dire, cet homme
-me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde.
-
-Ce qu’il y a de plus fatal pour moi, c’est qu’elle connoît le jugement
-de mes juges d’Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle
-m’a poursuivi du mot de contumax, et m’a rappelé le gibet de Tralée.
-
-Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu’elle ait
-une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu’elle
-en ait été informée par M. de Villepastour: plusieurs choses qui lui
-échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez
-de fondement. Elle avoit des projets sur moi; elle sera allée aux
-renseignements, comme on fait lorsqu’on veut mettre un garçon en ménage.
-
-Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n’est pas qu’elle y tienne,
-masquer sa vengeance d’un masque honnête; elle pourra sévir contre moi
-avec plus d’effronterie, sinon avec plus de rigueur.
-
-Tu pleures, Déborah!... N’aie pas peur, mon amie, ne t’effraie point:
-je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais
-quelque proche et quelque imminent qu’il soit, il n’y a pas lieu à
-désespérer. Devançons le mal qu’assurément on nous prépare dans
-l’ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons: fuyons! c’est là
-notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore
-de nous soustraire; il ne faut pour cela qu’une prompte détermination
-et du courage; nous avons l’un et l’autre. Ne pleure pas, ne t’affecte
-pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette
-tribulation; sa bonté est un océan, n’ayons pas le ridicule de vouloir
-la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné
-jamais de comprendre ses desseins? Qui sait si le malheur n’est pas un
-bienfait caché? Qui sait si le pire n’est pas le précurseur du mal,
-si le mal n’est pas le précurseur du bien, si le bien n’est pas le
-précurseur du mieux?
-
-—Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler,
-lorsque toi-même as l’esprit plein de désolation. Je te sais gré
-des efforts que tu as faits tout-à-l’heure pour prendre légèrement,
-indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances
-ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint
-m’a fait mal à voir comme un spasme.
-
-Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible?
-que je demeure froide aux maux qui t’accablent, et dont je suis
-la source, car c’est encore de moi que te viennent tes nouvelles
-infortunes.
-
-—Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!...
-
-—Oui, sans moi, sans l’amour que tu crois me devoir, tu te serois
-laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton
-bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu
-d’être aujourd’hui poursuivi de sa haine, tu serois son jeune favori;
-tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés
-d’une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé
-de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des
-courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta
-maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout
-conquis: ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau! C’est moi qui
-t’ai détruit tout cela! c’est encore pour moi que tu es immolé!...
-
-—Vous venez, Debby, de me supposer deux sentiments, l’un me rend
-glorieux et l’autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous,
-comme vous m’avez fait l’honneur de le pressentir, je repousserois
-la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante,
-l’intrigue la plus _avantageuse_ et qui me feroit le sort le plus
-brillant; mais il n’est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans
-vous je me fusse laissé aller à cette Putiphar, que je lui eusse vendu
-ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids,
-au marc d’argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente
-infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que
-votre amour exquis ne l’ait ennobli; mais j’ai la présomption de penser
-qu’il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans
-votre influence, je n’eusse pas été vil et méprisable.
-
-—Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais
-vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer
-l’auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec
-moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il
-m’étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans
-serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale
-alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer
-à l’exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance
-plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la
-haine n’est pas d’un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si
-coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à
-des persécutions cruelles? jeune comme vous l’êtes, de préférer la Cour
-à un cachot! la vie à la mort, peut-être!
-
-Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m’ôter la conviction
-que c’est moi la source unique et funestement féconde de touts tes
-maux: si tu viens d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires,
-n’accuse que moi, c’est encore moi la cause de cet atroce supplice;
-ce n’est point une folie! écoute: Il est une chose que, jusques ici,
-j’avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme,
-pour ne point te mettre de trouble en l’esprit et de colère au cœur; tu
-me pardonneras ce silence, qu’il étoit de mon devoir de garder comme il
-l’est aujourd’hui de le rompre.
-
-Tu ne savois à quoi attribuer le changement survenu tout-à-coup chez
-M. de Villepastour, son empressement à s’emparer de la lettre de
-Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à
-la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment
-t’expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été
-l’objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d’où
-pouvoit venir la joie qu’il sembloit goûter à te punir et l’esprit de
-vengeance qui sembloit l’animer contre toi? Eh bien, Patrick, tout
-cela venoit de moi seule!... Où, comment et pourquoi, je ne sais;
-depuis quelque temps il s’étoit épris de désirs et de passion brutale
-pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses
-propositions....
-
-—Grand Dieu! que dis-tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n’as-tu
-donc plus de colère!...
-
-—Ici même, là, sur ce sopha, il m’a livré plusieurs fois d’impudents
-assauts, il m’a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je
-l’ai vaincu, je l’ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c’est
-sur toi qu’il a passé sa rage, et c’est sur toi qu’il s’est vengé!
-
-—Le lâche!...
-
-—Maintenant, tu dois comprendre ces cris d’étonnement que je jetai
-lorsque tu me conduisis à lui; tu dois comprendre mon emportement
-et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge
-austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté.
-
-Maintenant, tu dois comprendre l’empressement que j’ai mis à accepter
-ton projet de départ: pouvois-je accueillir indifféremment un moyen
-si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m’effrayer,
-qui m’enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte
-pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j’avois tout
-à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que
-je t’appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une
-idée de cet homme, d’autant plus redoutable qu’il est têtu; c’est un de
-ces déterminés pour lesquels il n’est rien de sacré que leurs désirs,
-et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni
-honneur, ne sauroient toucher et arrêter.
-
-Oui! oui! Patrick, partons, partons en toute hâte! tu as bien résolu;
-ne demeurons pas plus long-temps en cette Babylone, en cette Capoue;
-nous nous sommes fourvoyés, nous n’avons que faire ici.—Il faut hurler
-avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie!
-
-—Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s’ébranle;
-aujourd’hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se
-liguer pour mieux nous perdre; aujourd’hui que je te sais mère et que
-ma tutelle a doublé, aujourd’hui que nous ne nous devons plus à touts
-les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie.
-
-Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les
-hommes n’y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants;
-une terre où nous n’aurons point à rencontrer d’hommes de notre
-patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune,
-m’appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée; où nos enfants
-n’auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa
-flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur
-origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de
-leurs ayeux.
-
-Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un
-courage rare: mais Dieu nous l’a donné ce courage.
-
-Ceux qui en ont eu assez pour s’arracher du toit où ils étoient nés,
-pour s’arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney,
-aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde,
-pour divorcer avec tout ce qu’ils avoient connu jusque là, pour
-renoncer à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils pourroient être, pour aller
-demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces
-peuplades ignorées que la société d’ici appelle sauvages.
-
-Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous
-entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos
-sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne
-demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur
-les maux qu’elle fait.
-
-La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il
-faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici.
-
-—Ordonne, mon ami, je suis prête à te suivre en touts lieux.
-
-—Avant qu’il soit plus tard, huit heures viennent de sonner à l’Abbaye,
-je vais courir aux Messageries; je retiendrai n’importe quelles places,
-dans n’importe quel carrosse, pourvu qu’il parte au point du jour, et
-se dirige vers le midi. Nous nous rendrons à Marseille, ou à Gênes, ou
-à Livourne; et là nous nous embarquerons pour le lieu de l’univers que
-nous aurons choisi.
-
-—Va, mon Patrick, et reviens promptement. Montre-toi le moins possible;
-couvre-toi de ton manteau.—Pendant ce temps, pour distraire mon
-inquiétude, je préparerai toutes nos valises, que nous clorrons à ton
-retour. Va, veille bien sur toi, et que Dieu t’accompagne.
-
-—Un baiser, Debby?
-
-—Non, cela donne à la plus brève séparation l’air d’une longue absence.
-Sois prompt, et tu l’auras au retour.
-
-—Ta main au moins, mon amie?
-
-—Non, tout au retour.
-
-—Partir! sans avoir baisé ce front qui pense à moi, ces mains qui me
-caressent, Debby; oh non! tu ne le voudrois pas! Cela me porteroit
-malheur.—On dit que le fer n’entre pas où se sont posées les lèvres
-d’une amante.
-
-—Oh! alors, que je t’embrasse partout, Patrick, laisse-moi, que je te
-rende invulnérable! Laisse-moi que je te baise sur la place du cœur.
-
-Déborah s’étoit jetée au col de Patrick; elle l’étreignoit avec
-passion; elle écartoit, elle ouvroit ses vêtements, et promenoit sa
-bouche accolée sur sa poitrine.
-
-—Va, pars, maintenant, je suis sans crainte; je t’ai couvert de
-talismans.
-
-A peine Patrick venoit-il de sortir, à peine la porte de l’hôtel
-s’étoit-elle refermée sur lui, qu’un bruit confus et des cris répétés
-au secours! à l’assassin! frappèrent l’oreille de Déborah.
-
-Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, et elle reconnut la voix de
-Patrick et des cliquetis d’épées.
-
-Mais dans la profondeur de la rue obscure elle ne distinguait rien.
-
-Une idée soudaine jaillit en son esprit: elle arracha un rideau,
-l’embrasa au flambeau, et le jeta par la croisée; sa chute l’enflamma
-encore; il éclairoit horriblement le lieu de la scène.
-
-Elle apperçut quatre hommes acharnés sur Patrick, quatre fers
-étincelants dirigés sur sa poitrine; il se défendoit comme un lion.
-
-Déborah à ce spectacle poussa un cri déchirant, et appela Patrick.
-
-—Adieu, Debby, adieu!... Je suis perdu, lui répondit-il!... Adieu pour
-la vie! Debby, songe que tu es mère!...
-
-—Oui! d’un fils qui te vengera!
-
-Courage, tiens bon; frappe, frappe! je vole à toi, je descends!...
-
-A ce moment Patrick recevoit un coup d’épée dans les reins, et tomboit
-la face sur le pavé.
-
-Tout cela se passa avec la rapidité de l’éclair.
-
-Quand Déborah sortit à la tête des gents de l’hôtel, le rideau, brûlant
-encore, jetoit une foible lueur; la rue étoit silencieuse: personne!...
-
-Seulement, dans l’éloignement, un carrosse fendoit l’air.
-
-Elle voulut s’élancer à sa poursuite: mais l’effroi l’avoit brisée,
-elle tomba évanouie.
-
-Dans sa chute elle heurta et fit sonner un fer; c’étoit une épée
-ensanglantée: celle de Patrick.
-
-On ramassa l’une et l’autre.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME.
-
-XXXII.
-
-
-REVENUE de son évanouissement, Déborah avoit été transportée en son
-appartement.
-
-Elle exigea qu’on la laissât seule, pour trancher court à ces insipides
-consolations, que peuvent prodiguer des personnes étrangères,
-consolations aussi banales que les salutations consacrées par la
-politesse; et elle refusa, malgré toutes sollicitations, les soins
-d’une garde, pour éloigner d’elle un témoin auquel il auroit fallu
-qu’elle donnât sa douleur en spectacle, si sa présence ne l’avoit
-comprimée péniblement.
-
-Elle passa toute la nuit dans un trouble voisin de la folie, accusant
-de ses malheurs le monde, la Providence, le Destin; leur adressant
-tour à tour d’amers reproches, les maudissant; et quand elle avoit
-bien promené sa colère du Ciel à la terre, des hommes à Dieu, elle
-la tournoit contre elle-même, et faisoit retomber un à un sur sa tête
-les blasphêmes qu’elle avoit proférés. Elle regrettoit d’avoir reçu
-l’existence, d’être entrée dans la vie; elle invoquoit la mort. Par un
-mouvement naturel dans le désespoir, elle se heurtoit le front comme
-pour le briser, et en laisser échapper les pensées horribles qui s’y
-entrechoquoient, et elle se frappoit la poitrine comme un prisonnier
-frappe le mur de son cachot, pour la briser et ouvrir un passage à son
-âme captive, révoltée contre le corps qui la forçoit à la vie.
-
-Une fois même, dans un paroxysme de délire, elle ouvrit une fenêtre
-pour s’y précipiter; mais un tressaillement dans ses entrailles lui
-ayant rappelé subitement qu’elle étoit mère, elle avoit ressenti une
-profonde horreur de son action, et étoit revenue se jeter sur son lit
-trempé de larmes.
-
-Toutefois elle se disoit:—Mon fils me saura-t-il gré dans l’avenir du
-sacrifice que je lui fais aujourd’hui. Après tout, est-ce un don si
-désirable que l’existence? ne me maudira-t-il pas de lui avoir donné
-ce jour qu’il ne m’a pas demandé, et pourtant qu’il seroit un crime de
-lui ravir? et ne me dira-t-il pas, comme je dirois à ma pauvre mère,
-pourquoi plutôt ne m’avez-vous pas étouffée dans votre sein?
-
-Sur le matin, accablée de lassitude, elle étoit dans un léger
-assoupissement, quand le bruit de sa sonnette agitée avec force vint
-l’arracher à ce repos. Craignant que ce ne fût quelque importun
-personnage; d’ailleurs, étant dans un désordre et dans une absorption
-d’idées à ne pouvoir faire même le moins faux accueil, elle hésita
-à ouvrir; mais la pensée, tout absurde qu’elle lui sembloit, que
-ce pourroit être Patrick sauvé de la mort, lui fit surmonter cette
-répugnance, et lui donna assez de force pour se traîner jusques à la
-porte.
-
-Son étonnement fut grand de trouver là Fitz-Harris.
-
-—Quoi! c’est vous, misérable! lui cria-t-elle. Venez-vous chercher
-encore une victime? Vous n’entrerez pas!...
-
-Elle voulut alors refermer la porte; mais Fitz-Harris plaça son corps
-dans l’ouverture et l’en empêcha.
-
-—Madame, par pitié ne me chassez pas ainsi!... je suis condamné à
-quitter la France, je pars; mais avant je viens dire à Patrick, mon
-vieil et véritable ami, un adieu, peut-être éternel! je viens, le cœur
-plein de honte, de remords et de reconnoissance, lui embrasser au moins
-les pieds, lui demander une dernière fois pardon de tout le mal que je
-lui ai fait, et le remercier de tout le bien qu’il m’a fait en échange.
-Je lui dois la vie!
-
-—Et lui vous doit la mort!... Fourbe, c’est cela, outragez-moi dans ma
-douleur! Tournez à plaisir le fer dans ma plaie!... Quel raffinement de
-barbarie! venir à l’épouse demander à saluer son époux qu’on a tué: car
-assurément vous en étiez, vous, digne ami, de ceux qui l’ont égorgé?
-
-—Patrick assassiné!... que dites-vous?... O mon Dieu!...
-
-—Lâche, tu joues bien la surprise; tu ne le savois pas, n’est-ce pas,
-misérable hypocrite, que tu l’as tué, toi ou les tiens, hier, sous mes
-fenêtres!—Mais tu vas bien toi, tu n’as pas de blessures; ce n’est donc
-pas dans ton sang qu’il a teint son épée que voici? Ah! pourquoi plutôt
-ne te perça-t-elle pas au travers de ton cœur perfide!
-
-Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de
-Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient
-fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux.
-
-La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux;
-puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit
-avec un léger accent de reproche:—Je sais que j’ai été très-coupable
-envers votre époux, madame; que j’ai été mauvais ami, mauvais frère;
-que j’ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je
-l’ai trahi, lui si bon et si loyal.—Ma perfidie m’a fait connoître
-l’étendue de sa générosité! Oh! si du mal que je lui ai fait vous
-saviez quel remords va sans cesse me déchirant!... Je sens que je porte
-avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans
-doute avant peu la tarira!—Il est vrai que, poussé par mon instinct
-envieux, j’ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison,
-madame, pour me charger de son meurtre? Du méchant à l’assassin n’y
-a-t-il pas quelques degrés?...
-
-Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m’est témoin que
-je n’avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi,
-que d’expier ma trahison par toute ma vie!
-
-Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus! Quoi! je t’ai perdu sans que
-tu m’aies accordé un solemnel pardon! Mais du haut du Ciel, comme de
-la terre, tu peux me pardonner, et je t’implorerai si bien que tu
-m’exauceras!...
-
-Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on
-ne peut être trompé, parce qu’ils ne sauroient être contrefaits:
-aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion
-qu’elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris,
-et lui dit-elle avec plus de modération:—J’en conviens, monsieur,
-j’ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions; mais
-vos actions antérieures n’y avoient-elles pas donné lieu, et ne les
-justifient-elles pas? L’assassin n’est pas celui-là seul qui se sert
-d’un poignard ou qui frappe le coup; et dans l’horrible catastrophe
-qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n’a
-certainement pas été sans influence.
-
-Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais
-Déborah n’y répondit point.
-
-—Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que
-je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout
-à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée
-d’ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à une
-femme: appui et défense! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez
-le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre
-quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez
-les accepter.
-
-Je retourne en Irlande; votre intention seroit-elle d’y retourner
-aussi? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner
-touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables
-où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne
-comme vous.
-
-Souhaiteriez-vous de vous retirer ailleurs? Pour vous je renoncerois
-avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n’importe en quel lieu
-pour vous plaire; je m’attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout
-mon orgueil et toute ma félicité seroient d’être votre esclave humble
-et obéissant!...
-
-Disposez de moi, je me livre à vous en expiation.
-
-—Je l’avoue, il me seroit doux, abandonnée, esseulée comme je le suis,
-d’avoir un ami qui m’aideroit à me retirer de l’abyme où me voici
-plongée; j’avoue que cet ami me seroit bien agréable, ayant le projet
-de me rendre à Genève pour soustraire à la rage des ennemis de Patrick,
-qui sont les miens, moi et l’enfant que je porte. Dieu veuille que ce
-soit un fils, et qu’il soit le vengeur de son père! Mais je ne puis
-rien accepter de vous, que j’abhorre. Toute relation avec vous seroit
-criminelle.
-
-Portez ailleurs votre perfidie. Je vous défens formellement, en quel
-temps et en quel lieu que ce puisse être, de vous représenter devant
-moi, et de me souiller de votre voix et de votre regard.
-
-—Au nom de Dieu, madame, soyez plus humaine! Jetez un voile épais sur
-mon passé, dont je gémirai secrètement toute ma vie! Acceptez sans
-scrupule mon dévouement; ne m’ôtez pas ce seul moyen en mon pouvoir de
-réparer mes torts si grands envers vous.
-
-—J’ai dit; je n’en ferai rien; ne vous obstinez point; partez, vous
-avez toute mon exécration!
-
-—O mylady, que vous êtes loin d’avoir la générosité de votre époux!
-
-—Je ne pardonne jamais.
-
-—Au nom du ciel, mylady, pardonnez-moi. Pardonnez une faute dont je
-suis repentant! Ne me laissez pas partir chargé de votre ressentiment.
-Grâce! grâce!
-
-—Non, jamais!... Si j’étois homme, je vous frapperois de cet épée; je
-suis femme, je n’ai que les armes des vieillards; je vous maudis!...
-Sortez!... Abomination sur vous!
-
-—Mêler aux remords qui me rongent, mylady, votre malédiction, c’est me
-tuer!... Vous répondrez de ma vie devant Dieu.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXIII.
-
-
-APRÈS l’expulsion de Patrick, M. le marquis de Gave de Villepastour
-vint trouver madame Putiphar.
-
-—Bonjour donc, adorable marquis, lui dit-elle agréablement en lui
-tendant à baiser une main si chargée de bagues qu’elle sembloit un
-écrin.
-
-—Je vois avec plaisir, madame, que je ne suis point encore tombé en
-votre disgrâce: vous faites si lestement toilette neuve de sentiments
-qu’avec vous on est toujours dans l’anxiété de savoir si l’on est
-dessus ou dessous le pavois.
-
-Ce pauvre Patrick a fait promptement une rude cascade de votre
-tendresse à votre haine. Savez-vous que vous n’avez pas été longue à
-vous en désenamourer. Que peut donc vous avoir fait ce brave garçon?
-
-—Marquis, foi de Reine, il m’a manqué de respect.
-
-—Fi, le vilain!... Jusques où, madame?...
-
-—Jusques à la ceinture.
-
-—Ah! l’éhonté.... Vous avez fort bien fait, madame, de châtier ce
-libidineux: c’est une carie pour la Cour et la ville que ces gents
-contagieux. Il est temps, ou le monde va tomber en dissolution, de
-mettre un frein aux mœurs équivoques, et de les arrêter dans leur
-débordement. Avant peu, madame, si tout marche des mêmes erres, on
-n’osera plus, par n’importe quelle anse, toucher à une femme, croquer
-des pastilles, ouvrir un livre, s’asseoir dans un fauteuil; et, pour
-n’être pas violé, il faudra s’enfermer dans une cuirasse. Dernièrement
-dans un prône, voyez jusques où s’étend la perversité de notre âge de
-fer,...
-
-—Marquis, dites plutôt de vif-argent.
-
-—....un frère prêcheur crioit:—C’est par pur libertinage que les
-enfants d’aujourd’hui vont en nourrice.
-
-—Qu’y faire? Ce sont nos philosophes qui perdent tout.
-
-—Surtout nos philosophes économistes.
-
-—Il faut se donner de garde en échenillant un arbre d’en faire choir
-les fleurs: en secouant les préjugés, ils ont secoué la vertu.
-
-—Ils ont tout secoué, madame.
-
-Ma visite, noble Reine, je ne veux point biaiser, n’est pas tout à fait
-désintéressée: je vous ai aidée avec dévouement à venger les mœurs, je
-viens vous prier de daigner m’aider à les venger à mon tour.
-
-—Que voulez-vous?
-
-—Une lettre de cachet.
-
-—Pour qui?
-
-—Pour une femme.
-
-—Sans doute, l’amante de notre sauvage? Vous auroit-elle aussi manqué
-de respect, marquis?
-
-—Justement.
-
-—Jusques où, marquis?
-
-—Jusques où vous voudrez, madame.
-
-—Et vous voulez faire claquemurer cette bégueule, sot que vous êtes,
-maintenant qu’elle est libre? Qui vous gêne? Un homme ne peut-il pas
-toujours vaincre une femme? Du cœur, marquis, et vous en viendrez à
-honneur.
-
-—Merci, madame; qu’un plus habile marin débouque ce pertuis; pour moi
-j’en ai donné ma part aux chiens, j’y renonce.
-
-—Mais c’est donc une forteresse?
-
-—Oui, madame, et sans pont-levis. C’est une impénétrable forêt de
-préjugés et de vertus provinciales à égarer et à lasser la plus rude
-meute de chasse.
-
-—Ah! la belle fait ainsi l’inviolable.... Nous la formerons, marquis.
-
-Dites-moi, est-elle vraiment belle?
-
-—Très-belle, madame, pleine de grâce et d’esprit.
-
-Tenez, voici son portrait, qui a été trouvé à la caserne dans la
-chambre de Patrick.
-
-Elle a surtout cette hypocrisie angloise qui a tant d’attraits pour
-nous autres François blasés du dévergondage de nos femmes.
-
-—Si cette miniature ne ment pas, c’est tout de bon une charmante
-enfant. Marquis, je me charge de votre vengeance, et j’y ajoute la
-mienne: car je ne suis pas pour elle sans quelque rancune. Laissez-moi
-faire, et vous serez bien vengé.
-
-—Madame, je vous baise les mains, et me repose sur vous: vous êtes
-experte en cette matière: ma cause ne sauroit avoir meilleur défenseur;
-mais seroit-ce une indiscrétion de vous demander quel châtiment vous
-réservez à la coupable?
-
-—Oh! ceci, mon beau, est un secret.
-
-—Un secret, bellissime, entre vous et moi?
-
-—Que vous importe? vos mœurs seront vengées!
-
-—Ma présomption m’avoit poussé à me croire plus près de votre
-confiance; madame, ne vous complaisez pas à vous faire des demi-amis:
-les demi-amitiés, c’est ce qu’il y a de plus funeste au monde.
-
-—Tout doux, marquis, ne vous blessez pas; vous savez que nous vous
-aimons, on vous dira tout, vilain curieux!
-
-Mes ennemis, et ils sont nombreux, outrés de la faveur et de l’empire
-que, malgré la perte de son amour, j’ai conservés chez Pharaon, chaque
-jour font de nouveaux efforts et de nouvelles trames pour me perdre
-auprès de lui. Depuis un mois surtout ils se sont acharnés de plus
-belle, et ont imaginé, c’est la vingtième fois peut-être, pour le
-détacher de moi, de lui ménager des rapports avec une certaine jolie
-intrigante. J’en ai d’abord pris de l’alarme, mais aujourd’hui j’ai
-presque l’assurance qu’elle ne me supplantera pas: Pharaon m’en a mal
-parlé; il la trouve sans esprit; elle l’ennuie. Pour l’en dégoûter
-parfaitement, la moindre nouveauté suffiroit; mais nous sommes dans
-la disette; au Parc il n’y a que deux ou trois petites filles que l’on
-élève à la brochette, mais rien de mur à cueillir. Ne vous semble-t-il
-pas....
-
-—Oh! la délicieuse idée! Oh! la divine inspiration, madame!
-
-—Vous ne pensez pas que cette fille puisse être ou puisse devenir
-dangereuse pour moi? Ce n’est pas une personne habile, dissimulée,
-ambitieuse?
-
-—Soyez tranquille, madame, c’est une enfant ignorante de tout;
-d’ailleurs, pauvre, étrangère, abandonnée, que voulez-vous qu’elle
-fasse? Je redouterois plutôt son sot orgueil.
-
-—Que ceci ne vous inquiète point: c’est l’affaire de _La Madame_, elle
-la dressera. Allez, beau merveilleux, on en a dompté de plus rebelle.
-
-Madame Putiphar sonna, et fit alors appeler le valet de chambre Lebel,
-intendant secret des plaisirs honteux et royaux, et lui dit: Nous avons
-enfin trouvé chaussure à notre pied! Vous ferez dès aujourd’hui même
-prendre....
-
-Marquis, la demeure?
-
-—Hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil.
-
-—Une jeune personne, Irlandoise ou Angloise.... Son nom, marquis?
-
-—Elle se nomme Déborah de Cockermouth-Castle: mais, là, elle doit être
-appelée simplement lady Patrick Fitz-Whyte.
-
-—Vous entendez bien ceci, mon cher Lebel; allez, et ne laissez pas
-échapper cette proie: vous m’en répondez sur la vie.
-
-—Madame, nos ordres seront ponctuellement exécutés.
-
-—Eh bien, marquis, êtes-vous satisfait?
-
-—Madame, je suis aux Anges! et ne sais comment vous exprimer ma
-gratitude. Permettez que j’embrasse vos pieds!...
-
-—Non: donnez votre bouche discrète, que je la baise; et pour l’amour
-qui depuis si long-temps vous brûle, venez ce soir souper avec moi.
-
-—Oh! J’en mourrai, madame!...
-
-—Non, marquis, vous n’en mourrez pas.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXIV.
-
-
-AYANT définitivement arrêté son projet de se retirer à Genève,
-Déborah se rendit à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, son église de
-prédilection, pour prier Dieu de bénir son dessein ou de lui en
-inspirer un autre si celui-là ne lui pouvoit être agréable.
-
-A l’entrée du chœur, agenouillée, prosternée jusques à terre, le front
-appuyé sur ses doigts entrelacés, elle pleuroit, et le pavé devant elle
-étoit mouillé de ses larmes.
-
-Quatre hommes à mine sinistre rôdoient à l’entour, et de temps à autre
-chuchotoient entre eux. Celui qui sembloit le capitaine promenoit sans
-cesse ses regards de lady Déborah à une miniature qu’il tenoit à la
-main, comme s’il eût été occupé à faire une confrontation.
-
-Une querelle s’étant élevée entre eux, le bruit de leur voix arracha
-Déborah à son abstraction; elle se releva, jeta les yeux de leur côté
-et les détourna aussitôt avec un mouvement de surprise et d’effroi.
-
-A peine s’étoit-elle prosternée de nouveau contre les dalles, afin de
-cacher son trouble, qu’un des hommes s’approcha doucement et lui jeta
-dessus un vaste manteau. Ils la roulèrent dedans, l’enveloppèrent comme
-on fait d’un cadavre, et l’emportèrent sur leurs bras malgré ses cris
-et ses sanglots étouffés.
-
-Au portail, ils la jetèrent dans un carrosse qui les attendoit, et les
-chevaux partirent au galop.
-
-Ensevelie ainsi, Déborah seroit morte; ils la désenveloppèrent
-aussitôt, et lui mirent seulement un bandeau sur les yeux.
-
-Quand ses esprits lui furent revenus, elle demanda en quels lieux on
-la conduisoit; les hommes ne lui répondirent point, et durant toute la
-route ils ne proférèrent pas une parole.
-
-Après avoir fait mille détours et mille circuits, sur la fin du jour
-le carrosse s’arrêta; une porte et la portière s’ouvrirent; on invita
-Déborah à descendre, en la guidant par la main, mais elle s’y refusa
-en disant: Je ne bougerai pas que je ne sache où vous m’entraînez.—On
-l’emporta de force jusque dans un vestibule; là, entendant un lourd
-guichet se refermer derrière elle, épouvantée, elle poussa un cri
-déchirant, et tomba défaillante sur les genoux.
-
-—Au nom de Dieu, répétoit-elle, joignant ses deux belles mains, ayez
-pitié de moi, ne me tuez pas sans m’entendre! car je sais bien que je
-suis destinée à la mort, car je sais bien qu’elle est suspendue sur ma
-tête; j’ai senti le vent de la hache. De grâce, ayez pitié de moi! Ce
-n’est pas que je redoute le trépas, ce n’est pas que je tienne à la vie
-maintenant qu’on m’a tué mon époux! Ce n’est pas que je sois lâche;
-non! non! j’ai assez de courage pour mourir! ce n’est pas pour moi que
-j’implore pitié, c’est pour l’enfant que je porte en mes entrailles,
-car je suis mère!... ayez pitié de lui!...
-
-Tout resta muet autour d’elle, et sa voix seule, grossie par l’écho,
-gronda long-temps dans l’escalier sonore.
-
-—Suis-je au désert que rien ne répond à mes larmes, ou parlé-je à
-des tigres!... On ne vous a point commandé un double meurtre; grâce
-pour mon enfant! Vous n’avez pas à craindre que votre proie échappe;
-jetez-moi dans un cachot jusques à l’heure de ma délivrance, et sitôt
-que mon fruit sera sorti de mon sein, vous y plongerez vos couteaux!
-
-Comme elle achevoit les derniers mots, un bras entoura ses épaules, une
-bouche se posa sur la sienne et couvrit ses joues de baisers. Déborah
-poussa un cri, et ce long râlement guttural expression violente du
-dégoût. Alors une voix de femme lui dit:—Ne craignez rien, madame, on
-n’en veut point à vos jours, on ne vous conduit point au supplice;
-vous n’êtes entourée ici que de gents qui vous aiment. Relevez-vous et
-calmez-vous, ma bonne amie. Allons, valets, conduisez mylady en son
-appartement.
-
-Après avoir monté l’escalier et entendu crier plusieurs serrures,
-tout-à-coup son bandeau fut enlevé, et elle se trouva au milieu d’une
-chambre, face à face avec deux vieux domestiques en livrée verte, si
-laids et si difformes qu’elle recula épouvantée et fut se jeter le
-visage sur un sopha.
-
-—Mademoiselle, nous vous appartenons, nous avons l’honneur d’être
-choisis pour votre service, lui dirent alors ces deux magots en lui
-faisant la révérence, nous vous sommes dévoués à toute heure. Lorsque
-vous aurez besoin de nous, vous n’aurez qu’à sonner. Désirez-vous
-quelque chose en ce moment?
-
-—Oui. Je vous somme de me dire en quel repaire je suis, et quels
-animaux vous êtes?
-
-—Appaisez-vous, mademoiselle, vous n’êtes point ici en péril. Nous
-sommes d’honnêtes serviteurs.
-
-Dans une heure nous vous apporterons à souper.
-
-—C’est inutile, messieurs; à d’autres votre poison!
-
-Au bout d’une heure, en effet, les mêmes valets servirent à Déborah
-un excellent souper; malgré leur instance, elle ne voulut pas s’en
-approcher, et quoiqu’elle fût mourante de soif elle n’accepta pas même
-un verre d’eau. Le couvert enlevé, une duègne vint l’inviter à se
-coucher; et l’ayant aidée à se déshabiller et à se mettre au lit, elle
-lui souhaita une bonne nuit, et emporta la bougie.
-
-La fatigue et le chagrin l’assoupirent bientôt; mais dans le milieu
-de la nuit elle s’éveilla au dénouement d’un rêve pénible, et dans la
-solitude tout l’affreux de sa position se peignit à ses yeux et la
-replongea dans la plus vive inquiétude. Elle se creusoit la tête pour
-découvrir en quel lieu, en quelles mains, et au pouvoir de qui elle
-pouvoit être. Le luxe des meubles, les valets, les soins, l’égard avec
-lequel on sembloit la traiter, ne lui permettant pas de se croire
-en une prison, et en outre un air pur de campagne, et une odeur de
-vacherie, qui plusieurs fois l’avoient frappée dans le carrosse durant
-le trajet, lui ayant donné la presque certitude qu’elle étoit éloignée
-de Paris, elle s’étoit mis en l’esprit qu’elle avoit été enlevée par
-les ordres de M. de Villepastour, et transportée dans une de ses
-maisons de plaisance.
-
-D’heure en heure, elle s’attendoit à le voir paroître, et se préparoit
-à la plus opiniâtre résistance. Résolue à subir la mort plutôt que
-le moindre outrage, elle étoit désolée de se trouver sans armes, et
-poursuivie du regret de n’avoir point dérobé un couteau sur la table du
-souper.
-
-Pour éviter toute surprise, et se tenir mieux sur ses gardes, elle
-se leva, ouvrit la fenêtre, qui donnoit sur un jardin, passa toute
-la nuit à faire le guet contre la porte de sa chambre et à écouter
-attentivement sonner les heures pour voir si elle ne reconnoîtroit
-point le timbre de quelque horloge. Personne ne vint: et dans la
-profondeur du silence, elle n’entendit au sommet des tours que des voix
-étrangères mesurer le passé, qu’elle maudissoit, et annoncer l’avenir
-qui l’emplissoit de terreur.
-
-Le matin, quand les duègnes entrèrent dans sa chambre, elle la
-trouvèrent endormie sur le sopha, où, sans doute, le sommeil l’avoit
-surprise; elles lui mirent au pieds de jolies pantoufles brodées, en la
-priant de vouloir bien descendre avec elles, ce qu’elle ne fit pas sans
-hésitation.
-
-Après avoir passé par un bel escalier et des corridors ornés de
-sculptures et de fleurs, elle se trouva dans une petite salle de bain
-revêtue de stuc et de marbre d’Alep.
-
-Une baignoire de marbre pareil fut aussitôt emplie d’une eau tiède et
-parfumée, et les duègnes l’y plongèrent.
-
-Peu d’instants après, en riche négligé du matin, entra une dame, sur le
-retour de l’âge, dont la figure étoit commune mais les manières fort
-distinguées. A un signe qu’elle fit les deux servantes se retirèrent,
-et alors elle vint s’asseoir tout à coté du bain.
-
-Dès les premières paroles qu’elle prononça Déborah reconnut sa
-voix pour être celle de la femme qui la veille lui avait parlé en
-l’embrassant.
-
-D’abord elle s’informa d’un air affable de l’état de sa chère santé, et
-comment elle avoit passé la nuit, puis elle l’engagea à se défaire de
-toutes ses craintes.
-
-—Vous êtes ici en sûreté, ma charmante comtesse, vous n’avez pas à
-redouter la plus légère égratignure, lui disoit-elle d’une bouche
-mielleuse, je suis la surintendante de cette maison, et je vous le jure
-sur l’honneur; bien loin de là, vous ne trouverez ici que des gents
-empressés à vous plaire et à satisfaire vos caprices et vos désirs.
-
-Avez-vous quelque soupçon de la ville que vous habitez et du lieu où
-vous êtes?
-
-—Non, madame.
-
-—Êtes-vous allée quelquefois à Fontainebleau ou à Versailles?
-
-—A Versailles, seulement, madame.
-
-—Avez-vous été présentée à la Cour? Connoissez-vous le Roi? l’avez-vous
-vu?
-
-—Jamais, madame.
-
-—Puisque vous vous prétendez enceinte, vous avez sans doute un amant?
-
-—Avant-hier on me l’a tué!
-
-—Pauvre enfant!... allons, courage, nous ferons tout pour vous consoler.
-
-—Permettez-moi de récuser à l’avance toutes consolations, je les
-considérerois comme autant d’outrages.
-
-J’ai répondu avec franchise et complaisance à vos questions, madame;
-j’espère que vous voudrez bien me traiter avec un pareil égard, et que
-vous daignerez répondre à celle que je vais vous adresser. Suis-je
-accusée ou coupable de quelque crime?
-
-—Non pas, que je sache, mylady.
-
-—Alors de quel droit, contre toute justice, s’est-on emparé de moi et
-m’a-t-on entraînée et emprisonnée dans cette demeure?
-
-—Pour vous sauver de l’abandon où vous étiez, isolée et étrangère; et
-du besoin où vous auriez pu tomber, et où il n’est pas séant de laisser
-tomber une fille de noble et haute famille.
-
-—L’intérêt qu’on me porte est trop violent, madame; c’est un zèle
-indiscret et insultant que je blâme et repousse. Mais pourrois-je au
-moins savoir qui professe une si exorbitante bienveillance pour moi? Au
-nom de qui m’a-t-on conduite en ce refuge? quel est ce refuge et quel
-sort m’y attend?
-
-—Vous le voyez, j’en suis désolée, mylady, mais je ne puis encore vous
-satisfaire sur touts ces points. Dans quelques jours vous saurez tout.
-
-—Ce mystère ne sauroit être que ridicule ou criminel, et je vous fais
-l’honneur de vous estimer trop grave pour prendre part à une stupide
-mascarade, ou trop honnête pour vous prêter à un infâme complot.
-Suis-je ici, répondez-moi, en une prison d’État?
-
-—Ce séjour, mylady, a-t-il l’air d’un donjon? et moi, ai-je l’air d’un
-geôlier?
-
-—Serois-je dans un couvent?
-
-—Peut-être.
-
-—Je vous en prie, madame, ne me laissez pas dans cette mortelle
-inquiétude. C’est un tourment affreux. C’est une angoisse que je ne
-pourrois supporter long-temps. Vous prétendez n’avoir rien à cœur que
-mon bien-être et ma joie: je ne vous demande qu’un peu de pitié. Votre
-silence confirme mes soupçons: allez, je sais tout; faites du secret
-tant que bon vous semblera!—Je suis ici au pouvoir de votre sieur le
-marquis de Villepastour.
-
-—Non, mylady, il n’est rien de cela.
-
-Ici, _La Madame_, feignant l’indécision, se tut et parut se recueillir
-quelques instants. C’étoit une fine bohême. Depuis long-temps elle
-brûloit d’impatience de faire un de ces mensonges ordinaires dont
-elle usoit avec ses _élèves_; mais elle tardoit, et se faisoit prier
-et supplier afin de lui donner un air plus grand de vérité et de
-confidence. Enfin, elle reprit:—Écoutez, ma chère amie, j’éprouve pour
-vous un sentiment de tendresse que dès l’abord vous m’avez inspiré;
-vous me semblez bonne, je veux l’être avec vous. Mais promettez-moi
-une entière discrétion; car, en révélant ce qu’il seroit de mon devoir
-de vous taire encore long-temps, je cours le plus grand danger. Pour
-vous complaire je vais commettre une grosse faute, ma noble amie,
-mais je vous aime trop pour vous faire un refus. Un riche seigneur
-françois, le comte de Gonesse, vous ayant vue plusieurs fois je ne
-sais où, et ayant conçu pour vous l’amour le plus ardent et le plus
-généreux, afin de vous soustraire à la méchanceté de vos ennemis, et
-de vous mettre hors des périls qui vous environnoient, vous a fait
-amener ici mystérieusement; vous êtes aux Trois-Moulins, aux portes
-de Melun, dans une de ses retraites d’été dont j’ai la garde et
-l’intendance. Il seroit impossible de vous découvrir en ce lieu aussi
-secret qu’inviolable. Vous pourrez maintenant dans cette paix profonde
-goûter une vie délicieuse, et abandonner votre âme à toute la volupté
-du regret et de la mélancolie.
-
-—Madame, vous me permettrez de ne point croire à cette fable.
-
-—Mylady, je vous proteste devant Dieu et sur les cendres de mon père
-que cela est la vérité pure.
-
-—Refuser de me rendre à un pareil serment ce seroit vous accuser d’une
-perfidie et d’une scélératesse dont la pensée seule m’épouvante: je
-préfère, madame, ajouter foi à votre histoire. Mais quelles vues
-a-t-il sur moi, ce comte de Gonesse? Que me veut-il?
-
-—C’est un homme sensible et magnifique, il n’a d’autres désirs que de
-vous couvrir de sa protection.
-
-—Les hommes pleins d’un pareil désintéressement ne sont pas abondants
-aujourd’hui. J’ai l’orgueil de me croire capable d’apprécier à son prix
-tant de vertu et de lui vouer toute l’admiration et la reconnoissance
-qu’elle mérite. Mais me donner sa protection n’est pas un but: quels
-sont ses projets?
-
-—Son ambition est de vous faire partager son amour.
-
-—Je ne le partagerai jamais! mon âme est descendue dans la tombe de mon
-époux.
-
-—Et par la suite, lorsqu’il en sera digne à vos yeux, il vous offrira
-sa fortune et sa main.
-
-—Que je repousserai. J’ai fait des vœux que je ne parjurerai point.
-J’ai mon époux à venger, et je me dois à l’enfant que je porte.
-
-—Quelle que soit l’excellence de vos sentiments austères, vienne le
-temps et ils seront modifiés. On ne peut demeurer toujours en un triste
-et déraisonnable veuvage.
-
-Allons, ma belle, si vous ne voulez vous affoiblir, il est temps de
-sortir du bain.
-
-Reposez-vous sur ma bienveillance. Ma bonté et ma prévenance pour vous
-seront sans borne. Mon cœur et ma main vous sont ouverts. Soyez en
-paix, il ne vous arrivera rien de fâcheux tant que vous serez auprès
-de moi. Je vous aime tant! vous êtes si jolie! Laissez que je dérobe
-un baiser sur votre front candide. Que votre col est gracieux! vit-on
-jamais épaules plus blanches?
-
-_La Madame_ pour capter son amitié s’efforçoit ainsi de paroître
-affable. Elle la traitoit avec touts les soins possibles et touts les
-égards imaginables pour se ménager ses faveurs dans la suite, et la
-mettre dans la nécessité de faire sa louange auprès de son maître.
-
-Alors elle l’aida à sortir de l’eau, et quand elle fut levée elle
-voulut lui faire tomber le linge qui l’enveloppoit, mais Déborah le
-retint de ses deux mains.
-
-—Allons, ma fille, rejetez ce linge humide, pour que je vous essuie.
-Auriez-vous peur de paroître nue devant moi, devant votre mère? Que
-vous êtes enfant!
-
-Déborah devint pourpre et baissa les paupières.
-
-—Fi donc! rougir! la pudeur est faite pour les laides, mais non pour
-vous. Soyez glorieuse de tant de beautés. Ne craignez pas de faire
-connoître touts vos avantages. Quel dommage d’ensevelir tout cela dans
-un fourreau de toile! quel dommage de cloîtrer dans un corset ce beau
-sein, qui glisse sous ma main et lui résiste comme un marbre poli! Je
-ne puis m’empêcher d’y porter mes lèvres! Pardonnez-moi ces baisers,
-c’est l’admiration qui me les arrache.
-
-—Je vous en prie, madame, laissez-moi me vêtir; et calmez, s’il vous
-plaît, cet excès d’admiration. Vos regards s’arrêtent sur moi avec trop
-de complaisance. Vous me couvrez de honte.
-
-—Mylady, vous êtes faite d’une façon divine, vous êtes faite comme
-un vase précieux: votre taille est semblable à son col évasé, et vos
-hanches à son renflement. Vos hanches sont si amples, que c’est tout au
-plus si je puis les entourer de mes bras....
-
-—Laissez-moi, madame! vous vous oubliez, arrêtez! vous dépassez toutes
-bornes!...
-
-Déborah, la main appuyée sur le front, repoussoit la tête de _La
-Madame_, qui s’étoit agenouillée devant elle, et l’étreignoit comme si
-elle eût imploré une grâce.
-
-—Ne vous fâchez point, ma bonne amie, je n’ai pas le moindre désir de
-vous blesser. Le hasard seul a égaré ma bouche. Je vous en demande
-pardon. Je sais trop le respect qu’on doit aux jeunes filles, pour
-jamais chercher à en abuser. Mais ne défendez pas au moins quelques
-privautés sans conséquences à votre surintendante prête à se consacrer
-entièrement à vous; mais ne lui défendez pas au moins les regrets.
-Hélas! que ne suis-je ce que je voudrois être, un beau jeune homme aimé
-de vous. Heureux comte de Gonesse! que de charmes délicieux vous sont
-réservés! quel choix plus délicat eussiez-vous pu faire? Oh! je suis
-jalouse de ce choix!...
-
-A quoi bon ce vœu stérile d’être un beau jeune homme? les jeunes hommes
-qui n’ont pas en leur pouvoir touts les amours, toutes les voluptés.
-Mon souhait devoit être de vous plaire. Je vous en avertis, je tiens à
-votre affection, et je ferai tout pour la gagner.
-
-—Je n’ai jamais refusé mon affection à quiconque m’en a semblé digne,
-et j’ose espérer, madame, que vous y aurez beaucoup de droits.
-
-—Si vous voulez, mylady, de votre gardienne que je suis vous ferez
-votre esclave. Au revoir, ma belle, j’irai vous rendre visite
-incessamment, peut-être ce soir. Appelez vos suivantes, qu’elles vous
-reconduisent chez vous, où votre déjeuner doit être servi. Vous aurez
-aujourd’hui la compagnie de mes deux sous-maîtresses.
-
-Déborah trouva effectivement dans sa chambre une table de trois
-couverts abondamment pourvue de viandes froides, de hors-d’œuvre et de
-bouteilles. En attendant ses deux convives elle s’accouda pensive à
-la fenêtre. Réfléchissant à ce qui venoit de lui être révélé, elle se
-demandoit si elle devoit croire à ce comte de Gonesse; ce que pouvoit
-être cet homme; si réellement, dans son abandon, le ciel lui avoit
-envoyé un protecteur puissant, et, si ce n’étoit par générosité, quel
-sentiment avoit pu pousser cet inconnu à la faire enlever; quel sort
-lui étoit préparé, et quel salaire lui seroit demandé en retour de ce
-dévouement.
-
-La conduite de _La Madame_ au sortir du bain lui repassoit aussi dans
-l’esprit. Ses caresses, ses compliments outrés, ses attouchements,
-ses regards enflammés, ses baisers indiscrets, son trouble, ses
-spasmes, ses galanteries, tout cela lui sembloit bien étrange. Dans son
-souvenir, elle ne pouvoit le comparer qu’aux caresses amoureuses de
-Patrick, et pour elle ce n’en devenoit que plus inexplicable; la noble
-enfant étoit ignorante de toute dépravation.
-
-Rarement celui qui plante et qui sème a les prémices de la récolte. Les
-fruits et les graines qui se vendent en nos marchés ne sont que les
-restes des insectes, des bêtes fauves et des oiseaux. C’est ainsi que
-Pharaon, en se fondant, à grands frais, un _harem_, n’avoit fait autre
-chose que d’en élever un à _La Madame_, qui prélevoit une grosse dixme
-anticipée sur ses odaliques. Il n’arrivoit à sa couche royale que le
-dessert de la servante.
-
-Après un moment de rêveries, il vint dans l’esprit de Déborah la
-fantaisie soudaine d’examiner son appartement, qu’elle n’avoit point
-encore visité. Les murailles étoient couvertes de gravures encadrées et
-de peintures; elle s’en approcha, et recula d’étonnement et de dégoût;
-ce n’étoient que des nudités, des débauches, des scènes lascives, dont
-une lui donna l’intelligence des manières de _La Madame_ à son égard,
-et de ses paroles ténébreuses.
-
-Ces ordures ne lui permirent plus de croire à la vertueuse générosité
-du comte de Gonesse. Elle comprit qu’elle étoit tombée entre des mains
-infâmes, et peut-être même en un lieu de prostitution. A cette idée,
-son âme se révolta; son énergie naturelle lui revint, elle résolut de
-tout braver, d’opposer à tout une volonté opiniâtre et indomptable, et
-de lasser tellement par son humeur farouche qu’on fût dans la nécessité
-de lui rendre son indépendance.
-
-Pleine de colère et de désespoir, elle courut à la porte d’entrée,
-la ferma au double tour et au verrouil, puis décrocha un à un les
-tableaux et les précipita par les fenêtres. Leur chute et le bruit des
-glaces qui se brisoient firent un vacarme effroyable. Sur la cheminée
-et sur les meubles étoient des statuettes et des groupes de biscuit de
-porcelaine représentant aussi des obscénités, elle les brisa avec non
-moins de fracas. Dans un des coins du logement se trouvoit une armoire
-vitrée emplie de livres licencieux; lorsqu’elle en eut parcouru les
-intitulés, elle les envoya touts rejoindre les tableaux en débris sur
-le pavé de la cour.
-
-A ce vacarme extraordinaire, les domestiques et _La Madame_ accoururent
-à la porte de l’appartement de Déborah, et heurtèrent à coups
-redoublés.—Ouvrez, mylady, dit _La Madame_; que vous est-il donc
-arrivé, ma belle enfant? qu’avez-vous? ouvrez-moi donc, à moi, s’il
-vous plaît!
-
-—Je n’ouvrirai point! répondit-elle.
-
-—De grâce, dites-moi, que voulez-vous? on vous obéira. Si quelque chose
-vous déplaît en votre logement, on vous le changera. A-t-on manqué aux
-égards qui vous sont dus? Je vous en supplie, ne jetez plus rien par
-les croisées. Appaisez-vous. Mais répondez-moi donc, mylady! ouvrez-moi!
-
-—Oui, je vous répondrai que vous êtes une femme abominable, et que vous
-faites un métier aussi abominable que vous! Vous êtes mal venue avec
-moi, vous n’aurez pas toutes vos aises. Je vous foule aux pieds vous
-et vos piéges! Vous avez beau entourer ma jeunesse d’images obscènes,
-vous ne la corromprez pas! Vous m’avez menti, je ne suis point chez le
-comte de Gonesse, un honnête homme, je suis chez un gueux! Je suis dans
-une de ces maisons qui n’ont point de nom pour une bouche pudique, et
-vous me destinez sans doute au trafic de mon corps et aux plaisirs des
-passants.
-
-—Au nom des saints Anges, mylady, je vous l’affirme, croyez-moi, toutes
-vos appréhensions sont fausses et injustes. Vous êtes impitoyable pour
-moi; je suis une femme d’honneur au service d’un homme d’honneur, qui
-vous a donné asyle en son domaine: voilà la vérité devant Dieu! Qui a
-pu vous mettre au cœur si grande colère et si affreux soupçons? Est-ce
-l’indécence de ces tableaux que vous avez brisés? Ils appartenoient
-à la personne qui occupoit dernièrement votre chambre. J’avois tant
-recommandé à vos valets de les ôter, mais les maudits exécutent si mal
-mes ordres! je vous en fais mes humbles excuses. Pourquoi, mylady, ne
-voulez-vous pas ouvrir, à moi, si bonne pour vous? Oh! vous feriez
-perdre patience! Ouvrez donc, vous dis-je!...
-
-—Madame, je n’en ferai rien.
-
-—On ouvrira de force.
-
-—Peut-être.
-
-Voyant qu’il n’y avoit rien à obtenir d’un esprit si irrité et si
-ferme, _La Madame_ se retira.
-
-Le bain et la colère avoient épuisé les dernières forces de Déborah,
-qui depuis la veille dans l’après-midi n’avoit pris aucune nourriture:
-elle se mit à table. Malgré son grand appétit, elle mangea avec
-beaucoup de réserve, pour ne point trop attaquer le peu de provisions
-qu’elle se trouvoit avoir, et d’où devoit dépendre la durée du siège
-qu’elle se préparoit à soutenir. Plusieurs fois, dans la journée,
-_La Madame_ revint heurter à la porte et renouveler ses instances.
-Déborah ne répondit point. Le lendemain matin trois coups frappés
-très-violemment la réveillèrent en sursaut.—Qui est là? demanda-t-elle.
-Cette fois une grosse voix d’homme cria: De par le Roi et la Justice,
-ouvrez! Déborah répliqua de son lit: Le Roi et la Justice sont-ils
-tout-puissants?
-
-—Oui, certes! répondit _M. de Cervière_, car c’étoit lui.
-
-—Eh bien, alors qu’ils ouvrent, et qu’ils entrent.
-
-—Mylady, soyez plus raisonnable, ne me contraignez pas à agir avec
-rigueur.
-
-—Qui êtes-vous pour avoir de la rigueur à votre service?
-
-—Je suis le gouverneur de ce château.
-
-—Le gouverneur de ce château ne sera jamais le mien.
-
-—Trève de plaisanterie, mylady.
-
-—Alors trève de vous, monsieur.
-
-—Mais, dites-moi, dans quel but vous enfermer ainsi?
-
-—Vous auriez pu, monsieur le gouverneur, vous dispenser d’une question
-aussi sotte.
-
-—Que gagnerez-vous à cette résistance? vous serez tôt ou tard dans la
-nécessité de baisser le pont. Vous êtes une folle, de vouloir sans
-munitions soutenir un siège: et un siège contre qui? contre des gents
-qui vous chérissent. Cédez enfin, je vous en prie, il ne vous sera fait
-aucun reproche, aucune punition, je vous le jure sur l’honneur: vous
-pouvez croire un vieux soldat.
-
-—Jeune ou vieux, soldat ou citadin, je vous crois, monsieur, mais
-veuillez croire aussi que je ne me rendrai point à vos harangues. Je
-vous le déclare, je suis inébranlablement résolue à ne sortir d’ici
-que pour sortir de ce repaire, et je n’ouvrirai qu’à M. Goudouly, le
-maître de l’hôtel Saint-Papoul, que j’habitois. Allez rue de Verneuil,
-chercher M. Goudouly, ou laissez-moi en repos.
-
-—Corps-Dieu! voilà comme vous répondez aux ménagements qu’on apporte
-avec vous! cria alors M. de Cervière avec un accent de colère brutale!
-Vous voulez qu’on vous maltraite, on vous maltraitera! Croyez-vous donc
-qu’il soit si difficile de pénétrer jusques à vous et d’effondrer votre
-porte? Nous allons voir....
-
-Il se tut, et Déborah l’entendit s’éloigner dans le corridor et
-descendre l’escalier; un moment après des pas lourds et réglés
-ébranlèrent le plancher et s’arrêtèrent contre la porte: là, plusieurs
-mousquets résonnèrent en tombant sur le carreau.
-
-—Encore une fois, mylady, au nom du Roi et de la Loi, ouvrez!
-
-—Encore une fois, monsieur, au nom du Roi et de la Loi je n’ouvre pas,
-le Roi ne peut vouloir l’infamie de ses sujets, et la Loi ne peut
-prêter appui à l’injustice.
-
-—Soldats! faites votre devoir....
-
-A ce commandement, on donna de violents coups de crosse qui agitèrent à
-peine la porte massive, et soutenue par des meubles que Déborah avoit
-amoncelés contre.
-
-—Monsieur le gouverneur, écoutez-moi, dit-elle, se voyant ainsi poussée
-à bout; je me ris de vous, je vous brave et je braverai la mort. Si
-c’est pour vous emparer de moi que vous prenez toutes ces peines, il
-est inutile, vous ne me toucherez point; quand vous aurez renversé
-la porte et les barricades qui me défendent, et que je n’aurai plus
-d’autre refuge, j’implorerai Dieu, et je me précipiterai par la fenêtre
-la tête la première sur le pavé.
-
-On frappa encore quelques coups, mais avec moins de force et
-d’acharnement. La voix de _La Madame_ se fit entendre au milieu de
-cette rumeur; le bruit cessa; elle disoit à M. de Cervière:—«C’est une
-enfant capable de tout; je vous en prie, ne l’exaspérez point. S’il
-arrivoit malheur, c’est à moi qu’on s’en prendroit; ne faisons plus
-rien sans ordre supérieur.»
-
-Après quelques chuchotements les assiégeants se retirèrent, et le
-corridor redevint silencieux.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXV.
-
-
-IL y avoit déjà trois jours que Déborah se tenoit insurgée dans sa
-forteresse, lorsqu’en rôdant par sa chambre elle apperçut tracés
-au crayon sur la boiserie, ces mots italiens: CERCA QUI, TROVERAI.
-Le ton mystérieux de ces paroles la frappa; il lui sembla qu’elles
-n’avoient pu être écrites là sans une intention formelle, et qu’elles
-devoient contenir un sens secret. Minutieusement elle examina touts les
-lambris de la chambre, pour voir si elle ne trouveroit point quelque
-autre phrase explicative de la première; mais n’ayant rien rencontré,
-elle revint à sa sentence «CERCA QUI, TROVERAI.» Cherche ici et tu
-trouveras.—Est-ce simplement une maxime évangélique? Est-ce une pensée
-figurative ou positive? CERCA, cherche. L’ordre n’est pas ambigu. QUI,
-ici. Est-ce en ce logement? en cette maison? en ce bas-monde? ou dans
-cet endroit même? TROVERAI, tu trouveras. Tu trouveras quoi? c’est
-là le gros du mystère; c’est là la récompense de l’esprit heureux ou
-subtil qui pénétrera la proposition. Cherchons donc....
-
-Alors elle promena ses regards sur touts les alentours, en frappant
-sur la boiserie pour s’assurer s’il n’y avoit point quelque endroit
-creux qui résonneroit sous le choc. Tout-à-coup elle apperçut, juste
-au-dessous de l’inscription, un panneau de la frise disjoint près
-du parquet. Elle introduisit ses doigts dans la fissure; le panneau
-flexible s’entr’ouvrit; sa main passa tout entière et heurta quelque
-chose qu’elle saisit en tremblant et tira dehors. C’étoit simplement
-un petit livre italien, les rimes de Petrarca; elle en secoua la
-poussière, et le parcourut sans rien trouver parmi les feuillets.
-Quoique cette découverte lui fît plaisir, et vînt fort à point pour
-la distraire dans cette solitude et lui parler une langue dont elle
-raffoloit, elle ne put croire que ce fût là le mot entier de l’énigme,
-et de nouveau glissa la main derrière la boiserie, mais cette fois
-sans y rien rencontrer. Elle reprit son Pétrarque, et alla s’asseoir
-sur le sopha pour relire ses sonnets favoris. En l’ouvrant ses regards
-tombèrent sur la garde blanche qui précédoit le frontispice: elle étoit
-chargée d’une petite écriture serrée et ronde semblable à l’inscription
-du lambris. A grande peine voici ce que peu à peu elle déchiffra:
-
-«Qui que tu sois, toi qui as compris le secret de mes paroles, je
-t’aime et je te demande ton amitié. Je souhaite que ce livre puisse
-te donner tout le plaisir que j’y ai puisé, et te faire oublier
-quelquefois le chagrin qui te ronge peut-être. Sans doute tu es ici
-captive comme je le fus quatre années. Demain je pars, demain je serai
-libre! Sans doute tu ignores quel sort t’est réservé, et l’inquiétude
-ne te laisse aucun repos. Va, sois tranquille; jouis en paix, ta
-destinée est belle, bien belle! Un valet indiscret m’a tout révélé et
-m’a faite bien heureuse; je veux à mon tour te faire le même bonheur:
-Tu as dû, comme moi, avoir été enlevée à ta famille; et l’on a dû te
-dire, comme à moi, que c’est un riche seigneur épris de bel amour qui
-te retient cachée dans un de ses manoirs, jusques à ce qu’il puisse
-t’épouser? Rien de tout cela n’est vrai: Tu es ici à Versailles, dans
-la maison du Parc-aux-Cerfs; le seigneur que tu as déjà reçu, ou que tu
-dois recevoir dans ta couche, est Pharaon, Pharaon lui-même! Comprends
-toute ta félicité. Moi, je suis enceinte de lui, enceinte d’une
-Majesté, quel bonheur! Pauvre Maria, qu’as-tu fait pour mériter tant
-de gloire? Le ciel m’a exaucée, j’ai tant prié pour avoir ce bâtard!
-Que le ciel t’en accorde un aussi, je te le souhaite de toute l’ardeur
-de mon âme! Fais semblant d’ignorer ce que je viens de te dévoiler:
-si l’on venoit à te soupçonner si savante tu serois perdue, ton sort
-brillant seroit détruit sans ressource. Cache bien ce livre et déchire
-ce feuillet.
-
-»Ne m’oublie pas dans tes prières, n’oublie pas _Maria-degli-Angeli_,
-c’est le nom qu’on me donnoit à Ferrare; je ne t’oublierai pas non
-plus, ma belle inconnue, car tu dois être belle comme moi, puisque
-comme moi tu as été choisie. Que ne puis-je te donner des baisers!»
-
-Étonnée, épouvantée de ce qu’elle venoit d’apprendre, Déborah versa
-beaucoup de larmes et demeura long-temps dans un triste abattement.
-Après de trop sombres réflexions, tout-à-coup, comme après un orage,
-le ciel de ses pensées s’éclaircit, et elle s’estima moins infortunée,
-après tout, que d’être au pouvoir du marquis de Villepastour. A la fin
-même il lui sembla que c’étoit une circonstance favorable et qui devoit
-la sauver, et elle prit la résolution soudaine de changer totalement
-de conduite, de faire l’enfant soumise, bonne, aimable, honorée, pour
-hâter autant que possible le jour de la venue de Pharaon.
-
-Ayant arraché et déchiré en menus morceaux le feuillet du Pétrarque,
-qu’elle cacha prudemment dans la cheminée, elle se mit à genoux et
-remercia Dieu de ne l’avoir point abandonnée dans son affliction, de
-lui avoir fait connoître les embûches dressées sous ses pas, et le
-supplia de bénir la folle Maria-degli-Angeli, instrument généreux de
-ses volontés.
-
-Puis elle se releva et sonna pour appeler les domestiques.—Une duègne
-accourut japper à la porte.—Déborah lui ordonna d’aller prier la
-surintendante de vouloir bien se rendre auprès d’elle.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXVI.
-
-
-MARIA-DEGLI-ANGELI disoit vrai: l’infortunée Déborah étoit en lieu
-royal et impur.
-
-Pour garder ainsi qu’en Orient les femmes du _harem_, là, pour
-garder les _élèves_, c’est le nom qu’on donnoit aux captives du
-Parc-aux-Cerfs, on avoit, en place d’eunuques-à-fleur-de-ventre, une
-certaine quantité de vieux monstres, de vieux phœnomènes démesurément
-laids.
-
-Les _halvagis_ employés à servir les filles de qualité, étoient vêtus
-de vert comme des cigales. Les _baltagis_ ne portoient simplement que
-des livrées grises. Pharaon lui-même avoit réglé ceci, et tout ce qui
-concernoit l’étiquette, suivie en cette maison plus strictement qu’à la
-Cour.
-
-En outre de ces affreux _agiam-oglans_, il y avoit le _kislar-aga_
-ou kutzlir-agasi,—le gardien des vierges—nommé dérisoirement _M.
-de Cervière_, et marchant presque de pair avec le capou-agasi,
-capiaga. C’étoit un ancien major d’armée, un croque-mitaine, chargé
-du gouvernement de la place et de la surveillance supérieure des
-_bostangis_, des _capigis_, des _atagis_, des _halvagis_, des
-_baltagis_. Son devoir étoit d’appaiser les séditions des sultanes,
-de repousser les tentatives extérieures, de s’emparer des _sélams_, et
-de chasser et de punir les audacieux qui oseroient pénétrer jusqu’aux
-odaliques. En cas de besoin, il pouvoit requérir assistance d’un poste
-de _spahis_ placé dans le voisinage, et qui avoit la consigne d’obéir à
-son premier commandement.
-
-Pour régler les dépenses, maintenir le bon ordre, veiller à ce que les
-odaliques n’employassent pas leur loisir d’une manière inconvenable,
-et surtout ne se fréquentassent pas entre elles, il y avoit un
-_Kutzlir-agasi_ femelle, nommée, je crois, madame Dumant, mais qu’on
-n’appeloit jamais que _La Madame_. C’étoit une femme de bas lieu, douée
-d’un esprit d’ordre si rare, que Pharaon en faisoit le plus grand cas,
-et disoit souvent:—Si jamais en sautant un fossé elle se fait homme,
-j’en ferai mon _Chaznadar-baschi_.
-
-Après elle venoient immédiatement deux sous-madames, pour tenir
-compagnie aux odaliques adultes, pour dîner parfois avec les nouvelles
-et leur enseigner les belles manières et assister aux leçons de danse,
-de musique, de littérature, de peinture qu’on leur donnoit.
-
-Une douzaine de duègnes, créatures d’un rang inférieur, à toute fin et
-à tout service, espionnoient les _élèves_ rigoureusement.
-
-Les viles travaux et les travaux de peine étoient faits par des
-servantes et des _baltagis_, choisis aussi par prudence vieux et hideux.
-
-Toute cette valetaille immonde étoit largement salariée; mais à la
-moindre indiscrétion on l’envoyoit pourrir dans un cul-de-basse-fosse.
-
-Il y avoit des odaliques de tout âge, depuis neuf ou dix ans jusques
-à vingt. Lorsqu’elles avoient atteint leur quinzième année on ne
-leur faisoit plus mystère de la ville qu’elles habitoient; mais on
-les détournoit le plus possible de croire qu’elles fussent destinées
-à la couche de Pharaon. Quand on les soupçonnoit de connoître leur
-destination, qu’elles avoient apprise, soit par hasard, soit par des
-confidences, on les renvoyoit en les faisant entrer dans un cloître ou
-dans un chapitre, ou, lorsqu’elles étoient enceintes, en les mariant.
-
-La dépense de ce sérail étoit d’environ cent cinquante mille livres
-par mois, seulement pour la nourriture et l’entretien du _harem_ et
-les émoluments des employés et des domestiques. On soldoit à part les
-Bachas-recruteurs, les indemnités accordées aux familles ou le prix de
-la vente des enfants, la dot qu’on leur donnoit, les présents qu’on
-leur faisoit et la prime des bâtards. Tout cela faisoit un gaspillage
-de plus de deux millions par an. Chaque année le Parc-aux-Cerfs coûtoit
-à la France aux environs de cinq millions.
-
-Il a duré trente-quatre ans.
-
-La surintendante qui succéda à madame Dumant, peu de temps après la
-mort de madame Putiphar, appartenoit à une des meilleures familles de
-Bourgogne, et étoit une ci-devant chanoinesse d’un chapitre noble.
-
-Dès que les courtisans avoient connu la formation de ce _harem_, ils
-avoient brigué à l’envi le titre de _capiaga_; mais Pharaon avoit pris
-en pitié leur prétention et leur bassesse, et, à leur grand crève-cœur,
-en avoit laissé la direction au fondateur Lebel, son _hazoda-baschi_,
-sous la suzeraineté du Bacha Phélipeaux de Saint-Florentin.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXVII.
-
-
-PEU d’instants avant l’arrivée de Déborah au Parc, madame Putiphar
-avoit adressé cette lettre à _La Madame_:
-
-«Vous recevrez sans doute ce soir, ma chère surintendante, une jeune
-comtesse irlandoise, nommée Déborah, que je vous envoie pour élève. Je
-n’ai vu que son portrait; elle m’a paru bien, très-bien. Quelqu’un qui
-la connoît plus particulièrement m’a donné l’assurance qu’elle a mille
-grâces et mille attraits, et qu’elle doit plaire à coup sûr à Pharaon.
-Donnez-lui touts vos soins; _formez_-la de suite; mon désir est qu’elle
-lui soit offerte avant peu. Son _éducation_ vous coûtera sans doute
-beaucoup d’assiduité; j’aurai égard à vos peines, car, m’a-t-on dit,
-elle n’a pas le caractère aisé, et de plus, c’est une fille bouffie
-de vertu et à cheval sur le devoir. Il faut que vous la retourniez
-complétement. Ne négligez rien pour la séduire; ni flatteries, ni
-mensonges, ni promesses. Tâchez surtout de détruire en elle tout
-sentiment de pudeur. Peut-être est-elle froide par l’ignorance où elle
-est de touts les plaisirs qu’on puise dans la débauche; découvrez-les
-lui touts. Attisez continuellement en elle l’appétit de la chair en ne
-l’environnant que de tableaux excitants, et en ne lui mettant entre les
-mains que des livres corrupteurs, et des aliments prolifiques. Par ces
-moyens, je l’espère, vous la vaincrez et vous opérerez une heureuse
-révolution en son tempérament. Le jour convenu pour la première visite
-de Pharaon, faites en sorte de mêler à sa boisson quelques substances
-aphrodisiaques.
-
-»Je vous demande pardon de vous envoyer tant de besogne. Veuillez,
-pour me plaire, user en cette occasion de toute la patience, de toute
-l’adresse, de tout l’esprit que je suis heureuse de vous reconnoître,
-et que vous déployâtes tant de fois.
-
-»Agréez, à l’avance, touts mes grands remercîments.»
-
-Pour faire réponse à cette lettre d’envoi, et informer madame Putiphar
-de l’insurrection de Déborah, _La Madame_ se hâta de lui faire parvenir
-ce message:
-
-«J’ai reçu avant-hier au soir, affectionnée maîtresse, votre jeune
-Irlandoise. Elle est vraiment jolie, je l’ai vue nue, dans le bain; son
-corps est beau, parfaitement fait; sa taille est élégante, le son de
-sa voix agréable, ses manières on ne peut plus distinguées. Assurément
-elle charmera Pharaon, si je puis la subjuguer; mais j’en désespère
-quasi. C’est une vierge alarmée et récalcitrante, il sera difficile de
-la dresser. En ce moment elle est en pleine rébellion. Suivant votre
-désir, j’avois garni son logement de figures, de tableaux et de livres
-obscènes; mais hier, à l’heure du déjeuner, la pudibonde ayant apperçu
-ces objets scandaleux, entra en si grande fureur qu’elle s’enferma et
-se vérouilla, et les jeta touts par les fenêtres. Mes prières, mes
-supplications n’ont pu ni l’appaiser, ni la décider à ouvrir. M. de
-Cervière vient à l’instant d’éprouver le même échec. Ni ses raisons, ni
-ses menaces n’ont pu l’ébranler dans sa résolution, elle s’est moquée
-de lui. Dépité, il a fait venir la force armée pour l’effrayer et
-enfoncer la porte barricadée par derrière avec des meubles; la porte
-et la fille sont restées inexpugnables, et mylady a déclaré que si on
-pénétroit par violence dans sa chambre, plutôt que de se rendre elle
-se précipiteroit par la croisée. J’ai suspendu le siège à ce point,
-et coupé court à l’ardeur belliqueuse de M. de Cervière; car, poussée
-à bout, la luronne auroit été capable d’exécuter sa menace. Dans une
-circonstance aussi périlleuse, je n’ai voulu rien prendre sur moi;
-j’attends donc vos conseils et vos ordres.»
-
-
-_Réponse de madame Putiphar._
-
-«Prenez-la par la famine; avant peu, exténuée d’inanition, elle se
-trouvera dans la nécessité de se rendre à votre merci. Ayez pour elle
-une bonté démesurée, ne la grondez pas, ne la punissez pas. Désormais
-ne contrecarrez plus ouvertement ses opinions honnêtes; ne rompez plus
-en visière avec sa vertu. Vous ne capterez cette virago que par la
-ruse et le subterfuge. Ayez recours aux moyens obliques et occultes.
-Biaisez, dupez-la, subornez-la; mais n’entrez pas en lice avec elle.»
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXVIII.
-
-
-AUSSITÔT que Déborah l’eut fait prier de venir _La Madame_ accourut, et
-fut fort émerveillée de trouver la porte débarricadée et toute large
-ouverte.
-
-—Si je me rends, ce n’est point par disette, voyez, madame, cette table
-est encore chargée de provisions, lui dit Déborah doucereusement,
-mais par un bon sentiment qui part de mon cœur, et que vous daignerez
-apprécier, je l’espère. Je vous demande humblement pardon de la colère
-où je me suis laissée emporter, et du scandale que j’ai donné en cette
-maison. Mais élevée comme je l’ai été dans un farouche rigorisme, et
-pleine de dégoût, comme on m’en a emplie, pour l’impudicité, j’ai été
-blessée profondément des images dont on avoit orné ces murailles.
-Désormais, je vous le proteste, je serai moins fanatique.
-
-—Ce retour que je ne saurois trop louer, mylady, m’enchante plus
-qu’il ne me surprend; j’étois fermement persuadée que vous étiez
-bonne, et que ce n’étoit qu’une heure d’égarement produit par une
-colère bien justement motivée. Je vous prie de m’excuser pour les
-objets inconvenants que vous avez trouvés en cet appartement, et que
-vous avez fort bien fait de briser; comme je vous l’ai déjà dit, ils
-appartenoient à un vieillard qui occupoit ce local il y a quelques
-mois, et j’avois ordonné aux domestiques de les enlever; mais on est si
-mal obéi. Je vous demande surtout de vouloir bien n’en jamais parler à
-M. le comte de Gonesse; c’est un homme si sévère pour les mœurs, il ne
-me pardonnerait pas de sa vie cette malencontreuse négligence.
-
-—Madame, vous pouvez compter sur ma discrétion.
-
-—Votre pauvre ventre depuis trois jours a dû beaucoup souffrir de
-votre bouderie? Vous allez me faire l’amitié de l’amener dîner avec
-moi; en compensation je veux le traiter somptueusement comme un enfant
-prodigue; mais avant, il faut que nous nous parions. Vos beaux habits
-sont déjà prêts.
-
-_La Madame_ fit alors apporter une robe de _triomphante_ couleur de
-pain brûlé, faite dans un goût charmant; Déborah la passa, elle lui
-alloit et lui seyoit à ravir. Dans l’enivrement _La Madame_ tournoit
-et retournoit à l’entour en l’ajustant, en l’agitant pour le faire
-bouffer; elle sembloit jouer à la tour-prends-garde. Elle lui prenoit
-la taille entre les doigts, elle lui passoit une main voluptueuse sur
-ses hanches et sur sa poupe arrondie; elle lui baisoit les bras, les
-épaules et le dos dans ce vallon formé par la saillie des omoplates et
-sur la ravine des vertèbres. Toutes ces minauderies étoient entremélées
-de flatteries et d’exclamations. Quand elle eut épuisé son catalogue
-admiratif:—Il ne vous manque plus qu’un joyau, lui dit-elle, et vous
-serez le plus beau des chérubins.—Une servante à qui elle avoit parlé
-bas, revint aussitôt et lui remit une capse à bijoux. Elle en tira une
-longue chaîne d’or, qu’elle lui mit au col; à cette chaîne pendoit un
-médaillon, celui de Pharaon en costume de galant aventurier.—Ceci,
-ma charmante, est un cadeau du comte de Gonesse; cette miniature est
-son portrait; il a voulu, puisque lui-même en ce moment est éloigné
-de vous, que son image vous fût sans cesse présente, et il a passé
-procuration à ce bijou pour reposer sur votre cœur, en attendant qu’il
-puisse y reposer lui-même.
-
-—Monseigneur le comte a trop de courtoisie et de bonté; je suis confuse
-de tant de faveurs, en vérité, je suis indigne de lui et de ses
-sentiments.
-
-—Ses traits vous plaisent-ils? Comment le trouvez-vous?
-
-—Il me semble beau et bien, sa figure est noble et douce, et son regard
-plein d’amitié.
-
-—Venez, venez, ma chère mylady, vous êtes divine! vous êtes un amour!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXIX.
-
-
-DÉBORAH joua si bien la bénigne, qu’elle rentra promptement dans les
-bonnes grâces de _La Madame_, beaucoup plus avant même qu’elle ne
-l’auroit souhaité. Elle étoit poursuivie sans cesse de ses petits
-soins obséquieux, de ses prévenances, de ses flatteries, et accablée
-de sa compagnie, de sa cour; car c’étoit une vraie cour d’amant, une
-cour assidue, faite avec une galanterie exquise; cette galanterie
-chevaleresque dont aujourd’hui les hommes ont perdu toute tradition.
-Elle goûtoit un plaisir très-grand dans touts ces riens qu’un amoureux
-dérobe au corps de sa bien-aimée; elle recueilloit précieusement toutes
-ces babioles que Déborah laissoit à l’abandon, et touts les bouquets
-qui s’étoient fanés à sa ceinture et dans ses cheveux. Plusieurs fois,
-s’étant laissée aller à une expression trop passionnée de sa tendresse,
-elle avoit été sèchement rudoyée; aussi, n’osant plus espérer de
-faire partager son inclination, elle s’étoit retranchée dans des
-bornes respectueuses, et s’en tenoit à une espèce de culte plus que
-contemplatif et moins que platonique. Déborah, souvent le matin, étoit
-réveillée par de doux gémissements, de gros soupirs, et trouvoit une
-main posée sur son sein, et à côté d’elle _La Madame_ tout en émoi,
-assise comme sur un rivage et penchée sur elle en extase comme si elle
-se miroit dans des flots.
-
-On s’empressa d’informer madame Putiphar de l’issue de l’insurrection
-de Déborah et de sa conversion. Dès lors, Lebel commença à entretenir
-son maître de la nouvelle élève du Parc, jeune comtesse irlandoise,
-charmante, accomplie, ravissante, et à en faire l’éloge le plus pompeux
-et le plus propre à l’en rendre curieux. Elle fut peinte plusieurs fois
-dans différents costumes; ces portraits furent placés sous ses yeux,
-et eurent le don de lui plaire. Ainsi émoustillé et alléché, Pharaon
-manifesta le désir de la posséder incessamment.
-
-Comme la grossesse de Déborah devenoit de plus en plus apparente, on
-fut enchanté de l’empressement de Pharaon, et l’on se rendit de suite à
-sa velléité. Tout fut préparé pour sa réception. Le matin du jour fixé
-pour leur première entrevue, mylady fut priée de descendre à la salle
-de bain, et là ses duègnes passèrent plusieurs heures à la peigner et à
-la parfumer. _La Madame_ l’invita à déjeûner avec elle, et durant tout
-le repas l’exhorta à se conduire de la façon la plus gracieuse, à user
-de toutes les ressources de son esprit et de sa beauté pour enivrer son
-adorateur; elle lui exaltoit son bonheur, et la congratuloit d’avoir
-fait la conquête d’un homme si noble, si riche, si puissant, et lui
-peignoit touts les plaisirs, toute la fortune et toute la gloire qui
-l’attendoient; enfin elle termina par ces conseils qu’une mère glisse,
-au coucher des nouveaux époux, dans l’oreille innocente de sa fille.
-
-Après déjeûner elle la reconduisit dans son appartement, qu’on avoit
-délicieusement décoré, et la vêtit légèrement d’un surtout de satin
-rose, sans oublier la chaîne d’or au médaillon. Lorsque deux heures
-approchèrent, c’étoit le temps que Pharaon avoit choisi pour sa visite,
-_La Madame_, pour obscurcir le grand éclat du jour et jeter du mystère,
-baissa les stores, en souhaitant mille félicités à la pauvre Debby,
-dont le cœur battoit douloureusement et qui trembloit comme une feuille
-morte, et frémissoit comme une liqueur sur un feu ardent; puis elle la
-baisa sur le front en lui serrant tendrement les mains et sortit.
-
-Aussitôt qu’elle fut seule, Déborah attacha à son bras gauche un long
-crêpe noir.
-
-Elle étoit dans la plus cruelle angoisse, et presque défaillante,
-quand tout-à-coup elle entendit un craquement d’escarpin dans le
-corridor et heurter foiblement du doigt sur la porte; elle accourut
-ouvrir, et Pharaon entra vêtu d’une façon magnifique, qui rappeloit
-le commencement du siècle et plus encore les beaux temps de l’amant
-de La Vallière. Il portoit une casaque de velours noir chargée de
-brandebourgs d’or, une veste de brocart de soie à ramage d’argent, des
-hauts-de-chausses amples comme des brayes de matelots et un feutre gris
-ombragé de plumes et entouré d’un large bourdaloue.
-
-Sa figure étoit superbe, sa prestance majestueuse; éblouie, subjuguée
-par cet abord imposant, et sans doute par la pensée prestigieuse
-qu’elle étoit là, face à face avec un de ces hommes que le crime ou
-l’hérédité du crime fait berger d’une nation, Déborah se mit à genoux
-et inclina le front jusques à terre; mais Pharaon lui prit la main et
-lui dit:
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XL.
-
-
-SUIS-JE donc l’aquilon, que je courbe ainsi les fleurs? Relevez-vous,
-mylady, et permettez à mes lèvres de restituer à votre bouche touts
-les baisers infidèles que, dans la tristesse de l’absence, elles ont
-prodigués à cette effigie, qui loin de vous brilloit sur ma poitrine
-comme une étoile dans l’ombre, et qui vient de s’évanouir devant le
-soleil de vos charmes.
-
-Qu’il me tardoit d’être à vous! qu’il me tardoit d’être débarrassé des
-affaires diplomatiques, et surtout insipides, qui me retenoient aux
-frontières quand mon âme étoit auprès de vous.
-
-Enfin, je vous vois, je vous presse en mes bras; je vous parle d’amour;
-je suis heureux!
-
-Vous êtes généreuse, mylady, vous comprenez à quoi peut entraîner
-l’excès de la passion; vous me pardonnerez ce qu’il y a pu avoir de
-tyrannique dans ma conduite envers vous. Je vous ai ravie au monde; je
-vous ai faite ma prisonnière: c’est mal! très-mal! mais je vous aime
-tant! Toute ma vie désormais sera une expiation.
-
-Vous avez dû sans doute vous ennuyer beaucoup dans cette morne demeure?
-
-—Je languissois. J’espérois ardemment après votre venue.
-
-—Naïve enfant! Mais quelle est donc cette écharpe noire que vous avez
-au bras?
-
-—C’est le deuil de Patrick, mon époux infortuné; de mon époux, qu’on
-m’a assassiné la veille de mon rapt. Et qui me l’a assassiné? un
-marquis de Villepastour, un capitaine du Roi; parce que je n’avois pas
-voulu de lui, et la concubine du Roi, parce qu’il n’avoit pas voulu
-d’elle! C’est une abomination! Monsieur, j’attends de vous justice. Ah!
-vous me vengerez!
-
-—Je ne suis pas puissant.
-
-—Vous parlez au Roi, vous le lui direz!
-
-—Et le Roi me répondra:—Que ces dames gardent mieux leurs amants, si
-elles y tiennent. D’ailleurs, pour un de perdu deux de retrouvés. Je
-n’y puis rien. Quand un chien est égaré on l’affiche; quand il est mort
-on n’en parle plus.
-
-—Fi, monsieur! vous le calomniez, le Roi! Le Roi est justicier; il a le
-cœur droit et la parole noble; le Roi hait le crime et le punit.
-
-—Je suis flatté de l’opinion avantageuse que vous avez de lui. Soyez
-tranquille, vous aurez satisfaction. Mais oublions un moment toutes
-ces choses pénibles: j’ai l’esprit ombrageux, la moindre pensée sombre
-m’affecte et m’emplit de terreur. La mélancolie est un poison et la
-joie un élixir.
-
-Venez, Déborah, venez, mylady; venez sur ce sopha, et causons d’amour.
-
-Laissez vos mains dans les miennes, et laissez-moi m’asseoir plus près
-encore de vous.
-
-Vous êtes bien tout ce que j’avois pressenti, une personne divine! Je
-suis fou de vous! Si toutes les Irlandoises avoient votre beauté et
-votre grâce, et que je fusse Roi de France, je troquerois vite ma terre
-ferme contre votre île.
-
-—Que Dieu préserve ma patrie d’un fléau tel que vous! Subir le joug de
-l’étranger victorieux, obéir à la loi du plus fort, c’est un malheur!
-Mais avoir pour maître un mauvais homme sorti du sein de la nation, ou
-choisi par elle, c’est un opprobre!
-
-—En vérité, mylady, vous me faites trop d’honneur de me croire un
-fléau; quand vous me connoîtrez plus, assurément vous m’estimerez moins.
-
-Oh! ne bougez pas de comme cela! la tête ainsi penchée, vous êtes
-ravissante. Que vos épaules sont blanches et belles! Oh! j’ai besoin
-de toute ma civilisation pour ne les dévorer que de baisers. Avec ces
-épaules-là, ma mignonne, je ne vous conseille pas d’échouer à l’île de
-Tovy-Poenammou.
-
-Ce sont de vrais pièges à hommes que ces robes ainsi décolletées.
-Certes, les robes _décolletées_ sont bien, mais des collets _dérobés_
-seroient encore mieux; ce seroit à coup sûr plus commode. Je n’aime
-pas les obstacles; mais chez nous on a la manie des enveloppes; et une
-femme seroit mal réputée si elle n’étoit pas enveloppée de linges comme
-une plaie.
-
-Dernièrement deux belles dames descendirent de carrosse et entrèrent
-dans le jardin des Tuileries; elles s’étoient avisées d’un moyen
-délicieux de satisfaire à l’usage et à la raison: entièrement nues,
-elles n’étoient seulement vêtues que d’une robe de la gaze la plus
-claire, qui laissoit apparoître leurs formes parfaites et leur bel
-incarnat. On les voyoit comme on voit les melons au travers de leurs
-cloches de crystal; cela étoit délicieux!...
-
-De ma vie je n’ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois
-bien, l’amour véritable m’étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait
-étranger. Oh! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a
-fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma
-raison se trouble,... j’étouffe.... Restez, restez enlacée dans mes
-bras!... Cette résistance est puérile et vaine. O ma belle, mourons de
-plaisir!
-
-—Arrêtez! de grâce, monsieur! N’avez-vous pas de honte! Vous jouez ici
-un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié.
-
-—Dieu m’a fait homme.
-
-—Et vous vous faites chien!
-
-—Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse.
-
-—Grâce! grâce! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n’êtes point le
-comte de Gonesse;—Sire, vous êtes Pharaon!
-
-—La belle, vous rêvez.
-
-—Sire, ah, laissez-moi! c’est infâme! vous me brisez! Vous n’obtiendrez
-rien!...
-
-C’est donc là l’hospitalité qu’une fille étrangère trouve en votre
-Royaume! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu
-sans nom, et on l’engraisse pour les plaisirs du Roi, et le Roi la
-viole.—Mais c’est une abomination!—Majesté, n’en crevez-vous pas de
-honte?—Oh! vos ayeux n’étoient pas ainsi, ils ne répandoient pas la
-corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous,
-Sire, vous le polluez! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici,
-échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de
-Robert ou de Charlemagne!...
-
-Mais Pharaon sans l’écouter l’enveloppoit de ses bras et la courboit
-sous lui.
-
-—Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre
-enfant maussade? N’avez-vous pas à votre merci les mères, les sœurs,
-les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous
-comme des cavales? N’avez-vous pas toute la Cour? n’avez-vous pas toute
-la ville? n’avez-vous pas cette maison toute pleine d’odaliques qu’on
-vous dresse, qui se meurent dans l’attente, qui me jalousent sans doute
-pour mes cris de désespoir qu’elles prennent pour des cris de bonheur?
-Ah! Sire, Sire, grâce! grâce!...—Vous voulez de la volupté: je ne suis
-qu’une ronce, qu’un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs
-sont tombées au souffle de l’infortune. Je ne suis qu’une étrangère
-sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de
-fiel et de dégoût et d’abattement, regrettant ses montagnes natales,
-pleurant sa mère dont la fosse est encore fraîchement remuée, et son
-époux dont le sang fume encore.—Grâce, grâce, Sire! laissez-moi: vous
-demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un
-cyprès! Voyez! je suis froide et glacée comme un mort!—Pitié! pitié!
-humanité, Sire! mes entrailles sont pleines: ne donnez pas à l’orphelin
-que je porte pour mère une prostituée!...
-
-—Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas.
-Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l’un de nous déroge,
-assurément ce n’est pas vous;—car, tu l’as dit, je suis Pharaon, et
-je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur.
-Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et
-touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice,
-vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir
-seront si beaux, qu’ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le
-sais? eh bien, tu domineras ma puissance! Je possède tout, et tout sera
-pour toi! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles,
-triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d’orgie,
-parfum, musique, amour, ivresse!... tout ce que l’univers produit de
-suave, de précieux et d’envié viendra s’abattre à tes pieds; ton nom
-retentira dans le monde, et la foule à ton passage s’écrasera et battra
-des mains.—Tu regrettes tes montagnes, on t’en fera de pareilles.—Tu
-regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu
-marqueras du doigt!...
-
-—Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l’opprobre est
-le même. Sire, vous m’outragez!—Vos séductions se noyent dans ma
-tristesse: je n’envie que la solitude des forêts ou la paix de la
-tombe. Sire, justice et protection! Sire, vous me le devez! Sire,
-rendez-moi la liberté et sauvez-moi l’honneur!...
-
-—Cédez, vous serez Reine!
-
-—Et votre épouse?...
-
-—Je ne l’ai jamais aimée.
-
-—Et votre concubine?...
-
-—Je ne l’aime plus.
-
-—Et moi, Majesté, je vous hais.
-
-—Rien n’est si près de l’amour que la haine.
-
-—Grâce, grâce, Sire! épargnez-moi!... Mais que faut-il vous dire?...
-Peut-être m’exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides
-truchemans? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère.
-Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces
-choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri; mais vous êtes
-féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime.
-
-—Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne,
-et ne fait que m’embraser.—Vous finiriez par me rendre brutal!
-
-—Majesté! ah! c’est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile,
-une mère souffrante!—Grâce! grâce! à deux genoux, mon Roi!—Grâce!
-grâce! Oh! vous n’êtes pas chevalier!...
-
-Voilà donc ce que c’est qu’un représentant de Dieu sur la terre! mon
-âme se révolte et ma raison s’intervertit.—Roi, vous êtes infâme!
-malheur sur vous et sur votre race! abomination!
-
-—Ah! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce!
-
-—Tarquin! quelqu’un me vengera!
-
-—Qui?
-
-—Dieu et le peuple.
-
-
- FIN DU TOME PREMIER.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration: Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri
-terrible.]
-
-
-
-
- MADAME
-
- PUTIPHAR
-
- PAR
-
- PETRUS BOREL
-
- (LE LYCANTHROPE)
-
- Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes
- à l’édition de 1839
-
- PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE
-
- TOME SECOND
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- LÉON WILLEM, ÉDITEUR
- 8, RUE DE VERNEUIL
-
- 1878
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME.
-
-
-I.
-
-
-UNE grande cheminée de marbre blanc en arc d’Amour. A gauche, madame
-Putiphar brode; à droite, Pharaon s’ennuie.
-
-Il bâille.
-
-Elle bâille.
-
-Quelle sympathie!
-
-—Sire, allons, déridez-vous un peu. Si vous n’êtes pas plus gentil
-que cela, mignon, je ne vous conterai pas les grosses histoires
-que je sais.—Qui a pu, bon Dieu! vous plonger dans une si profonde
-mélancolie?... Vous avez au dîner mangé comme un goulu. Avez-vous une
-indigestion?
-
-—Oui, une indigestion de la vie!
-
-Puisque vous demeurez là comme un catafalque, je vais envoyer chercher
-mes musiciens pour vous jouer une messe de _requiem_.
-
-—Non, s’il vous plaît; laissez mes oreilles en repos.
-
-—_Requiem_ à part, je veux que vous entendiez plusieurs nouvelles
-_ariettes_ languedociennes de Mondonville; elles sont délicieuses! cela
-vous distraira.
-
-—Non, vous dis-je, point de musique! Cela fait mal à ouïr et pitié à
-voir: des hommes à l’état de raison, des hommes mûrs qui sur différents
-tons vagissent comme des enfants en sevrage, ou frottent avec un grand
-trémoussement et un grand sérieux une queue de cheval sur des boyaux de
-mouton, ou tapent sur une peau d’âne ou soufflent dans un bâton troué.
-
-—Majesté, que vous êtes bourrue!
-
-A propos de bourru, M. le duc d’Ayen vous a-t-il parlé de la plaisante
-anecdote qui a fait tant de bruit aujourd’hui? L’aventure est vraiment
-merveilleuse.—A ce qu’on rapporte, la semaine dernière, madame de
-Flamarens et madame de Combalet vinrent à parler des avantages de
-leur personne. La première vantoit beaucoup ses seins, et la seconde
-prétendoit en avoir tout autant. Là-dessus il s’éleva un violent débat
-entre elles. Pour mettre fin à cette contestation elles parièrent, et
-convinrent de s’en référer à MM. de Brissac, de Chaulnes, de Cucé et
-de Rochechouart. Ces messieurs acceptèrent cette mission; et le jour
-du jugement fut fixé pour le surlendemain chez la Flamarens. Chacune
-envoya des circulaires à touts ses amis pour les prier de se trouver
-à la séance et d’assister à son triomphe. A l’heure précise touts
-s’y trouvèrent. En outre des quatre juges, il y avoit, dit-on, une
-vingtaine de gentilshommes, clercs et laïques. De part et d’autre,
-comme à une course de chevaux, on établit des paris; et il fut convenu
-que la perdante donneroit à toute la compagnie présente un magnifique
-souper. Le signal est donné, ces dames ôtent leur corps-baleiné, et
-mettent leurs seins au vent.
-
- * * * * *
-
-La comtesse de Flamarens est à grands cris proclamée vainqueur, non
-pas à la satisfaction du plus grand nombre.—Cinq, trompés par les
-apparences du corset, avoient gagé pour votre grande louvetière,
-et quinze pour la Combalet.—On dit que monseigneur l’archevêque de
-Toulouse, Richard-Arthur Dillon, à perdu à ce jeu trois mille livres;
-et que monseigneur l’archevêque d’Orléans, Sextius de Jarente, qui
-vouloit gager six mille livres pour madame de Combalet, a été évincé
-sous prétexte qu’il parioit à coup sûr.—Le souper a eu lieu hier, et
-a été, assure-t-on, prodigieusement fou. Madame de Flamarens a rempli
-avec beaucoup de grâce les formalités prescrites, et madame de Combalet
-a fait faire à son corset contre mauvaise fortune bon cœur.
-
-Sire, allons donc, laissez-vous sourire. L’invention de la cuillère à
-potage n’est-elle pas divine? Oh! pour moi, quand on me l’a contée,
-j’en ai été ravie, et j’en ris encore jusqu’aux larmes!...
-
-Ici la Putiphar ricana et Pharaon gémit.
-
-—Mignon, dites, est-ce que vous êtes fâché?... En quoi vous ai-je
-déplu; parlez, je vous en demande pardon?
-
-Ici Pharaon se leva nonchalamment et se promena avec indolence.
-
-—Oh! gouverner un peuple! quel supplice! quel enfer! Quel fardeau qu’un
-sceptre! Je romprai sous le poids.
-
-—Mignon, ne suis-je plus là pour vous aider à supporter votre couronne?
-Vos ministres vous ont-ils donc touts abandonné?
-
-—Oh! l’Espagnol Charles-Quint fit bien d’abdiquer l’Empire!... Je
-l’abdiquerai comme lui!
-
-On empoisonne mes jours. Cette nuit, on avoit oublié mon _en-cas_; ce
-matin j’ai fait un _déjeûn_ détestable.
-
-La royauté est chose dure et cruelle en ces temps mauvais! Tout se
-regimbe contre elle, elle n’a plus de _subjects_, elle n’a plus de
-serviteurs. Où chercher du respect et de l’obéissance?
-
-Le _thrône_ a perdu son prestige, ce n’est plus rien: maintenant un
-_thrône_ est un _thrône_, un Roi est un Roi, pas plus!
-
-Désormais qu’on ne me serve plus à dîner de la rouelle de veau; le veau
-est une viande visqueuse; elle me fait mal.
-
-Le présent est sombre, mais l’avenir m’effraye plus encore. La
-_philosopherie_ a corrompu le peuple. Tout me brave!... Je suis
-malheureux!...
-
-Ma personne inviolable et sacrée a été outragée.... Pompon, toi qui es
-soigneuse de ma gloire, venge-moi!
-
-—Sire, vous outragé! Eh! par qui?
-
-—Oh! par rien, par une enfant, une sotte, une élève du Parc, une
-pimbêche!
-
-—J’en étoit sûre. Une Irlandoise, n’est-ce pas?
-
-—Elle savoit que j’étois le Roi, et elle m’a repoussé et m’a maudit.
-
-—L’indigne! ce ver de terre vous dédaigner? Ah! vraiment j’en sue de
-colère!... Et qu’avez-vous dit à _La Madame_?
-
-—Que je la chasserois si jamais pareille avanie m’arrivoit; qu’elle ait
-à mieux dresser ses élèves, et qu’on marie de suite cette virago avec
-une forte dot pour l’appaiser.
-
-—Sire, cela ne se peut pas. Une femme semblable est un être dangereux.
-Elle ne peut plus rentrer dans le monde, il faut que pour la vie elle
-soit enfermée dans une prison d’État, et la plus secrète! Reposez-vous
-sur moi, Sire, votre affront sera lavé.
-
-—Vit-on jamais prince plus malheureux en peuple?
-
-—Sire, vous oubliez que cette fille n’est point de votre peuple. C’est
-une étrangère, une sauvage! Vos _subjects_ valent mieux que cela.
-
-—Mon Dieu! mon Dieu! que de soucis rongent la royauté! C’est un métier
-pénible aujourd’hui que le métier de Roi. La vie me pèse; qu’un autre
-prenne soin de la France, elle m’ennuie; tout m’ennuie, je ne veux plus
-gouverner, il faut que j’abdique!
-
-—Mignon, sois tranquille; allons, calme-toi: cette fille impudente
-sera punie. Chasse toutes ces pensées noires. Ce n’est rien que cela!
-Le lion a été piqué par un insecte! nous l’écraserons cet insecte!
-Sire, allons, égayez-vous, amusez-vous. Pourquoi ce soir ne faites-vous
-pas du café? Tenez, voici votre marabout et votre moulin, et du moka
-dont le parfum est suave. Tenez, flairez, n’est-ce pas qu’il fleure
-délicieusement?
-
-Allons, mignon, ne faites plus la moue; soufflez le feu, je vous
-conterai encore une histoire.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-II.
-
-
-LE lendemain matin, madame Putiphar fit appeler _La Madame_ et M. le
-comte Phélipeaux de Saint-Florentin de la Vrillière; et ils eurent
-ensemble une longue conférence où il fut décidé que lady Déborah seroit
-envoyée au fort Sainte-Marguerite.
-
-En quittant Déborah, Pharaon, furieux de sa mésaventure, avoit fait les
-plus violents reproches à _La Madame_ sur la mauvaise éducation de son
-élève.
-
-—Sire, pardonnez-moi, répétoit-elle, en lui embrassant les genoux, j’ai
-été trompée comme vous. C’est une femme fausse; elle m’a jouée. C’est
-une hypocrite! Sire, cela n’arrivera plus. Oh! la catin, elle me paiera
-cela!...
-
-Aussitôt après qu’il fut parti, elle vint trouver Déborah, et
-quoiqu’elle fût étendue sur le parquet et sans connoissance, elle
-l’accabla d’injures en la secouant brutalement comme pour l’éveiller.
-Sa tête, abandonnée à son poids, heurtoit lourdement sur le plancher et
-jetoit le bruit sourd d’un crâne humain qui se choque sur une muraille.
-
-Sur ces entrefaites, M. de Cervière accourut ayant encore sur le cœur
-l’insuccès et la courte-honte de son siége. Il ajouta aux invectives
-de _La Madame_ des injures de corps-de-garde, et relevant de terre
-Déborah, il la força à coups de canne à se tenir debout malgré sa
-défaillance. Puis, leur première furie passée, il lui ôtèrent ses beaux
-habits et l’entraînèrent et l’enfermèrent dans un caveau servant de
-prison, n’ayant de lumière que la foible lueur qui pénétroit à travers
-les toiles d’araignées du soupirail, et d’autre couche qu’une litière
-de paille et de foin.
-
-Il y avoit plusieurs jours que Déborah languissoit en cette cave et
-sans avoir vu personne, et sans aucun espoir d’en sortir,—on lui
-jetoit sa nourriture par un judas,—quand un matin, de très-bonne
-heure, elle fut réveillée en sursaut par un bruit de pas et de voix.
-A travers les planches mal jointes de la porte elle apperçut une
-lumière assez vive qui projetoit des taches et des filets étincelants
-sur les murs noirs de son cachot. Ces flammes phantasmagoriques
-grandissoient et rapetissoient et vacilloient de l’aire à la voûte,
-et passoient sur elle et la zébroient de lames de feu. L’effroi la
-saisit; elle se ramassa sur elle-même, se cacha la face dans la paille,
-et recommanda son âme à Dieu comme si sa dernière heure étoit venue.
-La porte s’ouvrit alors tout-à-coup, et M. de Cervière, portant une
-lanterne, entra suivi de _La Madame_ et de quelques valets, et lui dit
-brusquement, en la touchant du pied: Levez-vous, mylady, et suivez-moi.
-
-Déborah, reconnoissant la voix du Kislar-Aga, fit un effort pour se
-mettre sur les genoux; mais la force lui manqua, ses jambes s’étoient
-enroidies sur cette terre humide, et elle retomba pesamment.
-
-Au commandement de M. de Cervière, deux domestiques l’enlevèrent et la
-portèrent dans un carrosse qui stationnoit à la porte extérieure du
-Sérail.
-
-En entr’ouvrant les paupières Déborah vit deux hommes armés qui lui
-prirent les bras et les lui attachèrent sur le dos. Une bise glaçante
-souffloit; à demi vêtue, Déborah grelottoit comme un agneau; elle
-demanda des habits. On lui répondit:—vous vous chaufferez au soleil.—La
-portière se referma, le fouet claqua comme des baguenaudes, les chevaux
-agitèrent leurs sonnettes et partirent au galop.
-
-Quand Déborah se vit au milieu de la nuit, et jetée dans un carrosse,
-en la compagnie de deux hommes, à figure sinistre, basse, ingrate et
-louche, faite exprès pour la police ou pour le bagne, elle ressentit
-une terreur profonde, et le froid de la peur se glissa jusque dans ses
-entrailles.
-
-Ne voulant point entrer en communication avec ses gardes, elle ne les
-questionna point, et lors même qu’ils essayèrent de lui adresser la
-parole elle feignit de ne point comprendre, et ne leur répliqua qu’en
-irlandois. Toutes précautions furent inutiles; ces hommes, dont le cœur
-étoit aussi ignoble que la figure et l’emploi, ne furent pas long-temps
-seuls avec elle sans l’assaillir de mauvais propos et d’agaceries, qui
-peu à peu devinrent outrageux. Ils l’asseyoient de force entre eux; et
-là, comme Suzanne entre les deux vieillards, la pauvre Déborah étoit
-contrainte de subir leurs dialogues infâmes, leurs baisers et leurs
-attouchements.
-
-Après une semaine et plus de tortures et d’affronts, de froid, de faim
-et d’insomnie; après avoir traversé la France dans presque toute sa
-longueur, enfin elle arriva à Antibes, _άντὶπολις_, _άντὶϐιος_, la
-vieille colonie marseilloise, assise à l’extrémité de la Provence, au
-pied des Alpes maritimes, sur le beau rivage de la mer de Ligurie.
-
-Le carrosse traversa la ville en grande hâte, et se rendit sur le
-rivage. A la simple exhibition de leur mandat, le capitaine du port
-mit à la disposition de nos deux agents de police quelques rameurs et
-une barque où Déborah fut contrainte de prendre place. Lorsqu’elle
-vit s’éloigner les rives de Provence, une vive inquiétude la saisit:
-elle ne pouvoit s’expliquer ce qu’enfin elle alloit devenir. Comme
-il n’étoit pas présumable que dans une embarcation si frêle et sans
-vivres, on pût faire un assez long trajet pour l’exporter jusque dans
-une terre étrangère, il lui vint naturellement en l’esprit qu’on
-alloit la noyer au large. Résignée, elle attendoit le moment avec
-calme, mesurant du regard l’étendue de son linceul; mais, après avoir
-traversé le golfe de Juan et atteint le cap de Croisette, tout-à-coup
-sa destinée s’expliqua: elle étoit face à face avec une forteresse qui
-s’élançoit d’une corbeille de verdure et se dessinoit carrément sur le
-bleu de ciel. La barque voguoit droit; elle atteignit bientôt au pied
-de ce château-fort une petite baie où se trouvoient mouillées quelques
-barques de pêcheurs de corail.
-
-Là, ils prirent terre. Le pont-levis se baissa, on introduisit les deux
-exempts auprès du gouverneur, et aussitôt un guichetier emmena Déborah
-dans un cachot qui attendoit sa proie, comme une gueule vide.
-
-C’étoit un cabanon de pierre nue. Dans un coin il y avoit un châlit,
-sur ce châlit il y avoit un sac de paille et une couverture de laine,
-couleur d’ocre, trouée comme un crible. Dans un autre coin gisoient
-consternées une table à jambes torses, et deux chaises de bois
-semblables à une boîte à sel. Percés et ruinés, ces meubles tomboient
-du haut-mal, et pour peu qu’on les ébranlât ils répandoient autour
-d’eux une poussière jaunâtre, comme des étamines de maïs. Une petite
-fenêtre placée très-haut, fermée par un châssis et des barreaux de fer
-éclairoit foiblement cet affreux intérieur: Déborah traîna la table
-tout auprès, et monta dessus pour regarder d’où venoit ce jour.
-
-La vue plongeoit au loin, elle étoit grandiose, mais morne; on ne
-voyoit que deux ciels ou deux mers, car le ciel est l’image de la mer,
-car la mer est l’image du ciel.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-III.
-
-
-LORSQUE le gouverneur vint le lendemain visiter Déborah, elle étoit
-accoudée sur sa table et pleuroit abondamment. Il la salua d’une façon
-gracieuse, et lui dit: Ne vous laissez point abattre par le chagrin,
-vous n’aurez point à souffrir en ce lieu.
-
-—Si je pleure, répondit-elle, c’est sur mes maux passés, et non sur le
-présent ou l’avenir; trop de douleurs m’ont rendue insensible, je suis
-faite au malheur comme on est fait à un climat, il n’a plus de pouvoir
-sur mon âme.
-
-—Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont
-vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous
-sera accordé.
-
-—Monsieur, je n’ai besoin de rien.
-
-—Mais, ma belle dame, vous manquez de tout.
-
-—Ah! c’est vrai, monsieur.
-
-Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de
-paroles de consolation:
-
-—Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous
-porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un
-geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi
-qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments
-paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes
-soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection,
-que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte,
-dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens
-qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à
-ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de
-moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient
-me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on
-ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien!
-avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui
-de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis,
-peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé
-ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas.
-
-Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et
-belle.... Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre
-vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et
-par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus
-haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché
-à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France,
-chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne
-puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement
-et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu,
-qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un
-peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai
-contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le
-détruisez pas.
-
-Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques
-alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de
-son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et
-grande et sans partage.
-
-—Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de
-vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui
-n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que
-cela vous attriste, ne le faites point.
-
-—Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié,
-permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne
-seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous
-dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en
-paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle
-ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de
-Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité
-seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur.
-
-Et elle lui narra avec une grande simplicité toute sa vie.
-
-Durant le récit, plusieurs fois il s’arrêtèrent touts deux pour
-pleurer, et, en le terminant, Déborah perdit connoissance. Quand elle
-fut revenue de son trouble, M. le gouverneur lui prodigua toutes les
-consolations les plus vraies, et lui renouvela ses protestations de
-bienveillance.—Oubliez que vous êtes prisonnière, lui disoit-il, ce
-n’est pas moi qui vous en ferai ressouvenir. Vous pouvez vivre ici
-dans le calme, le repos et l’aisance. Vous êtes libre ici, aussi libre
-que les oiseaux du ciel qui suspendent leurs nids à ces murailles. Ici
-bas, ne faut-il pas que toujours nous soyons captifs en quelque lieu?
-Ici ou ailleurs, qu’importe!... L’aigle même n’a-t-il pas son aire?
-l’ours n’a-t-il pas sa caverne? En France il y a dix millions d’hommes
-libres qui naissent, vivent et meurent sous le même toit. Ce ne sont
-pas les lettres-de-cachet qui font le plus de prisonniers, ce sont les
-liens de famille, la pauvreté, les travaux mercenaires, le ménage, la
-nonchalance, les préjugés.
-
-Vous ne sauriez habiter, mylady, un plus vaste et plus romantique
-manoir, une île plus délicieuse, une mer plus belle sous un ciel plus
-pur.
-
-—Monsieur, j’admire les ressources de votre esprit: il me semble que
-vous n’êtes pas loin de prouver qu’il n’y a d’hommes libres que dans
-les cachots. Cela me rappelle ce que Horace Walpole écrivoit à un de
-ses amis, avec autant de finesse que vous, monsieur, et non moins
-d’exagération:
-
-«Depuis long-temps j’ai pour opinion que les externes de Bedlam sont si
-nombreux, que le plus court et le mieux seroit d’y enfermer le peu de
-gents encore dans leur bon sens, qui par ce moyen seroient en sûreté,
-puis de donner carte blanche à touts les autres.»
-
-Mais, dites-moi, si cela vous est possible, pour combien de temps
-suis-je condamnée à être libre en cette bastille?
-
-—Madame,... à perpétuité.
-
-—A perpétuité?... Les hommes poussent la cruauté jusqu’au ridicule!
-ils condamnent l’avenir comme si l’avenir leur appartenoit. A
-perpétuité!... comme si on ne pouvoit s’étrangler avec sa chaîne ou se
-briser le front sur le pavé. A perpétuité!... Pendant que le juge épèle
-ce mot, le patient glissant sa main sur sa poitrine, peut s’enfoncer
-son couteau dans le cœur et rendre le dernier soupir avant le juge la
-dernière syllabe. A perpétuité!... Il n’est donné qu’à l’homme d’être
-sot et barbare tout à la fois, tout ensemble!
-
-M. le gouverneur essaya de calmer Déborah en lui donnant l’agréable
-espérance qu’à la mort de la Putiphar, à coup sûr elle recouvreroit la
-liberté.
-
-C’est-à-dire l’esclavage, reprit-elle en souriant. Vous vous êtes
-coupé, monsieur; la vérité trouve toujours moyen de sortir de son
-puits, il est inutile d’y mettre un couvercle.
-
-Et M. le gouverneur, lui ayant rendu sourire pour sourire, lui serra
-tendrement les mains et se retira.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IV.
-
-
-PEU d’instants après un porte-clefs vint lui offrir de la part de M.
-le gouverneur une corbeille de figues et d’oranges fraîches cueillies;
-puis ensuite il lui apporta un matelas et du linge, un miroir, une
-écritoire complète, quelques menus objets de toilette à l’usage d’une
-femme, des parfums de Grasse et quelques bonbonnières en bergamote.
-
-Ainsi que Déborah, vous venez de faire connoissance avec le gouverneur
-de Sainte-Marguerite, et, comme elle, vous devez être touché de ses
-nobles et bonnes manières. J’aurai peu de chose à ajouter pour vous
-parfaire son portrait: le caractère des hommes sans duplicité apparoît
-de lui-même: Je ne vous prendrai point la main pour vous guider et vous
-faire descendre avec moi dans les replis tortueux de son cœur; nous ne
-nous égarerons point à la recherche de ses sentiments ténébreux.
-
-Monsieur de Cogolin, tel étoit, je crois, le nom de cet officier du
-Roi, quoique alors âgé d’environ soixante-cinq ans, étoit encore
-pétulant et vigoureux. Sa perruque rousse sur sa mine verdâtre le
-rendoit bizarre au premier aspect. Deux grands yeux noirs, pleins de
-vivacité, animoient ses traits, gros et ronds et assez insignifiants.
-La gaieté et l’insouciance faisoient le fond de son humeur. Il avoit du
-bon esprit et de l’esprit de saillie; de la culture, beaucoup d’usage
-et de politesse, et, parfois, lorsqu’il s’oublioit, un peu de cette
-brusquerie commune à touts les Provençaux. Il étoit réellement bon,
-et mettoit touts ses soins à alléger le sort des malheureux confiés à
-sa garde. Jamais il ne leur faisoit sentir son sceptre, dont il est
-si facile à un gouverneur de faire une massue. Autant que possible
-il éloignoit d’eux tout ce qui pouvoit leur rappeler qu’ils étoient
-captifs, et leur procuroit toutes les distractions que le lieu et sa
-fortune lui permettoient. Il leur donnoit des jeux, des journaux et des
-livres; pour promenoir, son jardin et tout le Fort; et souvent il les
-emmenoit en pleine mer faire des parties de pêche jusque dans les eaux
-d’Asinara.
-
-Aussi touts les prisonniers et touts les habitants du fort le
-chérissoient-ils sincèrement, et avoient-ils pour lui une révérence et
-un attachement qui, aux yeux de personnes étrangères à ses bienfaits,
-auroient pu sembler du fanatisme.
-
-Dans sa jeunesse il avoit beaucoup aimé, peut-être trop aimé les
-femmes, et c’étoit dans leur commerce qu’il avoit contracté ses formes
-amènes et ses manières exquises qui le distinguoient. Son regard en
-avoit conservé une expression tendre, sa voix un accent flatteur et
-ses gestes quelque chose de caressant. A l’amour avoit succédé en son
-âme la vénération, et il rendoit aux dames un vrai culte de dulie et
-d’hyperdulie. Cependant, et il en ressentoit un grand chagrin, depuis
-qu’il étoit gouverneur de Sainte-Marguerite il étoit privé totalement
-de leur compagnie. Il considéroit cette privation comme un châtiment de
-Dieu en expiation des fautes qu’il avoit commises envers elles. Mais
-pour atténuer son affliction, il s’entouroit de tout ce qui pouvoit
-lui donner de douces souvenances et flatter son idolâtrie. Il faisoit
-ses lectures favorites de Brantôme, de Bussy-Rabutin, de madame de
-Sévigné;... sans parler de Voltaire, son pain quotidien. Les murs de
-son appartement étoient couverts de portraits de femmes antiques et
-modernes célèbres par leurs talents ou leur beauté. Dans le milieu de
-son salon, sur un piédouche de portor, s’élevoit un buste en marbre de
-Ninon-de-Lenclos, que touts les jours il couronnoit d’une couronne de
-fleurs nouvelles et cueillies de sa main. Mais, par la suite, Déborah
-ayant emporté toutes ses affections et troublé sa religion solitaire,
-Ninon fut quelquefois oubliée, et porta quelquefois durant plusieurs
-jours un chapel de roses fanées.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-V.
-
-
-PEU de temps après sa première visite, M. de Cogolin offrit à Déborah,
-si elle étoit curieuse de connoître le séjour et le pays qu’elle
-habitoit, de faire une excursion dans l’île, et de l’accompagner pour
-lui servir de guide et d’explicateur, ou, comme on dit à Rome, de
-_cicerone_. Elle accepta volontiers.
-
-Ils montèrent premièrement sur la plate-forme la plus élevée du donjon.
-
-Après avoir long-temps promené ses regards, Déborah dit à M. de
-Cogolin: maintenant, je connois les lieux qui m’environnent, me
-seroit-il possible de savoir où je suis?
-
-—Mylady, ce n’est point un mystère; si j’avois pu penser que vous
-l’ignorassiez, je me serois empressé de vous dire que nous sommes
-ici dans l’île Sainte-Marguerite. Cette autre petite île, au Sud
-de celle-ci, dont elle n’est séparée que par un canal étroit, est
-Saint-Honorat, où, si cela peut vous plaire, je me ferai un plaisir de
-vous conduire. Ces deux islettes qui sont ici tout proche se nomment
-la Fornigue et la Grenille; toutes deux sont incultes et inhabitées.
-
-Ils redescendirent ensuite dans l’intérieur de la forteresse, et le
-visitèrent minutieusement. Déborah ne put se défendre d’une forte
-émotion lorsqu’elle pénétra dans le cachot qui autrefois avait été
-habité par le Masque de Fer.
-
-La garnison de cette citadelle ne consistoit en temps de paix qu’en
-quelques centaines d’invalides. Les degrés des escaliers, les parapets,
-les terrasses et le rivage étoient semés de ces vestiges humains
-étendus au soleil.
-
-—Que font ici ces vieux braves? demanda Déborah.
-
-—Ils font, répondit M. le gouverneur, ce que font touts les hommes,
-rien! et ils attendent ce que nous attendons touts, la mort!
-
-Alors M. le gouverneur invita Déborah à faire un tour dans son jardin,
-la seule partie de l’île qui ne fût pas inculte; puis ils s’assirent à
-l’ombre d’une yeuse, et, tout en égrainant et mangeant une grenade, M.
-de Cogolin causoit.
-
-—Cette île se nommoit anciennement _Lerinus_, et celle de Saint-Honorat
-_Lerina_. D’où leur venoient ces noms? Je ne le sais pas, madame, et
-tiens à ne le pas savoir, parce que j’ai à honneur d’être un savant, et
-que n’en sachant rien, j’en sais autant que Strabon, Pline, Bouche et
-Moréry.
-
-Remarquez que par une bizarrerie de l’instabilité des choses humaines
-ces deux îles ont changé de sexe, Lerina est devenue Saint-Honorat,
-et Lerinus Sainte-Marguerite, vierge et martyre. Cette dernière
-a appartenu aux moines de l’autre jusques en 1611, que Claude de
-Lorraine, duc de Chevreuse, leur abbé, se la fit céder je ne sais plus
-pourquoi.
-
-Autrefois le cardinal de Richelieu fit mettre en état de défense toutes
-les côtes de Provence, craignant une invasion des Espagnols. Ce qui ne
-les empêcha pas de se rendre maîtres de ces îles et de s’y fortifier
-autant que put leur permettre le séjour qu’ils y firent. Dans celle-ci,
-qui compte à peine en longueur deux tiers de lieue, et un quart de
-lieue de largeur ils élevèrent cinq forts dont tout-à-l’heure nous
-pourrons voir les ruines. Dans celle de Saint-Honorat, ayant un quart
-de lieue de longueur sur quelque six cents pas de largeur, et qui étoit
-auparavant _le Paradis terrestre en gentillesse et rareté de fleurs, de
-vignes et de jardinages, comme jadis en sainteté_, ils convertirent en
-forts et bastions les cinq chapelles de la Trinité, de Saint-Cyprien
-et Justine, de Saint-Michel, de Saint-Sauveur et de Saint-Capraise,
-répandues en divers endroits de l’île. Ils les remplirent de terre par
-dedans, les terrassèrent par dehors, et placèrent au-dessus de chacune
-deux pièces d’artillerie.
-
-Comme M. de Cogolin achevoit ses précis historiques, auxquels Déborah
-avoit pris peu d’intérêt, ils sortoient du jardin et longeoient le
-rivage du côté du golphe de Juan, où ils trouvèrent à peu près en
-décombre le moindre des ouvrages élevés par les Espagnols, appelé
-le Fortin. Plus avant dans les terres, ils rencontrèrent les ruines
-du fort Monterey, où ils s’arrêtèrent quelques instants. Puis, à
-travers les bosquets de pins, de phylarias, de bruyères, de garous,
-de lentisques, de romarins, et d’alaternes, et les landes de thyms,
-de cistes, de stecas, de petites bruyères et de lavandes, dont le sol
-inculte étoit couvert, ils revinrent au couchant visiter la tour du
-Baliguier et le fort d’Aragon.
-
-—Mais le cinquième et le plus considérable des ouvrages des Espagnols,
-dit alors M. de Cogolin, étoit le Fort-Réal, que les François ont
-continué et perfectionné: c’est la citadelle que nous habitons. M. de
-Saint-Marc, qui en fut gouverneur avant de l’être de la Bastille, eût
-l’idée d’y faire construire des prisons pour les criminels d’État, et
-il en obtint l’autorisation. Ce sont les plus sûres de la France.
-
-—Jamais je n’aurois pensé que sous un si beau ciel; reprit Déborah,
-il existât un lieu aussi morne. Ne vous semble-t-il pas que tout ce
-qu’il y a de douloureux au monde s’y soit assemblé? Une terre plate,
-abandonnée, stérile et sauvage; des plantes de cimetière, couleur du
-sol qui les nourrit; des décombres et des ruines partout attestant la
-fureur sanguinaire des hommes, et la loi désespérante du Temps; une
-forteresse et des vieillards mutilés; une bastille et des geôliers, des
-chaînes, des captifs, des gémissements. N’est-ce pas en vérité, l’île
-de la désolation?... Mais cette désolation me sourit, elle répond à
-celle de mon âme.
-
-—Mylady, vous me faites frémir!
-
-—Mon esprit se plaît ici....
-
-—Un vallon amoureux vous conviendroit mieux, ma tourterelle.
-
-—Oh! de la tourterelle les hommes ont fait un oiseau de nuit et de
-proie.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI.
-
-
-PRÈS de l’ancien LOGIS-AUX-CHEVAUX, un batelier les attendoit et
-leur fit passer le Frioul: bras de mer d’un quart de lieue environ,
-séparant Sainte-Marguerite de Saint-Honorat. Sur le rivage opposé, un
-Bénédictin, qui se promenoit solitairement, s’approcha d’eux, et offrit
-galamment sa main à Déborah, pour descendre de la barque. M. de Cogolin
-l’ayant salué et lui ayant dit qu’il venoit avec cette dame étrangère
-pour visiter l’Abbaye, le saint homme demanda la permission de les
-accompagner. Il les conduisit d’abord à la chapelle Saint-Capraise,
-située à la pointe occidentale; puis à celles Saint-Sauveur,
-Saint-Michel, et Saint-Cyprien et Justine, semées le long de la rive
-Nord et se mirant dans le Frioul. Un peu plus à l’Est ils rencontrèrent
-la chapelle de la Sainte-Trinité.
-
-Déborah fut frappée de la différence si tranchée entre deux îles
-aussi voisines, du complet abandon de l’une et de l’état florissant
-de l’autre. Celle-ci étoit presque vivante et passante. Des pélerins
-alloient d’église en église faire leurs oraisons. Dans les vignobles,
-les vergers, les champs, les prés, les jardins, des moines et des
-journaliers travailloient. De grandes avenues d’arbres de haute futaie
-sillonnoient le sol plat, dont des bocages et des fourrés d’arbustes
-odoriférants varioient l’uniformité. Des plantes et des fleurs les
-plus rares et les plus exquises diaproient la verdure et charmoient
-la vue. Un air pur et embaumé caressoit l’odorat. A chaque pas que
-faisoit Déborah et qui agitoit l’herbe, il s’élevoit des bouffées de
-parfums qui montoient comme d’une cassolette. Cette nature inconnue
-qui tout-à-coup se révéloit à ses regards habitués à la végétation
-septentrionale la remplissoit d’étonnement et d’admiration. Elle alloit
-d’arbre en arbre, d’herbe en herbe, s’arrêtant, contemplant, flairant,
-cueillant, savourant, et comme un enfant demandant le nom de chaque
-plante nouvelle.
-
-—Ces arbrisseaux rampant sur le sol et le long de ces murailles, sont
-des câpriers, répondoit le Bénédictin, charmé d’avoir une occasion
-d’étaler son savoir; les Provençeaux l’appellent encore en grec
-_tapenos_, de l’adjectif _ταῶεινος_, qui veut dire bas, humble ou
-rampant.—Voici le lentisque et le térébinthe, qui touts deux laissent
-fluer une résine, et sur lesquels on greffe le pistachier, qui
-appartient au même genre.
-
-—Ici, sur le bord de la mer, vous voyez le myrthe, dont les côtes
-maritimes de Saint-Tropez sont couvertes, et la belle Barba-Jovis
-aux feuilles argentées.—Ceci, c’est l’elæagnus, le chalef des Turks,
-que les Provençaux nomment _saule muscat_. Ceci, c’est le cassie de
-Saint-Domingue, aussi frileux qu’odorant: les parfumeurs de Grasse
-le recherchent beaucoup pour leurs essences. Voici l’agnus-castus,
-dont le nom est un pléonasme, et que plus sottement encore on appelle
-vulgairement poivrier.—Oh! pour cette plante bizarre qui vous fait
-pousser des cris d’étonnement, c’est l’aloès! _aloe folio in oblongum
-aculeum abeunte_; sa fleuraison est très-curieuse, mais extrêmement
-rare; on assure qu’elle n’a lieu que touts les cent ans, quoique, par
-un phœnomène inexplicable, en très-peu de temps sa tige s’élève jusqu’à
-trente pieds et jette quelques rameaux terminés par des bouquets de
-fleurs. Mais ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est la détonation qui
-précède la naissance de sa tige, détonation tout-à-fait semblable à un
-violent coup de tonnerre, ou une décharge d’artillerie.
-
-A ces mots, M. de Cogolin partit d’un si énorme éclat de rire, que
-mylady fit un soubresaut, et crut un instant que c’étoit une tige
-d’aloès qui tout-à-coup jaillissoit.—Votre rire est impie, monsieur
-le gouverneur, reprit le cénobite; est-il quelque chose d’impossible
-à Dieu? N’est-ce pas une pitié de voir l’impuissance humaine vouloir
-circonscrire l’omnipotence du Créateur?
-
-Puis il continua avec le même calme sa nomenclature et ses
-dissertations.—Ceci, madame, c’est l’amelanchier,_ mespilus folio
-rotundiore fructu nigro_, qu’il ne faut pas confondre avec le
-_mespilus folio rotundiore fructu rubro_, et le _mespilus folio
-oblongo serrato_; celui-là, c’est l’ilex _aculeata cocciglandifera_,
-espèce de chêne vert sur lequel se cueille la graine de kermès ou
-d’écarlate; voici la camphrée, excellent vulnéraire, et le carthame
-d’Égypte, d’où l’on extrait le fard végétal, dont les femmes folles de
-leurs corps souillent leurs visages faits à l’image de Dieu. Voici le
-jasmin d’Arabie, le sumach, l’aligousier, le bois-puant, le mahaleb
-et le micocoulier. A genoux, madame, ne portez point la main à cet
-arbuste sacré, c’est l’argalou, en provençal _arnavéou_, et en latin
-_paliurus_. Son port et ses fleurs le font ressembler au jujubier, mais
-voyez, sa tige est hérissée de deux sortes de piquants. Il croît en
-abondance aux environs de Jérusalem, et a servi au temps de la Passion
-à faire la sainte couronne d’épines que les Juifs enfoncèrent dans le
-front de notre Sauveur. Enfin, voici l’azedarach, arbre de la Syrie,
-dont on a conservé le nom arabe. C’est lui qui produit ces graines
-grisâtres, dures, lisses, coriaces, appelées larmes de Job: elles
-servent à faire de jolies chapelets. Voyez combien son feuillage est
-beau; ses fleurs, disposées en bouquets, répandent une odeur suave. Il
-est cultivé dans toutes les contrées méridionales de l’univers. Les
-Américains l’appellent l’orgueil de l’Inde.
-
-En s’avançant vers la tour du monastère, ils trouvèrent presque réunies
-en un groupe la chapelle Notre-Dame, la grande église Saint-Honorat et
-la chapelle Saint-Porcaire.
-
-Le bénédictin, laissant alors de côté sa science botanique, dit à
-Déborah:—Il y a ici, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, un
-concours immense de personnes pieuses qui viennent visiter ces sept
-chapelles pour gagner les indulgences accordées par les Souverains
-Pontifes, de la même manière qu’on les gagneroit à Rome en visitant les
-sept églises basiliques.
-
-Puis il l’emmena entre la chapelle Notre-Dame et les ruines de la
-chapelle Saint-Pierre, pour lui montrer un puits miraculeux creusé dans
-le roc, et dont l’eau très-limpide est excellente à boire. Ce puits,
-affirmoit-il, n’a jamais plus de trois seaux d’eau, et quelque quantité
-qu’on en puise, il n’en a jamais moins.
-
-Là-dessus, M. le gouverneur sourit et railla un peu notre moine:—Si
-votre miracle est curieux, lui disoit-il, toutefois il n’est pas
-unique, il a quelques degrés de parenté avec les cinq sous éternels du
-juif errant.
-
-Sans répondre à cette attaque, Dom Fiacre continua en lisant à haute
-voix et avec emphase une très-ancienne inscription, gravée sur une
-table de marbre, et placée au plus haut d’un mur voisin du puits.
-
- Isacidûm ductor lymphas medicavit amaras,
- Et virgâ fontes extudit è silice.
- Aspice, ut hic rigido surgunt è marmore rivi,
- Et falso dulcis gurgite vena fluit;
- Pulsat Honoratus rupem laticesque redundant,
- Et sudis ad virgæ Mosis adæquat opus.
-
-Sans doute, madame ne sait pas le latin?... Ces vers comparent
-Saint-Honorat à Moyse, pour avoir fait sourdre de l’eau d’un rocher et
-rendu potables des eaux amères. _Lymphas medicavit amaras!..._ Saint
-Honorat chassa aussi de cette île les bêtes venimeuses qui la rendoient
-déserte....
-
-—Chasser les bêtes venimeuses pour y mettre des moines; pardieu! mon
-révérend, s’écria M. Cogolin, c’est tomber de Nègre à Maure, de fièvre
-en chaud-mal, ou de Carybde en Scylla.
-
-—Et il y fonda notre abbaye, la première de tout l’Occident. La
-réputation de sa vertu se répandit bientôt, et attira tant de
-solitaires des pays les plus éloignés, que l’île devint bientôt aussi
-peuplée que les déserts de la Thébaïde. Du temps de Saint-Amand, abbé,
-on y comptoit plus de trois mille solitaires.
-
-Ce fut, madame, vers l’an 375, que saint Honorat fonda cet illustre
-monastère.
-
-—Je vous demande pardon, mon révérend, mais Baillet prouve clairement
-que ce ne fut qu’en l’année 391; Tillemont, que ce ne fut qu’en 401, et
-l’abbé Expilly en 410. Mais, qu’importe! j’ai tant de foi, mon révérend
-Dom, que je puis en ajouter à ces quatre dates, et vous assurer qu’il
-m’en restera encore assez pour l’usage que j’en fais. Encore un mot: il
-me revient à l’instant que Bouche dit quelque part que saint Honorat
-naquit en 425. Son sentiment seroit donc qu’il fonda votre monastère
-cinquante ans environ avant sa naissance: cette opinion me semble la
-plus raisonnable, et je m’empresse de m’y ranger.
-
-—Monsieur le gouverneur, je vois avec un grand chagrin, lui dit
-alors Dom Fiacre d’un air pénétré, que vous êtes rongé de la lèpre
-philosophique. Vous avez bu votre part de Voltaire; vous suez
-l’Encyclopédie. Croyez-moi, retenez votre raison à deux mains; l’esprit
-de la France est en orgie. Si ce n’est point pour moi, que ce soit pour
-madame, taisez-vous! que Dieu vous garde d’être une école de scandale.
-
-En sortant de l’église de la Sainte-Trinité, ils se dirigèrent vers
-une haute et grosse tour bâtie sur le rocher, dont les pierres étoient
-taillées en pointe de diamant, et la porte tournée vers le Nord.
-
-—Mais, est-ce bien là votre abbaye? demanda Déborah à Dom Fiacre; en
-honneur, je ne l’aurois jamais deviné; cette tour n’a pas le moindre
-caractère abbatial.
-
-—Ce n’est pas non plus le caractère qu’on a voulu donner à cette
-merveille de la chrétienté. Elle fut commencée au dixième siècle, pour
-servir tout à la fois de logement et de rempart à ses religieux contre
-les Sarrasins et les corsaires, qui faisoient des courses le long du
-littoral. Ce fut sous le règne de Raymond-Béranger I^{er}, comte de
-Provence, qu’elle fut bâtie; mais elle ne fut amenée en perfection
-que par une bulle du pape Honorius II, exhortant touts les chrétiens
-à venir demeurer trois mois dans l’île, pour assister et défendre les
-moines de Lerins contre les attaques des infidèles, ou à contribuer,
-par leurs aumônes, à la construction de la tour, leur accordant les
-mêmes indulgences plénières que ses prédécesseurs avoient accordées aux
-Croisés. Cette bulle enjoignoit en outre à ceux qui s’étoient emparés
-de quelques églises et de quelques biens dépendant du monastère, de ne
-pas différer de les rendre.
-
-—Sans vouloir faire le philosophe, vous me permettrez de vous dire,
-mon révérend Dom, que la bulle qui renferme ces privilèges est
-fort suspecte, et ne peut pas être d’Honorius II, à qui elle est
-attribuée, car le pape qui est censé l’avoir donnée y parle d’Eugène
-son prédécesseur: et il n’y a point de pape Honorius qui ait succédé
-à un Eugène. Secondement: Vous auriez dû dire à madame que ceux à qui
-il étoit enjoint de restituer les églises et les biens dérobés au
-monastère n’étoient rien moins que des évêques. Pendant que nos braves
-moines s’amusoient à se faire une citadelle pour garantir leurs biens
-du pillage des Sarrasins, les évêques les leur voloient.
-
-Quant à l’injonction faite à touts les chrétiens de se rendre pendant
-trois mois dans une île qui n’a pas une lieue de superficie, vous
-conviendrez, mon Révérend, que c’étoit une mauvaise plaisanterie.
-
-Tout en causant, ils avoient passé deux portes, et monté quelques
-degrés au haut desquels se trouvoit un pont-levis qui menoit au portail
-de la tour. Là, il se présenta un escalier étroit et obscur. Comme
-Déborah mettoit le pied sur la première marche, un gémissement se fit
-entendre, elle recula. Et voyant venir à elle un monstre énorme, qui
-descendoit en rampant, elle s’enfuit épouvantée. Dom Fiacre, pour la
-rassurer, lui prit le bras et la ramena auprès de l’animal qui avoit
-causé son effroi.
-
-—N’ayez pas peur, lui disoit-il, c’est un de mes bons amis, un
-veau-marin, qui depuis quelque temps vit avec nous dans le monastère,
-sans avoir peur des hommes, comme vous voyez, et sans leur faire aucun
-mal. Caressez-le, madame; il est très-sensible aux flatteries. Nous
-l’avons pris ici, sur le bord de la mer. On en voit beaucoup, sur le
-rivage de ces îles, qui s’endorment au soleil.
-
-Après avoir visité quelques cellules, un réfectoire immense, le
-logis de la garnison, une plate-forme munie de pièces de canon, et à
-l’extrémité du second dortoir la bibliothèque célèbre par le grand
-nombre de manuscrits et d’imprimés précieux qu’elle possédoit, ils
-entrèrent dans l’église de la tour, sous le vocable de sainte Croix, où
-reposoient les corps de plusieurs saints.
-
-Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique
-châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée
-merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys
-d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de
-saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et
-de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du
-bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin
-une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux
-tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et
-une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe.
-
-—Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point
-permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie
-maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez
-dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de
-ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le
-donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on
-leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les
-moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury,
-celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère,
-et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps
-en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses
-religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès
-qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur
-fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des
-Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés
-à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux,
-et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les
-massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675.
-
-Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est
-pas unique, et ce _Paradisus terrestris_, ce _quies piorum_, ce
-_solamen dulce_, ce _sinus tranquillissimus_, comme vous l’appeliez
-tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux
-repaire.—Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques
-historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en
-prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les
-pauvres Sarrasins!
-
-—S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire
-le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre
-en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies;
-qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche
-de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les
-pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des
-deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le
-mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu
-à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme
-et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger.—Je ne dis pas cela
-pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux,
-vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des
-premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont
-je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même
-les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de
-la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et
-corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le
-plus beau fruit!
-
-Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant
-le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de
-saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de
-Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu.
-
-Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint
-Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la
-vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le
-monastère de Lerins: il y demeura neuf ans.
-
-Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et
-chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de
-l’église.
-
-Son évanouissement fut long.
-
-On la transporta sous une tonnelle du jardin.
-
-Lorsqu’elle rouvrit les paupières, M. le gouverneur lui exprimoit sur
-les lèvres le jus d’une orange, et le Bénédictin étoit à genoux devant
-elle, les bras étendus en croix. Un sentiment de pudeur et d’embarras
-colora ses joues, et lui fit jeter un cri timide et porter ses doigts à
-son corset délacé. Mais ses premières paroles furent des remercîments
-pour les soins qu’on lui prodiguoit.—Ne vous alarmez pas, mes bons
-seigneurs, ajouta-t-elle; ce n’est qu’une violente émotion. La vue de
-ces reliques de saint Patrice a réveillé tout à la fois dans mon âme
-des souvenirs douloureux de patrie et d’amour, qui m’ont brisée et
-suffoquée.... Je suis Irlandoise, mon Révérend, et mon époux, qui a été
-assassiné il y a quelques mois, se nommoit Patrick.... O mon pauvre
-Patrick!... Tenez, mon père, le voici! c’est son portrait qui pend à
-cette chaîne. N’est-ce pas, qu’il étoit beau? Eh bien! il étoit encore
-plus pur et plus juste. Les cruels me l’ont tué sans me tuer!...
-
-—Ma fille, adorez les décrets de Dieu; que savez-vous pourquoi il vous
-a ôté votre époux à l’entrée de la vie? que savez-vous quel sort il
-vous garde?... Vous connoissez les maux qui vous ont atteinte, mais
-connoissez-vous ceux dont il vous a préservée, et dont il vous préserve?
-
-—Maintenant, je me sens mieux mon Révérend, beaucoup mieux; je puis me
-lever et marcher: achevons notre pélerinage.
-
-M. de Cogolin, soutenant Déborah, la conduisit alors à la _calanque
-de Saint-Colomban_: caverne au pied de laquelle la mer bat
-continuellement. Elle étoit grosse à cette heure, ils ne purent y
-pénétrer sans se mouiller à mi-jambe.—C’est ici, dit gravement Dom
-Fiacre, le lieu sauvage où se cachèrent saint Eleuthère et saint
-Colomban, lorsque les Sarrasins massacrèrent les cinq cents religieux
-dont nous avons vu tantôt les ossements. Mais ayant apperçu les âmes
-de ces saints cénobites monter au ciel, sous la forme d’étoiles
-brillantes, saint Colomban sortit de cette spélonque, et alla s’offrir
-à la hache des infidèles pour s’associer au martyre de ses frères.
-
-A ces mots, M. le gouverneur éclata de rire, et comme un esprit fort,
-regardant d’une air malicieux notre sérieux mystagogue:—Ah! par
-la mort-Dieu! mon Révérend, s’écria-t-il, vous nous en baillez de
-bonnes!... Oh! pour cette bourde-là, elle ne passera pas.—Vraiment,
-si surtout ce massacre s’est fait pendant la nuit, jamais girande et
-bouquet de feu d’artifice n’ont produit un plus beau spectacle que ces
-cinq cents et une âmes montant au ciel, comme des fusées volantes, en
-manière d’étoiles de feu. J’avoue que je serois curieux de voir un
-pareil feu d’artifice d’âmes, et surtout de savoir si pour les faire
-monter ainsi elles ont besoin d’une baguette d’osier comme les pétards?
-
-En sortant de la _calanque_, profanée par les dérisions de M. le
-gouverneur, à la pointe Sud-Est de l’île, ils montèrent dans une
-nacelle, pour passer le pas étroit qui sépare Saint-Honorat d’un
-îlot, nommé Saint-Féréol. Lorsque sous l’abbatiat de Saint-Amand,
-où l’on comptoit plus de _trois mille solitaires_, ne pouvant touts
-se loger dans Lerina, une partie de ces saints personnages allèrent
-habiter Lerinus, Sainte-Marguerite, qui compte entre ces plus célèbres
-anachorètes saint Eucher de Lyon, il s’en établit aussi dans les
-autres petites îles d’alentour, à la Fornigue, à la Grenille, et dans
-celle-ci, qui doit son nom à Saint-Féréol, dont ont voit encore la
-cellule, qui contient à peine un homme.
-
-Après avoir fait une assez longue station sur ce rocher sauvage,
-semblant de loin une feuille morte flottante, et d’où le regard,
-effleurant la surface de la mer, fuit sur son étendue, avec la vitesse
-d’un lutin, jusque dans le golphe de Gènes, ils regagnèrent le Frioul
-et la barque qui les avoit amenés.
-
-Déborah adressa d’aimables remercîments à Dom Fiacre, puis elle se mit
-à genoux, et lui demanda sa bénédiction.
-
-—Soyez bénie, lui dit-il, au nom de Celui qui est le refuge des
-affligés; soyez bénie à la face des trois immensités, foible image
-de l’immensité de Dieu, la terre, l’océan et le ciel. Ma fille, ne
-vous laissez point maîtriser par la désolation; le désespoir ne doit
-point souiller une âme chrétienne; le désespoir est un grand blasphème
-contre Dieu.—Priez, il ne vous abandonnera pas.—Qu’est-ce pour le
-Tout-Puissant qu’une chaîne et qu’un verrouil?... Celui qui tira Daniel
-de la fosse aux lions saura bien tirer sa servante,—_ancilla sua_,—de
-la fosse aux hommes.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VII.
-
-
-DEUX ou trois fois par semaine M. le gouverneur réunissoit dans son
-salon touts les prisonniers, et leur donnoit des espèces de soirées,
-où l’on causoit et jouoit à la bassette et à l’hombre. Déborah s’y
-montroit rarement; elle n’y paroissoit que lorsqu’elle n’étoit point en
-disposition de tristesse. Le vrai chagrin ne veut point de distraction:
-il se renferme, il demeure face à face avec lui-même, et s’y complaît,
-comme une femme devant le miroir qui répète son image; tout autre que
-lui-même est laid, grimaçant et repoussant. Le chagrin, a-t-on dit, est
-pareil à ces verres d’optique qui, par un jeu étrange, bouleversent,
-rabougrissent ou prolongent les plus belles formes, et font une figure
-grotesque d’une admirable statue. Mais peut-être, au contraire,
-n’est-ce qu’un verre éclaircissant, qui nous découvre tel ce que
-l’éducation, les préventions, les illusions, le trouble des passions et
-l’orgueil nous présentent sous un jour faux.—Le chagrin pourroit être
-comparé à la balance de la Justice, si la balance de la Justice pesoit
-juste.
-
-La forteresse ne recéloit alors que huit ou dix prisonniers. Parmi eux
-se trouvoient deux vieillards en pleine santé et en pleine raison, que
-leurs enfants, puissants en Cour, avoient fait interdire et enfermer
-comme aliénés, pour s’emparer et jouir de leurs biens par avancement
-d’hoirie.
-
-Quoiqu’il manquât peu de chose au bien-être matériel de Déborah, elle
-étoit plus sombre et plus abattue que jamais. Elle étoit poursuivie
-de désirs étranges, elle aspiroit à un état autre et lointain; et
-comme elle étoit captive, elle se disoit:—C’est la liberté qui me
-manque. Mais ce besoin vague, l’homme le porte avec lui en tout temps
-et en touts lieux: libre ou captif, en deuil ou en joie, son âme est
-toujours troublée par ses élancements, vers un infini et un inconnu
-inexplicables. Est-ce l’oscillation de la flamme qui brûle en notre
-lampe d’argile, et qui s’essaye à remonter au foyer d’où elle a été
-distraite? Est-ce l’arrière-souvenance d’une vie meilleure et passée,
-ou le pressentiment d’une vie meilleure et future?... Celui qui le
-premier compara la vie à un voyage et l’homme à un pélerin, jeta une
-de ces grandes lueurs qui rarement s’échappent du génie humain, et
-qui, comme la foudre, étalent une nappe de lumière dans les ténèbres.
-L’homme en effet n’est-il pas comme le voyageur qui aspire toujours?
-mais à quoi aspire-t-il?... Pour certain, ce n’est pas au néant de la
-tombe.
-
-La solitude dans laquelle vivoit Déborah exaltoit sa sensibilité, et
-dégageoit en elle ces vapeurs noires qui assaillent les femmes durant
-leurs gestations. La mémoire de ses maux soufferts ne désemparoit
-pas de son esprit, et son cœur étoit plein de remords et de regrets.
-Elle s’accusoit du trépas de sa mère et du trépas de Patrick. Il lui
-sembloit que leurs ombres erroient sans repos autour d’elle et la
-frôloient. Dans le grincement du verrouil de sa porte agitée, dans le
-bruit du vent, dans les pulsations des psoques et des psylles, qui
-frappent et percent les vieux meubles de leur tarière, elle croyoit
-entendre leurs pas ou des plaintes et des gémissements. M. de Cogolin
-venoit bien de temps à autre passer quelques loisirs auprès d’elle,
-mais sa conversation étoit si frivole, que Déborah y goûtoit peu de
-charmes et y puisoit peu de force. Dom Fiacre la visitoit aussi assez
-fréquemment; mais comme il la travailloit sans miséricorde de dogmes et
-de doctrines, il étoit plutôt importun qu’agréable, et jouoit plutôt
-le rôle d’un persécuteur que d’un saint paraclet. Pour les autres
-prisonniers, elle les fuyoit le plus possible. La vue de beaucoup de
-ces victimes, qui, comme elle, jeunes avoient passé la porte de cette
-forteresse, et dont les cheveux avoient blanchi sous ses voûtes,
-l’attristoit profondément, lui présageoit sa destinée; destinée contre
-laquelle tout ce que son âme avoit de puissance se roidissoit. Elle
-soutenoit rarement une conversation, ses réponses étoient brèves,
-et quelquefois même insensées. Son plaisir le plus vif étoit de se
-promener dans le jardin du gouverneur, de s’y promener seule, et dans
-la partie la plus sombre.
-
-Il y avoit quatre mois que Déborah avoit été transférée à
-Sainte-Marguerite, quand elle accoucha d’un enfant mâle. Sa joie
-fut grande, et elle le nomma _Vengeance_. Ce nom fit trembler M. de
-Cogolin; et Dom Fiacre employa tout ce que ses moyens oratoires purent
-lui suggérer de persuasif pour faire substituer à ce nom impie le nom
-patronal d’un saint apôtre. Mais Déborah demeura inflexible.
-
-La naissance de ce fils lui rendit toute son énergie et tout son
-courage. Dans les soins et les sollicitudes maternels elle trouvoit
-l’oubli de ses malheurs. C’étoit pour elle une grande consolation que
-d’être mère, et de voir revivre Patrick, dont cet enfant étoit déjà
-l’image; d’être tutrice d’une créature encore plus foible qu’elle-même;
-d’avoir une existence dépendante de la sienne, d’avoir une éducation
-à faire. Son avenir, qui lui apparoissoit vide, sombre et sans but,
-venoit tout-à-coup de se remplir. Elle avoit une tâche longue et douce,
-des travaux, des devoirs, une compagnie, toutes ses affections prises,
-toute sa vie occupée. Il lui sembloit qu’il pourroit être encore pour
-elle quelques félicités vraies, en se livrant au culte d’un souvenir
-vivant, mais pour cela il falloit s’arracher du cachot où elle étoit
-condamnée à languir et à mourir, il falloit qu’elle recouvrît sa
-liberté. Depuis long-temps c’étoit là ce qui la préoccupoit. L’heure de
-l’exécution lui paroissant enfin venue, elle écrivit cette lettre à son
-tuteur Sir John, Chatsworth, avocat à Dublin:
-
- «Mon cher et honorable ami,
-
- »J’ai besoin de vous, vous êtes mon seul refuge, ne me manquez pas,
- tout me manqueroit. Souvenez-vous avec plaisir de cette pauvre
- Debby, votre fille, comme vous l’appeliez et comme vous l’aimiez,
- dont les petits bras s’enlacèrent tant de fois à votre col, et que
- vous berçâtes tant de fois dans votre grande robe noire. Vous m’avez
- connue au berceau, vous m’avez chérie dès mon enfance; chérissez-moi
- toujours, chérissez-moi au moins encore une fois, je vous en prie
- au nom de ma malheureuse mère, je vous en prie au nom de son père,
- mon ayeul, qui vous portoit tant d’amitié. Il m’a placée sous votre
- protection, il m’a faite votre pupille, il vous a confié ma défense et
- mes biens, sauvez-moi, vous êtes maître de ma fortune et de ma vie.
-
- » Lorsque je quittai l’Irlande, il y a dix mois environ, je vous
- adressai un mémoire de tout ce qui venoit de se passer dans ma
- famille, et des motifs qui me forçoient à m’expatrier; ce mémoire
- étoit triste, ce mémoire étoit déchirant, votre cœur bon en a été
- très-affecté sans doute; je vous demande pardon du chagrin que je vous
- ai fait. Je croyois que l’exil alloit mettre fin à mes souffrances,
- et me donner le bonheur dont mon âme étoit avide, parce quelle
- avoit avec qui le partager. Je croyois trouver en France liberté et
- hospitalité!... Hélas! jamais déception fut-elle plus grande que la
- mienne! Que n’allai-je plutôt me jeter dans le désert de Barca!...
- Vous trouverez ci-inclus un nouveau mémoire, exact et vrai, de tout ce
- qui m’est advenu depuis ma fuite sur le Continent. Le premier étoit
- déchirant, celui-ci est affreux! Si votre cœur répugne aux tableaux
- sombres, si l’injustice vous fait mal, prenez-le, lacérez-le, jetez-le
- au feu.... Alors qu’il vous suffise de savoir qu’aujourd’hui je suis
- emprisonnée dans une bastille d’État, d’où je ne dois plus sortir que
- sur l’épaule d’un fossoyeur. Mais avec votre secours et votre aide,
- cela ne sera pas. J’ai longuement mûri des projets d’évasion, voici le
- plus sûr et le plus simple, auquel je m’arrête. Il coûtera sans doute
- des sommes considérables; allez, que ceci ne vous ralentisse point,
- Dieu merci, j’ai assez de richesses, et depuis trois jours je suis
- majeure.
-
-_(Ici se trouvoit un plan de fuite très-hardi et parfaitement
-circonstancié.)_
-
- »Quoique toutes ces recommandations puissent vous sembler des
- minuties, qu’aucune ne soit négligée, le sort de l’entreprise en
- dépend.
-
- »Je prends à ma charge touts les frais d’armement, d’équipage et de
- voyage. Si vous trouvez un sujet convenable, qui vous demande plus de
- vingt mille livres, donnez plus, n’hésitez pas. Je suis prête, s’il
- étoit nécessaire, à faire le sacrifice entier de mes biens, pour me
- tirer du lieu où je suis. Pour payer une vie, même la vie la plus
- infortunée, il n’y a pas de rançon trop chère.
-
- »Tout cela va vous donner beaucoup d’ennui et de peine, mon bon
- tuteur, mais croyez bien que j’apprécie l’immensité du service que
- vous allez me rendre, service au-delà de toute reconnoissance. J’en
- conserverai à tout jamais une inaltérable gratitude, qui, jointe à
- l’affection dont mon cœur est possédé, fera de vous l’homme le plus
- aimé, comme vous êtes le plus digne de l’être.»
-
- * * * * *
-
-Quand Déborah eut achevé cette lettre, elle courut la porter à M. de
-Cogolin, que déjà très-adroitement elle avoit entretenu de son projet
-d’écrire à son tuteur, pour lui demander compte des biens que lui avoit
-légués son grand-père: projet qu’il avoit approuvé et encouragé de
-tout son cœur. Et elle la lui présenta toute ouverte, en le priant de
-vouloir bien en prendre connoissance, certaine à l’avance de son refus,
-par galanterie, par délicatesse, et surtout parce qu’il savoit à peine
-quelques mots d’anglois.
-
-—Cachetez votre lettre, ma belle amie, je vous rends confiance pour
-confiance, lui dit-il, en lui prenant et lui baisant les mains,
-cachetez-la et remettez-la moi de suite, quelqu’un de mes gents va
-partir tout-à-l’heure pour Antibes, je l’en chargerai.
-
-Déborah le remercia poliment, mais avec une extrême réserve, crainte de
-trahir tout ce qu’elle éprouvoit de joie de ce premier succès.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME.
-
-VIII.
-
-
-HOLA! sentinelle, veillez-vous?
-
-—Qui vive?
-
-—Ordre du Roi. Faites baisser le pont.
-
-Il se fit un long silence. Onze heures de la nuit sonnèrent au château.
-L’obscurité était profonde.
-
-—Qui vive? s’écria de nouveau une voix dans l’éloignement.
-
-—Ordre du Roi! Jean Buot!
-
-—Ah! c’est vous, monsieur Buot! votre serviteur très-humble. Vous nous
-amenez sans doute du gibier? toutes nos cages à poulets sont pleines, à
-quel croc voulez-vous que nous le logions?
-
-Les chaînes du grand pont-levis grincèrent, il s’abaissa lourdement
-et un carrosse s’avança: deux hommes en descendirent, l’un avoit une
-épée au côté, l’autre des fers et des boulons aux pieds et aux mains;
-et ces deux hommes en suivirent deux autres, le sergent de garde et le
-concierge du donjon.
-
-Arrivés à une enceinte de muraille d’une hauteur excessive, percée
-d’une seule entrée, défendue par deux sentinelles, trois portes
-énormes, scellées de distance en distance dans l’épaisseur d’un mur
-ayant plus de seize pieds, s’ouvrirent et se refermèrent sur eux.
-
-Une lampe de fer, vraiment sépulcrale, éclairoit de sa lueur mourante
-leurs pas, qui retentissoient sous les voûtes et se mêloient aux
-cris des verrouils et des grilles, pivotant sur leurs monstrueuses
-crapaudines. Partout où l’œil perçoit il ne rencontroit, à travers
-les ténèbres, qu’un effroyable spectacle de serrures, de verrouils,
-d’écrous, de cadenas et de barres de fer.
-
-Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé,
-allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise
-obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet,
-semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent
-dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre.
-
-Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée
-en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE
-TORMENTORUM, _Salle de la Question_; et apperçut les parois des murs
-et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges
-et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre,
-environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au
-moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges
-de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente,
-où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la
-souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le
-rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices.
-
-Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean
-Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre
-Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant
-son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le
-fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença
-lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les
-parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets
-et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder
-une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les
-plus secrets.—Honte et dégoût!... Le prisonnier fit un mouvement
-d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On
-lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son
-portefeuille.... On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes
-étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui,
-arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des
-bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné
-fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase
-vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable,
-tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît
-votre épée hors du fourreau.—A cette exhortation, le prisonnier ne fit
-que sourire, mais d’un sourire amer.
-
-Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons,
-sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque
-infortuné mort à la chaîne.
-
-De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses
-jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture.
-Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent
-hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et
-traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant
-servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à
-rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir
-enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre,
-M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de
-ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, _la
-maison du silence_.
-
-En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la
-faim et de la mort.
-
-Peu de temps après, il commença à reprendre possession de ses esprits;
-mais à mesure qu’il recouvroit le sentiment ses larmes redoubloient.
-Pour tâcher de découvrir en quels lieux il pouvoit être, il se dressa
-sur son séant, palpant de ses doigts à l’entour de lui et cherchant à
-déchiffrer quelques formes dans l’obscurité.—Tout-à-coup, il lui semble
-entendre un bruit de respiration pénible, il écoute:—le même bruit se
-prolonge.—Plus de doute, c’est un souffle!... Mais est-ce le souffle
-d’un être humain ou d’une bête fauve?—L’effroi le saisit, il se penche,
-il écoute encore.... Cette fois, son oreille distingue un froissement
-léger et un craquement de membres étirés qui se disloquent.
-
-—L’obscurité est si épaisse que j’échappe à mes propres regards.
-Quelqu’un autre n’est-il pas en ce lieu? dit-il alors, presque à voix
-basse.
-
-Pas de réponse. Seulement un objet se mut, et un long soupir s’exhala.
-
-—Soyez sans crainte, vous qui pouvez être près de moi! je ne suis qu’un
-misérable prisonnier. Au nom de Dieu! ayez la pitié de me répondre!
-
-—Qui donc a parlé ici? est-ce vous, guichetier?... Qui donc, à cette
-heure, vient troubler la paix de mon cachot?
-
-—_Spiorad-naom!_ Mais cette voix ne m’est pas inconnue!...
-
-—Suis-je donc éveillé, ou suis-je en rêve!... murmura sourdement la
-même voix, un accent familier a frappé mon oreille!...
-
-—_Dia-an-mac!_ Quelle vision funèbre passe et repasse devant moi, et
-abuse mon âme? Je suis fou! Ce n’est pas lui,... il est mort.... Qui
-sait si l’on demeure en la tombe?... Patrick, Patrick, mon frère,
-seroit-ce toi! Est-ce toi, Mac-Phadruig?...
-
-—Fitz-Harris!... Ah!... malheureux, toi aussi dans cet abyme!
-
-—Patrick, Patrick, mon frère, ah! je te retrouve!... Bonheur
-affreux!... Si tu le peux, viens que je me jette dans tes bras, pour
-que je sente, pressé sur mon cœur, que tu n’es point un fantôme! car
-mon esprit troublé ne peut croire à toi; car tout ceci ne lui paroît
-qu’une illusion de fièvre.
-
-Et s’élançant dans les ténèbres, de toute la longueur de leurs chaînes,
-ils se heurtèrent poitrine contre poitrine, et tombèrent à genoux, les
-bras entrelacés.
-
-Dans cette étreinte de serpent, ils se couvroient de baisers et de
-larmes.
-
-Enfin Fitz-Harris s’écria:—Patrick, j’ai tant pleuré sur ta mort!... Je
-te retrouve.... Et il faut encore que je pleure sur toi!...
-
-—Mon frère, reprit Patrick, puisque touts deux nous sommes destinés
-à la souffrance, béni soit le Ciel, qui nous fait un sort jumeau, et
-nous lie au même malheur comme deux esclaves à la même chiourme!—Frère,
-c’est une joie de se retrouver, même sous la hache du bourreau.
-
-Et ils s’embrassèrent de nouveau, et ils pleurèrent, et il se fit un
-long silence.
-
-—Mais Harris, tu ne me dis rien de Déborah, ne l’aurois-tu point vue
-depuis ma disparition? Ne sais-tu point ce qu’elle est devenue?
-Va, parle, ne crains pas d’accroître mon affliction; j’ai tout le
-pressentiment de son infortune, assurément affreuse comme la nôtre!
-Pauvre enfant!...
-
-—Avant d’abandonner la France, je voulois, mon frère, te dire un long
-adieu, et te demander une dernière fois le pardon et l’oubli de tout
-le mal que si lâchement je t’avois fait; dans ce dessein je me rendis
-à l’hôtel Saint-Papoul; mais Déborah vint m’ouvrir, seule, éperdue,
-échevelée, et, m’accusant de choses dont la pensée me fait frémir, elle
-me dit que tu avois été tué, et que j’en étois de ta mort!—Quand elle
-fut revenue de cette idée atroce, je lui offris, pour réparer mes torts
-envers toi, de me donner à elle en expiation; mais elle me repoussa, et
-appela sur ma tête l’abomination. Oh! cette malédiction tomba sur moi
-comme un manteau de plomb. Elle me suit partout comme une louve; elle
-me mord, elle me ronge, elle surnage au-dessus de toutes mes pensées et
-les empoisonne.—Je la quittai, enfin; je partis, et depuis je ne l’ai
-plus revue.
-
-—Je te tiens compte, Fitz-Harris, de cette démarche qui montre
-l’excellence de ton cœur, dont je n’ai jamais douté. Je te remercie
-de tes bons offices offerts à Déborah; je suis désolé qu’elle se soit
-montrée si dure envers toi. Je sais qu’elle a peu de penchant à l’oubli
-des injures, qu’elle garde rancœur.... Mais aussi n’étoit-elle pas
-dans un moment terrible? On pardonne péniblement quand les blessures
-sont ouvertes, quand le fer est dans la plaie. Ne t’afflige pas de
-sa malédiction: la malédiction lancée dans la colère n’a point de
-fruits. Si jamais il nous est donné de rentrer dans la vie, ou de
-revoir Déborah, sois tranquille, je la ferai revenir à des sentiments
-meilleurs. Quant aux miens pour toi, ils ne sont pas altérés, veuille
-le croire. Jetons dans l’oubli pour toujours ce qu’il y a eu de
-mauvais entre nous; ressouvenons-nous seulement des jours où nous nous
-sommes aimés, et que nous sommes compagnons d’enfance, de jeunesse,
-d’infortune et de patrie.—Frère, conservons bien notre amitié, nous en
-aurons besoin.
-
-—Frère, l’amitié ne peut plus exister entre nous; la mienne n’honore
-pas, et je suis indigne de la tienne: je n’aspire qu’à regagner ton
-estime, et je ne te demande que pardon et pitié.
-
-Et ils s’embrassèrent encore, et ils pleurèrent, et il se fit encore un
-long silence.
-
-—Patrick, où sommes-nous ici? car le ciel étoit si noir que je n’ai pu
-reconnoître où j’entrois.
-
-—Nous sommes au donjon du château de Vincennes.
-
-—Et quel est donc ce bruit sourd et régulier?
-
-—Silence. C’est la ronde qui passe sous les fenêtres. Elle rôde ainsi
-toutes les demi-heures, et le matin et le soir elle fait le tour des
-fossés.
-
-Mais, Patrick, apprends-moi donc, car je l’ignore encore, quelle
-circonstance a pu faire croire que tu as été assassiné?
-
-—Le jour même où je fus expulsé de la compagnie, ayant pris la
-résolution de quitter la France pour des raisons que tu n’ignores pas,
-et pour d’autres que je te ferai connoître plus tard, comme, sur le
-soir, je sortois pour aller aux Messageries, je fus assailli au nom du
-Roi par quatre hommes armés. Je fais un bon en arrière pour saisir mon
-épée, déterminé à ne point me rendre: je crie à l’assassin, et j’en
-frappe plusieurs. Une croisée s’ouvre, et Déborah, reconnaissant ma
-voix, m’appelle et me crie: Courage! frappe, frappe! je vole à toi, à
-ton secours!... Mais en ce moment un des quatre sbires me tourne et me
-plonge par derrière un fer dans le flanc; je tombe, ils me relèvent
-aussitôt, et me jettent avec eux dans un carrosse qui attendoit à
-quelques pas.... Et voici quatorze jours que je suis dans ce cachot.
-J’ai voulu écrire à Déborah pour l’informer de mon sort, mais on m’a
-refusé impitoyablement du papier et de l’encre, mais on m’a tout refusé
-hors un peu de pain et d’eau.
-
-Mais toi-même, Fitz-Harris; explique-moi, par quelle fatalité es-tu
-venu me rejoindre à ce donjon?
-
-—Il y avoit trois jours que j’avois quitté Paris, j’étois à Calais,
-et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un
-petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda
-M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et
-n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation
-pour interrogation, et lui dis:—Est-ce à lui-même que vous désirez
-parler?—Oui, monsieur.—Alors, adressez-vous à lui-même.—C’est aussi ce
-que je fais, monsieur, me répondit-il.—Je suis Jean Buot....—Monsieur,
-vous m’en voyez charmé.—Je suis agent de police.—Monsieur, recevez-en
-mes félicitations.—Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M.
-Fitz-Harris, je vous arrête.—Dites plutôt au nom de celle qui couche
-avec le Roi, la Loi et la Justice.... Et comme il s’approchoit pour
-m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que
-j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle,
-il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent
-dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me
-conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant
-tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est
-une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables.
-Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et
-des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener
-pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon
-exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit
-fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que
-l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé
-des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux
-pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure
-du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa
-une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en
-deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage;
-il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un
-oiseau.—Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans
-ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en
-reste aucun souvenir.
-
-Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu
-à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors
-connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas
-long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries,
-couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes
-de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière,
-semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres
-choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur
-lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de
-cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte:
-c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers
-leur permissent d’atteindre.
-
-Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit
-la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne
-d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon,
-depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: _Passez votre chemin!_
-
-Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins
-d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le
-faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le
-sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit
-fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente.
-Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau,
-et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser.
-Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison,
-c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant
-pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de
-pain qu’il mâchoit.
-
-Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements
-d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous
-de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en
-plaisanter:—Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce
-pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé
-dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne
-voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs
-soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un
-peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité
-aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon:—Le
-valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur?
-
-Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme
-d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille....—Est-il
-possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le
-farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans
-le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat
-que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis
-Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant... n’est-ce pas que
-c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla
-et l’appela de touts ses poumons: Cork! _my friend Cork!_ Le chien
-répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes.
-Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et
-d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui
-jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce
-moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui
-manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir
-son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui
-répondit rudement: _Cela ne se peut pas._ Fitz-Harris le supplia comme
-on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos
-et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la
-moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se
-chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle
-fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon.
-Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et
-supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: _Cela ne se peut pas._
-
-Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir
-et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque
-jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora
-pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même
-croassement: _Cela ne se peut pas._
-
-C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot:
-sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long
-et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le
-Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste
-et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord
-l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps
-avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir
-affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes
-hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation.
-
-—Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec
-tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La
-résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la
-police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints
-comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si
-mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est
-bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite
-surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même
-cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je
-me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point
-séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi.
-
-Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent.
-
-Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent
-au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la
-torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux
-serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de
-couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la
-première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième,
-toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone,
-très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut
-un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un
-grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui
-laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne
-étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux
-treillis de fer.
-
-M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des
-plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers,
-au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il
-leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du
-jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents
-de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris
-de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose
-inouïe!
-
-Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques
-nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une
-lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné
-beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à
-Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le
-brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il
-avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit
-sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses
-recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin,
-que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il
-se hâteroit de le lui faire connoître.
-
-Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra
-pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti.
-Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra
-affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle
-est à Genève.
-
-Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le
-coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah;
-il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant:—Tiens!
-voici ses dépouilles!... Eh bien! est-elle à Genève?... Pourquoi donc
-auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?... Non, va,
-elle est perdue sans retour!... Pauvre Déborah! où es-tu maintenant?
-Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?... N’est-ce pas, Fitz, tout cela
-répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle
-est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!... O mon Dieu!... pour
-qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre
-horriblement.
-
-Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie,
-long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses
-sanglots.
-
-Quand il eut bien pleuré, il se remit à genoux, et, prenant un à un
-touts ces voiles, ces velours, ces satins, ces rubans, touts ces objets
-qu’il venoit de fouler sous le poids de son corps énervé, il les
-agitoit, il les montroit à Fitz-Harris, il les couvroit de baisers, il
-les pressoit, il les répandoit autour de lui.—Tiens, mon Harris, voici,
-disoit-il avec douleur, l’écharpe qui battoit sur ses épaules comme
-les ailes d’un Ange, à notre dernier rendez-vous nocturne au torrent.
-Tiens, voici tout son deuil pour sa mère, sa malheureuse mère!...
-Tiens, regarde cette robe; elle est encore empreinte de ses formes.
-Oh! baise-la par amour pour moi!... Voici les gants de soie de ses
-petits pieds. Voici le peigne qui mordoit sa chevelure. Ces manches ont
-emprisonné ses bras si beaux, si blancs, qui se mouvoient avec tant de
-grâce. Ce corsage a environné sa taille ronde comme l’écorce environne
-l’aubier; il a palpité des battements et des gonflements de son cœur.
-A touts ces chiffons mornes et informes que de vie et que d’élégance
-elle prêtoit! Tout cela appartenoit à sa pudeur; tout cela en étoit le
-feuillage. La pudeur est un arbre que seulement l’hiver de l’âme et la
-mort dépouillent de sa feuillée.
-
-Je ne veux pas laisser ces dépouilles dans ce coffre; ce seroit les
-mettre dans la tombe et planter un jardin au-dessus; ce seroit fermer
-le livre de mon amour. Je veux que ce livre demeure ouvert pour y lire
-à toute heure.
-
-Il prit alors touts ses vêtements, toutes ses parures, et les suspendit
-çà et là aux murailles et aux barreaux de sa lucarne.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-IX.
-
-
-M. le lieutenant pour le Roi étoit curieux et questionneur, et avoit
-une habileté singulière à provoquer des conversations, à faire naître
-des récits, à soutirer des souvenirs. Comme il venoit assez souvent
-visiter nos deux captifs pour leur faire parler de l’Irlande, il ne
-tarda pas à concevoir pour eux une véritable estime, et à s’éprendre
-d’un sincère intérêt, inspiré par leur jeunesse et leur bon caractère.
-
-Ce n’est pas, comme assurément on a pu le remarquer, que leurs
-caractères fussent également beaux, mais ils étoient également bons.
-Fitz-Harris, inconsidéré, inconséquent, léger, éventé, évaporé,
-superficiel, brouillon, désordonné, avoit touts les défauts d’une
-tête qui ne se possède pas, d’un esprit naturel et transparent, et
-c’est justement à cause de cela, à cause de ces défauts mêmes, qu’on
-lui pardonnoit tout, même ce qui étoit tout-à-fait mal. Le mal fait
-par lui sembloit moins mal; on l’appeloit étourderie, et il trouvoit
-des sourires, de l’indulgence, des pardons où une âme réfléchie,
-grave, sage, uniforme comme celle de Patrick, n’auroit trouvé que de
-l’indignation et du mépris.
-
-Fitz-Harris étoit variable comme l’atmosphère; et, comme certaines
-contrées, il n’avoit que deux saisons, le printemps et l’hiver, mai et
-décembre, joie et _spleen_. Il sautoit brusquement de la plus folle
-gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur.
-Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui
-remettoit des sentiments. Le pire, c’étoit que Fitz-Harris ne savoit
-point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et
-dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit.
-Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit,
-musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec
-Cork dans ses heures de félicité parfaite; dans ses quarts-d’heure
-d’abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout
-le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un
-livre, en examinoit la reliûre et le rejetoit, s’étendoit sur son lit,
-s’adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement
-silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté
-devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l’époque où nous
-touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent.
-
-Le 13 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa
-prison octogone, allant de pan en pan, d’angle en angle, lisant et
-déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les
-inscriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les
-mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d’autres
-temps, avoient été plongés dans ce cachot.
-
- HIEMS ÆTERNUM.—1680.
-
- L’HORLOGE NE SONNERA JAMAIS POUR MOI L’HEURE DE LA LIBERTÉ.—1701.
-
- O PUR AMOUR DE DIEU!... VOICI UN MOIS QUE J’AI ÉPOUSÉ JÉSUS-CHRIST.
- DEPUIS CETTE ALLIANCE CONSIDÉRABLE, JE NE PRIE PLUS LES SAINTS,
- PAS MÊME LA VIERGE MARIE, PARCE QUE LA MAITRESSE DE LA MAISON NE
- DOIT IMPLORER LES SECOURS NI DE LA MÈRE NI DES DOMESTIQUES DE SON
- ÉPOUX.—1695.—JEANNE-MARIE BOUVIÈRE-DE-LA-MOTTE, GUYON DU QUESNOY.
-
- LE COMTE DE THUNN.—1703.
-
- LE COMTE DE THUNN.—1713.
-
- LENGLET-DUFRESNOY.—1725.
-
- 1734.—CLAUDE-PROSPER JOLIOT-DE-CRÉBILLON.—_Désormais je serai
- vertueux; je ne ferai plus de_ TANZAI ET NÉARDANÉ.
-
- DIDEROT.
-
- HENRY MASERS DE LATUDE.
-
- _Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs._
-
- MARQUIS DE MIRABEAU.
-
- _La vie s’enfuit, les enfermeurs d’hommes et les enfermés passent.
- Dieu seul demeure et juge._
-
- JE SORTIRAI QUAND CE CADRAN MARQUERA L’HEURE ET LE MOMENT.
-
- [Illustration]
-
-
-Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M.
-de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé.—Bonne nouvelle,
-messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle.... Voici le fait. Je viens à
-l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement,
-très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous
-lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près
-de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit
-vous refuser pardon et pitié.—Allons, il n’y a pas une minute à perdre;
-faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte....
-Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n’est-elle déjà
-plus.
-
-—Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria
-Fitz-Harris en lui baisant les mains.
-
-—Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je
-reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick,
-allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc.... Les secondes
-sont comptées.
-
-—Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement.—Vous êtes
-généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude
-d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je
-suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand
-mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de
-jointures pour se ployer devant le crime.—Allez, monsieur, mon corps et
-mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce.
-
-—Vous êtes un fou, mon ami.
-
-—Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche.
-
-—Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux.
-
-—Non, Fitz; je te le défends.
-
-—_Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous
-fît._ Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la
-Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux
-prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère,
-je le veux; frère, j’en ai le droit.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-X.
-
-_Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar._
-
-
- Madame,
-
-VOUS souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un
-cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je
-viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait
-que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge
-de vingt ans[4], la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne
-seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander
-qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu
-nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse
-votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable?—Il est
-un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où
-notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres
-de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines,
-les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables;
-peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà
-déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au
-Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de
-pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée
-légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille
-fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si
-vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que
-vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de
-ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble
-et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si
-je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces.
-
-Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la
-loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé,
-dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un
-enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai
-fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au
-sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une
-étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige
-en automne; pas plus qu’un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous
-que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je
-fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu’on jette ce fétu de
-paille à la porte... et le vent l’emportera, et il se perdra dans le
-tourbillon du monde.
-
-Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien
-je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux
-à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai
-vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez
-que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence
-et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous
-ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si
-admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non,
-madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait
-naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine.
-
-Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts
-les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez
-qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre
-âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!...
-
-Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour
-qu’on m’ôte mes chaînes!
-
-Madame, on doit pardonner.—Sous la même voûte, lié à la même chaîne,
-souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick
-à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez,
-madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous
-adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous
-eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa
-grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du
-marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez
-être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en
-supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous
-dirois ce qu’il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre
-frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous
-étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort;
-si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux
-et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez
-toute pour Patrick.
-
-Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle
-qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai
-votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en
-travers de votre porte.—Je quitterai à jamais la France.—Si vous
-succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre
-deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur
-votre tombe!...
-
-Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me
-tuera; le chagrin m’a déjà ruiné.... Oh! qu’il me seroit doux de revoir
-un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;...
-d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!... d’une
-amante!...
-
-Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze
-ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments
-par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je
-vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en
-souhaiterai toute ma vie.
-
-Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère!
-
-Je suis, avec vénération, respect et soumission,
-
- Madame,
-
- Votre très-humble et très-obéissant
- serviteur et sujet,
-
- FITZ-HARRIS.
-
-Au donjon, ce 13 avril 1764.—Le 29 de ce mois, à onze heures de la
-nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous
-me tenez dans la souffrance.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XI.
-
-
-ENFIN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra accompagné d’un prêtre:
-c’étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles,
-aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d’instants avant
-d’expirer, lui avoit remis une lettre.
-
-L’espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d’émotions diverses, il en
-brisa le sceau, y jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la
-renverse.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XII.
-
-
- DU CHATEAU ROYAL DE VERSAILLES, CE 14 AVRIL 1764.
-
- A MESSIEURS FITZ-HARRIS ET PATRICK FITZ-WHYTE.
-
- NON.
-
- VOTRE TRÈS-DÉVOUÉE SERVANTE,
- PUTIPHAR.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
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-LIVRE SIXIÈME.
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-XIII.
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-IL y avoit près d’une année que Déborah avoit écrit à sir John
-Chatsworth, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse.
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-D’abord elle avoit attendu avec la patience d’un prisonnier; mais, à la
-longue, la crainte et le découragement, goutte à goutte, avoient filtré
-dans son cœur. Elle ne trouvoit à ce silence qu’une explication triste
-et désespérante: ou la lettre n’étoit point parvenue, ou sir John
-Chatsworth l’avoit abandonnée, ou sir John Chatsworth étoit descendu
-dans la tombe. M. de Cogolin s’efforçoit de la soutenir dans son
-affliction. Généreux Samaritain, il versoit du baume sur les blessures
-de son âme et de l’huile dans la lampe mourante de son espoir. Mais
-c’étoit surtout dans les soins et dans les sentiments maternels qu’elle
-puisoit de la force et des distractions à ses maux.
-
-Vers cette époque, inopinément, un homme, se disant lord Cunnyngham, se
-présenta à la forteresse, et se fit conduire au gouverneur.
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-Et après que M. le gouverneur et cet étranger eurent eu ensemble un
-assez long entretien, Déborah fut priée de venir.
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-Je ne sais si un pressentiment l’éclairoit, elle accourut avec joie
-en toute hâte, et se précipita sans hésitation dans les bras de cet
-inconnu en pleurant, et l’appelant mon oncle, mon bon oncle!...—Ah!
-sir John m’a fait beaucoup souffrir en me laissant si long-temps sans
-réponse!... Mais vous voici, tout est oublié.—Mon oncle, mon bon oncle,
-je vous remercie d’avoir daigné vous ressouvenir de moi, d’avoir daigné
-trouver un peu de pitié pour une femme dans l’infortune!
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-Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même
-fort ému de leur attendrissement.
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-Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord
-Cunnyngham cria: John! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et
-galonnés, entrèrent portant chacun un ballot: c’étoient des objets
-destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance.
-Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur,
-et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux
-guichetiers. Son désir étoit de reconnoître par ces présents les soins
-et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards
-que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour
-son propre malheur, et par-dessus tout elle vouloit par là se disposer
-favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la
-nécessité l’exigeoit.
-
-Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les
-expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il
-saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par
-se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le
-forçoit à quitter l’île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut
-plus honoré qu’il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il,
-veuillez accepter à dîner, et l’hospitalité pour cette nuit.
-
-Cette proposition s’accommodoit trop avec leurs projets pour être
-repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de
-Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu’à touts ses prisonniers,
-le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont
-elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d’or dans
-une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur
-la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et
-de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service.
-
-M. de Cogolin s’inclina gracieusement en signe d’adhésion.
-
-Déborah prit la main de l’inconnu, et le conduisit dans son cachot.
-
-Là, elle se jeta à ses pieds, dans l’ivresse de la joie, et lui dit
-avec effusion: Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement
-les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme,
-et que tout-à-l’heure j’étalois par comédie.—Monsieur, vous êtes
-mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant,
-né dans l’esclavage, n’oubliera jamais, non plus que moi, la dette
-qu’aujourd’hui nous contractons envers vous. J’ignore, monsieur, les
-promesses que M. Chatsworth peut vous avoir faites, mais soyez sûr,
-quelles qu’elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au
-monde ne pourra m’acquitter envers vous.
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-—Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m’a doué de sentiments
-assez riches, dont je suis fier. Je n’ai mis aucun prix à l’action que
-je fais en ce moment: pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun
-salaire. Ce n’est point l’appât d’un gain qui m’a envoyé près de vous;
-ce sont vos malheurs. Madame, j’ai lu le mémoire que vous avez adressé
-à sir John Chatsworth, et j’ai été touché.—J’aurai usé bientôt les deux
-tiers de ma vie, madame, et jusqu’ici, cependant, je suis demeuré sans
-avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment
-pourquoi je passois sur la terre: ma vie s’explique enfin. Un enfant
-naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour
-être aujourd’hui le marteau qui va briser les chaînes d’une jeune mère
-captive.—Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action: ne me le
-détruisez pas, je vous en prie; j’ai tant besoin de cette expiation.
-
-—Monsieur, vous avez toute mon admiration, et je suis ravie d’engager
-avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau
-combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l’issue matérielle de
-notre aventure.—Avez-vous, monsieur, les limes que j’ai demandées?....
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-—Les voici, mylady.
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-—Bien.—C’est sur elles qu’est fondée toute l’entreprise, qui n’en
-est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent
-les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle
-morceau d’acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme
-je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce
-cachot.—Devroit-on s’étonner que la nécessité enfreigne l’honneur et
-la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la
-raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses?—Elle fait placer
-au pauvre qui a faim le pain avant l’honneur, comme elle me fait en ce
-moment placer la grossière intelligence de l’artisan qui, le premier,
-eut la pensée de faire ronger l’acier par l’acier, bien avant, bien
-au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est
-plus pour moi que Milton!—Ce blasphême, devant des juges libres qui
-n’ont que faire d’une lime, ne mériteroit-il pas de me faire passer
-par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes
-exquises, le malheureux qui a préféré un morceau de pain à l’honneur et
-à l’équité?—Rétablissez chacun en sa place, et tout sera redressé. Ou
-donnez-moi des juges prisonniers, et je serai absoute; ou rendez-moi
-la liberté, et je replacerai Milton avant la lime, le poète avant le
-forgeron; ou donnez au pauvre des juges qui aient faim, et il sera
-absous; ou rassasiez-le, et il replacera le pain après l’honneur.
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-Voici, mylord, le plan d’évasion que j’ai mûri longuement dans le
-loisir, préférablement à tout autre: il est simple. Veuillez le suivre
-strictement, et nous aurons un plein succès.
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-Demain, aussitôt après déjeûner, mylord (c’est avec plaisir, monsieur,
-que je vous donne ce nom), vous partirez et vous retournerez
-sur-le-champ à La Napoule. Vous mettrez à la voile, et louvoyerez de
-façon à n’arriver ici, pour plus de sûreté, que vers le milieu de la
-nuit; vous descendrez sur le flanc de l’île, à l’entrée du chenal, où
-vous ferez prendre terre à tout l’équipage en armes, que vous laisserez
-sur le rivage, faisant le guet, prêt à venir au premier signal. Et
-seulement accompagné de quelques hommes chargés des échelles, dans
-le plus grand silence, vous vous glisserez à pas de loup jusqu’aux
-murailles du château qui regardent le couchant. Ma fenêtre sera facile
-à reconnoître dans l’obscurité; j’y suspendrai une écharpe. Pour
-atteindre jusqu’ici, il faut que votre échelle ait environ quarante
-pieds.... Le reste me regarde.... Cette nuit je scierai un de ces
-barreaux assez profondément pour qu’il cède au premier choc.—Agissez
-adroitement, mais avec la plus grande assurance. N’ayez pas de crainte;
-la garde de cette forteresse n’est pas forte, comme vous pourrez le
-voir. Elle se compose de quelques vieillards invalides. La nuit, il
-n’y a que deux sentinelles; l’une sur la plate-forme, l’autre au
-pont-levis. Habituellement leurs mousquets ne sont point chargés; et
-souvent l’une est aveugle et l’autre sourde. Si, contre toute chance,
-elles faisoient une alerte et crioient qui-vive? ne répondez pas. Si
-elles menaçoient, ne bougez pas. Si le corps de garde s’éveilloit
-et sortoit contre vous, prenez-le et faites-en ce que vous voudrez.
-Seulement, ne tuez pas ces bonnes gents, je vous en prie; que le sang
-ne coule pas. Mais, allez, vous pouvez être tranquille, nous ne serons
-point troublés. Croyez bien que ce ne sera pas le bruit de notre fuite
-qui les éveillera.
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- * * * * *
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-Notre faux lord Cunnyngham se nommoit simplement Icolm-Kill.
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-C’étoit un ancien cabaretier du comté de Sligo, qui, pour avoir trempé
-dans quelques troubles des _Boys_, je ne sais si c’étoit dans ceux
-des _White_, des _Steel_, des _Oak_ ou des _Peep-of-day_, avoit eu sa
-taverne rasée, et avoit été contraint de s’enfuir pour n’être pas pendu
-sans jugement, comme cela se pratiquoit. Afin d’échapper à la pauvreté,
-il s’étoit fait homme de mer, et tour-à-tour on l’avoit vu marchand
-de chair-noire, corsaire et pêcheur de baleines. Avec ses manières
-de cabaretier et sa tournure de marin, il faisoit un personnage
-mixte assez grotesque dans son habit de velours et sa veste de drap
-d’or. Mais sa qualité d’étranger sauvoit tout, et même en auroit fait
-pardonner bien davantage. Être étranger est bien la chose du monde la
-plus commode!
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-Sir John Chatsworth le connoissoit depuis long-temps pour un homme de
-bon cœur et de bon courage, et, plein de confiance en son habileté,
-il n’avoit pas hésité à le charger d’une mission si délicate, et à
-remettre le sort précieux de sa pupille entre ses mains.
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- * * * * *
-
-Dans une transe continuelle, et dans la posture la plus gênante,
-courbée sur l’embrasure de sa lucarne, Déborah passa toute la nuit à
-scier dans le haut et dans le bas un énorme barreau de fer, qu’elle
-avoit enveloppé de flanelle comme un malade, pour assourdir le bruit
-de la lime. Ses flancs si frêles furent brisés par ce travail long et
-pénible, et ses belles mains douces furent impitoyablement déchirées.
-
-Le lendemain, dès l’aube du jour, tout dans la forteresse était en
-mouvement. Les prisonniers, parés de leurs plus belles hardes, rôdant
-de corridor en corridor, de cachot en cachot, s’appeloient l’un
-l’autre, échangeoient de joyeux propos. Craignant de manquer d’appétit,
-quelques-uns même étoient allés cueillir de la faim sur les terrasses
-et sur les plates-formes les plus élevées. Dans la vie droite et
-lisse de la cellule, dans la vie morne et stupide du cachot, le plus
-vulgaire incident cause une émotion profonde.
-
-Avant le déjeûner, M. de Cogolin invita lord Cunnyngham à visiter le
-Fort-Réal, et à faire dans l’île un tour de promenade.
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-Icolm-Kill profita très-habilement de cette occasion pour reconnoître
-les êtres, les abords et le site du château, et pour choisir sur le
-Frioul le lieu le plus commode pour opérer son débarquement nocturne.
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-A table, le ci-devant cabaretier fut contraint de se placer sur une
-sorte de thrône qu’on lui avoit fait préparer magnifiquement. Il étoit
-traité comme une majesté, et il en avoit même tout le prestige: son
-geste le plus gauche, son mot le plus lourd, émerveilloient.
-
-On buvoit sans relâche à sa santé, et dans ces brindes, bien glorieux
-étoit celui qui pouvoit choquer son verre à son gobelet. Au dessert,
-après avoir proposé un toast à la prospérité de la France et de sa trop
-malheureuse sœur l’Irlande, toast qui fut chaleureusement accueilli,
-il demanda la permission de se retirer, et dit à M. de Cogolin qu’il
-avoit résolu, au lieu de retourner de suite à Sinigaglia, où il étoit
-consul des marchands anglois, de se rendre en toute hâte à Versailles,
-pour implorer du Roi la liberté de lady sa nièce, et que, bien qu’il ne
-reviendroit pas sans l’avoir obtenue, il espéroit sous peu de jours se
-retrouver son hôte.
-
-Chacun se leva, et, pour lui faire honneur, voulut obstinément
-l’accompagner.
-
-Les vétérans de la forteresse, qui avoient eu grande part aux largesses
-de Déborah, vinrent aussi chancelants, titubants, l’arme au bras, se
-mêler à ce cortége.
-
-Au moment où lord Cunnyngham, un pied sur la rive et un pied sur
-l’arrière d’une nacelle où il s’élançoit, déposa un baiser sur le front
-de Déborah, l’air retentit d’une salve de mousqueterie et des cris
-répétés de vive lord Cunnyngham! vive lady Déborah! vive l’Irlande!...
-
-Vive la France! répondit Icolm-Kill.
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-La barque cingla à l’Est dans le golphe de Juan, doubla le Cap-Gros, et
-disparut bientôt derrière le promontoire.
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- * * * * *
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-A la nuit tombante, déjà tout reposoit dans le château, Déborah, pour
-conserver son activité, n’avoit touché aux viandes et aux boissons
-qu’avec la plus grande réserve. Son porte-clefs, qui apparemment
-n’avoit pas donné dans cette sagesse, oublia, dans son trouble, de
-clore la porte de son cachot, et, pour éviter toute surprise, elle
-fut dans la nécessité de la barricader à l’intérieur avec ses deux
-escabelles et son châlit.
-
-Pendant les premières heures de la soirée, elle acheva de scier le
-barreau qu’elle avoit fortement entamé la nuit précédente, et le lima
-jusqu’à ce qu’il ne tînt plus, pour ainsi dire, que par un cheveu de
-fer.
-
-Elle prit ensuite son écharpe, et la fit flotter à la fenêtre comme
-une voile, pour servir dans l’obscurité de signalement et de fanal.
-
-Puis, elle écrivit et déposa sur la table ce billet, à l’adresse de M.
-de Cogolin.
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- * * * * *
-
-«Que Dieu soit en aide à sa servante!...
-
-»Le plus saint devoir du captif est de briser ses chaînes: Vous avez,
-mon noble et généreux ami, le cœur trop haut pour trouver mal que
-j’aie accompli ce devoir. Croyez-moi, ce n’est pas sans chagrin que je
-l’ai fait. Il y a des souffrances inouïes à tromper un homme de bien
-comme vous. Personne au monde est-il plus digne d’égards? mais, en
-cette occasion, je n’ai pu agir selon mon cœur. Possédée du démon de
-la liberté, pour qui fers et murs sont vains, pouvois-je ne pas aller
-à travers des considérations? D’ailleurs, je ne m’appartiens pas: une
-mère se doit à son fils.
-
-»Je l’avoue, cela est vrai, vous aviez tant de soins pour moi; vous
-m’environniez de tant de galanteries; votre humanité allégeoit si
-généreusement le faix de mes maux et voiloit si bien la face hideuse
-de mon sort, que ma condition n’étoit pas absolument insupportable.
-Hélas! les hommes semblables à vous sont exceptionnels et ne se
-succèdent point. Ce n’est pas que je veuille vous amener à une pensée
-triste et vous montrer du doigt vos cheveux blancs: non; que Dieu
-fasse votre vieillesse la plus longue et la plus belle, c’est mon
-souhait!—Mais d’une heure à autre, n’est-il pas dans la loi commune
-que vous puissiez succomber? Eh! si après Trajan étoit venu Tibère,
-eussé-je donc été à la merci du crime comme j’étois à la merci de vos
-bienfaisances?...
-
-»J’emporte de vous un doux, un précieux, un vénéré souvenir, qui ne
-s’effacera jamais de ma mémoire fidèle.
-
-»Vous avez toute la reconnaisance que peut concevoir le cœur de votre
-fille, mon père; bénissez-la.»
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- * * * * *
-
-Ceci fait, elle se mit à genoux près du berceau de son enfant, et pria
-le bon Pasteur de veiller sur la brebis et sur l’agneau, sur la veuve
-et sur l’orphelin: elle implora Dieu afin de trouver grâce devant lui
-comme Agar et Ismaël, et le supplia de lui envoyer un bon Ange pour
-conduire son entreprise et la couronner de succès.
-
-Debout, palpitante d’inquiétude, immobile, l’oreille collée à la
-fenêtre et la main roulée en porte-voix et collée à son oreille pour
-en élargir la conque et doubler la finesse de son ouïe, elle compta
-onze heures, minuit, une heure.... Vaine attente! son libérateur ne
-paroissoit point. Elle n’entendoit d’autre bruit que le clapotement
-et le flottement de la mer que fouettoit un violent maëstral, et les
-meuglements des phoques, qui se jouoient sur le sable et plongeoient.
-
-Le rossignol vint enfin promener ses mélodieuses broderies sur cette
-pédale monotone. A ces accents elle se troubla, et se remit à genoux,
-pour se rassurer en priant.
-
-Son esprit s’étoit empli subitement de sombres appréhensions: depuis
-que cet oiseau avait chanté à son arrivée aux portes de Paris, où
-tant d’infortunes l’attendoient, il étoit devenu, pour son âme
-superstitieuse, un objet de funeste présage.
-
-Tout-à-coup elle jeta un cri d’épouvante.
-
-En soulevant les yeux, elle avoit aperçu une ombre noire qui s’agitoit
-et se dessinoit entre la fenêtre et l’azur du ciel.
-
-—Silence, mylady, silence; n’ayez pas peur, c’est moi, Icolm-Kill.
-
-—Ah! c’est vous, mylord!... Bénie soit votre venue!...
-
-Dans son transport, Déborah s’élança contre la fenêtre et couvrit de
-baisers la main de Cunnyngham qui ébranloit le barreau scié. Le barreau
-se rompit au premier choc d’un maillet.
-
-—Tout marche à souhait, mylady. Nous n’avons vu ni entendu âme au
-monde. La nuit est obscure: allez, vous êtes sauvée! Conservez bien
-le calme de votre esprit; vous avez besoin de sang-froid et d’agilité
-pour sortir par ce sabord, pour descendre par cette longue échelle
-flexible, qui tremble sous le poids du corps, et vacille comme des
-haubans.—Courage, mylady, courage, hâtons-nous!
-
-Déborah tira doucement son enfant hors de son berceau, et l’enveloppa
-tout entier dans un manteau pour étouffer ses cris s’il venoit à
-s’éveiller; et elle le remit à Icolm-Kill, avec les recommandations
-maternelles les plus tendres.
-
-Puis, elle se glissa sur l’échelle, et descendit avec une légèreté et
-un aplomb indicibles; et, plus prompte qu’une gazelle, et plus emportée
-qu’une lionne qui suit le ravisseur de son lionceau, elle traversa, sur
-les traces de Cunnyngham, des fourrés de phylarias, de lentisques et
-d’alaternes; et, après avoir franchi une clairière de lavandes, elle
-arriva vers _l’ancien-logis-aux-chevaux_.
-
-Là, une troupe de matelots, comme des Maures, appuyés sur leurs longues
-carabines, faisoient le guet sur le bord du rivage.
-
-A la vue de Déborah, ils ne purent retenir un cri de joie. Touts se
-prosternèrent, et Déborah se jeta la face sur le sable.
-
-Jamais cantique ne fut plus solemnel, jamais encens ne s’éleva jusqu’à
-Dieu plus pur et plus suave, que ce silence d’actions de grâces.
-
-Puis on s’élança dans les canots, on joignit le sloop, on mit à la
-voile, et, avec la vélocité d’un pirate, on gagna la haute mer.
-
-Déborah ne voulut prendre aucun repos, et, avec tout l’équipage, elle
-demeura sur le pont du navire, épiant l’aube, pour solemniser le jour
-de sa délivrance et voir le soleil levant éclairer de ses rayons sa
-liberté.
-
-Vingt siècles auparavant, après l’expulsion de Denys le Tyran, les
-Syracusains avoient rendu ce touchant hommage à cet astre, et étoient
-allés le saluer à son lever, pour lui apprendre qu’il éclairoit enfin,
-et lui jurer que désormais il n’éclaireroit plus qu’un peuple libre.
-
-Dès que les vigies eurent crié du haut des huniers: Soleil! Soleil!
-Soleil! et que le roi des cieux eut levé sa tête à l’horizon et secoué
-sa crinière d’or sur les mers, Déborah prit son fils dans ses mains,
-et, le suspendant fièrement au-dessus de sa tête, elle le lui présenta
-face à face.
-
-Et touts les matelots, agitant leurs chapeaux et faisant flotter leurs
-ceintures, entonnèrent d’une voix grave cet hymne à la patrie:
-
-Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
-mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
-
-Il t’a plongé un couteau entre les deux mamelles, et sans cesse il
-retourne ce couteau dans la plaie; ton sang se mêle à ton lait, et tes
-larmes à ton sang.
-
-Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
-mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
-
-A l’horizon, un jour se lève sur la verte Erin, où la Liberté plongera
-son bras dans la gueule du lion britannique, et ira jusqu’en son ventre
-lui arracher le cœur.
-
-Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes;
-mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours!
-
-[Illustration]
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-[Illustration]
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-
-
-XIV.
-
-
-FITZ-HARRIS ne savoit pas, le pauvre fou, ce que c’est que le cœur
-d’une femme blessée, et surtout le mauvais cœur d’une mauvaise femme
-blessée. Il s’étoit avisé de croire, le pauvre fou, que madame Putiphar
-ne seroit pas inexorable à son égard. Il s’étoit dit: ma supplique
-est si suppliante, elle se prosterne si bien à ses pieds, qu’il est
-impossible que son cœur, que le cœur d’une femme, de la femme la plus
-implacable même, n’en soit pas touché. Le pauvre fou! Aussi, comme
-nous l’avons vu, la réponse brève et féroce de la favorite expirante
-le frappa-t-elle, comme à l’improviste, d’un coup de poignard. Quant
-à Patrick, il avoit, lui, trop de sens et savoit trop bien son monde
-pour s’être leurré un seul instant d’un pareil espoir. Chez lui, le
-monosyllabe fatal n’apporta pas le plus léger dérangement. On eût dit,
-tant il se montroit peu désappointé, que sa bouche l’avoit proféré et
-que sa main l’avoit écrit.—Rien ne pouvoit ramener au calme et à la
-raison l’esprit égaré de Fitz-Harris: il demeuroit inconsolable. Il
-lui sembloit, quoi qu’on pût dire, que c’étoit fait de lui, que c’en
-étoit fait de sa liberté. Il lui sembloit, affreux pressentiment! que
-la porte du Donjon venoit de se murer; il lui sembloit qu’il venoit
-de contracter avec les pierres de son cachot, avec ses fers, un hymen
-indissoluble, un hymen éternel, ne devant rompre qu’à la mort.
-
-La conduite de l’honnête M. de Guyonnet, honorable en général, fut
-on ne peut plus louable en cette occasion. Vivement affecté du grand
-chagrin de Fitz-Harris, il s’empressa d’unir ses soins aux soins
-fraternels de Patrick, pour l’ôter à sa désolation. Il n’est sorte de
-bonnes paroles qu’il n’ajoutât aux caresses et aux bonnes paroles que
-Patrick lui prodiguoit. Les promesses sembloient ne lui rien coûter,
-et cependant les promesses de M. de Guyonnet n’étoient pas vaines,
-il tenoit toujours plus qu’il n’avoit promis, sans compter qu’il
-promettoit moins encore qu’il ne faisoit spontanément. A partir de
-cette époque surtout, je ne sache pas que nos prisonniers aient jamais
-sollicité de lui quelque grâce qu’ils ne l’aient obtenue, ni qu’il
-fût une seule faveur dans le domaine de sa charge et de ses devoirs,
-dont il ne les ait fait jouir. Il alloit même quelquefois au-devant
-de leurs désirs, et passoit même à Fitz-Harris ses caprices d’enfant,
-comme l’eût fait un père dans sa foiblesse. Lorsqu’il avoit retiré
-nos deux victimes du premier cachot où elles avoient été ensevelies,
-pour hâter leur rétablissement il leur avoit accordé une heure, chaque
-jour, de promenade dans le jardin. Cette attention étoit rare et
-délicate; cependant il fit plus encore: il permit à Fitz-Harris, pour
-le distraire dans son abattement de se promener sur la plate-forme
-du Donjon, d’où l’on avoit la vue la plus étendue et la plus superbe.
-Quelquefois il le grondoit doucement; pour le rendre au courage il
-l’accusoit d’en manquer, et lui prouvoit, ou tout au moins s’efforçoit
-de lui prouver, que l’heure de désespérer n’étoit pas venue, que le
-refus de Madame Putiphar devoit être sans conséquence, puisque son
-règne étoit passé, et qu’il étoit impossible, quelque persévérante
-que fût sa haine, qu’elle lui survécût, et qu’elle étendît ses effets
-au-delà de la tombe.—Un jour, même, pour ces dernières raisons, il
-voulut engager Patrick à écrire à son tour à M. le lieutenant-général
-de police; mais Patrick n’en voulut rien faire.
-
-Et il fit bien.
-
-Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat,
-M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme
-eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son
-compte:—Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous
-n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait
-au Roi en la personne de sa servante.—Puis, pour le compte de son ami,
-il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles
-répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids
-des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même
-voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris:—Ou vous
-êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les
-a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi
-coupable: nommez-le, et vous êtes libre.—Fitz-Harris eût-il été capable
-d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de
-faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce
-vieillard.
-
-La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde,
-inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés
-qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État.
-Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses
-verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment
-de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un
-avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier
-son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province
-de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept
-années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce
-qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, _la Voix des
-Persécutés_, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure
-que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel
-certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt
-autres que je ne saurois même indiquer du doigt.... La tyrannie a des
-secrets impénétrables.
-
-Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller
-au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son
-silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans
-doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle
-réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de HENRY
-MASERS DE LATUDE.
-
-Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle
-de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de
-son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un
-envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers
-la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la
-Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer
-de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée.
-
-Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme,
-qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit
-beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit
-donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de
-consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là
-Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une
-incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le
-palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de
-cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte
-de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre,
-en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos,
-et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher
-Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit
-fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée
-d’un petit sac de quinze cents livres.
-
-Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et
-en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une
-pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa
-délicatesse accoutumée, refusa la sienne.—Rien, mon doux ami, dit-il
-à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons
-donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce
-que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que
-tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la
-même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi
-que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là,
-inévitablement.
-
-Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi
-de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques
-sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement
-qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les
-deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit.
-Enfin, le lendemain:—Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux
-à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il
-nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork,
-une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques
-tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit
-pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant
-affectueusement:—Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant,
-dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer
-aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir
-faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de
-luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier.—Objets
-de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour
-Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une
-buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce
-n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque
-mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille;
-un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre
-des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion;
-d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles
-porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau,
-pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un
-clavecin!... combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir
-pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes
-de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de
-la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un
-clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus
-naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut
-un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?...
-
-A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces
-fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa
-situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que
-de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de
-suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de
-ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il
-est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter.
-Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous
-de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il
-s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans
-ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit
-son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son
-collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son
-mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il
-rentrera à toute bride dans la vie.—Le raisonnable est très-souvent
-mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est
-quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a
-un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit
-avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez.
-
-Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître
-l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la
-surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec
-touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui
-adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en
-venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus
-pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des
-objets de première nécessité.
-
-Grâce à la bienveillance de M. de Guyonnet et à sa complaisance
-infatigable, Fitz-Harris eut bientôt en sa possession ce qu’il avoit
-si ardemment rêvé; je vous laisse à penser dans quelle aise et quel
-ravissement il dut être, et avec quelle satisfaction il dut voir la
-porte de sa geôle s’ouvrir pour laisser entrer tour-à-tour chacun de
-ses désirs réalisés.
-
-Ces premières emplettes n’avoient pas absorbé touts ses fonds; mais de
-nouveaux achats qu’il fît avec non moins d’empressement, à savoir: un
-trictrac, un échiquier, un bilboquet, deux jeux de dominos, dont les
-dés d’ivoire étoient presque in-8º, et dont un étoit destiné à M. de
-Guyonnet; quelques ouvrages que Patrick avoit exigés, une provision
-de cartes à jouer, du vin d’Espagne, quelques flacons de liqueur, et
-quelques livres de sucre et de thé, ne tardèrent pas à mettre son
-escarcelle à sec. Et si l’ordre de sa mise en liberté fut arrivé
-seulement un mois après le généreux envoi de son oncle, et que pour
-faire baisser le pont-levis il eût fallu seulement qu’il donnât un écu,
-il seroit resté en affront. Mais cet ordre ne vint pas.
-
-Il ne devoit jamais venir.
-
-Au milieu de touts ses nouveaux jouets, au sein de l’espèce d’aisance
-et des plaisirs qu’il venoit d’appeler dans sa prison; oublieux, léger,
-inconséquent, Fitz-Harris, pendant quelques mois, vécut dans une sorte
-de bonheur. Mais ce bal, mais cette mascarade, qu’il venoit pour ainsi
-dire de donner à son infortune, eurent, comme toutes les fêtes, un
-lendemain triste et morne. Les roses et les marguerites se fanèrent
-dans leur pot du Japon, les fêtes galantes de Watteau s’enfumèrent avec
-les murailles; le clavecin devint rauque. Ses ennuis, qui n’avoient
-été que suspendus et non pas taris dans leurs sources, revinrent plus
-acharnés et plus profonds. La liberté est un besoin inexorable.
-
-L’estime que M. de Guyonnet avoit conçue pour les deux jeunes
-privilégiés ne s’étoit point affoiblie; l’intérêt qu’il avoit pris à
-leur sort ne s’éteignoit point. Le chagrin naïf de Fitz-Harris, la
-résignation de Patrick, le touchoient; car la pitié habitoit dans le
-cœur de cet homme. Touts les jours, depuis assez long-temps, comme s’il
-s’en fût imposé le pieux devoir, il venoit passer quelques moments
-auprès d’eux. Ces moments étoient consacrés au jeu ou à d’agréables
-causeries. Il se plaisoit à enseigner le trictrac à Fitz-Harris et
-les échecs à Patrick. Quelquefois il leur apportoit des nouvelles de
-la ville et des scandales de la Cour. Le plus souvent on parlait de
-l’Écosse, de l’Angleterre et de la pauvre Érin. La chronique de sa
-jeunesse, les événements dont il avoit été le témoin, et les souvenirs
-qu’il avoit assez bien recueillis durant une longue carrière à travers
-ces temps curieux, offroient aussi une mine assez féconde. Mais
-par-dessus tout, il y goûtoit un plaisir sombre, Fitz-Harris aimoit
-à l’entendre raconter l’histoire et la captivité des malheureux qui
-depuis cinq siècles consécutifs étoient venus tour-à-tour languir ou
-mourir dans les interstices de ces épaisses murailles, dans les boulins
-de ce colombier de la mort. Enguerrand de Marigny étoit l’alpha de cet
-horrible alphabet d’infortunes secrètes ou dévoilées, dont Mirabeau
-devoit être l’omega.
-
-Enguerrand de Marigny!—Mirabeau! ce fut un roi qui forgea le premier
-anneau de cette chaîne dont le dernier anneau étrangla la royauté.
-
-Sur les murs de la chambre de pierre octogone qu’habitoient nos deux
-compagnons, le nom du comte de Thunn se trouvoit écrit plusieurs fois,
-comme on sait. Ce comte de Thunn étoit un seigneur d’une ancienne
-noblesse de l’empire, qui de but en blanc fut jeté au Donjon parce
-qu’il étoit l’ami d’un ennemi du lieutenant-général de police. La
-comtesse son épouse fut elle-même traînée à la Bastille pour avoir
-sollicité avec instance sa liberté; et son fils, qui servoit alors
-le Roi dans l’armée d’Italie, pour avoir réclamé l’élargissement
-de sa famille, fut à son tour mis à Vincennes, où il n’eut pas la
-satisfaction de voir son père: on lui cacha qu’il étoit près de lui. Au
-bout de onze années de détention, le comte de Thunn mourut, sans savoir
-non plus que son fils languissoit dans le même donjon, et celui-ci
-n’eut pas même la triste consolation d’embrasser son père expirant.
-Un jour M. de Guyonnet, à la sollicitation de Patrick, je crois,
-vint à parler de cet intéressant malheur. A peine avoit-il achevé
-son récit que Fitz-Harris, qui avoit paru vivement affecté, surtout
-des dernières circonstances, se leva et s’écria avec l’accent de la
-colère:—Savez-vous, M. de Guyonnet, que c’est une chose abominable que
-cela? On conçoit le mal fait dans un but, dans un but même criminel; on
-conçoit le mal profitable; on conçoit que pour le détrousser on égorge
-un homme qui passe; on conçoit que le Caraïbe rôtisse son prisonnier
-et le mange, on conçoit qu’on écorche son ennemi pour faire de sa peau
-une selle: cela est bien, cela est sage; mais ce qui révolte, c’est le
-mal fait par bon plaisir, c’est le mal insignifiant, c’est le mal que
-rien ne réclame; ce sont les petites cruautés de toutes les heures, les
-petites barbaries raffinées, les atrocités mignonnes qu’on pratique
-dans les bastilles! Quand la société a mis l’être nuisible hors d’état
-de lui nuire, l’action de la société doit s’arrêter; et si elle a
-parfois le droit, comme elle se l’arroge, d’ôter la vie, son bourreau
-doit avoir une lame forte qui tranche vite et court, et non point une
-épingle!... Une prison c’est une tombe, c’est un asyle de mort, c’est
-un asyle sacré dont les murs ne doivent point prêter l’oreille à la
-colère, dont la garde ne doit point prêter main-forte à la haine. Le
-père et le fils sont prisonniers dans la même forteresse, leurs fosses
-sont contiguës; cacher au père que les gémissements qu’il entend dans
-la muraille sont les gémissements de son fils, cacher au fils que
-les chaînes qui passent et repassent sur la voûte sont traînées par
-son père; quand leur sort est commun, les laisser sur leur sort dans
-une ignorance réciproque et cruelle! sous le faix de onze années de
-désespoir, le vieillard succombe... ne point les réunir dans un même
-cachot, pour qu’au moins le père expire dans les bras de son fils,
-pour qu’au moins le fils recueille le dernier soupir de son père;
-abomination!... Eh! qui demandoit cela? Étoit-ce le Roi, étoit-ce
-la Loi? La Loi ne sauroit enjoindre d’aussi basses coquineries. Mon
-Dieu! qu’est-ce que cela auroit donc fait que le père eût pressé la
-main de son fils, que le fils eût baisé les cheveux blancs de son
-père? A qui donc importoit cette lente et cruelle barbarie? Qui donc
-en avoit dicté le programme?... A cette chose sans nom, cette chose
-exécrable; qu’est-ce que le royaume gagnoit donc en lumières, en paix,
-en grandeur, en opulence? Où donc étoit la morale de cette opiniâtre
-atrocité?... Oh! c’est un fait horrible!... Malheureux comte de
-Thunn!...
-
-Mais, Saints-du-Ciel! j’y songe; puisqu’il en est ainsi, qui me dit que
-ma vieille mère n’est pas derrière cette muraille, n’est pas sous cette
-voûte; ma vieille mère, qui m’appelle, qui prie et qui pleure, qui se
-meurt peut-être! Ah! pitié! pitié!... La mort plutôt!... Brisez-moi
-la poitrine, ouvrez-moi le cœur; j’ai là un sanglot qui m’étouffe....
-Mais, que dis-je? Ah! pardon, pardon, mon esprit est égaré; pardon,
-M. de Guyonnet; vous, vous êtes bon, vous êtes un homme; non, non, ma
-mère n’est pas là, n’est-ce pas? ma vieille mère n’est pas là, vous me
-l’auriez dit. Sa majesté le lieutenant-général de police et le Roi ne
-l’ont pas plongée dans cette caverne pour avoir imploré la miséricorde
-de leur cœur de pierre; le Roi n’a pas dressé le menu de mon supplice,
-et n’a pas dit: La mère ne verra pas le fils, le fils ne verra pas la
-mère.
-
-Après tout, n’est-il pas curieux, sinon exécrable, que certains hommes,
-quand la fantaisie leur en prend, puissent accommoder ainsi leurs
-semblables, et n’est-elle pas bien faite la société où de pareilles
-infamies se commettent sous le couvert du Roi et dans la ruelle de
-la Loi? Là, soyez franc, M. de Guyonnet, comment trouvez-vous ce
-royaume?... Oh! la Loi ici n’est pas de fer; c’est un gâteau de cire
-qui s’alonge, s’accourcit, se roule, se déroule, se ploie et se plie,
-et prend à chaque instant mille formes nouvelles sous le pouce du Roi
-ou des compères du Roi. La Loi ici c’est une courtisanne qui fait la
-pluie et le beau temps. La Loi..., mais, que dis-je? il n’y a plus
-de Loi: il y a long-temps que la Loi est défigurée. D’abord elle
-étoit pure, elle étoit juste, comme tout ce qui vient de Dieu ou du
-peuple; mais la monarchie a surpris sa chasteté; mais la monarchie l’a
-subornée; mais la monarchie l’a habitée; et de cet inceste est sortie
-une race de fils de la main gauche, une couvée de bâtards qui se sont
-substitués à leur mère après l’avoir étouffée. Eh! voilà la hideuse
-pullulée qui nous régit? voilà au nom de qui l’on nous taille et l’on
-nous rogne!... La Justice autrefois vigilante fermière, faisant valoir
-la Loi au profit du peuple, aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente,
-mange, dans l’écuelle du Roi, le plus pur du sang de ses sujets,
-auxquels, au lieu de pain de pur froment, elle ne livre plus qu’un pain
-de pavots et d’ivroie, qu’un pain amer qui donne des vertiges....—Je
-vous étonne, M. de Guyonnet; ces paroles de colère vous semblent
-étranges dans ma bouche; il est vrai, autrefois j’étois incapable d’une
-idée qui ne fût pas frivole, mais la prison m’a mis plus de plomb dans
-la tête; le malheur a consumé ma jeunesse et m’a ridé le cœur. Tout
-ce qui s’est accompli sur moi et autour de moi m’a donné à penser.
-J’étois heureux, j’étois bon: la souffrance m’a aigri; je sens là que
-je change; je sens là que je deviens méchant.
-
-Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux,
-M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont
-le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon;
-ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la
-Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de
-captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux
-comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe....
-Eh! c’est là tout!... On plonge une famille dans la désolation; on
-tue le chef, on écartèle chaque membre.... Eh! c’est là tout?.... Les
-hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le
-consigne; eh! c’est là tout?... C’est un fait passé avec d’autres faits
-passés.... Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?...—Non, non ce n’est
-pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit
-trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son
-salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se
-joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!...
-
-Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn!
-tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux.
-Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de
-police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois
-dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au
-Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da!
-quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit.—Sans doute pour faire
-l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule
-un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à
-quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police
-commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de
-la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de
-police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents
-de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!... Et l’on
-subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?... Oh! non,
-l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie
-lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui
-importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de
-la servitude lui va mieux que le bât de la gloire.
-
-Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une
-irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi;—mais cette femme est
-morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où
-vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine
-brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?...
-Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes,
-valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au
-putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?... Pharaon
-sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle
-sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir,
-ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un
-terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du
-fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les
-rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de
-maux?
-
-Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne?
-Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la
-confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute
-ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on
-ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne
-encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse
-paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je
-ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal,
-qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme
-en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne!
-
-Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du
-vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse
-droit?... On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la
-rend, on ne la vend, ni on ne la donne.—Allons! messieurs du Parlement,
-vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent!
-Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez
-jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait.
-Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour
-sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises
-d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola!
-vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez
-là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval!
-volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements!
-Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler
-les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents
-d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue!
-Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous
-vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire
-les remontrances:—Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite
-là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non
-les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du
-peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre
-apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour
-défaire le mal; tant pis pour vous!
-
-Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés
-à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans
-vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront
-point; ils sont couchés sur des roses!
-
-Beaux philosophes, vous aurez beau dire, ces temps que vous calomniez
-valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce
-château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous
-lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout
-venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un
-seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir
-se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De
-quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui
-dire:—Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune
-homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle
-de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils.—Le Roi mon fils!
-s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est
-pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon
-sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!...
-
-Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma
-condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je
-me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une
-chose écrite, il faut que je périsse!... Abomination!... Oh! mon Dieu!
-encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du
-monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs,
-le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me
-mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront
-point de leurs sépulcres.
-
-Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il
-étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands
-pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un
-courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant
-de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant
-l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit
-déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux
-il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait
-tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une
-émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté
-avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se
-défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants,
-bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose,
-se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce
-habituelle.—J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si
-mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope
-redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre
-infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y
-a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous
-n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince
-des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la
-monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression,
-de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel
-et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous
-quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas
-moins un abri vaste et sûr pour le peuple.—M. le lieutenant pour le
-Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables,
-que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta
-guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande
-attention lui-même.
-
-Depuis cette fâcheuse algarade, M. de Guyonnet évita toutefois, avec
-le plus grand soin, de toucher à rien dans la conversation, qui pût
-éveiller chez ses jeunes prisonniers la pensée de leur malheur, et
-leur remettre sous les yeux la sombre image de leur sort; et quand
-Fitz-Harris cherchoit à le questionner sur quelque ancien captif du
-Donjon, sur quelque détention occulte:—Laissons là ces infortunés, lui
-disoit-il; parlons, si bon vous semble, du château de Beauté et de
-ses orgies, d’Isabeau et de l’insolent Bois-Bourdon; mais laissons le
-Donjon tranquille. Vous le savez, je suis payé pour cela. Vous m’avez
-un jour fait éprouver trop cruellement la sagesse de cet adage trivial:
-Qu’il ne faut jamais parler de corde dans la maison d’un pendu.
-
- * * * * *
-
-L’oncle de Fitz-Harris, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, avec un zèle
-et une persévérance vraiment apostoliques, n’avoit pas cessé, depuis
-qu’il lui en avoit fait la promesse, de travailler à son élargissement.
-Un genou en terre, son front chauve penché sur le seuil, il avoit
-heurté à toutes les portes du pouvoir, même à la porte de Versailles;
-mais on le renvoyoit de Caïphe à Pilate, de Pilate à Caïphe, de
-Caïphe à Hérode. Tantôt c’étoit un refus brutal, tantôt une réponse
-évasive; ici on prenoit un faux air d’intérêt et l’on faisoit des
-phrases stériles; là on se bouchoit sans façon les oreilles. Partout
-on s’appliquoit avec tant d’ardeur à gonfler la faute de Fitz-Harris,
-à s’exagérer sa perversité, à démontrer sa profonde scélératesse, que
-notre saint abbé avoit fini par ne savoir trop que penser, par douter
-du caractère de son neveu, et par n’être guère éloigné de le considérer
-comme un mortel redoutable, qu’il falloit tenir prudemment claquemuré
-pour la sûreté et l’affermissement de l’État. Dans ses lettres, il
-lui avoit toujours caché assez habilement le peu de succès de ses
-démarches, et avoit toujours cherché à l’entretenir dans la consolante
-idée d’une délivrance prochaine; cependant, après une longue attente,
-ne voyant toujours rien venir, celui-ci avoit cru pouvoir démêler,
-sous des paroles obscures et embarrassées, une vérité pénible que de
-la bienveillance déguisoit. Et, cette fois encore, son désappointement
-avoit été cruel, car il avoit beaucoup compté sur le dévouement et la
-haute influence de son oncle. Cet espoir évanoui, il ne lui restoit
-plus d’espoir au monde. Sa perte lui sembla jurée derechef. Il n’avoit
-plus rien à attendre que du hasard, du temps ou de la lassitude de
-ses bourreaux. Son irritabilité s’exalta, il retomba dans son premier
-abattement.
-
-Être dehors étoit la pensée unique qui absorboit tout entier
-Fitz-Harris et le minoit. Avec le désir dévorant de recouvrer la
-liberté, Patrick nourrissoit d’autres vautours qui, sans pitié, lui
-rongeoient le cœur. Plusieurs fois, à de longs intervalles, pour
-obtenir enfin des nouvelles de Déborah, ou pour pousser à faire des
-recherches sur sa résidence ou sur sa destinée, il avoit écrit à M.
-Goudouly de l’hôtel Saint-Papoul, et toutes ses lettres étoient restées
-sans réponse. Ce silence persévérant lui avoit mis la mort dans l’âme.
-Comme c’étoit par l’intermédiaire seul de cet homme qu’il lui avoit été
-permis d’espérer découvrir la retraite de sa malheureuse amie, c’en
-étoit fait, il le voyoit bien, elle étoit perdue pour lui sans retour;
-c’en étoit fait, la dernière lueur qui brilloit devant ses pas dans le
-champ de sa nuit venoit silencieusement de s’éteindre.
-
-Juste au moment où nos jeunes amis, dans le sentier que chacun d’eux
-suivoit, s’étoient vu dépouiller de toute espérance, justement à
-l’heure où ils venoient de s’enfoncer plus avant dans les sables
-arides du chagrin, et où ils avoient plus besoin que jamais de
-consolations, de distractions et d’égards, la lieutenance du Donjon
-tomba des mains de l’honnête M. de Guyonnet dans les mains d’un
-avaleur de charrettes ferrées, d’un sot, d’un fat, d’un puant, d’un
-pince-maille, d’un bélître, le chevalier de Rougemont. Ce chevalier de
-malheur, sinon d’industrie, étoit une créature du petit duc Phélypeaux
-de Saint-Florentin de la Vrillière. Il avoit épousé, je crois, la
-fille du gouverneur des pages du duc d’Orléans. Ce n’étoit pas sans
-raison, comme on voit, qu’il en étoit à _m’amour, que veux-tu?_ avec
-le lieutenant-général de police. Je m’en tiens, pour l’instant, à ces
-quelques coups de pinceau ou de massue, comme on voudra: la suite nous
-fera connoître de reste ce monsieur.
-
-Pas un prisonnier n’avoit eu encore l’avantage de voir seulement le
-bout du nez du nouvel astre qui venoit de se lever sur le Donjon, que
-déjà touts avoient subi sa funeste influence. Le sang s’étoit figé
-dans les veines, les cœurs s’étoient glacés. Tout intrus qui arrive
-au pouvoir se croit dans la nécessité de manifester son élévation par
-de nouvelles remontes et de nouvelles réformes. C’est du petit au
-grand. L’un aliénera les forêts de la nation, l’autre retirera une
-bûche du feu de ses prisonniers; l’un refera la charte de ses sujets
-et supprimera la religion de l’État, l’autre refera la carte de ses
-prisonniers et supprimera les deux pommes du jeudi, et le biscuit
-de deux sols du dimanche. L’un allumera la guerre civile, l’autre
-éteindra une chandelle. Bref, sur la poitrine de ses subordonnés, le
-nouveau gouvernement s’assit lourdement comme un sombre cauchemar.
-Tout fut mis à l’étroit. On multiplia les corps-de-garde, on doubla
-les sentinelles, on accumula les précautions. Les habitants du Château
-furent gênés ou outragés; ceux du Donjon accablés et torturés. On fit
-de l’importance; on ne voulut répondre des prisonniers qu’à telle et
-telle conditions, que moyennant tant de verrouils, tant de barricades,
-tant d’alguazils. Le régime fut appauvri. On ne servit plus que de la
-basse viande coriace, filandreuse et visqueuse, du jarret, du collier,
-du paleron, et comme on ne donnoit point aux détenus de couteau ni de
-fourchette de fer, il falloit qu’ils la lacérassent avec les ongles
-et la déchirassent à belle dent; il est facile de s’imaginer quelle
-rude besogne c’étoit. Le vin devint fier, le pain dur et grossier, la
-marée odoriférante; les légumes sembloient avoir traversé une rivière
-à la nage; les mets avoir été apprêtés à coups de sabre. Plus de
-faveurs, point de pitié! Fitz-Harris ne monta plus sur la plate-forme
-de l’échauguette. Personne ne descendit plus au jardin; tout demeura
-condamné à une ombre éternelle.
-
-Ces améliorations étoient déjà depuis long-temps effectuées, et
-Fitz-Harris, peu fait pour une vie de pénitence, plus exaspéré
-qu’affoibli par ces privations et ces macérations, souhaitoit vivement
-de voir un peu la mine du nouveau potentat, dont le bras invisible
-s’étoit appesanti si lourdement sur leurs couronnes d’épines. Enfin,
-un beau matin, ayant fait son bruit accoutumé, la porte s’ouvrit, une
-voix cria dehors: M. le lieutenant pour le Roi, et un personnage entra
-tout d’une pièce, suivi d’un guichetier et de deux artisans portant le
-tablier de peau, la truelle à la ceinture et la pioche sur l’épaule.
-Roide, empesé, guindé, il avoit quasi l’air d’un bâton ou de la verge
-noire d’un sergent, à laquelle pendroit horizontalement une épée. Pour
-toute salutation il hocha malgracieusement la tête en clignant les
-paupières, et comme nos deux captifs se levoient avec politesse, en
-signe de respect:—Bien, bien, messieurs, leur fit-il dédaigneusement,
-ne vous dérangez pas, restez assis. C’est vous, je crois, qui êtes
-Irlandois et mousquetaires?—Oui, monsieur, répondit Patrick avec sa
-dignité, nous sommes Irlandois, nous étions mousquetaires.—Criminels de
-lèze-majesté, je crois?—Prisonniers, oui! criminels, non! reprit encore
-Patrick.
-
-—Lequel de vous, s’il vous plaît, se nomme Whyte?—C’est moi,
-monsieur.—L’autre alors....—L’autre alors, monsieur le commandant,
-c’est Fitz-Harris qu’on le nomme; que me voulez-vous?—Rien, répliqua
-plus sottement encore M. le nouveau lieutenant, en examinant d’un air
-moitié figue, moitié raisin, article par article, tout l’ameublement de
-la chambre. Lorsqu’il eut tout bien reluqué:—M. de Guyonnet étoit fou,
-je crois! Le Roi, ma foi, étoit bien servi, se mit-il à dire avec un
-geste de commisération.—Non, monsieur, s’écria là-dessus Fitz-Harris,
-en lui coupant la parole, M. de Guyonnet n’étoit point fou! Plus de
-retenue, s’il vous plaît, monsieur, à l’égard d’un honnête homme qui
-emporte nos regrets et nos larmes, qui s’est fait aimer comme vous
-vous faites haïr, dont nous vénérons la mémoire comme on exécrera la
-vôtre.—M. de Guyonnet étoit fou, dis-je, poursuivit emphatiquement M.
-le chevalier de Rougemont; avoir laissé accommoder ainsi un cachot! Des
-vases, des estampes, un clavecin.... Mais c’est plutôt le boudoir d’une
-fille d’opéra qu’un cabanon! Nous y mettrons bon ordre.—Oh! vous en
-êtes bien capable, M. le lieutenant, reprit encore Fitz-Harris avec un
-sourire acéré qu’on ne sauroit mieux comparer qu’à une lame.
-
-Les artisans qui accompagnoient le nouveau monarque de Vincennes,
-c’étoient, leurs outils le disoient de reste, des maçons; car cet
-homme, chacun son goût, raffoloit de la maçonnerie: il avoit le cœur
-sur la main pour les tailleurs de pierre; il en avoit toujours autour
-de lui, après lui, chez lui, sur lui; c’étoient ses gardes-du-corps
-à lui. Qu’y a-t-il à redire?—Depuis son arrivée le Donjon en étoit
-infesté: il y en avoit aux portes, aux cheminées, aux gouttières, aux
-fenêtres; les toits en étoient couverts; les fossés en étoient pleins.
-C’étoit un assaut de plâtre, une véritable escalade de mortier. On
-eût dit qu’avec lui touts les manœuvres de la terre avoient ceint le
-diadème. Si M. de Rougemont, ainsi que Louis XII, n’étoit pas le père
-de son peuple, en revanche, soyons justes, c’étoit bien le père des
-Limousins. Or, comme il ne pouvoit bâtir donjon sur donjon, tour sur
-tour, entasser Pélion sur Ossa, il occupoit toute cette gangrène à des
-rabobelinages souvent inutiles, presque toujours ridicules.
-
-Après l’échange des paroles assez âpres que nous avons rapportées
-plus haut, M. le lieutenant pour le Roi laissa là ses prisonniers;
-puis, mesurant la lucarne avec son épée, et se tournant vers ses deux
-artistes favoris:—Compagnons, allons à notre affaire, leur cria-t-il;
-vous allez, comme nous avons déjà fait dans les autres cachots, relever
-cette fenêtre de façon qu’on ne puisse voir ni au-dessus ni au niveau.
-Vous scellerez à l’extérieur une grille saillant en dehors, pareille
-aux autres, dont vous donnerez mesure au serrurier. Vous rescellerez
-dans les tableaux les barreaux croisés qui se traversent, et, dans
-l’embrasure, cette même rangée de barreaux que vous ferez couper de
-longueur. Ici, à l’intérieur, pour tenir la fenêtre hors d’atteinte,
-vous reposerez cette grille coudée et contre-coudée, que vous ferez
-ajuster à la forge suivant la demande, et que je ferai garnir ensuite,
-par mon grillageur, d’un treillis de fil d’archal à mailles fines et
-serrées.—Ayant donné ces ordres avec son emphase habituelle, et en
-affectant d’employer quelques mots techniques, ainsi qu’un bourgeois
-qui a fait bâtir, comme M. de Rougemont se retiroit, Fitz-Harris
-s’approcha de lui, et, du regard lui perçant la poitrine, s’écria:—Vous
-avez raison, M. le lieutenant de faire boucher ces fenêtres; vous
-vous rendez justice: il ne faut pas que le ciel soit témoin des
-exécrables choses que vous faites ici!... Vous vous donnez trop de mal,
-croyez-moi, mon bon monsieur, pour nous intercepter le jour et l’air;
-faites nous étouffer entre deux matelas, ce sera moins cher et plus
-tôt fait.—Vous me manquez, jeune homme, vous oubliez sans doute que je
-représente le Roi, répondit en s’enorgueillissant M. de Rougemont.—Le
-Roi! c’est ma bête noire; ne me parlez pas de ça! reprit brusquement
-Fitz-Harris, le toisant du haut en bas. En tout cas, monsieur, si vous
-représentez le Roi, il faut avouer que Sa Majesté est grotesquement
-représentée. Mais non, vous ne représentez rien, vous ne tenez lieu de
-personne, vous êtes roi vous-même, vous êtes Harpagon I^{er}.
-
-—L’insolent!... Oh! vous me payerez cela.
-
-—Je croyois, monsieur, l’avoir payé d’avance.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin, à peu près à la même heure, tandis que les maçons
-travailloient à la lucarne, coup sur coup les trois portes s’ouvrirent,
-et M. de Rougemont, avec son air gourmé de la veille, parut, suivi
-cette fois d’un porte-clefs et de deux valets à sa livrée. Touts
-marchoient d’un pas martial. Ils sembloient les Argonautes partant
-pour la conquête de la toison. Arrivés au milieu de la chambre, touts
-s’arrêtèrent subitement comme un seul homme, et M. le lieutenant pour
-le Roi, prenant solemnellement la parole comme un héros d’Homère,
-envoya cette harangue à la face de l’ennemi:—Sans manquer aux devoirs
-de ma charge et au Roi, je ne saurois tolérer un seul instant les abus
-monstrueux introduits dans ce gouvernement par M. de Guyonnet. Je vous
-l’ai dit hier, messieurs, votre prison est plutôt le boudoir d’une
-fille d’Opéra qu’un cachot. Le Roi, cependant, n’a pu avoir l’intention
-de faire de vous des filles entretenues; vous êtes ici pour souffrir.
-Il faut qu’à chaque pulsation de son cœur le prisonnier sente tout le
-poids de sa captivité, et se trouve côte à côte avec son malheur. Au
-nom du Roi, donc, nous allons procéder à l’enlèvement de touts ces
-objets qui hurlent de se trouver ici.—Tout beau! M. le lieutenant, dit
-alors Fitz-Harris avec rage, ces objets sont à moi et avec moi, et au
-nom du bon droit et de la raison, nul n’y portera la main que je ne
-m’en sois déguerpi! attendez!... Se saisissant là-dessus de la pioche
-d’un des tailleurs de pierre, il la brandit avec force et mit en pièces
-le clavecin que les deux valets traînoient déjà du côté de la porte;
-puis, avec la promptitude de la flèche, faisant le tour du cachot à
-coups de pioche, il fit voler en éclats touts les tableaux accrochés à
-la muraille. D’un autre assaut, ayant brisé le trictrac et l’échiquier,
-il rejeta son arme, et pulvérisa sur la dalle les deux vases du Japon
-que M. de Rougemont avoit mis avec soin sous son bras. Cette besogne
-achevée, se dressant fièrement et frappant du pied sur les débris qui
-jonchoient le sol:—Maintenant, s’écria-t-il, je vous l’abandonne; tout
-cela est à vous, messieurs, ramassez! L’impétueux Fitz-Harris avoit
-exécuté ce sac avec une telle vitesse que pas un n’avoit eu le temps
-de se reconnoître assez pour y opposer résistance. M. le lieutenant
-pour le Roi au milieu de ce fracas, dans une consternation risible,
-restoit là comme une oie étonnée. Enfin, ne pouvant dissimuler son
-naïf désappointement: C’est dommage! lui échappa-t-il de dire avec
-l’accent d’une profonde mélancolie.—Fitz-Harris saisit l’oiseau au
-vol.—C’est dommage, en effet M. le lieutenant, qu’on vous ait cassé
-l’œuf que votre convoitise couvoit si tendrement! C’est dommage, en
-effet, vous comptiez dessus, n’est-ce pas? vous vous étiez dit: Je
-mettrai le clavecin au salon entre mes deux fenêtres, les vases du
-Japon sur ma cheminée, cela sera d’un bel effet! C’est dommage, oui-dà!
-la peau de l’ours étoit belle. Allons, monsieur, exécutez-vous de bonne
-grâce, remboursez gaiement le prix de cette peau.—Je hais d’avance les
-héritiers qui pourront se disputer mes dépouilles après ma mort, ce
-n’est pas pour avoir des hoirs de mon vivant. Quand on n’a plus soif,
-vaut mieux briser le verre dans lequel on a bu, que de le voir aller
-aux lèvres d’un pleutre ou d’un paltoquet.
-
-Tandis que Fitz-Harris le crossoit ainsi impitoyablement, n’ayant
-pas l’air de faire grande attention à ces affronts sanglants qu’il
-dévoroit comme un homme qui eût fait son métier de dévorer les
-affronts, M. le lieutenant pour le Roi s’étoit approché du porte-clefs
-et lui avoit glissé quelques mots à l’oreille, après quoi il étoit
-sorti. Au bout de quelques instants, accompagné de quatre sergents de
-garde, cet homme reparut. M. de Rougemont enjoignit sur-le-champ à ces
-valeureux fantassins d’entourer Fitz-Harris et Patrick, et de ne pas
-les quitter de l’œil jusqu’à nouvel ordre. Puis ses prisonniers de
-guerre une fois tenus en respect, il fit enlever tout ce que la pioche
-de Fitz-Harris avoit brisé ou épargné, ou plutôt il fit tout emporter,
-tout, jusqu’aux jouets, jusqu’aux cartes, jusqu’aux plumes, jusqu’au
-papier, jusqu’à l’encre, jusqu’aux livres. Patrick le pria instamment,
-bien qu’avec dignité, de lui laisser au moins sa Bible. Sans daigner
-répondre à cette prière, il ouvrit d’un air entendu le saint ouvrage;
-mais comme c’étoit une version angloise son nez se cassa sur le bois
-de la porte: il ne put en déchiffrer un mot. Pour sauver l’honneur de
-son ignorance il le rejeta avec mépris, disant d’un air plus entendu
-encore:—Bible de Huguenots, grimoire d’hérétiques, bon à mettre aux
-livres à brûler; emportez ça!—Quand le cachot eut été rendu à sa nudité
-première, c’est-à-dire quand il n’eut plus que deux chaises de bois,
-un grabat, une table et une cruche égueulée, on se mit à fouiller
-les coffres, d’où l’on retira tout le linge et toutes les hardes
-que M. le lieutenant pour le Roi ne jugea pas, pour des criminels,
-d’une absolue nécessité. Arrivé à la valise que M. Goudouly, l’ancien
-hôtelier de Patrick, avoit autrefois renvoyée de l’hôtel Saint-Papoul,
-et qui contenoit quelques riches et tristes dépouilles de Déborah,
-l’étonnement de M. de Rougemont fut grand de la trouver pleine de
-vêtements et de bijoux de femme. Il ne se tenoit pas de stupéfaction et
-d’aise intérieure. S’il l’eût osé, je crois qu’il auroit baisé de joie
-sa trouvaille.—Décidément, s’écria-t-il à la fin, refermant la valise,
-après une assez longue extase, et fourrant la clef dans sa poche, sous
-M. de Guyonnet c’étoit ici un donjon de cocagne. On y passoit les jours
-en plaisirs, les nuits en orgies. On y dansoit, on y donnoit des bals
-travestis. Dieu me pardonne! Et c’étoit là vos habits de mascarades,
-n’est-ce pas, messieurs? Dérision! J’en ferai mon rapport au Roi.
-Allons, guichetier, emportez ces haillons.—Au mot de haillons, Patrick
-tressaillit et ne put retenir un râlement de rage. Il auroit donné sa
-main droite pour conserver auprès de lui ces reliques vénérées de son
-amie; il eût donné sa vie pour arracher ces reliques aux profanations
-de ce laquais; mais l’accueil qu’avoit eu sa première prière lui fit
-une loi de garder le noble silence qui convenoit à son orgueil. Il
-essuya seulement une larme, et détourna la tête pour ne point voir.
-
-L’expédition étoit achevée; M. de Rougemont renvoya les sergents de
-garde; mais comme lui-même alloit se retirer, ayant apperçu par hasard
-le chien de Fitz-Harris, le pauvre Cork, qui s’étoit blotti sous la
-table, il revint sur ses pas, et lui passant son épée sous le nez,
-d’un air triomphateur:—Tais-toi, mauvaise bête, lui fit-il.—Puis il
-ajouta:—Il seroit de mon devoir, messieurs, de faire jeter cet animal
-dehors; mais je veux manquer en ce point à mon sacerdoce; je vous le
-laisserai. Comme vous paroissez y tenir et lui donner vos soins, vous
-serez obligés de partager avec lui votre ration, qui sera mince; ce
-sera ça de moins que vous mangerez; ce sera ça de faim de plus que vous
-souffrirez; gardez-le!—A cet ignoble et dernier outrage, Fitz-Harris
-jeta un cri de dégoût, et répondit avec un courroux superbe:—Nouveau
-Barnaville, vous voulez, M. le lieutenant pour le Roi, nous pousser à
-bout; vous voulez nous forcer, comme Jean Crônier, le frère du gazetier
-de Hollande, à arracher les pierres du mur, et à les aiguiser, et à
-vous casser le crâne, pour nous faire passer ensuite par une chambre
-ardente, pour nous faire envoyer à la mort ou ramer sur les galères du
-Roi; mais vous vous adressez mal: nous n’en ferons rien, je vous le
-dis! Ce n’est pas, croyez-le bien, que nous redoutions les galères:
-elles ont touts nos souhaits! Là, du moins, nous aurions de l’air, nous
-verrions la mer et le ciel!...
-
- * * * * *
-
-Fidèle à sa honteuse parole, comme eût pu l’être un homme d’honneur,
-ce qu’il n’étoit pas, M. le lieutenant pour le Roi vérifia servilement
-sa prophétie de marmiton. La part de nos jeunes amis devint mince, en
-effet. Aux améliorations générales qu’il avoit apportées, il ajouta
-à leur égard des améliorations particulières. Les porte-clefs avoient
-eu ordre de ne plus faire, quelle que fût la rudesse de l’hiver et du
-froid, que deux feux par jour aux prisonniers, c’est-à-dire de mettre,
-le matin en entrant chez eux, trois bûches dans les cheminées de ceux
-qui jouissoient du doux avantage d’en avoir, et trois bûches le soir
-au dîner; mais pour eux, il y eût suppression universelle des six
-bûches. Chaque prisonnier avoit droit, droit consacré par l’usage à six
-chandelles de suif en été, et à huit en hiver; mais, chandelles d’été,
-chandelles d’hiver, furent aussi pour eux mise à l’index; ce qui, vu
-la petitesse de leur lucarne, garnie, comme on sait, d’une multitude
-d’espaliers de fer, leur procuroit durant plusieurs saisons l’horreur
-de dix-neuf heures de nuit sur vingt-quatre.—Un fois, enfin, lassé
-de languir dans cette mortelle obscurité, lassé de tâtonner dans ces
-ténèbres, n’y tenant plus, Fitz-Harris fit prier M. le chevalier de
-Rougemont d’avoir la pitié de leur accorder un peu de chandelle; mais
-celui-ci eut le cœur de faire une dérision de cette triste demande.
-Il leur renvoya dire, par le porte-clefs, qu’il s’étonnoit qu’ils
-demandassent de la chandelle; qu’au défaut de bougie, des gentilshommes
-comme eux ne devoient brûler que du clair de lune.
-
-M. le chevalier persévéra d’autant plus volontiers dans ce surcroît
-de mauvais traitements, qu’il y trouvoit son compte. Sa sordidité y
-trempoit pour le moins autant que sa vengeance personnelle, ou plutôt
-ces dames s’entendoient comme deux larrons en foire. M. le chevalier
-ressembloit un peu, en ce cas, à ces crasseux teneurs d’école, qui,
-pour la moindre faute, heureux encore quand le budget domestique n’a
-pas fait une loi de la prétexter! condamnent avec empressement leurs
-élèves à la privation du dessert ou au pain sec; qui, sous couleur
-d’orner la mémoire, atrophient l’estomac; qui ne châtient jamais qu’au
-profit de la cuisine; et à qui leurs disciples affamés pourroient dire
-à bon droit: De grâce, maître, un peu moins de morale et plus de soupe.
-
-Ainsi que ces piètres, ce n’est pas que M. le lieutenant pour le Roi
-eût un besoin urgent de ces petits tours de bâton; mais un et un
-font deux; mais les petits ruisseaux font les grandes rivières; mais
-il thésaurisoit; son avarice d’ailleurs l’eût fait le très-humble
-serviteur d’un scheling d’Allemagne, d’un liard effacé; non, certes!
-ce n’est pas qu’il en eût un besoin urgent, car sa place étoit bonne;
-bonne tant que vous voudrez! mais le bon comme le beau ont-ils des
-limites connues? Le beau ne peut-il pas être embelli? Le bon ne
-sauroit-il être bonifié? Si le mieux est l’ennemi du bien, le meilleur
-n’est pas l’ennemi du bon. Le fait est que sa bonne place, toute
-bonne qu’elle étoit de son acabit, rendons-lui cette justice, il
-avoit eu l’art de la pratiquer si adroitement avec certains petits
-engrais artificiels, et de la féconder avec un système, à lui,
-d’irrigation si parfaitement approprié, qu’il l’avoit, vraiment,
-dans la sincérité de mon âme, parlant avec la plus grande ouverture
-de cœur, considérablement bonifiée. Elle offroit alors l’image d’un
-printemps éternel; fleurs et fruits y pendoient en toute saison. Il y
-moissonnoit tout le long de l’année. Mais sous ce tapis de verdure, si
-l’on avoit passé la bêche, comme dans un cimetière on eût fait sonner
-des ossements.
-
-M. le lieutenant pour le Roi au Donjon ne recevoit régulièrement,
-pour son poste, que trois mille livres; mais touts les revenant-bons,
-mais tout son savoir-faire, arrivoient, comme on a vu, et changeoient
-bien la thèse. Il souffloit si bien la bête morte, que la grenouille
-devenoit un bœuf. L’âne de carton se faisoit cheval de bronze. En un
-mot, les petits mille écus du commis se métamorphosoient en vingt ou
-vingt-cinq bonnes mille livres de rente, bon an, mal an. Vingt-cinq
-mille livres de rente!... mais cet or étoit le prix du sang, c’étoit
-les trente écus de Judas.
-
-Vingt-cinq mille livres!... Tout bien compté, ce n’étoit pas trop, ce
-n’étoit guère, même, pour un si beau dévouement au Roi, à la Royauté,
-au Royaume; car la chère âme se donnoit bien du mal. Quelle vigilance!
-Quelle entente des affaires! Quelle adresse! Quelle intelligence! Quel
-homme à la fois de cabinet et de fourneau! Quelle tendre sollicitude
-pour le bien de la chose! Comme il frappoit dru avec sa houlette! Comme
-les chiens mordoient bien à sa voix!... Quel silence dans le Donjon!
-quelle tristesse! comme tout y étoit bien claquemuré! comme tout y
-étoit bouché hermétiquement! comme on y souffroit bien! comme on y
-avoit froid! comme on y avoit faim! comme le désespoir y régnoit!...
-Vingt-cinq mille livres! tout ça! ce n’étoit pas trop, ce n’étoit
-guère. Eh! quel zèle! Quelle imperturbabilité! Quel cœur inaccessible!
-Quel amour de ses devoirs! Quelle ferveur! Quel beau fanatisme! si
-beau même, que ce serviteur à toute outrance eut plusieurs fois
-la douleur de ne pas se voir assez compris par ses maîtres. M. le
-marquis Paulmi d’Argenson, gouverneur du Château, un descendant du
-premier surintendant de la Police du Royaume, M. Marc-Réné de Voyer de
-Paulmi d’Argenson, celui-là même qui surprit la religion du Roi et de
-Pontchartrain pour se venger du marquis de Brurauté sur le comte de
-Thunn, comme on a vu; M. le marquis de Paulmi d’Argenson, dis-je, fut
-maintes fois obligé de mettre le pied sur la queue de ce serpent pour
-le rappeler à l’ordre, tant il alloit loin dans son royal enthousiasme!
-
-La colère est un flux puissant qui soutient et entraîne. Dans sa
-colère contre le nouvel ordre de choses, Fitz-Harris puisa d’abord
-quelques forces; mais quand la marée se fut faite, quand le flux amorti
-se retira, le flot manqua à sa barque, elle s’engrava de nouveau
-profondément; le jusant la laissa à sec; et, comme au milieu d’une
-grève solitaire, il se retrouva encore debout au milieu de son marasme.
-Que faire pour se distraire? Qu’il soit de bois, qu’il soit de pierre,
-que faire pour se distraire dans un cercueil? Parler?... Depuis dix
-ans bientôt que ces deux pauvres jeunes hommes étoient seul à seul,
-face à face, ils s’étoient tout dit: souvenirs d’enfance, sentiments
-de jeunesse, folies, rêves, désirs secrets, pensées d’orgueil, péchés,
-amourettes, amours, amour de la patrie! souvenances du village,
-souvenances de leur père, souvenances de leurs frères ou de leurs
-compagnons, souvenances de leur mère, souvenances de leur sœur. Ils
-avoient passé et repassé mille fois par les sentiers de la montagne. En
-image, mille fois ils étoient revenus jouer sur la rive du lac natal,
-cueillir des roseaux verts, amasser des cailloux, lancer des pierres
-aux hirondelles, ou troubler l’eau avec un long rameau de saule. Lire?
-Fitz-Harris n’étoit pas un grand liseur; sa tête active ne lui laissoit
-pas assez de cesse. Tandis que de l’œil il suivoit machinalement la
-ligne sur la page, il bâtissoit ailleurs des choses bien plus belles
-que ce que l’homme a écrit. Patrick, à la bonne heure!... Mais ils
-n’avoient plus de livres. Et eussent-ils été en assez bons termes avec
-M. le lieutenant de Roi, comme on disoit, pour lui en faire demander,
-qu’il en eût été à peu près de même. Il n’y avoit point de bibliothèque
-au Donjon comme à la Bastille. M. de Rougemont, d’autre part, n’étoit
-pas un homme littéraire; il avoit bien un garde-manger, beau comme un
-buffet d’orgues, mais il n’avoit pas d’armoire à livres; et il falloit
-qu’un prisonnier suppliât vingt fois avant d’obtenir quelqu’un des
-bouquins domestiques qui traînoient par la maison. Les prisonniers en
-bonne odeur parvenoient aussi quelquefois à se faire apporter un cahier
-de papier; mais chaque feuillet en étoit soigneusement numéroté, et il
-falloit qu’ils justifiassent de leur emploi. Écrivoient-ils quelques
-lettres: on les remettoit ouvertes à M. le lieutenant, qui les lisoit
-toujours, mais les laissoit rarement sortir. Celles qui leur étoient
-adressées du dehors ne pénétroient jamais jusqu’à eux, pour ainsi dire.
-Dans ce désœuvrement, Fitz-Harris, c’étoit devenu sa manie, retiroit la
-couverture de laine de leur grabat, l’étendoit par terre, se couchoit
-dessus avec Cork, et là, dans une espèce de sommeil ou d’apathie,
-qu’on eût dit procurée par de l’opium, il passoit des journées, de
-longues journées, immobile, muet, la paupière baissée ou le regard
-fixé sur les pierres de la voûte, examinant les compartiments et les
-dessins bizarres qu’en son imagination engourdie sembloient former les
-joints des claveaux et des voussures contrariés dans leur appareil;
-et Patrick, durant ce temps-là, de son côté, assis devant la table
-et penché dessus, la figure appuyée sur ses bras et cachée, pleuroit
-quelquefois, et s’abymoit dans des rêves que Dieu lui envoyoit, sans
-doute, mais que nul n’a connus, mais que nul ne connoîtra jamais.
-
-Les soins de M. de Guyonnet pour ses deux enfants gâtés, le régime
-salutaire dont on jouissoit au Donjon sous son gouvernement, avoient
-contrebalancé les ravages de l’ennui chez Fitz-Harris; mais, alors,
-livré à l’ennui le plus dévorant, il dépérissoit comme une herbe
-annuelle sous les premiers vents froids de l’automne; il s’étioloit
-et pâlissoit comme une pauvre petite herbe des champs emprisonnée; il
-s’affoiblissoit, faute d’espace et d’exercice. Pour toute promenade,
-de temps en temps on les faisoit passer de leur cachot dans la grande
-salle commune, qui recéloit, à chacun de ses angles, une chambre
-octogone pareille à la leur. Cette salle sombre et sans meubles,
-voûtée en ogive, n’avoit qu’un seul pilier au centre, autour duquel
-Fitz-Harris et Patrick tournoient et retournoient tristement comme
-autour d’une idée fixe: on eût dit deux chevaux aveugles attelés au
-manége d’un laminoir. Le dimanche, j’oubliois, ils avoient encore
-quelquefois une sortie: quand l’aumônier disoit la messe à la chapelle
-du Donjon on les y conduisoit; et là, du fond des espèces de cages,
-toutes fermées de doubles portes, où l’on enfermoit les prisonniers un
-à un comme des bêtes féroces, semblant une couple de hyènes grises ou
-rayées, de Pologne ou de Coromandel, exposées à la curiosité publique,
-ils assistoient, le cœur triste et serré, à la commémoration du dernier
-repas que prit chez les hommes le prophète innocent, l’agneau sans
-tache si lâchement crucifié.
-
-Comme une herbe annuelle sous les premiers vents froids de l’automne,
-Fitz-Harris dépérissoit, ai-je dit; et comme il avoit le sentiment de
-son dépérissement, qu’il se voyoit sécher et vieillir, cela creusoit
-encore son mal. Il avoit toujours la pensée de sa perte présente à
-l’esprit, qu’il prît la chose follement ou gravement, qu’il acceptât
-ou repoussât cette fatalité. Souvent, en regardant ses bras décharnés,
-ses jambes amaigries, il se prenoit à pleurer à chaudes larmes. L’idée
-sombre qui l’occupoit perçoit dans tout, empruntoit toutes les formes
-pour se faire jour. Une fois, entre autres, en se versant à boire,
-il cogna le col ébréché de la cruche et le mit presque en morceaux.
-Ayant ensuite ramassé par hasard un des tessons, assez anguleux, une
-fantaisie lui vint, et il y obéit.—Patrick! s’écria-t-il, une idée! Je
-vais graver mon épitaphe! Et après avoir tracé le contour d’un sablier
-et d’une faulx, il écrivit:
-
- CI-GIT
- KILDARE FITZ-HARRIS,
- NÉ LE 9 AVRIL 1744
- A KILLARNEY, AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE,
- ENSEVELI VIVANT DANS CE TOMBEAU DE PIERRE
- LE 21 SEPTEMBRE 1763,
- A L’AGE DE DIX-NEUF ANS CINQ MOIS
- ET DOUZE JOURS.
-
-
- AYANT SOULEVÉ LE COIN DE SON LINCEUL, D’UNE MAIN TREMBLANTE, SUR CETTE
- PAROI INTERNE, IL A GRAVÉ LUI-MÊME CES MOTS, LAISSANT A D’AUTRES, PLUS
- HEUREUX, LE SOIN DE L’ÉCRIRE SUR LE COUVERCLE.
-
- DE PROFUNDIS.
-
-Patrick, avec un sourire doux et triste, la tête mollement inclinée sur
-l’épaule, immobile, le regardoit faire.
-
-—Eh bien! mon beau Pat, lui cria Fitz-Harris affectueusement, tu ne
-me dis rien? Ne trouves-tu pas cette épitaphe originale, insolite,
-et digne tout-à-fait de la célébrité de l’épitaphe énigmatique de
-Bologne? Quant à la faulx et au sablier, je ne suis pas fort en
-sculpture, je te les abandonne. Mes os en sautoir ne sont pas non plus
-très-merveilleux, et mes gouttes lacrymales, aux yeux des connoisseurs,
-je l’avoue, pourroient bien ressembler moins à des larmes qu’à des
-poires. A ton tour, maintenant; je te cède mon burin; voyons un peu,
-fais la tienne. —Non, merci, Fitz-Harris, tu es un fou de jouer ainsi
-avec des choses graves; d’ailleurs, je ne suis pas de force; sans
-flatterie, tu manies le ciseau comme un Grec.—Oh! mon Dieu! miss
-Patrick, si vous faites la sucrée, reprit malignement Fitz-Harris,
-après tout, on tâchera de se passer de votre talent; dictez seulement à
-votre page; il écrira.
-
-Et il se remit à l’ouvrage, et Patrick, par condescendance, et
-peut-être aussi de peur qu’il ne gravât quelque impertinence sur son
-compte, lui dicta:
-
- CI-GIT
- PATRICK FITZ-WHYTE;
- NÉ LE 15 JUIN 1742,
- DANS UNE CRÈCHE, AUX BORDS DU LAC DE
- KILLARNEY,
- AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE;
- ENSEVELI VIVANT, SOUS CETTE MÊME LAME,
- LE 2 SEPTEMBRE 1763,
- A L’AGE DE VINGT ET UN ANS DEUX MOIS
- ET DIX-SEPT JOURS.
- ADIEU DÉBORAH!
- NOUS NOUS REVERRONS LA HAUT!...
- DE PROF.....
-
-Fitz-Harris ne put achever ce dernier mot, un étourdissement l’avoit
-pris. Il se traîna tout chancelant jusqu’au bord de son lit, et
-c’est tout ce qu’il put faire. A cette époque il étoit déjà dans
-une telle foiblesse que l’application qu’il avoit mise à tracer ces
-inscriptions sur la muraille l’avoit épuisé. Depuis quelque temps,
-même dans l’inaction, sans qu’aucun effort apparent les provoquât,
-il étoit sujet à de pareilles défaillances. Il se plaignoit aussi de
-spasmes, de palpitations au cœur, de sueurs froides. Il avoit souvent
-à la bouche un mouvement convulsif pénible à voir. Un frisson mortel
-ne désemparoit pas de lui. Ces souffrances lui donnoient sur les
-nerfs, l’agaçoient, et son irritabilité naturelle et son irrascibilité
-augmentoient dans une proportion effrayante. Il faisoit attention à
-tout, il s’occupoit de tout, lui qui, dans son beau temps, ne songeoit
-à rien, et à qui rien n’importoit; et la plus petite chose, sans savoir
-trop pourquoi, le crispoit, le révoltoit. Il se levoit morose, et tout
-autour de lui et sur lui lui sembloit sale, mal fait, mal adroit, et
-il s’en affligeoit sincèrement. La chaleur si ardente qu’il avoit eue
-dans le cœur s’étoit refroidie. Ce qu’on pourroit appeler le pouvoir
-d’aimer avoit quitté son âme; il se détachoit de tout. Il devenoit dur,
-insensible, à son égard et pour autrui. Il tracassoit sans relâche les
-porte-clefs. Plus de caresses pour Cork. Cork avoit toujours tort, Cork
-l’importunoit, Cork étoit grondé sans cesse. Plus de bonnes paroles
-pour Patrick; il le grondoit, il lui disoit des duretés. Puis, quand,
-par hasard, un mouvement de tendresse renaissoit, c’étoient alors
-des folies! Il caressoit Cork sans miséricorde, il le baisoit, il lui
-demandoit pardon d’être resté si long-temps sans l’aimer. Il disoit
-les plus douces choses à Patrick; il le cajoloit et vouloit, dans sa
-prévenance, tout lui donner, même ses soins, le pauvre mourant! même sa
-part de nourriture. Patrick, au demeurant, avoit beaucoup à souffrir;
-car ce commerce étoit, on le sent de reste, âpre et difficile. Mais
-que sa conduite étoit belle! Faisant toute abnégation de soi-même,
-il laissoit passer, sans souffler mot, les reproches injustes, les
-épithètes cruelles; il se ployoit, il se courboit, il se prêtoit
-comme un esclave inepte; il obéissoit religieusement aux fantaisies
-les plus étranges, aux caprices les plus passagers.—Au temps où nous
-voici arrivés, le mal avoit fait un tel progrès chez Fitz-Harris, que
-ses jambes trembloient et fléchissoient sous le poids de son corps,
-qu’il avoit peine à se tenir debout. Patrick, vers le milieu du jour,
-l’aidoit à se lever, l’enveloppoit bien chaudement et l’asseyoit sur
-une chaise, d’où il ne bougeoit plus jusqu’au coucher. Seulement il
-falloit qu’il le changeât vingt fois de place. Fitz-Harris le prioit de
-l’asseoir vers la porte; puis, une fois là, il regrettoit de n’être pas
-auprès de la table; puis, auprès de la table, il souhaitoit d’être plus
-près de la cheminée. Quelquefois, dans ses dispositions de mélancolie
-plus douce, quand il avoit bien parlé de sa patrie, de l’Irlande, il
-demandoit à voir encore une fois le ciel; Patrick, alors, le chargeoit
-doucement sur ses épaules, et se rangeoit le long de la muraille,
-au-dessous de la lucarne. Se haussant comme il pouvoit, agrippé aux
-barreaux intérieurs, Fitz-Harris parvenoit à dépasser de la tête
-l’embrasure, et là, tant que Patrick ne ployoit pas sous la charge, il
-demeuroit tristement à contempler, à travers les clayonnages de fer et
-les vitres sales, quelques bribes d’azur, un reflet jaune ou une étoile
-solitaire. Scène déchirante et sublime! Chose horrible, à faire pleurer
-les pierres!... Pauvres jeunes hommes!
-
-Fitz-Harris étoit depuis long-temps dans cet état de langueur et de
-consomption, quand, un matin, le porte-clefs, en leur apportant, à onze
-heures, leur pitance, leur annonça, pour l’après-midi, afin qu’ils
-aient à mettre plus d’ordre dans leur chambre, la visite de M. le
-lieutenant-général de la Police du Royaume.
-
-Car M. le lieutenant-général de la Police du Royaume avoit pour
-habitude de venir, ordinairement, une fois dans l’année, à la
-Forteresse, pour y faire censément une soi-disant inspection. Rarement
-il y manquoit. Il aimoit beaucoup ça. C’étoit pour lui comme une partie
-de campagne, un rendez-vous de chasse, auquel il invitoit toujours
-quelques-uns de ses bons amis. Il y amenoit même, quelquefois, sa
-petite famille, en calèche, quand on avoit été bien sage. Il va sans
-dire que M. le lieutenant pour le Roi étoit averti d’avance du jour
-fixé par M. le lieutenant-général. A son arrivée chez le commandant,
-après les _bonjour, comment vas-tu?_ exigés par la politesse, ce
-dernier s’en alloit, droit comme un âne retourne au moulin, prendre
-place à la table qu’il savoit lui être servie. Alors se commençoit un
-somptueux, un splendide repas, où se trouvoit tout ce que l’opulence
-et la délicatesse la plus recherchée avoient pu inventer et réunir. M.
-le lieutenant-général baffroit, buvoit, se délectoit, s’extasioit, se
-confondoit en éloges, goûtoit, dégustoit, revenoit au même plat, se
-léchoit les barbes.
-
-_Hosanna in excelsis!_ quelle fête! quelle magnificence! O Amphytrion
-trois fois heureux!... Puis, une fois bien amorcé, dans le plus chaud
-moment de son enthousiasme, vite on insinuoit à ce magistrat, vite on
-lui couloit en douceur dans le tuyau de l’oreille que telle étoit à peu
-de chose près le régime ordinaire des prisonniers, et que le cuisinier
-qui venoit d’exciter ses transports étoit celui-là même du Donjon.
-Il l’entendoit ou ne l’entendoit pas, il l’écoutoit ou ne l’écoutoit
-pas, il y croyoit ou n’y croyoit pas, ce sera comme on voudra; cela ne
-fait rien à notre affaire; mais ce qui est toutefois positif, c’est
-qu’aussitôt que M. le lieutenant-général étoit bien pansu, bien repu,
-bien bu, comme on diroit en anglois, on le lâchoit tout rayonnant dans
-les tours, où il demeuroit à peine une heure, et ne voyoit jamais
-qu’un certain nombre de prisonniers, les originaux, les plus amusants
-à voir, comme il disoit, qui, les infortunés, de peur d’aggraver leurs
-misères, n’osoient se plaindre du traitement qu’ils éprouvoient. A
-peine, d’ailleurs, avoient-ils le temps de lui dire quelques mots sur
-la liberté qu’ils attendoient de sa justice. De la justice de M. le
-lieutenant-général de Police? Dérision!
-
-Le porte-clefs avoit dit vrai: en effet, ce jour-là, M. le
-lieutenant-général fit sa visite annuelle. Dans l’après-midi, en effet,
-un bruit extraordinaire éclata aux portes du cachot, qui, tout-à-coup,
-s’ouvrirent comme par enchantement et laissèrent entrer avec fracas une
-suite nombreuse. Marchoit en tête, ou plutôt trébuchoit en tête, M.
-le lieutenant-général, pour plusieurs raisons, et parce qu’en outre,
-en entrant, son pied avoit heurté contre la marche qu’il falloit
-monter pour entrer dans la chambre; marche que, pour plusieurs raisons
-encore, il n’avoit pas vue au moment de son apparition triomphale.
-Vêtu de noir, il étoit comme tout magistrat bien né doit l’être. Du
-reste, personnage insignifiant. Derrière ses hauts talons venoient
-immédiatement quatre autres comparses de même couleur, principaux
-commis, sans doute; puis M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, et les
-siens, en habit neuf. A ce coup de théâtre, Fitz-Harris, qui, enveloppé
-dans toutes ses hardes et dans la couverture, étoit assis le dos
-tourné à la porte, fit faire un demi-tour à sa chaise pour se mettre
-avec la cavalcade face à face. Les deux camps sont donc en présence.
-Fitz-Harris regarde tout ça de son air hargneux. Si l’on en vient aux
-mains, gare! la journée sera chaude.—M. le lieutenant-général, l’œil
-luisant, la lèvre épaisse, après avoir balbutié inintelligiblement
-quelques paroles, parvint enfin à détacher assez sa langue pour
-dire d’une voix engluée:—Avez-vous, prisonniers, quelque réclamation
-à faire? Êtes-vous bien nourris?—A laquelle question Patrick
-répondit:—Nous le sommes assez mal, monsieur; oui, assez mal! Mais
-l’affaire de notre liberté nous intéresse davantage; occupons-nous du
-plus nécessaire, s’il vous plaît. C’est notre sort qu’il s’agit de
-changer, et non notre pâture. Faites-nous libres d’abord. Et, quand
-nous serons libres, nous vivrons comme les oiseaux du ciel, non pas
-comme il vous plaira, mais comme il plaira à Dieu.—Assez mal, reprit
-âprement Fitz-Harris; oui! puisqu’il faut le dire, nous le sommes assez
-mal, horriblement mal! Mais, monsieur, n’avez-vous pas de honte de
-venir parader ainsi la bouche pleine, dans l’antre de la faim, devant
-de pauvres gents qu’on exténue par le jeûne? Oui, monsieur, vous le
-savez de reste, nous le sommes assez mal! Voyez mon état; voyez comme
-mes bras et comme mes joues se décharnent. M. le commandant que voici
-est un valet infidèle qui fait, sans pitié, danser l’anse du panier
-que le Roi lui a mis au bras. Monsieur gagne sur tout: sur le pain,
-sur le vin, sur le sel, sur les fèves, sur les harengs, sur la viande
-pourrie qu’il nous donne. Il nous laisse sans lumière, sans feu, sans
-vêtements. Et, moyennant notre faim, notre soif, moyennant notre
-misère, et le linge sale qui nous ronge, et le froid qui nous gerce,
-monsieur, sans doute, monte son écurie, sème de l’or dans les tripots,
-entretient des filles! Monsieur achète des prés au soleil, des robes
-de moires et des angleterres à madame! Monsieur fait le bon père!
-Monsieur élève sa famille! Eh! vous, le maître immédiat de ce laquais,
-vous savez ça, et vous le laissez faire! vous souriez à ces bassesses!
-vous connivez à ces infamies! Honte et opprobre!...
-
-Tandis que Fitz-Harris jetoit ces dernières paroles à pleine gorge,
-M. le lieutenant-général de police, décontenancé au plus haut point,
-avoit prononcé quelques mots que la voix du prisonnier couvrit et qu’on
-n’entendit pas; puis il avoit fait un geste comme pour se retirer et se
-faire suivre. Mais, là-dessus, le pauvre malade, à qui l’indignation
-venoit de rendre quelques forces, s’étoit levé tout-à-coup, et,
-rejetant la couverture qui l’enveloppoit, s’étoit précipité contre
-la porte. La porte, sous ce choc, s’étoit refermée, et alors sans
-interruption, pour ainsi dire, et d’une façon plus téméraire encore,
-il avoit poursuivi:—Audience, monsieur, s’il vous plaît? qui vous
-presse? Votre festin n’est donc pas fini? Croyez-moi, ne rentrez pas
-à la buvette; d’ailleurs, chacun à son tour à vous avoir; vous êtes
-mon hôte à cette heure et je suis votre échanson. Oh! je le vois bien,
-c’est que mes paroles vous pèsent. Vous ne vous attendiez pas à ce
-bouquet de chardons que j’ai cueilli sur ces dalles. Il y a long-temps
-que j’avois toutes ces choses sur le cœur; je vais mourir... mais,
-du moins, je ne mourrai point sans vous les avoir dites. Quand on me
-met le pied sur la gorge, comme le ver sur qui l’on marche, je me
-redresse; quand on m’éperonne, je rue! Jusqu’à ce jour, j’avois fait
-l’âne pour avoir du son; j’avois été gentil avec vous lors de vos
-visites; à deux mains jointes, doucement, j’avois imploré de vous ma
-liberté, j’en avois flatteusement appelé à votre miséricorde et à la
-justice de votre cœur; mais à quoi tout cela a-t-il abouti? Quel mieux
-avez-vous apporté à notre sort, depuis onze ans que vous venez honorer
-notre cachot de votre présence; depuis sept ans, depuis l’arrivée au
-Donjon de monsieur votre ami, que vous venez, entre deux vins, faire
-le petit Vincent-de-Paule, l’homme aux entrailles de père? Pitié!...
-Hypocrisie!... Otez donc ce masque, il vous déguise mal, beau sanglier
-faisant le philanthrope! Monsieur le lieutenant-général de la Police du
-Royaume, vous avez des héraults; envoyez-les donc, je vous en défie,
-proclamer par les carrefours de la ville ce que vous nous faites ici,
-et pourquoi vous nous le faites. Mais non, donnez-vous-en bien de
-garde, vos crieurs seroient massacrés. Ces choses-là, d’ailleurs, ne se
-divulgent pas: c’est le secret du ménage, c’est la bouteille à encre
-de la Police, c’est le pot au rose du Roi.—Depuis onze ans, monsieur,
-nous vous demandions la liberté ou la mort; aujourd’hui, monsieur,
-que la mort habite dans mon sein, je vous demande la liberté ou qu’on
-m’achève!...
-
-Comme Fitz-Harris en étoit là, les porte-clefs, qui depuis long-temps
-s’agitoient pour l’arracher de devant la porte, en vinrent enfin à leur
-honneur, et comme, tout débusqué qu’il étoit de son poste, il reprenoit
-haleine et brandissoit un nouvel épieu, Patrick, qui sentoit avec
-douleur qu’il n’en avoit déjà que trop dit, lui mit la main sur la
-bouche.... Il étoit temps. Les fumées du vin et de la colère montoient
-au nez de MM. les lieutenants. Ils menaçoient, ils caracoloient.
-Fitz-Harris, dans le fait, soyons francs, avoit frappé assez dru, sur
-les écailles de ces reptiles pour qu’ils sifflassent et montrassent
-leurs dards.—Sortons, messieurs, sortons, je n’y tiens plus, s’écrioit
-M. le lieutenant-général. De grâce, ôtez-moi de ce foyer de sédition!
-De grâce, ôtez-moi du spectacle de ces furieux!—M. le lieutenant pour
-le Roi, vous me ferez jeter sur l’heure ces régicides dans les cabanons
-de Bicêtre, en attendant pis.—Que son Excellence me laisse le soin de
-venger la Couronne, et se repose sur moi, répondit avec joie M. de
-Rougemont.
-
-Et la troupe défila comme elle étoit venue, non sans trinquer, chemin
-faisant, avec les murailles. M. le lieutenant au Donjon formoit
-l’arrière-garde, il tordoit ses bras avec rage; ses dents claquoient.
-
-Aussitôt que le cachot fut débarrassé et que Fitz-Harris se fut
-retrouvé en face de lui-même, la raison lui revint; mais les forces que
-lui avoit prêtées la colère s’évanouirent. Il s’affaissa tout-à-coup
-sur les dalles, et, promenant son regard autour de lui, il se prit à
-verser un torrent de larmes. Il frissonnoit. Patrick s’empressa de
-le relever, le fit asseoir: et renveloppa dans ses langes le pauvre
-enfant.—Oh! mon frère, lui dit alors Fitz-Harris, nous sommes perdus!
-qu’ai-je fait? Que m’as-tu laissé faire? Je ne sais plus dans mon
-délire, ce que j’ai dit à ces hommes, mais il me semble que je leur ai
-dit des choses bien cruelles et qu’ils rugissoient. Oh! mon frère, nous
-sommes perdus! Cache-moi, ils vont revenir pour me tuer!...—Non, mon
-pauvre ami, lui répondit Patrick. Allons, courage, un peu de calme! Ne
-crains rien; ces gents-là font mourir, mais ne tuent pas.
-
-Environ trois heures après cette échauffourée, M. le lieutenant pour
-le Roi, armé de sa canne, et les trois porte-clefs du Donjon armés
-chacun d’un bâton, tambour battant, mèche allumée, se précipitèrent
-inopinément dans le cachot. M. le lieutenant pour le Roi écumoit.—Holà!
-A nous deux, maintenant, misérables! se mit-il à hurler, renversant
-la table d’une main, et brisant la cruche d’un coup de pied pour se
-donner une allure formidable. Porte-clefs, rouez-moi de coups cette
-vile populace! Un noble gentilhomme, un serviteur du Roi, traité ainsi
-devant son Excellence, par un petit va-nu-pied, un ver de terre,
-un enfant des rues! Tu voulois donc, brigand, me faire chasser du
-poste où l’estime générale m’a placé? Tu voulois donc arracher son
-gagne-pain à un pauvre père de famille?... (Au mot père de famille, mot
-tant exploité depuis, M. de Rougemont donna à sa voix une inflexion
-sentimentale. S’il eût pu se cracher dans les yeux, je crois, dans
-son attendrissement, qu’il eût versé quelques larmes.) Tu mériterois,
-plat-gueux, d’être écorché tout vif, que je te fisse avaler mon poing
-comme une poire d’angoisse, que je te cassasse ma canne sur les reins!
-Tiens donc!—Tiens donc!—Je te tuerai,—misérable!...—Holà! monsieur,
-c’est une infamie; frapper ainsi un malade! Brute vile et féroce! cria
-alors Patrick en se plaçant entre M. le lieutenant et son ami, que
-ces coups avoient couché par terre.—A moi! porte-clefs, à moi! reprit
-M. de Rougemont; et deux porte-clefs s’élancèrent sur Patrick et le
-frappèrent violemment. Patrick ne broncha pas. Haussant les épaules de
-pitié, il se contenta d’arracher fièrement la canne de M. le lieutenant
-pour le Roi, de la briser sur son genou, et de lui en jeter les
-morceaux à la face.
-
-Tandis que ceci se passoit, derrière Patrick se passoit une chose
-plus barbare, plus ignoble encore, digne d’un Bourguignon au temps
-des Armagnacs, digne du temps où, emmitouflé dans une robe de damas
-doublée de martre, et le couteau en main, régnoit dans la boue le roi
-Capeluche. Le troisième porte-clefs, homme de carnage, s’étant saisi
-de Cork, et lui ayant brisé la tête sur l’angle de la cheminée et sur
-la muraille, s’amusoit à barbouiller de sang Fitz-Harris, étendu sans
-vie sur le plancher, en lui passant sur le visage le corps mort de son
-pauvre ami. Patrick, tournant la tête et voyant cette lâcheté, jeta
-un cri terrible; mais M. le chevalier de Rougemont y donna un sourire
-d’applaudissement.
-
-Quel cœur ne seroit soulevé! Ma plume tremble et m’échappe. A cet
-endroit, ce livre tombera sans doute de plus d’une main. Qu’y puis-je?
-La vérité n’est pas toujours en satin blanc comme une fille à la noce;
-et, sur Dieu et l’honneur! je n’ai dit que la vérité, que je dois.
-Quand la vérité est de boue et de sang, quand elle offense l’odorat, je
-la dis de boue et de sang, je la laisse puer; tant pis! Ce n’est pas
-moi qui l’arroserai d’eau de Cologne. Je ne suis pas ici, d’ailleurs,
-pour conter des sornettes au jasmin ou au serpolet.
-
-Ce dernier acte d’une férocité suprême avoit glacé Fitz-Harris et
-Patrick: ils restoient là à demi morts, anéantis, comme attendant le
-coup fatal.—Profitant de cette stupeur, deux porte-clefs ramassèrent
-Fitz-Harris et l’emportèrent hors du cachot; et M. le lieutenant pour
-le Roi et le troisième porte-clefs, le prenant chacun par un bras,
-entraînèrent avec eux Patrick. Dans la tour de la Surintendance, il y
-avoit quatre cachots de cinq ou six pieds carrés, où les lits étoient
-de pierre et, tout au fond, un grand caveau où l’on ne pouvoit pénétrer
-que par un trou pratiqué dans la voûte. Ce fut au bord de ce trou,
-dont la trappe étoit levée, et dans lequel on avoit placé d’avance une
-échelle, que furent amenées les deux victimes. Arrivé là, Fitz-Harris
-revint à lui, et, voyant que c’étoit là qu’on alloit le plonger, sa
-nature se révolta; il jeta un cri, fit lâcher prise aux porte-clefs, et
-se dressa sur ses pieds d’un seul bond. Patrick, alors, avec un phlegme
-sépulcral, se mit de lui-même à descendre l’échelle, en disant:—Il
-faut mourir, mon frère; mon frère, il faut mourir quand il plaît à
-Dieu! Viens!... Fitz-Harris, vaincu par ces paroles, se rapprocha de
-l’ouverture pour imiter son ami; mais comme il se penchoit pour saisir
-les montants de l’échelle, M. le lieutenant pour le Roi, ou peut-être
-un porte-clefs, je ne saurois dire, le poussa rudement, le pied lui
-manqua, et il tomba comme une masse au fond de la citerne.
-
-L’échelle fut remontée, et la trappe s’abaissa.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XV.
-
-
-NOUS avons laissé Déborah et Vengeance, une courageuse mère et
-son enfant échappés de l’esclavage, Geneviève de Brabant et son
-fils Bénoni, échappés à la hache du traître Golo, avec Icolm-Kill
-l’aventurier et ses compagnons, faisant force de voile sur le sloop.
-Après un séjour de près d’un mois aux îles Baléares, après bien des
-bonnes et des mauvaises fortunes de mer, qui, seules, pourroient donner
-matière à un livre plus gros et peut-être d’un intérêt plus palpitant
-que celui-ci, mais sur lesquelles, n’entendant rien aux choses
-maritimes, nous garderons un modeste silence, la vigie, ayant enfin
-reconnu la plage d’Irlande, cria trois fois: terre! Et, de même qu’en
-quittant Lerins, dès qu’au soleil levant elle avoit eu crié trois fois:
-soleil! les matelots, tête nue, entonnèrent l’hymne à la patrie; mais
-cette fois ils le chantèrent d’un air triste et presque à voix basse.
-On n’étoit plus sous un ciel étranger et libre: on étoit sous le ciel
-natal, en proie à l’étranger. L’esclave étoit rentré sous le fouet du
-maître.
-
-Sir John Chatsworth reçut Déborah avec une vive satisfaction. Il avoit
-peu compté sur le succès de l’entreprise, malgré toute l’habileté
-et toute l’audace qu’il avoit bien voulu lui-même reconnoître à
-Icolm-Kill. Sir John Chatsworth n’étoit pas un homme de poésie et
-d’aventure. Ce qu’on appelle le sort, le hasard, la providence, sonnoit
-à son oreille comme une parole vide. Les choses ne lui sembloient
-pas faciles et prospères; il ne voyoit pas en beau comme on dit; le
-présent, quelque triste et quelque mauvais qu’il pût être, à ses yeux
-étoit bien; l’avenir n’étoit qu’une brume épaisse au-dessus d’un abyme.
-Chez lui, point d’espérance, point d’espoir, jamais! mais aussi point
-de déception.
-
-Ce qui causa surtout l’admiration de M. Chatsworth, c’étoit le
-changement magnifique qui s’étoit fait dans la personne de sa pupille.
-De la jeune et folâtre enfant qu’il avoit vue à Limerick pour la
-dernière fois, peu de mois avant la mort de sir Francis Meadowbanks,
-son grand-père, le temps et le malheur avoient fait une grande et belle
-dame sérieuse. Plusieurs fois M. Chatsworth revint avec éloge sur ce
-changement. Déborah, comme on le devine bien, appela à elle les mots
-les plus suaves pour remercier son tuteur dans toute l’étendue de sa
-reconnoissance sincère et profonde, et elle lui prodigua les marques
-d’une affection si bonne et si vraie, que l’âme aguerrie de l’homme de
-loi ne se put défendre maintes fois de quelque émotion. Son arrivée
-répandit un peu de joie dans la maison de sir John, et lui donna,
-pendant quelques jours, presque un air de fête; mais comme cette joie
-étoit sévère, mais comme cet air de fête étoit grave, car la maison
-de sir John étoit une de ces maisons angloises où règnent la règle
-et l’austérité, cela ne déparoit pas la mélancolie séduisante que
-professoit la jeune infortunée, et qui convenoit au deuil de son cœur.
-Sir John crut devoir à ses amis de leur ouvrir les portes de ses salons
-pour qu’ils vinssent déposer leurs hommages aux pieds de sa pupille.
-Il donna plusieurs repas, il tint plusieurs cercles où Déborah, si
-c’eût été possible, se fût dispensée de paroître, mais où elle brilla
-dans tout son éclat. Les infortunes et le courage de cette belle
-prisonnière d’État excitoient les plus vives sympathies et ajoutoient
-un charme secret et irrésistible à ses charmes naturels. Les premiers
-temps de son retour s’écoulèrent ainsi quelquefois dans le trouble du
-monde, mais le plus souvent dans l’échange paisible des plus aimables
-témoignages d’amitiés et de gratitude, et dans la confidence et le
-récit du passé.
-
-Déborah apprit alors que lord Cockermouth, son père, n’habitoit plus
-l’Irlande. Sans doute, sa disparition, qui avoit détruit le bon
-effet qu’il s’étoit promis du jugement de Tralée, qui pourtant lui
-avoit coûté gros, l’avoit déterminé à prendre ce parti. Il n’étoit
-retourné à son manoir de Killarney que pour le vendre à la hâte avant
-de passer à Londres, où, depuis la mort de sa femme, quelques-uns de
-ses anciens compagnons de table le sollicitoient de venir habiter;
-car, depuis qu’Anna Meadowbanks lui manquoit, il nourrissoit dans
-quelque coin inconnu de son cœur un chagrin assez véritable, et des
-regrets qui souvent, malgré lui, avoient transpiré jusque dans sa
-correspondance. Au fond de tout, lord Cockermouth n’avoit pas été sans
-quelque affection pour sa femme et pour sa fille. S’il avoit fait
-souffrir sa femme, ce n’étoit pas qu’il se fût donné à tâche le martyre
-de cette douce créature. Il ne s’étoit pas dit: Je vais être méchant
-avec elle, je vais payer d’ingratitude sa tendresse, son dévouement,
-sa résignation; elle avoit eu une vie triste et pénible, par cela seul
-qu’on l’avoit mise en contact avec un être lourd, grossier, brutal,
-et que sa nature délicate et choisie avoit été forcée de subir les
-lois d’un maître implacable et médiocre qu’elle n’avoit pas rêvé.
-Par convenance de famille, la tourterelle avoit été accouplée à un
-bœuf, et condamnée à tracer un sillon.—Si lord Cockermouth avoit fait
-souffrir Déborah, sa fille, ce n’étoit pas non plus qu’il fût pour elle
-dénué de toute espèce de tendresse et d’attachement: c’étoit à cause
-de Patrick. Malgré sa rustique enveloppe et ses mœurs triviales, ce
-lord, comme nous l’avons dit quelque part autrefois, entretenoit la
-morgue la plus fière et les plus hautes prétentions aristocratiques.
-Un sentiment mal digéré, mais inaltérable, de l’honneur de sa maison
-et de son sang, vivoit en lui, et ce sentiment vivace ne lui avoit
-pas permis de transiger en faveur des liaisons de sa fille. La seule
-pensée que le fils d’un bouvier, d’un laboureur, pût être l’ami et
-peut-être l’amant et l’époux de Déborah, le révoltoit, et allumoit
-en lui une indignation, une colère pleine d’une noble passion, comme
-on a pu le remarquer, à laquelle le caractère ordinaire de cet homme
-n’eût pas donné lieu de s’attendre. Il avoit fallu vraiment qu’il vît
-la chose bien en mal, que la tache dont son blason étoit menacé lui
-eût semblé bien inévitable et bien énorme, pour qu’il en fût venu à
-prêter les mains, sinon à commander l’attentat manqué sur Patrick
-dans le sentier creux de Killarney; car ce bourru à l’âme dure, qui
-profitoit volontiers des droits de la guerre, avoit toujours répugné
-à l’injustice; et une fois cette première injustice commise, une fois
-compromis par cette triste affaire, il s’étoit vu, sans doute, lui
-soigneux de la gloire de sa maison et de son honneur, entraîné, pour
-sortir de ce pas cruel, tout en pesant bien dans son cœur ce que valoit
-cette mauvaise action, à provoquer ou plutôt à acheter le jugement
-des juges de Tralée, qui avoit déclaré Patrick l’assassin absent de
-Déborah. Oui, à travers tout cela, il faut bien le reconnoître, lord
-Cockermouth avoit eu une affection assez réelle pour Déborah, et le
-grand trouble dans lequel il étoit tombé, lors de son retour dans la
-salle du festin, trouble allant jusqu’au délire, qui lui avoit fait
-jouer un rôle si inconvenant par-devant ses convives, qui lui avoit
-fait dégainer si inconsidérément son épée encore toute sanglante, avoit
-eu sa plus grande source dans la profonde douleur qui l’avoit saisi
-intérieurement à la vue de sa fille si horriblement mutilée par Chris,
-cet imbécille assassin. Après ce coup pitoyable pour la rendre à la
-vie, pour faire disparoître ses blessures, il lui avoit fait donner
-avec joie, les soins les plus affectueux; et si, à peine convalescente,
-il l’avoit emmenée aux Assises de Tralée, c’est qu’une nécessité
-impérieuse, à ses yeux, ne l’avoit pas laissé libre en ce cas.
-
-Soit que les bâtiments du château, pour la plupart de la plus vieille
-date, eussent besoin de réparations trop considérables, soit que, par
-une sorte de superstition, personne n’eût voulu venir habiter ce lieu
-maudit, comme on le regardoit, après un phantôme, un serviteur de
-Satan: car le bruit public, qui noircit et grossit tout, avoit fait
-tout cela et pis que cela du vieux commodore, lord comte Cockermouth
-n’avoit pu trouver un acquéreur; mais comme il s’étoit avancé, plutôt
-que d’en avoir le démenti, il avoit morcelé son beau domaine, et
-l’avoit livré pièce à pièce aux campagnards circonvoisins. Des fermiers
-avoient acheté, comme matériaux, la demeure seigneuriale, et l’avoient
-démolie, et en avoient extrait les pierres pour bâtir des murs autour
-de leurs clos. Quelques salles basses avoient été seules respectées,
-et servoient de granges et d’étables; aujourd’hui, c’est à peine si
-l’on en trouveroit quelques vestiges, et si, au fond de quelque hutte,
-on trouveroit encore quelque vieillard qui ait gardé mémoire des
-Cockermouth. Ainsi finit ce castel, qui étoit là debout depuis tant de
-siècles, qu’il n’avoit plus d’âge, comme les vieux chênes de la forêt.
-Ainsi finit Cockermouth-Castle, comme finissent autour de nous tant de
-monuments, tant de ces belles horloges de pierre, qui semblent placées
-là pour compter les générations qui s’écoulent, comme un cadran compte
-les heures écoulées. Ainsi finit Cockermouth-Castle, ainsi finissent
-les plus saintes et les plus belles choses, sous la faulx du temps et
-sous la faulx de l’homme: c’est le sort commun. L’épée du conquérant
-s’en va à la ferraille; le manoir, dont les tours escaladoient le ciel,
-est rasé à hauteur d’homme; l’âne brait dans la salle du thrône, et le
-sépulcre royal, à demi enterré, n’est plus qu’une auge à porcs.
-
-Un jour, Déborah étoit seule au salon; assise près de la cheminée
-elle lisoit, et Vengeance jouoit et se rouloit à ses pieds sur une
-peau de léopard. M. Chatsworth entra, fit glisser un siége sur le
-parquet, et vint se placer à côté d’elle. Déborah ferma son livre par
-respect et s’inclina, et M. Chatsworth lui prit la main, la serra
-affectueusement et lui dit:—Depuis long-temps, madame, votre tuteur
-avoit quelque chose à vous dire dans le secret; mais, ne voulant rien
-brusquer, au lieu de provoquer une occasion favorable, il a attendu
-patiemment que cette occasion se présentât. Le temps et le lieu sont
-convenables; écoutez-moi:—Me croyez-vous votre ami?—En puis-je douter,
-monsieur.—Me croyez-vous assez votre ami pour n’avoir rien tant à cœur
-que l’intérêt de votre bien et de votre gloire?—Oui, monsieur.—C’est
-que, voyez-vous, j’ai à toucher à des choses bien délicates, madame,
-auxquelles nul au monde n’auroit le droit de toucher, à moins qu’il ne
-fût ce que je suis pour vous, et que vous n’ayez la foi en lui que
-vous daignez avoir en moi. Vous avez là, à vos pieds, un bel enfant,
-madame, que j’aime comme je vous aime, croyez-le bien, et pour qui je
-suis prêt à faire ce que je ferois pour vous; eh bien, votre ami va
-vous dire une parole cruelle: il faut que ce bel enfant soit éloigné de
-vous, il faut que cet enfant disparoisse.—Eh! qui veut cela?—Le monde,
-madame.—Le monde!...—Le monde et votre honneur, madame.—Le monde et mon
-honneur!... je ne comprends pas.—Le monde a des lois et l’honneur est
-sévère, madame; et le monde et votre honneur, et votre avenir, exigent
-de vous ce sacrifice. A ces mots, Déborah tomba à genoux auprès de son
-enfant, et, le serrant contre son sein, elle le couvrit de baisers et
-de larmes.—Toi, mon Vengeance, toi, mon Patrick, mon fils, mon bien,
-mon âme, t’abandonner! Oh! non, jamais! s’écrioit-elle.—Il faut que
-cet enfant soit éloigné de vous, madame; mais je ne dis pas qu’il
-faille qu’il soit perdu pour vous.—Je comprends bien, monsieur.—La
-naissance et l’existence de cet enfant est chose tout-à-fait ignorée.
-Depuis votre arrivée j’ai fait en sorte, sans vous en donner le motif,
-que cet enfant fût tenu à l’écart; ne divulguons pas ce que le Ciel,
-dans sa bienveillance, a voilé; confiez-moi ce doux être, je le ferai
-élever dans l’ombre d’abord, puis je le ramènerai près de moi, et je le
-soignerai, et je veillerai sur lui, et je le chérirai comme mon propre
-sang. Il passera pour l’enfant d’un parent à moi, éloigné et pauvre,
-ou pour un orphelin, un adoptif.—Votre offre est grande et généreuse,
-sir John, et je vous en rends grâce; mais je sens là qu’il y a en moi
-quelque chose d’énorme, d’inexplicable, qui repousse la pensée seule
-de ce moyen, et qui ne me permettra jamais de m’y prêter. Cela, j’en
-conviens, pourroit sauver les dehors; ce qui se paie d’apparences
-pourroit être satisfait; mais mon cœur ne le seroit pas, mais cela ne
-me sauveroit pas du remords.—Vous voyez mal, mylady; une faute, et
-c’en est une, peut donner du remords; mais on n’a pas de remords pour
-avoir effacé une faute.—Une faute! mais de quoi parlez-vous? Je n’ai
-pas commis de faute. Mais que voulez-vous dire?... J’avois un époux de
-mon choix, un ami, un amant, je l’aimois, et voilà le fruit de notre
-amour, fruit que j’aime! et ce que j’ai fait je l’ai voulu, et je
-ne saurois vouloir une faute: il n’y a rien à effacer, monsieur.—En
-prenant les choses d’en haut, ma bonne amie, il se peut que devant la
-nature il n’y ai pas de faute; mais nous ne sommes pas ici au bord du
-fleuve Saint-Laurent, et c’est une faute devant les hommes?.—Devant
-les hommes? pitié! Oh! qu’ils ont bien mon mépris ceux-là!... J’ai à
-me louer d’eux, en effet, je dois les ménager. Non, non, mon fils,
-non, non, mon Vengeance, je ne te renierai pas! tu ne seras pas sans
-mère! tu ne m’appelleras pas madame! je ne ferai pas la vierge à tes
-dépens!... N’insistez pas, ô mon tuteur; vous me faites souffrir
-horriblement! Je suis sa mère, sa mère, sa mère, et ne veux être que
-ça! Je ne suis pas en quête d’un nouvelle alliance; qu’on me laisse
-pour ce que je suis, comme je laisse les autres. C’est fini! je suis
-à mon fils, et je pleure Patrick, et voilà tout!... Vous êtes bon,
-sir John, je vous aime; mais brisons là-dessus; vous êtes un homme
-régulier, et je suis une folle! vous êtes un archonte, et je ne suis
-qu’une pauvre Sapho.
-
-Sir John ému, attendri jusqu’aux larmes, pressa contre son cœur la mère
-et l’enfant, Geneviève de Brabant et son fils Bénoni, et leur dit:
-Cela peut blesser mes sentiments, cela peut froisser un coin de mon
-âme; mais cela ne vous ôte ni mon amitié ni mon dévouement; à la vie,
-à la mort, je suis à vous; faisons la paix; baise-moi, pauvre enfant!
-embrassez-moi, pauvre femme!
-
-Et depuis, l’honnête sir John Chatsworth, qui avoit à son service une
-noble intelligence, n’insista pas, ne toucha plus à rien dans ce sens.
-Là-dessus silence éternel.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVI.
-
-
-L’ÉCHELLE fut remontée et la trappe s’abaissa, et il se fit une nuit
-profonde.
-
-—Oh! mon Dieu!... s’écria Patrick, fléchissant les genoux et se
-prosternant la face contre terre.
-
-L’horreur et l’effroi avoient ouvert par surprise son cœur stoïque au
-désespoir; mais sa courageuse raison reprit aussitôt son empire, et il
-s’ôta du cœur ce mouvement de foiblesse comme on s’ôteroit de la main
-une écharde.
-
-Il se releva, et, guidé dans les ténèbres par ses gémissements, il
-s’approcha de Fitz-Harris, et l’appela et prêta l’oreille. Fitz-Harris
-ne répondit point. Il se pencha sur lui et lui prit la main: sa main
-étoit froide. Alors il s’éloigna de lui, et, se tenant à la muraille,
-il poussa du pied, dans un des coins du caveau, la paille, ou plutôt
-le fumier dont on avoit eu l’attention de joncher le sol. Sur cette
-litière, ayant porté doucement son ami, il l’appela de nouveau après
-lui avoir posé la tête comme sur un chevet; mais toujours point de
-réponse. C’étoient là touts les soins qu’il pouvoit lui donner; il se
-coucha donc auprès de lui, dans une anxiété inexprimable, s’assurant
-de minute en minute du battement de son cœur, écoutant silencieusement
-son haleine, épiant l’instant suprême où il auroit enfin cessé de
-souffrir, où il auroit passé de la condition humaine si triste, et de
-la plus dure des conditions humaines, à un état digne d’envie: l’état
-de la mort. Il demeura long-temps, sans doute, dans cette cruelle
-position, car un sommeil de plomb, avec lequel il lutta corps à corps,
-finit par l’accabler et l’assoupir. A son réveil, Fitz-Harris se
-plaignoit assez fort; ses extrémités n’étoient plus froides comme le
-marbre. Patrick lui passa la main sur le front et l’appela presque
-à voix basse:—Harris! Harris, mon frère!... lui dit-il. Cette fois
-Fitz-Harris fit un mouvement. Peu à peu il se ranima, et quand il eut
-recouvré tout-à-fait le sentiment, Patrick lui dit:—Tu as fait une
-chute horrible, mon frère; tu souffres, où es-tu blessé?—Je souffre
-beaucoup dans les reins, et j’ai des élancements qui se croisent comme
-des épées dans ma tête. Tiens, touche là à mon crâne. Patrick y porta
-la main avec précaution; sous les cheveux trempés de sang, il rencontra
-une saillie énorme et la bouche d’une plaie.—Sais-tu où nous sommes,
-mon frère? dit ensuite Fitz-Harris.—Où nous sommes, demandes-tu, mon
-frère? dans une basse-fosse.—Et que fait-on de nous?—Ne te souvient-il
-plus, mon frère, que M. le lieutenant pour le Roi s’est chargé du soin
-de venger la Couronne? Ce qu’on fait de nous, mon frère? on venge la
-Couronne.—Dieu m’a-t-il retiré la vue, Patrick, ou sommes-nous au
-milieu de la nuit?—Non, Dieu ne t’a pas affligé comme son serviteur
-Tobie; mais je ne sais, mon frère, si nous sommes au milieu du jour
-ou de la nuit; cette fosse n’a ni meurtrière ni lucarne.—Mais c’est
-donc un tombeau?—Moins que cela, mon frère, un cloaque sans issue,
-un puisard immonde.—Un puisard! répéta Fitz-Harris avec effroi: un
-puisard! C’est donc avec des puisards qu’on venge la Couronne?—Avec des
-puisards, tu l’as dit.
-
-Je ne sais là-dessus ce qui se passa d’affreux dans leur âme; ils
-gardèrent touts les deux un morne et long silence.
-
-Ce fut Fitz-Harris qui le rompit:—Sans doute, dit-il, on nous a plongés
-dans cette basse-fosse, condamnés que nous sommes à y périr de faim:
-tant mieux! Il est bien temps que nos maux aient un terme. Quelle
-vienne donc la mort! Elle se fait bien prier la capricieuse! Diroit-on
-pas une bégueule, une mijaurée, une prude qui choisit son monde! Qu’on
-nous jette des aliments ou qu’on nous laisse sans nourriture, au
-demeurant, peu m’importe! C’est assez de misère comme ça, je veux en
-finir; si j’approche plus rien de mes lèvres, que je sois un lâche!—Tu
-parjureras ton serment, mon frère, reprit tristement Patrick, parce
-qu’il est beau de se laisser tuer et qu’il est honteux de se laisser
-mourir; parce que tu ne sais pas ce que c’est que mourir de faim.
-
-Il y avoit, du moins leur sembloit-il, l’intervalle de plusieurs nuits
-et de plusieurs jours qu’ils étoient là, et personne n’avoit reparu, et
-ils n’avoient entendu d’autre bruit que le bruit qu’eux-mêmes avoient
-produit, comme s’ils eussent été dans les entrailles de la terre. Déjà
-ils étoient en proie aux souffrances de l’inanition; l’opération de la
-pensée étoit déjà chez eux pénible et lente; leurs idées s’enchaînoient
-mal et ne se succédoient plus. Vers ce temps-là, Patrick, qui lui-même
-avoit eu plusieurs défaillances qu’il avoit cachées avec soin, prit la
-main de Fitz-Harris et lui dit:—Jusqu’ici je m’étois refusé à croire
-avec toi qu’on ait pu concevoir la pensée de nous plonger dans cet
-abyme pour nous y laisser périr; mais je vois bien que c’est là le sort
-qui nous attend; ta prévision étoit juste; et pour nous ravaler au
-niveau de la brute, on nous livre à la mort sans prêtre, sans conseil,
-sans assistance. Soin perdu! ceux qui ont su vivre comme nous avons
-vécu, ceux qui ont su souffrir comme nous avons souffert, ceux-là
-ne se dépouilleront pas, dans un moment suprême, de la dignité qui
-convient à l’homme; ceux-là sauront mourir. Frère, préparons-nous à
-paroître devant Dieu. Alors Patrick s’agenouilla, et, après un moment
-de recueillement, il poursuivit:—Je viens de descendre en esprit, ô
-mon Dieu, dans le fond de mon âme, je l’ai trouvée sans replis; j’y
-ai cherché partout un crime, et je n’y ai rencontré que des fautes
-dont ta miséricorde ne me refusera pas la rémission. Ce n’est pas,
-sans doute, ô mon Dieu! que je sois meilleur qu’un autre, et que je
-mérite plus à tes yeux; mais tu m’as laissé si peu vieillir dans le
-monde que le temps m’a manqué pour le péché. Vous que le long du court
-chemin de ma vie j’ai pu offenser; vous pour qui j’ai pu être un objet
-de scandale, je vous en demande humblement pardon; pardonnez-moi comme
-je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemis, comme je pardonne à
-mes bourreaux.—A toi, Fitz-Harris, mon frère, qu’ai-je à dire, sinon
-que je te bénis et te porte en mon cœur, comme tu me bénis et me porte
-dans le tien?—Après la vie la plus dure il te plaît, ô mon Dieu! de
-m’envoyer la mort la plus cruelle; que ta volonté soit faite! puisqu’il
-faut mourir, j’accepte et meurs avec espérance. Tu m’avois donné une
-amie, ô mon Dieu! puis tu m’en as séparé; et tu me fais mourir sans
-l’avoir revue! ô mon Dieu! que cela est amer!... mourir sans l’avoir
-revue!... Heu!... que cette lame est froide! qu’elle entre lentement,
-et qu’elle fait de mal!—O mon Dieu!—O mon Dieu!—O mon Dieu!... Et
-sa voix s’étouffa dans les larmes. Fitz-Harris reprit alors avec
-audace:—Quant à moi, ô mon Dieu! je ne meurs pas résigné comme mon
-frère, et je meurs sans espérance. Un bon tient vaut mieux que deux tu
-auras; je suis franc, j’eusse mieux aimé, ô mon Dieu! une pomme sur ma
-table qu’une orange dans le jardin des Hespérides.—Je ne reviendrai
-pas sur le passé, mon frère: il est oublié, il est expié, je crois. Je
-te dirai seulement, mon doux Patrick, que je t’aime, et puisqu’il faut
-que je meure, et puisqu’il faut que tu meures, que je suis heureux de
-mourir avec toi.—Embrassons-nous une dernière fois, mon frère, dit
-alors Patrick; et, s’étant rapproché de Fitz-Harris et s’étant penché
-sur lui, ils se donnèrent un long baiser, le baiser cuisant de l’adieu,
-d’un adieu éternel, le baiser qu’entre le billot et la hache deux amis
-se donnent sur le plancher de l’échafaud. Leurs lèvres se quittèrent
-enfin; Patrick reprit place à côté de son ami, et là, sur une couche de
-fumier, se tenant affectueusement par la main, semblant deux figures
-taillées dans l’épaisseur d’un tombeau, l’âme brisée par la douleur,
-le corps déchiré par la faim, ils se remirent froidement à attendre la
-mort, qui venoit à pas lents.
-
-Après ceci il se passa encore un long intervalle. Le mal étoit devenu
-si violent qu’il arrachoit des plaintes à Patrick, et que Fitz-Harris
-pleuroit.—Tu souffres donc beaucoup, mon Harris? Ayons courage!
-disoit Patrick. A quoi Fitz-Harris répondoit:—Ce sont mes blessures
-qui me font souffrir, et puis la faim—un peu—aussi.—Ayons courage,
-Harris! encore quelques heures d’agonie, et le calice sera bu jusqu’à
-la lie; tout sera fini. On ne meurt qu’une fois; ayons courage, mon
-frère!—Oh! j’en ai du courage, mon Patrick; quelque cruelle qu’elle
-soit, j’accepte cette mort volontiers, parce que la mort est un terme.
-J’en ai du courage! je saurois mourir de même par ma volonté. Sur un
-plat d’argent m’apporteroit-on la chasse la plus succulente, que je
-la repousserois avec dédain.—O mon pauvre ami! ne pensons pas à ces
-choses-là: cela aiguise encore la faim.
-
-A ces paroles avoit succédé un nouveau silence, ou plutôt de nouveaux
-gémissements. Nos deux martyrs se tenoient toujours attachés par
-la main. La mort ne venoit pas; mais le jeûne avec son râteau de
-fer leur déchiroit les entrailles. Tout-à-coup la trappe de la
-voûte se leva, une foible lueur de flambeau se répandit peu à peu
-dans la fosse, quelque chose qui pendoit à une corde descendit, et
-une voix connue, celle d’un porte-clefs, cria à l’extérieur: Voici
-votre pitance, prenez. La surprise leur fit jeter un cri. Il leur
-sembloit que c’étoit du Ciel que venoit ce message. Après être demeuré
-quelque temps suspendu à quelques pieds du sol, l’objet remonta,
-puis un instant après on laissa choir quelque chose, et la trappe
-se referma.—Qu’est-ce? s’écria Fitz-Harris.—Je ne sais, répondit
-Patrick.—Va donc voir, mon frère. Patrick, non sans bien des efforts,
-se traîna sur les genoux du côté où le bruit s’étoit fait, et sa main
-ayant rencontré l’objet:—C’est du pain! s’écria-t-il. Du pain! répéta
-Fitz-Harris avec un râlement de joie; du pain! du pain! Saints-du-Ciel!
-Donne-m’en, mon frère, donne-m’en! La faim est une chose atroce! puis,
-vois-tu, ce n’est pas vrai, je ne veux pas mourir.
-
-Au bout d’un espace de temps qui leur parut assez court, le lendemain,
-sans doute, la voûte s’ouvrit de nouveau, une corde descendit de même,
-portant du pain que Patrick cette fois alla détacher. Depuis lors ils
-eurent rarement à supporter d’aussi longs jeûnes; on leur apporta assez
-régulièrement leur pitance, à savoir: de temps en temps trois ou
-quatre onces de mauvais pain.
-
-Pour compléter l’horrible de leur position, d’énormes rats, dont le
-nombre sembloit aller croissant, habitoient ou hantoient le même
-puisard. Ces hôtes immondes, pour qui nos deux victimes avoient la plus
-violente aversion, avec une familiarité et une audace révoltantes, les
-harceloient sans cesse et sans pitié. Ils s’attroupoient autour de la
-cruche à eau, sur le goulot de laquelle ils déposoient leur morceau
-de pain, et, dans leur acharnement, souvent ils la renversoient, ou
-combloient, en s’entassant sur le corps l’un de l’autre, la distance
-mise entre eux et leur proie. Pendant leur sommeil, pendant les moments
-de silence et d’accablement, ces animaux leur passoient dessus, leur
-rongeoient, leur déchiroient leurs vêtements, les couvroient de
-morsures à la face et aux mains. Fitz-Harris, qui ne se mouvoit qu’avec
-peine, en avoit le plus à souffrir; on eût dit que cette engeance avoit
-le sentiment de son état: elle bravoit ses menaces et s’attaquoit à
-lui sans plus de façon qu’à un cadavre. Continuellement étendu sur une
-paille pourrie et sur un sol humide, ses jambes peu à peu s’enroidirent
-et se paralysèrent, et, quoiqu’il eût tout le haut du corps dans un
-état d’amaigrissement, d’émaciation horrible à dire, elles devinrent
-comme œdémateuses, et s’enflèrent prodigieusement. Ses pieds acquirent
-un volume si énorme que Patrick fut obligé de lui ôter ses chaussures,
-qui les bridoient comme un brodequin de supplice. Ses pieds ainsi à
-découvert, une misère plus cruelle l’attendoit. Plusieurs fois des
-bandes de rats affamés se jetèrent dessus, et, malgré ses cris et les
-efforts de Patrick, mal servi par l’obscurité, ils lui déchirèrent
-et lui mâchèrent les orteils. Je n’insisterai pas sur l’atrocité de
-cette torture; on sait de reste quelle corrélation a le cœur avec
-les extrémités, et combien est aigu et foudroyant le frémissement du
-tétanos. Patrick ne put mettre Fitz-Harris tout-à-fait à l’abri de
-cette voracité qu’en lui enterrant les pieds dans de la litière, et en
-recouvrant cette litière d’une couche de terre, qu’avec la patience
-d’un captif il avoit arrachée du sol avec ses ongles.
-
-Notre nature vivace est rétive à la mort. La mort nous enlève rarement
-de haute lutte. Ce n’est qu’après bien des menées sourdes, bien des
-combats, qu’elle nous terrasse. Sans employer le fer ni le poison, ce
-n’est pas chose facile que de tuer un homme, un jeune homme surtout, un
-brise-cou comme Fitz-Harris, né pour fournir la plus longue carrière,
-sain, vigoureux, et dont touts les ressorts de la vie étoient neufs et
-du plus pur acier. Dans l’état de dépérissement où il se trouvoit vers
-les derniers temps de son séjour dans la chambre octogone, qui n’eût
-pensé le voir s’éteindre prochainement? Un médecin l’eût ajourné au
-plus à quelques semaines. Et depuis, cependant, il avoit fait une chute
-terrible; il avoit supporté un jeûne de plusieurs jours, et avoit passé
-bien des mois couché sur des ordures humides dans un puisard infect,
-sans jour, sans air, accablé de douleurs corporelles, rongé par
-l’ennui et le désespoir le plus profond, n’ayant pour mesurer le temps,
-qui ne passoit pas, que son imagination, que l’imagination, cette folle
-qui multiplie, qui amplifie, qui exagère; et pour toute subsistance que
-de l’eau, comme on sait, et de temps à autre quelques onces de mauvais
-pain. D’abord il avoit paru résister et végéter à peu près dans le
-même état, sans mieux ni pire, tandis que Patrick se minoit et tomboit
-en chartre à vue d’œil, comme un enfant arraché aux mamelles de sa
-mère, ou plutôt, devrois-je dire, comme un homme arraché aux mamelles
-fécondes de la liberté; puis tout-à-coup il avoit baissé, et baissoit
-de jour en jour et déclinoit rapidement. Mais à mesure que son pauvre
-corps s’approchoit de sa dissolution dernière, il perdoit de plus en
-plus la conscience de sa position, et s’éloignoit en esprit de toute
-idée d’anéantissement. Son état n’étoit plus qu’un mal-être passager:
-il sentoit, disoit-il d’une voix mourante, sa vigueur revenir; son
-horizon s’éclaircissoit, son ciel se peuploit d’étoiles, il n’avoit
-plus que quelques heures à passer dans ce puits; il étoit sûr d’une
-prochaine délivrance; il la voyoit venir; elle venoit en effet: mais
-quelle délivrance!... pauvre jeune homme!
-
-Bien loin de se détacher des choses de ce monde, il n’avoit la tête
-remplie que de projets d’ameublement, de toilette, d’équipage,
-d’équipement de chasse. D’où lui viendroit l’or qu’il faudroit pour
-faire face à ce luxe? cela ne l’inquiéta pas une seule fois: cette
-question étoit trop froide et trop terrestre. Pour raviver tout-à-fait
-la fleur un peu froissée de sa jeunesse, désormais il ne devoit
-plus quitter le cheval; il devait s’incorporer comme un centaure à
-un impétueux et fringant andalou, au plus beau genet de toutes les
-Espagnes. Ce genet à tout poil devoit avoir un mors bosselé, des
-fers d’argent, une selle magnifique, un caparaçon du plus riche
-tartan d’Irlande, une housse de velours, une émouchette en réseau
-d’or; il ne devoit sortir qu’avec un bouquet de rose sur le front.
-Avec cela c’étoient des bottes faites à ravir; des éperons qu’on eût
-dits forgés par saint Éloi, une longue escopette turque, marquetée,
-sculptée, ciselée, niellée, damasquinée; une paire de pistolets de
-ceinture, des pistolets d’arçon, un couteau de chasse avec une devise
-sur la lame, un huchet d’ivoire, et une trompe de sonneur. Son souci
-cuisant étoit de paroître à Chantilly à la prochaine Saint-Hubert,
-et pour cela il devoit se commander une soubreveste de velours vert
-avec des passements d’or. Son imagination se berçoit sans cesse des
-plus séduisantes rêveries. Des caprices, des fantaisies merveilleuses
-naissoient et se succédoient en son esprit comme les vagues de la
-mer. Il bâtissoit des enfilades de romans dont il se faisoit le
-héros aventureux, et dont le dénouement le plaçoit toujours au sein
-des plaisirs, au comble de la fortune; et ces romans en l’air avec
-leurs additions, leurs améliorations, leurs variantes, il les contoit
-naïvement à Patrick.—Le prince, chassant dans la forêt, s’acharnoit à
-la poursuite d’une chevrette et de ses faons, et s’égaroit. Seul, loin
-du gros des chasseurs, dans une laie détournée, un sanglier furieux se
-jetoit sur lui; mais, comme il alloit être blessé, Fitz-Harris, qui
-providentiellement se trouvoit là, je ne sais comment, déchargeoit
-ses pistolets dans le flanc de l’animal, et lui plongeoit son couteau
-dans la gorge. Le prince, ainsi miraculeusement délivré, plein d’une
-splendide reconnoissance pour son hardi libérateur, l’attachoit à sa
-personne, le combloit de biens, et, l’introduisant dans son intimité,
-il devenoit un favori craint, puissant, admiré.—Patrick n’étoit jamais
-oublié dans ces coups du sort, il lui faisoit toujours la plus belle
-place dans son char.—Au loin, à l’horizon, sur un arbre jeté entre
-deux roches, au-dessus d’un torrent, une femme leste comme une biche
-s’élançoit; mais, parvenue au milieu de l’abyme, son pied léger se
-heurtoit; elle tomboit, elle disparoissoit sous les eaux. Fitz-Harris,
-qui d’aventure cueilloit des narcisses sur le bord, la voyoit; une
-sympathie indicible aussitôt l’agitoit; il couroit de ce côté, il se
-précipitoit dans le torrent, il plongeoit et replongeoit. Des bras
-s’étant enlacés à lui, il remontoit à la surface et amenoit au-dessus
-de l’onde le plus beau sein et la plus belle tête de jeune fille qu’on
-eût su voir. A la lueur douteuse de la lune argentée, Fitz-Harris, dans
-un ravissement céleste, contemploit éperdu cette pâle Ophélie; avec
-un saint frémissement il posoit ses lèvres amoureuses sur son front
-humide et renversé, et l’entraînoit sur le rivage. Là, se trouvoit une
-nacelle d’osier recouverte de peaux de bisquain teintes en pourpre,
-Fitz-Harris y couchoit doucement la vierge évanouie. La richesse de
-ses vêtements indiquoit une damoiselle du haut parage. Fitz-Harris
-s’atteloit à la nacelle, et s’en alloit frapper à la porte d’un manoir
-voisin. C’étoit justement la fille unique, adorée, du châtelain de ce
-château. Le seigneur pleuroit sur sa fille, pressoit Fitz-Harris dans
-ses bras, il le nommoit son fils. Isabelle revenoit à la vie, et, la
-reconnoissance et l’amour s’en mêlant, elle offroit à Fitz-Harris sa
-main glorieuse; et Fitz-Harris passoit une vie filée d’or et de soie
-dans les voluptés paisibles de l’hymen, dans les plaisirs turbulents de
-la chasse.
-
-Ces folies, ces visions, étoient l’œuvre de la fièvre lente qui
-l’emmenoit: il ne put long-temps en faire la confidence. Sa voix étoit
-devenue si foible que ce n’étoit plus qu’un bruit d’haleine: il avoit
-peine à lier deux mots. Voyant le triste état où il étoit réduit,
-Patrick conçut pour son ami les plus vives alarmes. L’heure d’une
-séparation cruelle approchoit, et jusque là il s’étoit peu appesanti
-sur cette idée; il n’avoit fait qu’entrevoir dans le vague, et comme
-chose possible, la perte de son compagnon d’infortune. Il étoit
-accablé. Il désiroit impatiemment faire connoître à M. le lieutenant
-pour le Roi, dans l’espérance que peut-être il en seroit touché, le
-péril où se trouvoit Fitz-Harris; mais comme il ne pouvoit le faire
-savoir au porte-clefs qui venoit apporter leur nourriture sans en même
-temps épouvanter le pauvre mourant et l’ôter à ses illusions, il
-gardoit tristement le silence; et, comme un nocher dont la tempête a
-brisé la barque, et qui de la grève où il a été rejeté se voit forcé de
-demeurer le spectateur immobile d’un navire qui sancit sur ses amarres,
-qui coule bas, il assistoit au naufrage de Fitz-Harris dont la nef
-disparoissoit peu à peu sous le flot envahissant de la mort. Enfin, une
-fois, le hasard ayant voulu que Fitz-Harris sommeillât à l’heure où
-vint le porte-clefs, Patrick saisit l’occasion, et, se jetant à genoux
-sous le trou d’extraction, sous la trappe:—Au nom du ciel, porte-clefs,
-je t’implore! s’écria-t-il; rappelle-toi que nous sommes des hommes,
-que nous sommes tes semblables, que nous sommes de chair et d’os comme
-toi, et songe à ce qu’on nous fait souffrir. Au nom du ciel! si tu n’es
-pas une pierre, si tu n’es pas sans quelque reste de pitié, va dire,
-fais-moi la grâce d’aller dire à ton maître, M. le lieutenant pour le
-Roi, que Fitz-Harris, mon frère, se meurt; qu’il est entre la vie et la
-mort; s’il demeure une heure de plus dans cet égoût, il est perdu! Va,
-sauve-le! va, implore M. le lieutenant pour le Roi à deux genoux comme
-je t’implore; peut-être que sa vengeance est enfin assouvie, que sa
-haine est repue, et qu’il ne souhaite pas ce meurtre. Mon ami, prends
-une échelle, un flambeau, descends dans ce lieu d’horreur, tu verras
-notre misère, et tu ne pourras plus y songer sans verser des larmes. Au
-nom du ciel! porte-clefs, sauve-le, sauve mon frère! sauve ton frère:
-car nous sommes des hommes! car nous sommes tes semblables! va et tu
-seras béni!—Mais le porte-clefs ne fit aucune réponse, et n’en rapporta
-point. Déposa-t-il le message aux pieds de M. le lieutenant pour le
-Roi, ou n’en tint-il aucun compte, je ne sais. Patrick grinça des dents
-d’indignation et de dépit. Honteux, il rougit en face de lui-même,
-comme un homme qui vient de faire une chute dans le péché, d’avoir,
-entraîné par son zèle pour Fitz-Harris, fait une humble prière, lui
-qui n’en faisoit jamais, et de l’avoir faite à un valet, et de l’avoir
-faite en vain.
-
-Ce sommeil extraordinaire de Fitz-Harris se prolongea bien long-temps:
-ce fut sans doute une léthargie, et quand il se réveilla il avoit
-recouvré le sentiment et la parole.—Oh! mon Dieu! Patrick, dit-il d’une
-voix forte, une brèche s’est faite dans la muraille de ce caveau!
-Vois, comme on plonge au loin; comme la vue s’égare dans l’immensité;
-quel beau spectacle! Enchâssée dans l’Océan, quelle est donc cette
-verte émeraude? Oh! mon Dieu c’est la terre d’Irlande. Vois-tu, sur
-son beau rivage, notre sauvage comté de Kerry, tourné comme une
-fleur vers le soleil? Quel parfum m’arrive au cœur! quel baume on
-respire! Ce ne sont plus les miasmes d’un puisard: c’est l’air libre
-des montagnes, c’est l’air pur de la patrie:—_Spiorad-naom!_ comme
-tout-à-coup le jour s’est voilé! comme tout-à-coup la nuit s’est
-faite. _Spiorad-naom!_ où sommes-nous donc, Patrick? Ah! dans la
-ville endormie de Killarney. Quel silence! tout repose. Reconnois-tu
-Killarney, Patrick? Killarney la simple, Killarney la hautaine? Nous
-voici dans une de ses rues étroites et tortueuses. Qui sort de cette
-maison délabrée? _Spiorad-naom!_ c’est Donald, mon bandit de frère.
-A sa main est un bâton qui tourne et qui siffle. Trois compagnons le
-suivent. Comme ils sont faits, comme ils sont débraillés! Les vois-tu,
-comme ils chancellent? Le bandit passera donc toujours ses nuits dans
-les repaires et dans les tavernes.—Dieu! voici la rue où je suis né;
-voici le toit où je suis né; voici la chambre où je suis né! Auprès
-d’un feu couvert ma pauvre vieille mère veille, son rosaire à la main.
-Quel calme et quelle tristesse sur sa belle figure, symbole d’une âme
-sans reproche! Quelle image de la vertu! Elle veille, elle attend avec
-anxiété la tendre femme, mon frère, son fils Donald, qui, sans pitié
-pour elle, trôle encore à cette heure dans les rues évitées de la
-ville! Elle pleure! elle pleure sur moi, sans doute. Son esprit habite
-dans ma prison; elle souffre ce que je souffre; mes fers sont rivés à
-ses pieds: elle traîne avec moi mes chaînes; elle me croit perdu sans
-retour.—Me voici! me voici! pauvre femme! console-toi, ma mère! Les
-murs de mon cachot se sont écroulés. Plus de deuil, plus de larmes! Le
-fils est rendu à sa mère, la mère et le fils sont ensemble! Presse-le
-sur ton cœur, pauvre mère, c’est bien lui, c’est bien Kildare, c’est
-bien ton Harris. Laisse, que je baise ta bouche de miel, tes cheveux
-blancs; laisse-moi m’étendre à tes pieds et reposer sur ton giron
-ma tête vieillie et rembrunie, comme autrefois j’y reposois ma tête
-rose et blonde.—Le jour renaît; Patrick, nous voici dans le chemin de
-Kenmare; le soleil se lève; des forges semblent s’allumer sur le sommet
-des montagnes, quelle splendeur! J’avois presque oublié le soleil.
-Que c’est beau! Gloire à toi, Dieu du monde! trois fois gloire à toi!
-Verse sur nous tes feux et tes rayons: réchauffe-nous; ranime-nous;
-reverdis-nous, toi! La tyrannie nous a pourris dans l’ombre.—Salut,
-roches escarpées, pitons hardus, mamelons de pierre, vallées profondes,
-bois épais, où se sont aventurés nos premiers pas, où tant de fois
-dans nos courses vagabondes nous jetâmes des cris déchirants pour
-faire sonner l’écho, qui se répercutoit de colline en colline. Tiens,
-Patrick, comme on découvre d’ici le Loug-Leane, le beau lac de
-Killarney! C’est la mer apportée dans des montagnes. Quelle paix! quel
-calme! c’est ton image, Patrick; des éléments divers qui se heurtent en
-son sein, des combats qui s’y livrent, rien ne transpire à la surface.
-Là-bas s’élèvent les hautes crêtes des Mac-Gillicuddy’s-Reeks et le
-Curran-Tual; mais les tours de Cockermouth-Castle sont encore cachées
-sous la brume matinale. Cet amas de pierres moussues, n’est-ce pas les
-ruines solitaires du Prieuré? et non loin, ce toit qui fume, n’est-ce
-pas, Patrick, la hutte de ton père? Quelle joie de revoir tout cela!
-Oh! mon Dieu! que la patrie est belle!... Suis-je le jouet d’une folle
-illusion? Une magnificence inconnue se déploie comme un éventail et
-m’éblouit. Une brise rose et parfumée soulève une poussière d’or qui
-s’épand sur toute la nature. Vois-tu dans cette forêt magique, sur
-cette colline de marbre, passer Diane, la divine chasseresse, son arc
-en main, son croissant d’opale sur le front? trois beaux levriers
-blancs qu’on diroit découpés dans l’ivoire suivent ses pas rapides.
-Comme sa tête est majestueusement tournée sur l’épaule! Phœbé, Phœbé,
-ô ma déesse!... Lève les yeux, Patrick; là-haut, là-haut, vois-tu cet
-ange qui traverse, comme une flèche, la voûte éthérée; ses lèvres
-pressent l’embouchure d’une longue trompette d’or; quelle fanfare
-éclatante il éparpille parmi les étoiles! Entends-tu au haut des airs
-ces concerts de voix et d’instruments? pluie harmonieuse qui descend
-des nuées, pénètre dans le cœur et le rafraîchit. Tout scintille, tout
-étincelle comme une escarboucle; tout est rutilant, tout chatoie, tout
-ondoie, tout poudroie. Cette magnificence, c’est la robe de Dieu! Ces
-pourpris, ce sont les pourpris célestes. Une femme noire et voilée va
-lentement le long d’un ruisseau de crystal; elle porte une touffe de
-scabieuses passées dans un anneau d’or. Il me semble que sa démarche
-m’est connue. La brise rose et fraîche a soulevé son voile. Grands
-dieux! c’est Déborah! Oh! mon Dieu! qu’elle est pâle!... Un jeune homme
-la suit, un tout jeune homme, ma foi. Oh! mon Dieu! Patrick, qu’il te
-ressemble!... c’est ton ombre. Sur les pierres du chemin il fait sonner
-une longue épée. Le voici qui lutte corps à corps avec un chêne, le
-frêle arbrisseau! Oh! mon Dieu! le chêne se déracine, le chêne penche,
-le chêne tombe, le chêne l’écrase!... Hélas! il est tué, le pauvre
-enfant!—Qu’un grenadier en fleur est un bel arbre! Sous ce grenadier
-sauvage quelle est donc cette femme si belle? Est-ce Ève ou Vénus? Que
-d’abandon dans sa pose! quel feu et quelle douceur dans son regard!
-que d’amour sur sa bouche! comme son sein palpite et rebondit! quelle
-grâce dans ses contours! que de voluptés à cueillir! Oh! je mourrois si
-j’approchois seulement mes lèvres de son pied!... Suis-je en rêve? Non,
-non, ce n’est point une folie; l’orgueil ne m’égare point. Elle m’a vu,
-elle me sourit, elle m’appelle!... Un charme irrésistible m’entraîne,
-me précipite vers elle. L’amour renaît pour moi: bénit soit le sort!
-je vais encore mourir sous un baiser. Un charme mystérieux m’attire et
-m’entraîne, te dis-je; je le sens bien, je suis vaincu, il faut céder.
-Viens, Patrick, suis-moi; viens, avec la liberté on recouvre l’amour.
-
-A ces mots, Fitz-Harris, qui depuis vingt et un mois gisoit sur sa
-litière, se dressa subitement sur ses pieds, et, traversant à grands
-pas le caveau, il se précipita contre la muraille. Là, se tenant
-accroché avec ses ongles aux angles des pierres:—Viens, Patrick,
-viens, mon frère, poursuivit-il, ne m’abandonne pas dans la félicité.
-Une brèche s’est faite dans le mur, te dis-je; viens, suis-moi; les
-fossés sont pleins de bruyères; ce n’est qu’un pas à franchir. Viens,
-suis-moi; viens, nous serons libres!
-
-En achevant ces dernières paroles, comme une pierre de la voûte il
-tomba pesamment sur le sol; puis il se fit un profond silence. Patrick
-prit alors le pauvre infortuné dans ses bras; il étoit froid.
-
-Il étoit mort!...
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVII.
-
-
-MIEUX vaut la certitude la plus cruelle que le doute le plus léger, que
-l’incertitude la plus vague; rien ne ronge comme l’incertitude, rien
-ne creuse comme le doute; et Déborah vivoit dans l’incertitude la plus
-profonde à l’égard de la fin dernière de Patrick. Elle avoit bien vu le
-fer entrer dans son flanc, elle avoit bien entendu les cris qu’il avoit
-jetés et son adieu déchirant; elle avoit bien vu sa chute, elle avoit
-bien entendu rouler au loin le carrosse emportant sans doute le cadavre
-et les meurtriers; mais qui l’avoit tué? mais au nom de qui l’avoit-on
-tué? mais qu’avoit-on fait de ses restes? elle l’ignoroit. Aussi
-brûloit-elle de rentrer secrètement en France pour tâcher de lever un
-coin de ce voile, et pour recueillir les dépouilles mortelles de son
-ami, comme ces courageuses femmes de l’Antiquité qui, au temps des
-persécutions, se glissoient dans la nuit jusqu’aux lieux des supplices
-pour ensevelir les corps des martyrs et les mettre en sépulture.
-
-Dès que ses affaires de succession, affaires toujours interminables,
-eurent été régularisées, laissant l’administration de touts ses
-biens à sir John, elle prit donc congé de lui, non sans l’accabler
-toutefois de nouveaux et précieux témoignages de reconnoissance. Quant
-à Icolm-Kill, persévérant dans sa première et noble résolution, il ne
-voulut mettre aucun prix à l’action qu’il avait faite, il ne voulut
-rien accepter; il demanda seulement à Déborah, comme grâce ou comme
-faveur, de s’attacher à sa fortune. Un homme habile, entendu, à toutes
-mains, de l’espèce d’Icolm-Kill, étoit trop rare et d’une utilité trop
-immédiate pour que l’adroite comtesse Déborah négligeât l’occasion
-si belle de l’acquérir, et d’en faire un officier de sa maison.
-Elle s’empressa de se rendre à son désir, et lui donna la charge de
-gouverneur de son fils et d’intendant.
-
-Un navire de France appareilloit dans le port; l’âme oppressée, le cœur
-déchiré dans touts les sens, Déborah quitta Dublin, Déborah s’éloigna
-à toutes voiles de son Irlande bien-aimée; mais cette fois ce n’étoit
-plus pour aller renouer ses amours avec son beau Patrick au rendez-vous
-qu’ils s’étoient donné sur le Continent. Une urne à la main, elle
-partoit la sainte femme?...
-
-Afin de mieux échapper au ressentiment de la Cour et de la Police, dans
-le cas où son évasion de Sainte-Marguerite auroit été ébruitée, Déborah
-se déguisa sous le nom irlandois de Barrymore; mais Icolm-Kill, qui, à
-la Forteresse, avait joué le rôle d’un prétendu lord Cunnyngham, pour
-se rendre parfaitement méconnoissable, n’eut simplement qu’à ôter son
-masque. Ce ne fut pas sans effroi que notre jeune infortunée reprit
-la route de Paris; cependant elle approcha ses lèvres avec courage de
-ce vase rempli pour elle d’amertume, et le vida à longs traits; car
-il y a dans la douleur une volupté mystérieuse dont le malheureux est
-avide; car la souffrance est savoureuse comme le bonheur. Ce ne fut pas
-non plus sans trouble qu’elle revit la rue de Verneuil, si placide,
-si gentilhomme, où, dans la solitude, elle avoit habité avec Patrick
-et goûté quelques moments d’une félicité bien rare. Elle ne posa le
-pied qu’en frémissant sur le pavé de cette rue; il lui sembloit encore
-couvert du sang de son ami. La scène nocturne du meurtre de Patrick,
-comme une sombre tapisserie, vint alors se dérouler devant ses yeux:
-elle entendoit distinctement le choc des épées.—Depuis son absence
-l’hôtel Saint-Papoul avoit été tellement défiguré à l’extérieur, que
-Déborah hésita long-temps avant que de le reconnoître et d’oser entrer.
-La maison avoit changé de maître et de destination, et le nouveau
-concierge lui donna pour certain que M. Goudouly, après avoir vendu
-tout ce qu’il possédoit à Paris, s’étoit retiré dans son pays, dans le
-Béarn, il y avoit déjà plusieurs années. Voilà pourquoi, sans doute,
-cela paroîtroit s’expliquer assez bien aujourd’hui, toutes les lettres
-que Patrick avoit adressées à ce brave vieillard, dans les derniers
-temps de la lieutenance de M. de Guyonnet, étoient toutes demeurées
-sans réponse, à son grand crève-cœur. Sa première démarche n’étoit
-pas heureuse; c’étoit un assez fâcheux pronostic; Déborah n’en prit
-que de trop vives alarmes. Elle avoit beaucoup espéré apprendre de M.
-Goudouly quelque chose sur le sort de Patrick; sinon quelque chose
-de bien positif, quelque chose au moins qui eût pu la mettre sur la
-voie et la guider dans ses douloureuses recherches. La perte des
-objets qui lors de son rapt étoient restés dans son appartement à la
-discrétion de son hôte, mais que cet hôte fidèle, comme nous l’avons
-vu en son lieu, avoit recueillis dans une valise et envoyés avec
-empressement au Donjon, lui causa aussi un grand chagrin. Aux chiffons,
-aux bijoux elle tenoit peu: donner une larme à ces choses-là eût été
-indigne d’elle; ce qu’elle regrettoit, ce qu’elle regretta amèrement,
-long-temps, toujours, c’étoient quelques billets de Patrick, quelques
-stances que, tout jeune homme, il avoit rhythmées pour elle; c’étoient
-quelques fadaises dont il lui avoit fait hommage; c’étoient quelques
-babioles qu’elle lui avoit offertes en présent; c’étoient quelques
-livres favoris, à lui ou à elle, excellents de soi, et excellents
-aussi pour les souvenirs qu’ils éveilloient, précieux comme l’or pour
-les ramilles, les feuilles de rose, les fleurs de violette séchées
-et conservées entre chaque page comme entre les pages d’un herbier.
-C’étoit surtout, c’étoit par-dessus tout l’épée de Patrick, cette épée
-qu’il avoit trempée dans le sang de ses assassins, et qui avoit été
-retrouvée à la porte de l’hôtel. Elle eût été si glorieuse de la voir
-suspendue au côté de Vengeance adulte, de la voir étinceler dans la
-main de Vengeance devenu homme!
-
-L’absence de M. Goudouly laissoit Déborah dans une grande perplexité;
-et que faire pour sortir de cette inquiétude dont son âme étoit si
-lasse? Où creuser pour trouver le filon qui pourroit conduire à la
-mine? à quelle porte heurter? Le coup avoit été frappé dans l’ombre
-par des hommes aux gages de gents ayant tout pouvoir, et qui avoient
-dû faire disparoître jusqu’à la moindre trace de leur forfait; pas une
-tache de sang n’avoit dû rester empreinte sur la poussière du chemin
-détourné conduisant à la fosse où l’on avoit dû jeter le cadavre de
-Patrick. A tout hazard Icolm-Kill écrivit très-humblement à M. le
-lieutenant-général de police pour lui demander s’il n’avoit pas eu
-connoissance d’un attentat commis le 2 septembre 1763, sur la personne
-d’un jeune Irlandois nommé Patrick Whyte ou Fitz-Whyte, servant dans
-la première compagnie des mousquetaires du Roi; et dans le cas où
-cette affaire ne lui seroit pas inconnue, s’il ne seroit pas possible
-par ses soins de recouvrer le corps de cet infortuné, que sa famille
-souhaitoit de faire exhumer et transporter au pays de ses pères. M. le
-lieutenant-général de la Police du Royaume répondit à cette requête,
-ou plutôt fit répondre par ses Bureaux, qu’il n’avoit eu vent d’aucun
-fait semblable, et que c’étoit avec regret, le cafard! qu’il se voyoit
-dans l’impossibilité de rien faire pour la consolation d’une famille au
-chagrin de laquelle il prenoit sincèrement part. Cette réponse ne causa
-pas une grande surprise à Déborah; elle s’y attendoit ou à quelque
-chose de semblable; logiquement il devoit en être ainsi: les loups se
-sont-ils jamais dévorés entre eux?
-
-Icolm-Kill, opiniâtre, et que rien ne démontoit, prit encore sur lui
-de faire une autre tentative. Il se présenta avec hardiesse chez M.
-de Villepastour comme un oncle de Patrick, débarqué nouvellement,
-et chargé par sa famille laissée dans une grande inquiétude, de
-s’enquérir à tout prix de son sort. M. le marquis mordit parfaitement
-à la grappe. Il avoua, faisant le bon prince, que Patrick étoit un
-charmant jeune homme qu’il avoit beaucoup aimé, mais qu’il ignoroit
-absolument ce qu’il étoit devenu; que depuis qu’il avoit été dans la
-pénible nécessité de le renvoyer de sa Compagnie, c’est-à-dire des
-gardes gentilshommes de sa Majesté, il n’en avoit plus eu de nouvelles,
-non plus que de la jeune personne irlandoise qui l’avoit suivi en
-France. M. de Gave, marquis de Villepastour, mentoit. M. le marquis en
-savoit plus long, beaucoup plus long qu’il ne cherchoit à s’en donner
-l’air: cela est évident pour touts ceux qui ont suivi pas à pas cette
-tragédie; cela n’étoit pas aussi évident pour Icolm-Kill, mais cela ne
-le satisfaisoit guère; volontiers il auroit souffleté le bélître; mais
-comme il tenoit à sonder son homme jusqu’au bout, prêtant le flanc de
-son mieux, il poursuivit avec candeur:—Cette jeune Irlandoise, du moins
-me l’a-t-on assuré, dit-il, est détenue pour quelque raison secrète
-dans une prison d’État; et pour ce qui est de Patrick, un bruit vague
-et venant on ne sait de quelle source porteroit à croire qu’il a été
-assassiné un soir comme il sortoit de son hôtellerie.—Assassiné!
-reprit M. de Villepastour, non, je ne le pense pas: ce n’est pas
-que j’en sache rien, ce n’est qu’un sentiment qui m’est personnel.
-Assassiné, dites-vous; et par qui?—De lâches spadassins salariés par
-de hauts personnages auxquels il avoit eu le malheur de déplaire ont
-fait le coup; du moins on a cette idée, monsieur le marquis.—Cette
-histoire, mon cher monsieur, est peu vraisemblable; en tout cas, à
-votre place je m’adresserois à M. le lieutenant-général de Police.
-Cette affaire est de son département, il lui seroit facile de vous
-faire donner satisfaction. M. le lieutenant-général doit connoître
-au fond et au clair le sort de M. votre neveu, cela est plus que
-présumable: voyez-le.—Icolm-Kill ne vit pas M. le lieutenant-général
-de Police, mais il lui fit parvenir une seconde lettre polie,
-flatteuse, pressante, suppliante, déchirante; et en réponse il reçut
-ceci:—«Monsieur, vous auriez dû vous en tenir à votre première demande,
-après la lettre que je m’étois donné l’honneur de vous faire; vous
-auriez dû sentir que toute insistance ne pouvoit qu’être fâcheuse. Que
-je connoisse ou non quel a pu être le sort de M. votre neveu, j’ai dit
-ce qu’il étoit de mon devoir de vous dire. Veuillez bien comprendre,
-s’il vous plaît, que ma charge est de faire exécuter les ordres du Roi,
-et non pas de divulguer les actes de son autorité suprême.»
-
-Il fut parfaitement évident pour Déborah que ces deux hommes avoient
-dans leur main le secret qu’elle cherchoit, et qu’ils fermoient le
-poing; mais comme elle savoit au juste ce que valoient ces deux cœurs
-sans pitié et sans remords, elle comprit aussi qu’il falloit s’en
-tenir là. Ce n’est pas qu’elle eût perdu toute espérance d’obtenir un
-jour, tôt ou tard, quelque certitude; seulement elle attendit plus de
-l’efficacité du temps, du hazard ou de la Providence que de ses propres
-efforts. Elle avoit quitté l’Irlande dans l’intention de se fixer en
-France; l’ignorance dans laquelle elle demeuroit confinée touchant le
-sort de Patrick la confirma dans cette disposition; mais elle étoit
-dans la plus vive impatience de sortir de Paris, à qui elle gardoit
-une franche et profonde rancune. Elle y souffroit. Paris pesoit de
-tout son poids sur elle; il lui sembloit qu’on n’y respiroit que le
-souffle empoisonné de la convoitise et de la haine. Pas un visage qui
-ne lui parût une enseigne de prostitution, de bassesse et de lâcheté.
-Cependant elle ne pouvoit non plus s’en éloigner beaucoup: il étoit
-nécessaire qu’elle demeurât à portée de saisir le moindre bruit public,
-le moindre vent qui pourroit la conduire sur quelques traces.
-
-Après avoir parcouru tout le territoire riche, varié, cossu et
-plein de hardes qui environne Paris, la grande mêlée d’hommes et de
-pierres; après avoir fouillé dans touts les coins les plus perdus de
-ce territoire, pour y surprendre quelque retraite belle, solitaire,
-ignorée, et visité touts les manoirs, touts les ménils, toutes les
-habitations un peu seigneuriales, libres, vides, délaissées ou
-infidèles et prêtes à se vendre au premier écu d’or reluisant,
-elle fit rencontre d’un assez beau pavillon ayant appartenu à un
-magnifique traitant dont la fortune venoit de s’ébouler, et situé
-très-heureusement, très-pittoresquement sur le sommet d’un coteau se
-mirant dans un méandre de la Seine, entre Triel et Évêquemont. Séduite
-par la position, la majesté, la solitude de cette demeure, Déborah ne
-balança pas à en faire l’importante acquisition, et elle s’y retira
-avec joie pour vivre dans son deuil et dans l’amour de son fils, pour
-se consacrer toute entière à l’éducation de Vengeance.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XVIII.
-
-
-MA tâche est triste; mais puisque je me suis engagé à dire ces
-malheurs, je l’accomplirai. Je m’étois cru l’esprit plus fort, le
-cœur plus dur ou plus indifférent; j’avois cru pouvoir toucher à
-ces infortunes et en sculpter le long bas-relief avec le calme de
-l’artisan qui façonne une tombe; combien je me suis abusé! A mesure que
-j’avance dans cette vallée de larmes, mon pied soulève un tourbillon
-de mélancolie qui s’attache à mon âme comme la poussière s’attache au
-manteau du voyageur. Pas un outrage dont j’aie donné le spectacle,
-qui n’ait allumé en moi une colère véritable; pas une souffrance que
-j’aie peinte qui ne m’ait coûté des pleurs. Courage, ô ma muse! encore
-quelques pages, et toutes ces belles douleurs ramassées par toi avec un
-soin si religieux, toutes ces belles douleurs jusqu’à ce jour ignorées
-du monde, étouffées, perdues, comme de petites herbes sous les gerbes
-de faits éclatants et sans nombre qui jonchent le sol de l’histoire,
-auront trouvé leur dénouement et revêtu une forme qui ne leur permettra
-plus de mourir, de mourir dans la mémoire des hommes.
-
-Devant le corps inanimé de Fitz-Harris, Patrick demeura anéanti. Ce qui
-se passoit en lui étoit trop profond et trop intérieur pour que rien
-en transpirât. De long-temps il ne donna pas une seule manifestation.
-Non, il étoit là immobile et muet. Le coup l’avoit percé de part en
-part. La douleur, comme le clou de Sisara, le tenoit adapté au sol.
-C’étoient deux cadavres en présence: l’un tout-à-fait froid, l’autre se
-refroidissant; l’un glacé par le désespoir, l’autre glacé par la mort.
-
-Quand le porte-clefs vint comme de coutume apporter le morceau de
-pain de ses prisonniers, le bruit qu’il fit en ouvrant la trappe
-rendit tout-à-coup Patrick à l’existence. Il se souleva, et d’une voix
-déchirante jeta ces mots vers la voûte:—Mon frère est mort!...
-
-Cette visite, en obligeant Patrick à rompre le beau silence que gardoit
-sa douleur, ouvrit une issue à son oppression: de profonds soupirs
-s’exhalèrent de sa poitrine gonflée; jusque là il étoit demeuré l’œil
-sec, et il se prit à fondre en larmes.
-
-—O mon frère! s’écria-t-il alors, pourquoi m’as-tu abandonné? Après une
-aussi longue et aussi étroite communauté, ne devions-nous pas mourir
-ensemble? Pourquoi me laisses-tu seul dans cet abyme? Ne t’aimois-je
-pas assez, n’avois-je pas assez de tendresse pour toi?...
-
-Mais non, que dis-je? tu as bien fait de mourir, ô mon frère! la mort a
-mis fin à tes souffrances. On a souvent tort de naître; on n’a jamais
-tort de mourir. Naître pour en venir là, en venir là après être né, à
-quoi bon?... La vie, qu’est-ce donc après tout pour la plupart, sinon
-une longue suite, une longue multiplicité de douleurs, entre deux
-énigmes, entre l’énigme de la naissance et l’énigme de la mort?
-
-Va, tu as bien fait de mourir, tu as bien fait de te dissoudre, ô mon
-frère! Quand, rendu à la liberté et au monde, tu eusses passé quelques
-heures de plus sur cette terre, qu’y aurois-tu acquis? N’avois-tu pas
-déjà épuisé toutes les moins pires choses humaines? N’avois-tu pas eu
-un berceau et le zèle d’une mère? N’avois-tu pas traversé l’enfance
-qui jouit sans arrière-pensée? N’avois-tu pas eu un premier amour?
-N’avois-tu pas eu vingt ans? Ce qui te restoit à connoître, ce n’étoit
-plus que des fripperies; ce qui te restoit à subir, ce n’étoit plus que
-des décrépitudes. Tu as bien fait de mourir, ô mon frère!
-
-Mais je suis ton aîné, et j’aurois dû te précéder dans le chemin de
-la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m’a-t-elle épargné?... Oh!
-n’en sois pas jaloux, mon frère! Dieu, sans doute, a sur moi quelque
-secret dessein qu’il n’auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois
-mourir, tu n’étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais
-moi, j’ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m’appelle,
-et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin
-que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me
-rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai
-tant besoin d’eux.—Si c’est là ton dessein, ô mon Dieu, béni soit-il?
-Tu sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi,
-qu’elle s’accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais
-les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je
-ne te demande qu’une grâce, ô mon Dieu! de m’envoyer comme à mon frère,
-durant ma dernière heure, d’ineffables illusions, de m’envoyer la mort
-au milieu d’un délire.
-
-Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s’attendoit de
-minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de
-son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu’il redoutât beaucoup
-l’instant de cette suprême séparation, où son compagnon s’éloigneroit
-sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morne
-solitude, cependant il l’appeloit de touts ses vœux. La nature a des
-lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel
-être comme pour l’objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans
-un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n’osoit
-plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l’embrasser, ne pouvoit
-déjà plus poser ses lèvres sur son front.
-
-Après le même intervalle de temps qui s’écouloit d’ordinaire entre
-chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin,
-Patrick s’avança incontinent sous l’ouverture, et s’écria avec
-indignation:—Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon
-frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi?
-Rappelez-lui, s’il vous plaît, qu’il est envers les hommes des derniers
-devoirs.
-
-Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole,
-le porte-clefs se retira.
-
-Abymé dans les pensées les plus amères, l’esprit brisé sous la roue de
-la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que
-Dieu avoit rappelé Fitz-Harris, il n’avoit pas fermé ses yeux remplis
-de larmes), Patrick s’assoupit enfin. Sur l’aile d’une rêverie, le
-sommeil l’aborda si doucement, qu’il ne put s’en défendre. Au fond de
-toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d’opium.
-
-Ce sommeil duroit encore lorsqu’un des hommes du Donjon penché à
-l’ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à
-Patrick de monter le corps de son ami. Ébloui par la lueur répandue
-dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick
-se leva aussitôt et s’excusa sur cet ordre, en prétextant son état
-d’extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d’un
-ton plus brutal encore, et quelqu’un ayant ajouté avec un accent
-de raillerie:—Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce
-cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour
-obéir à cette insolence, mais pour les mânes de son ami, rassemblant
-toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de
-Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long
-de l’échelle. Écrasé sous le poids, n’ayant qu’une main disponible,
-l’autre soutenant et retenant le cadavre, peu s’en fallut plusieurs
-fois qu’il ne se renversât et ne fît une horrible chute. Le plus cruel,
-c’est qu’il n’avoit point de chaussure; de sorte que chaque fois qu’il
-s’appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui
-causoit une douleur excessive. Lorsqu’il eut gagné le caveau supérieur,
-il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour
-le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l’écart, pour
-échapper sans doute à l’air putride qu’exhaloit le trou d’extraction.
-Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant,
-il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d’un serre-tête et
-entortillé dans les ramages d’une robe de chambre non moins spacieuse
-que ridicule.
-
-Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre
-misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d’eux
-Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge.
-
-Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs
-salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans
-un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond
-avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il
-comprit de suite que c’étoit là, et déposa tout au bord son fardeau.
-Sous le poids qui l’accabloit, il avoit tant employé d’efforts durant
-cette longue marche à travers ces sombres détours, qu’une sueur
-froide couloit de son front à grosses gouttes, et que ses jambes
-fléchissoient. L’imagination pourroit-elle concevoir un spectacle plus
-lugubre, une scène plus propre à glacer d’effroi? De touts côtés de
-grandes murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence;
-des hommes d’un sinistre aspect, avec des figures pleines d’ombre; un
-personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois
-lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n’éclairant que par-dessous
-le feuillage appauvri de quelques arbres; un trou en terre, puis un
-cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de
-haillons.
-
-Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s’étant saisi chacun
-d’une bêche, les trois porte-clefs poussèrent le corps de Fitz-Harris
-dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées
-de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick
-se releva, et avec un geste terrible leur commanda d’arrêter. Puis,
-s’approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains
-sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire:—Au
-nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit
-toujours ses moindres expressions, ce n’est pas ainsi que s’enterrent
-les hommes! La haine la plus cruelle s’arrête ordinairement où le néant
-commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu’il paroît,
-passe aussi le seuil de la tombe. Ce n’étoit donc pas assez, monsieur,
-d’avoir lâchement assassiné mon frère et de l’avoir laissé mourir sans
-les secours de l’art et de la religion?... Allons, qu’on le porte à la
-chapelle et qu’on appelle un aumônier!...
-
-A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont répondit avec
-perfidie qu’il n’y avoit point au Donjon de prêtres à l’usage des
-religionnaires; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu’ils
-étoient Irlandois et catholiques:—Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il
-impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu’à sa Majesté.
-
-M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n’étoient ni
-Anglois ni anglicans, et la raison qu’il avoit paru vouloir donner
-n’étoit que pour tenir lieu d’une plus véritable qu’il n’avoit pas
-voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et à chat,
-au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à
-ses porte-clefs, à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la
-Sainte-Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier,
-ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de
-l’attaquer en justice.—Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora
-toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme
-un chien.
-
-Les expressions me manquent; la parole n’a pas assez de ressource et
-de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer
-pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba,
-lorsqu’après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans
-le puisard. Si la perte d’une âme qui nous est chère, au milieu du
-mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible
-et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide
-ne doit pas faire autour du captif, de quelle mortelle horreur ne
-doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule
-âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n’eût été soutenu
-par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit
-sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée
-n’eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu’il y avoit en lui de
-périssable, s’il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais
-au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix
-étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte
-s’étoit ouverte sans qu’il s’en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et
-la voix disoit:—Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un
-être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais
-pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre;
-mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c’est qu’il ne faut pas
-se faire criminel envers le criminel; qu’il ne faut pas punir le crime
-par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout,
-et sans profit, et que ne demandent ni la loi, ni le Roi, ni mon Roi,
-qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples
-et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le
-chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais
-la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu’on plaçât
-une échelle, et demandé des flambeaux, qu’on l’éclairât, craignant sans
-doute que son prisonnier, s’il étoit visité, ne l’accusât, monsieur
-le lieutenant recouvra soudain son éloquence accoutumée, et se prit
-à dire d’un ton de candeur, le Pharisien!—De grâce, monseigneur, je
-vous conjure, je me mets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge,
-c’est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l’habite; il iroit de
-vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!...
-Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la
-même personne étrangère répondit:—Bien, bien, monsieur, des flambeaux,
-qu’on m’éclaire! j’en jugerai par moi-même. N’oublions jamais,
-monsieur, que l’insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux
-dignes de notre sollicitude: nous devons à l’un nos soins, à l’autre
-notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes; c’est le monde,
-monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les
-fous sont son œuvre, sont notre œuvre, monsieur le lieutenant.
-
-Quand l’étranger eut descendu l’échelle et posé les deux pieds sur
-la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et
-luisante des murailles et de la voûte; il regarda autour de lui, il
-laissa tomber son regard, et l’arrêta long-temps sur Patrick, spectre
-aux cheveux et à la barbe sauvages, aux muscles affaissés et mal
-cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus
-morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour
-rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de
-souffrances, de misère et d’abjection, il put enfin trouver assez de
-calme pour dire, avec un accent plein d’encouragement qui eût gagné la
-créature la plus farouche:—Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens
-point pour vous faire du mal; je viens pour vous consoler, si je puis,
-et vous ôter à l’horreur de ce cachot. A ce geste d’une bienveillance
-marquée, Patrick se leva et s’inclina respectueusement. Ce charitable
-étranger étoit habillé de noir; une épée d’acier étinceloit à son côté.
-Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse: son front
-beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité
-de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick
-l’admiroit, il poursuivit:—Votre malheur est grand, monsieur, et me
-pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute?—Mes malheurs,
-en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick,
-mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma
-conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse, voilà mon crime,
-qui fut celui de Joseph, et qui, comme lui, m’a fait jeter dans une
-prison où je suis condamné à mourir.—Il ne faut pas vous désespérer
-ainsi, monsieur; il n’y a de condamnés que ceux que Dieu condamne.
-Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever.
-Joseph sortit de sa prison pour régner sur l’Égypte. Depuis combien
-d’années êtes-vous céans?—Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené
-dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773
-j’habite cette fosse.—Quoi! depuis vingt et un mois on vous retient
-dans cette abyme? O mon pauvre jeune homme! il faut vraiment que Dieu
-vous réserve pour quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu,
-pour que, sous le faix de tant de maux, vous n’ayez pas succombé.—Je
-n’ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j’avois un ami, un
-frère, un compagnon d’infortune et de captivité, qui, exténué, tué par
-le désespoir, a rendu l’âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu
-d’heures, étoit encore là étendu. Oh! que n’êtes-vous descendu plus
-tôt dans ce puisard! C’étoit un brave et bon jeune homme. La terre
-l’a perdu, le ciel l’a gagné. O Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi
-fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin!... L’étranger, remué jusque
-dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra
-affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à
-genoux, et reprit:—Ce qui se passe dans votre cœur se trahit; vos
-yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur;
-mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je
-me prosterne à vos pieds.—Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit
-l’étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné;
-venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ouvre et qui ferme
-la porte de la liberté.—Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous
-dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante,
-un messager du ciel envoyé de Dieu; j’accepte volontiers ce que vous
-daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d’une femme, objet
-de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je
-perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvrer, sera toujours
-pour moi bien sombre et pleine de deuil.
-
-Quand l’étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main
-Patrick, qui l’avoit suivi, et dit à M. de Rougemont:—Monsieur le
-lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m’honorerois d’être
-l’ami, plein de raison et de réserve, et d’une dignité qui m’édifie.
-C’est mal à vous, monsieur le lieutenant, d’avoir cherché à me tromper.
-Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous
-ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire
-monsieur, s’il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins
-les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces
-dernières paroles, l’étranger s’éloignoit avec empressement et modestie
-pour se soustraire aux marques d’une touchante reconnoissance que
-Patrick lui donnoit.
-
-Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et
-que tant de respects semblent entourer? C’étoit.... Eh bien, oui!
-cet homme, dont la main s’appliqua à détacher tant de fers, horrible
-destinée! vienne le temps, et lui-même à son tour sera chargé de
-chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête
-blanchie roulera sur l’échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice,
-égoïsme, indifférence, rentrez dans votre honte! cet homme, c’étoit la
-vertu, c’étoit Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de
-Paris, et plus tard—dernier conseil de Louis XVI.
-
-Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé
-tant d’années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis
-tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d’un feu énorme, quand
-M. d’Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec
-affabilité et lui dit:—M. de Malesherbes n’a point voulu, monsieur,
-quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot
-de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le
-ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser
-prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses
-causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon
-pour joindre une liste de la somme d’argent et des effets que vous
-jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le
-monde: ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d’y pourvoir.
-
-Patrick s’inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et
-répondit, après avoir paru réfléchir un instant:—Ce mémoire que
-M. le ministre daigne me demander, bien qu’il me fende le cœur de
-redescendre dans ma pensée et d’y remuer l’amas de mes infortunes,
-je le ferai selon son désir. Mais, qu’il me soit permis, monsieur,
-de m’abstenir d’y joindre aucune liste; je n’ai besoin de rien. La
-liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants; puis
-il reprit:—Cependant, monsieur, tant de bonté m’encourage, que je
-me donnerai la hardiesse d’implorer humblement de M. de Malesherbes
-une chose qui, dans mon affliction, m’a bien fait faute, dont la vue
-m’aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore
-dans ce cachot, et qu’en sa mémoire je garderai toujours saintement—UN
-CRUCIFIX.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LIVRE SEPTIÈME.
-
-XIX.
-
-
-ADOSSÉ contre un bois, accoudé entre deux bois, le manoir de Déborah
-étoit posé comme une couronne crénelée sur le front d’une colline
-rapide, et se mirant amoureusement dans un méandre de la Seine, ce
-qu’il me semble, si j’ai bonne mémoire, que j’ai déjà dit. Un large
-fossé passoit par-devant et se replioit sur lui-même, à chaque
-extrémité, comme l’ornement d’une frise grecque, pour embrasser à
-droite le logis des gardes, à gauche les écuries et le chenil. Un
-ponceau de pierre l’enjamboit avec son arche vis-à-vis d’une magnifique
-grille ouvragée au marteau, et dont les ailes de fer, pareilles aux
-ailes membraneuses de Satan, étoient scellées dans les flancs de deux
-énormes piliers de briques qui supportoient sur leur tailloir des
-figures de sangliers terribles, à la gueule béante, à l’œil hors de
-l’orbite, aux soies hérissées. Une longue allée de sable découverte,
-entre des parterres géométriques, conduisoit à la demeure seigneuriale,
-dont le perron étaloit, avec grâce, son parquet de dalles, et ses
-degrés, chargés d’urnes à fleurs, et sembloit dire à l’étranger de
-l’air le plus aimable:—Montez, venez, entrez; soyez le bien-venu,
-soyez notre hôte. Toutefois l’étranger, avant que d’arriver à la
-bienveillance de ce perron, avoit à subir de rudes épreuves; et qui
-n’eût été gent de courage ne l’eût jamais atteint. La longue avenue de
-sable étoit garnie, sur ses deux rives, de dix en dix pas d’élégantes
-petites cabanes d’où s’élançoient, au bruit de la marche la plus
-légère, des chiens enchaînés, d’un volume formidable, qui ne laissoient
-qu’un passage étroit entre leurs dents acérées, entre leurs aboiements
-effroyables.
-
-Ce séjour isolé, esseulé, éloigné, ceint tout à l’entour de la solitude
-la plus vraie, étoit dans un si bel état de conservation et d’une
-disposition si heureuse, répondant si bien au rêve de Déborah, qu’en
-en prenant possession, elle n’avoit pas eu à y déranger une syllabe.
-Seulement, sous l’abri d’un arbre résineux, dont la ramure horizontale
-s’ouvroit comme une ombrelle au centre de la vaste pelouse, qui,
-s’enclavant de toutes parts dans les bois, dérouloit le velours de
-son tapis vert au pied de la façade intérieure, fidèle à sa douleur
-et à son espoir, elle avoit fait élever à grand frais, sur un caveau
-souterrain, un magnifique sarcophage de marbre blanc, à la mémoire de
-Patrick, et destiné à recevoir sa dépouille terrestre, si jamais, selon
-ses vœux, le Ciel permettoit qu’enfin elle la recouvrât. Ce sépulchre,
-dont l’écusson étoit voilé et le cartouche muet, éternellement
-agenouillé comme un pénitent sous le poids du remords; immobile,
-impassible, inaltérable au milieu des variations et des renouvellements
-sans nombre et plein de charmes de la nature, produisoit un effet d’art
-superbe; et, répandant autour de lui le parfum d’une grande tristesse,
-il faisoit planer et veiller sur la solitude de ces lieux la pensée
-uniforme qui habitoit l’âme si grave de Déborah.
-
-Dans les premiers temps de sa retraite au désert, notre sombre
-châtelaine avoit envoyé Icolm-Kill à son castel de Limerick pour
-y décrocher les peintures précieuses que son grand-père lui avoit
-religieusement léguées, et les faire passer en France, ainsi que sa
-bibliothèque italienne, dont il a été question autrefois, je ne sais
-plus au juste dans quel ancien argument de cette triste épopée; et,
-profitant de l’absence de cet homme, elle avoit amené de Paris quelques
-artistes et quelques artisans qu’elle avoit occupés à des travaux
-secrets, dans une pièce située à l’extrémité de son appartement,
-contiguë avec sa chambre à coucher, fermée comme un coffre-fort, dans
-laquelle personne au monde qu’elle ne pénétroit, et dans laquelle, pour
-obéir à la loi de ce poème, nous-mêmes nous ne pénétrerons pas encore.
-
-Il y avoit déjà plusieurs années que Déborah menoit une vie calme et
-solitaire dans ce nid d’aigle, suspendu au ciel et couvert du mystère
-des bois. Son cœur, où l’affection et l’enthousiasme n’étoient pas
-encore desséchés, s’étoit passionné pour ces lieux pleins de séduction
-et d’empire. La nature agreste, cette amie discrète, généreuse,
-caressante, y mêloit son parfum et sa rosée à l’amertume de son fiel,
-au sang qui couloit de sa plaie; et je ne nierai pas qu’au fond de sa
-mélancolie, quelque sombre et quelque opaque qu’elle fût, un rayon de
-bonheur n’essayât une pâle et craintive lueur, au feu de laquelle son
-âme transie se réchauffoit.
-
-Déborah portoit rarement ses pas au-delà des limites de son domaine,
-encore son pied dénouoit-il plus volontiers les réseaux du lierre
-jonchant le sol du bocage qu’il ne fouloit la fleur de la prairie
-promise à la faulx: lorsque des besoins, quelque affaire indispensable
-l’appeloient à la ville, à Meulan, à Saint-Germain, à Paris, elle s’y
-rendoit au fond de son carrosse et, pour échapper aux regards, enfermée
-sous un voile épais. Ce n’étoit pas qu’elle redoutât beaucoup l’œil
-louche et rancunier de la police; c’étoit plutôt par un sentiment
-de mépris et d’aversion pour ce monde qu’elle avoit repoussé, et
-dont elle aimoit à se garer comme d’une bête venimeuse. Hors les
-domestiques et les gents de son service, personne ne l’approchoit,
-personne n’étoit reçu au château. La paix extraordinaire au sein de
-laquelle se replioit, dédaigneuse de ce que la foule recherche, une
-jeune femme inconnue, étrangère, d’une beauté aussi extraordinaire
-que sa règle, comblée des dons de la terre et du ciel, faite pour
-jeter autant d’éclat, de bruit, de retentissement qu’elle répandoit
-de silence, n’avoit pas été, comme on le pense bien, sans susciter
-un intérêt général de curiosité, d’étonnement, d’admiration; chez
-quelques-uns même un intérêt coupable. Chacun avoit cherché à sa
-manière, selon l’étendue de ses ressources, à percer le brouillard, à
-écarter de ses mains la haie compacte, pour tâcher de voir par-dessus.
-Les interprétations les plus inimaginables et les conjectures les plus
-folles furent produites et goûtées. Long-temps touts les brillants
-gentilshommes des fiefs d’alentour avoient mis leurs soins et leur
-gloire à tenter de s’ouvrir un accès auprès de la mystérieuse comtesse
-de Barrymore, mais, quoiqu’ils eussent provoqué maintes fois les
-incidents les plus romanesques, pas un n’en étoit venu seulement à
-dépasser le saut-de-loup de la porte.
-
-Comme Déborah, pour les mânes de Patrick, alloit toujours vêtue de
-deuil, les paysans l’appeloient la déesse noire, et plus volontiers
-encore la bonne dame noire. Les hommes des champs ne sont pas
-flatteurs: elle étoit bien acquise cette épithète de bonne. En effet,
-la bonté de Déborah, comme un arbre immense et ployant sous les fruits,
-abritoit sous ses rameaux toutes les cabanes d’alentour; en effet sa
-bonté se partageoit comme un pain et sembloit se multiplier sous la
-lame qui faisoit la part de chacun. Elle savoit habilement se faire
-livrer le secret de chaque souffrance, et, tandis qu’elle restoit
-fidèle à sa solitude, sa charité les mains pleines s’en alloit de
-seuil en seuil. Là elle se penchoit au chevet du malade; ici elle
-rallumoit le four du pauvre; là elle atteloit la charrue du laboureur,
-qui pleuroit ses bœufs morts sur le sillon, ou retrempoit la hache et
-les forces du bûcheron ébréchées aux pieds des chênes.
-
-Pour ce qui étoit de l’administration du château, de ses terres et de
-ses bois, Déborah s’abandonnoit entièrement à Icolm-Kill. Ses soucis,
-elle les réservoit pour un objet plus saint et plus digne, pour son
-fils, pour Vengeance, sur qui elle répandoit incessamment le vase
-intarissable de ses soins, pour qui elle eût voulu effeuiller toutes
-ses heures.—Derrière les premiers halliers du parc, il y avoit une
-source qui sortoit d’une pierre et couloit sous un fourré de cresson.
-Ce lieu étoit plein de repos et de charme. Dans ses moments de loisir
-Déborah aimoit à venir s’y asseoir. Vengeance jouoit dans les hautes
-herbes; elle, elle lisoit, ou se laissoit aller au désordre d’une
-rêverie. Chaque jour aussi, sans y manquer, elle faisoit d’assez
-longues absences; elle disparoissoit au fond de son appartement dans
-la pièce secrète où nous ne pouvons la suivre; et souvent aussi elle y
-passoit une partie de ses soirées et de ses nuits.
-
-Le scion se faisoit l’image fidèle de l’arbre abattu. La beauté encore
-enfantine de Vengeance rappeloit de plus en plus la beauté virile de
-Patrick, et promettoit de l’égaler. Quant à son caractère, il sembloit
-formé d’un heureux mélange. Aux qualités généreuses et solides de son
-père, s’étoient jointes la résolution, la hardiesse, la spontanéité
-de Déborah. Nourri dans la plus grande liberté, laissé à toute sa
-fougue, sans chaîne, sans collier, sans mors, sans joug, sans devoir,
-sans étude, sans rien qui pesât sur lui, sans rien qui l’opprimât ou le
-réprimât, il grandissoit sauvage, irrégulier, volontaire. Rien au monde
-de ce qui pouvoit développer chez lui la vigueur, la force, la fierté
-n’étoit considéré avec indifférence. Déborah pensoit que l’homme n’a
-besoin que de deux choses, d’une santé de fer et d’un haut sentiment
-de l’honneur. L’éducation de Vengeance étoit donc toute militaire: des
-rhéteurs l’eussent trouvée barbare. Icolm-Kill, l’ancien factieux,
-l’ancien pirate, son gouverneur en titre, lui enseignoit à monter à
-cheval, à tirer le pistolet, à nager, à ramer, à manier l’espadon, à
-faire des armes; les gardes lui montroient à se servir du fusil, à
-chasser au tir, à chasser à courre, à sonner de la trompe, en un mot
-tout ce qui concerne le bel art de la chasse; et pour endurcir son
-corps à la fatigue souvent ils l’emmenoient avec eux battre les bois.
-Vengeance apportoit une disposition rare à touts ces exercices; il s’y
-adonnoit de toutes ses forces et y réussissoit à ravir. Ces habitudes
-turbulentes qu’on lui donnoit, ces goûts ardents qu’on lui inspiroit
-ajoutoient encore à sa pétulance, à son audace, à son courage naturel:
-il étoit devenu indomptable. La vive affection qu’il vouoit à sa mère
-ne suffisoit plus pour l’enchaîner à ses côtés. Le salon ne l’avoit
-pas souvent sous son lambris. Sans cesse en action, sans cesse dans
-le tumulte, c’étoit bien le plus inexorable des démons; c’étoit un
-diable! Pas de ravage, pas d’exploit qu’il n’imaginât! Il se battoit
-avec ses chiens, et prenoit leur chenil d’assaut; il chassoit au
-sanglier avec les porcs de la basse-cour; il brûloit la cervelle aux
-carpes de la pièce d’eau; il cueilloit les fruits du verger à coups
-d’arquebuse. A toutes ces algarades, qui eussent désolé tant d’autres
-pauvres femmes, Déborah applaudissoit tout bas; c’étoit son œuvre;
-elle en étoit fière. Déborah ne vouloit pas que son fils fût un clerc
-précoce, mais un lionceau; non pas un marjolet, mais un brave. Comme
-il devoit avoir à vivre avec les hommes, elle le prémunissoit contre
-eux;—il se pouvoit d’ailleurs qu’il eût un jour son père à venger, et
-un père ne se venge pas avec une fleur de rhétorique.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XX.
-
-
-NEUF jours après sa sortie du puisard, Patrick reçut le crucifix
-qu’il avoit demandé. Le Christ étoit d’argent; la croix étoit d’ébène
-et garnie d’orfévrerie; tout au bas se lisoit, gravé, le nom de
-M. de Lamoignon de Malesherbes. Patrick, acceptant ce signe avec
-reconnoissance, l’approcha de ses lèvres, et se livra aux émotions
-d’une joie douce, intérieure, presque exempte de tristesse, appuyée
-qu’elle étoit sur une espérance certaine. L’homme puissant, généreux,
-qui l’avoit tiré avec tant de zèle de sa basse-fosse, qui s’étoit prêté
-si gracieusement à un simple désir, ne pouvoit manquer à une promesse
-formelle. Aussi Patrick voyoit-il la liberté à sa porte. Sans cesse il
-prêtoit l’oreille; au moindre bruit il l’entendoit frapper.—Cependant
-l’impitoyable M. de Rougemont, avec une complaisance invraisemblable de
-sa part, s’attachoit à faire prodiguer à son prisonnier, selon l’ordre
-de M. de Malesherbes, les soins les plus délicats. On eût dit son cœur
-tout-à-coup ouvert à l’humanité. Mais il y avoit dans cette conduite
-nouvelle une sorte d’affectation et de parade qui, assurément, aux
-yeux de quelqu’un moins intéressé que Patrick à prendre ce fourbe au
-sérieux, eût pu le faire paroître d’une foi douteuse.—Dans le dépit on
-goûte une sorte de satisfaction à faire plus qu’il n’est nécessaire.
-Nous voulons accorder plus qu’on ne nous demande; nous nous plaisons à
-dépasser les bornes. Condamnez un enfant qui porte son plein tablier de
-fruits, à en offrir un seul contre son gré, il vous les jettera touts à
-la face.
-
-Patrick vit alors reparoître autour de lui tout ce dont on l’avoit
-dépouillé; depuis ce qui lui avoit été ôté à son arrivée au Donjon
-jusques aux confiscations de M. le dernier lieutenant. La bague
-surannée que sir Francis Meadowbanks avoit donnée en mourant à sa fille
-Debby, que Déborah avoit confié à Patrick en signe d’alliance, et que
-la Putiphar n’avoit pu desceller de son lieu, étincela de nouveau à son
-doigt avec orgueil! Ce fut pour lui une satisfaction bien douce que
-de recouvrer tant de vieux amis perdus, dont le souvenir de plusieurs
-même alloit s’effaçant de jour en jour de sa mémoire; mais son cœur
-saigna aussi, et il lui resta des regrets bien amers: les joyaux et
-les parures de Déborah ne se retrouvèrent pas dans la valise. M. le
-chevalier de Rougemont déclaroit ignorer ce que c’étoit devenu; mais il
-mentoit par sa gorge, le voleur!
-
-Dès que les bains et le vin vieux eurent remis un peu de vie et de
-sève sous son écorce desséchée, Patrick, rassemblant ses forces bien
-modiques encore, s’appliqua à rédiger le mémoire que souhaitoit M. de
-Malesherbes; et aussitôt qu’il l’eut achevé M. de Rougemont se chargea
-avec empressement de le faire parvenir.—Patrick avoit pensé, avec assez
-de raison, que sa mise en liberté suivroit de près l’envoi de son
-factum. Il comptoit dessus; c’étoit chose promise, sûre, immanquable.
-Ses chaînes entre ses serres, il battoit de l’aile pour essayer son
-vol. Il bouillonnoit, il aspiroit, il appeloit; hors du bord, penché
-à la mer, les bras nus, il étoit prêt à lever l’ancre au premier
-signal. Mais les heures, biches légères pour l’homme de plaisir,
-tortues paresseuses et pesantes pour l’âme en peine! s’écouloient;
-mais les semaines, qui rampoient lentement comme des chars embourbés,
-s’entassoient, et la voix qui devoit venir crier à travers les
-barreaux: Levez-vous et soyez libre! ne retentissoit point.—Ce silence
-devenant de plus en plus inexplicable, et voulant à tout prix sortir
-de cet état d’attente qui le tuoit, Patrick se résolut à la fin
-d’écrire à son bienfaiteur, et il lui adressa cette lettre brève, mais
-superbe, mais bien propre à le faire ressouvenir, si tant est que M. de
-Malesherbes eût oublié.—«Monseigneur,—Le prisonnier à qui dans votre
-miséricorde vous avez bien voulu donner un Christ, le simulacre le plus
-saint, attend de vous la chose la plus sainte, la liberté.»
-
-Cette démarche fut un coup frappé à la porte d’une maison déserte:
-personne ne parut à la fenêtre et ne répondit. Le silence qui régnoit
-devant, régna après. L’écheveau ne se démêloit point, et le temps
-passoit toujours; chaque jour amenoit plus de désespérance dans
-l’espoir de Patrick. L’édifice de son bonheur prochain, lézardé de
-toutes parts, tomboit pierre à pierre. Patrick, qui avoit compté sur
-les doigts de rose de la liberté, les délices que la liberté alloit
-lui rendre, se reprenant, les décomptoit tristement sur les doigts de
-bronze du Destin.
-
-Quelque cruelle que fût cette inquiétude dans laquelle il vécut,
-durant plusieurs mois, si c’étoit vivre, elle n’arriva que trop tôt à
-son terme. Un changement violent opéré dans le régime salutaire dont
-il jouissoit depuis la visite de M. de Malesherbes, vint tout-à-coup
-l’éclairer sur son sort. Révolté des nouveaux traitements qu’on
-s’apprêtoit à lui faire subir, ayant fait porter son indignation aux
-pieds de M. le lieutenant pour le Roi, celui-ci, levant enfin le
-masque, lui avoit répondu:—Perdez, s’il vous plaît, je vous en prie,
-tout espoir d’être jamais libre. M. de Malesherbes n’est plus au
-ministère, et vous êtes mon ennemi; je vous tiens; pas de plainte; la
-fosse où vous devriez être n’est pas comblée.
-
-M. de Malesherbes, pour suivre Turgot dans sa retraite, venoit
-effectivement de se démettre de son département, malgré les instances
-de son Roi; mais qu’il l’eût fait sans avoir ordonné la mise en liberté
-de Patrick, c’est ce qui sera toujours inadmissible. Il se peut, comme
-quelques-uns l’affirment, que durant sa trop courte administration,
-de douce mémoire, surchargé de travaux et d’affaires, à travers mille
-devoirs et mille préoccupations, embarrassé dans la foule de détenus
-qu’il vida des bastilles, M. de Malesherbes ait oublié quelques
-infortunés dans les cachots, dont sa vertu auroit dû briser les fers;
-mais que Patrick ait été de ce nombre,—impossible! Patrick, sur qui
-sa charité s’étoit arrêtée d’une façon particulière; Patrick à qui sa
-bonté paternelle avoit fait avec empressement et complaisance un don
-si saint, si précieux. Non, cela, dis-je, n’est pas possible! Non, M.
-le chevalier de Rougemont dut tromper M. de Malesherbes comme le pensa
-Patrick, et comme il nous faut bien le penser avec lui. A coup sûr ce
-méchant dut retenir entre ses mains le mémoire et la lettre de son
-prisonnier; à coup sûr il dut recevoir l’ordre de son élargissement,
-auquel il désobéit. Cet homme féroce, ce stupide forfante qui gardoit
-dans son cœur, si toutefois il en avoit, une haine implacable pour
-Patrick, surtout en mémoire de Fitz-Harris, n’avoit pu sans doute se
-faire un seul instant à l’idée de perdre la proie dans les chairs de
-laquelle ses ongles entroient chaque jour avec une hideuse et nouvelle
-volupté.
-
-Jusques alors l’esprit élevé de Patrick s’étoit maintenu dans sa force.
-Son âme étoit demeurée belle, noble, judicieuse; son corps seul avoit
-fléchi sous le malheur, et subi d’attristantes détériorations; mais ce
-dernier assaut le vainquit. Sa raison en fut profondément ébranlée.
-Sa sagesse s’égara et se fêla du haut en bas comme un crystal qui
-reçoit un choc; et, dérogeant à son essence native, sa nature douce et
-distinguée dégénéra. Tombé dans le dégoût profond de toutes choses,
-il commença dès lors, peu à peu, à manquer à la culture de soi-même,
-aux soins quotidiens qu’on se doit; triste symptôme!—Lui qui, dans la
-souffrance, s’étoit toujours montré avare de plaintes et de pleurs,
-laissoit voir sans cesse une larme arrêtée sur la rive de sa paupière,
-ou dans le creux de sa joue décharnée et livide.—Prosterné devant son
-épitaphe, que Fitz-Harris autrefois avoit gravée, comme on sait, sur la
-muraille, la bouche accollée à son crucifix, il passoit régulièrement
-toutes les heures de sa longue journée. Où l’automne l’avoit laissé,
-le printemps le retrouvoit.—Neuf des plus belles années qui soient
-comptées à l’homme, il les dépensa ainsi, sur ce gril, en proie à
-une douleur monotone, déchiré dans touts les sens par les vexations
-obséquieuses d’un geôlier infatigable et cruel. Ces neuf années qui
-se déroulèrent si lentement pour Patrick, dont chaque jour fut une
-coupe amère à vider, nous allons d’un seul pas les franchir.—Qui donc
-trouveroit en soi assez de courage pour suivre crise à crise une telle
-agonie?
-
-Enfin, par une nuit d’hiver, le 27 février 1784, si je suis bien
-servi par ma mémoire, les triples portes de son cachot s’ouvrirent
-précipitamment, et M. de Rougemont paraissant avec un flambeau au
-poing, s’écria:—Levez-vous, prisonnier, et suivez-moi; vous êtes libre!
-Dans la cour un carrosse attendoit portière ouverte; M. de Rougemont
-le pria de vouloir bien y monter.—C’est beaucoup trop de tendresse,
-monsieur, lui dit alors Patrick, en souriant: je n’espérois pas,
-je l’avoue, de m’en aller en carrosse à la liberté, il eût suffi,
-monsieur, d’ouvrir ce guichet et de baisser le pont. Comme il obéissoit
-à cet ordre, deux personnages qui se trouvoient déjà placés dans la
-voiture se reculèrent à son aspect avec un geste d’effroi et de pitié;
-hérissé de barbe et de chevelure, pâle, blême, décharné, les lueurs
-blafardes et les ombres foncées de la nuit lui donnoient la physionomie
-et la transparence d’un spectre. Deux autres personnages, de mines
-communes, s’étant aussi embarqués à sa suite, la portière se ferma et
-les chevaux se mirent en marche. Lorsque les deux hommes qui s’étoient
-reculés à la vue de Patrick eurent repris leur assurance, ils lui
-adressèrent quelques questions avec politesse. Quelles étoient-elles,
-ces questions? et qu’y répondit-il, je l’ignore; mais il est à croire
-toutefois qu’elles touchoient à sa misère; car, après qu’il eut parlé
-quelques instants, ils lui prirent la main l’un et l’autre et la
-lui serrèrent cordialement. Une commisération sincère et douce ne
-se trouve guère que dans les cœurs où le malheur habite, ou par où
-le malheur a passé: ces deux personnages, qui, oubliant leur propre
-infortune, s’étoient si fort émus du sort de Patrick, étoient eux-mêmes
-des prisonniers comme lui, qui comme lui venoient d’être retirés du
-Donjon; l’un des deux, celui aux vêtements modestes, n’étoit qu’un
-gentilhomme toulousain, le comte de Solages, arrêté sous le ministère
-Amelot, et à la requête de son père, pour dérangement de conduite,
-pour quelques folies de jeunesse; mais l’autre—c’étoit une des gloires
-de la France,—un martyr qui n’arriva à son calvaire qu’après avoir
-été tour-à-tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur,
-à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise,
-exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes,
-transféré à la Bastille.
-
-On s’obstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de
-l’emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre
-les célèbres; c’est écrit, c’est dit; mais on en a menti; mais on ment;
-mais c’est faux! Non, cette cruauté n’est pas l’ouvrage du bon sens
-imaginatif de Napoléon. Au mois de juin 1789, cet homme, à la suite
-d’une scène burlesque qu’il avoit eue avec l’état-major de la Bastille,
-avoit déjà été conduit au couvent de Charenton, d’où il étoit sorti
-durant les troubles révolutionnaires, en vertu d’un décret qui ne le
-concernoit point; et on l’y avoit déjà réintégré que Buonaparte n’étoit
-pas seulement encore empereur en herbe.—C’eût été mal d’ailleurs de la
-part de l’empereur corse d’accommoder ainsi un empereur romain.
-
-Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire,
-c’étoit l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez touts à
-l’infamie, et que vous avez touts dans votre poche, je vous en demande
-bien pardon, cher lecteur; c’étoit, dis-je, très-haut et très-puissant
-seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent
-aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur.
-
-La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette
-qui suivoit le carrosse appartenoient à ce gentilhomme, qui, joignant
-à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides,
-possédoit une garde-robe qui se composoit bien, sans mentir, sans
-exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de
-broderies,—que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer
-dans une sanglante mascarade.
-
-Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction.
-L’épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos
-prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire
-qu’ils s’approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui
-retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques
-bruits de ferrement et de porte, le carrosse s’arrêta court et
-s’ouvrit; les deux mines basses et taciturnes qui avoient été du voyage
-descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d’exempts de
-police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe
-d’officiers et de sergents de garde, l’épée au côté, et des geôliers
-armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la
-portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied.—A
-cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil
-hagard sur les hautes murailles qui l’environnoient, et, reconnoissant
-tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans
-auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les
-lettres de grâce qu’il venoit d’arracher à la haine de la Putiphar, il
-poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé.
-
-Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets
-de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison de
-Vincennes, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil,
-venoit d’en ordonner l’évacuation.—Commandance du Château, Lieutenance
-du Donjon, M. Paulmi d’Argenson, avec son capitaine et ses trente
-hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et
-ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d’œil; et, à quelque
-temps de là, après qu’on en eut dispersé touts les prisonniers dans
-divers châteaux forts, après que l’intraitable Prévôt de Beaumont qui
-se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert
-de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siége, cette Tour
-fameuse et redoutable, demeure d’une longue suite de rois, prison
-d’État pendant une longue suite de siècles, devint l’humble théâtre
-d’une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur
-marché les quatre livres; et où l’on eût pu faire, pour peu qu’on eût
-fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du
-pain de farine d’ossements.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXI.
-
-
-DONNEZ-MOI votre main, seigneur lecteur; donnez-moi votre main si jolie
-encore sous son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le
-sentier rapide qui ondoie et va s’attacher comme un ruban sur l’épaule
-de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà
-leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil
-d’Évêquemont; sonnons sans peur.—Suivez-moi.
-
- * * * * *
-
-Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par
-une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine
-qu’on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance
-d’un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui
-tenoit tout à la fois, si j’osois dire, de la fleur et de la vierge.
-Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune
-athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne
-s’est point encore enroidie sous l’armure. Il se livroit toujours avec
-ardeur à l’art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce
-mère, commençoit à étendre sa royauté chaque jour davantage sur les
-sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d’elle; il
-paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent
-et s’y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange
-de douceur; un page amoureux n’eût pas été d’une prévenance plus jolie
-et plus attentive. L’âme à cet âge s’amende et s’ouvre à l’approche
-d’un sens, d’une passion qu’elle ignore et qui bientôt va l’envahir;
-elle s’emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu’on la
-caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser.—Les
-femmes ne sont d’abord pour le jeune homme, dans ses premières années,
-qu’une vaste et douce prairie d’herbe pareille et uniforme; mais à
-mesure qu’il avance dans l’allée de saules de la vie, cette prairie
-s’émaille, se diapre, s’individualise, et de mieux en mieux il discerne
-parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le
-dominent, ou celles qui, plus modestes, se cachent et qu’il étouffe.
-Les regards du jeune homme s’arrêtent alors pour la première fois; pour
-la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs
-et sa nourrice; alors ce n’est plus seulement sa mère qu’il aime, c’est
-une femme divine; un vase d’onyx rempli des plus suaves essences; ses
-sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de
-grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont
-belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lui apparoît
-toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets.
-
-L’affection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah
-une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n’eût
-troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que
-surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et
-qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit
-sans cesse occupé tout bas d’une pensée secrète qui l’isoloit.
-Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois
-il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup,
-semblant écarter d’un geste une image fâcheuse, il la pressoit
-tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et
-les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air
-rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment:—Je
-n’ai rien, ma mère, que voulez-vous que j’aie, moi? Je n’ai pas de
-chagrin; je ne suis qu’un enfant frivole.
-
-Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l’esprit le
-plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée
-et monotone du château, l’ennui qu’elle remarquoit en Vengeance et
-qui l’affligeoit. Afin d’y porter d’une main sûre un prompt remède,
-elle résolut donc dans sa sagesse de l’engager à entreprendre, avec
-Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l’Europe le
-plus chéri; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant
-que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut
-s’y prêter avec assez de déférence; mais enfin Déborah ayant pris
-sur elle de fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu’on
-hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir long-temps lutté avec
-lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi
-dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui
-dit:—Croyez-moi, ma mère, ce n’est pas l’ennui qui me ronge!... Je n’ai
-que faire de passer les Alpes ou les Pyrénées! Ne m’éloignez pas de
-vous, ma mère, vous me feriez mourir! J’aurois sans doute, peut-être
-pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que j’y
-nourris; mais votre décision me pousse à bout; je n’y tiens plus! Il
-faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition!—Ma mère,
-je vous aime! vous savez combien je vous aime! eh pourtant je vais
-vous faire du mal! je vais vous plonger plus d’un trait dans le cœur,
-moi, qui ne voudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre
-au fils qui n’est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi,
-à peine sorti des langes de l’enfance, moi, éclos sous vos baisers,
-moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant
-d’amour, qui ne devrois approcher de vous qu’avec un front timide,
-un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance;
-les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et
-vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. O ma mère!...
-pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu’un
-sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!...—Je sais peu
-de chose; j’ai lu peu de livres, mais j’ai remarqué davantage, mais
-j’ai pensé beaucoup. J’ai porté mes regards partout dans la nature.
-Je suis remonté à la source, à l’origine des êtres et des choses. Je
-me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l’étable et dans la
-bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j’ai écouté; et j’ai
-vu que tout dans le monde avoit un père, excepté moi! Cette injustice
-m’a navré. J’ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé
-l’esprit; j’ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux premiers
-jours du réveil de mon intelligence, rien ne s’est expliqué. Voici, ma
-mère, la cause de cet ennui qui m’accable, et vous comprenez bien que
-ce n’est pas un voyage qui m’en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi
-maltraité par le sort? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive
-moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il?
-et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m’en!
-montrez-le-moi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce
-vide que j’apperçois à votre côté m’effraye!—Ne le presserai-je donc
-jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si
-noble, si beau, si plein d’amour, et pour qui je dois être un objet si
-précieux et si cher?—Quoi! il est un homme sous le ciel qui m’a donné
-ce qu’un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m’a donné son
-sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh!
-cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis
-pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n’y perdrez rien;
-je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse; une même piété vous
-confondra touts les deux!—Autour de moi, je n’ai vu que choses obscures
-et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie: je me suis demandé:
-Suis-je orphelin? Mon père est-il mort? S’il est mort, d’où vient qu’il
-ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée?
-S’il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d’où vient
-qu’elle n’a pas d’épitaphe, qu’elle porte un écusson voilé, et qu’elle
-ne contient pas d’ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été
-dispersée par les vents!... S’il est mort, et que vous soyez veuve,
-d’où vient que vous n’en avez que le deuil, et non pas le titre? Si
-mon père est mort,—le père de mon père, sa mère, votre père et votre
-mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel
-qui dans sa chute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où
-je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?...—Oh! que je
-suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde
-et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère,
-ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du
-feu!... Ici la vérité n’est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle
-un voile épais. Il y a derrière nous un passé qui se cache à touts les
-yeux, mais dont tout révèle l’existence. O ma mère! de grâce, j’implore
-cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre
-perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui je suis? où je vais,
-d’où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis
-tout jeune encore, il est vrai, mais je suis grave; mais vous m’avez
-fait une âme solide; le poids et le prix des choses me sont connus;
-je n’abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant
-est qu’il y a un secret au fond de tout cela! O ma mère! dites-moi,
-soyez bonne, si j’ai mon père; si je l’ai vu, si je dois le revoir; si
-vous l’aimez, s’il faut que je l’aime? Oh! ne me cachez pas où il est,
-sa retraite, son exil ou son refuge! Je serois si joyeux, si heureux
-de voir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire:—Bonjour,
-mon père.—Mais si le destin a voulu qu’il nous fût enlevé, qu’il soit
-arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi
-vers son urne, et je l’arroserai de mes larmes! Oh! dites-moi son nom,
-qui est le mien, que je le bénisse! dites-moi sa vie, que je marche
-sur ses traces! dites-moi ses vertus que je m’efforce à les imiter! De
-grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!...
-
-Cette démarche inattendue, l’émotion de Vengeance, son air pénétré,
-sa voix pleine de passion, ses précautions tendres et respectueuses,
-ses craintes avant que d’oser aborder son aveu, avoient fait tout
-d’abord une impression violente sur l’âme de Déborah. Dans une
-pénible angoisse, immobile, couvant du regard son enfant, elle
-écoutoit avec anxiété, elle buvoit chaque parole. Mais quand il eut
-prononcé tristement cette plainte, que tout dans la nature avoit un
-père excepté lui; anéantie sous ce coup qui frappoit sans pitié sur
-toute sa douleur, qui rouvroit du haut en bas ses blessures; remuée
-jusqu’au fond de ses entrailles, oppressée, son cœur se renversa dans
-sa poitrine comme un flambeau qu’on éteint, et de ses yeux tombèrent
-d’abondantes larmes. Mais enfin, ayant repris un peu d’empire sur
-elle-même, elle répondit avec bonté:—Si le passé a été caché avec
-soin à tes yeux, mon cher enfant, c’est qu’il est sombre, c’est qu’il
-est horrible! c’est qu’il eût été cruel, bien inutilement cruel, d’en
-attrister ton jeune esprit, d’en troubler le ciel pur de ton enfance.
-Jouis en paix de ta jeunesse, goûte le présent, rêve à l’avenir,
-qui sera beau; mais ne jette pas tes regards en arrière. Il est des
-choses qui enveniment, et le cœur du jeune homme doit être sans venin.
-Vois-tu, notre passé c’est une éponge trempée de fiel: plus tu la
-presserois, plus elle répandroit d’amertume. Ne cherche pas à regarder
-par-dessus ta mère, à percer au-delà. Que ta mère et son amour te
-suffisent. Je ne veux pas te tromper; je n’ai rien à déguiser pour
-toi, attends encore; tu sauras tout un jour, il le faudra bien; mais
-prie le bon Dieu que ce jour vienne le plus tard possible, car ce jour
-remplira ton cœur de colère; tu grinceras des dents, et tu mordras avec
-rage dans un pain de cendre et de poison. Aime-moi, pense à moi, vis
-pour moi! je ne veux pas de deuil sur ton front. Laisse le passé; sois
-heureux.—Les fleurs sont belles, les femmes adorables; tes chevaux ont
-du sang; le chevreuil abonde au viandis. Allons, monsieur le penseur,
-venez dans mes bras; venez que je vous baise! Je ne vous en veux pas de
-votre incartade; je suis fière au contraire de l’excellence de votre
-esprit, de votre sensibilité, de vos beaux sentiments!
-
-Déborah avoit mis tant d’onction dans ces paroles; une douceur si
-ineffable avoit coulé avec elles sur ses lèvres; son désordre avoit
-ajouté tant de grâce à ses charmes, que Vengeance, troublé, attendri,
-se jeta avec ivresse à ses genoux, et lui couvrit les mains de baisers;
-mais, surmontant aussitôt ce spasme, son souci accoutumé reparut sur
-son front; il se releva d’un air insoumis, et s’écria, avec une passion
-plus grande encore:—Non, non, ma bonne mère, n’insistez pas! je ne
-puis vivre plus long-temps dans l’incertitude où je suis. Je vous en
-conjure, ôtez-moi de cette ignorance! Quelque sombre que soit le passé,
-il ne m’atterrera pas; il me fera moins de mal que le doute; il ne
-flétrira pas ma jeunesse, il n’enveloppera pas chacune de mes pensées
-de sa glu âcre et fétide. Où est mon père? où est-il, de grâce, et quel
-est-il? Je ne sais! affreuse condition! Sur chaque face humaine j’ai
-peur de l’y démêler. Un froid mortel me saisit devant le vieillard
-qui pleure au bord du chemin, comme devant le gentilhomme qui passe
-magnifique. Ainsi qu’un agneau désolé cherche sa mère égarée dans le
-troupeau, je cherche mon père parmi les hommes.—Au tribunal de la
-nature et de la raison il n’y a qu’une sorte de père, mais je l’ai
-appris; devant le monde il y a des paternités coupables et des fils
-désavoués. Comment porterai-je le front dans le monde? Dois-je y entrer
-par la porte ou par une issue dérobée? Me montrera-t-on au doigt, ou
-s’inclinera-t-on sur mon passage. Ce n’est pas que je veuille, si je
-suis marqué d’une tache originelle, prendre de l’humilité et demander
-merci; non, je veux seulement marcher dans ma voie. A l’homme, selon
-le monde, le chemin est tracé; il est droit, il est fait; à l’autre
-appartient l’audace, la rebellion, la gloire, l’aventure! Le monde
-veut que le bâtard rachette sa bâtardise. Bâtard! ce mot paroît vous
-froisser, ma bonne mère; tranquillisez-vous: si je suis bâtard, l’on
-ne m’en verra pas rougir. Mieux vaut être le fruit d’un amour, que le
-fruit d’une habitude; j’ai entendu dire cela quelque part, et je le
-tiens pour bien dit. Malheur à qui voudra m’en faire honte!...—Vous
-pleurez; ces paroles vous déchirent; mon cœur ne m’avoit pas trompé: je
-suis bâtard! bâtard! bâtard! Tant mieux, ma mère! Une épée! et ce monde
-qui me rejette sera rempli de moi! Une épée! et l’on se courbera sous
-mon pas, et je légitimerai ma race illégitime dans le sang légitime des
-vaincus!
-
-Eh bien! ma mère, maintenant que je viens de me découvrir, de me
-laisser paroître tout entier devant vous, me trouvez-vous assez
-mûr? Suis-je digne d’une confidence? Il en est toujours ainsi; la
-mère s’obstine à voir encore l’enfant dans le fils fait homme. Qui
-d’ailleurs eut jamais la mesure de ce que l’enfant sait et pense.
-Tandis qu’on le croit occupé d’un hochet, il rêve à soulever le monde,
-il rêve la colère d’un Luther ou la gloire d’un autre Alexandre.
-Parlez, ma mère, parlez! que craignez-vous? Vous le savez, je vous aime
-de toute mon âme! Rien que je sache pourroit-il me détacher de vous! Je
-suis votre main droite et votre armure! vous êtes mon ciel, mon idole,
-ma vie! Parlez sans crainte; fussiez-vous la plus vile pécheresse....
-Oh! de grâce, parlez! vous me feriez venir d’affreux soupçons, vous
-me feriez croire à des choses bien mal.... Au nom de Dieu, madame,
-qu’avez-vous fait de mon père?... Je vous dis qu’il est temps de rendre
-compte du passé!
-
-Déborah, dans une agitation dont il est facile de se faire l’image,
-se leva alors avec courage, et, après avoir ouvert avec empressement
-la porte qui donnoit sur la pièce secrète, et qui étoit fermée comme
-un coffre-fort, elle prit Vengeance par la main et l’entraîna sur ses
-pas. Arrivée vers un portrait devant lequel brûloit une lampe:—Tiens,
-cruel, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, voici ton père, voici
-Patrick,—mort assassiné!
-
-—Assassiné! et par qui, s’il vous plaît, ma mère? reprit lentement
-Vengeance avec énergie et en la regardant fixement comme un juge
-terrible.
-
-Froissée, étonnée, épouvantée peut-être, devrois-je dire, de la
-violence et de la rebellion de ce tout jeune enfant, l’âme accablée
-sous le poids de bien des souvenirs sombres, affreux, amers, que
-cette scène fatigante avoit provoqués, brisée, affoiblie, anéantie,
-Déborah tomba alors sur les genoux, puis s’affaissa, puis les bras
-pendants et fermés ainsi qu’un bracelet, la tête tristement inclinée,
-demeura désolée et muette comme l’image de Magdelène au pied de la
-croix.—Debout, non loin d’elle, Vengeance, qui avoit jeté le feu de
-son emportement, promenoit çà et là des regards pleins d’effroi. Un
-spectacle étrange s’étoit offert subitement à sa vue et le dominoit.
-Cette chambre mystérieuse, dans laquelle il venoit d’être entraîné
-par sa mère, où personne, pas plus que nous-mêmes, n’avoit jusque là
-pénétré, où Déborah avoit vu s’écouler tant d’heures silencieuses,
-étoit toute tendue de draps noirs, murs et plafond, tandis que la lampe
-d’argent qui brûloit devant la ressemblance de Patrick, étoit la seule
-lueur qui diminuât l’épaisseur des ténèbres de ce lieu de réflexion.
-
-Dans sa posture si touchante, Déborah paroissoit s’oublier depuis
-quelque temps, quand tout-à-coup, se relevant avec dignité:—Monsieur,
-reprit-elle d’une façon sévère, le fils est donné à la mère pour
-l’honorer et la vénérer, et non pour l’interroger! Un doute, un
-soupçon, de la curiosité à son égard, c’est une chose laide et
-condamnable! Vous êtes bien coupable envers moi, monsieur; je devrois
-vous punir, et élever entre nous une barrière infranchissable!... Mais
-je suis bonne.... Daignez cependant croire, s’il vous plaît, que si
-je balance, ce n’est pas qu’il y ait rien dans le passé qui soit à ma
-honte!—Vous le voulez, monsieur?—Vous l’exigez?—soyez satisfait!—Qu’il
-en advienne ce qu’il plaira à Dieu!
-
-Elle s’avança alors jusque vers le lit de repos, y prit place, et fit
-signe à Vengeance de s’y asseoir. Vengeance ayant obéi, leurs mains se
-rapprochèrent, se serrèrent tendrement; puis la mère dit au fils:—Je
-vais reprendre les choses à leur origine, je ne passerai pas un iota;
-la vérité entière va sortir de ma bouche: regardez chacune de mes
-paroles comme inaugurée dans le sang de Patrick.
-
-Déborah cependant revint encore au silence. Sa bouche éclose se
-referma encore devant la révélation pénible qu’elle alloit faire,
-comme certaine fleur sensitive à l’approche des ombres du soir; elle
-se recueilloit sans doute; tout bas elle s’essayoit aux flots, comme
-le baigneur craintif, avant que d’oser se plonger dans l’onde du passé
-amère et saumâtre; comme un pêcheur d’Ischia, assis au cap Misène, et
-qui rêve et projette son regard amoureux et sévère sur la mer azurée
-de Baya, de l’île de Caprée au golphe de Naples, de la rive au fond de
-l’horizon; attendrie, elle promenoit ses regards dans touts les sens
-sur ses années écoulées; elle en mesuroit le deuil.—Enfin, cédant sous
-le poids du souvenir comme une touche sous le doigt qui la presse,
-après s’être entourée encore de quelques douces précautions, elle
-commença le récit simple et fidèle de ses malheurs, dont le sillon,
-prenant sa source au pied de son berceau dans le castel de Cockermouth,
-s’avançoit en replis tortueux, creusé par une main fatale, jusques au
-ménil d’Évêquemont,—et n’étoit pas achevé.
-
-Déborah, dont l’esprit se montroit si fin dans ses ressources, apporta
-une extrême habileté dans cette ouverture si délicate. Guidée par son
-sens exquis, judicieux, elle s’efforça de s’appesantir sur toutes
-les circonstances qui ne pouvoient éveiller chez l’âme de son jeune
-révolté que des sentiments doux et tristes, elle laissa aller jusqu’à
-l’éloquence sa phrase naturellement pleine de séduction; mais avec
-toute l’adresse d’un vieil écuyer, chaque fois aussi qu’elle avoit
-vu s’approcher quelque incident, quelque choc cruel, elle avoit su
-réprimer sa parole, et l’avoit faite sobre et modérée.—Pendant tout
-le temps qu’avoit duré cette douloureuse confidence, accoudé sur
-les sculptures du lit de repos, le front appuyé dans sa main, l’œil
-fixe, Vengeance avoit écouté dans l’apparence d’un grand calme, avec
-une application qui n’étoit pas de son âge, et lorsqu’elle avoit été
-achevée, sans empressement, sans marque de passion, il s’étoit mis
-aux genoux de sa mère, lui avoit pris les mains, les avoit approchées
-plusieurs fois amoureusement de ses lèvres, et levant sur elle un
-regard mêlé de chagrin et d’admiration, après avoir balbutié quelques
-remerciements et quelques douces formules de consolations:—Regardez-moi
-bien, ma mère, lui avoit-il dit, je ne suis plus cet enfant
-d’autrefois! je suis un homme—que l’inquiétude a mûri, que tout ce
-qu’il vient d’ouïr mûrira plus encore!...—Ne craignez rien, ma mère; du
-secret que vous me confiez ma jeunesse n’abusera pas!...
-
-Lady Barrymore, qui s’étoit attendue, après l’état d’exaltation dans
-lequel Vengeance s’étoit d’abord montré, à quelque violente explosion,
-se laissant prendre à ce dehors de sagesse et de réserve, rapporta tout
-l’honneur de cette amélioration aux ménagements qu’elle avoit su mettre
-dans ses confidences; elle se félicitoit tout bas de son adresse et de
-sa politique.... Pauvre femme! pauvre mère!...—Hélas! la face humaine
-est un rideau de théâtre chargé de peinture et de fard, au travers
-duquel rien ne transpire, pas même les apprêts de la plus sombre
-tragédie.
-
-Il fallut que la cloche du manoir vînt deux fois les tirer doucement
-par l’oreille et les semondre au souper pour les arracher enfin
-aux doux propos qui avoient succédé, et dans lesquels touts deux
-ils se reposoient de leurs émotions si réelles et si diverses.
-En quelques heures quel changement s’étoit fait! Les deux camps
-s’étoient rapprochés et mêlés.—L’assiégeant avoit ouvert sa tente,
-et la place assiégée sa porte.—L’épée sortie pour immoler avoit
-donné l’accolade.—La mère éplorée, qui, véhémente comme une ménade,
-avoit entraîné son fils emporté et terrible dans la chambre funèbre,
-maintenant quittoit cette chambre, calme et radieuse, lui glorieux et
-caressant. Ils alloient maintenant comme deux personnes amoureuses et
-pleines de sympathie, heureuses, orgueilleuses l’une de l’autre, se
-cherchant du regard à chaque pas.—Le bras mollement enlacé à la taille
-élégante de Déborah, la tête appuyée sur sa belle épaule, Vengeance
-marchoit sous une pluie de baisers.
-
-La soirée, comme d’habitude, Vengeance la passa au salon, auprès
-de sa mère, dans un aimable désœuvrement; Déborah travailloit à de
-la broderie, tandis que lui, nonchalamment jeté dans une causeuse,
-tenoit un livre à la main qu’il ne lisoit pas.—Sauf, peut-être deux
-ou trois questions insignifiantes en apparence, et qu’il fit d’un
-air d’indifférence, peut-être même un peu trop affecté, ce à quoi
-Déborah ne prit pas garde, il n’y eut pas un mot de retour sur les
-choses si graves qui venoient d’être agitées, pas un coup de pioche
-donné derechef dans l’amas de décombres fraîchement remué. En voyant
-l’extérieur d’un si parfait oubli, on eût dit qu’un mois entre le
-midi et le soir s’étoit écoulé; que le temps avoit effacé sous son
-pas des impressions faites dans le sable. Sur la surface unie de
-l’onde retrouve-t-on les traces des vagues appaisées!—Chaque fois que
-Vengeance aiguillonné par sa mère reprenoit la parole, il ne manquoit
-pas d’enjouement; mais comme s’il eût été en proie à un reste de souci
-intime qu’il auroit eu peine à déguiser, souvent il laissoit en beau
-chemin sa période, donnoit seulement deux ou trois coups de serpe à
-son idée, et par une pente insensible revenoit promptement au silence;
-mais dans le silence même la fierté nouvelle qu’ils avoient dans l’âme
-se trahissoit. On voyoit, cela perçoit comme le bourgeon sur l’écorce,
-qu’ils venoient de grandir dans leur estime mutuelle; qu’ils venoient
-en leur faveur réciproque d’entériner dans leur cœur de nouvelles
-lettres d’anoblissement et de crédit. On voyoit, cela transpiroit par
-touts les pores, que l’enfant étoit devenu tout-à-coup pour sa mère
-un homme sûr, une âme droite, éprouvée et d’une riche complexion;—une
-épée d’une trempe forte et choisie, pénétrante, acérée;—un champ prêt
-à s’ouvrir sous le soc du monde, prêt à jeter moisson;—un terrain
-ferme où fonder l’édifice d’une vie remplie par la gloire;—et que de
-son côté la mère pour l’enfant n’étoit plus une femme sans avenues et
-sans issues;—un caillou arrondi autrefois dans le lit de on ne sait
-plus quel fleuve;—un lambeau déchiré au pavillon du ciel, ou sorti du
-limon;—une femme, en un mot, avec une flétrissure creusée au diamant
-sur le front; cavale de Cour réformée dans une remonte, défroque
-de quelque princelet coulé bas ou fait ermite; Aspasie tombée en
-désuétude, catin abdiquée!
-
-A onze heures, Vengeance se leva pour prendre congé de sa mère: ils
-s’embrassèrent long-temps savoureusement, avec délices; mais, au lieu
-de se retirer comme de coutume dans son appartement, Vengeance, ayant
-gagné le perron, se glissa doucement dans le parc, sur les bords
-préférés de la source.—La brise répandoit une senteur de chêne;—le
-firmament étoit du bleu le plus pur;—Phœbé regardoit amoureusement la
-terre;—et les étoiles scintilloient comme si Dieu les eût nouvellement
-refourbies.
-
-Là, l’esprit tout-à-fait isolé au milieu de ce spectacle sublime,
-pensif, silencieux, souvent assis sur une pierre, quelquefois marchant
-à grandes enjambées dans les broussailles, la tête plus fièrement
-portée, le poing fièrement sur la hanche, notre jeune orphelin
-demeura fort avant dans la nuit, comme ces moucherons qui s’oublient
-à jouer dans les rais argentés de la lune.—Puis, tout d’un coup,
-comme s’il avoit enfin cueilli dans les genévriers la fleur si rare
-de la résolution, quittant brusquement le parc, il se rendit dans
-sa chambre, où sa lampe qui l’attendoit à demi voilée, inondée des
-splendeurs nocturnes, sembloit le flambeau d’une veille funèbre.—Ayant
-pris sur la muraille son épée, ses pistolets, et sa fidèle carabine,
-puis une miniature de sa mère qu’il couvrit de baisers et plaça sur
-son cœur, il écrivit quelques mots à la hâte qu’il laissa sur la
-table, s’enveloppa dans son manteau, et ressortit aussitôt avec une
-extrême précaution. Arrivé sur la pelouse, auprès du cénotaphe de
-Patrick, il mit alors le genou en terre,—le plombeau d’acier de son
-épée brilloit à son côté dans l’herbe comme une luciole,—et s’appuya
-sur le fût de son mousquet. Après avoir gardé quelque temps cette
-attitude pieuse, il se releva avec enthousiasme, et s’écria:—Dites, mon
-père, est-ce pas que je fais bien?—que c’est votre conseil?—eh! que
-je serois un lâche, indigne des entrailles de ma mère!... Mais cela
-ne sera pas! cela ne peut pas être!... Est-ce pas, poussière de mon
-père? est-ce pas?—Jamais! vois-tu, mon père, pensée ne s’est offerte
-à mon esprit avec plus de charmes! sans cesse elle s’en revient vers
-moi, cette pensée, plus jeune et plus séduisante!... Rose, amoureuse,
-fraîche, elle m’aborde couronnée de pampre et de fleurs! elle me baise
-sur le front! elle pose ses lèvres sur mes lèvres! elle me serre
-voluptueusement la main, et me dit:—Courage!—va!—va!...—au fond de
-cette action, vois-tu, tu trouveras une satisfaction ineffable, un
-assouvissement, une estime de toi-même, que rien autre au monde ne
-t’apporteroit!... va!...—Bien! bien! ombre de mon père!—Bien! bien!
-mon esprit, plus de calme; allez! je connois et je comprends mon
-devoir, et je saurai l’accomplir!... Étrange chose que le monde! il y
-a quelques heures encore, si l’on m’eût parlé de cet homme, j’aurois
-écouté avec bienveillance; si je l’eusse rencontré sur mes pas je lui
-eusse donné mes respects; que de fois ainsi, dans la vie, ne doit-il
-pas arriver que la victime serre affectueusement le bras qui forgea
-son malheur! que l’opprimé et l’oppresseur, inconnus l’un à l’autre,
-se donnent le baiser de paix; que l’infortuné courbe révérencieusement
-la tête devant l’auteur de son abjection; que le pauvre pleure à la
-porte du carrosse où se fait mener triomphalement le fils de ceux qui
-dépouillèrent ses ancêtres!...—Oh! mais, moi, mon père! béni soit le
-ciel! tout m’est révélé! je ne serai pas de ce nombre! je remonterai
-jusqu’à la source de mon mal, et je la tarirai!...—Étrange chose que la
-haine! cela gonfle tellement le cœur, que la terre, si vaste pour ceux
-qui s’aiment, manque d’espace et ne peut contenir deux cœurs remplis de
-ce venin!...
-
-En achevant cette obscure invocation aux mânes de son père, Vengeance,
-qui chanceloit, appuya son front brûlant sur le marbre, et attacha
-ses lèvres avec ardeur sur l’écusson voilé, taillé dans le couvercle
-du sépulchre.—Comme l’amant qui a jeté son bras autour du col de son
-amante, il ne pouvoit se séparer de cette froide pierre.
-
-Enfin, ayant gagné après un long détour le bâtiment des écuries, et
-sellé en un tournemain son palefroi, à petits pas, sans bruit, il entra
-dans une allée de sycomores, bien sombre, au bout de laquelle existoit
-une petite porte basse qui donnoit sur des terres empouillées.
-
-D’un bond ayant franchi cette barrière, il piqua des deux, et fendant
-l’espace avec la vélocité de Wilhelm emportant Lénore, il disparut
-bientôt au loin, parmi les masses d’ombre, dans la plaine.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXII.
-
-
-QUAND Vengeance entra dans Paris, le jour succédoit tout d’un coup
-à la nuit, ainsi que cela se voit à la comédie; et des coulisses
-commençoient à sortir les personnages:—Crispin et Sbrigani, Oronte
-et Mascarille, Chrysalde et Lucinde, Dandin et Dorine, Sganarelle et
-Scapin:—chacun pour son rôle mettant le pied en scène.—A travers toute
-cette foule d’acteurs vigilants, Vengeance traversa comme une flèche
-décochée. Entraîné par la pensée qui s’étoit emparée de son cœur avec
-force, il se jetoit en avant. Il avoit en lui un besoin impérieux qui
-entendoit être obéi. Mais dans quel val écarté, quel ravin rapide, sous
-quel ombrage épais, sous quel tablier d’herbes vertes, gisoit la source
-empoisonnée et mortelle où le cerf altéré devoit trouver à étancher sa
-soif?... Comme un homme réveillé en sursaut par un bruit, qui, l’épée
-à la main, s’avance et tâtonne pour tuer dans les ténèbres, Vengeance
-marchoit—aveuglément—arquebuse au poing.—La colère étoit prête; mais
-la victime manquoit!—La lame s’agitoit dans le fourreau, impatiente
-de creuser une plaie; mais où battoit la poitrine exécrée? mais
-s’offriroit-elle jamais sous les coups!....
-
-La passion sait aller au but sans être informée et sans qu’on la guide!
-elle trouveroit un anneau tombé dans l’Océan! Les fumées de la bête
-forlancée qu’elle poursuit ne s’effacent jamais pour elle. Avec elle
-pas de gîte sûr pour le lièvre!—pas de bauge pour le sanglier!—pas de
-tanière pour le lion!...
-
-Au quartier de MM. les Mousquetaires du Roi, l’adjudant de service
-répondit à Vengeance que M. de Villepastour avoit pris sa retraite
-depuis le nouveau règne; mais que s’il souhaitoit d’arriver jusques
-à lui, qu’il le trouveroit en son hôtel, rue de l’Université.—Et à
-l’hôtel de la rue de l’Université, le suisse répondit que M. le marquis
-habitoit pour la saison son château de Colombes.
-
-Jusque là Vengeance avoit ignoré s’il ne couroit pas après une ombre
-vaine; s’il ne chassoit pas une bête morte, un renard dont la peau
-étoit déjà chez le fourreur: aussi quand il eut acquis la certitude
-que son ennemi ne lui manqueroit pas, quand il eut dans la main le
-fil qui le devoit conduire sûrement à son repaire, un commencement de
-satisfaction s’ébaucha au fond de son âme. Son esprit gagna un peu
-de calme, et sa précipitation se ralentit; car il alloit comme un
-éperdu.—Tranquille alors, comme s’il eût eu devant lui une tâche sans
-péril, il ne repartit de Paris qu’après avoir fait reposer sa monture,
-et s’être donné à lui-même quelques heures d’un bon sommeil.
-
-Les flèches de feu du midi tomboient du carquois embrasé du soleil, les
-gryllons seuls remplissoient de leur cliquetis l’air silencieux des
-campagnes, lorsque Vengeance atteignoit la sombre tonnelle de verdure
-qui, s’avançant dans la plaine comme une jetée dans la mer, comme une
-couleuvrine hors du rempart, conduisoit au château de Colombes; vieux
-castel, de féodal devenu Louis-Quinzesque;—casque de pierre peinturé,
-enrubanné, et plein de fleurs.
-
-A l’entrée de l’avenue la lice de bois, couleur vert-naissant ou
-vert-pomme, étoit ouverte;—au fond de l’avenue la grille aussi
-étoit ouverte. Vengeance s’avança donc sans hésiter; et, comme
-il s’approchoit sous les fenêtres, il apperçut dans les jardins,
-descendant les degrés d’une terrasse, une dame dans un galant et riche
-appareil. D’une main elle relevoit une basque de sa robe, de l’autre
-elle hochoit un éventail avec grâce. Elle se renversoit avec majesté,
-se dodelinoit comme une rose que Zéphire agite, et jetoit avec élégance
-comme un aviron son pied qui soulevoit les flots transparents de sa
-jupe, son petit pied, grand à peine comme un biscuit, captif dans un
-soulier de soie jaune, haché par des zébrures plus sombres, et qui,
-échafaudé au haut d’un haut talon et la pointe prosternée, terminoit
-une jambe divine par une douce déclivité.—Une suivante, ravissante
-soubrette, venoit derrière, flairant une branche de romarin, et portant
-nonchalamment, repliée sur son bras, la queue démesurée de sa maîtresse.
-
-A la vue de cette grande dame inattendue, Vengeance tourna court, et
-chevaucha plein de fierté jusques auprès de la terrasse.—Là, ayant mis
-pied à terre, tenant sa bête par la bride, il se découvrit, et saluant
-plusieurs fois de son chapeau, en bon gentilhomme, avec une suprême
-courtoisie, il demanda M. le marquis de Gave de Villepastour, à cette
-délicieuse personne, qui lui répondit d’une façon suave et d’une voix
-sucrée:—Mon mari, monsieur, est en ce moment dans le parc.—Veuillez
-prendre en face cette allée, et d’honneur vous l’y trouverez.—Sur
-quoi Vengeance s’inclina de nouveau en signe de remerciement.—Pendant
-toute cette brève entrevue, tandis qu’ils avoient parlé ou s’étoient
-fait leurs révérences ils avoient eu l’œil attaché l’un sur l’autre,
-leurs regards s’étoient cherchés; il y avoit eu de part et d’autre un
-mouvement d’admiration inopinée. On eût dit que le dieutelet Cupidon,
-ce petit archerot malin, les avoit sur-le-champ férus tous deux de la
-même sagette.—Vengeance étoit le beau jeune homme antique que vous
-savez!—La marquise, d’une taille élevée, femme de trente ans toute
-jeune encore, étoit bien belle aussi!—Une tête noble et superbe,
-comme on en voit sur des médailles de Syracuse; un col d’un galbe
-imaginaire, animé et flexible, avec un doux balancement; une poitrine
-à rendre Junon jalouse, et deux admirables commencements de sein,
-car le surplus étoit caché; de la prestance, une parure rare, une
-abondance majestueuse de costume;—mi-partie reine et déesse!—Comment
-Vengeance auroit-il échappé à tant de prestige si bien à sa mesure!
-Quel derviche même y eût échappé!... Enfin, ayant rompu le charme qui
-le lioit et le retenoit encore après la réponse reçue, il remonta avec
-beaucoup d’aisance sur son impatient palefroi, et s’enfonça à toute
-bride dans le parc par l’allée indiquée.
-
-—Célimène, dit alors la marquise à sa caudataire, ne trouves-tu pas
-ce jeune homme un enfant superbe? Quel port! quelle grâce! quel
-visage!—Oh! j’en suis toute bouleversée!
-
-La soubrette fit un petit bruit de lèvres railleur, et répondit après
-un silence plus moqueur encore:—Mon cœur sur la main, ma foi, madame,
-je le trouve un charmant berger.—Si charmant! que, s’il daignoit
-vouloir m’offrir des nids de tourterelle et m’orner de fleurs ma
-houlette,—je lui laisserois volontiers m’offrir et m’orner tout ce
-qu’il voudroit.
-
-—Célimène, que vous êtes terrestre! Vous ne pouvez rien voir sans
-penser de suite à votre lit. Oh! je n’aime pas ce genre d’esprit
-grossier!—Mais venez, et suivons ce chérubin dans le parc. J’ai besoin
-de le revoir, ce bel ange!—Oh! s’il le veut, ce bel amour, il verra
-bien des défaites!...
-
-Au détour d’une petite allée Vengeance rencontra M. le Marquis de Gave
-de Villepastour, qui, l’épée nue à la main, poursuivoit un papillon
-d’un riche plumage qui fuyoit effaré devant lui, voltigeoit et se
-posoit de branche en branche.—Un valet à quelques pas plus avant tenoit
-au bout d’une chaîne d’argent un singe en frac de velours, portant
-suspendue à son col une petite corbeille de figues qu’il ravageoit.—M.
-le marquis, s’il vous plaît, s’écria alors Vengeance en réprimant
-brusquement sa course.—C’est moi, monsieur, que me voulez-vous?
-
-Prompt comme la foudre, ayant sauté à bas de son cheval, et rejeté son
-manteau, Vengeance dégaîna son épée. Puis, l’œil enflammé et marchant
-droit sur lui:—Marquis, ce que je veux, reprit-il avec force, ce que je
-veux, infâme! c’est ta vie! çà, défends-toi!—Je viens de la part de mon
-père et de ma mère!
-
-—Que voulez-vous dire?
-
-—Je veux dire, misérable! regarde-moi bien! que je suis le fils de
-Patrick! et que Déborah est ma mère! et que je viens demander le
-paiement des outrages que ma mère a subis, et le prix du sang de mon
-père que tu as assassiné.
-
-—Décidément, c’est donc une manie de famille, mon jeune brave, de
-vouloir que Patrick soit mort, et que moi j’en sois l’auteur!—fit alors
-le marquis d’un air tout-à-fait calme et réjoui;—puis il poursuivit
-avec indifférence, en froissant dans ses doigts les plis d’une
-dentelle:—Ah! vous êtes, mon cher, le fils de madame Déborah! une
-charmante, une adorée personne, ma foi!... Comment va-t-elle?... Oh! je
-me la rappelle parfaitement! vous lui ressemblez: cependant plus encore
-à M. votre père, aussi je me disois en vous regardant tout à l’heure:
-Mais, c’est étonnant! je connois ce garçon-là.
-
-—En garde! monsieur, vous dis-je:—Mais défends-toi donc!... misérable!
-
-—Hola! tout beau! vous faites bien l’emporté, mon mignon! Quelle mouche
-vous a donc piqué?—Venez à la maison; qui sait? peut-être j’aurai bien
-des choses à vous dire: nous causerons tranquillement.
-
-—Tu railles, infâme!... Défends-toi, ou tu es mort!
-
-—Mort!—non.—Tout beau.—Pas si vite....
-
-—O mon père! je n’en finirai donc pas avec ce lâche!...
-
-Vengeance frappoit du pied la terre.—se heurtoit le front;—et
-brandissoit son épée d’une façon terrible.
-
-Ah! tu ne savois donc pas, mirliflore imbécile, qu’il ne faut insulter
-ni l’enfant ni la femme!—Parce que la femme devient mère, parce que
-l’enfant devient homme!
-
-En garde!—Encore un coup, te dis-je, défends-toi donc!
-
-—Mon pauvre apprentif, c’est de la vraie folie! vous voulez donc
-mourir, mon cher, vous n’y pensez pas? vous voulez donc me forcer à
-vous faire du mal?
-
-—Mourir! moi! non, monsieur le marquis, non, je n’en crois rien. Moins
-de tendresse, je vous prie. Dans ceci, ne voyez-vous pas que la justice
-et Dieu sont avec moi!
-
-—Dieu?... mon garçon, ceci auroit fait bien rire M. d’Holbach. Vraiment
-vous êtes délicieux!
-
-Comme Vengeance se précipitoit sur lui, et qu’il n’y avoit plus
-de temporisation possible, M. de Villepastour, se retournant vers
-son valet, lui dit alors d’une façon résignée:—Tu vois, Jasmin, que
-monsieur m’y oblige.
-
-Les fers étoient croisés, Vengeance attaquoit comme un lion.—Le vieil
-homme d’armes se contenta d’abord de parer élégamment; mais, peu à peu,
-animé par l’ardeur et l’audace de son implacable adversaire, il prit
-une part plus active à cet horrible jeu, et devint à son tour terrible.
-
-Ils en étoient là, tantôt rompant, tantôt allant à fond avec fracas,
-quand tout-à-coup la marquise éperdue apparut au détour de l’allée,
-et, poussant des cris de grâce, vint se jeter entre les combattants,
-essayant de couvrir Vengeance de sa protection,—ce qui le perdit.
-
-Une botte portée trop brutalement par M. le marquis, et qu’il ne put
-modérer, se fit jour sous le fer de son ennemi, lui cloua sur la
-poitrine l’éventail d’ivoire de la marquise dont elle s’efforçait de
-faire un bouclier, lui perça le cœur, et s’insinua sous le poids du
-bras jusques à la garde.
-
-Vengeance recula d’un pas, jeta un long regard sur la marquise. Et
-criant: O ma mère!—Il étoit mort.
-
-—Barbare! quoi! vous avez tué ce bel enfant!... s’écria alors madame de
-Villepastour avec un geste d’effroi—horrible, et se laissant tomber sur
-la poitrine de Vengeance, que déjà le sang inondoit.
-
-—Jasmin, dit là-dessus M. le marquis, sans aucune marque d’altération
-ni de trouble,—j’ai la main meilleure encore que je ne pensois.
-
-Madame de Villepastour fut détachée du corps de Vengeance, qu’elle
-tenait embrassé en versant d’abondantes larmes, et ramenée au château
-par Célimène, où les plus tendres soins ne pouvoient la rendre à ses
-esprits, tandis que Jasmin, aidé de M. de Villepastour, conduisit le
-cheval de Vengeance dans l’épaisseur d’un bosquet, l’y attacha,—cacha
-sous un fourré le jeune mort,—et poussa du sable avec le pied sur la
-mare de sang répandu.
-
-—Ceci, Jasmin, n’est que provisoire.... La cloche appelle; viens.—Nous
-reviendrons ce soir quand nous aurons avisé à ce que nous devons faire
-de ce butin.
-
-A la nuit, en effet, M. le marquis et Jasmin reparurent.—Après avoir
-tiré du bosquet le cheval, ils chargèrent sur la selle le cadavre,
-puis, l’ayant lié avec de bonnes cordes, ils conduisirent hors du parc,
-par une porte pour ainsi dire dérobée, ce lugubre équipage.—Là, ayant
-frappé chacun avec un caillou sur les flancs du cheval, l’animal, qui
-hennissoit à l’odeur du sang, s’emporta et s’enfuit—épouvanté.
-
-En regardant partir cette triste cavalcade, M. de Villepastour ne put
-se défendre d’un mouvement de regret.—Pauvre garçon!... fit-il.—Est-ce
-pas, après tout, Jasmin, qu’il étoit beau et brave! Que c’étoit après
-tout un jeune preux!
-
-—Preux ou non, rentrons, monsieur le marquis, et souhaitons-lui un bon
-voyage.—Bonne chance, mon drôle! En voilà un du moins, cher maître,
-qui, voyageant à dos de mulet, ne craint pas qu’on lui prenne ou la
-bourse ou la vie.
-
-—Connois-tu, Jasmin, l’histoire de Mazeppa?
-
-—Non, maître.
-
-—La besogne que nous venons de faire m’y fait songer:—je te conterai ça.
-
-Le cheval ne sembloit déjà plus au fond de la plaine qu’un corbeau
-voletant sur la crête d’un sillon.—Le maître et le valet rentrèrent
-dans l’enceinte du castel:—la chose avoit réussi; ils étoient
-satisfaits.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIII.
-
-
-QUAND je pris la plume pour écrire ce livre j’avois l’esprit plein de
-doutes, plein de négations, plein d’erreurs;—je voulois asseoir sur le
-trône un mensonge,—un faux roi! Comme le peuple, sujet à la démence,
-pose quelquefois le diadème impérial sur un front dérisoire, et que
-devroit plutôt fleurdelyser le fer rouge du bourreau, je voulois
-ceindre du bandeau sacré une idée coupable, lui mettre une robe de
-pourpre, lui verser sur le chef les saintes huiles,—l’élever sur le
-pavois ou sur l’autel,—la proclamer Cæsar ou Jupiter—et la présenter à
-l’adoration de la foule, qui a moins besoin de pain que de faux dieux,
-que de faux rois, que de fausses idées, que de phantômes!—Mais je ne
-sais par quelle mystérieuse opération, chemin faisant, la lumière s’est
-faite pour moi.—Le givre qui couvroit ma vitre et la rendoit opaque
-comme une gaze épaisse, s’est fondu sous des rayons venus d’en haut,
-et a laissé un plus beau jour arriver jusques à moi.—Où l’eau étoit
-bourbeuse, j’ai trouvé un courant limpide.—A travers les roseaux j’ai
-plongé jusque sur un lit du gravier le plus pur, sillonné par l’ombre
-fugitive des poissons argentés qui passent entre deux ondes comme un
-trait,—comme une barque qui a mis toutes voiles dehors,—comme une
-navette qui courroit sans repos de la main droite à la main gauche,
-de la main gauche à la main droite de Neptune.—Le brouillard s’est
-déchiré, et la cîme des monts, pareille à une armure gigantesque dorée
-par les flammes du soleil, au fond de la gerçure ouverte dans la brume,
-s’est offerte à mes yeux.—Au travers de cette vapeur d’eau bouillante,
-mon regard a philtré, et la ville assise sur la colline et la forêt
-étalée dans la plaine, qu’elle céloit, m’ont enfin apparu dans toute
-leur beauté.
-
-Oui! il y a un Destin!
-
-Oui! il y a une Providence pour l’Humanité et pour l’homme!
-
-Non! les méchants ne triomphent pas sur la terre!
-
-—Non, sur la terre chacun reçoit le salaire de ses œuvres.
-
-Non, il n’y a pas besoin d’une seconde vie pour redresser les torts
-de la première,—pour faire la part du juste, et refaire la part du
-méchant.—Rien ici-bas ne demeure impuni!
-
-Non, il n’y a point de désordre dans le gouvernement du monde!
-
-Non, les bons ne payent point pour les mauvais,—la vertu pour le vice!
-
-Non, il n’y a point d’hommes qui soient donnés en proie aux hommes sans
-que Dieu n’en ait la raison.
-
-Les bons qui souffrent ne sont des bons qu’en apparence, ou si ce sont
-des bons réels,—comme le fils du mauvais peut être juste,—c’est qu’ils
-expient les torts de leur race.
-
-Oui, je crois à l’expiation!
-
-Non, la destinée fatale originelle n’est point une atrocité! mais une
-loi sublime!
-
-Dieu est un Dieu vengeur!
-
-Sa vengeance est quelquefois invisible, souvent elle est longue et
-tardive, mais elle est sûre!—Dieu a devant lui l’espace; rien ne le
-presse; rien ne lui fait un devoir de punir le prévaricateur dans
-soi-même plutôt que dans la postérité qui doit sortir de son flanc.
-
-Nous qui ne sommes que d’un jour, si la vengeance n’est pas au bout de
-notre courte et fragile épée, elle nous échappe!—mais rien n’échappe à
-l’épée éternelle de Dieu!
-
-Cette opinion, j’en conviens, est une opinion terrible! Soit! tant
-mieux! Qu’elle aille trouver le crime heureux dans le bain de ses
-prétendues délices, qu’elle lui troue la poitrine avec sa vrille de
-fer, qu’elle s’y insinue, et lui fasse égoutter le cœur!...
-
-La vérité est un jeune arbre inflexible que nulle force au monde ne
-peut ployer, et dont rien ne sauroit faire un arc!—C’est un rocher qui
-retombe sur celui qui le déplace!
-
-Je me suis efforcé tout le long de ce livre à faire fleurir le vice,
-à faire prévaloir la dissolution sur la vertu; j’ai couronné de roses
-la pourriture; j’ai parfumé de nard la lâcheté; j’ai versé le bonheur
-à plein bord dans le giron de l’infamie; j’ai mis le firmament dans
-la boue; j’ai mis la boue dans le ciel; pas un de mes braves héros qui
-ne soit une victime; partout j’ai montré le mal oppresseur et le bien
-opprimé....—Eh tout cela, toutes ces destinées cruelles accumulées,
-n’ont abouti après tant de peines qu’à me donner un démenti!
-
-Lord Cokermouth, un méchant cœur, fils peut-être d’un cœur plus
-condamnable encore, n’expie-t-il pas ses torts par lui-même et par sa
-race. Il est puni en soi. Il est puni dans sa compagne. Il est puni
-dans sa fille. Sa fortune se détruit, et vivant il assiste à la ruine
-de sa maison. Le bras de Dieu le poursuit jusque dans sa descendance,
-et ne s’arrête qu’après avoir tout effacé.
-
-Lady Cokermouth, la pauvre tourterelle accouplée à un bœuf; c’étoit
-une âme droite; mais elle dut payer pour son père, un marchand
-parvenu.—Vous savez, messieurs, si c’est l’honnête homme qui parvient!
-
-Quant à Déborah! n’étoit-ce pas la dernière raison d’une race
-doublement maudite, et qu’on vient de voir s’éteindre dans la personne
-de Vengeance, son jeune fils, enfant appartenant à deux souches
-condamnées; car Patrick que nous voyons étendu sur le plus dur
-chevalet, procède d’une antique famille dégradée après des troubles
-populaires durant lesquels cette famille séditieuse avoit trempé sans
-doute dans plus d’un forfait.
-
-Pour Fitz-Harris, n’auroit-il eu contre lui que sa trahison envers son
-ami, envers son frère Patrick;—la trahison est le crime le plus grand
-aux yeux de Dieu,—qu’il n’eût reçu que son salaire.
-
-O vous, que mon sophisme flattoit, berçoit, caressoit, consoloit!...
-qui vous êtes si follement réjouis de me voir mener dans un char de
-triomphe la corruption; qui avez pu voir avec joie souffrir ce qui est
-honnête, car tout ce qui est honnête souffre dans mon livre, et qui
-avez pu croire un instant avec moi au destin aveugle, à l’impunité!
-mettez sous vos pieds ce doux mensonge!—voilez votre face hideuse dans
-vos mains coupables!—Tremblez! oui, tremblez! car l’heure approche où
-toutes ces infortunes que j’ai chantées et des montagnes d’autres vont
-faire pencher le plateau de la colère de Dieu!—car Dieu à cette heure
-attise un châtiment comme le forgeron le feu de sa forge!—car l’heure
-d’une immense expiation va sonner sur un timbre funèbre, épouvantable,
-horrible! car Dieu et le peuple,—ces deux formidables ouvriers, vont se
-mettre à la besogne!—et car leur besogne comme eux sera terrible!
-
-La monarchie décomptera longuement devant Dieu ses orgies!—et ses
-suppôts! le peuple les tordra dans ses mains puissantes comme un
-haillon!
-
-Pas une plainte secrète, pas une larme dans l’ombre, pas un soupir
-étouffé, pas une goutte de sang que Dieu ne recueille—et ne pèse—et
-ne venge! Ce sont autant de grains de poudre qui s’amassent sous le
-projectile, et qui font le coup d’autant plus fort, d’autant plus
-redoutable au jour de l’explosion!—De là vient, de ces causes infimes
-et partielles, le bouleversement des empires.
-
-Au jour de ces bouleversements avec sa propre massue Dieu tue
-Hercule.—Alors il divise les nations en deux parts: à l’une il met une
-toison, à l’autre il met une gueule: et suscite ces deux parts l’une
-contre l’autre jusqu’à ce que la part qui a la gueule ait dévoré la
-part qui n’a que la toison!
-
-Quand l’expiation est enfin accomplie, et que Dieu n’a plus besoin de
-son outil, il le brise!
-
-Dieu, tout-à-l’heure, se servira du peuple; mais dès que cet outil sera
-ébrêché dans sa main et sera teint de sang, à son tour il le rejetera!
-
-Il enverra alors un homme sorti d’où l’on ne sait où, qui lavera le
-sang dans le sang, qui à mesure que les mères enfanteront prendra leurs
-fils et les écrasera sur la pierre!—Puis à son tour cet outil sera
-brisé! Alors les dernières ombres d’une race qui doit disparoître de la
-terre reparoîtront. Mais Dieu, pour achever l’holocauste, derechef se
-choisira un outil dans la propre maison de cette race, et fera régner
-sur le peuple, jusqu’à ce qu’il ait expié ses nouveaux forfaits et
-sa nouvelle trahison, ce dernier outil; un homme aux mains crochues
-portant pour sceptre une pince;—une écrevisse de mer gigantesque;—un
-homard, n’ayant point de sang dans les veines,—mais une carapace
-couleur de sang répandu!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIV.
-
-
-LORSQUE le vase de la colère de Dieu est plein, une larme de femme,—et
-le vase déborde!
-
-Le roi Don Rodrigue força Florinde, et il perdit l’Espagne!
-
-Pharaon força Déborah, et il perdit la France!
-
-Ce n’est pas que sur une faute isolée Dieu se résolve jamais à rayer
-un empire,—mais c’est qu’il est temps enfin de porter la hache sur une
-nation lorsqu’elle en est venue à ce point d’ignominie, que d’avoir
-pour maître un homme qui pratique le crime ou qui l’organise!
-
-Florinde en appela à son père, et son cri de vengeance trouvant un
-horrible écho dans le cœur du comte Julien, celui-ci, égaré par un
-soin farouche de son honneur, en appela aux Maures, et leur livra
-traîtreusement la clef de sa patrie!
-
-Mais Déborah, plus sage que Florinde, la Cava! ainsi que la nommèrent
-les Maures eux-mêmes, c’est-à-dire la Mauvaise! comme nous l’avons vu,
-s’en remit simplement au peuple et à Dieu!—Des philosophes étoient
-déjà suscités, et le peuple déjà buvoit avidement le venin qu’ils
-suintoient;—la France, assise alors sur son arrière-train comme une
-bête vorace, fouilloit déjà du museau dans ses propres entrailles et se
-mâchoit le cœur!
-
-Ainsi finit en France, ainsi finit en Espagne, la domination des rois
-Goths,—DE LOS GODOS!
-
- * * * * *
-
-Hélas! au temps funeste où voici que notre esquif aborde, pareille
-au roi Don Rodrigue après la bataille, chassée de sa tente royale,
-seule et pitoyable, si abattue qu’elle en avoit perdu le sentiment,
-mourante de faim et de soif, si teinte de sang qu’elle sembloit un
-brasier, portant des armes bossuées, brisées, jadis de pierreries,
-une épée faite scie sous les coups qu’elle avoit reçus, un casque
-fracassé, enfoncé dans sa tête, la face couverte de poussière, image
-de sa fortune tombée en poudre, sur son cheval Orelia, harassé,
-poussant à peine sa respiration courte, baisant parfois la terre, la
-MONARCHIE s’en alloit par les campagnes de Xerez,—nouvelle et pleurante
-Gelboé!—s’enfuyoit avec de tristes spectacles sous les yeux, avec la
-peur dans l’oreille et un grand bruit de guerre confus; craignant tout,
-redoutant tout, ne sachant que faire de son regard: le lever au ciel,
-le ciel étoit gros de colère! le jeter sur la terre, la terre n’étoit
-plus sienne, elle étoit foulée, elle étoit aliénée! le plonger dans
-soi-même, dans ses souvenirs, dans son âme: un plus grand champ de
-bataille encore s’y trouvoit!...
-
-La tête gonflée par la peine qu’elle enduroit, comme le roi Don
-Rodrigue, elle monta aussi, vers la fin du jour, sur le sommet de la
-colline; et de là, cherchant ses gents vaincus, ses bannières, ses
-étendards gisants, et que la terre couvroit, ses capitaines disparus,
-son camp trempé de sang qui couroit par ruisseaux, triste de voir ce
-désastre, en proie à sa douleur profonde, les yeux baignés de larmes,
-elle s’écria comme lui:—Hier j’étois reine d’un royaume, aujourd’hui
-pas une ville!—Hier villes et châteaux, aujourd’hui rien!—Hier des
-serviteurs, aujourd’hui personne!—Maintenant je n’ai pas un créneau que
-je puisse dire mien!—Maudite soit l’heure où je naquis, où j’héritai
-d’une si grande seigneurie, puisque je l’ai perdue, puisque j’ai tout
-perdu en un jour!—O malheureuse! si ceci tu l’eusses fait en d’autres
-temps, si tu eusses fui de tes désirs au pas dont maintenant tu vas!
-si aux assaults de la passion tu n’eusses pas montré une lâcheté
-indigne d’une Gothe, et plus encore d’une reine qui gouverne, la France
-jouiroit de sa gloire! et de cette formidable puissance qui là, sur
-le sol, gît et change la couleur de l’herbe!—Maudits soient l’instant
-et l’heure où mon destin me donna au monde!... Mamelles, qui me
-donnâtes du lait, que ne me donnâtes-vous plutôt le sépulchre!...—O mes
-ennemis! ô vous les vengeurs dont Dieu se sert! oh! tuez-moi à coups de
-poignard, et bien vous ferez!... Mais le traître est un couard, jamais
-il ne fait une bonne action!
-
-Puis son cheval Orelia étant tombé mort, étendue entre ses jambes, elle
-fit aussi, comme le roi Don Rodrigue, en attendant que se dissipassent
-les ténèbres, un oreiller de ses arçons, en disant: Adios, España, que
-el barbaro señorea!... Adieu, France, que la barbarie seigneurise!...
-
-Auprès de son Orelia chéri ainsi elle attendit la lumière ennemie.
-
-Puis encore, comme le roi Don Rodrigue, qui s’enferma vivant dans la
-tombe, la couleuvre du remords la dévora, et, dans l’excès de ses
-tortures,—son cœur fournissant de l’eau à ses yeux qui pleuroient,
-ses yeux à sa bouche qui buvoit des larmes,—comme lui encore elle
-cria:—Mords-moi, couleuvre! achève-moi! découvre-moi la face de la
-mort!...—Hélas! mon déshonneur sera éternel! la renommée me maintiendra
-pour mauvaise, comme elle en maintient d’autres pour bons! Oh! si
-la renommée, la mémoire, le monde, pouvoient devenir muets! les
-chroniqueurs aveugles, afin que ceci ne fût pas écrit!...—Oh! si ma
-vie s’achevoit! oh! si la mort venoit!... Mais je crois que je suis si
-méchante que la mort même ne me veut pas!—déjà pourtant mon haleine
-s’affaisse! déjà pourtant mes dents se serrent! Déjà pourtant ma langue
-inerte et pendue darde la pointe!... Mords-moi, couleuvre, achève-moi!
-découvre-moi la face de la mort!...
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXV.
-
-
-LA fin si douloureuse de Fitz-Harris dans le puisard, après vingt-un
-mois de débats avec la mort, après une agonie déchirante et tenace;
-la perte de ce frère d’infortune, de ce compagnon d’enfance et de
-misère, et pour surcroît l’inefficacité de la promesse si formelle de
-M. de Malesherbes, promesse qui sembla n’être venue rallumer le pâle
-flambeau de son espérance que pour donner l’occasion à M. le chevalier
-de Rougemont de le lui souffler sous le nez avec son insolence et sa
-cruauté habituelles; la prolongation de sa captivité, qui décidément
-n’offroit plus que le mirage d’une plaine aride et mortelle, sans
-horizon et sans bornes; tout cela, toutes ces amertumes, toutes ces
-odieuses manœuvres, toutes ces afflictions profondes avoient fini,
-comme nous l’avons vu, par ébranler la raison de Patrick, qui, jusques
-alors s’étoit sans cesse maintenue élevée, noble et fière, qui jusques
-alors comme un mât robuste, n’avoit pas oscillé un seul instant au
-milieu des orages et des sinistres les plus sombres.
-
-La translation du Donjon à la Bastille porta le dernier coup. Ce fut
-un choc, un désappointement terrible pour l’âme de Patrick, qui s’étoit
-encore ouverte naïvement à l’espoir d’une délivrance (tant l’âme du
-malheureux est disposée comme le faucon à venir sur le leurre le plus
-grossier); lorsqu’au lieu de la liberté qu’on venoit tout-à-coup de lui
-promettre, il s’étoit vu derechef dans une enceinte de murailles et
-sous la voûte d’une nouvelle fosse.
-
-Les neuf dernières années de son séjour au Donjon, Patrick les avoit
-passées dans l’état d’esprit le plus veule et le plus morne, abymé
-en Dieu et abymé dans la prière. Cette dévotion extrême s’exagéra
-encore. Il rompit alors entièrement tout commerce avec les hommes.
-Sourd à toutes questions, n’adressant aucune demande, se défendant
-rigoureusement toute parole, il ne s’entretint plus qu’avec le Ciel.
-A genoux ou accroupi, pelotonné pour ainsi dire autour de son Christ,
-il demeuroit sans cesse dans la triste immobilité d’un loir engourdi.
-L’obligeoit-on à sortir de son cachot pour aller respirer un peu sur
-les terrasses des tours, il s’asseyoit tristement sur l’affût d’un
-canon et n’en quittoit plus. Quelquefois, après avoir suivi long-temps
-du regard un ramier qui voloit librement au haut des airs, son cœur se
-gonfloit et il se prenoit à fondre en larmes. Il avoit alors dans le
-cœur un besoin si réel et si impérieux d’isolement et de mystère qu’il
-ne s’adressoit même jamais à Dieu, comme s’il eût oublié tout-à-fait la
-langue qui se parloit autour de lui, que dans l’idiôme de sa chère et
-malheureuse patrie.—«O thiarna, répétoit-il souvent en se prosternant
-contre terre, dean trocaire ormsa morpheacach!»
-
-Certes, Patrick avoit reçu du Ciel une âme forte, un esprit solide;
-mais tant de douleurs l’avoient abreuvé, tant de souffrances l’avoient
-épuisé.... Hélas! qui de nous n’eût pas succombé comme lui sous le
-faix d’une pareille peine, et l’horreur d’une éternelle prison!...
-Quand on songe, ô mon Dieu! rien qu’à cette pensée mon sang se glace
-dans mes veines, qu’il y avoit, à l’heure où nous sommes, vingt-cinq
-ans dix mois et onze jours qu’arraché au monde, à la liberté, à son
-amie, Patrick avoit été chargé de fers et habitoit l’ombre mortelle des
-cachots!
-
-Pauvre martyr!!!
-
-Mais tandis que Patrick s’éteignoit dans ce calme et qu’un silence
-sépulchral régnoit au fond de sa prison, de grandes rumeurs s’élevoient
-au dehors. Toute une nation s’agitoit comme une armée; tout un peuple
-parloit et s’enivroit au bruit de ses propres paroles; et dans son
-ivresse et son abêtissement, ce troupeau d’esclaves crioit:—«Nos
-bergers sont velus comme nous! prenons des ciseaux! si nous tondions un
-peu nos bergers!»
-
-Patience! encore quelques jours.... Et quand nous descendrons notre
-seau dans le puits, il remontera plein de sang! Et quand nous
-chercherons une pierre pour reposer notre front, ou notre vieux père
-pour le guider dans les ténèbres, notre main ne rencontrera partout que
-des poitrines ouvertes et des têtes coupées!...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVI.
-
-
-L’HEURE du châtiment approchoit donc!
-
-Oh! de grâce, avec moi, mes frères, croyez à l’expiation!—croyez à un
-Dieu punisseur ici-bas!—Sans cette croyance, hélas! rien n’a sa raison,
-rien n’a sa loi. Le monde n’est plus qu’un saccage éternel; l’Humanité
-un culbutis odieux et inextricable; la société un coupe-gorge, et la
-terre une lâche complice.
-
-Sans cette croyance, tout demeure obscur, secret, ténébreux, honteux,
-pitoyable! Cette vie n’est plus qu’une énigme sans mot, un logogriphe
-défectueux, une charade ridicule et impossible! Tout revêt une image
-grotesque et absurde, depuis les plus infimes jusques aux plus grandes
-choses, depuis l’adversité solitaire du citoyen jusqu’à la chute
-retentissante des empires.
-
-Sans cette croyance à l’expiation qui nous met dans la main la clef de
-touts les arcanes, on en arrive insensiblement aux déductions les plus
-bouffonnes, aux inductions les plus risibles, aux plus inimaginables
-folies; on en vient, par exemple, comme certain esprit de ce temps,
-qui passeroit quasi pour attentif, comme M. Thiers en un mot, à
-assigner à l’un des plus grands événements humains, à la Révolution
-françoise, je veux dire, pour cause immédiate et pour origine, une
-espèce de mauvais calambour fait en l’air par un petit conseiller au
-Parlement, un boute-feu, un bavard, un noblion dont le nom n’avoit même
-pas d’orthographe, M. d’Espré... ou d’Epréménil, un misérable bavard,
-dis-je, une lèpre, une plaie, car le bavard est le pire des fléaux, un
-histrion travesti en robin, un polichinelle, qui, dans les écuries du
-Roi, eût mérité de recevoir le fouet à c.. nu sous sa toge!
-
-Je ne suis point un personnage, je ne suis ni grave ni important;
-je ne vise ni au timon de l’État, ni aux filles des receveurs de la
-gabelle, ni à la trompette de Clio; je ne suis qu’un simple romancier,
-pas un cheveu de plus! mais j’avoue cependant que si jamais il avoit
-été possible qu’un quolibet eût provoqué quelque événement, quelque
-cataclysme, je n’eusse voulu à aucun prix m’en faire l’historien!
-
-Seize volumes sur les suites d’un jeu de mots, non, jamais! Je sais
-trop ce je me dois!
-
-Io soy que soy!—comme diroit un Castillan.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVII.
-
-
-A l’extrémité d’un ancien boulevard qui jadis protégeoit la ville, et
-qui peu à peu, entouré par elle, s’est efféminé dans son sein, dans
-le sein de cette reine du monde, comme autrefois Hercule aux pieds de
-la reine de Lydie, et qui comme Hercule s’est laissé dépouiller par
-son Omphale de sa massue et de sa peau de lion; au bout de ce vieux
-boulevard, dis-je, pareil aujourd’hui à une berceuse qui chante au
-soleil et file sa quenouille, il existoit un immense cachot de pierre,
-avec lequel nous avons déjà fait connoissance, hideux et sombre,
-édenté, infect et décrépi, qui, la figure sale, d’un air hébêté,
-immobile, avec de petits yeux louches, garnis de cils de fer, et qu’on
-eût dits percés à la vrille, regardoit fixement autour de lui comme un
-cayman demi pourri dans la fange d’un marais, qui hume des miasmes et
-aspire une proie.—Ce vestige d’un temps qui n’étoit plus, qui sembloit
-rester là debout comme un vieillard qui auroit refusé de descendre dans
-la tombe afin de dévorer sa race,—c’étoit!... A ce nom, se répandent
-d’abord dans notre pensée des bruits de chaînes et des gémissements,
-puis un bruit de guerre et des cris de triomphe.—C’étoit un lieu
-d’odieuse mémoire!—c’étoit la Bastille!
-
-Ce repaire, qui avoit prêté main-forte à tant d’iniquités, qui avoit
-trempé dans tant de crimes, qui avoit bu tant de larmes et tant
-de sueurs d’agonie, étoit l’objet de l’exécration publique. Cette
-hache éternellement levée sur la tête de l’innocent, toujours prête
-à décimer, remplissoit le cœur de haine et de terreur. Le peuple ne
-songeoit à cette prison qu’avec effroi: c’étoit pour lui l’entrée du
-Ténare. Il n’osoit longer ces murailles sans épouvante, comme si ces
-murailles eussent eu des appendices invisibles pour attirer à soi,
-comme si elles eussent été béantes.
-
-Bouc émissaire chargé des torts et des crimes de soixante rois, tant de
-colères s’étoient amoncelées sur ce monstre et le poursuivoient qu’il
-touchoit enfin à son heure suprême.—Des cahiers demandoient aux États
-son abat.—Le peuple avoit juré sa perte!
-
-Il y avoit alors déjà près d’un an que Paris, que toute la France
-même, dans l’anxiété et le trouble, s’agitoient. Le sol se mouvoit
-souterrainement, se crevassoit et craquetoit comme la crête d’un mont
-volcanique à l’approche d’une éruption. Le peuple, poussé par les
-suggestions d’une misère prétendue plus profonde, par les suggestions
-d’une faim factice et par d’autres suggestions plus ténébreuses et plus
-terribles encore, se faisoit de plus en plus actif et indocile. Sa
-chaîne cassée et sa muselière arrachée pendante au col, il rôdoit sans
-repos nuit et jour comme un dogue échappé, ou comme un loup du Désert,
-qui cherche le lieu d’un meurtre pour s’ébaudir dans le sang.
-
-Mais ce qui acheva de le dénaturer, ce peuple, ce fut le misérable
-spectacle qu’on lui donnoit aux États de Versailles, où ses
-représentants se heurtebilloient et se colletoient sans pudeur entre
-eux et avec leurs maîtres, se tirailloient comme Pasquin et Marforio,
-comme deux polissons.—Hélas! à cette triste parade il avoit compris de
-suite qu’il n’avoit pour roi qu’une solive; que tout roi n’est qu’une
-solive du moment qu’on se fait charpentier, qu’on prend le compas et la
-hache, et, chose plus funeste encore, qu’un gentilhomme n’est pas si
-fort qu’un porte-faix.
-
-Les deux camps s’inondoient sans relâche d’un flux de paroles. La cour
-et le tiers-état bavardoient et se formalisoient comme deux vieilles
-loquaces, comme deux huissiers, comme deux pies. On se passoit au fil
-du discours.—Pauvre chose! car c’est là justement ce que le peuple
-exècre!...
-
-Enfin Dieu trouvant sans doute son outil suffisamment trempé et affûté,
-décidément l’emmancha, et le mit à la besogne.
-
-Quand un peuple se révolte contre ses divinités, son premier geste est
-d’en briser les images; son premier geste quand il se redresse contre
-ses maîtres, c’est d’en briser les symboles. Or, la Bastille étant
-le symbole le plus manifeste d’une tyrannie antique et abhorée, le
-peuple naturellement ne pouvoit manquer de se dire:—Rasons cet affreux
-symbole comme nous effaçons les armes sur la porte des carrosses, et
-les panonceaux sculptés dans la pierre des hôtels.
-
-Le 14 juillet donc! tandis qu’on se tirailloit comme de coutume à
-Versailles, l’aurore promettant une journée superbe,—le peuple,
-qui avoit déjà fait l’essai de ses forces, qui avoit appris déjà à
-envisager la mort, qui savoit déjà comment s’enfonce une lame, se
-leva courageux, regarda autour de lui, retroussa ses manches; puis
-s’écria:—L’heure est venue! car le ciel nous est propice.—Holà!
-compagnons!—Aux armes!...
-
-Et comme il n’avoit pas envie, de son côté, de jouer aux phrases, à
-peine avoit-il achevé ce cri, qu’il courut à l’hôtel des Invalides. Là
-il se saisit de touts les instruments de guerre qui s’y rouilloient,
-puis quand il se vit une épée au poing, il la brandit de joie et de
-colère, et vint se ranger sous les murailles de la Bastille.
-
-Du haut de cet antique masure ce devoit être une curieuse armée à voir
-que cette foule composée d’éléments si divers; ce mélange d’hommes de
-tout métier et de toute espèce, dans les équipages les plus bizarres.
-Des enfants portoient des sabres qui les dépassoient d’une coudée; des
-clercs de procureur bandoient des arbalètes; des charretiers au lieu
-de fouets faisoient sonner des carabines; des abbés, des femmes et des
-moines s’exerçoient aux fusils; et comme la veille le Garde-Meuble
-avoit été saccagé, ici on appercevoit un déchireur de bateaux avec
-un cuissard au bras; là un perruquier perdu sous le casque de Charles
-IX; plus loin un revendeur dans la panoplie de François I^{er}, ou un
-maçon, plein de vin et de sueur, dans l’armure auguste de Bayard.
-
-A la vue de cet étrange saturnale, hélas! quel songeur ne se fût pris
-d’une sombre et profonde rêverie?
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXVIII.
-
-
-QUAND la multitude avec sa fronde à la main, comme le jeune David,
-eût été quelque temps en présence du géant, elle fut emportée par son
-ardeur habituelle; et dans sa turbulence, pour entrer promptement en
-matière, elle demanda impérieusement qu’on lui livrât sur l’heure son
-ennemi, c’est-à-dire l’abandon des armes et de la place.
-
-Le gouverneur étoit un brave. Il avoit avec lui un renfort de
-trente-deux petits Suisses qu’on lui avoit envoyés secrètement la nuit
-précédente, soixante invalides et quatre canonniers. C’est vous dire
-quelle put être sa réponse.—Il n’ignoroit pas que Turenne et Condé
-avoient jugé autrefois ce rempart imprenable, et d’ailleurs comme
-la Cour, qui avoit rassemblé des forces considérables aux portes de
-Paris, se promettoit de faire dans la nuit du 15 au 16 une formidable
-camisade, il ne s’agissoit après tout que de gagner un peu de temps.
-
-Le peuple, qui avoit pris grand ombrage des troupes étrangères et
-nationales campées insolemment sous son nez, et qui avoit le vent
-des machinations occultes et du coup qu’on méditoit, n’étoit guère
-disposé à se prêter à aucun barguignage. Il comptoit les heures. Aussi
-dès qu’il eut à peu près la certitude qu’il n’auroit rien qu’avec les
-ongles, engagea-t-il le combat.
-
-—Ce fut de la rue Saint-Antoine que partit la première attaque.
-
-La foule ayant investi les premières cours, quelques audacieux
-pénètrent dans la cour du Gouvernement. Mais alors, poussé à bout,
-ramassant enfin le gant qu’on lui jetoit, le gouverneur fait lever
-brusquement le pont-levis de l’avance et riposte par une sévère
-fusillade.—Déjà le sang coule à flots.
-
-D’abord consterné, puis exaspéré, le rassemblement accroît sans
-cesse. Des munitions, des armes, des combattants apparoissent de
-toutes parts.—Des faubourgs entiers descendent.—Les canons enlevés
-à l’Hôtel-des-Invalides arrivent après avoir traversé la ville en
-triomphe.—De vieux militaires, des soldats de marine, des soldats
-aux Gardes et des déserteurs mêlés depuis plusieurs jours à la cause
-populaire s’emparent du commandement, gouvernent le siège et dirigent
-les batteries.—On place du canon sur le bord du fossé; on attaque par
-les jardins de l’Arsenal; on s’avance dans la cour des Salpêtres; on la
-traverse; on parvient derechef en face du pont-levis de l’avance; on
-envahit le corps-de-garde et le logis des invalides, et le combat se
-poursuit avec furie.
-
-A ce fracas de guerre et au récit de cette tuerie, les bavards
-frissonnent; et, voulant substituer à cette lutte sanglante une
-guerre de paroles, ils envoient, pour parlementer, députation
-sur députations. Mais, perdus dans le tumulte et la bagarre, ces
-parleurs ont beau se démener et agiter leurs personnages, assiégés ni
-assiégeants ne les remarquent, et leurs discours se perdent dans le
-bruit de la mousqueterie. Dès le matin déjà, avant même qu’un seul coup
-eût été porté, un électeur du district de Saint-Louis-de-la-Culture, M.
-Thuriot, étoit venu solliciter M. le gouverneur et faire des ronds de
-jambe sur les plates-formes, _coram populo_.
-
-Les canonniers foudroyoient le pont-levis dont on avoit cherché
-vainement à briser les chaînes à coups de hache. Le gouverneur, de son
-côté, eut-il recours à son artillerie? Je ne sais, mais ce qu’il y a de
-certain, c’est que le canon tonnoit sans relâche, qu’il ébranloit la
-ville et le sol, grondoit dans les airs et jetoit de près et de loin
-l’épouvante.
-
-Il y avoit déjà trois heures qu’on en étoit aux mains, plus de
-trois cents cadavres mordoient la poussière; de toutes parts on
-emportoit des blessés; mais le peuple, loin de tiédir, bien qu’il
-ne vit encore aucune issue et que tout lui défendit de compter sur
-la victoire, devenoit de plus en plus terrible. Embusqués de touts
-côtés, des fenêtres et du haut des toits mille tirailleurs ajustoient
-paisiblement; et dès qu’un assiégé se montroit à travers les créneaux,
-sur les tours, il tomboit sous la pluie de leurs balles.—Une ruse de
-guerre vint alors servir à souhait ceux d’en-bas, et protéger leurs
-manœuvres. Deux chariots de fourrages ayant été renversés, on y mit
-le feu, et la fumée épaisse que le vent rejetoit sur la forteresse
-aveugla complétement l’ennemi.
-
-Enfin, sous les efforts du canon, le pont-levis de l’avance tombe, et
-au milieu des hourras et des cris de mort et de colère le peuple se
-précipite, comme un fleuve qui a rompu ses digues, dans la cour du
-Gouvernement. Là, à la vue des cadavres des premières victimes de la
-guerre, sa rage augmente; il décharge sa fureur contre les murailles,
-il incendie les logements du gouverneur;—mais le soleil est si
-rutilant, mais le jour a tant de splendeur, que cet embrâsement, qui,
-au milieu d’une nuit sombre, eût répandu tant de flammes, jette à peine
-une pâle lueur.
-
-Tout-à-coup une jeune fille s’offre aux regards. On la dit fille du
-gouverneur; on s’en saisit. On l’étend sur un lit de paille, auquel
-on met le feu, et l’on menace de l’y brûler vive sous les yeux de
-son père si la capitulation tarde davantage. Mais au même instant un
-vieillard, M. de Monsigny, le père véritable de cette pauvre enfant, se
-penche pour l’appeler, et, poussé par le désespoir, comme il va pour
-se précipiter du haut des remparts, un coup de mousquet l’atteint, et
-il tombe mort dans le fossé; tandis qu’un brave, qui avoit déjà sauvé
-une première fois la jeune infortunée, l’arrache des mains de ses
-bourreaux, l’enlève, la met en un lieu de sûreté, puis revole au combat.
-
-Le canon, braqué de nouveau contre le second pont-levis, faisoit un feu
-terrible et le fracassoit.
-
-Voyant qu’il ne pouvoit plus tenir et qu’il avoit laissé perdre le
-poste que son Roi avoit confié à sa garde, le gouverneur désolé veut
-faire sauter sa citadelle, et déjà il s’approchoit mèche allumée de
-vingt milliers de poudre, quand quelques lâches soldats le retiennent
-et s’opposent à cet horrible exploit.
-
-Sur ces entrefaites, la petite porte qui se trouvoit au bout du
-petit pont de service, et qui donnoit accès dans l’intérieur de la
-forteresse, s’entr’ouvre doucement, mais au nom de quel ordre? On ne
-sait.
-
-Aussitôt quelques braves s’élancent. Le peuple se rue à leur suite,
-renverse tout ce qui se présente, frappe sans pitié, et pénètre enfin
-dans le corps du monstre.—Ainsi les couards qui avoient tout bas
-entre-bâillé la porte tombèrent les premiers, et reçurent sur le coup
-le prix de leur honteuse trahison.
-
-Le grand pont-levis s’abaisse, la tourbe se répand dans la cour
-intérieure. On s’étouffe, on se foule dans les escaliers, dans
-les corridors, dans les tours; on se méprend, on s’entretue, on
-s’entr’égorge!... une horrible boucherie s’achève!
-
-Hélas! nous savons par bonne expérience combien il est moins à craindre
-dans les guerres civiles, dans les guerres des rues, de tomber sous les
-coups de l’ennemi que sous les coups de ses propres compagnons d’armes.
-
-Au haut de la tour de la Comté et de la Bazinière, déjà quelques
-vainqueurs paroissent et plantent leurs drapeaux aux applaudissements
-de la foule immense qui les suit d’en-bas.
-
-Tandis que les uns effondrent les portes, brisent les verrouils,
-visitent les cachots, parcourent en frémissant touts les lieux inconnus
-et impénétrables de cet horrible labyrinthe, et cherchent des captifs
-à rendre à la liberté, d’autres, tout entiers à leur victoire, chargés
-de trophées et de dépouilles opimes, s’empressent d’aller annoncer au
-loin les grands travaux d’Alcide, la gloire, l’événement de la journée,
-ou, entourant leurs prisonniers de guerre et les protégeant contre la
-fureur commune, sortent lentement et forment des cortéges.
-
-La rue Saint-Anthoine, qui aboutit à la Grève, devient le canal
-par lequel se dégorgent tout ce qui sort de la Bastille, car les
-vainqueurs, pour consacrer leur butin, veulent le déposer aux pieds des
-Électeurs assemblés dans l’Hôtel-de-Ville, et conduire à ce tribunal
-populaire les vaincus.
-
-Mais çà et là, le long de la route, la plupart de ces malheureux
-succombent sous les coups d’une populace forcenée. Cela est horrible à
-dire, mais il y a toujours, en toute occasion, des lâches, des brigands
-touts prêts à égorger les gents sans armes, tout prêts à achever ceux
-que la fortune trahit. Aux abords de l’arcade Saint-Jean, malgré les
-prodiges de valeur que fait pour le sauver le marquis de Pelleport,
-dont ce brave avoit été le consolateur pendant une captivité de cinq
-années, le major de la place est mis en pièces; et comme il posoit le
-pied sur le perron de la Ville, le gouverneur se voit traîtreusement
-massacré, et son corps, criblé de blessures, déchiré dans touts les
-sens, est livré aux outrages d’une crapule ignoble et féroce.—Ce preux
-se défendit pendant plusieurs minutes comme un lion! Jamais homme de
-cœur ne mourut avec plus de courage! Ce fut une scène horrible!...
-Si seulement dix hommes de cette complexion se fussent conduits de
-même dans la Bastille, jamais la Bastille n’eût été prise!—Mais cela
-n’entroit pas dans les desseins de Dieu.
-
-Poussée par un instinct de curiosité, par un besoin de dévastation et
-de vengeance, la foule se précipitoit sans cesse dans la Bastille.
-Chacun vouloit donner le coup de pied de l’âne. Chacun vouloit voir
-sous le nez le croque-mitaine qui si long-temps avoit été l’objet de
-l’effroi général et le plat valet du despotisme et du bourreau. On
-éprouvoit une satisfaction étrange à passer librement sous des voûtes
-secrètes où jamais jusques alors n’avoit retentit le pas d’un homme
-libre.
-
-Pas un coin, pas une cache, pas un bouge n’échappoit à la recherche,
-à l’avidité de la foule.—Un vieillard qui, quoique enfant alors,
-prit une part active à ce siége, me racontoit il y a quelques jours
-qu’il se rappelle encore parfaitement une grande salle ovale, dont
-l’entrée avoit été condamnée et dans laquelle il s’étoit glissé l’un
-des premiers, toute couverte d’une boiserie noire, ornée de panneaux
-de peinture représentants des supplices, et dans les murs de laquelle,
-tout autour, de grands crochets de fer étoient scellés. A l’un de ces
-crochets il y avoit, m’assura-t-il, accroché par la nuque, un squelette
-d’homme qui avoit dû y avoir été suspendu vivant. Mais il étoit là
-depuis bien long-temps sans doute, car il n’avoit plus sur les os que
-quelques lambeaux de vêtements; le reste, fusé et presque réduit en
-poussière, étoit tombé au-dessous sur les dalles, ainsi qu’une croix de
-chevalier de Saint-Louis.—Quel avoit pu être cet homme? quel avoit été
-son crime? qui commanda ce forfait? on l’ignore! Le regard de Dieu seul
-peut suivre la tyrannie dans ses derniers et impénétrables replis.
-
-Ce même vieillard me racontoit aussi, d’une manière fort enjouée,
-qu’ayant pénétré le premier, à cause de sa fine encolure, par un
-judas ou une espèce de meurtrière dans la salle des armes, il s’étoit
-empressé naturellement de se saisir, non pas d’une bonne carabine,
-mais, pour son étrangeté, d’une sorte de massue ou de casse-tête
-de fer. Le soir, vers les sept heures, comme d’un pas belliqueux
-il revenoit chez sa mère avec son instrument sur l’épaule, au
-coin de la rue Caumartin, une patrouille de la milice bourgeoise
-malencontreusement le rencontra.
-
-Le caporal lui demande d’une voix sévère d’où il vient, et comment il
-se fait qu’il porte cet arme.—Je viens de la Bastille, répond-il d’un
-air superbe; je suis un des vainqueurs!... C’en est fait de nos tyrans
-et de ce dernier asyle du despotisme!... Quant à cette hache, je l’ai
-conquise de mes propres mains, au risque de ma vie; c’est le fruit de
-notre triomphe, c’est mon butin, à moi!—J’allois encore en défiler bien
-davantage, ajouta mon vieillard, quand le caporal, coupant court à mon
-dithyrambe, m’enleva mon casse-tête, et, m’appelant petit vagabond, me
-donna un grand coup de pied que, si je m’étois retourné, j’aurois reçu
-dans le ventre.—Ce fut là, hélas! poursuivit-il, touts les honneurs
-civiques qui me furent décernés! ce fut là tout le lucre que je retirai
-de la victoire.
-
-S’il vivoit encore de nos jours, de la petite aventure de ce jeune
-patriote ne vous semble-t-il pas qu’Ésope pourroit accommoder un fort
-bon apologue?
-
-Mais revenons à la Bastille.—Dans la tour du Puits ou de la Liberté, je
-ne sais plus au juste, tout-à-coup des gémissements se font entendre.
-On prête l’oreille. C’est du fond d’un cachot qu’ils paroissent sortir.
-L’effroi se répand, puis l’effroi fait place à une généreuse colère.—On
-brise les portes du cachot, et, à la lueur que donne une meurtrière, on
-apperçoit accroupi, dans un coin, une sorte de squelette qui demande du
-pain.
-
-Le trouble qui avoit régné dans la forteresse avoit empêché les
-porte-clefs de s’occuper de leurs prisonniers, et depuis la veille ils
-étoient restés sans nourriture.
-
-A cette vue on recule d’abord; puis à la consternation succèdent des
-larmes. On se saisit doucement de la pauvre victime et on l’entraîne
-dans la cour. Là, alors au grand jour, au milieu des cris de terreur et
-de pitié, on voit un être humain presque nu, d’une maigreur horrible,
-pouvant à peine se soutenir sur ses jambes desséchées, et la tête
-cachée sous de longs cheveux blancs. Une barbe énorme lui descend
-jusqu’à mi-corps. Sur sa poitrine, dont on compte les cercles, un
-crucifix d’ébène est suspendu. Les ongles de ses mains et de ses pieds
-sont plus longs que les griffes d’une bête sauvage. Mais sans paroître
-ni ému ni étonné de ce qui se passe autour de lui, l’œil vitreux et
-égaré, le spectre demeure immobile.
-
-Fier de sa conquête, de cette vivante accusation, le peuple en un
-instant forme une espèce de pavois avec quelques débris de meubles et
-des arbres arrachés dans le jardin du gouverneur. On y place le pauvre
-captif; puis, ce pavois élevé et porté sur les épaules, des vainqueurs,
-affublés par dérision des habits dorés du comte de Sade, armés ou
-chargés d’instruments inconnus et bizarres, qu’ils ont pris dans la
-Chambre des tortures, portant de vieux étendards ou des haillons au
-bout de leurs lances, se serrent à l’entour; puis, ivre de joie et
-d’orgueil, ce convoi grotesque et sinistre s’ébranle, se met en marche,
-descend de la Bastille au milieu des applaudissements et des clameurs,
-et va répandre au loin sur son passage l’étonnement, l’épouvante et
-l’enthousiasme.
-
-—Combien y a-t-il que vous étiez prisonnier? crie-t-on de toutes parts
-au phantôme.
-
-—Pourquoi fûtes-vous arrêté?
-
-—Qui êtes-vous? Comment vous nomme-t-on?
-
-Mais Patrick,—toujours morne et impassible,—la tête baissée et enfouie
-sous sa barbe et sa chevelure, garde inexorablement le silence.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXIX.
-
-
-PLUS le cheval qui emportoit le corps de Vengeance précipitoit sa
-course, plus son épouvante augmentoit, plus sa course devenoit terrible
-et bizarre: la tête, abandonnée à son poids, rouloit sur la croupe et
-la heurtoit; les jambes, molles et inertes, qui pendoient à droite et
-à gauche, et alloient et venoient comme des étriers vides, frappoient
-les flancs; et cela aiguillonnant sans relâche la pauvre bête, comme
-eût fait un dresseur féroce, la peur dans l’oreille, l’effroi au
-cœur, la sueur sous le poil, elle bondissoit, elle franchissoit comme
-un fossé, comme le ravin d’un torrent, de longs espaces de terrain
-solide;—tantôt, comme un couteau fermant ouvert dans toute sa longueur,
-et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissoit au-dessus du sol,
-tantôt elle rasoit le sol comme une faulx.—Ce n’étoit plus de la
-vitesse, c’étoit de la phrénésie!
-
-Défais-toi de cette épouvante qui t’égare, ô coursier noble et fidèle!
-Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n’est que la nuit? la nuit, cette
-intermittence de la fièvre qu’on appelle le jour! Le poids qui te
-charge, ne vois-tu pas que c’est ton jeune maître, ton compagnon
-d’enfance, que la mort a réduit à l’état d’un fardeau stupide?—Hélas!
-de cette tête qui roule sur tes hanches, et que ta course agite comme
-si elle étoit coupée et suspendue à l’arçon d’une selle, il ne sortira
-plus cette voix aimée qui te faisoit tressaillir comme le son de la
-trompette!—Oh! de grâce! à quoi bon tant de hâte, coursier noble et
-fidèle? qui te presse? Va, tu n’atteindras que trop tôt le terme de
-cette course rapide!... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque
-sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologne, un hetman
-à l’Ukraine! Tu n’es point une clef, toi, qui s’en va ouvrir le champ
-brillant d’un avenir!—Une barque qui traverse d’une côte désolée vers
-une côte orientale!—Ce n’est pas Mazeppa que tu portes, te dis-je, mais
-un cadavre! ce n’est pas le destin d’une nation, mais une destinée
-tranchée! Ce n’est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une
-tombe!—Vers la tombe!... insensé que je suis, mais n’est-ce donc pas
-là le thrône digne d’envie! Oh! va vite! va vite! noble coursier!—La
-couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce
-couronne, le plus doux règne c’est le sommeil du sépulchre!—Oh! va
-vite! va vite!—Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car
-pour lui nous quittons touts la vie; et qui vit jamais parmi nous un
-transfuge de la mort!...
-
-L’obscurité protégeoit cette fuite,—mais nul corbeau ne vint se
-suspendre au-dessus du coursier et voltiger comme un phalène autour
-d’un flambeau; point de troupes de loups ravissants, remplissant les
-airs de leurs hurlements lointains, ne s’acharnèrent à sa suite;
-ni déserts de sable, ni solitudes désolées, ni steppes aux arbres
-rabougris, ne se découvrirent devant ses pas:—Seulement après quelques
-werstes de campagne cultivée, de champs en rapport, il atteignit
-bientôt, peut-être par hasard, la rive de la forêt de Saint-Germain,
-d’où, s’orientant comme un pilote habile, il se dirigea vers les
-hauteurs de Triel. Alors escaladant avec la rapidité d’un izard le
-penchant de la colline et gagnant le plateau, il vint enfin se poster
-avec un grand fracas devant la grille du ménil d’Évêquemont.
-
-Là, le col étendu et le front renversé comme un cygne effrayé qui bat
-de l’aile, et claquète à la vue d’une buse qui plane au-dessus de sa
-couvée, les nazeaux collés aux barreaux de la grille, piaffant et
-passageant avec force, écorchant la terre, il se mit à hennir, ainsi
-qu’un voyageur de nuit appelle et frappe à la porte d’une hôtellerie.—A
-ce bruit les chiens de garde réveillés s’élancèrent au bout de leurs
-chaînes et répondirent aux hennissements par des aboiements à pleine
-gueule.—Ce fut un vacarme terrible, on eût dit que dans les nuées une
-chasse infernale passoit.
-
-Déborah veilloit encore à cette heure.—Penchée tristement sur le balcon
-de sa fenêtre, elle écoutoit le silence de la nuit avec l’attention
-qu’on prête à une symphonie. Au plus léger mouvement des feuilles,
-au plus doux murmure du vent, elle tressailloit, y croyant trouver un
-présage du retour de son fils qui, le cruel, tardoit bien à revenir!
-Dans touts les bruits et les soupirs nocturnes elle l’entendoit,
-elle entendoit le galop de son cheval.—Après les confidences de la
-veille, comment la disparition de Vengeance et l’absence de ses armes
-n’eussent-elles pas donné les plus vives inquiétudes, n’eussent-elles
-pas causé les plus vives alarmes? Le billet que Vengeance avoit
-écrit et laissé sur la table en partant, ne pouvoit guère d’ailleurs
-contribuer à rassurer Déborah; car il ne contenoit que cette phrase
-mystérieuse:—«Soyez tranquille, ma mère, je reviendrai.»—Lorsque
-certaines questions isolées que lui avoit faites Vengeance, se
-représentoient en faisceau dans son esprit, il lui sembloit qu’elle
-entrevoyoit les choses, que les choses s’expliquoient: alors son
-anxiété devenoit extrême; elle pleuroit; quelquefois, tremblante comme
-un lâche sous le fer d’une hache, elle tomboit sur les genoux, et
-levant ses bras au ciel, d’une voix déchirante elle imploroit:—O mon
-Dieu! s’écrioit-elle, vous qui êtes un Dieu juste, veillez sur mon
-enfant! veillez sur mon fils!... O mon Dieu! n’exigez pas de moi un
-trop grand sacrifice!
-
-Aussi dès qu’elle eut entendu les pas et les hennissements du cheval,
-ne doutant pas que ce fût son fils adoré qui revenoit, remerciant Dieu
-qui le lui rendoit, et se hâtant de s’avancer à sa rencontre, tout bas
-elle s’étoit dit:—Il s’en revient triomphant!
-
-Les gents du château couroient devant ses pas avec des flambeaux; car
-au château touts les valets avoient partagé les inquiétudes de Déborah,
-et avoient refusé de prendre aucun repos avant le retour de leur jeune
-maître; et lorsque Déborah arriva vers la grille, déjà les gardes
-l’avoient ouverte.—Mais alors ce fut un coup terrible! au lieu de ce
-fils enivré par la victoire, revenant fièrement, la tête de son ennemi
-suspendu au poing,—comme elle se l’étoit imaginé,—ne trouvant qu’un
-cadavre garrotté et couvert de sang, son cœur se renversa, et elle se
-précipita contre terre en poussant des sanglots affreux.
-
-Les gardes ayant tranché promptement les liens avec leur épée, le
-corps de Vengeance fut transporté aussitôt dans la chambre de sa
-mère;—et là ce fut un spectacle plus déchirant encore que cette pauvre
-femme cherchant à découvrir quelque reste de chaleur sur un cadavre,
-arrachant les vêtements qui lui cachoient la plaie, promenant partout
-ses lèvres et ses larmes!...
-
-Quand il ne lui fut plus permis d’espérer, qu’elle eut bien vu qu’il
-étoit sans vie, qu’elle eut mis le doigt dans le trou de sa poitrine,
-un froid mortel la glaçant subitement:—O mon Dieu! dit-elle, dans une
-horrible défaillance, ce grain de mil étoit-il donc nécessaire pour
-combler ta mesure!...—Ils me l’ont tué! tu me l’as tué, ô mon Dieu!—O
-mon Dieu! que vous êtes cruel!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXX.
-
-
-APRÈS avoir pleuré amèrement sur le corps de son fils, Déborah le
-fit porter dans le cénotaphe de la pelouse. Hélas! en le voyant
-s’agenouiller sur ce marbre destiné à recevoir la dépouille de son
-père, car chaque jour Vengeance y venoit prier, qui eût dit que le
-pauvre enfant s’agenouilloit sur sa propre tombe? Comme elle avoit
-pleuré assidûment sur le corps, Déborah pleura d’abord assidûment sur
-le sépulchre; puis sa douleur, s’étant peu à peu creusé un lit profond
-et resserré, cessa de se répandre, et ne coula plus que silencieusement
-sous des aulnes touffus, sous des fourrés de ronces et de joncs, dans
-le secret et le mystère.—Mais pour être devenu plus intérieur, plus
-intime, le chagrin de cette femme infortunée ne perdit rien de sa
-réalité ni de sa violence. La perte qu’elle avoit faite n’avoit pas de
-mesure. Elle étoit du nombre de celles qui jamais ne s’effacent. Le
-temps n’y pouvoit suppléer. Le monde, cette triste cité de gents qui
-ne sont plus et de gents qui doivent cesser d’être, avec sa mémoire
-courte et sa tête éventée et bruyante, n’y avoit que faire. Qu’avoit
-d’ailleurs de commun le monde avec ce cloître, avec ce refuge d’une
-grande douleur! C’est à peine si son bourdonnement y parvenoit jusques
-au pied des murailles.
-
-C’en étoit fait! la vie de la pauvre veuve étoit détruite une seconde
-fois, détruite sans retour. Son dernier espoir étoit brisé net. Même en
-image le bonheur le plus vague et le plus lointain ne pouvoit désormais
-s’offrir à ses regards affoiblis. De quelle main eût-elle pu alors
-essuyer ses larmes? De quel côté se fût-elle penchée sans trouver un
-abyme?... Bien qu’elle parût encore appartenir en quelque sorte à la
-vie, et n’avoir pas encore achevé tout-à-fait sa carrière, bien qu’un
-fossoyeur ne l’eût point encore descendue dans la fosse, elle n’en
-habitoit pas moins sous la terre avec ses deux morts. Elle étoit morte,
-morte avec ceux qu’elle aimoit, avec ceux qu’elle avoit aimés, morte
-avec Patrick et Vengeance, avec son époux et son fils, morte et clouée
-dans le même cercueil!
-
-Dans les jours qui suivirent le fatal événement, du fond de sa douleur,
-Déborah fit faire avec énergie les plus vives et les plus habiles
-recherches pour découvrir l’assassin cruel qui avoit frappé son enfant.
-Mais ces instances furent aussi vaines, aussi stériles que celles
-qu’autrefois elle avoit faites à l’égard de Patrick. Les ténèbres qui
-planoient sur la fin incertaine du père planèrent sur la fin tragique
-du fils.—Il étoit donc écrit, murmuroit tout bas Déborah dans son cœur,
-que ces deux âmes me seroient enlevées par un bras plus invisible que
-le vent qui passe et emporte la feuille! et que je n’aurois pas même
-la satisfaction d’avoir un ennemi palpable sur lequel je pusse déposer
-ma colère et ma haine!... Comme quelques heures à peine séparoient
-l’instant du meurtre de Vengeance des révélations qu’il avoit arrachées
-à sa mère sur le passé et sur la source de leurs maux, Déborah ne put
-douter un seul instant (il s’étoit montré en cette dernière occasion si
-téméraire et si terrible) qu’il fût allé se commettre avec quelqu’un
-de leurs persécuteurs; et de ce nombre il n’avoit guère pu compter que
-M. de Villepastour ou les héritiers de Pharaon ou madame Putiphar.
-Villepastour surtout réunissoit sur sa tête les plus raisonnables
-suspicions. C’étoit avec lui que la chose étoit le moins inadmissible.
-Aussi fut-ce surtout autour de lui et contre lui que furent pratiquées
-les poursuites les plus suivies. Mais il fut impossible, quelque
-ténacité qu’on y voulût mettre, de ramasser une preuve un peu valable.
-Icolm-Kill n’en vint pas moins trouver cet homme, afin de sonder sous
-ses pieds le terrain, afin de confronter sa conviction avec la face
-malheureusement trop habile du vieux courtisan.
-
-Quand le fidèle intendant demanda au marquis s’il n’avoit point vu un
-tout jeune homme, de telle et telle sorte, qui peut-être étoit venu
-lui chercher une folle querelle, la marquise, qui se trouvoit là,
-assise à son clavecin, dans le salon, tomba doucement évanouie; mais
-Villepastour répondit avec assurance qu’il ne savoit ce qu’on vouloit
-dire. Puis, se remembrant tout-à-coup le personnage, il l’éconduisit
-brusquement.—Vous vîntes, il y a quinze ans, monsieur, lui dit-il,
-je vous remets parfaitement, me réclamer un nommé Patrick chassé des
-mousquetaires; aujourd’hui c’est d’un enfant que vous venez me demander
-compte! Où voulez-vous en arriver, monsieur?... Je ne comprends pas le
-métier que vous faites!
-
-Icolm-Kill fut encore obligé cette fois de dévorer sa colère et
-de baisser le front.—N’ayant aucune certitude acquise de ce qu’il
-soupçonnoit, il n’osa point éclater. Pour condamner sur une simple
-apparence, il manqua de courage, il ne fut pas un juge assez terrible.
-
-Quelquefois Déborah s’accusoit tout d’un coup de la mort prématurée
-de Vengeance. Dans sa douleur elle vouloit assumer sur elle cette
-perte.—Pourquoi, pensoit-elle, développai-je dans ce jeune esprit
-les qualités si dangereuses de l’audace et de l’honneur! Hélas! si
-j’en avois fait une brebis, il seroit encore à mes côtés, il seroit
-encore là sous mes caresses!... Le sens de ma vie est maintenant à
-jamais effacé! C’est moi, moi insensée, qui lui ai mis le couteau à
-la main,... moi qui l’envoyai à la boucherie!!! Oh! pourquoi, cœur
-foible et imbécile, cédai-je à des prières qui auroient dû seulement
-me remplir d’épouvante!...—Puis, revenant aussitôt à la vérité de son
-caractère et à sa mâle vertu:—Non! non! s’écrioit-elle, tu as bien
-fait, Vengeance. La fortune a trahi ton courage: la fortune a eu tort,
-mais non pas toi! Va! je suis tranquille, tu as dû mourir comme un
-brave! Va! je suis sans regret, parce que tu es mort assez tôt pour
-mourir sans souillure, sans avoir trempé dans la boue de ce monde!
-Ta mort m’a perdue; ta mort m’emporte la vie! Je succomberai sous ma
-peine, mais ma peine est glorieuse, n’importe!... Il ne sera pas dit du
-moins que de mon flanc est sortie une race de lâches.
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXI.
-
-
-DANS la double solitude de sa retraite et de son cœur, non moins clos
-et non moins désert l’un que l’autre, Déborah demeura inébranlablement
-confinée depuis le meurtre de Vengeance. Elle attendoit impatiemment
-la fin de son supplice. Elle étoit dans l’état cruel d’une âme qui
-voudroit en avoir fini avec la terre, et qu’une juste crainte de Dieu
-empêche de se porter à un attentat. Ses habitudes mélancoliques, le
-chagrin, le désespoir, avoient répandu sur sa personne le même ravage
-que dans son esprit. Ce n’est pas qu’elle eût enlaidi; mais elle avoit
-perdu cette beauté absolue qui l’avoit fait autrefois distinguer
-d’entre toutes et de touts. Ce n’étoit plus la fière amazone! ce
-n’étoit plus une Penthésilée!—Pâle, lente et pensive, inclinée, elle
-avoit la joue creuse et l’air tout-à-fait abattu. Sa voix, devenue
-sourde et confuse, sembloit sortir d’entre les pierres d’une voûte.
-Comme une malade ou un phantôme, elle n’avoit plus que l’éclat blafard
-d’une statue de marbre ou d’un vase d’agathe.
-
-Pour Icolm-Kill, conservant encore quelques restes de ses goûts
-séditieux qui l’avoient autrefois entraîné dans tant d’aventures
-et de malheurs, il ne vivoit pas, lui, dans un recueillement aussi
-austère que Déborah. De loin en loin il s’occupoit du monde et de ses
-contentions. A la querelle des Parlements il avoit pris un plaisir
-assez vif; cependant il faut penser toutefois qu’il n’étoit pas entré
-fort avant dans le mouvement public de l’époque, et n’y apportoit pas
-une grande sollicitude; car il y avoit bien près d’un mois que la
-Bastille étoit tombée entre les mains du peuple qu’on l’ignoroit encore
-au ménil d’Évêquemont.
-
-Enfin, un matin cependant, d’un air de satisfaction étrange et sauvage,
-Icolm-Kill vint trouver brusquement Déborah, qui prioit au pied du
-sépulchre de la pelouse, et là, agitant une Gazette qu’il tenoit à
-la main:—O madame, s’écria-t-il, tandis que nous vivons ici dans un
-calme si grand, la France se débat dans le plus grand trouble! Nous
-sommes, à ce qu’il paroîtroit, sur le seuil d’une révolution qui
-promet d’être horrible et sanglante! Un affreux désordre règne à
-cette heure dans Paris. Le peuple, insurgé au nom de la vengeance,
-y promène la mort.—Tenez! voyez! Voici quelque chose qui, je crois,
-nous regarde!—«Dans la précipitation de notre rédaction, lisoit-il,
-nous avons omis, au milieu de tant de faits glorieux qui ont signalé
-chaque instant de cette immortelle semaine, qui d’âge en âge fera
-jusques au dernier jour du monde l’étonnement et l’admiration de nos
-neveux, quelques épisodes trop importants pour que nous puissions
-les passer plus long-temps sous silence.—Dans la journée, dans la
-grande et mémorable journée du 14, entre autres, comme il sortoit de
-Paris, dans une espèce de carrosse de voyage, travesti en laquais,
-ayant à ses côtés sa femme, travestie en ravaudeuse, portant la figure
-pâle et blême du lâche qui a peur, un contempteur du peuple, un vil
-_aristocrate_, M. le marquis de Gave de Villepastour, ci-devant
-capitaine-colonel des mousquetaires du feu Roi, et si connu pour
-son insolence envers la classe la plus honorable des citoyens, ce
-qu’il appeloit la canaille, fut arrêté, et, comme il étoit porteur
-de papiers qui sembloient le compromettre, amené par quelques braves
-et quelques _soldats de la patrie_ à l’Hôtel-de-Ville. Là, au moment
-où il débouchoit du quai sur la grève, la foule, guidée par cette
-intelligence qui jamais ne lui défaillit, se précipita sur le carrosse
-de ce privilégié du despotisme, le renversa et le brûla sur la place.
-Quant à M. le marquis, comme on le pense bien, son compte fut court
-et bon; en un clin d’œil il fut arraché de sa chaise, pendu à cette
-potence de lanterne devenue depuis si célèbre, dépendu et livré enfin à
-la fureur de ces hommes de courage (qu’on s’efforce en vain de flétrir
-du nom de Cannibales), qui l’éventrèrent, lui tirèrent le cœur de la
-poitrine, lui tranchèrent la tête et la portèrent au bout d’une pique,
-afin que ce grand exemple allât répandre de toutes parts un effroi
-salutaire dans le cœur endurci de nos tyrans et des traîtres!...
-
-—O mon Dieu! s’écria là-dessus Déborah, se cachant le visage dans les
-mains, et frissonnant d’étonnement et d’horreur,—ô mon Dieu! que la
-justice du peuple est terrible!!!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXII.
-
-
-MAIS voici une chose qui nous touche plus vivement encore, madame, et
-que je ne sais comment vous dire! J’ai peur de faire éclater dans votre
-cœur tout à la fois des sentiments trop violents et trop divers....
-
-Dans la même journée qui vit périr si cruellement M. le marquis de
-Gave de Villepastour, on trouva, le fait est positif, à ce qu’il
-paroîtroit au fond d’un cachot, dans la Bastille, après que les
-insurgés s’en furent emparés et eurent passé par les armes les traîtres
-qui y tenoient garnison, un prisonnier, horrible chose! couvert d’une
-longue chevelure et d’une longue barbe, avec des ongles comme un
-lion, et réduit par la souffrance à l’état d’un squelette.—Le peuple
-dans l’ivresse de son triomphe, a promené pendant plusieurs jours
-cet infortuné par toute la ville; l’a montré dans touts les lieux
-publics comme l’irrécusable victime d’un ordre de choses qui doit à
-jamais cesser d’être!... Eh bien! cet homme, madame!... oh! je n’ose
-vous le dire!... eh bien! ce doit être quelqu’un qui vous est cher
-et que vous croyez descendu dans la tombe, un homme, madame, que
-nous avons bien cherché, mais en vain; la tyrannie a des gouffres
-si sombres!—Comprenez-vous, hélas! madame, qui ce peut-être que cet
-infortuné?... Oh! aidez-moi, je ne puis seul vous enfoncer en même
-temps un tel poignard et une telle joie dans le cœur!
-
-Mais Déborah, sous le coup d’une émotion trop forte, demeuroit là
-regardant fixement, et sans pouvoir trouver une parole.
-
-—Eh bien, madame, cet homme, cet infortuné, c’est lui! c’est votre
-malheureux époux! nous n’en pouvons douter!...
-
-—Patrick!... reprit Déborah, tombée tout-à-fait dans la surprise la
-plus tragique.
-
-—Oui! madame, Patrick!... Tenez! voyez!—Cet homme déclare se nommer
-Whyte, ou Fitz-Whyte, ou quelquefois Phadruig. On ignore absolument qui
-il est, et depuis combien de temps il étoit détenu dans cet abyme. Il a
-été impossible de rien apprendre de lui-même. Seulement, comme il parle
-fort bien l’anglois et une autre langue inconnue, tout porte, dit-on, à
-croire qu’il doit être né en Irlande.
-
-Déborah n’y tenoit plus! Dans le trouble qui la tuoit, se jetant à
-genoux, les bras étendus vers le ciel, à travers des sanglots et des
-rires de joie:—Merci, ô mon Dieu! s’écria-t-elle, merci, toi qui veux
-bien enfin me le rendre!!!—Patrick! Patrick, ô mon Patrick!!! Qui eût
-dit que je dusse te revoir!...
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XXXIII.
-
-
-A peine Déborah fut-elle un peu remise de ce premier trouble, qu’elle
-souhaita de partir avec un empressement terrible. L’idée qu’il se
-pouvoit que l’homme qu’elle avoit tant pleuré, et dont en vain elle
-avoit cherché si long-temps les ossements et la sépulture, foulât
-encore la terre sous ses pas; cette idée, dis-je, l’accabloit,
-l’enveloppoit, l’enivroit!—Hâtons-nous! songeoit-elle, ce pauvre ami
-doit avoir bien besoin que je vienne essuyer ses larmes! Hâtons-nous!
-car c’est lui le plus malheureux à cette heure. Moi, je sais que
-nous allons nous retrouver et nous revoir, mais lui ne le sait pas!
-Peut-être aussi, à son tour, cherche-t-il à cette heure ma tombe comme
-j’ai tant cherché la sienne!...
-
-Rendue à son ancienne énergie, Déborah ne balança pas long-temps, et,
-sans perdre en préparatifs un temps si précieux, elle fit atteler
-immédiatement ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus simple.
-Puis, vêtue d’un habit de campagne pour ne point jalouser les regards,
-accompagné seulement d’Icolm-Kill, elle se mit en route sur-le-champ.
-
-Sa pensée ardente rouloit cependant plus vîte encore autour de son
-essieu que la roue du carrosse qui l’entraînoit. Son cœur battoit
-d’impatience avec plus d’emportement que les flancs de ses chevaux de
-feu qui fendoient l’air et dévoroient l’espace.
-
-Il y avoit bien des années que Déborah n’avoit mis les pieds dans
-la ville; et, depuis cette dernière visite, Paris s’étoit tellement
-transformé, que, sans quelques grands édifices qui demeurent
-éternellement là comme un sceau sur un acte pour en attester
-l’authenticité, elle ne l’auroit que difficilement reconnu. Au lieu
-de retrouver son Paris d’autrefois vivant, élégant, aimable, opulent,
-prodigue de beautés et de richesses, elle entroit par une barrière
-incendiée, dans une bourgade morne, désœuvrée, ayant l’air hagard et
-penaud d’un chien perdu qui cherche un nouveau maître. On eût dit
-qu’un fléau venoit de s’y abattre et y régnoit. Les maisons sembloient
-vides, les rues désertes. Les portes et les contre-vents étoient
-partout strictement fermés. Au lieu d’habits reluisants, couverts
-de cannetilles et de dorures, au lieu de visages grivois, fleuris,
-enjoués; des haillons et des figures mornes ou patibulaires; des flots
-de cocardes et de drapeaux rouges et bleus; puis çà et là quelques
-miliciens et quelques bourgeois mal affublés et mal appris à porter
-leurs armes, s’entredévorant du regard.—Après tout, rien cependant
-n’étoit changé; d’où venoit donc cet aspect sinistre? Avoit-on subi une
-invasion étrangère? Israël avoit-il été emmené en captivité à Ninive ou
-à Babylone? Sept plaies avoient-elles frappé l’Égypte?... Non, non!...
-seulement la verge de la vertu de Dieu avoit battu les eaux de l’étang
-social, et la bourbe du fond étoit remontée à la surface!
-
-Icolm-Kill s’adressa avec persévérance à toutes les espèces de
-magistrats populaires qui, depuis l’insurrection, s’étoient constitués,
-et s’efforçoient, les pauvre gents, de mettre de l’eau dans un crible.
-Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre
-renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier
-qu’Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il
-étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d’avoir cru si
-volontiers à une chose si vague et pour ainsi dire impossible. Déjà
-elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans
-l’amertume, quand un Électeur, monsieur Éthis de Corny, je crois, se
-prétendant parfaitement informé, leur donna l’assurance que l’infortuné
-qu’ils cherchoient, après avoir été pendant quelques jours l’idole des
-Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion
-et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne
-savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de
-Charenton.
-
-Dans l’excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de
-baisers les mains de l’Électeur; lui souhaita une douce et longue
-carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé,
-et devoit enfin le lui rendre.
-
-Comme elle remontoit la rue Saint-Anthoine, Déborah entendit tirer
-le canon, et des salves répétées de mousqueterie; puis, appercevant
-une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu
-près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur,
-s’imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu’elle alloit
-assister à quelque scène de sang. Mais le silence et l’ordre,
-et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent
-bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda
-pas à comprendre qu’on rendoit simplement des honneurs funèbres et
-militaires.—D’entre les ruines de l’horrible forteresse, huit cents
-ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s’étoient
-joints les députations de quelques districts et quelques officiers
-révolutionnaires, sortoient en cortége, touts le chapeau bas, touts
-la pioche sur l’épaule, touts l’air grave et pénétré.—A leur tête,
-quatre d’entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes
-humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme
-boulet de fer.—Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse
-barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par
-les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous
-des marches, dans l’escalier d’une tour; et par un élan généreux, une
-commisération rarement absente du cœur humain, le peuple avoit voulu
-donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux
-captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs
-siècles, sous les coups obscurs d’une tyrannie lâche et pleine de
-ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement
-dans un lieu de repos.
-
-Il est certain, cela ne sauroit être mis en doute, qu’à la Bastille
-il se fit autrefois des exécutions secrètes. On y découvrit encore
-quelques autres squelettes; eh! d’ailleurs n’y trouva-t-on pas des
-latrines sèches, pleines de détritus humain, d’os et de poussière
-d’ossements!
-
-Le spectacle de cette lugubre cérémonie, et la pensée que son
-sort et le sort de Patrick avoient été si voisins de celui de ces
-deux prisonniers, qui peut-être s’étoient vu sceller vivants dans
-l’épaisseur d’une voûte, déchira violemment le cœur de Déborah et
-acheva de la plonger dans une fâcheuse émotion.
-
-Bien triste et bien pensive, brisée par la fatigue de la route,
-abattue sous les efforts des sentiments si divers qui depuis quelques
-heures s’étoient succédé dans son sein, enfin elle arriva aux portes
-du couvent de Charenton. Là, comme elle passoit le seuil, des
-pressentiments vagues, mais cruels, s’emparèrent violemment de son
-âme, et en chassèrent la pâle espérance qui s’y agitoit. Ses jambes
-fléchissoient à chaque pas, tout annonçoit dans sa personne le trouble
-excessif de ses esprits.
-
-Deux moines que la cloche extérieure avoit appelés s’avancèrent
-aussitôt à sa rencontre, et, avec une bonté et une grâce vraiment
-hospitalières, la conduisirent au parloir.—A peine eut-elle la force de
-gagner un siége.
-
-—Qu’avez-vous, madame, qui peut vous mettre à ce point au supplice?
-lui dit alors l’un des deux religieux, frère Prudence, directeur
-de l’hospice, en lui prenant tendrement la main, et en s’efforçant
-d’adoucir sa voix, que l’habitude de commander avoit rendue sévère.
-
-—Ce n’est rien, mon père, fit Déborah;—de la fatigue, une joie
-inquiète, une anxiété profonde, mais d’où, je l’espère, avec votre
-grâce, avant peu je serai sortie.
-
-—Parlez, madame.
-
-—Vous devez avoir ici, mon révérend père, cela nous a été fortement
-assuré, depuis quelque temps, quelques jours peut-être, un pauvre
-infortuné que le peuple a trouvé dans les cachots de la Bastille, et
-qu’au nom du ciel, mon père, je désire revoir? C’est mon époux; il
-se nomme White ou Patrick, et voici bientôt vingt-sept ans que des
-malheurs inouïs nous séparent.
-
-—Je ne sais, madame; nous avons reçu depuis quelques semaines plusieurs
-nouveaux pensionnaires; mais nous ignorons absolument qui ils sont,
-et d’où ils sortent. Cependant, madame, si vous pensez pouvoir le
-reconnoître, je m’en vais faire monter des catacombes ces derniers
-venus, et, si votre époux se trouve parmi eux, soyez tranquille,
-madame, il vous sera rendu.
-
-Frère Prudence donna alors tout bas quelques ordres.
-
-—Qu’appelez-vous catacombes, mon père? reprit en frissonnant Déborah,
-dont le sang s’étoit glacé à ce mot terrible.
-
-—On appelle ainsi, madame, dans notre maison, la galerie inférieure
-où sont les loges de fer destinées à renfermer les pensionnaires
-furieux.—Tenez, écoutez!... ces hurlements et ces bruits de chaînes que
-vous entendez en ce moment partent justement de cet affreux repaire.
-C’est un lieu fort triste à voir; et c’est pour cela, madame, que j’en
-épargnerai à à votre sensibilité le hideux spectacle.
-
-Comme frère Prudence achevoit ces paroles, le second moine rentra dans
-la salle accompagné d’un homme couvert d’une casaque de bure, gros et
-trapu, ayant le visage aduste et enluminé, et l’œil à demi fermé et
-hébété comme un Silène. Le grand jour paroissoit le consterner.—Il
-répandoit autour de lui la puanteur d’une bête fauve.
-
-A cette vue, Déborah détourna la tête.—Otez, de grâce, mon père, de
-devant moi cet horrible objet! s’écria-t-elle; non, non, mon père, ce
-n’est pas là Patrick!—Patrick, mon père, c’est un homme grand, beau,
-noble et fier!
-
-Deux autres personnages plus abjects encore, et faisant un bruit
-terrible, passèrent encore devant elle. A peine osa-t-elle lever sur
-eux son regard.
-
-Enfin, comme elle trembloit d’impatience et d’horreur, elle vit
-tout-à-coup s’avancer gravement un homme presque entièrement nu,
-d’une maigreur excessive. Entre ses cheveux touffus et sa barbe, deux
-grands yeux fixes étinceloient. Un crucifix d’ébène et d’argent étoit
-suspendu sur sa poitrine.
-
-Malgré la misère et l’état affreux de cet homme, un reste de dignité et
-de distinction se montroit dans toute sa personne et frappoit dès son
-abord.
-
-Sous le coup d’une impression indicible, Déborah se leva brusquement,
-et, sans le quitter un instant du regard vint se placer devant le
-spectre, où long-temps dans une attitude indécise, mêlée d’incertitude
-et d’épouvante, elle l’examina comme si elle eût douté si c’étoit une
-créature ou un phantôme.
-
-Il y avoit déjà quelque temps que duroit cette scène effroyable et
-muette,—quand, soudain, appercevant au doigt décharné du spectre,
-et retenu par un fil qui venoit s’attacher au poignet, la bague
-qu’autrefois elle avoit donnée à Patrick, en présence du ciel et de la
-nature, dans la bruyère de Cockermouth-Castle, Déborah s’écria d’une
-voix déchirante:—Eh quoi! c’est toi! mon ami! toi, dans cet état!...
-toi, mon Patrick!...
-
-Et comme elle se jetoit dans ses bras pour le couvrir de baisers et
-de larmes, gardant toujours la même impassibilité et le même silence,
-l’homme la repoussa,—si violemment même, qu’après avoir chancelé
-quelque temps elle alla tomber sur les genoux à quelque distance.
-
-Nonobstant l’oppression qui l’étouffoit, et sa douleur, la pauvre
-femme trouva encore en soi assez de force pour s’écrier de nouveau,
-d’une façon plus déchirante encore: Mais tu ne me reconnois donc pas,
-Patrick? Je suis Déborah! ton amie! O mon pauvre ami! ô mon bien-aimé!
-tu ne reconnois donc plus cette voix qui t’appelle et t’implore!...
-Patrick! Patrick! Patrick!!! ah! tu es bien cruel!
-
-Se traînant à ses pieds, Déborah fit encore quelques efforts extrêmes
-pour se faire reconnoître, mais vainement! Patrick, toujours immobile,
-sans prendre garde à ce qui se passoit, levoit les yeux vers la voûte
-et répétoit implacablement d’une voix sépulchrale:—«O thiarna, dean
-trocaire ormsa morpheacach.»
-
-—Vous le voyez, madame, fit alors un des moines, cet infortuné ne
-sauroit ni vous reconnoître ni vous répondre.... Cet homme est fou!
-
-—Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri terrible. Cela
-jusques alors n’avoit pu lui venir à la pensée; ce mot l’avoit frappée
-comme un coup de foudre.—Rentrant subitement en soi-même avec la
-vitesse d’une épée qui rentre dans le fourreau, Déborah s’affaissa
-pesamment contre terre, poussa d’affreux sanglots, puis un râlement
-horrible.
-
-La douleur l’avoit tuée....—Elle étoit morte!
-
-Mais qu’elle fut bien vengée!!!
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-ENFIN voici ma tâche achevée, me voici au bout de ce livre qui m’a
-causé plus de peines encore qu’il ne m’en a coûté, et qui sans doute
-va m’en causer encore bien davantage. Les infortunes si réelles et
-si grandes que ma plume ou plutôt que mon cœur s’est plu à consigner
-longuement dans ces pages, ne sont rien au prix des aventures et des
-malheurs presque romanesques qui ont traversé cette œuvre tout le long
-de sa carrière; ce seroit une chose curieuse à faire que la biographie
-de ce livre.—Pour ne nous occuper que du matériel, quelques erreurs
-typographiques qui ne m’appartiennent pas et quelques inadvertances
-qui m’appartiennent, m’ont échappé à la correction des épreuves,
-ce dont j’éprouve un grand chagrin. J’espère qu’on voudra bien ne
-point m’imputer ces errata à crime ou à ignorance. J’avoue que ceux
-qui essaieroient de s’en faire une arme contre moi se rendroient
-parfaitement ridicules aux yeux de mes amis, aux yeux de touts ceux
-qui me connoissent ou connoissent mes études, et mes prétentions à cet
-égard. Quant à moi, qui ai dans ma main leur mesure, ils ne me feroient
-que pitié.
-
-Je vous remercie, mon cher lecteur, de l’intérêt que, durant un
-demi-siècle environ, vous avez bien voulu prendre à cette sombre
-histoire, de l’attention que vous avez bien voulu me prêter jusqu’ici.
-C’est bien aimable à vous. Cette bonté, je ne l’oublierai jamais.
-
-Je vous remercie aussi avec empressement, ma chère belle et douce
-lectrice. Maintenant vous me connoissez à fond; je vous ai fait
-descendre jusque dans les replis les plus secrets de mon cœur; je ne
-sais si je vous plais, mais je sais, moi, que je vous aime beaucoup.
-Vos charmes et votre indulgence m’ont si bien habitué à votre personne
-que, je ne puis le cacher, c’est avec une grande tristesse que je me
-sépare de vous.
-
-Adieu, madame,—je me mets à vos pieds.—Je vous rends grâce de votre
-bienveillance; j’espère que vous voudrez bien me la continuer; je
-vous la retiens même d’avance pour mon prochain livre, qui se nommera
-Tabarin.
-
-A TABARIN, donc!
-
-Oh! si jamais, après m’avoir entendu, le public, cet autre prince
-Hamlet, pouvoit me dire:—Soyez-le bien-venu, monsieur, à Elseneur!
-
-
- FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- NOTES:
-
-[1] _Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres_, chez René
-Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865).
-
-[2] On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot,
-une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVII^e
-et XVIII^e siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres
-de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication
-fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père
-(de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny
-(de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant _Alzire_ à son
-théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au
-pastel par Liotard; parlant de son _petit Cochin_ (Charles Cochin, le
-dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre
-La Tour. Elle appelle M. de Vendières _frérot_ ou _Monseigneur de
-Marcassin_, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le
-petit nom de _Reinette_. Reinette, cela ne veut-il point dire _petite
-reine_, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises
-en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une
-piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame
-de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le
-Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout
-ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où
-figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie
-de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc.,
-etc.:—une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire.
-
-[3] Voir notre travail sur _Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et
-les Dantonistes_ (1 vol. in-8, chez Plon, 1872).
-
-[4] Adroite flatterie: Madame Putiphar avoit alors quarante-deux ans.
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Madame Putiphar, vol 1 e 2, by Petrus Borel
-
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