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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madame Putiphar, vol 1 e 2 - -Author: Petrus Borel - -Release Date: December 21, 2015 [EBook #50743] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME PUTIPHAR, VOL 1 E 2 *** - - - - -Produced by Giovani Fini, Clarity and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - LIBRAIRIE LÉON WILLEM, 8, RUE DE VERNEUIL, PARIS. - - HUIT GRAVURES SUR ACIER - - POUR ILLUSTRER - - MADAME PUTIPHAR - - GRAVÉES PAR LES PREMIERS ARTISTES - - D’APRÈS LES DESSINS INÉDITS - - DE MICHELE ARMAJER, ROMAIN - - - En noir. En bistre. - Sur papier vélin 8 fr. 10 fr. - Sur grand papier de Hollande 12 fr. 14 fr. - — Whatman 16 fr. 20 fr. - — de Chine véritable 16 fr. 20 fr. - - _N. B._—Les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman sont - en premières épreuves. - - - - - TABLE DES MATIÈRS - - - - - TOME PREMIER - - Page - - PRÉFACE. ix - - PROLOGUE. 1 - - - LIVRE PREMIER. - - CHAPITRE I. 9 - - CHAPITRE II. 13 - - CHAPITRE III. 18 - - CHAPITRE IV. 27 - - CHAPITRE V. 33 - - CHAPITRE VI. 52 - - CHAPITRE VII. 59 - - CHAPITRE VIII. 63 - - CHAPITRE IX. 67 - - CHAPITRE X. 70 - - CHAPITRE XI. 78 - - - LIVRE DEUXIÈME. - - CHAPITRE XII. 87 - - CHAPITRE XIII. 94 - - CHAPITRE XIV. 102 - - CHAPITRE XV. 107 - - CHAPITRE XVI. 115 - - CHAPITRE XVII. 119 - - CHAPITRE XVIII. 129 - - CHAPITRE XIX. 134 - - CHAPITRE XX. 145 - - CHAPITRE XXI. 149 - - CHAPITRE XXII. 154 - - CHAPITRE XXIII. 157 - - CHAPITRE XXIV. 162 - - CHAPITRE XXV. 168 - - CHAPITRE XXVI. 173 - - CHAPITRE XXVII. 200 - - CHAPITRE XXVIII. 203 - - CHAPITRE XXIX. 206 - - CHAPITRE XXX. 209 - - CHAPITRE XXXI. 215 - - - LIVRE TROISIÈME. - - CHAPITRE XXXII. 229 - - CHAPITRE XXXIII. 236 - - CHAPITRE XXXIV. 242 - - CHAPITRE XXXV. 261 - - CHAPITRE XXXVI. 265 - - CHAPITRE XXXVII. 269 - - CHAPITRE XXXVIII. 273 - - CHAPITRE XXXIX. 276 - - CHAPITRE XL. 280 - - - - - TOME SECOND - - - LIVRE QUATRIÈME. - - CHAPITRE I. 1 - - CHAPITRE II. 7 - - CHAPITRE III. 12 - - CHAPITRE IV. 17 - - CHAPITRE V. 20 - - CHAPITRE VI. 25 - - CHAPITRE VII. 40 - - - LIVRE CINQUIÈME. - - CHAPITRE VIII. 47 - - CHAPITRE IX. 65 - - CHAPITRE X. 70 - - CHAPITRE XI. 75 - - CHAPITRE XII. 76 - - - LIVRE SIXIÈME. - - CHAPITRE XIII. 77 - - CHAPITRE XIV. 92 - - CHAPITRE XV. 148 - - CHAPITRE XVI. 158 - - CHAPITRE XVII. 178 - - CHAPITRE XVIII. 187 - - - LIVRE SEPTIÈME. - - CHAPITRE XIX. 203 - - CHAPITRE XX. 211 - - CHAPITRE XXI. 221 - - CHAPITRE XXII. 241 - - CHAPITRE XXIII. 251 - - CHAPITRE XXIV. 257 - - CHAPITRE XXV. 261 - - CHAPITRE XXVI. 264 - - CHAPITRE XXVII. 267 - - CHAPITRE XXVIII. 271 - - CHAPITRE XXIX. 281 - - CHAPITRE XXX. 286 - - CHAPITRE XXXI. 291 - - CHAPITRE XXXII. 295 - - CHAPITRE XXXIII. 297 - - ÉPILOGUE. 306 - - - - - MADAME - PUTIPHAR - - - - - PARIS. TYPOGRAPHIE DE H. DEURBERGUE, - - Boulevard de Vaugirard, 113. - -[Illustration: La femme d’un charbonnier est plus estimable que la -maîtresse d’un Roi.] - - - - - MADAME - PUTIPHAR - - PAR - - PETRUS BOREL - - (LE LYCANTHROPE) - - Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes - à l’édition de 1839 - - PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE - - TOME PREMIER - -[Illustration] - - PARIS - - LÉON WILLEM, ÉDITEUR - - 8, RUE DE VERNEUIL - - 1877 - -[Illustration] - - - - -PRÉFACE. - - -JE me suis toujours proposé de faire, pour quelques individualités -curieuses, originales et bizarres de ce temps-ci, une étude analogue à -celle qu’un lettré de race choisie, M. Monselet, a menée à bonne fin -sur les _Oubliés et les Dédaignés du XVIII^e siècle_. J’avais commencé -par le portrait du _Lycanthrope_ cette galerie tout à fait étrange, -et je ne réponds pas de ne point la reprendre bientôt en étudiant ces -méconnus ou ces excentriques qui s’appellent Elim Metscherski, Charles -Lassailly, Aloïsius Bertrand, et, plus près de nous, ce poëte d’un -grand talent et d’une existence si aventureuse, Albert Glatigny. - -Pour aujourd’hui il ne s’agit ici que d’une préface à l’un des livres -les plus particuliers de ce genre de littérature que Nodier appelait -le _genre frénétique_. Je renverrai, pour ce qui touche à la vie même -de Petrus Borel, au petit volume que je lui ai consacré[1] et ne -m’occuperai que de l’œuvre même qu’un éditeur artiste, M. Léon Willem, -aidé de la piété _filiale_ de M. Borel d’Hauterive, le frère de Petrus, -remet en lumière en la revêtant d’une forme plus digne de la faire -apprécier des bibliophiles. - -La première édition de _Madame Putiphar_ date de 1839; elle forme -deux volumes in-8 à couverture bleue (Paris, Ollivier, éditeur), avec -deux gravures sur bois, reproduites ici: la première, celle du tome -I^{er}, représentant Patrick le volume de J.-J. Rousseau à la main -et tenant tête à madame de Pompadour; la seconde (tome II), signée -Louis Boulanger, montrant Déborah à genoux, les cheveux en désordre, -devant Patrick décharné, à demi nu, un crucifix sur la poitrine. Sur la -couverture du livre un cadran d’horloge, sans aiguilles, avec deux os -de mort entre-croisés et une larme. - -Ce livre, Petrus Borel l’avait écrit loin de Paris, au Baizil, en -Champagne, près du château de Montmort, dans un moment de sa vie où -il se sentait entraîné vers la production, emporté par la fièvre -créatrice. Il avait promis deux ou trois autres romans à Ollivier, son -éditeur; il avait composé, à la même époque, un drame en cinq actes, -_le Comte Alarcos_, encore inédit et qu’on pourra publier un jour. La -dureté de son éditeur eut facilement raison de cet accès d’espérance et -de foi. - -Dans une lettre mise aux enchères lors de la vente des autographes -appartenant à l’éditeur Renduel, Petrus Borel se plaignait amèrement -de l’éditeur qui lui avait acheté cette _Madame Putiphar_. La lettre -est cruelle et vaut la peine d’être citée. Elle montre en quel état -se trouvait alors le Lycanthrope. «Je vous écris de mon désert, dit -Petrus Borel. J’ai vendu mes deux volumes de _Madame Putiphar_ 200 -francs à Ollivier et il me refuse le troisième quart (50 francs) -quand la totalité de la copie est achevée. Ma misère est affreuse: je -suis obligé de sortir de ma _caverne_ du Bas-Baizil pour glaner ma -nourriture dans la campagne. Débarrassez-moi de cet homme.» - -Ainsi, on le voit, le Lycanthrope ne souffrait pas seulement de maux -imaginaires, et il lui était bien permis de se plaindre. - -Les exemplaires de cette édition _princeps_ de _Madame Putiphar_ sont -devenus, comme ceux des _Rhapsodies_ et de _Champavert_ des raretés -que se disputent les amateurs de _romantiques_. Singulière fortune -des livres! C’est à la Bibliothèque, où ils étaient depuis vingt-cinq -ans, que j’ai trouvé les deux volumes de _Madame Putiphar_. Depuis -vingt-cinq ans ils dormaient là, et nul ne les avait lus, et personne -ne les avait coupés! Le premier j’ai mis le couteau d’ivoire entre ces -feuillets que pas une main n’avait tournés! Et pourtant, il valait -d’être étudié, ce volume, ne fût-ce que pour le prologue en vers -qui précède le roman,—superbe portique d’une œuvre étrange. Cette -introduction est assurément ce qui est sorti de plus remarquable de la -plume de Petrus Borel. - -Le ton navré est réellement touchant, et pour cette fois les -grincements de dents de Champavert ont cessé. Hésitant et non plus -irrité, inquiet, troublé, le poëte s’interroge, résiste tour à tour, -et s’abandonne au doute, à ses instincts divers, à cette _triple -nature_ qui compose son idiosyncrasie. Nous avons tous au fond du -cœur deux ou trois de ces cavaliers fantastiques dont parle Borel, et -que nous entrevoyons, dans les heures troublées, comme des visions -apocalyptiques. - -Faut-il analyser ici ce singulier roman de _Madame Putiphar_, précédé -par une si éloquente introduction en vers? Au début du livre, mylord -et mylady Cockermouth sont accoudés à leur balcon, regardant le soleil -couchant. Milady sème mal à propos son bel esprit, comme le lui -reproche son mari; elle compare les trois longues nuées éclatantes -aux trois fasces d’or horizontales des Cockermouth, et le soleil au -milieu du ciel bleu au besant d’or parmi le champ d’azur de l’eau. -Milord laisse là cette conversation sentimentale. Il revient des -Indes et demande sévèrement à sa femme pourquoi certain fils de -fermier, Patrick Fitz-Whyte «étudie les arts d’agrément avec Déborah, -l’héritière des Cockermouth». Non-seulement ce Patrick est un petit -paysan, mais il est catholique, et lord Cockermouth a pour juron -favori: «Ventre de papiste!» Il ne badine pas avec ses convictions. La -mère défend sa fille de son mieux; mais elle n’est pas bien persuadée -non plus de l’innocence de Déborah. Que faire? Elle interroge la jeune -fille. «Déborah, mon enfant, êtes-vous une fille à commerce nocturne?» -Déborah rougit, se jette à genoux et demande grâce. Elle aime M. -Patrick Fitz-Whyte (elle l’appelle _monsieur_); chaque nuit, elle sort -par la poterne de la Tour de l’Est, elle va causer avec lui près du -_Saule creux_, mais causer, rien de plus. «Nos entretiens n’ont jamais -été qu’édifiants!» D’ailleurs, elle promet de cesser toute relation -avec ce Patrick et d’épouser l’homme que son père lui présentera. - -Mais quoi! miss Déborah est de la religion d’Agnès. Le soir même, elle -sort par la poterne de la Tour, elle va jusqu’au Saule creux et crie le -mot de ralliement habituel: - -«TO BE! - -—OR NO TO BE!» répond Patrick, qui connaît Shakespeare. - -Les deux amoureux se font rapidement leurs confidences. Ils ont eu, -l’un et l’autre, à subir les brutalités de leurs tyrans. Patrick a le -visage balafré, Déborah a l’épaule démise. Lord Cockermouth a brisé -sa cravache sur le front du jeune homme en le saluant d’un seul mot: -«Porc!» et au déjeuner il a lancé un pot d’étain à sa fille. Décidément -tout cela ne peut durer. Aussi bien les amants conviennent qu’ils -partiront, qu’ils iront en France pour y vivre heureux et libres. Leur -fuite aura lieu «le 15 du courant», le jour même de la fête de lord -Cockermouth. - -Hélas! on ne s’enfuit pas facilement du manoir paternel. Nos -tourtereaux sont surveillés. Un certain Chris, qui en veut beaucoup à -Patrick, parce que celui-ci a refusé de trinquer avec lui, les espionne -et les dénonce à lord Cockermouth. Le jour de la fuite venu, et pendant -que les hôtes du lord en sont au dessert, Cockermouth et son complice, -armés jusqu’aux dents, s’en vont vers le Saule creux, se jettent sur -une ombre qu’ils aperçoivent et qui doit être Patrick,—et l’égorgent. - -Quant à Cockermouth, il essuie son épée et rentre dans la salle -du banquet. Il cherche alors Déborah des yeux, ne l’aperçoit pas, -s’inquiète. On court aux appartements. - -«Mon commodore, dit Chris, je ne trouve pas mademoiselle!» - -On devine que ce n’est point Patrick, mais Déborah qu’ils ont -assassinée. Patrick la trouve ainsi baignée dans son sang, la remet -sur pieds, et la reconduit jusqu’au château. Ils conviennent qu’il -s’enfuira et qu’elle le suivra dès que ses blessures seront guéries. -«Mais, dit-elle, comment te retrouverai-je à Paris?»—Ce Patrick est -rusé!—«Il faut avoir recours à un expédient, mais lequel?... (C’est -lui qui parle.) Sur la façade du Louvre qui regarde la Seine, vers le -sixième pilastre, j’écrirai sur une des pierres du mur mon nom et ma -demeure.» - -Après une telle trouvaille, il est bien permis de s’embrasser,—ce -qu’ils n’ont garde d’oublier. Puis on se sépare. - -Cela fait, Déborah se présente aux invités de son père, pâle, -sanglante comme une autre Inès de las Sierras. Les invités se lèvent -et se retirent. Lord Cockermouth essaie de les retenir, puis les -menace de son épée,—que dis-je!—de sa _flamberge_, et la brandit sur -ses convives. Mais un vieillard, marchant vers lui, «d’un faux air -mystérieux lui dit: Milord, vous avez du sang à votre épée!» - -Le livre I^{er} s’arrête sur ce coup de théâtre; il contient,—outre -certaines particularités de style, comme cette singulière expression -pour dire que Déborah but un verre d’eau: «Elle jeta un peu d’eau -sur le feu de sa poitrine»,—un passage à noter, le portrait de lord -Cockermouth, évidemment fait d’après une épreuve de sir John Falstaff. -On le cherchera et on le trouvera dans ces pages, et voilà certes -une excellente caricature. Daumier ne l’eût pas mieux crayonnée. -Ce livre de _Madame Putiphar_ abonde en rencontres semblables. Je -n’analyserai point la suite de l’ouvrage aussi scrupuleusement que -le début. D’ailleurs le lecteur de ces pages n’a-t-il pas le livre -entre les mains et ne peut-il laisser là le _préfacier_ pour courir -au conteur? Petrus se fera bien connaître lui-même. On remarquera, -soit dit en passant, l’orthographe fantaisiste du Lycanthrope, qui -tenait à ses systèmes comme cet autre original, Restif de la Bretonne. -C’est ainsi qu’il écrit _abyme_, _gryllon_, _pharamineux_, etc. «Je -ne peux me figurer, sans une sympathique douleur, dit M. Charles -Baudelaire, toutes les fatigantes batailles que, pour réaliser son rêve -typographique, l’auteur a dû livrer aux compositeurs chargés d’imprimer -son manuscrit.» - -Revenons à _Madame Putiphar_. Patrick donc a quitté l’Irlande, ainsi -qu’il a été convenu. Il arrive en France et entre d’emblée dans le -régiment des mousquetaires du roi. Il n’a garde d’oublier le sixième -pilastre du Louvre, et il y écrit son adresse. Précaution excellente, -puisque Déborah le cherche déjà. Elle le rejoint. Leur folle joie -remplit une quinzaine de pages. Petrus Borel n’a pas trouvé de meilleur -mode pour exprimer leur ivresse que de les faire agenouiller dans -toutes les églises de Paris. Mais voyez la fatalité! Patrick a été -jugé en Irlande comme assassin contumax de miss Déborah; jugé, autant -dire condamné, et mieux que cela, puisqu’il a été pendu en effigie, ce -dont-il se moque au surplus profondément. - -Ah! que vous avez tort d’être dédaigneux, ami Patrick! Justement, -un mousquetaire de son régiment, Irlandais comme lui, Fitz-Harris, -apprend la nouvelle de cette pendaison et en confie aussitôt le secret -à tous ses camarades. Patrick se défend comme il peut, proteste de -son innocence, et pour prouver qu’il n’a pas tué miss Cockermouth, il -présente à ses compagnons Déborah, Déborah vivante et devenue sa femme. -On s’incline profondément, et tout serait pour le mieux si le régiment -des mousquetaires n’avait pas de colonel. Il en a un, _vertubleu!_ et -_habillé de vert-naissant, têtebleu!_ et qui se nomme le marquis de -Gave de Villepastour, _mille cornettes!_ Or, ce colonel est amoureux -de la femme de Patrick. Il veut la séduire, elle ne l’écoute pas; -l’enlever, elle le repousse. Il a beau mettre Patrick aux arrêts pour -causer plus librement avec Déborah, Déborah résiste. Il a des menaces, -soit! Elle a des pistolets. - -Sur ces entrefaites, Fitz-Harris, l’Irlandais qui est poëte par -échappées, est convaincu d’avoir publié un libelle contre _Madame -Putiphar_, lisez _Madame de Pompadour_. Petrus Borel appelle aussi -Louis XV _Pharaon_. Maître Fitz-Harris est mis à la Bastille, et -Patrick, toujours généreux, va demander sa grâce _à la marquise_. - -Ici, j’aurais grande envie de reprocher à Petrus Borel sa sévérité -excessive pour cette reine de la main gauche qui profita de sa -demi-royauté pour faire un peu de bien, quand les autres, par habitude -et par tempérament, font beaucoup de mal. Dieu me garde de me laisser -entraîner par ce courant de réhabilitations érotiques qui, parti -d’Agnès Sorel, ne s’est pas arrêté à la Dubarry! Mais enfin, lorsque je -songe à Madame de Pompadour, c’est à son petit lever que je la revois, -souriante, entourée d’artistes, ses amis, tenant le burin et demandant -à Boucher un avis sur la gravure qu’elle vient d’achever. Muse du -rococo, elle ne se contenta pas de publier des estampes ou de peindre -des nymphes au sein rosé, elle protégea les Encyclopédistes,—et cette -petite main si forte pouvait seule peut-être arrêter la persécution; -elle _philosopha_, elle fit un peu expulser les Jésuites. Bref, il lui -sera beaucoup pardonné, parce qu’elle a légèrement aimé la liberté de -l’art et de la pensée[2]. - -Mais Petrus Borel ne nous la présente pas ainsi. C’est une louve -affamée, une Cléopâtre sur le déclin, et quand madame du Hausset -introduit Patrick dans le boudoir de Choisy-le-Roi, la Putiphar saisit -à deux mains,—et quelles mains!—le manteau de ce Joseph irlandais. Ce -diable de Patrick résiste au surplus éperdument. Elle parle amour, -séduction, ivresse; il répond langue irlandaise, _Dryden_, _minstrel_, -légendes de son pays. A cette femme éperdue et enivrée il réplique par -un cours de grammaire comparée, et quand elle lui déclare en face -son amour, il va froidement dans la bibliothèque prendre un livre du -citoyen de Genève et met sous les yeux de la Pompadour cette pensée de -la _Nouvelle Héloïse_: - -«LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN -ROI.» - -La Pompadour ne répond rien, mais elle fait mettre mon Patrick à -la Bastille, pendant que le colonel marquis de Villepastour fait -transporter Déborah au Parc-aux-Cerfs. Mais si Patrick est un loup, -Déborah est une lionne. _Pharaon_ a beau prier, supplier, se traîner à -ses genoux, elle résiste, elle est superbe. «Vous finirez, dit le roi, -par me rendre brutal!» Le tome I^{er} de _Madame Putiphar_ se termine -par la lutte et la résistance dernière de Déborah. - -Dans le tome II de son ouvrage, Petrus Borel sème avec prodigalité les -cachots ténébreux, les escaliers humides, les geôliers farouches, les -souterrains sanglants et les oubliettes, toutes les fantasmagoriques -des mélodrames. Déborah est enfermée au fort Sainte-Marguerite, et -parvient à s’en échapper. Patrick et Fitz-Harris, réunis par le -hasard, croupissent dans des culs-de-basses-fosses, à la Bastille ou -à Vincennes. Au surplus, il y a vraiment là des pages saisissantes -et effroyables. Les longues heures des deux martyrs sont comptées -avec une cruauté sombre qui commence par faire sourire et qui finit -par terrifier. Telle scène ou Fitz-Harris meurt en maudissant ses -bourreaux, où le délire le gagne, où il revoit, moribond en extase, -son comté de Kerry, Killarney la hautaine, le soleil, les arbres, -les oiseaux; où Patrick demeure bientôt seul dans l’ombre, avec le -cadavre de son ami, cette scène vous étreint à la gorge comme une -poire d’angoisse. Petrus prend ainsi comme un violent plaisir à vous -inquiéter et à vous torturer. - -Quant à la fin même de l’histoire, la voici. Déborah a eu un fils, -le fils de Patrick. Elle l’a appelé _Vengeance_. C’est une façon de -désespéré taillé sur le patron d’Antony, ou de Didier, un des mille -surmoulages pris sur les statues des bâtards romantiques. Déborah, -poussée par les lamentations de son fils, lui confie le secret de sa -naissance, lui montre son père emprisonné, torturé, maudit, et lui met -une épée à la main en lui disant: «Va le venger!» _Vengeance_ descend à -l’hôtel du Villepastour et l’insulte, le frappe au visage, le contraint -à se battre. Le marquis prend son épée, tue d’un coup droit ce jeune -imprudent, fait attacher le cadavre sur le cheval qui à amené Vengeance -vivant, et lâche le nouveau Mazeppa à travers champs. La course -nocturne du cheval de _Vengeance_ vers le château où attend Déborah est -un des bons, des beaux morceaux du livre. C’est une façon de ballade -où, comme un refrain, passe le cri de l’auteur au coursier: «Va vite, -mon cheval, va vite!» - -Lorsque Déborah voit son fils mort, elle sent soudain sont cœur se -fendre, la vie lui échapper, le doute l’envahir. Elle désespère de Dieu -après avoir désespéré des hommes. - -Ici la plume semble tomber brusquement des mains de Borel. Un accent -de sincérité poignante traverse son livre et le démenti final donné à -son roman, la justice envahissant ce foyer d’horreurs, la revanche des -bons sur les méchants,—c’est la prise de la Bastille par le peuple, le -renversement du trône par les faubourgs, le meurtre du passé par la -liberté. Il a réussi, ce Petrus Borel, à peindre en couleurs fortes, -et sous un aspect nouveau, les triomphants épisodes du 14 juillet. Sa -plume s’anime, court, étincelle, maudit, acclame, renverse; son style -sent la poudre. Il y a là quelques pages vraiment dignes des écrivains -embrasés qui vivaient dans la fournaise même, oui, dignes de Loustalot -ou de Camille Desmoulins. - -Au fonds d’un puits, dans la boue, dans la nuit, le peuple retrouve -enfin un vieillard balbutiant des paroles d’une langue inconnue. C’est -Patrick, Patrick hâve, décharné, lugubre. Déborah le reconnaît, elle -se jette à son cou, elle lui parle, elle l’appelle par son nom. Il -n’entend pas. «Fou! dit-elle. Il est fou!...» Elle se recule effrayée, -tombe de toute sa hauteur et meurt. - -Le livre s’arrête. Un meurtre de plus était impossible. - -Je viens de nommer Camille Desmoulins. Ce n’est pas seulement le -style même de Camille que le dénouement de _Madame Putiphar_ nous -rappelle: l’idée même de ce roman a été fournie au Lycanthrope par -l’histoire.—Petrus Borel (ceci paraîtra intéressant aux curieux), a -emprunté son livre aux _Révolutions de France et de Brabant_ de Camille -Desmoulins. Je lis, en effet, dans le n^o 40 des _Révolutions_[3], -page 34, une lettre d’un certain _Macdonagh, gentilhomme irlandois, -capitaine_, lequel se plaint d’avoir été persécuté, offensé par son -colonel, mis en prison, non pas à la Bastille, mais dans la tour des -îles de Sainte-Marguerite, absolument comme dans _Madame Putiphar_ -Petrus Borel nous montre l’Irlandais Patrick offensé par son colonel, -persécuté et jeté dans un cul-de-basse-fosse. Même caractère et même -aventure. Le colonel enlève la femme qui s’appelle Déborah dans le -roman, Rose Plunkett dans l’histoire. - -La lettre de Macdonagh à Desmoulins est datée du 15 Juillet 1790. -L’auteur raconte comment Rose Plunkett, qu’il a épousée en Irlande -et qu’on lui a enlevée pendant qu’il était dans le cachot de l’Homme -au Masque de Fer, est aujourd’hui la femme du marquis de Carondelet. -Aussitôt, le Marquis d’écrire à Camille: «Monsieur, quelle a été ma -surprise de voir dans votre journal une lettre signée Macdonagh, -contenant une histoire infâme sur ma femme, dont il n’y a pas un mot -de vrai! A peine cet homme l’a-t-il vue au travers des grilles d’un -couvent, etc., etc.» A cela, Desmoulins répond qu’il ne regrette pas -d’avoir publié la lettre de l’Irlandais, que la publicité est la -sauvegarde du peuple et des honnêtes gens. «La dénonciation, dit-il, -si elle est vraie, démasque des fripons; et si elle est fausse, un -calomniateur; dans tous les cas, elle tourne ainsi au profit de la -société, sans faire de tort à son client, car quel mal vous fait une -imposture dont il vous est si facile de confondre l’auteur et de lui en -faire porter la peine?» - -Il y avait eu grand bruit à la suite de la lettre de Macdonagh, et -le marquis de Carondelet, chevalier de Saint-Louis avait adressé -aussitôt contre «l’intrigant» une requête à Messieurs de l’Assemblée -nationale, au roi, à ses ministres, à tous les tribunaux du royaume: -«C’est un scélérat qui file sa corde», y était-il dit en parlant de -Macdonagh. A cela Macdonagh répond par une visite à Camille Desmoulins -et lui conte l’affaire _qui est atroce_, dit l’auteur des _Révolutions -de France et de Brabant_, Macdonagh a épousé Rose Plunkett qui, -après lui avoir vainement offert une somme d’argent pour obtenir son -désistement, «a trouvé,» dit Desmoulins, «qu’il lui en coûterait -bien moins de se démarier par lettre de cachet, et moyennant 24,000 -livres, a fait enfermer son mari,—non son futur, mais le passé—aux îles -Sainte-Marguerite pendant douze ans et sept mois.» Et, comme pièces -de conviction, Desmoulins insère dans son journal des lettres de la -marquise de Carondelet où Rose Plunkett appelle le capitaine irlandais: -«Mon cœur et mon âme.» - -On pourrait chercher ce qu’il advint de cette affaire Macdonagh; -toujours est-il que Petrus Borel y a trouvé le sujet de _Madame -Putiphar_, et que modifiant le rôle de Rose devenue Déborah, -agrémentant son récit d’une visite à la Pompadour et d’une prise -de la Bastille, il a choisi, ce jour-là, Camille Desmoulins pour -collaborateur. - -Le public sera heureux, je n’en doute pas, de retrouver, dans une -édition faite pour les bibliothèques choisies, un livre aussi célèbre -et aussi caractéristique que _Madame Putiphar_. - -Celui qui l’écrivit fut un homme de conviction et de talent qui eût pu -marquer plus profondément encore sa trace dans l’histoire des lettres -si la fortune lui eût souri. Comme il rêvait de grandes choses! Je -retrouve dans la collection de _l’Artiste_ ces vers non réimprimés qui -montrent bien ce qu’étaient ses espoirs et ses rêves: - - 9 octobre. - - Tout ce que vous voudrez pour vous donner la preuve - De l’amour fort et fier que je vous dois vouer; - Pas de noviciat, pas d’âpre et dure épreuve - Que mon cœur valeureux puisse désavouer. - - Oui, je veux accomplir une œuvre grande et neuve! - Oui, pour vous mériter, je m’en vais dénouer - Dans mon âme tragique et que le fiel abreuve - Quelque admirable drame où vous voudrez jouer! - - Shakspeare applaudira; mon bon maître Corneille - Me sourira du fond de son sacré tombeau! - Mais quand l’humble ouvrier aura fini sa veille, - - Éteint sa forge en feu, quitté son escabeau, - Croisant ses bras lassés de son œuvre exemplaire, - Implacable, il viendra réclamer le salaire! - - PETRUS BOREL. - -C’est à madame Paradol, la belle madame Paradol de la -Comédie-Française, mère de Prévost-Paradol, que ce sonnet était adressé -et Petrus lui dédiait en outre le roman que M. Willem réimprime -aujourd’hui. Ces vers décèlent bien un fier état d’âme, un courage -tout prêt à tenter l’_œuvre grande_, un immense désir d’escalader les -sommets. Ces folies et ces ardeurs vaillantes, ces explosions et ces -fumées du romantisme valaient mieux encore que les fanges du réalisme, -dont on sourira tout autant quand la mode en sera passée, et qui -rentrent aussi dans le «genre frénétique» dont parlait Charles Nodier. - -A propos du romantisme et de ses fièvres, M. Philarète Chasles -écrivait un jour. «C’était une belle époque éperdue. Elle voulait trop, -elle espérait trop, elle comptait trop sur ses forces, elle jetait -trop de sa séve aux vents du midi et du nord. Elle ne s’arrêtait pas -pour s’écouter vivre; mais elle vivait. Elle avait l’ardeur, la séve -et l’élan. Partout singularités et phénomènes: femmes émancipées, -phalanstériens, vintrassiens, saint-simoniens; on faisait des drames en -trente actes et des vers de quarante pieds. _Trialph_ jaillissait de -la plume de Lassailly, et le pauvre Petrus Borel, qui est allé mourir -de douleur en Algérie, se disait lycanthrope. On imaginait qu’une loi -votée pourrait ouvrir le paradis sur la terre; un seul noble discours -allait de la tribune retentir dans toutes les poitrines....» Ah! le -beau temps et le temps des glorieuses chimères! C’était folie? Soit. -Nous sommes devenus trop sages. Nous analysons, critiquons, cherchons, -fouillons çà et là: nous sommes des chimistes, des médecins, oui; mais -nous ne sommes plus des créateurs. L’imagination s’est enfuie. La folle -du logis a mis la clef sous la porte. Il nous reste des conteurs qui -décrivent,—mi-partie peintres de genre et commissaires-priseurs. Il ne -nous reste plus de génies qui inventent. Et il y avait certes plus de -salpètre chez le dernier de ces insensés d’autrefois que chez plus d’un -homme célèbre d’aujourd’hui. - -Et voilà pourquoi nous disons aussi en feuilletant le livre éperdu du -Lycanthrope: «_Poor Yorick, alas!_—Hélas! pauvre Yorick!» - -Il y avait quelque chose là! - - JULES CLARETIE. - Février 1877. - -[Illustration] - - - - - A - - L. P. - - CE LIVRE - - EST A TOI ET POUR TOI - - MON AMIE. - -[Illustration] - - - - -PROLOGUE. - - - _Une douleur renaît pour une évanouie; - Quand un chagrin s’éteint c’est qu’un autre est éclos; - La vie est une ronce aux pleurs épanouie._ - - _Dans ma poitrine sombre, ainsi qu’en un champ clos, - Trois braves cavaliers se heurtent sans relâche, - Et ces trois cavaliers, à mon être incarnés, - Se disputent mon être, et sous leurs coups de hache - Ma nature gémit; mais, sur ces acharnés, - Mes plaintes ont l’effet des trompes, des timbales, - Qui soûlent de leurs sons le plus morne soldat, - Et le jettent joyeux sous la grêle des balles, - Lui versant dans le cœur la rage du combat._ - - _Le premier cavalier est jeune, frais, alerte; - Il porte élégamment un corselet d’acier, - Scintillant à travers une résille verte - Comme à travers des pins les crystaux d’un glacier, - Son œil est amoureux; sa belle tête blonde - A pour coiffure un casque, orné de lambrequins, - Dont le cimier touffu l’enveloppe et l’inonde - Comme fait le lampas autour des palanquins. - Son cheval andalous agite un long panache - Et va caracolant sous ses étriers d’or, - Quand il fait rayonner sa dague et sa rondache - Avec l’agilité d’un vain toréador._ - - _Le second cavalier, ainsi qu’un reliquaire, - Est juché gravement sur le dos d’un mulet, - Qui feroit le bonheur d’un gothique antiquaire; - Car sur son râble osseux, anguleux chapelet, - Avec soin est jetée une housse fanée; - Housse ayant affublé quelque vieil escabeau, - Ou caparaçonné la blanche haquenée - Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau. - Il est gros, gras, poussif; son aride monture - Sous lui semble craquer et pencher en aval: - Une vraie antithèse,—une caricature - De carême-prenant promenant carnaval! - Or, c’est un pénitent, un moine, dans sa robe - Traînante enseveli, voilé d’un capuchon, - Qui pour se vendre au Ciel ici-bas se dérobe; - Béat sur la vertu très à califourchon. - Mais Sabaoth l’inspire, il peste, il jure, il sue; - Il lance à ses rivaux de superbes défis, - Qu’il appuie à propos d’une lourde massue: - Il est taché de sang et baise un crucifix._ - - _Pour le tiers cavalier, c’est un homme de pierre, - Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux; - Un hyperboréen; un gnôme sans paupière, - Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux - Comme un tombeau vidé lorsqu’une arme le frappe. - Il porte à sa main gauche une faulx dont l’acier - Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trappe - En croupe où se faisande un pendu grimacier, - Laid gibier de gibet! Enfin pour cimeterre - Se balance à son flanc un énorme hameçon - Embrochant des filets pleins de larves de terre, - Et de vers de charogne à piper le poisson._ - - _Le premier combattant, le plus beau,—c’est le monde! - Qui pour m’attraire à lui me couronne de fleurs; - Et sous mes pas douteux, quand la route est immonde - Étale son manteau, puis étanche mes pleurs. - Il veut que je le suive,—il veut que je me donne - Tout à lui, sans remords, sans arrière-penser; - Que je plonge en son sein et que je m’abandonne - A sa vague vermeille—et m’y laisse bercer. - C’est le monde joyeux, souriante effigie! - Qui devant ma jeunesse entr’ouvre à deux battants - Le clos de l’avenir, clos tout plein de magie, - Où mes jours glorieux surgissent éclatants. - Ineffable lointain! beau ciel peuplé d’étoiles! - C’est le monde bruyant, avec ses passions, - Ses beaux amours voilés, ses laids amours sans voiles, - Ses mille voluptés, ses prostitutions! - C’est le monde et ses bals, ses nuits, ses jeux, ses femmes, - Ses fêtes, ses chevaux, ses banquets somptueux, - Où le simple est abject, les malheureux, infâmes! - Où qui jouit le plus est le plus vertueux! - Le monde et ses cités vastes, resplendissantes, - Ses pays d’Orient, ses bricks aventuriers, - Ses réputations partout retentissantes, - Ses héros immortels, ses triomphants guerriers, - Ses poètes, vrais dieux, dont, toutes enivrées, - Les tribus baisent l’œuvre épars sur leurs chemins, - Ses temples, ses palais, ses royautés dorées, - Ses grincements, ses bruits de pas, de voix, de mains! - C’est le monde! Il me dit:—viens avec moi, jeune homme, - Prends confiance en moi, j’emplirai tes désirs; - Oui, quelque grands qu’ils soient je t’en paierai la somme! - De la gloire, en veux-tu?... J’en donne!... Des plaisirs?... - J’en tue—et t’en tuerai!... Ces femmes admirables - Dont l’aspect seul rend fou, tu les posséderas, - Et sur leurs corps lascifs, tes passions durables - Comme sur un caillou tu les aiguiseras!_ - - _Le second combattant, celui dont l’attitude - Est grave, et l’air bénin, dont la componction - A rembruni la face: Or, c’est la solitude, - Le désert; c’est le cloître où la dilection - Du Seigneur tombe à flots, où la douce rosée - Du calme, du silence, édulcore le fiel, - Où l’âme de lumière est sans cesse arrosée: - Montagne où le chrétien s’abouche avec le Ciel! - C’est le cloître! Il me dit:—Monte chez moi, jeune homme, - Prends confiance en moi, quitte un monde menteur - Où tout s’évanouit, ainsi qu’après un somme - Des songes enivrants; va, le seul rédempteur - Des misères d’en bas, va, c’est le monastère, - Sa contemplation et son austérité! - Tout n’est qu’infection et vice sur la terre: - La gloire est chose vaine, et la postérité - Une orgueilleuse erreur, une absurde folie! - Voudrois-tu sur ta route élever de ta main - Un monument vivace?... Hélas! le monde oublie, - Et la vie ici-bas n’a pas de lendemain. - Viens goûter avec moi la paix de la retraite; - Laisse l’amour charnel et ses impuretés; - Romps, il est temps encor; ton âme n’est pas faite - Pour un monde ainsi fait; de ses virginités - Sois fidèle gardien; viens! et si la prière, - La méditation ne pouvoit l’étancher, - Alors tu descendras dans la sombre carrière - De la sage science, et tu pourras pencher - Sur ses sacrés creusets ton front pâle de veilles, - Magnifier le Christ—et verser le dédain - Sur la Philosophie outrageant ses merveilles - Du haut de ses tréteaux croulants de baladin; - Tu pourras, préférant l’étude bien aimée - De l’art, lui rendre un culte à l’ombre de ce lieu; - Sur ce dôme et ces murs, fervent Bartholomée, - Malheureux Lesueur, peindre la Bible et Dieu!..._ - - _Le dernier combattant, le cavalier sonore, - Le spectre froid, le gnôme aux filets de pêcheur, - C’est lui que je caresse et qu’en secret j’honore, - Niveleur éternel, implacable faucheur, - C’est la mort, le néant!... D’une voix souterraine - Il m’appelle sans cesse:—Enfant, descends chez moi, - Enfant, plonge en mon sein, car la douleur est reine - De la terre maudite, et l’opprobe en est roi! - Viens, redescends chez moi, viens, replonge en la fange, - Chrysalide, éphémère, ombre, velléité! - Viens plus tôt que plus tard, sans oubli je vendange - Un par un les raisins du cep Humanité. - Avant que le pilon pesant de la souffrance - T’ait trituré le cœur, souffle sur ton flambeau; - Notre-Dame de Liesse et de la Délivrance, - C’est la mort! Chanaan promis, c’est le tombeau! - Qu’attends-tu? que veux-tu?... Ne crois pas au langage - Du cloître suborneur, non, plutôt, crois au mien; - Tu ne sais pas, enfant, combien le cloître engage! - Il promet le repos; ce n’est qu’un bohémien - Qui ment, qui vous engeole, et vous met dans sa nasse! - L’homme y demeure en proie à ses obsessions. - Sous le vent du désert il n’est pas de bonace; - Il attise à loisir le feu des passions. - Au cloître, écoute-moi, tu n’es pas plus idoine - Qu’au monde; crains ses airs de repos mensongers; - Crains les satyriasis affreux de saint Anthoine: - Crains les tentations, les remords, les dangers, - Les assauts de la chair et les chutes de l’âme. - Sous le vent du désert tes désirs flamberont; - La solitude étreint, torture, brise, enflamme; - Dans des maux inouïs tes sens retomberont!— - Il n’est de bonheur vrai, de repos qu’en la fosse: - Sur la terre on est mal, sous la terre on est bien; - Là, nul plaisir rongeur; là, nulle amitié fausse; - Là, point d’ambition, point d’espoir déçu...—Rien!... - Là, rien, rien, le néant!... une absence, une foudre - Morte, une mer sans fond, un vide sans écho!...— - Viens te dis-je!... A ma voix tu crouleras en poudre - Comme aux sons des buccins les murs de Jéricho!—_ - - _Ainsi, depuis long-temps, s’entrechoque et se taille - Cet infernal trio,—ces trois fiers spadassins: - Ils ont pris—les méchants pour leur champ de bataille, - Mon pauvre cœur, meurtri sous leurs coups assassins, - Mon pauvre cœur navré, qui s’affaisse et se broie, - Douteur, religieux, fou, mondain, mécréant! - Quand finira la lutte, et qui m’aura pour proie,— - Dieu le sait!—du Désert, du Monde ou du Néant?_ - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE PREMIER. - -I. - - -JE ne sais s’il y a un fatal destin, mais il y a certainement des -destinées fatales; mais il est des hommes qui sont donnés au malheur; -mais il est des hommes qui sont la proie des hommes, et qui leur sont -jetés comme on jetoit des esclaves aux tigres des arènes; pourquoi?... -Je ne sais. Et pourquoi ceux-ci plutôt que ceux-là? je ne sais non -plus: ici la raison s’égare et l’esprit qui creuse se confond. - -S’il est une Providence, est-ce pour l’univers, est-ce pour l’humanité, -et non pour l’homme? Est-ce pour le tout et non pour la parcelle? -L’avenir de chaque être est-il écrit comme l’avenir du monde? La -Providence marque-t-elle chaque créature de son doigt? Et si elle -les marque toutes, et si elle veille sur toutes, pourquoi son doigt -pousse-t-il parfois dans l’abyme, pourquoi sa sollicitude est-elle -parfois si funeste? - -Les savants, pour qui rien n’est ténébreux, diront que la destinée de -l’individu dérive immédiatement de son organisation; que l’homme sans -perspicacité sera dupe, que l’homme fin sera dupeur, et saura éviter -les pierres d’achoppement où le premier trébuchera.—Mais, pourquoi -celui-ci est-il rusé, et celui-là est-il simple? Être simple et bon -est-ce un crime qui vaille le malheur et le supplice?—A quoi les -savants répondront: Celui-ci est simple, parce qu’il a la protubérance -de la simplicité; et celui-là est fin, parce qu’il a la protubérance de -la finesse.—Bien, mais pourquoi celui-ci a-t-il cet organe qui manque -à l’autre? Qui a présidé à cette répartition? Quel caprice a donné à -l’un la bosse du meurtre, et à l’autre la bosse de la mansuétude? Si -dès la procréation, ce caprice a départi les bonnes et les mauvaises -qualités des êtres, il a départi leurs destinées: les destinées sont -donc écrites; il y a donc un destin! L’animal n’a donc pas son libre -arbitre: il n’a donc pas le choix d’être doux ou d’être féroce, de -souffrir ou de faire souffrir, d’aimer ou de tuer.—Les savants se -lèveront et répondront encore:—Il n’y a ni bonne ni mauvaise passion: -c’est la société qui postérieurement est venue, et qui a dit: Ceci -est mal, ceci est bien. Ceci est bon parce que ceci m’est profitable; -ceci est mauvais parce que ceci m’est nuisible.—Soit: mais si les -hommes doivent vivre en société, pourquoi la Providence en fait-elle -d’insociables, pourquoi va-t-elle contre son but? Est-elle donc -extravagante? Une Providence ne sauroit l’être. D’ailleurs cette -raison n’explique rien, car il est des hommes sociables victimes de la -société; car il est des hommes bons dont l’existence est affreuse; car -il est des hommes victimes d’événements indépendants de leur volonté, -d’événements que leur esprit ne pouvoit prévoir, que nulle vertu -humaine ne pouvoit parer. - -Pour détourner du désespoir, on a, il est vrai, inventé la vie -future, où le juste est récompensé, et le méchant puni; mais pourquoi -récompenser le juste, qui n’a pas eu à opter entre la justice et -l’iniquité? mais pourquoi châtier le méchant, qui n’a pas eu à choisir -entre le crime et la bienfaisance? On ne doit récompenser et punir que -les actes volontaires. C’est Dieu, et non pas le créé qu’il faudroit -glorifier quand il a fait une bonne créature, et qu’il faudroit -supplicier quand il en a fait une mauvaise. Il étoit bien plus simple, -au lieu de faire deux existences, une seconde pour redresser les torts -de la première, d’en faire une seule convenable. - -Si le péché originel est une injustice, la destinée fatale originelle -est une atrocité. La loi de Dieu seroit-elle pire que la loi des -hommes? seroit-elle rétroactive? - -Je ne m’arrêterai pas plus long-temps à ces pensées fatigantes -et révoltantes: je ne chercherai point à expliquer ces choses -inexplicables: si je m’y appesantissois longuement, je me briserois -le front sur la muraille. J’étourdis ma raison toutes fois qu’elle -interroge, et je m’incline devant les ténèbres. - -Souvent j’ai ouï dire que certains insectes étoient faits pour -l’amusement des enfants: peut-être l’homme aussi est-il créé pour les -menus plaisirs d’un ordre d’êtres supérieur, qui se complaît à le -torturer, qui s’égaie à ses gémissements. Beaucoup d’entre nous ne -ressemblent-ils point par leur existence à ces scarabées transpercés -d’une épingle, et piqués vivants sur un mur; ou à ces chauve-souris -clouées sur une porte servant de mire pour tirer à l’arbalète? - -S’il y a une Providence, elle a parfois d’étranges voies: malheur à -celui marqué pour une voie étrange! il auroit mieux valu pour lui qu’il -eût été étouffé dans le sein de sa mère. - -C’est à vous, si vos cœurs n’y défaillent point, d’approfondir et de -résoudre: quant à présent, pauvre conteur, je vais tout simplement -vous développer des destinées affreuses entre les destinées. Bien plus -heureux que moi vous serez, si vous pouvez croire qu’une Providence ait -été le tisserand de pareilles vies, et si vous pouvez découvrir le but -et la mission de pareilles existences. - -[Illustration] - - - - -II. - - -MYLORD, venez donc au balcon: le beau soleil couchant! Ah, vous êtes -fortuné, mylord! tout jusques au ciel même qui se fait votre vassal -et porte votre écusson au flanc. Regardez à l’occident; ces trois -longues nuées éclatantes ne semblent-elles pas vos trois fasces d’or -horizontales? et le soleil, votre besant d’or, au champ d’azur de votre -écu? - -—Mylady, vous semez mal à propos votre bel esprit: vous voulez, suivant -votre coutume, détourner une conversation qui vous pèse, par un -incident, par quelque mignardise; mais, vous le savez, je ne me laisse -pas piper à vos pipeaux, et vous m’écouterez jusqu’au bout. - -Je vous disois donc que si vous n’y prenez garde il arrivera malheur à -votre fille. Je vous disois que dès l’origine j’avois prévu tout ce qui -est survenu, que j’avois pressenti ce que vous auriez dû pressentir; -et ce que toute autre mère à votre place eût pressenti. Vos flatteurs -vous appellent naïve, mais vous êtes obtuse. Comme un nouveau-né, vous -ignorez toutes bienséances. Sur mon épée, madame! vous n’avez de noble -que mon nom. - -Avant mon premier départ pour les Indes, ayant déjà remarqué en eux -une lointaine inclination, et un commencement de liaison, je vous -avois fortement recommandé et fait bien promettre de ne plus leur -laisser aucun rapport; en tout point vous m’avez désobéi. Plus tard, -lors de mon entrée en campagne, je vous renouvellai formellement le -même ordre et vous me désobéîtes encore plus formellement. A mon -retour de l’armée, je trouvai Déborah compagne de Pat; je trouvai Pat -presque installé ici; Pat traité comme vous eussiez traité un fils; Pat -assistant à toutes les leçons des maîtres de Déborah, et étudiant avec -elle les arts d’agrément. Étiez-vous folle! Vous avez fait un joli coup -en vérité! vous avez rendu un bon service à ce pauvre père Patrick! -Aujourd’hui, il ne sait que faire de son garnement de fils, qui s’en va -labourer un solfége à la main, un Shakspeare sous son bras. N’eût-ce -été que par respect pour ma maison, vous n’eussiez pas dû attirer ici, -et traiter de telle sorte, l’enfant d’un de vos fermiers, et d’un de -vos fermiers irlandois et papiste! - -—Cher époux, vous savez combien je vous suis soumise en toutes choses. -Ce n’étoit point pour braver vos commandements, ce que j’en fis, mais -purement pour l’amour de votre fille: seule, avec moi et quelques -domestiques grondeurs, sans distraction aucune dans ce beau, ce -pittoresque, mais taciturne, mais funèbre manoir, la pauvre enfant se -mouroit d’ennui, et ne cessoit de redemander son Pat, qui l’égayoit de -sa grosse joie, qui l’entraînoit dans le jardin et dans le parc; qui -inventoit, pour plaire à sa noble petite amie, toute espèce de jeux et -d’amusements. - -Partageant ses jeux, ne devoit-il pas partager ses études? N’auroit-ce -pas été cruel de le renvoyer à l’arrivée des professeurs de Debby? -Puisqu’il étoit son compagnon, ne devois-je pas prendre à tâche de -l’instruire et de le polir pour le rendre plus digne d’elle? Il avoit -si bonne envie d’apprendre, et tant de facilité, le pauvre garçon! Cela -donnoit de l’émulation à la paresseuse Debby. Puis, vous le savez, -il étoit si gentil, si doux, si prévenant! Ah! que je souhaiterois à -beaucoup de gentilshommes d’avoir de pareils héritiers! - -—Toujours vos mêmes parades de générosité, toujours vos belles idées -sur les gents de basse condition; vous aurez beau argumenter, un mulet -et un cheval de race feront toujours deux, comme un Irlandois et un -homme. - -Où toutes ces prouesses de vertu vous conduiront-elles? Vos largesses -envers les mendiants et les paysans vous feront, à la première -rencontre, couper les jarrets par ces infâmes catholiques. Votre -conduite à l’égard du petit Pat, où vous mènera-t-elle, où vous -a-t-elle poussée? Debby et Pat, grandissant ensemble, se sont pris -d’étroite amitié, puis à l’amitié a succédé l’amour: la jeune -comtesse Déborah Cockermouth est amourachée du gars de votre fermier: -mademoiselle en feroit volontiers son époux! Dieu me damne! cela -me fait dresser les cheveux sur la tête! Mademoiselle refuse tout -brillant parti; mademoiselle repousse tout noble requérant: J’ai fait -vœu de chasteté, dit-elle. Ventre de papiste! quel est ce catholique -baragouin? Dieu me damne! ça tourne à mal.... - -—Pourquoi vous enflammer ainsi? à quelle occasion tant de violence? -Cette fantaisie de garder le célibat n’est qu’une lubie de jeunesse, -qui lui passera, et tout d’abord qu’elle aura rencontré un cavalier de -son choix et de son gré. Quant à Patrick, vous savez bien que tout est -rompu entre elle et lui depuis long-temps; et que depuis votre farouche -sortie contre lui, il n’a pas remis le pied au château. - -—Tout est rompu entre elle et lui!... Il n’a pas remis le pied au -château!... Qui vous a si bien informée? Madame, relâchez de votre -surveillance, elle est vraiment trop rigide. Ah! tout est rompu entre -elle et lui?... parole d’honneur?... C’est pour cela que mon fidèle -Chris, maintes fois, l’a vu rôdant près du château; c’est pour cela -qu’il a entendu plusieurs fois ce que vous eussiez dû entendre, la -nuit, Déborah se relever, sortir et descendre du côté du parc. Ah! -tout est rompu entre elle et lui!... vraiment?... C’est bien, restez -dans votre quiétude: pour moi, je vais redoubler de sévérité; Chris -l’espionnera; et si le malheur veut que cela soit, je prendrai des -mesures qui ne seront pas douces à votre pimbêche de fille.... Quant au -paysan, c’est la moindre affaire. - -—Vous êtes maître, mylord, et surtout maître de vos actions; je ne suis -que votre humble servante, et je m’incline. Faites à votre guise; on -recueille ce qu’on a semé. - -—A vos souhaits, comtesse. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -III. - - -LE lendemain, après sa toilette, lady Cockermouth fit prier Déborah de -vouloir bien se rendre auprès d’elle, par l’escalier dérobé, le plus -secrètement possible, pour ne point attirer l’attention de son père. - -Aussitôt Debby, très-inquiète, arriva mystérieusement; d’un pas -craintif et d’un air caressant, elle s’approcha de sa mère pour la -saluer d’un baiser, mais ses lèvres ne pressèrent que ses deux mains -qui soutenoient son front abattu. - -—Je vous remercie, mademoiselle, d’avoir bien voulu vous rendre avec -empressement à mon invitation, lui dit la comtesse en découvrant -son visage mélancolique; cédez toujours ainsi à mes douces et sages -prières, vous ferez le bien, et vous épargnerez à vous et à votre mère -infortunée de grands chagrins et de grands remords. J’ai tant besoin de -consolation!... et toute consolation ne me peut venir que de vous. - -Une seule fois, dans votre enfance, Debby, je cédai à un de vos -caprices: cette foiblesse maternelle, bien pardonnable, a déchiré -ma vie, déjà tant empoisonnée: vous vous étiez éprise de belle -amitié pour Pat, le fils du granger Patrick, vous recherchiez -toujours sa société, vous l’invitiez à vos récréations, vous lui -offriez vos jouets, vous agissiez avec lui comme avec un frère, vous -deveniez maussade quand on l’éloignoit de vous; au lieu de m’opposer -rigoureusement, et comme je l’eusse dû, à votre fréquentation de -ce petit rustaud;—fréquentation tout à fait messéante et blessant -violemment votre père, qui plusieurs fois m’avoit intimé l’ordre, -de l’empêcher durement. Pour ne point vous enlever votre compagnon -unique, pour ne point vous affliger, j’écoutai vos désirs instants, -et je favorisai vos entrevues. J’avois pensé que ce n’étoit qu’un -enfantillage de peu de durée, mais vous vous êtes montrée tenace en -vos goûts; et, plus tard, je ne pus jamais vous convaincre qu’il étoit -opportun et décent de rompre avec ce paysan devenu jeune homme; vous ne -voulûtes pas comprendre que vous dérogiez à votre rang. - -Vous n’avez pas oublié, sans doute, mon cœur en saigne encore, toutes -les tempêtes que cette condescendance m’a fait essuyer, toutes les -fureurs qu’elle a fait tomber sur vous et sur moi; n’étoit-ce pas -assez?... - -Je croyois mon péché expié, je croyois cette guerre lasse; je croyois -éteint ce brandon de discorde; hélas, me serois-je abusée grossièrement? - -Voici que la colère de votre père s’est réveillée plus véhémente que -jamais: hier, affirmant que vous avez toujours des rapports avec M. -Pat, il a invectivé contre vous, il m’a chargée de blâmes. J’ai tâché -de l’appaiser, en témoignant de toutes mes forces de votre innocence. -J’ai essayé de lui prouver que par méchanceté, sans doute, quelqu’un -avoit égaré sa bonne foi. Je l’ai prié de ne point calomnier ma -Déborah. J’ai repoussé loin cette perfide accusation. Non, Déborah, -vous n’êtes point une fille à commerce nocturne: c’est une calomnie! -Me démentirez-vous?... Non, Déborah, vous n’avez pu prolonger, au -péril de votre avenir, une liaison impardonnable, une liaison funeste -à l’orgueil de votre père, une liaison funeste à mon repos! Me -démentirez-vous?... - -—O ma mère, ma mère, pardon!... s’écria Déborah, tombant alors à ses -genoux et cachant sa figure dans les plis de sa robe. - -—Cessez vos cris, Déborah, craignez qu’ils n’attirent votre père, -sortez de devant moi. Est-ce ainsi, mauvaise âme, que vous faites ma -joie? - -—O ma mère, pardon! ne me chassez pas, ce seroit me maudire, et je ne -suis criminelle que de vos chagrins.... Veuillez m’entendre?... - -—Debby, ma fille, que vous êtes cruelle! Déjà ne m’aviez-vous pas assez -causé de tourments? En quoi ai-je donc si peu mérité votre pitié? -N’eût-elle pas été coupable votre inclination, que du jour où elle -appesantissoit sur moi le bras de plomb de votre père, et sur vous sa -malédiction, vous eussiez dû en faire le sacrifice. Prenez garde, qui -ne sait pas faire un sacrifice souvent est sacrifiée. - -—C’est qu’aussi souvent il est plus facile d’être immolé que de -s’immoler. On ne tient pas compte des efforts vains, des luttes -impuissantes, des combats secrets: en vérité, croyez-vous qu’il soit -si aisé de s’arracher du cœur une amitié qui date du berceau, un amour -développé avec la vie, une passion se reposant sur un être parfait, -sur un être d’élection? Croyez-vous qu’un amour sans bornes, soit si -commode à arracher, quand il est basé sur une profonde estime, et -surtout quand le bien-aimé n’a d’autre crime que celui d’être né dans -une crèche? - -S’il en est qui peuvent à un signal donné désaimer ou prendre de -l’amour, ce n’est pas moi. J’ai tout tenté; je me suis tout dit pour -surmonter ma passion; et tout ce que j’ai fait pour la détruire n’a -fait que la consolider. Enfin, j’ai cessé ce duel inégal avec la -nature; et je me suis abandonnée au courant; dût-il m’entraîner dans un -gouffre, résignée à tout, je le suivrai. - -—A quelle école, s’il vous plaît, avez-vous appris un langage aussi -odieux? Est-ce à l’école de votre paysan? - -—Mon paysan n’est point un homme de scandale; et si mon langage est -odieux, c’est que mon cœur est odieux, car il part de mon cœur. -D’ailleurs je ne suis plus une enfant, je touche au tiers de la vie, et -j’ai eu pour maître le malheur. - -—Quels malheurs?... Dieu du ciel! si votre père vous entendoit, vous -seriez morte!... - -—Ne suis-je pas résignée à tout? - -—Les soupçons du comte votre père sont donc fondés? - -—Oui, ma mère. - -—Vous revoyez donc le garçon Pat? - -—Oui, ma mère, je revois M. Patrick Fitz-Whyte. - -—Depuis quand?... - -—Depuis un an environ. - -—Effrontée!... Où pouviez-vous voir ce garçon? - -—M. Patrick est venu quelquefois au château, en votre absence; mais -habituellement nous nous rencontrons la nuit dans le parc. Je prends -ici Dieu à témoin que pourtant nous n’avons jamais forfait à nos -devoirs, et que nos entretiens n’ont jamais été qu’édifiants! M. -Patrick est un noble homme, croyez bien! - -—S’il m’étoit venu à la pensée que vous eussiez pu faillir, je serois -plus coupable que vous ne le seriez vous-même, ma fille, si vous -eussiez succombé: j’ai de l’estime pour vous, ma fille; ôter son estime -a quelqu’un, c’est applaudir à ses vices, ou c’est le mettre dans le -cas de se jeter au mal par dépit. - -Votre père n’a encore que de vagues soupçons, et il est déjà possédé -d’une colère outrée; prenez garde de les confirmer, je ne sais à quelle -rigeur il pourroit être conduit. A la prolongation de vos liaisons -avec Patrick, il attribue, fort justement sans doute, vos refus des -divers gentilshommes qui vous ont été offerts. Prochainement il vous -présentera un nouvel époux: si vous répondiez encore par un refus, son -projet est de vous faire emprisonner dans une maison de correction -d’Angleterre, jusqu’à ce que vous soyez revenue à des sentiments plus -sociaux. - -—Emprisonnée!... Est-ce à dire que je sois une folle, une -prostituée!... Quant à un époux, seroit-ce Charles-Edward, je le -repousserai! J’ai fait ce vœu que je tiendrai, ou d’être à mon Patrick -ou d’être à Dieu. - -—Déborah, vous êtes une mauvaise femme! Si vous respectez l’amour, vous -ne respectez guère la piété filiale. Vous avez peu d’égards pour moi, -pour moi votre tendre mère. - -—Quoique je sois aigrie, ô ma mère! croyez à ma piété profonde. Mais -il est inconcevable qu’on puisse se figurer que l’amour filial ne -vive pas d’échanges et de soins; que dans l’amour filial les charges -soient toutes pour l’enfant qui ne peut l’entretenir en bon point que -par l’abnégation de soi-même, que par l’abnégation de sa raison, et, -souvent, par la destruction de sa jeunesse et la ruine de sa vie. -Croyez-vous qu’un amour puisse tenir, puisse exister à de pareilles -conditions? - -—Je ne pense pas que ces réflexions s’adressent à votre malheureuse -mère: les charges entre nous deux ont été mutuelles, j’espère? Même, -sans vous faire de reproche, je crois ma mesure plus comble que la -vôtre. Que n’ai-je pas supporté, que n’ai-je pas souffert à cause de -vous! - -Parce que dans votre bas âge, involontairement j’avois favorisé vos -rapports avec un enfant, on m’a fait coupable de ce qui s’en est suivi -jusqu’en votre âge mûr. Ah! Déborah, vous aussi n’accusez pas votre -malheureuse mère! oh! très-malheureuse!... Vous parlez d’amour filial -acheté par l’abnégation de soi-même, et par la ruine de son existence: -c’est moi qui l’ai acheté à ce prix. Oh! tous mes rêves dorés de mon -enfance!... oh! la Providence fait bien de nous taire l’avenir!... - -—Si vous pouviez lire en mon cœur, ma pauvre mère, vous verriez à quel -point je vous aime. Laissez-moi baiser vos pieds, laissez-moi pleurer -sur votre front! car il est des faits bien atroces dans la vie: vous -que j’aime profondément, vous à qui je n’aurois voulu apporter que -joie et bonheur; vous dont j’aurois voulu alléger les tortures; par un -funeste sort, par je ne sais quel hasard, quelle fatalité, je vous ai -toujours plongée dans le chagrin et le remords. C’est affreux à penser! - -—Ma bonne fille, combien tes caresses épanouissent mon âme. Qui sait si -des jours heureux ne nous sont pas réservés? Tu peux encore me faire -goûter à la félicité. J’ai tant souffert, prends pitié de moi, ne me -fais pas souffrir davantage, j’y succomberois! Promets-moi, c’est -l’unique et dernier sacrifice que je te demande, promets-moi de ne plus -revoir M. Patrick. - -—Ne plus revoir M. Patrick!... répéta Déborah consternée. - -—Je sens bien qu’il est douloureux de renoncer à l’objet de ses -affections; je sens bien que je vous demanderois là une chose -difficile, si la renonciation étoit toute volontaire; mais n’est-il -pas bien séant de prévenir une rupture inévitable et de la préparer -soi-même? mais n’est-il pas habile de faire d’un événement, tout à fait -en dehors de notre pouvoir, un acte de notre volonté plénière. Votre -père, sachez bien, vous fait surveiller scrupuleusement depuis quelques -jours, depuis qu’on lui a donné du soupçon. Vous ne tarderiez pas à -être surprise par ses espions;... que Dieu vous en garde! vous seriez -perdue, et votre mère aussi. - -—Hélas! que ne me demandez-vous une chose possible. - -—Je n’exige rien de vous, ma fille; je vous prie seulement d’éviter un -piége, je vous prie seulement de vous garder d’un abyme de maux; je -vous supplie d’avoir pitié de moi! - -Oppressée et sanglotante, Déborah tomba aux pieds de sa mère, et, dans -cette pose, demeura taciturne et morne comme une sculpture. Après ce -long silence, relevant la tête et soulevant ses paupières, elle dit -froidement: Je ferai selon votre désir, ma mère, je me garderai de cet -abyme de maux; accordez-moi seulement une grâce? - -—Parlez, ma fille. - -—Permettez-moi de revoir encore une seule fois M. Patrick, pour lui -dire adieu, pour lui apprendre son arrêt au moins de ma bouche? Cette -nuit, nous avons rendez-vous dans le parc: j’irai, je lui dirai tout!... - -—Déborah, laissez que je vous presse sur mon cœur! je savois bien que -vous étiez bonne. Ainsi, dorénavant, vous cesserez toute entrevue? - -—Je vous le jure. - -—Puissiez-vous toujours vous maintenir en aussi sage disposition; -puisse ce changement ne pas être passager, votre mère sera bien -heureuse! Ainsi vous ne démentirez pas mes dénégations? J’ai répondu à -votre père de votre bonne conduite. Bientôt ses soupçons tomberont, et, -honteux de vous avoir accusée faussement, peut-être reviendra-t-il à la -douceur. - -Il est juste, en effet, de prévenir ce pauvre garçon, et de le prévenir -avec ménagement; ce seroit mal en effet de rompre malhonnêtement avec -lui, et de le jeter dans l’inquiétude. Allez, une dernière fois, à -votre rendez-vous; mais prenez garde de vous laisser surprendre par les -gents de votre père. - -Voici la cloche du déjeûner. Vite, retournez dans votre appartement: -de là, comme de coutume, vous vous rendrez à la salle. Évitez d’avoir -l’air embarrassé; il faut que votre père ignore ce qui vient de se -passer entre nous. - -Durant ces dernières paroles la comtesse Cockermouth tenoit embrassée -Déborah, qui, préoccupée, restoit froide, semblant souffrir de ces -caresses, et les recevoir de l’air paterne avec lequel on reçoit des -félicitations non méritées. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -IV. - - -DÉBORAH passa quelques instants devant son miroir à rajuster sa robe -froissée et ses attifets en désordre; elle s’en éloignoit, elle s’en -rapprochoit; elle se regardoit et se regardoit encore; elle cambroit sa -belle taille, et tournoit sa tête sur l’épaule pour voir si sa démarche -se rassuroit. Elle essuyoit ses joues rayées par les larmes. Enfin, au -second appel du déjeûner, croyant avoir assez bien dissimulé les traces -de son émotion, elle prit le chemin de la salle. Pour gagner plus de -calme, elle marchoit lentement encore et s’arrêtoit à chaque degré de -l’escalier, échauffant de son haleine son mouchoir et l’appliquant sur -ses yeux comme un collyre pour boire l’humidité de ses paupières. - -—Vous vous faites attendre, Debby, dit la comtesse, lorsqu’en entrant -elle faisoit la révérence à son père, qui, tout en affectant de ne -pas s’occuper de son arrivée, laissoit tomber sur elle un regard lui -enjoignant de supprimer ses politesses. - -Sans plus de présages, Déborah pressentit la tempête; et, tremblante -comme un oiseau surpris par l’orage, vint se blottir sur sa chaise. - -Le comte Cockermouth acheva de la décontenancer en la considérant -sévèrement, et en chuchotant tout bas à l’oreille de la comtesse: - -—Ne remarquez-vous pas, mylady, l’extérieur fatigué de mademoiselle -votre enfant? ses yeux ternes, ses paupières rouges? Tout cela sent la -veille. Je suis sûr, quoique Chris ne l’ait pas entendue, qu’elle a -passé cette nuit à la belle étoile. Tant va la cruche à l’eau qu’enfin -elle se brise. Ventre de papiste! ça tourne à mal!... - -Vous n’avez donc pas appétit, mademoiselle? vous ne mangez pas, vous -pignochez. - -—Il est vrai, je n’ai pas faim, mon père. - -—Cela est très-simple, dit tout bas le comte à son épouse, quand on a -fait un médianoche. - -Êtes-vous malade, mademoiselle? - -—Non, mon père. - -—Alors, quel train menez-vous donc, vous avez la mine d’une déterrée. - -—Je ne suis pas malade, mais je suis indisposée. Tout à l’heure il m’a -pris une défaillance dont je ne suis pas bien revenue. - -—Cela est très-simple, dit encore tout bas le comte à la comtesse: tant -va la cruche à l’eau qu’enfin.... Ventre de papiste! ça tourne à mal! -Si je ne me retenois j’écraserois cette petite.... - -Ah! mademoiselle a des défaillances!... Madame, faites sortir votre -fille; je ne veux pas de cette catin à ma table! Allons, sortez! Je -vous défends de remettre les pieds n’importe où je pourrois être; je -vous défends de reparoître ici. Sortez donc! - -—Mon père! mon père!... répétoit Déborah baignée de larmes. - -—Sortez donc!... répétoit Cockermouth. - -—Mais, que vous a fait ma fille, monsieur le comte?... - -—Vous tairez-vous, madame la souteneuse!... - -En criant ses dernières injures, il lançoit contre sa fille, à -l’instant où elle sortoit, un pot d’étain qui l’atteignit à l’épaule et -lui fit pousser un long gémissement. Dans sa fureur, il se leva de sa -chaise avec tant de violence que la table soulevée par sa panse énorme -fut renversée. Puis, il se précipita hors de la salle en brisant tout -sur son passage, et s’enferma dans son appartement. - -Échappée à cet esclandre, Déborah se retira chez elle. Là, accablée -de douleur, elle tomba sur un canapé, où l’obsession des fantômes du -désespoir l’assoupit. Ce n’étoit pas cependant qu’un pareil spectacle -fût chose nouvelle pour ses yeux et pour son cœur; dès son enfance elle -avoit assisté au martyre de sa mère; mais ici, elle étoit plus que -figurante, elle se voyoit au premier acte d’un rôle dont elle redoutoit -le dénouement. - -Le valet qui vint lui apporter son dîner la trouva dans le même -désordre, encore endormie sur le canapé. Sous sa serviette elle -découvrit un billet non signé, mais de la main de sa mère, contenant -ceci seulement: - -«Si vous avez besoin de quelque chose, faites-le-moi demander par -qui vous apportera votre nourriture? Si vous allez cette nuit où -vous devez aller, vous ne sauriez trop prendre de précautions: vous -risquerez beaucoup. Ne seroit-il pas prudent de vous en abstenir, et -demain de faire parvenir votre congé à M. Patrick? Au nom du ciel, -faites cela!» - -—Ton congé!... Patrick, mon amour, ma vie!... Te donner congé, -Patrick!—s’écria Déborah en achevant de lire ce billet.—Oh! c’est là -de ces choses auxquelles mon esprit se refuse, c’est là de ces devoirs -que ma foible intelligence ne peut comprendre, c’est là de ces pensées -dont mon âme s’effarouche!... Te donner congé, Patrick! conçois-tu?... -Contremander ma passion: on contremande ce qu’on a commandé? qu’ai-je -commandé? dites-moi? On congédie ce qu’on possède, ce dont on est las. -Mais donner congé au vautour qui nous tient dans sa serre, au geôlier -qui nous charge de chaînes; mais donner congé à la puissance qui -nous possède, non!...—L’enfant peut briser son jouet, mais le jouet -peut-il briser l’enfant?... Eh! que suis-je!...—Une meule peut-elle se -broyer elle-même? Un arbre peut-il se déraciner? Une vallée peut-elle -dominer le mont qui la domine?... Et moi! puis-je engouffrer l’abyme -qui m’engouffre?...—Oh! c’est là de ces choses auxquelles mon esprit -se refuse! Oh! c’est là de ces pensées dont mon intelligence bornée -s’effarouche?—Moi! te donner congé, Patrick! comprends-tu? - -Après avoir rongé un morceau de pain trempé de ses pleurs, et jeté un -peu d’eau sur le feu de sa poitrine, Déborah s’enveloppa d’un manteau, -et suivit un long corridor aboutissant à une antique tourelle, -encastrée dans des constructions modernes et nommée pour sa position -_Tour de l’Est_; de fortification qu’elle avoit été, elle étoit devenue -belvédère, et ses créneaux avoient cédé place à une riche balustrade. -On découvroit de cette terrasse excessivement élevée un sombre et -lugubre paysage: au midi et à l’est, une plaine infinie, noire et -rouge; noire à l’endroit des tourbières, rouge à l’endroit des _bogs_; -peu d’arbres, des genêts et des bruyères et quelques huttes informes à -demi enterrées.—Au nord et à l’ouest des chaînes de rochers chauves, -semblant de hautes murailles ébréchées par la foudre, bordoient -l’horizon; çà et là des ruines de tours, d’églises et de monastères, -charmoient le regard et plongeoient l’âme dans le passé. - -De ce côté un déchirement dans les rochers, forme une gorge profonde, -étourdissante à voir. Dans le creux de cette _Gorge du Diable_, comme -on l’appelle, coule un torrent étroit, n’ayant qu’une seule rive, ou -passeroit à peine un chariot. A mi-hauteur des roches il s’élance avec -fracas de la bouche d’une caverne, ce qui ajoute encore au caractère -infernal de ce lieu. - -L’eau de ce torrent, froide en été, chaude en hiver, jouit d’une grande -célébrité parmi les villageois des environs, qui lui attribuent toutes -sortes de cures merveilleuses. Mais sa propriété la plus incontestable -est celle, quand on a l’imprudence de s’y baigner, de guérir de la vie. - -La description ne pourroit donner qu’une idée ingrate du bel effet d’un -soleil couchant apparoissant à l’extrémité de cette gorge rétrécie -encore par la perspective, du bel effet de ce long corridor sombre, -terminé par un portail d’or resplendissant, dont le disque étincelant -du soleil semble la rose gothique. - -C’est là le merveilleux spectacle que Déborah se plaisoit à venir -contempler du haut de la _Tour de l’Est_, spectacle dont, autrefois -avec Patrick, elle ne s’étoit jamais rassasiée. - -Que d’heures ils avoient passées là, touts deux, dans la méditation -et l’exaltation! Quels lieux auroient pu lui être plus chers? Pas une -pierre, pas une dalle où Patrick n’eût gravé leurs chiffres entrelacés, -ou quelques dates pleines de souvenirs et de regrets. - -Là haut, montés sur cette tour, ils ne pouvoient être entendus que du -Ciel: le Ciel est discret confident, le Ciel n’est pas railleur, le -Ciel n’est pas perfide. - -Et puis, du haut de cette tour, l’œil de Déborah tissoit une toile de -rayons d’or pareille à une toile d’araignée: un rayon partoit de la -grange de Patrick, un autre du _Saule creux du Torrent_, un autre des -ruines du Prieuré devenu cimetière, cent autres de cent autres lieux -où ils avoient herborisé ensemble, où ils avoient lu quelque livre de -prédilection. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -V. - - -LE timbre fêlé du manoir ayant dit une heure du matin, Déborah, jetée -toute vêtue sur son lit, se leva sans bruit et sans lumière, longea le -grand corridor de la _Tour de l’Est_, et descendit jusqu’à une poterne -ouvrant sur les fossés à sec du château. Vers l’entrée du parc, à -l’aide de quelques arbustes, elle gravit sur la contrescarpe, puis, -pour n’être point dépistée, au lieu de suivre la route ordinaire, -menant directement à la _Gorge du Diable_, elle prit un sentier -tortueux et presque impraticable. - -Plusieurs fois il lui sembla entendre un léger bruit sur ses traces, et -s’étant retournée, et n’ayant rien apperçu, elle imagina que ce pouvoit -être quelque animal sauvage, ou simplement l’écho de ses pas. Le ciel -étoit clair, mais il étoit impossible de rien distinguer à travers les -buissons de ce sentier inculte. Parvenue au torrent, elle reconnut dans -le lointain la voix de Patrick, qui chantoit une ancienne mélodie sur -l’attente. A ce chant elle tressaillit de joie, et quand elle ne fut -plus qu’à peu de distance du _Saule creux_, leur rendez-vous, elle cria -le mot de ralliement habituel: - -—TO BE!... - -—OR NOT TO BE!... - -répondit la voix qui chantoit. Et aussitôt un grand jeune homme -enveloppé d’une cape sortit des halliers et lui vint au-devant. - -—Je vous salue, Déborah pleine de grâce et d’exactitude, dit-il -affectueusement en lui prenant une main, qu’il baisa. - -—_My lord_ est avec moi, répliqua-t-elle en s’inclinant, je suis bénie -entre toutes les femmes. - -Pat, mon doux ami, qu’il me tardoit de vous revoir! Oh! si vous saviez! -j’ai tant de choses à vous apprendre! tant de choses se sont passées -depuis notre dernière entrevue! Pauvre ami, vous chantiez, vous aviez -du contentement au cœur. Pourquoi faut-il que je vienne troubler cette -félicité! Haïssez-moi, Patrick; je suis votre mauvais Génie. - -—Non, vous êtes mon Ange, et je sais tout. Ce soir j’errois à -l’entrée du parc, tourné vers la _Tour de l’Est_, où je croyois vous -appercevoir, quand, dans l’allée d’Ifs, je rencontrai madame la -comtesse votre mère, qui se promenoit seule. Après m’avoir fait le plus -gracieux accueil, peu à peu, avec de grandes préparations, elle en vint -à me parler de ce qui se passoit, et à me prier de rompre à jamais -avec vous, puis, elle en vint à me faire de violents reproches pour -avoir conservé des rapports secrets, et pour avoir trompé sa vigilance; -puis, enfin, elle m’intima, elle m’ordonna solemnellement de cesser nos -relations. «Je ne suis pas insolente, je ne veux pas vous humilier, -m’a-t-elle dit en me quittant, mais quand on s’oublie jusqu’au point où -vous vous oubliez, il est bon de faire ressouvenir! Pat, ajouta-t-elle -en me tutoyant d’un air de mépris, où en veux-tu venir? Déborah, c’est -ma fille! c’est la comtesse Cockermouth! Et toi, Pat, tu n’es qu’un -lourdaud!» - -—Vous, maltraité ainsi, Patrick! Oh! je vous demande pardon des calices -amers que je vous fais boire. Et c’est pour moi, et c’est à cause -de moi que vous souffrez de telles angoises!... Mais, grand Dieu! -qu’avez-vous donc, Patrick? votre visage est tout balafré? - -—Madame la comtesse votre mère venoit de s’éloigner: je m’enfonçois -plus avant dans le parc, tête basse, marchant plongé dans de fâcheuses -rêveries, quand j’entendis le galop d’un cheval remontant la même -avenue: c’étoit le comte, qui faisoit manœuvrer Berebère, sa belle -cavale. Aussitôt qu’il m’apperçut; il piqua des éperons, vint droit à -moi, me frôla au passage en me saluant d’un seul mot, _porc_! et me -brisa sa cravache sur le front. - -—Pauvre ami!... De grâce, Patrick, ne vous appuyez pas sur cette -épaule; je suis blessée. - -—Vous aussi, Debby?... - -—Ce n’est rien: une chute.... Non, Pat, je vous trompe, c’est aussi -une violence de mon père. Ce matin, au déjeuner, il m’a lancé un pot -d’étain, qui, heureusement, ne m’a frappé que l’épaule. - -—Noble amie, vous le voyez, c’est de moi que découlent touts vos maux; -il est temps enfin que je tarisse la source de vos douleurs. - -—Non, en vérité, vous n’êtes point la source de mes maux, non plus que -moi la source de vos souffrances. Maux et souffrances, joie et bonheur -nous sont communs comme à toute double existence confondue, comme à -toute vie accouplée. Ma destinée s’est mêlée à la vôtre, la vôtre -s’est mêlée à la mienne; si l’une des deux est fatale, elle entraînera -l’autre: tant pis! Qui vous frappera me heurtera, qui vous aimera -m’aimera; tout est doublé et allié par l’amour, mal et bien. L’orage -qui renverse le chêne renverse le gui; le chêne ne dit pas au gui, je -suis cause de tes maux; le gui ne dit pas au chêne, j’ai enfanté ta -ruine; ils ne disent point, je souffre et toi aussi: ils disent, nous -souffrons. - -Patrick, ne demeurons pas en ce lieu touffu; ma mère m’a fait promettre -que nous nous tiendrions sur nos gardes. Si par hasard nous avions été -suivis, on pourroit, se glissant parmi ces taillis, nous approcher et -surprendre notre conversation. J’ai des choses à vous demander qui -veulent un profond secret. Gravissons sur le coteau, montons à la -clairière, nous nous y assiérons sur ce roc isolé, où nous ne pourrons -être ni approchés, ni trahis. - -—Nous ne sommes encore que dans l’adolescence, Debby, et voici déjà -que, semblables aux vieillards, désormais nous n’allons vivre que de -souvenirs. Depuis long-temps notre bonheur déclinoit; aujourd’hui, il a -passé sous l’horizon; aujourd’hui, notre astre s’est couché. La nuit -et toutes ses horreurs va descendre en notre âme.—Mais l’avenir comme -le présent est à Dieu: que sa volonté soit faite! - -Combien il est déjà loin de nous ce temps où nous pouvions ensemble -prendre librement nos ébats; ce temps où l’aristocratie n’avoit point -encore tracé un sillon entre nous, et n’avoit point dit: Ceci est -noble, et ceci est ignoble; ceci est de moi, et ceci est du peuple; ce -temps où mes caresses n’étoient point une souillure, où ma compagnie -n’étoit point un outrage; combien il est loin de nous aussi ce temps -postérieur où, durant les absences de votre père, quoique avec réserve -et discrétion, il m’étoit permis de vous aimer, de vous voir, d’étudier -dans vos livres et d’herboriser avec vous par les bois et par les -montagnes. Qu’avec plaisir je me rappelle nos petites querelles -botaniques, nos controverses sur le classement de nos herbiers, sur le -genre, la famille et les vertus pharmaceutiques de nos simples. Que -de soins nous apportions à nos jardinets, que de sollicitude pour nos -pépinières!... - -Aujourd’hui, un fossé est creusé entre nous! fossé que la noblesse a -tracé autour d’elle, comme Romulus autour de sa ville naissante; fossé -que l’on ne peut franchir comme Rémus qu’aux dépens de sa vie. Ce n’est -pas que je reculerois devant un abyme, si je n’entraînois une femme en -ma chute, et si cette femme, Debby, n’étoit vous! Que Dieu me garde à -jamais d’être pour vous une pierre de scandale! - -—Mais, c’est maintenant que nous sommes dans le profond de l’abyme, et -qu’il faut que nous en sortions touts deux; me comprenez-vous Patrick? - -—Aussi bien que vous m’avez compris. - -En disant cela il se leva, et se mit à marcher à grands pas et -silencieusement dans la bruyère. Déborah, silencieuse aussi, resta -accoudée sur le roc. - -A la pâle lueur de la lune, errant dans les broussailles, il -apparoissoit comme une figure cabalistique, ou comme l’inévitable -voyageur pittoresque dont les peintres animent la solitude de leurs -paysages. - -Mac-Phadruig, ou Patrick Fitz-Whyte, étoit grand et d’une noble -prestance; il avoit de beaux traits, des yeux bleus, un teint blanc, -une chevelure blonde; des manières polies et bienséantes; rien de -rustique, ni dans son port, ni dans sa voix. Pour posséder tout à fait -l’allure d’un fils de château, il ne lui manquoit qu’une seule chose, -un peu de grossière impudence. - -Son costume simple, mais d’une riche tournure, se rapprochoit de -l’ancien costume du pays. Il portoit de longues tresses blondes, en -manière de _gibbes_ ou _coulins_, et un bouquet de barbe sur la lèvre -supérieure, en manière de _crommeal_. Ces modes irlandoises, proscrites -depuis Henri VIII et depuis long-temps abandonnées, lui donnoient un -air étranger au milieu de ses compatriotes _dressés_ à l’angloise. - -Cette chose si louable, de se rapprocher le plus possible de ses ayeux -qu’on aime, de se faire le culte vivant d’un temps qu’on regrette, -n’étoit ni comprise ni goûtée; loin de là, elle le faisoit passer pour -un fou. Déborah seule l’applaudissoit en cela; pour tout au monde elle -n’auroit pas voulu voir son _Coulin_ affublé en Londrin, en _cokney_. - -Les jeunes filles, autrefois, appliquoient ainsi le nom de _Coulin_ à -leur bien-aimé. Déborah, éprise de ce vieux mot d’amour, se complaisoit -à le donner à Patrick; et ce mot, dans sa bouche, devenoit une caresse. -Celui qui a surpris sur les lèvres d’une Provençale le doux nom de -_Caligneiro_, celui-là seul peut concevoir touts les charmes de -_Coulin_ dans la bouche de Debby. Il y a de certains mots si suaves, -modulés par une amante, que nul instrument ne pourroit soupirer une -note plus mélodieuse. Ce sont de dangereux parfums qui enivrent. Ce -sont les plus terribles armes des Dalilah. - -Autant les petites modes hebdomadaires, créées à l’usage des -mirliflores et des muguets, sont pitoyables choses, autant les modes -autocthones ou indigènes, patrimoniales et nationales, sont de hautes -et de graves questions. Les tyrans et les conquérants les ont toujours -envisagées ainsi, et ils les ont justement envisagées. Un peuple en -captivité qui ne parle point la langue de ses vainqueurs, qui garde -religieusement le costume de ses pères, est un peuple libre, un peuple -invaincu, un peuple indomptable. Ce ne sont pas les citadelles qui -défendent un territoire, ce sont les mœurs de ce territoire. Si les -législateurs avoient eu la finesse des tyrans, ils auroient classé -dans les traîtres à la patrie, et puni de mort, quiconque change et -modifie le costume de sa nation ou singe celui des peuples étrangers. -L’incorporation du peuple conquis au peuple conquérant ne se fait -point par l’alliance et le croisement des races, mais par l’unité du -costume et du langage. Quand les Moscovites défendoient leur barbe et -leur robe contre le czar Pierre, ce n’étoit pas leur barbe et leur robe -qu’ils disputoient, mais leur liberté. L’abandon de leur costume, où -a-t-il conduit les Polonois? Quand Henri VIII proscrivoit les _gibbes_ -des habitants de la verte Erin, quand il proscrivoit leur langue et -leurs _minstrels_, ce n’étoit pas cela qu’il proscrivoit, c’étoit la -liberté de l’Irlande qu’il assassinoit sans retour. Quand aujourd’hui -le sultan Mahmoud se morfond à _russifier_ et à _franciser_ ses Turks, -il ne s’agit pas de turban ou de chapeau, de redingote ou de caftan, -d’hydromel ou de vin, il ne s’agit rien moins que du meurtre de -l’Orient! - -Si le plus grand soin d’un tyran est de niveler les aspérités -nationales et locales qui enrayent les roues de son char, le premier -soin aussi d’une nation qui se réveille, d’une nation qui s’essaye -à briser ses fers, est de reprendre ses dehors primitifs: ainsi les -Moréotes évoquèrent jusqu’à leur nom d’Hellènes. - -Lorsque les étudiants allemands cherchèrent à ressusciter l’ancienne -allure germanique, ce que blâmoit fort M. de Kotzbue, ils frappèrent -au cœur la tyrannie; et les tyrans, à ce manifeste, tremblèrent sur -leurs trônes augustes, et décrétèrent de par Dieu la tonte des longues -chevelures et des fines moustaches. - -Le costume est la plus frappante manifestation des sentiments et -de la volonté de l’individu et de la nation, c’est une permanente -réclamation de leur valeur et de leurs droits. - -Patrick avoit tout le bon du caractère des Irlandois, doux, -polis, hospitaliers, généreux, patients à la souffrance, hardis à -l’entreprise, courageux et impétueux à l’exécution; d’une naïveté -spirituelle, et parfois satirique; plus faciles à tromper qu’à -détromper; aimants, attachés, fidèles et vrais; ne se tenant jamais -pour battus, ne pactisant jamais avec l’iniquité; la gorge sous le pied -de leur ennemi rêvant encore l’insurrection. Pâte mauvaise à faire -des esclaves, mais plantureuse à faire des commensaux. Religieux par -désespoir, comme touts les opprimés; n’appréciant pas la vie, comme -touts les misérables; de là, soldats inappréciables. - -Le séjour de Patrick au château pendant son enfance, son contact avec -des gents de qualité, l’éducation féminine qu’il avoit partagée avec -son inséparable Déborah, lui avoient donné l’exquis du bon ton: une -élocution facile et choisie, de la représentation et de la réserve: -toutes choses contrastant avec ses vêtements rustiques. - -Son amour pour Déborah n’étoit point le fruit de l’orgueil ou d’une -sotte présomption. Il étoit fort antérieur à tout raisonnement, -il datoit des premiers pas dans la vie. Une attraction fortuite, -magnétique, avoit rapproché deux êtres isolés et frêles, voilà tout. -Ils étoient passifs et sympathiques d’amour, mais non pas savants -en amour. L’aimant subit sa loi naturelle sans plus de malice, sans -savoir un mot de magnétisme: ce sont les savants, et non l’aimant, -qui raisonnent. Quoique leur sentiment fût inaliénable, ils n’avoient -eux-mêmes aucun document sur son intensité: ce n’est que par -l’expérience et la comparaison qu’on arrive à fixer en son esprit la -valeur des choses: toute valeur n’est que relative. - -Leur amour n’avoit point les dehors d’une passion; il n’avoit point -de symbole extrême et violent; c’étoit un état doux, égal, constant; -c’étoit une affection stagnante qu’ils croyoient sans doute inhérente -à leur nature, et, comme le souffle et la nutrition, une condition -absolue de leur existence. Mais, non, à parler plus simplement, ils -ne croyoient rien; nonchalants du _pourquoi_? ils n’analysoient rien; -c’est moi rétheur, qui crois et qui analyse. Ils étoient passifs -d’amour, et voilà tout! - -Si la compagnie de Déborah avoit efféminé Patrick, celle de Patrick -avoit donné à Déborah un peu de ce maintien cavalier, qui, bien loin de -déparer les grâces pudiques, les rend plus amènes. - -Déborah s’exprimoit mieux que Patrick, mais elle comprenoit moins -bien; mais elle ne saisissoit pas un ensemble, mais elle ne résumoit -pas. Elle s’enflammoit et exécutoit tout d’abord: Patrick pesoit tout -d’abord, exécutoit quelquefois, et s’enflammoit à la longue. Toutes -ses sensations étoient extrêmes, joie et douleur; elle se laissoit -abattre volontiers: toutes les sensations de Patrick étoient profondes; -le doute pouvoit l’atteindre et l’affecter, mais nulle chose au -monde n’avoit puissance de l’abattre. De la sensibilité spontanée -et exclamatoire de Déborah découloit sa raison: la raison de Patrick -engendroit sa sensibilité tardive et froide: l’une étoit concrète et -l’autre abstraite. - -Les lignes des traits de Patrick étoient tangentes à la terre; celles -des traits de Déborah tangentes à l’opposite. Son incarnat étoit brun -pour une Anglo-Irlandoise, ses yeux et ses sourcils étoient noirs; et -si ses cheveux n’avoient pas été échafaudés, saupoudrés, enrubanés, -elle auroit eu le plus beau diadême, une longue chevelure de jayet. - -En somme, elle étoit plus constamment active que Patrick, plus -déterminée par moins de prévoyance et, comme lui, rêveuse d’aventures. - -Après un long intervalle silencieux, Patrick, cessant d’errer dans les -genêts, s’approcha de sa noble amie, toujours immobile et toujours -accoudée sur le roc, comme une pleureuse de marbre sur un cénotaphe, -comme une des lugubres statues des tombeaux de Canova. - -Et, lui prenant doucement la main, il s’assit auprès d’elle. - -—Oh! combien la nuit et l’ombre portent au recueillement, Debby! Oh! -qu’à regret on trouble de ses causeries son beau silence! L’influence -des scènes extérieures sur notre âme est telle, que, dans le calme des -nuits, involontairement on parle à voix basse, comme, sous les voûtes -sombres d’une église, un impie saisi malgré lui de respect par la -majesté du lieu. - -—Oui, cela est vrai, l’obscurité nous fait rentrer en nous-mêmes, -notre corps s’y amoindrit, s’y resserre, et l’expansion même y prend un -caractère mystérieux. - -—Tantôt, Debby, lorsque je vous parlois par figures, lorsque je vous -faisois de belles phrases, je vous disois que la morgue de la noblesse -avoit creusé entre nous deux un fossé que nous ne saurions franchir -qu’au prix de notre vie comme Rémus; je ne parlois pas juste: n’est-il -pas toujours quelque moyen d’éluder la loi la plus textuelle? Obliquité -et longanimité font plus qu’emportement et bravade. Si nous comblions -ce fossé au lieu de nous risquer à le franchir, n’agirions-nous pas -beaucoup plus sagement? - -—Oui, sans doute. - -—Je partirai, Déborah! - -—Nous partirons!... Béni soit Dieu, qui nous a inspiré à touts les deux -la même résolution! Oui, Patrick, il faut que nous partions! - -—Ce qui me fait un devoir de partir, me fait aussi le devoir de partir -seul. S’il seroit mal à moi de ne pas m’éloigner de vous maintenant, -il seroit encore plus mal à moi de vous entraîner, de vous arracher à -votre famille, de vous enlever à l’opulence, pour ne vous offrir en -échange que le sort hasardeux d’un malheureux exilé, et les chances de -misère qui m’attendent peut-être. Je me sens capable de tout endurer, -excepté de vous voir souffrir. - -—Ceci, Phadruig, est une fausse générosité: vous ne pourriez endurer -me voir souffrir, dites-vous? et vous pourriez endurer me savoir -souffrante. Votre générosité ressemble fort à celle de l’assassin qui -frappe en détournant la vue. - -—Avant de me juger si sévèrement vous auriez dû au moins me laisser -achever ma proposition, et vous auriez compris alors que, si dans mon -fait il n’y a pas de générosité, au moins y a-t-il de la sagesse. Un -enlèvement, un rapt est certainement une fort belle aventure de roman; -mais, je vous en prie, devenons graves. Nous voici conspirateurs, -mon amie, laissons le merveilleux de côté. Au point où en sont les -choses aujourd’hui, l’heure de prendre un parti est venue. Il nous -seroit impossible dorénavant de conserver sans périls le plus rare -et le plus secret rapport, et toute rupture nous est impossible tant -que touts deux nous habiterons cette terre; quittons-la; nos pas n’y -fouleroient plus que des ronces. J’avois donc pensé qu’il seroit bien -que je partisse seul et le premier, et que je me rendisse en France, -où les gents de notre pays sont aimés et accueillis; où je compte -quelques compatriotes amis dans l’armée, dans les régiments irlandois -surtout, et dans le clergé. Avec leur secours et leur recommandation -je trouverai facilement place dans une compagnie, où, avec la grâce de -Dieu et mon épée, je tâcherai de faire mon chemin. La France n’est pas -ingrate envers ces adoptifs, envers ceux qui comme moi lui vouent leur -courage et leur sang. Aussitôt que j’aurai un emploi, aussitôt que je -me croirai solidement établi, je vous le ferai savoir secrètement, et -vous pourrez alors venir me rejoindre en toute sécurité. - -—Non, Patrick, non; quelle que soit la sagesse de cet arrangement, -je n’y consentirai jamais. Nous partirons ensemble, je ne puis être -séparée de vous; je vous en supplie, ne me laissez pas ici, je -mourrois! D’ailleurs, je ne puis pas! c’est impossible! il faut que je -m’arrache à cet enfer! Mon père doit prochainement me présenter encore -un futur, un prétendu de son goût. Si je jette mon refus à celui-là -comme aux autres, il a le projet de me faire incarcérer dans une maison -de correction d’Angleterre. Vous le voyez, ceci ne nous laisse pas le -choix; il faut absolument que je parte et bientôt. - -—S’il en est ainsi, Déborah, je n’ai plus qu’un seul mot à dire: fuyons! - -—De mon côté, aussi, j’avois fait maints projets, et quand je demandai -à ma mère à venir encore à ce rendez-vous, qui seroit le dernier, -c’étoit pour y dresser avec vous le plan de notre fuite. Je m’étois -dit! si mon bien-aimé Pat veut consentir à s’exiler avec moi, quand -j’aurai pu rassembler mes bijoux et mes objets les plus précieux, -quand lui-même sera prêt, et que nous n’aurons plus aucun obstacle, -une belle nuit, nous nous évaderons de Cockermouth-Castle et nous -ferons voile pour la France. J’avois aussi pensé à la France. Là, nous -vivrons d’abord du peu que nous aurons pu emporter. Quand nous aurons -épuisé nos ressources, nous donnerons des leçons d’anglois; nous ferons -n’importe quoi, jusqu’à ce que je sois majeure pour demander compte à -mon tuteur des donations de biens de mon grand-père. - -—O Debby, ma Debby, quel bonheur! conçois-tu?... Comme sous un beau -ciel notre amour va déployer ses ailes!... Là du moins nous serons -tout à nous; là du moins notre amour ne sera plus un crime commis dans -les ténèbres; nous pourrons nous aimer devant touts; nous pourrons -sortir tête haute dans la ville, nous pourrons paroître touts deux aux -fenêtres. Tu pourras dire: Celui-ci, qui s’en vient, est mon époux. Je -pourrai dire: Cette mère si belle qui allaite un enfant est mon épouse, -et cet enfant est notre fruit. Là ton amour portera sur un homme, et -non sur un hilote abject. Là, qui me coupera la face de sa cravache, je -lui couperai la gorge! A ces seules espérances, je sens déjà mon âme -qui se redresse avec la violence d’un peuplier courbé jusqu’à terre par -une rafale.—Hélas! je ne puis croire que tant de joie me soit réservée! -Tout cela n’est qu’un rêve: attendons le réveil; tout cela n’est que de -la poésie que le moindre vent balayera comme des fanes d’automne... - -—Taisez-vous, Patrick, pourquoi ces doutes injurieux envers l’avenir? -Pourquoi, au moment où notre bonheur se réalise, le traiter de faux -espoir? Qu’avons-nous fait à Dieu, pour qu’il nous refuse cette -félicité? - -L’horloge sonne; écoutons: déjà deux heures. Le temps nous presse, -Patrick, hâtons-nous de nous occuper de notre fuite: vous le savez, -c’est notre dernière entrevue. Quand partirons-nous? - -—Je suis prêt et tout à vos désirs: quand vous voudrez; dans huit -jours, plus tôt même. - -—Nous partirons la nuit, pour plus de sûreté. - -—A minuit: voulez-vous? - -—Patrick, une bonne pensée me vient! Maintenant que nous allons être -espionnés rigoureusement, nous ne saurions prendre trop de soin pour -ne point faire échouer notre entreprise à l’instant de l’exécution; -le quinze de ce mois est l’anniversaire de la naissance de mon père; -ce jour-là le château est tout en fête: comme tu sais, il y a grande -affluence d’étrangers: les domestiques ont de l’occupation à en perdre -la tête: la surveillance sur nous sera impossible. Je pourrai à mon -aise dresser mes préparatifs. Le soir, il est d’usage de servir un -grand souper à toute la noblesse de la contrée.... Prenons ce moment -pour notre fuite, elle sera sûre: dans la foule on me perdra de vue, et -nous serons déjà loin sur la route quand on s’appercevra seulement de -mon absence. - -—Bien, Debby, très-bien! merveilleusement pensé. - -—Ainsi, Phadruig, le quinze de ce mois, à neuf heures précises, -trouve-toi à l’entrée du parc: j’y serai. - -—Oui, à l’entrée du parc, au pied de la terrasse, dans le chemin des -saules. - -—Cela est entendu? - -—Irrévocablement. - -—Patrick, me voici à toi, je me donne à toi!... A genoux, -inclinons-nous:—Dieu, qui habitez en notre cœur, bénissez notre union, -bénissez notre amour; bénissez Déborah, qui se fait devant vous -servante de Patrick, de Patrick, votre fidèle serviteur, son époux -d’élection parmi les enfants des hommes! Dieu, protégez-le! dirigez-le -et emplissez-le de votre esprit; car l’épouse suivra l’époux, mais -l’époux, qui suivroit-il! - -—Nature, terre, ciel, soyez témoins: pour la vie et pour l’éternité, -que Déborah soit mon épouse et ma compagne; que je sois l’époux de mon -épouse: ce sont nos vœux! Dieu, défends-moi! Dieu, protége-moi! et je -défendrai et je protégerai celle qui se donne à moi sans défense. - -—Donne-moi ton doigt, Patrick, que j’y passe cette bague: mon -grand-père la portoit, et en expirant il me l’a léguée comme dernier, -comme suprême souvenir: c’est une relique sacrée pour moi; j’y tiens -comme à ma vie, et c’est pour cela que je te la donne: porte-la. - -—Je vous remercie, mon amie. Oh, maintenant que je suis glorieux! Dans -la vie et dans la tombe, que cette alliance demeure à mon doigt, où -vous l’avez rivée! Oh! je suis fier de cette emprise comme un paladin. - -—Voici déjà le ciel qui se blanchit à l’orient; ne nous laissons pas -surprendre par l’aube; séparons-nous, Patrick: adieu, mon ami, adieu! -jusqu’au jour où nous romprons nos fers. - -—Adieu, Debby, adieu ma grande amie! adieu, mon amante; veillez bien -sur vous. Si nous avons à nous écrire, nous déposerons nos lettres -toujours au même lieu. - -Solitudes, c’est pour la dernière fois que nous sommes venus vous -troubler; vous ne serez plus éveillées par nos gémissements. Merci à -vous, qui nous avez prêté tant de fois vos discrets ombrages! Nous vous -délaissons à jamais pour une terre lointaine, qui comme vous nous sera -hospitalière, et où notre amour trouvera, même au sein des villes et de -la foule, le désert et la liberté que nous venions chercher au milieu -de vos roches! - -Un baiser, Debby. - -—Mille!... Patrick! Patrick, mon beau Coulin! - -Déborah, éplorée, avoit jeté ses bras autour du col de Patrick, qui -la pressoit sur sa poitrine palpitante, et qui promenoit ses lèvres, -encore timides, mais brûlantes, sur son front rejeté en arrière. Ils -ne pouvoient rompre leur étreinte; ils ne pouvoient surmonter une -attraction qui les lioit. - -C’étoit leur premier embrassement, il fut long: entrelacés de leurs -bras, bouche à bouche, ils descendirent la clairière dans un si fol -enivrement qu’ils dépassèrent le rivage, et entrèrent dans le lit -du torrent jusqu’à mi-jambes. Ce péril détruisit le charme qui les -possédoit. - -Patrick s’enfonça dans le parc, et Déborah reprit le sentier inculte -par lequel elle étoit venue. Plusieurs fois, encore, il lui sembla -entendre marcher sur ses traces; elle s’arrêtoit pour écouter, mais -le bruit cessoit: comme, dans les prés, les cris des gryllons cessent -aussitôt que des pas approchent. Plusieurs fois ce froissement la -précéda, et des cimes de buissons parurent agitées d’une façon -surnaturelle. Une ronce qu’elle frôloit lui enleva son écharpe flottant -sur ses épaules: elle rebroussa chemin pour la reprendre; la ronce se -balançoit, mais l’écharpe avoit disparu. Sa frayeur devint grande, -et précipita sa marche. Arrivée aux derniers taillis du sentier, une -explosion d’arme à feu éclata sur sa tête; l’étonnement lui fit jeter -un cri et fléchir les genoux: mais, reprenant aussitôt courage, elle -descendit dans les fossés du château pour regagner la _Tour de l’Est_. -Là, grands dieux, quelle fut sa stupeur! la poterne qu’elle avoit -refermée sur elle, en sortant, se trouvoit ouverte. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -VI. - - -A huit heures du matin Chris entra dans la chambre du comte -Cockermouth, lui apportant, suivant l’ordinaire, son dentifrice, -c’est-à-dire un carafon de rum, qu’il vidoit avant le déjeûner. C’étoit -là le seul cosmétique dont son maître faisoit usage. - -—Eh bien, Chris, cette nuit, avons-nous fait vigie? - -—Mon _commodore_, depuis que vous m’avez donné des lettres-de-marque, -je n’ai pas cessé ma croisière; aussi, ai-je fait bonne chasse et bonne -prise. - -—Ventre de papiste! est-ce que...? - -—Le doute n’est plus possible, mon commodore. Vers une heure du matin, -j’entendis marcher dans le corridor de la _Tour de l’Est_, puis -ouvrir et refermer la poterne; je m’élançai aussitôt à la poursuite -de qui ce pouvoit être, suivant la même direction, mais à quelque -distance. Quand, après avoir descendu par le sentier, j’arrivai à la -grille du parc, je vis clairement, et de près comme je vous vois, -mademoiselle Déborah qui côtoyoit le torrent. Lorsqu’elle fut proche -du _Saule-creux_, un jeune homme parut tout à coup, et lui vint -au-devant: c’étoit, je reconnus de suite sa chevelure et sa voix, -monsieur le bouvier Pat!—Ah! mille trombes! si je ne m’étois retenu, -mon commodore, sauf votre respect, j’aurois volontiers logé quelques -balles dans les reins de ce mirliflore!... A travers les broussailles, -je m’approchai d’eux le plus possible, et j’écoutai: au bout d’une -séquelle de choses qui n’étoient pas très-claires pour moi, j’entendis -mademoiselle Déborah dire à Patrick: «Ne restons pas ici; ma mère m’a -recommandé de nous tenir sur nos gardes: si, par hasard, nous étions -espionnés, on pourroit, caché dans ces taillis, nous écouter et nous -entendre; montons à la clairière.» - -—Ventre de papiste! as-tu bien ouï cela? - -—Oui, mon commodore, mot à mot. Ils montèrent donc sur la colline et -allèrent s’asseoir sur la roche, au milieu des genêts; là, obligé, -pour ne pas me découvrir, de rester assez loin, j’entendois mal leurs -dialogues; cependant je puis vous affirmer, mon commodore, que ce -brigand de Pat.... Ah! si je ne m’étois retenu!... - -—Ventre de papiste! ça tourne à mal... - -—Voici, mon commodore, le mouchoir de _my lord_ Pat, oublié dans la -bruyère, et l’écharpe de mademoiselle Déborah. Je suivois de près -mademoiselle à sa rentrée, et, avec votre excuse, mon commodore, je -lui ai fait une fameuse peur: caché dans un buisson au moment où elle -passoit, j’ai tiré en l’air ma carabine: quelle frayeur! mon commodore, -je crois que ça la dégoûtera des maraudes nocturnes. - -—Chien-de-mer! imbécile! au lieu de Déborah, c’est Pat qu’il falloit -suivre pour lui décharger ta carabine dans la tête.... - -—Mon commodore, je ne fais rien sans votre ordre; si je n’avois craint -de vous déplaire, volontiers, très-volontiers, j’aurois étranglé -_master_ Pat, à qui je garde rancune depuis long-temps. Tout à votre -service, mon commodore! - -Le comte rugissoit de colère, ses pieds rompoient les panneaux de son -lit; ses poings frappoient la muraille. - -—God-damn!... Et tu n’as pas tué Patrick!... hurloit-il. Lâche! -va-t’en, va-t’en! - -Tout à coup, il se jeta à bas du lit, en brisant sa table de nuit sur -le plancher. Il ne se possédoit plus; son sang avoit reflué vers sa -tête; ses regards étoient des coups de lance; il arpentoit la chambre -traînant ses draps à sa suite; il agitoit ses jambes comme s’il eût -voulu écraser quelque chose. Chris demeuroit pétrifié. - -—Et tu ne l’as pas tué, Chris! hurloit-il de plus en plus avec rage; il -écumoit. Va-t’en! te dis-je, va-t’en! je te briserois!... Ne vois-tu -pas ma colère? Va-t’en, je te tuerois!... - -Chris sortit. - -Lord Cockermouth, resta immobile un instant, puis soudain se saisit -d’un cordon de sonnette, et l’agita violemment en se laissant tomber -sur un fauteuil. - -Presque aussitôt la comtesse accourut; appercevant le désordre de son -époux et le désordre de la chambre, elle demeura stupéfaite à l’entrée. - -—Ne m’avez-vous pas sonnée, mylord? Grands dieux! que vous est-il -arrivé? Qu’est-ce donc que tout ceci? - -Cockermouth, à la voix de son épouse, releva sa tête abattue sur -sa poitrine; vainement, il essaya de s’arracher à son fauteuil, la -violence l’avoit exténué; sa voix, cassée par la colère, étoit sourde -et rauque. - -—Ah! c’est vous, madame!... Bien! toujours votre petit air candide qui -vous sied à ravir. Je crois qu’à la potence même vous feriez l’ingénue. -Bien! maintenant, prenez l’air patelin, _Saint hearted milk-soup!_ - -—Milord.... - -—Mylady. - -—Qu’avez-vous, mon ami, parlez? - -—J’ai à me louer de vous, _mistress_; vous êtes franche, sincère, -soumise, obéissante; vous avez de nobles manières de voir et d’agir; -vous ne sauriez déroger à votre rang ni à vos devoirs, vous ne sauriez -forfaire à l’honneur de ma maison; vous êtes bonne mère, et de bon -conseil et de bonne vigilance; recevez mes félicitations empressées. - -Toutes ces congratulations étoient dites avec emphase et ornées de -rires outrageants. - -—Comte, vos plaisanteries sont amères. - -—Qui se sent blessé porte la main à sa plaie. - -—Expliquez-vous. - -—Vous comprenez très-bien. - -—Mylord, c’est de l’apocalypse. - -—Ah! vous vouliez me jouer, madame l’ingénue! Vous vous êtes toujours -fait une loi d’enfreindre mes commandements; vous vous êtes toujours ri -de mes désirs; vous n’avez jamais voulu conserver la moindre dignité, -ni observer la plus populaire bienséance; prenez garde! vous me poussez -à bout! - -—Mylord, je ne sais en quoi j’ai pu pécher. - -—Ah! vous vouliez me jouer! Ah! vous vous êtes fait une loi de -prostituer ma fille! Vous ne la prostituerez pas!... Combien -l’avez-vous vendue? - -—Mylord, je suis mère! vous parlez d’une façon exécrable. - -—Combien l’avez-vous vendue à M. Pat? Vous complotiez avec lui, vous -facilitiez ses attentats, tandis que vis-à-vis de moi vous protestiez -de son innocence, et repoussiez loin mes trop justes soupçons. Vous -appelez cela de la finesse, sans doute. Madame, cette finesse-là mène à -Newgate. - -—Comte, vous m’outragez!.... vous m’accusez à faux!... - -—Vous mentez, madame! - -—D’où vous viennent ces idées monstrueuses? - -—Monstrueuses! vous l’avez dit... Chris, cette nuit, a suivi votre -fille dans le parc, et l’a vue avec Pat faire la tourterelle; il -l’a entendue disant à ce bouvier: «Ne restons pas ici, ma mère m’a -bien recommandé de nous tenir sur nos gardes...» Voici, mylady, d’où -viennent ces idées monstrueuses! Qu’en dites-vous? - -—Je vous supplie seulement de m’écouter, monseigneur; et vous verrez, -malgré ces apparences, que ma conduite à été pure.—Quoique je ne pusse -croire aux rapports de Chris, votre valet, craignant toutefois que -vos soupçons ne vinssent à se confirmer, par foiblesse maternelle, -j’avertis Déborah de vos doutes à son égard pour lui épargner les -peines que lui feroit porter votre juste colère. Je l’interrogeai; elle -m’avoua toute sa faute: depuis un an elle revoyoit Patrick, surtout au -parc, dans des rendez-vous nocturnes: mais, en tout respect et tout -honneur. - -—Vous croyez!... Baste!... - -—Ne calomniez pas ma fille, mylord; faites le joli plaisant, -n’avez-vous pas honte de votre esprit grossier? Jamais vous n’avez -pu comprendre le chaste commerce de deux âmes; pour vous l’amour n’a -jamais été qu’un faune ou un satyre. - -—Un faune ou un satyre, en tout respect et tout honneur, mylady. - -—Après les reproches et les avis que mes devoirs de mère me dictèrent, -je la suppliai de rompre avec Patrick: elle me le promit à une seule -condition: celle d’aller pour la dernière fois à un rendez-vous qu’elle -avoit hier au soir même, afin de lire à Patrick son arrêt et de lui -dire un éternel adieu. Elle m’accordoit tant que je ne pouvois lui -refuser si peu. Je lui recommandai donc de se tenir sur ses gardes -pour éviter vos espions, et ne pas perdre, par maladresse dans cette -dernière entrevue, le fruit de ses bonnes résolutions. Voilà tout mon -crime, j’en prends Dieu à témoin! jugez-le dans votre cœur. Quant à -Déborah, je réponds d’elle, sur ma tête, à l’avenir. - -—Sur votre tête! - -—Elle a rompu à jamais ses relations avec Patrick; pour ce qui est de -ses liens moraux,... je ne sais: Dieu seul peut lire en notre âme! - -—Elle a rompu à jamais ses relations! - -—Oui, mylord. - -—Vous croyez? - -—Pour certain! - -—Je suis ravi de cela, comtesse. - -—On obtient plus par la douceur et les prières, que par les menaces et -les mauvais traitements. - -—Vous croyez? - -—Pourquoi ces airs goguenards, mylord, je vous parle sérieusement: vous -riez. - -—Je souris du contentement que j’éprouve à penser que voici Déborah -changée tout à mes vœux, tout à la gloire de ma race. - -—Vous avez été mauvais fils: vous êtes mauvais époux, vous serez -mauvais père, mylord. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -VII. - - -LORD Cockermouth avoit touts les dehors d’un vrai pourceau d’Épicure. -Quoique grand, il étoit d’une circonférence inconnue sur le Continent: -deux hommes n’auroient pu l’entourer de leurs bras. Sa panse retomboit -comme une outre énorme et lui battoit les jambes: il y avoit bien -quinze ans qu’il ne s’étoit vu les genoux. Sa tête, tout à fait dans le -type anglois, sembloit une caboche de poupard monstrueux. La distance -de sa lèvre supérieure à son nez, court et retroussé, étoit hideusement -démesurée, et son menton informe se noyoit dans une collerette de -graisse. Il avoit le visage violet, la peau aduste et rissolée, les -yeux petits et entrebâillés; et suoit le _roastbeef_, le vin et _l’ale_ -par touts les pores. En un mot, cette lourde bulbe humaine se mouvant -encore avec assez d’aisance et d’énergie, étoit un de ces polypes -charnus, un de ces gigantesques zoophytes fongueux et spongieux, -indigènes de la Grande-Bretagne. - -Pour raviver ses revenus, épuisés par une jeunesse crapuleuse, lord -Cockermouth, sur le retour de l’âge, quoique Anglois de pur sang, -avoit épousé la fille d’un riche Anglo-Irlandois. - -Sir Meadowbanks, son beau-père, s’étoit promptement repenti de lui -avoir livré sa fille par vanité d’une _alliance honorable_; et pour -réparer ses torts avoit déposé une généreuse affection sur Déborah. -Durant les absences de son gendre, plusieurs fois il étoit venu habiter -Cockermouth-Castle, et plusieurs fois il avoit emmené ses enfants dans -son manoir de Limerick. Il avoit été long-temps consul des marchands -anglois à Livourne, parloit parfaitement l’italien, et s’étoit plu -à l’enseigner à Déborah, qui l’avoit à son tour enseigné à son ami -Patrick. A sa mort, par testament olographe, sir Meadowbanks lui avoit -fait la donation de touts ses domaines et le legs de sa bibliothèque -italienne et de sa collection de tableaux, dont quelques-uns, des -grands-maîtres, valoient leur pesant d’or. Enfin, sans déférence pour -lord Cockermouth, il avoit donné la curatèle de cet héritage à un -membre du barreau irlandois, M. Chatsworth, jeune homme d’un caractère -probe et d’une fermeté inflexible, dont le nom seul faisoit trembler le -vieux commodore. - -Depuis son mariage, lord Cockermouth avoit été nommé gouverneur de -plusieurs places dans les Indes, et, plusieurs fois, commandant ou -commodore de petites escadres. Ces années d’absence avoient été les -seules années de trêve et de consolation de son épouse. Dans touts ses -gouvernements, il s’étoit fait abhorrer, lui, son nom et sa mémoire. -Non pas qu’il fût injuste, mais parce qu’il avoit, au suprême degré, -le caractère national, parce qu’il étoit inhumain. Il n’auroit point -frappé l’innocent, mais il éprouvoit une joie sourde et féroce à -suivre la loi le plus littéralement possible. Il n’auroit pas poussé -au crime; mais, quand on avoit failli, il n’y avoit pas d’échappatoire -possible, il poussoit à la mort. Dans touts les cas, il infligeoit le -maximum des peines et des supplices.—Sur mer, il s’étoit acquis une -réputation non moins effroyable. La seule vue de sa cornette rouge au -grand mât, donnoit l’horripilation aux écumeurs. Malheur aux forbans -qui se laissoient capturer par lui!—Aussitôt pris, aussitôt pendus. -En vérité il étoit rare de voir son brick, en chasse ou en croisière, -sans quelques douzaines de squelettes flottants parmi les vergues et -les mâtures. Son fidèle Chris, ancien corsaire converti, et rentré -dans le sentier de la vertu, étoit, par goût naturel, un de ses plus -fervents pendeurs de pirates. Souvent, aussi, pour se donner quelques -plaisirs, lord Cockermouth s’étoit fait octroyer des lettres-de-marque, -et à ses frais et risques avoit armé en course.—Il posoit en principe -philosophique que la race humaine est la race la plus féconde, et par -conséquent celle de moindre valeur, et que sa fécondité étant toujours -en raison du sang humain versé, il faut regarder à deux fois, non pour -abattre un homme, mais un chêne.—Au demeurant, comme tous les êtres -cruels envers les autres, il était fort complaisant pour sa personne -et d’un égoïsme qui le faisoit remarquer même par ses compatriotes, -passés maîtres en égoïsme. Éternellement gorgé de bonne chair, et -presque toujours entre deux vins, dans ses moments d’abandon et de -fines facéties, quelquefois, avec un rire, véritable onomatopée d’une -serrure de prison de mélodrame, il se frappoit sur la panse en disant: -Maudit ventre! déjà tu me reviens à plus de cent mille livres sterling. - -Ajoutez à tout cela des prétentions aristocratiques outrées; un orgueil -impudent; une morgue insoutenable; et une gravité phlegmatique, qui -l’eût fait prendre pour un penseur, à ceux qui estiment profonds les -gents taciturnes, et qui, à ce prix, sans doute, eussent faits moins de -cas de saint Anthoine que de son compagnon. - -Voilà, tout au juste, le brutal auquel on avoit donné à pâturer la -pauvre miss Anna Meadowbanks, à peine âgée de seize ans;—mon esprit -répugneroit à s’arrêter aux maux qui l’accablèrent.—Sans expérience -aucune, ignorante de ses droits, douce, bonne, timide, l’âme emplie -de terreur, cette enfant s’étoit courbée sans retour sous le sceptre, -ou plutôt la massue de son époux. Et son cœur ardent, qui n’avoit pas -trouvé à user ses passions, avoit répandu tout son amour concentré sur -Déborah, seul lien qui le rattachoit à l’existence. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -VIII. - - -UNE semaine s’étoit écoulée depuis leur dernière entrevue dans le -parc; et, chaque jour, Déborah n’avoit pas manqué de diriger sa -promenade vers le _Saule-creux du Torrent_, où, vainement, elle avoit -déterré et ouvert un petit coffret d’acier, dépositaire habituel de -leurs messages. Ce silence de Patrick l’auroit jetée dans une grande -inquiétude, si, du haut de la _Tour de l’Est_, elle ne l’avoit apperçu -plusieurs fois dirigeant sa charrue dans les terres en labour de la -plaine. - -Le 10, en approchant du saule, son cœur tressaillit de joie: la terre, -à l’endroit du coffret, étoit fraîchement remuée; Patrick venoit d’y -déposer ce billet. - -«J’admire votre silence; et j’en tire bon augure: les bavards ne sont -pas gents d’honneur. Si jamais on publioit votre correspondance, elle -seroit certainement authentique.» - -Le 11, Déborah confia au coffret cette lettre. - -«Si vous admirez _votre silence_, moi, j’admire votre épigramme; et je -trouve, dans ses monologues, votre esprit trop sévère envers lui-même. - -»Loin de trembler maintenant à l’heure de l’exécution, je demeure -inébranlable convaincue que notre vie et notre bonheur ne dateront que -de notre fuite, comme l’islamisme n’a daté que de l’hégire de Mahomet. -Vous le voyez, je vous rembourse votre sel attique en fleur d’Orient; -quitte à quitte. - -»A parler plus sérieusement, j’ai presque des remords, quand je pense -à tout ce que je vais faire à ma pauvre mère. Souvent, lorsqu’elle me -prodigue ses caresses, je me détourne pour laisser tomber quelques -larmes arrachées par l’idée de ma trahison. Pourquoi n’est-elle pas -cruelle comme mon père? on souffre moins à tromper un méchant. Je -l’avouerai, dussiez-vous me traiter de folle ou de foible, tellement -poussée à l’effusion par ses épanchements, tellement touchée de sa -résignation, maintes fois, la pensée m’est venue de me jeter à ses -pieds, et de lui dire: Ma mère, je suis bien criminelle envers vous.... -Il me semble que cela me soulageroit d’un poids énorme qui m’étouffe; -mais soyez tranquille, Patrick, je n’en ferai rien. Croyez bien que -j’ai assez de force pour résister à l’impulsion d’un sentiment qui -nous perdroit, et qu’une impression passagère ne détruira pas l’œuvre -délibérée de ma raison. - -»Je suis toujours enfermée dans ma chambre, et ne vois point mon père, -que maman espère bientôt appaiser. Il doit, assure-t-elle, m’accorder -une amnistie générale pour sa fête; d’autant plus qu’il y est presque -obligé pour la présentation de mon nouveau prétendu.» - -Le 12, Déborah trouva ce mot. - -«J’accuse réception de votre lettre. De grâce, noble amie, si vous avez -quelques préparatifs à faire pour votre départ, faites-les dans le plus -grand secret: craignez l’activité des espions de votre père, puisque -vous êtes toujours en guerre ouverte. Vous savez à quel jeu nous jouons -et vous connoissez notre enjeu. - -»Ma vie n’est plus qu’une palpitation continuelle; mon âme est comme -une hirondelle qui se balance sur un rameau flexible, battant des -ailes, essayant son vol, avant de prendre son essor pour un rivage sans -hiver. - -»La face tournée vers l’Orient, je demeure debout comme un Hébreu -mangeant la Pâque; les reins ceints, appuyé sur un bourdon.» - -Le 13, Déborah répondit: - - «_My dear Coulin_, - - »Mon esprit reste ébahi, quand je songe à ce que peut une volonté - invincible; et quand je songe que l’homme ne fait aucun usage de sa - volonté, qui pourroit toujours être invincible. Sans doute cela est - pour le bien de la société, car, si chacun de ses enfants avoit une - volonté formelle, individuelle, spontanée, demain la société seroit - morte. - - »Les trompettes au son desquelles s’écroulèrent les murs de Jéricho, - sont les symboles parlants de la volonté; sonnez-là, et les plus - épaisses murailles tomberont. - - «Après demain, les fers qui doivent enchaîner notre vie, les murs du - cachot où elle devoit pourrir crouleront au son de notre volonté, et - combleront l’abyme qui nous sépare.» - - * * * * * - -Le 14, Déborah ne put sortir qu’à la tombée du jour: -entre-chien-et-loup, elle se glissa par les avenues détournées jusques -au _Saule-creux_, et, avec l’empressement de la joie, elle s’agenouilla -pour exhumer le coffret d’acier; mais son couteau entra dans la terre -tout entier, sans aucun choc:—point de coffret! - -Cette déception fut d’autant plus stupéfiante que la joie pressentie -avoit été vive. Ses bras s’appesantirent, sa tête s’abandonna à son -propre poids, son regard immobile resta fixé sur la terre; le travail -de sa pensée, comme une horloge dont la chaîne s’est brisée, s’arrêta. - -Revenue de ce premier étonnement, cette disparition s’expliqua -simplement à son esprit:—Patrick, se dit-elle, n’aura pas voulu -laisser enfoui ce coffret auquel il tenoit beaucoup, il n’aura pas -voulu abandonner ce confident fidèle et secret, ce bijou qui pour nous -exhalera toujours un doux parfum de souvenirs! Patrick sera venu le -déterrer, Patrick a bien fait! - -Et, satisfaite de la bonne action de son ami, elle regagna le château. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -IX. - - -QUI va là?—s’écria lord Cockermouth entendant marcher dans son -appartement, où, depuis le dîner, il s’occupoit avec lady de -l’ordonnance du banquet du lendemain. Qui va là? - -—C’est moi, mon commodore. - -Et Chris, s’approchant par derrière, se pencha à l’oreille du comte.—Il -y a du nouveau, dit-il, j’ai quelque chose à vous communiquer. - -—Madame, voulez-vous me faire la faveur de vous retirer? j’ai besoin -d’être seul avec Chris. - -La comtesse, qui avoit remarqué le chuchotement mystérieux et insultant -du valet, se leva avec un geste d’indignation et sortit. - -—Mon commodore, tout à l’heure, en promenant Bérébère, votre cavale, -j’apperçus, rôdant sur les bords du torrent, _master_ Pat: je descendis -aussitôt de cheval, et je me glissai dans les broussailles pour -l’épier; je le vis s’arrêter sous le _Saule-creux_, fouiller la terre, -en retirer une boîte, puis la remettre en terre et s’éloigner. - -Alors, avec précaution, je me glissai au pied du saule, je creusai au -même endroit, et je déterrai ce coffret d’acier que voici: le fermail -est à secret, il m’a été impossible de l’ouvrir. - -Après bien des efforts, à coups de hache, ils parvinrent à effondrer le -couvercle. Un billet fraîchement cacheté s’y trouvoit seul: Cockermouth -s’en saisit avidement. Pendant qu’il le parcouroit du regard sa figure -changea plusieurs fois d’expression; la curiosité fit place à la -surprise, la surprise à la rage étouffée. - - * * * * * - -Le soir, lorsque Chris vint pour le débotter du comte, il le trouva au -milieu de sa chambre, debout, immobile comme un Hermès dans sa gaine, -la tête penchée et les yeux engloutis sous ses sourcils refrognés; il -fumoit. - -—Chris, tu as donc de la rancune, tu as donc une rancœur contre Pat? - -—Oui, commodore, un vieux levain de haine que je garde là, et qui n’en -démarrera pas! - -—Et d’où vient cette haine? - -—D’un affront sanglant, mon commodore. Il y a bien de cela deux ans; -un dimanche, j’offris à Pat, d’entrer avec moi à la taverne. En pleine -place, Pat me fit un refus, prétendant qu’il avoit pour habitude de ne -boire qu’à ses repas, et de l’eau.—Tu ne veux pas boire avec un vieux -matelot? lui dis-je, tu fais bien le gros-bonnet, mon bouvier!—Monsieur -Chris, puisque vous faites l’insolent, me répliqua-t-il, je vous -déclarerai que je n’ai jamais bu et ne boirai jamais avec un Anglois, -si ce n’est dans son crâne.—Là dessus, mon commodore, enflammé par ces -injures, oubliant que le temps étoit loin où je brisois un François sur -mon genou comme une baguette, je m’élançai sur lui et je le frappai -violemment; mais lui, jeune et vigoureux, de deux ou trois coups de -poing m’assomma, aux grands applaudissements de tout le village, qui -crioit: Mort à l’Anglois! - -Oh! j’ai cela sur le cœur! ça m’y pèse comme un boulet, mon commodore. -Chris, avaler un pareil affront! Chris, un ancien flibustier! Chris, -_le tigre d’abordage_! Chris, _l’anthropophage!_ comme on m’appeloit. -Dieu me damne! je ne veux pas qu’on enterre ma haine! je ne partirai -pas de ce monde sans avoir mis le genoux sur sa poitrine et mon couteau -dans sa chienne de gorge! - -—Veux-tu associer ta haine, Chris? - -—Vous me faites trop d’honneur, commodore. - -—Veux-tu associer ta vengeance? - -—Vous me faites trop d’honneur, mon commodore. - -—Va chercher deux bouteilles de rum et ta pipe. - -—Chris revint aussitôt garni de provisions, et le comte referma sur lui -les portes aux verrouils.... - - * * * * * - -Les gents du château remarquèrent de la lumière, toute la nuit, dans la -chambre de leur seigneur. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -X. - - -LES extorsions du comte, sa haine publique pour les Irlandois, la -cruauté avec laquelle il avoit traité les malheureux tombés entre ses -mains, dans les soulèvements du midi de l’Irlande, ne lui avoient pas -gagné les cœurs des montagnards de Kerry, que le clergé entretenoit -chaleureusement dans leur mauvaise disposition; car le clergé de -toute l’Irlande exécroit Cockermouth, et pour bonne raison: en 1723, -au Parlement, soi-disant Irlandois, c’étoit lui qui avoit proposé, -sérieusement et tenacement dans un long discours, de faire revivre le -supplice de castration contre les prêtres catholiques. Cette motion, -accueillie avec transport, adoptée par le Parlement, transmise en -Angleterre _et fortement recommandée à sa majesté_, n’avoit été rejetée -que par l’interposition du cardinal Fleury auprès du ministre Walpole. - -Aussi la journée du 15, anniversaire de la naissance du _Head-landlord_ -de Cockermouth-Castle, fut-elle comme à l’ordinaire un jour de calme -et de travail. Les villageois ne prirent aucune part aux fêtes du -château, les cloches ne fatiguèrent point l’écho de leur tintement -solemnel. Seulement, les fermiers, tenanciers et ouvriers vinrent, dès -le matin, faire leur indispensable salutation; seulement, une centaine -de mendiants de la contrée vinrent au son de la cornemuse, rendre -hommage-lige à la cuisine. - -La comtesse fit dresser une table dans une salle basse du château, -et servir à ces derniers un déjeûner copieux, dont elle et Déborah -firent les honneurs. C’étoit d’un bel exemple: cette noble dame et sa -belle jeune fille élégamment vêtues, mais simples de manières, dans -cette salle enfumée, au milieu d’une horde de misérables, veillant -avec sollicitude à ce que chacun eût une égale pitance; réservant -les pâtisseries aux enfants et les pièces délicates aux vieillards; -répondant à touts avec bonté; donnant aux plus souffrants des paroles -de consolation, et des vêtements aux plus dénués. - -Durant tout le festin, bruyant comme un festin de gueux, des tostes -fréquents furent portés à lady Cockermouth et à miss Déborah. Au -dessert les cornemuses recommencèrent à sonner de plus belle; et un -vieux d’entre ces truands, qui avoit qualité de _minstrel_, chanta des -chansons populaires et des chants à la gloire de leurs nobles hôtesses. - -Dès la nuit tombante, l’avenue et la grande cour du château furent -illuminées; et les piétons, et les cavaliers, et les carrosses -arrivèrent en foule. - -Les conviés se composoient des châtelains et des gentilshommes des -environs et de quelques villes à la ronde. Le falot à la main, une -troupe de valets attendoient sur le porche, et introduisoient dans le -grand salon d’été où recevoient le lord comte Cockermouth, en grand -costume de commodore, et la comtesse, belle encore et d’une beauté -intéressante même à travers une forêt d’atours. Déborah, belle comme -sa mère, mais sans chamarrures, pour échapper aux simagrées de bon ton -dont son âme préoccupée auroit eu beaucoup à souffrir, se perdoit le -plus possible dans la foule, et s’y tenoit modestement cachée comme une -violette sous une touffe de feuilles. - -Mais à l’arrivée de l’époux de convention, elle fut arrachée à sa -solitude et présentée à toute sa future famille, venue pour conclure le -marché. Déborah, d’une façon affable, les salua touts sans dire mot, et -paya simplement en révérences leurs congratulations et les madrigaux de -son prétendu. - -C’étoit un gentilhomme du comté, jeune premier de quarante ans, issu -d’une famille qui avoit été recommandable, autrefois, sous Charlemagne, -et qui jadis avoit suivi Guillaume le Conquérant. Ce noble rejeton -n’avoit pas dégénéré; l’ambition de ses ayeux l’animoit toujours; -seulement, au lieu de conquérir des nations, il conquéroit des filles. -Sa vie étoit vouée aux bonnes fortunes. Depuis peu d’années, il étoit -revenu de Londres habiter dans le sein de sa famille pour rétablir -santé, fort détériorée par ses travaux; et, depuis son retour, la -population à l’entour des domaines paternels s’étoit presque doublée. -Les paysannes le fuyoient comme la peste, ou comme Daphné fuyoit -Apollon; mais, comme Daphné, les pauvres bergères ne se changeoient -pas en lauriers. Pour mettre fin à ses débordements, on avoit avisé de -lui donner Déborah, qui, en vérité, n’étoit considérée que comme un -liniment; et notre graveleux gentillâtre s’étoit prêté volontiers à -cette manigance qui lui livroit entre les mains une femme admirable, et -de l’argent pour prolonger ses conquêtes sur son déclin. L’argent est -le nerf de la guerre. - -Déborah ne le connoissoit que par les renseignements qu’on lui avoit -insinués. Mais à la première vue de ce galant, qui exhaloit une forte -odeur de libertinage, la plus novice enfant eût ressenti un dégoût -insurmontable. Notre nature se révolte d’elle-même au contact de ce qui -peut lui être funeste, comme les lèvres répugnent au poison. - -A peine soustraite à l’impertinence obséquieuse de son _préposé_, -Déborah se glissa hors du salon, et courut à son appartement. Là, en -grande hâte, elle arracha ses fanfreluches de fête, alluma plusieurs -bougies, qu’elle plaça près des croisées, s’enveloppa d’un manteau, et, -marchant sur la pointe des pieds et retenant son haleine, descendit au -jardin, où elle disparut au milieu de l’obscurité. - -De temps en temps, au salon, lord Cockermouth tiroit sa montre: il -étoit dans son fauteuil comme dans un siége de torture, et ne prenoit -aucune part aux conversations. A huit heures trois quarts sonnées il -se leva, et se promena parmi les groupes de causeurs, laissant errer -ses regards sur l’assemblée, qu’il paroissoit dénombrer tacitement; -puis il sortit, et se rendit dans la seconde cour intérieure. - -—Qui marche par ici? Est-ce vous, mon commodore? - -—Ah! c’est toi, Chris, parlons bas. Es-tu prêt? l’heure approche. - -—Oui, mon commodore. - -—As-tu ta carabine? - -—Chargée jusqu’à la gueule, mon commodore. - -—L’as-tu vue? - -—Non, commodore. - -—Elle n’est plus au salon. - -—Regardez, son appartement est éclairé: sans doute elle fait ses -préparatifs. - -—Va fermer le guichet de la _Tour de l’Est_ et la porte du grand -corridor, et nous la tenons prisonnière. Pas de bruit. Fais vite. Je -t’attends ici. - -—Maintenant tout est fermé, mon commodore. - -—Bon! suis-moi: prenons l’allée des ifs. - -—Bombardement de sort! mon commodore, le ciel économise sur les -chandelles, cette nuit: j’y vois autant par-devant que par-derrière. - -—Tais-toi. - -Arrivés à l’extrémité du clos, il montèrent sur une terrasse ronde qui -flanquoit une de ses encoignures; c’étoit une ancienne tourelle presque -rasée et remblayée de terre à l’intérieur; à ses pieds se croisoient -deux sentiers. - -—J’entends marcher, mon commodore, là, dans le chemin de Killarney. - -—Ne vois-tu pas quelque chose qui passe de long en large?... Chris, ne -te penche pas tant sur le parapet, tu pourrois nous trahir. - -—C’est lui! - -—Le voici qui s’approche. Vois-tu assez clair? - -—Assez pour le frapper au cœur! - -—Va donc! as-tu peur, Chris? - -—Oui, mon commodore, de le manquer.... Ouf!... Il l’a dans de ventre! - -—Bien joué! bravo! - -—Allons, le coup de grâce! dit Chris en sautant dans le chemin. - -Mylord resta penché sur le parapet, lorgnant son valet à la besogne, -outrageant sa victime et blasphémant Dieu. - -—God-damn! mon commodore, que les papistes ont la vie dure!—Ah! -monsieur Pat, vous ne voulez pas boire avec les Anglois, mais vous -voulez.... Tien! entends-tu!... c’est Chris qui t’éventre!... - -—De la part de lord Cockermouth. - -—De compte à demi. En as-tu assez? - -—Tu ne l’acheveras jamais à coups de crosse. Tiens, Chris, prends mon -épée. - -—Va donc! va donc! va donc! En veux-tu encore? - -—Assez, assez, Chris! tu fais comme harlequin, tu t’amuses à tuer les -morts. - -Neuf heures sonnent: ou m’attend pour le banquet. Essuye mon épée: -rends-la-moi; et va changer de vêtement. - - * * * * * - -Lord Cockermouth rentra au salon, s’excusa de son absence, et pria -ses hôtes de vouloir bien passer dans la salle du festin. Immense -galerie de toute la profondeur du château, aboutissant au jardin, et y -communiquant par un vaste perron en éventail. La voûte en tiers-point -étoit ornée entre les nervures d’un semis d’étoiles sur fond -d’outremer. Les parois étoient revêtues de lambris de chêne sculptés -grossièrement. Des débris d’armures et de pertuisanes rouillées -couvroient les piliers alternant les grandes fenêtres à meneaux de -pierre et à vitraux coloriés. - -Dans la longueur de cette galerie une table de cent cinquante -couverts se trouvoit dressée avec un luxe royal. Au milieu lord comte -Cockermouth étoit placé vis-à-vis de lady; à la gauche de laquelle -on avoit réservé une place pour Déborah, que redemandoit sans cesse -son aimable futur. Comme la comtesse s’inquiétoit fort aussi de cette -absence, le comte appela Chris, et lui dit, en faisant quelques -signes d’intelligence:—Allez voir si ma fille ne seroit point en son -appartement, et blâmez-la de son impolitesse. - -Chris, la mine ébahie, revint presque aussitôt, en s’écriant:—Mon -commodore, je n’ai point trouvé mademoiselle! - -Cockermouth fit un mouvement de surprise. Chris s’approcha de lui, et -ajouta tout bas:—Pourtant les portes étoient fermées, et les bougies -brûloient encore.... - -A ces mots, il pâlit, et son bras, avancé pour saisir un flacon, tomba -inerte sur la table. - -Toute l’assemblée remarqua le trouble étrange de son hôte. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XI. - - -A peine lord Cockermouth et Chris s’étoient-ils éloignés de leur -victime, que Patrick arriva au rendez-vous par le chemin creux de -Killarney. En approchant de la terrasse, son cœur gros d’inquiétude, -tressaillit d’ivresse: dans le silence, un léger bruit d’haleine et de -soupirs venoit caresser son oreille. - -—TO BE!... dit-il alors: mais nulle voix n’acheva la phrase de -ralliement. TO BE! répéta-il avec plus de force. - -Un râlement partit à ses pieds, et une voix mourante murmura: OR NOT TO -BE. - -—Qui donc m’a répondu? est-ce l’ombre d’Hamlet, ou est-ce vous, Déborah? - -Alors, il apperçut un corps étendu en travers du chemin, et s’écria, -tombant à deux genoux:—Debby assassinée! - -Baignée dans son sang, elle avoit encore la face tournée contre terre. -Il la releva et la fit asseoir sur l’herbe, en la soutenant dans ses -bras, et cherchant par ses baisers à ranimer ses paupières closes. - -—Debby! ô ma Debby! jette un dernier regard sur Patrick. C’est moi! -c’est ton bien-aimé! M’entends-tu? Parle, où sont tes blessures? - -—Patrick? Hélas! c’est toi! Va-t’en, ils te tueroient aussi les -cruels!... - -—Qui? - -—Va-t’en! ne les vois-tu pas? ils vont te tuer! Fuis!... Ils ont juré -ta perte. - -—N’aie pas peur. Dis où sont tes blessures, que je les étanche!... Dis, -connois-tu tes meurtriers? - -—Tes soins seront vains, Patrick, je n’ai plus qu’à mourir.... Ne me -demande pas le nom de mes assassins! Il est de ces choses qu’on ne -peut dévoiler: c’est un secret entre le ciel et moi.—Mon ami, avant -que j’expire, pardonne-moi et bénis-moi! Pardonne-moi! Tout à l’heure, -quand je suis tombée atteinte d’un coup de feu, mon esprit a conçu une -horrible pensée dont le souvenir me glace de honte: oui! il faut que je -te le dise!... Je t’ai accusé de mon meurtre: oh! que je suis ingrate -et coupable envers toi! et si mes égorgeurs m’eussent frappée en -silence, j’aurois cru mourir par tes mains. Patrick, ne me maudis pas! - -—Abomination! moi t’égorger, Déborah! vous n’avez pas foi en moi, -Debby; cette pensée est l’œuvre du doute qui règne en votre âme. - -—Non, Patrick, elle fut l’œuvre de mes esprits éperdus et de mes -douleurs. - -—Ce n’est pas l’instant, ce n’est pas l’heure des reproches, Déborah, -je t’aime et te pardonne. A toi mon âme! à toi mon sang! à toi -ma vie!... Dis, que faut-il que je fasse?... nomme-moi donc tes -assassins! Pour la première fois mon cœur comprend le meurtre! pour la -première fois la vengeance le déborde!... J’ai besoin d’anéantir!... je -tuerai!... - -—Vous oubliez Dieu, Patrick. - -Ces simples mots éteignirent subitement sa passion, et chassèrent son -délire. - -—Votre voix est un baume qui calme, Debby, et vos paroles sont de la -rosée. - -Il me semble, Debby, que vos forces reviennent? Sans doute vos -blessures sont moins graves que vous ne le pensiez? vous ne pouvez -rester plus long-temps sans secours: dites, où faut-il que je vous -conduise. - -—En effet, je me sens mieux; la balle ne m’a frappée qu’à la jambe; -l’obscurité m’a sauvée presque entièrement des coups d’épée. Aidez-moi -seulement à me relever, je suis encore assez forte pour me traîner -jusqu’au château. Mais, toi, mon Patrick, au nom du Ciel, je t’en -supplie, va-t’en! tu n’es pas en sûreté ici: on en veut à tes jours, te -dis-je! c’est toi qu’on a cru frapper en me frappant. Fuis!... - -—Fuir! Et quoi donc?... La mort? Non, qu’elle vienne! je la recevrai -avec joie. Sans toi que me peut être la vie? - -—Patrick au nom de Dieu cède à mes prières. Sur une terre étrangère, -on a besoin d’or: prends cet écrin plein de joyaux que j’emportais; et -pars en France, comme nous devions le faire touts deux. En cet état, -je ne puis te suivre; mais crois à mon serment: sitôt que j’aurai -recouvré quelque vigueur, je t’y rejoindrai. - -—Fuir sans toi! plutôt la mort! - -—Écoute mes prières: tu ne peux demeurer en ce pays plus long-temps, tu -te perdrois et tu me perdrois. Si ce n’est ce soir, demain tu serois -immolé! Que t’importe de me devancer en France de quelques jours. Pars; -va tout préparer pour ma réception, pour la réception de ton épouse. - -—Ne peut-il pas être des obstacles qui t’empêcheront de me rejoindre en -mon exil? - -—Il n’en peut plus être, Patrick; tout est changé, je ne m’enfuirai -plus, je partirai devant touts, en plein jour. Je n’ai plus à trembler, -maintenant c’est devant moi qu’on tremblera. - -Tu viens de trahir ton secret, Debby, je connois ton meurtrier, qui -devoit être le mien: tu me l’as nommé: c’est celui devant qui tu -tremblois.... Celui-là même a versé son propre sang! celui-là même a -assassiné sa fille! C’est ton père!... - -—Aide-moi à marcher, mon ami, et reconduis-moi jusqu’à l’entrée du clos. - -—Tu souffres affreusement, pauvre amie, ne fais pas d’efforts pour -me cacher tes douleurs; laisse passer tes soupirs, laisse couler -tes pleurs. Mon Dieu! jusques à quand amoncelerai-je sur sa tête -malheur sur malheur!—Je te l’avois bien dit, je suis maudit et -funeste. Mes bras amoureux n’ont enlacé à toi qu’une lourde pierre qui -t’entraîneroit d’abyme en abyme. Crois-moi, divisons nos destinées: -que la tienne soit heureuse! que la mienne soit atroce!... Je veux -bien fuir loin de cette patrie, mais oublie-moi, mais ne viens pas me -rejoindre, ne viens pas recoudre le tissu brillant de ta vie à mon -manteau de deuil! - -—Quand j’aurois besoin de tant de consolations, ce sont là vos paroles -de reconfort: accablez-moi, Patrick, abreuvez-moi d’idées amères! - -Pat, on pourroit te voir, ne m’accompagne pas plus avant; me voici -dans la grande avenue. Vois-tu là-bas les croisées de la galerie -resplendissantes du feu des bougies? Entends-tu le choc des verres et -les éclats de joie?... Je marcherai bien seule jusque-là. Donne-moi -seulement une branche d’arbre pour assurer mes pas.—Adieu, Patrick, -adieu! Sois tranquille, ni l’absence, ni le temps, ni l’espace n’auront -pouvoir sur mon amour. Mon âme te suivra en touts lieux. Adieu! bientôt -je serai près de toi. - -—Adieu, Debby! A toi seule pour la vie! et, si Dieu veut, à toi seule -pour l’éternité!... - -—Comment te retrouverai-je à Paris? - -—Il faut avoir recours à un expédient: mais lequel?... Sur la façade du -Louvre qui regarde la Seine, vers le sixième pilastre, j’écrirai sur -une des pierres du mur mon nom et ma demeure. - -Leurs lèvres se rencontrèrent alors, et restèrent long-temps accolées. -Déborah, évanouie sous ce baiser déchirant, étoit renversée dans les -bras de Patrick, qui chanceloit et s’appuyoit contre un des tilleuls -de l’avenue. Enfin, ils s’arrachèrent à cet embrassement. - -Patrick remonta la salle d’ombrage; il pleuroit abondamment, il se -soulageoit; car il avoit refoulé dans son cœur touts ses sentiments de -désespoir, pour ne pas accabler son amie. - -Pleure, pauvre Patrick! soulage-toi!... Pleure sur ton sort, il n’en -peut être de plus affreux. Pauvre ami! à vingt ans t’enfuir seul de ta -patrie, trempé des pleurs et teint du sang de ton amante!... - -Déborah, courbée sur un bâton, se traînoit péniblement vers le château. -Elle avoit renfermé ses souffrances et épuisé ses forces morales pour -dissimuler à Patrick l’horreur de son état. Ses blessures saignoient -toujours. Sa foiblesse augmentait à chaque pas. - - * * * * * - -Le festin s’avançoit. Lord Cockermouth affectoit une gaîté et une -affabilité maladroites, qui faisoient transpirer d’autant plus sa -préoccupation et son désappointement. Plusieurs fois il avoit été -remarqué parlant tout bas à Chris. Lady s’agitait dans la plus violente -inquiétude: elle étoit allée elle-même à la recherche de Déborah, -dans son appartement et dans tout le château, et l’avoit fait appeler -plusieurs fois dans le jardin et dans le parc. Touts les convives -s’étoient apperçu de son absence, et prenoient un air mystérieux pour -en causer. Beaucoup de propos méchants et moqueurs se promenoient de -bouche en bouche. Le futur, accouplé à une chaise vide, paroissoit -assez décontenancé: il ne savoit quoi penser de la disparition de sa -prétendue, et se travailloit l’esprit pour découvrir en sa personne ce -qui avoit pu lui inspirer une si énergique aversion. - -Tout à coup, dans un intervalle de silence, on entendit à l’extérieur -des pas sourds sur le perron: touts les regards se tournèrent de ce -côté, et le calme devint général. - -La porte agitée et ébranlée se ployoit comme sous le poids d’un corps. - -—C’est elle!... s’écria-t-on de toutes parts, c’est elle! ouvrez donc! - -Chris alors se précipita sur la porte et l’ouvrit à deux battants.—Des -cris d’horreur et d’épouvante retentirent dans la salle. - -Déborah, pâle et couverte de sang, dans un désordre affreux, entra, fit -quelques pas encore, et tomba de sa hauteur sur les dalles. - -La terreur étoit au comble. - -La comtesse, éperdue, poussant des plaintes et des cris désespérés, -s’étoit jetée sur le corps de sa fille, qu’elle étouffoit sous ses -embrassements. - -Le comte appela les valets, et fit emporter Déborah. - -La consternation régnoit dans l’assemblée: pleins d’effroi, les -convives désertoient leurs places, et s’enfuyoient avec tant de hâte -qu’ils se blessoient l’un l’autre. - -Lord Cockermouth, lui seul, manifestoit du calme et du sang-froid, et -vouloit retenir les fuyards. - -—Messieurs, remettons-nous à table, s’il vous plaît? Ce n’est qu’un -accident fâcheux qui n’aura point de suites graves: qu’il ne trouble en -rien notre fête. Allons, mesdames, de grâce, à vos sièges. - -Sans avoir égard aux prières de mylord, la foule se retiroit toujours. - -—Messieurs, je vous en prie, à table! qui fuyez-vous? qui vous chasse? -est-ce le malheur de miss Déborah? vous m’en voyez comme vous pénétré -de douleur. Pauvre enfant!—Mais achevons le festin. A table, vous -dis-je! M’entendez-vous, messieurs! Je suis touché de vos marques de -condoléance pour ma fille; mais votre déférence, mais votre sensibilité -va trop loin. Me laisserez-vous seul au milieu de la fête que je -vous donne? Vous ne partirez pas, messieurs! Trembleriez-vous pour -vos chers personnages? Vous n’êtes point ici dans un coupe-gorge, -je crois! Vous êtes chez le _Head landlord_ de Cockermouth-Castle, -un vieux soldat, que vous outragez! Ah! vous me faites, messieurs, -l’affront le plus insigne, l’affront le plus cruel: vous reniez votre -hôte, vous repoussez son pain et son sel! C’est insulter à mes cheveux -blancs, c’est insulter à la gloire de ma race! Vous ne partirez pas, -vous dis-je, moi, je vous le défends, sans avoir rendu raison d’un tel -outrage à votre hôte!... Mais non: vous êtes touts des lâches! Sortez! -sortez donc! je vous l’ordonne; vous souillez ma demeure, j’ai honte de -vous! - -Hurlant ces derniers mots, le comte, écumant de rage et de dépit, -dégaina sa flamberge et la brandit autour de lui en s’avançant sur les -convives retirés vers la porte; l’un d’eux, un vieillard, lui vint -au devant d’un pas assuré, et lui dit, avec un faux air mystérieux: -Mylord, vous avez du sang à votre épée.... - -A ces paroles, frappé en sursaut comme de la foudre, Cockermouth, -refroidi, s’arrêta court, et de sa main laissa choir son épée, rouge -encore du sang de Déborah. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE DEUXIÈME. - -XII. - - -APRÈS avoir quitté Déborah, Patrick s’abandonna au désespoir: il -désespéroit d’elle, il désespéroit de lui-même, il désespéroit de -l’avenir et de la vie. Devoit-il partir, devoit-il demeurer? Quoi -résoudre? C’étoit d’un lâche de délaisser son amie mourante, c’étoit -d’un lâche de fuir le couteau des assassins, et cependant, si elle -devoit succomber, il ne pourroit l’approcher à son lit de mort, il -ne pourroit veiller et pleurer à son chevet; ce n’est point dans ses -bras, ce n’est point sous ses baisers qu’elle exhaleroit l’âme: il ne -pourroit que hurler dans le chemin comme un chien au seuil de la maison -où son maître agonise. Et cependant, s’il tomboit sous le poignard et -que Dieu la sauvât.... Cruelle alternative! quoi faire? quel parti -prendre? - -Indécis, irrésolu, en proie à ce doute angoisseux, il alloit, et -rôdoit à l’aventure, comme un loup, dans les champs de Killarney. Ses -forces, épuisées, tout à coup lui manquèrent, ses genoux fléchirent, il -s’évanouit sous le poids d’un sommeil de plomb. - -A son réveil, l’éclat du jour l’éblouit: le soleil doroit déjà la -cime des rochers de la _Gorge du Diable_, et les tours et les hautes -murailles de Cockermouth-Castle. Ses regards étonnés s’égarèrent autour -de lui: glacé de froid dans son manteau humide des brumes de la nuit -et ruisselant de rosée, il étoit couché au pied d’un arbousier sur le -bord du lac profond. Peu à peu ses membres engourdis sur le sol se -déroidirent, et, chancelant, il se releva tout brisé et tout endolori. - -La nuit avoit porté conseil: sans hésitation il tourna le dos à -Cockermouth-Castle, et s’éloigna. - -Le surlendemain, à la même heure, il étoit penché à la proue d’un -_sloop_, sortant du port de Waterford; il envoyoit ses adieux à -la verte Érin, à l’Irlande, sa mère infortunée, qui s’effaçoit à -l’horizon, comme elle s’efface du livre des nations, et de ses yeux, -attachés aux rives natales, tomboient de grosses larmes qui se noyoient -dans l’Océan. - - * * * * * - -Sitôt qu’il fut arrivé à Paris, Fitz-Whyte alla saluer la plupart -de ses compatriotes au service de France: ils étoient nombreux. -Depuis deux siècles, depuis sa réunion à l’Angleterre, l’Irlande -gémissoit écrasée par les persécutions les plus inhumaines; toutes -ses tentatives pour briser ses fers n’avoient fait que les river -et les souder plus profondément; pour échapper à ce joug odieux, au -bourreau ou à la misère, ses malheureux enfants émigroient. De là, -cette foule d’Irlandois aventuriers, dont l’histoire du continent et du -Nouveau-Monde proclame la valeur et le génie. - -Celui de touts qui l’accueillit le mieux et qui prit le plus vif -intérêt à son sort, ce fut monseigneur Arthur-Richard Dillon, qui -depuis peu venoit de passer de l’archevêché de Toulouse à celui de -Narbonne, mais qu’il eût été plus juste de nommer, _in partibus -infidelium_, archevêque de l’Opéra. - -Ce beau prélat n’étoit guère plus connu de ses ouailles, que le -prince Louis-René-Édouard-de-Rohan-Guéméné, évêque de Canople, de ses -Égyptiens de Bochir. - -Monseigneur Arthur-Richard étoit né à Saint-Germain-en-Laye, d’une -famille originaire d’Irlande; et conservoit pour la terre infortunée -trempée du sang de ses ayeux, une affection sentimentale, si naturelle -à tout cœur aimant et sensible. - -Aussi, lorsque Fitz-Whyte se présenta pour la première fois à son -hôtel, se faisant annoncer comme un jeune pélerin du comté de Kerry, -quoiqu’il fût de fort bonne heure, et que monseigneur ne fût point -encore visible, il le fit introduire aussitôt dans sa chambre à -coucher, et le reçut familièrement en peignoir de basin. - -Les courtines de l’alcôve étoient soigneusement tirées, et sans -quelque bruit d’haleine qui s’en échappoit, sans de jolies petites -babouches et d’élégants vêtements de femme épars sur les meubles, on -auroit pu le croire en dévote oraison. - -Son affabilité chassa promptement la timidité et l’embarras de Patrick. - -—Vous arrivez de notre chère patrie, mon jeune ami, lui dit-il, en -lui prenant affectueusement la main et le faisant asseoir près de lui -sur un canapé;—c’est bien à vous, et je vous en remercie, de vous -être ressouvenu de moi comme compatriote et de m’avoir présumé de -l’attachement pour mes frères d’Irlande; votre démarche auprès de moi -est un témoignage d’estime qui m’honore et qui me pénètre. Parlez sans -crainte, je vous suis tout dévoué. - -Monseigneur étoit ce matin-là plus que jamais en disposition de -tendresse et de générosité: vous le savez, et le plus brave poète l’a -dit: _Le plaisir rend l’âme si bonne._ Fitz-Whyte parla longuement de -ses malheurs d’une façon naïve et touchante qui le captiva tout à fait. - -Durant son récit, ses regards émerveillés se promenoient sur le luxe -et l’ameublement mondain de cette chambre. Quel constraste, hélas! -avec l’abjection des prêtres irlandois! Ce qui surtout lui jetoit du -désordre dans les idées, c’étoient ces parures féminines étalées au -milieu des aumuces, des mîtres et des rochets, c’étoit une mantille -jetée sur une crosse, et des jupons mêlés avec un _pallium_; il -trouvoit bien une solution à ce problême, mais comme elle entachoit la -chasteté de monseigneur Dillon, sa candeur ne pouvait l’admettre. - -Tout à coup l’énigme s’expliqua d’elle-même, les rideaux de l’alcôve se -soulevèrent, une jeune fille folâtre en sortit; et frappée d’étonnement -à l’aspect de Patrick Fitz-Whyte, demeura en contemplation devant sa -belle figure d’Ossian. - -—Monsieur, s’écria-t-elle, vous êtes aussi beau que votre cœur! Le -récit de votre infortune m’a touchée jusqu’aux larmes; et sur cette -terre où vous êtes étranger vous pouvez déjà compter une amie, qui vous -sera sincèrement dévouée. - -—Et un ami, reprit aussitôt monseigneur de Narbonne, qui vous offre son -appui et sa sollicitude. - -—Dillon, dit la jolie fille en le caressant et le baisant au front, -tu viens de faire une promesse, par-devant moi, qu’il faudra que tu -tiennes; c’est un engagement sacré, je t’en ferai ressouvenir si tu -l’oublies. Monsieur dès ce moment est mon favori.... - -—Et votre heureux esclave, madame, murmura timidement Patrick. - -Monseigneur l’engagea à revenir incessamment, en lui assurant qu’à -toute heure sa porte lui seroit ouverte. Alors Patrick fit une -génuflexion pour baiser son émeraude archiépiscopale, et pour lui -demander sa bénédiction, qu’il reçut avec recueillement. - -Les bonnes grâces de monseigneur Dillon ne se démentirent pas dans -les visites suivantes: Patrick le trouva toujours aussi empressé à le -servir. Il est croyable, à la vérité, que la Philidore qui s’étoit -éprise pour Fitz-Whyte d’un véritable intérêt, ne fut pas sans -influence dans cette conduite. - -Il n’est pas d’âmes plus généreuses, plus sensibles, plus -compatissantes, que celles des pécheresses: habituées à suivre sans -calcul, sans restrictions, touts leurs penchants, toutes leurs -inclinations, touts leurs mouvements de nature; à subir la loi de leurs -impressions, et à s’abandonner à touts leurs sentiments; elles font le -bien comme elles font le mal. Si elles livrent leurs corps en péage à -des bateliers, elles versent des parfums et des larmes sur les pieds de -Jésus. - -Quoique fils d’un paysan, Patrick, appartenant à une famille noble -d’origine, ruinée par les saccages et les confiscations, entra -peu de temps après dans les mousquetaires avec les plus ferventes -recommandations au colonel et la protection distinguée de monseigneur -Arthur-Richard Dillon, de Fitz-Gérald, brigadier d’armées; -d’O-Connor, d’O-Dunne, du comte O-Kelly; de lord comte de Roscommon, -de lord Dunkell, du comte Hamilton, de lord comte Airly-O-Gilvy, -maréchaux-de-camp; et du duc de Fitz-James. - -Sous un pareil patronage, il trouva son colonel, M. de Gave de -Villepastour, plein d’égards, de dispositions favorables, de -prévenances et de petits soins. - -Étranger, parlant à peine le françois, jeté sans aucune étude -préalable dans une carrière nouvelle, et si différente de sa vie -passée, Patrick eût été très-isolé, très-décontenancé, et auroit eu -sans doute beaucoup à souffrir de toutes les roueries soldatesques, -si le hasard n’eût fait qu’il trouva dans ce même régiment un de ses -anciens camarades d’enfance, Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de -l’abbaye de Saint-Spire de Corbeil. - -Cette rencontre inattendue fut une grande joie pour Patrick; il accabla -de caresses et de témoignages d’amitié ce vieux compagnon, qui les -reçut aimablement et lui promit son dévouement et ses conseils. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XIII. - - -QUELQUE temps après l’épouvantable scène du festin, lady Cockermouth -mourut étouffée par une congestion sanguine. La commotion de son -cerveau avoit été si violente qu’elle avoit aliéné sa raison. - -Déborah, dont on avoit d’abord désespéré, se rétablissoit lentement, -et, avec instance, redemandoit sa malheureuse mère, dont elle ignoroit -la perte:—Une indisposition grave la retient alitée, lui disoit-on; -aussitôt qu’elle sera mieux vous aurez sa visite. - -L’air faux et embarrassé de ceux qui lui répondoit ceci l’avoit jetée -dans le trouble, et avoit fait naître en son esprit un sombre soupçon -qu’elle n’osoit pas manifester, mais qui la dévoroit. Chaque jour elle -appeloit sa mère avec plus d’impatience, chaque jour on lui faisoit -la même réponse. Quelques domestiques en habit de deuil ayant eu -l’imprudence de se présenter en son appartement, elle vit clairement -qu’on la trompoit, dissimula son chagrin, et saisissant un instant -où par hasard sa garde s’étoit éloignée et l’avoit laissée seule, -elle s’arracha de son lit, et malgré sa grande foiblesse, se traîna -en s’appuyant contre les murailles, jusqu’à la chambre de sa mère. -En entrant son anxiété l’oppressa: son cœur battoit à fracasser sa -poitrine, elle ne respiroit plus.... Des meubles _poussiéreux_, du -froid et du silence.... Personne!... Les courtines du lit fermées!... -Dort-elle!... Doucement elle s’approcha de l’alcôve, doucement elle -souleva les rideaux: le lit désert!... Personne!... Elle poussa un cri -d’horreur et tomba évanouie. - -On ne la retrouva, glacée et mourante, sur ce parquet, qu’après de -longues recherches dans tout le château. Ses blessures s’étoient -rouvertes; son mal se compliqua dangereusement, et sa guérison devint -plus languissante encore. - -La disparition de Patrick Fitz-Whyte et les traces de sang trouvées -dans le sentier de Killarney firent penser sans aucun doute qu’il -avoit été assassiné. Cet événement répandit l’effroi aux alentours -de Cockermouth-Castle. Quel pouvoit être l’auteur de ce meurtre? Les -paysans n’ignoroient pas les rapports de leur frère avec la fille -de leur seigneur; et leur bon gros jugement leur ayant toujours -fait pressentir une fin malheureuse à cette liaison, ils savoient -parfaitement à quoi s’en tenir dans le secret de leur cœur: un seul -homme avoit pu avoir quelque intérêt d’assassiner Patrick; mais ils -n’osoient qu’en frémissant murmurer le nom exécré de cet homme. - -La scène du banquet fut promptement divulguée: la plupart des -gentilshommes qui s’y étoient trouvés professoient pour lord -Cockermouth non moins de mépris et de haine que les paysans; mais, -comme rien ne leur commandoit la même circonspection, le bruit se -répandit bientôt que, le comte, ayant surpris Patrick et Déborah en -un rendez-vous d’amour, avoit tué celui-ci et blessé dangereusement -celle-là; et qu’à la face de l’assemblée, dans un accès de colère, il -avoit, au retour de son embuscade, dégaîné son épée encore tachée de -sang. Ce récit confirma les paysans dans leur opinion, et les enhardit -à parler. - -Un ancien usage des Celtes s’est conservé jusqu’à ce jour dans les -campagnes d’Irlande, comme dans celles d’Espagne: chaque personne qui -passe près d’un lieu où quelqu’un a été tué ou enterré, ramasse une -pierre, et la jette religieusement à cette place: petit à petit, cet -amas de cailloux forme un tertre élevé qui, souvent, à la longue, finit -par se couvrir de terre et de végétations, et ne plus sembler qu’un -monticule naturel. Il n’est pas rare, même en France, de rencontrer, -surtout dans les provinces armoricaines, de ces témoins de la piété -de nos pères. Les savants les classent parmi les monuments gaulois, -keltiques ou druidiques; et bien qu’en les fouillant on y ait souvent -retrouvé des débris d’ossements humains, ces messieurs s’accordent fort -mal entre eux sur l’origine de ces _tumulus_. - -On voit encore aujourd’hui, dans ce sentier de Killarney, le monceau de -pierres jetées au lieu trempé du sang de Déborah; et on le nomme encore -la tombe de Mac-Phadruig, ou la tombe de l’amant. - -Les clameurs qui s’élevèrent alors contre lord Cockermouth devinrent -si générales et si directes, qu’il crut ne pouvoir sans danger les -supporter plus long-temps, et qu’il falloit par n’importe quel moyen -qu’il se lavât et se blanchît solemnellement aux yeux du public du -crime atroce qu’on lui imputoit. On poussoit l’animosité jusques à -l’accuser d’avoir empoisonné lady, et il ne pouvoit plus se montrer -hors du château sans essuyer les huées des enfants, qui lui crioient, -sans miséricorde: _Mylord Caïn, qu’as-tu fait de Patrick?_ - -Par des pratiques insidieuses, ayant arraché à Déborah le secret de -l’existence et de la retraite de Fitz-Whyte, il déposa contre lui entre -les mains de la Justice, le dénonçant et poursuivant comme assassin de -sa fille. - -La cause devant être jugée aux sessions qui alloient s’ouvrir à Tralée, -dans les premiers jours de mars, il y entraîna la pauvre Debby, à peine -convalescente. - -Et justement ils arrivèrent à Tralée le jour de l’entrée des juges -venus pour la tenue des Assises. - -La besogne qui attendoit ces magistrats étoit assez honnête: sans -compter la cause de Patrick, ils avoient à dépêcher une sixaine -d’homicides, et une bonne douzaine de voleurs: ces formidables -meurtriers irlandois n’étoient autres, les malheureux, que de bons -paysans papistes qui avoient eu la monstruosité de se revancher sous -les bastonades de leurs tenanciers anglois, et ces insignes larrons, -que d’infortunées familles, plongées dans la misère par les dernières -confiscations, qui, poussées par la faim et le froid, avoient dérobé -quelques paniers de tourbe et quelques boisseaux de patates. - -Déborah se trouvoit avec son père au balcon de l’hôtellerie, lorsque -passèrent, se rendant à la Cour, les deux juges—_justices_—master -Templeton et master Gunnerspoole, en grand et coquet costume de satin -blanc à falbalas couleur de rose, et perruques colossales saupoudrées -à blanc. Leur cortège se composoit du maire, des officiers municipaux, -et de laquais en livrée blanche, portant de gros bouquets à leur -boutonnière. Il ne manquoit plus qu’un tambourin et un galoubet pour -achever de donner un air grivois à cette mascarade. - -Toute la ville, l’œil caressant, le sourire sur les lèvres, étoit en -mouvement comme par un jour de fête, et les rues, endimanchées, étoient -pleines d’élégantes blanches, de bourgeois bleus et de soldats rouges. - -La durée des sessions dans les petites villes, par le grand concours -que les affaires civiles et criminelles occasionent, est un temps de -foire et de réjouissance. - -Lorsque les deux juges apperçurent à la croisée le comte Cockermouth, -ils lui firent une gracieuse salutation. Pour se ménager leur -prévarication, il étoit allé, dès leur arrivée, les visiter et leur -faire sa cour assidûment. Une sympathie d’ivrognerie et de gloutonnerie -avoit aussitôt établi entre eux une espèce de compagnonage; et presque -chaque soir ils soupoient ensemble et plantureusement. - -La coquetterie et l’air jovial de ces magistrats frappèrent -d’étonnement Déborah, qui pour la première fois voyoit des juges: elle -ne pouvoit se figurer que ce fussent là des _pourvoyeurs de la mort_. -M. Templeton et Gunnerspoole étoient fleuris, replets, obèses, patus -et râblus. Il faut, se disoit-elle, que ces messieurs aient une bien -parfaite estime de leur infaillibilité, car assurément ni appréhension, -ni regrets, ni remords ne les rongent. La gaîté du peuple, engendrée -par la seule présence d’hommes venus pour le décimer, ne surprenoit pas -moins péniblement Déborah. La foule veut des spectacles; tout ce qui -fait spectacle lui est bon: prêtres, soldats, bateleurs, juges, rois et -bourreaux. - -La seconde cause appelée par la cour fut celle de Patrick.—Lord comte -Cockermouth l’accusoit d’avoir séduit sa fille, de l’avoir engagée à -s’enfuir avec lui, munie de ses bijoux et de ses pierreries, de l’avoir -assassinée au rendez-vous fixé pour le départ, et de s’être enfui en -France chargé de ses dépouilles pour échapper _au glaive de la Justice_. - -Les faux témoins, achetés avec profusion, ne manquèrent point à leur -devoir; ils mirent en vérité une conscience scrupuleuse à mériter leur -salaire. - -Deux faits évidents venoient fatalement à l’appui de ces accusations; -la disparition des bijoux et des diamants de Déborah, et le billet -renfermé dans le coffret d’acier déterré par Chris, que Cockermouth -déclara avoir trouvé dans l’appartement de sa fille. Il ne contenoit -que peu de mots, mais si accablants! - -«Encore quelques heures, et nous n’appartiendrons plus qu’à Dieu: nous -serons libres! - -»A demain, _my dear_ Déborah, comme il est convenu, quoi qu’il arrive, -à neuf heures précises au pied de la terrasse dans le sentier creux de -Killarney; venez sans crainte, votre Patrick y sera. - -»N’oubliez pas, dans le trouble du départ, ce que vous possédez de -précieux; pour vous j’ai horreur du besoin.» - -Placée dans la plus douloureuse alternative, ne pouvant justifier son -amant qu’en dévoilant son père, et ne pouvant sauver son père qu’en -immolant son amant, Déborah se renferma inexpugnablement dans cette -obscure dénégation: «Patrick est innocent, Patrick ne m’a ni volée ni -assassinée. Mon père n’a pas tué Patrick, car Patrick est en France.» -Il fut impossible de lui arracher une syllabe de plus. - -Après quelques débats insignifiants, la Cour, trouvant sa religion -assez éclairée, entra lestement en délibération, et lestement, l’heure -du dîner approchoit, prononça la sentence condamnant par contumace -Patrick, convaincu de séduction, de rapt, de vol et d’assassinat, à la -peine capitale. - -A la lecture de cet arrêt, Déborah se jeta à genoux au milieu du -tribunal, en criant: Grâce pour Patrick, il est innocent!... - -Les juges levèrent la séance, et le comte fit emporter sa fille -évanouie. - - * * * * * - -Sur le soir, MM. Templeton et Gunnerspoole accoururent au souper -magnifique que lord Cockermouth avoit fait préparé pour célébrer -l’arrêt mémorable de leur justice éclairée et pure. Il poussa la -barbarie jusqu’à vouloir y faire assister Déborah, mais elle se révolta -ouvertement, et n’y parut point. - -Toute la nuit, cependant, elle fut dans la nécessité d’entendre, de son -lit, où elle gémissoit, leurs éclats de rire, leurs propos effrénés, -leurs joies de bas lieux. - -Au point du jour elle se leva sans bruit. Pour sortir, il falloit -passer par la salle de l’orgie: le spectacle qu’elle y rencontra -n’ébranla pas sa résolution, mais il remplit son âme d’une douloureuse -pitié. Les deux juges, ivres-morts, avoient roulé sous la table; Chris -était enveloppé dans la nappe parmi un monceau de bouteilles; et son -père, tout couvert de sanies, dans le désordre de Noé, dormoit étendu -sur le carreau. - -Ayant trouvé place dans un carrosse public qui partoit, elle y monta -pour s’éloigner au plus tôt de Tralée, et se rendre à Dingle-i-Couch, -où on lui avoit fait espérer qu’elle trouveroit plusieurs bâtiments -appareillant pour les côtes de France. - -Peu de temps après son départ de Tralée, à la clôture des Assises, sur -la grande place, Patrick Fitz-Whyte fut pendu en effigie. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XIV. - - -ABSORBÉE par la joie inquiète de revoir Patrick, Déborah, les yeux -bandés, traversa la Normandie comme un amoureux mélancolique traverse -la ville pour aller saluer sa bien-aimée. Que lui importoit Dieppe, -son Saint-Jacques, ses Poletois et ses ivoiriers! que lui importoit la -vallée d’Arques, son château et ses ruines! que lui importoit Rouen, -son Saint-Ouen et son Bourg-Théroulde! que lui importoit Gisors, son -église et sa tour! que lui importoit les odorantes pommeraies, les -maisons de bois, les collines solitaires, le beau ciel bleu-turquin de -ces vallées! Son âme n’aspiroit qu’à Patrick; son regard immobile ne -cherchoit à percer le désespérant horizon que pour venir mourir à ses -pieds. Voir sans Patrick, éprouver sans Patrick, admirer sans Patrick, -c’eût été mal, si c’eût été possible. Il n’y a qu’un cœur désert ou -un cœur meurtri qui puisse seul s’en aller voyageant et musant par -le monde: le cœur désert pour combler son vide, le cœur meurtri pour -essayer à oublier. - -Comme une heure du matin sonnoit, le coche arrivoit aux portes de -Paris: du sein de la nuit Déborah entendit alors s’élever la voix -du rossignol qui chantoit. Ce gazouillis mélodieux, semblant fêter -sa bienvenue et de la part de Dieu lui présager du bonheur, caressa -voluptueusement son âme, et chassa les rêveries chagrines qui -l’agitoient. Depuis ses derniers rendez-vous nocturnes, depuis que -toute félicité lui avoit été enlevée, depuis l’excès de ses maux, elle -n’avoit point ouï chanter le rossignol, le _rossin-ceol_; elle se -crut retournée au temps où elle avoit passé de si belles nuits avec -Patrick, assise au bord du torrent, parmi les rochers de _la Gorge du -Diable_, ou errante dans les genêts épineux de _Dove-Dale_, le val de -la tourterelle, élevant son âme par la contemplation de la nature et -par le culte de l’amitié. - -Dès les premières lueurs du jour, Déborah, dévorée d’inquiétude, et -que les fatigues même du voyage n’avoient pu assoupir sur le lit -où elle s’étoit jetée, sortit, accompagnée, pour la conduire, d’un -garçon de l’auberge des Messageries. En arrivant au quai du Louvre, -elle ressentit une violente émotion, à l’aspect de cette galerie qui -borde au loin la Seine; cette longue façade insignifiante, à quelques -mensonges près, se dérouloit pour elle comme un immense papyrus: elle -le parcouroit du regard, elle y cherchoit l’hiéroglyphe dont elle seule -avoit la clef. Ces murailles, muettes pour la foule, avoient une voix -pour elle, une voix douce ou déchirante, une parole arbitre de son sort. - -Une, deux, trois, quatre, cinq.... Elle compte les pilastres: -soudain sa joie éclate, elle apperçoit près du sixième, comme il -avoit été convenu, des caractères tracés sur une des pierres du -soubassement; elle s’approche, elle lit: PATRICK FITZ-WHYTE, _hôtel -des Mousquetaires_.—Dans l’enivrement, elle chancelle, elle balbutie; -elle n’a plus ni raison, ni bienséance, elle couvre de baisers ce mur -dépositaire fidèle, elle passe sa main douce sur cette inscription, -elle la caresse; elle pleure, elle sourit; elle parle irlandois; elle -s’agenouille, elle prie.... Puis, crayonnant quelques mots sur un -portefeuille, elle le donne au domestique, ébahi:—Allez, s’il vous -plaît, lui dit-elle, et de suite, à l’hôtel des mousquetaires; vous -demanderez M. Patrick Fitz-Whyte, et lui remettrez ceci, à lui-même; -tâchez de l’amener avec vous, je retourne à l’hôtellerie. - -S’étant égarée plusieurs fois dans son chemin, en rentrant elle -trouva Patrick, qui depuis long-temps l’attendoit; follement, ils -s’élancèrent dans les bras l’un de l’autre, et confondirent, dans un -savoureux baiser, leurs pleurs et leur ivresse. Ils se couvroient des -plus tendres caresses, ils échangeoient les mots du plus pur amour. -Patrick, après ces premiers transports, s’apperçut du deuil de Déborah; -sa joie en fut troublée, des sentiments tristes, des regrets s’y -mêlèrent. Déborah demeuroit en admiration devant l’élégance de son ami; -la soubreveste de mousquetaire rehaussoit sa riche taille, et faisoit -paroître dans touts ses avantages sa belle tête blonde. - -Pendant le déjeûner, tour à tour, ils se racontèrent tout ce qui avoit -marqué leur existence, tout ce qui leur étoit survenu depuis leur -séparation. Déborah, pour détourner l’affliction et le désespoir du -cœur de Phadruig, passa sous silence un seul fait,—priant Dieu qu’il -fît qu’il l’ignorât toujours,—le jugement des juges de Tralée, et sa -condamnation au gibet. - -Ce jour même Patrick instala Déborah dans un petit logement de l’hôtel -Saint-Papoul, situé rue de Verneuil. - -Leur soin le plus empressé fut d’aller remercier le Seigneur, qui -avoit protégé leur fuite et leur réunion, et de le prier de bénir -leur alliance, de veiller sur eux, jeunes, sans appui, jetés sur -une terre étrangère et dissolue, et de les confier à la vigilance -de ses Anges, afin qu’ils les détournassent de tout scandale, et -qu’ils les gardassent dans touts leurs chemins. Ils passèrent ainsi -toute la soirée en dévotion, dans une chapelle obscure de l’abbaye -Saint-Germain-des-Prés; l’église étoit placide et solitaire, une seule -lampe veilloit comme eux. - -Patrick consacroit à Déborah touts les instants, touts les loisirs que -lui laissoit son service militaire: il les employoit auprès d’elle à -savourer les voluptés inépuisables de l’amour, de l’amitié, de la vie -domestique, de la retraite. Fitz-Harris venoit très-rarement dîner avec -eux, ou passer quelques heures en leur compagnie. Depuis long-temps il -s’étoit fait un grand refroidissement dans leurs rapports. Les faveurs -du colonel pour Patrick, et les marques publiques d’estime qu’il -lui donnoit, avoient envenimé le cœur de Fitz-Harris, naturellement -envieux. Il le jalousoit pour sa beauté, son esprit, son savoir, et -même aussi pour Déborah. D’un autre côté, Patrick n’avoit pas été long -à sentir qu’on ne pouvoit faire son ami qu’avec beaucoup de restriction -et de réserve d’un homme aussi parleur, aussi conteur que Fitz-Harris: -bavard mystérieux, ayant toujours quelque secret à promener d’oreille -en oreille, s’épenchant à tout venant, honorant l’univers de ses -confidences, et divulgant souvent même à son grand dommage, entraîné -par sa monomanie de récit, ses plus délicates intimités, qu’il eût dû -enfouir dans le plus profond de son cœur. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XV. - - -QUAND le ciel étoit serein, ils sortoient, ils s’en alloient prier dans -quelque église qu’ils ne connoissoient point encore, ou visiter quelque -monument, quelque musée, quelque promenoir: ils se plaisoient surtout -à parcourir les environs de Paris, leurs bois, leurs palais, leurs -châteaux. - -Un jour, comme ils entroient dans le jardin des Tuileries, ils furent -apperçus par M. de Gave de Villepastour, le colonel de Patrick, qui se -promenoit sur la terrasse des Gardes. - -—Quel heureux mortel que ce Fitz-Whyte! manger du pain des dieux!... Le -voyez-vous passer là-bas,—dit-il à Fitz-Harris, qui se trouvoit auprès -de lui,—avec cette corbeille de fleurs au bras? - -—Quelle corbeille, mon colonel? - -—Quelle corbeille?... lourdaud!... Cette Égérie! cette Dryade qui -l’accompagne toujours. Vous devez savoir, sans doute, Fitz-Harris, vous -qui êtes son Pylade, quelle est cette nymphe aux cheveux d’ébène. - -—Aux cheveux d’ébène?... Mon colonel, le signalement n’est pas -très-positif: la famille des ébénacées est très-nombreuse; les -naturalistes, mon colonel, distinguent l’ébénier, l’ébénoxyle, le -plaqueminier, le paralée, le royen,..... et de plus, mon colonel, -l’ébène rouge, l’ébène verte, l’ébène grise, l’ébène noire, l’ébène -blanche. Entendons-nous, la nymphe a-t-elle des cheveux d’ébénier, -d’ébénoxile, de plaqueminier, de paralée ou de royen? la nymphe -a-t-elle les cheveux rouges, verts, gris, noirs, ou blancs? - -—Fitz-Harris, vous faites à pure perte le mauvais plaisant: vous -postulez sans doute la place de fou de la Cour? mais, depuis la mort de -l’Angely, et du stupide Maranzac, bouffon de feu monseigneur, fils de -Louis XIV, l’économat des folies est supprimé. - -—Les princes, mon colonel, font aujourd’hui leurs affaires eux-mêmes. - -—Déjà plusieurs fois, je les ai rencontrés ensemble. La beauté de cette -créature est _enchanteresse_! Un col blanc comme un cygne!... - -—Pardon, mon colonel, si je vous interromps, mais vous n’avez donc pas -vu, au château de Choisy-le-Roi, les cygnes noirs de madame Putiphar? - -—Si fait: mais ce sont des cygnes mauvais teint, ce sont des cygnes de -Cour. - -Plaisanterie à part, cette fille est une Vénus!... - -—Une Vénus!... Alors, mon colonel, elle est bonne à faire des pipes -turkes. - -—Que veux-tu dire? - -—Je veux dire des pipes d’écume-de-mer. - -—Oui! tout en elle est séduisant: taille fine, petits pieds, peau -d’albâtre!... - -—Entendons-nous encore, mon colonel, les naturalistes distinguent -l’albâtre qui est brun, de l’alabastrite, qui est blanche: si vraiment -elle avoit une peau d’albâtre, je vous en demande pardon, elle auroit -là un détestable parchemin! - -—Mauvais Scaramouche! vous m’assommez avec vos pasquinades! Vous -oubliez, je crois, que vous parlez à M. de Gave de Villepastour, votre -colonel? Vous me manquez de respect! - -—C’est vous qui me manquez,... mon colonel; suis-je votre proxénète! -Vous vouliez me faire trahir l’amitié: j’ai fait la sourde-oreille. -Mais puisque vous le prenez ainsi, après tout, elle est assez grande -pour se défendre, je m’en lave les mains: voici donc ce qu’à tout prix -vous voulez savoir;—c’est une jeune Irlandoise, d’une haute et noble -famille, qui s’est amourachée de Patrick, et l’a suivi en France; -elle a vingt ans, elle est belle, elle est chaste:—vous y perdrez -votre mythologie, mon colonel; passez outre;—elle habite l’hôtel -Saint-Papoul, rue de Verneuil; et si vous désirez la voir, la chose est -simple: elle est touts les dimanches à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, -à la messe de midi. - -—Tout en faisant le Romain, Fitz-Harris, vous êtes un perfide! A votre -œil je vois la secrète joie que vous éprouvez à trahir un homme qui -vous aime; plus que moi de savoir, vous brûliez de me dire ce que -vous feigniez vouloir me taire. C’est une mauvaise action que vous -avez faite là. Ce n’est pas la première fois que, sous le masque de -l’amitié, vous avez cherché à nuire à Patrick ou à le perdre en mon -esprit. Vous êtes un lâche envieux! Ce n’est pas ainsi que Patrick a -acquis mon estime, que vous n’aurez jamais. - -En disant cela, le colonel lui tourna le dos et s’éloigna.—La leçon -étoit dure: Fitz-Harris se mit à siffler en la dévorant. - -M. le marquis de Gave de Villepastour étoit le produit incestueux -d’un amour de la Régence; la chronique scandaleuse disoit que du sang -superfin couloit dans ses veines. Pour certain, un bras puissant, -un bras presque royal, dans l’ombre, l’avoit poussé et protégé, et, -quoique à peine âgé de vingt-cinq ans, en avoit fait un colonel. Bon -chien chasse de race; aussi chassoit-il bien, mais avec un voile -et des mitaines, c’est-à-dire qu’il conservoit, jusques en ses -déréglements, un décorum que les courtisans fouloient aux pieds. Il -lui restoit encore dans ses débauches une façon de pudeur dont les -francs roués auroient rougi, et quelques traditions,—je n’ose dire -sentiments,—du bien et du mal, du juste et l’injuste, entièrement -perdues à la Cour; et qu’il devoit à son précepteur, homme du grand -règne, dont, après tout, les leçons rigides n’avoient abouti qu’à faire -une espèce d’hypocrite.—En somme, M. le marquis n’étoit qu’un fat, un -gentillâtre, plein d’afféterie dans ses manières et dans ses paroles, -cérémonieux, complimenteur, faux, ridicule et musqué; un exemplaire -bipède du _Voyage en Italie_ de Dupaty, ou des _Lettres à Émilie sur la -Mythologie_, de Dumoustier. - -Fort satisfait des renseignements que lui avoit donnés Fitz-Harris, -il ne l’avoit gourmandé si rudement que pour ne lui point avoir -d’obligation de sa trahison, et pour faire de la dignité avec un homme -qui ne savoit point mettre de frein à ses goguenarderies. - -Le dimanche suivant, à midi précis, tout odoriférant comme un bouquet, -tout emmitoufflé de dentelles, tout habillé de satin vert-naissant, -emblême de son amoureux espoir, il accourut à Saint-Germain-des-Prés, -et fut se placer contre un pilier de la nef, auprès de lady Déborah. - -A force de minauderies, il parvint bientôt à attirer un de ces regards. -Ce premier succès l’enivra et le rendit plus obséquieux encore. Ses -Heures lui ayant échappé des mains, il s’agenouilla précipitamment pour -les ramasser, et ne les lui rendit qu’après les avoir couvertes de -baisers. Il se penchoit sans cesse à son oreille, en murmurant: - -—Vous êtes adorable! je vous adore! vous êtes un Ange! vous êtes -divine!... D’autres fois, avec une ferveur indécente, il lui adressoit -presque directement des strophes de psaumes ou des passages de prières -pouvant faire allusion. _Rosa mystica_, rose mystique! lui disoit-il; -_Turris eburnea_, tour d’ivoire! _Domus aurea_, habitacle doré! _Vas -insigne devotionis_, vase éclatant de dévotion! _Janua cœli_, porte du -ciel! _Stella matutina_, étoile matinière, étoile du berger, étoile -de Vénus! _Fœderis arca_, arche d’alliance!... _Columba mea_, ma -colombe!... _Sic lilium inter spinas, sic amica mea inter filias_, tel -un lys parmi des ronces, telle mon amie parmi ses compagnes!... - -Déborah, de peur de se faire remarquer, n’osoit ni se plaindre ni -changer de place, et supportoit avec une résignation évangélique toutes -les impudences et touts les manèges du marquis; elle affectoit de n’y -faire aucune attention, et y demeuroit aussi insensible et aussi froide -qu’une statue aux agaceries d’un enfant. - -A la sortie de la messe, M. de Villepastour la poursuivit, et l’accosta -sur le porche: - -—Mille pardons, mademoiselle, mais ne seroit-ce pas à votre jolie main -ce joli gant que je viens de trouver à votre place? - -—Pardon, monsieur; vous me l’avez dérobé pendant le lever-Dieu. - -—Trouvé ou dérobé, qu’importe!... veuillez croire seulement que la -restitution de ce talisman seroit pour moi un douloureux sacrifice, si -ce sacrifice ne m’avoit pas fait ouïr le son mélodieux de votre voix. - -—De grâce, monsieur, passez votre chemin; laissez-moi. - -—Vous laisser! hélas! l’acier peut-il s’éloigner de l’aimant qui -l’entraîne? - -—Ayez pitié de moi, monsieur; ne me couvrez pas de honte. N’étoit-ce -donc pas assez de vos impiétés dans la maison de Dieu! - -—Mes impiétés?... je vous adorois, je me croyois au temple -d’Amathonte!... A deux genoux, faut-il que je vous en supplie, ne me -repoussez pas. Dès la première fois que je vous vis, miss, votre beauté -me frappa, me ravit, m’embrasa du plus ardent amour; j’ai fait de longs -efforts pour l’étouffer; je n’étois pas assez présomptueux pour oser -aspirer à vous, trésor de perfections; lutte inutile! je n’ai fait -qu’enfoncer plus avant la flèche que je voulois arracher. Je le sens -bien maintenant, l’amour ne peut se guérir que par l’amour. Ne soyez -pas inhumaine, ne soyez pas sourde à tant de passion! un sourire, qui -ne soit pas de mépris, un regard, qui ne soit pas de dédain, un mot, -qui ne soit pas de colère, et vous verserez un peu de calme et de joie -dans l’âme d’un désespéré, et du plus infortuné des amants vous ferez -le plus heureux. - -—Monsieur, de grâce, je vous le répète, retirez-vous! Me voici dans la -rue que j’habite: voulez-vous me perdre aux yeux du monde, aux yeux de -mon époux? Il n’est qu’un homme dangereux et pervers qui puisse ainsi -se faire un jeu de l’honneur d’une femme!... - -—Votre honneur m’est aussi cher que le mien, mademoiselle: Dieu me -garde de jamais l’entacher, j’en aurois un remords éternel! Je me -retire, espérant que cette déférence sera appréciée à son prix, et -rendra votre cœur plus miséricordieux pour moi, qui dépose à vos pieds -mystère, amour, obéissance. - -Toutefois, le marquis de Villepastour ne s’éloigna point entièrement; -il la suivit à quelque distance pour s’assurer de la vérité des -rapports de Fitz-Harris. Après l’avoir vue entrer à l’hôtel -Saint-Papoul, il continua sa route d’un air de parfait contentement, -d’un air presque badin. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVI. - - -A cette même époque, Fitz-Harris reçut de Killarney une lettre de -son frère, dans laquelle il lui étoit conté que leur ancien camarade -Patrick Fitz-White, disparu du pays, venoit d’être, aux assises, -condamné à mort par contumace, et d’être pendu en effigie sur le -port de Tralée, pour séduction, assassinat et vol de la fille de -lord Cockermouth. Cette affreuse nouvelle, bien loin de causer de -l’affliction à Fitz-Harris, je répugne à le dire, n’éveilla en son -cœur plein d’envie qu’une secrète joie. Il s’empressa d’acquiescer au -jugement calomnieux des juges de Tralée: il éprouvoit trop de plaisir -à trouver Patrick coupable pour ne pas ajouter foi à cette incroyable -condamnation. - -Aussitôt il communiqua cette lettre à ses camarades intimes, disant à -chacun qu’il l’honoroit seul de cette confidence, et qu’il eût ainsi à -en garder le secret. Mais, comme lui, touts avoient des confidents, et -ces confidents en avoient touts d’autres; si bien qu’en peu de jours -ce secret devint, au régiment, le sujet général de la conversation, et -parvint aux oreilles de Patrick, qui en fut navré de douleur. - -A la pension des sous-officiers, au dîner, devant touts ses compagnons, -il ne put se défendre d’adresser de vifs reproches à Fitz-Harris. - -—Que vous ai-je donc fait, lui dit-il, pour avoir mérité tant de -haine ou si peu d’égard? Moi, votre compatriote, moi, votre ami, -vous m’avez traité bien méchamment! Ce n’est pas à ces messieurs que -vous eussiez dû faire connoître premièrement la lettre que vous avez -reçue d’Irlande, c’étoit à moi. Vous eussiez dû mettre au moins plus -de circonspection, et ne point vous en rapporter si témérairement au -dit-on d’une correspondance. Le fait est-il controuvé, le fait est-il -faux? vous l’ignorez. Je dois à la vérité de vous dire, messieurs, -qu’il ne l’est pas. Mais il est une chose que vous n’ignoriez point, -vous, mon ami, vous, introduit dans mon intimité.... Ici, messieurs, -pour me laver de l’infâme condamnation qui pèse sur moi, il faudroit -que je vous fisse des révélations que l’honneur me défend et me -défendra toujours de faire. Il doit être suffisant de vous dire pour -vous faire sentir toute l’énormité de ce jugement, que la femme qu’on -m’accuse d’avoir assassinée et volée, miss Déborah, comtesse de -Cockermouth-Castle, est ma bien-aimée et mon épouse.—La plupart de -vous, messieurs, l’ont vue à mon bras. - -Je sais que pour le meurtrier il n’est pas de pitié; je sais que rien -n’excite plus notre dépit et notre indignation, que les déceptions -d’estime; quand nous sommes désabusés sur le compte d’un homme que -nous honorions et que nous cultivions comme vertueux, je sais combien -est grande notre colère; je sais que notre devoir est de le démasquer -et d’appeler sur lui la réprobation: mais, Fitz-Harris, vous n’avez -pu douter un seul instant de moi; vous n’avez pu et vous ne pouvez me -croire criminel, non, cela est impossible! Vous à qui mon cœur étoit -ouvert comme un livre, quelque effort que vous fassiez pour vous -aveugler, pour étouffer la voix qui dans le fond de votre conscience, -vous crie que je suis pur et juste!—Je croyois à votre amitié, -Fitz-Harris! - -—Messieurs, que pensez-vous de cette complainte? s’écria alors -Fitz-Harris d’un air moqueur. - -—Messieurs, que pensez-vous de cette perfidie?... Harris, je vous -accuse de trahison! - -—N’avez-vous pas une épée, Patrick? - -—Messieurs, ceci est un cri de sa conscience: on provoque en duel qui -on estime pour son égal, et non point un homme d’opprobre digne de -l’échafaud qui le réclame, un assassin! - -Je ne me venge pas avec le fer, Fitz-Harris! - -—Vous vous battrez! - -—Je ne me bats pas. - -—Alors vous m’égorgerez au détour d’une rue. - -—Je ne me venge pas avec le fer. - -—D’une heure à autre, Fitz-Harris, l’estime et l’amitié que je porte -à un homme ne se détruisent pas: mon amitié se fonde sur de l’estime, -mon estime sur de nobles qualités, et les nobles qualités, vous le -savez, ne sont ni passagères ni volages. Parce qu’un ami dans un moment -d’erreur m’a blessé, cet ami n’est pas moins, en dehors de cette -faute toute personnelle, avant comme après, à mes yeux comme aux yeux -de touts, un galant homme, rempli de bons sentiments et digne d’être -estimé. L’amour et l’amitié ont un flux et reflux de peines et de -plaisirs, de maléfices et de bénéfices: j’aurois le plus profond mépris -pour moi-même, si mon amour ou si mon amitié croissoit et décroissoit -suivant ce flux et ce reflux, s’ils n’étoient pas, une fois donnés, -inaltérables. - -Fitz-Harris, déconcerté, ne répliqua pas à ces dernières paroles; il se -fit seulement quelques chuchotements indécents autour de la table. - -Le bruit se répandit bientôt dans la caserne, et Fitz-Harris contribua -de touts ses efforts à l’accréditer, que Patrick avoit refusé de se -battre, que Patrick étoit un lâche qu’il étoit impossible de faire -aller sur le terrain. Non content d’en faire un poltron, on en fit un -sot: la scène du dîner fut falsifiée et ridiculisée et devint un thême -de dérision. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVII. - - -LE marquis de Gave de Villepastour étoit fort inconstant dans ses goûts -satisfaits, mais très-fidèle à ses désirs. Quelques jours après la -messe de Saint-Germain-des-Prés, résolu à faire une nouvelle algarade, -et sans autres justes motifs, ayant condamné Fitz-Whyte aux arrêts, -il s’enveloppa d’un manteau qui le déguisoit parfaitement, et vint à -l’hôtel Saint-Papoul, sonner à la porte de lady Déborah. - -Elle attendoit Patrick, elle ouvrit précipitamment. - -—M. Mac-Whyte, s’il vous plaît? dit-il en contrefaisant sa voix. - -—Il est absent, monsieur, mais il ne tardera pas à rentrer. - -—En ce cas, veuillez me permettre de l’attendre, j’ai grand besoin de -le voir et de lui parler. - -—Entrez, monsieur. - -A peine la porte refermée sur lui, M. de Villepastour, faisant -l’agréable, s’écria:—Ma belle miss, vous avez introduit le loup dans la -bergerie; il n’est plus besoin de houlette ni de hoqueton!—Et, rejetant -au loin son chapeau et son manteau, il se montra comme la première -fois, dans son brillant costume vert-naissant. - -A cette vue, Déborah poussa un cri de frayeur, et s’enfuit au fond de -son appartement: il l’y suivit, et se jeta à ses genoux. - -—Par votre petite babouche que j’embrasse, et votre joli pied qui -l’habite, et pour lequel je donnerois touts les trônes et touts les -sceptres des rois, ne me fuyez pas, mademoiselle! Ne craignez rien, -vous êtes avec moi en noble et sûre compagnie. J’aimerois mieux perdre -la vie à l’instant que vous causer la moindre douleur. Ne vous offensez -pas de la ruse que j’ai employée pour pénétrer auprès de vous; je sais -bien tout ce que ma conduite a d’effronté et d’indélicat; mais quand -la passion commande, quand la raison est foulée aux pieds, pourroit-on -écouter la froide bienséance? Je languissois; il falloit que je -vous visse, que j’entendisse votre voix; que je m’enivrasse de vos -émanations, car vous êtes une fleur de beauté, cruelle miss, une tulipe -emplie de nectar: heureux les frelons qui boivent à votre calice!... -Hélas! où m’entraîne mon délire?... Hélas! hélas! je suis fou, fou -d’amour.... - -Non, M. de Villepastour n’étoit ni délirant ni fou; il jouoit seulement -la comédie avec assez d’adresse. Il n’avoit pas le plus léger sentiment -pour Déborah, son âme étoit froide, sa tête brûlante. Son pouls -battoit, les désirs sensuels l’entraînoient: l’ardeur de la volupté -l’animoit; il caressoit en imagination un corps admirable, que ses -regards de faune devinoient; toute sa pensée étoit là; étreindre ce -beau corps, labourer de baisers ces charmes nus. - -L’innocente Déborah, trompée par ces faux-semblants, fut émue un -instant, la force lui manqua pour repousser durement un beau jeune -homme qui lui paroissoit plus malheureux que coupable. Quelle que soit -la candeur d’une femme elle ne peut se défendre d’un secret orgueil -lorsqu’un amoureux courbé à ses pieds lui révèle la puissance de sa -beauté. - -—Relevez-vous, monsieur, lui dit-elle alors avec un accent d’émotion; -elle étoit si troublée qu’elle ne put en ajouter d’avantage. - -—Qui relève, pardonne. Oh! vous me pardonnez. Oh! vous êtes bonne, -comme vous êtes belle! Tant d’attraits, tant de perfections ne -sauroient recéler une âme inhumaine. Oh! je vous remercie; laissez que -je vous baise les mains! J’avois par l’excès de ma flamme mérité tout -votre courroux; mais vous avez daigné comprendre, vous êtes si bonne, -que la faute en est à vos charmes séducteurs, et qu’il seroit mal de -punir en moi un tort qui procède de vous. - -—Si je vous ai prié de vous relever, monsieur, c’est parce qu’il -m’étoit importun de vous avoir à mes genoux, dit sèchement Déborah, -blessée profondément de l’air déjà triomphant et du chant de victoire -du marquis; et si je vous prie de vous retirer, c’est parce qu’il m’est -importun que vous soyez ici. Sortez, je vous en prie! - -—Oui, je le sens, je dois vous être importun, je vous suis tout -étranger encore. En effet, rien n’est plus insipide que de se trouver -seul à seul avec un être indifférent; mais de cet être indifférent -et étranger que je vous suis, tel est le pouvoir de l’amour: avec un -seul regard, un seul mot vous pouvez, sublime métamorphose! faire un -esclave, un ami, un amant lié à vous par des chaînes de fleurs. Allons, -laissez tomber sur moi ce regard initiateur, dites ce mot magique, que -je change de sort! - -—Monsieur, vous perdez auprès de moi votre merveilleuse jactance; -soyez-en plus ménager; un muguet comme vous doit souvent en avoir -besoin. Croyez-moi, je ne vous serai jamais rien, pour cent raisons, et -parce que, vous ne devez pas l’ignorer, je suis liée non par des liens -de fleurs, mais par des liens indissolubles. - -—Des liens indissolubles, _my dear miss_, sont de lourdes chaînes, qui -pour être supportables ont besoin d’être cachées sous des guirlandes de -roses. - -—Mais, c’est tout franc, du Marmontel! Monsieur fait sans doute un -poème d’opéra? - -—Dont vous êtes l’héroïne farouche, ma belle dame. - -—Et vous, sans doute, le héros galantin non moins que fastidieux. -Mais, je vous en supplie, monsieur, vous m’obsédez, retirez-vous! -Vous le savez, j’attends mon époux; je tremble à chaque instant qu’il -ne vienne; partez! je vous en supplie, qu’il ne vous trouve pas ici. -Épargnez-vous un esclandre, épargnez-moi une scène horrible à voir: il -est si violent, si jaloux, il vous tueroit! - -—Ho! ho! mais vous en faites un ogre: je suis curieux de savoir comment -il me dévorera, et je demeure.... - -—Partez, de grâce, je vous en supplie à genoux, monsieur.... -Grands-Dieux! on sonne.... C’est lui! vous êtes perdu! je vous l’avois -bien dit.... - -—Qu’il soit le bien-venu céans. - -—Que faire?... - -—Ouvrez. - -—Non, monsieur; je serai plus généreuse que vous n’en êtes digne, -j’aurai pitié de vous: tenez, voici la porte d’un escalier secret, -prenez-le; partez, fuyez! - -—Partir? fuir?... Non, merci: à d’autres votre escalier dérobé, pour -moi, je me plais fort ici, et n’en bougerai pas. Ouvrez à l’ogre. - -—Vous le voulez? soit! Mais ne vous en prenez qu’à vous de ce qui va -suivre. - -—Ouvrez à l’ogre. - -—Assez, monsieur!... - -Un moment après, seule, d’un air chagrin, Déborah reparut tenant -ouverte une lettre décachetée. - -—Hé bien! qu’avez-vous donc? ce n’étoit donc pas lui, ma belle mylady? - -—Non, pas encore. - -—Mais ce billet est de sa main, je reconnois l’écriture. Il vous -annonce, sans doute, qu’il est empêché de venir. Il ne viendra pas -effectivement. Je gage que le libertin aura été _bloqué_ aux arrêts. - -—Vous savez donc?... Seriez-vous aussi mousquetaire? - -—En ai-je l’air? - -—Non pas, mais l’insolence.—Mon Dieu! mon Dieu! faut-il qu’il ne puisse -venir, quand j’aurois tant besoin de lui! Mais, Saints du Ciel! qui me -délivrera de vous?... - -—Personne. - -—J’ai reculé long-temps devant un scandale, vous me poussez à bout: -sortez, ou j’appelle au secours, par la croisée. - -—Vous n’appellerez pas. - -En disant ceci, M. le marquis la repoussa de la fenêtre, puis ferma les -serrures au double tour et mit les clefs dans ses poches. - -—D’ailleurs, vous voici enfermée avec moi; on n’entrera ici qu’en -effondrant les portes: résignez-vous. - -Déborah, désespérée, se jeta presque évanouie sur un sopha. - -—Mais vous êtes un enfant de vous faire tant de mal pour si peu; mais -vous êtes une folle de vouloir faire une scène nocturne, voici neuf -heures bientôt, une scène qui vous perdroit de réputation. Nous sommes -seuls ici, tout à nous, rien qu’à nous! Personne au monde ne sait -ni ne saura que je suis auprès de vous: jamais amours furent-elles -plus secrètes, jamais amours furent-elles plus environnées de nuées, -et promirent-elles plus de plaisirs! car il n’y a de plaisirs vrais -que dans le mystérieux et le soudain. Allons, ma Diane, laissez-vous -aller, laissez aller ce beau corps au spasme du plaisir! le plaisir -est rare et infidèle, souvent on se donne beaucoup de peines et de -fatigues pour le goûter enfin: vous l’avez à vos pieds, qui se consume, -cueillez-le!... Follement, vous combattez contre vous-même: je vois -bien que vous êtes enflammée aussi; votre front est pâle, vos yeux -étincellent de désirs, votre sein bat doucement dans sa prison, vos -mains comme des charbons brûlent mes lèvres, vous frémissez à mes -attouchements! Ah! je meurs! rendez-moi caresse pour caresse!... mêlons -notre âme, notre vie, notre jeunesse!... Un baiser, un seul,... et je -serai un demi-dieu! - -Que vous êtes cruelle, madame!... - -—Que vous êtes dangereux! - -—Que vous me faites souffrir! Caresses, pleurs, menaces, désespoir, -rien ne peut donc sur vous? - -—Rien; Dieu m’assiste, je ne succomberai pas. - -—Vous êtes une muraille! - -—Contre laquelle vous vous brisez, monsieur. - -—Je vois avec peine que vous avez votre éducation à refaire, madame; -vous avez toujours vécu éloignée de la Cour, vous êtes garnie de -préjugés bourgeois et de mœurs provinciales; vous auriez un beau succès -de ridicule à Versailles. - -—C’est le seul qu’une honnête femme puisse envier en ce lieu. - -—Pourtant si ce n’étoit votre sauvagerie, votre beauté vous y donneroit -de tout autres droits, ce n’est que là que vous pourriez paroître dans -toute votre splendeur. - -—Recevez mes compliments, votre luth de séduction n’est pas monotone: -sans résultat vous avez touché la corde de la passion, maintenant vous -essayez celle de l’orgueil. - -—Votre amant, ou votre époux comme vous le nommez, n’est qu’un simple -mousquetaire; je suis mieux que cela: ma parole est de poids, mon -bras est puissant; si vous lui portez quelque intérêt, à ce pauvre -garçon, si votre destinée est liée à la sienne, pourroit-il vous être -indifférent de le voir prospérer, de le voir monter au faîte des -faveurs et de la fortune? - -—A merveille! Maintenant, voici que résonne la corde de l’ambition. - -—Auriez-vous fait, par hasard, des projets de fidélité conjugale, en -quittant votre île? Mon Dieu! qu’on est arriéré dans votre Irlande! -Mais ce seroit un meurtre que tant de perfections, tant de beautés, si -bien faites pour être célèbres, passassent incognito sur cette terre. -La femme est le plus bel instrument créé; mais abandonnée à elle-même, -c’est le meuble le plus morne et le plus insignifiant. Pour mettre en -jeu la poésie et l’harmonie qu’elle recèle, il faut, comme au clavecin, -qu’une main habile se promène sur son clavier d’ivoire; il faut qu’une -bouche amoureuse l’anime de son souffle, comme un haut-bois. - -—Vous êtes infatigable. - -—Ce n’est qu’un titre de plus, mylady. - -—Vous êtes impudent! - -—Qui n’est pas impudent ne sera jamais seigneur en amour. - -—A ce compte, vous devez y être roi. - -—Roi et roué, madame. - -Petit à petit le marquis s’étoit glissé doucement sur le canapé, aux -côtés de Déborah, et cherchoit à lui saisir la taille et les mains. - -—Laissez-moi, monsieur, ne m’approchez pas; je vous le dis, touts vos -efforts sont vains. Allez-vous recommencer vos assauts? Vous êtes un -fou! - -—Ah! que n’êtes-vous une folle, nous serions plus sages touts les -deux: moi, je ne m’acharnerois pas à vouloir attendrir un cœur de -marbre, et à semer mon grain parmi les pierres; vous, mistress, vous -ne laisseriez pas s’écouler en paroles et en simagrées, un temps qui, -pour notre bonheur mutuel, pourroit être si délicieusement employé. -Que de caresses déjà nous eussions dû échanger! que de baisers déjà -nous eussions dû cueillir, que de pâmoisons!... A propos, aimez-vous -les estampes, belle miss? Tenez, j’ai là sur moi un livre plein -d’excellentes gravures, dont les dessins sont attribués à Clodion. -Approchez la bougie, tenez, voyez. - -Le marquis de Villepastour avoit tiré de sa poche un petit livre -richement relié, et il le présentoit ouvert à Déborah; c’étoit une -de ces compositions dégoûtantes d’obscénité, ornées de dessins, pour -l’intelligence et l’illustration du texte, comme il s’en fabriquoit -et s’en consommoit tant à cette époque immonde. Elle laissa tomber -dessus un regard confiant, qu’elle détourna aussitôt, en jetant un -cri d’horreur, et en repoussant au loin cette ordure. Le marquis -courut la ramasser soigneusement, en riant jusqu’aux larmes de sa fine -plaisanterie. - -—Voilà donc le cas, belle dame, que vous faites des _Heures de -Cythère_?... - -—Monsieur, vous avez tout mon dégoût et tout mon mépris! - -—Ces gravures sont vraiment fort belles; à la Cour, elles ont été -très-goûtées: les Dames du Palais de la Reine en ont fait leurs -délices; et je tiens celui-ci d’une Dame d’honneur.—M. le maréchal -prince de Soubise, maréchal surtout en cette matière, avoit souscrit, à -lui seul, pour deux cents exemplaires. - -Si madame veut en accepter l’hommage?... - -—Vous me faites horreur! Ne m’approchez pas, ou je crie au feu. Partez, -laissez-moi, vous vous êtes fourvoyé; vos pareils n’ont que faire ici. -Je vous l’ai dit: je ne vous serai jamais rien! - -—Pardon, vous me serez une victime. - -Il est déjà dix heures passées, volontiers je coucherois en votre lit, -si, auprès d’une inspirée Judith comme vous, je n’avois à redouter la -parodie d’Holopherne. Bonsoir! - -Le marquis, s’étant renveloppé de son manteau, fit plusieurs -salutations dérisoires et se retira, gonflé de colère et de dépit, -qu’il s’étoit efforcé à déguiser. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVIII. - - -QUAND le lendemain Patrick vint visiter Déborah, il la trouva agitée et -désolée encore des affronts et des terreurs de la veille. - -—Qu’avez-vous, que vous est-il donc arrivé, mon amie? lui dit-il en la -baisant au front; vous avez l’air chagrin. - -—Hier, mon bon Pat, j’ai bien souffert de votre absence. - -—J’aime votre tendresse, et pourtant je la blâmerai: vous n’eussiez pas -dû vous alarmer à ce point, la chose n’avoit rien de grave: pour un -mot, pour une peccadille, M. de Gave de Villepastour m’avoit consigné -au quartier, et mis aux arrêts pour vingt-quatre heures, comme je vous -l’ai écrit: c’est là tout, en vérité! - -Déborah se garda bien de rendre franchise pour franchise, et de -dévoiler l’attentat dont elle avoit été l’objet. La sensibilité de -Patrick en auroit été trop affectée; son esprit ombrageux en auroit -conçu trop de crainte et de colère, et se seroit consumé dans de -mortelles angoisses. A quoi bon d’ailleurs troubler la paix de son -âme? Une amante peut être excusable de semer de la jalousie dans un -cœur, pour réveiller un amour qui s’y éteint, mais en semer à plaisir -dans un cœur exalté et pénétré d’une passion profonde, c’eût été d’une -barbarie dont les femmes légères ne se rendent que trop coupables, mais -impossible à Déborah. Au surplus, non par calcul, mais par devoir, se -fût-elle crue dans l’obligation d’en faire l’aveu, qu’elle ne l’eût -pas fait en ce moment, de peur de l’accabler; car lui-même paroissoit -soucieux. - -—Vous êtes préoccupé de quelque sombre pensée, Patrick: quelqu’un ou -quelque chose vous a blessé? Quand vous avez l’âme froissée, vous le -savez, cela se lit couramment dans vos yeux. - -—Je suis, il est vrai, encore tout consterné d’un événement -qui m’a rempli de tristesse: Fitz-Harris hier a été arrêté par -lettre-de-cachet, et conduit à la Bastille. - -—Pour quel crime? - -—Fitz-Harris, vous êtes injuste envers lui, n’est point capable d’un -crime. Son forfait est assez imaginaire, mais probable. Vous savez -combien il est indiscret, bavard, médisant; vous connoissez son -application à colporter des épigrammes et des anas scandaleux; il -appelleroit, je crois, un bon mot, une parole même qui lui feroit -tomber la tête. Dernièrement, à s’en rapporter à l’accusation, il -auroit dans un salon récité un quatrain diffamatoire sur madame -Putiphar; ce quatrain sans doute depuis long-temps traînoit à la Cour -et à la ville. Malencontreusement un agent secret de M. de Sartines se -trouvoit à cette soirée, et l’a vendu. - -—Je ne vois pas là de quoi vous désoler. Il manquoit aux fables de -Fitz-Harris une morale qu’il a trouvée enfin: la Bastille. Il y gagnera -peut-être un peu de réserve: c’est une leçon salutaire. - -—Dites une leçon terrible: une fois entré, nul ne sait s’il en sortira. - -—Ah! ce seroit affreux!... - -—Au déjeûner, ce matin, j’ai été déchiré de l’air facétieux avec -lequel nos compagnons, et ses soi-disant amis même, ont parlé de sa -mésaventure. Ils ont poussé la lâcheté jusqu’à le blâmer d’avoir -poursuivi de ses sarcasmes la candide madame Putiphar, qu’ils ont -plainte tendrement; ils sont allés jusque-là d’en faire l’apologie, -eux qui avoient l’habitude de la couvrir chaque jour de la fange -de leurs injures. Oh, mylady, que les hommes sont méprisables!—Je -sais bien qu’il n’en est peut-être pas un seul que l’esprit envieux -de Fitz-Harris n’ait blessé dans quelque coin du cœur: mais a-t-on -jamais droit d’être féroce? Ces messieurs, qui se font une loi de -se venger par l’épée, se vengent aussi fort bien par la langue. Ces -messieurs, qui se font une loi d’honneur de chercher à arracher la vie -à quiconque, même à un ami, qui par hasard les froisseroit, ne se sont -pas fait, à ce qu’il paroît, une loi d’honneur de ne point accabler un -absent, et de ne point frapper un homme abattu. Pas un n’a exprimé un -regret, pas un n’a eu la moindre pensée louable en sa faveur. Malheur -à celui qui ne s’est fait des amis que par la terreur que son bras -ou sa bouche répand! S’il fait une chute on applaudira. A peine les -bûcherons ont-ils abattu un chêne sous lequel venoit se ranger au -moindre orage le bétail craintif, qu’il accourt aussitôt brouter et -détruire les rameaux qui tant de fois lui avoient prêté un généreux -ombrage. - -Cette méchanceté, cette hilarité, ce délaissement général, ont fait sur -mon cœur de douloureuses impressions, qui m’ont déterminé à prendre le -ferme parti de sauver Fitz-Harris. - -—Je vous reconnois là, Patrick, toujours noble et grand; mais je doute -que cette bonne œuvre soit couronnée de succès. - -—Vous savez parfaitement ce que peut la volonté et l’opiniâtreté; vous -me l’exprimâtes fort bien autrefois dans un billet. Si je ne réussis -pas à lui faire recouvrer sa liberté entière, peut-être réussirai-je à -lui abréger sa captivité, et si j’échoue complètement, j’aurai au moins -une satisfaction intime; je serai sans reproche. - -—Que vous êtes généreux, Patrick! - -—Demain, sans plus de retard, j’irai à Choisy, me jeter aux genoux de -madame Putiphar: je ferai tant, je l’implorerai si bien, qu’il faudra -que son cœur vindicatif se laisse toucher, et qu’elle pardonne, pour la -première fois, peut-être. - -—Que vous êtes généreux, Patrick! je vous loue; mais ne le faites -bien que pour votre satisfaction intime, comme vous disiez tantôt. -N’attendez pas que jamais votre générosité soit payée de retour; la -générosité n’est pas une monnoie de change: c’est un écu d’or sans -effigie; celui qui le reçoit le met à la fonte; c’est une clef d’or qui -ouvre aux hommes notre cœur, et qui nous ferme le leur impitoyablement. -Quand j’entends une personne en dénigrer ou en calomnier une autre, je -suis toujours tentée de lui dire: Vous êtes son obligée, sans doute?... -Ce n’est pas que je veuille détruire en vous un haut sentiment, celui -de touts qui rapproche le plus la créature du Créateur: la générosité -c’est une parcelle de la Providence. Allez! sauvez Fitz-Harris! mais -soyez convaincu que nul au monde ne feroit pour vous ce que vous allez -faire pour lui; et Fitz-Harris moins que tout autre assurément. - -—Grands-Dieux! Sauriez-vous donc?... - -—Je ne sais rien. Mais Fitz-Harris est un être de la pire espèce, un -bavard, un homme qui met la lampe sous le boisseau, et qui dit _racha_ -à ses frères. - -—Qui vous a donc appris? - -—Je ne sais rien, vous dis-je; que ce que me dicte mon cœur. - -—Alors vous avez une perspicacité qui tient de l’astrologie; vous êtes -éclairée par de divins pressentiments; Dieu vous a douée d’une seconde -vue. - -—Non: Dieu a seulement emprisonné mon âme dans un instrument frêle -et sensitif; tout ce qui le heurte l’ébranle et le fait résonner -longuement, et ce sont ces vibrations que mon âme écoute. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XIX. - - -EN effet, le lendemain matin, Patrick, plus résolu que jamais dans sa -courageuse entreprise de tirer Fitz-Harris de sa basse-fosse, se rendit -de fort bonne heure au château de Choisy-le-Roi, qui avoit, comme -beaucoup d’autres choses royales, passé des mains de feu mademoiselle -de Mailly, marquise de Tournelle, duchesse de Château-Roux, aux mains -de la Poisson, femme Lenormand, dame Putiphar. - -La favorite n’étoit pas encore levée: on vint lui annoncer qu’un -mousquetaire du Roi lui demandoit audience. Surprise et intriguée de -cette visite si matinale, elle envoya aussitôt sa femme de chambre, -madame du Hausset, voir ce qu’il pouvoit être et ce qu’il pouvoit -désirer. - -—Je n’ai point de message à remettre à madame Putiphar, dit Patrick, je -n’ai rien à demander pour moi, si ce n’est qu’il lui plaise de me faire -la faveur de la voir et de lui parler un moment, faveur dont je lui -garderai une reconnoissance éternelle, moment qui sera le plus doux de -ma vie. - -Madame du Hausset courut reporter de suite à sa maîtresse ces -paroles mêmes. Il m’a dit cela, ajouta-t-elle, avec un ton d’onction -et d’excellente courtoisie qui m’a séduite. Il est tout jeune, vingt -ans au plus; il est beau, d’une beauté rare, plus beau que M. de -Cossé-Brissac, que M. le comte de Provence; plus beau que vous! beau -d’une beauté inconnue, beau à se mettre à genoux devant; c’est un Ange! -c’est un mousquetaire du _Paradis-Perdu_. - -—Quel enthousiasme, madame du Hausset, mon Dieu! Ce matin vous êtes -tout salpêtre! dit madame Putiphar, affectant une profonde indifférence. - -—Je n’exagère rien, vous verrez, madame. - -Faut-il le faire introduire? - -—Non, ma bonne; dites-lui que je suis indisposée et ne peux recevoir -personne. - -C’étoit une fausse nonchalance pour déguiser ses désirs impatients, car -elle brûloit de le voir. - -—Quoi, vous seriez assez cruelle, madame!... - -—Je gage que c’est encore quelque jeune sot amoureux de moi, comme il -m’en est si souvent tombé des nues, quelque jeune fat qui vient me -faire une déclaration à la Don Quichotte. - -—Oh! non, madame, il y avoit sur sa figure de la raison et du chagrin. - -—Assez. Qu’on l’introduise! - -Quand Patrick entra, madame Putiphar, étendue gracieusement sur son -lit, fit un mouvement d’admiration, et demeura quelque temps à le -contempler d’un regard langoureux. - -—Madame, je vous demande pardon à deux genoux, dit alors Patrick -avec une sensible émotion et avançant de quelques pas timides, si je -viens vous troubler jusqu’en la paix du sommeil, et effaroucher de mes -tristes prières vos rêveries du matin. - -—J’accepte votre visite, mon cher monsieur, comme un heureux présage de -la journée qui se lève. - -—Je vois avec attendrissement, madame, que j’étois loin d’avoir trop -présumé de votre bonté en osant espérer d’arriver jusqu’à vous. -Veuillez croire que ni l’orgueil ni une vaine présomption ne m’ont -guidé en cette démarche. - -—De grâce, monsieur, approchez, prenez un siége et asseyez-vous près de -moi. - -Sur le velours rouge d’un vaste fauteuil où il s’étoit assis, la belle -figure blanche et blonde de Patrick se dessinoit merveilleusement et -se coloroit de reflets de laque qui sembloient donner à son incarnat -la transparence d’une main présentée à la lueur d’une bougie. Près de -lui, sur un petit meuble de Charles Boule, étoient semés, pêle-mêle, -des crayons, des pastels, des dessins, quelques planches de cuivre, -quelques burins, et _Tancrède_ de M. le gentilhomme ordinaire, ouvert à -sa _courtisanesque_ dédicace. - -En ce moment, madame Putiphar travailloit à graver une petite peinture -de François Boucher. Déjà elle avoit gravé et publié une suite de -soixante estampes d’après des pierres-fines intaillées de Guay, tirées -de son cabinet. Aujourd’hui ce recueil in-folio est fort rare, n’ayant -été imprimé qu’à un petit nombre d’exemplaires d’amis. - -Ainsi, elle s’étoit toujours fort occupée aux beaux-arts, surtout à -la peinture. Et c’est ce qui lui avoit attiré, certain jour que M. -Arouet de Voltaire l’avoit surprise dessinant une tête, ce madrigal si -_trumeau_: - - PUTIPHAR, ton crayon divin - Devait dessiner ton visage, - Jamais une plus belle main - N’aurait fait un plus bel ouvrage. - -Patrick paroissoit fort embarrassé; pour le rassurer et pour lui -épargner les ennuis d’une première phrase d’ouverture, elle lui dit -avec affabilité:—Vous êtes étranger, sans doute? - -—Je suis Irlandois, madame, et j’ai nom Patrick Fitz-Whyte. - -—J’avois cru le reconnoître à votre accent. Vous revenez sans doute des -guerres de l’Inde, avec le baron Arthur Lally de Tollendal? - -—Non, madame; je n’ai quitté ma patrie que depuis un an. - -—Comment cela se fait-il que vous ne soyez point dans le régiment -irlandois du comte Arthur Dillon? - -—Pour ne point m’éloigner de Paris, j’ai préféré entrer aux -mousquetaires; et cela m’a été facile, avec l’auguste protection de mes -seigneurs François Fitz-James et Arthur-Richard Dillon. - -—Si vous êtes ambitieux, si vous voulez arriver à de hauts -commandements, vous agiriez sagement de vous faire naturaliser, comme -feu le duc James de Berwick. - -—Oh! non, jamais, madame. On peut avoir deux mères comme deux patries; -mais renier les entrailles qui nous ont conçu, la terre qui nous a -donné le jour, ce ne peut être que d’un cœur dénaturé. A l’Irlande -mes souvenirs, mes larmes et mon amour; à la France mon dévoument, ma -fidélité, ma reconnoissance; mais je décline devant la prostitution, -car c’en est une, de feu M. le maréchal duc Fitz-James de Berwick, -Irlandois, francisé, grand d’Espagne. - -—Je vous loue de ces nobles sentiments, qui pourtant seront trouvés -austères. - -—Je n’ignore pas, madame, que l’on traitera cela de préjugé. Si -toutes les impulsions et touts les penchants spontanés de l’âme -sont des préjugés, je reconnois sincèrement en avoir beaucoup, et -quoi que puissent dire nos sophistes et leur vaste philanthropie, -un Irlandois sera toujours pour moi plus qu’un Italien; un genêt de -Macgillycuddy’s-Reeks, plus qu’un marronnier des Tuileries, les belles -rives du Loug-Leane, où s’essayèrent mes premiers pas, me seront -toujours plus chères que les rives du lac de Genève. Et c’est ce -sentiment indéfinissable, mêlé à de l’amitié et de la commisération, -madame, qui m’a conduit à vos pieds. - -—Parlez sans trouble, mon jeune ami, pour vous je ne suis que charité. - -—J’avois aux mousquetaires un seul compatriote, un seul compagnon, -un seul ami; madame, il vient par vos ordres d’être plongé dans les -cachots de la Bastille. - -—Qui donc? - -—Un nommé Fitz-Harris, neveu de Fitz-Harris, abbé de Saint-Spire de -Corbeil. - -—Fitz-Harris.... Ah! je sais, cet homme infâme!... Comment -pourriez-vous, sans honte, vous intéresser à un scélérat?... s’écria la -Putiphar, avec un accent de colère et de rancune. - -—En effet, madame, vous jugez bien de mon cœur, il ne pourroit -s’intéresser à la scélératesse; aussi vient-il vous demander grâce pour -Fitz-Harris. - -—Grâce pour un pamphlétaire, un libelliste, allant partout souillant -par ses insultes la majesté du trône! un vil calomniateur, qui pousse -la lâcheté jusques à outrager une foible femme que Pharaon daigne -honorer d’un regard de bienveillance! Non, point de grâce pour cet -homme!... Les assassins ne sont pas les criminels les plus dangereux -pour une monarchie: le coup de canif de Damiens a gagné autant de cœurs -à Pharaon, que les coups de plume de Voltaire lui en ont aliéné. C’est -Damiens qu’il eût fallu envoyer à la Bastille, et monsieur votre ami -qu’il auroit fallu écarteler. - -—On a égaré votre justice, madame: je vous atteste, par Dieu que -j’adore, et par tout ce que vous vénérez, que Fitz-Harris n’est point -un malfaiteur, un suppôt ignoble et dangereux, un libelliste, un odieux -pamphlétaire. Votre police, sans doute, pour faire la zélatrice et -faire valoir sa capture, vous l’a dépeint sous des couleurs atroces; -mais Fitz-Harris est un homme pur et un fidèle serviteur du Roi. - -—Vous niez donc qu’il m’ait outragée publiquement, en déclamant contre -moi un poème injurieux. - -—Vos agents, madame, sont à coup sûr de Gasgogne ou de Flandre? car -ils ont un goût prononcé pour l’amplification et l’hyperbole: ce long -poème, cette Iliade diffamatoire se borne simplement à un quatrain, -qu’on m’a dit plus mauvais que méchant. Non-seulement, comme vous -le voyez, je ne nie pas la faute, mais je ne cherche pas même à -l’atténuer: l’atténuer ce seroit la détruire. - -Fitz-Harris, il est vrai, et je l’en blâme violemment, a eu un tort, -qui, si vous n’étiez pas si bonne, pourroit être impardonnable, celui -de répéter dans un salon une épigramme, partie dit-on de la Cour, et -qui depuis long-temps couroit le monde; mais il l’a fait, comme on -répète une nouvelle, sans intention hostile, sans arrière-pensée, -inconsidérément, follement, comme il fait tout. Ayant la vanité -d’être des premiers au courant des bruits de ville, il va quêtant -des nouvelles à tout venant, et va les remboursant à tout venant, -comme on les lui a données; il n’est, vous me passerez cette bizarre -comparaison, qu’une espèce de porte-voix, de cornet acoustique, -transvasant machinalement tout ce qu’on lui confie; pour être juste, -ce n’est pas lui, instrument, qu’il faudroit punir, mais ceux qui -l’embouchent. - -—A merveille, vous faites de sir Fitz-Harris un parfait perroquet, un -fort aimable vert-vert. - -—Je vois avec satisfaction, que vous avez daigné me comprendre, -madame, et j’ose espérer que vous ne ferez pas Fitz-Harris victime, -comme Vert-Vert, de la grossièreté des bateliers. - -—Votre générosité si flexible, monsieur, vous ouvre mon cœur et mon -estime. Parlez de vous, tout vous sera accordé; mais oubliez cet homme: -un trucheman semblable, à une époque de _vilipendeurs_ comme celle-ci, -est un être pernicieux qu’il est bon de séquestrer du monde. - -—Au nom de Dieu, madame, au nom de votre frère, que vous aimez!... - -—Vous n’obtiendrez rien. Ne suis-je pas déjà assez environnée -d’ennemis, ameutés pour me perdre! Si non quelques artistes et quelques -poètes qui m’ont voué à la vie, à la mort, leur affection intéressée, -je ne compte pas un seul cœur qui batte pour moi; je n’entends au loin -que les aboiements de la haine, je n’ai autour de moi que des chiens -muets. - -—Ah! madame, ne vous laissez pas abattre ainsi par la mélancolie. Sans -doute, les hommes sont ingrats et injustes, mais il vous reste encore -tout un monde d’amour et d’amis. - -—Vous croyez?... Hélas! ce que vous dites là me fait du bien! -soupira-t-elle, en lui prenant la main, et la lui serrant tendrement. -Quel sort plus cruel! être déchue de tout, de la jeunesse, de l’amour, -du Pouvoir.... Ah! ce que vous m’avez dit là m’a rafraîchi le cœur! Si -vous pouviez sentir ce que l’on souffre à être l’exécration de tout un -royaume? car, je le sais bien, la France m’abhorre: elle se prend à -moi de touts ses malheurs, elle m’en fait la source. Pauvre France! tu -verras quand je ne serai plus, si tu seras plus heureuse! C’est à moi -qu’on reproche les désastres de la guerre de sept ans; tout m’accuse, -tout m’accable, jusques à ce cardinal de Bernis!... C’est un serpent -que j’ai réchauffé dans mon sein!... Ne réchauffez jamais de serpent -dans votre sein, mon beau jeune homme. - -En ce moment, la Putiphar, ayant peu à peu rejeté son édredon, -se trouvoit sur son lit presque entièrement à découvert. Sa fine -chemise de batiste et de dentelle, en désordre, laissoit se dessiner -voluptueusement l’ampleur de ses hanches, et sa belle taille dont -elle étoit si fière. Bien qu’elle eût à cette époque quarante et un -ans, son col avoit encore un galbe majestueux, et ses seins étoient -blancs et fermes; ses traits seuls avoient subi plus d’altération, non -pas l’altération de la vieillesse, mais la décomposition du remords. -Appuyée sur son oreiller, elle avoit la tête penchée vers Patrick: son -sourire constant, sa contemplation langoureuse avoient une expression -de convoitise qui eût fait douter si son regard étoit humide de regrets -ou de désirs. - -Patrick crut l’instant favorable pour un dernier effort: il se jeta à -genoux, couvrant de baisers le bras que la Putiphar laissoit pendre au -bord du lit avec coquetterie. - -—Au nom de Dieu, madame, au nom de touts ceux qui vous aiment, -pardonnez à Fitz-Harris, ne soyez pas inexorable. - -—Hélas Dieu! où me ramenez-vous?... Non! ne me parlez pas de cet homme. - -—Quoi! madame, oh! non; c’est impossible! vous êtes si bonne! Quoi! -pour un mot, pour un rien, pour une inconséquence, pour une erreur, -vous arracheriez à la nature, à l’amour, à l’existence, un enfant, un -fou?... Quoi! vous feriez pourrir dans un cachot un bon et beau jeune -homme, entrant à peine dans la vie? Non, non, c’est impossible! votre -cœur n’a pu concevoir cette vengeance, votre âme n’a pu se faire à -cette idée: grâce, grâce pour Fitz-Harris!... - -—Non: tout pour vous, rien pour lui. - -—Ah! vous êtes cruelle, madame, vous me déchirez, vous me faites un mal -horrible. Grâce, grâce, sauvez-le!...—Hé bien, oui, cet homme vous a -blessée, cet homme est un lâche, un assassin, que sais-je? Il ne mérite -que le bourreau! Mais soyez grande, pardonnez-lui. Le plus bel apanage, -le plus beau fleuron de la couronne, c’est le droit de clémence; vous -l’avez, ce droit! Pardonnez-lui, soyez royale! car Dieu vous a donné un -sceptre; car Dieu vous pèsera dans la balance des rois; car Dieu vous a -fait Souveraine! - -—Tout à vous et pour vous, Patrick; qu’il soit libre!... Vous avez sa -grâce; mais dites-lui bien que ce n’est pas à lui que je la donne, mais -à vous. - -—Merci, merci, madame! merci à Dieu! Je ne sais, dans mon délire, -comment vous exprimer ma reconnoissance. - -—Point de reconnoissance, Patrick. En m’épanchant dans votre sein comme -je ne l’avois fait avec personne au monde, je n’ai point fait de vous -un serviteur, mais un ami. - -—Bien indigne de vous, madame. - -—Laissez Dieu en être juge. - -Au revoir, monsieur. Venez après-demain à Versailles où je serai, et je -vous remettrai la lettre de grâce de cet homme. - -Alors, la Putiphar sonna madame du Hausset et fit éconduire Patrick. - -Il étoit dans un état d’émotion indéfinissable, tout ce qui venoit -de se passer lui revenoit en foule dans la tête. Une pensée, qu’il -chassoit loin de lui, reparoissoit toujours au milieu de ce vertige; il -lui sembloit, mais cela répugnoit à sa raison, qu’au moment où, dans -son transport de reconnoissance, il avoit couvert de baisers les bras -de la Putiphar, deux lèvres brûlantes s’étoient posées sur son front. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XX. - - -LA bienfaisance est la seule volupté de l’âme qui soit sans mélange. - -Dans cette plénitude d’esprit, dans cette satisfaction douce qui -rayonne dans le cœur après une bonne action, Patrick accourut à son -retour apporter à Déborah la nouvelle de ses succès.—Il est sauvé! -s’écria-t-il en se jetant dans ses bras; demain, j’aurai sa grâce, -demain il sera libre! - -Déborah partagea sincèrement sa joie. On est si heureux de voir ceux -qu’on aime faire le bien; on est si sensible de leur sensibilité; on -est si grand de leur grandeur. - -Il n’en fut pas de même à la Compagnie: quand, au dîner, Patrick -annonça qu’il avoit obtenu la liberté de Fitz-Harris, ces messieurs, -tombés dans la stupéfaction, s’efforcèrent, à l’envi l’un de l’autre, -d’en montrer du contentement; mais ce contentement étoit froid et -guindé. Cette noble action faite par un homme qui leur prenoit de -vive force leur estime, pour un homme qu’ils redoutoient, leur étoit -profondément douloureuse; d’ailleurs elle leur reprochoit leur dureté -et leur fainéantise. - -Dans l’après-dîner, M. le marquis de Gave de Villepastour fit appeler -Patrick. Il le reçut dans son bureau avec une froideur glaçante et lui -parla d’un ton hautain et sec qu’il n’avoit pas coutume de prendre avec -lui. - -—Monsieur Fitz-Whyte, lui dit-il, depuis quelques jours il court dans -la Compagnie des bruits infamants sur votre compte. La source de ces -bruits est une lettre écrite du comté de Kerry à Fitz-Harris. J’en ai -là une traduction, qu’il a bien voulu me faire. - -En effet, Patrick reconnut l’écriture de son ami. - -—Les faits sont flagrants. Vous avez vingt-quatre heures pour votre -justification. Si dans ce temps vous ne vous êtes pas lavé de ces -accusations ignominieuses, vous serez chassé des mousquetaires. Je ne -saurois sans manquer au Roi laisser plus long-temps un malfaiteur parmi -ses gardes-gentilshommes. - -Voyons, qu’avez-vous à répondre? - -—Rien. Je ne me suis jamais abaissé et je ne m’abaisserai jamais -jusqu’à me laver d’une calomnie. La conduite de l’honnête homme est une -permanente justification, et c’est la seule qui lui convient. - -—Ainsi vous traitez de calomnie ces rapports? - -—Ce ne sont point ces rapports que je traite de calomnie, mais c’est -le jugement des juges de Tralée que je dis calomnieux. J’en appelle à -Dieu, notre Seigneur. - -—Comme il vous plaira; pour moi, je m’en rapporte à la justice des -hommes. - -—C’est-à-dire, monsieur, à la justice qui a condamné Marie-Stuart, -Thomas Morus, Jane Grey, Enguerrand de Marigny, Jeanne d’Arc, Charles -I^{er} et qui a crucifié Jésus. - -—Assez; vous avez encore vingt-quatre heures. - -Plongé dans une profonde tristesse, Patrick alla s’enfermer dans sa -chambre. En son abattement, plein encore d’espoir en la bonté de -Dieu,—qui souvent, pour éprouver la grandeur de leur foi, se plaît à -frapper ses plus justes serviteurs,—bien loin de blasphémer, à peine -osoit-il se plaindre de son sort. Il se résignoit; il songeoit à -ceux accablés doublement de plaies d’âme et de corps, et remercioit -Dieu, qui le ménageoit jusqu’en son affliction. Parfois, pourtant, le -courage lui défailloit; et il versoit des torrents de larmes lorsque -son esprit, assailli par les fantômes du souvenir, lui montroit dans -le chemin de Killarney Déborah ensanglantée, expirante sous le fer de -ses assassins, et lui dressoit sur le port de Tralée une potence rouge -où pendoit son effigie. Il passa toute la nuit dans l’agitation, sans -pouvoir goûter le plus léger sommeil: quand, affaissé par la fatigue, -il se jetoit sur son lit, ses paupières demeuroient ouvertes et ses -yeux fixes comme les yeux des oiseaux nocturnes; son sang bouilloit de -fièvre comme s’il eût été emporté au loin par un cheval. Quand il se -relevoit, il alloit à grands pas dans sa chambre, ouvroit sa fenêtre, -s’agenouilloit et prioit la face tournée vers les cieux, promenant ses -regards dans les étoiles. La prière de l’homme n’est jamais plus pure -et plus douce que lorsque, sur la terre où il gémit, rien ne le sépare -des cieux, où il aspire; que lorsqu’entre lui et le firmament, il n’y a -rien que l’immensité. - -Il lut aussi, pour tuer le temps, quelques _Nuits_ d’un poème qui -depuis peu venoit de s’élever tout à coup des brumes de la Tamise. -Méditations lugubres sur la mort, le néant, l’Éternité, qui flattoient -le marasme de son esprit. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXI. - - -EN s’éveillant, Déborah trouva Patrick assis au pied de son lit.—Il la -contemploit. - -—Vous, déjà ici, Phadruig! s’écria-t-elle, vous m’avez fait peur! - -—Levez-vous, et habillez-vous, mon amie; j’ai besoin que vous veniez -avec moi. - -—Vous avez l’air abattu! comme vous êtes pâle! Phadruig, vous souffrez? - -—Oui. - -—Qu’avez-vous, mon amour? - -—J’ai, hélas! que si Dieu ne me soutenoit, j’aurois le désespoir et -la mort dans le cœur.... Ah! ne me baisez pas au front! Mon front est -couvert d’ignominie! les juges l’ont souillé, le bourreau l’a marqué de -son fer! Je suis un meurtrier, un lâche assassin, un contumax!... - -—Non! non! mon Patrick, vous n’êtes rien de cela. - -—Si! vous dis-je; demandez-le au peuple de Tralée, qui m’a regardé -pendre. - -—Quoi! vous savez donc? Maudit soit celui qui vous l’a dévoilé!... - -—Encore, s’il ne l’avoit fait qu’à moi!... Je sais tout depuis quelque -temps, ma bien-aimée, et je vous le taisois, et j’espérois vous taire -toujours ce que vous n’ignoriez pas vous-même: qui donc vous en avoit -instruite aussi? - -—Je ne quittai l’Irlande qu’au moment de cet attentat. J’ai assisté aux -Assises et j’ai entendu la sentence des juges. Et à mon arrivée je vous -l’avois caché pour vous épargner le chagrin où vous voici. - -—Mais qui me poursuivoit à ce tribunal? - -—Mon père. - -—Ah, l’infâme! - -—Et qui est venu vous l’apprendre, Patrick? - -—Le bruit public. Il y a quelques jours, Fitz-Harris reçut une lettre -de son frère qui l’en informoit; vite, il la communiqua à touts ses -camarades; et M. de Villepastour, chez qui nous allons de ce pas, en a -même une traduction. - -—Ah, l’infâme!... Patrick, je vous le disois bien avant-hier, que vous -étiez généreux et que vous alliez faire quelque chose que nul au monde -ne feroit pour vous, et Fitz-Harris moins que tout autre. - -Irez-vous encore, après cela, aujourd’hui, chercher à Versailles sa -lettre de grâce? - -—Oui. - -—Patrick, Patrick, vous êtes trop généreux. - -—Et vous, Debby, pas assez chrétienne. - -—Oh! je ne le serai jamais jusque-là, de tendre une joue après l’autre; -jusque-là, de lécher la main qui me frappe; jusque-là, d’embrasser -tendrement l’ennemi qui m’étouffe. - -Tout en causant des détails du procès et du jugement, ils arrivèrent à -l’hôtel du marquis de Villepastour. - -En entrant Déborah le reconnut aussitôt pour son impudent, son inconnu, -son fat au costume vert-naissant; et ne put retenir un cri de surprise -et d’effroi. Pour en dissimuler la cause à Patrick, elle feignit s’être -heurtée contre un meuble. - -—Qui vous amène, monsieur Fitz-Whyte? lui dit le marquis d’une façon -brutale. - -—Vous m’avez donné vingt-quatre heures pour me justifier, monsieur, si -j’ai bonne mémoire. - -—Te justifier devant cet homme?... Non! va-t’en, va-t’en!... s’écria -Déborah se pendant au bras de Patrick et l’entraînant vers la porte.—Te -justifier, mon agneau, devant la gueule béante de ce loup!... La vertu -est ici à la barre du crime.—Non! non! viens-t’en, Patrick; viens-t’en, -mon ami!... - -—Debby, laisse-moi parler, je t’en supplie. - -—Parler! Et à qui?... Mais il n’y a personne ici, Patrick, personne -qui puisse t’entendre. Cet homme n’est pas un homme; il n’a ni foi, ni -loi, ni Dieu, ni cœur, ni âme! C’est moins qu’un tigre, moins qu’un -singe, moins qu’un chien! C’est un serpent qui souille de sa bave -venimeuse.... Viens-t’en! - -Pendant que Déborah, égarée par son ressentiment, crioit ces mots -terribles, poignante réprobation du crime par l’innocence, qui auroit -déchiré un cœur moins vieilli dans la débauche, le marquis de -Villepastour, accoudé nonchalamment sur sa table, accueilloit chacune -de ses paroles d’un sourire injurieux. - -—Je vous demande pardon, monsieur, de la sortie que madame vient de -faire contre vous; j’en suis dans l’étonnement et la douleur. Son -esprit est troublé sans doute. - -Bien que l’orgueil, l’honneur et d’affreuses conjonctures me défendent -toute justification, monsieur le marquis, comme un seul mot renverse et -détruit de fond en comble l’échafaudage de ma condamnation, et montre -toute l’énormité d’un jugement si absurde qu’il répugne à la raison la -plus sotte, j’ai cru devoir vous le dire ce mot; le voici: - -Cette femme qui pleure à mes côtés, jeune, belle, bonne, fidèle et -pure; cet Ange, que Dieu, dans sa bonté infinie, m’a donné pour guide -et pour amie dès mes premiers ans; cette parcelle du Dieu qui me l’a -donnée, pour laquelle je verserois goutte à goutte mon sang, et pleur -à pleur ma vie, pour laquelle j’expirerois lentement dans les tortures -de la question, seulement pour lui épargner la plus légère douleur; -cette femme que j’avois, que j’ai, que j’aime, que j’adore, mon idole, -mon culte; cette femme-là, ma colombe, ma bien-aimée, mon épouse, vase -sacré, dont mes lèvres n’approchent qu’en frémissant, c’est celle-là -même dont on m’a fait le meurtrier, l’égorgeur! C’est celle-là même, -miss Déborah, comtesse Cockermouth-Castle, que j’ai tuée, que j’ai -lâchement assassinée, et dans le sang de qui, farouche cannibale, j’ai -lavé mes mains et abreuvé ma soif!... Ah! c’est atroce!... Oh! cela me -brise et m’anéantit!... - -—Rien ne me dit, monsieur, que ce soit en effet la comtesse Déborah de -Cockermouth-Castle.... Pardon, mon travail m’appelle, je ne puis vous -entendre plus long-temps. - -Et d’un air importuné M. de Villepastour, passant dans une autre -chambre, dont il referma la porte sur lui, laissa grossièrement Patrick -et Debby, qui pleuroient et se tenoient embrassés. - -Patrick fit quelques interrogations à Déborah sur ses emportements -contre M. de Gave; mais elle n’y répondit que d’une façon vague et -obscure. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXII. - - -MIDI sonnoit comme Patrick entroit au château de Versailles, dans les -appartements de madame Putiphar. - -La séance du conseil venoit d’être levée, et les ministres se -retiroient en grande agitation. - -—Il fut aussitôt annoncé et introduit auprès d’elle. Entourée -d’écritoires, de rouleaux de papiers et de paperasses, elle étoit -seule, en riche toilette; atournée avec ce soin recherché qui ne peut -être celui de touts les jours; ce soin de parure qui trahit le premier -sentiment de la jeune fille, comme le dernier sentiment de la femme. - -—Monsieur Patrick, lui dit-elle avec l’air le plus affectueux, voici -les lettres de grâce que votre voix et vos paroles touchantes m’ont -arrachées pour M. Fitz-Harris, votre ami; si vous avez le désir de me -plaire, comme j’ai celui de vous être agréable, il doit perdre à jamais -ce titre qui vainement l’honore, et qui à mes yeux vous compromet -gravement. Cessez, croyez-moi, toute relation avec cet insensé. - -C’est la première fois que je signe le pardon d’une semblable injure: -il est vrai de dire, puisque c’est pour vous que je le fais, que si -c’eût été vous qui m’eussiez demandé les autres, celui-ci sans doute ne -seroit point le premier. - -Mon cœur, qui souffriroit de vous faire un refus, vous avoit accordé la -liberté de ce petit monsieur Fitz-Harris, sans condition aucune; mais -la sûreté de l’État et la mienne exigent que sous huit jours il ait -quitté la France. - -—Vous aviez fait une digne et large action, madame; pourquoi fallut-il -qu’un remords vînt la restreindre? Mais vous avez agi selon votre -sagesse, devant laquelle mon esprit se prosterne, comme je me prosterne -à vos pieds. - -Tandis qu’ainsi à genoux, Patrick exhaloit comme il pouvoit sa -gratitude, et couvroit de baisers la robe de madame Putiphar, une voix -d’homme cria d’une chambre voisine:—Pompon! le conseil est levé, je -crois! ne vas-tu pas venir! tout mon déjeûner est prêt. - -Puis, une porte s’entr’ouvrit. - -La même voix dit alors avec un accent satirique:—Ah! pardon, madame; je -ne vous savois pas occupée. - -—Non, non, entrez sans gêne; il n’y a point d’étranger ici, répliqua la -Putiphar, monsieur est mon ami, comme vous voyez, et tout à fait digne -d’être le vôtre. - -Ensuite, elle ajouta tout bas à Patrick: J’aurois encore beaucoup de -choses à vous dire, mais venez demain au soir à Trianon: vous souperez -avec moi. Adieu, partez. - -—Ma friture est faite, reprit la même voix, et je venois pour vous -faire goûter à mes œufs au jus. - -Patrick alors, se relevant et se retournant pour se diriger vers la -porte, fit un mouvement de surprise et une génuflexion, en appercevant -Pharaon, en costume royal, cordon-bleu, croix et plaques, avec un -tablier de toile blanche, une cuillère dans une main et dans l’autre -une énorme casserole. - -—Relevez-vous, monsieur, dit gaîment Pharaon à Patrick; et sur ce, je -prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte-garde. - -Je vois avec plaisir, Pompon, que mon image est si bien gravée dans le -cœur de mes sujets, qu’ils me reconnoissent même en marmiton! - -Ainsi Pharaon, pour égayer sa vie privée, toute vide et toute nulle, se -plaisoit quelquefois à faire.... ma plume se refuse à l’écrire.... la -CUISINE! - -Sitôt que Patrick fut dehors, de grosses larmes coulèrent de ses -paupières! sensible et grand, il avoit été remué jusqu’en ses -entrailles, en voyant ce qu’on avoit fait de son Roi. - -Et son cœur se brisa, et ses pleurs redoublèrent, lorsqu’en traversant -une galerie ornée de peintures, il rencontra du regard Louis IX et -Charlemagne! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIII. - - -MUNI de son exprès, Patrick se rendit sur-le-champ à la Bastille, et -pénétra dans le ventre de ce taureau de pierre, semblable au taureau -d’airain de Phalaris, où les victimes étoient jetées vivantes. - -Il se fit conduire à Fitz-Harris, qu’il trouva dans une petite cave, si -basse, qu’il falloit s’y tenir courbé; humide, sale, n’ayant d’autre -air que les exhalaisons putrides des fossés, et d’autre jour qu’une -foible lueur s’échappant d’une meurtrière. - -Il étoit couché sur quelques brins de paille moisie, la face tournée -contre terre. Assoupi ou engourdi par le froid, il n’entendit pas -ouvrir ses verrouils. Patrick lui adressa quelques mots en irlandois: à -cette voix amie qui faisoit retentir ce lieu d’horreur de son langage -natal, il tressaillit et souleva la tête. - -—Lève-toi, Fitz-Harris; tu es libre! - -—Toi ici, Patrick! Ah! malheureux, plutôt mourir!... - -—Je viens te chercher, tu es libre; m’entends-tu? lève-toi, te dis-je! - -—Moi libre! Oh! non, c’est un rêve! C’est une folie!... Je ne puis -croire?... Plus de fer, plus de pierre, plus de bourreaux? De l’air, du -ciel, des fleurs, des femmes?... Oh! non, cela ne se peut pas, cela ne -m’est pas réservé!... Je sais bien que je suis un homme perdu; cette -nuit j’ai entendu l’horloge de la mort! - -—Allons, viens, Fitz-Harris; partons sans retard. Le vent capricieux -qui ouvre les portes les referme souvent aussitôt: hâtons-nous! - -—Mais elle est donc morte? - -—Qui? - -—L’infâme! La Putiphar! - -—Tais-toi, Fitz-Harris; deviens plus sage. Tu viens d’en dire -encore assez pour que si tu en étois sorti, on te rejetât dans ce -cul-de-basse-fosse; et, n’en étant point dehors, pour qu’on te plonge -dans la citerne-aux-oublis. - -Allons, viens; suis-moi, je t’en supplie! Tiens, voici ta lettre de -grâce. - -—Fitz-Harris la lui prit des mains et la froissa sans la regarder. -Puis, en chancelant, il s’avança jusqu’à la porte; et là s’arrêta -court, en disant: - -—Te suivre, Patrick?... Oh! non pas! La raison me revient: je t’ai -offensé; je t’ai trahi; j’ai été lâche envers toi; tu es mon ennemi! -tu m’en veux! tu as soif de te venger!... Non, non, je ne te suivrai -pas!... Geôlier, refermez mon cachot; je ne sortirai pas d’ici. - -—Fitz-Harris, je ne suis point ton ennemi, tu ne m’as point offensé, -ou si tu l’as fait, j’en ai perdu mémoire. Nous sommes enfants -malheureux de la même terre; je suis ton compagnon, ton frère dévoué. -Ah! tes doutes me déchirent le cœur!... Viens, suis-moi sans crainte; -viens, ami, viens avec ton frère. - -—Non! non! Les murs d’un cachot sont de bons conseillers, qui font -soupçonneux et prudent: je ne te suivrai pas, mon ennemi!... Qui me dit -que ce n’est point un piège, et qu’au bout de ce long corridor sombre -ne sont pas quelques affidés qui m’attendent la hache au poing?... Ah! -tu sais te venger, Patrick!... - -Tu seras sans doute allé dire à ceux qui m’ont plongé dans ce repaire: -«Vous avez là un homme qui vous gêne, il me gêne aussi; voulez-vous que -ma haine serve la vôtre? voulez-vous de mon bras? je m’en charge.» Puis -tu viens m’annoncer ma liberté, et c’est la mort qui m’attend derrière -cette muraille.... Ah! tu sais te venger, Patrick! - -Après tout, tu es loyal, tu ne me trompes pas; car si la mort m’attend -derrière cette muraille, derrière la mort m’attend la liberté. Oui! -c’est là, seulement, que l’homme peut concevoir quelque espérance de la -rencontrer; si toutefois, comme tant d’autres prestiges, ce n’est point -un creux simulacre. Va! je te suis!... Survienne ce qu’il voudra! Je ne -serai point un lâche; plutôt vingt coups de poignard dans ma poitrine -que pourrir en ce cachot! Va, je te suis! - -Avec l’anxiété d’un esprit empli de fantômes et de visions par -l’exaspération de la souffrance, il suivit Patrick, et vit en effet, -avec un étonnement toujours croissant, toutes les grilles, toutes -les portes tomber devant eux. Quand ils eurent passé le dernier -pont-levis, ses craintes s’étant tout à fait évanouies, sa joie éclata -en transports fous.... Alors, portant les yeux sur sa lettre de -grâce qu’il tenoit encore froissée dans ses mains, et lisant: _A la -requête de M. Patrick Fitz-White, et en sa seule considération, nous -octroyons_.... il se jeta aux genoux de Patrick en criant:—Patrick, -Patrick! que vous êtes généreux! Oh! je vous dois la vie! Oh! comment -vous témoigner assez de reconnoissance! Je vous ai tant outragé!... -Que je suis indigne! que je suis misérable! Je doutois de vous! Je ne -pouvois croire.... L’enfer peut-il comprendre le Ciel! - -Pardon, pardon de tout le mal que je vous ai fait! Ma vie entière -désormais ne sera consacrée qu’à me laver de mes crimes envers vous. Je -ferai tout pour rentrer en votre estime; car celui qui est estimé de -vous doit l’être de Dieu. Quant à votre amitié, ne me la rendez jamais, -ce seroit la profaner! Gardez-la pour des cœurs plus droits que le -mien. Oh! vous avez ma reconnoissance éternelle! - -—Fitz-Harris, point de reconnoissance. Vous ne me devez rien, je vous -ai dit que je ne me vengeois point avec le fer; mais je ne vous ai -point dit que j’étois sans vengeance; la voici donc ma vengeance: un -bienfait pour un outrage. Celle-ci est plus cruelle, je crois, que la -vengeance avec le fer, qu’en dites-vous? forcer quelqu’un qui vous hait -à vous bénir, même malgré lui, dans le for de sa conscience; forcer un -homme à rougir, à crever de honte devant son semblable; c’est là, si je -ne me trompe, une vengeance! Qu’en dites-vous, Fitz-Harris? Nous sommes -quitte à quitte, ce me semble? - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIV. - - -PENDANT que Patrick étoit à Versailles auprès de madame Putiphar, M. -le marquis de Grave de Villepastour, pour tenter nouvelle aventure, se -hasarda de retourner à l’hôtel Saint-Papoul. - -Contre son attente, Déborah le reçut avec une politesse, une aisance, -un aplomb élégant qui le déconcerta quasi au premier abord. - -Elle l’introduisit avec cérémonie, en le qualifiant de touts ses noms, -prénoms, seigneuries, grades et titres, dans le même petit salon, peu -de jours auparavant témoin de ses assauts et de sa courte honte. - -—Je n’ai pu résister au besoin que j’éprouve de vous remercier, mylady, -de votre indulgente discrétion à mon égard, dit-il d’un air patelin -en s’asseyant sur le sopha; car si j’ai bien compris ce matin, M. -Fitz-Whyte m’a semblé ignorer tout à fait mes poursuites et ma petite -algarade de l’autre jour; votre surprise en me reconnoissant avoit -failli me trahir; mais votre générosité et votre présence d’esprit ont -racheté aussitôt ce mouvement involontaire; comtesse, c’est plus de -bonté que je n’avois lieu d’en attendre de vous, qui m’aviez traité -tant inhumainement. Cela vient de me verser un peu de baume dans le -cœur; je me crois, dans ma joie, moins dédaigné, et mon orgueil et ma -présomption ont poussé leur audace jusque-là de rallumer le flambeau de -mon espérance à l’autel de l’amour qui n’avoit pas cessé et ne cessera -jamais de brûler pour vous en mon sein! - -—Monsieur, si j’avois caché à mon époux les affronts dont j’ai été -abreuvée par vous, et si ce matin même je ne lui ai point montré du -doigt l’homme qui s’est fait un devoir assidu de m’outrager, c’est -pour lui et non pour vous, pour lui seul, que j’ai craint d’accabler -de ce nouveau chagrin dans un moment où le cœur lui défailloit sous le -désespoir. Veuillez, s’il vous plaît, ne point interpréter autrement -ma conduite, surtout ne point l’interpréter en votre faveur; ce qui, -non-seulement seroit injurieux pour moi, mais ce qui vous rendroit -merveilleusement ridicule, ce à quoi vous devez être plus sensible. - -—Savez-vous, inhumaine, que ce matin, devant Fitz-Whyte, vous -m’avez maltraité, vous m’avez interpellé avec beaucoup d’aigreur. A -vous entendre, moi, si naïf et si candide, je suis une montagne de -crimes.... Soit! toutefois reconnoissez au moins que je ne suis pas -avare, car je donnerois volontiers touts les crimes qui chargent -ma conscience pour vous voir ma complice dans certain petit péché -mignon.... Mais on perd son langage avec vous. - -Vous êtes une petite déesse, mais une déesse de marbre, bonne à mettre -dans un temple de marbre. Vous ne voulez point du temple vivant de -mon cœur; pourtant dans ce sanctuaire vous seriez aussi à l’ombre, -puisque vous tenez à sauver les apparences, que Joas dans le temple -du Seigneur; et peut-être comme lui, passeriez-vous de ce sanctuaire -au trône. Je vous l’ai déjà dit, si belle! partout ailleurs qu’à -Versailles vous serez toujours déplacée; maintenant, vous y auriez -belle chance; laissez-moi faire seulement; madame Putiphar est -surannée; elle a perdu sa faveur; son crédit branle dans le manche; -Pharaon en a par-dessus les épaules; une étrangère auroit bien de -l’attrait pour lui; un peu de chair exotique feroit bien à son palais -blasé. - -—Allez, monsieur le marquis de Villepastour, allez!... Voyons jusqu’où -vous descendrez! Je vous tenois pour infâme, maintenant je vous trouve -ignoble! - -—Vous agissez cavalièrement avec moi, mylady; vous me menez à la -hussarde. Je ne vois pas pourquoi, quand vous retroussez vos manches, -je mettrois des mitaines; allons, guerre pour guerre, et cartes sur -table! - -Vous n’ignorez pas le jugement qui vient de flétrir en Irlande -M. Fitz-Whyte votre ami, votre amant ou votre époux, n’importe! -vous n’ignorez pas non plus sans doute que la place d’un contumax -n’est point parmi les gardes gentilshommes de sa majesté? Il faut -que M. Fitz-Whyte parte, il faut que pour l’exemple je le chasse -solemnellement. - -Vous n’ignorez pas, d’autre part, mon amour ou mon caprice pour vous! -caprice que vos dédains ont irrité et rendu persévérant; caprice dont -les obstacles ont fait une passion véhémente. Je vous aime, _my fair -lady_, je vous aime! et voyez jusques à quel point: voulez-vous sauver -Fitz-Vhyte?... - -—Assez, assez! monsieur; je comprends de reste. Que ne doit-on pas -espérer d’un aussi noble cœur que le vôtre! Vous êtes venu ici pour -maquignonner de la vertu d’une malheureuse femme? Peine vaine, -monsieur! Vous êtes venu pour m’envelopper, moi crédule et foible, -dans les replis d’un marché tortueux? Je ne serai point abusée, Dieu -m’éclaire! - -Vous voudriez que dans l’espoir de sauver mon âme de l’opprobre -que vous lui préparez, car Patrick est mon âme, je me livrasse -angoisseuse......... Je ne comprends pas le dévouement jusque-là. Et -quand vous m’auriez souillée et que je vous réclamerois le salaire de -ma honte, vous me ririez à la face, satan! - -—Ce n’est point un marché que je vous propose, _my fair lady_, c’est -simplement un échange de déshonneur contre déshonneur. - -Pour vous rendre à mes désirs, il faut que vous manquiez à votre -honneur d’épouse; moi, pour sauver Fitz-Whyte, il faut que je manque à -mon devoir de capitaine: forfait pour forfait, nous n’aurons point à -rougir l’un devant l’autre. - -Croyez-moi, soyez sage; descendons ensemble dans l’abyme du mal, -et descendons-y en habit de fête; descendons-y joyeux. On dit que -tout au fond il est jonché de fleurs où s’enivrent des plus rares -plaisirs, des plaisirs proscrits, ceux qui ont osé franchir ses abords -épouvantables et descendre ses ravins affreux. Ne faisons pas fi du -crime: il est, comme certaines femmes au masque laid, repoussant pour -le vulgaire; mais souvent aussi comme elles il a des beautés secrètes -qui recèlent des plaisirs ineffables. - -—Avec votre duplicité, vos sophismes, vos cajoleries, pour toute femme -abandonnée de Dieu, vous pourriez être dangereux; mais pour moi, je -vous le répète, vous n’êtes qu’un importun. Sortez, monsieur le marquis! - -—Alors, avec de l’audace et de la violence, voyons ce que je vous -serai.... - -—Arrêtez, monsieur!... ce cas je l’ai prévu: je ne suis plus seule ici -comme l’autre jour; ma tranquille contenance auroit dû vous l’apprendre. - -Disant cela, Deborah s’étoit saisie de deux pistolets cachés sous un -coussin du canapé. - -—Si vous faites un pas vers moi vous êtes mort! Sortez, vous dis-je; -sortez, je vous l’ordonne!... Allez ailleurs traîner vos vices! Ne -revenez jamais ici. Veuillez me croire femme de résolution. Aujourd’hui -je m’en suis tenue aux menaces, une autre fois je les supprimerois.... - -—Ma belle, puisque vous le prenez ainsi, je me retire. Calmez-vous, je -vous prie; ce que j’en voulois faire c’étoit pour votre bien; c’étoit, -comtesse, pour vous tirer de la bourgeoisie où vous êtes embourbée, et -sauver généreusement M. Fitz-Whyte de l’opprobre qui l’attend. - -Soyez tranquille, je ne vous importunerai plus désormais; ou si par -hasard la fantaisie belliqueuse m’en prenoit, je ne le ferois que dans -l’armure d’un de mes ayeux, la dague d’une main et la lance de l’autre. - -—Monsieur le marquis, le fait me paroît aventuré, si j’en crois la -chronique; vos ayeux nettoyoient les armures, mais n’en portoient point. - -Monsieur de Gave marquis de Villepastour n’attendoit pas si bonne -réplique à sa gasconnade; bouche clouée et l’air assez penaud il se -retira; et lady Déborah le reconduisit avec ses pistolets aux poings et -beaucoup de politesse. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXV. - - -EN rentrant chez lui, notre merveilleux reçut une lettre fort aimable -de madame Putiphar: elle le prioit de venir la saluer le plus tôt -possible. Ceci le remit un peu de sa déconvenue. - -Le lendemain, en courtisan heureux, il accourut à son petit lever. - -—Ah! marquis, lui dit-elle, je suis enchantée de l’empressement que -vous avez mis à vous rendre à ma semonce. - -—Puissé-je, madame, n’en recevoir jamais que d’aussi douces. - -—Dites plus vrai, que de moins indifférentes. Un gentilhomme à bonnes -fortunes, comme vous, n’a pu trouver ce billet fort tendre, ou s’il -l’a trouvé tel, ce ne peut être qu’en en pressurant le texte et tout -à fait contre mon bon plaisir. Je vous proteste, marquis, que je ne -suis point amoureuse de vous! Ceci vous surprend, sans doute, vous que -toutes les femmes adorent! Mais veuillez, je vous prie, faire exception -de moi; les exceptions font valoir les règles. Rassurez-vous marquis; -mettez-vous à vos aises! Sur l’honneur, je n’aie point l’intention de -vous séduire! S’il n’y avoit eu que moi pour vous débaucher, assurément -vous mourriez comme Newton ou comme sainte Agnès ou sainte Rose de Lima. - -—Mais est-ce là, madame, car je suis peu docte en ces matières, ce -qu’on entend _par le système de Newton_. En ce cas, M. Arouet de -Voltaire aurait fort bien pu se dispenser d’en donner un abrégé à -l’usage des dames. D’ailleurs, en thèse générale, les dames ne sont pas -pour les abrégés. - -—Marquis, vous allez trop loin; vous mettez les pieds dans le plat et -la mariée sur les toits! - -—C’est vous, madame, qui tout-à-l’heure avec vos sarcasmes impitoyables -me cassiez mes vitres d’une façon tant soit peu effrontée. - -—Pardieu! marquis, de quoi vous plaignez-vous? n’êtes-vous pas un fat, -et tout fat ne mérite-t-il pas d’être _persiflé_? - -—Non pas touts par une bouche aussi jolie que la vôtre. - -—Voici une flatterie qui me coûtera cher, n’est-ce pas, _maître renard_? - -—Non, madame; une lettre de cachet au plus, elle est tout à fait -désintéressée. - -—Marquis, venons au fait; car ce n’est point pour baguenauder ainsi que -je vous ai prié de venir. - -Vous avez dans vos mousquetaires, je crois, un jeune Irlandois nommé -Patrick Fitz-Whyte? - -—Oui, madame. - -—Quel est cet homme? - -—Un grand _dégingandé_. - -—Baste! il m’avoit semblé fort beau. - -—Une espèce d’idiot dans le sens grec et françois de ce terme, -c’est-à-dire, un niais et un _ours_. - -—Tant pis; je le trouvois d’un esprit séduisant. - -Et ses beaux cheveux blonds, marquis, de quelle couleur sont-ils? - -—Laids et roux. - -—Oh! pour le coup, marquis, sous la peau du lion je vois les oreilles -de l’âne. Vous avez l’esprit antiché. Que vous a fait ce pauvre garçon? -Qu’avez-vous contre lui? - -—Moi, quelque chose contre lui! non, madame, au contraire c’est lui qui -a une fort belle femme contre moi. - -—Une femme? - -—Femme ou fille. - -—Fort belle? - -—Oui. - -—Tant pis. - -—Après vous, madame, c’est la personne la plus accomplie que j’aie vu. - -—Avant ou après vous, marquis, c’est le plus bel homme et le plus -aimable homme que je connoisse. Vous êtes amoureux de sa maîtresse? - -—Juste. Et vous amoureuse de l’amant de cette maîtresse? - -—Juste. - -—C’est un mauvais garnement. - -—C’est une pimpesouée. - -—Avant ou après vous, madame, c’est la fille la plus digne et la plus -pleine de chasteté. - -—Chasteté!... Comprenez-vous ce mot marquis? - -—Ma foi! pas trop; mais cependant plus que la vertu qu’on lui fait -signifier. - -—Marquis, croyez-moi, cette vertu n’est qu’un mot. - -—Alors, madame, si ce mot exprime une vertu qui n’est qu’un mot -elle-même, ma pauvre raison commence à perdre pied; de grâce, c’est -trop de métaphysique! - -—Je vous déclare donc ce jeune homme mon protégé. Vous le traiterez -avec distinction; vous lui accorderez toutes faveurs possibles. - -—Madame, je le chasse demain. - -—Non, vous me mettriez dans la nécessité de lui donner asyle. - -—Mais c’est un meurtrier; mais c’est un contumax! Il vient d’être pendu -en Irlande pour avoir assassiné la fille du comte de Cockermouth-Castle. - -—En effet, si cela étoit, marquis, ce seroit un jeune homme de -mauvaises mœurs; ce seroit un amant périlleux. Il l’a tuée, dites-vous? - -—Oui, tuée; mais un peu comme on tue à la comédie; car c’est pour elle -que je me meurs. - -—Marquis, je vous défends de l’expulser; je vous défends de lui faire -la plus légère avanie. - -—Mais, madame, je ne puis garder, quel que soit mon désir de vous -plaire, un assassin dans ma compagnie un homme flétri par les lois: -l’honneur du corps s’y oppose. - -—L’honneur des mousquetaires!... Voyez-vous ça!... Marquis, ces deux -mots hurlent de se trouver ensemble. D’ailleurs, si l’honneur de ce -corps s’y oppose, l’honneur d’un autre vous l’ordonne; entendez-vous, -marquis! - -—Madame, je suis votre plus humble et votre plus dévoué serviteur; mais -cependant.... - -—Pas de restriction; attendez au moins quelques jours que je vous -l’abandonne, ou que je pourvoie à son sort. Jusque là, entendez bien -ceci, vous m’en répondez sur votre tête. - -Sur ce, monsieur le marquis je prie Dieu qu’il vous tienne en sa sainte -garde. Allez et faites ce que je vous ai dit. - -Et M. le marquis de Gave de Villepastour, après un baise-main, se -retira. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXVI. - - -A neuf heures précises, Patrick arrivoit à Trianon. - -Un valet guettoit sa venue; il fut aussitôt conduit par lui dans un -petit salon, où madame Putiphar, abandonnée nonchalamment sur un divan, -promenoit plus nonchalamment encore ses doigts sur les cordes d’une -mandoline. - -A ses pieds brûloient des parfums d’Arabie. - -La fenêtre, tapissée de clématites et de liserons, étoit ouverte à la -brise embaumée du soir, ou pour parler _synchroniquement_ un langage -contemporain, à la tiède haleine de l’amant de Flore. - -Le divan, le sopha, l’ottomane, faits sur les dessins de François -Boucher, étoient assurément ce qu’avoit produit de plus fantasque -l’école du Borromini, c’est-à-dire l’école de la ligne tourmentée. - -Pour arriver à _chantourner_ et à _tarabiscoter_ ces surfaces et ces -galbes,—qu’on me passe ces mots techniques,—la puissance d’imaginative -qu’il avoit fallu devoit tenir de fort près au génie, en étoit -peut-être. - -Ce que je n’oserai affirmer jusqu’à ce qu’un concile, composé de -Sophocle et de l’abbé de Voisenon, de Théocrite et de Vadé, de Leonard -de Vinci et de Watteau, de Michel Cervantes et de saint Augustin, ait -décidé irrévocablement sous quelle forme invariable le génie se révèle, -et si cette forme est la ligne droite ou le _tarabiscot_. - -La table, le guéridon, les consoles et les jardinières étoient chargées -de vases en porcelaine de la manufacture de Sèvres de madame Putiphar, -touts remplis de fleurs rares et odorantes. Un lustre de crystal de -roche, des bras de vermeil, plus _tarabiscotés_ encore que les meubles, -et chargés de bougies guillochées, illuminoient ce _harem_ délicieux. -Oui, _harem_, et non pas boudoir, car tout cela avoit quelque chose -d’oriental, peu dans la forme, mais beaucoup dans la pensée. - -Ce n’étoit pas comme dans Crébillon fils, du _rococo_, sous un dehors -oriental, c’étoit de l’oriental sous un dehors _rococo_. - -Nous avons vu quelquefois rechercher ce qui à cette époque si peu -orientaliste, avoit pu tourner les regards des François vers l’Asie; -ce qui avoit pu imprimer à leur esprit une direction si générale; ce -qui avoit pu donner naissance à un engouement tel, que toute production -de l’imagination, de l’esprit ou de la pensée, toute œuvre d’art ou -de luxe pour obtenir un peu d’accueil, étoient dans la nécessité de -s’empreindre ou de s’imprégner plus ou moins d’une couleur ou d’une -forme persane, chinoise, hindoue, turke ou arabe. - -Les uns attribuent cette monomanie à la traduction des _Mille et une -Nuits_ de l’abbé Galland; les autres à la guerre de l’Inde, ou à -quelques causes équivalentes. - -Cette question, pour être bien éclaircie, demande des recherches et un -examen que nous ne saurions faire et surtout en ce lieu. Il me semble -toutefois que ce n’est point dans les faits éventuels qu’il faudroit -chercher une raison que la nation et la Cour avoient en elles-mêmes. - -Un relâchement tout à fait asiatique dans les mœurs avoit fait seul ce -rapprochement et cette sympathie. - -La mollesse, les voluptés, l’inceste, la polygamie, la pédérastie, la -joie, la galanterie mauresque et non plus chevaleresque; l’esclavage et -enfin le sans-souci de l’esclavage, avoient assimilé ainsi deux peuples -si différents en tant d’autres points. - -Jusques à Pharaon même qui avoit sa sultane favorite, son -Parc-aux-Cerfs, ses lettres-de-cachet, tout aussi bien que Mustapha son -_harem_ et ses cordons. - -Le dogme chrétien qui avoit réhabilité Ésope étoit anéanti. Hercule -et Vénus, la force et la beauté physique, étoient le seul objet du -culte. Plus de mélancolie, plus de chasteté, plus de modestie, plus -de méditation, plus de rêverie; plus rien de grand, de profond, de -triste, de sublime! La contemplation éternelle de la splendeur de Dieu, -ridicule! mais, Mahomet et sa joie, Mahomet et sa sensualité, Mahomet -et ses houris. - -L’Islamisme pur régnoit de fait: en vérité, sous les perruques et les -paniers on étoit aussi musulman que sous le turban et la basquine. - -Des fleurs, des bougies, des parfums, des canapés, des vases, des -rubans, du damas, une voix mélodieuse, une mandoline, des miroirs, -des joyaux, des diamants, des colliers, des anneaux, des pendants -d’oreille, une femme belle, gracieuse, languissamment couchée!... -L’imagination pourroit-elle concevoir rien de plus séducteur? et -n’étoit-ce pas assez pour jeter le trouble dans une jeune âme, si -facile à l’enthousiasme, et pour la première fois se trouvant dans un -boudoir? Qui de nous, assez heureux pour pénétrer dans ce lieu le plus -secret du gynécée, n’a ressenti sous la puissance d’un charme inconnu -une voluptueuse émotion? - -Frappé, ébloui, par tant d’éclat, d’apparat et de magie, Patrick -demeura quelques instants dans l’admiration et l’hésitation; puis, tout -d’un élan, il vint s’agenouiller aux pieds de madame Putiphar et coller -ses lèvres tremblantes sur ses babouches indiennes, brodées d’or et de -pierres fines. - -Jouissant de ses transports enfantins et de l’agréable impression -qu’elle avoit faite sur son esprit, elle laissa tomber sur lui, du haut -de sa nonchalance, un regard aussi riant que sa bouche. - -Un sentiment suave, dont elle avoit perdu le souvenir et qui pour cela -lui sembloit aussi nouveau que le premier battement d’amour au cœur -d’une jeune fille, humectoit son âme décrépite. Son corps, usé par -les débauches, pour qui le plaisir n’avoit même plus d’assez fortes -titillations, se pâmoit aux chastes attouchements d’une bouche posée -sur son pied. - -Il n’y avoit plus de doute possible; un amour qui par les sens s’étoit -timidement approché du cœur de cette femme, venoit tout-à-coup d’y -pénétrer profondément, et d’y éclater en maître. - -Sur le déclin du jour, à l’heure où les ténèbres descendent, -quelquefois le ciel semble renaître soudainement à la splendeur; ces -derniers feux sont plus étincelants et plus embrasés que les feux du -midi. - -Ce n’étoit pas un amour plein de confiance, d’illusion, de folie, -d’enthousiasme, semblable à celui qui s’éveille dans la jeunesse. -C’étoit de l’amour jaloux, de l’amour inquiet, de l’amour savant, de -l’amour goulu de jouissances; c’étoit de la passion matérielle. Cet -amour-là est si loin des premiers, qui élèvent la pensée, qui déroulent -l’intelligence, qui ennoblissent, qui dévouent, qui émancipent, qu’il -n’a pas une sensation assez noble, assez délicate pour qu’elle puisse -être exprimée; pas une idée qui puissent s’exhaler comme un parfum; pas -de vague, point de rêverie; les sens seuls y parlent d’une voix rauque; -enfin c’est un amour creux, inerte et stupide quand il n’agit pas; -éhonté, persévérant, implacable quand il est blessé ou dédaigné. - -Patrick, lui ayant donné les marques d’un respectueux hommage, se -releva; elle lui commanda, avec un air de grandeur familière, de -s’asseoir à ses côtés, et Patrick obéit en disant: - -—Tout-à-l’heure, entrant dans ce séjour de fée, au milieu de mon -enivrement, des sons harmonieux de voix humaine et de guitare ont -caressé mon oreille. Vous chantiez, madame? Pourquoi faut-il que je -sois venu, comme un grossier pâtre, troubler du bruit de mes pas la -vallée solitaire et le chant de philomèle!... Pardonnez-moi, madame, -cette idylle et le rôle malencontreux que j’y joue. - -—A la fois poète et galant, poète comme M. Dorat, galant comme M. de -Richelieu. Vous êtes un esprit accompli, sir Patrick. - -—Vos louanges et votre indulgence ont autant de largesse que votre -cœur, madame; mais permettez-moi de décliner le diplôme de poésie -et de chevalerie que vous daignez m’octroyer; si Dieu m’eût fait de -semblables dons, ce n’est point, veuillez le croire, M. Dorat ni M. de -Richelieu que j’eusse pris pour émules. Plutôt Yung et Bayard. - -—Yung, ce nouveau songe-creux? - -—Oui, madame. - -—Et Bayard, cette bégueule? - -—Sans peur et sans reproche, madame. - -—Vous avez d’étranges idées sur la vie. Je ne sais, monsieur, quel -lucre vous pourrez en tirer, répliqua la Putiphar d’un ton de dépit, -froissée qu’elle étoit par ces paroles austères. - -—Toutefois, madame, je ne serai point déçu; je n’ai jamais songé -à tirer un lucre de mes sentiments ni de ma conduite; je demeure -simplement convaincu que le bien mène à bien. - -La conversation prenoit une teinte sérieuse qui contrarioit les -desseins de la Putiphar; elle l’interrompit tout net par une brusque -interrogation. - -—Vous êtes musicien, sans doute, sir Patrick? - -—Moins que je le voudrois pour mon contentement. - -—Oh! dites-moi quelque chant de votre pays! - -—Quoique souvent, ainsi qu’un Hébreu sur les bords du fleuve de -Babylone, je m’asseye et je pleure quand je me souviens de Sion, je -n’ai point suspendu ma harpe aux saules, et je ne vous répondrai -point, madame: _Comment chanterois-je un cantique du Seigneur dans une -terre étrangère?_ car je ne suis point ici auprès d’une ennemie de -mon Dieu. Je vous chanterai tout ce qui pourra vous plaire, madame; -mais je crains que nos airs populaires, simples, lents, expressifs, ne -vous soient insupportables, accoutumée comme vous l’êtes aux ariettes -d’opéra. - -En retour, je ne vous demande qu’une seule faveur, celle de daigner -achever la romance que mon arrivée a interrompue. - -—Oh! ce n’est que cela, sir Patrick?... Je vous avertis qu’il ne me -restoit plus qu’un seul couplet, que voici: - -Madame Putiphar, ayant préludé sur sa mandoline, se mit à soupirer -d’une voix perlée, pleine de sentiment, de cadence et d’afféterie: - - Iris, de tant d’amants qui vivent sous vos lois, - A qui donnez-vous votre voix, - A la perruque blonde ou brune, - Au plus chéri de la fortune? - Hélas! que je serois heureux - Si c’étoit au plus amoureux. - -Cette musique est pleine d’agrément, n’est-ce pas? elle accompagne -merveilleusement la délicatesse de cette poésie. - -—Pourtant, s’il m’étoit permis de m’exprimer, à moi profane, elle -m’avoit semblé mieux dans l’éloignement. N’est-elle pas un peu fade et -maniérée? Ne trouvez-vous pas ces paroles assez sottes. - -—Ouais! que dites-vous là, mon cher? vous vous feriez un tort -considérable si le monde vous entendoit. Une romance de notre poète le -plus distingué et de notre compositeur le plus comme-il-faut et le plus -en vogue! - -—Madame, je vous l’ai dit, je ne suis que le paysan du Danube. - -—Je ne sais quel fut le choix d’Iris, mais le mien en pareil cas ne -seroit pas douteux, sir Patrick; mon cœur ne balanceroit pas long-temps -entre la perruque blonde et la perruque brune. Fi de la perruque brune! - -—Fi de la perruque blonde! - -—Ah! Patrick, ne traitez pas ainsi votre belle chevelure de Phœbus! -Vous n’êtes pas assez infatué de vous-même. Je vois bien qu’il faut -qu’on vous aime pour que vous soyez aimé. Laissez au moins qu’on vous -aime. - -—Madame, je ne me défends pas de l’amour. - -—Il fait ce soir une chaleur accablante, n’est-ce pas? - -—Moins accablante cependant que ces soirées dernières. - -—J’étouffe pourtant, et, tenez, je suis à peine vêtue de ce mince -peignoir. - -En disant cela, madame Putiphar faisoit des minauderies engageantes: -elle soulevoit, elle entr’ouvroit comme par étourderie son peignoir, et -complaisamment laissoit voir à Patrick ses épaules potelées, ses beaux -seins, sa belle poitrine et ses jambes blanches, jeunes et gracieuses -de formes, qui depuis vingt ans faisoient les délices de Pharaon. - -A ce spectacle Patrick en apparence demeuroit assez froid; cependant -ses regards subitement enflammés s’arrêtoient parfois amoureusement -sur ces éloquentes nudités; et la Putiphar, qui devinoit son émotion, -souffloit sur cet embrasement par les poses les plus excitantes et -l’abandon le plus coupable. Il y avoit en lui un combat violent entre -sa fougue et sa raison, entre son appétit et son devoir. Il comprenoit -parfaitement toutes les invitations tacites de la Putiphar; ses sens y -répondoient, son sang bouilloit, il trembloit de fièvre. Comme une main -invisible le penchoit sur elle ainsi qu’on se penche sur une fleur pour -en aspirer le parfum. Lorsque, l’esprit éperdu, il se sentoit sur le -point de se jeter sur ce corps ravissant et de lui appliquer de longs -baisers, ses mains s’agrippoient au canapé, et il se retenoit avec -violence. - -Puis, lorsqu’un peu de calme lui revenoit et qu’il songeoit à toutes -les souillures qu’avoit dû subir ce corps, sur lequel il n’y avoit -peut-être pas une seule place vierge pour y coller ses lèvres, un -rideau de fer tomboit entre elle et lui, ses sens se glaçoient, sa -raison comme un marteau brisoit et pulvérisoit ses désirs, et l’image -de Déborah s’élevoit alors comme une apparition au-dessus de ces ruines. - -Fatigué par cette lutte, craignant à la fin de foiblir et de se trouver -enlacé dans une séduction irrésistible, pour trancher brusquement le -charme, il se leva et se mit à se promener au pourtour du boudoir, en -examinant un à un les tableaux et les peintures des boiseries. - -Mais pour ramener à l’autel et au sacrifice la victime qui s’échappoit, -madame Putiphar dit à Patrick:—Revenez, s’il vous plaît, auprès de moi, -monsieur; je ne vous tiens pas quitte: payez-moi de retour, rendez-moi -ariette pour ariette, vous m’avez promis une chanson irlandoise. - -—Madame, je n’ignore point tout ce que je vous dois. - -—Allons, venez ici, lutin!... - -Patrick ne pouvoit sans une impolitesse manifeste se tenir plus -long-temps éloigné. Il revint donc s’asseoir sur le divan à la même -place, prit la mandoline, et chanta une longue ballade. - -Durant tout le temps de cette psalmodie, madame Putiphar, dans une -sorte d’extase, lui donna toute son attention et touts ses regards: -elle le contemploit avec l’air de satisfaction d’une mère ravie des -gentillesses de son enfant, ou d’une amante qui se félicite en son -esprit du bel objet de son heureux choix. Elle étoit fière de sa -conquête, pour sa beauté, pour sa jeunesse; elle se complimentoit de ce -que, sur le retour de l’âge, le sort lui avoit réservé une si fraîche -proie. - -Quand Patrick eut achevé son chant, elle le remercia avec des -démonstrations presque phrénétiques, lui serrant les mains et les -appuyant sur sa poitrine, qui bondissoit. - -—Tout est parfait en vous, mylord, votre voix captive et séduit; elle -est suave et facile; vous la modulez avec un goût, un talent vraiment -exquis. Avant d’avoir éprouvé le plaisir de vous entendre, je croyois -qu’un gosier semblable ne pouvait être que Napolitain. - -—Les Irlandois, madame, ont toujours eu une très-grande aptitude à la -musique, et l’ont toujours honorée et cultivée. Dans les temps les plus -antiques, comme le rapporte Dryden, ils excelloient à pincer de la -harpe, et il n’y avoit pas une maison où l’on n’apperçût en entrant cet -instrument suspendu à la muraille, soit à l’usage du maître du logis, -ou à celui des visiteurs et des hôtes. - -Les paysans les plus grossiers sont encore au plus haut point sensibles -à ses charmes. Tout honneur et toute hospitalité pour celui qui se -présente au bruit d’un luth à la porte d’une cabane; la famille ouvre -aussitôt son cercle; tout pélerin chanteur est un enfant de plus, il -prend place autour du chaudron de patates, et a sa part de lard et de -lait. Le _minstrel_ est comme l’alouette, on ensemence pour lui. - -Avec cette mandoline, je ferois, madame, le tour de l’Irlande dans -l’abondance, et chaque hutte seroit pour moi un capitole où j’aurois un -triomphe, non aussi théâtral que ceux d’Italie, mais plus touchant et -plus doux à mon âme, simple, modeste, ombrageuse. - -—Votre langue est harmonieuse et pleine de voyelles et de désinences -sonores. Je la croyois, dans mon ignorance, maussade et crue comme le -patois anglois; je vous en demande pardon, sir Patrick. - -Effectivement la langue irlandoise, qui ne tardera pas à disparoître -comme tant d’autres,—l’anglois a déjà envahi plusieurs comtés,—est -une langue superbe, elle a tout le génie d’une langue méridionale; ce -n’est que dans l’espagnol qu’on peut trouver des mots aussi beaux, -aussi sonores, aussi majestueux. Voyez seulement les noms propres; -connoissez-vous rien de plus pompeux que ces mots de Barrymore! -Baltimore! Connor! Magher esta Phana! Orrior! Slego! Mayo! Costello! -Burrus! Killala! Ballinacur! Kinal-Meaki! Pobleobrien! Offa! Iffa! -Arra! Ida! Killefenora! Inchiquin! Rossennalis! Banaghir! Corcomroe! -Tunnichaly! Clonbrassil!... - -Toutefois, c’étoit moins parce qu’elle étoit frappée de ces beautés, -que par une pensée insidieuse, que madame Putiphar flétrissoit -l’anglois, et réchauffoit par sa flatterie dans le cœur de Patrick -l’amour glorieux de la patrie. Elle savoit que touts les amours -sont frères, et qu’une âme où s’agite l’enthousiasme est un navire -ordinairement peu difficile à capturer. - -—Si je ne craignois, mon bel ami, de trop exiger de vous, je laisserois -paroître une curiosité, que vous me pardonneriez sans doute, vous êtes -si courtois; je vous laisserois voir combien je désire de connoître -le sens de ces paroles que vous venez de chanter si langoureusement: -ce doit être de l’amour? quelque amante brûlant d’enlacer dans ces -bras un insensible, un ingrat, qui semble la dédaigner, qui semble ne -point comprendre ce que lui dise ses regards enflammés, et ce que lui -révèlent ses caresses.... Pauvre Sapho, qui rêve à Leucade! pauvre -nymphe, pauvre naïade, qui s’épuise à briser la glace d’un étang!... - -Patrick crut pouvoir, sans témérité, par l’accent de reproche avec -lequel elles avoient été dites, soupçonner ces gratuites suppositions -de madame Putiphar de faire directement allusion à sa position et à sa -conduite. Blessé d’une pareille impudeur, il répondit sèchement à ses -agaceries: Madame en voici la traduction: - - * * * * * - -«Mac-Donald passa de Cantir en Irlande, avec une troupe des siens, -pour assister Tyrconel contre le grand O’Neal, avec lequel il étoit en -guerre. - -»Mac-Donald, en traversant le _Root_ du comté d’Antrim, fut reçu avec -amitié par Mac-Quillan, qui en étoit le maître. - -»Mac-Quillan faisoit alors la guerre aux peuples qui habitoient au-delà -de la rivière du Bann. - -»L’usage des habitants de cette contrée étoit de se dépouiller -réciproquement; et comme le plus fort avoit toujours raison, le droit -ne servoit de rien. - -»Le même jour que Mac-Donald partit pour joindre son ami Tyrconel, -Mac-Quillan rassembla ses _Galloglohs_, pour se venger des outrages que -lui avoient faits les puissantes peuplades du Bann. - -»Mac-Donald, qui avoit été accueilli avec tant d’hospitalité par -Mac-Quillan, crut qu’il ne seroit pas bien d’abandonner son hôte dans -cette expédition périlleuse, et lui offrit ses services. - -»Mac-Quillan accepta cette offre avec plaisir, en déclarant que lui -et sa postérité en seroient reconnoissants. Les deux guerriers réunis -attaquèrent l’ennemi, qui fut forcé de restituer au double tout ce -qu’il avoit enlevé à Mac-Quillan. - -»Ainsi se termina cette campagne, qui fut très-heureuse pour -Mac-Quillan: il n’y perdit pas même un seul homme, et les deux partis -rentrèrent chargés d’un butin considérable. - -»L’hiver approchoit, et l’Irlandois invita l’Écossois à hiverner avec -lui dans son château, et à loger sa troupe dans le _Root_. Mac-Donald -y consentit; mais cette invitation devint funeste pour l’hôte. - -»Car sa fille fut séduite par l’étranger, qui l’épousa en secret, sans -son consentement. De ce mariage viennent les prétentions des Écossois -sur les biens de Mac-Quillan. - -»Les soldats d’Écosse furent logés chez les fermiers du _Root_; on les -plaça de manière que dans chaque maison il y avoit un Écossois et un -_Gallogloh_. - -»Les paysans de Mac-Quillan donnoient à chaque _Gallogloh_, outre sa -pitance, une jatte de lait. Cet usage fit naître une rixe entre un -Écossois et un _Gallogloh_. - -»L’étranger ayant demandé la même chose au fermier, le _Gallogloh_, -prenant la défense de l’hôte, lui répondit: _Comment osez-vous, -gueux d’Écossois, vous comparer à moi ou à un des_ Galloglohs _de -Mac-Quillan_! - -»Le pauvre paysan, qui désiroit se voir débarrasser de touts les deux, -leur dit: _Mes amis, je vais ouvrir les deux portes; vous irez, dans le -champ, vider votre querelle, et celui qui reviendra vainqueur aura le -lait._ - -»Cette lutte fut terminée par la mort du _Gallogloh_, et l’Écossois -revint tranquillement chez le fermier, et dîna de fort bon appétit. - -»Les _Galloglohs_ de Mac-Quillan s’assemblèrent immédiatement après ce -meurtre pour venger le sang de leur frère. Ils examinèrent la conduite -des Écossois, leur prépondérance dangereuse, et l’affront que leur chef -avoit fait à leur chef en séduisant sa fille. - -»Il fut arrêté que chaque _Gallogloh_ tueroit son compagnon pendant la -nuit, et qu’on n’épargneroit pas même leur capitaine. Mais la femme -de Mac-Donald, ayant découvert le complot, avertit son époux, et les -Écossois s’enfuirent dans l’île de Raghery. - -»Depuis cette époque, les Mac-Donald et les Mac-Quillan se firent une -guerre qui dura près d’un demi-siècle, et qui ne fut terminée que -lorsque les deux partis portèrent leurs plaintes à Jacques I^{er}. - -»Jacques favorisa son compatriote l’Écossois, et lui donna quatre -grandes baronnies, et touts les biens de Mac-Quillan: mais, pour voiler -cette injustice, il accorda à Mac-Quillan la baronnie d’Enishoven, et -l’ancien territoire d’Ogherty: cette décision royale lui fut portée par -sir John Chichester. - -»Mac-Quillan, mécontent de ce jugement, et plus encore des difficultés -de transporter tout son clan à travers le Bann et le Lough-Foyle, qui -séparoient ses anciennes possessions des nouvelles, accepta l’offre du -porteur des offres du Roi, qui lui proposoit ses propres terres. - -»Mac-Quillan céda son droit sur la baronnie d’Enishoven contre des -possessions plus à sa portée; et depuis lors les Chichester, qui par la -suite obtinrent le titre de comtes de Donegal, sont possesseurs de ce -pays considérable; et l’honnête Mac-Quillan se retira dans des terres -de beaucoup inférieures aux siennes.» - -Comme il achevoit la dernière strophe, on heurta à l’une des portes et -l’on avertit madame Putiphar que le souper étoit servi. - -Elle se leva aussitôt, et prit Patrick par la main pour le conduire. - -—Je vous demande pardon, lui dit-elle avec coquetterie, si je prends la -liberté de demeurer en un pareil négligé, mais je suis si paresseuse -que je n’aurois pas le courage de faire une toilette. - -Elle se mit donc à table comme elle étoit vêtue sur le canapé, -c’est-à-dire nue dans une espèce de peignoir ou de robe-de-chambre de -satin blanc que les dames du temps appeloient un _laisse-tout-faire_. - -J’ai tort, peut-être, de rapporter ici ce mot impudique, mais il -exprime si bien le dévergondage régnant à cette époque. N’est-ce pas, -il dit plus, à lui tout seul, et résume mieux ses mœurs négatives que -dix in-folio. C’est un de ces mots renfermant en eux-mêmes toute la -chronique d’un autre âge, et qui demeurent à travers les siècles comme -des monuments accusateurs des temps qui les ont fait naître. Celui-là -porte en outre son étymologie en évidence, et n’est pas de ceux qui -préparent des tortures aux Pierre Borel et aux Ménage futurs. - -Étoit-ce une salle, un boudoir, un salon ou une chambre, la seconde -pièce où ils se rendirent pour le souper? A quel usage étoit-elle -destinée? Cela étoit difficile à reconnoître. Il y avoit de toute -espèce de meubles, jusques à un lit dans une alcôve, jusques à une -petite bibliothèque que Patrick un instant s’amusa à fouiller du -regard pendant que la Putiphar faisoit quelques préparatifs. Tout -au pourtour s’étaloient de larges sophas couvrant presque tout le -parquet, et laissant à peine de quoi circuler autour de la table. Si -en se balançant sur sa chaise ou sur ses jambes, troublé par un léger -surcroît de boisson, on venoit à se renverser, on ne pouvoit faire -qu’une chute délicieuse. - -Patrick avoit imaginé qu’au souper il trouveroit nombreuse compagnie; -quand il se vit, dans ce cabinet mystérieux, enfermé seul, en -tête-à-tête, il commença à croire sérieusement, ce que son peu de -présomption jusque là lui avoit empêché de faire, que madame Putiphar -avoit sur lui des projets, et qu’il étoit en partie fine. - -Son cœur se serra, son esprit s’emplit de dégoût en découvrant ce -manège effronté pour circonvenir un homme, et pour le placer dans une -nécessité. Il comprit alors toute sa position fausse et dangereuse. Il -se maudissoit d’avoir accepté cette invitation. Se retirer étoit chose -impossible: comment? pas de portes visibles, elles étoient cachées sous -des tentures; où? Il ignoroit les aitres et les alentours de cette -demeure. Puis les affidés le laisseroient-ils s’enfuir? Mille aventures -galantes et sinistres lui repassoient alors dans l’esprit; d’ailleurs -fuir ne le sauveroit pas du ressentiment de cette femme. Il se résigna -donc puisqu’il étoit tout à fait à sa merci, déterminé à s’abandonner -pour sa conduite à l’inspiration du moment, et se confia à la garde de -Dieu. - -Madame Putiphar étoit ce soir-là d’une amabilité obséquieuse et d’une -facile gaieté, un courtisan l’auroit trouvée divine. Par tout ce -qu’elle avoit d’agréable en son pouvoir elle essayoit à dérider le -front soucieux de Patrick, et à lui mettre au cœur un peu de joie -communicative. - -Retranché derrière une douce politesse et une affabilité pleine de -réserve, il conservoit toujours une dignité désespérante, que ne purent -lui faire perdre ni les mets aphrodisiaques dont elle l’appâtoit, ni -le vin-rancio qu’elle lui versoit à rasades. L’aisance et l’aplomb de -Patrick la dépitoient surtout, ne lui permettant pas d’attribuer sa -froideur à de la timidité ou de l’ingénuité. - -Habituée, à grand renfort d’anecdotes et d’aventures licencieuses, à -bercer et à mettre en belle humeur Pharaon, amateur de contes comme -Scha-Baham, mais de contes bien scabreux, elle essaya du même procédé -sur Patrick. Toute la cour fut passée en revue; maison du Roi, maison -de la Reine, maison de la Dauphine, maison de Madame et de Mesdames, -maison de monseigneur le duc d’Orléans; enfin tout le clergé et toute -la ville. - -Justement, la veille, elle avoit reçu le journal que lui tenoit de -tout ce qui arrivoit d’étrange et de célèbre en son _abbaye_ la -Gourdan—_alcahueta_—de la rue Saint-Sauveur; le journal que M. de -Sartines lui dressoit pareillement de touts les faits scandaleux et -atroces ressortissant de la police de Paris et du Royaume; et le -journal de sa police à elle, particulière, occulte et non moins active -que celle du charlatan M. de Sartines. - -Les drôleries les plus divertissantes, les historiettes les plus -libidineuses, les énormités à faire tomber le feu du ciel ne manquèrent -pas; mais, loin de produire le même effet sur l’esprit de Patrick que -sur le royal esprit de Pharaon, ces turpitudes lui soulevèrent le cœur -de dégoût, et l’affectèrent douloureusement. - -Ainsi, tout le repas s’écoula en ces causeries entremélées de propos -fort lestes, et d’agaceries sans ambiguïté. - -Au dessert elle demanda cinq ou six flacons de champagne mousseux à -madame du Hausset, qui seule avoit fait le service. - -—Cinq ou six flacons de vin de champagne!... répéta Patrick d’un air -émerveillé; madame, que voulez-vous faire de cette provision? - -—Qu’est-ce que cela, mon bel ami, pour un grand garçon comme vous! Vous -avez si peu voulu boire en mangeant que vous devez être oppressé? - -—Bien loin de là, madame, j’ai bu, plus qu’à ma suffisance; j’ai -accoutumé de vivre fort sobrement. - -—N’allez-vous pas me faire accroire qu’avec deux bouteilles de -champagne on vous avineroit comme feu le Régent. Allons, tendez votre -verre; ne seriez-vous pas honteux de me laisser boire seule? - -—Madame, vous allez m’enivrer, je ne suis point buveur. - -—Vous n’êtes point buveur: qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous donc? Car -un homme, un jeune homme surtout, impétueux, ne peut être sans aucune -passion. Cela ne se voit point, cela n’est pas possible, cela seroit -monstrueux! Mais quoi vous ronge! quoi vous domine? qu’aimez-vous? que -faites-vous enfin! Seriez-vous joueur?... - -—Joueur!... madame, je n’ai jamais mis les pieds dans un brelan. - -—Vous n’êtes pas buveur, vous n’êtes pas joueur.... Aimez-vous les -spectacles? - -—Je ne m’y ennuie pas; mais ce n’est point un besoin pour moi. - -—Vous n’êtes ni joueur, ni buveur, ni friand de spectacles... -Aimez-vous la danse et le bal? - -—Madame, je ferois le sacrifice de danser pour une femme que je -chérirois, si le premier sacrifice que j’exigerois d’une femme -semblable n’étoit pas celui de renoncer à la danse. - -—Êtes-vous chasseur? - -—Madame, je n’ai point en moi d’instinct féroce à assouvir. J’éprouve -un trop constant sentiment d’admiration pour les fauves et les -oiseaux, ces parfaites créatures, louanges vivantes de Dieu, pour -prendre jamais à tâche de les anéantir. Je ne me crois pas meilleur -bûcheron que chasseur: je rêverois sous un tilleul; j’écouterois -chanter une alouette, mais je ne saurois les frapper, j’ai horreur de -toute destruction. - -—Vous faites par trop la bégueule, mon pastoureau; sans être, je pense, -plus sanguinaire que vous, cette main, que vous avez couverte de -baisers si tendres, aux chasses de Pharaon a plongé le couteau dans le -cœur de plus de mille cerfs aux abois. - -Récapitulons: vous n’êtes ni buveur, ni chasseur, ni joueur, ni amateur -de bals et de spectacles.... Mon Dieu! qu’êtes-vous donc? qu’aimez-vous -donc? parlez?... Ouvrez-vous?... Cela ferait venir de laides -pensées.... auriez-vous de ces goûts honteux?... Non, c’est plutôt -quelque penchant secret que vous n’osez avouer. Courage! parlez: on -est bonne, on vous pardonnera, on vous pardonnera tout. Cela est bien -pardonnable en effet: un jeune homme plein d’ardeur et de vie peut bien -s’éprendre d’amour pour une femme, non sans quelques charmes encore, -qui s’est laissée aller à lui, qui s’est plu à nourrir en lui un espoir -peut-être orgueilleux; mais, non, ce jeune homme n’a point porté ses -vues trop haut: il est aimé: tout est dit. Qu’il soit heureux!... -Mais parlez donc; confiez-vous à moi, dites enfin quelle est cette -passion?... - -—J’aime.... - -—Qui? - -—J’aime les femmes. - -—Les femmes? Ah! c’est bien heureux!... Les femmes?... mais cela est -fort vague. Les femmes, c’est un univers; n’y avez-vous point de patrie? - -—Pardon, madame, j’en ai une qui remplit mon cœur, et qui le remplira à -jamais. - -—Belle? - -—Belle! - -—Noble et riche? - -—Noble et riche. - -—Jeune encore? - -—Toute jeune. - -—Vous êtes un adroit flatteur, Patrick. Allons, ce compliment vaut bien -du champagne sans doute; allons, donnez votre verre. - -Vertugadin! quelle bague avez-vous donc au doigt? quelle antiquaille! -d’où sortez-vous cela? Mon Dieu! c’est quelque anneau trouvé dans le -ventre d’un requin! - -En poussant ces exclamations, madame Putiphar se leva de table, alla -fouiller dans un coffret de laque de Chine, et revint auprès de Patrick. - -—Donnez votre doigt, lui dit-elle; laissez que je vous ôte cette -ridicule bague, et que j’y passe celle-ci plus digne de vous. - -—Madame, tout-à-l’heure, ne vous ai-je pas dit qu’entre les femmes -j’avois une amie? - -—Oui. - -—Jeune, belle, noble? - -—Oui. - -—Eh bien, madame, cette femme.... - -—Quoi! cette femme?... - -—Pardon! il faut donc vous le dire, madame?... Eh bien, cette femme -n’est pas marquise. - -—N’est pas marquise! - -—Et elle se nomme Déborah! - -—Déborah!... Patrick! ah! vous êtes cruel! - -—Cette bague, que vous vouliez m’arracher, est le signe de notre -alliance; c’est son ayeul qui en expirant la lui donna. Déborah tenoit -à ce gage autant qu’à sa propre vie; elle m’a confié l’un et l’autre. - -La nuit, sous le ciel, en présence de Dieu et de la nature, j’ai tout -accepté, femme et gage; et j’ai fait un serment que vous ne voudriez -pas me voir parjurer. - -—Autrefois, une petite fille vous a donné cette breloque, c’est bien; -vous y tenez, gardez-la; mais qu’importe! Est-ce une raison pour que -moi, aujourd’hui, à mon tour, je ne puisse vous offrir cet anneau -précieux? Laissez, ils tiendront bien touts deux. - -—Madame, je ne puis; je ne saurois avoir deux amours. - -—N’en ayez qu’un, et faites-en deux parts. - -—L’amour que j’ai, madame, ne se partage point. - -—Qui vous parle d’amour? prenez seulement cette bague. - -—Une bague est une alliance, madame. - -—Hé, c’est bien pour cela. - -—C’est un serment. - -—Hé, c’est bien pour cela. - -—L’un et l’autre sont faits, madame. Il est une femme, vous dis-je, -à qui j’ai donné un amour éternel; ne vous obstinez pas, vos prières -seroient vaines. - -—Comprenez-vous que vous me faites un affront, jeune homme? Qui vous -parle d’amour? qui vous demande de l’amour? imbécille!—Vous m’outragez, -entendez-vous? vous m’outragez doublement en refusant cet anneau, et en -me prêtant des intentions qui me couvrent de honte! Vous allez sortir, -monsieur! - -Mais c’est vraiment une pitié! Qui a pu vous faire croire que je -voulois de vous, malheureux?... Moi, moi! vouloir de vous! m’abaisser, -m’avilir jusque là!... - -Bientôt on ne pourra plus faire l’aumône à un mendiant sans qu’il ne -croie qu’on lui veuille acheter son amour! - -Vous allez sortir, monsieur. - -D’Hausset! d’Hausset! holà! faites monter mes gents, qu’on me jette cet -homme à la porte! - -J’étois folle, je crois!... Un mauvais Anglois, un petit mousquetaire, -un homme de rien, de néant, un homme d’où je ne sais où, sur qui je -répandois mes grâces, que j’élevois jusques à moi, que je voulois -sauver!... car je voulois te sauver, misérable! car ton infamie n’est -pas à terme! - -Qui pouvoit donc me donner tant de dévouement et de confiance? Je -savois tout. Je m’aveuglois sur toi. Lâche, tu fais donc le métier -d’égorger et d’outrager les femmes! Tu es un assasin! Ton effigie -pend sans doute encore au gibet de Tralée. Baisse donc ton front -ignominieux, misérable contumax! - -—Contumax!... Il est vrai, madame, que je suis aussi malheureux que -juste. Contumax!... mais ce mot n’a-t-il pas d’écho en votre cœur? -n’éveille-t-il point chez vous de souvenirs, et ne vous commande-t-il -point de la pitié? Avez-vous donc perdu la mémoire, mademoiselle -Poisson, madame Lenormand? Ne vous souvient-il plus de votre père le -boucher des Invalides, qui, chargé de vols et de déprédations, s’enfuit -on ne sait où pour éviter le glaive de la loi? Si vous savez si bien -qui je suis, je sais quel il est et quelle vous êtes: vous savez que je -suis innocent, et je sais qu’il ne l’est pas.... - -—Mon Dieu! mon Dieu! personne ne me délivrera donc de cet infâme! me -laissera-t-on briser toutes les sonnettes! - -Ah! vous voilà, messieurs, arrivez donc! entrez, et jetez-moi cet homme -dehors. - -En ce moment se montroient à l’une des portes quatre grands molosses en -livrée. - -—Ho! ho! messieurs, tout beau! Attendez, s’il vous plaît, j’ai -encore un mot à dire à madame, leur cria Patrick! et, prenant dans -la bibliothèque un volume de la _Nouvelle Héloïse_, il en feuilleta -quelques pages, et ajouta: Ce mot que j’ai à dire n’est pas de moi, il -est du citoyen de Genève; le voici: - -LA FEMME D’UN CHARBONNIER EST PLUS ESTIMABLE QUE LA MAÎTRESSE D’UN ROI. - -—Mon Dieu! mon Dieu! on ne me chassera donc pas cet homme!... - -Les quatre valets s’avancèrent alors pour se saisir de lui. - -—Holà, messieurs les laquais, ne m’approchez pas! Je suis entré -ici avec les honneurs de la guerre, et je n’en sortirai qu’avec -les honneurs de la guerre! s’écria Patrick, en tirant son épée: Ne -m’approchez pas; le premier qui s’avance, je le tue! - -Allons, laquais, des bougies!—Éclairez-moi,—montrez-moi le chemin,—je -vous suis. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXVII. - - -PATRICK avant de sortir fit une profonde salutation à madame Putiphar. - -Pantelante de colère, l’œil hagard, elle s’étoit renversée sur un -sopha, où elle demeura assez long-temps dans la plus morne immobilité. - -Puis, subitement, l’énergie lui étant revenue, comme une effarée -elle alla s’asseoir à un bureau; mais son agitation étoit encore si -forte que sa plume trembloit dans sa main comme un panache au vent. -D’impatience elle la rejeta au loin, et appela sa femme de chambre. - -—Du Hausset! asseyez-vous là, lui dit-elle; allons, écrivez, s’il vous -plaît, sous ma dictée. - - -_A M. le marquis de Gave de Villepastour._ - - «Marquis, - -»Vous aviez raison, ce petit M. Fitz-Whyte est un niais, un ours, un -assassin, tout ce que vous voudrez.... Vous me l’aviez abandonné, je -vous le rends; je vous avois défendu de l’expulser de votre Compagnie, -je vous enjoins de le chasser au plus tôt ignominieusement. - -»Tel est, marquis, notre bon plaisir à cette heure. - - »Votre servante» - -D’autre part, maintenant. - - -_A M. Phélipeaux Saint-Florentin de la Vrillière._ - - «Mon petit saint, - -»Venez me voir aussitôt réception de la présente. J’ai besoin de -vous, c’est-à-dire de votre ministère affectionné. Il me faut deux -lettres-de-cachet; je révoque la révocation en grâce du mousquetaire -Fitz-Harris, et je veux la prompte incarcération au Donjon du -mousquetaire Patrick Fitz-Whyte. - -»Venez vite, mon bon petit; pour tout cela il est nécessaire que nous -nous concertions. - - »Votre fidèle amie.» - - * * * * * - -Donnez, que je signe. - -Vous allez les cacheter de suite, et les faire remettre à mon coureur, -pour que, dès le matin, il ait à les porter à leur adresse. - -Ceci fait, elle se sentit quelque peu soulagée. Déjà elle éprouvoit -cette satisfaction qui survient après la vengeance, satisfaction bien -douce au cœur de l’offensé, mais satisfaction féroce. - -Importune à elle-même, désappointée, comme on l’est à un rendez-vous -où l’on se trouve seul; désorientée, comme on l’est lorsqu’une partie -longuement préméditée vient à faillir à l’heure de son exécution, et -qu’il reste un loisir à tuer; d’une humeur _massacrante_, sans besoin -de sommeil, elle se mit au lit, où elle ne goûta point un repos qu’elle -ne cherchoit pas. - -Sur le feu de sa poitrine embrasée sa haine bouillonnoit dans son cœur, -chaudron d’airain! - -Dans le dépit on aime à grossir encore ses souffrances, on se plaît au -mal qu’on a et qu’on se fait, on a du bonheur à ronger son frein; on -veut le ronger long-temps; on veut de l’insomnie; la pensée y fermente -à l’aise et cette fermentation est un courant rapide d’idées sur lequel -on se laisse dériver, ainsi qu’une barque sans voiles et sans rames. - -C’est ainsi que s’écoula toute une nuit qu’elle avoit marquée à -l’avance pour ses débauches. - - Quien cuenta sin huesped, cuenta dos. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXVIII. - - -PATRICK, de son côté, passa cette nuit dans une grande agitation, mais -qui n’avoit ni la même source ni le même caractère. - -Après avoir été éconduit si brutalement de Trianon, au lieu de rentrer -dans la ville, où, à cette heure avancée, il n’eût point trouvé -d’auberge ouverte, il se résigna très-volontiers à errer dans la -campagne en attendant le jour. - -Ayant pris à l’aventure un chemin, il se trouva, après un peu de -marche, sur la lisière d’un bois où il s’enfonça avec ce saint -frémissement qui saisit toujours une âme rêveuse pénétrant dans un lieu -profond, sombre, silencieux; et il alla s’asseoir sous un orme touffu, -dont les branches, inclinées jusqu’à terre, formoient un pavillon de -verdure sur le bord escarpé d’un étang. - -Perdu dans l’obscurité sous ces branchages il se plaisoit à voir passer -et folâtrer, et brouter autour de lui dans une sécurité parfaite, les -lièvres, les biches, les chevreuils; il ressembloit à ces frontispices -de fables où se voit Ésope, Phèdre ou La Fontaine, environné de bêtes -en familiarité. - -Quand son esprit n’étoit point dissipé par un follet glissant à fleur -d’eau, par un effet de lune à travers le feuillage, par la société de -quelque fauve, ou par le chant de quelque oiseau nocturne, il tomboit -dans une grande tristesse. - -A peine au tiers de la vie, comme un voyageur lassé, déjà il faisoit -halte, et se retournoit pour mesurer la route qu’il avoit parcourue. -Il se sondoit pour voir ce qu’il lui restoit de force pour achever son -douloureux pélerinage. - -Touts ses maux, toutes ses douleurs, toutes ses peines, toutes ses -fatalités lui revenoient en foule à la mémoire. Il essayoit de les -peser avec ses joies et ses bonheurs, mais en vain; les poids étoient -trop inégaux. - -Son passé étoit horrible; et son présent douloureux ne lui promettoit -rien de bon pour l’avenir. - -Mon Dieu! mon Dieu! s’écrioit-il dans son désespoir! Que ne m’avez-vous -fait semblable à ces hommes qu’on appelle méchants! Au lieu d’être ici -à gémir, solitaire, je m’abreuverois de plaisir et de volupté dans les -bras d’une espèce de reine; et, demain, au lieu d’être courbé, comme -je le serai sans doute, sous le poids de son ressentiment; au lieu -peut-être de voir retomber sur moi la trappe d’un cachot, je monterois -quatre à quatre les degrés de la fortune. - -Mon Dieu, ne seroit-il pas possible que je pusse être heureux sans -changer de sentiments? - -Mon Dieu, que me réservez-vous donc en l’autre vie pour me faire -celle-ci tant cruelle? - -Puis, quand il avoit beaucoup pleuré, il se consoloit, comme cherchent -à le faire touts les malheureux en comparant leurs misères à des -misères plus affreuses. Sa dernière infortune surtout lui paroissoit -bien légère lorsqu’il songeoit au roi Lear, ce bon vieillard, jeté -par ses enfants dénaturés à la porte de son palais; durant une nuit -orageuse, sans abri, errant dans la campagne, à demi-nu, transi de -froid; son front chauve et ses cheveux blancs battus et trempés par la -pluie. - -Dès l’aube du jour il rentra dans Versailles où, sur la place d’armes, -il apperçut le coureur de madame Putiphar qui partoit en dépêche. - -De retour à la caserne, il donna ses ordres à son brosseur, et se jeta -sur son lit pour prendre enfin un peu de repos. - -Son sommeil fut peu long, son réveil peu affable: au nom de M. le -capitaine, sans motiver autrement son arrestation, on vint l’arracher -de sa chambre pour le mettre au cachot et au secret. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIX. - - -LE lendemain, sur le midi, du fond de sa prison, il entendit les -trompettes sonner trois fois une chamade; cet appel extraordinaire le -jeta dans un grand étonnement, et comme il se creusoit la tête pour -s’en expliquer la cause, la grille de son cachot s’ouvrit. On le pria -d’en sortir et de monter à son logement pour endosser son habit et son -fourniment de grande tenue. - -Quand il fut prêt, l’officier et les deux gardes qui, mousquet au bras, -l’avoient accompagné le conduisirent dans la cour d’honneur. - -Là, quelle fut sa stupéfaction, en voyant la Compagnie en armes, rangée -tout au pourtour et formant un carré évidé. - -A son arrivée les trompettes sonnèrent de nouveau, et on l’amena dans -le milieu réservé, où se tenoient à cheval le capitaine-colonel et son -état-major. - -Il comprit seulement alors ce qui alloit se passer, et que c’étoit pour -lui que la scène se préparoit. - -A cette pensée, son âme se révolta; et, promenant autour de lui ses -regards hautains, il fit un geste de défi comme pour appeler au -combat, et porta la main à son épée; mais subitement un froid glacial -parcourut ses veines, et un tremblement visible le saisit. Une sueur de -moribond transpiroit sur son visage pâli; il chanceloit, ses oreilles -bourdonnoient et siffloient, ses yeux ne voyoient plus, son esprit -étoit anéanti. - -C’est à ce moment qu’on le fit mettre à genoux. - -M. de Villepastour ordonna au lieutenant rapporteur de faire la lecture -de l’arrêt expulsant, lui, Patrick Fitz-Whyte, des Mousquetaires de la -Garde comme un homme flétri par les lois, convaincu d’assassinat et -pendu par contumace en Irlande. - -Pendant le rapport de cette sentence la perception et le sentiment -lui étant revenus, il avoit caché sa face dans ses mains. De grosses -larmes filtroient à travers ses doigts, et des sanglots déchirants -s’échappoient de sa poitrine oppressée. - -—Mon Dieu! mon Dieu! murmuroit-il comme la nuit précédente dans la -forêt, que me réservez-vous donc en l’autre vie, pour me faire celle-ci -tant cruelle! - -Après la lecture de l’arrêt, le lieutenant qui l’avoit faite s’avança -vers Patrick, et lui enjoignit de se relever pour procéder à sa -dégradation. - -D’abord, on lui ôta par les pieds son sabre, ses aiguillettes et son -baudrier; puis on lui arracha ses parements et ses revers, et un à un -ses boutons aux armes royales. Puis on le dépouilla de son habit; puis -on lui coupa les cheveux ras, comme à un condamné au dernier supplice, -et on le revêtit d’une blaude et d’une capuce de grosse toile. - -Les trompettes firent retentir l’air de leurs insultantes fanfares. - -Et M. de Villepastour alors s’approcha de lui, et du haut de son cheval -le frappa trois fois sur les reins du plat de son épée en criant trois -fois:—Va-t’en,—sois banni! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXX. - - -HONTEUX de se trouver par la ville dans cet ignoble costume, Patrick -accourut en toute hâte à l’hôtel Saint-Papoul. - -—Me reconnois-tu? dit-il en entrant à Déborah, qui demeuroit -consternée. Regarde, vois ce que les hommes ont fait de ton époux!... - -L’ont-ils assez avili? l’ont-ils assez souillé, dis?... - -Il n’en put proférer davantage, et tomba évanoui. - -—Eh! que vous est-il donc arrivé, mon bon ami? Parlez, Patrick, -qu’avez-vous? que vous ont-ils fait, ces méchants? Qui t’a revêtu ainsi -de ce bonnet et de ce sac?... Parle-moi, réponds-moi, mon ami! - -—Votre ami!... pauvre femme!... Gardez-vous bien de me donner ce nom, -que je ne saurois plus accepter; je suis trop chargé d’opprobre! -L’infamie est contagieuse, laissez-moi, fuyez-moi désormais! - -Vous, noble et pure; moi, bas et ignominieux; moi flétri et -flétrissant, nous ne pouvons être liés touts deux. Séparons, il en est -temps encore, nos destinées: que la vôtre soit heureuse! que la mienne -soit ce qu’il peut plaire à Dieu!... Autrefois, déjà, je vous l’avois -bien dit de renoncer à moi; je suis funeste, voyez-vous! Laissez-moi -seul rouler d’abymes en abymes; n’enlacez pas votre vie, qui sans moi -seroit belle, à ma vie, qui ne sera qu’affreuse jusqu’au bout. - -—Pas de désespoir, Patrick, calme-toi. Sois bon pour moi; ne dis plus -de ces vilaines choses qui me font tant de mal, et que plus que toi -peut-être j’aurois droit de dire. Va, si l’un de nous deux est funeste -à l’autre, je ne suis pas assez aveuglée pour ne point sentir que c’est -moi: c’est moi qui te nuis; c’est moi la cause première et unique de -tes maux; c’est moi qui te suis fatale! Sans moi tu serois encore -content et paisible aux bords du Lough-Leane, auprès de ta vieille et -tendre mère, qui, sans doute, pleure ton éternelle absence!... - -D’ailleurs, que penserois-tu d’un amour qui s’éteindroit avec le -bonheur de l’objet aimé? Crois-moi, ce n’est point de l’amour profond -et véritable celui qui tombe devant le dévouement. Mon amour pour toi, -tu le sais, est durable; il est à l’épreuve de l’adversité; ne le -repousse pas. - -Va, il n’est pas de plaie dont le ciel puisse frapper l’humanité, qui -auroit le pouvoir de m’éloigner de toi. Si tu dois être malheureux, si -ton existence doit être à toujours dévorée par les chagrins, comme tu -le dis, ce que je répugne à croire, ce qui ne peut être, laisse-moi -près de toi. La Providence m’a placée là pour essuyer tes larmes, pour -te soutenir dans tes abattements, pour alléger le faix de tes maux en -les partageant. Garde-moi!... La solitude double le malheur. - -Une compagne c’est un vase que Dieu donne à l’homme pour y verser le -trop-plein de ses afflictions. - -—Seigneur, répétoit Patrick en se heurtant le front, que je suis -coupable! Frappe-moi, sois sans miséricorde! Tu m’as fait le don le -plus grand et le plus beau que tu puisses faire à l’homme; tu m’as -donné un de tes Anges; et je t’accusois, et je te blasphémois! Pardon, -pardon, c’est la dernière fois!... Va, que tes saintes volontés -s’accomplissent, je m’incline. Désormais tu peux m’accabler, tu me -trouveras résigné à toute heure. - -—Écoute, Patrick; après tout, j’aurois tort peut-être de m’imposer à -toi, de vouloir m’attacher à ta suite. Si je pouvois penser que mon -éloignement te rendît le bonheur, je m’éloignerois, non sans douleur, -mais sans murmurer.—Écoute, si tu veux tu me laisseras, tu m’oublieras -quand tu seras dans la joie et la félicité; mais, seulement, chaque -fois que tu seras malheureux, tu reviendras te jeter dans mes bras, -dans les bras de ton amie; je te consolerai. - -—Mais toute joie, toute félicité ne me peut venir que de toi, généreuse -amie! - -Puisque tu veux bien t’immoler, demeure, demeure auprès de moi; ne -m’abandonne pas; n’écoute pas ce que je te dis; quand je souffre, -alors, vois-tu, je suis fou! Je te dis de me quitter, parce que je -voudrois mourir; sentant bien que c’est toi seule le chaînon qui me -rattache à l’existence; sentant bien qu’il n’est au monde que toi, mon -amie, dont mon âme ne soit pas lasse. - -—Si, par un mouvement de générosité que je blâme et que je repousse, tu -avois pu exiger notre séparation, tu avois pu désunir notre sort, je ne -t’aurois demandé qu’une grâce, une seule que j’aurois implorée à deux -genoux: la grâce de venir de temps en temps apporter à tes baisers le -fruit de notre amour, l’enfant que je porte en mon sein. - -—Terre et ciel! mais que dis-tu,... Déborah?... - -—Il ne m’est plus permis d’en douter, Patrick, je suis mère! - -—Ah! béni soit Dieu, Déborah, béni soit Dieu! qui m’envoie tant -d’allégresse; béni soit Dieu, qui me donne un fils!... s’écrioit -Patrick, qui venoit soudain de passer des larmes à la plus folle -joie. Il arrachoit et déchiroit son sarrau, et le fouloit aux pieds, -il se jetoit dans les bras de Debby, il se pendoit à son col, il -l’étreignoit, il lui baisoit le front, il lui baisoit les pieds. - -—Ah! je ne croyois pas, ma chère Debby, que tant de bonheur me fût -réservé. Insensé que j’étois!... car Dieu m’a-t-il jamais fait un -refus! N’est-ce pas lui qui m’a donné une amie et des amours; une amie -que les hommes ont voulu m’arracher; des amours qu’ils ont traversées -et empoisonnées? - -Je le vois bien, maintenant, Dieu est la source de toutes voluptés; -le monde, la source de toutes tribulations. Toute la lutte, toute la -fatigue est là, vois-tu!—Défendre et sauver des atteintes des hommes -les biens que Dieu nous a donnés. - -Oh! ce bien-là, je saurai mieux le défendre, ils ne me le détruiront -pas!... D’ailleurs, le monde n’a que faire entre un père et son fils: -nous le cacherons, nous le déroberons à ses regards comme un trésor -qu’on enfouit; nous le tiendrons dans l’ombre et à l’abri de tout -contact. - -Mon Dieu! mon Dieu! que je suis heureux!... et toi, Debby, l’es-tu -heureuse? - -—Heureuse et fière, Patrick! - -—Tu ne comprends pas peut-être, Déborah, toute l’étendue de ma joie? -tu me trouves peut-être léger, puéril; mais, vois-tu, mon plus ardent -souhait vient de s’accomplir, mon plus beau rêve se réalise; mon vœu, -mon désir constant étoit celui d’avoir un fils dans ma jeunesse. Oh! -que m’importeroit d’être père sur le tard de l’existence, d’avoir des -fils qui ne me connoîtroient qu’ennuyeux et caduc, qui entreroient -dans la vie quand je descendrois dans la tombe; à qui je manquerois -juste à l’heure où ils auroient besoin de ma sollicitude; des fils que -je ne verrois jamais hommes, que je ne pourrois point suivre en leur -carrière, que je ne pourrois point soutenir dans l’adversité. - -Je ne veux point de fils qui tremblent à ma voix austère, et qui -prennent en pitié mes cheveux blancs, et fassent feu éteint devant moi. -C’est un ami que je veux, un compagnon de ma vie qui m’aime et me suive -en touts lieux; qui soit jeune comme moi, moi fougueux comme lui; qui -partage mes jeux, mes travaux, mes illusions, mes peines, mes plaisirs -et même mes débauches; enfin qui n’ait rien de secret pour moi en son -cœur, et moi rien dans le mien de secret pour lui. - -Comprends-tu mon bonheur, maintenant? Vois, quand j’aurai quarante ans -il en aura vingt. - -Grand merci, mon Dieu! merci! tu me vois satisfait. Voilà de quoi -compenser bien des peines. - -Il sera beau comme toi, Déborah; il sera beau comme ton âme! Vous -jouerez ensemble; ce sera ta poupée; nous jouerons touts les trois, -sans nous contrarier jamais. - -Et si le Seigneur fait que ce soit une fille, cela te donnera une -amie, une compagne; j’en serai joyeux également; nous la nommerons -Kentigerne, autrement ce sera Kildare. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXI. - - -APRÈS le dîner, Patrick dit à Déborah: Te plais-tu en cette ville, mon -amie? te plais-tu en ce pays? regrettes-tu l’Irlande? - -—Non, mon ami, je ne regrette point l’Irlande, mais je regrette le -ciel, l’air, les arbres et les rochers de Cockermouth-Castle; les -courses dans les bois, dans les montagnes; les promenades sur le lac de -Killarney; les soleils-couchants de la _Tour de l’Est_, et surtout nos -nuits dans le parc et sous le _Saule-creux du Torrent_. Je ne regrette -que ce que l’on regrette toutes les fois qu’on quitte les campagnes -pour les villes; je ne regrette que ce que j’aurois regretté également -à Dublin, si pour y habiter j’eusse quitté nos âpres montagnes de Kerry. - -Le séjour des villes est rétrécissant; ces boîtes, ces cages où l’on -s’étiole emprisonné, compriment et sanglent l’âme comme un corset: -notre esprit se borne entre deux planchers et quatre murailles; -notre regard, qui ne peut percer au-delà, se brise et se rabat sur -nous-mêmes; nous prenons l’habitude de nous complaire en nous, de nous -satisfaire de nous, nous nous amoindrissons, nous nous raccornissons. -La vue continuelle des ouvrages des hommes nous rend mesquin et -bourgeois comme eux: nous oublions les grands spectacles de la nature, -nous oublions l’univers, nous oublions l’humanité, nous oublions tout, -hormis nous, et quelques goûts à satisfaire: toute la création n’est -plus représentée pour nous que par quelques meubles, quelques chaises, -quelques tables, quelques lits, quelques morceaux de toile ou de soie, -dont nous nous amourachons, auxquels nous nous attachons comme l’huître -au rocher, sur lesquels nous végétons et rampons comme un lichen. - -Mon ami, demande-moi si je me plais avec toi, et je te répondrai oui, -partout, en touts lieux; mais jamais, je le sens bien maintenant, ni le -séjour de cette ville, ni d’aucune autre, ne saura me plaire. - -—Ainsi, Déborah, s’il falloit que tu quittasses Paris, tu le ferois -sans peines? - -—Partant avec toi, je le ferois volontiers, je le ferois joyeuse même, -car mon corps languit ici dans l’inertie, et mon âme dans le trouble. -D’ailleurs, quoi veux-tu qui m’attache à cette terre? elle m’est aussi -étrangère que les steppes de l’Ukraine; je lui suis aussi étrangère -qu’un Indien: elle ne porte ni la tombe de mes ayeux, ni le berceau de -mes enfants; elle ne me garde pas un seul souvenir. - -—Que je suis content, chère amie de te trouver en cette bonne -disposition: car, vois-tu, je ne suis plus en sûreté ici; il faut que -nous quittions Paris en toute hâte; comme nous nous sommes enfuis -d’Irlande, il faut que nous nous enfuyions encore de France. - -—S’il en est ainsi, partons, partons, sauvons-nous! J’accepte cette -fuite avec joie. Partons, laissons cette terre inhospitalière; je suis -prête, Patrick; mais dis-moi, quel danger nous environne, quel péril -nous menace, qui nous proscrit?... - -—Aujourd’hui, à midi, tu sais, quand j’accourus couvert de ce sarrau de -toile me jeter à tes pieds, je venois d’être expulsé ignominieusement -des Mousquetaires; et la nuit dernière, cette nuit même, madame -Putiphar m’a chassé de Trianon. - -Depuis quelque temps, M. de Gave de Villepastour étoit changé pour moi: -même avant l’arrivée de la lettre de Fitz-Harris j’avois remarqué cette -altération. Tantôt il m’accabloit de caresses, tantôt il me parloit et -me traitoit brutalement. Puis, il avoit fini par n’être plus que dur et -cruel, et par me poursuivre impitoyablement de sa haine, que je ne sais -pas avoir méritée. Il sembloit éprouver une secrète joie à me faire -souffrir; il sembloit goûter une vengeance. Et de quoi se vengeoit-il -sur moi? l’avois-je jamais blessé, cet homme? Aussi saisit-il avec -empressement et colère l’occasion si belle qui vint s’offrir à lui de -me persécuter. Il y a un mois il auroit mis autant de soins à étouffer -ces accusations qui couroient contre moi, qu’il a mis d’acharnement -à les proclamer, à me faire un esclandre ignominieux, à me couvrir -d’infamie; mais ce n’est pas là tout encore, mais ce n’est pas là le -plus affreux. - -En implorant la grâce de Fitz-Harris j’avois eu, chose flatteuse et -fort honorable, le don de plaire à madame Putiphar; en un mot, j’avois -fait son avantageuse conquête. D’abord je m’étois refusé à croire à -tant de succès malgré ses manifestations non équivoques; mais cette -nuit mes doutes scrupuleux se sont envolés à tire d’aile pour faire -place à la plus solide conviction. - -Mon rendez-vous d’hier au soir n’étoit rien moins qu’une partie fine, -un souper fin, un bec-à-bec, un duel d’amour. Tout étoit parfaitement -combiné pour ma séduction: rien ne manquoit au guet-apens. Je ne sais -vraiment comment ma vertu a pu s’échapper saine et sauve à travers -tant de pièges, de filets, de traquenards, de collets, de miroirs, de -pipeaux, de nasses et de gluaux. Je surmontai tout, je résistai à tout: -ma résistance négative l’enflamma: elle voulut me forcer comme on force -une fille d’honneur. Peine vaine! je demeurai inexpugnable. Dépitée, -ses chaudes amours se métamorphosèrent en colère, en rage, en fureur; -elle sonna et fit monter quatre laquais pour me jeter à la porte; mais, -grâce à mon épée, j’ai fait une sortie plus triomphante. - -Je le sens bien, mais la droiture de mon cœur ne m’a pas laissé libre -de ma conduite, j’ai fait à madame Putiphar un de ces affronts que les -femmes ne pardonnent jamais: à plus forte raison elle, si haineuse, si -rancunière, si vindicative, si inhumaine. Non-seulement je lui ai fait -un affront, mais je l’ai bravée dans sa colère; je l’ai narguée; je lui -ai rendu sarcasme pour sarcasme. Sans nul doute ma perte est jurée -maintenant; je suis un homme détruit, je suis sous le poids de son -ressentiment, et son ressentiment est toujours terrible. Cette femme a -tout pouvoir en main, tout se ploie à sa parole; elle n’a qu’à daigner -faire un signe, et sa volonté est faite; elle n’a qu’à dire, cet homme -me gêne, et cet homme disparoît du monde ou de la scène du monde. - -Ce qu’il y a de plus fatal pour moi, c’est qu’elle connoît le jugement -de mes juges d’Irlande et ma condamnation. Dans son emportement, elle -m’a poursuivi du mot de contumax, et m’a rappelé le gibet de Tralée. - -Comment cela est-il déjà parvenu à ses oreilles? Il faut qu’elle ait -une police bien active, des espions bien aux écoutes, ou plutôt qu’elle -en ait été informée par M. de Villepastour: plusieurs choses qui lui -échappèrent dans la conversation me porteroient à le croire avec assez -de fondement. Elle avoit des projets sur moi; elle sera allée aux -renseignements, comme on fait lorsqu’on veut mettre un garçon en ménage. - -Grâce à cette circonstance, elle pourra, ce n’est pas qu’elle y tienne, -masquer sa vengeance d’un masque honnête; elle pourra sévir contre moi -avec plus d’effronterie, sinon avec plus de rigueur. - -Tu pleures, Déborah!... N’aie pas peur, mon amie, ne t’effraie point: -je ne cherche pas à nous dissimuler le péril où nous sommes; mais -quelque proche et quelque imminent qu’il soit, il n’y a pas lieu à -désespérer. Devançons le mal qu’assurément on nous prépare dans -l’ombre. Sans retard quittons cette ville, fuyons: fuyons! c’est là -notre seule ressource, mais elle est infaillible. Il est facile encore -de nous soustraire; il ne faut pour cela qu’une prompte détermination -et du courage; nous avons l’un et l’autre. Ne pleure pas, ne t’affecte -pas, ma bien-aimée; prends confiance en Dieu, qui nous envoie cette -tribulation; sa bonté est un océan, n’ayons pas le ridicule de vouloir -la sonder avec notre courte intelligence. A qui a-t-il été donné -jamais de comprendre ses desseins? Qui sait si le malheur n’est pas un -bienfait caché? Qui sait si le pire n’est pas le précurseur du mal, -si le mal n’est pas le précurseur du bien, si le bien n’est pas le -précurseur du mieux? - -—Je te remercie, Patrick, des soins que tu apportes à me consoler, -lorsque toi-même as l’esprit plein de désolation. Je te sais gré -des efforts que tu as faits tout-à-l’heure pour prendre légèrement, -indifféremment, une douloureuse et funeste aventure; tes souffrances -ont transpiré à travers ton faux enjouement, et ton sourire contraint -m’a fait mal à voir comme un spasme. - -Tu ne veux pas que je pleure, Patrick, tu veux, cela est-il possible? -que je demeure froide aux maux qui t’accablent, et dont je suis -la source, car c’est encore de moi que te viennent tes nouvelles -infortunes. - -—Toi, Debby, la cause de mes infortunes! quelle folie!... - -—Oui, sans moi, sans l’amour que tu crois me devoir, tu te serois -laissé aller à la passion que ta beauté, que tes grâces, que ton -bien-dire avoient fait naître si violemment en cette femme; au lieu -d’être aujourd’hui poursuivi de sa haine, tu serois son jeune favori; -tu goûterois à toutes les voluptés, à touts les plaisirs raffinés -d’une Cour somptueuse; tu serois le plus honoré et le plus caressé -de Versailles; à tes pieds bourdonneroit la troupe flatteuse des -courtisans qui viendroient becqueter dans tes mains les faveurs de ta -maîtresse. Gloire, fortune, titres, joies, tu aurois tout acquis, tout -conquis: ton avenir seroit fait, ton avenir seroit beau! C’est moi qui -t’ai détruit tout cela! c’est encore pour moi que tu es immolé!... - -—Vous venez, Debby, de me supposer deux sentiments, l’un me rend -glorieux et l’autre me fâche tout-à-fait. Il est vrai que pour vous, -comme vous m’avez fait l’honneur de le pressentir, je repousserois -la femme la plus belle du monde, la plus riche, la plus puissante, -l’intrigue la plus _avantageuse_ et qui me feroit le sort le plus -brillant; mais il n’est pas vrai, pardonnez-moi cette dureté, que sans -vous je me fusse laissé aller à cette Putiphar, que je lui eusse vendu -ma jeunesse pour la distraction de ses remords, mes baisers au poids, -au marc d’argent, et ma pauvreté, dont je suis fier, pour une opulente -infamie. Je ne nie pas que vous ayez développé le bon de mon cœur, que -votre amour exquis ne l’ait ennobli; mais j’ai la présomption de penser -qu’il y avoit en moi assez de noblesse native pour que, sans vous, sans -votre influence, je n’eusse pas été vil et méprisable. - -—Vous êtes acerbe avec moi, Patrick.... Veuillez croire que je sais -vous estimer; je ne suis point assez impertinente pour me supposer -l’auteur de votre délicatesse et présumer que sans vos rapports avec -moi vous eussiez été un malhonnête homme; mais, sans fatuité, il -m’étoit bien permis de penser que, livré à vous-même, sans liens, sans -serments, sans dilection emplissant votre cœur, placé dans la fatale -alternative où vous vous êtes trouvé, vous auriez pu préférer manquer -à l’exigence de vos vertueux principes et forcer votre répugnance -plutôt que de faire un affront sanglant à cette Frédégonde, dont la -haine n’est pas d’un assouvissement facile. Eussiez-vous donc été si -coupable de préférer des débauches aimables, du faste, des honneurs, à -des persécutions cruelles? jeune comme vous l’êtes, de préférer la Cour -à un cachot! la vie à la mort, peut-être! - -Quoi que ta bonté puisse me dire, elle ne pourra m’ôter la conviction -que c’est moi la source unique et funestement féconde de touts tes -maux: si tu viens d’être expulsé ignominieusement des Mousquetaires, -n’accuse que moi, c’est encore moi la cause de cet atroce supplice; -ce n’est point une folie! écoute: Il est une chose que, jusques ici, -j’avois cru devoir te taire pour ne point détruire la paix de ton âme, -pour ne point te mettre de trouble en l’esprit et de colère au cœur; tu -me pardonneras ce silence, qu’il étoit de mon devoir de garder comme il -l’est aujourd’hui de le rompre. - -Tu ne savois à quoi attribuer le changement survenu tout-à-coup chez -M. de Villepastour, son empressement à s’emparer de la lettre de -Fitz-Harris, son acharnement à te trouver coupable, à te condamner à -la dégradation, à te chasser de sa Compagnie? tu ne savois comment -t’expliquer son inhumanité envers toi, qui, si long-temps, avois été -l’objet de sa prédilection et de sa protection? tu ne savois d’où -pouvoit venir la joie qu’il sembloit goûter à te punir et l’esprit de -vengeance qui sembloit l’animer contre toi? Eh bien, Patrick, tout -cela venoit de moi seule!... Où, comment et pourquoi, je ne sais; -depuis quelque temps il s’étoit épris de désirs et de passion brutale -pour ma personne et il me poursuivoit sans cesse de ses honteuses -propositions.... - -—Grand Dieu! que dis-tu? lui, aussi, infâme!... Grand Dieu, n’as-tu -donc plus de colère!... - -—Ici même, là, sur ce sopha, il m’a livré plusieurs fois d’impudents -assauts, il m’a violenté; mais, grâce à Dieu, grâce à mon courage, je -l’ai vaincu, je l’ai chassé plein de dépit et de ressentiment, et c’est -sur toi qu’il a passé sa rage, et c’est sur toi qu’il s’est vengé! - -—Le lâche!... - -—Maintenant, tu dois comprendre ces cris d’étonnement que je jetai -lorsque tu me conduisis à lui; tu dois comprendre mon emportement -et mes invectives contre ce monstre de luxure qui se posoit en juge -austère et qui faisoit avec toi de la religion et de la majesté. - -Maintenant, tu dois comprendre l’empressement que j’ai mis à accepter -ton projet de départ: pouvois-je accueillir indifféremment un moyen -si opportun de mettre fin à une intrigue qui commençoit à m’effrayer, -qui m’enveloppoit, qui se jouoit de ma résistance et de moi; lutte -pénible dans laquelle je pouvois succomber, dans laquelle j’avois tout -à perdre, soit que par générosité je te la tinsse secrète, soit que -je t’appelasse à mon secours. Ton esprit honnête ne peut se faire une -idée de cet homme, d’autant plus redoutable qu’il est têtu; c’est un de -ces déterminés pour lesquels il n’est rien de sacré que leurs désirs, -et que ni prières, ni pleurs, ni pitié, ni foiblesse, ni justice, ni -honneur, ne sauroient toucher et arrêter. - -Oui! oui! Patrick, partons, partons en toute hâte! tu as bien résolu; -ne demeurons pas plus long-temps en cette Babylone, en cette Capoue; -nous nous sommes fourvoyés, nous n’avons que faire ici.—Il faut hurler -avec les loups, qui bêle parmi eux sera leur proie! - -—Ne crains pas, chère Déborah, que ma détermination s’ébranle; -aujourd’hui que je sais que nos ennemis nous sont communs et peuvent se -liguer pour mieux nous perdre; aujourd’hui que je te sais mère et que -ma tutelle a doublé, aujourd’hui que nous ne nous devons plus à touts -les deux seulement, mais au fils que Dieu nous envoie. - -Partons, allons chercher au loin une terre moins dissolue, où, si les -hommes n’y sont pas meilleurs, au moins y sont-ils moins puissants; -une terre où nous n’aurons point à rencontrer d’hommes de notre -patrie, de Fitz-Harris, qui viendroient divulguer mon infortune, -m’appeler contumax et me reprocher mon gibet de Tralée; où nos enfants -n’auront jamais à rougir de leur père et ne seront point flétris de sa -flétrissure. Vois-tu même, pour leur faire perdre toute trace de leur -origine, nous changerons de noms et nous les tromperons sur le pays de -leurs ayeux. - -Pour accomplir de pareils desseins il faut une force, une volonté, un -courage rare: mais Dieu nous l’a donné ce courage. - -Ceux qui en ont eu assez pour s’arracher du toit où ils étoient nés, -pour s’arracher aux bras de leur mère, aux rives du lac de Killarney, -aux solitudes de Kerry, en auront encore assez pour renoncer au monde, -pour divorcer avec tout ce qu’ils avoient connu jusque là, pour -renoncer à ce qu’ils ont été et à ce qu’ils pourroient être, pour aller -demander une part de soleil, de terre et de fraternité à une de ces -peuplades ignorées que la société d’ici appelle sauvages. - -Nous puiserons alors en nous-mêmes et dans la nature sublime qui nous -entourera des joies et des consolations qui compenseront touts nos -sacrifices, qui compenseront toutes nos renonciations, et nous ne -demanderons plus à la société des plaisirs faux pour nous étourdir sur -les maux qu’elle fait. - -La haine est vigilante; sans délai mettons à exécution notre départ. Il -faut, Déborah, que demain ne nous trouve plus ici. - -—Ordonne, mon ami, je suis prête à te suivre en touts lieux. - -—Avant qu’il soit plus tard, huit heures viennent de sonner à l’Abbaye, -je vais courir aux Messageries; je retiendrai n’importe quelles places, -dans n’importe quel carrosse, pourvu qu’il parte au point du jour, et -se dirige vers le midi. Nous nous rendrons à Marseille, ou à Gênes, ou -à Livourne; et là nous nous embarquerons pour le lieu de l’univers que -nous aurons choisi. - -—Va, mon Patrick, et reviens promptement. Montre-toi le moins possible; -couvre-toi de ton manteau.—Pendant ce temps, pour distraire mon -inquiétude, je préparerai toutes nos valises, que nous clorrons à ton -retour. Va, veille bien sur toi, et que Dieu t’accompagne. - -—Un baiser, Debby? - -—Non, cela donne à la plus brève séparation l’air d’une longue absence. -Sois prompt, et tu l’auras au retour. - -—Ta main au moins, mon amie? - -—Non, tout au retour. - -—Partir! sans avoir baisé ce front qui pense à moi, ces mains qui me -caressent, Debby; oh non! tu ne le voudrois pas! Cela me porteroit -malheur.—On dit que le fer n’entre pas où se sont posées les lèvres -d’une amante. - -—Oh! alors, que je t’embrasse partout, Patrick, laisse-moi, que je te -rende invulnérable! Laisse-moi que je te baise sur la place du cœur. - -Déborah s’étoit jetée au col de Patrick; elle l’étreignoit avec -passion; elle écartoit, elle ouvroit ses vêtements, et promenoit sa -bouche accolée sur sa poitrine. - -—Va, pars, maintenant, je suis sans crainte; je t’ai couvert de -talismans. - -A peine Patrick venoit-il de sortir, à peine la porte de l’hôtel -s’étoit-elle refermée sur lui, qu’un bruit confus et des cris répétés -au secours! à l’assassin! frappèrent l’oreille de Déborah. - -Elle ouvrit précipitamment la fenêtre, et elle reconnut la voix de -Patrick et des cliquetis d’épées. - -Mais dans la profondeur de la rue obscure elle ne distinguait rien. - -Une idée soudaine jaillit en son esprit: elle arracha un rideau, -l’embrasa au flambeau, et le jeta par la croisée; sa chute l’enflamma -encore; il éclairoit horriblement le lieu de la scène. - -Elle apperçut quatre hommes acharnés sur Patrick, quatre fers -étincelants dirigés sur sa poitrine; il se défendoit comme un lion. - -Déborah à ce spectacle poussa un cri déchirant, et appela Patrick. - -—Adieu, Debby, adieu!... Je suis perdu, lui répondit-il!... Adieu pour -la vie! Debby, songe que tu es mère!... - -—Oui! d’un fils qui te vengera! - -Courage, tiens bon; frappe, frappe! je vole à toi, je descends!... - -A ce moment Patrick recevoit un coup d’épée dans les reins, et tomboit -la face sur le pavé. - -Tout cela se passa avec la rapidité de l’éclair. - -Quand Déborah sortit à la tête des gents de l’hôtel, le rideau, brûlant -encore, jetoit une foible lueur; la rue étoit silencieuse: personne!... - -Seulement, dans l’éloignement, un carrosse fendoit l’air. - -Elle voulut s’élancer à sa poursuite: mais l’effroi l’avoit brisée, -elle tomba évanouie. - -Dans sa chute elle heurta et fit sonner un fer; c’étoit une épée -ensanglantée: celle de Patrick. - -On ramassa l’une et l’autre. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE TROISIÈME. - -XXXII. - - -REVENUE de son évanouissement, Déborah avoit été transportée en son -appartement. - -Elle exigea qu’on la laissât seule, pour trancher court à ces insipides -consolations, que peuvent prodiguer des personnes étrangères, -consolations aussi banales que les salutations consacrées par la -politesse; et elle refusa, malgré toutes sollicitations, les soins -d’une garde, pour éloigner d’elle un témoin auquel il auroit fallu -qu’elle donnât sa douleur en spectacle, si sa présence ne l’avoit -comprimée péniblement. - -Elle passa toute la nuit dans un trouble voisin de la folie, accusant -de ses malheurs le monde, la Providence, le Destin; leur adressant -tour à tour d’amers reproches, les maudissant; et quand elle avoit -bien promené sa colère du Ciel à la terre, des hommes à Dieu, elle -la tournoit contre elle-même, et faisoit retomber un à un sur sa tête -les blasphêmes qu’elle avoit proférés. Elle regrettoit d’avoir reçu -l’existence, d’être entrée dans la vie; elle invoquoit la mort. Par un -mouvement naturel dans le désespoir, elle se heurtoit le front comme -pour le briser, et en laisser échapper les pensées horribles qui s’y -entrechoquoient, et elle se frappoit la poitrine comme un prisonnier -frappe le mur de son cachot, pour la briser et ouvrir un passage à son -âme captive, révoltée contre le corps qui la forçoit à la vie. - -Une fois même, dans un paroxysme de délire, elle ouvrit une fenêtre -pour s’y précipiter; mais un tressaillement dans ses entrailles lui -ayant rappelé subitement qu’elle étoit mère, elle avoit ressenti une -profonde horreur de son action, et étoit revenue se jeter sur son lit -trempé de larmes. - -Toutefois elle se disoit:—Mon fils me saura-t-il gré dans l’avenir du -sacrifice que je lui fais aujourd’hui. Après tout, est-ce un don si -désirable que l’existence? ne me maudira-t-il pas de lui avoir donné -ce jour qu’il ne m’a pas demandé, et pourtant qu’il seroit un crime de -lui ravir? et ne me dira-t-il pas, comme je dirois à ma pauvre mère, -pourquoi plutôt ne m’avez-vous pas étouffée dans votre sein? - -Sur le matin, accablée de lassitude, elle étoit dans un léger -assoupissement, quand le bruit de sa sonnette agitée avec force vint -l’arracher à ce repos. Craignant que ce ne fût quelque importun -personnage; d’ailleurs, étant dans un désordre et dans une absorption -d’idées à ne pouvoir faire même le moins faux accueil, elle hésita -à ouvrir; mais la pensée, tout absurde qu’elle lui sembloit, que -ce pourroit être Patrick sauvé de la mort, lui fit surmonter cette -répugnance, et lui donna assez de force pour se traîner jusques à la -porte. - -Son étonnement fut grand de trouver là Fitz-Harris. - -—Quoi! c’est vous, misérable! lui cria-t-elle. Venez-vous chercher -encore une victime? Vous n’entrerez pas!... - -Elle voulut alors refermer la porte; mais Fitz-Harris plaça son corps -dans l’ouverture et l’en empêcha. - -—Madame, par pitié ne me chassez pas ainsi!... je suis condamné à -quitter la France, je pars; mais avant je viens dire à Patrick, mon -vieil et véritable ami, un adieu, peut-être éternel! je viens, le cœur -plein de honte, de remords et de reconnoissance, lui embrasser au moins -les pieds, lui demander une dernière fois pardon de tout le mal que je -lui ai fait, et le remercier de tout le bien qu’il m’a fait en échange. -Je lui dois la vie! - -—Et lui vous doit la mort!... Fourbe, c’est cela, outragez-moi dans ma -douleur! Tournez à plaisir le fer dans ma plaie!... Quel raffinement de -barbarie! venir à l’épouse demander à saluer son époux qu’on a tué: car -assurément vous en étiez, vous, digne ami, de ceux qui l’ont égorgé? - -—Patrick assassiné!... que dites-vous?... O mon Dieu!... - -—Lâche, tu joues bien la surprise; tu ne le savois pas, n’est-ce pas, -misérable hypocrite, que tu l’as tué, toi ou les tiens, hier, sous mes -fenêtres!—Mais tu vas bien toi, tu n’as pas de blessures; ce n’est donc -pas dans ton sang qu’il a teint son épée que voici? Ah! pourquoi plutôt -ne te perça-t-elle pas au travers de ton cœur perfide! - -Fitz-Harris, dès ces premiers mots qui lui confirmoient la mort de -Patrick, avoit ressenti une violente commotion; ses jambes avoient -fléchi sous lui, et presque en défaillance il étoit tombé à genoux. - -La tête abattue sur sa poitrine, il demeura quelque temps silencieux; -puis, la relevant et fixant sur Déborah un regard attendri, il lui dit -avec un léger accent de reproche:—Je sais que j’ai été très-coupable -envers votre époux, madame; que j’ai été mauvais ami, mauvais frère; -que j’ai appelé sur lui la dérision et le malheur. Il est vrai que je -l’ai trahi, lui si bon et si loyal.—Ma perfidie m’a fait connoître -l’étendue de sa générosité! Oh! si du mal que je lui ai fait vous -saviez quel remords va sans cesse me déchirant!... Je sens que je porte -avec moi un regret qui empoisonne ma vie dans sa source et qui sans -doute avant peu la tarira!—Il est vrai que, poussé par mon instinct -envieux, j’ai été traître, bassement traître; mais est-ce une raison, -madame, pour me charger de son meurtre? Du méchant à l’assassin n’y -a-t-il pas quelques degrés?... - -Moi, ton meurtrier, Patrick! horreur!... Oh! le ciel m’est témoin que -je n’avois autre désir que de racheter ma conduite passée envers toi, -que d’expier ma trahison par toute ma vie! - -Pauvre ami, je ne te reverrai donc plus! Quoi! je t’ai perdu sans que -tu m’aies accordé un solemnel pardon! Mais du haut du Ciel, comme de -la terre, tu peux me pardonner, et je t’implorerai si bien que tu -m’exauceras!... - -Il y a de ces cris du cœur, de ces accents de vérité auxquels on -ne peut être trompé, parce qu’ils ne sauroient être contrefaits: -aussi, Déborah sentit-elle à ces paroles prononcées avec effusion -qu’elle étoit allée trop loin dans sa colère contre Fitz-Harris, -et lui dit-elle avec plus de modération:—J’en conviens, monsieur, -j’ai mis sans doute trop de véhémence dans mes suppositions; mais -vos actions antérieures n’y avoient-elles pas donné lieu, et ne les -justifient-elles pas? L’assassin n’est pas celui-là seul qui se sert -d’un poignard ou qui frappe le coup; et dans l’horrible catastrophe -qui vient de me ravir mon époux, votre noirceur à son égard n’a -certainement pas été sans influence. - -Fitz-Harris fit alors quelques questions sur la mort de Patrick; mais -Déborah n’y répondit point. - -—Pourquoi faut-il, madame, que je sois proscrit à cette heure, et que -je ne puisse, dans cette pénible circonstance où vous restez tout -à fait isolée sur une terre étrangère, peut-être même environnée -d’ennemis, vous offrir ce que tout homme peut et doit offrir à une -femme: appui et défense! Cependant, dans ma disgrâce, si vous aviez -le désir de quitter la France, je pourrois, ce me semble, vous rendre -quelques services; je serois heureux et glorieux que vous daignassiez -les accepter. - -Je retourne en Irlande; votre intention seroit-elle d’y retourner -aussi? Je pourrois vous accompagner durant le voyage, et vous épargner -touts les soins matériels, et surtout toutes les positions désagréables -où se trouve quelquefois en pareil cas une jeune et belle personne -comme vous. - -Souhaiteriez-vous de vous retirer ailleurs? Pour vous je renoncerois -avec joie à revoir ma patrie; je vous suivrois n’importe en quel lieu -pour vous plaire; je m’attacherois à vos pas, à votre destinée!... Tout -mon orgueil et toute ma félicité seroient d’être votre esclave humble -et obéissant!... - -Disposez de moi, je me livre à vous en expiation. - -—Je l’avoue, il me seroit doux, abandonnée, esseulée comme je le suis, -d’avoir un ami qui m’aideroit à me retirer de l’abyme où me voici -plongée; j’avoue que cet ami me seroit bien agréable, ayant le projet -de me rendre à Genève pour soustraire à la rage des ennemis de Patrick, -qui sont les miens, moi et l’enfant que je porte. Dieu veuille que ce -soit un fils, et qu’il soit le vengeur de son père! Mais je ne puis -rien accepter de vous, que j’abhorre. Toute relation avec vous seroit -criminelle. - -Portez ailleurs votre perfidie. Je vous défens formellement, en quel -temps et en quel lieu que ce puisse être, de vous représenter devant -moi, et de me souiller de votre voix et de votre regard. - -—Au nom de Dieu, madame, soyez plus humaine! Jetez un voile épais sur -mon passé, dont je gémirai secrètement toute ma vie! Acceptez sans -scrupule mon dévouement; ne m’ôtez pas ce seul moyen en mon pouvoir de -réparer mes torts si grands envers vous. - -—J’ai dit; je n’en ferai rien; ne vous obstinez point; partez, vous -avez toute mon exécration! - -—O mylady, que vous êtes loin d’avoir la générosité de votre époux! - -—Je ne pardonne jamais. - -—Au nom du ciel, mylady, pardonnez-moi. Pardonnez une faute dont je -suis repentant! Ne me laissez pas partir chargé de votre ressentiment. -Grâce! grâce! - -—Non, jamais!... Si j’étois homme, je vous frapperois de cet épée; je -suis femme, je n’ai que les armes des vieillards; je vous maudis!... -Sortez!... Abomination sur vous! - -—Mêler aux remords qui me rongent, mylady, votre malédiction, c’est me -tuer!... Vous répondrez de ma vie devant Dieu. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXIII. - - -APRÈS l’expulsion de Patrick, M. le marquis de Gave de Villepastour -vint trouver madame Putiphar. - -—Bonjour donc, adorable marquis, lui dit-elle agréablement en lui -tendant à baiser une main si chargée de bagues qu’elle sembloit un -écrin. - -—Je vois avec plaisir, madame, que je ne suis point encore tombé en -votre disgrâce: vous faites si lestement toilette neuve de sentiments -qu’avec vous on est toujours dans l’anxiété de savoir si l’on est -dessus ou dessous le pavois. - -Ce pauvre Patrick a fait promptement une rude cascade de votre -tendresse à votre haine. Savez-vous que vous n’avez pas été longue à -vous en désenamourer. Que peut donc vous avoir fait ce brave garçon? - -—Marquis, foi de Reine, il m’a manqué de respect. - -—Fi, le vilain!... Jusques où, madame?... - -—Jusques à la ceinture. - -—Ah! l’éhonté.... Vous avez fort bien fait, madame, de châtier ce -libidineux: c’est une carie pour la Cour et la ville que ces gents -contagieux. Il est temps, ou le monde va tomber en dissolution, de -mettre un frein aux mœurs équivoques, et de les arrêter dans leur -débordement. Avant peu, madame, si tout marche des mêmes erres, on -n’osera plus, par n’importe quelle anse, toucher à une femme, croquer -des pastilles, ouvrir un livre, s’asseoir dans un fauteuil; et, pour -n’être pas violé, il faudra s’enfermer dans une cuirasse. Dernièrement -dans un prône, voyez jusques où s’étend la perversité de notre âge de -fer,... - -—Marquis, dites plutôt de vif-argent. - -—....un frère prêcheur crioit:—C’est par pur libertinage que les -enfants d’aujourd’hui vont en nourrice. - -—Qu’y faire? Ce sont nos philosophes qui perdent tout. - -—Surtout nos philosophes économistes. - -—Il faut se donner de garde en échenillant un arbre d’en faire choir -les fleurs: en secouant les préjugés, ils ont secoué la vertu. - -—Ils ont tout secoué, madame. - -Ma visite, noble Reine, je ne veux point biaiser, n’est pas tout à fait -désintéressée: je vous ai aidée avec dévouement à venger les mœurs, je -viens vous prier de daigner m’aider à les venger à mon tour. - -—Que voulez-vous? - -—Une lettre de cachet. - -—Pour qui? - -—Pour une femme. - -—Sans doute, l’amante de notre sauvage? Vous auroit-elle aussi manqué -de respect, marquis? - -—Justement. - -—Jusques où, marquis? - -—Jusques où vous voudrez, madame. - -—Et vous voulez faire claquemurer cette bégueule, sot que vous êtes, -maintenant qu’elle est libre? Qui vous gêne? Un homme ne peut-il pas -toujours vaincre une femme? Du cœur, marquis, et vous en viendrez à -honneur. - -—Merci, madame; qu’un plus habile marin débouque ce pertuis; pour moi -j’en ai donné ma part aux chiens, j’y renonce. - -—Mais c’est donc une forteresse? - -—Oui, madame, et sans pont-levis. C’est une impénétrable forêt de -préjugés et de vertus provinciales à égarer et à lasser la plus rude -meute de chasse. - -—Ah! la belle fait ainsi l’inviolable.... Nous la formerons, marquis. - -Dites-moi, est-elle vraiment belle? - -—Très-belle, madame, pleine de grâce et d’esprit. - -Tenez, voici son portrait, qui a été trouvé à la caserne dans la -chambre de Patrick. - -Elle a surtout cette hypocrisie angloise qui a tant d’attraits pour -nous autres François blasés du dévergondage de nos femmes. - -—Si cette miniature ne ment pas, c’est tout de bon une charmante -enfant. Marquis, je me charge de votre vengeance, et j’y ajoute la -mienne: car je ne suis pas pour elle sans quelque rancune. Laissez-moi -faire, et vous serez bien vengé. - -—Madame, je vous baise les mains, et me repose sur vous: vous êtes -experte en cette matière: ma cause ne sauroit avoir meilleur défenseur; -mais seroit-ce une indiscrétion de vous demander quel châtiment vous -réservez à la coupable? - -—Oh! ceci, mon beau, est un secret. - -—Un secret, bellissime, entre vous et moi? - -—Que vous importe? vos mœurs seront vengées! - -—Ma présomption m’avoit poussé à me croire plus près de votre -confiance; madame, ne vous complaisez pas à vous faire des demi-amis: -les demi-amitiés, c’est ce qu’il y a de plus funeste au monde. - -—Tout doux, marquis, ne vous blessez pas; vous savez que nous vous -aimons, on vous dira tout, vilain curieux! - -Mes ennemis, et ils sont nombreux, outrés de la faveur et de l’empire -que, malgré la perte de son amour, j’ai conservés chez Pharaon, chaque -jour font de nouveaux efforts et de nouvelles trames pour me perdre -auprès de lui. Depuis un mois surtout ils se sont acharnés de plus -belle, et ont imaginé, c’est la vingtième fois peut-être, pour le -détacher de moi, de lui ménager des rapports avec une certaine jolie -intrigante. J’en ai d’abord pris de l’alarme, mais aujourd’hui j’ai -presque l’assurance qu’elle ne me supplantera pas: Pharaon m’en a mal -parlé; il la trouve sans esprit; elle l’ennuie. Pour l’en dégoûter -parfaitement, la moindre nouveauté suffiroit; mais nous sommes dans -la disette; au Parc il n’y a que deux ou trois petites filles que l’on -élève à la brochette, mais rien de mur à cueillir. Ne vous semble-t-il -pas.... - -—Oh! la délicieuse idée! Oh! la divine inspiration, madame! - -—Vous ne pensez pas que cette fille puisse être ou puisse devenir -dangereuse pour moi? Ce n’est pas une personne habile, dissimulée, -ambitieuse? - -—Soyez tranquille, madame, c’est une enfant ignorante de tout; -d’ailleurs, pauvre, étrangère, abandonnée, que voulez-vous qu’elle -fasse? Je redouterois plutôt son sot orgueil. - -—Que ceci ne vous inquiète point: c’est l’affaire de _La Madame_, elle -la dressera. Allez, beau merveilleux, on en a dompté de plus rebelle. - -Madame Putiphar sonna, et fit alors appeler le valet de chambre Lebel, -intendant secret des plaisirs honteux et royaux, et lui dit: Nous avons -enfin trouvé chaussure à notre pied! Vous ferez dès aujourd’hui même -prendre.... - -Marquis, la demeure? - -—Hôtel Saint-Papoul, rue de Verneuil. - -—Une jeune personne, Irlandoise ou Angloise.... Son nom, marquis? - -—Elle se nomme Déborah de Cockermouth-Castle: mais, là, elle doit être -appelée simplement lady Patrick Fitz-Whyte. - -—Vous entendez bien ceci, mon cher Lebel; allez, et ne laissez pas -échapper cette proie: vous m’en répondez sur la vie. - -—Madame, nos ordres seront ponctuellement exécutés. - -—Eh bien, marquis, êtes-vous satisfait? - -—Madame, je suis aux Anges! et ne sais comment vous exprimer ma -gratitude. Permettez que j’embrasse vos pieds!... - -—Non: donnez votre bouche discrète, que je la baise; et pour l’amour -qui depuis si long-temps vous brûle, venez ce soir souper avec moi. - -—Oh! J’en mourrai, madame!... - -—Non, marquis, vous n’en mourrez pas. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXIV. - - -AYANT définitivement arrêté son projet de se retirer à Genève, -Déborah se rendit à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés, son église de -prédilection, pour prier Dieu de bénir son dessein ou de lui en -inspirer un autre si celui-là ne lui pouvoit être agréable. - -A l’entrée du chœur, agenouillée, prosternée jusques à terre, le front -appuyé sur ses doigts entrelacés, elle pleuroit, et le pavé devant elle -étoit mouillé de ses larmes. - -Quatre hommes à mine sinistre rôdoient à l’entour, et de temps à autre -chuchotoient entre eux. Celui qui sembloit le capitaine promenoit sans -cesse ses regards de lady Déborah à une miniature qu’il tenoit à la -main, comme s’il eût été occupé à faire une confrontation. - -Une querelle s’étant élevée entre eux, le bruit de leur voix arracha -Déborah à son abstraction; elle se releva, jeta les yeux de leur côté -et les détourna aussitôt avec un mouvement de surprise et d’effroi. - -A peine s’étoit-elle prosternée de nouveau contre les dalles, afin de -cacher son trouble, qu’un des hommes s’approcha doucement et lui jeta -dessus un vaste manteau. Ils la roulèrent dedans, l’enveloppèrent comme -on fait d’un cadavre, et l’emportèrent sur leurs bras malgré ses cris -et ses sanglots étouffés. - -Au portail, ils la jetèrent dans un carrosse qui les attendoit, et les -chevaux partirent au galop. - -Ensevelie ainsi, Déborah seroit morte; ils la désenveloppèrent -aussitôt, et lui mirent seulement un bandeau sur les yeux. - -Quand ses esprits lui furent revenus, elle demanda en quels lieux on -la conduisoit; les hommes ne lui répondirent point, et durant toute la -route ils ne proférèrent pas une parole. - -Après avoir fait mille détours et mille circuits, sur la fin du jour -le carrosse s’arrêta; une porte et la portière s’ouvrirent; on invita -Déborah à descendre, en la guidant par la main, mais elle s’y refusa -en disant: Je ne bougerai pas que je ne sache où vous m’entraînez.—On -l’emporta de force jusque dans un vestibule; là, entendant un lourd -guichet se refermer derrière elle, épouvantée, elle poussa un cri -déchirant, et tomba défaillante sur les genoux. - -—Au nom de Dieu, répétoit-elle, joignant ses deux belles mains, ayez -pitié de moi, ne me tuez pas sans m’entendre! car je sais bien que je -suis destinée à la mort, car je sais bien qu’elle est suspendue sur ma -tête; j’ai senti le vent de la hache. De grâce, ayez pitié de moi! Ce -n’est pas que je redoute le trépas, ce n’est pas que je tienne à la vie -maintenant qu’on m’a tué mon époux! Ce n’est pas que je sois lâche; -non! non! j’ai assez de courage pour mourir! ce n’est pas pour moi que -j’implore pitié, c’est pour l’enfant que je porte en mes entrailles, -car je suis mère!... ayez pitié de lui!... - -Tout resta muet autour d’elle, et sa voix seule, grossie par l’écho, -gronda long-temps dans l’escalier sonore. - -—Suis-je au désert que rien ne répond à mes larmes, ou parlé-je à -des tigres!... On ne vous a point commandé un double meurtre; grâce -pour mon enfant! Vous n’avez pas à craindre que votre proie échappe; -jetez-moi dans un cachot jusques à l’heure de ma délivrance, et sitôt -que mon fruit sera sorti de mon sein, vous y plongerez vos couteaux! - -Comme elle achevoit les derniers mots, un bras entoura ses épaules, une -bouche se posa sur la sienne et couvrit ses joues de baisers. Déborah -poussa un cri, et ce long râlement guttural expression violente du -dégoût. Alors une voix de femme lui dit:—Ne craignez rien, madame, on -n’en veut point à vos jours, on ne vous conduit point au supplice; -vous n’êtes entourée ici que de gents qui vous aiment. Relevez-vous et -calmez-vous, ma bonne amie. Allons, valets, conduisez mylady en son -appartement. - -Après avoir monté l’escalier et entendu crier plusieurs serrures, -tout-à-coup son bandeau fut enlevé, et elle se trouva au milieu d’une -chambre, face à face avec deux vieux domestiques en livrée verte, si -laids et si difformes qu’elle recula épouvantée et fut se jeter le -visage sur un sopha. - -—Mademoiselle, nous vous appartenons, nous avons l’honneur d’être -choisis pour votre service, lui dirent alors ces deux magots en lui -faisant la révérence, nous vous sommes dévoués à toute heure. Lorsque -vous aurez besoin de nous, vous n’aurez qu’à sonner. Désirez-vous -quelque chose en ce moment? - -—Oui. Je vous somme de me dire en quel repaire je suis, et quels -animaux vous êtes? - -—Appaisez-vous, mademoiselle, vous n’êtes point ici en péril. Nous -sommes d’honnêtes serviteurs. - -Dans une heure nous vous apporterons à souper. - -—C’est inutile, messieurs; à d’autres votre poison! - -Au bout d’une heure, en effet, les mêmes valets servirent à Déborah -un excellent souper; malgré leur instance, elle ne voulut pas s’en -approcher, et quoiqu’elle fût mourante de soif elle n’accepta pas même -un verre d’eau. Le couvert enlevé, une duègne vint l’inviter à se -coucher; et l’ayant aidée à se déshabiller et à se mettre au lit, elle -lui souhaita une bonne nuit, et emporta la bougie. - -La fatigue et le chagrin l’assoupirent bientôt; mais dans le milieu -de la nuit elle s’éveilla au dénouement d’un rêve pénible, et dans la -solitude tout l’affreux de sa position se peignit à ses yeux et la -replongea dans la plus vive inquiétude. Elle se creusoit la tête pour -découvrir en quel lieu, en quelles mains, et au pouvoir de qui elle -pouvoit être. Le luxe des meubles, les valets, les soins, l’égard avec -lequel on sembloit la traiter, ne lui permettant pas de se croire -en une prison, et en outre un air pur de campagne, et une odeur de -vacherie, qui plusieurs fois l’avoient frappée dans le carrosse durant -le trajet, lui ayant donné la presque certitude qu’elle étoit éloignée -de Paris, elle s’étoit mis en l’esprit qu’elle avoit été enlevée par -les ordres de M. de Villepastour, et transportée dans une de ses -maisons de plaisance. - -D’heure en heure, elle s’attendoit à le voir paroître, et se préparoit -à la plus opiniâtre résistance. Résolue à subir la mort plutôt que -le moindre outrage, elle étoit désolée de se trouver sans armes, et -poursuivie du regret de n’avoir point dérobé un couteau sur la table du -souper. - -Pour éviter toute surprise, et se tenir mieux sur ses gardes, elle -se leva, ouvrit la fenêtre, qui donnoit sur un jardin, passa toute -la nuit à faire le guet contre la porte de sa chambre et à écouter -attentivement sonner les heures pour voir si elle ne reconnoîtroit -point le timbre de quelque horloge. Personne ne vint: et dans la -profondeur du silence, elle n’entendit au sommet des tours que des voix -étrangères mesurer le passé, qu’elle maudissoit, et annoncer l’avenir -qui l’emplissoit de terreur. - -Le matin, quand les duègnes entrèrent dans sa chambre, elle la -trouvèrent endormie sur le sopha, où, sans doute, le sommeil l’avoit -surprise; elles lui mirent au pieds de jolies pantoufles brodées, en la -priant de vouloir bien descendre avec elles, ce qu’elle ne fit pas sans -hésitation. - -Après avoir passé par un bel escalier et des corridors ornés de -sculptures et de fleurs, elle se trouva dans une petite salle de bain -revêtue de stuc et de marbre d’Alep. - -Une baignoire de marbre pareil fut aussitôt emplie d’une eau tiède et -parfumée, et les duègnes l’y plongèrent. - -Peu d’instants après, en riche négligé du matin, entra une dame, sur le -retour de l’âge, dont la figure étoit commune mais les manières fort -distinguées. A un signe qu’elle fit les deux servantes se retirèrent, -et alors elle vint s’asseoir tout à coté du bain. - -Dès les premières paroles qu’elle prononça Déborah reconnut sa -voix pour être celle de la femme qui la veille lui avait parlé en -l’embrassant. - -D’abord elle s’informa d’un air affable de l’état de sa chère santé, et -comment elle avoit passé la nuit, puis elle l’engagea à se défaire de -toutes ses craintes. - -—Vous êtes ici en sûreté, ma charmante comtesse, vous n’avez pas à -redouter la plus légère égratignure, lui disoit-elle d’une bouche -mielleuse, je suis la surintendante de cette maison, et je vous le jure -sur l’honneur; bien loin de là, vous ne trouverez ici que des gents -empressés à vous plaire et à satisfaire vos caprices et vos désirs. - -Avez-vous quelque soupçon de la ville que vous habitez et du lieu où -vous êtes? - -—Non, madame. - -—Êtes-vous allée quelquefois à Fontainebleau ou à Versailles? - -—A Versailles, seulement, madame. - -—Avez-vous été présentée à la Cour? Connoissez-vous le Roi? l’avez-vous -vu? - -—Jamais, madame. - -—Puisque vous vous prétendez enceinte, vous avez sans doute un amant? - -—Avant-hier on me l’a tué! - -—Pauvre enfant!... allons, courage, nous ferons tout pour vous consoler. - -—Permettez-moi de récuser à l’avance toutes consolations, je les -considérerois comme autant d’outrages. - -J’ai répondu avec franchise et complaisance à vos questions, madame; -j’espère que vous voudrez bien me traiter avec un pareil égard, et que -vous daignerez répondre à celle que je vais vous adresser. Suis-je -accusée ou coupable de quelque crime? - -—Non pas, que je sache, mylady. - -—Alors de quel droit, contre toute justice, s’est-on emparé de moi et -m’a-t-on entraînée et emprisonnée dans cette demeure? - -—Pour vous sauver de l’abandon où vous étiez, isolée et étrangère; et -du besoin où vous auriez pu tomber, et où il n’est pas séant de laisser -tomber une fille de noble et haute famille. - -—L’intérêt qu’on me porte est trop violent, madame; c’est un zèle -indiscret et insultant que je blâme et repousse. Mais pourrois-je au -moins savoir qui professe une si exorbitante bienveillance pour moi? Au -nom de qui m’a-t-on conduite en ce refuge? quel est ce refuge et quel -sort m’y attend? - -—Vous le voyez, j’en suis désolée, mylady, mais je ne puis encore vous -satisfaire sur touts ces points. Dans quelques jours vous saurez tout. - -—Ce mystère ne sauroit être que ridicule ou criminel, et je vous fais -l’honneur de vous estimer trop grave pour prendre part à une stupide -mascarade, ou trop honnête pour vous prêter à un infâme complot. -Suis-je ici, répondez-moi, en une prison d’État? - -—Ce séjour, mylady, a-t-il l’air d’un donjon? et moi, ai-je l’air d’un -geôlier? - -—Serois-je dans un couvent? - -—Peut-être. - -—Je vous en prie, madame, ne me laissez pas dans cette mortelle -inquiétude. C’est un tourment affreux. C’est une angoisse que je ne -pourrois supporter long-temps. Vous prétendez n’avoir rien à cœur que -mon bien-être et ma joie: je ne vous demande qu’un peu de pitié. Votre -silence confirme mes soupçons: allez, je sais tout; faites du secret -tant que bon vous semblera!—Je suis ici au pouvoir de votre sieur le -marquis de Villepastour. - -—Non, mylady, il n’est rien de cela. - -Ici, _La Madame_, feignant l’indécision, se tut et parut se recueillir -quelques instants. C’étoit une fine bohême. Depuis long-temps elle -brûloit d’impatience de faire un de ces mensonges ordinaires dont -elle usoit avec ses _élèves_; mais elle tardoit, et se faisoit prier -et supplier afin de lui donner un air plus grand de vérité et de -confidence. Enfin, elle reprit:—Écoutez, ma chère amie, j’éprouve pour -vous un sentiment de tendresse que dès l’abord vous m’avez inspiré; -vous me semblez bonne, je veux l’être avec vous. Mais promettez-moi -une entière discrétion; car, en révélant ce qu’il seroit de mon devoir -de vous taire encore long-temps, je cours le plus grand danger. Pour -vous complaire je vais commettre une grosse faute, ma noble amie, -mais je vous aime trop pour vous faire un refus. Un riche seigneur -françois, le comte de Gonesse, vous ayant vue plusieurs fois je ne -sais où, et ayant conçu pour vous l’amour le plus ardent et le plus -généreux, afin de vous soustraire à la méchanceté de vos ennemis, et -de vous mettre hors des périls qui vous environnoient, vous a fait -amener ici mystérieusement; vous êtes aux Trois-Moulins, aux portes -de Melun, dans une de ses retraites d’été dont j’ai la garde et -l’intendance. Il seroit impossible de vous découvrir en ce lieu aussi -secret qu’inviolable. Vous pourrez maintenant dans cette paix profonde -goûter une vie délicieuse, et abandonner votre âme à toute la volupté -du regret et de la mélancolie. - -—Madame, vous me permettrez de ne point croire à cette fable. - -—Mylady, je vous proteste devant Dieu et sur les cendres de mon père -que cela est la vérité pure. - -—Refuser de me rendre à un pareil serment ce seroit vous accuser d’une -perfidie et d’une scélératesse dont la pensée seule m’épouvante: je -préfère, madame, ajouter foi à votre histoire. Mais quelles vues -a-t-il sur moi, ce comte de Gonesse? Que me veut-il? - -—C’est un homme sensible et magnifique, il n’a d’autres désirs que de -vous couvrir de sa protection. - -—Les hommes pleins d’un pareil désintéressement ne sont pas abondants -aujourd’hui. J’ai l’orgueil de me croire capable d’apprécier à son prix -tant de vertu et de lui vouer toute l’admiration et la reconnoissance -qu’elle mérite. Mais me donner sa protection n’est pas un but: quels -sont ses projets? - -—Son ambition est de vous faire partager son amour. - -—Je ne le partagerai jamais! mon âme est descendue dans la tombe de mon -époux. - -—Et par la suite, lorsqu’il en sera digne à vos yeux, il vous offrira -sa fortune et sa main. - -—Que je repousserai. J’ai fait des vœux que je ne parjurerai point. -J’ai mon époux à venger, et je me dois à l’enfant que je porte. - -—Quelle que soit l’excellence de vos sentiments austères, vienne le -temps et ils seront modifiés. On ne peut demeurer toujours en un triste -et déraisonnable veuvage. - -Allons, ma belle, si vous ne voulez vous affoiblir, il est temps de -sortir du bain. - -Reposez-vous sur ma bienveillance. Ma bonté et ma prévenance pour vous -seront sans borne. Mon cœur et ma main vous sont ouverts. Soyez en -paix, il ne vous arrivera rien de fâcheux tant que vous serez auprès -de moi. Je vous aime tant! vous êtes si jolie! Laissez que je dérobe -un baiser sur votre front candide. Que votre col est gracieux! vit-on -jamais épaules plus blanches? - -_La Madame_ pour capter son amitié s’efforçoit ainsi de paroître -affable. Elle la traitoit avec touts les soins possibles et touts les -égards imaginables pour se ménager ses faveurs dans la suite, et la -mettre dans la nécessité de faire sa louange auprès de son maître. - -Alors elle l’aida à sortir de l’eau, et quand elle fut levée elle -voulut lui faire tomber le linge qui l’enveloppoit, mais Déborah le -retint de ses deux mains. - -—Allons, ma fille, rejetez ce linge humide, pour que je vous essuie. -Auriez-vous peur de paroître nue devant moi, devant votre mère? Que -vous êtes enfant! - -Déborah devint pourpre et baissa les paupières. - -—Fi donc! rougir! la pudeur est faite pour les laides, mais non pour -vous. Soyez glorieuse de tant de beautés. Ne craignez pas de faire -connoître touts vos avantages. Quel dommage d’ensevelir tout cela dans -un fourreau de toile! quel dommage de cloîtrer dans un corset ce beau -sein, qui glisse sous ma main et lui résiste comme un marbre poli! Je -ne puis m’empêcher d’y porter mes lèvres! Pardonnez-moi ces baisers, -c’est l’admiration qui me les arrache. - -—Je vous en prie, madame, laissez-moi me vêtir; et calmez, s’il vous -plaît, cet excès d’admiration. Vos regards s’arrêtent sur moi avec trop -de complaisance. Vous me couvrez de honte. - -—Mylady, vous êtes faite d’une façon divine, vous êtes faite comme -un vase précieux: votre taille est semblable à son col évasé, et vos -hanches à son renflement. Vos hanches sont si amples, que c’est tout au -plus si je puis les entourer de mes bras.... - -—Laissez-moi, madame! vous vous oubliez, arrêtez! vous dépassez toutes -bornes!... - -Déborah, la main appuyée sur le front, repoussoit la tête de _La -Madame_, qui s’étoit agenouillée devant elle, et l’étreignoit comme si -elle eût imploré une grâce. - -—Ne vous fâchez point, ma bonne amie, je n’ai pas le moindre désir de -vous blesser. Le hasard seul a égaré ma bouche. Je vous en demande -pardon. Je sais trop le respect qu’on doit aux jeunes filles, pour -jamais chercher à en abuser. Mais ne défendez pas au moins quelques -privautés sans conséquences à votre surintendante prête à se consacrer -entièrement à vous; mais ne lui défendez pas au moins les regrets. -Hélas! que ne suis-je ce que je voudrois être, un beau jeune homme aimé -de vous. Heureux comte de Gonesse! que de charmes délicieux vous sont -réservés! quel choix plus délicat eussiez-vous pu faire? Oh! je suis -jalouse de ce choix!... - -A quoi bon ce vœu stérile d’être un beau jeune homme? les jeunes hommes -qui n’ont pas en leur pouvoir touts les amours, toutes les voluptés. -Mon souhait devoit être de vous plaire. Je vous en avertis, je tiens à -votre affection, et je ferai tout pour la gagner. - -—Je n’ai jamais refusé mon affection à quiconque m’en a semblé digne, -et j’ose espérer, madame, que vous y aurez beaucoup de droits. - -—Si vous voulez, mylady, de votre gardienne que je suis vous ferez -votre esclave. Au revoir, ma belle, j’irai vous rendre visite -incessamment, peut-être ce soir. Appelez vos suivantes, qu’elles vous -reconduisent chez vous, où votre déjeuner doit être servi. Vous aurez -aujourd’hui la compagnie de mes deux sous-maîtresses. - -Déborah trouva effectivement dans sa chambre une table de trois -couverts abondamment pourvue de viandes froides, de hors-d’œuvre et de -bouteilles. En attendant ses deux convives elle s’accouda pensive à -la fenêtre. Réfléchissant à ce qui venoit de lui être révélé, elle se -demandoit si elle devoit croire à ce comte de Gonesse; ce que pouvoit -être cet homme; si réellement, dans son abandon, le ciel lui avoit -envoyé un protecteur puissant, et, si ce n’étoit par générosité, quel -sentiment avoit pu pousser cet inconnu à la faire enlever; quel sort -lui étoit préparé, et quel salaire lui seroit demandé en retour de ce -dévouement. - -La conduite de _La Madame_ au sortir du bain lui repassoit aussi dans -l’esprit. Ses caresses, ses compliments outrés, ses attouchements, -ses regards enflammés, ses baisers indiscrets, son trouble, ses -spasmes, ses galanteries, tout cela lui sembloit bien étrange. Dans son -souvenir, elle ne pouvoit le comparer qu’aux caresses amoureuses de -Patrick, et pour elle ce n’en devenoit que plus inexplicable; la noble -enfant étoit ignorante de toute dépravation. - -Rarement celui qui plante et qui sème a les prémices de la récolte. Les -fruits et les graines qui se vendent en nos marchés ne sont que les -restes des insectes, des bêtes fauves et des oiseaux. C’est ainsi que -Pharaon, en se fondant, à grands frais, un _harem_, n’avoit fait autre -chose que d’en élever un à _La Madame_, qui prélevoit une grosse dixme -anticipée sur ses odaliques. Il n’arrivoit à sa couche royale que le -dessert de la servante. - -Après un moment de rêveries, il vint dans l’esprit de Déborah la -fantaisie soudaine d’examiner son appartement, qu’elle n’avoit point -encore visité. Les murailles étoient couvertes de gravures encadrées et -de peintures; elle s’en approcha, et recula d’étonnement et de dégoût; -ce n’étoient que des nudités, des débauches, des scènes lascives, dont -une lui donna l’intelligence des manières de _La Madame_ à son égard, -et de ses paroles ténébreuses. - -Ces ordures ne lui permirent plus de croire à la vertueuse générosité -du comte de Gonesse. Elle comprit qu’elle étoit tombée entre des mains -infâmes, et peut-être même en un lieu de prostitution. A cette idée, -son âme se révolta; son énergie naturelle lui revint, elle résolut de -tout braver, d’opposer à tout une volonté opiniâtre et indomptable, et -de lasser tellement par son humeur farouche qu’on fût dans la nécessité -de lui rendre son indépendance. - -Pleine de colère et de désespoir, elle courut à la porte d’entrée, -la ferma au double tour et au verrouil, puis décrocha un à un les -tableaux et les précipita par les fenêtres. Leur chute et le bruit des -glaces qui se brisoient firent un vacarme effroyable. Sur la cheminée -et sur les meubles étoient des statuettes et des groupes de biscuit de -porcelaine représentant aussi des obscénités, elle les brisa avec non -moins de fracas. Dans un des coins du logement se trouvoit une armoire -vitrée emplie de livres licencieux; lorsqu’elle en eut parcouru les -intitulés, elle les envoya touts rejoindre les tableaux en débris sur -le pavé de la cour. - -A ce vacarme extraordinaire, les domestiques et _La Madame_ accoururent -à la porte de l’appartement de Déborah, et heurtèrent à coups -redoublés.—Ouvrez, mylady, dit _La Madame_; que vous est-il donc -arrivé, ma belle enfant? qu’avez-vous? ouvrez-moi donc, à moi, s’il -vous plaît! - -—Je n’ouvrirai point! répondit-elle. - -—De grâce, dites-moi, que voulez-vous? on vous obéira. Si quelque chose -vous déplaît en votre logement, on vous le changera. A-t-on manqué aux -égards qui vous sont dus? Je vous en supplie, ne jetez plus rien par -les croisées. Appaisez-vous. Mais répondez-moi donc, mylady! ouvrez-moi! - -—Oui, je vous répondrai que vous êtes une femme abominable, et que vous -faites un métier aussi abominable que vous! Vous êtes mal venue avec -moi, vous n’aurez pas toutes vos aises. Je vous foule aux pieds vous -et vos piéges! Vous avez beau entourer ma jeunesse d’images obscènes, -vous ne la corromprez pas! Vous m’avez menti, je ne suis point chez le -comte de Gonesse, un honnête homme, je suis chez un gueux! Je suis dans -une de ces maisons qui n’ont point de nom pour une bouche pudique, et -vous me destinez sans doute au trafic de mon corps et aux plaisirs des -passants. - -—Au nom des saints Anges, mylady, je vous l’affirme, croyez-moi, toutes -vos appréhensions sont fausses et injustes. Vous êtes impitoyable pour -moi; je suis une femme d’honneur au service d’un homme d’honneur, qui -vous a donné asyle en son domaine: voilà la vérité devant Dieu! Qui a -pu vous mettre au cœur si grande colère et si affreux soupçons? Est-ce -l’indécence de ces tableaux que vous avez brisés? Ils appartenoient -à la personne qui occupoit dernièrement votre chambre. J’avois tant -recommandé à vos valets de les ôter, mais les maudits exécutent si mal -mes ordres! je vous en fais mes humbles excuses. Pourquoi, mylady, ne -voulez-vous pas ouvrir, à moi, si bonne pour vous? Oh! vous feriez -perdre patience! Ouvrez donc, vous dis-je!... - -—Madame, je n’en ferai rien. - -—On ouvrira de force. - -—Peut-être. - -Voyant qu’il n’y avoit rien à obtenir d’un esprit si irrité et si -ferme, _La Madame_ se retira. - -Le bain et la colère avoient épuisé les dernières forces de Déborah, -qui depuis la veille dans l’après-midi n’avoit pris aucune nourriture: -elle se mit à table. Malgré son grand appétit, elle mangea avec -beaucoup de réserve, pour ne point trop attaquer le peu de provisions -qu’elle se trouvoit avoir, et d’où devoit dépendre la durée du siège -qu’elle se préparoit à soutenir. Plusieurs fois, dans la journée, -_La Madame_ revint heurter à la porte et renouveler ses instances. -Déborah ne répondit point. Le lendemain matin trois coups frappés -très-violemment la réveillèrent en sursaut.—Qui est là? demanda-t-elle. -Cette fois une grosse voix d’homme cria: De par le Roi et la Justice, -ouvrez! Déborah répliqua de son lit: Le Roi et la Justice sont-ils -tout-puissants? - -—Oui, certes! répondit _M. de Cervière_, car c’étoit lui. - -—Eh bien, alors qu’ils ouvrent, et qu’ils entrent. - -—Mylady, soyez plus raisonnable, ne me contraignez pas à agir avec -rigueur. - -—Qui êtes-vous pour avoir de la rigueur à votre service? - -—Je suis le gouverneur de ce château. - -—Le gouverneur de ce château ne sera jamais le mien. - -—Trève de plaisanterie, mylady. - -—Alors trève de vous, monsieur. - -—Mais, dites-moi, dans quel but vous enfermer ainsi? - -—Vous auriez pu, monsieur le gouverneur, vous dispenser d’une question -aussi sotte. - -—Que gagnerez-vous à cette résistance? vous serez tôt ou tard dans la -nécessité de baisser le pont. Vous êtes une folle, de vouloir sans -munitions soutenir un siège: et un siège contre qui? contre des gents -qui vous chérissent. Cédez enfin, je vous en prie, il ne vous sera fait -aucun reproche, aucune punition, je vous le jure sur l’honneur: vous -pouvez croire un vieux soldat. - -—Jeune ou vieux, soldat ou citadin, je vous crois, monsieur, mais -veuillez croire aussi que je ne me rendrai point à vos harangues. Je -vous le déclare, je suis inébranlablement résolue à ne sortir d’ici -que pour sortir de ce repaire, et je n’ouvrirai qu’à M. Goudouly, le -maître de l’hôtel Saint-Papoul, que j’habitois. Allez rue de Verneuil, -chercher M. Goudouly, ou laissez-moi en repos. - -—Corps-Dieu! voilà comme vous répondez aux ménagements qu’on apporte -avec vous! cria alors M. de Cervière avec un accent de colère brutale! -Vous voulez qu’on vous maltraite, on vous maltraitera! Croyez-vous donc -qu’il soit si difficile de pénétrer jusques à vous et d’effondrer votre -porte? Nous allons voir.... - -Il se tut, et Déborah l’entendit s’éloigner dans le corridor et -descendre l’escalier; un moment après des pas lourds et réglés -ébranlèrent le plancher et s’arrêtèrent contre la porte: là, plusieurs -mousquets résonnèrent en tombant sur le carreau. - -—Encore une fois, mylady, au nom du Roi et de la Loi, ouvrez! - -—Encore une fois, monsieur, au nom du Roi et de la Loi je n’ouvre pas, -le Roi ne peut vouloir l’infamie de ses sujets, et la Loi ne peut -prêter appui à l’injustice. - -—Soldats! faites votre devoir.... - -A ce commandement, on donna de violents coups de crosse qui agitèrent à -peine la porte massive, et soutenue par des meubles que Déborah avoit -amoncelés contre. - -—Monsieur le gouverneur, écoutez-moi, dit-elle, se voyant ainsi poussée -à bout; je me ris de vous, je vous brave et je braverai la mort. Si -c’est pour vous emparer de moi que vous prenez toutes ces peines, il -est inutile, vous ne me toucherez point; quand vous aurez renversé -la porte et les barricades qui me défendent, et que je n’aurai plus -d’autre refuge, j’implorerai Dieu, et je me précipiterai par la fenêtre -la tête la première sur le pavé. - -On frappa encore quelques coups, mais avec moins de force et -d’acharnement. La voix de _La Madame_ se fit entendre au milieu de -cette rumeur; le bruit cessa; elle disoit à M. de Cervière:—«C’est une -enfant capable de tout; je vous en prie, ne l’exaspérez point. S’il -arrivoit malheur, c’est à moi qu’on s’en prendroit; ne faisons plus -rien sans ordre supérieur.» - -Après quelques chuchotements les assiégeants se retirèrent, et le -corridor redevint silencieux. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXV. - - -IL y avoit déjà trois jours que Déborah se tenoit insurgée dans sa -forteresse, lorsqu’en rôdant par sa chambre elle apperçut tracés -au crayon sur la boiserie, ces mots italiens: CERCA QUI, TROVERAI. -Le ton mystérieux de ces paroles la frappa; il lui sembla qu’elles -n’avoient pu être écrites là sans une intention formelle, et qu’elles -devoient contenir un sens secret. Minutieusement elle examina touts les -lambris de la chambre, pour voir si elle ne trouveroit point quelque -autre phrase explicative de la première; mais n’ayant rien rencontré, -elle revint à sa sentence «CERCA QUI, TROVERAI.» Cherche ici et tu -trouveras.—Est-ce simplement une maxime évangélique? Est-ce une pensée -figurative ou positive? CERCA, cherche. L’ordre n’est pas ambigu. QUI, -ici. Est-ce en ce logement? en cette maison? en ce bas-monde? ou dans -cet endroit même? TROVERAI, tu trouveras. Tu trouveras quoi? c’est -là le gros du mystère; c’est là la récompense de l’esprit heureux ou -subtil qui pénétrera la proposition. Cherchons donc.... - -Alors elle promena ses regards sur touts les alentours, en frappant -sur la boiserie pour s’assurer s’il n’y avoit point quelque endroit -creux qui résonneroit sous le choc. Tout-à-coup elle apperçut, juste -au-dessous de l’inscription, un panneau de la frise disjoint près -du parquet. Elle introduisit ses doigts dans la fissure; le panneau -flexible s’entr’ouvrit; sa main passa tout entière et heurta quelque -chose qu’elle saisit en tremblant et tira dehors. C’étoit simplement -un petit livre italien, les rimes de Petrarca; elle en secoua la -poussière, et le parcourut sans rien trouver parmi les feuillets. -Quoique cette découverte lui fît plaisir, et vînt fort à point pour -la distraire dans cette solitude et lui parler une langue dont elle -raffoloit, elle ne put croire que ce fût là le mot entier de l’énigme, -et de nouveau glissa la main derrière la boiserie, mais cette fois -sans y rien rencontrer. Elle reprit son Pétrarque, et alla s’asseoir -sur le sopha pour relire ses sonnets favoris. En l’ouvrant ses regards -tombèrent sur la garde blanche qui précédoit le frontispice: elle étoit -chargée d’une petite écriture serrée et ronde semblable à l’inscription -du lambris. A grande peine voici ce que peu à peu elle déchiffra: - -«Qui que tu sois, toi qui as compris le secret de mes paroles, je -t’aime et je te demande ton amitié. Je souhaite que ce livre puisse -te donner tout le plaisir que j’y ai puisé, et te faire oublier -quelquefois le chagrin qui te ronge peut-être. Sans doute tu es ici -captive comme je le fus quatre années. Demain je pars, demain je serai -libre! Sans doute tu ignores quel sort t’est réservé, et l’inquiétude -ne te laisse aucun repos. Va, sois tranquille; jouis en paix, ta -destinée est belle, bien belle! Un valet indiscret m’a tout révélé et -m’a faite bien heureuse; je veux à mon tour te faire le même bonheur: -Tu as dû, comme moi, avoir été enlevée à ta famille; et l’on a dû te -dire, comme à moi, que c’est un riche seigneur épris de bel amour qui -te retient cachée dans un de ses manoirs, jusques à ce qu’il puisse -t’épouser? Rien de tout cela n’est vrai: Tu es ici à Versailles, dans -la maison du Parc-aux-Cerfs; le seigneur que tu as déjà reçu, ou que tu -dois recevoir dans ta couche, est Pharaon, Pharaon lui-même! Comprends -toute ta félicité. Moi, je suis enceinte de lui, enceinte d’une -Majesté, quel bonheur! Pauvre Maria, qu’as-tu fait pour mériter tant -de gloire? Le ciel m’a exaucée, j’ai tant prié pour avoir ce bâtard! -Que le ciel t’en accorde un aussi, je te le souhaite de toute l’ardeur -de mon âme! Fais semblant d’ignorer ce que je viens de te dévoiler: -si l’on venoit à te soupçonner si savante tu serois perdue, ton sort -brillant seroit détruit sans ressource. Cache bien ce livre et déchire -ce feuillet. - -»Ne m’oublie pas dans tes prières, n’oublie pas _Maria-degli-Angeli_, -c’est le nom qu’on me donnoit à Ferrare; je ne t’oublierai pas non -plus, ma belle inconnue, car tu dois être belle comme moi, puisque -comme moi tu as été choisie. Que ne puis-je te donner des baisers!» - -Étonnée, épouvantée de ce qu’elle venoit d’apprendre, Déborah versa -beaucoup de larmes et demeura long-temps dans un triste abattement. -Après de trop sombres réflexions, tout-à-coup, comme après un orage, -le ciel de ses pensées s’éclaircit, et elle s’estima moins infortunée, -après tout, que d’être au pouvoir du marquis de Villepastour. A la fin -même il lui sembla que c’étoit une circonstance favorable et qui devoit -la sauver, et elle prit la résolution soudaine de changer totalement -de conduite, de faire l’enfant soumise, bonne, aimable, honorée, pour -hâter autant que possible le jour de la venue de Pharaon. - -Ayant arraché et déchiré en menus morceaux le feuillet du Pétrarque, -qu’elle cacha prudemment dans la cheminée, elle se mit à genoux et -remercia Dieu de ne l’avoir point abandonnée dans son affliction, de -lui avoir fait connoître les embûches dressées sous ses pas, et le -supplia de bénir la folle Maria-degli-Angeli, instrument généreux de -ses volontés. - -Puis elle se releva et sonna pour appeler les domestiques.—Une duègne -accourut japper à la porte.—Déborah lui ordonna d’aller prier la -surintendante de vouloir bien se rendre auprès d’elle. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXVI. - - -MARIA-DEGLI-ANGELI disoit vrai: l’infortunée Déborah étoit en lieu -royal et impur. - -Pour garder ainsi qu’en Orient les femmes du _harem_, là, pour -garder les _élèves_, c’est le nom qu’on donnoit aux captives du -Parc-aux-Cerfs, on avoit, en place d’eunuques-à-fleur-de-ventre, une -certaine quantité de vieux monstres, de vieux phœnomènes démesurément -laids. - -Les _halvagis_ employés à servir les filles de qualité, étoient vêtus -de vert comme des cigales. Les _baltagis_ ne portoient simplement que -des livrées grises. Pharaon lui-même avoit réglé ceci, et tout ce qui -concernoit l’étiquette, suivie en cette maison plus strictement qu’à la -Cour. - -En outre de ces affreux _agiam-oglans_, il y avoit le _kislar-aga_ -ou kutzlir-agasi,—le gardien des vierges—nommé dérisoirement _M. -de Cervière_, et marchant presque de pair avec le capou-agasi, -capiaga. C’étoit un ancien major d’armée, un croque-mitaine, chargé -du gouvernement de la place et de la surveillance supérieure des -_bostangis_, des _capigis_, des _atagis_, des _halvagis_, des -_baltagis_. Son devoir étoit d’appaiser les séditions des sultanes, -de repousser les tentatives extérieures, de s’emparer des _sélams_, et -de chasser et de punir les audacieux qui oseroient pénétrer jusqu’aux -odaliques. En cas de besoin, il pouvoit requérir assistance d’un poste -de _spahis_ placé dans le voisinage, et qui avoit la consigne d’obéir à -son premier commandement. - -Pour régler les dépenses, maintenir le bon ordre, veiller à ce que les -odaliques n’employassent pas leur loisir d’une manière inconvenable, -et surtout ne se fréquentassent pas entre elles, il y avoit un -_Kutzlir-agasi_ femelle, nommée, je crois, madame Dumant, mais qu’on -n’appeloit jamais que _La Madame_. C’étoit une femme de bas lieu, douée -d’un esprit d’ordre si rare, que Pharaon en faisoit le plus grand cas, -et disoit souvent:—Si jamais en sautant un fossé elle se fait homme, -j’en ferai mon _Chaznadar-baschi_. - -Après elle venoient immédiatement deux sous-madames, pour tenir -compagnie aux odaliques adultes, pour dîner parfois avec les nouvelles -et leur enseigner les belles manières et assister aux leçons de danse, -de musique, de littérature, de peinture qu’on leur donnoit. - -Une douzaine de duègnes, créatures d’un rang inférieur, à toute fin et -à tout service, espionnoient les _élèves_ rigoureusement. - -Les viles travaux et les travaux de peine étoient faits par des -servantes et des _baltagis_, choisis aussi par prudence vieux et hideux. - -Toute cette valetaille immonde étoit largement salariée; mais à la -moindre indiscrétion on l’envoyoit pourrir dans un cul-de-basse-fosse. - -Il y avoit des odaliques de tout âge, depuis neuf ou dix ans jusques -à vingt. Lorsqu’elles avoient atteint leur quinzième année on ne -leur faisoit plus mystère de la ville qu’elles habitoient; mais on -les détournoit le plus possible de croire qu’elles fussent destinées -à la couche de Pharaon. Quand on les soupçonnoit de connoître leur -destination, qu’elles avoient apprise, soit par hasard, soit par des -confidences, on les renvoyoit en les faisant entrer dans un cloître ou -dans un chapitre, ou, lorsqu’elles étoient enceintes, en les mariant. - -La dépense de ce sérail étoit d’environ cent cinquante mille livres -par mois, seulement pour la nourriture et l’entretien du _harem_ et -les émoluments des employés et des domestiques. On soldoit à part les -Bachas-recruteurs, les indemnités accordées aux familles ou le prix de -la vente des enfants, la dot qu’on leur donnoit, les présents qu’on -leur faisoit et la prime des bâtards. Tout cela faisoit un gaspillage -de plus de deux millions par an. Chaque année le Parc-aux-Cerfs coûtoit -à la France aux environs de cinq millions. - -Il a duré trente-quatre ans. - -La surintendante qui succéda à madame Dumant, peu de temps après la -mort de madame Putiphar, appartenoit à une des meilleures familles de -Bourgogne, et étoit une ci-devant chanoinesse d’un chapitre noble. - -Dès que les courtisans avoient connu la formation de ce _harem_, ils -avoient brigué à l’envi le titre de _capiaga_; mais Pharaon avoit pris -en pitié leur prétention et leur bassesse, et, à leur grand crève-cœur, -en avoit laissé la direction au fondateur Lebel, son _hazoda-baschi_, -sous la suzeraineté du Bacha Phélipeaux de Saint-Florentin. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXVII. - - -PEU d’instants avant l’arrivée de Déborah au Parc, madame Putiphar -avoit adressé cette lettre à _La Madame_: - -«Vous recevrez sans doute ce soir, ma chère surintendante, une jeune -comtesse irlandoise, nommée Déborah, que je vous envoie pour élève. Je -n’ai vu que son portrait; elle m’a paru bien, très-bien. Quelqu’un qui -la connoît plus particulièrement m’a donné l’assurance qu’elle a mille -grâces et mille attraits, et qu’elle doit plaire à coup sûr à Pharaon. -Donnez-lui touts vos soins; _formez_-la de suite; mon désir est qu’elle -lui soit offerte avant peu. Son _éducation_ vous coûtera sans doute -beaucoup d’assiduité; j’aurai égard à vos peines, car, m’a-t-on dit, -elle n’a pas le caractère aisé, et de plus, c’est une fille bouffie -de vertu et à cheval sur le devoir. Il faut que vous la retourniez -complétement. Ne négligez rien pour la séduire; ni flatteries, ni -mensonges, ni promesses. Tâchez surtout de détruire en elle tout -sentiment de pudeur. Peut-être est-elle froide par l’ignorance où elle -est de touts les plaisirs qu’on puise dans la débauche; découvrez-les -lui touts. Attisez continuellement en elle l’appétit de la chair en ne -l’environnant que de tableaux excitants, et en ne lui mettant entre les -mains que des livres corrupteurs, et des aliments prolifiques. Par ces -moyens, je l’espère, vous la vaincrez et vous opérerez une heureuse -révolution en son tempérament. Le jour convenu pour la première visite -de Pharaon, faites en sorte de mêler à sa boisson quelques substances -aphrodisiaques. - -»Je vous demande pardon de vous envoyer tant de besogne. Veuillez, -pour me plaire, user en cette occasion de toute la patience, de toute -l’adresse, de tout l’esprit que je suis heureuse de vous reconnoître, -et que vous déployâtes tant de fois. - -»Agréez, à l’avance, touts mes grands remercîments.» - -Pour faire réponse à cette lettre d’envoi, et informer madame Putiphar -de l’insurrection de Déborah, _La Madame_ se hâta de lui faire parvenir -ce message: - -«J’ai reçu avant-hier au soir, affectionnée maîtresse, votre jeune -Irlandoise. Elle est vraiment jolie, je l’ai vue nue, dans le bain; son -corps est beau, parfaitement fait; sa taille est élégante, le son de -sa voix agréable, ses manières on ne peut plus distinguées. Assurément -elle charmera Pharaon, si je puis la subjuguer; mais j’en désespère -quasi. C’est une vierge alarmée et récalcitrante, il sera difficile de -la dresser. En ce moment elle est en pleine rébellion. Suivant votre -désir, j’avois garni son logement de figures, de tableaux et de livres -obscènes; mais hier, à l’heure du déjeuner, la pudibonde ayant apperçu -ces objets scandaleux, entra en si grande fureur qu’elle s’enferma et -se vérouilla, et les jeta touts par les fenêtres. Mes prières, mes -supplications n’ont pu ni l’appaiser, ni la décider à ouvrir. M. de -Cervière vient à l’instant d’éprouver le même échec. Ni ses raisons, ni -ses menaces n’ont pu l’ébranler dans sa résolution, elle s’est moquée -de lui. Dépité, il a fait venir la force armée pour l’effrayer et -enfoncer la porte barricadée par derrière avec des meubles; la porte -et la fille sont restées inexpugnables, et mylady a déclaré que si on -pénétroit par violence dans sa chambre, plutôt que de se rendre elle -se précipiteroit par la croisée. J’ai suspendu le siège à ce point, -et coupé court à l’ardeur belliqueuse de M. de Cervière; car, poussée -à bout, la luronne auroit été capable d’exécuter sa menace. Dans une -circonstance aussi périlleuse, je n’ai voulu rien prendre sur moi; -j’attends donc vos conseils et vos ordres.» - - -_Réponse de madame Putiphar._ - -«Prenez-la par la famine; avant peu, exténuée d’inanition, elle se -trouvera dans la nécessité de se rendre à votre merci. Ayez pour elle -une bonté démesurée, ne la grondez pas, ne la punissez pas. Désormais -ne contrecarrez plus ouvertement ses opinions honnêtes; ne rompez plus -en visière avec sa vertu. Vous ne capterez cette virago que par la -ruse et le subterfuge. Ayez recours aux moyens obliques et occultes. -Biaisez, dupez-la, subornez-la; mais n’entrez pas en lice avec elle.» - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXVIII. - - -AUSSITÔT que Déborah l’eut fait prier de venir _La Madame_ accourut, et -fut fort émerveillée de trouver la porte débarricadée et toute large -ouverte. - -—Si je me rends, ce n’est point par disette, voyez, madame, cette table -est encore chargée de provisions, lui dit Déborah doucereusement, -mais par un bon sentiment qui part de mon cœur, et que vous daignerez -apprécier, je l’espère. Je vous demande humblement pardon de la colère -où je me suis laissée emporter, et du scandale que j’ai donné en cette -maison. Mais élevée comme je l’ai été dans un farouche rigorisme, et -pleine de dégoût, comme on m’en a emplie, pour l’impudicité, j’ai été -blessée profondément des images dont on avoit orné ces murailles. -Désormais, je vous le proteste, je serai moins fanatique. - -—Ce retour que je ne saurois trop louer, mylady, m’enchante plus -qu’il ne me surprend; j’étois fermement persuadée que vous étiez -bonne, et que ce n’étoit qu’une heure d’égarement produit par une -colère bien justement motivée. Je vous prie de m’excuser pour les -objets inconvenants que vous avez trouvés en cet appartement, et que -vous avez fort bien fait de briser; comme je vous l’ai déjà dit, ils -appartenoient à un vieillard qui occupoit ce local il y a quelques -mois, et j’avois ordonné aux domestiques de les enlever; mais on est si -mal obéi. Je vous demande surtout de vouloir bien n’en jamais parler à -M. le comte de Gonesse; c’est un homme si sévère pour les mœurs, il ne -me pardonnerait pas de sa vie cette malencontreuse négligence. - -—Madame, vous pouvez compter sur ma discrétion. - -—Votre pauvre ventre depuis trois jours a dû beaucoup souffrir de -votre bouderie? Vous allez me faire l’amitié de l’amener dîner avec -moi; en compensation je veux le traiter somptueusement comme un enfant -prodigue; mais avant, il faut que nous nous parions. Vos beaux habits -sont déjà prêts. - -_La Madame_ fit alors apporter une robe de _triomphante_ couleur de -pain brûlé, faite dans un goût charmant; Déborah la passa, elle lui -alloit et lui seyoit à ravir. Dans l’enivrement _La Madame_ tournoit -et retournoit à l’entour en l’ajustant, en l’agitant pour le faire -bouffer; elle sembloit jouer à la tour-prends-garde. Elle lui prenoit -la taille entre les doigts, elle lui passoit une main voluptueuse sur -ses hanches et sur sa poupe arrondie; elle lui baisoit les bras, les -épaules et le dos dans ce vallon formé par la saillie des omoplates et -sur la ravine des vertèbres. Toutes ces minauderies étoient entremélées -de flatteries et d’exclamations. Quand elle eut épuisé son catalogue -admiratif:—Il ne vous manque plus qu’un joyau, lui dit-elle, et vous -serez le plus beau des chérubins.—Une servante à qui elle avoit parlé -bas, revint aussitôt et lui remit une capse à bijoux. Elle en tira une -longue chaîne d’or, qu’elle lui mit au col; à cette chaîne pendoit un -médaillon, celui de Pharaon en costume de galant aventurier.—Ceci, -ma charmante, est un cadeau du comte de Gonesse; cette miniature est -son portrait; il a voulu, puisque lui-même en ce moment est éloigné -de vous, que son image vous fût sans cesse présente, et il a passé -procuration à ce bijou pour reposer sur votre cœur, en attendant qu’il -puisse y reposer lui-même. - -—Monseigneur le comte a trop de courtoisie et de bonté; je suis confuse -de tant de faveurs, en vérité, je suis indigne de lui et de ses -sentiments. - -—Ses traits vous plaisent-ils? Comment le trouvez-vous? - -—Il me semble beau et bien, sa figure est noble et douce, et son regard -plein d’amitié. - -—Venez, venez, ma chère mylady, vous êtes divine! vous êtes un amour! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXIX. - - -DÉBORAH joua si bien la bénigne, qu’elle rentra promptement dans les -bonnes grâces de _La Madame_, beaucoup plus avant même qu’elle ne -l’auroit souhaité. Elle étoit poursuivie sans cesse de ses petits -soins obséquieux, de ses prévenances, de ses flatteries, et accablée -de sa compagnie, de sa cour; car c’étoit une vraie cour d’amant, une -cour assidue, faite avec une galanterie exquise; cette galanterie -chevaleresque dont aujourd’hui les hommes ont perdu toute tradition. -Elle goûtoit un plaisir très-grand dans touts ces riens qu’un amoureux -dérobe au corps de sa bien-aimée; elle recueilloit précieusement toutes -ces babioles que Déborah laissoit à l’abandon, et touts les bouquets -qui s’étoient fanés à sa ceinture et dans ses cheveux. Plusieurs fois, -s’étant laissée aller à une expression trop passionnée de sa tendresse, -elle avoit été sèchement rudoyée; aussi, n’osant plus espérer de -faire partager son inclination, elle s’étoit retranchée dans des -bornes respectueuses, et s’en tenoit à une espèce de culte plus que -contemplatif et moins que platonique. Déborah, souvent le matin, étoit -réveillée par de doux gémissements, de gros soupirs, et trouvoit une -main posée sur son sein, et à côté d’elle _La Madame_ tout en émoi, -assise comme sur un rivage et penchée sur elle en extase comme si elle -se miroit dans des flots. - -On s’empressa d’informer madame Putiphar de l’issue de l’insurrection -de Déborah et de sa conversion. Dès lors, Lebel commença à entretenir -son maître de la nouvelle élève du Parc, jeune comtesse irlandoise, -charmante, accomplie, ravissante, et à en faire l’éloge le plus pompeux -et le plus propre à l’en rendre curieux. Elle fut peinte plusieurs fois -dans différents costumes; ces portraits furent placés sous ses yeux, -et eurent le don de lui plaire. Ainsi émoustillé et alléché, Pharaon -manifesta le désir de la posséder incessamment. - -Comme la grossesse de Déborah devenoit de plus en plus apparente, on -fut enchanté de l’empressement de Pharaon, et l’on se rendit de suite à -sa velléité. Tout fut préparé pour sa réception. Le matin du jour fixé -pour leur première entrevue, mylady fut priée de descendre à la salle -de bain, et là ses duègnes passèrent plusieurs heures à la peigner et à -la parfumer. _La Madame_ l’invita à déjeûner avec elle, et durant tout -le repas l’exhorta à se conduire de la façon la plus gracieuse, à user -de toutes les ressources de son esprit et de sa beauté pour enivrer son -adorateur; elle lui exaltoit son bonheur, et la congratuloit d’avoir -fait la conquête d’un homme si noble, si riche, si puissant, et lui -peignoit touts les plaisirs, toute la fortune et toute la gloire qui -l’attendoient; enfin elle termina par ces conseils qu’une mère glisse, -au coucher des nouveaux époux, dans l’oreille innocente de sa fille. - -Après déjeûner elle la reconduisit dans son appartement, qu’on avoit -délicieusement décoré, et la vêtit légèrement d’un surtout de satin -rose, sans oublier la chaîne d’or au médaillon. Lorsque deux heures -approchèrent, c’étoit le temps que Pharaon avoit choisi pour sa visite, -_La Madame_, pour obscurcir le grand éclat du jour et jeter du mystère, -baissa les stores, en souhaitant mille félicités à la pauvre Debby, -dont le cœur battoit douloureusement et qui trembloit comme une feuille -morte, et frémissoit comme une liqueur sur un feu ardent; puis elle la -baisa sur le front en lui serrant tendrement les mains et sortit. - -Aussitôt qu’elle fut seule, Déborah attacha à son bras gauche un long -crêpe noir. - -Elle étoit dans la plus cruelle angoisse, et presque défaillante, -quand tout-à-coup elle entendit un craquement d’escarpin dans le -corridor et heurter foiblement du doigt sur la porte; elle accourut -ouvrir, et Pharaon entra vêtu d’une façon magnifique, qui rappeloit -le commencement du siècle et plus encore les beaux temps de l’amant -de La Vallière. Il portoit une casaque de velours noir chargée de -brandebourgs d’or, une veste de brocart de soie à ramage d’argent, des -hauts-de-chausses amples comme des brayes de matelots et un feutre gris -ombragé de plumes et entouré d’un large bourdaloue. - -Sa figure étoit superbe, sa prestance majestueuse; éblouie, subjuguée -par cet abord imposant, et sans doute par la pensée prestigieuse -qu’elle étoit là, face à face avec un de ces hommes que le crime ou -l’hérédité du crime fait berger d’une nation, Déborah se mit à genoux -et inclina le front jusques à terre; mais Pharaon lui prit la main et -lui dit: - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XL. - - -SUIS-JE donc l’aquilon, que je courbe ainsi les fleurs? Relevez-vous, -mylady, et permettez à mes lèvres de restituer à votre bouche touts -les baisers infidèles que, dans la tristesse de l’absence, elles ont -prodigués à cette effigie, qui loin de vous brilloit sur ma poitrine -comme une étoile dans l’ombre, et qui vient de s’évanouir devant le -soleil de vos charmes. - -Qu’il me tardoit d’être à vous! qu’il me tardoit d’être débarrassé des -affaires diplomatiques, et surtout insipides, qui me retenoient aux -frontières quand mon âme étoit auprès de vous. - -Enfin, je vous vois, je vous presse en mes bras; je vous parle d’amour; -je suis heureux! - -Vous êtes généreuse, mylady, vous comprenez à quoi peut entraîner -l’excès de la passion; vous me pardonnerez ce qu’il y a pu avoir de -tyrannique dans ma conduite envers vous. Je vous ai ravie au monde; je -vous ai faite ma prisonnière: c’est mal! très-mal! mais je vous aime -tant! Toute ma vie désormais sera une expiation. - -Vous avez dû sans doute vous ennuyer beaucoup dans cette morne demeure? - -—Je languissois. J’espérois ardemment après votre venue. - -—Naïve enfant! Mais quelle est donc cette écharpe noire que vous avez -au bras? - -—C’est le deuil de Patrick, mon époux infortuné; de mon époux, qu’on -m’a assassiné la veille de mon rapt. Et qui me l’a assassiné? un -marquis de Villepastour, un capitaine du Roi; parce que je n’avois pas -voulu de lui, et la concubine du Roi, parce qu’il n’avoit pas voulu -d’elle! C’est une abomination! Monsieur, j’attends de vous justice. Ah! -vous me vengerez! - -—Je ne suis pas puissant. - -—Vous parlez au Roi, vous le lui direz! - -—Et le Roi me répondra:—Que ces dames gardent mieux leurs amants, si -elles y tiennent. D’ailleurs, pour un de perdu deux de retrouvés. Je -n’y puis rien. Quand un chien est égaré on l’affiche; quand il est mort -on n’en parle plus. - -—Fi, monsieur! vous le calomniez, le Roi! Le Roi est justicier; il a le -cœur droit et la parole noble; le Roi hait le crime et le punit. - -—Je suis flatté de l’opinion avantageuse que vous avez de lui. Soyez -tranquille, vous aurez satisfaction. Mais oublions un moment toutes -ces choses pénibles: j’ai l’esprit ombrageux, la moindre pensée sombre -m’affecte et m’emplit de terreur. La mélancolie est un poison et la -joie un élixir. - -Venez, Déborah, venez, mylady; venez sur ce sopha, et causons d’amour. - -Laissez vos mains dans les miennes, et laissez-moi m’asseoir plus près -encore de vous. - -Vous êtes bien tout ce que j’avois pressenti, une personne divine! Je -suis fou de vous! Si toutes les Irlandoises avoient votre beauté et -votre grâce, et que je fusse Roi de France, je troquerois vite ma terre -ferme contre votre île. - -—Que Dieu préserve ma patrie d’un fléau tel que vous! Subir le joug de -l’étranger victorieux, obéir à la loi du plus fort, c’est un malheur! -Mais avoir pour maître un mauvais homme sorti du sein de la nation, ou -choisi par elle, c’est un opprobre! - -—En vérité, mylady, vous me faites trop d’honneur de me croire un -fléau; quand vous me connoîtrez plus, assurément vous m’estimerez moins. - -Oh! ne bougez pas de comme cela! la tête ainsi penchée, vous êtes -ravissante. Que vos épaules sont blanches et belles! Oh! j’ai besoin -de toute ma civilisation pour ne les dévorer que de baisers. Avec ces -épaules-là, ma mignonne, je ne vous conseille pas d’échouer à l’île de -Tovy-Poenammou. - -Ce sont de vrais pièges à hommes que ces robes ainsi décolletées. -Certes, les robes _décolletées_ sont bien, mais des collets _dérobés_ -seroient encore mieux; ce seroit à coup sûr plus commode. Je n’aime -pas les obstacles; mais chez nous on a la manie des enveloppes; et une -femme seroit mal réputée si elle n’étoit pas enveloppée de linges comme -une plaie. - -Dernièrement deux belles dames descendirent de carrosse et entrèrent -dans le jardin des Tuileries; elles s’étoient avisées d’un moyen -délicieux de satisfaire à l’usage et à la raison: entièrement nues, -elles n’étoient seulement vêtues que d’une robe de la gaze la plus -claire, qui laissoit apparoître leurs formes parfaites et leur bel -incarnat. On les voyoit comme on voit les melons au travers de leurs -cloches de crystal; cela étoit délicieux!... - -De ma vie je n’ai éprouvé ce que je ressens auprès de vous; je le vois -bien, l’amour véritable m’étoit resté jusques à ce jour tout-à-fait -étranger. Oh! mylady, si vous saviez quelle passion votre candeur a -fait éclore en mon sein, et de quel feu je brûle auprès de vous! Ma -raison se trouble,... j’étouffe.... Restez, restez enlacée dans mes -bras!... Cette résistance est puérile et vaine. O ma belle, mourons de -plaisir! - -—Arrêtez! de grâce, monsieur! N’avez-vous pas de honte! Vous jouez ici -un rôle indigne de celui que Dieu vous a confié. - -—Dieu m’a fait homme. - -—Et vous vous faites chien! - -—Vous êtes impolie, mignonne, et traitez mal ce pauvre comte de Gonesse. - -—Grâce! grâce! monsieur! Je sais qui vous êtes; vous n’êtes point le -comte de Gonesse;—Sire, vous êtes Pharaon! - -—La belle, vous rêvez. - -—Sire, ah, laissez-moi! c’est infâme! vous me brisez! Vous n’obtiendrez -rien!... - -C’est donc là l’hospitalité qu’une fille étrangère trouve en votre -Royaume! on lui tue son époux, et puis on la traîne en un lieu -sans nom, et on l’engraisse pour les plaisirs du Roi, et le Roi la -viole.—Mais c’est une abomination!—Majesté, n’en crevez-vous pas de -honte?—Oh! vos ayeux n’étoient pas ainsi, ils ne répandoient pas la -corruption sur leur Empire; ils gouvernoient leur peuple, et vous, -Sire, vous le polluez! Ne craignez-vous pas de voir surgir ici, -échappés à leur sépulcre et pleurant, les ombres de saint Louis, de -Robert ou de Charlemagne!... - -Mais Pharaon sans l’écouter l’enveloppoit de ses bras et la courboit -sous lui. - -—Sire, ayez pitié de moi! Mon Dieu! pourquoi tant désirer une pauvre -enfant maussade? N’avez-vous pas à votre merci les mères, les sœurs, -les femmes et les filles de vos courtisans, qui hennissent après vous -comme des cavales? N’avez-vous pas toute la Cour? n’avez-vous pas toute -la ville? n’avez-vous pas cette maison toute pleine d’odaliques qu’on -vous dresse, qui se meurent dans l’attente, qui me jalousent sans doute -pour mes cris de désespoir qu’elles prennent pour des cris de bonheur? -Ah! Sire, Sire, grâce! grâce!...—Vous voulez de la volupté: je ne suis -qu’une ronce, qu’un buisson épineux dont les feuilles et les fleurs -sont tombées au souffle de l’infortune. Je ne suis qu’une étrangère -sans agrément et sans bien-dire, triste, morne, fanée, le cœur plein de -fiel et de dégoût et d’abattement, regrettant ses montagnes natales, -pleurant sa mère dont la fosse est encore fraîchement remuée, et son -époux dont le sang fume encore.—Grâce, grâce, Sire! laissez-moi: vous -demandez des plaisirs à une urne, vous demandez des caresses à un -cyprès! Voyez! je suis froide et glacée comme un mort!—Pitié! pitié! -humanité, Sire! mes entrailles sont pleines: ne donnez pas à l’orphelin -que je porte pour mère une prostituée!... - -—Ma belle hautaine, mon amour anoblit, ennoblit et ne prostitue pas. -Que votre orgueil soit tranquille; allez, si l’un de nous déroge, -assurément ce n’est pas vous;—car, tu l’as dit, je suis Pharaon, et -je donnerois volontiers mon Royaume de France pour celui de ton cœur. -Mais, non, je puis unir ces deux couronnes. Prends-moi pour amant, et -touts tes rêves de félicité et de grandeur se réaliseront. Justice, -vengeance, réparation te seront faites. Ton présent et ton avenir -seront si beaux, qu’ils obscurciront ton passé. Je puis tout, tu le -sais? eh bien, tu domineras ma puissance! Je possède tout, et tout sera -pour toi! Opulence, bruit, courtisans, esclaves, fêtes, spectacles, -triomphes, festins, volupté, jours de plaisirs et nuits d’orgie, -parfum, musique, amour, ivresse!... tout ce que l’univers produit de -suave, de précieux et d’envié viendra s’abattre à tes pieds; ton nom -retentira dans le monde, et la foule à ton passage s’écrasera et battra -des mains.—Tu regrettes tes montagnes, on t’en fera de pareilles.—Tu -regrettes ton vieux château, on le transportera à la place que tu -marqueras du doigt!... - -—Se vendre pour un royaume ou pour un écu, Sire, l’opprobre est -le même. Sire, vous m’outragez!—Vos séductions se noyent dans ma -tristesse: je n’envie que la solitude des forêts ou la paix de la -tombe. Sire, justice et protection! Sire, vous me le devez! Sire, -rendez-moi la liberté et sauvez-moi l’honneur!... - -—Cédez, vous serez Reine! - -—Et votre épouse?... - -—Je ne l’ai jamais aimée. - -—Et votre concubine?... - -—Je ne l’aime plus. - -—Et moi, Majesté, je vous hais. - -—Rien n’est si près de l’amour que la haine. - -—Grâce, grâce, Sire! épargnez-moi!... Mais que faut-il vous dire?... -Peut-être m’exprimé-je mal? Mes paroles sont peut-être de perfides -truchemans? Je ne sais pas votre langage; je suis une pauvre étrangère. -Oh! si vous compreniez la langue de ma patrie, je vous dirois de ces -choses si bonnes et si douces que vous seriez attendri; mais vous êtes -féroce comme un sourd qui frappe sans entendre les cris de sa victime. - -—Allons, soyez plus raisonnable. La résistance est vaine, ma mignonne, -et ne fait que m’embraser.—Vous finiriez par me rendre brutal! - -—Majesté! ah! c’est mal de frapper et de tordre ainsi une veuve débile, -une mère souffrante!—Grâce! grâce! à deux genoux, mon Roi!—Grâce! -grâce! Oh! vous n’êtes pas chevalier!... - -Voilà donc ce que c’est qu’un représentant de Dieu sur la terre! mon -âme se révolte et ma raison s’intervertit.—Roi, vous êtes infâme! -malheur sur vous et sur votre race! abomination! - -—Ah! vous faites la Romaine, je me vengerai de vous, Lucrèce! - -—Tarquin! quelqu’un me vengera! - -—Qui? - -—Dieu et le peuple. - - - FIN DU TOME PREMIER. - -[Illustration] - -[Illustration: Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri -terrible.] - - - - - MADAME - - PUTIPHAR - - PAR - - PETRUS BOREL - - (LE LYCANTHROPE) - - Seconde édition, conforme pour le texte et les vignettes - à l’édition de 1839 - - PRÉFACE PAR M. JULES CLARETIE - - TOME SECOND - -[Illustration] - - PARIS - - LÉON WILLEM, ÉDITEUR - 8, RUE DE VERNEUIL - - 1878 - -[Illustration] - - - - -LIVRE QUATRIÈME. - - -I. - - -UNE grande cheminée de marbre blanc en arc d’Amour. A gauche, madame -Putiphar brode; à droite, Pharaon s’ennuie. - -Il bâille. - -Elle bâille. - -Quelle sympathie! - -—Sire, allons, déridez-vous un peu. Si vous n’êtes pas plus gentil -que cela, mignon, je ne vous conterai pas les grosses histoires -que je sais.—Qui a pu, bon Dieu! vous plonger dans une si profonde -mélancolie?... Vous avez au dîner mangé comme un goulu. Avez-vous une -indigestion? - -—Oui, une indigestion de la vie! - -Puisque vous demeurez là comme un catafalque, je vais envoyer chercher -mes musiciens pour vous jouer une messe de _requiem_. - -—Non, s’il vous plaît; laissez mes oreilles en repos. - -—_Requiem_ à part, je veux que vous entendiez plusieurs nouvelles -_ariettes_ languedociennes de Mondonville; elles sont délicieuses! cela -vous distraira. - -—Non, vous dis-je, point de musique! Cela fait mal à ouïr et pitié à -voir: des hommes à l’état de raison, des hommes mûrs qui sur différents -tons vagissent comme des enfants en sevrage, ou frottent avec un grand -trémoussement et un grand sérieux une queue de cheval sur des boyaux de -mouton, ou tapent sur une peau d’âne ou soufflent dans un bâton troué. - -—Majesté, que vous êtes bourrue! - -A propos de bourru, M. le duc d’Ayen vous a-t-il parlé de la plaisante -anecdote qui a fait tant de bruit aujourd’hui? L’aventure est vraiment -merveilleuse.—A ce qu’on rapporte, la semaine dernière, madame de -Flamarens et madame de Combalet vinrent à parler des avantages de -leur personne. La première vantoit beaucoup ses seins, et la seconde -prétendoit en avoir tout autant. Là-dessus il s’éleva un violent débat -entre elles. Pour mettre fin à cette contestation elles parièrent, et -convinrent de s’en référer à MM. de Brissac, de Chaulnes, de Cucé et -de Rochechouart. Ces messieurs acceptèrent cette mission; et le jour -du jugement fut fixé pour le surlendemain chez la Flamarens. Chacune -envoya des circulaires à touts ses amis pour les prier de se trouver -à la séance et d’assister à son triomphe. A l’heure précise touts -s’y trouvèrent. En outre des quatre juges, il y avoit, dit-on, une -vingtaine de gentilshommes, clercs et laïques. De part et d’autre, -comme à une course de chevaux, on établit des paris; et il fut convenu -que la perdante donneroit à toute la compagnie présente un magnifique -souper. Le signal est donné, ces dames ôtent leur corps-baleiné, et -mettent leurs seins au vent. - - * * * * * - -La comtesse de Flamarens est à grands cris proclamée vainqueur, non -pas à la satisfaction du plus grand nombre.—Cinq, trompés par les -apparences du corset, avoient gagé pour votre grande louvetière, -et quinze pour la Combalet.—On dit que monseigneur l’archevêque de -Toulouse, Richard-Arthur Dillon, à perdu à ce jeu trois mille livres; -et que monseigneur l’archevêque d’Orléans, Sextius de Jarente, qui -vouloit gager six mille livres pour madame de Combalet, a été évincé -sous prétexte qu’il parioit à coup sûr.—Le souper a eu lieu hier, et -a été, assure-t-on, prodigieusement fou. Madame de Flamarens a rempli -avec beaucoup de grâce les formalités prescrites, et madame de Combalet -a fait faire à son corset contre mauvaise fortune bon cœur. - -Sire, allons donc, laissez-vous sourire. L’invention de la cuillère à -potage n’est-elle pas divine? Oh! pour moi, quand on me l’a contée, -j’en ai été ravie, et j’en ris encore jusqu’aux larmes!... - -Ici la Putiphar ricana et Pharaon gémit. - -—Mignon, dites, est-ce que vous êtes fâché?... En quoi vous ai-je -déplu; parlez, je vous en demande pardon? - -Ici Pharaon se leva nonchalamment et se promena avec indolence. - -—Oh! gouverner un peuple! quel supplice! quel enfer! Quel fardeau qu’un -sceptre! Je romprai sous le poids. - -—Mignon, ne suis-je plus là pour vous aider à supporter votre couronne? -Vos ministres vous ont-ils donc touts abandonné? - -—Oh! l’Espagnol Charles-Quint fit bien d’abdiquer l’Empire!... Je -l’abdiquerai comme lui! - -On empoisonne mes jours. Cette nuit, on avoit oublié mon _en-cas_; ce -matin j’ai fait un _déjeûn_ détestable. - -La royauté est chose dure et cruelle en ces temps mauvais! Tout se -regimbe contre elle, elle n’a plus de _subjects_, elle n’a plus de -serviteurs. Où chercher du respect et de l’obéissance? - -Le _thrône_ a perdu son prestige, ce n’est plus rien: maintenant un -_thrône_ est un _thrône_, un Roi est un Roi, pas plus! - -Désormais qu’on ne me serve plus à dîner de la rouelle de veau; le veau -est une viande visqueuse; elle me fait mal. - -Le présent est sombre, mais l’avenir m’effraye plus encore. La -_philosopherie_ a corrompu le peuple. Tout me brave!... Je suis -malheureux!... - -Ma personne inviolable et sacrée a été outragée.... Pompon, toi qui es -soigneuse de ma gloire, venge-moi! - -—Sire, vous outragé! Eh! par qui? - -—Oh! par rien, par une enfant, une sotte, une élève du Parc, une -pimbêche! - -—J’en étoit sûre. Une Irlandoise, n’est-ce pas? - -—Elle savoit que j’étois le Roi, et elle m’a repoussé et m’a maudit. - -—L’indigne! ce ver de terre vous dédaigner? Ah! vraiment j’en sue de -colère!... Et qu’avez-vous dit à _La Madame_? - -—Que je la chasserois si jamais pareille avanie m’arrivoit; qu’elle ait -à mieux dresser ses élèves, et qu’on marie de suite cette virago avec -une forte dot pour l’appaiser. - -—Sire, cela ne se peut pas. Une femme semblable est un être dangereux. -Elle ne peut plus rentrer dans le monde, il faut que pour la vie elle -soit enfermée dans une prison d’État, et la plus secrète! Reposez-vous -sur moi, Sire, votre affront sera lavé. - -—Vit-on jamais prince plus malheureux en peuple? - -—Sire, vous oubliez que cette fille n’est point de votre peuple. C’est -une étrangère, une sauvage! Vos _subjects_ valent mieux que cela. - -—Mon Dieu! mon Dieu! que de soucis rongent la royauté! C’est un métier -pénible aujourd’hui que le métier de Roi. La vie me pèse; qu’un autre -prenne soin de la France, elle m’ennuie; tout m’ennuie, je ne veux plus -gouverner, il faut que j’abdique! - -—Mignon, sois tranquille; allons, calme-toi: cette fille impudente -sera punie. Chasse toutes ces pensées noires. Ce n’est rien que cela! -Le lion a été piqué par un insecte! nous l’écraserons cet insecte! -Sire, allons, égayez-vous, amusez-vous. Pourquoi ce soir ne faites-vous -pas du café? Tenez, voici votre marabout et votre moulin, et du moka -dont le parfum est suave. Tenez, flairez, n’est-ce pas qu’il fleure -délicieusement? - -Allons, mignon, ne faites plus la moue; soufflez le feu, je vous -conterai encore une histoire. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -II. - - -LE lendemain matin, madame Putiphar fit appeler _La Madame_ et M. le -comte Phélipeaux de Saint-Florentin de la Vrillière; et ils eurent -ensemble une longue conférence où il fut décidé que lady Déborah seroit -envoyée au fort Sainte-Marguerite. - -En quittant Déborah, Pharaon, furieux de sa mésaventure, avoit fait les -plus violents reproches à _La Madame_ sur la mauvaise éducation de son -élève. - -—Sire, pardonnez-moi, répétoit-elle, en lui embrassant les genoux, j’ai -été trompée comme vous. C’est une femme fausse; elle m’a jouée. C’est -une hypocrite! Sire, cela n’arrivera plus. Oh! la catin, elle me paiera -cela!... - -Aussitôt après qu’il fut parti, elle vint trouver Déborah, et -quoiqu’elle fût étendue sur le parquet et sans connoissance, elle -l’accabla d’injures en la secouant brutalement comme pour l’éveiller. -Sa tête, abandonnée à son poids, heurtoit lourdement sur le plancher et -jetoit le bruit sourd d’un crâne humain qui se choque sur une muraille. - -Sur ces entrefaites, M. de Cervière accourut ayant encore sur le cœur -l’insuccès et la courte-honte de son siége. Il ajouta aux invectives -de _La Madame_ des injures de corps-de-garde, et relevant de terre -Déborah, il la força à coups de canne à se tenir debout malgré sa -défaillance. Puis, leur première furie passée, il lui ôtèrent ses beaux -habits et l’entraînèrent et l’enfermèrent dans un caveau servant de -prison, n’ayant de lumière que la foible lueur qui pénétroit à travers -les toiles d’araignées du soupirail, et d’autre couche qu’une litière -de paille et de foin. - -Il y avoit plusieurs jours que Déborah languissoit en cette cave et -sans avoir vu personne, et sans aucun espoir d’en sortir,—on lui -jetoit sa nourriture par un judas,—quand un matin, de très-bonne -heure, elle fut réveillée en sursaut par un bruit de pas et de voix. -A travers les planches mal jointes de la porte elle apperçut une -lumière assez vive qui projetoit des taches et des filets étincelants -sur les murs noirs de son cachot. Ces flammes phantasmagoriques -grandissoient et rapetissoient et vacilloient de l’aire à la voûte, -et passoient sur elle et la zébroient de lames de feu. L’effroi la -saisit; elle se ramassa sur elle-même, se cacha la face dans la paille, -et recommanda son âme à Dieu comme si sa dernière heure étoit venue. -La porte s’ouvrit alors tout-à-coup, et M. de Cervière, portant une -lanterne, entra suivi de _La Madame_ et de quelques valets, et lui dit -brusquement, en la touchant du pied: Levez-vous, mylady, et suivez-moi. - -Déborah, reconnoissant la voix du Kislar-Aga, fit un effort pour se -mettre sur les genoux; mais la force lui manqua, ses jambes s’étoient -enroidies sur cette terre humide, et elle retomba pesamment. - -Au commandement de M. de Cervière, deux domestiques l’enlevèrent et la -portèrent dans un carrosse qui stationnoit à la porte extérieure du -Sérail. - -En entr’ouvrant les paupières Déborah vit deux hommes armés qui lui -prirent les bras et les lui attachèrent sur le dos. Une bise glaçante -souffloit; à demi vêtue, Déborah grelottoit comme un agneau; elle -demanda des habits. On lui répondit:—vous vous chaufferez au soleil.—La -portière se referma, le fouet claqua comme des baguenaudes, les chevaux -agitèrent leurs sonnettes et partirent au galop. - -Quand Déborah se vit au milieu de la nuit, et jetée dans un carrosse, -en la compagnie de deux hommes, à figure sinistre, basse, ingrate et -louche, faite exprès pour la police ou pour le bagne, elle ressentit -une terreur profonde, et le froid de la peur se glissa jusque dans ses -entrailles. - -Ne voulant point entrer en communication avec ses gardes, elle ne les -questionna point, et lors même qu’ils essayèrent de lui adresser la -parole elle feignit de ne point comprendre, et ne leur répliqua qu’en -irlandois. Toutes précautions furent inutiles; ces hommes, dont le cœur -étoit aussi ignoble que la figure et l’emploi, ne furent pas long-temps -seuls avec elle sans l’assaillir de mauvais propos et d’agaceries, qui -peu à peu devinrent outrageux. Ils l’asseyoient de force entre eux; et -là, comme Suzanne entre les deux vieillards, la pauvre Déborah étoit -contrainte de subir leurs dialogues infâmes, leurs baisers et leurs -attouchements. - -Après une semaine et plus de tortures et d’affronts, de froid, de faim -et d’insomnie; après avoir traversé la France dans presque toute sa -longueur, enfin elle arriva à Antibes, _άντὶπολις_, _άντὶϐιος_, la -vieille colonie marseilloise, assise à l’extrémité de la Provence, au -pied des Alpes maritimes, sur le beau rivage de la mer de Ligurie. - -Le carrosse traversa la ville en grande hâte, et se rendit sur le -rivage. A la simple exhibition de leur mandat, le capitaine du port -mit à la disposition de nos deux agents de police quelques rameurs et -une barque où Déborah fut contrainte de prendre place. Lorsqu’elle -vit s’éloigner les rives de Provence, une vive inquiétude la saisit: -elle ne pouvoit s’expliquer ce qu’enfin elle alloit devenir. Comme -il n’étoit pas présumable que dans une embarcation si frêle et sans -vivres, on pût faire un assez long trajet pour l’exporter jusque dans -une terre étrangère, il lui vint naturellement en l’esprit qu’on -alloit la noyer au large. Résignée, elle attendoit le moment avec -calme, mesurant du regard l’étendue de son linceul; mais, après avoir -traversé le golfe de Juan et atteint le cap de Croisette, tout-à-coup -sa destinée s’expliqua: elle étoit face à face avec une forteresse qui -s’élançoit d’une corbeille de verdure et se dessinoit carrément sur le -bleu de ciel. La barque voguoit droit; elle atteignit bientôt au pied -de ce château-fort une petite baie où se trouvoient mouillées quelques -barques de pêcheurs de corail. - -Là, ils prirent terre. Le pont-levis se baissa, on introduisit les deux -exempts auprès du gouverneur, et aussitôt un guichetier emmena Déborah -dans un cachot qui attendoit sa proie, comme une gueule vide. - -C’étoit un cabanon de pierre nue. Dans un coin il y avoit un châlit, -sur ce châlit il y avoit un sac de paille et une couverture de laine, -couleur d’ocre, trouée comme un crible. Dans un autre coin gisoient -consternées une table à jambes torses, et deux chaises de bois -semblables à une boîte à sel. Percés et ruinés, ces meubles tomboient -du haut-mal, et pour peu qu’on les ébranlât ils répandoient autour -d’eux une poussière jaunâtre, comme des étamines de maïs. Une petite -fenêtre placée très-haut, fermée par un châssis et des barreaux de fer -éclairoit foiblement cet affreux intérieur: Déborah traîna la table -tout auprès, et monta dessus pour regarder d’où venoit ce jour. - -La vue plongeoit au loin, elle étoit grandiose, mais morne; on ne -voyoit que deux ciels ou deux mers, car le ciel est l’image de la mer, -car la mer est l’image du ciel. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -III. - - -LORSQUE le gouverneur vint le lendemain visiter Déborah, elle étoit -accoudée sur sa table et pleuroit abondamment. Il la salua d’une façon -gracieuse, et lui dit: Ne vous laissez point abattre par le chagrin, -vous n’aurez point à souffrir en ce lieu. - -—Si je pleure, répondit-elle, c’est sur mes maux passés, et non sur le -présent ou l’avenir; trop de douleurs m’ont rendue insensible, je suis -faite au malheur comme on est fait à un climat, il n’a plus de pouvoir -sur mon âme. - -—Je suis venue, mylady, pour vous prier de me faire connoître ce dont -vous pouvez avoir besoin. Demandez sans crainte, tout le possible vous -sera accordé. - -—Monsieur, je n’ai besoin de rien. - -—Mais, ma belle dame, vous manquez de tout. - -—Ah! c’est vrai, monsieur. - -Il prit alors la liberté de s’asseoir, et lui dit, après beaucoup de -paroles de consolation: - -—Ne vous effarouchez point, mylady, de l’intérêt vif que je vous -porte: j’aime touts mes prisonniers. Veuillez ne point voir en moi un -geôlier, mais un bon châtelain hospitalier. Quoique ce soit le Roi -qui me fasse ma famille, elle n’en a pas moins touts mes sentiments -paternels. Je tiens beaucoup, mylady, à ce que vous ne refusiez pas mes -soins, et à ce que vous m’accordiez votre confiance et votre affection, -que je tâcherai de mériter de toutes mes forces. En cette île déserte, -dans ce château, sans épouse et sans enfants, je n’ai d’autres liens -qui me lient à l’existence que l’attachement des infortunés confiés à -ma garde. Tout mon bonheur est là; répandre la satisfaction autour de -moi. J’éprouve une joie profonde à me voir aimé de gents qui devoient -me haïr. Ceci montre qu’il n’est pas de position dans la vie qu’on -ne puisse ennoblir et sanctifier. Le Roi m’a fait argousin; eh bien! -avec l’aide de Dieu j’ai revêtu le caractère le plus beau: celui -de patriarche. Quelquefois dans mes instants d’orgueil je me dis, -peut-être suis-je un humble instrument de la Providence, qui m’a placé -ici pour réparer un peu du mal qu’on fait là-bas. - -Vous intéressez fortement mon cœur, mylady, vous êtes jeune et -belle.... Ne vous troublez point, je puis vous dire cela, moi, pauvre -vieillard qui descends au tombeau. Vous êtes femme et infortunée, et -par-dessus tout pour moi vous êtes Irlandoise. J’ai l’estime la plus -haute, mylady, pour les gents de votre nation. Autrefois je fus attaché -à la personne du comte de Thomond, aujourd’hui maréchal de France, -chevalier de l’ordre du Saint-Esprit et commandant en Languedoc. Je ne -puis songer à lui sans que mes yeux ne se mouillent d’attendrissement -et d’admiration. Je suis tout chargé de ses bienfaits! Grâce à Dieu, -qui vous envoie auprès de moi, peut-être pourrai-je acquitter un -peu envers vous la dette de soins, d’égards, de générosité que j’ai -contractée envers lui. C’est un doux espoir dont je me flatte, ne le -détruisez pas. - -Déborah le remercia avec beaucoup d’affabilité, et lui dit que jusques -alors, ayant eu fort peu à se louer des hommes, elle étoit maîtresse de -son affection entière; qu’ainsi il lui seroit facile de l’acquérir et -grande et sans partage. - -—Si ce n’étoit pas trop exiger de vous, mylady, je vous prierois de -vouloir bien me faire connoître la cause de votre incarcération, qui -n’est nullement motivée dans votre lettre-de-cachet. Mais pour peu que -cela vous attriste, ne le faites point. - -—Comme je suis aussi jalouse de votre estime que de votre pitié, -permettez-moi, monsieur, de reprendre les faits à leur origine. Il ne -seroit pas bien que vous ne me connussiez qu’à demi. Je tiens à vous -dévoiler mon passé tout entier, assurée que je suis que je ne vous en -paroîtrai pas moins digne. L’amitié est plus délicate que l’amour, elle -ne se donne pas à l’inconnu, elle n’est pas implicite. A la face de -Dieu et par l’enfant que je porte en mon sein, je jure que la vérité -seule va sortir de ma bouche. Croyez-moi, monsieur. - -Et elle lui narra avec une grande simplicité toute sa vie. - -Durant le récit, plusieurs fois il s’arrêtèrent touts deux pour -pleurer, et, en le terminant, Déborah perdit connoissance. Quand elle -fut revenue de son trouble, M. le gouverneur lui prodigua toutes les -consolations les plus vraies, et lui renouvela ses protestations de -bienveillance.—Oubliez que vous êtes prisonnière, lui disoit-il, ce -n’est pas moi qui vous en ferai ressouvenir. Vous pouvez vivre ici -dans le calme, le repos et l’aisance. Vous êtes libre ici, aussi libre -que les oiseaux du ciel qui suspendent leurs nids à ces murailles. Ici -bas, ne faut-il pas que toujours nous soyons captifs en quelque lieu? -Ici ou ailleurs, qu’importe!... L’aigle même n’a-t-il pas son aire? -l’ours n’a-t-il pas sa caverne? En France il y a dix millions d’hommes -libres qui naissent, vivent et meurent sous le même toit. Ce ne sont -pas les lettres-de-cachet qui font le plus de prisonniers, ce sont les -liens de famille, la pauvreté, les travaux mercenaires, le ménage, la -nonchalance, les préjugés. - -Vous ne sauriez habiter, mylady, un plus vaste et plus romantique -manoir, une île plus délicieuse, une mer plus belle sous un ciel plus -pur. - -—Monsieur, j’admire les ressources de votre esprit: il me semble que -vous n’êtes pas loin de prouver qu’il n’y a d’hommes libres que dans -les cachots. Cela me rappelle ce que Horace Walpole écrivoit à un de -ses amis, avec autant de finesse que vous, monsieur, et non moins -d’exagération: - -«Depuis long-temps j’ai pour opinion que les externes de Bedlam sont si -nombreux, que le plus court et le mieux seroit d’y enfermer le peu de -gents encore dans leur bon sens, qui par ce moyen seroient en sûreté, -puis de donner carte blanche à touts les autres.» - -Mais, dites-moi, si cela vous est possible, pour combien de temps -suis-je condamnée à être libre en cette bastille? - -—Madame,... à perpétuité. - -—A perpétuité?... Les hommes poussent la cruauté jusqu’au ridicule! -ils condamnent l’avenir comme si l’avenir leur appartenoit. A -perpétuité!... comme si on ne pouvoit s’étrangler avec sa chaîne ou se -briser le front sur le pavé. A perpétuité!... Pendant que le juge épèle -ce mot, le patient glissant sa main sur sa poitrine, peut s’enfoncer -son couteau dans le cœur et rendre le dernier soupir avant le juge la -dernière syllabe. A perpétuité!... Il n’est donné qu’à l’homme d’être -sot et barbare tout à la fois, tout ensemble! - -M. le gouverneur essaya de calmer Déborah en lui donnant l’agréable -espérance qu’à la mort de la Putiphar, à coup sûr elle recouvreroit la -liberté. - -C’est-à-dire l’esclavage, reprit-elle en souriant. Vous vous êtes -coupé, monsieur; la vérité trouve toujours moyen de sortir de son -puits, il est inutile d’y mettre un couvercle. - -Et M. le gouverneur, lui ayant rendu sourire pour sourire, lui serra -tendrement les mains et se retira. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -IV. - - -PEU d’instants après un porte-clefs vint lui offrir de la part de M. -le gouverneur une corbeille de figues et d’oranges fraîches cueillies; -puis ensuite il lui apporta un matelas et du linge, un miroir, une -écritoire complète, quelques menus objets de toilette à l’usage d’une -femme, des parfums de Grasse et quelques bonbonnières en bergamote. - -Ainsi que Déborah, vous venez de faire connoissance avec le gouverneur -de Sainte-Marguerite, et, comme elle, vous devez être touché de ses -nobles et bonnes manières. J’aurai peu de chose à ajouter pour vous -parfaire son portrait: le caractère des hommes sans duplicité apparoît -de lui-même: Je ne vous prendrai point la main pour vous guider et vous -faire descendre avec moi dans les replis tortueux de son cœur; nous ne -nous égarerons point à la recherche de ses sentiments ténébreux. - -Monsieur de Cogolin, tel étoit, je crois, le nom de cet officier du -Roi, quoique alors âgé d’environ soixante-cinq ans, étoit encore -pétulant et vigoureux. Sa perruque rousse sur sa mine verdâtre le -rendoit bizarre au premier aspect. Deux grands yeux noirs, pleins de -vivacité, animoient ses traits, gros et ronds et assez insignifiants. -La gaieté et l’insouciance faisoient le fond de son humeur. Il avoit du -bon esprit et de l’esprit de saillie; de la culture, beaucoup d’usage -et de politesse, et, parfois, lorsqu’il s’oublioit, un peu de cette -brusquerie commune à touts les Provençaux. Il étoit réellement bon, -et mettoit touts ses soins à alléger le sort des malheureux confiés à -sa garde. Jamais il ne leur faisoit sentir son sceptre, dont il est -si facile à un gouverneur de faire une massue. Autant que possible -il éloignoit d’eux tout ce qui pouvoit leur rappeler qu’ils étoient -captifs, et leur procuroit toutes les distractions que le lieu et sa -fortune lui permettoient. Il leur donnoit des jeux, des journaux et des -livres; pour promenoir, son jardin et tout le Fort; et souvent il les -emmenoit en pleine mer faire des parties de pêche jusque dans les eaux -d’Asinara. - -Aussi touts les prisonniers et touts les habitants du fort le -chérissoient-ils sincèrement, et avoient-ils pour lui une révérence et -un attachement qui, aux yeux de personnes étrangères à ses bienfaits, -auroient pu sembler du fanatisme. - -Dans sa jeunesse il avoit beaucoup aimé, peut-être trop aimé les -femmes, et c’étoit dans leur commerce qu’il avoit contracté ses formes -amènes et ses manières exquises qui le distinguoient. Son regard en -avoit conservé une expression tendre, sa voix un accent flatteur et -ses gestes quelque chose de caressant. A l’amour avoit succédé en son -âme la vénération, et il rendoit aux dames un vrai culte de dulie et -d’hyperdulie. Cependant, et il en ressentoit un grand chagrin, depuis -qu’il étoit gouverneur de Sainte-Marguerite il étoit privé totalement -de leur compagnie. Il considéroit cette privation comme un châtiment de -Dieu en expiation des fautes qu’il avoit commises envers elles. Mais -pour atténuer son affliction, il s’entouroit de tout ce qui pouvoit -lui donner de douces souvenances et flatter son idolâtrie. Il faisoit -ses lectures favorites de Brantôme, de Bussy-Rabutin, de madame de -Sévigné;... sans parler de Voltaire, son pain quotidien. Les murs de -son appartement étoient couverts de portraits de femmes antiques et -modernes célèbres par leurs talents ou leur beauté. Dans le milieu de -son salon, sur un piédouche de portor, s’élevoit un buste en marbre de -Ninon-de-Lenclos, que touts les jours il couronnoit d’une couronne de -fleurs nouvelles et cueillies de sa main. Mais, par la suite, Déborah -ayant emporté toutes ses affections et troublé sa religion solitaire, -Ninon fut quelquefois oubliée, et porta quelquefois durant plusieurs -jours un chapel de roses fanées. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -V. - - -PEU de temps après sa première visite, M. de Cogolin offrit à Déborah, -si elle étoit curieuse de connoître le séjour et le pays qu’elle -habitoit, de faire une excursion dans l’île, et de l’accompagner pour -lui servir de guide et d’explicateur, ou, comme on dit à Rome, de -_cicerone_. Elle accepta volontiers. - -Ils montèrent premièrement sur la plate-forme la plus élevée du donjon. - -Après avoir long-temps promené ses regards, Déborah dit à M. de -Cogolin: maintenant, je connois les lieux qui m’environnent, me -seroit-il possible de savoir où je suis? - -—Mylady, ce n’est point un mystère; si j’avois pu penser que vous -l’ignorassiez, je me serois empressé de vous dire que nous sommes -ici dans l’île Sainte-Marguerite. Cette autre petite île, au Sud -de celle-ci, dont elle n’est séparée que par un canal étroit, est -Saint-Honorat, où, si cela peut vous plaire, je me ferai un plaisir de -vous conduire. Ces deux islettes qui sont ici tout proche se nomment -la Fornigue et la Grenille; toutes deux sont incultes et inhabitées. - -Ils redescendirent ensuite dans l’intérieur de la forteresse, et le -visitèrent minutieusement. Déborah ne put se défendre d’une forte -émotion lorsqu’elle pénétra dans le cachot qui autrefois avait été -habité par le Masque de Fer. - -La garnison de cette citadelle ne consistoit en temps de paix qu’en -quelques centaines d’invalides. Les degrés des escaliers, les parapets, -les terrasses et le rivage étoient semés de ces vestiges humains -étendus au soleil. - -—Que font ici ces vieux braves? demanda Déborah. - -—Ils font, répondit M. le gouverneur, ce que font touts les hommes, -rien! et ils attendent ce que nous attendons touts, la mort! - -Alors M. le gouverneur invita Déborah à faire un tour dans son jardin, -la seule partie de l’île qui ne fût pas inculte; puis ils s’assirent à -l’ombre d’une yeuse, et, tout en égrainant et mangeant une grenade, M. -de Cogolin causoit. - -—Cette île se nommoit anciennement _Lerinus_, et celle de Saint-Honorat -_Lerina_. D’où leur venoient ces noms? Je ne le sais pas, madame, et -tiens à ne le pas savoir, parce que j’ai à honneur d’être un savant, et -que n’en sachant rien, j’en sais autant que Strabon, Pline, Bouche et -Moréry. - -Remarquez que par une bizarrerie de l’instabilité des choses humaines -ces deux îles ont changé de sexe, Lerina est devenue Saint-Honorat, -et Lerinus Sainte-Marguerite, vierge et martyre. Cette dernière -a appartenu aux moines de l’autre jusques en 1611, que Claude de -Lorraine, duc de Chevreuse, leur abbé, se la fit céder je ne sais plus -pourquoi. - -Autrefois le cardinal de Richelieu fit mettre en état de défense toutes -les côtes de Provence, craignant une invasion des Espagnols. Ce qui ne -les empêcha pas de se rendre maîtres de ces îles et de s’y fortifier -autant que put leur permettre le séjour qu’ils y firent. Dans celle-ci, -qui compte à peine en longueur deux tiers de lieue, et un quart de -lieue de largeur ils élevèrent cinq forts dont tout-à-l’heure nous -pourrons voir les ruines. Dans celle de Saint-Honorat, ayant un quart -de lieue de longueur sur quelque six cents pas de largeur, et qui étoit -auparavant _le Paradis terrestre en gentillesse et rareté de fleurs, de -vignes et de jardinages, comme jadis en sainteté_, ils convertirent en -forts et bastions les cinq chapelles de la Trinité, de Saint-Cyprien -et Justine, de Saint-Michel, de Saint-Sauveur et de Saint-Capraise, -répandues en divers endroits de l’île. Ils les remplirent de terre par -dedans, les terrassèrent par dehors, et placèrent au-dessus de chacune -deux pièces d’artillerie. - -Comme M. de Cogolin achevoit ses précis historiques, auxquels Déborah -avoit pris peu d’intérêt, ils sortoient du jardin et longeoient le -rivage du côté du golphe de Juan, où ils trouvèrent à peu près en -décombre le moindre des ouvrages élevés par les Espagnols, appelé -le Fortin. Plus avant dans les terres, ils rencontrèrent les ruines -du fort Monterey, où ils s’arrêtèrent quelques instants. Puis, à -travers les bosquets de pins, de phylarias, de bruyères, de garous, -de lentisques, de romarins, et d’alaternes, et les landes de thyms, -de cistes, de stecas, de petites bruyères et de lavandes, dont le sol -inculte étoit couvert, ils revinrent au couchant visiter la tour du -Baliguier et le fort d’Aragon. - -—Mais le cinquième et le plus considérable des ouvrages des Espagnols, -dit alors M. de Cogolin, étoit le Fort-Réal, que les François ont -continué et perfectionné: c’est la citadelle que nous habitons. M. de -Saint-Marc, qui en fut gouverneur avant de l’être de la Bastille, eût -l’idée d’y faire construire des prisons pour les criminels d’État, et -il en obtint l’autorisation. Ce sont les plus sûres de la France. - -—Jamais je n’aurois pensé que sous un si beau ciel; reprit Déborah, -il existât un lieu aussi morne. Ne vous semble-t-il pas que tout ce -qu’il y a de douloureux au monde s’y soit assemblé? Une terre plate, -abandonnée, stérile et sauvage; des plantes de cimetière, couleur du -sol qui les nourrit; des décombres et des ruines partout attestant la -fureur sanguinaire des hommes, et la loi désespérante du Temps; une -forteresse et des vieillards mutilés; une bastille et des geôliers, des -chaînes, des captifs, des gémissements. N’est-ce pas en vérité, l’île -de la désolation?... Mais cette désolation me sourit, elle répond à -celle de mon âme. - -—Mylady, vous me faites frémir! - -—Mon esprit se plaît ici.... - -—Un vallon amoureux vous conviendroit mieux, ma tourterelle. - -—Oh! de la tourterelle les hommes ont fait un oiseau de nuit et de -proie. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -VI. - - -PRÈS de l’ancien LOGIS-AUX-CHEVAUX, un batelier les attendoit et -leur fit passer le Frioul: bras de mer d’un quart de lieue environ, -séparant Sainte-Marguerite de Saint-Honorat. Sur le rivage opposé, un -Bénédictin, qui se promenoit solitairement, s’approcha d’eux, et offrit -galamment sa main à Déborah, pour descendre de la barque. M. de Cogolin -l’ayant salué et lui ayant dit qu’il venoit avec cette dame étrangère -pour visiter l’Abbaye, le saint homme demanda la permission de les -accompagner. Il les conduisit d’abord à la chapelle Saint-Capraise, -située à la pointe occidentale; puis à celles Saint-Sauveur, -Saint-Michel, et Saint-Cyprien et Justine, semées le long de la rive -Nord et se mirant dans le Frioul. Un peu plus à l’Est ils rencontrèrent -la chapelle de la Sainte-Trinité. - -Déborah fut frappée de la différence si tranchée entre deux îles -aussi voisines, du complet abandon de l’une et de l’état florissant -de l’autre. Celle-ci étoit presque vivante et passante. Des pélerins -alloient d’église en église faire leurs oraisons. Dans les vignobles, -les vergers, les champs, les prés, les jardins, des moines et des -journaliers travailloient. De grandes avenues d’arbres de haute futaie -sillonnoient le sol plat, dont des bocages et des fourrés d’arbustes -odoriférants varioient l’uniformité. Des plantes et des fleurs les -plus rares et les plus exquises diaproient la verdure et charmoient -la vue. Un air pur et embaumé caressoit l’odorat. A chaque pas que -faisoit Déborah et qui agitoit l’herbe, il s’élevoit des bouffées de -parfums qui montoient comme d’une cassolette. Cette nature inconnue -qui tout-à-coup se révéloit à ses regards habitués à la végétation -septentrionale la remplissoit d’étonnement et d’admiration. Elle alloit -d’arbre en arbre, d’herbe en herbe, s’arrêtant, contemplant, flairant, -cueillant, savourant, et comme un enfant demandant le nom de chaque -plante nouvelle. - -—Ces arbrisseaux rampant sur le sol et le long de ces murailles, sont -des câpriers, répondoit le Bénédictin, charmé d’avoir une occasion -d’étaler son savoir; les Provençeaux l’appellent encore en grec -_tapenos_, de l’adjectif _ταῶεινος_, qui veut dire bas, humble ou -rampant.—Voici le lentisque et le térébinthe, qui touts deux laissent -fluer une résine, et sur lesquels on greffe le pistachier, qui -appartient au même genre. - -—Ici, sur le bord de la mer, vous voyez le myrthe, dont les côtes -maritimes de Saint-Tropez sont couvertes, et la belle Barba-Jovis -aux feuilles argentées.—Ceci, c’est l’elæagnus, le chalef des Turks, -que les Provençaux nomment _saule muscat_. Ceci, c’est le cassie de -Saint-Domingue, aussi frileux qu’odorant: les parfumeurs de Grasse -le recherchent beaucoup pour leurs essences. Voici l’agnus-castus, -dont le nom est un pléonasme, et que plus sottement encore on appelle -vulgairement poivrier.—Oh! pour cette plante bizarre qui vous fait -pousser des cris d’étonnement, c’est l’aloès! _aloe folio in oblongum -aculeum abeunte_; sa fleuraison est très-curieuse, mais extrêmement -rare; on assure qu’elle n’a lieu que touts les cent ans, quoique, par -un phœnomène inexplicable, en très-peu de temps sa tige s’élève jusqu’à -trente pieds et jette quelques rameaux terminés par des bouquets de -fleurs. Mais ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est la détonation qui -précède la naissance de sa tige, détonation tout-à-fait semblable à un -violent coup de tonnerre, ou une décharge d’artillerie. - -A ces mots, M. de Cogolin partit d’un si énorme éclat de rire, que -mylady fit un soubresaut, et crut un instant que c’étoit une tige -d’aloès qui tout-à-coup jaillissoit.—Votre rire est impie, monsieur -le gouverneur, reprit le cénobite; est-il quelque chose d’impossible -à Dieu? N’est-ce pas une pitié de voir l’impuissance humaine vouloir -circonscrire l’omnipotence du Créateur? - -Puis il continua avec le même calme sa nomenclature et ses -dissertations.—Ceci, madame, c’est l’amelanchier,_ mespilus folio -rotundiore fructu nigro_, qu’il ne faut pas confondre avec le -_mespilus folio rotundiore fructu rubro_, et le _mespilus folio -oblongo serrato_; celui-là, c’est l’ilex _aculeata cocciglandifera_, -espèce de chêne vert sur lequel se cueille la graine de kermès ou -d’écarlate; voici la camphrée, excellent vulnéraire, et le carthame -d’Égypte, d’où l’on extrait le fard végétal, dont les femmes folles de -leurs corps souillent leurs visages faits à l’image de Dieu. Voici le -jasmin d’Arabie, le sumach, l’aligousier, le bois-puant, le mahaleb -et le micocoulier. A genoux, madame, ne portez point la main à cet -arbuste sacré, c’est l’argalou, en provençal _arnavéou_, et en latin -_paliurus_. Son port et ses fleurs le font ressembler au jujubier, mais -voyez, sa tige est hérissée de deux sortes de piquants. Il croît en -abondance aux environs de Jérusalem, et a servi au temps de la Passion -à faire la sainte couronne d’épines que les Juifs enfoncèrent dans le -front de notre Sauveur. Enfin, voici l’azedarach, arbre de la Syrie, -dont on a conservé le nom arabe. C’est lui qui produit ces graines -grisâtres, dures, lisses, coriaces, appelées larmes de Job: elles -servent à faire de jolies chapelets. Voyez combien son feuillage est -beau; ses fleurs, disposées en bouquets, répandent une odeur suave. Il -est cultivé dans toutes les contrées méridionales de l’univers. Les -Américains l’appellent l’orgueil de l’Inde. - -En s’avançant vers la tour du monastère, ils trouvèrent presque réunies -en un groupe la chapelle Notre-Dame, la grande église Saint-Honorat et -la chapelle Saint-Porcaire. - -Le bénédictin, laissant alors de côté sa science botanique, dit à -Déborah:—Il y a ici, depuis l’Ascension jusqu’à la Pentecôte, un -concours immense de personnes pieuses qui viennent visiter ces sept -chapelles pour gagner les indulgences accordées par les Souverains -Pontifes, de la même manière qu’on les gagneroit à Rome en visitant les -sept églises basiliques. - -Puis il l’emmena entre la chapelle Notre-Dame et les ruines de la -chapelle Saint-Pierre, pour lui montrer un puits miraculeux creusé dans -le roc, et dont l’eau très-limpide est excellente à boire. Ce puits, -affirmoit-il, n’a jamais plus de trois seaux d’eau, et quelque quantité -qu’on en puise, il n’en a jamais moins. - -Là-dessus, M. le gouverneur sourit et railla un peu notre moine:—Si -votre miracle est curieux, lui disoit-il, toutefois il n’est pas -unique, il a quelques degrés de parenté avec les cinq sous éternels du -juif errant. - -Sans répondre à cette attaque, Dom Fiacre continua en lisant à haute -voix et avec emphase une très-ancienne inscription, gravée sur une -table de marbre, et placée au plus haut d’un mur voisin du puits. - - Isacidûm ductor lymphas medicavit amaras, - Et virgâ fontes extudit è silice. - Aspice, ut hic rigido surgunt è marmore rivi, - Et falso dulcis gurgite vena fluit; - Pulsat Honoratus rupem laticesque redundant, - Et sudis ad virgæ Mosis adæquat opus. - -Sans doute, madame ne sait pas le latin?... Ces vers comparent -Saint-Honorat à Moyse, pour avoir fait sourdre de l’eau d’un rocher et -rendu potables des eaux amères. _Lymphas medicavit amaras!..._ Saint -Honorat chassa aussi de cette île les bêtes venimeuses qui la rendoient -déserte.... - -—Chasser les bêtes venimeuses pour y mettre des moines; pardieu! mon -révérend, s’écria M. Cogolin, c’est tomber de Nègre à Maure, de fièvre -en chaud-mal, ou de Carybde en Scylla. - -—Et il y fonda notre abbaye, la première de tout l’Occident. La -réputation de sa vertu se répandit bientôt, et attira tant de -solitaires des pays les plus éloignés, que l’île devint bientôt aussi -peuplée que les déserts de la Thébaïde. Du temps de Saint-Amand, abbé, -on y comptoit plus de trois mille solitaires. - -Ce fut, madame, vers l’an 375, que saint Honorat fonda cet illustre -monastère. - -—Je vous demande pardon, mon révérend, mais Baillet prouve clairement -que ce ne fut qu’en l’année 391; Tillemont, que ce ne fut qu’en 401, et -l’abbé Expilly en 410. Mais, qu’importe! j’ai tant de foi, mon révérend -Dom, que je puis en ajouter à ces quatre dates, et vous assurer qu’il -m’en restera encore assez pour l’usage que j’en fais. Encore un mot: il -me revient à l’instant que Bouche dit quelque part que saint Honorat -naquit en 425. Son sentiment seroit donc qu’il fonda votre monastère -cinquante ans environ avant sa naissance: cette opinion me semble la -plus raisonnable, et je m’empresse de m’y ranger. - -—Monsieur le gouverneur, je vois avec un grand chagrin, lui dit -alors Dom Fiacre d’un air pénétré, que vous êtes rongé de la lèpre -philosophique. Vous avez bu votre part de Voltaire; vous suez -l’Encyclopédie. Croyez-moi, retenez votre raison à deux mains; l’esprit -de la France est en orgie. Si ce n’est point pour moi, que ce soit pour -madame, taisez-vous! que Dieu vous garde d’être une école de scandale. - -En sortant de l’église de la Sainte-Trinité, ils se dirigèrent vers -une haute et grosse tour bâtie sur le rocher, dont les pierres étoient -taillées en pointe de diamant, et la porte tournée vers le Nord. - -—Mais, est-ce bien là votre abbaye? demanda Déborah à Dom Fiacre; en -honneur, je ne l’aurois jamais deviné; cette tour n’a pas le moindre -caractère abbatial. - -—Ce n’est pas non plus le caractère qu’on a voulu donner à cette -merveille de la chrétienté. Elle fut commencée au dixième siècle, pour -servir tout à la fois de logement et de rempart à ses religieux contre -les Sarrasins et les corsaires, qui faisoient des courses le long du -littoral. Ce fut sous le règne de Raymond-Béranger I^{er}, comte de -Provence, qu’elle fut bâtie; mais elle ne fut amenée en perfection -que par une bulle du pape Honorius II, exhortant touts les chrétiens -à venir demeurer trois mois dans l’île, pour assister et défendre les -moines de Lerins contre les attaques des infidèles, ou à contribuer, -par leurs aumônes, à la construction de la tour, leur accordant les -mêmes indulgences plénières que ses prédécesseurs avoient accordées aux -Croisés. Cette bulle enjoignoit en outre à ceux qui s’étoient emparés -de quelques églises et de quelques biens dépendant du monastère, de ne -pas différer de les rendre. - -—Sans vouloir faire le philosophe, vous me permettrez de vous dire, -mon révérend Dom, que la bulle qui renferme ces privilèges est -fort suspecte, et ne peut pas être d’Honorius II, à qui elle est -attribuée, car le pape qui est censé l’avoir donnée y parle d’Eugène -son prédécesseur: et il n’y a point de pape Honorius qui ait succédé -à un Eugène. Secondement: Vous auriez dû dire à madame que ceux à qui -il étoit enjoint de restituer les églises et les biens dérobés au -monastère n’étoient rien moins que des évêques. Pendant que nos braves -moines s’amusoient à se faire une citadelle pour garantir leurs biens -du pillage des Sarrasins, les évêques les leur voloient. - -Quant à l’injonction faite à touts les chrétiens de se rendre pendant -trois mois dans une île qui n’a pas une lieue de superficie, vous -conviendrez, mon Révérend, que c’étoit une mauvaise plaisanterie. - -Tout en causant, ils avoient passé deux portes, et monté quelques -degrés au haut desquels se trouvoit un pont-levis qui menoit au portail -de la tour. Là, il se présenta un escalier étroit et obscur. Comme -Déborah mettoit le pied sur la première marche, un gémissement se fit -entendre, elle recula. Et voyant venir à elle un monstre énorme, qui -descendoit en rampant, elle s’enfuit épouvantée. Dom Fiacre, pour la -rassurer, lui prit le bras et la ramena auprès de l’animal qui avoit -causé son effroi. - -—N’ayez pas peur, lui disoit-il, c’est un de mes bons amis, un -veau-marin, qui depuis quelque temps vit avec nous dans le monastère, -sans avoir peur des hommes, comme vous voyez, et sans leur faire aucun -mal. Caressez-le, madame; il est très-sensible aux flatteries. Nous -l’avons pris ici, sur le bord de la mer. On en voit beaucoup, sur le -rivage de ces îles, qui s’endorment au soleil. - -Après avoir visité quelques cellules, un réfectoire immense, le -logis de la garnison, une plate-forme munie de pièces de canon, et à -l’extrémité du second dortoir la bibliothèque célèbre par le grand -nombre de manuscrits et d’imprimés précieux qu’elle possédoit, ils -entrèrent dans l’église de la tour, sous le vocable de sainte Croix, où -reposoient les corps de plusieurs saints. - -Dom Fiacre les conduisit premièrement devant la grande et magnifique -châsse de saint Honorat, tout incrustée de pierreries, toute sculptée -merveilleusement: ensuite, il leur présenta trois fleurs-de-lys -d’argent, où se trouvoient enchâssés des ossements de saint Pierre, de -saint Paul, de saint Jacques le majeur, de saint Jacques le mineur, et -de presque touts les apôtres; une épine de la couronne de Jésus, du -bois de la vraie croix, et plusieurs autres reliques insignes; enfin -une caisse dorée, qui contenoit les ossements de cinq cents religieux -tués par les Sarrasins, du temps de l’abbatiat de saint Porcaire, et -une autre caisse de trente religieux martyrisés avec saint Aigulfe. - -—Mon révérend, de peur de vous blesser encore, je ne me suis point -permis de vous interrompre, dit alors M. de Cogolin, mais je vous prie -maintenant de vouloir bien me permettre quelques remarques. Vous auriez -dû ajouter, en parlant de saint Aigulfe, que son martyre et celui de -ses compagnons n’est point l’ouvrage des Sarrasins, comme vous le -donnez à penser à madame. Ne calomniez pas ces pauvres Sarrasins, on -leur en a déjà assez mis sur le dos. Vous auriez dû lui dire que les -moines de Lerins ayant élu pour leur abbé Aigulfe, moine de Fleury, -celui-ci voulut réformer les désordres qui régnoient dans le monastère, -et proposer la règle de Saint-Benoît, dont il avoit apporté le corps -en France; que le pieux abbé ne trouva pas un esprit docile dans ses -religieux, qui se portèrent à des excès horribles contre lui, excès -qui auroient révolté le plus farouche Sarrasin; qu’ils tournèrent leur -fureur même contre le monastère, et le ravagèrent, à faire honte à des -Vandales; qu’ils enlevèrent Aigulfe et quelques autres moines attachés -à lui, qu’ils leur coupèrent la langue, qu’ils leur crevèrent les yeux, -et qu’après les avoir laissés deux ans dans l’île de Capreria, ils les -massacrèrent dans une autre île déserte, l’an 675. - -Mon Révérend, vous ne pouvez nier le fait. D’ailleurs, il n’est -pas unique, et ce _Paradisus terrestris_, ce _quies piorum_, ce -_solamen dulce_, ce _sinus tranquillissimus_, comme vous l’appeliez -tout-à-l’heure, avec Dom Vincent Barral, fut souvent un affreux -repaire.—Ce ne sont, mon Révérend, que de simples remarques -historiques, faites sans malice; ne vous en fâchez pas, je vous en -prie, et n’en accusez surtout ni Voltaire, ni l’Encyclopédie, ni les -pauvres Sarrasins! - -—S’il est des gents, monsieur, assez abandonnés de Dieu pour faire -le mal, il en est d’autres qui n’ont d’autre œuvre que de le mettre -en évidence; qui voilent les parties saines, et étalent les plaies; -qui usent toute leur vie et toute leur intelligence à la recherche -de tout ce qui peut couvrir de honte l’humanité, et à déterrer les -pourritures qu’ils devroient recouvrir d’une montagne. Lequel des -deux sera le plus coupable devant Dieu, de celui qui aura fait le -mal dans l’effervescence de la passion, ou de celui qui se sera plu -à le dévoiler, dans le plat sang-froid d’une âme sans enthousiasme -et d’un cœur pervers? Je vous le laisse à juger.—Je ne dis pas cela -pour vous, monsieur le gouverneur; vous êtes un homme bon, généreux, -vertueux, que j’aime et j’honore; vous n’êtes point dans la classe des -premiers, mais vous êtes sous l’influence des seconds; et c’est ce dont -je suis grandement affligé. N’est-il pas douloureux de voir que même -les hommes les plus justes et les plus nobles n’ont pu se garantir de -la contagion; et que quelques vers seulement ont suffi pour vicier et -corrompre la France, comme quelques vers suffisent pour détruire le -plus beau fruit! - -Après un moment de silence, se tournant vers Déborah, et lui montrant -le maître-autel, Dom Fiacre reprit: Madame, là repose le corps de -saint Vénant, frère de saint Honorat, celui de saint Vincent de -Lerins, si célèbre par sa doctrine et par sa vertu. - -Voici encore un très-beau reliquaire, contenant des restes de saint -Patrice, apôtre de l’Irlande. Le désir de se perfectionner dans la -vie religieuse qu’il avoit embrassée, le porta à se retirer dans le -monastère de Lerins: il y demeura neuf ans. - -Dom Fiacre ne put achever: Déborah, qui tout-à-coup avoit pâli et -chancelé, s’étoit agenouillée lourdement et renversée sur le pavé de -l’église. - -Son évanouissement fut long. - -On la transporta sous une tonnelle du jardin. - -Lorsqu’elle rouvrit les paupières, M. le gouverneur lui exprimoit sur -les lèvres le jus d’une orange, et le Bénédictin étoit à genoux devant -elle, les bras étendus en croix. Un sentiment de pudeur et d’embarras -colora ses joues, et lui fit jeter un cri timide et porter ses doigts à -son corset délacé. Mais ses premières paroles furent des remercîments -pour les soins qu’on lui prodiguoit.—Ne vous alarmez pas, mes bons -seigneurs, ajouta-t-elle; ce n’est qu’une violente émotion. La vue de -ces reliques de saint Patrice a réveillé tout à la fois dans mon âme -des souvenirs douloureux de patrie et d’amour, qui m’ont brisée et -suffoquée.... Je suis Irlandoise, mon Révérend, et mon époux, qui a été -assassiné il y a quelques mois, se nommoit Patrick.... O mon pauvre -Patrick!... Tenez, mon père, le voici! c’est son portrait qui pend à -cette chaîne. N’est-ce pas, qu’il étoit beau? Eh bien! il étoit encore -plus pur et plus juste. Les cruels me l’ont tué sans me tuer!... - -—Ma fille, adorez les décrets de Dieu; que savez-vous pourquoi il vous -a ôté votre époux à l’entrée de la vie? que savez-vous quel sort il -vous garde?... Vous connoissez les maux qui vous ont atteinte, mais -connoissez-vous ceux dont il vous a préservée, et dont il vous préserve? - -—Maintenant, je me sens mieux mon Révérend, beaucoup mieux; je puis me -lever et marcher: achevons notre pélerinage. - -M. de Cogolin, soutenant Déborah, la conduisit alors à la _calanque -de Saint-Colomban_: caverne au pied de laquelle la mer bat -continuellement. Elle étoit grosse à cette heure, ils ne purent y -pénétrer sans se mouiller à mi-jambe.—C’est ici, dit gravement Dom -Fiacre, le lieu sauvage où se cachèrent saint Eleuthère et saint -Colomban, lorsque les Sarrasins massacrèrent les cinq cents religieux -dont nous avons vu tantôt les ossements. Mais ayant apperçu les âmes -de ces saints cénobites monter au ciel, sous la forme d’étoiles -brillantes, saint Colomban sortit de cette spélonque, et alla s’offrir -à la hache des infidèles pour s’associer au martyre de ses frères. - -A ces mots, M. le gouverneur éclata de rire, et comme un esprit fort, -regardant d’une air malicieux notre sérieux mystagogue:—Ah! par -la mort-Dieu! mon Révérend, s’écria-t-il, vous nous en baillez de -bonnes!... Oh! pour cette bourde-là, elle ne passera pas.—Vraiment, -si surtout ce massacre s’est fait pendant la nuit, jamais girande et -bouquet de feu d’artifice n’ont produit un plus beau spectacle que ces -cinq cents et une âmes montant au ciel, comme des fusées volantes, en -manière d’étoiles de feu. J’avoue que je serois curieux de voir un -pareil feu d’artifice d’âmes, et surtout de savoir si pour les faire -monter ainsi elles ont besoin d’une baguette d’osier comme les pétards? - -En sortant de la _calanque_, profanée par les dérisions de M. le -gouverneur, à la pointe Sud-Est de l’île, ils montèrent dans une -nacelle, pour passer le pas étroit qui sépare Saint-Honorat d’un -îlot, nommé Saint-Féréol. Lorsque sous l’abbatiat de Saint-Amand, -où l’on comptoit plus de _trois mille solitaires_, ne pouvant touts -se loger dans Lerina, une partie de ces saints personnages allèrent -habiter Lerinus, Sainte-Marguerite, qui compte entre ces plus célèbres -anachorètes saint Eucher de Lyon, il s’en établit aussi dans les -autres petites îles d’alentour, à la Fornigue, à la Grenille, et dans -celle-ci, qui doit son nom à Saint-Féréol, dont ont voit encore la -cellule, qui contient à peine un homme. - -Après avoir fait une assez longue station sur ce rocher sauvage, -semblant de loin une feuille morte flottante, et d’où le regard, -effleurant la surface de la mer, fuit sur son étendue, avec la vitesse -d’un lutin, jusque dans le golphe de Gènes, ils regagnèrent le Frioul -et la barque qui les avoit amenés. - -Déborah adressa d’aimables remercîments à Dom Fiacre, puis elle se mit -à genoux, et lui demanda sa bénédiction. - -—Soyez bénie, lui dit-il, au nom de Celui qui est le refuge des -affligés; soyez bénie à la face des trois immensités, foible image -de l’immensité de Dieu, la terre, l’océan et le ciel. Ma fille, ne -vous laissez point maîtriser par la désolation; le désespoir ne doit -point souiller une âme chrétienne; le désespoir est un grand blasphème -contre Dieu.—Priez, il ne vous abandonnera pas.—Qu’est-ce pour le -Tout-Puissant qu’une chaîne et qu’un verrouil?... Celui qui tira Daniel -de la fosse aux lions saura bien tirer sa servante,—_ancilla sua_,—de -la fosse aux hommes. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -VII. - - -DEUX ou trois fois par semaine M. le gouverneur réunissoit dans son -salon touts les prisonniers, et leur donnoit des espèces de soirées, -où l’on causoit et jouoit à la bassette et à l’hombre. Déborah s’y -montroit rarement; elle n’y paroissoit que lorsqu’elle n’étoit point en -disposition de tristesse. Le vrai chagrin ne veut point de distraction: -il se renferme, il demeure face à face avec lui-même, et s’y complaît, -comme une femme devant le miroir qui répète son image; tout autre que -lui-même est laid, grimaçant et repoussant. Le chagrin, a-t-on dit, est -pareil à ces verres d’optique qui, par un jeu étrange, bouleversent, -rabougrissent ou prolongent les plus belles formes, et font une figure -grotesque d’une admirable statue. Mais peut-être, au contraire, -n’est-ce qu’un verre éclaircissant, qui nous découvre tel ce que -l’éducation, les préventions, les illusions, le trouble des passions et -l’orgueil nous présentent sous un jour faux.—Le chagrin pourroit être -comparé à la balance de la Justice, si la balance de la Justice pesoit -juste. - -La forteresse ne recéloit alors que huit ou dix prisonniers. Parmi eux -se trouvoient deux vieillards en pleine santé et en pleine raison, que -leurs enfants, puissants en Cour, avoient fait interdire et enfermer -comme aliénés, pour s’emparer et jouir de leurs biens par avancement -d’hoirie. - -Quoiqu’il manquât peu de chose au bien-être matériel de Déborah, elle -étoit plus sombre et plus abattue que jamais. Elle étoit poursuivie -de désirs étranges, elle aspiroit à un état autre et lointain; et -comme elle étoit captive, elle se disoit:—C’est la liberté qui me -manque. Mais ce besoin vague, l’homme le porte avec lui en tout temps -et en touts lieux: libre ou captif, en deuil ou en joie, son âme est -toujours troublée par ses élancements, vers un infini et un inconnu -inexplicables. Est-ce l’oscillation de la flamme qui brûle en notre -lampe d’argile, et qui s’essaye à remonter au foyer d’où elle a été -distraite? Est-ce l’arrière-souvenance d’une vie meilleure et passée, -ou le pressentiment d’une vie meilleure et future?... Celui qui le -premier compara la vie à un voyage et l’homme à un pélerin, jeta une -de ces grandes lueurs qui rarement s’échappent du génie humain, et -qui, comme la foudre, étalent une nappe de lumière dans les ténèbres. -L’homme en effet n’est-il pas comme le voyageur qui aspire toujours? -mais à quoi aspire-t-il?... Pour certain, ce n’est pas au néant de la -tombe. - -La solitude dans laquelle vivoit Déborah exaltoit sa sensibilité, et -dégageoit en elle ces vapeurs noires qui assaillent les femmes durant -leurs gestations. La mémoire de ses maux soufferts ne désemparoit -pas de son esprit, et son cœur étoit plein de remords et de regrets. -Elle s’accusoit du trépas de sa mère et du trépas de Patrick. Il lui -sembloit que leurs ombres erroient sans repos autour d’elle et la -frôloient. Dans le grincement du verrouil de sa porte agitée, dans le -bruit du vent, dans les pulsations des psoques et des psylles, qui -frappent et percent les vieux meubles de leur tarière, elle croyoit -entendre leurs pas ou des plaintes et des gémissements. M. de Cogolin -venoit bien de temps à autre passer quelques loisirs auprès d’elle, -mais sa conversation étoit si frivole, que Déborah y goûtoit peu de -charmes et y puisoit peu de force. Dom Fiacre la visitoit aussi assez -fréquemment; mais comme il la travailloit sans miséricorde de dogmes et -de doctrines, il étoit plutôt importun qu’agréable, et jouoit plutôt -le rôle d’un persécuteur que d’un saint paraclet. Pour les autres -prisonniers, elle les fuyoit le plus possible. La vue de beaucoup de -ces victimes, qui, comme elle, jeunes avoient passé la porte de cette -forteresse, et dont les cheveux avoient blanchi sous ses voûtes, -l’attristoit profondément, lui présageoit sa destinée; destinée contre -laquelle tout ce que son âme avoit de puissance se roidissoit. Elle -soutenoit rarement une conversation, ses réponses étoient brèves, -et quelquefois même insensées. Son plaisir le plus vif étoit de se -promener dans le jardin du gouverneur, de s’y promener seule, et dans -la partie la plus sombre. - -Il y avoit quatre mois que Déborah avoit été transférée à -Sainte-Marguerite, quand elle accoucha d’un enfant mâle. Sa joie -fut grande, et elle le nomma _Vengeance_. Ce nom fit trembler M. de -Cogolin; et Dom Fiacre employa tout ce que ses moyens oratoires purent -lui suggérer de persuasif pour faire substituer à ce nom impie le nom -patronal d’un saint apôtre. Mais Déborah demeura inflexible. - -La naissance de ce fils lui rendit toute son énergie et tout son -courage. Dans les soins et les sollicitudes maternels elle trouvoit -l’oubli de ses malheurs. C’étoit pour elle une grande consolation que -d’être mère, et de voir revivre Patrick, dont cet enfant étoit déjà -l’image; d’être tutrice d’une créature encore plus foible qu’elle-même; -d’avoir une existence dépendante de la sienne, d’avoir une éducation -à faire. Son avenir, qui lui apparoissoit vide, sombre et sans but, -venoit tout-à-coup de se remplir. Elle avoit une tâche longue et douce, -des travaux, des devoirs, une compagnie, toutes ses affections prises, -toute sa vie occupée. Il lui sembloit qu’il pourroit être encore pour -elle quelques félicités vraies, en se livrant au culte d’un souvenir -vivant, mais pour cela il falloit s’arracher du cachot où elle étoit -condamnée à languir et à mourir, il falloit qu’elle recouvrît sa -liberté. Depuis long-temps c’étoit là ce qui la préoccupoit. L’heure de -l’exécution lui paroissant enfin venue, elle écrivit cette lettre à son -tuteur Sir John, Chatsworth, avocat à Dublin: - - «Mon cher et honorable ami, - - »J’ai besoin de vous, vous êtes mon seul refuge, ne me manquez pas, - tout me manqueroit. Souvenez-vous avec plaisir de cette pauvre - Debby, votre fille, comme vous l’appeliez et comme vous l’aimiez, - dont les petits bras s’enlacèrent tant de fois à votre col, et que - vous berçâtes tant de fois dans votre grande robe noire. Vous m’avez - connue au berceau, vous m’avez chérie dès mon enfance; chérissez-moi - toujours, chérissez-moi au moins encore une fois, je vous en prie - au nom de ma malheureuse mère, je vous en prie au nom de son père, - mon ayeul, qui vous portoit tant d’amitié. Il m’a placée sous votre - protection, il m’a faite votre pupille, il vous a confié ma défense et - mes biens, sauvez-moi, vous êtes maître de ma fortune et de ma vie. - - » Lorsque je quittai l’Irlande, il y a dix mois environ, je vous - adressai un mémoire de tout ce qui venoit de se passer dans ma - famille, et des motifs qui me forçoient à m’expatrier; ce mémoire - étoit triste, ce mémoire étoit déchirant, votre cœur bon en a été - très-affecté sans doute; je vous demande pardon du chagrin que je vous - ai fait. Je croyois que l’exil alloit mettre fin à mes souffrances, - et me donner le bonheur dont mon âme étoit avide, parce quelle - avoit avec qui le partager. Je croyois trouver en France liberté et - hospitalité!... Hélas! jamais déception fut-elle plus grande que la - mienne! Que n’allai-je plutôt me jeter dans le désert de Barca!... - Vous trouverez ci-inclus un nouveau mémoire, exact et vrai, de tout ce - qui m’est advenu depuis ma fuite sur le Continent. Le premier étoit - déchirant, celui-ci est affreux! Si votre cœur répugne aux tableaux - sombres, si l’injustice vous fait mal, prenez-le, lacérez-le, jetez-le - au feu.... Alors qu’il vous suffise de savoir qu’aujourd’hui je suis - emprisonnée dans une bastille d’État, d’où je ne dois plus sortir que - sur l’épaule d’un fossoyeur. Mais avec votre secours et votre aide, - cela ne sera pas. J’ai longuement mûri des projets d’évasion, voici le - plus sûr et le plus simple, auquel je m’arrête. Il coûtera sans doute - des sommes considérables; allez, que ceci ne vous ralentisse point, - Dieu merci, j’ai assez de richesses, et depuis trois jours je suis - majeure. - -_(Ici se trouvoit un plan de fuite très-hardi et parfaitement -circonstancié.)_ - - »Quoique toutes ces recommandations puissent vous sembler des - minuties, qu’aucune ne soit négligée, le sort de l’entreprise en - dépend. - - »Je prends à ma charge touts les frais d’armement, d’équipage et de - voyage. Si vous trouvez un sujet convenable, qui vous demande plus de - vingt mille livres, donnez plus, n’hésitez pas. Je suis prête, s’il - étoit nécessaire, à faire le sacrifice entier de mes biens, pour me - tirer du lieu où je suis. Pour payer une vie, même la vie la plus - infortunée, il n’y a pas de rançon trop chère. - - »Tout cela va vous donner beaucoup d’ennui et de peine, mon bon - tuteur, mais croyez bien que j’apprécie l’immensité du service que - vous allez me rendre, service au-delà de toute reconnoissance. J’en - conserverai à tout jamais une inaltérable gratitude, qui, jointe à - l’affection dont mon cœur est possédé, fera de vous l’homme le plus - aimé, comme vous êtes le plus digne de l’être.» - - * * * * * - -Quand Déborah eut achevé cette lettre, elle courut la porter à M. de -Cogolin, que déjà très-adroitement elle avoit entretenu de son projet -d’écrire à son tuteur, pour lui demander compte des biens que lui avoit -légués son grand-père: projet qu’il avoit approuvé et encouragé de -tout son cœur. Et elle la lui présenta toute ouverte, en le priant de -vouloir bien en prendre connoissance, certaine à l’avance de son refus, -par galanterie, par délicatesse, et surtout parce qu’il savoit à peine -quelques mots d’anglois. - -—Cachetez votre lettre, ma belle amie, je vous rends confiance pour -confiance, lui dit-il, en lui prenant et lui baisant les mains, -cachetez-la et remettez-la moi de suite, quelqu’un de mes gents va -partir tout-à-l’heure pour Antibes, je l’en chargerai. - -Déborah le remercia poliment, mais avec une extrême réserve, crainte de -trahir tout ce qu’elle éprouvoit de joie de ce premier succès. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE CINQUIÈME. - -VIII. - - -HOLA! sentinelle, veillez-vous? - -—Qui vive? - -—Ordre du Roi. Faites baisser le pont. - -Il se fit un long silence. Onze heures de la nuit sonnèrent au château. -L’obscurité était profonde. - -—Qui vive? s’écria de nouveau une voix dans l’éloignement. - -—Ordre du Roi! Jean Buot! - -—Ah! c’est vous, monsieur Buot! votre serviteur très-humble. Vous nous -amenez sans doute du gibier? toutes nos cages à poulets sont pleines, à -quel croc voulez-vous que nous le logions? - -Les chaînes du grand pont-levis grincèrent, il s’abaissa lourdement -et un carrosse s’avança: deux hommes en descendirent, l’un avoit une -épée au côté, l’autre des fers et des boulons aux pieds et aux mains; -et ces deux hommes en suivirent deux autres, le sergent de garde et le -concierge du donjon. - -Arrivés à une enceinte de muraille d’une hauteur excessive, percée -d’une seule entrée, défendue par deux sentinelles, trois portes -énormes, scellées de distance en distance dans l’épaisseur d’un mur -ayant plus de seize pieds, s’ouvrirent et se refermèrent sur eux. - -Une lampe de fer, vraiment sépulcrale, éclairoit de sa lueur mourante -leurs pas, qui retentissoient sous les voûtes et se mêloient aux -cris des verrouils et des grilles, pivotant sur leurs monstrueuses -crapaudines. Partout où l’œil perçoit il ne rencontroit, à travers -les ténèbres, qu’un effroyable spectacle de serrures, de verrouils, -d’écrous, de cadenas et de barres de fer. - -Après avoir passé par un escalier à noyau, tortueux, étroit, escarpé, -allongeant le chemin, multipliant les détours, de toise en toise -obstrué de portes rigoureusement closes, au premier étage un guichet, -semblant une muraille qui va et vient, s’ouvrit, et ils pénétrèrent -dans une vaste chambre, voûtée en ogive, avec un seul pilier au centre. - -Le jeune homme chargé de chaînes, soulevant alors sa tête inclinée -en victime, lut au-dessus de la porte cette inscription: CARCE -TORMENTORUM, _Salle de la Question_; et apperçut les parois des murs -et le berceau des voûtes couverts d’instruments de torture, étranges -et inconnus. Tout au pourtour se trouvoient des stalles de pierre, -environnées d’anneaux scellés dans des blocs, servant à assujétir, au -moment des épreuves, les membres des malheureux placés sur ces sièges -de douleur. Çà et là se voyoient aussi quelques lits de charpente, -où l’on enchaînoit le patient, lorsqu’anéanti par le surcroît de la -souffrance et près d’expirer, on lui donnoit un peu de relâche pour le -rendre à la sensibilité, afin de lui faire subir de nouveaux supplices. - -Le lieutenant du Roi au Donjon ne tarda pas à paroître. M. Jean -Buot lui ayant remis les ordres et la lettre-de-cachet du ministre -Phélypeaux de Saint-Florentin de la Vrillière, il considéra un instant -son nouvel hôte, et, selon l’usage, ordonna aux guichetiers de le -fouiller. Pour qu’ils le fissent avec plus de zèle, il commença -lui-même par leur en donner le bon exemple. Ayant retroussé les -parements de ses manches, il introduisit ses mains dans les goussets -et dans toutes les poches; et, comme un chirurgien qui veut sonder -une hernie, il promenoit ses doigts jusque dans les lieux les -plus secrets.—Honte et dégoût!... Le prisonnier fit un mouvement -d’indignation, et détourna la tête et cracha sur la muraille. On -lui enleva son argent, sa montre, ses bijoux, ses dentelles, son -portefeuille.... On lui détacha ses fers: ses bras et ses jambes -étoient écorchés par leur frottement et bleuis par la compression qui, -arrêtant la circulation de la sève, avoit fait lever tout au tour des -bourrelets comme à un cep étranglé par des liens. Quand notre infortuné -fut débarrassé de ses entraves, M. Jean Buot s’écria avec une emphase -vraiment risible: Messieurs, cet homme est un forcené redoutable, -tenez-vous sur vos gardes; et vous, commandant, tirez s’il vous plaît -votre épée hors du fourreau.—A cette exhortation, le prisonnier ne fit -que sourire, mais d’un sourire amer. - -Enfin on le dépouilla de ses vêtements, et on le recouvrit de haillons, -sans doute imbibés des pleurs et des sueurs d’agonie de quelque -infortuné mort à la chaîne. - -De grosses larmes tomboient des yeux de ce pauvre jeune homme, ses -jambes fléchissoient; il se renversa sur un des sièges de torture. -Profitant de son évanouissement, deux porte-clefs le traînèrent -hors de cette salle; et, redescendant l’escalier tortueux, et -traversant au-dessous un repaire à peu près semblable, paroissant -servir de cuisine, ils le firent passer dans un affreux cachot, à -rez-de-chaussée, où on l’étendit sur un peu de litière, après l’avoir -enchaîné à la muraille. Puis comme s’il eût été en état de l’entendre, -M. le lieutenant du Roi lui fit alors l’injonction brève et hautaine de -ne pas se permettre le plus léger bruit, car c’est ici, lui dit-il, _la -maison du silence_. - -En effet, c’étoit la maison du silence, mais c’étoit aussi celle de la -faim et de la mort. - -Peu de temps après, il commença à reprendre possession de ses esprits; -mais à mesure qu’il recouvroit le sentiment ses larmes redoubloient. -Pour tâcher de découvrir en quels lieux il pouvoit être, il se dressa -sur son séant, palpant de ses doigts à l’entour de lui et cherchant à -déchiffrer quelques formes dans l’obscurité.—Tout-à-coup, il lui semble -entendre un bruit de respiration pénible, il écoute:—le même bruit se -prolonge.—Plus de doute, c’est un souffle!... Mais est-ce le souffle -d’un être humain ou d’une bête fauve?—L’effroi le saisit, il se penche, -il écoute encore.... Cette fois, son oreille distingue un froissement -léger et un craquement de membres étirés qui se disloquent. - -—L’obscurité est si épaisse que j’échappe à mes propres regards. -Quelqu’un autre n’est-il pas en ce lieu? dit-il alors, presque à voix -basse. - -Pas de réponse. Seulement un objet se mut, et un long soupir s’exhala. - -—Soyez sans crainte, vous qui pouvez être près de moi! je ne suis qu’un -misérable prisonnier. Au nom de Dieu! ayez la pitié de me répondre! - -—Qui donc a parlé ici? est-ce vous, guichetier?... Qui donc, à cette -heure, vient troubler la paix de mon cachot? - -—_Spiorad-naom!_ Mais cette voix ne m’est pas inconnue!... - -—Suis-je donc éveillé, ou suis-je en rêve!... murmura sourdement la -même voix, un accent familier a frappé mon oreille!... - -—_Dia-an-mac!_ Quelle vision funèbre passe et repasse devant moi, et -abuse mon âme? Je suis fou! Ce n’est pas lui,... il est mort.... Qui -sait si l’on demeure en la tombe?... Patrick, Patrick, mon frère, -seroit-ce toi! Est-ce toi, Mac-Phadruig?... - -—Fitz-Harris!... Ah!... malheureux, toi aussi dans cet abyme! - -—Patrick, Patrick, mon frère, ah! je te retrouve!... Bonheur -affreux!... Si tu le peux, viens que je me jette dans tes bras, pour -que je sente, pressé sur mon cœur, que tu n’es point un fantôme! car -mon esprit troublé ne peut croire à toi; car tout ceci ne lui paroît -qu’une illusion de fièvre. - -Et s’élançant dans les ténèbres, de toute la longueur de leurs chaînes, -ils se heurtèrent poitrine contre poitrine, et tombèrent à genoux, les -bras entrelacés. - -Dans cette étreinte de serpent, ils se couvroient de baisers et de -larmes. - -Enfin Fitz-Harris s’écria:—Patrick, j’ai tant pleuré sur ta mort!... Je -te retrouve.... Et il faut encore que je pleure sur toi!... - -—Mon frère, reprit Patrick, puisque touts deux nous sommes destinés -à la souffrance, béni soit le Ciel, qui nous fait un sort jumeau, et -nous lie au même malheur comme deux esclaves à la même chiourme!—Frère, -c’est une joie de se retrouver, même sous la hache du bourreau. - -Et ils s’embrassèrent de nouveau, et ils pleurèrent, et il se fit un -long silence. - -—Mais Harris, tu ne me dis rien de Déborah, ne l’aurois-tu point vue -depuis ma disparition? Ne sais-tu point ce qu’elle est devenue? -Va, parle, ne crains pas d’accroître mon affliction; j’ai tout le -pressentiment de son infortune, assurément affreuse comme la nôtre! -Pauvre enfant!... - -—Avant d’abandonner la France, je voulois, mon frère, te dire un long -adieu, et te demander une dernière fois le pardon et l’oubli de tout -le mal que si lâchement je t’avois fait; dans ce dessein je me rendis -à l’hôtel Saint-Papoul; mais Déborah vint m’ouvrir, seule, éperdue, -échevelée, et, m’accusant de choses dont la pensée me fait frémir, elle -me dit que tu avois été tué, et que j’en étois de ta mort!—Quand elle -fut revenue de cette idée atroce, je lui offris, pour réparer mes torts -envers toi, de me donner à elle en expiation; mais elle me repoussa, et -appela sur ma tête l’abomination. Oh! cette malédiction tomba sur moi -comme un manteau de plomb. Elle me suit partout comme une louve; elle -me mord, elle me ronge, elle surnage au-dessus de toutes mes pensées et -les empoisonne.—Je la quittai, enfin; je partis, et depuis je ne l’ai -plus revue. - -—Je te tiens compte, Fitz-Harris, de cette démarche qui montre -l’excellence de ton cœur, dont je n’ai jamais douté. Je te remercie -de tes bons offices offerts à Déborah; je suis désolé qu’elle se soit -montrée si dure envers toi. Je sais qu’elle a peu de penchant à l’oubli -des injures, qu’elle garde rancœur.... Mais aussi n’étoit-elle pas -dans un moment terrible? On pardonne péniblement quand les blessures -sont ouvertes, quand le fer est dans la plaie. Ne t’afflige pas de -sa malédiction: la malédiction lancée dans la colère n’a point de -fruits. Si jamais il nous est donné de rentrer dans la vie, ou de -revoir Déborah, sois tranquille, je la ferai revenir à des sentiments -meilleurs. Quant aux miens pour toi, ils ne sont pas altérés, veuille -le croire. Jetons dans l’oubli pour toujours ce qu’il y a eu de -mauvais entre nous; ressouvenons-nous seulement des jours où nous nous -sommes aimés, et que nous sommes compagnons d’enfance, de jeunesse, -d’infortune et de patrie.—Frère, conservons bien notre amitié, nous en -aurons besoin. - -—Frère, l’amitié ne peut plus exister entre nous; la mienne n’honore -pas, et je suis indigne de la tienne: je n’aspire qu’à regagner ton -estime, et je ne te demande que pardon et pitié. - -Et ils s’embrassèrent encore, et ils pleurèrent, et il se fit encore un -long silence. - -—Patrick, où sommes-nous ici? car le ciel étoit si noir que je n’ai pu -reconnoître où j’entrois. - -—Nous sommes au donjon du château de Vincennes. - -—Et quel est donc ce bruit sourd et régulier? - -—Silence. C’est la ronde qui passe sous les fenêtres. Elle rôde ainsi -toutes les demi-heures, et le matin et le soir elle fait le tour des -fossés. - -Mais, Patrick, apprends-moi donc, car je l’ignore encore, quelle -circonstance a pu faire croire que tu as été assassiné? - -—Le jour même où je fus expulsé de la compagnie, ayant pris la -résolution de quitter la France pour des raisons que tu n’ignores pas, -et pour d’autres que je te ferai connoître plus tard, comme, sur le -soir, je sortois pour aller aux Messageries, je fus assailli au nom du -Roi par quatre hommes armés. Je fais un bon en arrière pour saisir mon -épée, déterminé à ne point me rendre: je crie à l’assassin, et j’en -frappe plusieurs. Une croisée s’ouvre, et Déborah, reconnaissant ma -voix, m’appelle et me crie: Courage! frappe, frappe! je vole à toi, à -ton secours!... Mais en ce moment un des quatre sbires me tourne et me -plonge par derrière un fer dans le flanc; je tombe, ils me relèvent -aussitôt, et me jettent avec eux dans un carrosse qui attendoit à -quelques pas.... Et voici quatorze jours que je suis dans ce cachot. -J’ai voulu écrire à Déborah pour l’informer de mon sort, mais on m’a -refusé impitoyablement du papier et de l’encre, mais on m’a tout refusé -hors un peu de pain et d’eau. - -Mais toi-même, Fitz-Harris; explique-moi, par quelle fatalité es-tu -venu me rejoindre à ce donjon? - -—Il y avoit trois jours que j’avois quitté Paris, j’étois à Calais, -et j’attendois à l’auberge le départ d’un paquebot, tout-à-coup un -petit homme fleuri comme un amour entra dans ma chambre et me demanda -M. Fitz-Harris. Ayant l’esprit occupé d’une idée plaisante, et -n’augurant rien de bon de cette visite, je lui rendis interrogation -pour interrogation, et lui dis:—Est-ce à lui-même que vous désirez -parler?—Oui, monsieur.—Alors, adressez-vous à lui-même.—C’est aussi ce -que je fais, monsieur, me répondit-il.—Je suis Jean Buot....—Monsieur, -vous m’en voyez charmé.—Je suis agent de police.—Monsieur, recevez-en -mes félicitations.—Au nom du Roi, de la Loi et de la Justice, M. -Fitz-Harris, je vous arrête.—Dites plutôt au nom de celle qui couche -avec le Roi, la Loi et la Justice.... Et comme il s’approchoit pour -m’empoigner, je l’enlevai de terre et le portai dans un coffre vide que -j’avois remarqué dans un coin. A l’instant où je baissois le couvercle, -il donna un coup de sifflet; trois hommes de sa suite se précipitèrent -dans la chambre, délivrèrent leur capitaine et me garrotèrent pour me -conduire à la prison. Ils me firent traverser la ville à pied; durant -tout le trajet, j’essuyai les huées et les insultes de la foule. C’est -une joie pour les hommes que de voir succomber leurs semblables. -Quelquefois, à défaut d’autres choses, ils font bien des ovations et -des triomphes, mais ce qu’ils préfèrent à tout, c’est de voir mener -pendre. Je demeurai huit jours dans cette prison où m’avoit déposé mon -exempt. Le geôlier me souffla en confidence, que M. Jean Buot avoit -fait une conquête en rôdant par la ville, et qu’il m’oublioit ainsi que -l’honneur auprès d’elle dans un surcroît de volupté. Enfin, échappé -des bras de son Agnès Sorel, M. Jean Buot reparut, me mit des fers aux -pieds et aux mains, et je montai en carrosse. Se rappelant l’aventure -du coffre, ne se trouvant point en sûreté auprès de moi, il me passa -une chaîne sous les genoux et autour du col, qui me tenoit courbé en -deux, et ne voulut jamais me délier les mains durant tout le voyage; -il aima mieux avoir la peine de me nourrir à la brochette comme un -oiseau.—Tu dormois sans doute, mon frère, quand je fus introduit dans -ce cachot? Pour moi, j’étois dans un trouble si grand qu’il ne m’en -reste aucun souvenir. - -Le jour commençoit à paroître. A la foible lueur qui pénétroit peu -à peu par une sorte de meurtrière, Fitz-Harris put faire alors -connoissance avec la fosse où il étoit plongé. L’examen n’en fut pas -long: en outre d’un sol fangeux et de quatre murailles pourries, -couvertes d’un suint graisseux et noirâtre, de traînées luisantes -de limaçons, et de toiles d’araignées épaissies par la poussière, -semblables à des membranes de chauve-souris, il ne découvrit autres -choses qu’une sorte de lit creusé comme un évier dans la pierre, sur -lequel Patrick étoit étendu, et au pied ou à la tête de ce lit ou de -cette auge, un trou de latrines d’où sortoit une puanteur infecte: -c’étoit le seul endroit de cet égout où les chaînes des prisonniers -leur permissent d’atteindre. - -Ce qui n’ajoutoit pas peu à la triste horreur de ce cachot, c’étoit -la voix monotone des sentinelles du dehors qui, ayant la consigne -d’ordonner aux passants de détourner les yeux de dessus le Donjon, -depuis l’aube du jour ne cessoient de répéter: _Passez votre chemin!_ - -Malgré ses prières réitérées, Patrick n’avoit pu obtenir les soins -d’un chirurgien pour sa blessure, restée sans aucun pansement; elle le -faisoit horriblement souffrir. Il pria Fitz-Harris de la visiter. Le -sabre avoit pénétré à une grande profondeur dans le flanc, et avoit -fait une large déchirure. La plaie étoit vive, envenimée et purulente. -Fitz-Harris la nettoya légèrement avec un brin de paille et de l’eau, -et déchira son linge pour faire des compresses et des bandes à panser. -Plein de patience et d’attention, il continua jusqu’à entière guérison, -c’est-à-dire pendant au moins six semaines ce pénible office, n’ayant -pour tout médicament que de l’eau impure et des cataplasmes de mie de -pain qu’il mâchoit. - -Vers le milieu du jour, Fitz-Harris entendit au dehors les hurlements -d’un chien, qui sembloient partir du pied de la tour, au-dessous -de la meurtrière du cachot. D’abord il ne les remarqua que pour en -plaisanter:—Entends-tu ce chien qui hurle? disoit-il à Patrick; ce -pronostic m’annonce que je perdrai ma liberté et que je serai enfermé -dans un donjon. A la bonne heure! voilà un chien qui se respecte, ne -voulant pas faire de prophéties téméraires, il attend que mes malheurs -soient accomplis pour les prédire. Ne trouves-tu pas qu’il ressemble un -peu à ces tireuses d’horoscopes qui disent avec un air de perspicacité -aux jeunes filles dont le ventre énorme saille comme un balcon:—Le -valet de pique, mademoiselle, m’annonce que vous avez perdu votre fleur? - -Le chien infatigable continuoit ses cris. Tout-à-coup, frappé comme -d’étonnement, Fitz-Harris s’arrêta coi, prêtant l’oreille....—Est-il -possible! il me semble que c’est la voix de mon pauvre Cork, que le -farouche M. Jean Buot n’a jamais voulu laisser monter avec moi dans -le carrosse, disant pour raison, le railleur, qu’il n’avoit mandat -que pour une tête. Est-il croyable qu’il ait pu nous suivre depuis -Calais, où cet homme l’a fait perdre? Cependant... n’est-ce pas que -c’est bien son organe tragique? le reconnois-tu? Alors il le siffla -et l’appela de touts ses poumons: Cork! _my friend Cork!_ Le chien -répondit par des aboiements de joie qui ne laissèrent plus de doutes. -Transporté d’allégresse et d’admiration pour tant d’instinct et -d’attachement, il ramassa quelques morceaux de pain sec et les lui -jeta par la lucarne, le chien se tut, et on l’entendit gruger. En ce -moment, le porte-clefs entra; il apportoit à déjeûner. Fitz-Harris lui -manifesta le vif plaisir qu’il lui feroit en lui permettant d’avoir -son chien avec lui, et le pria de le lui amener. Le porte-clefs lui -répondit rudement: _Cela ne se peut pas._ Fitz-Harris le supplia comme -on supplieroit une amante cruelle: le porte-clefs lui tourna le dos -et se retira. Fitz-Harris essuya une larme, appela Cork, lui jeta la -moitié de sa ration, et lui cria un triste adieu en l’engageant à se -chercher un nouveau maître moins infortuné. Mais le lendemain, qu’elle -fut sa surprise, à la même heure il revint aboyer au pied du Donjon. -Fitz-Harris, comme la veille, partagea encore avec lui son déjeûner, et -supplia le porte-clefs, qui lui répondit encore: _Cela ne se peut pas._ - -Ainsi chaque jour, par le froid et la pluie, le fidèle Cork vint gémir -et s’entretenir avec son maître, captif et invisible; ainsi chaque -jour Fitz-Harris brisa son pain avec lui, ainsi chaque jour il implora -pour lui le porte-clefs, qui, inexorable, rendit toujours le même -croassement: _Cela ne se peut pas._ - -C’étoit en septembre qu’ils avoient été plongés dans ce sale cachot: -sans feu et sans couverture, ils y passèrent tout l’hiver, qui fut long -et rigoureux. Dans les premiers jours de mars, M. le lieutenant pour le -Roi au Donjon vint les visiter. De Guyonet étoit assez bon, assez juste -et assez agréable pour ses prisonniers. Par méfiance il se tint d’abord -l’épée à la main hors de leur atteinte; mais ayant causé quelque temps -avec eux, ses préventions tombèrent tout-à-coup; il avoit cru avoir -affaire à des furieux, et il ne trouvoit devant lui que deux jeunes -hommes pleins d’esprit, de dignité et de résignation. - -—Mes bons amis, je suis profondément chagrin de vous avoir traité avec -tant de dureté, leur dit-il, je suis vraiment désolé de ma méprise. La -résistance, que lors de votre arrestation, vous fîtes aux agents de la -police et leurs rapports m’avoient trompé. Vous m’aviez été dépeints -comme de dangereux forcenés. Je vous demande pardon de ma conduite si -mauvaise envers vous; je tâcherai de la réparer par tout ce qui est -bon en moi et en mon pouvoir. Je suis émerveillé, et je me félicite -surtout de cet heureux hasard qui m’a fait vous réunir dans le même -cachot, vous amis et compatriotes. Ce que le hasard a si bien fait, je -me garderai de le défaire; soyez sans crainte, vous ne serez point -séparés l’un de l’autre. Allons, mes amis, levez-vous et suivez-moi. - -Débarrassés de leurs ferrements, nos deux infortunés le suivirent. - -Après avoir tourné long-temps par la vis de l’escalier, ils arrivèrent -au quatrième étage, dans une grande salle semblable à celle de la -torture. A l’un de ses angles, trois portes, armées chacune de deux -serrures, de trois verrouils et d’énormes valets pour les empêcher de -couler, et s’ouvrant à contre-sens l’une de l’autre, de manière que la -première étoit barrée par la seconde, qui l’étoit par la troisième, -toute doublée de fer, les introduisirent dans une chambre octogone, -très-lugubre, qui au prix de la fosse d’où ils sortoient leur parut -un lieu de plaisance. Elle avoit une cheminée, deux chaises, un -grabat, une table, une cruche égueulée, et quatre vitres obscures qui -laissoient passer quelques rayons de lumière tamisée par une lucarne -étroite garnie d’un grillage, d’une rangée de barreaux et de deux -treillis de fer. - -M. le lieutenant leur fit donner du feu, des livres, du papier, des -plumes et de l’encre, et les mit au régime ordinaire des prisonniers, -au vin, à la viande et aux harengs. Par un surcroît de faveur rare, il -leur accorda, pour le rétablissement de leur santé, la promenade du -jardin, de trente pas de long, entre leur geôlier et quatre sergents -de garde. La constance de Cork l’avoit touché; il permit à Fitz-Harris -de l’avoir auprès de lui, et plusieurs fois même il le caressa. Chose -inouïe! - -Le soin empressé de Patrick fut d’écrire pour tâcher d’obtenir quelques -nouvelles de Déborah. Trois jours après, il reçut un coffre et une -lettre de M. Goudouly, son ancien hôtelier. Après lui avoir témoigné -beaucoup d’étonnement et de satisfaction de le savoir prisonnier à -Vincennes, lui qu’il croyoit depuis si long-temps mort, bien mort, le -brave homme ajoutoit dans sa réponse, que le lendemain du soir où il -avoit été attaqué et enlevé en sortant de l’hôtel, lady Déborah étoit -sortie et n’étoit point rentrée, et que depuis, malgré toutes ses -recherches, il n’avoit pu découvrir ce qu’elle étoit devenue; enfin, -que si jamais il parvenoit à recueillir quelque chose sur son sort, il -se hâteroit de le lui faire connoître. - -Lorsque Patrick eut achevé la lecture de cette lettre, il ne proféra -pas un mot; les deux mains plaquées sur les yeux, il demeura anéanti. -Fitz-Harris, qui lui avoit passé un bras autour du corps, le serra -affectueusement contre son cœur, et lui dit doucement: Crois-moi, elle -est à Genève. - -Silencieusement et froidement Patrick, alors, s’agenouilla devant le -coffre et l’ouvrit: il étoit plein de touts les vêtements de Déborah; -il les prit et les jeta aux pieds de Fitz-Harris en criant:—Tiens! -voici ses dépouilles!... Eh bien! est-elle à Genève?... Pourquoi donc -auroit-elle abandonné tout cela? Ses robes, ses bijoux?... Non, va, -elle est perdue sans retour!... Pauvre Déborah! où es-tu maintenant? -Les barbares! qu’ont-ils fait de toi?... N’est-ce pas, Fitz, tout cela -répand un parfum d’elle? Il me semble que tout cela respire, qu’elle -est près de moi. Ah! Fitz, que je souffre!... O mon Dieu!... pour -qu’un homme dise qu’il souffre, Fitz, tu sais, il faut qu’il souffre -horriblement. - -Alors il s’abattit sur ce monceau de parures, et, la face enfouie, -long-temps il demeura immobile, cachant ses larmes et étouffant ses -sanglots. - -Quand il eut bien pleuré, il se remit à genoux, et, prenant un à un -touts ces voiles, ces velours, ces satins, ces rubans, touts ces objets -qu’il venoit de fouler sous le poids de son corps énervé, il les -agitoit, il les montroit à Fitz-Harris, il les couvroit de baisers, il -les pressoit, il les répandoit autour de lui.—Tiens, mon Harris, voici, -disoit-il avec douleur, l’écharpe qui battoit sur ses épaules comme -les ailes d’un Ange, à notre dernier rendez-vous nocturne au torrent. -Tiens, voici tout son deuil pour sa mère, sa malheureuse mère!... -Tiens, regarde cette robe; elle est encore empreinte de ses formes. -Oh! baise-la par amour pour moi!... Voici les gants de soie de ses -petits pieds. Voici le peigne qui mordoit sa chevelure. Ces manches ont -emprisonné ses bras si beaux, si blancs, qui se mouvoient avec tant de -grâce. Ce corsage a environné sa taille ronde comme l’écorce environne -l’aubier; il a palpité des battements et des gonflements de son cœur. -A touts ces chiffons mornes et informes que de vie et que d’élégance -elle prêtoit! Tout cela appartenoit à sa pudeur; tout cela en étoit le -feuillage. La pudeur est un arbre que seulement l’hiver de l’âme et la -mort dépouillent de sa feuillée. - -Je ne veux pas laisser ces dépouilles dans ce coffre; ce seroit les -mettre dans la tombe et planter un jardin au-dessus; ce seroit fermer -le livre de mon amour. Je veux que ce livre demeure ouvert pour y lire -à toute heure. - -Il prit alors touts ses vêtements, toutes ses parures, et les suspendit -çà et là aux murailles et aux barreaux de sa lucarne. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -IX. - - -M. le lieutenant pour le Roi étoit curieux et questionneur, et avoit -une habileté singulière à provoquer des conversations, à faire naître -des récits, à soutirer des souvenirs. Comme il venoit assez souvent -visiter nos deux captifs pour leur faire parler de l’Irlande, il ne -tarda pas à concevoir pour eux une véritable estime, et à s’éprendre -d’un sincère intérêt, inspiré par leur jeunesse et leur bon caractère. - -Ce n’est pas, comme assurément on a pu le remarquer, que leurs -caractères fussent également beaux, mais ils étoient également bons. -Fitz-Harris, inconsidéré, inconséquent, léger, éventé, évaporé, -superficiel, brouillon, désordonné, avoit touts les défauts d’une -tête qui ne se possède pas, d’un esprit naturel et transparent, et -c’est justement à cause de cela, à cause de ces défauts mêmes, qu’on -lui pardonnoit tout, même ce qui étoit tout-à-fait mal. Le mal fait -par lui sembloit moins mal; on l’appeloit étourderie, et il trouvoit -des sourires, de l’indulgence, des pardons où une âme réfléchie, -grave, sage, uniforme comme celle de Patrick, n’auroit trouvé que de -l’indignation et du mépris. - -Fitz-Harris étoit variable comme l’atmosphère; et, comme certaines -contrées, il n’avoit que deux saisons, le printemps et l’hiver, mai et -décembre, joie et _spleen_. Il sautoit brusquement de la plus folle -gaieté à la plus stupide hypocondrie. Patrick étoit son pondérateur. -Tour à tour il réprimoit ses excès; tour à tour il lui ôtoit ou lui -remettoit des sentiments. Le pire, c’étoit que Fitz-Harris ne savoit -point employer son temps. Patrick lisoit beaucoup dans les livres et -dans son cœur, écrivoit, recueilloit, prenoit des notes, dessinoit. -Fitz-Harris parloit, chantoit, dansoit, marchoit, rioit, balivernoit, -musoit, baguenaudoit, flagnoit, barguignoit et batifoloit avec -Cork dans ses heures de félicité parfaite; dans ses quarts-d’heure -d’abattement, il geignoit comme un caïman; il heurtoit tout et tout -le heurtoit; il se gonfloit de colère née sans semence, prenoit un -livre, en examinoit la reliûre et le rejetoit, s’étendoit sur son lit, -s’adossoit à la table, ou se promenoit de chaise en chaise ridiculement -silencieux. De jour en jour, toutefois, ses mouvements de gaieté -devenoient plus rares et de plus courte durée, et, à l’époque où nous -touchons, il étoit en proie à un désespoir presque permanent. - -Le 13 avril, plus morose que jamais, il rôdoit, il tournoit dans sa -prison octogone, allant de pan en pan, d’angle en angle, lisant et -déchiffrant, pour la centième fois peut-être, les noms, les dates, les -inscriptions, les sentences, les vers tracés sur les murs par les -mains presque toujours innocentes des infortunés qui, dans d’autres -temps, avoient été plongés dans ce cachot. - - HIEMS ÆTERNUM.—1680. - - L’HORLOGE NE SONNERA JAMAIS POUR MOI L’HEURE DE LA LIBERTÉ.—1701. - - O PUR AMOUR DE DIEU!... VOICI UN MOIS QUE J’AI ÉPOUSÉ JÉSUS-CHRIST. - DEPUIS CETTE ALLIANCE CONSIDÉRABLE, JE NE PRIE PLUS LES SAINTS, - PAS MÊME LA VIERGE MARIE, PARCE QUE LA MAITRESSE DE LA MAISON NE - DOIT IMPLORER LES SECOURS NI DE LA MÈRE NI DES DOMESTIQUES DE SON - ÉPOUX.—1695.—JEANNE-MARIE BOUVIÈRE-DE-LA-MOTTE, GUYON DU QUESNOY. - - LE COMTE DE THUNN.—1703. - - LE COMTE DE THUNN.—1713. - - LENGLET-DUFRESNOY.—1725. - - 1734.—CLAUDE-PROSPER JOLIOT-DE-CRÉBILLON.—_Désormais je serai - vertueux; je ne ferai plus de_ TANZAI ET NÉARDANÉ. - - DIDEROT. - - HENRY MASERS DE LATUDE. - - _Mon esprit, soyez tranquille et souffrez en paix vos douleurs._ - - MARQUIS DE MIRABEAU. - - _La vie s’enfuit, les enfermeurs d’hommes et les enfermés passent. - Dieu seul demeure et juge._ - - JE SORTIRAI QUAND CE CADRAN MARQUERA L’HEURE ET LE MOMENT. - - [Illustration] - - -Fitz-Harris n’avoit pas achevé cette dernière inscription, que M. -de Guyonnet entra d’un air joyeux et empressé.—Bonne nouvelle, -messieurs, s’écria-t-il, bonne nouvelle.... Voici le fait. Je viens à -l’instant d’apprendre que madame Putiphar est malade dangereusement, -très-dangereusement; abandonnée des médecins. J’ai pensé que si vous -lui écriviez pour lui demander votre grâce, en ce moment suprême, près -de descendre dans la tombe et de paroître devant Dieu, elle ne sauroit -vous refuser pardon et pitié.—Allons, il n’y a pas une minute à perdre; -faites vite vos suppliques, et je les ferai partir en toute hâte.... -Faites vite; la mort est à son chevet.... Peut-être n’est-elle déjà -plus. - -—Mille remerciements à vous, M. de Guyonnet; que vous êtes bon! s’écria -Fitz-Harris en lui baisant les mains. - -—Bien, bien, Fitz; vous me rendrez grâce plus tard. Écrivez; je -reviendrai dans un instant chercher vos lettres. Eh bien! Patrick, -allons donc, mon ami; que faites-vous là; allons donc.... Les secondes -sont comptées. - -—Merci, M. de Guyonnet, répliqua Patrick froidement.—Vous êtes -généreux, vous; mais cette femme ne l’est pas. J’aurois la certitude -d’obtenir ma délivrance, que je ne voudrois pas la lui demander. Je -suis juste, pur, innocent; le crime m’a chargé de chaînes: quand -mes chaînes tomberont, je louerai Dieu! mais la vertu n’a point de -jointures pour se ployer devant le crime.—Allez, monsieur, mon corps et -mon cœur savent souffrir; ma bouche ne dira jamais grâce. - -—Vous êtes un fou, mon ami. - -—Peut-être; mais, pour certain, je ne suis point un lâche. - -—Laissez-le, M. le lieutenant; qu’importe, je parlerai pour deux. - -—Non, Fitz; je te le défends. - -—_Ne faites pas à votre frère ce que vous ne voudriez pas qu’on vous -fît._ Un jour tu as demandé grâce pour moi, et tu m’as tiré de la -Bastille; aujourd’hui, moi, je veux m’acquitter de cette dette, je veux -prier pour toi, je veux te sauver; je veux t’arracher du Donjon. Frère, -je le veux; frère, j’en ai le droit. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -X. - -_Supplique de Fitz-Harris à madame Putiphar._ - - - Madame, - -VOUS souffrez par Dieu dans un palais; je souffre par vous dans un -cachot; j’implore Dieu pour vous et je vous implore pour moi, et je -viens en esprit me prosterner à vos pieds. Madame, celui qui ne fait -que de naître est assez vieux pour mourir; vous, qui avez passé l’âge -de vingt ans[4], la mort peut vous surprendre. Une fois venue, vous ne -seriez plus à loisir de me rendre une justice que je ne dois demander -qu’à vous, et vous me persécuteriez après votre trépas, dont Dieu -nous garde! Madame, on doit pardonner: voulez-vous que je ternisse -votre souvenir, et que je dise que vous avez été inébranlable?—Il est -un temps où nous cessons d’être injustes et barbares; c’est celui où -notre dissolution prochaine nous force à descendre dans les ténèbres -de notre conscience, et à nous apitoyer sur les chagrins, les peines, -les malheurs et les infortunes que nous avons causés à nos semblables; -peut-être touchez-vous à ce temps, madame; or, vous savez que voilà -déjà bien des mois que vous me faites pâtir et endurer mille morts au -Donjon, où les plus déloyaux sujets du Roi seroient encore dignes de -pitié et de compassion; à plus grave raison, moi, qui vous ai offensée -légèrement, involontairement, et qui vous en demande mille et mille -fois pardon, et qui implore la miséricorde de votre bon cœur. Ah! si -vous pouviez entendre les sanglots, les plaintes et gémissements que -vous me faites produire, vous me feriez bien vite envoyer en liberté de -ma personne. Madame, on doit pardonner. J’ai toujours eu un cœur humble -et respectueux à votre égard, encore plus l’aurois-je aujourd’hui, si -je devois ma chère liberté à vos bonnes grâces. - -Madame, on doit pardonner. Mort, être déposé dans la tombe, c’est la -loi commune; mais, vivant, être plongé, comme vous m’avez plongé, -dans un tombeau de pierre, que cela est cruel!... Madame, je suis un -enfant; j’ai vingt ans; je suis un fou: bien et mal, tout ce que j’ai -fait jusqu’à ce jour, je l’ai fait par puérilité; ne me prenez pas au -sérieux. Je ne suis rien, rien! pas plus qu’un son achevé, ou qu’une -étincelle éteinte, pas plus qu’un fil de la Bonne-Vierge, qui voltige -en automne; pas plus qu’un fétu de paille.... De quel poids voulez-vous -que je sois dans la balance de votre destinée? Le beau lévier que je -fais pour renverser un thrône!... Madame, dites qu’on jette ce fétu de -paille à la porte... et le vent l’emportera, et il se perdra dans le -tourbillon du monde. - -Madame, on doit pardonner. J’ai vingt ans. Ah! si vous sentiez combien -je tiens à la vie, vous me l’accorderiez. Je ne suis pas dangereux -à laisser vivre, croyez-moi; touts mes sentiments sont bons. J’ai -vingt ans. Si vous saviez combien j’aime les femmes; si vous saviez -que mon culte pour elles va jusqu’à l’idolâtrie, que ma révérence -et ma courtoisie s’étendent même aux femmes viles et déchues, vous -ne pourriez croire que pour vous, si noble, si belle, si grande, si -admirée, si admirable, j’aie pu trouver en moi de la méchanceté. Non, -madame, les mouvements que vos beautés et votre vaillance ont fait -naître en mon esprit ont toujours été les plus contraires à la haine. - -Madame, on doit pardonner. Au nom du Dieu éternel qui nous jugera touts -les deux, qui sera votre juge comme vous êtes le mien; si vous voulez -qu’il ait pitié de vous, ayez pitié de moi! ayez pitié de ma pauvre -âme! ayez pitié de mon pauvre corps! ayez pitié de mes souffrances!... - -Au nom de Dieu qui vous a faite si belle, madame, donnez mandement pour -qu’on m’ôte mes chaînes! - -Madame, on doit pardonner.—Sous la même voûte, lié à la même chaîne, -souffre en silence mon ami, mon frère, mon Patrick, ce même Patrick -à qui vous accordâtes autrefois la rémission de ma faute; veuillez, -madame, reverser sur lui toutes les prières que je viens de vous -adresser en mon nom! veuillez faire comme si deux voix unies vous -eussent implorée! Je voudrois m’acquitter envers lui. Jetez-moi sa -grâce, madame, au nom de votre frère que vous chérissez, au nom du -marquis de Marigny! Soyez généreuse; pardonnez-lui! Si vous daignez -être bonne pour moi, soyez meilleure encore pour lui, je vous en -supplie! Si je l’osois, si je ne craignois de vous blesser, je vous -dirois ce qu’il vaut.... Grâce! grâce pour lui, madame! Au nom de votre -frère, grâce pour mon frère, madame! Si ces deux bonnes charités vous -étoient impossibles; si votre cœur ne pouvait faire ce double effort; -si votre pitié ne devoit couvrir de son manteau que l’un de nous deux -et laisser l’autre nu, je vous en prie, madame, oubliez-moi et soyez -toute pour Patrick. - -Madame, attachez à mon pardon la condition que vous voudrez; quelle -qu’elle soit, je m’y soumettrai comme à un arrêt du Ciel: je serai -votre esclave fidèle, et vous servirai à genoux, et je coucherai en -travers de votre porte.—Je quitterai à jamais la France.—Si vous -succombiez au mal qui vous possède, je porterai ma vie durante votre -deuil, et j’irai touts les jours que Dieu fera prier à deux genoux sur -votre tombe!... - -Grâce! grâce!... La face contre terre, grâce!... Madame, la prison me -tuera; le chagrin m’a déjà ruiné.... Oh! qu’il me seroit doux de revoir -un arbre, de revoir une herbe des champs, un oiseau, un cheval;... -d’entendre un clavecin, de presser la main d’une femme!... d’une -amante!... - -Madame, on doit pardonner. J’ai une pauvre mère de soixante et onze -ans, qui a besoin de mon secours, et qui compte comme moi ses moments -par des larmes. Madame, daignez mettre fin à notre désolation; je -vous ai toujours souhaité du bien, et, en reconnoissance, je vous en -souhaiterai toute ma vie. - -Grâce pour Patrick, madame, grâce pour moi! grâce au nom de votre frère! - -Je suis, avec vénération, respect et soumission, - - Madame, - - Votre très-humble et très-obéissant - serviteur et sujet, - - FITZ-HARRIS. - -Au donjon, ce 13 avril 1764.—Le 29 de ce mois, à onze heures de la -nuit, il y aura, madame, cinq mille quatre-vingt-huit heures que vous -me tenez dans la souffrance. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XI. - - -ENFIN, le surlendemain, M. de Guyonnet entra accompagné d’un prêtre: -c’étoit le curé de la Magdelène. Ce prêtre avoit assisté à Versailles, -aux derniers moments de madame Putiphar, qui, peu d’instants avant -d’expirer, lui avoit remis une lettre. - -L’espoir de Fitz-Harris se ranima. Tremblant d’émotions diverses, il en -brisa le sceau, y jeta un prompt regard, et tomba de sa hauteur à la -renverse. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XII. - - - DU CHATEAU ROYAL DE VERSAILLES, CE 14 AVRIL 1764. - - A MESSIEURS FITZ-HARRIS ET PATRICK FITZ-WHYTE. - - NON. - - VOTRE TRÈS-DÉVOUÉE SERVANTE, - PUTIPHAR. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE SIXIÈME. - -XIII. - - -IL y avoit près d’une année que Déborah avoit écrit à sir John -Chatsworth, son tuteur, et sa lettre demeuroit sans réponse. - -D’abord elle avoit attendu avec la patience d’un prisonnier; mais, à la -longue, la crainte et le découragement, goutte à goutte, avoient filtré -dans son cœur. Elle ne trouvoit à ce silence qu’une explication triste -et désespérante: ou la lettre n’étoit point parvenue, ou sir John -Chatsworth l’avoit abandonnée, ou sir John Chatsworth étoit descendu -dans la tombe. M. de Cogolin s’efforçoit de la soutenir dans son -affliction. Généreux Samaritain, il versoit du baume sur les blessures -de son âme et de l’huile dans la lampe mourante de son espoir. Mais -c’étoit surtout dans les soins et dans les sentiments maternels qu’elle -puisoit de la force et des distractions à ses maux. - -Vers cette époque, inopinément, un homme, se disant lord Cunnyngham, se -présenta à la forteresse, et se fit conduire au gouverneur. - -Et après que M. le gouverneur et cet étranger eurent eu ensemble un -assez long entretien, Déborah fut priée de venir. - -Je ne sais si un pressentiment l’éclairoit, elle accourut avec joie -en toute hâte, et se précipita sans hésitation dans les bras de cet -inconnu en pleurant, et l’appelant mon oncle, mon bon oncle!...—Ah! -sir John m’a fait beaucoup souffrir en me laissant si long-temps sans -réponse!... Mais vous voici, tout est oublié.—Mon oncle, mon bon oncle, -je vous remercie d’avoir daigné vous ressouvenir de moi, d’avoir daigné -trouver un peu de pitié pour une femme dans l’infortune! - -Bien loin de concevoir le moindre soupçon, M. de Cogolin étoit lui-même -fort ému de leur attendrissement. - -Après les premiers transports et les premiers épanchements, le lord -Cunnyngham cria: John! Thom!... et deux valets rouges, chamarrés et -galonnés, entrèrent portant chacun un ballot: c’étoient des objets -destinés à faire des présents que Déborah avoit demandés avec instance. -Elle fit don, sur-le-champ, des plus précieux à M. le gouverneur, -et réserva le surplus pour le distribuer aux prisonniers et aux -guichetiers. Son désir étoit de reconnoître par ces présents les soins -et les bontés de M. de Cogolin, les services des geôliers, les égards -que les malheureux qui gémissoient sous ces voûtes avoient eus pour -son propre malheur, et par-dessus tout elle vouloit par là se disposer -favorablement les esprits, et se les rendre faciles à gagner si la -nécessité l’exigeoit. - -Le gouverneur baisoit les mains de Déborah, et lui prodiguoit les -expressions les plus aimables pour témoigner de toute sa gratitude. Il -saluoit aussi de mots respectueux lord Cunnyngham, et finit même par -se risquer à lui dire, tout tremblant, que si nulle obligation ne le -forçoit à quitter l’île aussi tôt, il se regarderoit comme on ne peut -plus honoré qu’il daignât être son hôte. Il est déjà tard, ajouta-t-il, -veuillez accepter à dîner, et l’hospitalité pour cette nuit. - -Cette proposition s’accommodoit trop avec leurs projets pour être -repoussée. Déborah accepta tout, et demanda, en revanche, à M. de -Cogolin, la permission de lui offrir, ainsi qu’à touts ses prisonniers, -le lendemain, avant le départ de son oncle, un déjeûner splendide, dont -elle souhaitoit faire les frais. Puis, ayant pris une poignée d’or dans -une bourse que venoit de lui remettre lord Cunnyngham, elle la jeta sur -la table, en priant M. le gouverneur de donner cela à son majordome, et -de vouloir bien le lui envoyer pour concerter avec elle tout le service. - -M. de Cogolin s’inclina gracieusement en signe d’adhésion. - -Déborah prit la main de l’inconnu, et le conduisit dans son cachot. - -Là, elle se jeta à ses pieds, dans l’ivresse de la joie, et lui dit -avec effusion: Permettez-moi, monsieur, de vous manifester sincèrement -les sentiments vrais que votre dévouement fait naître en mon âme, -et que tout-à-l’heure j’étalois par comédie.—Monsieur, vous êtes -mon sauveur, vous êtes le sauveur de mon fils!... Ce pauvre enfant, -né dans l’esclavage, n’oubliera jamais, non plus que moi, la dette -qu’aujourd’hui nous contractons envers vous. J’ignore, monsieur, les -promesses que M. Chatsworth peut vous avoir faites, mais soyez sûr, -quelles qu’elles soient, que je les tiendrai au double. Nulle chose au -monde ne pourra m’acquitter envers vous. - -—Mylady, je suis pauvre; mais Dieu dans sa grâce m’a doué de sentiments -assez riches, dont je suis fier. Je n’ai mis aucun prix à l’action que -je fais en ce moment: pour votre délivrance, madame, je ne veux aucun -salaire. Ce n’est point l’appât d’un gain qui m’a envoyé près de vous; -ce sont vos malheurs. Madame, j’ai lu le mémoire que vous avez adressé -à sir John Chatsworth, et j’ai été touché.—J’aurai usé bientôt les deux -tiers de ma vie, madame, et jusqu’ici, cependant, je suis demeuré sans -avoir fait une action louable. Ma vie étoit vide; je ne savois vraiment -pourquoi je passois sur la terre: ma vie s’explique enfin. Un enfant -naquit, il y a quarante ans, dans une cabane du comté de Sligo pour -être aujourd’hui le marteau qui va briser les chaînes d’une jeune mère -captive.—Madame, un salaire détruiroit le beau de mon action: ne me le -détruisez pas, je vous en prie; j’ai tant besoin de cette expiation. - -—Monsieur, vous avez toute mon admiration, et je suis ravie d’engager -avec vous une lutte de générosité; mais remettons à plus tard ce beau -combat. Maintenant occupons-nous sans relâche de l’issue matérielle de -notre aventure.—Avez-vous, monsieur, les limes que j’ai demandées?.... - -—Les voici, mylady. - -—Bien.—C’est sur elles qu’est fondée toute l’entreprise, qui n’en -est pas moins sûre pour cela. Voyez, et dites-moi à quoi tiennent -les destinées? Sans les rugosités presque imperceptibles de ce frêle -morceau d’acier, au lieu de reconquérir le monde et la vie comme -je vais le faire, je serois condamnée peut-être à pourrir dans ce -cachot.—Devroit-on s’étonner que la nécessité enfreigne l’honneur et -la justice quand la nécessité intervertit tout, quand elle trouble la -raison, la valeur, le rapport des êtres et des choses?—Elle fait placer -au pauvre qui a faim le pain avant l’honneur, comme elle me fait en ce -moment placer la grossière intelligence de l’artisan qui, le premier, -eut la pensée de faire ronger l’acier par l’acier, bien avant, bien -au-dessus du génie du Dante et de Shakspeare. Cette mèche de fer est -plus pour moi que Milton!—Ce blasphême, devant des juges libres qui -n’ont que faire d’une lime, ne mériteroit-il pas de me faire passer -par les bourreaux, comme devant des juges pleins de sucs de viandes -exquises, le malheureux qui a préféré un morceau de pain à l’honneur et -à l’équité?—Rétablissez chacun en sa place, et tout sera redressé. Ou -donnez-moi des juges prisonniers, et je serai absoute; ou rendez-moi -la liberté, et je replacerai Milton avant la lime, le poète avant le -forgeron; ou donnez au pauvre des juges qui aient faim, et il sera -absous; ou rassasiez-le, et il replacera le pain après l’honneur. - -Voici, mylord, le plan d’évasion que j’ai mûri longuement dans le -loisir, préférablement à tout autre: il est simple. Veuillez le suivre -strictement, et nous aurons un plein succès. - -Demain, aussitôt après déjeûner, mylord (c’est avec plaisir, monsieur, -que je vous donne ce nom), vous partirez et vous retournerez -sur-le-champ à La Napoule. Vous mettrez à la voile, et louvoyerez de -façon à n’arriver ici, pour plus de sûreté, que vers le milieu de la -nuit; vous descendrez sur le flanc de l’île, à l’entrée du chenal, où -vous ferez prendre terre à tout l’équipage en armes, que vous laisserez -sur le rivage, faisant le guet, prêt à venir au premier signal. Et -seulement accompagné de quelques hommes chargés des échelles, dans -le plus grand silence, vous vous glisserez à pas de loup jusqu’aux -murailles du château qui regardent le couchant. Ma fenêtre sera facile -à reconnoître dans l’obscurité; j’y suspendrai une écharpe. Pour -atteindre jusqu’ici, il faut que votre échelle ait environ quarante -pieds.... Le reste me regarde.... Cette nuit je scierai un de ces -barreaux assez profondément pour qu’il cède au premier choc.—Agissez -adroitement, mais avec la plus grande assurance. N’ayez pas de crainte; -la garde de cette forteresse n’est pas forte, comme vous pourrez le -voir. Elle se compose de quelques vieillards invalides. La nuit, il -n’y a que deux sentinelles; l’une sur la plate-forme, l’autre au -pont-levis. Habituellement leurs mousquets ne sont point chargés; et -souvent l’une est aveugle et l’autre sourde. Si, contre toute chance, -elles faisoient une alerte et crioient qui-vive? ne répondez pas. Si -elles menaçoient, ne bougez pas. Si le corps de garde s’éveilloit -et sortoit contre vous, prenez-le et faites-en ce que vous voudrez. -Seulement, ne tuez pas ces bonnes gents, je vous en prie; que le sang -ne coule pas. Mais, allez, vous pouvez être tranquille, nous ne serons -point troublés. Croyez bien que ce ne sera pas le bruit de notre fuite -qui les éveillera. - - * * * * * - -Notre faux lord Cunnyngham se nommoit simplement Icolm-Kill. - -C’étoit un ancien cabaretier du comté de Sligo, qui, pour avoir trempé -dans quelques troubles des _Boys_, je ne sais si c’étoit dans ceux -des _White_, des _Steel_, des _Oak_ ou des _Peep-of-day_, avoit eu sa -taverne rasée, et avoit été contraint de s’enfuir pour n’être pas pendu -sans jugement, comme cela se pratiquoit. Afin d’échapper à la pauvreté, -il s’étoit fait homme de mer, et tour-à-tour on l’avoit vu marchand -de chair-noire, corsaire et pêcheur de baleines. Avec ses manières -de cabaretier et sa tournure de marin, il faisoit un personnage -mixte assez grotesque dans son habit de velours et sa veste de drap -d’or. Mais sa qualité d’étranger sauvoit tout, et même en auroit fait -pardonner bien davantage. Être étranger est bien la chose du monde la -plus commode! - -Sir John Chatsworth le connoissoit depuis long-temps pour un homme de -bon cœur et de bon courage, et, plein de confiance en son habileté, -il n’avoit pas hésité à le charger d’une mission si délicate, et à -remettre le sort précieux de sa pupille entre ses mains. - - * * * * * - -Dans une transe continuelle, et dans la posture la plus gênante, -courbée sur l’embrasure de sa lucarne, Déborah passa toute la nuit à -scier dans le haut et dans le bas un énorme barreau de fer, qu’elle -avoit enveloppé de flanelle comme un malade, pour assourdir le bruit -de la lime. Ses flancs si frêles furent brisés par ce travail long et -pénible, et ses belles mains douces furent impitoyablement déchirées. - -Le lendemain, dès l’aube du jour, tout dans la forteresse était en -mouvement. Les prisonniers, parés de leurs plus belles hardes, rôdant -de corridor en corridor, de cachot en cachot, s’appeloient l’un -l’autre, échangeoient de joyeux propos. Craignant de manquer d’appétit, -quelques-uns même étoient allés cueillir de la faim sur les terrasses -et sur les plates-formes les plus élevées. Dans la vie droite et -lisse de la cellule, dans la vie morne et stupide du cachot, le plus -vulgaire incident cause une émotion profonde. - -Avant le déjeûner, M. de Cogolin invita lord Cunnyngham à visiter le -Fort-Réal, et à faire dans l’île un tour de promenade. - -Icolm-Kill profita très-habilement de cette occasion pour reconnoître -les êtres, les abords et le site du château, et pour choisir sur le -Frioul le lieu le plus commode pour opérer son débarquement nocturne. - -A table, le ci-devant cabaretier fut contraint de se placer sur une -sorte de thrône qu’on lui avoit fait préparer magnifiquement. Il étoit -traité comme une majesté, et il en avoit même tout le prestige: son -geste le plus gauche, son mot le plus lourd, émerveilloient. - -On buvoit sans relâche à sa santé, et dans ces brindes, bien glorieux -étoit celui qui pouvoit choquer son verre à son gobelet. Au dessert, -après avoir proposé un toast à la prospérité de la France et de sa trop -malheureuse sœur l’Irlande, toast qui fut chaleureusement accueilli, -il demanda la permission de se retirer, et dit à M. de Cogolin qu’il -avoit résolu, au lieu de retourner de suite à Sinigaglia, où il étoit -consul des marchands anglois, de se rendre en toute hâte à Versailles, -pour implorer du Roi la liberté de lady sa nièce, et que, bien qu’il ne -reviendroit pas sans l’avoir obtenue, il espéroit sous peu de jours se -retrouver son hôte. - -Chacun se leva, et, pour lui faire honneur, voulut obstinément -l’accompagner. - -Les vétérans de la forteresse, qui avoient eu grande part aux largesses -de Déborah, vinrent aussi chancelants, titubants, l’arme au bras, se -mêler à ce cortége. - -Au moment où lord Cunnyngham, un pied sur la rive et un pied sur -l’arrière d’une nacelle où il s’élançoit, déposa un baiser sur le front -de Déborah, l’air retentit d’une salve de mousqueterie et des cris -répétés de vive lord Cunnyngham! vive lady Déborah! vive l’Irlande!... - -Vive la France! répondit Icolm-Kill. - -La barque cingla à l’Est dans le golphe de Juan, doubla le Cap-Gros, et -disparut bientôt derrière le promontoire. - - * * * * * - -A la nuit tombante, déjà tout reposoit dans le château, Déborah, pour -conserver son activité, n’avoit touché aux viandes et aux boissons -qu’avec la plus grande réserve. Son porte-clefs, qui apparemment -n’avoit pas donné dans cette sagesse, oublia, dans son trouble, de -clore la porte de son cachot, et, pour éviter toute surprise, elle -fut dans la nécessité de la barricader à l’intérieur avec ses deux -escabelles et son châlit. - -Pendant les premières heures de la soirée, elle acheva de scier le -barreau qu’elle avoit fortement entamé la nuit précédente, et le lima -jusqu’à ce qu’il ne tînt plus, pour ainsi dire, que par un cheveu de -fer. - -Elle prit ensuite son écharpe, et la fit flotter à la fenêtre comme -une voile, pour servir dans l’obscurité de signalement et de fanal. - -Puis, elle écrivit et déposa sur la table ce billet, à l’adresse de M. -de Cogolin. - - * * * * * - -«Que Dieu soit en aide à sa servante!... - -»Le plus saint devoir du captif est de briser ses chaînes: Vous avez, -mon noble et généreux ami, le cœur trop haut pour trouver mal que -j’aie accompli ce devoir. Croyez-moi, ce n’est pas sans chagrin que je -l’ai fait. Il y a des souffrances inouïes à tromper un homme de bien -comme vous. Personne au monde est-il plus digne d’égards? mais, en -cette occasion, je n’ai pu agir selon mon cœur. Possédée du démon de -la liberté, pour qui fers et murs sont vains, pouvois-je ne pas aller -à travers des considérations? D’ailleurs, je ne m’appartiens pas: une -mère se doit à son fils. - -»Je l’avoue, cela est vrai, vous aviez tant de soins pour moi; vous -m’environniez de tant de galanteries; votre humanité allégeoit si -généreusement le faix de mes maux et voiloit si bien la face hideuse -de mon sort, que ma condition n’étoit pas absolument insupportable. -Hélas! les hommes semblables à vous sont exceptionnels et ne se -succèdent point. Ce n’est pas que je veuille vous amener à une pensée -triste et vous montrer du doigt vos cheveux blancs: non; que Dieu -fasse votre vieillesse la plus longue et la plus belle, c’est mon -souhait!—Mais d’une heure à autre, n’est-il pas dans la loi commune -que vous puissiez succomber? Eh! si après Trajan étoit venu Tibère, -eussé-je donc été à la merci du crime comme j’étois à la merci de vos -bienfaisances?... - -»J’emporte de vous un doux, un précieux, un vénéré souvenir, qui ne -s’effacera jamais de ma mémoire fidèle. - -»Vous avez toute la reconnaisance que peut concevoir le cœur de votre -fille, mon père; bénissez-la.» - - * * * * * - -Ceci fait, elle se mit à genoux près du berceau de son enfant, et pria -le bon Pasteur de veiller sur la brebis et sur l’agneau, sur la veuve -et sur l’orphelin: elle implora Dieu afin de trouver grâce devant lui -comme Agar et Ismaël, et le supplia de lui envoyer un bon Ange pour -conduire son entreprise et la couronner de succès. - -Debout, palpitante d’inquiétude, immobile, l’oreille collée à la -fenêtre et la main roulée en porte-voix et collée à son oreille pour -en élargir la conque et doubler la finesse de son ouïe, elle compta -onze heures, minuit, une heure.... Vaine attente! son libérateur ne -paroissoit point. Elle n’entendoit d’autre bruit que le clapotement -et le flottement de la mer que fouettoit un violent maëstral, et les -meuglements des phoques, qui se jouoient sur le sable et plongeoient. - -Le rossignol vint enfin promener ses mélodieuses broderies sur cette -pédale monotone. A ces accents elle se troubla, et se remit à genoux, -pour se rassurer en priant. - -Son esprit s’étoit empli subitement de sombres appréhensions: depuis -que cet oiseau avait chanté à son arrivée aux portes de Paris, où -tant d’infortunes l’attendoient, il étoit devenu, pour son âme -superstitieuse, un objet de funeste présage. - -Tout-à-coup elle jeta un cri d’épouvante. - -En soulevant les yeux, elle avoit aperçu une ombre noire qui s’agitoit -et se dessinoit entre la fenêtre et l’azur du ciel. - -—Silence, mylady, silence; n’ayez pas peur, c’est moi, Icolm-Kill. - -—Ah! c’est vous, mylord!... Bénie soit votre venue!... - -Dans son transport, Déborah s’élança contre la fenêtre et couvrit de -baisers la main de Cunnyngham qui ébranloit le barreau scié. Le barreau -se rompit au premier choc d’un maillet. - -—Tout marche à souhait, mylady. Nous n’avons vu ni entendu âme au -monde. La nuit est obscure: allez, vous êtes sauvée! Conservez bien -le calme de votre esprit; vous avez besoin de sang-froid et d’agilité -pour sortir par ce sabord, pour descendre par cette longue échelle -flexible, qui tremble sous le poids du corps, et vacille comme des -haubans.—Courage, mylady, courage, hâtons-nous! - -Déborah tira doucement son enfant hors de son berceau, et l’enveloppa -tout entier dans un manteau pour étouffer ses cris s’il venoit à -s’éveiller; et elle le remit à Icolm-Kill, avec les recommandations -maternelles les plus tendres. - -Puis, elle se glissa sur l’échelle, et descendit avec une légèreté et -un aplomb indicibles; et, plus prompte qu’une gazelle, et plus emportée -qu’une lionne qui suit le ravisseur de son lionceau, elle traversa, sur -les traces de Cunnyngham, des fourrés de phylarias, de lentisques et -d’alaternes; et, après avoir franchi une clairière de lavandes, elle -arriva vers _l’ancien-logis-aux-chevaux_. - -Là, une troupe de matelots, comme des Maures, appuyés sur leurs longues -carabines, faisoient le guet sur le bord du rivage. - -A la vue de Déborah, ils ne purent retenir un cri de joie. Touts se -prosternèrent, et Déborah se jeta la face sur le sable. - -Jamais cantique ne fut plus solemnel, jamais encens ne s’éleva jusqu’à -Dieu plus pur et plus suave, que ce silence d’actions de grâces. - -Puis on s’élança dans les canots, on joignit le sloop, on mit à la -voile, et, avec la vélocité d’un pirate, on gagna la haute mer. - -Déborah ne voulut prendre aucun repos, et, avec tout l’équipage, elle -demeura sur le pont du navire, épiant l’aube, pour solemniser le jour -de sa délivrance et voir le soleil levant éclairer de ses rayons sa -liberté. - -Vingt siècles auparavant, après l’expulsion de Denys le Tyran, les -Syracusains avoient rendu ce touchant hommage à cet astre, et étoient -allés le saluer à son lever, pour lui apprendre qu’il éclairoit enfin, -et lui jurer que désormais il n’éclaireroit plus qu’un peuple libre. - -Dès que les vigies eurent crié du haut des huniers: Soleil! Soleil! -Soleil! et que le roi des cieux eut levé sa tête à l’horizon et secoué -sa crinière d’or sur les mers, Déborah prit son fils dans ses mains, -et, le suspendant fièrement au-dessus de sa tête, elle le lui présenta -face à face. - -Et touts les matelots, agitant leurs chapeaux et faisant flotter leurs -ceintures, entonnèrent d’une voix grave cet hymne à la patrie: - -Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; -mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours! - -Il t’a plongé un couteau entre les deux mamelles, et sans cesse il -retourne ce couteau dans la plaie; ton sang se mêle à ton lait, et tes -larmes à ton sang. - -Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; -mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours! - -A l’horizon, un jour se lève sur la verte Erin, où la Liberté plongera -son bras dans la gueule du lion britannique, et ira jusqu’en son ventre -lui arracher le cœur. - -Irlande, notre mère, tu souffres, l’Anglois t’a chargée de chaînes; -mais toujours tu es belle! mais nous t’aimons toujours! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XIV. - - -FITZ-HARRIS ne savoit pas, le pauvre fou, ce que c’est que le cœur -d’une femme blessée, et surtout le mauvais cœur d’une mauvaise femme -blessée. Il s’étoit avisé de croire, le pauvre fou, que madame Putiphar -ne seroit pas inexorable à son égard. Il s’étoit dit: ma supplique -est si suppliante, elle se prosterne si bien à ses pieds, qu’il est -impossible que son cœur, que le cœur d’une femme, de la femme la plus -implacable même, n’en soit pas touché. Le pauvre fou! Aussi, comme -nous l’avons vu, la réponse brève et féroce de la favorite expirante -le frappa-t-elle, comme à l’improviste, d’un coup de poignard. Quant -à Patrick, il avoit, lui, trop de sens et savoit trop bien son monde -pour s’être leurré un seul instant d’un pareil espoir. Chez lui, le -monosyllabe fatal n’apporta pas le plus léger dérangement. On eût dit, -tant il se montroit peu désappointé, que sa bouche l’avoit proféré et -que sa main l’avoit écrit.—Rien ne pouvoit ramener au calme et à la -raison l’esprit égaré de Fitz-Harris: il demeuroit inconsolable. Il -lui sembloit, quoi qu’on pût dire, que c’étoit fait de lui, que c’en -étoit fait de sa liberté. Il lui sembloit, affreux pressentiment! que -la porte du Donjon venoit de se murer; il lui sembloit qu’il venoit -de contracter avec les pierres de son cachot, avec ses fers, un hymen -indissoluble, un hymen éternel, ne devant rompre qu’à la mort. - -La conduite de l’honnête M. de Guyonnet, honorable en général, fut -on ne peut plus louable en cette occasion. Vivement affecté du grand -chagrin de Fitz-Harris, il s’empressa d’unir ses soins aux soins -fraternels de Patrick, pour l’ôter à sa désolation. Il n’est sorte de -bonnes paroles qu’il n’ajoutât aux caresses et aux bonnes paroles que -Patrick lui prodiguoit. Les promesses sembloient ne lui rien coûter, -et cependant les promesses de M. de Guyonnet n’étoient pas vaines, -il tenoit toujours plus qu’il n’avoit promis, sans compter qu’il -promettoit moins encore qu’il ne faisoit spontanément. A partir de -cette époque surtout, je ne sache pas que nos prisonniers aient jamais -sollicité de lui quelque grâce qu’ils ne l’aient obtenue, ni qu’il -fût une seule faveur dans le domaine de sa charge et de ses devoirs, -dont il ne les ait fait jouir. Il alloit même quelquefois au-devant -de leurs désirs, et passoit même à Fitz-Harris ses caprices d’enfant, -comme l’eût fait un père dans sa foiblesse. Lorsqu’il avoit retiré -nos deux victimes du premier cachot où elles avoient été ensevelies, -pour hâter leur rétablissement il leur avoit accordé une heure, chaque -jour, de promenade dans le jardin. Cette attention étoit rare et -délicate; cependant il fit plus encore: il permit à Fitz-Harris, pour -le distraire dans son abattement de se promener sur la plate-forme -du Donjon, d’où l’on avoit la vue la plus étendue et la plus superbe. -Quelquefois il le grondoit doucement; pour le rendre au courage il -l’accusoit d’en manquer, et lui prouvoit, ou tout au moins s’efforçoit -de lui prouver, que l’heure de désespérer n’étoit pas venue, que le -refus de Madame Putiphar devoit être sans conséquence, puisque son -règne étoit passé, et qu’il étoit impossible, quelque persévérante -que fût sa haine, qu’elle lui survécût, et qu’elle étendît ses effets -au-delà de la tombe.—Un jour, même, pour ces dernières raisons, il -voulut engager Patrick à écrire à son tour à M. le lieutenant-général -de police; mais Patrick n’en voulut rien faire. - -Et il fit bien. - -Qu’auroit-il obtenu? Par un mauvais charlatan en manière de magistrat, -M. de Sartine, si toutefois, contre toute vraisemblance, cet homme -eût dérogé jusque-là de lui répondre, il se seroit fait dire pour son -compte:—Bien que madame Putiphar soit descendue dans la tombe, vous -n’en devez pas moins expier jusqu’au bout l’outrage que vous avez fait -au Roi en la personne de sa servante.—Puis, pour le compte de son ami, -il se seroit fait appliquer sans doute ces tristes et honteuses paroles -répétées depuis onze ans à un loyal gentilhomme courbé sous le poids -des années et sous le poids de ses fers, qui s’éteignoit sous ces même -voûtes, pour un crime tout semblable au crime de Fitz-Harris:—Ou vous -êtes l’auteur des vers en question, ou vous connoissez celui qui les -a faits; dans le second cas, votre silence opiniâtre vous rend aussi -coupable: nommez-le, et vous êtes libre.—Fitz-Harris eût-il été capable -d’un pareille indignité, qu’il lui auroit été aussi impossible de -faire cette délation qu’à Pompignan de Mirabel: c’étoit le nom de ce -vieillard. - -La mort de madame Putiphar n’apporta pas, chose atroce, absurde, -inouïe! le plus léger adoucissement au sort affreux des infortunés -qui pourrissoient à cause d’elle, dans toutes les bastilles d’État. -Pas un au Donjon ne secoua ses chaînes, pas un ne vit tomber ses -verrouils, pas un, dis-je! ni le baron de Venac, capitaine au régiment -de Picardie, qui depuis dix ans expioit le tort de lui avoir donné un -avis, qui, tout en intéressant son existence, pouvoit aussi humilier -son orgueil; ni le chevalier de la Rocheguerault, natif de la province -de Galles en Angleterre, et arrêté dans Amsterdam, que depuis dix-sept -années, ô mon Dieu! on détenoit dans cette sombre forteresse, parce -qu’il avoit été soupçonné d’être l’auteur d’une brochure, _la Voix des -Persécutés_, qui avoit déplu autrefois à madame la favorite; brochure -que le malheureux ne connoissoit même pas; ni je ne sais plus quel -certain gentilhomme de Montpellier, dont le nom m’échappe; ni vingt -autres que je ne saurois même indiquer du doigt.... La tyrannie a des -secrets impénétrables. - -Combien Patrick dut-il se féliciter de ne s’être point laisser aller -au conseil de M. de Guyonnet! Combien dut-il s’applaudir de son -silence, quand, à quelque temps de là, il vint à apprendre, sans -doute, la translation de la Bastille au Donjon, et l’étroite et cruelle -réincarcération, par l’ordre de M. le lieutenant-général, de HENRY -MASERS DE LATUDE. - -Ce qui fut plus efficace que les douces raisons de Patrick, et le zèle -de M. de Guyonnet, ce qui contribua le plus à tirer Fitz-Harris de -son état de mélancolie, ce qui l’en sortit même décidément, ce fut un -envoi de son oncle, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, qu’il reçut vers -la fin de cette année. Peu de temps après le refus et le trépas de la -Putiphar, dans le plus fort de sa douleur, Fitz-Harris, pour l’informer -de son sort, lui avoit écrit une magnifique lettre toute échevelée. - -Cet abbé d’abbaye, ce vrai abbé, étoit un simple et digne homme, -qui avoit pris soin de Fitz-Harris dès son enfance, et qui l’aimoit -beaucoup. Touché mortellement des malheurs de son neveu, il lui avoit -donc fait remettre, en réponse, une lettre pleine d’affection et de -consolations pressantes: car il est quelques rares cœurs, ceux-là -Dieu ne les prodigue pas, sur lesquels le malheur d’autrui fait une -incision, comme un outil sur l’écorce du palmier, et qui, comme le -palmier, laisse fluer, par cette incision, un vin généreux. L’amitié de -cet homme, comme tant d’amitiés, ne tenoit pas seulement table ouverte -de paroles: elle avoit la bouche plus sobre que les mains. Sa lettre, -en un mot, dans laquelle il promettoit de s’employer sans repos, -et d’user de tout son crédit et de toutes ses forces pour arracher -Fitz-Harris aux harpons de la haine, où, pauvre enfant, sa vie s’étoit -fatalement accrochée; sa lettre, dis-je, étoit éloquemment accompagnée -d’un petit sac de quinze cents livres. - -Dans sa joie, Fitz-Harris prit cette somme, la mit en un monceau et -en fit trois parts: une pour sa vieille mère, une pour Patrick, une -pour lui. Celle de sa mère fut promptement envoyée. Patrick, avec sa -délicatesse accoutumée, refusa la sienne.—Rien, mon doux ami, dit-il -à Fitz-Harris, ne divise notre amitié ni notre sort; ne partageons -donc point le champ de notre misère, n’y plantons point de haies. Ce -que j’ai, ce que je voudrois avoir est à toi; ce que tu as, ce que -tu voudrois avoir est à moi: cela suffit. Assis au même feu, à la -même table, emprisonnés sous la même voûte, va, sois tranquille, quoi -que tu fasses, mon frère, tu me trouveras toujours ton convive, là, -inévitablement. - -Resté maître de deux parts, voici Fitz-Harris embarrassé sur l’emploi -de son argent, comme un enfant qui, au milieu d’une foire, a quelques -sous à lui dans sa main. Cette grave affaire l’occupa si fortement -qu’il en devint tout silencieux. Après y avoir rêvé tout le jour, les -deux coudes appuyés sur son trésor, il y rêva encore toute la nuit. -Enfin, le lendemain:—Mon choix est à peu près fixé, dit-il tout joyeux -à Patrick, sauf meilleur avis; voici ce que j’ai arrêté et ce qu’il -nous faut acheter avant tout. D’abord, un collier d’argent pour Cork, -une grande buire en grès de Flandre, deux pots du Japon, quelques -tableaux et un clavecin. A cette nomenclature, Patrick, qui n’avoit -pu s’empêcher de sourire, prit la main de Fitz-Harris, et, la serrant -affectueusement:—Merveilleusement trouvé! Tout cela est charmant, -dit-il, délicieux! Mais, mon bon ami, ne seroit-il pas bien de songer -aux choses essentielles dont notre corps et notre esprit peuvent avoir -faute, avant de nous donner touts ces objets de luxe? Ce mot, objet de -luxe, parut traverser les idées de Fitz-Harris et le contrarier.—Objets -de luxe! reprit-il, qu’appelles-tu objets de luxe? Un collier pour -Cork? Il y a si long-temps que je lui en ai promis un magnifique! Une -buire en grès de Flandre, pour remplacer notre ignoble cruche à eau? ce -n’est certes pas là un objet de luxe. La demi-livre de tabac que chaque -mois le Roi nous donne traîne toujours de touts côtés et se gaspille; -un pot du Japon pour la mettre et un autre pot du Japon pour mettre -des marguerites et des roses: ce n’est certes pas là de la profusion; -d’ailleurs, j’aime tant les beaux vases! j’aime tant les belles -porcelaines! Quelques estampes, quelques fêtes galantes de Watteau, -pour égayer un peu ces murailles noires et nues, ce n’est pas trop. Un -clavecin!... combien de fois touts deux avons-nous regretté de n’avoir -pas quelque instrument pour abréger les heures lentes et taciturnes -de notre captivité, pour chercher dans l’étude et les charmes de -la musique l’oubli passager de nos maux! Oui, oui, il nous faut un -clavecin! La musique fait tant de bien! Te souvient-il combien la plus -naïve mélodie vous remet de frais dans le cœur. Oui, oui, il nous faut -un clavecin! n’est-ce pas, Patrick?... - -A de si invincibles raisonnements Patrick feignit de se rendre. Ces -fantaisies de Fitz-Harris pouvoient être des folies, mais dans sa -situation, mais dans l’état de son esprit, c’étoit de cela, rien que -de cela, que Fitz-Harris avoit besoin. Patrick, l’ayant compris de -suite, auroit regardé comme une cruauté de le poursuivre davantage de -ses froides représentations. Le raisonnable, tout raisonnable qu’il -est, n’en est pas moins parfois très-fâcheux et tout-à-fait à éviter. -Un homme qui s’ennuie et qui n’a pas de manteau pour cacher les trous -de son pourpoint vient-il à recevoir une somme: la raison voudra qu’il -s’achète un manteau, la folie, qu’il la suive dans les tavernes. Dans -ce manteau, il s’emmaillotteroit avec son ennui; ce manteau deviendroit -son linceul. Mais dans les tavernes, avec ses trous aux coudes et son -collet râpé, en compagnie de joyeux débauchés, il se délivrera de son -mal; il reprendra du cœur au ventre, et, bientôt remis en selle, il -rentrera à toute bride dans la vie.—Le raisonnable est très-souvent -mortel. La folie est quelquefois de la raison; la raison est -quelquefois de la folie. Il est de certains cas où vraiment la raison a -un air si bête, où la logique a une tournure si absurde, qu’il faudroit -avoir bien du sérieux pour ne pas leur éclater au nez. - -Si la surprise de Patrick, lorsque Fitz-Harris lui avoit fait connoître -l’emploi qu’il désiroit faire de son argent, avoit été grande, la -surprise de M. de Guyonnet fut plus grande encore. A son tour, avec -touts les ménagements qui sont dus à un malade, il essaya de lui -adresser quelques réflexions assez sages; mais jamais il ne put en -venir à lui faire comprendre qu’il avoit des besoins plus réels et plus -pressants, et qu’un clavecin ou des pots du Japon n’étoient pas des -objets de première nécessité. - -Grâce à la bienveillance de M. de Guyonnet et à sa complaisance -infatigable, Fitz-Harris eut bientôt en sa possession ce qu’il avoit -si ardemment rêvé; je vous laisse à penser dans quelle aise et quel -ravissement il dut être, et avec quelle satisfaction il dut voir la -porte de sa geôle s’ouvrir pour laisser entrer tour-à-tour chacun de -ses désirs réalisés. - -Ces premières emplettes n’avoient pas absorbé touts ses fonds; mais de -nouveaux achats qu’il fît avec non moins d’empressement, à savoir: un -trictrac, un échiquier, un bilboquet, deux jeux de dominos, dont les -dés d’ivoire étoient presque in-8º, et dont un étoit destiné à M. de -Guyonnet; quelques ouvrages que Patrick avoit exigés, une provision -de cartes à jouer, du vin d’Espagne, quelques flacons de liqueur, et -quelques livres de sucre et de thé, ne tardèrent pas à mettre son -escarcelle à sec. Et si l’ordre de sa mise en liberté fut arrivé -seulement un mois après le généreux envoi de son oncle, et que pour -faire baisser le pont-levis il eût fallu seulement qu’il donnât un écu, -il seroit resté en affront. Mais cet ordre ne vint pas. - -Il ne devoit jamais venir. - -Au milieu de touts ses nouveaux jouets, au sein de l’espèce d’aisance -et des plaisirs qu’il venoit d’appeler dans sa prison; oublieux, léger, -inconséquent, Fitz-Harris, pendant quelques mois, vécut dans une sorte -de bonheur. Mais ce bal, mais cette mascarade, qu’il venoit pour ainsi -dire de donner à son infortune, eurent, comme toutes les fêtes, un -lendemain triste et morne. Les roses et les marguerites se fanèrent -dans leur pot du Japon, les fêtes galantes de Watteau s’enfumèrent avec -les murailles; le clavecin devint rauque. Ses ennuis, qui n’avoient -été que suspendus et non pas taris dans leurs sources, revinrent plus -acharnés et plus profonds. La liberté est un besoin inexorable. - -L’estime que M. de Guyonnet avoit conçue pour les deux jeunes -privilégiés ne s’étoit point affoiblie; l’intérêt qu’il avoit pris à -leur sort ne s’éteignoit point. Le chagrin naïf de Fitz-Harris, la -résignation de Patrick, le touchoient; car la pitié habitoit dans le -cœur de cet homme. Touts les jours, depuis assez long-temps, comme s’il -s’en fût imposé le pieux devoir, il venoit passer quelques moments -auprès d’eux. Ces moments étoient consacrés au jeu ou à d’agréables -causeries. Il se plaisoit à enseigner le trictrac à Fitz-Harris et -les échecs à Patrick. Quelquefois il leur apportoit des nouvelles de -la ville et des scandales de la Cour. Le plus souvent on parlait de -l’Écosse, de l’Angleterre et de la pauvre Érin. La chronique de sa -jeunesse, les événements dont il avoit été le témoin, et les souvenirs -qu’il avoit assez bien recueillis durant une longue carrière à travers -ces temps curieux, offroient aussi une mine assez féconde. Mais -par-dessus tout, il y goûtoit un plaisir sombre, Fitz-Harris aimoit -à l’entendre raconter l’histoire et la captivité des malheureux qui -depuis cinq siècles consécutifs étoient venus tour-à-tour languir ou -mourir dans les interstices de ces épaisses murailles, dans les boulins -de ce colombier de la mort. Enguerrand de Marigny étoit l’alpha de cet -horrible alphabet d’infortunes secrètes ou dévoilées, dont Mirabeau -devoit être l’omega. - -Enguerrand de Marigny!—Mirabeau! ce fut un roi qui forgea le premier -anneau de cette chaîne dont le dernier anneau étrangla la royauté. - -Sur les murs de la chambre de pierre octogone qu’habitoient nos deux -compagnons, le nom du comte de Thunn se trouvoit écrit plusieurs fois, -comme on sait. Ce comte de Thunn étoit un seigneur d’une ancienne -noblesse de l’empire, qui de but en blanc fut jeté au Donjon parce -qu’il étoit l’ami d’un ennemi du lieutenant-général de police. La -comtesse son épouse fut elle-même traînée à la Bastille pour avoir -sollicité avec instance sa liberté; et son fils, qui servoit alors -le Roi dans l’armée d’Italie, pour avoir réclamé l’élargissement -de sa famille, fut à son tour mis à Vincennes, où il n’eut pas la -satisfaction de voir son père: on lui cacha qu’il étoit près de lui. Au -bout de onze années de détention, le comte de Thunn mourut, sans savoir -non plus que son fils languissoit dans le même donjon, et celui-ci -n’eut pas même la triste consolation d’embrasser son père expirant. -Un jour M. de Guyonnet, à la sollicitation de Patrick, je crois, -vint à parler de cet intéressant malheur. A peine avoit-il achevé -son récit que Fitz-Harris, qui avoit paru vivement affecté, surtout -des dernières circonstances, se leva et s’écria avec l’accent de la -colère:—Savez-vous, M. de Guyonnet, que c’est une chose abominable que -cela? On conçoit le mal fait dans un but, dans un but même criminel; on -conçoit le mal profitable; on conçoit que pour le détrousser on égorge -un homme qui passe; on conçoit que le Caraïbe rôtisse son prisonnier -et le mange, on conçoit qu’on écorche son ennemi pour faire de sa peau -une selle: cela est bien, cela est sage; mais ce qui révolte, c’est le -mal fait par bon plaisir, c’est le mal insignifiant, c’est le mal que -rien ne réclame; ce sont les petites cruautés de toutes les heures, les -petites barbaries raffinées, les atrocités mignonnes qu’on pratique -dans les bastilles! Quand la société a mis l’être nuisible hors d’état -de lui nuire, l’action de la société doit s’arrêter; et si elle a -parfois le droit, comme elle se l’arroge, d’ôter la vie, son bourreau -doit avoir une lame forte qui tranche vite et court, et non point une -épingle!... Une prison c’est une tombe, c’est un asyle de mort, c’est -un asyle sacré dont les murs ne doivent point prêter l’oreille à la -colère, dont la garde ne doit point prêter main-forte à la haine. Le -père et le fils sont prisonniers dans la même forteresse, leurs fosses -sont contiguës; cacher au père que les gémissements qu’il entend dans -la muraille sont les gémissements de son fils, cacher au fils que -les chaînes qui passent et repassent sur la voûte sont traînées par -son père; quand leur sort est commun, les laisser sur leur sort dans -une ignorance réciproque et cruelle! sous le faix de onze années de -désespoir, le vieillard succombe... ne point les réunir dans un même -cachot, pour qu’au moins le père expire dans les bras de son fils, -pour qu’au moins le fils recueille le dernier soupir de son père; -abomination!... Eh! qui demandoit cela? Étoit-ce le Roi, étoit-ce -la Loi? La Loi ne sauroit enjoindre d’aussi basses coquineries. Mon -Dieu! qu’est-ce que cela auroit donc fait que le père eût pressé la -main de son fils, que le fils eût baisé les cheveux blancs de son -père? A qui donc importoit cette lente et cruelle barbarie? Qui donc -en avoit dicté le programme?... A cette chose sans nom, cette chose -exécrable; qu’est-ce que le royaume gagnoit donc en lumières, en paix, -en grandeur, en opulence? Où donc étoit la morale de cette opiniâtre -atrocité?... Oh! c’est un fait horrible!... Malheureux comte de -Thunn!... - -Mais, Saints-du-Ciel! j’y songe; puisqu’il en est ainsi, qui me dit que -ma vieille mère n’est pas derrière cette muraille, n’est pas sous cette -voûte; ma vieille mère, qui m’appelle, qui prie et qui pleure, qui se -meurt peut-être! Ah! pitié! pitié!... La mort plutôt!... Brisez-moi -la poitrine, ouvrez-moi le cœur; j’ai là un sanglot qui m’étouffe.... -Mais, que dis-je? Ah! pardon, pardon, mon esprit est égaré; pardon, -M. de Guyonnet; vous, vous êtes bon, vous êtes un homme; non, non, ma -mère n’est pas là, n’est-ce pas? ma vieille mère n’est pas là, vous me -l’auriez dit. Sa majesté le lieutenant-général de police et le Roi ne -l’ont pas plongée dans cette caverne pour avoir imploré la miséricorde -de leur cœur de pierre; le Roi n’a pas dressé le menu de mon supplice, -et n’a pas dit: La mère ne verra pas le fils, le fils ne verra pas la -mère. - -Après tout, n’est-il pas curieux, sinon exécrable, que certains hommes, -quand la fantaisie leur en prend, puissent accommoder ainsi leurs -semblables, et n’est-elle pas bien faite la société où de pareilles -infamies se commettent sous le couvert du Roi et dans la ruelle de -la Loi? Là, soyez franc, M. de Guyonnet, comment trouvez-vous ce -royaume?... Oh! la Loi ici n’est pas de fer; c’est un gâteau de cire -qui s’alonge, s’accourcit, se roule, se déroule, se ploie et se plie, -et prend à chaque instant mille formes nouvelles sous le pouce du Roi -ou des compères du Roi. La Loi ici c’est une courtisanne qui fait la -pluie et le beau temps. La Loi..., mais, que dis-je? il n’y a plus -de Loi: il y a long-temps que la Loi est défigurée. D’abord elle -étoit pure, elle étoit juste, comme tout ce qui vient de Dieu ou du -peuple; mais la monarchie a surpris sa chasteté; mais la monarchie l’a -subornée; mais la monarchie l’a habitée; et de cet inceste est sortie -une race de fils de la main gauche, une couvée de bâtards qui se sont -substitués à leur mère après l’avoir étouffée. Eh! voilà la hideuse -pullulée qui nous régit? voilà au nom de qui l’on nous taille et l’on -nous rogne!... La Justice autrefois vigilante fermière, faisant valoir -la Loi au profit du peuple, aujourd’hui sourde, hébétée, somnolente, -mange, dans l’écuelle du Roi, le plus pur du sang de ses sujets, -auxquels, au lieu de pain de pur froment, elle ne livre plus qu’un pain -de pavots et d’ivroie, qu’un pain amer qui donne des vertiges....—Je -vous étonne, M. de Guyonnet; ces paroles de colère vous semblent -étranges dans ma bouche; il est vrai, autrefois j’étois incapable d’une -idée qui ne fût pas frivole, mais la prison m’a mis plus de plomb dans -la tête; le malheur a consumé ma jeunesse et m’a ridé le cœur. Tout -ce qui s’est accompli sur moi et autour de moi m’a donné à penser. -J’étois heureux, j’étois bon: la souffrance m’a aigri; je sens là que -je change; je sens là que je deviens méchant. - -Ainsi le comte de Thunn, parce qu’il étoit l’ami d’un homme vertueux, -M. de Brurauté, qui ne l’étoit pas d’un M. d’Argenson, un valet dont -le Roi remplissoit les poches de blancs-seings, est traîné au Donjon; -ainsi sa compagne, arrachée des bras de sa fille, est jetée à la -Bastille; ainsi son fils est chargé de chaînes; après onze années de -captivité dans un cachot contigu au cachot de son fils, ainsi le vieux -comte de Thunn meurt seul, abandonné comme une bête hydrophobe.... -Eh! c’est là tout!... On plonge une famille dans la désolation; on -tue le chef, on écartèle chaque membre.... Eh! c’est là tout?.... Les -hommes en gardent ou en perdent mémoire; l’histoire le tait ou le -consigne; eh! c’est là tout?... C’est un fait passé avec d’autres faits -passés.... Eh! c’est là tout? eh! tout est dit?...—Non, non ce n’est -pas tout! non, non, tout n’est pas dit! c’est impossible, ce seroit -trop inique, ce seroit trop atroce. Patience! l’ouvrier recevra son -salaire. Après l’affront, la vengeance! Croyez-moi, le drame qui se -joue aura un dénouement! Prions Dieu qu’il ne soit pas terrible!... - -Hélas! tandis que je m’apitoye sur des mânes, infortuné comte de Thunn! -tandis que je pleure sur ton sort, j’oublie le mien, non moins affreux. -Au fait: eh! pourquoi suis-je ici? Quel est mon crime? Des gents de -police qui font métier de faire des coupables, ont dit que j’avois -dit je ne sais quoi sur une pas grand’chose qui s’étoit prostituée au -Roi, et à qui le Roi prostituoit la France. Le beau dommage, oui-da! -quand j’aurois dit ce qu’on dit que j’ai dit.—Sans doute pour faire -l’empressé, pour faire l’aimable enfant, pour s’attirer sur l’épaule -un coup d’éventail protecteur, ou pour procurer de l’avancement à -quelque campagnard de sa famille, M. le lieutenant-général de police -commanda mon crime et mon arrestation. Qu’on puisse ainsi disposer de -la destinée d’un homme, que les limaces de Cour, que les suppôts de -police puissent ainsi jouer à pair ou à non avec le sort des gents -de ce royaume, c’est une perturbation! c’est une honte!... Et l’on -subit cela? et l’âne, qu’on appelle le peuple, ne rue pas?... Oh! non, -l’animal n’est pas dangereux. Accoquiné à l’écurie que la monarchie -lui a faite, qu’il ait litière fraîche et paille au râtelier, peu lui -importe le reste! Il prête volontiers le dos à l’ignominie. Le bât de -la servitude lui va mieux que le bât de la gloire. - -Admettons un instant, s’il le faut, que jadis je me sois permis une -irrévérence à l’égard de la Chimène du Roi;—mais cette femme est -morte, oubliée; ses cendres depuis long-temps sont froides. D’où -vient que sa colère est debout? d’où vient que la torche de sa haine -brûle encore! Qui donc s’est fait l’héritier de ses ressentiments?... -Vengeurs posthumes de l’honneur absent d’une belle, Don-Quichottes, -valets, ardélions, magistrats irréprochables qui servez de bouclier au -putanisme, jusques à quand me tiendrez-vous dans les fers?... Pharaon -sans doute a convolé à de nouvelles amours; que fait donc la nouvelle -sultane? Tout en jouissant du présent, tout en se promettant l’avenir, -ne pourroit-elle jeter en arrière un regard de compassion, et mettre un -terme aux trop longues souffrances que sa devancière a amoncelées du -fond de l’alcôve royale? Seroit-ce que chez les filles comme chez les -rois les nouvelles dynasties ne soient que de nouvelles dynasties de -maux? - -Encore un coup, répondez! au nom de qui suis-je encore à la chaîne? -Qui donc veut ma perte? Le Roi ou la France? La France n’est pas la -confidente de la Cour ni de la police; elle ignore et sans doute -ignorera toujours ma destinée. On ne lui dit pas tout à la France; on -ménage sa honte. Quant au Roi personnellement, il règne peu et gouverne -encore moins: c’est un roi de fayence! Peu lui importe qu’on fasse -paille ou foin de ses sujets. D’ailleurs, seroit-il méchant, ce que je -ne saurois croire, eût-il ordonné à ses subalternes de me faire du mal, -qu’on pourroit bien sans grand scrupule lui désobéir en ce point, comme -en tant d’autres. Il seroit si facile de tromper la voracité de Saturne! - -Quand on veut un cheval on s’adresse à un maquignon; quand on veut du -vin on va au cabaret; mais à quelle porte frapper pour qu’on vous fasse -droit?... On regorge de justiciers, mais on chôme de justice; on ne la -rend, on ne la vend, ni on ne la donne.—Allons! messieurs du Parlement, -vous qui avez la main haute, de grâce, un peu de zèle pour l’innocent! -Assez de robes noires s’exterminent après les coupables. C’est assez -jongler avec Jansénius; vous êtes de grands casuistes, on le sait. -Allons, messieurs, levez-vous et partez! Pour défendre l’opprimé, pour -sauver l’innocent, il n’est besoin d’être en rang comme des chaises -d’église, sous les lambris sonores d’un palais. Hola! messieurs, hola! -vous ajusterez une autre fois les marteaux de vos perruques, laissez -là vos Philis; chaussez l’éperon, ceignez l’épée; à cheval, à cheval! -volez où l’on pleure, volez où l’on pousse d’éternels gémissements! -Pénétrez dans les bastilles, descendez dans les cachots; faites combler -les citernes; rendez à la vie, au monde, à leurs familles, les gents -d’honneur qu’on y tient ensevelis, les gents de cœur qu’on y exténue! -Et si Pharaon par hasard vous demandoit pourquoi vous avez pris sous -vos bonnets d’agir ainsi, vous lui direz, vous qui savez si bien faire -les remontrances:—Sire, c’est une sainte besogne que nous avons faite -là. Sire, nous sommes les concierges des droits de vos sujets, et non -les greffiers de votre bon plaisir. Sire, nous sommes le sceptre du -peuple et non la hallebarde du Roi. Sire, chacun son métier: notre -apostolat à nous n’est pas le vôtre; nous, Sire, nous sommes pour -défaire le mal; tant pis pour vous! - -Mais non, compagnons de misère, vous qui, comme moi, avez été condamnés -à une éternelle souffrance, soyez tranquilles, pourrissez en paix dans -vos basses-fosses! Allez, messieurs du Parlement, ne vous troubleront -point; ils sont couchés sur des roses! - -Beaux philosophes, vous aurez beau dire, ces temps que vous calomniez -valoient mieux que celui-ci. Là, derrière ce donjon, non loin de ce -château, venez, et vous verrez encore le tronc vermoulu du chêne sous -lequel s’asseyoit un roi chevalier pour rendre la justice à tout -venant. La justice alors émanoit du Roi. Oh! si seulement pour un -seul jour l’ombre de ce preux pouvoit rejeter son suaire, et venir -se rasseoir au pied de cet arbre, que de maux seroient réparés! De -quelle noble colère ne seroit-il pas saisi quand on viendroit lui -dire:—Sire, là-haut, dans ce donjon, on retient dans les fers un jeune -homme, que dis-je? deux braves jeunes hommes, à cause d’une femme folle -de son corps, qui vivoit avec le Roi votre fils.—Le Roi mon fils! -s’écrieroit-il! non; non, cet homme n’est pas mon fils; cet homme n’est -pas de ma tige; cet homme n’est pas de ma maison! ce n’est pas là mon -sang, ce n’est pas là ma race! c’est un bâtard!... - -Je crie, je pleure, je m’épuise, je déblatère; mais à quoi bon? ma -condition est toujours là, immuable. De quel côté que je me tourne, je -me trouve toujours avec elle face à face. Je le vois bien, c’est une -chose écrite, il faut que je périsse!... Abomination!... Oh! mon Dieu! -encore une fois, que suis-je donc, qu’il faille pour l’équilibre du -monde que je sois dans ce cachot. Qu’importe qu’il soit là ou ailleurs, -le pauvre atôme! Allez, M. de Guyonnet, vous pouvez sans crainte me -mettre dehors; le soleil ne s’obscurcira point; les morts ne sortiront -point de leurs sépulcres. - -Ici Fitz-Harris se tut: il n’étoit pas au bout de sa colère, mais il -étoit au bout de ses forces; la voix lui manqua. En rôdant à grands -pas dans sa prison, il avoit répandu cette longue déclamation avec un -courroux si réel, ses lèvres avoient humecté chaque parole de tant -de venin, que, comme avec une arquebuse qui a du recul en frappant -l’ennemi, il s’étoit frappé lui-même. La pierre, en s’échappant avoit -déchiré la fronde. Pour cacher les larmes qui tomboient de ses yeux -il jeta ses bras autour du col de son ami, que cette sortie avait -tristement ramené sur le terrain de son infortune, et plongé dans une -émotion presque aussi grande. M. de Guyonnet, qui avoit tout écouté -avec une patience religieuse, qui même quelquefois n’avoit pu se -défendre de sourire aux mots les plus heureux et les plus sanglants, -bien qu’un peu troublé, s’efforçant de prendre légèrement la chose, -se mit à moraliser Fitz-Harris avec toute sa bonté et toute sa grâce -habituelle.—J’étois loin, mon brave compagnon, de vous soupçonner si -mauvais, lui disoit-il; mais vous êtes, tout de bon, un misanthrope -redoutable; vous êtes fâché tout rouge contre l’univers. Votre -infortune est grande, je l’avoue; mais elle aura un terme, mais il y -a pire encore. Ne vous montez pas la tête, soyez plus résigné; vous -n’êtes, mon cher compagnon, croyez-le bien, ni le doyen ni le prince -des malheureux. A vous escrimer ainsi contre le moulin à vent de la -monarchie, prenez garde, pour vous emprunter une excellente expression, -de sembler aussi un Don Quichotte. Le manteau royal, couleur du ciel -et semé de dorures comme le firmament d’étoiles, peut bien avoir sous -quelques plis quelques trous et quelques taches, mais il n’en est pas -moins un abri vaste et sûr pour le peuple.—M. le lieutenant pour le -Roi se crut encore obligé de dire beaucoup d’autres choses semblables, -que je serois charmé de ne point répéter, que Fitz-Harris n’écouta -guère, et auxquelles, préoccupé qu’il étoit, il ne faisoit pas grande -attention lui-même. - -Depuis cette fâcheuse algarade, M. de Guyonnet évita toutefois, avec -le plus grand soin, de toucher à rien dans la conversation, qui pût -éveiller chez ses jeunes prisonniers la pensée de leur malheur, et -leur remettre sous les yeux la sombre image de leur sort; et quand -Fitz-Harris cherchoit à le questionner sur quelque ancien captif du -Donjon, sur quelque détention occulte:—Laissons là ces infortunés, lui -disoit-il; parlons, si bon vous semble, du château de Beauté et de -ses orgies, d’Isabeau et de l’insolent Bois-Bourdon; mais laissons le -Donjon tranquille. Vous le savez, je suis payé pour cela. Vous m’avez -un jour fait éprouver trop cruellement la sagesse de cet adage trivial: -Qu’il ne faut jamais parler de corde dans la maison d’un pendu. - - * * * * * - -L’oncle de Fitz-Harris, l’abbé de Saint-Spire de Corbeil, avec un zèle -et une persévérance vraiment apostoliques, n’avoit pas cessé, depuis -qu’il lui en avoit fait la promesse, de travailler à son élargissement. -Un genou en terre, son front chauve penché sur le seuil, il avoit -heurté à toutes les portes du pouvoir, même à la porte de Versailles; -mais on le renvoyoit de Caïphe à Pilate, de Pilate à Caïphe, de -Caïphe à Hérode. Tantôt c’étoit un refus brutal, tantôt une réponse -évasive; ici on prenoit un faux air d’intérêt et l’on faisoit des -phrases stériles; là on se bouchoit sans façon les oreilles. Partout -on s’appliquoit avec tant d’ardeur à gonfler la faute de Fitz-Harris, -à s’exagérer sa perversité, à démontrer sa profonde scélératesse, que -notre saint abbé avoit fini par ne savoir trop que penser, par douter -du caractère de son neveu, et par n’être guère éloigné de le considérer -comme un mortel redoutable, qu’il falloit tenir prudemment claquemuré -pour la sûreté et l’affermissement de l’État. Dans ses lettres, il -lui avoit toujours caché assez habilement le peu de succès de ses -démarches, et avoit toujours cherché à l’entretenir dans la consolante -idée d’une délivrance prochaine; cependant, après une longue attente, -ne voyant toujours rien venir, celui-ci avoit cru pouvoir démêler, -sous des paroles obscures et embarrassées, une vérité pénible que de -la bienveillance déguisoit. Et, cette fois encore, son désappointement -avoit été cruel, car il avoit beaucoup compté sur le dévouement et la -haute influence de son oncle. Cet espoir évanoui, il ne lui restoit -plus d’espoir au monde. Sa perte lui sembla jurée derechef. Il n’avoit -plus rien à attendre que du hasard, du temps ou de la lassitude de -ses bourreaux. Son irritabilité s’exalta, il retomba dans son premier -abattement. - -Être dehors étoit la pensée unique qui absorboit tout entier -Fitz-Harris et le minoit. Avec le désir dévorant de recouvrer la -liberté, Patrick nourrissoit d’autres vautours qui, sans pitié, lui -rongeoient le cœur. Plusieurs fois, à de longs intervalles, pour -obtenir enfin des nouvelles de Déborah, ou pour pousser à faire des -recherches sur sa résidence ou sur sa destinée, il avoit écrit à M. -Goudouly de l’hôtel Saint-Papoul, et toutes ses lettres étoient restées -sans réponse. Ce silence persévérant lui avoit mis la mort dans l’âme. -Comme c’étoit par l’intermédiaire seul de cet homme qu’il lui avoit été -permis d’espérer découvrir la retraite de sa malheureuse amie, c’en -étoit fait, il le voyoit bien, elle étoit perdue pour lui sans retour; -c’en étoit fait, la dernière lueur qui brilloit devant ses pas dans le -champ de sa nuit venoit silencieusement de s’éteindre. - -Juste au moment où nos jeunes amis, dans le sentier que chacun d’eux -suivoit, s’étoient vu dépouiller de toute espérance, justement à -l’heure où ils venoient de s’enfoncer plus avant dans les sables -arides du chagrin, et où ils avoient plus besoin que jamais de -consolations, de distractions et d’égards, la lieutenance du Donjon -tomba des mains de l’honnête M. de Guyonnet dans les mains d’un -avaleur de charrettes ferrées, d’un sot, d’un fat, d’un puant, d’un -pince-maille, d’un bélître, le chevalier de Rougemont. Ce chevalier de -malheur, sinon d’industrie, étoit une créature du petit duc Phélypeaux -de Saint-Florentin de la Vrillière. Il avoit épousé, je crois, la -fille du gouverneur des pages du duc d’Orléans. Ce n’étoit pas sans -raison, comme on voit, qu’il en étoit à _m’amour, que veux-tu?_ avec -le lieutenant-général de police. Je m’en tiens, pour l’instant, à ces -quelques coups de pinceau ou de massue, comme on voudra: la suite nous -fera connoître de reste ce monsieur. - -Pas un prisonnier n’avoit eu encore l’avantage de voir seulement le -bout du nez du nouvel astre qui venoit de se lever sur le Donjon, que -déjà touts avoient subi sa funeste influence. Le sang s’étoit figé -dans les veines, les cœurs s’étoient glacés. Tout intrus qui arrive -au pouvoir se croit dans la nécessité de manifester son élévation par -de nouvelles remontes et de nouvelles réformes. C’est du petit au -grand. L’un aliénera les forêts de la nation, l’autre retirera une -bûche du feu de ses prisonniers; l’un refera la charte de ses sujets -et supprimera la religion de l’État, l’autre refera la carte de ses -prisonniers et supprimera les deux pommes du jeudi, et le biscuit -de deux sols du dimanche. L’un allumera la guerre civile, l’autre -éteindra une chandelle. Bref, sur la poitrine de ses subordonnés, le -nouveau gouvernement s’assit lourdement comme un sombre cauchemar. -Tout fut mis à l’étroit. On multiplia les corps-de-garde, on doubla -les sentinelles, on accumula les précautions. Les habitants du Château -furent gênés ou outragés; ceux du Donjon accablés et torturés. On fit -de l’importance; on ne voulut répondre des prisonniers qu’à telle et -telle conditions, que moyennant tant de verrouils, tant de barricades, -tant d’alguazils. Le régime fut appauvri. On ne servit plus que de la -basse viande coriace, filandreuse et visqueuse, du jarret, du collier, -du paleron, et comme on ne donnoit point aux détenus de couteau ni de -fourchette de fer, il falloit qu’ils la lacérassent avec les ongles -et la déchirassent à belle dent; il est facile de s’imaginer quelle -rude besogne c’étoit. Le vin devint fier, le pain dur et grossier, la -marée odoriférante; les légumes sembloient avoir traversé une rivière -à la nage; les mets avoir été apprêtés à coups de sabre. Plus de -faveurs, point de pitié! Fitz-Harris ne monta plus sur la plate-forme -de l’échauguette. Personne ne descendit plus au jardin; tout demeura -condamné à une ombre éternelle. - -Ces améliorations étoient déjà depuis long-temps effectuées, et -Fitz-Harris, peu fait pour une vie de pénitence, plus exaspéré -qu’affoibli par ces privations et ces macérations, souhaitoit vivement -de voir un peu la mine du nouveau potentat, dont le bras invisible -s’étoit appesanti si lourdement sur leurs couronnes d’épines. Enfin, -un beau matin, ayant fait son bruit accoutumé, la porte s’ouvrit, une -voix cria dehors: M. le lieutenant pour le Roi, et un personnage entra -tout d’une pièce, suivi d’un guichetier et de deux artisans portant le -tablier de peau, la truelle à la ceinture et la pioche sur l’épaule. -Roide, empesé, guindé, il avoit quasi l’air d’un bâton ou de la verge -noire d’un sergent, à laquelle pendroit horizontalement une épée. Pour -toute salutation il hocha malgracieusement la tête en clignant les -paupières, et comme nos deux captifs se levoient avec politesse, en -signe de respect:—Bien, bien, messieurs, leur fit-il dédaigneusement, -ne vous dérangez pas, restez assis. C’est vous, je crois, qui êtes -Irlandois et mousquetaires?—Oui, monsieur, répondit Patrick avec sa -dignité, nous sommes Irlandois, nous étions mousquetaires.—Criminels de -lèze-majesté, je crois?—Prisonniers, oui! criminels, non! reprit encore -Patrick. - -—Lequel de vous, s’il vous plaît, se nomme Whyte?—C’est moi, -monsieur.—L’autre alors....—L’autre alors, monsieur le commandant, -c’est Fitz-Harris qu’on le nomme; que me voulez-vous?—Rien, répliqua -plus sottement encore M. le nouveau lieutenant, en examinant d’un air -moitié figue, moitié raisin, article par article, tout l’ameublement de -la chambre. Lorsqu’il eut tout bien reluqué:—M. de Guyonnet étoit fou, -je crois! Le Roi, ma foi, étoit bien servi, se mit-il à dire avec un -geste de commisération.—Non, monsieur, s’écria là-dessus Fitz-Harris, -en lui coupant la parole, M. de Guyonnet n’étoit point fou! Plus de -retenue, s’il vous plaît, monsieur, à l’égard d’un honnête homme qui -emporte nos regrets et nos larmes, qui s’est fait aimer comme vous -vous faites haïr, dont nous vénérons la mémoire comme on exécrera la -vôtre.—M. de Guyonnet étoit fou, dis-je, poursuivit emphatiquement M. -le chevalier de Rougemont; avoir laissé accommoder ainsi un cachot! Des -vases, des estampes, un clavecin.... Mais c’est plutôt le boudoir d’une -fille d’opéra qu’un cabanon! Nous y mettrons bon ordre.—Oh! vous en -êtes bien capable, M. le lieutenant, reprit encore Fitz-Harris avec un -sourire acéré qu’on ne sauroit mieux comparer qu’à une lame. - -Les artisans qui accompagnoient le nouveau monarque de Vincennes, -c’étoient, leurs outils le disoient de reste, des maçons; car cet -homme, chacun son goût, raffoloit de la maçonnerie: il avoit le cœur -sur la main pour les tailleurs de pierre; il en avoit toujours autour -de lui, après lui, chez lui, sur lui; c’étoient ses gardes-du-corps -à lui. Qu’y a-t-il à redire?—Depuis son arrivée le Donjon en étoit -infesté: il y en avoit aux portes, aux cheminées, aux gouttières, aux -fenêtres; les toits en étoient couverts; les fossés en étoient pleins. -C’étoit un assaut de plâtre, une véritable escalade de mortier. On -eût dit qu’avec lui touts les manœuvres de la terre avoient ceint le -diadème. Si M. de Rougemont, ainsi que Louis XII, n’étoit pas le père -de son peuple, en revanche, soyons justes, c’étoit bien le père des -Limousins. Or, comme il ne pouvoit bâtir donjon sur donjon, tour sur -tour, entasser Pélion sur Ossa, il occupoit toute cette gangrène à des -rabobelinages souvent inutiles, presque toujours ridicules. - -Après l’échange des paroles assez âpres que nous avons rapportées -plus haut, M. le lieutenant pour le Roi laissa là ses prisonniers; -puis, mesurant la lucarne avec son épée, et se tournant vers ses deux -artistes favoris:—Compagnons, allons à notre affaire, leur cria-t-il; -vous allez, comme nous avons déjà fait dans les autres cachots, relever -cette fenêtre de façon qu’on ne puisse voir ni au-dessus ni au niveau. -Vous scellerez à l’extérieur une grille saillant en dehors, pareille -aux autres, dont vous donnerez mesure au serrurier. Vous rescellerez -dans les tableaux les barreaux croisés qui se traversent, et, dans -l’embrasure, cette même rangée de barreaux que vous ferez couper de -longueur. Ici, à l’intérieur, pour tenir la fenêtre hors d’atteinte, -vous reposerez cette grille coudée et contre-coudée, que vous ferez -ajuster à la forge suivant la demande, et que je ferai garnir ensuite, -par mon grillageur, d’un treillis de fil d’archal à mailles fines et -serrées.—Ayant donné ces ordres avec son emphase habituelle, et en -affectant d’employer quelques mots techniques, ainsi qu’un bourgeois -qui a fait bâtir, comme M. de Rougemont se retiroit, Fitz-Harris -s’approcha de lui, et, du regard lui perçant la poitrine, s’écria:—Vous -avez raison, M. le lieutenant de faire boucher ces fenêtres; vous -vous rendez justice: il ne faut pas que le ciel soit témoin des -exécrables choses que vous faites ici!... Vous vous donnez trop de mal, -croyez-moi, mon bon monsieur, pour nous intercepter le jour et l’air; -faites nous étouffer entre deux matelas, ce sera moins cher et plus -tôt fait.—Vous me manquez, jeune homme, vous oubliez sans doute que je -représente le Roi, répondit en s’enorgueillissant M. de Rougemont.—Le -Roi! c’est ma bête noire; ne me parlez pas de ça! reprit brusquement -Fitz-Harris, le toisant du haut en bas. En tout cas, monsieur, si vous -représentez le Roi, il faut avouer que Sa Majesté est grotesquement -représentée. Mais non, vous ne représentez rien, vous ne tenez lieu de -personne, vous êtes roi vous-même, vous êtes Harpagon I^{er}. - -—L’insolent!... Oh! vous me payerez cela. - -—Je croyois, monsieur, l’avoir payé d’avance. - - * * * * * - -Le lendemain matin, à peu près à la même heure, tandis que les maçons -travailloient à la lucarne, coup sur coup les trois portes s’ouvrirent, -et M. de Rougemont, avec son air gourmé de la veille, parut, suivi -cette fois d’un porte-clefs et de deux valets à sa livrée. Touts -marchoient d’un pas martial. Ils sembloient les Argonautes partant -pour la conquête de la toison. Arrivés au milieu de la chambre, touts -s’arrêtèrent subitement comme un seul homme, et M. le lieutenant pour -le Roi, prenant solemnellement la parole comme un héros d’Homère, -envoya cette harangue à la face de l’ennemi:—Sans manquer aux devoirs -de ma charge et au Roi, je ne saurois tolérer un seul instant les abus -monstrueux introduits dans ce gouvernement par M. de Guyonnet. Je vous -l’ai dit hier, messieurs, votre prison est plutôt le boudoir d’une -fille d’Opéra qu’un cachot. Le Roi, cependant, n’a pu avoir l’intention -de faire de vous des filles entretenues; vous êtes ici pour souffrir. -Il faut qu’à chaque pulsation de son cœur le prisonnier sente tout le -poids de sa captivité, et se trouve côte à côte avec son malheur. Au -nom du Roi, donc, nous allons procéder à l’enlèvement de touts ces -objets qui hurlent de se trouver ici.—Tout beau! M. le lieutenant, dit -alors Fitz-Harris avec rage, ces objets sont à moi et avec moi, et au -nom du bon droit et de la raison, nul n’y portera la main que je ne -m’en sois déguerpi! attendez!... Se saisissant là-dessus de la pioche -d’un des tailleurs de pierre, il la brandit avec force et mit en pièces -le clavecin que les deux valets traînoient déjà du côté de la porte; -puis, avec la promptitude de la flèche, faisant le tour du cachot à -coups de pioche, il fit voler en éclats touts les tableaux accrochés à -la muraille. D’un autre assaut, ayant brisé le trictrac et l’échiquier, -il rejeta son arme, et pulvérisa sur la dalle les deux vases du Japon -que M. de Rougemont avoit mis avec soin sous son bras. Cette besogne -achevée, se dressant fièrement et frappant du pied sur les débris qui -jonchoient le sol:—Maintenant, s’écria-t-il, je vous l’abandonne; tout -cela est à vous, messieurs, ramassez! L’impétueux Fitz-Harris avoit -exécuté ce sac avec une telle vitesse que pas un n’avoit eu le temps -de se reconnoître assez pour y opposer résistance. M. le lieutenant -pour le Roi au milieu de ce fracas, dans une consternation risible, -restoit là comme une oie étonnée. Enfin, ne pouvant dissimuler son -naïf désappointement: C’est dommage! lui échappa-t-il de dire avec -l’accent d’une profonde mélancolie.—Fitz-Harris saisit l’oiseau au -vol.—C’est dommage, en effet M. le lieutenant, qu’on vous ait cassé -l’œuf que votre convoitise couvoit si tendrement! C’est dommage, en -effet, vous comptiez dessus, n’est-ce pas? vous vous étiez dit: Je -mettrai le clavecin au salon entre mes deux fenêtres, les vases du -Japon sur ma cheminée, cela sera d’un bel effet! C’est dommage, oui-dà! -la peau de l’ours étoit belle. Allons, monsieur, exécutez-vous de bonne -grâce, remboursez gaiement le prix de cette peau.—Je hais d’avance les -héritiers qui pourront se disputer mes dépouilles après ma mort, ce -n’est pas pour avoir des hoirs de mon vivant. Quand on n’a plus soif, -vaut mieux briser le verre dans lequel on a bu, que de le voir aller -aux lèvres d’un pleutre ou d’un paltoquet. - -Tandis que Fitz-Harris le crossoit ainsi impitoyablement, n’ayant -pas l’air de faire grande attention à ces affronts sanglants qu’il -dévoroit comme un homme qui eût fait son métier de dévorer les -affronts, M. le lieutenant pour le Roi s’étoit approché du porte-clefs -et lui avoit glissé quelques mots à l’oreille, après quoi il étoit -sorti. Au bout de quelques instants, accompagné de quatre sergents de -garde, cet homme reparut. M. de Rougemont enjoignit sur-le-champ à ces -valeureux fantassins d’entourer Fitz-Harris et Patrick, et de ne pas -les quitter de l’œil jusqu’à nouvel ordre. Puis ses prisonniers de -guerre une fois tenus en respect, il fit enlever tout ce que la pioche -de Fitz-Harris avoit brisé ou épargné, ou plutôt il fit tout emporter, -tout, jusqu’aux jouets, jusqu’aux cartes, jusqu’aux plumes, jusqu’au -papier, jusqu’à l’encre, jusqu’aux livres. Patrick le pria instamment, -bien qu’avec dignité, de lui laisser au moins sa Bible. Sans daigner -répondre à cette prière, il ouvrit d’un air entendu le saint ouvrage; -mais comme c’étoit une version angloise son nez se cassa sur le bois -de la porte: il ne put en déchiffrer un mot. Pour sauver l’honneur de -son ignorance il le rejeta avec mépris, disant d’un air plus entendu -encore:—Bible de Huguenots, grimoire d’hérétiques, bon à mettre aux -livres à brûler; emportez ça!—Quand le cachot eut été rendu à sa nudité -première, c’est-à-dire quand il n’eut plus que deux chaises de bois, -un grabat, une table et une cruche égueulée, on se mit à fouiller -les coffres, d’où l’on retira tout le linge et toutes les hardes -que M. le lieutenant pour le Roi ne jugea pas, pour des criminels, -d’une absolue nécessité. Arrivé à la valise que M. Goudouly, l’ancien -hôtelier de Patrick, avoit autrefois renvoyée de l’hôtel Saint-Papoul, -et qui contenoit quelques riches et tristes dépouilles de Déborah, -l’étonnement de M. de Rougemont fut grand de la trouver pleine de -vêtements et de bijoux de femme. Il ne se tenoit pas de stupéfaction et -d’aise intérieure. S’il l’eût osé, je crois qu’il auroit baisé de joie -sa trouvaille.—Décidément, s’écria-t-il à la fin, refermant la valise, -après une assez longue extase, et fourrant la clef dans sa poche, sous -M. de Guyonnet c’étoit ici un donjon de cocagne. On y passoit les jours -en plaisirs, les nuits en orgies. On y dansoit, on y donnoit des bals -travestis. Dieu me pardonne! Et c’étoit là vos habits de mascarades, -n’est-ce pas, messieurs? Dérision! J’en ferai mon rapport au Roi. -Allons, guichetier, emportez ces haillons.—Au mot de haillons, Patrick -tressaillit et ne put retenir un râlement de rage. Il auroit donné sa -main droite pour conserver auprès de lui ces reliques vénérées de son -amie; il eût donné sa vie pour arracher ces reliques aux profanations -de ce laquais; mais l’accueil qu’avoit eu sa première prière lui fit -une loi de garder le noble silence qui convenoit à son orgueil. Il -essuya seulement une larme, et détourna la tête pour ne point voir. - -L’expédition étoit achevée; M. de Rougemont renvoya les sergents de -garde; mais comme lui-même alloit se retirer, ayant apperçu par hasard -le chien de Fitz-Harris, le pauvre Cork, qui s’étoit blotti sous la -table, il revint sur ses pas, et lui passant son épée sous le nez, -d’un air triomphateur:—Tais-toi, mauvaise bête, lui fit-il.—Puis il -ajouta:—Il seroit de mon devoir, messieurs, de faire jeter cet animal -dehors; mais je veux manquer en ce point à mon sacerdoce; je vous le -laisserai. Comme vous paroissez y tenir et lui donner vos soins, vous -serez obligés de partager avec lui votre ration, qui sera mince; ce -sera ça de moins que vous mangerez; ce sera ça de faim de plus que vous -souffrirez; gardez-le!—A cet ignoble et dernier outrage, Fitz-Harris -jeta un cri de dégoût, et répondit avec un courroux superbe:—Nouveau -Barnaville, vous voulez, M. le lieutenant pour le Roi, nous pousser à -bout; vous voulez nous forcer, comme Jean Crônier, le frère du gazetier -de Hollande, à arracher les pierres du mur, et à les aiguiser, et à -vous casser le crâne, pour nous faire passer ensuite par une chambre -ardente, pour nous faire envoyer à la mort ou ramer sur les galères du -Roi; mais vous vous adressez mal: nous n’en ferons rien, je vous le -dis! Ce n’est pas, croyez-le bien, que nous redoutions les galères: -elles ont touts nos souhaits! Là, du moins, nous aurions de l’air, nous -verrions la mer et le ciel!... - - * * * * * - -Fidèle à sa honteuse parole, comme eût pu l’être un homme d’honneur, -ce qu’il n’étoit pas, M. le lieutenant pour le Roi vérifia servilement -sa prophétie de marmiton. La part de nos jeunes amis devint mince, en -effet. Aux améliorations générales qu’il avoit apportées, il ajouta -à leur égard des améliorations particulières. Les porte-clefs avoient -eu ordre de ne plus faire, quelle que fût la rudesse de l’hiver et du -froid, que deux feux par jour aux prisonniers, c’est-à-dire de mettre, -le matin en entrant chez eux, trois bûches dans les cheminées de ceux -qui jouissoient du doux avantage d’en avoir, et trois bûches le soir -au dîner; mais pour eux, il y eût suppression universelle des six -bûches. Chaque prisonnier avoit droit, droit consacré par l’usage à six -chandelles de suif en été, et à huit en hiver; mais, chandelles d’été, -chandelles d’hiver, furent aussi pour eux mise à l’index; ce qui, vu -la petitesse de leur lucarne, garnie, comme on sait, d’une multitude -d’espaliers de fer, leur procuroit durant plusieurs saisons l’horreur -de dix-neuf heures de nuit sur vingt-quatre.—Un fois, enfin, lassé -de languir dans cette mortelle obscurité, lassé de tâtonner dans ces -ténèbres, n’y tenant plus, Fitz-Harris fit prier M. le chevalier de -Rougemont d’avoir la pitié de leur accorder un peu de chandelle; mais -celui-ci eut le cœur de faire une dérision de cette triste demande. -Il leur renvoya dire, par le porte-clefs, qu’il s’étonnoit qu’ils -demandassent de la chandelle; qu’au défaut de bougie, des gentilshommes -comme eux ne devoient brûler que du clair de lune. - -M. le chevalier persévéra d’autant plus volontiers dans ce surcroît -de mauvais traitements, qu’il y trouvoit son compte. Sa sordidité y -trempoit pour le moins autant que sa vengeance personnelle, ou plutôt -ces dames s’entendoient comme deux larrons en foire. M. le chevalier -ressembloit un peu, en ce cas, à ces crasseux teneurs d’école, qui, -pour la moindre faute, heureux encore quand le budget domestique n’a -pas fait une loi de la prétexter! condamnent avec empressement leurs -élèves à la privation du dessert ou au pain sec; qui, sous couleur -d’orner la mémoire, atrophient l’estomac; qui ne châtient jamais qu’au -profit de la cuisine; et à qui leurs disciples affamés pourroient dire -à bon droit: De grâce, maître, un peu moins de morale et plus de soupe. - -Ainsi que ces piètres, ce n’est pas que M. le lieutenant pour le Roi -eût un besoin urgent de ces petits tours de bâton; mais un et un -font deux; mais les petits ruisseaux font les grandes rivières; mais -il thésaurisoit; son avarice d’ailleurs l’eût fait le très-humble -serviteur d’un scheling d’Allemagne, d’un liard effacé; non, certes! -ce n’est pas qu’il en eût un besoin urgent, car sa place étoit bonne; -bonne tant que vous voudrez! mais le bon comme le beau ont-ils des -limites connues? Le beau ne peut-il pas être embelli? Le bon ne -sauroit-il être bonifié? Si le mieux est l’ennemi du bien, le meilleur -n’est pas l’ennemi du bon. Le fait est que sa bonne place, toute -bonne qu’elle étoit de son acabit, rendons-lui cette justice, il -avoit eu l’art de la pratiquer si adroitement avec certains petits -engrais artificiels, et de la féconder avec un système, à lui, -d’irrigation si parfaitement approprié, qu’il l’avoit, vraiment, -dans la sincérité de mon âme, parlant avec la plus grande ouverture -de cœur, considérablement bonifiée. Elle offroit alors l’image d’un -printemps éternel; fleurs et fruits y pendoient en toute saison. Il y -moissonnoit tout le long de l’année. Mais sous ce tapis de verdure, si -l’on avoit passé la bêche, comme dans un cimetière on eût fait sonner -des ossements. - -M. le lieutenant pour le Roi au Donjon ne recevoit régulièrement, -pour son poste, que trois mille livres; mais touts les revenant-bons, -mais tout son savoir-faire, arrivoient, comme on a vu, et changeoient -bien la thèse. Il souffloit si bien la bête morte, que la grenouille -devenoit un bœuf. L’âne de carton se faisoit cheval de bronze. En un -mot, les petits mille écus du commis se métamorphosoient en vingt ou -vingt-cinq bonnes mille livres de rente, bon an, mal an. Vingt-cinq -mille livres de rente!... mais cet or étoit le prix du sang, c’étoit -les trente écus de Judas. - -Vingt-cinq mille livres!... Tout bien compté, ce n’étoit pas trop, ce -n’étoit guère, même, pour un si beau dévouement au Roi, à la Royauté, -au Royaume; car la chère âme se donnoit bien du mal. Quelle vigilance! -Quelle entente des affaires! Quelle adresse! Quelle intelligence! Quel -homme à la fois de cabinet et de fourneau! Quelle tendre sollicitude -pour le bien de la chose! Comme il frappoit dru avec sa houlette! Comme -les chiens mordoient bien à sa voix!... Quel silence dans le Donjon! -quelle tristesse! comme tout y étoit bien claquemuré! comme tout y -étoit bouché hermétiquement! comme on y souffroit bien! comme on y -avoit froid! comme on y avoit faim! comme le désespoir y régnoit!... -Vingt-cinq mille livres! tout ça! ce n’étoit pas trop, ce n’étoit -guère. Eh! quel zèle! Quelle imperturbabilité! Quel cœur inaccessible! -Quel amour de ses devoirs! Quelle ferveur! Quel beau fanatisme! si -beau même, que ce serviteur à toute outrance eut plusieurs fois -la douleur de ne pas se voir assez compris par ses maîtres. M. le -marquis Paulmi d’Argenson, gouverneur du Château, un descendant du -premier surintendant de la Police du Royaume, M. Marc-Réné de Voyer de -Paulmi d’Argenson, celui-là même qui surprit la religion du Roi et de -Pontchartrain pour se venger du marquis de Brurauté sur le comte de -Thunn, comme on a vu; M. le marquis de Paulmi d’Argenson, dis-je, fut -maintes fois obligé de mettre le pied sur la queue de ce serpent pour -le rappeler à l’ordre, tant il alloit loin dans son royal enthousiasme! - -La colère est un flux puissant qui soutient et entraîne. Dans sa -colère contre le nouvel ordre de choses, Fitz-Harris puisa d’abord -quelques forces; mais quand la marée se fut faite, quand le flux amorti -se retira, le flot manqua à sa barque, elle s’engrava de nouveau -profondément; le jusant la laissa à sec; et, comme au milieu d’une -grève solitaire, il se retrouva encore debout au milieu de son marasme. -Que faire pour se distraire? Qu’il soit de bois, qu’il soit de pierre, -que faire pour se distraire dans un cercueil? Parler?... Depuis dix -ans bientôt que ces deux pauvres jeunes hommes étoient seul à seul, -face à face, ils s’étoient tout dit: souvenirs d’enfance, sentiments -de jeunesse, folies, rêves, désirs secrets, pensées d’orgueil, péchés, -amourettes, amours, amour de la patrie! souvenances du village, -souvenances de leur père, souvenances de leurs frères ou de leurs -compagnons, souvenances de leur mère, souvenances de leur sœur. Ils -avoient passé et repassé mille fois par les sentiers de la montagne. En -image, mille fois ils étoient revenus jouer sur la rive du lac natal, -cueillir des roseaux verts, amasser des cailloux, lancer des pierres -aux hirondelles, ou troubler l’eau avec un long rameau de saule. Lire? -Fitz-Harris n’étoit pas un grand liseur; sa tête active ne lui laissoit -pas assez de cesse. Tandis que de l’œil il suivoit machinalement la -ligne sur la page, il bâtissoit ailleurs des choses bien plus belles -que ce que l’homme a écrit. Patrick, à la bonne heure!... Mais ils -n’avoient plus de livres. Et eussent-ils été en assez bons termes avec -M. le lieutenant de Roi, comme on disoit, pour lui en faire demander, -qu’il en eût été à peu près de même. Il n’y avoit point de bibliothèque -au Donjon comme à la Bastille. M. de Rougemont, d’autre part, n’étoit -pas un homme littéraire; il avoit bien un garde-manger, beau comme un -buffet d’orgues, mais il n’avoit pas d’armoire à livres; et il falloit -qu’un prisonnier suppliât vingt fois avant d’obtenir quelqu’un des -bouquins domestiques qui traînoient par la maison. Les prisonniers en -bonne odeur parvenoient aussi quelquefois à se faire apporter un cahier -de papier; mais chaque feuillet en étoit soigneusement numéroté, et il -falloit qu’ils justifiassent de leur emploi. Écrivoient-ils quelques -lettres: on les remettoit ouvertes à M. le lieutenant, qui les lisoit -toujours, mais les laissoit rarement sortir. Celles qui leur étoient -adressées du dehors ne pénétroient jamais jusqu’à eux, pour ainsi dire. -Dans ce désœuvrement, Fitz-Harris, c’étoit devenu sa manie, retiroit la -couverture de laine de leur grabat, l’étendoit par terre, se couchoit -dessus avec Cork, et là, dans une espèce de sommeil ou d’apathie, -qu’on eût dit procurée par de l’opium, il passoit des journées, de -longues journées, immobile, muet, la paupière baissée ou le regard -fixé sur les pierres de la voûte, examinant les compartiments et les -dessins bizarres qu’en son imagination engourdie sembloient former les -joints des claveaux et des voussures contrariés dans leur appareil; -et Patrick, durant ce temps-là, de son côté, assis devant la table -et penché dessus, la figure appuyée sur ses bras et cachée, pleuroit -quelquefois, et s’abymoit dans des rêves que Dieu lui envoyoit, sans -doute, mais que nul n’a connus, mais que nul ne connoîtra jamais. - -Les soins de M. de Guyonnet pour ses deux enfants gâtés, le régime -salutaire dont on jouissoit au Donjon sous son gouvernement, avoient -contrebalancé les ravages de l’ennui chez Fitz-Harris; mais, alors, -livré à l’ennui le plus dévorant, il dépérissoit comme une herbe -annuelle sous les premiers vents froids de l’automne; il s’étioloit -et pâlissoit comme une pauvre petite herbe des champs emprisonnée; il -s’affoiblissoit, faute d’espace et d’exercice. Pour toute promenade, -de temps en temps on les faisoit passer de leur cachot dans la grande -salle commune, qui recéloit, à chacun de ses angles, une chambre -octogone pareille à la leur. Cette salle sombre et sans meubles, -voûtée en ogive, n’avoit qu’un seul pilier au centre, autour duquel -Fitz-Harris et Patrick tournoient et retournoient tristement comme -autour d’une idée fixe: on eût dit deux chevaux aveugles attelés au -manége d’un laminoir. Le dimanche, j’oubliois, ils avoient encore -quelquefois une sortie: quand l’aumônier disoit la messe à la chapelle -du Donjon on les y conduisoit; et là, du fond des espèces de cages, -toutes fermées de doubles portes, où l’on enfermoit les prisonniers un -à un comme des bêtes féroces, semblant une couple de hyènes grises ou -rayées, de Pologne ou de Coromandel, exposées à la curiosité publique, -ils assistoient, le cœur triste et serré, à la commémoration du dernier -repas que prit chez les hommes le prophète innocent, l’agneau sans -tache si lâchement crucifié. - -Comme une herbe annuelle sous les premiers vents froids de l’automne, -Fitz-Harris dépérissoit, ai-je dit; et comme il avoit le sentiment de -son dépérissement, qu’il se voyoit sécher et vieillir, cela creusoit -encore son mal. Il avoit toujours la pensée de sa perte présente à -l’esprit, qu’il prît la chose follement ou gravement, qu’il acceptât -ou repoussât cette fatalité. Souvent, en regardant ses bras décharnés, -ses jambes amaigries, il se prenoit à pleurer à chaudes larmes. L’idée -sombre qui l’occupoit perçoit dans tout, empruntoit toutes les formes -pour se faire jour. Une fois, entre autres, en se versant à boire, -il cogna le col ébréché de la cruche et le mit presque en morceaux. -Ayant ensuite ramassé par hasard un des tessons, assez anguleux, une -fantaisie lui vint, et il y obéit.—Patrick! s’écria-t-il, une idée! Je -vais graver mon épitaphe! Et après avoir tracé le contour d’un sablier -et d’une faulx, il écrivit: - - CI-GIT - KILDARE FITZ-HARRIS, - NÉ LE 9 AVRIL 1744 - A KILLARNEY, AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE, - ENSEVELI VIVANT DANS CE TOMBEAU DE PIERRE - LE 21 SEPTEMBRE 1763, - A L’AGE DE DIX-NEUF ANS CINQ MOIS - ET DOUZE JOURS. - - - AYANT SOULEVÉ LE COIN DE SON LINCEUL, D’UNE MAIN TREMBLANTE, SUR CETTE - PAROI INTERNE, IL A GRAVÉ LUI-MÊME CES MOTS, LAISSANT A D’AUTRES, PLUS - HEUREUX, LE SOIN DE L’ÉCRIRE SUR LE COUVERCLE. - - DE PROFUNDIS. - -Patrick, avec un sourire doux et triste, la tête mollement inclinée sur -l’épaule, immobile, le regardoit faire. - -—Eh bien! mon beau Pat, lui cria Fitz-Harris affectueusement, tu ne -me dis rien? Ne trouves-tu pas cette épitaphe originale, insolite, -et digne tout-à-fait de la célébrité de l’épitaphe énigmatique de -Bologne? Quant à la faulx et au sablier, je ne suis pas fort en -sculpture, je te les abandonne. Mes os en sautoir ne sont pas non plus -très-merveilleux, et mes gouttes lacrymales, aux yeux des connoisseurs, -je l’avoue, pourroient bien ressembler moins à des larmes qu’à des -poires. A ton tour, maintenant; je te cède mon burin; voyons un peu, -fais la tienne. —Non, merci, Fitz-Harris, tu es un fou de jouer ainsi -avec des choses graves; d’ailleurs, je ne suis pas de force; sans -flatterie, tu manies le ciseau comme un Grec.—Oh! mon Dieu! miss -Patrick, si vous faites la sucrée, reprit malignement Fitz-Harris, -après tout, on tâchera de se passer de votre talent; dictez seulement à -votre page; il écrira. - -Et il se remit à l’ouvrage, et Patrick, par condescendance, et -peut-être aussi de peur qu’il ne gravât quelque impertinence sur son -compte, lui dicta: - - CI-GIT - PATRICK FITZ-WHYTE; - NÉ LE 15 JUIN 1742, - DANS UNE CRÈCHE, AUX BORDS DU LAC DE - KILLARNEY, - AU COMTÉ DE KERRY, EN IRLANDE; - ENSEVELI VIVANT, SOUS CETTE MÊME LAME, - LE 2 SEPTEMBRE 1763, - A L’AGE DE VINGT ET UN ANS DEUX MOIS - ET DIX-SEPT JOURS. - ADIEU DÉBORAH! - NOUS NOUS REVERRONS LA HAUT!... - DE PROF..... - -Fitz-Harris ne put achever ce dernier mot, un étourdissement l’avoit -pris. Il se traîna tout chancelant jusqu’au bord de son lit, et -c’est tout ce qu’il put faire. A cette époque il étoit déjà dans -une telle foiblesse que l’application qu’il avoit mise à tracer ces -inscriptions sur la muraille l’avoit épuisé. Depuis quelque temps, -même dans l’inaction, sans qu’aucun effort apparent les provoquât, -il étoit sujet à de pareilles défaillances. Il se plaignoit aussi de -spasmes, de palpitations au cœur, de sueurs froides. Il avoit souvent -à la bouche un mouvement convulsif pénible à voir. Un frisson mortel -ne désemparoit pas de lui. Ces souffrances lui donnoient sur les -nerfs, l’agaçoient, et son irritabilité naturelle et son irrascibilité -augmentoient dans une proportion effrayante. Il faisoit attention à -tout, il s’occupoit de tout, lui qui, dans son beau temps, ne songeoit -à rien, et à qui rien n’importoit; et la plus petite chose, sans savoir -trop pourquoi, le crispoit, le révoltoit. Il se levoit morose, et tout -autour de lui et sur lui lui sembloit sale, mal fait, mal adroit, et -il s’en affligeoit sincèrement. La chaleur si ardente qu’il avoit eue -dans le cœur s’étoit refroidie. Ce qu’on pourroit appeler le pouvoir -d’aimer avoit quitté son âme; il se détachoit de tout. Il devenoit dur, -insensible, à son égard et pour autrui. Il tracassoit sans relâche les -porte-clefs. Plus de caresses pour Cork. Cork avoit toujours tort, Cork -l’importunoit, Cork étoit grondé sans cesse. Plus de bonnes paroles -pour Patrick; il le grondoit, il lui disoit des duretés. Puis, quand, -par hasard, un mouvement de tendresse renaissoit, c’étoient alors -des folies! Il caressoit Cork sans miséricorde, il le baisoit, il lui -demandoit pardon d’être resté si long-temps sans l’aimer. Il disoit -les plus douces choses à Patrick; il le cajoloit et vouloit, dans sa -prévenance, tout lui donner, même ses soins, le pauvre mourant! même sa -part de nourriture. Patrick, au demeurant, avoit beaucoup à souffrir; -car ce commerce étoit, on le sent de reste, âpre et difficile. Mais -que sa conduite étoit belle! Faisant toute abnégation de soi-même, -il laissoit passer, sans souffler mot, les reproches injustes, les -épithètes cruelles; il se ployoit, il se courboit, il se prêtoit -comme un esclave inepte; il obéissoit religieusement aux fantaisies -les plus étranges, aux caprices les plus passagers.—Au temps où nous -voici arrivés, le mal avoit fait un tel progrès chez Fitz-Harris, que -ses jambes trembloient et fléchissoient sous le poids de son corps, -qu’il avoit peine à se tenir debout. Patrick, vers le milieu du jour, -l’aidoit à se lever, l’enveloppoit bien chaudement et l’asseyoit sur -une chaise, d’où il ne bougeoit plus jusqu’au coucher. Seulement il -falloit qu’il le changeât vingt fois de place. Fitz-Harris le prioit de -l’asseoir vers la porte; puis, une fois là, il regrettoit de n’être pas -auprès de la table; puis, auprès de la table, il souhaitoit d’être plus -près de la cheminée. Quelquefois, dans ses dispositions de mélancolie -plus douce, quand il avoit bien parlé de sa patrie, de l’Irlande, il -demandoit à voir encore une fois le ciel; Patrick, alors, le chargeoit -doucement sur ses épaules, et se rangeoit le long de la muraille, -au-dessous de la lucarne. Se haussant comme il pouvoit, agrippé aux -barreaux intérieurs, Fitz-Harris parvenoit à dépasser de la tête -l’embrasure, et là, tant que Patrick ne ployoit pas sous la charge, il -demeuroit tristement à contempler, à travers les clayonnages de fer et -les vitres sales, quelques bribes d’azur, un reflet jaune ou une étoile -solitaire. Scène déchirante et sublime! Chose horrible, à faire pleurer -les pierres!... Pauvres jeunes hommes! - -Fitz-Harris étoit depuis long-temps dans cet état de langueur et de -consomption, quand, un matin, le porte-clefs, en leur apportant, à onze -heures, leur pitance, leur annonça, pour l’après-midi, afin qu’ils -aient à mettre plus d’ordre dans leur chambre, la visite de M. le -lieutenant-général de la Police du Royaume. - -Car M. le lieutenant-général de la Police du Royaume avoit pour -habitude de venir, ordinairement, une fois dans l’année, à la -Forteresse, pour y faire censément une soi-disant inspection. Rarement -il y manquoit. Il aimoit beaucoup ça. C’étoit pour lui comme une partie -de campagne, un rendez-vous de chasse, auquel il invitoit toujours -quelques-uns de ses bons amis. Il y amenoit même, quelquefois, sa -petite famille, en calèche, quand on avoit été bien sage. Il va sans -dire que M. le lieutenant pour le Roi étoit averti d’avance du jour -fixé par M. le lieutenant-général. A son arrivée chez le commandant, -après les _bonjour, comment vas-tu?_ exigés par la politesse, ce -dernier s’en alloit, droit comme un âne retourne au moulin, prendre -place à la table qu’il savoit lui être servie. Alors se commençoit un -somptueux, un splendide repas, où se trouvoit tout ce que l’opulence -et la délicatesse la plus recherchée avoient pu inventer et réunir. M. -le lieutenant-général baffroit, buvoit, se délectoit, s’extasioit, se -confondoit en éloges, goûtoit, dégustoit, revenoit au même plat, se -léchoit les barbes. - -_Hosanna in excelsis!_ quelle fête! quelle magnificence! O Amphytrion -trois fois heureux!... Puis, une fois bien amorcé, dans le plus chaud -moment de son enthousiasme, vite on insinuoit à ce magistrat, vite on -lui couloit en douceur dans le tuyau de l’oreille que telle étoit à peu -de chose près le régime ordinaire des prisonniers, et que le cuisinier -qui venoit d’exciter ses transports étoit celui-là même du Donjon. -Il l’entendoit ou ne l’entendoit pas, il l’écoutoit ou ne l’écoutoit -pas, il y croyoit ou n’y croyoit pas, ce sera comme on voudra; cela ne -fait rien à notre affaire; mais ce qui est toutefois positif, c’est -qu’aussitôt que M. le lieutenant-général étoit bien pansu, bien repu, -bien bu, comme on diroit en anglois, on le lâchoit tout rayonnant dans -les tours, où il demeuroit à peine une heure, et ne voyoit jamais -qu’un certain nombre de prisonniers, les originaux, les plus amusants -à voir, comme il disoit, qui, les infortunés, de peur d’aggraver leurs -misères, n’osoient se plaindre du traitement qu’ils éprouvoient. A -peine, d’ailleurs, avoient-ils le temps de lui dire quelques mots sur -la liberté qu’ils attendoient de sa justice. De la justice de M. le -lieutenant-général de Police? Dérision! - -Le porte-clefs avoit dit vrai: en effet, ce jour-là, M. le -lieutenant-général fit sa visite annuelle. Dans l’après-midi, en effet, -un bruit extraordinaire éclata aux portes du cachot, qui, tout-à-coup, -s’ouvrirent comme par enchantement et laissèrent entrer avec fracas une -suite nombreuse. Marchoit en tête, ou plutôt trébuchoit en tête, M. -le lieutenant-général, pour plusieurs raisons, et parce qu’en outre, -en entrant, son pied avoit heurté contre la marche qu’il falloit -monter pour entrer dans la chambre; marche que, pour plusieurs raisons -encore, il n’avoit pas vue au moment de son apparition triomphale. -Vêtu de noir, il étoit comme tout magistrat bien né doit l’être. Du -reste, personnage insignifiant. Derrière ses hauts talons venoient -immédiatement quatre autres comparses de même couleur, principaux -commis, sans doute; puis M. le lieutenant pour le Roi au Donjon, et les -siens, en habit neuf. A ce coup de théâtre, Fitz-Harris, qui, enveloppé -dans toutes ses hardes et dans la couverture, étoit assis le dos -tourné à la porte, fit faire un demi-tour à sa chaise pour se mettre -avec la cavalcade face à face. Les deux camps sont donc en présence. -Fitz-Harris regarde tout ça de son air hargneux. Si l’on en vient aux -mains, gare! la journée sera chaude.—M. le lieutenant-général, l’œil -luisant, la lèvre épaisse, après avoir balbutié inintelligiblement -quelques paroles, parvint enfin à détacher assez sa langue pour -dire d’une voix engluée:—Avez-vous, prisonniers, quelque réclamation -à faire? Êtes-vous bien nourris?—A laquelle question Patrick -répondit:—Nous le sommes assez mal, monsieur; oui, assez mal! Mais -l’affaire de notre liberté nous intéresse davantage; occupons-nous du -plus nécessaire, s’il vous plaît. C’est notre sort qu’il s’agit de -changer, et non notre pâture. Faites-nous libres d’abord. Et, quand -nous serons libres, nous vivrons comme les oiseaux du ciel, non pas -comme il vous plaira, mais comme il plaira à Dieu.—Assez mal, reprit -âprement Fitz-Harris; oui! puisqu’il faut le dire, nous le sommes assez -mal, horriblement mal! Mais, monsieur, n’avez-vous pas de honte de -venir parader ainsi la bouche pleine, dans l’antre de la faim, devant -de pauvres gents qu’on exténue par le jeûne? Oui, monsieur, vous le -savez de reste, nous le sommes assez mal! Voyez mon état; voyez comme -mes bras et comme mes joues se décharnent. M. le commandant que voici -est un valet infidèle qui fait, sans pitié, danser l’anse du panier -que le Roi lui a mis au bras. Monsieur gagne sur tout: sur le pain, -sur le vin, sur le sel, sur les fèves, sur les harengs, sur la viande -pourrie qu’il nous donne. Il nous laisse sans lumière, sans feu, sans -vêtements. Et, moyennant notre faim, notre soif, moyennant notre -misère, et le linge sale qui nous ronge, et le froid qui nous gerce, -monsieur, sans doute, monte son écurie, sème de l’or dans les tripots, -entretient des filles! Monsieur achète des prés au soleil, des robes -de moires et des angleterres à madame! Monsieur fait le bon père! -Monsieur élève sa famille! Eh! vous, le maître immédiat de ce laquais, -vous savez ça, et vous le laissez faire! vous souriez à ces bassesses! -vous connivez à ces infamies! Honte et opprobre!... - -Tandis que Fitz-Harris jetoit ces dernières paroles à pleine gorge, -M. le lieutenant-général de police, décontenancé au plus haut point, -avoit prononcé quelques mots que la voix du prisonnier couvrit et qu’on -n’entendit pas; puis il avoit fait un geste comme pour se retirer et se -faire suivre. Mais, là-dessus, le pauvre malade, à qui l’indignation -venoit de rendre quelques forces, s’étoit levé tout-à-coup, et, -rejetant la couverture qui l’enveloppoit, s’étoit précipité contre -la porte. La porte, sous ce choc, s’étoit refermée, et alors sans -interruption, pour ainsi dire, et d’une façon plus téméraire encore, -il avoit poursuivi:—Audience, monsieur, s’il vous plaît? qui vous -presse? Votre festin n’est donc pas fini? Croyez-moi, ne rentrez pas -à la buvette; d’ailleurs, chacun à son tour à vous avoir; vous êtes -mon hôte à cette heure et je suis votre échanson. Oh! je le vois bien, -c’est que mes paroles vous pèsent. Vous ne vous attendiez pas à ce -bouquet de chardons que j’ai cueilli sur ces dalles. Il y a long-temps -que j’avois toutes ces choses sur le cœur; je vais mourir... mais, -du moins, je ne mourrai point sans vous les avoir dites. Quand on me -met le pied sur la gorge, comme le ver sur qui l’on marche, je me -redresse; quand on m’éperonne, je rue! Jusqu’à ce jour, j’avois fait -l’âne pour avoir du son; j’avois été gentil avec vous lors de vos -visites; à deux mains jointes, doucement, j’avois imploré de vous ma -liberté, j’en avois flatteusement appelé à votre miséricorde et à la -justice de votre cœur; mais à quoi tout cela a-t-il abouti? Quel mieux -avez-vous apporté à notre sort, depuis onze ans que vous venez honorer -notre cachot de votre présence; depuis sept ans, depuis l’arrivée au -Donjon de monsieur votre ami, que vous venez, entre deux vins, faire -le petit Vincent-de-Paule, l’homme aux entrailles de père? Pitié!... -Hypocrisie!... Otez donc ce masque, il vous déguise mal, beau sanglier -faisant le philanthrope! Monsieur le lieutenant-général de la Police du -Royaume, vous avez des héraults; envoyez-les donc, je vous en défie, -proclamer par les carrefours de la ville ce que vous nous faites ici, -et pourquoi vous nous le faites. Mais non, donnez-vous-en bien de -garde, vos crieurs seroient massacrés. Ces choses-là, d’ailleurs, ne se -divulgent pas: c’est le secret du ménage, c’est la bouteille à encre -de la Police, c’est le pot au rose du Roi.—Depuis onze ans, monsieur, -nous vous demandions la liberté ou la mort; aujourd’hui, monsieur, -que la mort habite dans mon sein, je vous demande la liberté ou qu’on -m’achève!... - -Comme Fitz-Harris en étoit là, les porte-clefs, qui depuis long-temps -s’agitoient pour l’arracher de devant la porte, en vinrent enfin à leur -honneur, et comme, tout débusqué qu’il étoit de son poste, il reprenoit -haleine et brandissoit un nouvel épieu, Patrick, qui sentoit avec -douleur qu’il n’en avoit déjà que trop dit, lui mit la main sur la -bouche.... Il étoit temps. Les fumées du vin et de la colère montoient -au nez de MM. les lieutenants. Ils menaçoient, ils caracoloient. -Fitz-Harris, dans le fait, soyons francs, avoit frappé assez dru, sur -les écailles de ces reptiles pour qu’ils sifflassent et montrassent -leurs dards.—Sortons, messieurs, sortons, je n’y tiens plus, s’écrioit -M. le lieutenant-général. De grâce, ôtez-moi de ce foyer de sédition! -De grâce, ôtez-moi du spectacle de ces furieux!—M. le lieutenant pour -le Roi, vous me ferez jeter sur l’heure ces régicides dans les cabanons -de Bicêtre, en attendant pis.—Que son Excellence me laisse le soin de -venger la Couronne, et se repose sur moi, répondit avec joie M. de -Rougemont. - -Et la troupe défila comme elle étoit venue, non sans trinquer, chemin -faisant, avec les murailles. M. le lieutenant au Donjon formoit -l’arrière-garde, il tordoit ses bras avec rage; ses dents claquoient. - -Aussitôt que le cachot fut débarrassé et que Fitz-Harris se fut -retrouvé en face de lui-même, la raison lui revint; mais les forces que -lui avoit prêtées la colère s’évanouirent. Il s’affaissa tout-à-coup -sur les dalles, et, promenant son regard autour de lui, il se prit à -verser un torrent de larmes. Il frissonnoit. Patrick s’empressa de -le relever, le fit asseoir: et renveloppa dans ses langes le pauvre -enfant.—Oh! mon frère, lui dit alors Fitz-Harris, nous sommes perdus! -qu’ai-je fait? Que m’as-tu laissé faire? Je ne sais plus dans mon -délire, ce que j’ai dit à ces hommes, mais il me semble que je leur ai -dit des choses bien cruelles et qu’ils rugissoient. Oh! mon frère, nous -sommes perdus! Cache-moi, ils vont revenir pour me tuer!...—Non, mon -pauvre ami, lui répondit Patrick. Allons, courage, un peu de calme! Ne -crains rien; ces gents-là font mourir, mais ne tuent pas. - -Environ trois heures après cette échauffourée, M. le lieutenant pour -le Roi, armé de sa canne, et les trois porte-clefs du Donjon armés -chacun d’un bâton, tambour battant, mèche allumée, se précipitèrent -inopinément dans le cachot. M. le lieutenant pour le Roi écumoit.—Holà! -A nous deux, maintenant, misérables! se mit-il à hurler, renversant -la table d’une main, et brisant la cruche d’un coup de pied pour se -donner une allure formidable. Porte-clefs, rouez-moi de coups cette -vile populace! Un noble gentilhomme, un serviteur du Roi, traité ainsi -devant son Excellence, par un petit va-nu-pied, un ver de terre, -un enfant des rues! Tu voulois donc, brigand, me faire chasser du -poste où l’estime générale m’a placé? Tu voulois donc arracher son -gagne-pain à un pauvre père de famille?... (Au mot père de famille, mot -tant exploité depuis, M. de Rougemont donna à sa voix une inflexion -sentimentale. S’il eût pu se cracher dans les yeux, je crois, dans -son attendrissement, qu’il eût versé quelques larmes.) Tu mériterois, -plat-gueux, d’être écorché tout vif, que je te fisse avaler mon poing -comme une poire d’angoisse, que je te cassasse ma canne sur les reins! -Tiens donc!—Tiens donc!—Je te tuerai,—misérable!...—Holà! monsieur, -c’est une infamie; frapper ainsi un malade! Brute vile et féroce! cria -alors Patrick en se plaçant entre M. le lieutenant et son ami, que -ces coups avoient couché par terre.—A moi! porte-clefs, à moi! reprit -M. de Rougemont; et deux porte-clefs s’élancèrent sur Patrick et le -frappèrent violemment. Patrick ne broncha pas. Haussant les épaules de -pitié, il se contenta d’arracher fièrement la canne de M. le lieutenant -pour le Roi, de la briser sur son genou, et de lui en jeter les -morceaux à la face. - -Tandis que ceci se passoit, derrière Patrick se passoit une chose -plus barbare, plus ignoble encore, digne d’un Bourguignon au temps -des Armagnacs, digne du temps où, emmitouflé dans une robe de damas -doublée de martre, et le couteau en main, régnoit dans la boue le roi -Capeluche. Le troisième porte-clefs, homme de carnage, s’étant saisi -de Cork, et lui ayant brisé la tête sur l’angle de la cheminée et sur -la muraille, s’amusoit à barbouiller de sang Fitz-Harris, étendu sans -vie sur le plancher, en lui passant sur le visage le corps mort de son -pauvre ami. Patrick, tournant la tête et voyant cette lâcheté, jeta -un cri terrible; mais M. le chevalier de Rougemont y donna un sourire -d’applaudissement. - -Quel cœur ne seroit soulevé! Ma plume tremble et m’échappe. A cet -endroit, ce livre tombera sans doute de plus d’une main. Qu’y puis-je? -La vérité n’est pas toujours en satin blanc comme une fille à la noce; -et, sur Dieu et l’honneur! je n’ai dit que la vérité, que je dois. -Quand la vérité est de boue et de sang, quand elle offense l’odorat, je -la dis de boue et de sang, je la laisse puer; tant pis! Ce n’est pas -moi qui l’arroserai d’eau de Cologne. Je ne suis pas ici, d’ailleurs, -pour conter des sornettes au jasmin ou au serpolet. - -Ce dernier acte d’une férocité suprême avoit glacé Fitz-Harris et -Patrick: ils restoient là à demi morts, anéantis, comme attendant le -coup fatal.—Profitant de cette stupeur, deux porte-clefs ramassèrent -Fitz-Harris et l’emportèrent hors du cachot; et M. le lieutenant pour -le Roi et le troisième porte-clefs, le prenant chacun par un bras, -entraînèrent avec eux Patrick. Dans la tour de la Surintendance, il y -avoit quatre cachots de cinq ou six pieds carrés, où les lits étoient -de pierre et, tout au fond, un grand caveau où l’on ne pouvoit pénétrer -que par un trou pratiqué dans la voûte. Ce fut au bord de ce trou, -dont la trappe étoit levée, et dans lequel on avoit placé d’avance une -échelle, que furent amenées les deux victimes. Arrivé là, Fitz-Harris -revint à lui, et, voyant que c’étoit là qu’on alloit le plonger, sa -nature se révolta; il jeta un cri, fit lâcher prise aux porte-clefs, et -se dressa sur ses pieds d’un seul bond. Patrick, alors, avec un phlegme -sépulcral, se mit de lui-même à descendre l’échelle, en disant:—Il -faut mourir, mon frère; mon frère, il faut mourir quand il plaît à -Dieu! Viens!... Fitz-Harris, vaincu par ces paroles, se rapprocha de -l’ouverture pour imiter son ami; mais comme il se penchoit pour saisir -les montants de l’échelle, M. le lieutenant pour le Roi, ou peut-être -un porte-clefs, je ne saurois dire, le poussa rudement, le pied lui -manqua, et il tomba comme une masse au fond de la citerne. - -L’échelle fut remontée, et la trappe s’abaissa. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XV. - - -NOUS avons laissé Déborah et Vengeance, une courageuse mère et -son enfant échappés de l’esclavage, Geneviève de Brabant et son -fils Bénoni, échappés à la hache du traître Golo, avec Icolm-Kill -l’aventurier et ses compagnons, faisant force de voile sur le sloop. -Après un séjour de près d’un mois aux îles Baléares, après bien des -bonnes et des mauvaises fortunes de mer, qui, seules, pourroient donner -matière à un livre plus gros et peut-être d’un intérêt plus palpitant -que celui-ci, mais sur lesquelles, n’entendant rien aux choses -maritimes, nous garderons un modeste silence, la vigie, ayant enfin -reconnu la plage d’Irlande, cria trois fois: terre! Et, de même qu’en -quittant Lerins, dès qu’au soleil levant elle avoit eu crié trois fois: -soleil! les matelots, tête nue, entonnèrent l’hymne à la patrie; mais -cette fois ils le chantèrent d’un air triste et presque à voix basse. -On n’étoit plus sous un ciel étranger et libre: on étoit sous le ciel -natal, en proie à l’étranger. L’esclave étoit rentré sous le fouet du -maître. - -Sir John Chatsworth reçut Déborah avec une vive satisfaction. Il avoit -peu compté sur le succès de l’entreprise, malgré toute l’habileté -et toute l’audace qu’il avoit bien voulu lui-même reconnoître à -Icolm-Kill. Sir John Chatsworth n’étoit pas un homme de poésie et -d’aventure. Ce qu’on appelle le sort, le hasard, la providence, sonnoit -à son oreille comme une parole vide. Les choses ne lui sembloient -pas faciles et prospères; il ne voyoit pas en beau comme on dit; le -présent, quelque triste et quelque mauvais qu’il pût être, à ses yeux -étoit bien; l’avenir n’étoit qu’une brume épaisse au-dessus d’un abyme. -Chez lui, point d’espérance, point d’espoir, jamais! mais aussi point -de déception. - -Ce qui causa surtout l’admiration de M. Chatsworth, c’étoit le -changement magnifique qui s’étoit fait dans la personne de sa pupille. -De la jeune et folâtre enfant qu’il avoit vue à Limerick pour la -dernière fois, peu de mois avant la mort de sir Francis Meadowbanks, -son grand-père, le temps et le malheur avoient fait une grande et belle -dame sérieuse. Plusieurs fois M. Chatsworth revint avec éloge sur ce -changement. Déborah, comme on le devine bien, appela à elle les mots -les plus suaves pour remercier son tuteur dans toute l’étendue de sa -reconnoissance sincère et profonde, et elle lui prodigua les marques -d’une affection si bonne et si vraie, que l’âme aguerrie de l’homme de -loi ne se put défendre maintes fois de quelque émotion. Son arrivée -répandit un peu de joie dans la maison de sir John, et lui donna, -pendant quelques jours, presque un air de fête; mais comme cette joie -étoit sévère, mais comme cet air de fête étoit grave, car la maison -de sir John étoit une de ces maisons angloises où règnent la règle -et l’austérité, cela ne déparoit pas la mélancolie séduisante que -professoit la jeune infortunée, et qui convenoit au deuil de son cœur. -Sir John crut devoir à ses amis de leur ouvrir les portes de ses salons -pour qu’ils vinssent déposer leurs hommages aux pieds de sa pupille. -Il donna plusieurs repas, il tint plusieurs cercles où Déborah, si -c’eût été possible, se fût dispensée de paroître, mais où elle brilla -dans tout son éclat. Les infortunes et le courage de cette belle -prisonnière d’État excitoient les plus vives sympathies et ajoutoient -un charme secret et irrésistible à ses charmes naturels. Les premiers -temps de son retour s’écoulèrent ainsi quelquefois dans le trouble du -monde, mais le plus souvent dans l’échange paisible des plus aimables -témoignages d’amitiés et de gratitude, et dans la confidence et le -récit du passé. - -Déborah apprit alors que lord Cockermouth, son père, n’habitoit plus -l’Irlande. Sans doute, sa disparition, qui avoit détruit le bon -effet qu’il s’étoit promis du jugement de Tralée, qui pourtant lui -avoit coûté gros, l’avoit déterminé à prendre ce parti. Il n’étoit -retourné à son manoir de Killarney que pour le vendre à la hâte avant -de passer à Londres, où, depuis la mort de sa femme, quelques-uns de -ses anciens compagnons de table le sollicitoient de venir habiter; -car, depuis qu’Anna Meadowbanks lui manquoit, il nourrissoit dans -quelque coin inconnu de son cœur un chagrin assez véritable, et des -regrets qui souvent, malgré lui, avoient transpiré jusque dans sa -correspondance. Au fond de tout, lord Cockermouth n’avoit pas été sans -quelque affection pour sa femme et pour sa fille. S’il avoit fait -souffrir sa femme, ce n’étoit pas qu’il se fût donné à tâche le martyre -de cette douce créature. Il ne s’étoit pas dit: Je vais être méchant -avec elle, je vais payer d’ingratitude sa tendresse, son dévouement, -sa résignation; elle avoit eu une vie triste et pénible, par cela seul -qu’on l’avoit mise en contact avec un être lourd, grossier, brutal, -et que sa nature délicate et choisie avoit été forcée de subir les -lois d’un maître implacable et médiocre qu’elle n’avoit pas rêvé. -Par convenance de famille, la tourterelle avoit été accouplée à un -bœuf, et condamnée à tracer un sillon.—Si lord Cockermouth avoit fait -souffrir Déborah, sa fille, ce n’étoit pas non plus qu’il fût pour elle -dénué de toute espèce de tendresse et d’attachement: c’étoit à cause -de Patrick. Malgré sa rustique enveloppe et ses mœurs triviales, ce -lord, comme nous l’avons dit quelque part autrefois, entretenoit la -morgue la plus fière et les plus hautes prétentions aristocratiques. -Un sentiment mal digéré, mais inaltérable, de l’honneur de sa maison -et de son sang, vivoit en lui, et ce sentiment vivace ne lui avoit -pas permis de transiger en faveur des liaisons de sa fille. La seule -pensée que le fils d’un bouvier, d’un laboureur, pût être l’ami et -peut-être l’amant et l’époux de Déborah, le révoltoit, et allumoit -en lui une indignation, une colère pleine d’une noble passion, comme -on a pu le remarquer, à laquelle le caractère ordinaire de cet homme -n’eût pas donné lieu de s’attendre. Il avoit fallu vraiment qu’il vît -la chose bien en mal, que la tache dont son blason étoit menacé lui -eût semblé bien inévitable et bien énorme, pour qu’il en fût venu à -prêter les mains, sinon à commander l’attentat manqué sur Patrick -dans le sentier creux de Killarney; car ce bourru à l’âme dure, qui -profitoit volontiers des droits de la guerre, avoit toujours répugné -à l’injustice; et une fois cette première injustice commise, une fois -compromis par cette triste affaire, il s’étoit vu, sans doute, lui -soigneux de la gloire de sa maison et de son honneur, entraîné, pour -sortir de ce pas cruel, tout en pesant bien dans son cœur ce que valoit -cette mauvaise action, à provoquer ou plutôt à acheter le jugement -des juges de Tralée, qui avoit déclaré Patrick l’assassin absent de -Déborah. Oui, à travers tout cela, il faut bien le reconnoître, lord -Cockermouth avoit eu une affection assez réelle pour Déborah, et le -grand trouble dans lequel il étoit tombé, lors de son retour dans la -salle du festin, trouble allant jusqu’au délire, qui lui avoit fait -jouer un rôle si inconvenant par-devant ses convives, qui lui avoit -fait dégainer si inconsidérément son épée encore toute sanglante, avoit -eu sa plus grande source dans la profonde douleur qui l’avoit saisi -intérieurement à la vue de sa fille si horriblement mutilée par Chris, -cet imbécille assassin. Après ce coup pitoyable pour la rendre à la -vie, pour faire disparoître ses blessures, il lui avoit fait donner -avec joie, les soins les plus affectueux; et si, à peine convalescente, -il l’avoit emmenée aux Assises de Tralée, c’est qu’une nécessité -impérieuse, à ses yeux, ne l’avoit pas laissé libre en ce cas. - -Soit que les bâtiments du château, pour la plupart de la plus vieille -date, eussent besoin de réparations trop considérables, soit que, par -une sorte de superstition, personne n’eût voulu venir habiter ce lieu -maudit, comme on le regardoit, après un phantôme, un serviteur de -Satan: car le bruit public, qui noircit et grossit tout, avoit fait -tout cela et pis que cela du vieux commodore, lord comte Cockermouth -n’avoit pu trouver un acquéreur; mais comme il s’étoit avancé, plutôt -que d’en avoir le démenti, il avoit morcelé son beau domaine, et -l’avoit livré pièce à pièce aux campagnards circonvoisins. Des fermiers -avoient acheté, comme matériaux, la demeure seigneuriale, et l’avoient -démolie, et en avoient extrait les pierres pour bâtir des murs autour -de leurs clos. Quelques salles basses avoient été seules respectées, -et servoient de granges et d’étables; aujourd’hui, c’est à peine si -l’on en trouveroit quelques vestiges, et si, au fond de quelque hutte, -on trouveroit encore quelque vieillard qui ait gardé mémoire des -Cockermouth. Ainsi finit ce castel, qui étoit là debout depuis tant de -siècles, qu’il n’avoit plus d’âge, comme les vieux chênes de la forêt. -Ainsi finit Cockermouth-Castle, comme finissent autour de nous tant de -monuments, tant de ces belles horloges de pierre, qui semblent placées -là pour compter les générations qui s’écoulent, comme un cadran compte -les heures écoulées. Ainsi finit Cockermouth-Castle, ainsi finissent -les plus saintes et les plus belles choses, sous la faulx du temps et -sous la faulx de l’homme: c’est le sort commun. L’épée du conquérant -s’en va à la ferraille; le manoir, dont les tours escaladoient le ciel, -est rasé à hauteur d’homme; l’âne brait dans la salle du thrône, et le -sépulcre royal, à demi enterré, n’est plus qu’une auge à porcs. - -Un jour, Déborah étoit seule au salon; assise près de la cheminée -elle lisoit, et Vengeance jouoit et se rouloit à ses pieds sur une -peau de léopard. M. Chatsworth entra, fit glisser un siége sur le -parquet, et vint se placer à côté d’elle. Déborah ferma son livre par -respect et s’inclina, et M. Chatsworth lui prit la main, la serra -affectueusement et lui dit:—Depuis long-temps, madame, votre tuteur -avoit quelque chose à vous dire dans le secret; mais, ne voulant rien -brusquer, au lieu de provoquer une occasion favorable, il a attendu -patiemment que cette occasion se présentât. Le temps et le lieu sont -convenables; écoutez-moi:—Me croyez-vous votre ami?—En puis-je douter, -monsieur.—Me croyez-vous assez votre ami pour n’avoir rien tant à cœur -que l’intérêt de votre bien et de votre gloire?—Oui, monsieur.—C’est -que, voyez-vous, j’ai à toucher à des choses bien délicates, madame, -auxquelles nul au monde n’auroit le droit de toucher, à moins qu’il ne -fût ce que je suis pour vous, et que vous n’ayez la foi en lui que -vous daignez avoir en moi. Vous avez là, à vos pieds, un bel enfant, -madame, que j’aime comme je vous aime, croyez-le bien, et pour qui je -suis prêt à faire ce que je ferois pour vous; eh bien, votre ami va -vous dire une parole cruelle: il faut que ce bel enfant soit éloigné de -vous, il faut que cet enfant disparoisse.—Eh! qui veut cela?—Le monde, -madame.—Le monde!...—Le monde et votre honneur, madame.—Le monde et mon -honneur!... je ne comprends pas.—Le monde a des lois et l’honneur est -sévère, madame; et le monde et votre honneur, et votre avenir, exigent -de vous ce sacrifice. A ces mots, Déborah tomba à genoux auprès de son -enfant, et, le serrant contre son sein, elle le couvrit de baisers et -de larmes.—Toi, mon Vengeance, toi, mon Patrick, mon fils, mon bien, -mon âme, t’abandonner! Oh! non, jamais! s’écrioit-elle.—Il faut que -cet enfant soit éloigné de vous, madame; mais je ne dis pas qu’il -faille qu’il soit perdu pour vous.—Je comprends bien, monsieur.—La -naissance et l’existence de cet enfant est chose tout-à-fait ignorée. -Depuis votre arrivée j’ai fait en sorte, sans vous en donner le motif, -que cet enfant fût tenu à l’écart; ne divulguons pas ce que le Ciel, -dans sa bienveillance, a voilé; confiez-moi ce doux être, je le ferai -élever dans l’ombre d’abord, puis je le ramènerai près de moi, et je le -soignerai, et je veillerai sur lui, et je le chérirai comme mon propre -sang. Il passera pour l’enfant d’un parent à moi, éloigné et pauvre, -ou pour un orphelin, un adoptif.—Votre offre est grande et généreuse, -sir John, et je vous en rends grâce; mais je sens là qu’il y a en moi -quelque chose d’énorme, d’inexplicable, qui repousse la pensée seule -de ce moyen, et qui ne me permettra jamais de m’y prêter. Cela, j’en -conviens, pourroit sauver les dehors; ce qui se paie d’apparences -pourroit être satisfait; mais mon cœur ne le seroit pas, mais cela ne -me sauveroit pas du remords.—Vous voyez mal, mylady; une faute, et -c’en est une, peut donner du remords; mais on n’a pas de remords pour -avoir effacé une faute.—Une faute! mais de quoi parlez-vous? Je n’ai -pas commis de faute. Mais que voulez-vous dire?... J’avois un époux de -mon choix, un ami, un amant, je l’aimois, et voilà le fruit de notre -amour, fruit que j’aime! et ce que j’ai fait je l’ai voulu, et je -ne saurois vouloir une faute: il n’y a rien à effacer, monsieur.—En -prenant les choses d’en haut, ma bonne amie, il se peut que devant la -nature il n’y ai pas de faute; mais nous ne sommes pas ici au bord du -fleuve Saint-Laurent, et c’est une faute devant les hommes?.—Devant -les hommes? pitié! Oh! qu’ils ont bien mon mépris ceux-là!... J’ai à -me louer d’eux, en effet, je dois les ménager. Non, non, mon fils, -non, non, mon Vengeance, je ne te renierai pas! tu ne seras pas sans -mère! tu ne m’appelleras pas madame! je ne ferai pas la vierge à tes -dépens!... N’insistez pas, ô mon tuteur; vous me faites souffrir -horriblement! Je suis sa mère, sa mère, sa mère, et ne veux être que -ça! Je ne suis pas en quête d’un nouvelle alliance; qu’on me laisse -pour ce que je suis, comme je laisse les autres. C’est fini! je suis -à mon fils, et je pleure Patrick, et voilà tout!... Vous êtes bon, -sir John, je vous aime; mais brisons là-dessus; vous êtes un homme -régulier, et je suis une folle! vous êtes un archonte, et je ne suis -qu’une pauvre Sapho. - -Sir John ému, attendri jusqu’aux larmes, pressa contre son cœur la mère -et l’enfant, Geneviève de Brabant et son fils Bénoni, et leur dit: -Cela peut blesser mes sentiments, cela peut froisser un coin de mon -âme; mais cela ne vous ôte ni mon amitié ni mon dévouement; à la vie, -à la mort, je suis à vous; faisons la paix; baise-moi, pauvre enfant! -embrassez-moi, pauvre femme! - -Et depuis, l’honnête sir John Chatsworth, qui avoit à son service une -noble intelligence, n’insista pas, ne toucha plus à rien dans ce sens. -Là-dessus silence éternel. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVI. - - -L’ÉCHELLE fut remontée et la trappe s’abaissa, et il se fit une nuit -profonde. - -—Oh! mon Dieu!... s’écria Patrick, fléchissant les genoux et se -prosternant la face contre terre. - -L’horreur et l’effroi avoient ouvert par surprise son cœur stoïque au -désespoir; mais sa courageuse raison reprit aussitôt son empire, et il -s’ôta du cœur ce mouvement de foiblesse comme on s’ôteroit de la main -une écharde. - -Il se releva, et, guidé dans les ténèbres par ses gémissements, il -s’approcha de Fitz-Harris, et l’appela et prêta l’oreille. Fitz-Harris -ne répondit point. Il se pencha sur lui et lui prit la main: sa main -étoit froide. Alors il s’éloigna de lui, et, se tenant à la muraille, -il poussa du pied, dans un des coins du caveau, la paille, ou plutôt -le fumier dont on avoit eu l’attention de joncher le sol. Sur cette -litière, ayant porté doucement son ami, il l’appela de nouveau après -lui avoir posé la tête comme sur un chevet; mais toujours point de -réponse. C’étoient là touts les soins qu’il pouvoit lui donner; il se -coucha donc auprès de lui, dans une anxiété inexprimable, s’assurant -de minute en minute du battement de son cœur, écoutant silencieusement -son haleine, épiant l’instant suprême où il auroit enfin cessé de -souffrir, où il auroit passé de la condition humaine si triste, et de -la plus dure des conditions humaines, à un état digne d’envie: l’état -de la mort. Il demeura long-temps, sans doute, dans cette cruelle -position, car un sommeil de plomb, avec lequel il lutta corps à corps, -finit par l’accabler et l’assoupir. A son réveil, Fitz-Harris se -plaignoit assez fort; ses extrémités n’étoient plus froides comme le -marbre. Patrick lui passa la main sur le front et l’appela presque -à voix basse:—Harris! Harris, mon frère!... lui dit-il. Cette fois -Fitz-Harris fit un mouvement. Peu à peu il se ranima, et quand il eut -recouvré tout-à-fait le sentiment, Patrick lui dit:—Tu as fait une -chute horrible, mon frère; tu souffres, où es-tu blessé?—Je souffre -beaucoup dans les reins, et j’ai des élancements qui se croisent comme -des épées dans ma tête. Tiens, touche là à mon crâne. Patrick y porta -la main avec précaution; sous les cheveux trempés de sang, il rencontra -une saillie énorme et la bouche d’une plaie.—Sais-tu où nous sommes, -mon frère? dit ensuite Fitz-Harris.—Où nous sommes, demandes-tu, mon -frère? dans une basse-fosse.—Et que fait-on de nous?—Ne te souvient-il -plus, mon frère, que M. le lieutenant pour le Roi s’est chargé du soin -de venger la Couronne? Ce qu’on fait de nous, mon frère? on venge la -Couronne.—Dieu m’a-t-il retiré la vue, Patrick, ou sommes-nous au -milieu de la nuit?—Non, Dieu ne t’a pas affligé comme son serviteur -Tobie; mais je ne sais, mon frère, si nous sommes au milieu du jour -ou de la nuit; cette fosse n’a ni meurtrière ni lucarne.—Mais c’est -donc un tombeau?—Moins que cela, mon frère, un cloaque sans issue, -un puisard immonde.—Un puisard! répéta Fitz-Harris avec effroi: un -puisard! C’est donc avec des puisards qu’on venge la Couronne?—Avec des -puisards, tu l’as dit. - -Je ne sais là-dessus ce qui se passa d’affreux dans leur âme; ils -gardèrent touts les deux un morne et long silence. - -Ce fut Fitz-Harris qui le rompit:—Sans doute, dit-il, on nous a plongés -dans cette basse-fosse, condamnés que nous sommes à y périr de faim: -tant mieux! Il est bien temps que nos maux aient un terme. Quelle -vienne donc la mort! Elle se fait bien prier la capricieuse! Diroit-on -pas une bégueule, une mijaurée, une prude qui choisit son monde! Qu’on -nous jette des aliments ou qu’on nous laisse sans nourriture, au -demeurant, peu m’importe! C’est assez de misère comme ça, je veux en -finir; si j’approche plus rien de mes lèvres, que je sois un lâche!—Tu -parjureras ton serment, mon frère, reprit tristement Patrick, parce -qu’il est beau de se laisser tuer et qu’il est honteux de se laisser -mourir; parce que tu ne sais pas ce que c’est que mourir de faim. - -Il y avoit, du moins leur sembloit-il, l’intervalle de plusieurs nuits -et de plusieurs jours qu’ils étoient là, et personne n’avoit reparu, et -ils n’avoient entendu d’autre bruit que le bruit qu’eux-mêmes avoient -produit, comme s’ils eussent été dans les entrailles de la terre. Déjà -ils étoient en proie aux souffrances de l’inanition; l’opération de la -pensée étoit déjà chez eux pénible et lente; leurs idées s’enchaînoient -mal et ne se succédoient plus. Vers ce temps-là, Patrick, qui lui-même -avoit eu plusieurs défaillances qu’il avoit cachées avec soin, prit la -main de Fitz-Harris et lui dit:—Jusqu’ici je m’étois refusé à croire -avec toi qu’on ait pu concevoir la pensée de nous plonger dans cet -abyme pour nous y laisser périr; mais je vois bien que c’est là le sort -qui nous attend; ta prévision étoit juste; et pour nous ravaler au -niveau de la brute, on nous livre à la mort sans prêtre, sans conseil, -sans assistance. Soin perdu! ceux qui ont su vivre comme nous avons -vécu, ceux qui ont su souffrir comme nous avons souffert, ceux-là -ne se dépouilleront pas, dans un moment suprême, de la dignité qui -convient à l’homme; ceux-là sauront mourir. Frère, préparons-nous à -paroître devant Dieu. Alors Patrick s’agenouilla, et, après un moment -de recueillement, il poursuivit:—Je viens de descendre en esprit, ô -mon Dieu, dans le fond de mon âme, je l’ai trouvée sans replis; j’y -ai cherché partout un crime, et je n’y ai rencontré que des fautes -dont ta miséricorde ne me refusera pas la rémission. Ce n’est pas, -sans doute, ô mon Dieu! que je sois meilleur qu’un autre, et que je -mérite plus à tes yeux; mais tu m’as laissé si peu vieillir dans le -monde que le temps m’a manqué pour le péché. Vous que le long du court -chemin de ma vie j’ai pu offenser; vous pour qui j’ai pu être un objet -de scandale, je vous en demande humblement pardon; pardonnez-moi comme -je pardonne à ceux qui se sont faits mes ennemis, comme je pardonne à -mes bourreaux.—A toi, Fitz-Harris, mon frère, qu’ai-je à dire, sinon -que je te bénis et te porte en mon cœur, comme tu me bénis et me porte -dans le tien?—Après la vie la plus dure il te plaît, ô mon Dieu! de -m’envoyer la mort la plus cruelle; que ta volonté soit faite! puisqu’il -faut mourir, j’accepte et meurs avec espérance. Tu m’avois donné une -amie, ô mon Dieu! puis tu m’en as séparé; et tu me fais mourir sans -l’avoir revue! ô mon Dieu! que cela est amer!... mourir sans l’avoir -revue!... Heu!... que cette lame est froide! qu’elle entre lentement, -et qu’elle fait de mal!—O mon Dieu!—O mon Dieu!—O mon Dieu!... Et -sa voix s’étouffa dans les larmes. Fitz-Harris reprit alors avec -audace:—Quant à moi, ô mon Dieu! je ne meurs pas résigné comme mon -frère, et je meurs sans espérance. Un bon tient vaut mieux que deux tu -auras; je suis franc, j’eusse mieux aimé, ô mon Dieu! une pomme sur ma -table qu’une orange dans le jardin des Hespérides.—Je ne reviendrai -pas sur le passé, mon frère: il est oublié, il est expié, je crois. Je -te dirai seulement, mon doux Patrick, que je t’aime, et puisqu’il faut -que je meure, et puisqu’il faut que tu meures, que je suis heureux de -mourir avec toi.—Embrassons-nous une dernière fois, mon frère, dit -alors Patrick; et, s’étant rapproché de Fitz-Harris et s’étant penché -sur lui, ils se donnèrent un long baiser, le baiser cuisant de l’adieu, -d’un adieu éternel, le baiser qu’entre le billot et la hache deux amis -se donnent sur le plancher de l’échafaud. Leurs lèvres se quittèrent -enfin; Patrick reprit place à côté de son ami, et là, sur une couche de -fumier, se tenant affectueusement par la main, semblant deux figures -taillées dans l’épaisseur d’un tombeau, l’âme brisée par la douleur, -le corps déchiré par la faim, ils se remirent froidement à attendre la -mort, qui venoit à pas lents. - -Après ceci il se passa encore un long intervalle. Le mal étoit devenu -si violent qu’il arrachoit des plaintes à Patrick, et que Fitz-Harris -pleuroit.—Tu souffres donc beaucoup, mon Harris? Ayons courage! -disoit Patrick. A quoi Fitz-Harris répondoit:—Ce sont mes blessures -qui me font souffrir, et puis la faim—un peu—aussi.—Ayons courage, -Harris! encore quelques heures d’agonie, et le calice sera bu jusqu’à -la lie; tout sera fini. On ne meurt qu’une fois; ayons courage, mon -frère!—Oh! j’en ai du courage, mon Patrick; quelque cruelle qu’elle -soit, j’accepte cette mort volontiers, parce que la mort est un terme. -J’en ai du courage! je saurois mourir de même par ma volonté. Sur un -plat d’argent m’apporteroit-on la chasse la plus succulente, que je -la repousserois avec dédain.—O mon pauvre ami! ne pensons pas à ces -choses-là: cela aiguise encore la faim. - -A ces paroles avoit succédé un nouveau silence, ou plutôt de nouveaux -gémissements. Nos deux martyrs se tenoient toujours attachés par -la main. La mort ne venoit pas; mais le jeûne avec son râteau de -fer leur déchiroit les entrailles. Tout-à-coup la trappe de la -voûte se leva, une foible lueur de flambeau se répandit peu à peu -dans la fosse, quelque chose qui pendoit à une corde descendit, et -une voix connue, celle d’un porte-clefs, cria à l’extérieur: Voici -votre pitance, prenez. La surprise leur fit jeter un cri. Il leur -sembloit que c’étoit du Ciel que venoit ce message. Après être demeuré -quelque temps suspendu à quelques pieds du sol, l’objet remonta, -puis un instant après on laissa choir quelque chose, et la trappe -se referma.—Qu’est-ce? s’écria Fitz-Harris.—Je ne sais, répondit -Patrick.—Va donc voir, mon frère. Patrick, non sans bien des efforts, -se traîna sur les genoux du côté où le bruit s’étoit fait, et sa main -ayant rencontré l’objet:—C’est du pain! s’écria-t-il. Du pain! répéta -Fitz-Harris avec un râlement de joie; du pain! du pain! Saints-du-Ciel! -Donne-m’en, mon frère, donne-m’en! La faim est une chose atroce! puis, -vois-tu, ce n’est pas vrai, je ne veux pas mourir. - -Au bout d’un espace de temps qui leur parut assez court, le lendemain, -sans doute, la voûte s’ouvrit de nouveau, une corde descendit de même, -portant du pain que Patrick cette fois alla détacher. Depuis lors ils -eurent rarement à supporter d’aussi longs jeûnes; on leur apporta assez -régulièrement leur pitance, à savoir: de temps en temps trois ou -quatre onces de mauvais pain. - -Pour compléter l’horrible de leur position, d’énormes rats, dont le -nombre sembloit aller croissant, habitoient ou hantoient le même -puisard. Ces hôtes immondes, pour qui nos deux victimes avoient la plus -violente aversion, avec une familiarité et une audace révoltantes, les -harceloient sans cesse et sans pitié. Ils s’attroupoient autour de la -cruche à eau, sur le goulot de laquelle ils déposoient leur morceau -de pain, et, dans leur acharnement, souvent ils la renversoient, ou -combloient, en s’entassant sur le corps l’un de l’autre, la distance -mise entre eux et leur proie. Pendant leur sommeil, pendant les moments -de silence et d’accablement, ces animaux leur passoient dessus, leur -rongeoient, leur déchiroient leurs vêtements, les couvroient de -morsures à la face et aux mains. Fitz-Harris, qui ne se mouvoit qu’avec -peine, en avoit le plus à souffrir; on eût dit que cette engeance avoit -le sentiment de son état: elle bravoit ses menaces et s’attaquoit à -lui sans plus de façon qu’à un cadavre. Continuellement étendu sur une -paille pourrie et sur un sol humide, ses jambes peu à peu s’enroidirent -et se paralysèrent, et, quoiqu’il eût tout le haut du corps dans un -état d’amaigrissement, d’émaciation horrible à dire, elles devinrent -comme œdémateuses, et s’enflèrent prodigieusement. Ses pieds acquirent -un volume si énorme que Patrick fut obligé de lui ôter ses chaussures, -qui les bridoient comme un brodequin de supplice. Ses pieds ainsi à -découvert, une misère plus cruelle l’attendoit. Plusieurs fois des -bandes de rats affamés se jetèrent dessus, et, malgré ses cris et les -efforts de Patrick, mal servi par l’obscurité, ils lui déchirèrent -et lui mâchèrent les orteils. Je n’insisterai pas sur l’atrocité de -cette torture; on sait de reste quelle corrélation a le cœur avec -les extrémités, et combien est aigu et foudroyant le frémissement du -tétanos. Patrick ne put mettre Fitz-Harris tout-à-fait à l’abri de -cette voracité qu’en lui enterrant les pieds dans de la litière, et en -recouvrant cette litière d’une couche de terre, qu’avec la patience -d’un captif il avoit arrachée du sol avec ses ongles. - -Notre nature vivace est rétive à la mort. La mort nous enlève rarement -de haute lutte. Ce n’est qu’après bien des menées sourdes, bien des -combats, qu’elle nous terrasse. Sans employer le fer ni le poison, ce -n’est pas chose facile que de tuer un homme, un jeune homme surtout, un -brise-cou comme Fitz-Harris, né pour fournir la plus longue carrière, -sain, vigoureux, et dont touts les ressorts de la vie étoient neufs et -du plus pur acier. Dans l’état de dépérissement où il se trouvoit vers -les derniers temps de son séjour dans la chambre octogone, qui n’eût -pensé le voir s’éteindre prochainement? Un médecin l’eût ajourné au -plus à quelques semaines. Et depuis, cependant, il avoit fait une chute -terrible; il avoit supporté un jeûne de plusieurs jours, et avoit passé -bien des mois couché sur des ordures humides dans un puisard infect, -sans jour, sans air, accablé de douleurs corporelles, rongé par -l’ennui et le désespoir le plus profond, n’ayant pour mesurer le temps, -qui ne passoit pas, que son imagination, que l’imagination, cette folle -qui multiplie, qui amplifie, qui exagère; et pour toute subsistance que -de l’eau, comme on sait, et de temps à autre quelques onces de mauvais -pain. D’abord il avoit paru résister et végéter à peu près dans le -même état, sans mieux ni pire, tandis que Patrick se minoit et tomboit -en chartre à vue d’œil, comme un enfant arraché aux mamelles de sa -mère, ou plutôt, devrois-je dire, comme un homme arraché aux mamelles -fécondes de la liberté; puis tout-à-coup il avoit baissé, et baissoit -de jour en jour et déclinoit rapidement. Mais à mesure que son pauvre -corps s’approchoit de sa dissolution dernière, il perdoit de plus en -plus la conscience de sa position, et s’éloignoit en esprit de toute -idée d’anéantissement. Son état n’étoit plus qu’un mal-être passager: -il sentoit, disoit-il d’une voix mourante, sa vigueur revenir; son -horizon s’éclaircissoit, son ciel se peuploit d’étoiles, il n’avoit -plus que quelques heures à passer dans ce puits; il étoit sûr d’une -prochaine délivrance; il la voyoit venir; elle venoit en effet: mais -quelle délivrance!... pauvre jeune homme! - -Bien loin de se détacher des choses de ce monde, il n’avoit la tête -remplie que de projets d’ameublement, de toilette, d’équipage, -d’équipement de chasse. D’où lui viendroit l’or qu’il faudroit pour -faire face à ce luxe? cela ne l’inquiéta pas une seule fois: cette -question étoit trop froide et trop terrestre. Pour raviver tout-à-fait -la fleur un peu froissée de sa jeunesse, désormais il ne devoit -plus quitter le cheval; il devait s’incorporer comme un centaure à -un impétueux et fringant andalou, au plus beau genet de toutes les -Espagnes. Ce genet à tout poil devoit avoir un mors bosselé, des -fers d’argent, une selle magnifique, un caparaçon du plus riche -tartan d’Irlande, une housse de velours, une émouchette en réseau -d’or; il ne devoit sortir qu’avec un bouquet de rose sur le front. -Avec cela c’étoient des bottes faites à ravir; des éperons qu’on eût -dits forgés par saint Éloi, une longue escopette turque, marquetée, -sculptée, ciselée, niellée, damasquinée; une paire de pistolets de -ceinture, des pistolets d’arçon, un couteau de chasse avec une devise -sur la lame, un huchet d’ivoire, et une trompe de sonneur. Son souci -cuisant étoit de paroître à Chantilly à la prochaine Saint-Hubert, -et pour cela il devoit se commander une soubreveste de velours vert -avec des passements d’or. Son imagination se berçoit sans cesse des -plus séduisantes rêveries. Des caprices, des fantaisies merveilleuses -naissoient et se succédoient en son esprit comme les vagues de la -mer. Il bâtissoit des enfilades de romans dont il se faisoit le -héros aventureux, et dont le dénouement le plaçoit toujours au sein -des plaisirs, au comble de la fortune; et ces romans en l’air avec -leurs additions, leurs améliorations, leurs variantes, il les contoit -naïvement à Patrick.—Le prince, chassant dans la forêt, s’acharnoit à -la poursuite d’une chevrette et de ses faons, et s’égaroit. Seul, loin -du gros des chasseurs, dans une laie détournée, un sanglier furieux se -jetoit sur lui; mais, comme il alloit être blessé, Fitz-Harris, qui -providentiellement se trouvoit là, je ne sais comment, déchargeoit -ses pistolets dans le flanc de l’animal, et lui plongeoit son couteau -dans la gorge. Le prince, ainsi miraculeusement délivré, plein d’une -splendide reconnoissance pour son hardi libérateur, l’attachoit à sa -personne, le combloit de biens, et, l’introduisant dans son intimité, -il devenoit un favori craint, puissant, admiré.—Patrick n’étoit jamais -oublié dans ces coups du sort, il lui faisoit toujours la plus belle -place dans son char.—Au loin, à l’horizon, sur un arbre jeté entre -deux roches, au-dessus d’un torrent, une femme leste comme une biche -s’élançoit; mais, parvenue au milieu de l’abyme, son pied léger se -heurtoit; elle tomboit, elle disparoissoit sous les eaux. Fitz-Harris, -qui d’aventure cueilloit des narcisses sur le bord, la voyoit; une -sympathie indicible aussitôt l’agitoit; il couroit de ce côté, il se -précipitoit dans le torrent, il plongeoit et replongeoit. Des bras -s’étant enlacés à lui, il remontoit à la surface et amenoit au-dessus -de l’onde le plus beau sein et la plus belle tête de jeune fille qu’on -eût su voir. A la lueur douteuse de la lune argentée, Fitz-Harris, dans -un ravissement céleste, contemploit éperdu cette pâle Ophélie; avec -un saint frémissement il posoit ses lèvres amoureuses sur son front -humide et renversé, et l’entraînoit sur le rivage. Là, se trouvoit une -nacelle d’osier recouverte de peaux de bisquain teintes en pourpre, -Fitz-Harris y couchoit doucement la vierge évanouie. La richesse de -ses vêtements indiquoit une damoiselle du haut parage. Fitz-Harris -s’atteloit à la nacelle, et s’en alloit frapper à la porte d’un manoir -voisin. C’étoit justement la fille unique, adorée, du châtelain de ce -château. Le seigneur pleuroit sur sa fille, pressoit Fitz-Harris dans -ses bras, il le nommoit son fils. Isabelle revenoit à la vie, et, la -reconnoissance et l’amour s’en mêlant, elle offroit à Fitz-Harris sa -main glorieuse; et Fitz-Harris passoit une vie filée d’or et de soie -dans les voluptés paisibles de l’hymen, dans les plaisirs turbulents de -la chasse. - -Ces folies, ces visions, étoient l’œuvre de la fièvre lente qui -l’emmenoit: il ne put long-temps en faire la confidence. Sa voix étoit -devenue si foible que ce n’étoit plus qu’un bruit d’haleine: il avoit -peine à lier deux mots. Voyant le triste état où il étoit réduit, -Patrick conçut pour son ami les plus vives alarmes. L’heure d’une -séparation cruelle approchoit, et jusque là il s’étoit peu appesanti -sur cette idée; il n’avoit fait qu’entrevoir dans le vague, et comme -chose possible, la perte de son compagnon d’infortune. Il étoit -accablé. Il désiroit impatiemment faire connoître à M. le lieutenant -pour le Roi, dans l’espérance que peut-être il en seroit touché, le -péril où se trouvoit Fitz-Harris; mais comme il ne pouvoit le faire -savoir au porte-clefs qui venoit apporter leur nourriture sans en même -temps épouvanter le pauvre mourant et l’ôter à ses illusions, il -gardoit tristement le silence; et, comme un nocher dont la tempête a -brisé la barque, et qui de la grève où il a été rejeté se voit forcé de -demeurer le spectateur immobile d’un navire qui sancit sur ses amarres, -qui coule bas, il assistoit au naufrage de Fitz-Harris dont la nef -disparoissoit peu à peu sous le flot envahissant de la mort. Enfin, une -fois, le hasard ayant voulu que Fitz-Harris sommeillât à l’heure où -vint le porte-clefs, Patrick saisit l’occasion, et, se jetant à genoux -sous le trou d’extraction, sous la trappe:—Au nom du ciel, porte-clefs, -je t’implore! s’écria-t-il; rappelle-toi que nous sommes des hommes, -que nous sommes tes semblables, que nous sommes de chair et d’os comme -toi, et songe à ce qu’on nous fait souffrir. Au nom du ciel! si tu n’es -pas une pierre, si tu n’es pas sans quelque reste de pitié, va dire, -fais-moi la grâce d’aller dire à ton maître, M. le lieutenant pour le -Roi, que Fitz-Harris, mon frère, se meurt; qu’il est entre la vie et la -mort; s’il demeure une heure de plus dans cet égoût, il est perdu! Va, -sauve-le! va, implore M. le lieutenant pour le Roi à deux genoux comme -je t’implore; peut-être que sa vengeance est enfin assouvie, que sa -haine est repue, et qu’il ne souhaite pas ce meurtre. Mon ami, prends -une échelle, un flambeau, descends dans ce lieu d’horreur, tu verras -notre misère, et tu ne pourras plus y songer sans verser des larmes. Au -nom du ciel! porte-clefs, sauve-le, sauve mon frère! sauve ton frère: -car nous sommes des hommes! car nous sommes tes semblables! va et tu -seras béni!—Mais le porte-clefs ne fit aucune réponse, et n’en rapporta -point. Déposa-t-il le message aux pieds de M. le lieutenant pour le -Roi, ou n’en tint-il aucun compte, je ne sais. Patrick grinça des dents -d’indignation et de dépit. Honteux, il rougit en face de lui-même, -comme un homme qui vient de faire une chute dans le péché, d’avoir, -entraîné par son zèle pour Fitz-Harris, fait une humble prière, lui -qui n’en faisoit jamais, et de l’avoir faite à un valet, et de l’avoir -faite en vain. - -Ce sommeil extraordinaire de Fitz-Harris se prolongea bien long-temps: -ce fut sans doute une léthargie, et quand il se réveilla il avoit -recouvré le sentiment et la parole.—Oh! mon Dieu! Patrick, dit-il d’une -voix forte, une brèche s’est faite dans la muraille de ce caveau! -Vois, comme on plonge au loin; comme la vue s’égare dans l’immensité; -quel beau spectacle! Enchâssée dans l’Océan, quelle est donc cette -verte émeraude? Oh! mon Dieu c’est la terre d’Irlande. Vois-tu, sur -son beau rivage, notre sauvage comté de Kerry, tourné comme une -fleur vers le soleil? Quel parfum m’arrive au cœur! quel baume on -respire! Ce ne sont plus les miasmes d’un puisard: c’est l’air libre -des montagnes, c’est l’air pur de la patrie:—_Spiorad-naom!_ comme -tout-à-coup le jour s’est voilé! comme tout-à-coup la nuit s’est -faite. _Spiorad-naom!_ où sommes-nous donc, Patrick? Ah! dans la -ville endormie de Killarney. Quel silence! tout repose. Reconnois-tu -Killarney, Patrick? Killarney la simple, Killarney la hautaine? Nous -voici dans une de ses rues étroites et tortueuses. Qui sort de cette -maison délabrée? _Spiorad-naom!_ c’est Donald, mon bandit de frère. -A sa main est un bâton qui tourne et qui siffle. Trois compagnons le -suivent. Comme ils sont faits, comme ils sont débraillés! Les vois-tu, -comme ils chancellent? Le bandit passera donc toujours ses nuits dans -les repaires et dans les tavernes.—Dieu! voici la rue où je suis né; -voici le toit où je suis né; voici la chambre où je suis né! Auprès -d’un feu couvert ma pauvre vieille mère veille, son rosaire à la main. -Quel calme et quelle tristesse sur sa belle figure, symbole d’une âme -sans reproche! Quelle image de la vertu! Elle veille, elle attend avec -anxiété la tendre femme, mon frère, son fils Donald, qui, sans pitié -pour elle, trôle encore à cette heure dans les rues évitées de la -ville! Elle pleure! elle pleure sur moi, sans doute. Son esprit habite -dans ma prison; elle souffre ce que je souffre; mes fers sont rivés à -ses pieds: elle traîne avec moi mes chaînes; elle me croit perdu sans -retour.—Me voici! me voici! pauvre femme! console-toi, ma mère! Les -murs de mon cachot se sont écroulés. Plus de deuil, plus de larmes! Le -fils est rendu à sa mère, la mère et le fils sont ensemble! Presse-le -sur ton cœur, pauvre mère, c’est bien lui, c’est bien Kildare, c’est -bien ton Harris. Laisse, que je baise ta bouche de miel, tes cheveux -blancs; laisse-moi m’étendre à tes pieds et reposer sur ton giron -ma tête vieillie et rembrunie, comme autrefois j’y reposois ma tête -rose et blonde.—Le jour renaît; Patrick, nous voici dans le chemin de -Kenmare; le soleil se lève; des forges semblent s’allumer sur le sommet -des montagnes, quelle splendeur! J’avois presque oublié le soleil. -Que c’est beau! Gloire à toi, Dieu du monde! trois fois gloire à toi! -Verse sur nous tes feux et tes rayons: réchauffe-nous; ranime-nous; -reverdis-nous, toi! La tyrannie nous a pourris dans l’ombre.—Salut, -roches escarpées, pitons hardus, mamelons de pierre, vallées profondes, -bois épais, où se sont aventurés nos premiers pas, où tant de fois -dans nos courses vagabondes nous jetâmes des cris déchirants pour -faire sonner l’écho, qui se répercutoit de colline en colline. Tiens, -Patrick, comme on découvre d’ici le Loug-Leane, le beau lac de -Killarney! C’est la mer apportée dans des montagnes. Quelle paix! quel -calme! c’est ton image, Patrick; des éléments divers qui se heurtent en -son sein, des combats qui s’y livrent, rien ne transpire à la surface. -Là-bas s’élèvent les hautes crêtes des Mac-Gillicuddy’s-Reeks et le -Curran-Tual; mais les tours de Cockermouth-Castle sont encore cachées -sous la brume matinale. Cet amas de pierres moussues, n’est-ce pas les -ruines solitaires du Prieuré? et non loin, ce toit qui fume, n’est-ce -pas, Patrick, la hutte de ton père? Quelle joie de revoir tout cela! -Oh! mon Dieu! que la patrie est belle!... Suis-je le jouet d’une folle -illusion? Une magnificence inconnue se déploie comme un éventail et -m’éblouit. Une brise rose et parfumée soulève une poussière d’or qui -s’épand sur toute la nature. Vois-tu dans cette forêt magique, sur -cette colline de marbre, passer Diane, la divine chasseresse, son arc -en main, son croissant d’opale sur le front? trois beaux levriers -blancs qu’on diroit découpés dans l’ivoire suivent ses pas rapides. -Comme sa tête est majestueusement tournée sur l’épaule! Phœbé, Phœbé, -ô ma déesse!... Lève les yeux, Patrick; là-haut, là-haut, vois-tu cet -ange qui traverse, comme une flèche, la voûte éthérée; ses lèvres -pressent l’embouchure d’une longue trompette d’or; quelle fanfare -éclatante il éparpille parmi les étoiles! Entends-tu au haut des airs -ces concerts de voix et d’instruments? pluie harmonieuse qui descend -des nuées, pénètre dans le cœur et le rafraîchit. Tout scintille, tout -étincelle comme une escarboucle; tout est rutilant, tout chatoie, tout -ondoie, tout poudroie. Cette magnificence, c’est la robe de Dieu! Ces -pourpris, ce sont les pourpris célestes. Une femme noire et voilée va -lentement le long d’un ruisseau de crystal; elle porte une touffe de -scabieuses passées dans un anneau d’or. Il me semble que sa démarche -m’est connue. La brise rose et fraîche a soulevé son voile. Grands -dieux! c’est Déborah! Oh! mon Dieu! qu’elle est pâle!... Un jeune homme -la suit, un tout jeune homme, ma foi. Oh! mon Dieu! Patrick, qu’il te -ressemble!... c’est ton ombre. Sur les pierres du chemin il fait sonner -une longue épée. Le voici qui lutte corps à corps avec un chêne, le -frêle arbrisseau! Oh! mon Dieu! le chêne se déracine, le chêne penche, -le chêne tombe, le chêne l’écrase!... Hélas! il est tué, le pauvre -enfant!—Qu’un grenadier en fleur est un bel arbre! Sous ce grenadier -sauvage quelle est donc cette femme si belle? Est-ce Ève ou Vénus? Que -d’abandon dans sa pose! quel feu et quelle douceur dans son regard! -que d’amour sur sa bouche! comme son sein palpite et rebondit! quelle -grâce dans ses contours! que de voluptés à cueillir! Oh! je mourrois si -j’approchois seulement mes lèvres de son pied!... Suis-je en rêve? Non, -non, ce n’est point une folie; l’orgueil ne m’égare point. Elle m’a vu, -elle me sourit, elle m’appelle!... Un charme irrésistible m’entraîne, -me précipite vers elle. L’amour renaît pour moi: bénit soit le sort! -je vais encore mourir sous un baiser. Un charme mystérieux m’attire et -m’entraîne, te dis-je; je le sens bien, je suis vaincu, il faut céder. -Viens, Patrick, suis-moi; viens, avec la liberté on recouvre l’amour. - -A ces mots, Fitz-Harris, qui depuis vingt et un mois gisoit sur sa -litière, se dressa subitement sur ses pieds, et, traversant à grands -pas le caveau, il se précipita contre la muraille. Là, se tenant -accroché avec ses ongles aux angles des pierres:—Viens, Patrick, -viens, mon frère, poursuivit-il, ne m’abandonne pas dans la félicité. -Une brèche s’est faite dans le mur, te dis-je; viens, suis-moi; les -fossés sont pleins de bruyères; ce n’est qu’un pas à franchir. Viens, -suis-moi; viens, nous serons libres! - -En achevant ces dernières paroles, comme une pierre de la voûte il -tomba pesamment sur le sol; puis il se fit un profond silence. Patrick -prit alors le pauvre infortuné dans ses bras; il étoit froid. - -Il étoit mort!... - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVII. - - -MIEUX vaut la certitude la plus cruelle que le doute le plus léger, que -l’incertitude la plus vague; rien ne ronge comme l’incertitude, rien -ne creuse comme le doute; et Déborah vivoit dans l’incertitude la plus -profonde à l’égard de la fin dernière de Patrick. Elle avoit bien vu le -fer entrer dans son flanc, elle avoit bien entendu les cris qu’il avoit -jetés et son adieu déchirant; elle avoit bien vu sa chute, elle avoit -bien entendu rouler au loin le carrosse emportant sans doute le cadavre -et les meurtriers; mais qui l’avoit tué? mais au nom de qui l’avoit-on -tué? mais qu’avoit-on fait de ses restes? elle l’ignoroit. Aussi -brûloit-elle de rentrer secrètement en France pour tâcher de lever un -coin de ce voile, et pour recueillir les dépouilles mortelles de son -ami, comme ces courageuses femmes de l’Antiquité qui, au temps des -persécutions, se glissoient dans la nuit jusqu’aux lieux des supplices -pour ensevelir les corps des martyrs et les mettre en sépulture. - -Dès que ses affaires de succession, affaires toujours interminables, -eurent été régularisées, laissant l’administration de touts ses -biens à sir John, elle prit donc congé de lui, non sans l’accabler -toutefois de nouveaux et précieux témoignages de reconnoissance. Quant -à Icolm-Kill, persévérant dans sa première et noble résolution, il ne -voulut mettre aucun prix à l’action qu’il avait faite, il ne voulut -rien accepter; il demanda seulement à Déborah, comme grâce ou comme -faveur, de s’attacher à sa fortune. Un homme habile, entendu, à toutes -mains, de l’espèce d’Icolm-Kill, étoit trop rare et d’une utilité trop -immédiate pour que l’adroite comtesse Déborah négligeât l’occasion -si belle de l’acquérir, et d’en faire un officier de sa maison. -Elle s’empressa de se rendre à son désir, et lui donna la charge de -gouverneur de son fils et d’intendant. - -Un navire de France appareilloit dans le port; l’âme oppressée, le cœur -déchiré dans touts les sens, Déborah quitta Dublin, Déborah s’éloigna -à toutes voiles de son Irlande bien-aimée; mais cette fois ce n’étoit -plus pour aller renouer ses amours avec son beau Patrick au rendez-vous -qu’ils s’étoient donné sur le Continent. Une urne à la main, elle -partoit la sainte femme?... - -Afin de mieux échapper au ressentiment de la Cour et de la Police, dans -le cas où son évasion de Sainte-Marguerite auroit été ébruitée, Déborah -se déguisa sous le nom irlandois de Barrymore; mais Icolm-Kill, qui, à -la Forteresse, avait joué le rôle d’un prétendu lord Cunnyngham, pour -se rendre parfaitement méconnoissable, n’eut simplement qu’à ôter son -masque. Ce ne fut pas sans effroi que notre jeune infortunée reprit -la route de Paris; cependant elle approcha ses lèvres avec courage de -ce vase rempli pour elle d’amertume, et le vida à longs traits; car -il y a dans la douleur une volupté mystérieuse dont le malheureux est -avide; car la souffrance est savoureuse comme le bonheur. Ce ne fut pas -non plus sans trouble qu’elle revit la rue de Verneuil, si placide, -si gentilhomme, où, dans la solitude, elle avoit habité avec Patrick -et goûté quelques moments d’une félicité bien rare. Elle ne posa le -pied qu’en frémissant sur le pavé de cette rue; il lui sembloit encore -couvert du sang de son ami. La scène nocturne du meurtre de Patrick, -comme une sombre tapisserie, vint alors se dérouler devant ses yeux: -elle entendoit distinctement le choc des épées.—Depuis son absence -l’hôtel Saint-Papoul avoit été tellement défiguré à l’extérieur, que -Déborah hésita long-temps avant que de le reconnoître et d’oser entrer. -La maison avoit changé de maître et de destination, et le nouveau -concierge lui donna pour certain que M. Goudouly, après avoir vendu -tout ce qu’il possédoit à Paris, s’étoit retiré dans son pays, dans le -Béarn, il y avoit déjà plusieurs années. Voilà pourquoi, sans doute, -cela paroîtroit s’expliquer assez bien aujourd’hui, toutes les lettres -que Patrick avoit adressées à ce brave vieillard, dans les derniers -temps de la lieutenance de M. de Guyonnet, étoient toutes demeurées -sans réponse, à son grand crève-cœur. Sa première démarche n’étoit -pas heureuse; c’étoit un assez fâcheux pronostic; Déborah n’en prit -que de trop vives alarmes. Elle avoit beaucoup espéré apprendre de M. -Goudouly quelque chose sur le sort de Patrick; sinon quelque chose -de bien positif, quelque chose au moins qui eût pu la mettre sur la -voie et la guider dans ses douloureuses recherches. La perte des -objets qui lors de son rapt étoient restés dans son appartement à la -discrétion de son hôte, mais que cet hôte fidèle, comme nous l’avons -vu en son lieu, avoit recueillis dans une valise et envoyés avec -empressement au Donjon, lui causa aussi un grand chagrin. Aux chiffons, -aux bijoux elle tenoit peu: donner une larme à ces choses-là eût été -indigne d’elle; ce qu’elle regrettoit, ce qu’elle regretta amèrement, -long-temps, toujours, c’étoient quelques billets de Patrick, quelques -stances que, tout jeune homme, il avoit rhythmées pour elle; c’étoient -quelques fadaises dont il lui avoit fait hommage; c’étoient quelques -babioles qu’elle lui avoit offertes en présent; c’étoient quelques -livres favoris, à lui ou à elle, excellents de soi, et excellents -aussi pour les souvenirs qu’ils éveilloient, précieux comme l’or pour -les ramilles, les feuilles de rose, les fleurs de violette séchées -et conservées entre chaque page comme entre les pages d’un herbier. -C’étoit surtout, c’étoit par-dessus tout l’épée de Patrick, cette épée -qu’il avoit trempée dans le sang de ses assassins, et qui avoit été -retrouvée à la porte de l’hôtel. Elle eût été si glorieuse de la voir -suspendue au côté de Vengeance adulte, de la voir étinceler dans la -main de Vengeance devenu homme! - -L’absence de M. Goudouly laissoit Déborah dans une grande perplexité; -et que faire pour sortir de cette inquiétude dont son âme étoit si -lasse? Où creuser pour trouver le filon qui pourroit conduire à la -mine? à quelle porte heurter? Le coup avoit été frappé dans l’ombre -par des hommes aux gages de gents ayant tout pouvoir, et qui avoient -dû faire disparoître jusqu’à la moindre trace de leur forfait; pas une -tache de sang n’avoit dû rester empreinte sur la poussière du chemin -détourné conduisant à la fosse où l’on avoit dû jeter le cadavre de -Patrick. A tout hazard Icolm-Kill écrivit très-humblement à M. le -lieutenant-général de police pour lui demander s’il n’avoit pas eu -connoissance d’un attentat commis le 2 septembre 1763, sur la personne -d’un jeune Irlandois nommé Patrick Whyte ou Fitz-Whyte, servant dans -la première compagnie des mousquetaires du Roi; et dans le cas où -cette affaire ne lui seroit pas inconnue, s’il ne seroit pas possible -par ses soins de recouvrer le corps de cet infortuné, que sa famille -souhaitoit de faire exhumer et transporter au pays de ses pères. M. le -lieutenant-général de la Police du Royaume répondit à cette requête, -ou plutôt fit répondre par ses Bureaux, qu’il n’avoit eu vent d’aucun -fait semblable, et que c’étoit avec regret, le cafard! qu’il se voyoit -dans l’impossibilité de rien faire pour la consolation d’une famille au -chagrin de laquelle il prenoit sincèrement part. Cette réponse ne causa -pas une grande surprise à Déborah; elle s’y attendoit ou à quelque -chose de semblable; logiquement il devoit en être ainsi: les loups se -sont-ils jamais dévorés entre eux? - -Icolm-Kill, opiniâtre, et que rien ne démontoit, prit encore sur lui -de faire une autre tentative. Il se présenta avec hardiesse chez M. -de Villepastour comme un oncle de Patrick, débarqué nouvellement, -et chargé par sa famille laissée dans une grande inquiétude, de -s’enquérir à tout prix de son sort. M. le marquis mordit parfaitement -à la grappe. Il avoua, faisant le bon prince, que Patrick étoit un -charmant jeune homme qu’il avoit beaucoup aimé, mais qu’il ignoroit -absolument ce qu’il étoit devenu; que depuis qu’il avoit été dans la -pénible nécessité de le renvoyer de sa Compagnie, c’est-à-dire des -gardes gentilshommes de sa Majesté, il n’en avoit plus eu de nouvelles, -non plus que de la jeune personne irlandoise qui l’avoit suivi en -France. M. de Gave, marquis de Villepastour, mentoit. M. le marquis en -savoit plus long, beaucoup plus long qu’il ne cherchoit à s’en donner -l’air: cela est évident pour touts ceux qui ont suivi pas à pas cette -tragédie; cela n’étoit pas aussi évident pour Icolm-Kill, mais cela ne -le satisfaisoit guère; volontiers il auroit souffleté le bélître; mais -comme il tenoit à sonder son homme jusqu’au bout, prêtant le flanc de -son mieux, il poursuivit avec candeur:—Cette jeune Irlandoise, du moins -me l’a-t-on assuré, dit-il, est détenue pour quelque raison secrète -dans une prison d’État; et pour ce qui est de Patrick, un bruit vague -et venant on ne sait de quelle source porteroit à croire qu’il a été -assassiné un soir comme il sortoit de son hôtellerie.—Assassiné! -reprit M. de Villepastour, non, je ne le pense pas: ce n’est pas -que j’en sache rien, ce n’est qu’un sentiment qui m’est personnel. -Assassiné, dites-vous; et par qui?—De lâches spadassins salariés par -de hauts personnages auxquels il avoit eu le malheur de déplaire ont -fait le coup; du moins on a cette idée, monsieur le marquis.—Cette -histoire, mon cher monsieur, est peu vraisemblable; en tout cas, à -votre place je m’adresserois à M. le lieutenant-général de Police. -Cette affaire est de son département, il lui seroit facile de vous -faire donner satisfaction. M. le lieutenant-général doit connoître -au fond et au clair le sort de M. votre neveu, cela est plus que -présumable: voyez-le.—Icolm-Kill ne vit pas M. le lieutenant-général -de Police, mais il lui fit parvenir une seconde lettre polie, -flatteuse, pressante, suppliante, déchirante; et en réponse il reçut -ceci:—«Monsieur, vous auriez dû vous en tenir à votre première demande, -après la lettre que je m’étois donné l’honneur de vous faire; vous -auriez dû sentir que toute insistance ne pouvoit qu’être fâcheuse. Que -je connoisse ou non quel a pu être le sort de M. votre neveu, j’ai dit -ce qu’il étoit de mon devoir de vous dire. Veuillez bien comprendre, -s’il vous plaît, que ma charge est de faire exécuter les ordres du Roi, -et non pas de divulguer les actes de son autorité suprême.» - -Il fut parfaitement évident pour Déborah que ces deux hommes avoient -dans leur main le secret qu’elle cherchoit, et qu’ils fermoient le -poing; mais comme elle savoit au juste ce que valoient ces deux cœurs -sans pitié et sans remords, elle comprit aussi qu’il falloit s’en -tenir là. Ce n’est pas qu’elle eût perdu toute espérance d’obtenir un -jour, tôt ou tard, quelque certitude; seulement elle attendit plus de -l’efficacité du temps, du hazard ou de la Providence que de ses propres -efforts. Elle avoit quitté l’Irlande dans l’intention de se fixer en -France; l’ignorance dans laquelle elle demeuroit confinée touchant le -sort de Patrick la confirma dans cette disposition; mais elle étoit -dans la plus vive impatience de sortir de Paris, à qui elle gardoit -une franche et profonde rancune. Elle y souffroit. Paris pesoit de -tout son poids sur elle; il lui sembloit qu’on n’y respiroit que le -souffle empoisonné de la convoitise et de la haine. Pas un visage qui -ne lui parût une enseigne de prostitution, de bassesse et de lâcheté. -Cependant elle ne pouvoit non plus s’en éloigner beaucoup: il étoit -nécessaire qu’elle demeurât à portée de saisir le moindre bruit public, -le moindre vent qui pourroit la conduire sur quelques traces. - -Après avoir parcouru tout le territoire riche, varié, cossu et -plein de hardes qui environne Paris, la grande mêlée d’hommes et de -pierres; après avoir fouillé dans touts les coins les plus perdus de -ce territoire, pour y surprendre quelque retraite belle, solitaire, -ignorée, et visité touts les manoirs, touts les ménils, toutes les -habitations un peu seigneuriales, libres, vides, délaissées ou -infidèles et prêtes à se vendre au premier écu d’or reluisant, -elle fit rencontre d’un assez beau pavillon ayant appartenu à un -magnifique traitant dont la fortune venoit de s’ébouler, et situé -très-heureusement, très-pittoresquement sur le sommet d’un coteau se -mirant dans un méandre de la Seine, entre Triel et Évêquemont. Séduite -par la position, la majesté, la solitude de cette demeure, Déborah ne -balança pas à en faire l’importante acquisition, et elle s’y retira -avec joie pour vivre dans son deuil et dans l’amour de son fils, pour -se consacrer toute entière à l’éducation de Vengeance. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XVIII. - - -MA tâche est triste; mais puisque je me suis engagé à dire ces -malheurs, je l’accomplirai. Je m’étois cru l’esprit plus fort, le -cœur plus dur ou plus indifférent; j’avois cru pouvoir toucher à -ces infortunes et en sculpter le long bas-relief avec le calme de -l’artisan qui façonne une tombe; combien je me suis abusé! A mesure que -j’avance dans cette vallée de larmes, mon pied soulève un tourbillon -de mélancolie qui s’attache à mon âme comme la poussière s’attache au -manteau du voyageur. Pas un outrage dont j’aie donné le spectacle, -qui n’ait allumé en moi une colère véritable; pas une souffrance que -j’aie peinte qui ne m’ait coûté des pleurs. Courage, ô ma muse! encore -quelques pages, et toutes ces belles douleurs ramassées par toi avec un -soin si religieux, toutes ces belles douleurs jusqu’à ce jour ignorées -du monde, étouffées, perdues, comme de petites herbes sous les gerbes -de faits éclatants et sans nombre qui jonchent le sol de l’histoire, -auront trouvé leur dénouement et revêtu une forme qui ne leur permettra -plus de mourir, de mourir dans la mémoire des hommes. - -Devant le corps inanimé de Fitz-Harris, Patrick demeura anéanti. Ce qui -se passoit en lui étoit trop profond et trop intérieur pour que rien -en transpirât. De long-temps il ne donna pas une seule manifestation. -Non, il étoit là immobile et muet. Le coup l’avoit percé de part en -part. La douleur, comme le clou de Sisara, le tenoit adapté au sol. -C’étoient deux cadavres en présence: l’un tout-à-fait froid, l’autre se -refroidissant; l’un glacé par le désespoir, l’autre glacé par la mort. - -Quand le porte-clefs vint comme de coutume apporter le morceau de -pain de ses prisonniers, le bruit qu’il fit en ouvrant la trappe -rendit tout-à-coup Patrick à l’existence. Il se souleva, et d’une voix -déchirante jeta ces mots vers la voûte:—Mon frère est mort!... - -Cette visite, en obligeant Patrick à rompre le beau silence que gardoit -sa douleur, ouvrit une issue à son oppression: de profonds soupirs -s’exhalèrent de sa poitrine gonflée; jusque là il étoit demeuré l’œil -sec, et il se prit à fondre en larmes. - -—O mon frère! s’écria-t-il alors, pourquoi m’as-tu abandonné? Après une -aussi longue et aussi étroite communauté, ne devions-nous pas mourir -ensemble? Pourquoi me laisses-tu seul dans cet abyme? Ne t’aimois-je -pas assez, n’avois-je pas assez de tendresse pour toi?... - -Mais non, que dis-je? tu as bien fait de mourir, ô mon frère! la mort a -mis fin à tes souffrances. On a souvent tort de naître; on n’a jamais -tort de mourir. Naître pour en venir là, en venir là après être né, à -quoi bon?... La vie, qu’est-ce donc après tout pour la plupart, sinon -une longue suite, une longue multiplicité de douleurs, entre deux -énigmes, entre l’énigme de la naissance et l’énigme de la mort? - -Va, tu as bien fait de mourir, tu as bien fait de te dissoudre, ô mon -frère! Quand, rendu à la liberté et au monde, tu eusses passé quelques -heures de plus sur cette terre, qu’y aurois-tu acquis? N’avois-tu pas -déjà épuisé toutes les moins pires choses humaines? N’avois-tu pas eu -un berceau et le zèle d’une mère? N’avois-tu pas traversé l’enfance -qui jouit sans arrière-pensée? N’avois-tu pas eu un premier amour? -N’avois-tu pas eu vingt ans? Ce qui te restoit à connoître, ce n’étoit -plus que des fripperies; ce qui te restoit à subir, ce n’étoit plus que -des décrépitudes. Tu as bien fait de mourir, ô mon frère! - -Mais je suis ton aîné, et j’aurois dû te précéder dans le chemin de -la mort. Pourquoi, plutôt que toi, la mort m’a-t-elle épargné?... Oh! -n’en sois pas jaloux, mon frère! Dieu, sans doute, a sur moi quelque -secret dessein qu’il n’auroit su accomplir sur toi. Toi, tu pouvois -mourir, tu n’étois pas lié; tu ne laisses rien derrière toi; mais -moi, j’ai dans quelque coin perdu du monde une femme qui m’appelle, -et qui a besoin de mon secours, et un fils, sans doute, qui a besoin -que je secoure sa mère; et Dieu, qui sait? a peut-être la pensée de me -rendre à eux, qui ont besoin de moi, et de les rendre à moi, qui ai -tant besoin d’eux.—Si c’est là ton dessein, ô mon Dieu, béni soit-il? -Tu sais combien je suis résigné! Quelle que soit ta volonté sur moi, -qu’elle s’accomplisse, je me prosterne.... Mais si je ne dois jamais -les revoir, et si je dois, comme mon frère, mourir dans ce puisard, je -ne te demande qu’une grâce, ô mon Dieu! de m’envoyer comme à mon frère, -durant ma dernière heure, d’ineffables illusions, de m’envoyer la mort -au milieu d’un délire. - -Patrick, en proie aux angoisses les plus cruelles, s’attendoit de -minute en minute à voir descendre un fossoyeur pour enlever le corps de -son ami; mais personne ne paroissoit; et bien qu’il redoutât beaucoup -l’instant de cette suprême séparation, où son compagnon s’éloigneroit -sans pitié et sans retour, et le laisseroit abymé dans une morne -solitude, cependant il l’appeloit de touts ses vœux. La nature a des -lois de destruction et de décomposition inexorables pour le plus bel -être comme pour l’objet le plus aimé; et Fitz-Harris étoit mort dans -un si mauvais état, et ce puits étoit si malsain, que Patrick n’osoit -plus, disons plus juste, ne pouvoit déjà plus l’embrasser, ne pouvoit -déjà plus poser ses lèvres sur son front. - -Après le même intervalle de temps qui s’écouloit d’ordinaire entre -chaque apparition du porte-clefs, la trappe se soulevant enfin, -Patrick s’avança incontinent sous l’ouverture, et s’écria avec -indignation:—Monsieur le porte-clefs, ne vous ai-je pas dit que mon -frère est mort? A quoi songe donc M. le lieutenant pour le Roi? -Rappelez-lui, s’il vous plaît, qu’il est envers les hommes des derniers -devoirs. - -Mais, cette fois encore, sans daigner laisser tomber une seule parole, -le porte-clefs se retira. - -Abymé dans les pensées les plus amères, l’esprit brisé sous la roue de -la réflexion, et le corps affaissé par une longue veille (depuis que -Dieu avoit rappelé Fitz-Harris, il n’avoit pas fermé ses yeux remplis -de larmes), Patrick s’assoupit enfin. Sur l’aile d’une rêverie, le -sommeil l’aborda si doucement, qu’il ne put s’en défendre. Au fond de -toute mélancolie il y a toujours quelques drachmes d’opium. - -Ce sommeil duroit encore lorsqu’un des hommes du Donjon penché à -l’ouverture de la voûte, et qui glissoit une échelle, enjoignit à -Patrick de monter le corps de son ami. Ébloui par la lueur répandue -dans le caveau et surpris par cette brusque arrivée, cependant Patrick -se leva aussitôt et s’excusa sur cet ordre, en prétextant son état -d’extrême foiblesse. Mais la même injonction ayant été répétée d’un -ton plus brutal encore, et quelqu’un ayant ajouté avec un accent -de raillerie:—Après tout, si monsieur ne veut pas se séparer de ce -cadavre, les volontés et les goûts sont libres. Patrick, non pour -obéir à cette insolence, mais pour les mânes de son ami, rassemblant -toutes ses forces, chargea courageusement sur ses épaules le corps de -Fitz-Harris et se mit à monter, je devrois dire à se traîner le long -de l’échelle. Écrasé sous le poids, n’ayant qu’une main disponible, -l’autre soutenant et retenant le cadavre, peu s’en fallut plusieurs -fois qu’il ne se renversât et ne fît une horrible chute. Le plus cruel, -c’est qu’il n’avoit point de chaussure; de sorte que chaque fois qu’il -s’appuyoit sur un échelon, cela lui scioit la plante des pieds et lui -causoit une douleur excessive. Lorsqu’il eut gagné le caveau supérieur, -il apperçut à quelque distance les porte-clefs et M. le lieutenant pour -le Roi au Donjon, qui touts quatre se tenoient ainsi à l’écart, pour -échapper sans doute à l’air putride qu’exhaloit le trou d’extraction. -Les trois valets portoient chacun un falot. Quant à M. le lieutenant, -il ne portoit rien; il étoit simplement coiffé d’un serre-tête et -entortillé dans les ramages d’une robe de chambre non moins spacieuse -que ridicule. - -Sans lui donner le temps de reprendre un peu courage, ces quatre -misérables se mirent en peloton, et entraînèrent au milieu d’eux -Patrick, qui ployoit sous sa sainte charge. - -Après avoir monté plusieurs vis, traversé plusieurs caves, plusieurs -salles, plusieurs couloirs, plusieurs galeries, ils pénétrèrent dans -un jardin, le jardin du Donjon. Le long du mur un trou assez profond -avoit été pratiqué dans la terre. Quand Patrick y eut été conduit, il -comprit de suite que c’étoit là, et déposa tout au bord son fardeau. -Sous le poids qui l’accabloit, il avoit tant employé d’efforts durant -cette longue marche à travers ces sombres détours, qu’une sueur -froide couloit de son front à grosses gouttes, et que ses jambes -fléchissoient. L’imagination pourroit-elle concevoir un spectacle plus -lugubre, une scène plus propre à glacer d’effroi? De touts côtés de -grandes murailles noires emprisonnant des ténèbres et du silence; -des hommes d’un sinistre aspect, avec des figures pleines d’ombre; un -personnage odieux dans une robe longue, comme un homme de Palais; trois -lanternes jetant quelques lueurs sourdes et n’éclairant que par-dessous -le feuillage appauvri de quelques arbres; un trou en terre, puis un -cadavre immobile porté par un cadavre mobile couvert de cheveux et de -haillons. - -Ayant posé leurs falots le long de la muraille, et s’étant saisi chacun -d’une bêche, les trois porte-clefs poussèrent le corps de Fitz-Harris -dans la fosse, et déjà ils avoient jeté sur lui plusieurs pelletées -de terre, lorsque, à cette vue, retrouvant quelque force, Patrick -se releva, et avec un geste terrible leur commanda d’arrêter. Puis, -s’approchant lentement de M. le lieutenant pour le Roi, qui, les mains -sur le dos et son bonnet de nuit sur la tête, regardoit faire:—Au -nom du ciel! monsieur, lui dit-il avec la noblesse qui accompagnoit -toujours ses moindres expressions, ce n’est pas ainsi que s’enterrent -les hommes! La haine la plus cruelle s’arrête ordinairement où le néant -commence; mais la vôtre, qui passe toutes bornes, à ce qu’il paroît, -passe aussi le seuil de la tombe. Ce n’étoit donc pas assez, monsieur, -d’avoir lâchement assassiné mon frère et de l’avoir laissé mourir sans -les secours de l’art et de la religion?... Allons, qu’on le porte à la -chapelle et qu’on appelle un aumônier!... - -A ce coup de hache, M. le chevalier de Rougemont répondit avec -perfidie qu’il n’y avoit point au Donjon de prêtres à l’usage des -religionnaires; mais Patrick lui ayant humblement représenté qu’ils -étoient Irlandois et catholiques:—Assez, jeune homme, lui répliqua-t-il -impudemment, je ne dois compte de ma conduite qu’à sa Majesté. - -M. le chevalier savoit parfaitement que ses prisonniers n’étoient ni -Anglois ni anglicans, et la raison qu’il avoit paru vouloir donner -n’étoit que pour tenir lieu d’une plus véritable qu’il n’avoit pas -voulu mettre en avant. M. le chevalier, qui devoit à chien et à chat, -au dedans et au dehors du Donjon, à ses fournisseurs, à son boucher, à -ses porte-clefs, à ses garçons de cuisine, devoit aussi au curé de la -Sainte-Chapelle les honoraires de plusieurs inhumations; et ce dernier, -ne pouvant arracher un sou de ce fripon, venoit, poussé à bout, de -l’attaquer en justice.—Ce fut là pourquoi, ce que Patrick ignora -toujours, Fitz-Harris fut enterré sans prêtre et sans obsèques, comme -un chien. - -Les expressions me manquent; la parole n’a pas assez de ressource et -de souplesse; je ne sais que dire, je ne sais quel signe employer -pour dépeindre la stupeur profonde dans laquelle Patrick retomba, -lorsqu’après ces insultantes funérailles il se retrouva seul dans -le puisard. Si la perte d’une âme qui nous est chère, au milieu du -mouvement, des soins et du fracas du monde nous porte un coup terrible -et laisse à nos côtés un vide que rien ne sauroit combler, quel vide -ne doit pas faire autour du captif, de quelle mortelle horreur ne -doit pas le cerner la perte de la seule âme sa compagne, de la seule -âme qui partage le froid de son abyme. Si Patrick n’eût été soutenu -par la pensée de Déborah, par une lointaine espérance, il auroit -sans doute succombé sous sa douleur; peut-être même que cette pensée -n’eût pas suffi pour défendre de la mort ce qu’il y avoit en lui de -périssable, s’il fût demeuré plus long-temps dans ce cachot. Mais -au bout de quelques heures, dix ou douze heures, je pense, une voix -étrangère, inconnue, vint frapper tout-à-coup son oreille. La voûte -s’étoit ouverte sans qu’il s’en fût apperçu, tant il étoit absorbé, et -la voix disoit:—Quoi! dans ce trou, au fond de ces ténèbres, il y a un -être vivant, une créature de Dieu? Lâche abomination!... Je ne sais -pas quelle a pu être la faute de cet homme qui est là dans ce gouffre; -mais ce que je sais, monsieur le lieutenant, c’est qu’il ne faut pas -se faire criminel envers le criminel; qu’il ne faut pas punir le crime -par un châtiment pire que le crime, par un crime sans fin, surtout, -et sans profit, et que ne demandent ni la loi, ni le Roi, ni mon Roi, -qui est le vôtre, monsieur le lieutenant. A ces réflexions simples -et austères qui rabrouoient un peu le chevalier de Rougemont, M. le -chevalier, empêché dans sa confusion, sans doute, ne souffla mot. Mais -la même voix, après un moment de silence, ayant ordonné qu’on plaçât -une échelle, et demandé des flambeaux, qu’on l’éclairât, craignant sans -doute que son prisonnier, s’il étoit visité, ne l’accusât, monsieur -le lieutenant recouvra soudain son éloquence accoutumée, et se prit -à dire d’un ton de candeur, le Pharisien!—De grâce, monseigneur, je -vous conjure, je me mets à vos pieds, ne descendez pas dans cette loge, -c’est un fou furieux, farouche, inabordable, qui l’habite; il iroit de -vos jours; cet homme a des heures terribles. De grâce monseigneur!... -Mais, sans paroître faire aucun compte de cette insinuation perfide, la -même personne étrangère répondit:—Bien, bien, monsieur, des flambeaux, -qu’on m’éclaire! j’en jugerai par moi-même. N’oublions jamais, -monsieur, que l’insensé et le méchant sont, avant tout, des malheureux -dignes de notre sollicitude: nous devons à l’un nos soins, à l’autre -notre pitié. Dieu ne met au monde que des hommes; c’est le monde, -monsieur, qui engendre les méchants et les fous. Les méchants et les -fous sont son œuvre, sont notre œuvre, monsieur le lieutenant. - -Quand l’étranger eut descendu l’échelle et posé les deux pieds sur -la croûte noire du sol, il porta ses yeux sur la croûte grise et -luisante des murailles et de la voûte; il regarda autour de lui, il -laissa tomber son regard, et l’arrêta long-temps sur Patrick, spectre -aux cheveux et à la barbe sauvages, aux muscles affaissés et mal -cachés sous quelques restes de haillons, qui demeuroit là dans la plus -morne immobilité; et, après avoir fait bien des efforts visibles pour -rallier son cœur qui se fendoit devant ce spectacle, devant tant de -souffrances, de misère et d’abjection, il put enfin trouver assez de -calme pour dire, avec un accent plein d’encouragement qui eût gagné la -créature la plus farouche:—Ne craignez rien, prisonnier, je ne viens -point pour vous faire du mal; je viens pour vous consoler, si je puis, -et vous ôter à l’horreur de ce cachot. A ce geste d’une bienveillance -marquée, Patrick se leva et s’inclina respectueusement. Ce charitable -étranger étoit habillé de noir; une épée d’acier étinceloit à son côté. -Son air de visage étoit doux et noble, sa bouche gracieuse: son front -beau et pur déceloit un cœur sans limon et sans remords. La limpidité -de son regard proclamoit la limpidité de son âme. Tandis que Patrick -l’admiroit, il poursuivit:—Votre malheur est grand, monsieur, et me -pénètre de douleur, et surpasse à coup sûr votre faute?—Mes malheurs, -en effet, monsieur, sont inouis, lui répondit tristement Patrick, -mais je suis sans reproches devant Dieu, devant la loi, devant ma -conscience. Avoir plu et déplu à une adulteresse, voilà mon crime, -qui fut celui de Joseph, et qui, comme lui, m’a fait jeter dans une -prison où je suis condamné à mourir.—Il ne faut pas vous désespérer -ainsi, monsieur; il n’y a de condamnés que ceux que Dieu condamne. -Dieu souvent se plaît à abaisser son serviteur, pour le mieux élever. -Joseph sortit de sa prison pour régner sur l’Égypte. Depuis combien -d’années êtes-vous céans?—Ce fut le 2 septembre 1763 que je fus amené -dans ce Donjon; et depuis le mois de septembre ou de décembre 1773 -j’habite cette fosse.—Quoi! depuis vingt et un mois on vous retient -dans cette abyme? O mon pauvre jeune homme! il faut vraiment que Dieu -vous réserve pour quelque grande chose, que sa main vous ait soutenu, -pour que, sous le faix de tant de maux, vous n’ayez pas succombé.—Je -n’ai pas succombé encore, moi; mais, monsieur, j’avois un ami, un -frère, un compagnon d’infortune et de captivité, qui, exténué, tué par -le désespoir, a rendu l’âme sous cette voûte. Son cadavre, il y a peu -d’heures, étoit encore là étendu. Oh! que n’êtes-vous descendu plus -tôt dans ce puisard! C’étoit un brave et bon jeune homme. La terre -l’a perdu, le ciel l’a gagné. O Fitz-Harris! ô mon ami! tout pour toi -fut cruel, ta vie, ta mort, ton destin!... L’étranger, remué jusque -dans ses entrailles, prenant alors la main de Patrick, la lui serra -affectueusement. Patrick, dans une émotion non moins vive, se mit à -genoux, et reprit:—Ce qui se passe dans votre cœur se trahit; vos -yeux sont mouillés de larmes. Je ne sais pas qui vous êtes, monsieur; -mais je vois bien que vous êtes un honnête homme; souffrez que je -me prosterne à vos pieds.—Non, relevez-vous, mon bon ami, lui dit -l’étranger, et suivez-moi. Sortons au plus vite de cet air empoisonné; -venez, vous serez libre; venez, je suis la clef qui ouvre et qui ferme -la porte de la liberté.—Vous êtes, monsieur, je le vois bien, vous -dis-je, reprit encore Patrick, avec une émotion toujours croissante, -un messager du ciel envoyé de Dieu; j’accepte volontiers ce que vous -daignez me rendre, non pour moi-même, mais à cause d’une femme, objet -de tout mon culte et de tout mon amour; mais cette liberté que je -perdis avec un compagnon, et que seul je vais recouvrer, sera toujours -pour moi bien sombre et pleine de deuil. - -Quand l’étranger fut ressorti de la citerne, il prit par la main -Patrick, qui l’avoit suivi, et dit à M. de Rougemont:—Monsieur le -lieutenant, je vous présente un jeune homme dont je m’honorerois d’être -l’ami, plein de raison et de réserve, et d’une dignité qui m’édifie. -C’est mal à vous, monsieur le lieutenant, d’avoir cherché à me tromper. -Vous êtes, monsieur le lieutenant un officier cruel; tant pis! vous -ne serez jamais le beau-cousin de notre jeune Roi. Faites conduire -monsieur, s’il vous plaît, dans une chambre du Donjon, et que les soins -les plus attentifs lui soient prodigués sur-le-champ. En achevant ces -dernières paroles, l’étranger s’éloignoit avec empressement et modestie -pour se soustraire aux marques d’une touchante reconnoissance que -Patrick lui donnoit. - -Mais quel étoit donc cet étranger à la voix douce et puissante, et -que tant de respects semblent entourer? C’étoit.... Eh bien, oui! -cet homme, dont la main s’appliqua à détacher tant de fers, horrible -destinée! vienne le temps, et lui-même à son tour sera chargé de -chaînes qui ne seront pas détachées. Vienne le temps, et sa tête -blanchie roulera sur l’échafaud! Cet homme..., inclinons-nous; vice, -égoïsme, indifférence, rentrez dans votre honte! cet homme, c’étoit la -vertu, c’étoit Chrétien-Guillaume Lamoignon de Malesherbes, ministre de -Paris, et plus tard—dernier conseil de Louis XVI. - -Patrick avoit été conduit dans la chambre octogone, où il avoit passé -tant d’années de souffrance avec Fitz-Harris, et il étoit assis -tristement, essayant de se réchauffer aux rayons d’un feu énorme, quand -M. d’Albert, le nouveau lieutenant-général de Police, se présenta avec -affabilité et lui dit:—M. de Malesherbes n’a point voulu, monsieur, -quitter le Donjon sans vous donner, par ma bouche, un dernier mot -de courage. Soyez tranquille, avant peu vous serez libre. M. le -ministre attend de votre déférence que vous voudrez bien lui adresser -prochainement un mémoire circonstancié de votre captivité et de ses -causes. En outre, à ce mémoire, il vous en prie, vous serez assez bon -pour joindre une liste de la somme d’argent et des effets que vous -jugerez vous être nécessaires pour reparoître convenablement dans le -monde: ce sera pour M. le ministre un vrai plaisir que d’y pourvoir. - -Patrick s’inclina gracieusement pour témoigner de sa gratitude, et -répondit, après avoir paru réfléchir un instant:—Ce mémoire que -M. le ministre daigne me demander, bien qu’il me fende le cœur de -redescendre dans ma pensée et d’y remuer l’amas de mes infortunes, -je le ferai selon son désir. Mais, qu’il me soit permis, monsieur, -de m’abstenir d’y joindre aucune liste; je n’ai besoin de rien. La -liberté me suffira. Il parut encore réfléchir quelques instants; puis -il reprit:—Cependant, monsieur, tant de bonté m’encourage, que je -me donnerai la hardiesse d’implorer humblement de M. de Malesherbes -une chose qui, dans mon affliction, m’a bien fait faute, dont la vue -m’aidera à supporter les dernières heures que je dois passer encore -dans ce cachot, et qu’en sa mémoire je garderai toujours saintement—UN -CRUCIFIX. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -LIVRE SEPTIÈME. - -XIX. - - -ADOSSÉ contre un bois, accoudé entre deux bois, le manoir de Déborah -étoit posé comme une couronne crénelée sur le front d’une colline -rapide, et se mirant amoureusement dans un méandre de la Seine, ce -qu’il me semble, si j’ai bonne mémoire, que j’ai déjà dit. Un large -fossé passoit par-devant et se replioit sur lui-même, à chaque -extrémité, comme l’ornement d’une frise grecque, pour embrasser à -droite le logis des gardes, à gauche les écuries et le chenil. Un -ponceau de pierre l’enjamboit avec son arche vis-à-vis d’une magnifique -grille ouvragée au marteau, et dont les ailes de fer, pareilles aux -ailes membraneuses de Satan, étoient scellées dans les flancs de deux -énormes piliers de briques qui supportoient sur leur tailloir des -figures de sangliers terribles, à la gueule béante, à l’œil hors de -l’orbite, aux soies hérissées. Une longue allée de sable découverte, -entre des parterres géométriques, conduisoit à la demeure seigneuriale, -dont le perron étaloit, avec grâce, son parquet de dalles, et ses -degrés, chargés d’urnes à fleurs, et sembloit dire à l’étranger de -l’air le plus aimable:—Montez, venez, entrez; soyez le bien-venu, -soyez notre hôte. Toutefois l’étranger, avant que d’arriver à la -bienveillance de ce perron, avoit à subir de rudes épreuves; et qui -n’eût été gent de courage ne l’eût jamais atteint. La longue avenue de -sable étoit garnie, sur ses deux rives, de dix en dix pas d’élégantes -petites cabanes d’où s’élançoient, au bruit de la marche la plus -légère, des chiens enchaînés, d’un volume formidable, qui ne laissoient -qu’un passage étroit entre leurs dents acérées, entre leurs aboiements -effroyables. - -Ce séjour isolé, esseulé, éloigné, ceint tout à l’entour de la solitude -la plus vraie, étoit dans un si bel état de conservation et d’une -disposition si heureuse, répondant si bien au rêve de Déborah, qu’en -en prenant possession, elle n’avoit pas eu à y déranger une syllabe. -Seulement, sous l’abri d’un arbre résineux, dont la ramure horizontale -s’ouvroit comme une ombrelle au centre de la vaste pelouse, qui, -s’enclavant de toutes parts dans les bois, dérouloit le velours de -son tapis vert au pied de la façade intérieure, fidèle à sa douleur -et à son espoir, elle avoit fait élever à grand frais, sur un caveau -souterrain, un magnifique sarcophage de marbre blanc, à la mémoire de -Patrick, et destiné à recevoir sa dépouille terrestre, si jamais, selon -ses vœux, le Ciel permettoit qu’enfin elle la recouvrât. Ce sépulchre, -dont l’écusson étoit voilé et le cartouche muet, éternellement -agenouillé comme un pénitent sous le poids du remords; immobile, -impassible, inaltérable au milieu des variations et des renouvellements -sans nombre et plein de charmes de la nature, produisoit un effet d’art -superbe; et, répandant autour de lui le parfum d’une grande tristesse, -il faisoit planer et veiller sur la solitude de ces lieux la pensée -uniforme qui habitoit l’âme si grave de Déborah. - -Dans les premiers temps de sa retraite au désert, notre sombre -châtelaine avoit envoyé Icolm-Kill à son castel de Limerick pour -y décrocher les peintures précieuses que son grand-père lui avoit -religieusement léguées, et les faire passer en France, ainsi que sa -bibliothèque italienne, dont il a été question autrefois, je ne sais -plus au juste dans quel ancien argument de cette triste épopée; et, -profitant de l’absence de cet homme, elle avoit amené de Paris quelques -artistes et quelques artisans qu’elle avoit occupés à des travaux -secrets, dans une pièce située à l’extrémité de son appartement, -contiguë avec sa chambre à coucher, fermée comme un coffre-fort, dans -laquelle personne au monde qu’elle ne pénétroit, et dans laquelle, pour -obéir à la loi de ce poème, nous-mêmes nous ne pénétrerons pas encore. - -Il y avoit déjà plusieurs années que Déborah menoit une vie calme et -solitaire dans ce nid d’aigle, suspendu au ciel et couvert du mystère -des bois. Son cœur, où l’affection et l’enthousiasme n’étoient pas -encore desséchés, s’étoit passionné pour ces lieux pleins de séduction -et d’empire. La nature agreste, cette amie discrète, généreuse, -caressante, y mêloit son parfum et sa rosée à l’amertume de son fiel, -au sang qui couloit de sa plaie; et je ne nierai pas qu’au fond de sa -mélancolie, quelque sombre et quelque opaque qu’elle fût, un rayon de -bonheur n’essayât une pâle et craintive lueur, au feu de laquelle son -âme transie se réchauffoit. - -Déborah portoit rarement ses pas au-delà des limites de son domaine, -encore son pied dénouoit-il plus volontiers les réseaux du lierre -jonchant le sol du bocage qu’il ne fouloit la fleur de la prairie -promise à la faulx: lorsque des besoins, quelque affaire indispensable -l’appeloient à la ville, à Meulan, à Saint-Germain, à Paris, elle s’y -rendoit au fond de son carrosse et, pour échapper aux regards, enfermée -sous un voile épais. Ce n’étoit pas qu’elle redoutât beaucoup l’œil -louche et rancunier de la police; c’étoit plutôt par un sentiment -de mépris et d’aversion pour ce monde qu’elle avoit repoussé, et -dont elle aimoit à se garer comme d’une bête venimeuse. Hors les -domestiques et les gents de son service, personne ne l’approchoit, -personne n’étoit reçu au château. La paix extraordinaire au sein de -laquelle se replioit, dédaigneuse de ce que la foule recherche, une -jeune femme inconnue, étrangère, d’une beauté aussi extraordinaire -que sa règle, comblée des dons de la terre et du ciel, faite pour -jeter autant d’éclat, de bruit, de retentissement qu’elle répandoit -de silence, n’avoit pas été, comme on le pense bien, sans susciter -un intérêt général de curiosité, d’étonnement, d’admiration; chez -quelques-uns même un intérêt coupable. Chacun avoit cherché à sa -manière, selon l’étendue de ses ressources, à percer le brouillard, à -écarter de ses mains la haie compacte, pour tâcher de voir par-dessus. -Les interprétations les plus inimaginables et les conjectures les plus -folles furent produites et goûtées. Long-temps touts les brillants -gentilshommes des fiefs d’alentour avoient mis leurs soins et leur -gloire à tenter de s’ouvrir un accès auprès de la mystérieuse comtesse -de Barrymore, mais, quoiqu’ils eussent provoqué maintes fois les -incidents les plus romanesques, pas un n’en étoit venu seulement à -dépasser le saut-de-loup de la porte. - -Comme Déborah, pour les mânes de Patrick, alloit toujours vêtue de -deuil, les paysans l’appeloient la déesse noire, et plus volontiers -encore la bonne dame noire. Les hommes des champs ne sont pas -flatteurs: elle étoit bien acquise cette épithète de bonne. En effet, -la bonté de Déborah, comme un arbre immense et ployant sous les fruits, -abritoit sous ses rameaux toutes les cabanes d’alentour; en effet sa -bonté se partageoit comme un pain et sembloit se multiplier sous la -lame qui faisoit la part de chacun. Elle savoit habilement se faire -livrer le secret de chaque souffrance, et, tandis qu’elle restoit -fidèle à sa solitude, sa charité les mains pleines s’en alloit de -seuil en seuil. Là elle se penchoit au chevet du malade; ici elle -rallumoit le four du pauvre; là elle atteloit la charrue du laboureur, -qui pleuroit ses bœufs morts sur le sillon, ou retrempoit la hache et -les forces du bûcheron ébréchées aux pieds des chênes. - -Pour ce qui étoit de l’administration du château, de ses terres et de -ses bois, Déborah s’abandonnoit entièrement à Icolm-Kill. Ses soucis, -elle les réservoit pour un objet plus saint et plus digne, pour son -fils, pour Vengeance, sur qui elle répandoit incessamment le vase -intarissable de ses soins, pour qui elle eût voulu effeuiller toutes -ses heures.—Derrière les premiers halliers du parc, il y avoit une -source qui sortoit d’une pierre et couloit sous un fourré de cresson. -Ce lieu étoit plein de repos et de charme. Dans ses moments de loisir -Déborah aimoit à venir s’y asseoir. Vengeance jouoit dans les hautes -herbes; elle, elle lisoit, ou se laissoit aller au désordre d’une -rêverie. Chaque jour aussi, sans y manquer, elle faisoit d’assez -longues absences; elle disparoissoit au fond de son appartement dans -la pièce secrète où nous ne pouvons la suivre; et souvent aussi elle y -passoit une partie de ses soirées et de ses nuits. - -Le scion se faisoit l’image fidèle de l’arbre abattu. La beauté encore -enfantine de Vengeance rappeloit de plus en plus la beauté virile de -Patrick, et promettoit de l’égaler. Quant à son caractère, il sembloit -formé d’un heureux mélange. Aux qualités généreuses et solides de son -père, s’étoient jointes la résolution, la hardiesse, la spontanéité -de Déborah. Nourri dans la plus grande liberté, laissé à toute sa -fougue, sans chaîne, sans collier, sans mors, sans joug, sans devoir, -sans étude, sans rien qui pesât sur lui, sans rien qui l’opprimât ou le -réprimât, il grandissoit sauvage, irrégulier, volontaire. Rien au monde -de ce qui pouvoit développer chez lui la vigueur, la force, la fierté -n’étoit considéré avec indifférence. Déborah pensoit que l’homme n’a -besoin que de deux choses, d’une santé de fer et d’un haut sentiment -de l’honneur. L’éducation de Vengeance étoit donc toute militaire: des -rhéteurs l’eussent trouvée barbare. Icolm-Kill, l’ancien factieux, -l’ancien pirate, son gouverneur en titre, lui enseignoit à monter à -cheval, à tirer le pistolet, à nager, à ramer, à manier l’espadon, à -faire des armes; les gardes lui montroient à se servir du fusil, à -chasser au tir, à chasser à courre, à sonner de la trompe, en un mot -tout ce qui concerne le bel art de la chasse; et pour endurcir son -corps à la fatigue souvent ils l’emmenoient avec eux battre les bois. -Vengeance apportoit une disposition rare à touts ces exercices; il s’y -adonnoit de toutes ses forces et y réussissoit à ravir. Ces habitudes -turbulentes qu’on lui donnoit, ces goûts ardents qu’on lui inspiroit -ajoutoient encore à sa pétulance, à son audace, à son courage naturel: -il étoit devenu indomptable. La vive affection qu’il vouoit à sa mère -ne suffisoit plus pour l’enchaîner à ses côtés. Le salon ne l’avoit -pas souvent sous son lambris. Sans cesse en action, sans cesse dans -le tumulte, c’étoit bien le plus inexorable des démons; c’étoit un -diable! Pas de ravage, pas d’exploit qu’il n’imaginât! Il se battoit -avec ses chiens, et prenoit leur chenil d’assaut; il chassoit au -sanglier avec les porcs de la basse-cour; il brûloit la cervelle aux -carpes de la pièce d’eau; il cueilloit les fruits du verger à coups -d’arquebuse. A toutes ces algarades, qui eussent désolé tant d’autres -pauvres femmes, Déborah applaudissoit tout bas; c’étoit son œuvre; -elle en étoit fière. Déborah ne vouloit pas que son fils fût un clerc -précoce, mais un lionceau; non pas un marjolet, mais un brave. Comme -il devoit avoir à vivre avec les hommes, elle le prémunissoit contre -eux;—il se pouvoit d’ailleurs qu’il eût un jour son père à venger, et -un père ne se venge pas avec une fleur de rhétorique. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XX. - - -NEUF jours après sa sortie du puisard, Patrick reçut le crucifix -qu’il avoit demandé. Le Christ étoit d’argent; la croix étoit d’ébène -et garnie d’orfévrerie; tout au bas se lisoit, gravé, le nom de -M. de Lamoignon de Malesherbes. Patrick, acceptant ce signe avec -reconnoissance, l’approcha de ses lèvres, et se livra aux émotions -d’une joie douce, intérieure, presque exempte de tristesse, appuyée -qu’elle étoit sur une espérance certaine. L’homme puissant, généreux, -qui l’avoit tiré avec tant de zèle de sa basse-fosse, qui s’étoit prêté -si gracieusement à un simple désir, ne pouvoit manquer à une promesse -formelle. Aussi Patrick voyoit-il la liberté à sa porte. Sans cesse il -prêtoit l’oreille; au moindre bruit il l’entendoit frapper.—Cependant -l’impitoyable M. de Rougemont, avec une complaisance invraisemblable de -sa part, s’attachoit à faire prodiguer à son prisonnier, selon l’ordre -de M. de Malesherbes, les soins les plus délicats. On eût dit son cœur -tout-à-coup ouvert à l’humanité. Mais il y avoit dans cette conduite -nouvelle une sorte d’affectation et de parade qui, assurément, aux -yeux de quelqu’un moins intéressé que Patrick à prendre ce fourbe au -sérieux, eût pu le faire paroître d’une foi douteuse.—Dans le dépit on -goûte une sorte de satisfaction à faire plus qu’il n’est nécessaire. -Nous voulons accorder plus qu’on ne nous demande; nous nous plaisons à -dépasser les bornes. Condamnez un enfant qui porte son plein tablier de -fruits, à en offrir un seul contre son gré, il vous les jettera touts à -la face. - -Patrick vit alors reparoître autour de lui tout ce dont on l’avoit -dépouillé; depuis ce qui lui avoit été ôté à son arrivée au Donjon -jusques aux confiscations de M. le dernier lieutenant. La bague -surannée que sir Francis Meadowbanks avoit donnée en mourant à sa fille -Debby, que Déborah avoit confié à Patrick en signe d’alliance, et que -la Putiphar n’avoit pu desceller de son lieu, étincela de nouveau à son -doigt avec orgueil! Ce fut pour lui une satisfaction bien douce que -de recouvrer tant de vieux amis perdus, dont le souvenir de plusieurs -même alloit s’effaçant de jour en jour de sa mémoire; mais son cœur -saigna aussi, et il lui resta des regrets bien amers: les joyaux et -les parures de Déborah ne se retrouvèrent pas dans la valise. M. le -chevalier de Rougemont déclaroit ignorer ce que c’étoit devenu; mais il -mentoit par sa gorge, le voleur! - -Dès que les bains et le vin vieux eurent remis un peu de vie et de -sève sous son écorce desséchée, Patrick, rassemblant ses forces bien -modiques encore, s’appliqua à rédiger le mémoire que souhaitoit M. de -Malesherbes; et aussitôt qu’il l’eut achevé M. de Rougemont se chargea -avec empressement de le faire parvenir.—Patrick avoit pensé, avec assez -de raison, que sa mise en liberté suivroit de près l’envoi de son -factum. Il comptoit dessus; c’étoit chose promise, sûre, immanquable. -Ses chaînes entre ses serres, il battoit de l’aile pour essayer son -vol. Il bouillonnoit, il aspiroit, il appeloit; hors du bord, penché -à la mer, les bras nus, il étoit prêt à lever l’ancre au premier -signal. Mais les heures, biches légères pour l’homme de plaisir, -tortues paresseuses et pesantes pour l’âme en peine! s’écouloient; -mais les semaines, qui rampoient lentement comme des chars embourbés, -s’entassoient, et la voix qui devoit venir crier à travers les -barreaux: Levez-vous et soyez libre! ne retentissoit point.—Ce silence -devenant de plus en plus inexplicable, et voulant à tout prix sortir -de cet état d’attente qui le tuoit, Patrick se résolut à la fin -d’écrire à son bienfaiteur, et il lui adressa cette lettre brève, mais -superbe, mais bien propre à le faire ressouvenir, si tant est que M. de -Malesherbes eût oublié.—«Monseigneur,—Le prisonnier à qui dans votre -miséricorde vous avez bien voulu donner un Christ, le simulacre le plus -saint, attend de vous la chose la plus sainte, la liberté.» - -Cette démarche fut un coup frappé à la porte d’une maison déserte: -personne ne parut à la fenêtre et ne répondit. Le silence qui régnoit -devant, régna après. L’écheveau ne se démêloit point, et le temps -passoit toujours; chaque jour amenoit plus de désespérance dans -l’espoir de Patrick. L’édifice de son bonheur prochain, lézardé de -toutes parts, tomboit pierre à pierre. Patrick, qui avoit compté sur -les doigts de rose de la liberté, les délices que la liberté alloit -lui rendre, se reprenant, les décomptoit tristement sur les doigts de -bronze du Destin. - -Quelque cruelle que fût cette inquiétude dans laquelle il vécut, -durant plusieurs mois, si c’étoit vivre, elle n’arriva que trop tôt à -son terme. Un changement violent opéré dans le régime salutaire dont -il jouissoit depuis la visite de M. de Malesherbes, vint tout-à-coup -l’éclairer sur son sort. Révolté des nouveaux traitements qu’on -s’apprêtoit à lui faire subir, ayant fait porter son indignation aux -pieds de M. le lieutenant pour le Roi, celui-ci, levant enfin le -masque, lui avoit répondu:—Perdez, s’il vous plaît, je vous en prie, -tout espoir d’être jamais libre. M. de Malesherbes n’est plus au -ministère, et vous êtes mon ennemi; je vous tiens; pas de plainte; la -fosse où vous devriez être n’est pas comblée. - -M. de Malesherbes, pour suivre Turgot dans sa retraite, venoit -effectivement de se démettre de son département, malgré les instances -de son Roi; mais qu’il l’eût fait sans avoir ordonné la mise en liberté -de Patrick, c’est ce qui sera toujours inadmissible. Il se peut, comme -quelques-uns l’affirment, que durant sa trop courte administration, -de douce mémoire, surchargé de travaux et d’affaires, à travers mille -devoirs et mille préoccupations, embarrassé dans la foule de détenus -qu’il vida des bastilles, M. de Malesherbes ait oublié quelques -infortunés dans les cachots, dont sa vertu auroit dû briser les fers; -mais que Patrick ait été de ce nombre,—impossible! Patrick, sur qui -sa charité s’étoit arrêtée d’une façon particulière; Patrick à qui sa -bonté paternelle avoit fait avec empressement et complaisance un don -si saint, si précieux. Non, cela, dis-je, n’est pas possible! Non, M. -le chevalier de Rougemont dut tromper M. de Malesherbes comme le pensa -Patrick, et comme il nous faut bien le penser avec lui. A coup sûr ce -méchant dut retenir entre ses mains le mémoire et la lettre de son -prisonnier; à coup sûr il dut recevoir l’ordre de son élargissement, -auquel il désobéit. Cet homme féroce, ce stupide forfante qui gardoit -dans son cœur, si toutefois il en avoit, une haine implacable pour -Patrick, surtout en mémoire de Fitz-Harris, n’avoit pu sans doute se -faire un seul instant à l’idée de perdre la proie dans les chairs de -laquelle ses ongles entroient chaque jour avec une hideuse et nouvelle -volupté. - -Jusques alors l’esprit élevé de Patrick s’étoit maintenu dans sa force. -Son âme étoit demeurée belle, noble, judicieuse; son corps seul avoit -fléchi sous le malheur, et subi d’attristantes détériorations; mais ce -dernier assaut le vainquit. Sa raison en fut profondément ébranlée. -Sa sagesse s’égara et se fêla du haut en bas comme un crystal qui -reçoit un choc; et, dérogeant à son essence native, sa nature douce et -distinguée dégénéra. Tombé dans le dégoût profond de toutes choses, -il commença dès lors, peu à peu, à manquer à la culture de soi-même, -aux soins quotidiens qu’on se doit; triste symptôme!—Lui qui, dans la -souffrance, s’étoit toujours montré avare de plaintes et de pleurs, -laissoit voir sans cesse une larme arrêtée sur la rive de sa paupière, -ou dans le creux de sa joue décharnée et livide.—Prosterné devant son -épitaphe, que Fitz-Harris autrefois avoit gravée, comme on sait, sur la -muraille, la bouche accollée à son crucifix, il passoit régulièrement -toutes les heures de sa longue journée. Où l’automne l’avoit laissé, -le printemps le retrouvoit.—Neuf des plus belles années qui soient -comptées à l’homme, il les dépensa ainsi, sur ce gril, en proie à -une douleur monotone, déchiré dans touts les sens par les vexations -obséquieuses d’un geôlier infatigable et cruel. Ces neuf années qui -se déroulèrent si lentement pour Patrick, dont chaque jour fut une -coupe amère à vider, nous allons d’un seul pas les franchir.—Qui donc -trouveroit en soi assez de courage pour suivre crise à crise une telle -agonie? - -Enfin, par une nuit d’hiver, le 27 février 1784, si je suis bien -servi par ma mémoire, les triples portes de son cachot s’ouvrirent -précipitamment, et M. de Rougemont paraissant avec un flambeau au -poing, s’écria:—Levez-vous, prisonnier, et suivez-moi; vous êtes libre! -Dans la cour un carrosse attendoit portière ouverte; M. de Rougemont -le pria de vouloir bien y monter.—C’est beaucoup trop de tendresse, -monsieur, lui dit alors Patrick, en souriant: je n’espérois pas, -je l’avoue, de m’en aller en carrosse à la liberté, il eût suffi, -monsieur, d’ouvrir ce guichet et de baisser le pont. Comme il obéissoit -à cet ordre, deux personnages qui se trouvoient déjà placés dans la -voiture se reculèrent à son aspect avec un geste d’effroi et de pitié; -hérissé de barbe et de chevelure, pâle, blême, décharné, les lueurs -blafardes et les ombres foncées de la nuit lui donnoient la physionomie -et la transparence d’un spectre. Deux autres personnages, de mines -communes, s’étant aussi embarqués à sa suite, la portière se ferma et -les chevaux se mirent en marche. Lorsque les deux hommes qui s’étoient -reculés à la vue de Patrick eurent repris leur assurance, ils lui -adressèrent quelques questions avec politesse. Quelles étoient-elles, -ces questions? et qu’y répondit-il, je l’ignore; mais il est à croire -toutefois qu’elles touchoient à sa misère; car, après qu’il eut parlé -quelques instants, ils lui prirent la main l’un et l’autre et la -lui serrèrent cordialement. Une commisération sincère et douce ne -se trouve guère que dans les cœurs où le malheur habite, ou par où -le malheur a passé: ces deux personnages, qui, oubliant leur propre -infortune, s’étoient si fort émus du sort de Patrick, étoient eux-mêmes -des prisonniers comme lui, qui comme lui venoient d’être retirés du -Donjon; l’un des deux, celui aux vêtements modestes, n’étoit qu’un -gentilhomme toulousain, le comte de Solages, arrêté sous le ministère -Amelot, et à la requête de son père, pour dérangement de conduite, -pour quelques folies de jeunesse; mais l’autre—c’étoit une des gloires -de la France,—un martyr qui n’arriva à son calvaire qu’après avoir -été tour-à-tour enfermé au château de Chaufour, au château de Saumur, -à la Conciergerie, au château de Miolans, deux fois à Pierre-Encise, -exilé à la Coste, incarcéré à Vincennes, puis, au temps où nous sommes, -transféré à la Bastille. - -On s’obstine à vouloir faire honneur à la haute sagesse de Napoléon de -l’emprisonnement, dans la maison des fous, de cet homme célèbre entre -les célèbres; c’est écrit, c’est dit; mais on en a menti; mais on ment; -mais c’est faux! Non, cette cruauté n’est pas l’ouvrage du bon sens -imaginatif de Napoléon. Au mois de juin 1789, cet homme, à la suite -d’une scène burlesque qu’il avoit eue avec l’état-major de la Bastille, -avoit déjà été conduit au couvent de Charenton, d’où il étoit sorti -durant les troubles révolutionnaires, en vertu d’un décret qui ne le -concernoit point; et on l’y avoit déjà réintégré que Buonaparte n’étoit -pas seulement encore empereur en herbe.—C’eût été mal d’ailleurs de la -part de l’empereur corse d’accommoder ainsi un empereur romain. - -Ce que j’entends par cette gloire de la France, s’il faut le dire, -c’étoit l’illustre auteur d’un livre contre lequel vous criez touts à -l’infamie, et que vous avez touts dans votre poche, je vous en demande -bien pardon, cher lecteur; c’étoit, dis-je, très-haut et très-puissant -seigneur, monsieur le comte de Sade, dont les fils dégénérés portent -aujourd’hui parmi nous un front noble et fier, un front noble et pur. - -La plus grande partie des bagages déposés sur une espèce de charrette -qui suivoit le carrosse appartenoient à ce gentilhomme, qui, joignant -à ses goûts impériaux un goût impérieux pour les vêtements splendides, -possédoit une garde-robe qui se composoit bien, sans mentir, sans -exagération, de plus de deux cents habits galonnés ou chargés de -broderies,—que nous aurons bientôt le triste avantage de voir figurer -dans une sanglante mascarade. - -Le carrosse rouloit lentement et toujours dans la même direction. -L’épaisseur de cette nuit de février ne permettoit guère à nos -prisonniers de se reconnoître; cependant tout les portoit à croire -qu’ils s’approchoient de Paris. Enfin, après plusieurs qui-vive qui -retentirent dans le silence, quelques sourds bruissements, quelques -bruits de ferrement et de porte, le carrosse s’arrêta court et -s’ouvrit; les deux mines basses et taciturnes qui avoient été du voyage -descendirent immédiatement, et, faisant leur fonction d’exempts de -police, elles invitèrent nos trois prisonniers à les suivre. Un groupe -d’officiers et de sergents de garde, l’épée au côté, et des geôliers -armés de flambeaux et de clefs, qui se tenoient à quelques pas de la -portière, se saisirent de Patrick comme il quittoit le marche-pied.—A -cet attentat, comprenant toute la trahison, Patrick promena un œil -hagard sur les hautes murailles qui l’environnoient, et, reconnoissant -tout-à-coup la cour intérieure de la Bastille, que, vingt-un ans -auparavant, joyeux, il avoit traversée pour porter à Fitz-Harris les -lettres de grâce qu’il venoit d’arracher à la haine de la Putiphar, il -poussa un cri terrible et tomba le front sur le pavé. - -Éclairé surtout, assure-t-on, par le livre des lettres de cachets -de Mirabeau, sur les abus et le régime exécrable de la prison de -Vincennes, le nouveau ministre de Paris, M. le baron de Breteuil, -venoit d’en ordonner l’évacuation.—Commandance du Château, Lieutenance -du Donjon, M. Paulmi d’Argenson, avec son capitaine et ses trente -hommes de garde, M. le chevalier de Rougemont, avec ses guichetiers et -ses bénéfices, tout fut rasé et balayé en un clin-d’œil; et, à quelque -temps de là, après qu’on en eut dispersé touts les prisonniers dans -divers châteaux forts, après que l’intraitable Prévôt de Beaumont qui -se refusoit à subir une nouvelle translation, eut capitulé et ouvert -de bon cœur son cachot dont on avoit fait en vain le siége, cette Tour -fameuse et redoutable, demeure d’une longue suite de rois, prison -d’État pendant une longue suite de siècles, devint l’humble théâtre -d’une boulangerie qui fournissoit à Paris du pain à un sou meilleur -marché les quatre livres; et où l’on eût pu faire, pour peu qu’on eût -fouillé le sol, du pain sans froment, comme au temps de la ligue; du -pain de farine d’ossements. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXI. - - -DONNEZ-MOI votre main, seigneur lecteur; donnez-moi votre main si jolie -encore sous son gant parfumé, ma belle dame, et remontons ensemble le -sentier rapide qui ondoie et va s’attacher comme un ruban sur l’épaule -de la colline. Déjà les chiens de garde grondent à notre approche; déjà -leurs aboiements se répandent et retentissent. Voici la grille du menil -d’Évêquemont; sonnons sans peur.—Suivez-moi. - - * * * * * - -Vengeance atteignoit sa seizième année. Développé magnifiquement par -une jeunesse féodale, et maintenu en dehors de cette souillure humaine -qu’on appelle éducation, il avoit déjà la taille et la prestance -d’un homme; mais quelque chose de svelte, de candide et de fin qui -tenoit tout à la fois, si j’osois dire, de la fleur et de la vierge. -Harmonieux et placide comme une statue antique, ont eût dit un jeune -athlète grec amène et suave, un chevalier normand dont la grâce ne -s’est point encore enroidie sous l’armure. Il se livroit toujours avec -ardeur à l’art du cheval et de la chasse; cependant Déborah, sa douce -mère, commençoit à étendre sa royauté chaque jour davantage sur les -sentiments de son cœur. Il demeuroit plus volontiers auprès d’elle; il -paroissoit attacher plus de prix à sa compagnie, la rechercher souvent -et s’y plaire. Le brusque et fier écuyer se faisoit à ses côtés un ange -de douceur; un page amoureux n’eût pas été d’une prévenance plus jolie -et plus attentive. L’âme à cet âge s’amende et s’ouvre à l’approche -d’un sens, d’une passion qu’elle ignore et qui bientôt va l’envahir; -elle s’emplit de tendresse; elle se vêt de velours pour qu’on la -caresse; elle se fait des mains de velours pour mieux caresser.—Les -femmes ne sont d’abord pour le jeune homme, dans ses premières années, -qu’une vaste et douce prairie d’herbe pareille et uniforme; mais à -mesure qu’il avance dans l’allée de saules de la vie, cette prairie -s’émaille, se diapre, s’individualise, et de mieux en mieux il discerne -parmi le foin veule et fourré les fleurs élégantes qui çà et là le -dominent, ou celles qui, plus modestes, se cachent et qu’il étouffe. -Les regards du jeune homme s’arrêtent alors pour la première fois; pour -la première fois il remarque sa mère, ses sœurs, les amies de ses sœurs -et sa nourrice; alors ce n’est plus seulement sa mère qu’il aime, c’est -une femme divine; un vase d’onyx rempli des plus suaves essences; ses -sœurs se révèlent à leur tour pleines de charmes, de qualités et de -grâces; dans les amies de ses sœurs il en compte plusieurs qui sont -belles, belles à vous troubler; et sa vieille nourrice lui apparoît -toute chargée de beaux vestiges qui donnent des regrets. - -L’affection si distinguée et si tendre de son fils eût été pour Déborah -une source de consolation bien douce, si la plus vive inquiétude n’eût -troublé la limpidité de cette source. Une tristesse profonde, que -surtout depuis un an Vengeance portoit peinte sur son jeune front, et -qui devenoit de plus en plus sombre, alarmoit son amour. Il paroissoit -sans cesse occupé tout bas d’une pensée secrète qui l’isoloit. -Quelquefois il demeuroit silencieux et froid à ses côtés; quelquefois -il recevoit ses baisers comme une idole insensible, ou tout-à-coup, -semblant écarter d’un geste une image fâcheuse, il la pressoit -tendrement sur son cœur; et lui donnoit dans son effusion les noms et -les caresses les plus tendres. Déborah le questionnoit-elle sur son air -rêveur, sur la cause de sa mélancolie, il répondoit nonchalamment:—Je -n’ai rien, ma mère, que voulez-vous que j’aie, moi? Je n’ai pas de -chagrin; je ne suis qu’un enfant frivole. - -Les peines cachées ont une raison plus cachée encore, que l’esprit le -plus fin sait rarement pénétrer. Déborah attribuoit à la vie retirée -et monotone du château, l’ennui qu’elle remarquoit en Vengeance et -qui l’affligeoit. Afin d’y porter d’une main sûre un prompt remède, -elle résolut donc dans sa sagesse de l’engager à entreprendre, avec -Icolm-Kill, quelque long et beau voyage sous le ciel de l’Europe le -plus chéri; et elle ne balança pas à lui en faire la proposition. Tant -que ce voyage fut un projet, une chose lointaine, Vengeance parut -s’y prêter avec assez de déférence; mais enfin Déborah ayant pris -sur elle de fixer le jour du départ et donné des ordres pour qu’on -hâtât les préparatifs, Vengeance, après avoir long-temps lutté avec -lui-même, vaincu par ses propres efforts, vint la trouver un après-midi -dans sa chambre, et là, dans un trouble à fendre le cœur, il lui -dit:—Croyez-moi, ma mère, ce n’est pas l’ennui qui me ronge!... Je n’ai -que faire de passer les Alpes ou les Pyrénées! Ne m’éloignez pas de -vous, ma mère, vous me feriez mourir! J’aurois sans doute, peut-être -pour ma perte, pu conserver encore au fond de mon sein le mal que j’y -nourris; mais votre décision me pousse à bout; je n’y tiens plus! Il -faut à tout prix que je sorte de mon affreuse condition!—Ma mère, -je vous aime! vous savez combien je vous aime! eh pourtant je vais -vous faire du mal! je vais vous plonger plus d’un trait dans le cœur, -moi, qui ne voudrois être que votre bouclier; car malheur, opprobre -au fils qui n’est pas le rempart des flancs qui le portèrent! Moi, -à peine sorti des langes de l’enfance, moi, éclos sous vos baisers, -moi, grandi sous vos ailes; moi, qui vous dois tant de veilles et tant -d’amour, qui ne devrois approcher de vous qu’avec un front timide, -un regard caressant, le cœur satisfait et plein de reconnoissance; -les mains jointes par vénération; je vais me dresser contre vous, et -vous tourmenter comme feroit un méchant ou un juge. O ma mère!... -pourtant je vous aime! pourtant je ne voudrois être pour vous qu’un -sujet de gloire et de joie. Pardonnez-moi, ma mère!...—Je sais peu -de chose; j’ai lu peu de livres, mais j’ai remarqué davantage, mais -j’ai pensé beaucoup. J’ai porté mes regards partout dans la nature. -Je suis remonté à la source, à l’origine des êtres et des choses. Je -me suis penché sur chaque nid. Je suis entré dans l’étable et dans la -bergerie. Je me suis introduit dans les familles; j’ai écouté; et j’ai -vu que tout dans le monde avoit un père, excepté moi! Cette injustice -m’a navré. J’ai cherché à en pénétrer le mystère. Je me suis creusé -l’esprit; j’ai souffert; je souffre; mais pour moi, comme aux premiers -jours du réveil de mon intelligence, rien ne s’est expliqué. Voici, ma -mère, la cause de cet ennui qui m’accable, et vous comprenez bien que -ce n’est pas un voyage qui m’en peut guérir. Pourquoi suis-je ainsi -maltraité par le sort? En quoi suis-je donc indigne que je reçoive -moins du sort que la plus abjecte créature. Où est mon père? où est-il? -et quel est-il? Je vous en supplie, ma bonne mère, parlez-m’en! -montrez-le-moi! Cette ignorance dans laquelle je suis me trouble; ce -vide que j’apperçois à votre côté m’effraye!—Ne le presserai-je donc -jamais dans mes bras, cet homme qui comme vous doit être si bon, si -noble, si beau, si plein d’amour, et pour qui je dois être un objet si -précieux et si cher?—Quoi! il est un homme sous le ciel qui m’a donné -ce qu’un homme peut donner de plus grand, la vie! qui m’a donné son -sang, dont le sang coule dans mes veines, et passe par mon cœur! Eh! -cet homme! eh! ce bienfaiteur! je ne le connois pas! eh! je ne suis -pas à ses pieds! Parlez sans crainte, ma mère, vous n’y perdrez rien; -je ne partagerai pas en deux parts ma tendresse; une même piété vous -confondra touts les deux!—Autour de moi, je n’ai vu que choses obscures -et douteuses, rien qui pût me mettre sur la voie: je me suis demandé: -Suis-je orphelin? Mon père est-il mort? S’il est mort, d’où vient qu’il -ne nous reste rien de lui? où donc est son sceau? où donc est son épée? -S’il est mort, et que la tombe de la pelouse soit sa tombe, d’où vient -qu’elle n’a pas d’épitaphe, qu’elle porte un écusson voilé, et qu’elle -ne contient pas d’ossements? Poussière de mon père, avez-vous donc été -dispersée par les vents!... S’il est mort, et que vous soyez veuve, -d’où vient que vous n’en avez que le deuil, et non pas le titre? Si -mon père est mort,—le père de mon père, sa mère, votre père et votre -mère sont-ils donc morts aussi? Êtes-vous une étoile tombée du ciel -qui dans sa chute a brisé le fil qui la menoit, que sur cette terre où -je vois bien que tout est lié, pas un lien ne vous lie?...—Oh! que je -suis coupable et cruel! Ingrat que je suis, de porter une main lourde -et si hardie sur la plus sainte douleur et la plus inviolable! Ma mère, -ne pleurez pas; vos larmes tombent sur mon cœur et le brûlent comme du -feu!... Ici la vérité n’est pas ce qui se montre: on a jeté sur elle -un voile épais. Il y a derrière nous un passé qui se cache à touts les -yeux, mais dont tout révèle l’existence. O ma mère! de grâce, j’implore -cela de votre amour, ne me tenez pas plus long-temps dans cette sombre -perplexité! Pourquoi me taire qui vous êtes? qui je suis? où je vais, -d’où je sors? Suis-je donc si indigne de cette confidence? Je suis -tout jeune encore, il est vrai, mais je suis grave; mais vous m’avez -fait une âme solide; le poids et le prix des choses me sont connus; -je n’abuserai pas du secret que vous me confierez, ma mère, si tant -est qu’il y a un secret au fond de tout cela! O ma mère! dites-moi, -soyez bonne, si j’ai mon père; si je l’ai vu, si je dois le revoir; si -vous l’aimez, s’il faut que je l’aime? Oh! ne me cachez pas où il est, -sa retraite, son exil ou son refuge! Je serois si joyeux, si heureux -de voir cet homme, de lui baiser les mains et de lui dire:—Bonjour, -mon père.—Mais si le destin a voulu qu’il nous fût enlevé, qu’il soit -arraché à votre amour, et que je sois privé du sien, oh! conduisez-moi -vers son urne, et je l’arroserai de mes larmes! Oh! dites-moi son nom, -qui est le mien, que je le bénisse! dites-moi sa vie, que je marche -sur ses traces! dites-moi ses vertus que je m’efforce à les imiter! De -grâce, ma mère, ou mon père, ou son urne, et son épée!... - -Cette démarche inattendue, l’émotion de Vengeance, son air pénétré, -sa voix pleine de passion, ses précautions tendres et respectueuses, -ses craintes avant que d’oser aborder son aveu, avoient fait tout -d’abord une impression violente sur l’âme de Déborah. Dans une -pénible angoisse, immobile, couvant du regard son enfant, elle -écoutoit avec anxiété, elle buvoit chaque parole. Mais quand il eut -prononcé tristement cette plainte, que tout dans la nature avoit un -père excepté lui; anéantie sous ce coup qui frappoit sans pitié sur -toute sa douleur, qui rouvroit du haut en bas ses blessures; remuée -jusqu’au fond de ses entrailles, oppressée, son cœur se renversa dans -sa poitrine comme un flambeau qu’on éteint, et de ses yeux tombèrent -d’abondantes larmes. Mais enfin, ayant repris un peu d’empire sur -elle-même, elle répondit avec bonté:—Si le passé a été caché avec -soin à tes yeux, mon cher enfant, c’est qu’il est sombre, c’est qu’il -est horrible! c’est qu’il eût été cruel, bien inutilement cruel, d’en -attrister ton jeune esprit, d’en troubler le ciel pur de ton enfance. -Jouis en paix de ta jeunesse, goûte le présent, rêve à l’avenir, -qui sera beau; mais ne jette pas tes regards en arrière. Il est des -choses qui enveniment, et le cœur du jeune homme doit être sans venin. -Vois-tu, notre passé c’est une éponge trempée de fiel: plus tu la -presserois, plus elle répandroit d’amertume. Ne cherche pas à regarder -par-dessus ta mère, à percer au-delà. Que ta mère et son amour te -suffisent. Je ne veux pas te tromper; je n’ai rien à déguiser pour -toi, attends encore; tu sauras tout un jour, il le faudra bien; mais -prie le bon Dieu que ce jour vienne le plus tard possible, car ce jour -remplira ton cœur de colère; tu grinceras des dents, et tu mordras avec -rage dans un pain de cendre et de poison. Aime-moi, pense à moi, vis -pour moi! je ne veux pas de deuil sur ton front. Laisse le passé; sois -heureux.—Les fleurs sont belles, les femmes adorables; tes chevaux ont -du sang; le chevreuil abonde au viandis. Allons, monsieur le penseur, -venez dans mes bras; venez que je vous baise! Je ne vous en veux pas de -votre incartade; je suis fière au contraire de l’excellence de votre -esprit, de votre sensibilité, de vos beaux sentiments! - -Déborah avoit mis tant d’onction dans ces paroles; une douceur si -ineffable avoit coulé avec elles sur ses lèvres; son désordre avoit -ajouté tant de grâce à ses charmes, que Vengeance, troublé, attendri, -se jeta avec ivresse à ses genoux, et lui couvrit les mains de baisers; -mais, surmontant aussitôt ce spasme, son souci accoutumé reparut sur -son front; il se releva d’un air insoumis, et s’écria, avec une passion -plus grande encore:—Non, non, ma bonne mère, n’insistez pas! je ne -puis vivre plus long-temps dans l’incertitude où je suis. Je vous en -conjure, ôtez-moi de cette ignorance! Quelque sombre que soit le passé, -il ne m’atterrera pas; il me fera moins de mal que le doute; il ne -flétrira pas ma jeunesse, il n’enveloppera pas chacune de mes pensées -de sa glu âcre et fétide. Où est mon père? où est-il, de grâce, et quel -est-il? Je ne sais! affreuse condition! Sur chaque face humaine j’ai -peur de l’y démêler. Un froid mortel me saisit devant le vieillard -qui pleure au bord du chemin, comme devant le gentilhomme qui passe -magnifique. Ainsi qu’un agneau désolé cherche sa mère égarée dans le -troupeau, je cherche mon père parmi les hommes.—Au tribunal de la -nature et de la raison il n’y a qu’une sorte de père, mais je l’ai -appris; devant le monde il y a des paternités coupables et des fils -désavoués. Comment porterai-je le front dans le monde? Dois-je y entrer -par la porte ou par une issue dérobée? Me montrera-t-on au doigt, ou -s’inclinera-t-on sur mon passage. Ce n’est pas que je veuille, si je -suis marqué d’une tache originelle, prendre de l’humilité et demander -merci; non, je veux seulement marcher dans ma voie. A l’homme, selon -le monde, le chemin est tracé; il est droit, il est fait; à l’autre -appartient l’audace, la rebellion, la gloire, l’aventure! Le monde -veut que le bâtard rachette sa bâtardise. Bâtard! ce mot paroît vous -froisser, ma bonne mère; tranquillisez-vous: si je suis bâtard, l’on -ne m’en verra pas rougir. Mieux vaut être le fruit d’un amour, que le -fruit d’une habitude; j’ai entendu dire cela quelque part, et je le -tiens pour bien dit. Malheur à qui voudra m’en faire honte!...—Vous -pleurez; ces paroles vous déchirent; mon cœur ne m’avoit pas trompé: je -suis bâtard! bâtard! bâtard! Tant mieux, ma mère! Une épée! et ce monde -qui me rejette sera rempli de moi! Une épée! et l’on se courbera sous -mon pas, et je légitimerai ma race illégitime dans le sang légitime des -vaincus! - -Eh bien! ma mère, maintenant que je viens de me découvrir, de me -laisser paroître tout entier devant vous, me trouvez-vous assez -mûr? Suis-je digne d’une confidence? Il en est toujours ainsi; la -mère s’obstine à voir encore l’enfant dans le fils fait homme. Qui -d’ailleurs eut jamais la mesure de ce que l’enfant sait et pense. -Tandis qu’on le croit occupé d’un hochet, il rêve à soulever le monde, -il rêve la colère d’un Luther ou la gloire d’un autre Alexandre. -Parlez, ma mère, parlez! que craignez-vous? Vous le savez, je vous aime -de toute mon âme! Rien que je sache pourroit-il me détacher de vous! Je -suis votre main droite et votre armure! vous êtes mon ciel, mon idole, -ma vie! Parlez sans crainte; fussiez-vous la plus vile pécheresse.... -Oh! de grâce, parlez! vous me feriez venir d’affreux soupçons, vous -me feriez croire à des choses bien mal.... Au nom de Dieu, madame, -qu’avez-vous fait de mon père?... Je vous dis qu’il est temps de rendre -compte du passé! - -Déborah, dans une agitation dont il est facile de se faire l’image, -se leva alors avec courage, et, après avoir ouvert avec empressement -la porte qui donnoit sur la pièce secrète, et qui étoit fermée comme -un coffre-fort, elle prit Vengeance par la main et l’entraîna sur ses -pas. Arrivée vers un portrait devant lequel brûloit une lampe:—Tiens, -cruel, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, voici ton père, voici -Patrick,—mort assassiné! - -—Assassiné! et par qui, s’il vous plaît, ma mère? reprit lentement -Vengeance avec énergie et en la regardant fixement comme un juge -terrible. - -Froissée, étonnée, épouvantée peut-être, devrois-je dire, de la -violence et de la rebellion de ce tout jeune enfant, l’âme accablée -sous le poids de bien des souvenirs sombres, affreux, amers, que -cette scène fatigante avoit provoqués, brisée, affoiblie, anéantie, -Déborah tomba alors sur les genoux, puis s’affaissa, puis les bras -pendants et fermés ainsi qu’un bracelet, la tête tristement inclinée, -demeura désolée et muette comme l’image de Magdelène au pied de la -croix.—Debout, non loin d’elle, Vengeance, qui avoit jeté le feu de -son emportement, promenoit çà et là des regards pleins d’effroi. Un -spectacle étrange s’étoit offert subitement à sa vue et le dominoit. -Cette chambre mystérieuse, dans laquelle il venoit d’être entraîné -par sa mère, où personne, pas plus que nous-mêmes, n’avoit jusque là -pénétré, où Déborah avoit vu s’écouler tant d’heures silencieuses, -étoit toute tendue de draps noirs, murs et plafond, tandis que la lampe -d’argent qui brûloit devant la ressemblance de Patrick, étoit la seule -lueur qui diminuât l’épaisseur des ténèbres de ce lieu de réflexion. - -Dans sa posture si touchante, Déborah paroissoit s’oublier depuis -quelque temps, quand tout-à-coup, se relevant avec dignité:—Monsieur, -reprit-elle d’une façon sévère, le fils est donné à la mère pour -l’honorer et la vénérer, et non pour l’interroger! Un doute, un -soupçon, de la curiosité à son égard, c’est une chose laide et -condamnable! Vous êtes bien coupable envers moi, monsieur; je devrois -vous punir, et élever entre nous une barrière infranchissable!... Mais -je suis bonne.... Daignez cependant croire, s’il vous plaît, que si -je balance, ce n’est pas qu’il y ait rien dans le passé qui soit à ma -honte!—Vous le voulez, monsieur?—Vous l’exigez?—soyez satisfait!—Qu’il -en advienne ce qu’il plaira à Dieu! - -Elle s’avança alors jusque vers le lit de repos, y prit place, et fit -signe à Vengeance de s’y asseoir. Vengeance ayant obéi, leurs mains se -rapprochèrent, se serrèrent tendrement; puis la mère dit au fils:—Je -vais reprendre les choses à leur origine, je ne passerai pas un iota; -la vérité entière va sortir de ma bouche: regardez chacune de mes -paroles comme inaugurée dans le sang de Patrick. - -Déborah cependant revint encore au silence. Sa bouche éclose se -referma encore devant la révélation pénible qu’elle alloit faire, -comme certaine fleur sensitive à l’approche des ombres du soir; elle -se recueilloit sans doute; tout bas elle s’essayoit aux flots, comme -le baigneur craintif, avant que d’oser se plonger dans l’onde du passé -amère et saumâtre; comme un pêcheur d’Ischia, assis au cap Misène, et -qui rêve et projette son regard amoureux et sévère sur la mer azurée -de Baya, de l’île de Caprée au golphe de Naples, de la rive au fond de -l’horizon; attendrie, elle promenoit ses regards dans touts les sens -sur ses années écoulées; elle en mesuroit le deuil.—Enfin, cédant sous -le poids du souvenir comme une touche sous le doigt qui la presse, -après s’être entourée encore de quelques douces précautions, elle -commença le récit simple et fidèle de ses malheurs, dont le sillon, -prenant sa source au pied de son berceau dans le castel de Cockermouth, -s’avançoit en replis tortueux, creusé par une main fatale, jusques au -ménil d’Évêquemont,—et n’étoit pas achevé. - -Déborah, dont l’esprit se montroit si fin dans ses ressources, apporta -une extrême habileté dans cette ouverture si délicate. Guidée par son -sens exquis, judicieux, elle s’efforça de s’appesantir sur toutes -les circonstances qui ne pouvoient éveiller chez l’âme de son jeune -révolté que des sentiments doux et tristes, elle laissa aller jusqu’à -l’éloquence sa phrase naturellement pleine de séduction; mais avec -toute l’adresse d’un vieil écuyer, chaque fois aussi qu’elle avoit -vu s’approcher quelque incident, quelque choc cruel, elle avoit su -réprimer sa parole, et l’avoit faite sobre et modérée.—Pendant tout -le temps qu’avoit duré cette douloureuse confidence, accoudé sur -les sculptures du lit de repos, le front appuyé dans sa main, l’œil -fixe, Vengeance avoit écouté dans l’apparence d’un grand calme, avec -une application qui n’étoit pas de son âge, et lorsqu’elle avoit été -achevée, sans empressement, sans marque de passion, il s’étoit mis -aux genoux de sa mère, lui avoit pris les mains, les avoit approchées -plusieurs fois amoureusement de ses lèvres, et levant sur elle un -regard mêlé de chagrin et d’admiration, après avoir balbutié quelques -remerciements et quelques douces formules de consolations:—Regardez-moi -bien, ma mère, lui avoit-il dit, je ne suis plus cet enfant -d’autrefois! je suis un homme—que l’inquiétude a mûri, que tout ce -qu’il vient d’ouïr mûrira plus encore!...—Ne craignez rien, ma mère; du -secret que vous me confiez ma jeunesse n’abusera pas!... - -Lady Barrymore, qui s’étoit attendue, après l’état d’exaltation dans -lequel Vengeance s’étoit d’abord montré, à quelque violente explosion, -se laissant prendre à ce dehors de sagesse et de réserve, rapporta tout -l’honneur de cette amélioration aux ménagements qu’elle avoit su mettre -dans ses confidences; elle se félicitoit tout bas de son adresse et de -sa politique.... Pauvre femme! pauvre mère!...—Hélas! la face humaine -est un rideau de théâtre chargé de peinture et de fard, au travers -duquel rien ne transpire, pas même les apprêts de la plus sombre -tragédie. - -Il fallut que la cloche du manoir vînt deux fois les tirer doucement -par l’oreille et les semondre au souper pour les arracher enfin -aux doux propos qui avoient succédé, et dans lesquels touts deux -ils se reposoient de leurs émotions si réelles et si diverses. -En quelques heures quel changement s’étoit fait! Les deux camps -s’étoient rapprochés et mêlés.—L’assiégeant avoit ouvert sa tente, -et la place assiégée sa porte.—L’épée sortie pour immoler avoit -donné l’accolade.—La mère éplorée, qui, véhémente comme une ménade, -avoit entraîné son fils emporté et terrible dans la chambre funèbre, -maintenant quittoit cette chambre, calme et radieuse, lui glorieux et -caressant. Ils alloient maintenant comme deux personnes amoureuses et -pleines de sympathie, heureuses, orgueilleuses l’une de l’autre, se -cherchant du regard à chaque pas.—Le bras mollement enlacé à la taille -élégante de Déborah, la tête appuyée sur sa belle épaule, Vengeance -marchoit sous une pluie de baisers. - -La soirée, comme d’habitude, Vengeance la passa au salon, auprès -de sa mère, dans un aimable désœuvrement; Déborah travailloit à de -la broderie, tandis que lui, nonchalamment jeté dans une causeuse, -tenoit un livre à la main qu’il ne lisoit pas.—Sauf, peut-être deux -ou trois questions insignifiantes en apparence, et qu’il fit d’un -air d’indifférence, peut-être même un peu trop affecté, ce à quoi -Déborah ne prit pas garde, il n’y eut pas un mot de retour sur les -choses si graves qui venoient d’être agitées, pas un coup de pioche -donné derechef dans l’amas de décombres fraîchement remué. En voyant -l’extérieur d’un si parfait oubli, on eût dit qu’un mois entre le -midi et le soir s’étoit écoulé; que le temps avoit effacé sous son -pas des impressions faites dans le sable. Sur la surface unie de -l’onde retrouve-t-on les traces des vagues appaisées!—Chaque fois que -Vengeance aiguillonné par sa mère reprenoit la parole, il ne manquoit -pas d’enjouement; mais comme s’il eût été en proie à un reste de souci -intime qu’il auroit eu peine à déguiser, souvent il laissoit en beau -chemin sa période, donnoit seulement deux ou trois coups de serpe à -son idée, et par une pente insensible revenoit promptement au silence; -mais dans le silence même la fierté nouvelle qu’ils avoient dans l’âme -se trahissoit. On voyoit, cela perçoit comme le bourgeon sur l’écorce, -qu’ils venoient de grandir dans leur estime mutuelle; qu’ils venoient -en leur faveur réciproque d’entériner dans leur cœur de nouvelles -lettres d’anoblissement et de crédit. On voyoit, cela transpiroit par -touts les pores, que l’enfant étoit devenu tout-à-coup pour sa mère -un homme sûr, une âme droite, éprouvée et d’une riche complexion;—une -épée d’une trempe forte et choisie, pénétrante, acérée;—un champ prêt -à s’ouvrir sous le soc du monde, prêt à jeter moisson;—un terrain -ferme où fonder l’édifice d’une vie remplie par la gloire;—et que de -son côté la mère pour l’enfant n’étoit plus une femme sans avenues et -sans issues;—un caillou arrondi autrefois dans le lit de on ne sait -plus quel fleuve;—un lambeau déchiré au pavillon du ciel, ou sorti du -limon;—une femme, en un mot, avec une flétrissure creusée au diamant -sur le front; cavale de Cour réformée dans une remonte, défroque -de quelque princelet coulé bas ou fait ermite; Aspasie tombée en -désuétude, catin abdiquée! - -A onze heures, Vengeance se leva pour prendre congé de sa mère: ils -s’embrassèrent long-temps savoureusement, avec délices; mais, au lieu -de se retirer comme de coutume dans son appartement, Vengeance, ayant -gagné le perron, se glissa doucement dans le parc, sur les bords -préférés de la source.—La brise répandoit une senteur de chêne;—le -firmament étoit du bleu le plus pur;—Phœbé regardoit amoureusement la -terre;—et les étoiles scintilloient comme si Dieu les eût nouvellement -refourbies. - -Là, l’esprit tout-à-fait isolé au milieu de ce spectacle sublime, -pensif, silencieux, souvent assis sur une pierre, quelquefois marchant -à grandes enjambées dans les broussailles, la tête plus fièrement -portée, le poing fièrement sur la hanche, notre jeune orphelin -demeura fort avant dans la nuit, comme ces moucherons qui s’oublient -à jouer dans les rais argentés de la lune.—Puis, tout d’un coup, -comme s’il avoit enfin cueilli dans les genévriers la fleur si rare -de la résolution, quittant brusquement le parc, il se rendit dans -sa chambre, où sa lampe qui l’attendoit à demi voilée, inondée des -splendeurs nocturnes, sembloit le flambeau d’une veille funèbre.—Ayant -pris sur la muraille son épée, ses pistolets, et sa fidèle carabine, -puis une miniature de sa mère qu’il couvrit de baisers et plaça sur -son cœur, il écrivit quelques mots à la hâte qu’il laissa sur la -table, s’enveloppa dans son manteau, et ressortit aussitôt avec une -extrême précaution. Arrivé sur la pelouse, auprès du cénotaphe de -Patrick, il mit alors le genou en terre,—le plombeau d’acier de son -épée brilloit à son côté dans l’herbe comme une luciole,—et s’appuya -sur le fût de son mousquet. Après avoir gardé quelque temps cette -attitude pieuse, il se releva avec enthousiasme, et s’écria:—Dites, mon -père, est-ce pas que je fais bien?—que c’est votre conseil?—eh! que -je serois un lâche, indigne des entrailles de ma mère!... Mais cela -ne sera pas! cela ne peut pas être!... Est-ce pas, poussière de mon -père? est-ce pas?—Jamais! vois-tu, mon père, pensée ne s’est offerte -à mon esprit avec plus de charmes! sans cesse elle s’en revient vers -moi, cette pensée, plus jeune et plus séduisante!... Rose, amoureuse, -fraîche, elle m’aborde couronnée de pampre et de fleurs! elle me baise -sur le front! elle pose ses lèvres sur mes lèvres! elle me serre -voluptueusement la main, et me dit:—Courage!—va!—va!...—au fond de -cette action, vois-tu, tu trouveras une satisfaction ineffable, un -assouvissement, une estime de toi-même, que rien autre au monde ne -t’apporteroit!... va!...—Bien! bien! ombre de mon père!—Bien! bien! -mon esprit, plus de calme; allez! je connois et je comprends mon -devoir, et je saurai l’accomplir!... Étrange chose que le monde! il y -a quelques heures encore, si l’on m’eût parlé de cet homme, j’aurois -écouté avec bienveillance; si je l’eusse rencontré sur mes pas je lui -eusse donné mes respects; que de fois ainsi, dans la vie, ne doit-il -pas arriver que la victime serre affectueusement le bras qui forgea -son malheur! que l’opprimé et l’oppresseur, inconnus l’un à l’autre, -se donnent le baiser de paix; que l’infortuné courbe révérencieusement -la tête devant l’auteur de son abjection; que le pauvre pleure à la -porte du carrosse où se fait mener triomphalement le fils de ceux qui -dépouillèrent ses ancêtres!...—Oh! mais, moi, mon père! béni soit le -ciel! tout m’est révélé! je ne serai pas de ce nombre! je remonterai -jusqu’à la source de mon mal, et je la tarirai!...—Étrange chose que la -haine! cela gonfle tellement le cœur, que la terre, si vaste pour ceux -qui s’aiment, manque d’espace et ne peut contenir deux cœurs remplis de -ce venin!... - -En achevant cette obscure invocation aux mânes de son père, Vengeance, -qui chanceloit, appuya son front brûlant sur le marbre, et attacha -ses lèvres avec ardeur sur l’écusson voilé, taillé dans le couvercle -du sépulchre.—Comme l’amant qui a jeté son bras autour du col de son -amante, il ne pouvoit se séparer de cette froide pierre. - -Enfin, ayant gagné après un long détour le bâtiment des écuries, et -sellé en un tournemain son palefroi, à petits pas, sans bruit, il entra -dans une allée de sycomores, bien sombre, au bout de laquelle existoit -une petite porte basse qui donnoit sur des terres empouillées. - -D’un bond ayant franchi cette barrière, il piqua des deux, et fendant -l’espace avec la vélocité de Wilhelm emportant Lénore, il disparut -bientôt au loin, parmi les masses d’ombre, dans la plaine. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXII. - - -QUAND Vengeance entra dans Paris, le jour succédoit tout d’un coup -à la nuit, ainsi que cela se voit à la comédie; et des coulisses -commençoient à sortir les personnages:—Crispin et Sbrigani, Oronte -et Mascarille, Chrysalde et Lucinde, Dandin et Dorine, Sganarelle et -Scapin:—chacun pour son rôle mettant le pied en scène.—A travers toute -cette foule d’acteurs vigilants, Vengeance traversa comme une flèche -décochée. Entraîné par la pensée qui s’étoit emparée de son cœur avec -force, il se jetoit en avant. Il avoit en lui un besoin impérieux qui -entendoit être obéi. Mais dans quel val écarté, quel ravin rapide, sous -quel ombrage épais, sous quel tablier d’herbes vertes, gisoit la source -empoisonnée et mortelle où le cerf altéré devoit trouver à étancher sa -soif?... Comme un homme réveillé en sursaut par un bruit, qui, l’épée -à la main, s’avance et tâtonne pour tuer dans les ténèbres, Vengeance -marchoit—aveuglément—arquebuse au poing.—La colère étoit prête; mais -la victime manquoit!—La lame s’agitoit dans le fourreau, impatiente -de creuser une plaie; mais où battoit la poitrine exécrée? mais -s’offriroit-elle jamais sous les coups!.... - -La passion sait aller au but sans être informée et sans qu’on la guide! -elle trouveroit un anneau tombé dans l’Océan! Les fumées de la bête -forlancée qu’elle poursuit ne s’effacent jamais pour elle. Avec elle -pas de gîte sûr pour le lièvre!—pas de bauge pour le sanglier!—pas de -tanière pour le lion!... - -Au quartier de MM. les Mousquetaires du Roi, l’adjudant de service -répondit à Vengeance que M. de Villepastour avoit pris sa retraite -depuis le nouveau règne; mais que s’il souhaitoit d’arriver jusques -à lui, qu’il le trouveroit en son hôtel, rue de l’Université.—Et à -l’hôtel de la rue de l’Université, le suisse répondit que M. le marquis -habitoit pour la saison son château de Colombes. - -Jusque là Vengeance avoit ignoré s’il ne couroit pas après une ombre -vaine; s’il ne chassoit pas une bête morte, un renard dont la peau -étoit déjà chez le fourreur: aussi quand il eut acquis la certitude -que son ennemi ne lui manqueroit pas, quand il eut dans la main le -fil qui le devoit conduire sûrement à son repaire, un commencement de -satisfaction s’ébaucha au fond de son âme. Son esprit gagna un peu -de calme, et sa précipitation se ralentit; car il alloit comme un -éperdu.—Tranquille alors, comme s’il eût eu devant lui une tâche sans -péril, il ne repartit de Paris qu’après avoir fait reposer sa monture, -et s’être donné à lui-même quelques heures d’un bon sommeil. - -Les flèches de feu du midi tomboient du carquois embrasé du soleil, les -gryllons seuls remplissoient de leur cliquetis l’air silencieux des -campagnes, lorsque Vengeance atteignoit la sombre tonnelle de verdure -qui, s’avançant dans la plaine comme une jetée dans la mer, comme une -couleuvrine hors du rempart, conduisoit au château de Colombes; vieux -castel, de féodal devenu Louis-Quinzesque;—casque de pierre peinturé, -enrubanné, et plein de fleurs. - -A l’entrée de l’avenue la lice de bois, couleur vert-naissant ou -vert-pomme, étoit ouverte;—au fond de l’avenue la grille aussi -étoit ouverte. Vengeance s’avança donc sans hésiter; et, comme -il s’approchoit sous les fenêtres, il apperçut dans les jardins, -descendant les degrés d’une terrasse, une dame dans un galant et riche -appareil. D’une main elle relevoit une basque de sa robe, de l’autre -elle hochoit un éventail avec grâce. Elle se renversoit avec majesté, -se dodelinoit comme une rose que Zéphire agite, et jetoit avec élégance -comme un aviron son pied qui soulevoit les flots transparents de sa -jupe, son petit pied, grand à peine comme un biscuit, captif dans un -soulier de soie jaune, haché par des zébrures plus sombres, et qui, -échafaudé au haut d’un haut talon et la pointe prosternée, terminoit -une jambe divine par une douce déclivité.—Une suivante, ravissante -soubrette, venoit derrière, flairant une branche de romarin, et portant -nonchalamment, repliée sur son bras, la queue démesurée de sa maîtresse. - -A la vue de cette grande dame inattendue, Vengeance tourna court, et -chevaucha plein de fierté jusques auprès de la terrasse.—Là, ayant mis -pied à terre, tenant sa bête par la bride, il se découvrit, et saluant -plusieurs fois de son chapeau, en bon gentilhomme, avec une suprême -courtoisie, il demanda M. le marquis de Gave de Villepastour, à cette -délicieuse personne, qui lui répondit d’une façon suave et d’une voix -sucrée:—Mon mari, monsieur, est en ce moment dans le parc.—Veuillez -prendre en face cette allée, et d’honneur vous l’y trouverez.—Sur -quoi Vengeance s’inclina de nouveau en signe de remerciement.—Pendant -toute cette brève entrevue, tandis qu’ils avoient parlé ou s’étoient -fait leurs révérences ils avoient eu l’œil attaché l’un sur l’autre, -leurs regards s’étoient cherchés; il y avoit eu de part et d’autre un -mouvement d’admiration inopinée. On eût dit que le dieutelet Cupidon, -ce petit archerot malin, les avoit sur-le-champ férus tous deux de la -même sagette.—Vengeance étoit le beau jeune homme antique que vous -savez!—La marquise, d’une taille élevée, femme de trente ans toute -jeune encore, étoit bien belle aussi!—Une tête noble et superbe, -comme on en voit sur des médailles de Syracuse; un col d’un galbe -imaginaire, animé et flexible, avec un doux balancement; une poitrine -à rendre Junon jalouse, et deux admirables commencements de sein, -car le surplus étoit caché; de la prestance, une parure rare, une -abondance majestueuse de costume;—mi-partie reine et déesse!—Comment -Vengeance auroit-il échappé à tant de prestige si bien à sa mesure! -Quel derviche même y eût échappé!... Enfin, ayant rompu le charme qui -le lioit et le retenoit encore après la réponse reçue, il remonta avec -beaucoup d’aisance sur son impatient palefroi, et s’enfonça à toute -bride dans le parc par l’allée indiquée. - -—Célimène, dit alors la marquise à sa caudataire, ne trouves-tu pas -ce jeune homme un enfant superbe? Quel port! quelle grâce! quel -visage!—Oh! j’en suis toute bouleversée! - -La soubrette fit un petit bruit de lèvres railleur, et répondit après -un silence plus moqueur encore:—Mon cœur sur la main, ma foi, madame, -je le trouve un charmant berger.—Si charmant! que, s’il daignoit -vouloir m’offrir des nids de tourterelle et m’orner de fleurs ma -houlette,—je lui laisserois volontiers m’offrir et m’orner tout ce -qu’il voudroit. - -—Célimène, que vous êtes terrestre! Vous ne pouvez rien voir sans -penser de suite à votre lit. Oh! je n’aime pas ce genre d’esprit -grossier!—Mais venez, et suivons ce chérubin dans le parc. J’ai besoin -de le revoir, ce bel ange!—Oh! s’il le veut, ce bel amour, il verra -bien des défaites!... - -Au détour d’une petite allée Vengeance rencontra M. le Marquis de Gave -de Villepastour, qui, l’épée nue à la main, poursuivoit un papillon -d’un riche plumage qui fuyoit effaré devant lui, voltigeoit et se -posoit de branche en branche.—Un valet à quelques pas plus avant tenoit -au bout d’une chaîne d’argent un singe en frac de velours, portant -suspendue à son col une petite corbeille de figues qu’il ravageoit.—M. -le marquis, s’il vous plaît, s’écria alors Vengeance en réprimant -brusquement sa course.—C’est moi, monsieur, que me voulez-vous? - -Prompt comme la foudre, ayant sauté à bas de son cheval, et rejeté son -manteau, Vengeance dégaîna son épée. Puis, l’œil enflammé et marchant -droit sur lui:—Marquis, ce que je veux, reprit-il avec force, ce que je -veux, infâme! c’est ta vie! çà, défends-toi!—Je viens de la part de mon -père et de ma mère! - -—Que voulez-vous dire? - -—Je veux dire, misérable! regarde-moi bien! que je suis le fils de -Patrick! et que Déborah est ma mère! et que je viens demander le -paiement des outrages que ma mère a subis, et le prix du sang de mon -père que tu as assassiné. - -—Décidément, c’est donc une manie de famille, mon jeune brave, de -vouloir que Patrick soit mort, et que moi j’en sois l’auteur!—fit alors -le marquis d’un air tout-à-fait calme et réjoui;—puis il poursuivit -avec indifférence, en froissant dans ses doigts les plis d’une -dentelle:—Ah! vous êtes, mon cher, le fils de madame Déborah! une -charmante, une adorée personne, ma foi!... Comment va-t-elle?... Oh! je -me la rappelle parfaitement! vous lui ressemblez: cependant plus encore -à M. votre père, aussi je me disois en vous regardant tout à l’heure: -Mais, c’est étonnant! je connois ce garçon-là. - -—En garde! monsieur, vous dis-je:—Mais défends-toi donc!... misérable! - -—Hola! tout beau! vous faites bien l’emporté, mon mignon! Quelle mouche -vous a donc piqué?—Venez à la maison; qui sait? peut-être j’aurai bien -des choses à vous dire: nous causerons tranquillement. - -—Tu railles, infâme!... Défends-toi, ou tu es mort! - -—Mort!—non.—Tout beau.—Pas si vite.... - -—O mon père! je n’en finirai donc pas avec ce lâche!... - -Vengeance frappoit du pied la terre.—se heurtoit le front;—et -brandissoit son épée d’une façon terrible. - -Ah! tu ne savois donc pas, mirliflore imbécile, qu’il ne faut insulter -ni l’enfant ni la femme!—Parce que la femme devient mère, parce que -l’enfant devient homme! - -En garde!—Encore un coup, te dis-je, défends-toi donc! - -—Mon pauvre apprentif, c’est de la vraie folie! vous voulez donc -mourir, mon cher, vous n’y pensez pas? vous voulez donc me forcer à -vous faire du mal? - -—Mourir! moi! non, monsieur le marquis, non, je n’en crois rien. Moins -de tendresse, je vous prie. Dans ceci, ne voyez-vous pas que la justice -et Dieu sont avec moi! - -—Dieu?... mon garçon, ceci auroit fait bien rire M. d’Holbach. Vraiment -vous êtes délicieux! - -Comme Vengeance se précipitoit sur lui, et qu’il n’y avoit plus -de temporisation possible, M. de Villepastour, se retournant vers -son valet, lui dit alors d’une façon résignée:—Tu vois, Jasmin, que -monsieur m’y oblige. - -Les fers étoient croisés, Vengeance attaquoit comme un lion.—Le vieil -homme d’armes se contenta d’abord de parer élégamment; mais, peu à peu, -animé par l’ardeur et l’audace de son implacable adversaire, il prit -une part plus active à cet horrible jeu, et devint à son tour terrible. - -Ils en étoient là, tantôt rompant, tantôt allant à fond avec fracas, -quand tout-à-coup la marquise éperdue apparut au détour de l’allée, -et, poussant des cris de grâce, vint se jeter entre les combattants, -essayant de couvrir Vengeance de sa protection,—ce qui le perdit. - -Une botte portée trop brutalement par M. le marquis, et qu’il ne put -modérer, se fit jour sous le fer de son ennemi, lui cloua sur la -poitrine l’éventail d’ivoire de la marquise dont elle s’efforçait de -faire un bouclier, lui perça le cœur, et s’insinua sous le poids du -bras jusques à la garde. - -Vengeance recula d’un pas, jeta un long regard sur la marquise. Et -criant: O ma mère!—Il étoit mort. - -—Barbare! quoi! vous avez tué ce bel enfant!... s’écria alors madame de -Villepastour avec un geste d’effroi—horrible, et se laissant tomber sur -la poitrine de Vengeance, que déjà le sang inondoit. - -—Jasmin, dit là-dessus M. le marquis, sans aucune marque d’altération -ni de trouble,—j’ai la main meilleure encore que je ne pensois. - -Madame de Villepastour fut détachée du corps de Vengeance, qu’elle -tenait embrassé en versant d’abondantes larmes, et ramenée au château -par Célimène, où les plus tendres soins ne pouvoient la rendre à ses -esprits, tandis que Jasmin, aidé de M. de Villepastour, conduisit le -cheval de Vengeance dans l’épaisseur d’un bosquet, l’y attacha,—cacha -sous un fourré le jeune mort,—et poussa du sable avec le pied sur la -mare de sang répandu. - -—Ceci, Jasmin, n’est que provisoire.... La cloche appelle; viens.—Nous -reviendrons ce soir quand nous aurons avisé à ce que nous devons faire -de ce butin. - -A la nuit, en effet, M. le marquis et Jasmin reparurent.—Après avoir -tiré du bosquet le cheval, ils chargèrent sur la selle le cadavre, -puis, l’ayant lié avec de bonnes cordes, ils conduisirent hors du parc, -par une porte pour ainsi dire dérobée, ce lugubre équipage.—Là, ayant -frappé chacun avec un caillou sur les flancs du cheval, l’animal, qui -hennissoit à l’odeur du sang, s’emporta et s’enfuit—épouvanté. - -En regardant partir cette triste cavalcade, M. de Villepastour ne put -se défendre d’un mouvement de regret.—Pauvre garçon!... fit-il.—Est-ce -pas, après tout, Jasmin, qu’il étoit beau et brave! Que c’étoit après -tout un jeune preux! - -—Preux ou non, rentrons, monsieur le marquis, et souhaitons-lui un bon -voyage.—Bonne chance, mon drôle! En voilà un du moins, cher maître, -qui, voyageant à dos de mulet, ne craint pas qu’on lui prenne ou la -bourse ou la vie. - -—Connois-tu, Jasmin, l’histoire de Mazeppa? - -—Non, maître. - -—La besogne que nous venons de faire m’y fait songer:—je te conterai ça. - -Le cheval ne sembloit déjà plus au fond de la plaine qu’un corbeau -voletant sur la crête d’un sillon.—Le maître et le valet rentrèrent -dans l’enceinte du castel:—la chose avoit réussi; ils étoient -satisfaits. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIII. - - -QUAND je pris la plume pour écrire ce livre j’avois l’esprit plein de -doutes, plein de négations, plein d’erreurs;—je voulois asseoir sur le -trône un mensonge,—un faux roi! Comme le peuple, sujet à la démence, -pose quelquefois le diadème impérial sur un front dérisoire, et que -devroit plutôt fleurdelyser le fer rouge du bourreau, je voulois -ceindre du bandeau sacré une idée coupable, lui mettre une robe de -pourpre, lui verser sur le chef les saintes huiles,—l’élever sur le -pavois ou sur l’autel,—la proclamer Cæsar ou Jupiter—et la présenter à -l’adoration de la foule, qui a moins besoin de pain que de faux dieux, -que de faux rois, que de fausses idées, que de phantômes!—Mais je ne -sais par quelle mystérieuse opération, chemin faisant, la lumière s’est -faite pour moi.—Le givre qui couvroit ma vitre et la rendoit opaque -comme une gaze épaisse, s’est fondu sous des rayons venus d’en haut, -et a laissé un plus beau jour arriver jusques à moi.—Où l’eau étoit -bourbeuse, j’ai trouvé un courant limpide.—A travers les roseaux j’ai -plongé jusque sur un lit du gravier le plus pur, sillonné par l’ombre -fugitive des poissons argentés qui passent entre deux ondes comme un -trait,—comme une barque qui a mis toutes voiles dehors,—comme une -navette qui courroit sans repos de la main droite à la main gauche, -de la main gauche à la main droite de Neptune.—Le brouillard s’est -déchiré, et la cîme des monts, pareille à une armure gigantesque dorée -par les flammes du soleil, au fond de la gerçure ouverte dans la brume, -s’est offerte à mes yeux.—Au travers de cette vapeur d’eau bouillante, -mon regard a philtré, et la ville assise sur la colline et la forêt -étalée dans la plaine, qu’elle céloit, m’ont enfin apparu dans toute -leur beauté. - -Oui! il y a un Destin! - -Oui! il y a une Providence pour l’Humanité et pour l’homme! - -Non! les méchants ne triomphent pas sur la terre! - -—Non, sur la terre chacun reçoit le salaire de ses œuvres. - -Non, il n’y a pas besoin d’une seconde vie pour redresser les torts -de la première,—pour faire la part du juste, et refaire la part du -méchant.—Rien ici-bas ne demeure impuni! - -Non, il n’y a point de désordre dans le gouvernement du monde! - -Non, les bons ne payent point pour les mauvais,—la vertu pour le vice! - -Non, il n’y a point d’hommes qui soient donnés en proie aux hommes sans -que Dieu n’en ait la raison. - -Les bons qui souffrent ne sont des bons qu’en apparence, ou si ce sont -des bons réels,—comme le fils du mauvais peut être juste,—c’est qu’ils -expient les torts de leur race. - -Oui, je crois à l’expiation! - -Non, la destinée fatale originelle n’est point une atrocité! mais une -loi sublime! - -Dieu est un Dieu vengeur! - -Sa vengeance est quelquefois invisible, souvent elle est longue et -tardive, mais elle est sûre!—Dieu a devant lui l’espace; rien ne le -presse; rien ne lui fait un devoir de punir le prévaricateur dans -soi-même plutôt que dans la postérité qui doit sortir de son flanc. - -Nous qui ne sommes que d’un jour, si la vengeance n’est pas au bout de -notre courte et fragile épée, elle nous échappe!—mais rien n’échappe à -l’épée éternelle de Dieu! - -Cette opinion, j’en conviens, est une opinion terrible! Soit! tant -mieux! Qu’elle aille trouver le crime heureux dans le bain de ses -prétendues délices, qu’elle lui troue la poitrine avec sa vrille de -fer, qu’elle s’y insinue, et lui fasse égoutter le cœur!... - -La vérité est un jeune arbre inflexible que nulle force au monde ne -peut ployer, et dont rien ne sauroit faire un arc!—C’est un rocher qui -retombe sur celui qui le déplace! - -Je me suis efforcé tout le long de ce livre à faire fleurir le vice, -à faire prévaloir la dissolution sur la vertu; j’ai couronné de roses -la pourriture; j’ai parfumé de nard la lâcheté; j’ai versé le bonheur -à plein bord dans le giron de l’infamie; j’ai mis le firmament dans -la boue; j’ai mis la boue dans le ciel; pas un de mes braves héros qui -ne soit une victime; partout j’ai montré le mal oppresseur et le bien -opprimé....—Eh tout cela, toutes ces destinées cruelles accumulées, -n’ont abouti après tant de peines qu’à me donner un démenti! - -Lord Cokermouth, un méchant cœur, fils peut-être d’un cœur plus -condamnable encore, n’expie-t-il pas ses torts par lui-même et par sa -race. Il est puni en soi. Il est puni dans sa compagne. Il est puni -dans sa fille. Sa fortune se détruit, et vivant il assiste à la ruine -de sa maison. Le bras de Dieu le poursuit jusque dans sa descendance, -et ne s’arrête qu’après avoir tout effacé. - -Lady Cokermouth, la pauvre tourterelle accouplée à un bœuf; c’étoit -une âme droite; mais elle dut payer pour son père, un marchand -parvenu.—Vous savez, messieurs, si c’est l’honnête homme qui parvient! - -Quant à Déborah! n’étoit-ce pas la dernière raison d’une race -doublement maudite, et qu’on vient de voir s’éteindre dans la personne -de Vengeance, son jeune fils, enfant appartenant à deux souches -condamnées; car Patrick que nous voyons étendu sur le plus dur -chevalet, procède d’une antique famille dégradée après des troubles -populaires durant lesquels cette famille séditieuse avoit trempé sans -doute dans plus d’un forfait. - -Pour Fitz-Harris, n’auroit-il eu contre lui que sa trahison envers son -ami, envers son frère Patrick;—la trahison est le crime le plus grand -aux yeux de Dieu,—qu’il n’eût reçu que son salaire. - -O vous, que mon sophisme flattoit, berçoit, caressoit, consoloit!... -qui vous êtes si follement réjouis de me voir mener dans un char de -triomphe la corruption; qui avez pu voir avec joie souffrir ce qui est -honnête, car tout ce qui est honnête souffre dans mon livre, et qui -avez pu croire un instant avec moi au destin aveugle, à l’impunité! -mettez sous vos pieds ce doux mensonge!—voilez votre face hideuse dans -vos mains coupables!—Tremblez! oui, tremblez! car l’heure approche où -toutes ces infortunes que j’ai chantées et des montagnes d’autres vont -faire pencher le plateau de la colère de Dieu!—car Dieu à cette heure -attise un châtiment comme le forgeron le feu de sa forge!—car l’heure -d’une immense expiation va sonner sur un timbre funèbre, épouvantable, -horrible! car Dieu et le peuple,—ces deux formidables ouvriers, vont se -mettre à la besogne!—et car leur besogne comme eux sera terrible! - -La monarchie décomptera longuement devant Dieu ses orgies!—et ses -suppôts! le peuple les tordra dans ses mains puissantes comme un -haillon! - -Pas une plainte secrète, pas une larme dans l’ombre, pas un soupir -étouffé, pas une goutte de sang que Dieu ne recueille—et ne pèse—et -ne venge! Ce sont autant de grains de poudre qui s’amassent sous le -projectile, et qui font le coup d’autant plus fort, d’autant plus -redoutable au jour de l’explosion!—De là vient, de ces causes infimes -et partielles, le bouleversement des empires. - -Au jour de ces bouleversements avec sa propre massue Dieu tue -Hercule.—Alors il divise les nations en deux parts: à l’une il met une -toison, à l’autre il met une gueule: et suscite ces deux parts l’une -contre l’autre jusqu’à ce que la part qui a la gueule ait dévoré la -part qui n’a que la toison! - -Quand l’expiation est enfin accomplie, et que Dieu n’a plus besoin de -son outil, il le brise! - -Dieu, tout-à-l’heure, se servira du peuple; mais dès que cet outil sera -ébrêché dans sa main et sera teint de sang, à son tour il le rejetera! - -Il enverra alors un homme sorti d’où l’on ne sait où, qui lavera le -sang dans le sang, qui à mesure que les mères enfanteront prendra leurs -fils et les écrasera sur la pierre!—Puis à son tour cet outil sera -brisé! Alors les dernières ombres d’une race qui doit disparoître de la -terre reparoîtront. Mais Dieu, pour achever l’holocauste, derechef se -choisira un outil dans la propre maison de cette race, et fera régner -sur le peuple, jusqu’à ce qu’il ait expié ses nouveaux forfaits et -sa nouvelle trahison, ce dernier outil; un homme aux mains crochues -portant pour sceptre une pince;—une écrevisse de mer gigantesque;—un -homard, n’ayant point de sang dans les veines,—mais une carapace -couleur de sang répandu! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIV. - - -LORSQUE le vase de la colère de Dieu est plein, une larme de femme,—et -le vase déborde! - -Le roi Don Rodrigue força Florinde, et il perdit l’Espagne! - -Pharaon força Déborah, et il perdit la France! - -Ce n’est pas que sur une faute isolée Dieu se résolve jamais à rayer -un empire,—mais c’est qu’il est temps enfin de porter la hache sur une -nation lorsqu’elle en est venue à ce point d’ignominie, que d’avoir -pour maître un homme qui pratique le crime ou qui l’organise! - -Florinde en appela à son père, et son cri de vengeance trouvant un -horrible écho dans le cœur du comte Julien, celui-ci, égaré par un -soin farouche de son honneur, en appela aux Maures, et leur livra -traîtreusement la clef de sa patrie! - -Mais Déborah, plus sage que Florinde, la Cava! ainsi que la nommèrent -les Maures eux-mêmes, c’est-à-dire la Mauvaise! comme nous l’avons vu, -s’en remit simplement au peuple et à Dieu!—Des philosophes étoient -déjà suscités, et le peuple déjà buvoit avidement le venin qu’ils -suintoient;—la France, assise alors sur son arrière-train comme une -bête vorace, fouilloit déjà du museau dans ses propres entrailles et se -mâchoit le cœur! - -Ainsi finit en France, ainsi finit en Espagne, la domination des rois -Goths,—DE LOS GODOS! - - * * * * * - -Hélas! au temps funeste où voici que notre esquif aborde, pareille -au roi Don Rodrigue après la bataille, chassée de sa tente royale, -seule et pitoyable, si abattue qu’elle en avoit perdu le sentiment, -mourante de faim et de soif, si teinte de sang qu’elle sembloit un -brasier, portant des armes bossuées, brisées, jadis de pierreries, -une épée faite scie sous les coups qu’elle avoit reçus, un casque -fracassé, enfoncé dans sa tête, la face couverte de poussière, image -de sa fortune tombée en poudre, sur son cheval Orelia, harassé, -poussant à peine sa respiration courte, baisant parfois la terre, la -MONARCHIE s’en alloit par les campagnes de Xerez,—nouvelle et pleurante -Gelboé!—s’enfuyoit avec de tristes spectacles sous les yeux, avec la -peur dans l’oreille et un grand bruit de guerre confus; craignant tout, -redoutant tout, ne sachant que faire de son regard: le lever au ciel, -le ciel étoit gros de colère! le jeter sur la terre, la terre n’étoit -plus sienne, elle étoit foulée, elle étoit aliénée! le plonger dans -soi-même, dans ses souvenirs, dans son âme: un plus grand champ de -bataille encore s’y trouvoit!... - -La tête gonflée par la peine qu’elle enduroit, comme le roi Don -Rodrigue, elle monta aussi, vers la fin du jour, sur le sommet de la -colline; et de là, cherchant ses gents vaincus, ses bannières, ses -étendards gisants, et que la terre couvroit, ses capitaines disparus, -son camp trempé de sang qui couroit par ruisseaux, triste de voir ce -désastre, en proie à sa douleur profonde, les yeux baignés de larmes, -elle s’écria comme lui:—Hier j’étois reine d’un royaume, aujourd’hui -pas une ville!—Hier villes et châteaux, aujourd’hui rien!—Hier des -serviteurs, aujourd’hui personne!—Maintenant je n’ai pas un créneau que -je puisse dire mien!—Maudite soit l’heure où je naquis, où j’héritai -d’une si grande seigneurie, puisque je l’ai perdue, puisque j’ai tout -perdu en un jour!—O malheureuse! si ceci tu l’eusses fait en d’autres -temps, si tu eusses fui de tes désirs au pas dont maintenant tu vas! -si aux assaults de la passion tu n’eusses pas montré une lâcheté -indigne d’une Gothe, et plus encore d’une reine qui gouverne, la France -jouiroit de sa gloire! et de cette formidable puissance qui là, sur -le sol, gît et change la couleur de l’herbe!—Maudits soient l’instant -et l’heure où mon destin me donna au monde!... Mamelles, qui me -donnâtes du lait, que ne me donnâtes-vous plutôt le sépulchre!...—O mes -ennemis! ô vous les vengeurs dont Dieu se sert! oh! tuez-moi à coups de -poignard, et bien vous ferez!... Mais le traître est un couard, jamais -il ne fait une bonne action! - -Puis son cheval Orelia étant tombé mort, étendue entre ses jambes, elle -fit aussi, comme le roi Don Rodrigue, en attendant que se dissipassent -les ténèbres, un oreiller de ses arçons, en disant: Adios, España, que -el barbaro señorea!... Adieu, France, que la barbarie seigneurise!... - -Auprès de son Orelia chéri ainsi elle attendit la lumière ennemie. - -Puis encore, comme le roi Don Rodrigue, qui s’enferma vivant dans la -tombe, la couleuvre du remords la dévora, et, dans l’excès de ses -tortures,—son cœur fournissant de l’eau à ses yeux qui pleuroient, -ses yeux à sa bouche qui buvoit des larmes,—comme lui encore elle -cria:—Mords-moi, couleuvre! achève-moi! découvre-moi la face de la -mort!...—Hélas! mon déshonneur sera éternel! la renommée me maintiendra -pour mauvaise, comme elle en maintient d’autres pour bons! Oh! si -la renommée, la mémoire, le monde, pouvoient devenir muets! les -chroniqueurs aveugles, afin que ceci ne fût pas écrit!...—Oh! si ma -vie s’achevoit! oh! si la mort venoit!... Mais je crois que je suis si -méchante que la mort même ne me veut pas!—déjà pourtant mon haleine -s’affaisse! déjà pourtant mes dents se serrent! Déjà pourtant ma langue -inerte et pendue darde la pointe!... Mords-moi, couleuvre, achève-moi! -découvre-moi la face de la mort!... - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXV. - - -LA fin si douloureuse de Fitz-Harris dans le puisard, après vingt-un -mois de débats avec la mort, après une agonie déchirante et tenace; -la perte de ce frère d’infortune, de ce compagnon d’enfance et de -misère, et pour surcroît l’inefficacité de la promesse si formelle de -M. de Malesherbes, promesse qui sembla n’être venue rallumer le pâle -flambeau de son espérance que pour donner l’occasion à M. le chevalier -de Rougemont de le lui souffler sous le nez avec son insolence et sa -cruauté habituelles; la prolongation de sa captivité, qui décidément -n’offroit plus que le mirage d’une plaine aride et mortelle, sans -horizon et sans bornes; tout cela, toutes ces amertumes, toutes ces -odieuses manœuvres, toutes ces afflictions profondes avoient fini, -comme nous l’avons vu, par ébranler la raison de Patrick, qui, jusques -alors s’étoit sans cesse maintenue élevée, noble et fière, qui jusques -alors comme un mât robuste, n’avoit pas oscillé un seul instant au -milieu des orages et des sinistres les plus sombres. - -La translation du Donjon à la Bastille porta le dernier coup. Ce fut -un choc, un désappointement terrible pour l’âme de Patrick, qui s’étoit -encore ouverte naïvement à l’espoir d’une délivrance (tant l’âme du -malheureux est disposée comme le faucon à venir sur le leurre le plus -grossier); lorsqu’au lieu de la liberté qu’on venoit tout-à-coup de lui -promettre, il s’étoit vu derechef dans une enceinte de murailles et -sous la voûte d’une nouvelle fosse. - -Les neuf dernières années de son séjour au Donjon, Patrick les avoit -passées dans l’état d’esprit le plus veule et le plus morne, abymé -en Dieu et abymé dans la prière. Cette dévotion extrême s’exagéra -encore. Il rompit alors entièrement tout commerce avec les hommes. -Sourd à toutes questions, n’adressant aucune demande, se défendant -rigoureusement toute parole, il ne s’entretint plus qu’avec le Ciel. -A genoux ou accroupi, pelotonné pour ainsi dire autour de son Christ, -il demeuroit sans cesse dans la triste immobilité d’un loir engourdi. -L’obligeoit-on à sortir de son cachot pour aller respirer un peu sur -les terrasses des tours, il s’asseyoit tristement sur l’affût d’un -canon et n’en quittoit plus. Quelquefois, après avoir suivi long-temps -du regard un ramier qui voloit librement au haut des airs, son cœur se -gonfloit et il se prenoit à fondre en larmes. Il avoit alors dans le -cœur un besoin si réel et si impérieux d’isolement et de mystère qu’il -ne s’adressoit même jamais à Dieu, comme s’il eût oublié tout-à-fait la -langue qui se parloit autour de lui, que dans l’idiôme de sa chère et -malheureuse patrie.—«O thiarna, répétoit-il souvent en se prosternant -contre terre, dean trocaire ormsa morpheacach!» - -Certes, Patrick avoit reçu du Ciel une âme forte, un esprit solide; -mais tant de douleurs l’avoient abreuvé, tant de souffrances l’avoient -épuisé.... Hélas! qui de nous n’eût pas succombé comme lui sous le -faix d’une pareille peine, et l’horreur d’une éternelle prison!... -Quand on songe, ô mon Dieu! rien qu’à cette pensée mon sang se glace -dans mes veines, qu’il y avoit, à l’heure où nous sommes, vingt-cinq -ans dix mois et onze jours qu’arraché au monde, à la liberté, à son -amie, Patrick avoit été chargé de fers et habitoit l’ombre mortelle des -cachots! - -Pauvre martyr!!! - -Mais tandis que Patrick s’éteignoit dans ce calme et qu’un silence -sépulchral régnoit au fond de sa prison, de grandes rumeurs s’élevoient -au dehors. Toute une nation s’agitoit comme une armée; tout un peuple -parloit et s’enivroit au bruit de ses propres paroles; et dans son -ivresse et son abêtissement, ce troupeau d’esclaves crioit:—«Nos -bergers sont velus comme nous! prenons des ciseaux! si nous tondions un -peu nos bergers!» - -Patience! encore quelques jours.... Et quand nous descendrons notre -seau dans le puits, il remontera plein de sang! Et quand nous -chercherons une pierre pour reposer notre front, ou notre vieux père -pour le guider dans les ténèbres, notre main ne rencontrera partout que -des poitrines ouvertes et des têtes coupées!... - -[Illustration] - - - - -XXVI. - - -L’HEURE du châtiment approchoit donc! - -Oh! de grâce, avec moi, mes frères, croyez à l’expiation!—croyez à un -Dieu punisseur ici-bas!—Sans cette croyance, hélas! rien n’a sa raison, -rien n’a sa loi. Le monde n’est plus qu’un saccage éternel; l’Humanité -un culbutis odieux et inextricable; la société un coupe-gorge, et la -terre une lâche complice. - -Sans cette croyance, tout demeure obscur, secret, ténébreux, honteux, -pitoyable! Cette vie n’est plus qu’une énigme sans mot, un logogriphe -défectueux, une charade ridicule et impossible! Tout revêt une image -grotesque et absurde, depuis les plus infimes jusques aux plus grandes -choses, depuis l’adversité solitaire du citoyen jusqu’à la chute -retentissante des empires. - -Sans cette croyance à l’expiation qui nous met dans la main la clef de -touts les arcanes, on en arrive insensiblement aux déductions les plus -bouffonnes, aux inductions les plus risibles, aux plus inimaginables -folies; on en vient, par exemple, comme certain esprit de ce temps, -qui passeroit quasi pour attentif, comme M. Thiers en un mot, à -assigner à l’un des plus grands événements humains, à la Révolution -françoise, je veux dire, pour cause immédiate et pour origine, une -espèce de mauvais calambour fait en l’air par un petit conseiller au -Parlement, un boute-feu, un bavard, un noblion dont le nom n’avoit même -pas d’orthographe, M. d’Espré... ou d’Epréménil, un misérable bavard, -dis-je, une lèpre, une plaie, car le bavard est le pire des fléaux, un -histrion travesti en robin, un polichinelle, qui, dans les écuries du -Roi, eût mérité de recevoir le fouet à c.. nu sous sa toge! - -Je ne suis point un personnage, je ne suis ni grave ni important; -je ne vise ni au timon de l’État, ni aux filles des receveurs de la -gabelle, ni à la trompette de Clio; je ne suis qu’un simple romancier, -pas un cheveu de plus! mais j’avoue cependant que si jamais il avoit -été possible qu’un quolibet eût provoqué quelque événement, quelque -cataclysme, je n’eusse voulu à aucun prix m’en faire l’historien! - -Seize volumes sur les suites d’un jeu de mots, non, jamais! Je sais -trop ce je me dois! - -Io soy que soy!—comme diroit un Castillan. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXVII. - - -A l’extrémité d’un ancien boulevard qui jadis protégeoit la ville, et -qui peu à peu, entouré par elle, s’est efféminé dans son sein, dans -le sein de cette reine du monde, comme autrefois Hercule aux pieds de -la reine de Lydie, et qui comme Hercule s’est laissé dépouiller par -son Omphale de sa massue et de sa peau de lion; au bout de ce vieux -boulevard, dis-je, pareil aujourd’hui à une berceuse qui chante au -soleil et file sa quenouille, il existoit un immense cachot de pierre, -avec lequel nous avons déjà fait connoissance, hideux et sombre, -édenté, infect et décrépi, qui, la figure sale, d’un air hébêté, -immobile, avec de petits yeux louches, garnis de cils de fer, et qu’on -eût dits percés à la vrille, regardoit fixement autour de lui comme un -cayman demi pourri dans la fange d’un marais, qui hume des miasmes et -aspire une proie.—Ce vestige d’un temps qui n’étoit plus, qui sembloit -rester là debout comme un vieillard qui auroit refusé de descendre dans -la tombe afin de dévorer sa race,—c’étoit!... A ce nom, se répandent -d’abord dans notre pensée des bruits de chaînes et des gémissements, -puis un bruit de guerre et des cris de triomphe.—C’étoit un lieu -d’odieuse mémoire!—c’étoit la Bastille! - -Ce repaire, qui avoit prêté main-forte à tant d’iniquités, qui avoit -trempé dans tant de crimes, qui avoit bu tant de larmes et tant -de sueurs d’agonie, étoit l’objet de l’exécration publique. Cette -hache éternellement levée sur la tête de l’innocent, toujours prête -à décimer, remplissoit le cœur de haine et de terreur. Le peuple ne -songeoit à cette prison qu’avec effroi: c’étoit pour lui l’entrée du -Ténare. Il n’osoit longer ces murailles sans épouvante, comme si ces -murailles eussent eu des appendices invisibles pour attirer à soi, -comme si elles eussent été béantes. - -Bouc émissaire chargé des torts et des crimes de soixante rois, tant de -colères s’étoient amoncelées sur ce monstre et le poursuivoient qu’il -touchoit enfin à son heure suprême.—Des cahiers demandoient aux États -son abat.—Le peuple avoit juré sa perte! - -Il y avoit alors déjà près d’un an que Paris, que toute la France -même, dans l’anxiété et le trouble, s’agitoient. Le sol se mouvoit -souterrainement, se crevassoit et craquetoit comme la crête d’un mont -volcanique à l’approche d’une éruption. Le peuple, poussé par les -suggestions d’une misère prétendue plus profonde, par les suggestions -d’une faim factice et par d’autres suggestions plus ténébreuses et plus -terribles encore, se faisoit de plus en plus actif et indocile. Sa -chaîne cassée et sa muselière arrachée pendante au col, il rôdoit sans -repos nuit et jour comme un dogue échappé, ou comme un loup du Désert, -qui cherche le lieu d’un meurtre pour s’ébaudir dans le sang. - -Mais ce qui acheva de le dénaturer, ce peuple, ce fut le misérable -spectacle qu’on lui donnoit aux États de Versailles, où ses -représentants se heurtebilloient et se colletoient sans pudeur entre -eux et avec leurs maîtres, se tirailloient comme Pasquin et Marforio, -comme deux polissons.—Hélas! à cette triste parade il avoit compris de -suite qu’il n’avoit pour roi qu’une solive; que tout roi n’est qu’une -solive du moment qu’on se fait charpentier, qu’on prend le compas et la -hache, et, chose plus funeste encore, qu’un gentilhomme n’est pas si -fort qu’un porte-faix. - -Les deux camps s’inondoient sans relâche d’un flux de paroles. La cour -et le tiers-état bavardoient et se formalisoient comme deux vieilles -loquaces, comme deux huissiers, comme deux pies. On se passoit au fil -du discours.—Pauvre chose! car c’est là justement ce que le peuple -exècre!... - -Enfin Dieu trouvant sans doute son outil suffisamment trempé et affûté, -décidément l’emmancha, et le mit à la besogne. - -Quand un peuple se révolte contre ses divinités, son premier geste est -d’en briser les images; son premier geste quand il se redresse contre -ses maîtres, c’est d’en briser les symboles. Or, la Bastille étant -le symbole le plus manifeste d’une tyrannie antique et abhorée, le -peuple naturellement ne pouvoit manquer de se dire:—Rasons cet affreux -symbole comme nous effaçons les armes sur la porte des carrosses, et -les panonceaux sculptés dans la pierre des hôtels. - -Le 14 juillet donc! tandis qu’on se tirailloit comme de coutume à -Versailles, l’aurore promettant une journée superbe,—le peuple, -qui avoit déjà fait l’essai de ses forces, qui avoit appris déjà à -envisager la mort, qui savoit déjà comment s’enfonce une lame, se -leva courageux, regarda autour de lui, retroussa ses manches; puis -s’écria:—L’heure est venue! car le ciel nous est propice.—Holà! -compagnons!—Aux armes!... - -Et comme il n’avoit pas envie, de son côté, de jouer aux phrases, à -peine avoit-il achevé ce cri, qu’il courut à l’hôtel des Invalides. Là -il se saisit de touts les instruments de guerre qui s’y rouilloient, -puis quand il se vit une épée au poing, il la brandit de joie et de -colère, et vint se ranger sous les murailles de la Bastille. - -Du haut de cet antique masure ce devoit être une curieuse armée à voir -que cette foule composée d’éléments si divers; ce mélange d’hommes de -tout métier et de toute espèce, dans les équipages les plus bizarres. -Des enfants portoient des sabres qui les dépassoient d’une coudée; des -clercs de procureur bandoient des arbalètes; des charretiers au lieu -de fouets faisoient sonner des carabines; des abbés, des femmes et des -moines s’exerçoient aux fusils; et comme la veille le Garde-Meuble -avoit été saccagé, ici on appercevoit un déchireur de bateaux avec -un cuissard au bras; là un perruquier perdu sous le casque de Charles -IX; plus loin un revendeur dans la panoplie de François I^{er}, ou un -maçon, plein de vin et de sueur, dans l’armure auguste de Bayard. - -A la vue de cet étrange saturnale, hélas! quel songeur ne se fût pris -d’une sombre et profonde rêverie? - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXVIII. - - -QUAND la multitude avec sa fronde à la main, comme le jeune David, -eût été quelque temps en présence du géant, elle fut emportée par son -ardeur habituelle; et dans sa turbulence, pour entrer promptement en -matière, elle demanda impérieusement qu’on lui livrât sur l’heure son -ennemi, c’est-à-dire l’abandon des armes et de la place. - -Le gouverneur étoit un brave. Il avoit avec lui un renfort de -trente-deux petits Suisses qu’on lui avoit envoyés secrètement la nuit -précédente, soixante invalides et quatre canonniers. C’est vous dire -quelle put être sa réponse.—Il n’ignoroit pas que Turenne et Condé -avoient jugé autrefois ce rempart imprenable, et d’ailleurs comme -la Cour, qui avoit rassemblé des forces considérables aux portes de -Paris, se promettoit de faire dans la nuit du 15 au 16 une formidable -camisade, il ne s’agissoit après tout que de gagner un peu de temps. - -Le peuple, qui avoit pris grand ombrage des troupes étrangères et -nationales campées insolemment sous son nez, et qui avoit le vent -des machinations occultes et du coup qu’on méditoit, n’étoit guère -disposé à se prêter à aucun barguignage. Il comptoit les heures. Aussi -dès qu’il eut à peu près la certitude qu’il n’auroit rien qu’avec les -ongles, engagea-t-il le combat. - -—Ce fut de la rue Saint-Antoine que partit la première attaque. - -La foule ayant investi les premières cours, quelques audacieux -pénètrent dans la cour du Gouvernement. Mais alors, poussé à bout, -ramassant enfin le gant qu’on lui jetoit, le gouverneur fait lever -brusquement le pont-levis de l’avance et riposte par une sévère -fusillade.—Déjà le sang coule à flots. - -D’abord consterné, puis exaspéré, le rassemblement accroît sans -cesse. Des munitions, des armes, des combattants apparoissent de -toutes parts.—Des faubourgs entiers descendent.—Les canons enlevés -à l’Hôtel-des-Invalides arrivent après avoir traversé la ville en -triomphe.—De vieux militaires, des soldats de marine, des soldats -aux Gardes et des déserteurs mêlés depuis plusieurs jours à la cause -populaire s’emparent du commandement, gouvernent le siège et dirigent -les batteries.—On place du canon sur le bord du fossé; on attaque par -les jardins de l’Arsenal; on s’avance dans la cour des Salpêtres; on la -traverse; on parvient derechef en face du pont-levis de l’avance; on -envahit le corps-de-garde et le logis des invalides, et le combat se -poursuit avec furie. - -A ce fracas de guerre et au récit de cette tuerie, les bavards -frissonnent; et, voulant substituer à cette lutte sanglante une -guerre de paroles, ils envoient, pour parlementer, députation -sur députations. Mais, perdus dans le tumulte et la bagarre, ces -parleurs ont beau se démener et agiter leurs personnages, assiégés ni -assiégeants ne les remarquent, et leurs discours se perdent dans le -bruit de la mousqueterie. Dès le matin déjà, avant même qu’un seul coup -eût été porté, un électeur du district de Saint-Louis-de-la-Culture, M. -Thuriot, étoit venu solliciter M. le gouverneur et faire des ronds de -jambe sur les plates-formes, _coram populo_. - -Les canonniers foudroyoient le pont-levis dont on avoit cherché -vainement à briser les chaînes à coups de hache. Le gouverneur, de son -côté, eut-il recours à son artillerie? Je ne sais, mais ce qu’il y a de -certain, c’est que le canon tonnoit sans relâche, qu’il ébranloit la -ville et le sol, grondoit dans les airs et jetoit de près et de loin -l’épouvante. - -Il y avoit déjà trois heures qu’on en étoit aux mains, plus de -trois cents cadavres mordoient la poussière; de toutes parts on -emportoit des blessés; mais le peuple, loin de tiédir, bien qu’il -ne vit encore aucune issue et que tout lui défendit de compter sur -la victoire, devenoit de plus en plus terrible. Embusqués de touts -côtés, des fenêtres et du haut des toits mille tirailleurs ajustoient -paisiblement; et dès qu’un assiégé se montroit à travers les créneaux, -sur les tours, il tomboit sous la pluie de leurs balles.—Une ruse de -guerre vint alors servir à souhait ceux d’en-bas, et protéger leurs -manœuvres. Deux chariots de fourrages ayant été renversés, on y mit -le feu, et la fumée épaisse que le vent rejetoit sur la forteresse -aveugla complétement l’ennemi. - -Enfin, sous les efforts du canon, le pont-levis de l’avance tombe, et -au milieu des hourras et des cris de mort et de colère le peuple se -précipite, comme un fleuve qui a rompu ses digues, dans la cour du -Gouvernement. Là, à la vue des cadavres des premières victimes de la -guerre, sa rage augmente; il décharge sa fureur contre les murailles, -il incendie les logements du gouverneur;—mais le soleil est si -rutilant, mais le jour a tant de splendeur, que cet embrâsement, qui, -au milieu d’une nuit sombre, eût répandu tant de flammes, jette à peine -une pâle lueur. - -Tout-à-coup une jeune fille s’offre aux regards. On la dit fille du -gouverneur; on s’en saisit. On l’étend sur un lit de paille, auquel -on met le feu, et l’on menace de l’y brûler vive sous les yeux de -son père si la capitulation tarde davantage. Mais au même instant un -vieillard, M. de Monsigny, le père véritable de cette pauvre enfant, se -penche pour l’appeler, et, poussé par le désespoir, comme il va pour -se précipiter du haut des remparts, un coup de mousquet l’atteint, et -il tombe mort dans le fossé; tandis qu’un brave, qui avoit déjà sauvé -une première fois la jeune infortunée, l’arrache des mains de ses -bourreaux, l’enlève, la met en un lieu de sûreté, puis revole au combat. - -Le canon, braqué de nouveau contre le second pont-levis, faisoit un feu -terrible et le fracassoit. - -Voyant qu’il ne pouvoit plus tenir et qu’il avoit laissé perdre le -poste que son Roi avoit confié à sa garde, le gouverneur désolé veut -faire sauter sa citadelle, et déjà il s’approchoit mèche allumée de -vingt milliers de poudre, quand quelques lâches soldats le retiennent -et s’opposent à cet horrible exploit. - -Sur ces entrefaites, la petite porte qui se trouvoit au bout du -petit pont de service, et qui donnoit accès dans l’intérieur de la -forteresse, s’entr’ouvre doucement, mais au nom de quel ordre? On ne -sait. - -Aussitôt quelques braves s’élancent. Le peuple se rue à leur suite, -renverse tout ce qui se présente, frappe sans pitié, et pénètre enfin -dans le corps du monstre.—Ainsi les couards qui avoient tout bas -entre-bâillé la porte tombèrent les premiers, et reçurent sur le coup -le prix de leur honteuse trahison. - -Le grand pont-levis s’abaisse, la tourbe se répand dans la cour -intérieure. On s’étouffe, on se foule dans les escaliers, dans -les corridors, dans les tours; on se méprend, on s’entretue, on -s’entr’égorge!... une horrible boucherie s’achève! - -Hélas! nous savons par bonne expérience combien il est moins à craindre -dans les guerres civiles, dans les guerres des rues, de tomber sous les -coups de l’ennemi que sous les coups de ses propres compagnons d’armes. - -Au haut de la tour de la Comté et de la Bazinière, déjà quelques -vainqueurs paroissent et plantent leurs drapeaux aux applaudissements -de la foule immense qui les suit d’en-bas. - -Tandis que les uns effondrent les portes, brisent les verrouils, -visitent les cachots, parcourent en frémissant touts les lieux inconnus -et impénétrables de cet horrible labyrinthe, et cherchent des captifs -à rendre à la liberté, d’autres, tout entiers à leur victoire, chargés -de trophées et de dépouilles opimes, s’empressent d’aller annoncer au -loin les grands travaux d’Alcide, la gloire, l’événement de la journée, -ou, entourant leurs prisonniers de guerre et les protégeant contre la -fureur commune, sortent lentement et forment des cortéges. - -La rue Saint-Anthoine, qui aboutit à la Grève, devient le canal -par lequel se dégorgent tout ce qui sort de la Bastille, car les -vainqueurs, pour consacrer leur butin, veulent le déposer aux pieds des -Électeurs assemblés dans l’Hôtel-de-Ville, et conduire à ce tribunal -populaire les vaincus. - -Mais çà et là, le long de la route, la plupart de ces malheureux -succombent sous les coups d’une populace forcenée. Cela est horrible à -dire, mais il y a toujours, en toute occasion, des lâches, des brigands -touts prêts à égorger les gents sans armes, tout prêts à achever ceux -que la fortune trahit. Aux abords de l’arcade Saint-Jean, malgré les -prodiges de valeur que fait pour le sauver le marquis de Pelleport, -dont ce brave avoit été le consolateur pendant une captivité de cinq -années, le major de la place est mis en pièces; et comme il posoit le -pied sur le perron de la Ville, le gouverneur se voit traîtreusement -massacré, et son corps, criblé de blessures, déchiré dans touts les -sens, est livré aux outrages d’une crapule ignoble et féroce.—Ce preux -se défendit pendant plusieurs minutes comme un lion! Jamais homme de -cœur ne mourut avec plus de courage! Ce fut une scène horrible!... -Si seulement dix hommes de cette complexion se fussent conduits de -même dans la Bastille, jamais la Bastille n’eût été prise!—Mais cela -n’entroit pas dans les desseins de Dieu. - -Poussée par un instinct de curiosité, par un besoin de dévastation et -de vengeance, la foule se précipitoit sans cesse dans la Bastille. -Chacun vouloit donner le coup de pied de l’âne. Chacun vouloit voir -sous le nez le croque-mitaine qui si long-temps avoit été l’objet de -l’effroi général et le plat valet du despotisme et du bourreau. On -éprouvoit une satisfaction étrange à passer librement sous des voûtes -secrètes où jamais jusques alors n’avoit retentit le pas d’un homme -libre. - -Pas un coin, pas une cache, pas un bouge n’échappoit à la recherche, -à l’avidité de la foule.—Un vieillard qui, quoique enfant alors, -prit une part active à ce siége, me racontoit il y a quelques jours -qu’il se rappelle encore parfaitement une grande salle ovale, dont -l’entrée avoit été condamnée et dans laquelle il s’étoit glissé l’un -des premiers, toute couverte d’une boiserie noire, ornée de panneaux -de peinture représentants des supplices, et dans les murs de laquelle, -tout autour, de grands crochets de fer étoient scellés. A l’un de ces -crochets il y avoit, m’assura-t-il, accroché par la nuque, un squelette -d’homme qui avoit dû y avoir été suspendu vivant. Mais il étoit là -depuis bien long-temps sans doute, car il n’avoit plus sur les os que -quelques lambeaux de vêtements; le reste, fusé et presque réduit en -poussière, étoit tombé au-dessous sur les dalles, ainsi qu’une croix de -chevalier de Saint-Louis.—Quel avoit pu être cet homme? quel avoit été -son crime? qui commanda ce forfait? on l’ignore! Le regard de Dieu seul -peut suivre la tyrannie dans ses derniers et impénétrables replis. - -Ce même vieillard me racontoit aussi, d’une manière fort enjouée, -qu’ayant pénétré le premier, à cause de sa fine encolure, par un -judas ou une espèce de meurtrière dans la salle des armes, il s’étoit -empressé naturellement de se saisir, non pas d’une bonne carabine, -mais, pour son étrangeté, d’une sorte de massue ou de casse-tête -de fer. Le soir, vers les sept heures, comme d’un pas belliqueux -il revenoit chez sa mère avec son instrument sur l’épaule, au -coin de la rue Caumartin, une patrouille de la milice bourgeoise -malencontreusement le rencontra. - -Le caporal lui demande d’une voix sévère d’où il vient, et comment il -se fait qu’il porte cet arme.—Je viens de la Bastille, répond-il d’un -air superbe; je suis un des vainqueurs!... C’en est fait de nos tyrans -et de ce dernier asyle du despotisme!... Quant à cette hache, je l’ai -conquise de mes propres mains, au risque de ma vie; c’est le fruit de -notre triomphe, c’est mon butin, à moi!—J’allois encore en défiler bien -davantage, ajouta mon vieillard, quand le caporal, coupant court à mon -dithyrambe, m’enleva mon casse-tête, et, m’appelant petit vagabond, me -donna un grand coup de pied que, si je m’étois retourné, j’aurois reçu -dans le ventre.—Ce fut là, hélas! poursuivit-il, touts les honneurs -civiques qui me furent décernés! ce fut là tout le lucre que je retirai -de la victoire. - -S’il vivoit encore de nos jours, de la petite aventure de ce jeune -patriote ne vous semble-t-il pas qu’Ésope pourroit accommoder un fort -bon apologue? - -Mais revenons à la Bastille.—Dans la tour du Puits ou de la Liberté, je -ne sais plus au juste, tout-à-coup des gémissements se font entendre. -On prête l’oreille. C’est du fond d’un cachot qu’ils paroissent sortir. -L’effroi se répand, puis l’effroi fait place à une généreuse colère.—On -brise les portes du cachot, et, à la lueur que donne une meurtrière, on -apperçoit accroupi, dans un coin, une sorte de squelette qui demande du -pain. - -Le trouble qui avoit régné dans la forteresse avoit empêché les -porte-clefs de s’occuper de leurs prisonniers, et depuis la veille ils -étoient restés sans nourriture. - -A cette vue on recule d’abord; puis à la consternation succèdent des -larmes. On se saisit doucement de la pauvre victime et on l’entraîne -dans la cour. Là, alors au grand jour, au milieu des cris de terreur et -de pitié, on voit un être humain presque nu, d’une maigreur horrible, -pouvant à peine se soutenir sur ses jambes desséchées, et la tête -cachée sous de longs cheveux blancs. Une barbe énorme lui descend -jusqu’à mi-corps. Sur sa poitrine, dont on compte les cercles, un -crucifix d’ébène est suspendu. Les ongles de ses mains et de ses pieds -sont plus longs que les griffes d’une bête sauvage. Mais sans paroître -ni ému ni étonné de ce qui se passe autour de lui, l’œil vitreux et -égaré, le spectre demeure immobile. - -Fier de sa conquête, de cette vivante accusation, le peuple en un -instant forme une espèce de pavois avec quelques débris de meubles et -des arbres arrachés dans le jardin du gouverneur. On y place le pauvre -captif; puis, ce pavois élevé et porté sur les épaules, des vainqueurs, -affublés par dérision des habits dorés du comte de Sade, armés ou -chargés d’instruments inconnus et bizarres, qu’ils ont pris dans la -Chambre des tortures, portant de vieux étendards ou des haillons au -bout de leurs lances, se serrent à l’entour; puis, ivre de joie et -d’orgueil, ce convoi grotesque et sinistre s’ébranle, se met en marche, -descend de la Bastille au milieu des applaudissements et des clameurs, -et va répandre au loin sur son passage l’étonnement, l’épouvante et -l’enthousiasme. - -—Combien y a-t-il que vous étiez prisonnier? crie-t-on de toutes parts -au phantôme. - -—Pourquoi fûtes-vous arrêté? - -—Qui êtes-vous? Comment vous nomme-t-on? - -Mais Patrick,—toujours morne et impassible,—la tête baissée et enfouie -sous sa barbe et sa chevelure, garde inexorablement le silence. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXIX. - - -PLUS le cheval qui emportoit le corps de Vengeance précipitoit sa -course, plus son épouvante augmentoit, plus sa course devenoit terrible -et bizarre: la tête, abandonnée à son poids, rouloit sur la croupe et -la heurtoit; les jambes, molles et inertes, qui pendoient à droite et -à gauche, et alloient et venoient comme des étriers vides, frappoient -les flancs; et cela aiguillonnant sans relâche la pauvre bête, comme -eût fait un dresseur féroce, la peur dans l’oreille, l’effroi au -cœur, la sueur sous le poil, elle bondissoit, elle franchissoit comme -un fossé, comme le ravin d’un torrent, de longs espaces de terrain -solide;—tantôt, comme un couteau fermant ouvert dans toute sa longueur, -et lancé contre une poitrine ennemie, elle glissoit au-dessus du sol, -tantôt elle rasoit le sol comme une faulx.—Ce n’étoit plus de la -vitesse, c’étoit de la phrénésie! - -Défais-toi de cette épouvante qui t’égare, ô coursier noble et fidèle! -Ces ténèbres, ne vois-tu pas que ce n’est que la nuit? la nuit, cette -intermittence de la fièvre qu’on appelle le jour! Le poids qui te -charge, ne vois-tu pas que c’est ton jeune maître, ton compagnon -d’enfance, que la mort a réduit à l’état d’un fardeau stupide?—Hélas! -de cette tête qui roule sur tes hanches, et que ta course agite comme -si elle étoit coupée et suspendue à l’arçon d’une selle, il ne sortira -plus cette voix aimée qui te faisoit tressaillir comme le son de la -trompette!—Oh! de grâce! à quoi bon tant de hâte, coursier noble et -fidèle? qui te presse? Va, tu n’atteindras que trop tôt le terme de -cette course rapide!... Tu ne portes pas, toi, comme le cheval cosaque -sur lequel autrefois fut lié le beau page du roi de Pologne, un hetman -à l’Ukraine! Tu n’es point une clef, toi, qui s’en va ouvrir le champ -brillant d’un avenir!—Une barque qui traverse d’une côte désolée vers -une côte orientale!—Ce n’est pas Mazeppa que tu portes, te dis-je, mais -un cadavre! ce n’est pas le destin d’une nation, mais une destinée -tranchée! Ce n’est pas vers un thrône que tu marches, mais vers une -tombe!—Vers la tombe!... insensé que je suis, mais n’est-ce donc pas -là le thrône digne d’envie! Oh! va vite! va vite! noble coursier!—La -couronne de pavots que pose la mort sur notre tête est la plus douce -couronne, le plus doux règne c’est le sommeil du sépulchre!—Oh! va -vite! va vite!—Le royaume de la mort est à coup sûr le plus doux, car -pour lui nous quittons touts la vie; et qui vit jamais parmi nous un -transfuge de la mort!... - -L’obscurité protégeoit cette fuite,—mais nul corbeau ne vint se -suspendre au-dessus du coursier et voltiger comme un phalène autour -d’un flambeau; point de troupes de loups ravissants, remplissant les -airs de leurs hurlements lointains, ne s’acharnèrent à sa suite; -ni déserts de sable, ni solitudes désolées, ni steppes aux arbres -rabougris, ne se découvrirent devant ses pas:—Seulement après quelques -werstes de campagne cultivée, de champs en rapport, il atteignit -bientôt, peut-être par hasard, la rive de la forêt de Saint-Germain, -d’où, s’orientant comme un pilote habile, il se dirigea vers les -hauteurs de Triel. Alors escaladant avec la rapidité d’un izard le -penchant de la colline et gagnant le plateau, il vint enfin se poster -avec un grand fracas devant la grille du ménil d’Évêquemont. - -Là, le col étendu et le front renversé comme un cygne effrayé qui bat -de l’aile, et claquète à la vue d’une buse qui plane au-dessus de sa -couvée, les nazeaux collés aux barreaux de la grille, piaffant et -passageant avec force, écorchant la terre, il se mit à hennir, ainsi -qu’un voyageur de nuit appelle et frappe à la porte d’une hôtellerie.—A -ce bruit les chiens de garde réveillés s’élancèrent au bout de leurs -chaînes et répondirent aux hennissements par des aboiements à pleine -gueule.—Ce fut un vacarme terrible, on eût dit que dans les nuées une -chasse infernale passoit. - -Déborah veilloit encore à cette heure.—Penchée tristement sur le balcon -de sa fenêtre, elle écoutoit le silence de la nuit avec l’attention -qu’on prête à une symphonie. Au plus léger mouvement des feuilles, -au plus doux murmure du vent, elle tressailloit, y croyant trouver un -présage du retour de son fils qui, le cruel, tardoit bien à revenir! -Dans touts les bruits et les soupirs nocturnes elle l’entendoit, -elle entendoit le galop de son cheval.—Après les confidences de la -veille, comment la disparition de Vengeance et l’absence de ses armes -n’eussent-elles pas donné les plus vives inquiétudes, n’eussent-elles -pas causé les plus vives alarmes? Le billet que Vengeance avoit -écrit et laissé sur la table en partant, ne pouvoit guère d’ailleurs -contribuer à rassurer Déborah; car il ne contenoit que cette phrase -mystérieuse:—«Soyez tranquille, ma mère, je reviendrai.»—Lorsque -certaines questions isolées que lui avoit faites Vengeance, se -représentoient en faisceau dans son esprit, il lui sembloit qu’elle -entrevoyoit les choses, que les choses s’expliquoient: alors son -anxiété devenoit extrême; elle pleuroit; quelquefois, tremblante comme -un lâche sous le fer d’une hache, elle tomboit sur les genoux, et -levant ses bras au ciel, d’une voix déchirante elle imploroit:—O mon -Dieu! s’écrioit-elle, vous qui êtes un Dieu juste, veillez sur mon -enfant! veillez sur mon fils!... O mon Dieu! n’exigez pas de moi un -trop grand sacrifice! - -Aussi dès qu’elle eut entendu les pas et les hennissements du cheval, -ne doutant pas que ce fût son fils adoré qui revenoit, remerciant Dieu -qui le lui rendoit, et se hâtant de s’avancer à sa rencontre, tout bas -elle s’étoit dit:—Il s’en revient triomphant! - -Les gents du château couroient devant ses pas avec des flambeaux; car -au château touts les valets avoient partagé les inquiétudes de Déborah, -et avoient refusé de prendre aucun repos avant le retour de leur jeune -maître; et lorsque Déborah arriva vers la grille, déjà les gardes -l’avoient ouverte.—Mais alors ce fut un coup terrible! au lieu de ce -fils enivré par la victoire, revenant fièrement, la tête de son ennemi -suspendu au poing,—comme elle se l’étoit imaginé,—ne trouvant qu’un -cadavre garrotté et couvert de sang, son cœur se renversa, et elle se -précipita contre terre en poussant des sanglots affreux. - -Les gardes ayant tranché promptement les liens avec leur épée, le -corps de Vengeance fut transporté aussitôt dans la chambre de sa -mère;—et là ce fut un spectacle plus déchirant encore que cette pauvre -femme cherchant à découvrir quelque reste de chaleur sur un cadavre, -arrachant les vêtements qui lui cachoient la plaie, promenant partout -ses lèvres et ses larmes!... - -Quand il ne lui fut plus permis d’espérer, qu’elle eut bien vu qu’il -étoit sans vie, qu’elle eut mis le doigt dans le trou de sa poitrine, -un froid mortel la glaçant subitement:—O mon Dieu! dit-elle, dans une -horrible défaillance, ce grain de mil étoit-il donc nécessaire pour -combler ta mesure!...—Ils me l’ont tué! tu me l’as tué, ô mon Dieu!—O -mon Dieu! que vous êtes cruel! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXX. - - -APRÈS avoir pleuré amèrement sur le corps de son fils, Déborah le -fit porter dans le cénotaphe de la pelouse. Hélas! en le voyant -s’agenouiller sur ce marbre destiné à recevoir la dépouille de son -père, car chaque jour Vengeance y venoit prier, qui eût dit que le -pauvre enfant s’agenouilloit sur sa propre tombe? Comme elle avoit -pleuré assidûment sur le corps, Déborah pleura d’abord assidûment sur -le sépulchre; puis sa douleur, s’étant peu à peu creusé un lit profond -et resserré, cessa de se répandre, et ne coula plus que silencieusement -sous des aulnes touffus, sous des fourrés de ronces et de joncs, dans -le secret et le mystère.—Mais pour être devenu plus intérieur, plus -intime, le chagrin de cette femme infortunée ne perdit rien de sa -réalité ni de sa violence. La perte qu’elle avoit faite n’avoit pas de -mesure. Elle étoit du nombre de celles qui jamais ne s’effacent. Le -temps n’y pouvoit suppléer. Le monde, cette triste cité de gents qui -ne sont plus et de gents qui doivent cesser d’être, avec sa mémoire -courte et sa tête éventée et bruyante, n’y avoit que faire. Qu’avoit -d’ailleurs de commun le monde avec ce cloître, avec ce refuge d’une -grande douleur! C’est à peine si son bourdonnement y parvenoit jusques -au pied des murailles. - -C’en étoit fait! la vie de la pauvre veuve étoit détruite une seconde -fois, détruite sans retour. Son dernier espoir étoit brisé net. Même en -image le bonheur le plus vague et le plus lointain ne pouvoit désormais -s’offrir à ses regards affoiblis. De quelle main eût-elle pu alors -essuyer ses larmes? De quel côté se fût-elle penchée sans trouver un -abyme?... Bien qu’elle parût encore appartenir en quelque sorte à la -vie, et n’avoir pas encore achevé tout-à-fait sa carrière, bien qu’un -fossoyeur ne l’eût point encore descendue dans la fosse, elle n’en -habitoit pas moins sous la terre avec ses deux morts. Elle étoit morte, -morte avec ceux qu’elle aimoit, avec ceux qu’elle avoit aimés, morte -avec Patrick et Vengeance, avec son époux et son fils, morte et clouée -dans le même cercueil! - -Dans les jours qui suivirent le fatal événement, du fond de sa douleur, -Déborah fit faire avec énergie les plus vives et les plus habiles -recherches pour découvrir l’assassin cruel qui avoit frappé son enfant. -Mais ces instances furent aussi vaines, aussi stériles que celles -qu’autrefois elle avoit faites à l’égard de Patrick. Les ténèbres qui -planoient sur la fin incertaine du père planèrent sur la fin tragique -du fils.—Il étoit donc écrit, murmuroit tout bas Déborah dans son cœur, -que ces deux âmes me seroient enlevées par un bras plus invisible que -le vent qui passe et emporte la feuille! et que je n’aurois pas même -la satisfaction d’avoir un ennemi palpable sur lequel je pusse déposer -ma colère et ma haine!... Comme quelques heures à peine séparoient -l’instant du meurtre de Vengeance des révélations qu’il avoit arrachées -à sa mère sur le passé et sur la source de leurs maux, Déborah ne put -douter un seul instant (il s’étoit montré en cette dernière occasion si -téméraire et si terrible) qu’il fût allé se commettre avec quelqu’un -de leurs persécuteurs; et de ce nombre il n’avoit guère pu compter que -M. de Villepastour ou les héritiers de Pharaon ou madame Putiphar. -Villepastour surtout réunissoit sur sa tête les plus raisonnables -suspicions. C’étoit avec lui que la chose étoit le moins inadmissible. -Aussi fut-ce surtout autour de lui et contre lui que furent pratiquées -les poursuites les plus suivies. Mais il fut impossible, quelque -ténacité qu’on y voulût mettre, de ramasser une preuve un peu valable. -Icolm-Kill n’en vint pas moins trouver cet homme, afin de sonder sous -ses pieds le terrain, afin de confronter sa conviction avec la face -malheureusement trop habile du vieux courtisan. - -Quand le fidèle intendant demanda au marquis s’il n’avoit point vu un -tout jeune homme, de telle et telle sorte, qui peut-être étoit venu -lui chercher une folle querelle, la marquise, qui se trouvoit là, -assise à son clavecin, dans le salon, tomba doucement évanouie; mais -Villepastour répondit avec assurance qu’il ne savoit ce qu’on vouloit -dire. Puis, se remembrant tout-à-coup le personnage, il l’éconduisit -brusquement.—Vous vîntes, il y a quinze ans, monsieur, lui dit-il, -je vous remets parfaitement, me réclamer un nommé Patrick chassé des -mousquetaires; aujourd’hui c’est d’un enfant que vous venez me demander -compte! Où voulez-vous en arriver, monsieur?... Je ne comprends pas le -métier que vous faites! - -Icolm-Kill fut encore obligé cette fois de dévorer sa colère et -de baisser le front.—N’ayant aucune certitude acquise de ce qu’il -soupçonnoit, il n’osa point éclater. Pour condamner sur une simple -apparence, il manqua de courage, il ne fut pas un juge assez terrible. - -Quelquefois Déborah s’accusoit tout d’un coup de la mort prématurée -de Vengeance. Dans sa douleur elle vouloit assumer sur elle cette -perte.—Pourquoi, pensoit-elle, développai-je dans ce jeune esprit -les qualités si dangereuses de l’audace et de l’honneur! Hélas! si -j’en avois fait une brebis, il seroit encore à mes côtés, il seroit -encore là sous mes caresses!... Le sens de ma vie est maintenant à -jamais effacé! C’est moi, moi insensée, qui lui ai mis le couteau à -la main,... moi qui l’envoyai à la boucherie!!! Oh! pourquoi, cœur -foible et imbécile, cédai-je à des prières qui auroient dû seulement -me remplir d’épouvante!...—Puis, revenant aussitôt à la vérité de son -caractère et à sa mâle vertu:—Non! non! s’écrioit-elle, tu as bien -fait, Vengeance. La fortune a trahi ton courage: la fortune a eu tort, -mais non pas toi! Va! je suis tranquille, tu as dû mourir comme un -brave! Va! je suis sans regret, parce que tu es mort assez tôt pour -mourir sans souillure, sans avoir trempé dans la boue de ce monde! -Ta mort m’a perdue; ta mort m’emporte la vie! Je succomberai sous ma -peine, mais ma peine est glorieuse, n’importe!... Il ne sera pas dit du -moins que de mon flanc est sortie une race de lâches. - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXI. - - -DANS la double solitude de sa retraite et de son cœur, non moins clos -et non moins désert l’un que l’autre, Déborah demeura inébranlablement -confinée depuis le meurtre de Vengeance. Elle attendoit impatiemment -la fin de son supplice. Elle étoit dans l’état cruel d’une âme qui -voudroit en avoir fini avec la terre, et qu’une juste crainte de Dieu -empêche de se porter à un attentat. Ses habitudes mélancoliques, le -chagrin, le désespoir, avoient répandu sur sa personne le même ravage -que dans son esprit. Ce n’est pas qu’elle eût enlaidi; mais elle avoit -perdu cette beauté absolue qui l’avoit fait autrefois distinguer -d’entre toutes et de touts. Ce n’étoit plus la fière amazone! ce -n’étoit plus une Penthésilée!—Pâle, lente et pensive, inclinée, elle -avoit la joue creuse et l’air tout-à-fait abattu. Sa voix, devenue -sourde et confuse, sembloit sortir d’entre les pierres d’une voûte. -Comme une malade ou un phantôme, elle n’avoit plus que l’éclat blafard -d’une statue de marbre ou d’un vase d’agathe. - -Pour Icolm-Kill, conservant encore quelques restes de ses goûts -séditieux qui l’avoient autrefois entraîné dans tant d’aventures -et de malheurs, il ne vivoit pas, lui, dans un recueillement aussi -austère que Déborah. De loin en loin il s’occupoit du monde et de ses -contentions. A la querelle des Parlements il avoit pris un plaisir -assez vif; cependant il faut penser toutefois qu’il n’étoit pas entré -fort avant dans le mouvement public de l’époque, et n’y apportoit pas -une grande sollicitude; car il y avoit bien près d’un mois que la -Bastille étoit tombée entre les mains du peuple qu’on l’ignoroit encore -au ménil d’Évêquemont. - -Enfin, un matin cependant, d’un air de satisfaction étrange et sauvage, -Icolm-Kill vint trouver brusquement Déborah, qui prioit au pied du -sépulchre de la pelouse, et là, agitant une Gazette qu’il tenoit à -la main:—O madame, s’écria-t-il, tandis que nous vivons ici dans un -calme si grand, la France se débat dans le plus grand trouble! Nous -sommes, à ce qu’il paroîtroit, sur le seuil d’une révolution qui -promet d’être horrible et sanglante! Un affreux désordre règne à -cette heure dans Paris. Le peuple, insurgé au nom de la vengeance, -y promène la mort.—Tenez! voyez! Voici quelque chose qui, je crois, -nous regarde!—«Dans la précipitation de notre rédaction, lisoit-il, -nous avons omis, au milieu de tant de faits glorieux qui ont signalé -chaque instant de cette immortelle semaine, qui d’âge en âge fera -jusques au dernier jour du monde l’étonnement et l’admiration de nos -neveux, quelques épisodes trop importants pour que nous puissions -les passer plus long-temps sous silence.—Dans la journée, dans la -grande et mémorable journée du 14, entre autres, comme il sortoit de -Paris, dans une espèce de carrosse de voyage, travesti en laquais, -ayant à ses côtés sa femme, travestie en ravaudeuse, portant la figure -pâle et blême du lâche qui a peur, un contempteur du peuple, un vil -_aristocrate_, M. le marquis de Gave de Villepastour, ci-devant -capitaine-colonel des mousquetaires du feu Roi, et si connu pour -son insolence envers la classe la plus honorable des citoyens, ce -qu’il appeloit la canaille, fut arrêté, et, comme il étoit porteur -de papiers qui sembloient le compromettre, amené par quelques braves -et quelques _soldats de la patrie_ à l’Hôtel-de-Ville. Là, au moment -où il débouchoit du quai sur la grève, la foule, guidée par cette -intelligence qui jamais ne lui défaillit, se précipita sur le carrosse -de ce privilégié du despotisme, le renversa et le brûla sur la place. -Quant à M. le marquis, comme on le pense bien, son compte fut court -et bon; en un clin d’œil il fut arraché de sa chaise, pendu à cette -potence de lanterne devenue depuis si célèbre, dépendu et livré enfin à -la fureur de ces hommes de courage (qu’on s’efforce en vain de flétrir -du nom de Cannibales), qui l’éventrèrent, lui tirèrent le cœur de la -poitrine, lui tranchèrent la tête et la portèrent au bout d’une pique, -afin que ce grand exemple allât répandre de toutes parts un effroi -salutaire dans le cœur endurci de nos tyrans et des traîtres!... - -—O mon Dieu! s’écria là-dessus Déborah, se cachant le visage dans les -mains, et frissonnant d’étonnement et d’horreur,—ô mon Dieu! que la -justice du peuple est terrible!!! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXII. - - -MAIS voici une chose qui nous touche plus vivement encore, madame, et -que je ne sais comment vous dire! J’ai peur de faire éclater dans votre -cœur tout à la fois des sentiments trop violents et trop divers.... - -Dans la même journée qui vit périr si cruellement M. le marquis de -Gave de Villepastour, on trouva, le fait est positif, à ce qu’il -paroîtroit au fond d’un cachot, dans la Bastille, après que les -insurgés s’en furent emparés et eurent passé par les armes les traîtres -qui y tenoient garnison, un prisonnier, horrible chose! couvert d’une -longue chevelure et d’une longue barbe, avec des ongles comme un -lion, et réduit par la souffrance à l’état d’un squelette.—Le peuple -dans l’ivresse de son triomphe, a promené pendant plusieurs jours -cet infortuné par toute la ville; l’a montré dans touts les lieux -publics comme l’irrécusable victime d’un ordre de choses qui doit à -jamais cesser d’être!... Eh bien! cet homme, madame!... oh! je n’ose -vous le dire!... eh bien! ce doit être quelqu’un qui vous est cher -et que vous croyez descendu dans la tombe, un homme, madame, que -nous avons bien cherché, mais en vain; la tyrannie a des gouffres -si sombres!—Comprenez-vous, hélas! madame, qui ce peut-être que cet -infortuné?... Oh! aidez-moi, je ne puis seul vous enfoncer en même -temps un tel poignard et une telle joie dans le cœur! - -Mais Déborah, sous le coup d’une émotion trop forte, demeuroit là -regardant fixement, et sans pouvoir trouver une parole. - -—Eh bien, madame, cet homme, cet infortuné, c’est lui! c’est votre -malheureux époux! nous n’en pouvons douter!... - -—Patrick!... reprit Déborah, tombée tout-à-fait dans la surprise la -plus tragique. - -—Oui! madame, Patrick!... Tenez! voyez!—Cet homme déclare se nommer -Whyte, ou Fitz-Whyte, ou quelquefois Phadruig. On ignore absolument qui -il est, et depuis combien de temps il étoit détenu dans cet abyme. Il a -été impossible de rien apprendre de lui-même. Seulement, comme il parle -fort bien l’anglois et une autre langue inconnue, tout porte, dit-on, à -croire qu’il doit être né en Irlande. - -Déborah n’y tenoit plus! Dans le trouble qui la tuoit, se jetant à -genoux, les bras étendus vers le ciel, à travers des sanglots et des -rires de joie:—Merci, ô mon Dieu! s’écria-t-elle, merci, toi qui veux -bien enfin me le rendre!!!—Patrick! Patrick, ô mon Patrick!!! Qui eût -dit que je dusse te revoir!... - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -XXXIII. - - -A peine Déborah fut-elle un peu remise de ce premier trouble, qu’elle -souhaita de partir avec un empressement terrible. L’idée qu’il se -pouvoit que l’homme qu’elle avoit tant pleuré, et dont en vain elle -avoit cherché si long-temps les ossements et la sépulture, foulât -encore la terre sous ses pas; cette idée, dis-je, l’accabloit, -l’enveloppoit, l’enivroit!—Hâtons-nous! songeoit-elle, ce pauvre ami -doit avoir bien besoin que je vienne essuyer ses larmes! Hâtons-nous! -car c’est lui le plus malheureux à cette heure. Moi, je sais que -nous allons nous retrouver et nous revoir, mais lui ne le sait pas! -Peut-être aussi, à son tour, cherche-t-il à cette heure ma tombe comme -j’ai tant cherché la sienne!... - -Rendue à son ancienne énergie, Déborah ne balança pas long-temps, et, -sans perdre en préparatifs un temps si précieux, elle fit atteler -immédiatement ses deux meilleurs chevaux à sa voiture la plus simple. -Puis, vêtue d’un habit de campagne pour ne point jalouser les regards, -accompagné seulement d’Icolm-Kill, elle se mit en route sur-le-champ. - -Sa pensée ardente rouloit cependant plus vîte encore autour de son -essieu que la roue du carrosse qui l’entraînoit. Son cœur battoit -d’impatience avec plus d’emportement que les flancs de ses chevaux de -feu qui fendoient l’air et dévoroient l’espace. - -Il y avoit bien des années que Déborah n’avoit mis les pieds dans -la ville; et, depuis cette dernière visite, Paris s’étoit tellement -transformé, que, sans quelques grands édifices qui demeurent -éternellement là comme un sceau sur un acte pour en attester -l’authenticité, elle ne l’auroit que difficilement reconnu. Au lieu -de retrouver son Paris d’autrefois vivant, élégant, aimable, opulent, -prodigue de beautés et de richesses, elle entroit par une barrière -incendiée, dans une bourgade morne, désœuvrée, ayant l’air hagard et -penaud d’un chien perdu qui cherche un nouveau maître. On eût dit -qu’un fléau venoit de s’y abattre et y régnoit. Les maisons sembloient -vides, les rues désertes. Les portes et les contre-vents étoient -partout strictement fermés. Au lieu d’habits reluisants, couverts -de cannetilles et de dorures, au lieu de visages grivois, fleuris, -enjoués; des haillons et des figures mornes ou patibulaires; des flots -de cocardes et de drapeaux rouges et bleus; puis çà et là quelques -miliciens et quelques bourgeois mal affublés et mal appris à porter -leurs armes, s’entredévorant du regard.—Après tout, rien cependant -n’étoit changé; d’où venoit donc cet aspect sinistre? Avoit-on subi une -invasion étrangère? Israël avoit-il été emmené en captivité à Ninive ou -à Babylone? Sept plaies avoient-elles frappé l’Égypte?... Non, non!... -seulement la verge de la vertu de Dieu avoit battu les eaux de l’étang -social, et la bourbe du fond étoit remontée à la surface! - -Icolm-Kill s’adressa avec persévérance à toutes les espèces de -magistrats populaires qui, depuis l’insurrection, s’étoient constitués, -et s’efforçoient, les pauvre gents, de mettre de l’eau dans un crible. -Mais pas une de ces nouvelles créatures ne put lui fournir le moindre -renseignement. Touts avoient eu parfaitement connoissance du prisonnier -qu’Icolm-Kill réclamoit, mais aucun ne savoit ce que pour lors il -étoit devenu. Déborah déjà commençoit à se repentir d’avoir cru si -volontiers à une chose si vague et pour ainsi dire impossible. Déjà -elle avoit mis son espoir sous ses pieds, et retrempé ses lèvres dans -l’amertume, quand un Électeur, monsieur Éthis de Corny, je crois, se -prétendant parfaitement informé, leur donna l’assurance que l’infortuné -qu’ils cherchoient, après avoir été pendant quelques jours l’idole des -Parisiens, et avoir rempli touts les cœurs de la plus sombre compassion -et de la plus violente aversion pour la tyrannie, avoit dû être (il ne -savoit pas au juste pour quelle cause) conduit au couvent des Frères de -Charenton. - -Dans l’excès de sa joie et de sa reconnoissance, Déborah couvrit de -baisers les mains de l’Électeur; lui souhaita une douce et longue -carrière, et partit de suite pour le lieu qui recéloit son bien-aimé, -et devoit enfin le lui rendre. - -Comme elle remontoit la rue Saint-Anthoine, Déborah entendit tirer -le canon, et des salves répétées de mousqueterie; puis, appercevant -une foule immense qui se pressoit autour de la Bastille à peu -près entièrement détruite, elle fut saisie un instant de frayeur, -s’imaginant que le peuple en étoit aux mains, et qu’elle alloit -assister à quelque scène de sang. Mais le silence et l’ordre, -et le respect qui se montroit sur chaque front, la rassurèrent -bientôt. Elle poursuivit courageusement son chemin, et ne tarda -pas à comprendre qu’on rendoit simplement des honneurs funèbres et -militaires.—D’entre les ruines de l’horrible forteresse, huit cents -ouvriers qui travailloient à sa démolition, et auxquels s’étoient -joints les députations de quelques districts et quelques officiers -révolutionnaires, sortoient en cortége, touts le chapeau bas, touts -la pioche sur l’épaule, touts l’air grave et pénétré.—A leur tête, -quatre d’entre ces artisans portoient, sur une planche, deux squelettes -humains après lesquels pendoient encore des chaînes et un énorme -boulet de fer.—Les restes de ces deux victimes de la plus monstrueuse -barbarie qui ait jamais flori sur la terre, avoient été trouvés par -les démolisseurs enterrés dans une couche de chaux et de plâtre sous -des marches, dans l’escalier d’une tour; et par un élan généreux, une -commisération rarement absente du cœur humain, le peuple avoit voulu -donner une marque publique de sa sympathie aux mânes de ces deux -captifs, assurément innocents, tombés, il y avoit peut-être plusieurs -siècles, sous les coups obscurs d’une tyrannie lâche et pleine de -ténèbres, leur rendre les derniers devoirs et les porter solennellement -dans un lieu de repos. - -Il est certain, cela ne sauroit être mis en doute, qu’à la Bastille -il se fit autrefois des exécutions secrètes. On y découvrit encore -quelques autres squelettes; eh! d’ailleurs n’y trouva-t-on pas des -latrines sèches, pleines de détritus humain, d’os et de poussière -d’ossements! - -Le spectacle de cette lugubre cérémonie, et la pensée que son -sort et le sort de Patrick avoient été si voisins de celui de ces -deux prisonniers, qui peut-être s’étoient vu sceller vivants dans -l’épaisseur d’une voûte, déchira violemment le cœur de Déborah et -acheva de la plonger dans une fâcheuse émotion. - -Bien triste et bien pensive, brisée par la fatigue de la route, -abattue sous les efforts des sentiments si divers qui depuis quelques -heures s’étoient succédé dans son sein, enfin elle arriva aux portes -du couvent de Charenton. Là, comme elle passoit le seuil, des -pressentiments vagues, mais cruels, s’emparèrent violemment de son -âme, et en chassèrent la pâle espérance qui s’y agitoit. Ses jambes -fléchissoient à chaque pas, tout annonçoit dans sa personne le trouble -excessif de ses esprits. - -Deux moines que la cloche extérieure avoit appelés s’avancèrent -aussitôt à sa rencontre, et, avec une bonté et une grâce vraiment -hospitalières, la conduisirent au parloir.—A peine eut-elle la force de -gagner un siége. - -—Qu’avez-vous, madame, qui peut vous mettre à ce point au supplice? -lui dit alors l’un des deux religieux, frère Prudence, directeur -de l’hospice, en lui prenant tendrement la main, et en s’efforçant -d’adoucir sa voix, que l’habitude de commander avoit rendue sévère. - -—Ce n’est rien, mon père, fit Déborah;—de la fatigue, une joie -inquiète, une anxiété profonde, mais d’où, je l’espère, avec votre -grâce, avant peu je serai sortie. - -—Parlez, madame. - -—Vous devez avoir ici, mon révérend père, cela nous a été fortement -assuré, depuis quelque temps, quelques jours peut-être, un pauvre -infortuné que le peuple a trouvé dans les cachots de la Bastille, et -qu’au nom du ciel, mon père, je désire revoir? C’est mon époux; il -se nomme White ou Patrick, et voici bientôt vingt-sept ans que des -malheurs inouïs nous séparent. - -—Je ne sais, madame; nous avons reçu depuis quelques semaines plusieurs -nouveaux pensionnaires; mais nous ignorons absolument qui ils sont, -et d’où ils sortent. Cependant, madame, si vous pensez pouvoir le -reconnoître, je m’en vais faire monter des catacombes ces derniers -venus, et, si votre époux se trouve parmi eux, soyez tranquille, -madame, il vous sera rendu. - -Frère Prudence donna alors tout bas quelques ordres. - -—Qu’appelez-vous catacombes, mon père? reprit en frissonnant Déborah, -dont le sang s’étoit glacé à ce mot terrible. - -—On appelle ainsi, madame, dans notre maison, la galerie inférieure -où sont les loges de fer destinées à renfermer les pensionnaires -furieux.—Tenez, écoutez!... ces hurlements et ces bruits de chaînes que -vous entendez en ce moment partent justement de cet affreux repaire. -C’est un lieu fort triste à voir; et c’est pour cela, madame, que j’en -épargnerai à à votre sensibilité le hideux spectacle. - -Comme frère Prudence achevoit ces paroles, le second moine rentra dans -la salle accompagné d’un homme couvert d’une casaque de bure, gros et -trapu, ayant le visage aduste et enluminé, et l’œil à demi fermé et -hébété comme un Silène. Le grand jour paroissoit le consterner.—Il -répandoit autour de lui la puanteur d’une bête fauve. - -A cette vue, Déborah détourna la tête.—Otez, de grâce, mon père, de -devant moi cet horrible objet! s’écria-t-elle; non, non, mon père, ce -n’est pas là Patrick!—Patrick, mon père, c’est un homme grand, beau, -noble et fier! - -Deux autres personnages plus abjects encore, et faisant un bruit -terrible, passèrent encore devant elle. A peine osa-t-elle lever sur -eux son regard. - -Enfin, comme elle trembloit d’impatience et d’horreur, elle vit -tout-à-coup s’avancer gravement un homme presque entièrement nu, -d’une maigreur excessive. Entre ses cheveux touffus et sa barbe, deux -grands yeux fixes étinceloient. Un crucifix d’ébène et d’argent étoit -suspendu sur sa poitrine. - -Malgré la misère et l’état affreux de cet homme, un reste de dignité et -de distinction se montroit dans toute sa personne et frappoit dès son -abord. - -Sous le coup d’une impression indicible, Déborah se leva brusquement, -et, sans le quitter un instant du regard vint se placer devant le -spectre, où long-temps dans une attitude indécise, mêlée d’incertitude -et d’épouvante, elle l’examina comme si elle eût douté si c’étoit une -créature ou un phantôme. - -Il y avoit déjà quelque temps que duroit cette scène effroyable et -muette,—quand, soudain, appercevant au doigt décharné du spectre, -et retenu par un fil qui venoit s’attacher au poignet, la bague -qu’autrefois elle avoit donnée à Patrick, en présence du ciel et de la -nature, dans la bruyère de Cockermouth-Castle, Déborah s’écria d’une -voix déchirante:—Eh quoi! c’est toi! mon ami! toi, dans cet état!... -toi, mon Patrick!... - -Et comme elle se jetoit dans ses bras pour le couvrir de baisers et -de larmes, gardant toujours la même impassibilité et le même silence, -l’homme la repoussa,—si violemment même, qu’après avoir chancelé -quelque temps elle alla tomber sur les genoux à quelque distance. - -Nonobstant l’oppression qui l’étouffoit, et sa douleur, la pauvre -femme trouva encore en soi assez de force pour s’écrier de nouveau, -d’une façon plus déchirante encore: Mais tu ne me reconnois donc pas, -Patrick? Je suis Déborah! ton amie! O mon pauvre ami! ô mon bien-aimé! -tu ne reconnois donc plus cette voix qui t’appelle et t’implore!... -Patrick! Patrick! Patrick!!! ah! tu es bien cruel! - -Se traînant à ses pieds, Déborah fit encore quelques efforts extrêmes -pour se faire reconnoître, mais vainement! Patrick, toujours immobile, -sans prendre garde à ce qui se passoit, levoit les yeux vers la voûte -et répétoit implacablement d’une voix sépulchrale:—«O thiarna, dean -trocaire ormsa morpheacach.» - -—Vous le voyez, madame, fit alors un des moines, cet infortuné ne -sauroit ni vous reconnoître ni vous répondre.... Cet homme est fou! - -—Fou!!! répéta lentement Déborah, en poussant un cri terrible. Cela -jusques alors n’avoit pu lui venir à la pensée; ce mot l’avoit frappée -comme un coup de foudre.—Rentrant subitement en soi-même avec la -vitesse d’une épée qui rentre dans le fourreau, Déborah s’affaissa -pesamment contre terre, poussa d’affreux sanglots, puis un râlement -horrible. - -La douleur l’avoit tuée....—Elle étoit morte! - -Mais qu’elle fut bien vengée!!! - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -ENFIN voici ma tâche achevée, me voici au bout de ce livre qui m’a -causé plus de peines encore qu’il ne m’en a coûté, et qui sans doute -va m’en causer encore bien davantage. Les infortunes si réelles et -si grandes que ma plume ou plutôt que mon cœur s’est plu à consigner -longuement dans ces pages, ne sont rien au prix des aventures et des -malheurs presque romanesques qui ont traversé cette œuvre tout le long -de sa carrière; ce seroit une chose curieuse à faire que la biographie -de ce livre.—Pour ne nous occuper que du matériel, quelques erreurs -typographiques qui ne m’appartiennent pas et quelques inadvertances -qui m’appartiennent, m’ont échappé à la correction des épreuves, -ce dont j’éprouve un grand chagrin. J’espère qu’on voudra bien ne -point m’imputer ces errata à crime ou à ignorance. J’avoue que ceux -qui essaieroient de s’en faire une arme contre moi se rendroient -parfaitement ridicules aux yeux de mes amis, aux yeux de touts ceux -qui me connoissent ou connoissent mes études, et mes prétentions à cet -égard. Quant à moi, qui ai dans ma main leur mesure, ils ne me feroient -que pitié. - -Je vous remercie, mon cher lecteur, de l’intérêt que, durant un -demi-siècle environ, vous avez bien voulu prendre à cette sombre -histoire, de l’attention que vous avez bien voulu me prêter jusqu’ici. -C’est bien aimable à vous. Cette bonté, je ne l’oublierai jamais. - -Je vous remercie aussi avec empressement, ma chère belle et douce -lectrice. Maintenant vous me connoissez à fond; je vous ai fait -descendre jusque dans les replis les plus secrets de mon cœur; je ne -sais si je vous plais, mais je sais, moi, que je vous aime beaucoup. -Vos charmes et votre indulgence m’ont si bien habitué à votre personne -que, je ne puis le cacher, c’est avec une grande tristesse que je me -sépare de vous. - -Adieu, madame,—je me mets à vos pieds.—Je vous rends grâce de votre -bienveillance; j’espère que vous voudrez bien me la continuer; je -vous la retiens même d’avance pour mon prochain livre, qui se nommera -Tabarin. - -A TABARIN, donc! - -Oh! si jamais, après m’avoir entendu, le public, cet autre prince -Hamlet, pouvoit me dire:—Soyez-le bien-venu, monsieur, à Elseneur! - - - FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME. - -[Illustration] - - - - - NOTES: - -[1] _Petrus Borel le Lycanthrope, sa Vie et ses Œuvres_, chez René -Pincebourde (Bibliothèque Originale, 1865). - -[2] On vient tout récemment de vendre (février 1877) à l’hôtel Drouot, -une collection de Lettres autographes de femmes célèbres des XVII^e -et XVIII^e siècles, parmi lesquelles figurait une suite de lettres -de madame de Pompadour qui pourraient donner lieu à une publication -fort intéressante. Ce sont des lettres d’Antoinette Poisson à son père -(de 1741 à 1753), et à son frère M. de Vendières, marquis de Marigny -(de 1749 à 1762). On y voit madame de Pompadour jouant _Alzire_ à son -théâtre de Choisy, se faisant peindre par Boucher et représenter au -pastel par Liotard; parlant de son _petit Cochin_ (Charles Cochin, le -dessinateur), des tableaux de Joseph Vernet, de la folie du peintre -La Tour. Elle appelle M. de Vendières _frérot_ ou _Monseigneur de -Marcassin_, en déclinant le nom en latin et se décerne à elle-même le -petit nom de _Reinette_. Reinette, cela ne veut-il point dire _petite -reine_, ô marquise? Toujours est-il que ces trente-neuf lettres mises -en vente, formant ensemble une soixantaine de pages, composent une -piquante, alerte et charmante chronique du temps passé, et que madame -de Pompadour s’y montre fort aimable et très-attirante (voyez le -Catalogue de cette vente rédigé par M. Gabriel Charavay). C’est tout -ce qui reste de cette précieuse collection du cabinet d’un amateur où -figuraient aussi Louise de la Fayette, la duchesse de la Châtre, Marie -de Hautefort, la princesse de Conti, la duchesse de Porsmouth, etc., -etc.:—une Académie de femmes, le Décaméron de l’histoire. - -[3] Voir notre travail sur _Camille Desmoulins, Lucile Desmoulins et -les Dantonistes_ (1 vol. in-8, chez Plon, 1872). - -[4] Adroite flatterie: Madame Putiphar avoit alors quarante-deux ans. - - - - - - -End of Project Gutenberg's Madame Putiphar, vol 1 e 2, by Petrus Borel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME PUTIPHAR, VOL 1 E 2 *** - -***** This file should be named 50743-0.txt or 50743-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/7/4/50743/ - -Produced by Giovani Fini, Clarity and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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