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-The Project Gutenberg EBook of Le cycle mythologique irlandais et la
-mythologie celtique, by Henri d'Arbois de Jubainville
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-
-Title: Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique
- Cours de littérature celtique, tome II
-
-Author: Henri d'Arbois de Jubainville
-
-Release Date: December 19, 2015 [EBook #50718]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE MYTHOLOGIQUE ***
-
-
-
-
-Produced by Madeleine Fournier. Images provided by The Internet Archive.
-
-
-
-
-COURS
-
-DE
-
-LITTÉRATURE CELTIQUE
-
-II
-
-
-
-LE CYCLE
-
-MYTHOLOGIQUE
-
-IRLANDAIS
-
-ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE
-
-
-PAR
-
-H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE
-
-PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
-
-PARIS
-
-ERNEST THORIN, ÉDITEUR
-
-LIBRAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DES ÉCOLES
-FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME
-
-7, RUE DE MÉDICIS, 7
-
-1884
-
-
-
-[Pg v]PRÉFACE
-
-Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est
-un passage de César, _De bello gallico_, où le conquérant de la Gaule
-raconte quels sont, suivant lui, les principaux dieux des peuples qu'il
-a vaincus dans cette contrée:
-
-«Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses statues sont
-nombreuses. Les Gaulois le considèrent comme l'inventeur de tous les
-arts, le guide dans les chemins et les voyages; ils lui attribuent
-une très grande influence sur les gains d'argent et sur le commerce.
-Après lui viennent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. De ceux-ci ils
-ont presque la même opinion que les autres nations: Apollon chasse les
-maladies; Minerve instruit les débutants dans les arts et les métiers;
-Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la guerre. Quant ils ont
-résolu de livrer bataille, ils lui consacrent d'avance par un vœu le
-butin qu'ils comptent faire[1]...»
-
-Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît
-[Pg vi]que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à
-autant de grands dieux romains: Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et
-Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms.
-Cette doctrine semble confirmée par des inscriptions romaines, où
-des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition
-aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nombreux
-exemples. Nous citerons: 1° pour Mercure, les dédicaces _Mercurio
-Atusmerio_[2], _Genio Mercurii Alauni_[3], _Mercurio Touren[o]_[4],
-_Visucio Mercuri[o]_[5], _Mercurio Mocco_[6]; 2° pour Apollon, les
-dédicaces _Apollini Granno_[7], _[A]pollini Mapon[o]_[8], _Apollini
-Beleno_[9]; 3° pour Mars les dédicaces _Marti Toutati_[10], _Marti
-Belatucadro_[11], _Marti Camulo_[12], _Marti Caturigi_[13]; 4° pour
-Jupiter, les dédicaces _Jovi Taranuco_[14], _Jovi Tarano_[15]; et 5°
-pour
-[Pg vii]Minerve les dédicaces _Deæ Suli Minervæ_[16], _Minervæ
-Belisamæ_[17]. Ce sont les cinq dieux dont parle César.
-
-Avant de tirer du passage précité de César, des inscriptions que
-nous venons de mentionner et des documents analogues, une conclusion
-quelconque, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens.
-Le texte de César commence par le mot «dieu»: _Deum maxime Mercurium
-colunt_. Que signifie le mot «dieu» dans la langue que parlait César
-quand il dictait ses _Commentaires_? Cicéron, dans son traité _De
-inventione rhetorica_, distingue entre ce qui est nécessaire ou certain
-et ce qui est probable; comme exemple de propositions probables, il
-cite celle-ci: «Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas
-qu'il y ait des dieux[18].» Pour Lucrèce, les dieux sont une création
-de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve[19].
-Le mot «dieu,» aux yeux de la plupart des membres de l'aristocratie
-romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur
-objective[20].
-
-Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée
-par César dans les _Commentaires_ est celle d'un croyant; peu nous
-importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un
-homme
-[Pg viii]politique dont le but, quand il parle, est de préparer
-ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. Il est, parmi ses
-compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les
-vers fameux de Virgile:
-
- Tu regere imperio populos, Romane memento;
- Hæ tibi erunt artes, pacique imponere morem
- Parcere subjectis, et debellare superbos[21].
-
-Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie
-romaine, sceptique ou non, admet officiellement l'existence des dieux
-et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut
-admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot «dieu» désigne
-des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable,
-et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples
-conceptions de l'esprit humain, comme des fictions plus ou moins
-fantaisistes, plus ou moins logiques. La langue de César fut, après
-lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule.
-
-Notre manière d'envisager les doctrines mythologiques est toute
-différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et
-les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous
-ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une population
-que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni,
-comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des
-Romains, sont, à nos yeux, une création de l'esprit humain, inspirée à
-une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est,
-par conséquent, très difficile de nous satisfaire,
-[Pg ix]quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine,
-née de la combinaison de la mythologie romaine et de la mythologie
-grecque, l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique,
-sont identiques l'une à l'autre. Il ne suffit pas que les deux figures
-divines se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il
-faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points
-fondamentaux.
-
-Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est
-beaucoup moins difficile. J'ai connu tel professeur illustre; à son
-cours j'ai admiré sa science profonde des textes, la justesse et la
-nouveauté des conclusions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son
-langage, le charme de sa diction, l'éclat de son regard, l'animation
-de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la
-bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire, par la
-spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme
-était absent. Ensuite, je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle
-pas; il ne me dit rien; ses yeux, si vifs il y a un instant, sont
-mornes et ternes; rien, dans sa physionomie, ne révèle l'homme
-éminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du
-professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans
-témoins pendant un entretien familier. Maintenant il semble ne penser à
-rien: que dis-je? La pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être
-la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage,
-tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans
-vie, offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je
-m'écrie: C'est lui! et je ne me suis pas trompé.
-
-Les Romains procédaient d'une manière analogue
-[Pg x]quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par
-exemple, portait comme insigne caractéristique la foudre dans la main
-droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre.
-Sur ce simple indice, les Romains crurent reconnaître dans le dieu
-gaulois leur Jupiter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre
-étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces
-deux dieux n'en faisaient qu'un; ils le conclurent sans se préoccuper
-des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants,
-pouvaient offrir ces deux figures mythiques.
-
-Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde
-exerçaient, croyait-on, un pouvoir général, il ne pouvait pas en être
-autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres,
-l'un en Gaule, l'autre en Italie. Si l'explication qu'on donnait du
-phénomène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fallait bien
-qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes.
-
-Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une:
-ou le dieu gaulois de la guerre était identique au Mars romain, et
-dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou
-il était inférieur, en ce cas c'était un dieu vaincu, dont le culte
-devenait inutile.
-
-Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression
-du culte des grands dieux gaulois, ou la confusion de ce culte avec
-le culte des grands dieux romains; et la seconde alternative était
-celle dont la réalisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle
-n'infligeait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avantage
-d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs
-qui voulaient se les assimiler; elle
-[Pg xi]rapprochait par là l'époque de cette assimilation. La confusion
-des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique
-devait préférer.
-
-César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les
-grands dieux de la Gaule, et cette identité a été admise après César.
-Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la
-réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs
-tout à fait secondaires; alors, avant de prononcer que deux divinités
-sont identiques, on ne se livrait point à l'enquête minutieuse
-qu'entreprend de nos jours tout savant qui applique à l'étude de la
-mythologie les procédés de l'érudition moderne.
-
-Notre conclusion sera par conséquent celle-ci:
-
-Nous ne pouvons accepter sans vérification les assertions de César
-d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois
-et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter
-d'autres textes que celui par la citation duquel nous avons commencé,
-et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce
-document. Telle est la raison qui nous a fait entreprendre le travail
-contenu dans ce volume. Sans prétendre y résoudre les innombrables
-questions que soulève l'étude de la mythologie celtique, nous y
-proposons une solution à quelques-unes des principales difficultés qui
-peuvent être agitées à propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention
-de l'historien.
-
-Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public, c'est
-un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons
-pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent
-sous le nom de _Lebar Gabala_, «Livre des conquêtes» ou «des invasions.»
-
-[Pg xii]Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on
-le trouve dans le Livre de Leinster, manuscrit du milieu du douzième
-siècle, dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les
-nombreux textes que nous citons, outre celui-là, n'ont d'autre objet
-que de l'expliquer.
-
-Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique;
-le principal sera celui des répétitions; les légendes, analogues à des
-légendes déjà exposées, demanderont souvent le retour d'explications
-données précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir
-respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les
-récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa
-mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un
-classement plus méthodique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions
-brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les
-yeux du lecteur[22].
-
-
-[Footnote 1: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII.]
-
-[Footnote 2: _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.]
-
-[Footnote 3: _Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum_, 1717.]
-
-[Footnote 4: _Ibid._, n° 1830.]
-
-[Footnote 5: _Ibid._, n° 1696.]
-
-[Footnote 6: Inscription de Langres, chez De Wal, _Mythologiæ
-septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CLXVII. _Moccus_ paraît
-être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais _mucc_, génitif _mucce_,
-thème féminin en _a_; en gallois, _moch_, et en breton, _moc'h_.]
-
-[Footnote 7: Brambach, nos 566, 1614, 1915; _Corpus inscriptionum
-latinarum_, t. III, nos 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881;
-t. VII, n° 1082.]
-
-[Footnote 8: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 218.]
-
-[Footnote 9: _Ibid._, t. V, nos 737, 741, 748, 749, 753.]
-
-[Footnote 10: _Ibid._, t. III, n° 5320; t. VII, n° 84.]
-
-[Footnote 11: _Ibid._, t. VII, nos 746, 957.]
-
-[Footnote 12: _Ibid._, t. VII, n° 1103; Brambach, n° 164; Mommsen,
-_Inscriptiones confœderationis Helveticæ_, n° 70.]
-
-[Footnote 13: Brambach, n° 1588.]
-
-[Footnote 14: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 2804.]
-
-[Footnote 15: _Ibid._, t. VII, n° 168.]
-
-[Footnote 16: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 42, 43.]
-
-[Footnote 17: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
-vol. 1, n° LII.]
-
-[Footnote 18: _De inventione_, livre I, chap. XXIX, § 46.]
-
-[Footnote 19:
- Quippe etenim jam tum divum mortalia sæcla
- Egregias animo facies vigilante videbant,
- Et magis in somnis mirando corporis auctu
- .... Livre V, vers 1168 et suivants.
-]
-
-[Footnote 20: Comparez Boissier, _La religion romaine d'Auguste aux
-Antonins_, t. I, p. V-VI.]
-
-[Footnote 21: Virgile, _Enéide_, livre VI, vers 851-853.]
-
-[Footnote 22: L'exception que nous avons faite pour la légende de
-Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition
-chrétienne au cycle mythologique irlandais.]
-
-
-
-[Pg 1]LE
-
-CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS
-
-ET LA
-
-MYTHOLOGIE CELTIQUE
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-NOTIONS GÉNÉRALES.
-
-§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise.--§2. Les cycles
-épiques irlandais.--§3. De la place occupée par la littérature épique
-dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.--§4. Le
-cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie
-irlandaise et dans la mythologie grecque.--§5. Le cycle mythologique
-irlandais (_suite_). Les inondations dans la mythologie irlandaise
-et dans la mythologie grecque.--§6. Le cycle mythologique irlandais
-(_suite_). Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise,
-dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.--§7. Le roi des
-morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la
-mythologie grecque et dans celle des _Vêda_.--§8. Les sources de la
-mythologie irlandaise.
-
-
-§1.
-
-_Les catalogues de la littérature épique irlandaise._
-
-Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs
-catalogues des morceaux qui composaient
-[Pg 2]la littérature épique irlandaise. Le plus ancien de ces
-catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf
-une ou deux additions qui dateraient de la première moitié du dixième
-siècle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le
-troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle.
-
-Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits; l'un des
-deux a été écrit vers 1150: c'est le Livre de Leinster, p. 189-190,
-d'après lequel ce catalogue a été publié par O'Curry, _Lectures on the
-ms. materials_, p. 584-593; l'autre date du quinzième ou du seizième
-siècle: c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de
-Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney
-dans les _Proceedings of the Royal irish Academy_, Second series, vol.
-I, _Polite Literature and Antiquities_, p. 215-240. Ce catalogue est
-anonyme; il contient cent quatre-vingt-sept titres dans le premier des
-deux manuscrits.
-
-Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici[1], se rencontre, à ma
-connaissance, dans trois manuscrits: le Rawlinson B. 512 de la
-bibliothèque bodléienne d'Oxford, f° 109-110, quatorzième siècle; le
-Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siècle;
-et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Académie
-[Pg 3]royale d'Irlande, p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent
-cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits; il est
-attribué à Urard mac Coisi, _file_ de la seconde moitié du dixième
-siècle.
-
-Il n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue: celui-ci, plus
-récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un
-manuscrit du seizième siècle au Musée Britannique, sous le n° 432 du
-fonds Harléien, et il a été publié dans les _Ancient Laws of Ireland_,
-t. I, p. 46.
-
-Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne
-sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier
-catalogue un supplément formé avec les titres qui lui manquent et
-que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste
-complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature
-épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au _Senchus
-Môr_, le nombre des histoires que devait savoir l'_ollam_ ou chef des
-_file_ était de trois cent cinquante. Les manuscrits irlandais des Iles
-Britanniques nous ont conservé quelques-unes des histoires dont les
-titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de
-parler. Par contre, on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie
-des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi
-notre connaissance de la littérature épique irlandaise offre bien des
-lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler.
-
-
-[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été publié
-une édition dans le volume intitulé: _Essai d'un catalogue de la
-littérature épique de l'Irlande_, p. 260-264.]
-
-
-[Pg 4]§2.
-
-_Les cycles épiques irlandais._
-
-Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se
-diviser en quatre sections:
-
-1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne
-histoire des dieux, des hommes et du monde;
-
-2° Le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, comprenant des récits qui
-se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que
-l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit
-précédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes
-irlandais, Conchobar et Cûchulainn auraient vécu vers le même temps que
-Jésus-Christ; ainsi Cûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2
-de notre ère et Conchobar l'an 22[1];
-
-3° Le cycle ossianique, dont les principaux personnages sont Find, fils
-de Cumall, et Ossin ou Ossian, fils de Find; il paraît avoir pour base
-des événements historiques du second et du troisième siècle de notre
-ère; Tigernach met la mort de Find en 274[2];
-
-[Pg 5]4° Un certain nombre de morceaux qui, si on les plaçait bout à
-bout dans l'ordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels
-ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales
-poétiques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième.
-Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle
-sont fort peu nombreuses.
-
-
-[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
-partie, p. 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle
-croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits
-légendaires conservé par le _Livre de Leinster_ fait régner Conchobar
-trois cents ans avant J.-C. Windisch, _Irische texte_, p. 99, lignes
-16-17.]
-
-[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
-partie, p. 49.]
-
-
-§3.
-
-_De la place occupée par la littérature épique dans la vie des
-Irlandais aux premiers siècles du moyen âge._
-
-Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires
-compris dans ces quatre sections étaient débités par les _file_ aux
-rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs
-_dûn_ ou châteaux[1]. Les _file_ récitaient aussi ces histoires aux
-foules qu'attiraient les grandes assemblées périodiques du 1er mai
-ou _Beltené_, du premier août ou _Lugnasad_, et du 1er novembre ou
-_Samain_, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Usnech
-le 1er mai, ou jour de _Beltené_.
-
-Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande; un roc
-naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes
-séparatives des
-[Pg 6]cinq grandes provinces (en irlandais _coicid_ ou «cinquièmes»),
-entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le
-1er mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux
-succédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on
-rendait des jugements, on réformait les lois, les rois recrutaient
-des soldats, les négociants venaient offrir leurs marchandises à des
-populations ordinairement dispersées sur toute la surface d'un vaste
-territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les _file_
-trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires[2]. Sans
-avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de
-ces vieux conteurs. Nous commencerons par le cycle mythologique.
-
-
-[Footnote 1: _Scêl as-am-berar com-bad-ê Find, mac Cumaill, Mongân_,
-dans le _Leabhar na h-Uidhre_, p. 133, col. 1, lignes 29-31.]
-
-[Footnote 2: Sur les récits épiques des _file_ dans les assemblées
-publiques d'Irlande, voyez la pièce intitulée _Aenach Carmain_, publiée
-chez O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 526-547. Les quatrains 58-65
-concernent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans
-ses vers six mots qui, dans les catalogues, servent de titre à autant
-de sections: _togla_ ou «prises de villes,» _tâna_ ou «enlèvements de
-troupeaux,» _tochmorca_ ou «demandes en mariage,» _fessa_ ou «fêtes,»
-_aitti_ ou «morts violentes,» _airggni_ ou «massacres.» Il cite aussi
-plusieurs pièces bien connues, comme _Fianruth Fiand, Tecusca Cormaic,
-Timna Chathair_ (cf. Livre de Leinster, p. 216, col. 1, lignes 19-34).]
-
-
-§4.
-
-_Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la
-mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
-
-Les morceaux qui appartiennent au cycle mythologique
-[Pg 7]sont épars dans les divers chapitres[1] dont nos catalogues se
-composent. Mais ceux de ces morceaux que l'on peut considérer comme
-fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé _Tochomlada_ ou
-émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend, sept sont
-mythologiques:
-
-1° _Tochomlod Partholoin dochum n-Erenn_, émigration de Partholon en
-Irlande;
-
-2° _Tochomlod Nemid co h-Erind_, émigration de Nemed en Irlande;
-
-3° _Tochomlod Fer m-Bolg_, émigration des _Fir-Bolg_;
-
-4° _Tochomlod Tûathe Dê Danann_, émigration de la nation du dieu de
-Dana ou des _Tûatha Dê Danann_;
-
-5° _Tochomlod Miled, maic Bile, co h-Espain_, émigration de Milé, fils
-de Bilé en Espagne;
-
-6° _Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn_, émigration des fils de
-Milé, d'Espagne en Irlande;
-
-7° _Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn
-co Albain_, émigration des Pictes de Thrace en Irlande et d'Irlande en
-Grande-Bretagne.
-
-Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus
-importantes de la mythologie irlandaise racontait comment diverses
-races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en
-Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une
-série de faits mythiques qui présentent
-[Pg 8]une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de
-la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème
-dont le titre est: _Les Travaux et les Jours_.
-
-«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la
-première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race
-exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient
-comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de
-la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse,
-leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils
-passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux,
-et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose
-tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des
-fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se
-faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et
-bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles
-de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en
-démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des
-hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions;
-invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent
-sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale
-prérogative qu'ils obtinrent.
-
-Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle
-[Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de
-l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni
-par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive
-grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la
-puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de
-temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces
-hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers
-les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices
-aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la
-coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre
-eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux
-qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes,
-on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent
-le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés
-d'honneurs.
-
-Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle
-d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des
-frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient
-les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils
-ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage
-ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles
-terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants.
-D'airain étaient leurs armes,
-[Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient,
-le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie
-par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid
-Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit
-d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil.
-
-Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de
-Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus
-juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la
-génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre
-immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie.
-Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de
-Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres,
-franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à
-Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa.
-
-Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la
-nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des
-immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci,
-dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres
-profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit
-trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].»
-
-[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle
-où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques
-de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point
-s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande,
-une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne
-sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race
-d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille
-de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha
-Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille
-de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la
-famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs
-n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or
-des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la
-dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_
-[Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent
-précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain.
-
-Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont
-combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race
-actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de
-Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise.
-Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres:
-Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande,
-Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration
-de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé
-d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace
-en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme
-irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent
-déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les
-Jours_.
-
-Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses
-différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements
-que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté
-de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici
-un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois
-races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a
-finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la
-première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
-
-[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté
-du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont
-les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les
-mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement,
-ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle
-fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê
-Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de
-la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous
-laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant
-en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les
-joies de la vie.
-
-
-[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.]
-
-[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf.
-Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans
-notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme
-une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le
-vers 169:
-
- Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
-
-La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce,
-puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à
-l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier
-la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la
-doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que
-nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce
-sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.]
-
-
-§5.
-
-_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la
-mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._
-
-Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en
-tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions
-d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les
-catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné
-naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm
-locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui
-Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption
-[Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough
-Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès
-et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la
-région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux
-déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la
-littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux
-doublets.
-
-
-[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta
-historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez
-Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il
-s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.]
-
-[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et
-22; édition Didot, t. III, p. 572.]
-
-
-§6.
-
-_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les
-dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde
-et de l'Iran._
-
-La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise.
-Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag
-Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_;
-les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_;
-le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre
-d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac
-in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande,
-[Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus
-intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous
-venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations
-plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une
-édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son
-père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du
-Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la
-littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et
-de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de
-l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les
-_Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers
-points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les
-_Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê
-Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les
-_Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont
-autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière
-et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann,
-désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens,
-aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une
-conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le
-Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts,
-père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna
-védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra.
-
-
-[Pg 16]§7.
-
-_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise,
-dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda.
-
-Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient
-roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de
-l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus
-contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou
-des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à
-Troie.
-
-L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour
-la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers
-169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme
-renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne
-le Tartare comme séjour au même Kronos[3].
-
-Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description
-lugubre, telle que nous la donne la
-[Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles
-séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine
-de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode
-et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur,
-il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception
-de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée.
-
-L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent
-pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6],
-dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès,
-l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les
-profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance
-de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le
-Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme
-eux de la lumière du soleil[9].
-
-[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette
-différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_,
-paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le
-Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu
-par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès
-homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne
-sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux
-vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve
-Océan[13].
-
-Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était
-pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par
-l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait
-comment le hasard fit découvrir à un navire samien
-[Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan
-Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations
-méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand
-événement fait partie du récit des événements, tant historiques que
-légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an
-626 avant notre ère[15].
-
-Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve
-entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites
-inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique.
-De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de
-Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans
-la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom
-d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le
-vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là,
-la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de
-Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17].
-
-Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire
-remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles
-des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment
-qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus
-[Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la
-doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens
-un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine
-du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans
-la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_.
-
-Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle
-Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles
-des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19].
-C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire
-primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les
-défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.
-
-L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise,
-dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon
-plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi
-tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes
-ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en
-Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus
-puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan,
-sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne
-la mythologie celtique, d'accord avec les
-[Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque.
-
-La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des
-morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils,
-dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains
-détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais.
-Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre
-que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux
-morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes
-l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant
-sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain.
-
-
-[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste
-irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.]
-
-[Footnote 2:
-
- .......... ἐς πείρατα γαίης
- τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει.
-
-Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.]
-
-[Footnote 3:
-
- Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες.
-
-Hésiode, _Théogonie_, vers 851.]
-
-[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.]
-
-[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère
-d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων.....
-ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.]
-
-[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle
-par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des
-morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.]
-
-[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.]
-
-[Footnote 8:
-
- τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται.
-
-_Iliade_, XIV, 279.]
-
-[Footnote 9:
-
- ....... ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε
- ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο
- τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς.
-
-_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336:
-
- Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες
- Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε.
-]
-
-[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.]
-
-[Footnote 11:
-
- Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος
- . . . . . . . . . . . .
- ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες
- ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης
- ἑστᾶσιν......
-
-_Théogonie_, vers 736-769.]
-
-[Footnote 12:
-
- ...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων.
-
-_Théogonie_, vers 850.]
-
-[Footnote 13:
-
- «Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο
- .....
- ............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο
- ᾔομεν...
- Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers
-13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2.
-]
-
-[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.]
-
-[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p.
-266.]
-
-[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.]
-
-[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.]
-
-[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et
-18, vers 70 et suivants.]
-
-[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition
-Didot-Hirschig, t. I, p. 384.]
-
-[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81,
-85, 88; t. III, p. 111-120.]
-
-
-§8.
-
-_Les sources de la mythologie irlandaise._
-
-Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous
-suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait
-connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des
-histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus
-les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais
-une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,»
-_Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé.
-
-[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en
-contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais
-qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation
-attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et
-chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement
-trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette
-époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia
-hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des
-chroniqueurs et des poètes.
-
-Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien
-précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à
-la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à
-sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres
-désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et
-la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en
-984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres
-auraient un plus grand intérêt si
-[Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui
-produit souvent l'obscurité.
-
-Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais
-païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion
-dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que,
-suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons
-ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à
-saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle,
-où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.
-
-
-[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de
-l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant
-ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum
-_attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie
-qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au
-IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative
-à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive?
-est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît
-incertaine.]
-
-
-[Pg 24]CHAPITRE II.
-
-ÉMIGRATION DE PARTHOLON.
-
-§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la
-mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de
-l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle
-que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la
-race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de
-Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race
-de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon.
-
-
-§1.
-
-_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie
-d'Hésiode._
-
-Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement
-habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la
-seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était
-le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et,
-malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait
-chez
-[Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui
-lui restait à vivre[1].
-
-La race d'argent est identique à celle que les documents irlandais les
-plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils
-lui donnent le nom de «famille de Partholon[2].» Comme la race d'argent
-des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie[3].
-
-La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancien
-document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre:
-«Emigration de Partholon.» La rédaction de cette liste paraît dater
-des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus
-ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de l'Histoire des
-Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au
-[Pg 26]dixième siècle. «En dernier lieu, y lisons-nous, les Scots
-venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le premier fut Partholon,
-qui amenait avec lui mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur
-nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie
-épidémique les attaqua, et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il
-n'en resta pas un[4].»
-
-Ce court sommaire renferme une inexactitude. Nous verrons que, suivant
-la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre
-final, et que son témoignage conserva la mémoire des événements
-mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive
-colonisation de l'Irlande.
-
-
-[Footnote 1: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]
-
-[Footnote 2: _Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum_, édition Hennessy,
-p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P initial
-ne diffère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a
-pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de
-ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun
-rapport. Partholon, aussi écrit «Bartholan,» semble être un composé
-dont le premier terme bar signifierait «mer» (Whitley Stokes, _Sanas
-Chormaic_, p. 28). Le second terme _tolon_, en suivant une autre
-orthographe _tolan_, paraît être un dérivé de _tola_ «ondes, flots».
-Ainsi Partholon signifierait «qui a rapport aux flots de la mer».
-C'est ce que répète en d'autres termes sa généalogie; car, suivant
-elle, il descend de _Baath_ (_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1, ligne
-24), dont le nom veut dire aussi «mer.» Voyez _Glossaire_ d'O'Cléry et
-_Glossaire_ de Cormac, au mot _Bâth_.]
-
-[Footnote 3: Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment
-s'explique sur elle Tûan mac Cairill.]
-
-[Footnote 4: «Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniæ ad
-Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris
-scilicet et mulieribus, et creverunt usque ad quatuor millia hominum,
-venitque mortalitas super eos, et in una septimana perierunt, ita ut
-ne unus quidem remaneret ex illis.» _Appendix ad opera edita ab Angelo
-Maio_. Rome, 1871, p. 98.]
-
-
-§2.
-
-_La doctrine celtique sur l'origine de l'homme._
-
-Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le
-dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la
-mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour
-[Pg 27]premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une
-région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles
-extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des
-habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de
-cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts,
-appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie
-celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes
-et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités
-de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent,
-l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des
-Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3].»
-
-Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les
-joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif
-auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font
-remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le
-père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a
-engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue.
-[Pg 28]Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la
-mythologie grecque et la mythologie celtique.
-
-Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de
-l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus
-grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et
-les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est
-de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle
-en irlandais _tire beo_, ou «terres des vivants,» _tir n-aill_,
-ou «l'autre terre,» _mag mâr_[5], ou «grande plaine,» et aussi
-_mag meld_[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne
-correspondait dans les croyances
-[Pg 29]chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande
-substitua le nom latin de la péninsule ibérique, _Hispania_. Dès le
-dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue
-géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de
-Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on
-faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers
-habitants de l'île[7].
-
-
-[Footnote 1: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a
-druidibus proditum dicunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, ch. 18, §
-1.]
-
-[Footnote 2: «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène
-chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen,
-t. I, p. 68.]
-
-[Footnote 3: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-171.]
-
-[Footnote 4:
-
- «Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων,
- μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.»
-
-Hésiode, _Catalogues_, fragment 20, édition Didot, p. 49. A côté de
-cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de
-Iapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, Iapétos se
-distingue de Kronos, premier ancêtre des dieux, tandis que Iapétos est
-le premier ancêtre des hommes, Iapétos s'offre à nous comme une sorte
-de doublet de Kronos: il a le même père et la même mère, _Théogonie_,
-vers 134, 137; il est, avec les autres Titans, le compagnon de sa
-défaite, et il l'accompagne dans son exil; comme les autres Titans, il
-habite avec lui le Tartare, _Iliade_, VIII, 479; XIV, 279; _Hymne à
-Apollon_, vers 335-339; _Théogonie_, vers 630-735.]
-
-[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée
-_Echtra Condla_, Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119,
-120; _Mag môr_, dans _Tochmarc Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_,
-p. 132, dernière ligne.]
-
-[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée _Echtra Condla_,
-chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119; cf. _Serglige
-Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, ligne 30; et 214,
-note 24.]
-
-[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in
-Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» _Historia Britonum_,
-attribuée à Nennius, dans _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_.
-Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating.
-Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il
-parcourt la Méditerranée, pénètre dans l'Océan, côtoie l'Espagne en
-la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande.
-Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui
-fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut,
-p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie
-«originaire d'une île de la mer.»]
-
-
-§3.
-
-_La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a
-conservée la légende de Partholon._
-
-Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus
-développée que chez Nennius.
-
-La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous
-est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement
-sur
-[Pg 30]l'origine de la matière[1]; mais elle nous représente la terre
-prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses
-races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon,
-il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une
-seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème
-d'Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de
-Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms[2]. Une légende nous
-raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont
-l'un s'appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît
-jaillir une source; cette source était si abondante qu'il en résulta un
-lac, et on appela ce lac Loch Rudraige[3].
-
-Du temps de Partholon, le nombre des plaines s'éleva de un à quatre.
-L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait _Sen Mag_, «la
-vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent
-en Irlande, il n'y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau
-d'arbre[4].» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en
-ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la
-forme évhémériste
-[Pg 31]qui nous est parvenue[5]; mais le texte primitif parlait
-certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène
-spontané ou miraculeux[6].
-
-
-[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour
-désigner la matière en tant que créée est _duil_, génitif _dulo_.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. _Chronicum
-Scotorum_, édition Hennessy, p. 6.]
-
-[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d'Eochaid ua Flainn,
-Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.]
-
-[Footnote 5: Poème d'Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de
-Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles
-est de quatre dans la prose du _Lebar Gabala_, Livre de Leinster, p.
-5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, _Topographia
-hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.]
-
-[Footnote 6: L'expression consacrée est que ces plaines _ro-slechta_,
-«furent battues.» Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée
-d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn:
-
- _Ro slechta maige a môr-chaill_
- _Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind._
-
- «Furent battues plaines hors de grand bois
- «Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.»
-
-Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.]
-
-
-§4.
-
-_Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré._
-
-La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de
-guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels
-elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour
-croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive.
-Cependant il n'est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus
-ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne
-mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des
-morceaux qui composaient
-[Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la
-seconde moitié du dixième siècle.
-
-La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui
-s'appelait Cichol Gri-cen-chos. _Cen-chos_ veut dire «sans pieds.»
-Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n'a ni pieds ni
-mains dans la mythologie védique[1]. Des hommes qui n'avaient qu'une
-main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de
-Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad[2], ou le Non-né au pied
-unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique[3];
-Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des
-Fomôré[4], c'est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit,
-plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien
-et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque[5]: c'étaient
-des démons, dit un auteur du XIIe siècle[6]. Ces ennemis de Partholon
-étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe
-siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient
-chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient
-[Pg 33]de pêche et de chasse[7]. Partholon remporta sur eux la victoire
-et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger.
-
-
-[Footnote 1: Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 202, 221.]
-
-[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 20-25.]
-
-[Footnote 3: _Id., ibid._, t. II, p. 221.]
-
-[Footnote 4: _Lebar Gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1,
-lignes 19-23.]
-
-[Footnote 5: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2,
-édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.]
-
-[Footnote 6: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.]
-
-[Footnote 7: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 166.]
-
-
-§5.
-
-_Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier
-duel._
-
-Une légende moderne raconte un des ennuis qu'eut cette heureux
-guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec
-un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admonestation
-sévère. Elle lui répondit que c'était lui qui avait tort, et elle lui
-cita un quatrain dont voici la traduction:
-
- Miel près d'une femme, lait près d'un enfant;
- Repas près d'un héros, viande près d'un chat;
- Ouvrier à la maison à côté d'outils,
- Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger.
-
-Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori
-de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre
-animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Irlande
-ait été le théâtre[1]. Partholon mourut quelques temps après. Alors
-l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel.
-
-[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils
-s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain
-et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque,
-en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et
-lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père
-en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une
-moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille
-qui avait hérité de l'autorité paternelle; l'autre moitié revenait à
-la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux
-la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de
-famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne
-pouvant s'entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous
-lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de _Senchus
-Môr_. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine,
-il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification
-préalable et l'acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte
-juridique, quand les objets qu'il est question de saisir sont des
-armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution
-d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel
-judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des
-femmes[2].
-
-[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction:
-
- Les deux fils de Partholon, sans doute,
- C'est eux qui livrèrent la bataille;
- Fer et Fergnia le très brave
- Sont les noms des deux frères[3].
-
-Voici la traduction d'un autre quatrain:
-
- Fer et Fergnia furent les guerriers,
- Voilà ce que racontent les anciens;
- Ain et Tain, qui mirent en mouvement l'armée,
- Etaient deux filles principales de Partholon[4].
-
-
-[Footnote 1: _Id., ibid._, p. 164, 166.]
-
-[Footnote 2: «Athgabail aile ... im dingbâil m-bantellaig ... im tincur
-roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» _Ancient
-laws of Ireland_, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours ... pour
-enlever une propriété féminine ... pour avoir des objets nécessaires
-au combat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des
-femmes que la première bataille a été livrée.]
-
-[Footnote 3:
-
- Dâ mac Partholain cen acht
- Is iat dorigni in comarc;
- Fer is Fergnia co meit n-gal
- Anmanda in dâ brâthar.
-
- _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.
-
-Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre _anmanda_, qui
-a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais _anmann_, de deux
-syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme, le vers serait
-faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction
-du _Lebar Gabala_, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de
-Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de
-Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage
-du _Senchus Môr_ dans la glose duquel nous la trouvons.]
-
-[Footnote 4:
-
- Fer ocus Fergnia na fir,
- Is-ed innisit na sin;
- Ain ocus Iain, do-certas sloig,
- Da prim-ingin Parthaloin.
-
-_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.]
-
-[Pg 36]§6.
-
-_Fin de la race de Partholon._
-
-L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement
-redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au
-nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent
-d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le
-dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie.
-Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la
-seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande[1]. Suivant le
-_Glossaire_ de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir
-dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de
-leur décès, plus facilement enterrés par les survivants[2]. La fin
-terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance
-divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande, ce
-n'était pas volontairement: c'était en exécution d'une
-[Pg 37]sentence qui l'avait condamné à l'exil[3], et cette sentence
-était juste; Partholon était coupable d'un double parricide: il
-avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine
-suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine,
-il fallut la destruction de sa race entière[4]. Ainsi, dans la légende
-homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les
-traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a
-insulté Latone[5]. Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de
-Partholon, est détruite par la colère de Zeus[6].
-
-
-[Footnote 1: C'est la version du _Lebar gabala_, livre de Leinster,
-p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement
-serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col.
-1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, _Topographia
-hibernica_, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p.
-26.]
-
-[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired
-in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux
-que n'emporterait pas l'épidémie.» _Glossaire_ de Cormac chez Whitley
-Stokes, _Three irish glossaries_, p. 45.]
-
-[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» _Scêl Tûain maic
-Cairill_, dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 22.]
-
-[Footnote 4: Le _Leabhar Breathnach_, dans le livre de Lecan, manuscrit
-du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de
-Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a
-hathair agus for a mathair.» Todd, _The irish version of the historia
-Britonum of Nennius_, p. 42.]
-
-[Footnote 5: _Iliade_, XXIV, 602-612.]
-
-[Footnote 6: _Les Travaux et les Jours_, vers 136-139.]
-
-
-§7.
-
-_La chronologie et la légende de Partholon._
-
-On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments
-chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à
-Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La
-leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention
-[Pg 38]d'année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était
-arrivé en Irlande le 1er mai[1]. Le 1er mai est le jour de la fête de
-Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la
-plus ancienne tradition, c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive
-en ce monde le jour spécialement consacré à son père.
-
-Cette indication chronologique concorde avec la principale indication
-géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce
-fut à Inber Scêné qu'il débarqua[2]. Inber Scêné est aujourd'hui la
-rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe
-sud-ouest de l'Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà
-de l'Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son
-premier ancêtre.
-
-Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de
-Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du
-coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit
-cette race avait commencé le 1er mai[3], et
-[Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après
-avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l'épidémie s'était
-arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors
-habitaient l'Irlande une seule était encore en vie.
-
-Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si
-courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie
-ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique
-des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système
-chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint
-Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous
-apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4].
-Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer
-suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de
-Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit _Farsaid_ ou le Vieux[5];
-Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race
-irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante
-et dix
-[Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui
-épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui
-désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le
-nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel
-Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie
-d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations
-pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande
-autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque
-génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils
-dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre
-des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8].
-
-Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs
-irlandais. Si nous en croyons le _Lebar Gabala_, Partholon, petit-fils
-d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de
-l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans
-[Pg 41]avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon
-trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date:
-«trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn,
-que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la
-seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les
-Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans
-la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il
-faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander
-de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois.
-
-On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon:
-on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid
-ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la
-race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de
-l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait
-l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée,
-comme la concordance avec l'ère d'Abraham et
-[Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge,
-par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la
-chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
-
-Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils
-gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque
-où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur
-les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme,
-Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par
-conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades
-et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre
-ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure
-à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui
-vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la
-légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au
-quatrième siècle avant notre ère.
-
-Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques
-[Pg 43]imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des
-doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier
-de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus
-loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande,
-est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des
-fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le
-passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de
-la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre
-ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande
-l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils
-de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième
-siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui
-sont cependant postérieurs à lui.
-
-Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La
-chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une
-certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que
-la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un
-seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac
-Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et
-saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout
-[Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont
-la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les
-émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire
-mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle,
-changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait
-vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien
-solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date
-donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais
-nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la
-doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant
-lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans
-de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé
-ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au
-lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.
-
-
-[Footnote 1: Cêt-somain, _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 4.
-Le _Lebar Gabala_ ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII
-esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un
-seul est resté dans le _Chronicum Scotorum_, c'est le chiffre XIIII.
-Le _Lebar Gabala_ et le _Chronicum Scotorum_ ajoutent tous deux que
-c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation
-chronologique.]
-
-[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p.
-5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.]
-
-[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est
-un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans
-dans le _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.]
-
-[Footnote 4: _Genèse_, chapitre X, versets 1, 2.]
-
-[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus
-Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon
-Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.»
-_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2,
-col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de
-Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le
-_Leabhar na hUidhre_.]
-
-[Footnote 6:
-
- Fêni ô Fenius asbertar,
- brig cen docta;
- Gaedil ô Gaediul Glas garta,
- Scuit ô Scota.
-
-Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.]
-
-[Footnote 7: Bede, _De temporum ratione_, chez Migne. _Patrologia
-latina_, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du monde
-1658, la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.]
-
-[Footnote 8: Voyez la préface du _Lebar gabala_, dans le Livre de
-Leinster, p. 2; et le _Lebar gabala_ lui-même: Livre de Leinster, p. 5,
-col. 1, lignes 6, 7 et 10.]
-
-[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; _Chronicum
-Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham
-est l'an du monde 2083.]
-
-[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L'an soixante d'Abraham
-serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.]
-
-[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois
-cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.]
-
-[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.]
-
-[Footnote 13: De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde
-2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de
-Bède. Migne, _Patrologia latina_, t. LXXXX, col. 524, 527.]
-
-[Footnote 14: Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 277-285.]
-
-[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli
-sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis
-possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post
-intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt
-insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones
-multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque
-ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ
-ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» _Appendix ad opera edita
-ab Angelo Maio_, Romæ, 1871, p. 98.]
-
-[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, _Patrologia latina_, t.
-XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans
-avant notre ère.]
-
-[Footnote 17: De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500: Annales des
-Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.]
-
-
-[Pg 45]CHAPITRE III.
-
-ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL.
-
-§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?--§2.
-Saint Finnên et Tûan mac Cairill.--§3. Histoire primitive de l'Irlande
-suivant Tûan mac Cairill.--§4. La légende de Tûan mac Cairill et la
-chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.--§5. La
-légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d'origine
-païenne.
-
-
-§1.
-
-=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?=
-
-Quand Hésiode, dans les _Travaux et les Jours_, esquisse rapidement
-l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race
-d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et
-qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans
-laisser de postérité, il ne se demande
-[Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur
-histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la
-mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en
-hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.
-
-Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en
-Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann
-se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée
-la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième.
-Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race,
-celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de
-l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances
-exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de
-ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels
-de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les
-traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?
-
-La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell,
-donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la
-solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction
-chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le
-clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques
-traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner
-[Pg 47]cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en
-connaissons trois manuscrits: le _Leabhar na hUidhre_, écrit vers
-l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne
-d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la
-Trinité de Dublin, seizième siècle[1].
-
-
-[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos
-102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.]
-
-
-§2.
-
-_Saint Finnên et Tûan mac Cairill._
-
-Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint
-Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit
-être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons
-parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement
-de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de
-Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par
-Columba.
-
-Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le
-comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples,
-faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité.
-Mais ce guerrier interdit aux clercs
-[Pg 48]l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée
-de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi
-irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une
-injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur
-plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2].
-
-Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et
-malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à
-Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur,
-c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens
-en Irlande au sixième siècle.
-
-Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son
-monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C'est un homme
-excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera
-et vous racontera les vieilles histoire d'Irlande.» En effet, le
-lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la
-demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples.
-«Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux
-qu'ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent
-l'office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.--«Qui
-êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.--«Je
-[Pg 49]suis originaire d'Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est
-Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père
-était fils de Muredach Munderc[4]. C'est de mon père que ce désert
-m'est venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'appelait
-Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de
-Partholon.»--«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l'histoire d'Irlande,
-c'est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de
-Partholon, fils de Sera[5]. Nous n'accepterons chez toi aucune
-nourriture tant que nous n'aurons pas obtenu de toi les vieux récits
-que nous désirons.»--«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne
-la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que
-tu nous as annoncée.»--«N'aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên,
-«raconte-nous, nous t'en prions, tes propres aventures et les autres
-événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi:
-
-
-[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les
-Annales de Tigernach: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II,
-1re partie, p. 139, 149.]
-
-[Footnote 2: _Senchus Môr_, dans _Ancient laws of Ireland_, t. I, p.
-112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.]
-
-[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» _Leabhar na hUidhre_,
-p. 15, col. 1, lignes 39-40.]
-
-[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, t. I,
-p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach
-Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de
-Tigernach, et à l'année 530 du _Chronicum Scotorum_ qui ne parlent pas
-de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage
-à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479,
-_ibidem_, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou
-Carell.]
-
-[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de
-Tûan.]
-
-
-[Pg 50]§3.
-
-_Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill._
-
-«Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jusqu'à présent. Personne
-n'y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n'y
-arriva, tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.»
-
-Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que
-cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du
-déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression
-de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la
-mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.
-
-«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était
-exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de
-leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns
-que les autres[2]. Ils habitèrent
-[Pg 51]l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race.
-Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la
-vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre
-n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les
-événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de
-forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté
-contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande
-d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à
-une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je
-ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile.
-
-Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande.
-Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des
-rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de
-grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans
-[Pg 52]la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand
-je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais
-retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers
-sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je
-venais de subir.»
-
-Voici la traduction de la fin de ce poème:
-
-«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils
-d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat,
-pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se
-disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu,
-forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me
-sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans
-défense[5].
-
-Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux
-d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi,
-quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au
-temps de Nemed et de ses descendants.
-
-Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment
-s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de
-trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En
-route, ils s'égarèrent pendant un an et
-[Pg 53]demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de
-faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes
-et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en
-Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement
-qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre
-mille trente femmes; alors ils moururent tous.
-
-Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une
-extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de
-ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la
-conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je
-chantai en vers cette métamorphose:
-
-«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je
-compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de
-l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut
-chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le
-chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui
-étaient bien jolies.
-[Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait
-des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans
-les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me
-voici changé en noir sanglier.»
-
-Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins
-jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de
-sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener
-autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster
-au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la
-misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et
-voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de
-mon corps.
-
-Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui
-que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils
-possédèrent l'Irlande pendant un temps.
-
-Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais
-l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais
-capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu
-connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais
-toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que
-j'avais précédemment
-[Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous
-dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois
-jours de jeûne].
-
-«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées.
-Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer
-autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté.
-Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais
-l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je
-chantai des vers:
-
-«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a
-donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons
-sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une
-merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de
-Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en
-la compagnie de Dieu.»
-
-Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac
-Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de
-laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a
-cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan,
-changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui
-habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le
-paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit
-bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante
-histoire. Mais revenons à
-[Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint
-Finnên et aux compagnons du pieux abbé.
-
-«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après
-avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de
-Iarbonel que descendent les _Tûatha Dê [Danann]_, dieux et faux dieux
-auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est
-probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de
-départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de
-leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour,
-et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes
-les races qui occupèrent l'Irlande.
-
-Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les
-Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un
-moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière.
-J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus
-changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre.
-Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager,
-et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés
-de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me
-lançaient pour me blesser.
-
-Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme
-à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait
-[Pg 57]pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec
-son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell,
-roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le
-gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en
-sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où
-j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire
-des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui
-arrivèrent en Irlande à cette époque-là.
-
-Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant],
-je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les
-événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me
-donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que
-Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent
-convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes
-choses, créateur du monde.»
-
-Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses
-compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent
-chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute
-l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent
-de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice
-s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait
-les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé
-avec Tûan, qui lui a appris
-[Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires
-dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or
-tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni
-l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.
-
-
-[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si,
-ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind
-co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du
-_Leabhar na hUidhre_, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre
-crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La
-leçon «mille deux ans,» _da blíadain ar mile_, est celle du manuscrit
-H. 3. 18.]
-
-[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de
-la race d'argent: _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.]
-
-[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du _Leabhar na
-hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102
-verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu'il
-y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur _brâthair_, qui
-est le nominatif, au lieu de _brâthar_, qui est le génitif.]
-
-[Footnote 4: Le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 38, se
-sert de la première personne du singulier du présent de l'indicatif,
-_atachim_, qu'on trouve aussi écrit _atacîîm_ dans le manuscrit H. 3.
-18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription
-d'un plus ancien _at-a-chînn_, qui est le présent secondaire du verbe
-_atchiu_. On trouve _attacin_, par une seule _n_, dans le manuscrit
-Laud 610, folio 102 verso, col. 1.]
-
-[Footnote 5: Dans le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, les
-mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d'un
-poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.]
-
-[Footnote 6: Si nous en croyons le _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col.
-1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur
-serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement
-récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso,
-col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On
-sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne
-avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et
-Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.]
-
-[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du _Leabhar na hUidhre_,
-p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les
-manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col.
-2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]
-
-
-§4.
-
-_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence
-chrétienne._
-
-Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui
-trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence
-sa seconde vie d'homme.
-
-Voici comment on calculait:
-
-Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans
-Il a vécu sous forme de cerf...................... 80 ans
- -- sous forme de porc...................... 20 ans
- -- sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans
-Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau.... 20 ans
- --------
- Total... 320 ans
-
-Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces
-indications arithmétiques au moment
-[Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan,
-ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de
-Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la
-vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière
-période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde
-fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.
-
-La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à
-l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps
-de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère.
-Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre
-l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de
-saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne,
-il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée.
-
-L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment
-avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui
-avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et
-desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la
-[Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de
-Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant
-sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de
-Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la
-destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les
-Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande.
-
-Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois
-ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que
-ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives
-des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui
-ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait
-survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé,
-c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait
-raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur
-donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des
-Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était
-sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples.
-
-Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient
-transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des
-traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende,
-la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une
-vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été
-inutile et contraire
-[Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui
-n'admet pas ce genre de prodige.
-
-Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux
-tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la
-protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du
-christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du
-récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas
-contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la
-seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.
-
-«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie,
-«que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches
-bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse
-paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une
-excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu
-la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de
-neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an
-de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de
-l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de
-[Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui
-avait lu la Bible.
-
-Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une
-origine littéraire tout autre.
-
-
-[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar
-Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi,
-centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis,
-iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui
-Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto,
-col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_,
-après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]
-
-[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans
-_Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu
-de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction
-d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de
-Cambrie.]
-
-
-§5.
-
-_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine
-païenne._
-
-La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse,
-science de certains hommes est une conception celtique que nous
-trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été
-aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement
-plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle
-d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine
-est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de
-vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse
-qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des
-morts[2].
-
-[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains
-qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de
-Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes
-fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste
-le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement
-deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au
-commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort
-deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt
-était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3].
-
-Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un
-mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques,
-et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les
-métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de
-Tûan mac Cairill[4].
-
-
-[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four
-ancient books of Wales_, t. II, p. 137.]
-
-[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire
-animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello
-gallico_, livre VI, c. 14, § 5.]
-
- .... Vobis auctoribus umbræ
- Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi
- Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus
- Orbe alio.
-
-Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.]
-
-[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes
-du chapitre XIV.]
-
-[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce
-document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie
-des difficultés de la traduction.]
-
-
-[Pg 64]CHAPITRE IV.
-
-CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.
-
-§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle
-de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de
-Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les
-savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4.
-Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire
-de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6.
-Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille
-mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill,
-sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint
-Caillin, son élève: conclusion.
-
-
-§1.
-
-_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de
-Cessair et de Fintan._
-
-Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un
-certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été
-emprunté à des
-[Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant
-quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique,
-qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la
-nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment
-les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.
-
-La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au
-début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre
-chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième
-siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de
-Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande
-quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux
-avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui,
-par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut,
-croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.
-
-Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point
-supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a
-pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents
-ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans.
-L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été
-habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.
-
-Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité
-[Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid
-dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire,
-Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la
-nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps,
-par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles
-les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité
-un titre de plus à l'orgueil national irlandais.
-
-Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon,
-quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui
-puisse faire remonter plus haut son histoire.
-
-
-§2.
-
-_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._
-
-Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée.
-Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait
-pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande
-fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la
-[Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq
-invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande
-avant le déluge[2].»
-
-Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence
-l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de
-sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la
-légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième
-au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne
-fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa
-l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques
-lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession
-de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a
-échappé.
-
-[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa
-Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le
-_Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne
-trouve pas dans le poème.
-
-La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar
-gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont
-il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième
-siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom
-d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or,
-_Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux
-textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_.
-
-Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième
-siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum
-Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du
-monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu,
-Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande
-ne parlent point
-[Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources
-identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs
-antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande
-commençait avec Partholon.
-
-
-[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita
-ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius
-entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.»
-«Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd,
-_The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.]
-
-[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas
-occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous
-devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_,
-p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque
-bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le
-manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col.
-1.]
-
-[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre
-de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]
-
-[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut
-prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4,
-col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la
-même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe
-cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface
-du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première
-citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.]
-
-[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]
-
-[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry,
-_Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire
-d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire:
-«Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau
-blanche.]
-
-[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit
-_Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit
-qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]
-
-[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._]
-
-
-§3.
-
-_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du
-dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._
-
-A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait
-preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld
-de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le
-contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_.
-«Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld,
-Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver,
-résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident
-les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait
-qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne
-punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation
-antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld
-[Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment
-le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se
-conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux
-qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de
-raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription
-sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le
-souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique,
-inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions
-que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].»
-
-Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des
-compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de
-cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de
-notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire
-d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui
-terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans
-hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_
-en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant
-eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242,
-avant J.-G. 3451[3].
-
-[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de
-Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans
-de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être
-transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le
-déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles.
-L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par
-les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient
-souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette
-histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions
-auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants
-de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne
-pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait
-existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain
-périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont
-elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se
-trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais
-Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit
-l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui
-[Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage
-fabuleux[6].
-
-Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près
-rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du
-onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on
-s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique,
-en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le
-vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.
-
-
-[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi
-Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.]
-
-[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans
-_Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]
-
-[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four
-masters_, 1851, t. I, p. 2.]
-
-[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a
-leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a
-bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens,
-qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient
-rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating,
-_Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.]
-
-[Footnote 5: Keating, _ibid_.]
-
-[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely
-fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._
-Paris, 1835, vol. I, p. 77.]
-
-
-§4.
-
-_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._
-
-Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans
-la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait
-l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver
-dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair.
-Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les
-plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra
-pas[2].
-
-[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le
-culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce
-fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au
-loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair
-partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois
-mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans
-le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des
-navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent.
-Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs.
-C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et
-Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.
-
-
-[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]
-
-[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes
-30, 31.]
-
-[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.
-150.]
-
-[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2,
-lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by
-the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait
-identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de
-Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le
-récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]
-
-
-§5.
-
-_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en
-Irlande._
-
-La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les
-femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les
-noms des
-[Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit
-dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter
-de seize femmes[1].
-
-Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le
-déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la
-montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne
-qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit
-qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la
-dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près
-d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses
-deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on,
-jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire,
-[Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_,
-jusqu'à l'année 551 de notre ère.
-
-
-[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col.
-2, et p. 5, col. 1.]
-
-[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits
-où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était
-située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en
-Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne
-située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en
-Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de
-pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de
-Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the
-kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f,
-g_; p. 4, note _h_.]
-
-[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et
-Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2,
-lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811,
-p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]
-
-[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1,
-lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement
-avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet
-âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]
-
-
-§6.
-
-_Les poèmes de Fintan._
-
-Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux.
-On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire
-irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux:
-
-«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec
-plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du
-monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec
-ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit
-Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul
-Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation
-de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis,
-en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à
-ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en
-Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce
-qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les
-Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps
-[Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à
-l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon
-de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque
-soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et
-du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais
-atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut
-envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan,
-fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici,
-je suis un haut personnage en Irlande[3].»
-
-On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande
-en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites
-_Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes
-qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses
-[Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la
-conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil
-sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7].
-
-
-[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du
-livre de Leinster.]
-
-[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre
-de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271
-verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd,
-_Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_,
-vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée
-d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the
-Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est
-pas servi du meilleur manuscrit.]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]
-
-[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p.
-45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor,
-_Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe
-Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]
-
-[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]
-
-[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de
-Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal
-irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal
-irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]
-
-
-§7.
-
-_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured;
-2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre
-ère)._
-
-La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première
-des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où
-les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première
-bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils
-savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent
-part à cette bataille et y perdirent la vie[1].
-
-Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à
-intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de
-Cerball, et les
-[Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans
-la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de
-Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue
-qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le
-domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait
-leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le
-domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher
-les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en
-trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et
-Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant
-de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages
-comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer
-sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été
-consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon
-de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et
-en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à
-Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il
-arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le
-précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et
-son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de
-repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis
-sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un
-exemple, quelle confiance sa mémoire
-[Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour
-un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie
-rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa
-et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet
-arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de
-mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage
-cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la
-chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de
-vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser
-perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je
-fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites
-cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits
-pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont
-cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis
-longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que
-leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je
-fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves;
-des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands
-pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis
-de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de
-la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.»
-
-[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au
-quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux,
-elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question
-dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au
-onzième siècle[3].
-
-
-[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3.
-17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note;
-t. III, p. 59, 60.]
-
-[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté
-H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit
-se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do
-sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties
-et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné
-un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir
-aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f°
-57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous
-la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée
-par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces
-textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié
-par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur
-de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir
-l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs
-qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit
-que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est
-l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de
-Tara.]
-
-
-§8.
-
-_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._
-
-Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique
-l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et
-qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais
-[Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais
-prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.
-
-Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest,
-le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre
-hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles
-histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui
-ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a
-eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de
-l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500
-après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam.
-Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en
-Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur
-Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un
-petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait
-le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de
-l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé
-de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en
-Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande,
-c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a
-été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1].
-
-[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la
-liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande
-la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin.
-Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur
-les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation
-à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de
-saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui
-révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut
-jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste
-des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin
-du monde et au dernier jugement de Dieu.
-
-Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2].
-Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan.
-Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire,
-n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de
-l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été
-inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans
-[Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement
-apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites
-par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont
-développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi
-que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été
-inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition
-nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent
-définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants
-scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide
-desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris
-naissance et s'est développé.
-
-
-[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.]
-
-[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally
-compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias
-Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions
-resolved and as far as possible the original text restored; the whole
-carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy
-M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin,
-1875.]
-
-
-[Pg 84]CHAPITRE V.
-
-ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.
-
-§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed
-en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est
-que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des
-Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5.
-Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des
-Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec
-le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les
-sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8.
-Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre
-de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre
-de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie
-grecque.
-
-
-§1.
-
-_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._
-
-Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence
-l'histoire d'Irlande par la légende
-[Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots
-vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier
-de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur
-Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius
-continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils
-d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui
-ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y
-resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne
-avec les siens.»
-
-Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots
-irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,»
-_mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais
-désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des
-vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne
-à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en
-des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une
-manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed
-[Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille
-trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà
-ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots:
-«Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la
-Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en
-Espagne.
-
-Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup
-plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué
-à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce
-qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un
-des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie
-irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part
-ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée
-_Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens
-dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris
-dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers
-l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de
-Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents
-irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans
-l'histoire de la race de Némed.
-
-[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec
-bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement
-récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que
-vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par
-les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu
-quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer
-Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de
-l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le
-Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous
-l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre
-l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue
-d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer
-cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il
-s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage
-par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants
-irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand,
-dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il
-s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le
-nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un
-traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle
-[Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a
-évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que
-Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,»
-dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de
-l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer
-qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de
-l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent
-de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional.
-Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva
-à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à
-ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que
-par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6].
-
-Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en
-dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7].
-Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius,
-arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8],
-fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et
-de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race
-irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface
-[Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date
-reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants
-de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et,
-de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à
-l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est
-de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un
-descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui
-ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs
-qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il
-y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et
-les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des
-traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste
-à démontrer.
-
-Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente
-ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où
-périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur
-les côtes d'Irlande[12].
-
-
-[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande
-Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne
-6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne
-26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans:
-_Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p.
-119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_,
-p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.]
-
-[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr
-cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana
-uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.]
-
-[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]
-
-[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,
-lignes 11 et 12.]
-
-[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.]
-
-[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176;
-traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.]
-
-[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]
-
-[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et
-suivantes.]
-
-[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]
-
-[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes;
-p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]
-
-[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils
-d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne
-23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162,
-174.]
-
-[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de
-Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar
-gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar
-gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le
-«six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par
-les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2,
-ligne 46.]
-
-
-[Pg 90]§2.
-
-_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._
-
-Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé
-sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui
-des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique
-à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un
-des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse
-jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner
-naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch
-Anninn_.
-
-Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la
-fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais
-_râith_, qu'habitaient
-[Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent
-creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient
-frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté
-l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants
-ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était
-qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il
-les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race
-redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus
-tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre
-terrible à soutenir contre les Fomôré.
-
-
-[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots
-«Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes
-5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6,
-col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3,
-édition Dimock, p. 143.]
-
-[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_
-(Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose
-du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]
-
-[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de
-Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]
-
-[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6,
-col. 1, lignes 26-32.]
-
-[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p.
-178.]
-
-
-§3.
-
-_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._
-
-Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la
-Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient
-l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons
-[Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment
-parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu
-d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits
-irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de
-Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans
-le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.
-
-L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le
-_Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un
-chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et
-des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles
-circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,»
-ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une
-malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les
-Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui
-existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham
-furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en
-conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le
-premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le
-disent les Gôidels; en effet,
-[Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque
-le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les
-textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques
-attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre
-des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7].
-
-Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste,
-fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire
-des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les
-Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un
-passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des
-Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du
-Livre des Invasions[8].
-
-[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit
-dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée
-par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur
-ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de
-Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient
-au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des
-monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des
-sauterelles[10].»
-
-On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent
-dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans
-les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est
-_luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement
-dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à
-eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais
-l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a
-pénétré dans la glose d'un
-[Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La
-mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception.
-Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la
-littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit,
-avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont
-des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur
-irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres
-qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre
-des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la
-traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre,
-_gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des
-Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle
-seulement des nains et des Fomôré[15].
-
-
-[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio
-III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]
-
-[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]
-
-[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle
-qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar
-gabala_.]
-
-[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes,
-_Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_,
-édition de 1811, p. 178.]
-
-[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll
-ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2°
-le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col.
-2, ligne 16.]
-
-[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47:
-«Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]
-
-[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition
-Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22.
-Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod
-cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de
-Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige
-Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt
-un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la
-particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de
-_môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif
-comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm,
-fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.]
-
-[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]
-
-[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]
-
-[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux
-géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p.
-408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock,
-_Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants,
-124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]
-
-[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y
-sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.]
-
-[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar
-fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p.
-6.]
-
-[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon
-battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir
-con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de
-Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_,
-édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]
-
-[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article
-_Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish
-glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à
-tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_
-ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle
-de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il
-s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il
-n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont
-étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385).
-La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est
-seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le
-sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d'
-«homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit
-_gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les
-poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]
-
-
-[Pg 96]§4.
-
-_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la
-mythologie védique._
-
-Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est
-leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie,
-c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille
-et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre,
-d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression
-celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie
-grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux
-solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants,
-dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros
-solaire
-[Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et
-qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des
-géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant
-d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.
-
-Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la
-mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient
-le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et
-qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par
-derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On
-l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde
-de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la
-représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et
-lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place
-ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne
-ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup
-d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9].
-
-[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon,
-né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain,
-s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de
-serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du
-taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien.
-Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11].
-
-A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon
-qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses
-flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui
-détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13].
-
-Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la
-mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de
-taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes
-[Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par
-Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14].
-
-Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes,
-mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et
-dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon,
-Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la
-conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres
-Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré.
-Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois
-ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature
-humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons,
-ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent
-par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont
-le fléau des hommes, et les races diverses
-[Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous
-avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.
-
-
-[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_,
-VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps
-terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de
-l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième
-livraison.]
-
-[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.]
-
-[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]
-
-[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.]
-
-[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.]
-
-[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.]
-
-[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques
-et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364,
-1365 et 1366.]
-
-[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.]
-
-[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende
-l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury,
-_Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.]
-
-[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.]
-
-[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est
-fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra,
-chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici
-du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de
-la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.]
-
-[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants;
-Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.]
-
-[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller,
-_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment
-347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce
-antique_, t. I, p. 136, 137.]
-
-[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]
-
-[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages
-84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image
-du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn,
-_Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der
-königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir
-enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p.
-196-208.]
-
-[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades
-gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août
-1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la
-Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires
-de France.]
-
-
-§5.
-
-_Combats de Némed contre les Fomôré._
-
-Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre
-combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première
-bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit
-et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois
-autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées
-dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens
-de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la
-seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles
-de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un
-récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le
-sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de
-cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a
-conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu.
-
-[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il
-mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui,
-enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais
-placent la légende du massacre de la tour de Conann.
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1,
-lignes 25-27.]
-
-[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,»
-dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles
-sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre
-de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]
-
-[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.]
-
-[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178.
-Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie
-épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le
-poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1,
-lignes 18, 19).]
-
-
-§6.
-
-_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut
-d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._
-
-Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des
-Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré
-avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils
-de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine
-évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie
-dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande,
-en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a
-localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous
-rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient,
-dit-on, fondé leur principal établissement.
-
-De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient
-[Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que
-les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les
-champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception
-s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_,
-qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le
-paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag
-cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique,
-où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur
-puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes
-quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et
-en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais
-pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers
-du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt
-bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois
-mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé
-de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2].
-
-Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le
-plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici
-une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure.
-[Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage
-cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps
-d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île;
-cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la
-fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut
-annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible
-légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la
-supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte
-irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des
-enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est
-pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient,
-en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort
-naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice
-aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une
-religion cruelle.
-
-Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le
-premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les
-hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie,
-du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des
-deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie
-celtique, la nuit précède le jour.
-
-[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort
-associée à celle de la nuit. César avait observé la même association
-chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il,
-«prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du
-dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette
-raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par
-nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements
-de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le
-jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la
-mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la
-vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même,
-dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la
-mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du
-jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite
-de notre exposition[5].
-
-La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par
-la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du
-temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des
-[Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce
-croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre.
-De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6],
-devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne,
-la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable
-irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le
-continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent
-une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort
-le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.
-
-
-[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de
-Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions,
-_ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]
-
-[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]
-
-[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez
-Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.]
-
-[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque
-ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non
-numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum
-initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello
-gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]
-
-[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]
-
-[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.]
-
-[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.]
-
-
-§7.
-
-_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en
-Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._
-
-Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande,
-reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque
-reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît
-appartenir à l'histoire.
-
-Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre
-était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements
-de bronze:
-[Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce
-groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages
-des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1].
-Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la
-grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande.
-Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès
-lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on
-voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur
-le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne
-l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres
-statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le
-récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent
-aujourd'hui[2].
-
-[Pg 107]L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» _Cenn
-crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,»
-le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres
-textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On
-immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même
-que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les
-vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux.
-L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux
-vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés.
-L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration
-atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de
-géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et
-dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
-
-«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait
-«Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle
-donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable
-malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau
-temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils
-tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et
-[Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour
-de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient
-en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et
-leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient
-les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts,
-que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de
-l'adoration...[4].»
-
-Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer
-dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La
-principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies
-de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres,
-ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans
-le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces
-dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en
-ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour
-[Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de
-Cromm[7].»
-
-Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom
-Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire
-les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante
-le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où
-César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile
-commençait entre le conquérant et Pompée son rival:
-
- Et quibus immitis placatur sanguine diro
- Teutates, horrensque feris altaribus Æsus,
- Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ.
-
-«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser
-l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et
-Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane
-scythique.»
-
-La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de
-la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie
-pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez
-populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la
-fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on
-admire
-[Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane
-scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les
-cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans
-les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses
-mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps
-brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes
-druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les
-victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait
-vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure
-que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine
-s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit
-de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11],
-appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant
-du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur
-père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres,
-jetés dans une rivière[12].
-
-Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_
-[Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa
-immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le
-groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le
-_Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe
-sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande.
-
-
-[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan
-et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran,
-O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
-1851, t. I, p. 43, note.]
-
-[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié
-d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry,
-_Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit
-d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue
-celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI,
-50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par
-Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit
-déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite
-par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan,
-_Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à
-saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole
-de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze
-petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante
-Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem
-redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).]
-
-[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne
-45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.»
-Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le
-Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca
-manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1.
-Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux
-équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]
-
-[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE,
-§ <SC>LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_,
-p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]
-
-[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la
-troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des
-termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a
-été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit
-postérieur est beaucoup plus dramatique.]
-
-[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]
-
-[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_,
-génitif singulier, et non _Taranis_.]
-
-[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première
-fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406.
-Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices
-d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire,
-voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p.
-184-187.]
-
-[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]
-
-[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.]
-
-[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.]
-
-
-§8.
-
-_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._
-
-Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel
-d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed,
-paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on
-doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour
-_Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification
-chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à
-l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils
-de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race
-irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle
-époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais
-[Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre
-et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en
-combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2].
-Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants
-d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre
-considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats,
-et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race
-d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au
-«Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des
-habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande
-idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête
-de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende,
-les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux
-tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que
-l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient
-venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des
-prosternations;
-[Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience
-et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe
-de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes,
-et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3].
-
-
-[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_,
-édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]
-
-[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée
-_Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée
-par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne
-15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar
-gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces
-deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par
-corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas;
-c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et
-devient un fils de Tigernmas.]
-
-[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose
-du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été
-publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41,
-d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du
-_Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et
-suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col.
-2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]
-
-
-§9.
-
-_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._
-
-Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux
-sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme
-différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique
-exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi
-Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur
-Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était
-située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès
-de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois
-[Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants
-de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré.
-Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord
-vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de
-la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais
-Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé
-trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils
-de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre
-que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort.
-Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté
-cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a
-conservés.
-
- Assaut de la tour de Conann par combat
- Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
- Les hommes d'Irlande allèrent là,
- Trois chefs illustres avec eux.
-
-L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue
-ainsi:
-
- Trois fois vingt mille aux exploits brillants
- Et sur terre et sur eau;
- Tel est le nombre qui vint du rivage,
- --Race de Némed, à l'assaut.
-
- Assaut de la tour de Conann par combat
- Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
-[Pg 115]
- Les hommes d'Irlande allèrent là,
- Trois chefs illustres avec eux.
-
- Torinis, île de la Tour,
- Forteresse de Conann, fils de Fébar.
- Par Fergus même, héros aux vingt exploits,
- Fut tué Conann, fils de Fébar.
-
- Morc, fils de Délé, arriva;
- Il venait en aide à Conann;
- Conann tomba mort devant lui;
- More fit beaucoup de mal.
-
- Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer,
- Nombre qu'amena Morc, fils de Délé;
- Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre,
- Race de Némed à la force puissante!
-
- Les hommes d'Irlande étaient tous au combat
- Après la venue des Fomôré;
- Tous les engloutit la mer,
- Excepté seulement trois fois dix.
-
-Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui
-échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que
-leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et
-une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils
-quittèrent l'Irlande.
-
- Trois fois dix en course jolie
- Allèrent ensuite en Irlande;
- Trois firent partage à l'ouest
- Après l'assaut de la tour de Conann.
-
- Assaut de la tour de Conann par combat
- Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
-[Pg 116]
- Les hommes d'Irlande allèrent là,
- Trois chefs illustres avec eux.
-
- Pour Bethach au renom glorieux, un tiers,
- De Torinis à la Boyne;
- C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande,
- Deux ans après Britan.
-
- Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers:
- De la Boyne à Belach Conglas;
- Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers;
- De Belach à la tour de Conann.
-
- Assaut de la tour de Conann par combat
- Contre Conann le Grand, fils de Fébar;
- Les hommes d'Irlande allèrent là,
- Trois chefs illustres avec eux[1].....
-
-La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes
-qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race
-de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux
-temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des
-Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au
-désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis
-quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient
-trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la
-Grande-Bretagne
-[Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en
-Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de
-Tûatha Dê Danann.
-
-Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout
-entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois
-arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur
-nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre
-mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent
-tous[2].
-
-Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa
-en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en
-Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race
-de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car,
-dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend
-la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius
-avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au
-pays des Morts, la race de Némed.
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16
-r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid
-hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.]
-
-[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]
-
-
-§10.
-
-_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la
-mythologie grecque._
-
-Après avoir fait ces observations sur les derniers
-[Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de
-la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction
-sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà
-dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée
-à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des
-fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir.
-Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la
-tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur
-île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux
-descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique.
-On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de
-Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les
-plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race
-ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit
-de Nennius.
-
-«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente
-vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils
-restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer
-une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui
-ressemblait à des hommes,
-[Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans
-jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à
-l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes
-leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des
-trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais
-quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer
-s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente
-hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage,
-descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.»
-
-En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé,
-Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique;
-mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des
-points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous
-ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la
-légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à
-l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des
-hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à
-des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie
-romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence
-du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie.
-Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage,
-ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car
-ces apparences
-[Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de
-la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez
-Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre
-dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est
-donc la forteresse des morts.
-
-Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques
-rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île
-mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la
-mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée,
-le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie.
-Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent
-de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où
-habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2].
-
-Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à
-l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un
-privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des
-hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe
-change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend
-le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des
-Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde,
-dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus
-audacieux. Kronos
-[Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente
-occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des
-Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs
-d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur
-l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des
-guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont:
-Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.
-
-Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique
-des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle
-des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès
-se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur
-domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été
-englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants
-de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans
-les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son
-aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie
-grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe
-irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans
-l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais,
-mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois
-l'Irlande, en créant le
-[Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les
-traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque
-proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur
-à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux
-Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe
-occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes
-et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.
-
-
-[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier
-d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais
-_Mile_, génitif _Miled_.]
-
-[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.]
-
-[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t.
-I, p. 17.]
-
-[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.]
-
-
-[Pg 123]CHAPITRE VI.
-
-ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.
-
-§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
-irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans
-l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux
-de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les
-Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin
-en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin.
-Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la
-chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des
-Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann.
-Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.
-
-
-§1.
-
-_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie
-irlandaise._
-
-Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise,
-correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain
-de la mythologie
-[Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les
-deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains
-irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race
-d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le
-défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une
-maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de
-Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite
-la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la
-mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt
-par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour
-de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent,
-emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au
-dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise,
-c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques
-aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque.
-L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la
-troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première
-des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom
-de Tûatha
-[Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique
-à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les
-deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement
-la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne
-descend pas.
-
-Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et
-les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises
-se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter
-pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui
-concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui
-racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê
-Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en
-Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période
-héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure
-les récits légendaires à base historique.
-
-On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_,
-au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact,
-il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts:
-les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna,
-et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples
-sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre
-des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans
-l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_
-avant
-[Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les
-Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg
-précèdent les hommes de Domna.
-
-Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que
-dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna.
-Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième
-siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre
-lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient
-eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et
-le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et
-les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus
-logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les
-Fir-Bolg et les Galiôin[4].
-
-
-[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_
-d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve
-l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15,
-col. 2, lignes 23-24.]
-
-[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.]
-
-[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p.
-127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage
-de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
-occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes
-concernant ce partage.]
-
-[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin;
-is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_,
-p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]
-
-
-§2.
-
-_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque
-irlandaise._
-
-Ces trois peuples paraissent avoir été la population
-[Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais,
-trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à
-une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la
-période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont
-point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une
-place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la
-littérature épique traite avec une faveur particulière.
-
-Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau
-de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier
-des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour
-adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb,
-roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule
-du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui
-s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un
-homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1].
-
-Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre
-de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le
-camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les
-Galiôin étaient ceux qui étaient venus
-[Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers
-commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les
-Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de
-dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les
-autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les
-autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement
-couchés mais tous endormis[2].
-
-Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des
-Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande,
-et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme
-les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de
-l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume.
-Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces
-combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3].
-
-
-[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma
-d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1,
-lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_,
-t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]
-
-[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II,
-p. 259-261.]
-
-[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième
-siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II,
-121-123.]
-
-
-§3.
-
-_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les
-Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._
-
-Il y a donc dans la littérature épique irlandaise
-[Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et
-les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un
-groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin,
-les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de
-l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
-les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards,
-traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs
-adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif,
-la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme
-analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et
-de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque
-Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in
-Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort
-et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré.
-Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des
-trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des
-Fomôré est dit quelquefois
-[Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_,
-est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les
-hommes ennemis.
-
-Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède
-la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont
-précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde
-avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres
-termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits
-légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes
-méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et
-[Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite
-de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et
-les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur
-lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines
-situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la
-famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine
-territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses
-armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en
-conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet
-analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un
-mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie.
-
-
-[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé
-la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par
-O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224.
-Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les
-Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]
-
-[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.]
-
-[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de
-Domna, _dê Domnand_, des Fomôré:
-
- Dorochair Elloth con âg
- athair môrgarg Manannain
- Ocus Donand chomlan cain
- la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib.
-
-Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p.
-11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured,
-un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê
-Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the
-mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même
-bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute
-que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in
-rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de
-Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi
-des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2,
-l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de
-Domna et du roi des Fomôré.]
-
-[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]
-
-[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.]
-
-
-§4.
-
-_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._
-
-Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en
-Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière,
-de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans
-notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en
-Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous
-avons vu leurs combats contre Partholon et contre
-[Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races
-légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la
-littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment
-ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a
-imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les
-Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y
-a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration
-des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent
-remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on
-voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.
-
-Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues
-de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous
-dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des
-Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des
-trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique
-cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par
-divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes
-de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain,
-auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois
-flottes. L'affaire n'était pas petite; avec
-[Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un
-de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige,
-et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient
-pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume
-de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster
-méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul
-roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères;
-ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des
-Galiôin Slane[3].
-
-
-[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]
-
-[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au
-fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré,
-semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur
-le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster,
-p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia
-hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis
-Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire
-d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces
-cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann,
-les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2,
-lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que
-Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y
-font arriver que ses descendants.]
-
-
-§5.
-
-_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine
-primitive. Doctrine du moyen âge._
-
-De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons
-Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant
-lui, que l'Irlande
-[Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la
-traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays
-mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au
-onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient
-partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des
-descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort,
-passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les
-maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour
-désastreux et se partagèrent en trois groupes.
-
-L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait
-revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus
-loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann
-une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe
-s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende
-relativement moderne, les Bretons sont descendus.
-
-Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce;
-mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en
-esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait
-de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces
-malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la
-mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur
-leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui,
-en réalité, n'a
-[Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des
-Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent
-en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là
-transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en
-Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes
-arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la
-seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois
-peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les
-Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.
-
-
-[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col.
-2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots
-«hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes
-36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p.
-186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.]
-
-
-§6.
-
-_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._
-
-Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie
-irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée
-la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre
-le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des
-Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou
-deux cent
-[Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne
-contenait aucune indication chronologique quelconque.
-
-Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de
-la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois
-sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de
-trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le
-seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid
-mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et
-aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit
-pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut
-alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans
-jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans
-emploi, disparurent[2].
-
-[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127,
-col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2,
-ligne 22.]
-
-[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col.
-1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment
-cette idée fut développée.]
-
-
-§7.
-
-_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs
-des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête
-de Lug ou Lugus._
-
-Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en
-[Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des
-morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu
-une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2].
-Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent
-chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun
-faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne.
-Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu
-Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces
-dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann,
-les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.
-
-Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes
-encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré,
-était petit-fils de sa victime.
-
-La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la
-domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac
-Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins
-maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand
-[Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait
-expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom,
-aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle
-s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une
-assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses
-courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont
-elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier
-août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On
-y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge
-on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre
-dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la
-mémoire.
-
-Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la
-femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal
-jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout
-le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans
-l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur
-des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos
-foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande
-les amusements, qui faisaient le principal
-[Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux
-ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des
-chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4].
-
-Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire
-forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui
-Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée
-annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui
-n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien.
-Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur
-d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les
-ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les
-Irlandais à Tâltiu[6].
-
-
-[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
-col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p.
-200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements
-qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique
-d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu
-peut s'écrire aussi Tailtiu.]
-
-[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col.
-1, lignes 34-41.]
-
-[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley
-Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et
-_lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_,
-publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le
-dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la
-foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le
-Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes
-(Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu
-deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid
-mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé
-Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans
-les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.]
-
-[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.]
-
-[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]
-
-
-[Pg 140]CHAPITRE VII.
-
-EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.
-
-§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système
-théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La
-déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois
-Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus
-tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu
-Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de
-la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première
-bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured.
-Résultat de cette bataille.
-
-
-§1.
-
-_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système
-théologique des Celtes._
-
-Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des
-deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un,
-le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance,
-[Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour,
-la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve
-la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par
-exemple, émanent la science des druides et la science des _file_.
-
-Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent
-se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de
-l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout
-prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies
-bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations
-mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche,
-qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain.
-Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed,
-entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était
-Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de
-la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les
-régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art
-de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des
-incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les
-descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent
-enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant
-trois
-[Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois
-nuits[2]!
-
-Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne
-considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel.
-Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte
-qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire
-des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que
-provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le
-voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à
-Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance
-n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des
-conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il
-n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne
-sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre
-qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des
-hommes[4]?»
-
-Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le
-Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des
-savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann
-[Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en
-fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons,
-nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est
-un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais;
-mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps
-merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les
-dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom
-était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid
-hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê
-Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les
-nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6].
-Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de
-Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux
-quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits
-légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors
-tout récemment conquise par les Anglo-Normands.
-
-Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les
-Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent
-quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les
-Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua,
-remporta sur eux la victoire et prit possession
-[Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au
-fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se
-distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous
-la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des
-mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette
-dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir
-aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services.
-Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de
-l'antique race d'or.
-
-«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand
-Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les
-hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes;
-voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre,
-y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de
-royauté[7].»
-
-[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de
-science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes
-29-30.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2,
-lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]
-
-[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est
-O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the
-manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p.
-18, col. 2.]
-
-[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for
-Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]
-
-[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]
-
-[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.]
-
-
-§2.
-
-_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le
-dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._
-
-Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens
-[Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_
-ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est
-nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve
-désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux
-de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont
-les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi
-dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou
-Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des
-Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine,
-elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on
-la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils
-avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire
-science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été
-supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais
-du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le
-culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.
-
-[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On
-a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de
-l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique,
-sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui
-correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande,
-au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif
-_Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions
-britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce
-nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise
-de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui
-conservée au musée de Beaune[7].
-
-Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le
-nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne,
-_Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au
-moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être
-dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H,
-«grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,»
-pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se
-rattachent le substantif féminin irlandais
-[Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_,
-«dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais
-_brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8].
-
-En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_,
-au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour,
-de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux
-qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom
-de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité,
-ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier
-des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des
-doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier
-des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens
-du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
-
-Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du
-quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un
-siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de
-la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire
-jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions
-victorieuses. Suivant les
-[Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit
-Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom:
-tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre
-par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom
-commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a
-ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois
-moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes
-médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il
-faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication.
-
-C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère,
-les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la
-victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui,
-à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes
-du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait
-invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le
-Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le
-succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis,
-invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons
-conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même
-en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du
-chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite
-[Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de
-Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif
-*_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge,
-quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard
-_Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de
-_Brênos_.
-
-Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils
-avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom
-du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi,
-produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies;
-et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que
-l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier
-rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des
-dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus
-tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi
-Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil
-irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent
-«gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_.
-
-
-[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le
-singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»]
-
-[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier,
-p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du
-Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in
-triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side
-na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère
-des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent
-les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_,
-génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]
-
-[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]
-
-[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203,
-875, 1062.]
-
-[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.]
-
-[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley
-Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.]
-
-[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription
-celtique n° 4.]
-
-[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois
-_bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.»
-Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault,
-_Revue celtique_, t. V, p. 268.]
-
-[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons
-de la triade divine chez les Celtes.]
-
-[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.]
-
-
-§3.
-
-_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on
-distingue deux batailles de Mag-Tured._
-
-Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les
-[Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles
-de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La
-tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord
-par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de
-l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît
-qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha
-Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse
-de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les
-Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont
-le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces
-dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3].
-
-[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de
-Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les
-Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde
-qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech,
-moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de
-vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est
-le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui,
-au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son
-poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers
-personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha
-Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels,
-Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte
-bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met
-au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement
-déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après
-avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle
-où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré,
-combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième
-[Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien,
-nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured,
-la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de
-Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured
-est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille
-de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le
-nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été
-de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà
-ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984,
-qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y
-a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la
-seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid,
-auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des
-conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première
-bataille.
-
-Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde
-[Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée
-que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann.
-
-
-[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom
-de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort
-au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish
-glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un
-poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet
-les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la
-Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de
-Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.]
-
-[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre
-de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est
-inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de
-Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.]
-
-[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré
-par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de
-la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au
-passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette
-défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the
-manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).]
-
-[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1,
-ligne 24.]
-
-[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246;
-_On the manners_, t. II, p. 237.]
-
-[Footnote 6:
-
- I maig Tured, ba-thrî-âg
- doceir Nuadu Argat-lâm,
- ocus Macha, iar-samain-sain
- do-lâim Balair Balcbemnig.
- Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32.
-]
-
-[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
-
-[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]
-
-[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]
-
-[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.]
-
-[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre
-de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se
-trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry,
-_On the manners_, t. II, p. 111.]
-
-
-§4.
-
-_Le dieu Nûadu Argat-lâm._
-
-Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured
-un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations
-chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On
-voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines
-irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait
-que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque
-mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le
-vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de
-Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé
-employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles
-traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une
-date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne
-arbitrairement inventée.
-
-Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de
-Mag-Tured, si nous en croyons le _Livre des conquêtes_. L'un est Bress
-mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu
-[Pg 154]Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré
-vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première
-bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il
-fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication
-demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et
-remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré
-l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu
-la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit
-avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du
-_Livre des conquêtes_: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du _Livre
-des conquêtes_, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions
-mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs
-érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne
-nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème
-composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de
-sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement
-du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent,
-_Argatlâm_, était un dieu dont le culte en
-[Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en
-Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était
-consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la
-Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion
-occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par
-une population de même race que les Irlandais pendant la domination
-romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette
-divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au
-nominatif _Nûadu_, au génitif _Nûadat_, au datif _Nûadait_, apparaît
-au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions
-de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: _Nodonti,
-Nudente, Nodenti_[5].
-
-Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à
-l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement
-qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle.
-Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un
-roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un
-temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en
-Irlande[6]; ensuite pendant vingt
-[Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la
-première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car
-il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième
-siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être
-dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du
-christianisme.
-
-Entre ses deux règnes, séparés l'un de l'autre par le règne de Bress,
-il s'est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un
-intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second
-règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C'est le temps qui se
-serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où
-Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie.
-Cette chronologie est d'invention récente, puisque, dans les textes
-antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n'en font qu'une.
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.]
-
-[Footnote 3: _Ibid._, p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué
-à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d'auteur ne mérite
-aucune confiance. Mais ce n'est pas une raison pour en attribuer la
-composition à l'auteur du _Livre des Conquêtes_, qui l'a intercalé dans
-son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se
-trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.]
-
-[Footnote 4: Rhys, _Early Britain, Celtic Britain_, pages 214 et
-suivantes.]
-
-[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138,
-139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l'irlandais
-_Nûadu, Nûadat, Nûadait_, le nom divin fourni par ces trois
-inscriptions.]
-
-[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col.
-2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.]
-
-[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127,
-col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.]
-
-
-§5.
-
-_Indications sur l'époque où a été composé le récit de la première
-bataille de Mag-Tured._
-
-Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à
-la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul
-manuscrit
-[Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première
-bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième
-siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi
-qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction
-primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans
-ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure
-que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.
-
-La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà,
-en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement
-modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous
-avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured,
-les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet
-chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan
-auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans
-la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la
-première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de
-nouveauté relative.
-
-Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de
-Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à
-la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde.
-[Pg 158]En outre, on trouve dans le _Glossaire_ de Cormac, qui date de
-la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du
-récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits
-nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de
-Mag-Tured.
-
-
-[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.]
-
-[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.]
-
-
-§6.
-
-_Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured._
-
-Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations
-mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest
-de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par
-l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi,
-premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le
-jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait
-débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit
-d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé,
-les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces
-conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans
-le nord-ouest du Connaught et avaient
-[Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.
-
-D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient
-arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain
-évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux,
-mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir
-débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les
-faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3].
-
-Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que
-c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers
-les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp
-de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait
-Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les
-sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant
-de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent
-l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de
-la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier,
-ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin,
-Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle,
-qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable
-chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande
-sont issues du même père, qui est un descendant
-[Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier
-Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui
-se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre,
-commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent
-leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans
-pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës.
-Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous
-avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande
-l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale;
-Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans
-le _Livre des conquêtes_ raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le
-dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande.
-Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils
-tuèrent le roi[5].
-
-Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances
-pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng,
-l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des
-lances minces et pointues comme celles dont Breas
-[Pg 161]était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration
-l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas
-prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les
-porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les
-Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances
-légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg
-et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les
-Tûatha Dê Danann les menaçaient.
-
-Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les
-Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et
-que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux
-peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion
-nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à
-Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas
-dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg
-ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann:
-ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux
-venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient
-s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche
-pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur
-patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux
-lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait
-apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier
-[Pg 162]sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances
-sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que
-les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent
-leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg
-les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.
-
-La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de
-Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce
-nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et
-les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles,
-la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne
-concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même
-endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient
-livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents;
-l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de
-Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus
-les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent
-vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que
-les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique
-qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans
-d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité
-géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs
-kilomètres de distance[6].
-
-[Pg 163]Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê
-Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient
-à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou
-à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et
-qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait
-l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg
-la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par
-conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande.
-Le roi Eochaid mac Eirc refusa.--«Quand voulez-vous livrer bataille?»
-demandèrent alors les envoyés de Nûadu.--«Il nous faut du temps,»
-répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir
-nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances
-comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances
-semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un
-commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs
-du combat.
-
-
-[Footnote 1: Keating, _Histoire d'Irlande_, édit. de 1811, p. 204.]
-
-[Footnote 2: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre
-de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.]
-
-[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.]
-
-[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.]
-
-[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant
-O'Curry _On the manners_, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé
-O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas
-celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de
-Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre
-de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de
-Lecan, f° 278 recto, col. 1.]
-
-[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, pages
-204, 206; _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t.
-I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M.
-W. M. Hennessy, dans sa préface des _Annales de Loch-Cê_, t. I, p.
-XXXVI-XXXIX.]
-
-[Footnote 7: Il n'est pas question de casques dans les textes irlandais
-les plus anciens.]
-
-
-[Pg 164]§7.
-
-_Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette
-bataille._
-
-La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l'été,
-c'est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux
-armées qu'il n'y aurait pas d'engagement général, et qu'on mettrait
-en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui
-serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où
-les Tûatha Dê Danann eurent l'avantage. Cela dura quatre jours. Les
-Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg
-perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour
-aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha
-Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui
-l'accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au
-douzième siècle[1], au onzième[2], et peut-être même plus anciennement,
-par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés[3]. Comme
-[Pg 165]jusqu'à cette époque, les lances des Fir-Bolg n'étaient pas
-armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une
-pointe de lance ôta la vie[4]. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans
-l'endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand
-amas de pierres, ou _carn_, que l'on prétend avoir retrouvé, et qu'on
-montre encore aujourd'hui.
-
-Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les
-Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite
-bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque
-côté; et l'issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux
-peuples devait rester maître de l'Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann
-offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci
-acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale
-et le reste de l'Irlande, sauf la province de Connaught où ils se
-réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre
-généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles
-irlandaises, qui par une longue suite d'ancêtres, prétendaient remonter
-aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première
-bataille de Mag-Tured[5].
-
-[Pg 166]Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces
-prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg
-sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits
-modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des
-Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus
-important. Ayant disputé le sol de l'Irlande à la race irlandaise
-moderne, c'est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique,
-qu'ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés
-par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit
-et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des
-dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom
-de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de
-Mag-Tured, d'abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles.
-Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à
-la seconde.
-
-
-[Footnote 1: Poème de Tanaidé O'Maelchonairé, mort en 1136, Livre de
-Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O'Curry, _On the manners_, t.
-II, p. 237.]
-
-[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127,
-col. 1, lignes 46-47.]
-
-[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
-col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.]
-
-[Footnote 4:
-
- Is-se sin cet-rî de-rind
- rogâet in-inis find Fâil.
- Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48.
-
-
- Ê-sin cêt-rî do rind
- rogaet ar-tûs ia-hErind.
- Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47.
-]
-
-[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On
-the manners_, t. II, p. 235-239; _Lectures on the mss. materials_,
-pages 244-246.]
-
-
-[Pg 167]CHAPITRE VIII.
-
-ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.
-
-§1. Règne de Bress. Sa durée.--§2. Règne de Bress. Avarice de ce
-prince.--§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress.--§4. Guerre des
-Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et
-Indech.--§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.--§6.
-Revue des gens de métier par Lug.--§7. Seconde bataille de Mag-Tured.
-Fabrication des javelots.--§8. L'espion Rûadan.--§9. Seconde bataille
-de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé et de Nûadu.--§10. Seconde
-bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de Balar. Défaite des
-Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé.--§11. La harpe
-de Dagdé.--§12. Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.--§13. Le
-corbeau et la femme de Téthra.
-
-
-§1.
-
-_Règne de Bress. Sa durée._
-
-La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê
-Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et
-les Fomôré, ou
-[Pg 168]dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la
-population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui
-leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au
-moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est
-un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais
-il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues
-aux savants irlandais du onzième siècle[4].
-
-Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait
-accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu,
-ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se
-trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le
-[Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont
-le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé.
-Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et
-à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle
-qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur
-le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis
-il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données
-chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette
-légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la
-première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait
-perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis
-appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du
-règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui
-est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.
-
-
-[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père
-à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib
-Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 269, col. 2,
-ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans _th_, comme l'a corrigé
-avec raison M. Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 122; et, mieux
-encore, _Nêit_ avec un accent sur l'_e_, _ibid._, p. 39. Neit est
-classé parmi les Tûatha Dê Danann par le _Livre des Conquêtes_, dans
-le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est
-empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11,
-col. 2, lignes 18, 19.]
-
-[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les
-Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille
-de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, _On the
-manners_, t. II, p. 239.]
-
-[Footnote 3: _Livre des conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 9,
-col. 1, lignes 29, 30.]
-
-[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre
-connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en
-1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.]
-
-
-§2.
-
-_Règne de Bress. Avarice de ce prince._
-
-Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et
-ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer
-le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il
-semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un
-pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un
-grand feu de
-[Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches
-de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du
-programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1].
-
-Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait
-chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez
-les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez
-les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais
-quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain,
-ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux;
-et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu
-s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine.
-L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était
-pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans
-son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un
-_file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de
-compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y
-entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un
-jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les
-tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des
-musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur
-donner un salaire; c'est ce
-[Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress
-était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des
-lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des
-Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux
-de l'ignorance comme de la mort et de la nuit.
-
-
-[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1;
-p. 214, col. 2.]
-
-
-§3.
-
-_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._
-
-Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont
-la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de
-la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre
-sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite
-table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains
-secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:
-
- Point de mets sur plats rapides,
- Point de lait de vache pour faire grandir les veaux;
-[Pg 172]
- Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres;
- Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle
- soit la prospérité de Bress[3]!
-
-Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4].
-On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur
-l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê
-Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress
-prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à
-l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science
-des _file_ remporta sa première victoire.
-
-
-[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_.
-Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas
-Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn,
-dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]
-
-[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le
-nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen
-Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.»
-Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5,
-6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_,
-p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]
-
-[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra
-Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes
-27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre
-jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin,
-col. 805.]
-
-
-§4.
-
-_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré
-Balar et Indech._
-
-Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très
-froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il
-lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à
-deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était
-[Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_.
-Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un,
-habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur
-les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré
-était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit,
-fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les
-Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé
-en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou
-_Fêné_.
-
-On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par
-les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux,
-nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et
-les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois
-peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé
-_Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des
-conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils
-du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on
-lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus
-loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel
-nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les
-Fomôré, dieux
-[Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés
-aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans
-leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des
-ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe
-dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires
-mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires
-historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les
-hymnes védiques[3].
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]
-
-[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p.
-9, col. 2, lignes 3, 4.]
-
-[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8,
-9.]
-
-
-§5.
-
-_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._
-
-Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les
-Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse
-résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu.
-Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des
-Fomôré[1]; mais Lug, par son père
-[Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait
-aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs
-ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les
-jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son
-fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi
-des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les
-Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs
-des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara,
-capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris
-la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont
-le menaçaient
-[Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou
-du dieu roi des Fomôré.
-
-Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui
-êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug.
-«Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car
-nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,»
-reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas
-besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un
-bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou
-guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,»
-répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils
-d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de
-notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais
-je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le
-portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de
-Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,»
-dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le
-portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et
-en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini
-avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples
-facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous
-[Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous
-avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis
-médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier,
-«car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis
-bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le
-portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis
-un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en
-bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux
-Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une
-main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait
-perdue en combattant les Fir-Bolg.
-
-Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre
-définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,»
-dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui
-les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si
-parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un
-qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.»
-Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire
-entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5],
-[Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd
-il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant
-César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César
-l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms
-latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu
-paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une
-de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier
-terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon,
-_Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_.
-
-
-[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à
-Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p.
-10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème
-probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par
-Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un
-quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de
-ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non
-_Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des
-textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend
-qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes
-44, 45.]
-
-[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous
-en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster,
-p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu
-près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son
-poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2),
-où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des
-quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna
-la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht
-était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech,
-qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué
-par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une
-composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug
-le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan
-a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire
-«lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]
-
-[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8,
-col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et
-suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont
-elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des
-morts.]
-
-[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.]
-
-[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde
-bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios
-52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a
-donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.]
-
-[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le
-texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage
-divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain
-Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson
-B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au
-moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens
-du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255,
-258.]
-
-[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.]
-
-[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n°
-161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.]
-
-
-§6.
-
-_Revue des gens de métiers par Lug._
-
-Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les
-Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents
-corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le
-[Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les
-ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les
-échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que
-chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les
-Fomôré[1].
-
-Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de
-Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous
-nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les
-nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept
-ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se
-séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances
-fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair
-que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie.
-Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.»
-
-Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en
-bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous
-rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les
-hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des
-lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou
-_umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»
-
-[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous,
-Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je
-fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de
-lances qu'il en faudra[2].»
-
-Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut
-interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. .
-
-
-[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par
-O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.]
-
-[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the
-manners_, t. II, p. 248-249.]
-
-
-§7.
-
-_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._
-
-La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de
-l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient
-arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été.
-
-Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré
-avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette
-bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement,
-les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours
-en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée,
-[Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est
-que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le
-charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que
-la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups,
-Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la
-rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance
-et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné,
-l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et
-le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le
-saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage
-de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant.
-Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son
-coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille,
-pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui
-tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de
-lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets,
-sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le
-forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un
-instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et
-pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2].
-
-[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes,
-ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann
-eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en
-comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à
-l'espionnage.
-
-
-[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort
-en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry,
-_Lectures on the manuscript materials_, p. 250.]
-
-[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes,
-_Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes
-détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured,
-conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On
-the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour
-faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup
-plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du
-quinzième siècle.]
-
-
-§8.
-
-_L'espion Rûadan._
-
-Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne,
-avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre,
-se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées
-belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des
-chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance,
-était le plus ardent ennemi[1].
-
-Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le
-gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà
-vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère,
-petit-fils de Balar, un des chefs
-[Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois
-personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de
-Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs
-principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est
-seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent
-aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous
-raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de
-l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des
-Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.
-
-Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar
-et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha
-Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous
-avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê
-Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan
-fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter
-la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le
-forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il
-observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes
-dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet.
-Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré,
-[Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent
-chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron,
-dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne
-pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu
-comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla
-demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir
-fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une
-femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient
-des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui
-livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de
-l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais
-eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan;
-il le perça de part en part et le tua.
-
-
-[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.]
-
-[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]
-
-[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.]
-
-
-§9.
-
-_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de
-Nûadu._
-
-La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha
-Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle
-transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux
-guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du
-dieu de Domna ou du roi
-[Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien.
-L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux,
-_Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,»
-roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la
-légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la
-première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende,
-dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de
-Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette
-bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des
-bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait
-été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux
-temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des
-hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.
-
-La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde
-fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup
-d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé;
-mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute
-personne qu'il atteignait. Ce regard,
-[Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu,
-le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut
-terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu
-peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps
-historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens,
-les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la
-Severn[4].
-
-Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables.
-Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes
-des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs,
-la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux.
-Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main,
-son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes
-douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place
-de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien
-le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède
-atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à
-celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant
-la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans
-l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir
-[Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6].
-
-Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la
-mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le
-champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré
-sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être
-frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des
-principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la
-nuit[7].
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des
-invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9,
-10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]
-
-[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col.
-1, lignes 31-32.]
-
-[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J.
-Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est
-le bon œil.]
-
-[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]
-
-[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.]
-
-[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.]
-
-[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par
-excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la
-foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence
-fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]
-
-
-§10.
-
-_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite
-des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._
-
-Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil
-s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait
-vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil
-redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par
-sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne.
-Balar tomba mort au
-[Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que
-Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1].
-
-Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi,
-fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des
-Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la
-tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée
-raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans
-ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde
-bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont
-jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt
-elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le
-conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons
-y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les
-armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels,
-ajoute l'écrivain épique irlandais[3].
-
-[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était
-le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en
-vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des
-Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis
-chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain.
-Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance
-représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4].
-
-L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande
-ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et
-avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de
-Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence
-de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par
-Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient
-Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui
-[Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de
-l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc.
-Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique
-en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui
-attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant
-du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6].
-
-Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent
-moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie
-nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils
-auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et
-l'épée de Téthra[7].
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de
-Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde
-bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251,
-288.]
-
-[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254,
-traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan
-et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais
-_tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de
-droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien
-de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du
-débiteur.]
-
-[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire
-qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_,
-t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve
-aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische
-Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié
-et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et
-il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I,
-p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.]
-
-[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et
-d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm,
-_Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch
-der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré
-comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]
-
-[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste
-irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.]
-
-[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.]
-
-[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun
-dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires
-grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût
-originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un
-animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du
-Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans
-nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur
-attaque.]
-
-
-§11.
-
-_La harpe de Dagdé._
-
-Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de
-la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les
-chefs
-[Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour
-n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur
-repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au
-mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et,
-avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter
-sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il.
-Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître,
-se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au
-passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du
-dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors
-pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution
-mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier
-produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements
-et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes
-des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il
-joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il
-joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent.
-Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et
-retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que
-les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou
-même donné un coup[1].
-
-
-[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto;
-passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296;
-traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.]
-
-
-[Pg 192]§12.
-
-_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._
-
-Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande
-et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située
-au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps
-nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra,
-dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains
-des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui
-forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître
-à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de
-la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes
-des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse
-à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels
-t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de
-Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux,
-au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn,
-roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de
-verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque,
-[Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du
-rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus
-rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1],
-ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est
-impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître
-de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait
-abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur.
-
-Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn,
-nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et
-Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire
-chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses
-études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction
-d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est
-revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce
-dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui
-est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce
-personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant
-l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant
-une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à
-l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence.
-Nédé se tire avec succès de cet examen
-[Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune
-savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est
-facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de
-la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la
-maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre),
-entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat,
-[c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au
-terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au
-milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de
-ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît
-avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement
-du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du
-_Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les
-Irlandais aient donné au dieu de la mort.
-
-
-[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_,
-manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste
-irische Grammatik_, p. 120.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai
-supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est
-accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de
-chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.]
-
-[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes,
-_Three irish glossaries_. p. 42.]
-
-
-§13.
-
-_Le corbeau et la femme de Téthra._
-
-La mythologie celtique prétendait donner à la
-[Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais
-elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la
-nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans
-la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle
-apparaît dans la légende de Connlé.
-
-Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est
-souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann,
-c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli
-plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies
-par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la
-bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn,
-sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il
-y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux
-à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du
-même métal.
-
-Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré,
-dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des
-corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la
-corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les
-champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant
-la poitrine
-[Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture.
-Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain
-composé par un poète du neuvième siècle:
-
- Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat;
- C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive,
- C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres;
- Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.
-
-Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin
-du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a
-expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire
-«corneille» ou «corbeau[3].»
-
-[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
-206, lignes 10 et suiv.]
-
-[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
-137, 138.]
-
-[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar
-na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les
-_Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t.
-II, p. 491.]
-
-
-[Pg 197]CHAPITRE IX.
-
-LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.
-
-§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress,
-Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or.
-Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et
-le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech.
-Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec
-Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar
-populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar,
-et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon.
-Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida
-et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois
-cyclopes de Zeus chez Hésiode.
-
-
-§1.
-
-_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress,
-Balar._
-
-Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son
-épée aux mains des Tûatha Dê
-[Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est
-identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et
-détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux
-où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la
-patrie absente[1].
-
-Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le
-monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race
-d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est
-autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise.
-Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la
-légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous
-avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des
-sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la
-souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur
-défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos,
-mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps
-de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas
-qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la
-bataille des dieux contre les Titans.
-
-Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre
-partie, un autre démembrement
-[Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom
-de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père
-de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu
-dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est
-le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille
-de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre
-chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie
-hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des
-Titans.
-
-
-[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare,
-_Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]
-
-
-§2.
-
-_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas,
-doublet de Balar, de Bress et de Téthra._
-
-L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie
-grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués
-de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de
-l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son
-empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels
-Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous
-transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où
-les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination
-[Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas.
-Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme
-lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est
-aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de
-Kronos dans la légende irlandaise.
-
-Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant
-un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre
-l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle
-est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or.
-Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième
-siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la
-période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui
-un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé
-de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper
-des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie
-irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles
-légendes celtiques[3].
-
-
-[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.]
-
-[Footnote 2:
-
- Leis roberbad, is blad bind,--
- Mèin ôir ar-tus in hErind.
- Par lui fut fondue,--il est renom sonore,--
- Mine d'or premièrement en Irlande.
-
-Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2,
-lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.]
-
-[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de
-Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème
-chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2,
-lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]
-
-
-[Pg 201]§3.
-
-_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._
-
-Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas
-le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine
-dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau
-temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de
-l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination
-grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces
-yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit
-étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà
-connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ
-huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le
-surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier
-d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès
-est le crépuscule,
-[Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit,
-c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient
-vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès
-grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il
-tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup
-mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire
-une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des
-principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la
-mort.
-
-
-[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section
-3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page
-126.]
-
-[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24,
-etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7;
-Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous
-devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης,
-écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction
-Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne
-et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom
-des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les
-représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire
-des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.]
-
-[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans
-les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p.
-142.]
-
-
-§4.
-
-_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._
-
-Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien
-d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une
-vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la
-[Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos,
-est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est
-confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la
-lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage
-de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de
-vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie
-tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais
-il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la
-nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos
-ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la
-divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire
-au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de
-la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du
-crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie
-grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas
-être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document
-cité plus haut associe aux Fomôré.
-
-Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous
-dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se
-rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après
-avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux
-solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi
-des dieux solaires,
-[Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en
-combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait
-les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de
-la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu
-solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4].
-
-
-[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers
-588.]
-
-[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.]
-
-[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de
-Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]
-
-[Footnote 4:
-
- Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα,
- Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.
-
-_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a
-pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de
-Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]
-
-
-§5.
-
-_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._
-
-Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré
-la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire
-du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a
-voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès
-vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit.
-Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du
-soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe
-[Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le
-nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon
-et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce
-phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature
-grecques.
-
-La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres
-qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal.
-Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En
-souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης,
-ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom
-de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que
-Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured.
-_Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω,
-«je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»
-
-Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_?
-Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe
-irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur
-ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un
-œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard
-précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil
-[Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les
-êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est
-dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables,
-l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar
-tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης ,
-proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans
-le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les
-poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé
-Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et
-qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la
-littérature grecque[5].
-
-
-[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_,
-livre VI, vers 182.]
-
-[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.]
-
-[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI,
-vers 155-183.]
-
-[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.]
-
-[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM.
-Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.]
-
-
-§6.
-
-_Lug et le héros grec Persée._
-
-C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée
-et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon,
-en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la
-Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est
-un doublet de la
-[Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre
-et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée
-dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque
-fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1].
-
-Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de
-Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour
-la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère.
-On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse
-sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans
-la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme,
-dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique
-image de la foudre.
-
-Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais
-pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les
-mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre
-à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi
-d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour
-être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille,
-dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de
-l'airain.
-
-[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos,
-suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les
-plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros
-Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que,
-sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à
-Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge
-d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte
-le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son
-grand-père[4].
-
-
-[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot.
-Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.]
-
-[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_,
-vers 223 et suivants.]
-
-[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir
-aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]
-
-[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au
-second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des
-témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage
-de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio
-altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle,
-vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie
-d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux
-auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina
-sa carrière en 406.]
-
-
-§7.
-
-_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios;
-Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères
-irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou
-de Cacus; le fils de Gavida et Persée._
-
-Les traits fondamentaux de la légende de Persée
-[Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle
-même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios,
-par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.
-
-Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la
-tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette
-île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups
-puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la
-terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île
-de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan
-Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est
-là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des
-Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la
-prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable
-Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor
-populaire demeurait à Tory.
-
-Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le
-regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment
-caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un
-ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de
-Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le
-mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille
-de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.
-
-[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son
-petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la
-légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios,
-n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot
-son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le
-nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre
-des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition
-populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé.
-
-Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être
-pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de
-petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le
-sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux
-nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de
-l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et
-on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua
-la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze
-femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près
-d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât
-des hommes en ce monde.
-
-Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté
-accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient
-jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour
-voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux
-étaient conduits par des êtres
-[Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les
-femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère
-dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes
-refusèrent toujours de la lui donner.
-
-Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la
-légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous
-offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée
-par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par
-son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les
-murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant
-le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais
-au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que
-le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce
-conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le
-combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps.
-
-On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois
-corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau
-dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées
-[Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les
-vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont
-les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la
-nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour,
-jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de
-s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de
-Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque,
-et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais
-revenons à la légende irlandaise.
-
-Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément
-à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant,
-par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires
-modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour,
-et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.
-
-Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois
-frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était
-forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas
-Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était
-si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de
-fois de la
-[Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.
-
-Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple
-Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation
-elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer
-de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de
-nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait
-jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en
-Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin
-abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas
-Gaivlen_, la vache bleue du forgeron.
-
-Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans
-un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères.
-Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant
-le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux
-sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache
-par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle
-aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce
-récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus,
-doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7].
-
-Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut
-[Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une
-fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de
-la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île
-où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher
-où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la
-belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée
-d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi
-cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous
-demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter
-la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et
-fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se
-réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée,
-s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de
-l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée.
-Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais,
-comme Danaé, Ethné était grosse.
-
-Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne
-n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à
-Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois
-arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont
-rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara
-des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par
-une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de
-[Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission
-dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au
-moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap
-et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau
-arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il
-les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre
-cruel qu'il avait donné.
-
-Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à
-cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit
-où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port
-de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et
-que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance
-se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle
-s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte
-irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en
-lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère
-Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier.
-
-Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait
-pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui.
-Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger.
-Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il
-surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres
-guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans
-[Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la
-tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des
-veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui,
-disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre
-et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation
-pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en
-1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever
-sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus
-respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise.
-
-Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son
-esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son
-bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du
-malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas
-qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils
-était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que
-la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait
-la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le
-jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely;
-il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il
-allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il
-regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des
-larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger.
-
-[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune
-ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui
-raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac
-Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont
-il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la
-vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang
-de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge,
-où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il
-en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer
-brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir
-sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba;
-il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul,
-le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait
-justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de
-l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite:
-le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un
-légitime châtiment[8].
-
-La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux
-des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont
-les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille
-[Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs
-populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor.
-Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure
-gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.
-
-
-[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945.
-
-[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287.
-
-[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant
-Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces
-corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois
-qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.]
-
-[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.]
-
-[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65
-et suiv.]
-
-[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.]
-
-[Footnote 7:
-
- «Cauda in speluncam tractos, versisque viarum
- Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.»
- _Enéide_, livre VIII, vers 210-211.
-]
-
-[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans
-la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des
-_Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.]
-
-
-§8.
-
-_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus
-chez Hésiode._
-
-Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine
-se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se
-rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê
-Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré.
-Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais
-_goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui
-_gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire.
-Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la
-vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et
-de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes,
-Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus
-le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits
-qui ont assuré la victoire du dieu
-[Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de
-la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels
-procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et
-ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann
-vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3].
-
-Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont
-opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de
-Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement
-frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie
-dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois
-cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande
-le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons
-pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont
-le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les
-Titans[4].
-
-
-[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers
-504, 505.]
-
-[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de
-Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie
-du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]
-
-[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663,
-669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé
-Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.]
-
-
-[Pg 220]CHAPITRE X.
-
-LA RACE DE MILÉ.
-
-§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes
-et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2.
-Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait
-arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine
-la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne
-et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition
-d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie
-grecque. Ith et Prométhée.
-
-
-§1.
-
-_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et
-en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._
-
-Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du
-onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê
-Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de
-Mag-Tured, pendant cent soixante neuf
-[Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants
-irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent
-l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans;
-Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth
-dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin
-les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac
-Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté
-pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les
-mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1].
-
-C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie.
-En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est
-elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une
-conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant
-par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056,
-écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme
-de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.
-
-Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi,
-Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites
-d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas
-[Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât
-son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil
-irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit
-avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de
-femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc
-Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise
-division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a
-lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de
-Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann
-Manistrech.
-
-Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de
-son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins.
-Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la
-royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize
-ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base
-au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution
-progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit
-historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à
-la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au
-jour, n'étaient pas universellement
-[Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais,
-et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont
-l'écho est arrivé jusqu'à nous.
-
-Pour l'annaliste Tigernach, mort en 1088, c'est-à-dire seize ans après
-Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie
-préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait
-pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant
-J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes
-bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination
-des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la
-mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla
-Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste
-de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point,
-est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs
-dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs
-[Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs
-fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain,
-seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous
-sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres
-surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi
-Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs
-Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de
-Tigernach ne semblent pas mal fondés.
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]
-
-[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.]
-
-[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.]
-
-[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]
-
-[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le
-fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_
-(Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme
-dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2,
-ligne 6.]
-
-[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié
-par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit
-initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII
-annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis
-fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta
-Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de
-Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach,
-aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le
-manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne
-d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné
-ce passage exactement.]
-
-
-§2.
-
-_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._
-
-Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à
-l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre
-mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas
-inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la
-Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie
-inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses
-inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les
-tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été
-écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par
-ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut
-[Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes:
-le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant
-au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les
-composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois
-_milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en
-irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled.
-Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique
-qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les
-bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale
-des Iles Britanniques.
-
-Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de
-la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en
-_a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3],
-«ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène
-identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_
-radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour
-*_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est
-produit.
-
-Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la
-[Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les
-Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu
-de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_,
-_Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps
-que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On
-le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu
-un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour
-_divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_,
-porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce
-temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot.
-
-
-[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie,
-p. 438, nos 3404, 3405.]
-
-[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en
-réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.]
-
-[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes,
-_Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.]
-
-[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de
-Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.]
-
-[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.]
-
-[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf.
-Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen
-Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.]
-
-[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_,
-2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch,
-_Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois
-_diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.]
-
-[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90;
-César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41;
-livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]
-
-[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.]
-
-
-§3.
-
-_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne
-pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._
-
-Dès l'époque où a été dressée notre première liste
-[Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les
-fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances
-chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient
-fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres
-des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient,
-disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que
-l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et
-Scythes, c'était tout un.
-
-Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette
-légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants
-irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël
-traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent
-noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les
-Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il
-avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand
-les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre
-le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le
-chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre
-maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans
-la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique
-pendant quarante-deux ans, arriva
-[Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac
-salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit
-le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes
-d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre
-d'années et se multiplia considérablement.»
-
-Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne
-liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou
-voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements
-plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum
-Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par
-l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle
-dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5].
-
-Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes,
-d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne,
-Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de
-Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de
-Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de
-Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que
-Clément, le grammairien
-[Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette
-Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon
-Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de
-l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais
-à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,»
-dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a
-remplacés par des Egyptiens[6].»
-
-[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad
-opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]
-
-[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de
-Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]
-
-[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]
-
-[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi
-Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214
-et suivantes.]
-
-[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_,
-tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et
-littéraires_, p. 26.]
-
-
-§4.
-
-_Ith et la tour de Brégon._
-
-Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes
-et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une
-fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la
-race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la
-terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1].
-
-La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du
-onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_.
-On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de
-[Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le
-pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une
-seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn
-au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique
-Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs,
-puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos,
-dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au
-cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela
-Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du
-haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes
-de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient
-fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui
-Bragance[5].
-[Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue;
-mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et,
-fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque
-l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].»
-
-[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de
-Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]
-
-[Footnote 2:
-
- Iar-sain rogenair Bregoin,
- Athair Bili in balc-dremoin.
-
-Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.
-
- Bregoin, mac Bratha blaith bil;
- Is dô ro-bo mac Milid
-
-Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie
-d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:
-
- Ensuite naquit Bregoin,
- père de Bilé à la forte fureur....
- Bregoin, fils de Brath au beau renom;
- C'est de lui que Milé fut fils.
-
-Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]
-
-[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid
-a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50,
-51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]
-
-[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4,
-col. 1, ligne 39.]
-
-[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de
-Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]
-
-
-§5.
-
-_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._
-
-Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_
-a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la
-doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom
-de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut
-comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer
-le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on
-la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si
-l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque,
-qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait
-au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la
-Grande-Bretagne,
-[Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur
-infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit
-cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire
-du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur
-dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix
-mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des
-navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles
-dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible
-sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but
-d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique
-avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille
-toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de
-l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles
-passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés
-s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage
-invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent
-augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1].
-
-Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter
-le voyage nocturne qui du continent
-[Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En
-effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues
-distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de
-la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith
-d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts,
-les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit
-en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit,
-abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort
-et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie
-l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable
-creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà
-comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de
-Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se
-dessiner devant lui.
-
-
-[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de
-Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V,
-p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de
-Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est
-beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]
-
-
-§6.
-
-_Expédition d'Ith en Irlande._
-
-Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le
-pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il
-l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco
-Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors,
-dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient
-Mac Cuill, Mac Cecht et Mac
-[Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de
-Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac
-Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande,
-les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos
-jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un
-être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois
-dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé,
-et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le
-troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand
-Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y
-régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée
-que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour,
-de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,»
-comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par
-Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann,
-c'est-à-dire des dieux solaires.
-
-Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et
-marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit,
-dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les
-Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire
-[Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire
-entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse
-d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes
-s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu.
-On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech;
-elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la
-baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à
-travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
-
-Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des
-difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la
-succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina
-toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez
-selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez;
-il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est
-tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières
-paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de
-l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer.
-Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit
-qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement
-le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne
-succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur
-malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils
-étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre
-[Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande,
-ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur
-les dieux[3].
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
-Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]
-
-[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]
-
-
-§7.
-
-_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus
-ou Prométhée._
-
-La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des
-hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie
-celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende
-s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
-
-La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme
-grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann
-et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans
-irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons
-Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette
-bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les
-Titans et les Fomôré sont vaincus.
-
-Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de
-la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique
-est
-[Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui
-est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de
-Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre
-mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus
-anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan,
-Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des
-Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces
-ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus
-vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi.
-Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,»
-s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je
-n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines
-extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis,
-privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du
-monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète,
-revenant sur cette idée, ajoute que
-[Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent
-Titans[8].
-
-Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_,
-qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une
-doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons,
-par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à
-l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les
-_Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre
-ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie
-où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif
-ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts,
-d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande.
-
-Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque
-et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a
-un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus;
-Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les
-Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation
-de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la
-guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque
-sorte une suite
-[Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré;
-car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est
-un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé.
-
-Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle
-d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant:
-Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est
-causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même
-Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient
-suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende
-grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change
-l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge
-qui a réglé le partage.
-
-Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes
-une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus
-et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au
-loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui
-doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith,
-qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de
-Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a
-enseigné la route de
-[Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île;
-la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient
-à Promêtheus.
-
-Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes,
-Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable
-supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident,
-supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle
-au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15].
-Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.
-
-Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant
-dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un
-jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par
-l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un
-crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été
-coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé
-qui la leur enlèveront.
-
-
-[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été
-exposé plus haut, p, 26-27.]
-
-[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.]
-
-[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les
-Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2,
-sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p.
-105.]
-
-[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]
-
-[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller,
-_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre
-I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]
-
-[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.]
-
-[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.]
-
-[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]
-
-[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.]
-
-[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition
-Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]
-
-[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.]
-
-[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.]
-
-[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_,
-vers 47-58.]
-
-[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.]
-
-[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_,
-vers 1021-1025.]
-
-[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029.
-Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.]
-
-
-[Pg 241]CHAPITRE XI.
-
-CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.
-
-§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen.
-Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois
-attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit
-Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste
-qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en
-Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7.
-Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de
-cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les
-traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes
-en Irlande.
-
-
-§1.
-
-_Arrivée des fils de Milé en Irlande._
-
-Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit
-la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race
-de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre.
-Pour venger cet attentat, elle résolut
-[Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur
-les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient
-la race de Milé.
-
-Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent
-avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des
-fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se
-laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant,
-le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou
-blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la
-côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe
-sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1];
-Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet
-endroit.
-
-Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi,
-dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en
-Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la
-lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi
-un premier jour de mai qu'avait
-[Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race.
-Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort,
-du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une
-fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la
-race de Milé.
-
-
-[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare
-dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est
-déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.]
-
-[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
-2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après
-le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient
-arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième
-siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement
-1700 ans avant J.-C.]
-
-[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_,
-génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans
-le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e
-édition, p. 264.]
-
-
-§2.
-
-_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime;
-comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le
-système philosophique de Jean Scot dit Eringène._
-
-En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen,
-fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science
-qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle
-tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science
-merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les
-Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets
-de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était,
-suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à
-ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette
-science, c'était posséder la nature entière.
-
-[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;
-
-Je suis la vague de l'océan;
-
-Je suis le murmure des flots;
-
-Je suis le bœuf aux sept combats;
-
-Je suis le vautour sur le rocher;
-
-Je suis une larme du soleil;
-
-Je suis la plus belle des plantes;
-
-Je suis sanglier par la bravoure;
-
-Je suis saumon dans l'eau;
-
-Je suis lac dans la plaine.
-
- * * * * *
-
-Je suis parole de science;
-
-Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;
-
-Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de
-la pensée];
-
-Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et
-ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)
-
-Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte
-les âges de la lune, sinon moi?)
-
-Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute
-une glose)[1]»...
-
-[Pg 245]
-
- * * * * *
-
-L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées
-secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas
-de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à
-l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de
-son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se
-confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec
-les armes du guerrier.
-
-Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une
-composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen,
-le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce
-galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai
-été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles:
-
-Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un
-aigle[3].»
-
-Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été
-arbre dans le bocage[4].»
-
-Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les
-batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans
-[Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].»
-
-Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en
-lettre[6].»
-
-Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant
-au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais.
-Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante
-doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie
-irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est
-la personnification de la science, et la science est identique à son
-objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous
-les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que
-le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas
-seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole,
-épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de
-l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela
-parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui
-crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela,
-parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,»
-dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il
-possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les
-concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par
-[Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution.
-Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la
-base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où
-se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie
-politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de
-secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où,
-chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son
-repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science,
-c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier,
-avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la
-variable et multiple expression.
-
-Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot
-a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant
-des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine
-fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage
-_De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé
-par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des
-êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].»
-
-«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons
-comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de
-toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même
-[Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même
-tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue
-l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais
-Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre
-toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à
-la vraie notion de l'être[8].»
-
-Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité
-des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature?
-Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose;
-puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée;
-puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont
-en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est
-lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le
-tout et la partie de l'universalité créée[9].»
-
-Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en
-propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de
-Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine
-enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine
-que l'épopée mythologique
-[Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait
-dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la
-pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots,
-etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée
-divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de
-cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique
-et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences
-ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces
-êtres secondaires.
-
-Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la
-bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la
-science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa
-pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande.
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes.
-Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre
-de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de
-l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K.
-45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_
-1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on
-ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster.
-Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de
-Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec
-les livres de Ballymote et de Lecan.]
-
-[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four
-ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276
-et suiv.]
-
-[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.]
-
-[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.]
-
-[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.]
-
-[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.]
-
-[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie,
-p. 171.]
-
-[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione
-naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col.
-518 A.]
-
-[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p.
-160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.]
-
-[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_,
-première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_,
-livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.]
-
-
-§3.
-
-_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils
-expriment._
-
-Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter
-par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup
-moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près
-[Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine
-du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé,
-c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru
-la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui,
-s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux
-Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à
-l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur
-son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen,
-en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est
-avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux
-derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la
-nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_,
-la Terre y tient la première place:
-
- «J'invoque terre d'Irlande!
- Mer brillante, brillante(?)!
- Montagne fertile, fertile!
- Bois vallonné!
- Rivière abondante, abondante en eau!
- Lac poissonneux, poissonneux!
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»
-
-[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure,
-ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à
-son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui
-l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel
-celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas
-été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée.
-C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette
-invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait
-avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.
-
-Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la
-nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous
-avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu
-et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur
-prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune,
-l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla
-pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces
-puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le
-punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2].
-
-Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen
-[Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair
-quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer;
-la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce
-qui précède, elle tient le premier rang.
-
- «Mer poissonneuse!
- Terre fertile!
- Irruption de poisson!
- Pêche là!
- Sous vague, oiseau!
- Grand poisson!
- Trou à crabe!
- Irruption de poisson!
- Mer poissonneuse[3]!»
-
-Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui
-de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux
-prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4].
-
-
-[Footnote 1:
-
- Aliu iath n-hErend.
- Hermach [hermach] muir,
- Mothach mothach sliab,
- Srathach srathach caill,
- Cithach cithach aub,
- Essach essach loch.
-
-_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_.
-
-Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre
-de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan,
-f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p.
-232.]
-
-[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]
-
-[Footnote 3:
-
- Iascach muir.
- Mothach tîr.
- Tomaidm n-eisc.
- Iasca and.
- Fo thuind ên.
- Lethach mîl.
- Partach lâg.
- Tomaidm n-eisc.
- Iascach muir.
-
-Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de
-Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284
-verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.]
-
-[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande,
-voir plus bas, chap. XVI, § 8.]
-
-
-[Pg 253]§4.
-
-_Première invasion des fils de Milé en Irlande._
-
-Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils
-de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs
-compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans
-l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous
-retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits
-s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille.
-Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les
-démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance
-de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé
-Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork,
-qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du
-Sud-Ouest.
-
-Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont
-la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de
-Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de
-là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière,
-et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se
-baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac,
-pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa
-femme; en apercevant dans l'eau, où
-[Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas,
-Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira,
-et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.
-
-Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient
-encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle
-leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous
-y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est
-pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le
-_file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que
-cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit
-Amairgen.
-
-Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui
-s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,»
-dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.»
-
-A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent
-Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les
-bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra
-toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure.
-Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes
-paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous
-que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils
-de Milé; «nous devrons nos succès à nos
-[Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour
-toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle
-n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait
-périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu
-termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût
-donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.
-
-
-§5.
-
-_Jugement d'Amairgen._
-
-Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire
-à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y
-trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors
-régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils
-venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers
-avec eux.
-
-Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur
-la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient
-des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se
-rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des
-incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu
-cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac
-Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la
-[Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge;
-mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le
-tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond,
-l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous
-abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle
-distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous
-un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier
-jugement rendu en Irlande.
-
-Tel est le récit du _Livre des conquêtes_. Que signifie cette
-expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut
-être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention
-de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique
-à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse
-aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait
-à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par
-le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire
-de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où
-Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine
-suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais
-périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac,
-tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce
-[Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent
-atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers
-irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième
-siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de
-la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend
-le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement,
-«c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques
-ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les
-Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une
-puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé
-de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire
-légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les
-Tûatha Dê Danann.
-
-
-[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum
-scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661
-suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664,
-suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851,
-t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia
-ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_,
-t. 95, col. 165.]
-
-[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4,
-2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p.
-28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121;
-Windisch, _Irische Texte_, p. 6.]
-
-[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.]
-
-
-[Pg 258]§6.
-
-_Retraite des fils de Milé._
-
-Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent
-le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe
-sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre,
-se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse
-de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les
-druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes
-magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de
-Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé
-éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,»
-dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef
-principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du
-mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât
-on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,»
-s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On
-attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond,
-s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte
-pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen.
-Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel
-[Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié
-des dieux.
-
- «J'invoque terre d'Irlande!
- Mer brillante, brillante!
- Montagne fertile, fertile!» Etc[1].
-
-Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut
-qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la
-lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas
-plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête
-s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et
-périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des
-victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à
-une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient
-repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen.
-
-
-[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]
-
-
-§7.
-
-_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de
-cette île._
-
-L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face
-de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour
-la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la
-prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il
-était mort; ce furent ses
-[Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé,
-firent la conquête de l'Irlande[1].
-
-Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu,
-lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation
-au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y
-perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann
-se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais
-merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes,
-suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne
-peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des
-formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur
-puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée
-héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle
-des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un
-aperçu dans les chapitres suivants.
-
-Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber
-Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté.
-Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du
-premier;
-[Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce
-droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait
-la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne
-passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais
-il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole
-d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et
-à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette
-fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il
-exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement
-ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent
-bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi
-d'Irlande[5].
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
-Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]
-
-[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col.
-2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]
-
-[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488.
-Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent
-partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises
-actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]
-
-[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
-Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]
-
-[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
-1, lignes 8-14.]
-
-
-§8.
-
-_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions
-gauloises._
-
-Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions
-qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun
-à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais,
-[Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils
-pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie,
-que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la
-région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés
-sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de
-rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population
-préceltique de la Gaule n'en venait point.
-
-Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier
-siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population
-antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en
-Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second
-groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées,
-c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des
-tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique
-qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année
-500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait
-franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest
-de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement
-des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la
-naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le
-souvenir
-[Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine,
-n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine
-mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les
-peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive
-droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère,
-la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un
-refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans
-diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur
-arrivée de ce côté-ci du Rhin.
-
-Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur
-l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est
-celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population
-celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article,
-qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés
-sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article,
-où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les
-populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est
-conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on
-considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient
-oubliées; et il est d'expérience
-[Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface
-toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites.
-
-
-[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]
-
-[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.»
-_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.]
-
-[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9,
-chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323.
-Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.]
-
-
-§9.
-
-_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._
-
-Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y
-complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon,
-devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord,
-l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre
-eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux
-habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan
-Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en
-guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,»
-_Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de
-l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses
-soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.
-
-Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_,
-arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du
-Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans
-la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit
-d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats
-recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un
-bain près
-[Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt
-vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de
-Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs
-de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande.
-Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en
-Grande-Bretagne.
-
-Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers
-de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de
-l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes
-les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes.
-Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes
-en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune
-d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels
-ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il
-serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement
-la part de la fable et où commence l'histoire.
-
-
-[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col.
-1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre
-de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers,
-toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius
-irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p.
-122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence
-par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col.
-1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était
-le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est
-comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la
-littérature épique d'Irlande.]
-
-
-[Pg 266]CHAPITRE XII.
-
-LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
-MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.
-
-§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les
-fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le
-dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils
-de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd
-Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende
-qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette
-légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme
-en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la
-bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
-
-
-§1.
-
-_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils
-de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_
-
-Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et
-puissants, se retirèrent dans des
-[Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle
-résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y
-habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter
-ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent
-encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible
-aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la
-divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou
-qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des
-actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la
-haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous
-forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent
-une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux
-exploits des héros de la race de Milé.
-
-Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue
-sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_,
-racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la
-conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions.
-L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté
-des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants
-irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla
-Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en
-limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann
-et en fixant la date où seraient morts ces personnages
-[Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait
-comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est
-chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont
-acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont
-le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils
-de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont
-remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux,
-le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le
-berceau du christianisme naissant[2].
-
-Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant
-un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les
-explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.
-
-
-[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p.
-245, col. 2, lignes 41, 42.]
-
-[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos
-111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale
-d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_,
-t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée
-par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript
-series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]
-
-
-§2.
-
-_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les
-fils de Milé._
-
-Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui
-[Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit,
-une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans
-cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus
-haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille
-de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire,
-_Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit
-bon.»
-
-Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par
-un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu
-principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document
-que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième
-siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur
-les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande.
-Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait
-des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire
-un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à
-l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans
-leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.
-
-Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce
-fut lui qui partagea entre les
-[Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race
-heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui,
-ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les
-profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain
-plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils
-d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même.
-Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le
-premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il
-était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit
-où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit
-définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux
-était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac
-ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut
-la cause.
-
-
-[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col.
-2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen
-irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de
-Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]
-
-[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]
-
-
-§3.
-
-_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc.
-Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne
-Oengus et ce palais._
-
-L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais
-souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues
-visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges
-tombelles
-[Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité
-des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire,
-aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature
-irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là,
-c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain,
-mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux
-y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de
-Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1].
-
-Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes
-mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition
-païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où
-cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,»
-_Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle,
-prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages
-célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture.
-Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à
-l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent
-enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs
-prédécesseurs
-[Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia
-Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi
-suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer
-à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce
-lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à
-la race des Tûatha Dê Danann[2].
-
-Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des
-bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de
-Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers
-siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations
-préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de
-Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable.
-Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres
-mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais
-païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race
-préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses
-chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait
-dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent
-à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain,
-c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute
-antiquité
-[Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le
-principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle
-qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite
-une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale.
-Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent
-en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent
-être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à
-l'entour.
-
-C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus
-ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais
-avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le
-terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,»
-c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire
-probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom
-d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux
-immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les
-atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte
-le nom de son fils?
-
-[Pg 274]Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite
-des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs
-de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_
-qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de
-lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de
-Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux
-dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise
-par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande.
-Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque
-temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la
-nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé
-consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait
-le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps
-n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été
-fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence
-de Brug na Boinné.
-
-Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois
-arbres auxquels pendent toujours
-[Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et
-toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à
-côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne
-ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du
-milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus
-ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste
-intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on
-était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê
-Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné.
-L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le
-christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit
-à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des
-prêtres-chrétiens;
-[Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire
-des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar
-gabala_.
-
-
-[Footnote 1:
-
- «Lânamain contuiled sund
- ria cath Maigi Tured tall:
- inber môr in Dagda dond,
- ni duachnid an-adba and.»
-
-_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]
-
-[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51,
-col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]
-
-[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de
-Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou
-Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le
-_Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar
-gabala_ se sert du mot _sîd_.]
-
-[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en
-975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,»
-_tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.]
-
-[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri
-maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre
-de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on
-trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain:
-«maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13);
-«tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_
-paraît être un génitif duel.]
-
-[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse
-de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui
-furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac
-Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes
-mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les
-Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres
-qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_,
-que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de
-la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel;
-ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus
-(_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p.
-311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug
-na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux
-comme Zeus, et trois arbres à fruit.]
-
-[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p.
-246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]
-
-
-§4.
-
-_Rédaction chrétienne de cette légende._
-
-Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions
-celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit
-mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle
-rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé,
-Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre
-des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé
-arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille
-de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les
-fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des
-batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre
-de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux
-chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non
-Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais
-enchantés ou
-[Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha
-Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque
-irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les
-rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron,
-il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait
-en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne
-cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle,
-les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens
-d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples
-mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque
-antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et
-qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende
-héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive,
-et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de
-la divinité.
-
-Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à
-Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus;
-or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y
-demeure, dit-on, depuis cette époque,
-[Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel
-parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri
-puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui
-reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés.
-
-Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le
-livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a
-quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la
-rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans
-le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un
-des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de
-Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de
-Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un
-résumé.
-
-Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par
-Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac
-Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent:
-c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné,
-prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait
-chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma
-Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur
-d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le
-père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa
-fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et
-la jeune
-[Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à
-la personne de Curcog.
-
-Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas.
-Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât
-pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais
-Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus
-avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre
-chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais
-souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait
-adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille
-avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance
-de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et
-qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce
-démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair
-des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les
-Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.
-
-Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân
-avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches
-au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce
-lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture
-habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le
-lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur
-lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années.
-
-[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les
-événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne
-du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé;
-et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec
-Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité
-d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième
-siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le
-roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des
-Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée
-d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande
-les lumières de la religion chrétienne.
-
-Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog
-éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre
-autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles
-dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné.
-Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était
-Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière
-avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec
-sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà
-dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_.
-
-L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice
-avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications
-chrétiennes,
-[Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était
-devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était
-devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer
-à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê
-Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les
-accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na
-Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce
-palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne
-sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins,
-désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait
-si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de
-murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu
-d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et
-la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta
-son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à
-saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa.
-
-Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non
-loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris;
-on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne.
-C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche
-d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son
-tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient
-[Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements
-et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à
-jamais perdue.
-
-Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si
-violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre
-l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença
-pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en
-mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice
-qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle
-fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie.
-Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église
-d'Eithné»[6].
-
-Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction
-primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_.
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de
-Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech,
-_ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.]
-
-[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]
-
-[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]
-
-[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de
-présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III
-(1862), p. 386-388, note 15.]
-
-[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t.
-III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]
-
-[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée
-par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish
-manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]
-
-
-§5.
-
-_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._
-
-Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée
-chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais.
-Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été
-l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient
-[Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de
-Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous
-rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque
-où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na
-Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait;
-il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas
-d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se
-réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La
-nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main.
-Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait
-entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le
-lendemain, il était plus amoureux que jamais.
-
-Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent
-inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné,
-la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la
-vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa
-mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute
-l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on
-ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait
-découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil
-de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_
-d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.
-
-[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement
-désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à
-partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont
-contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en
-général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord
-les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann,
-qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit
-et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est
-le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les
-Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les
-autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande.
-
-Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que
-le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un
-remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva
-bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant
-Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette
-maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit
-Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la
-parole.--«En votre qualité de roi suprême des
-[Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des
-_sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science.
-Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»
-
-Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des
-_sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus,
-fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous
-donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils
-est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de
-recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»
-
-Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb,
-«découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_
-ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui
-apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et
-on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était
-un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes
-de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours
-et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je
-vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous
-verrons si vous la reconnaissez.»
-
-Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se
-trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples,
-et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient
-[Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces
-cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres:
-ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria
-Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer,
-petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou
-palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis
-pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement
-Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui
-était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car
-Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de
-Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc,
-c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé.
-
-Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé
-et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai
-découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son
-père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb.
-Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide,
-vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.»
-
-Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier
-cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en
-événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ.
-Nous n'avons pas de raison pour révoquer
-[Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce
-cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un
-fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit
-l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature.
-
-L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux
-auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par
-la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter
-contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va
-donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels,
-roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un
-des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la
-belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.
-
-Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le
-nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était
-monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec
-joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta
-l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et
-à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual,
-père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il
-voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et
-Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous
-la donner.»
-
-Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill
-[Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual
-refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,»
-dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au
-fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent
-à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent
-soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs
-captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en
-présence d'Ailill.
-
---«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en
-ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.»
-Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme
-humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,»
-ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des
-Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera
-entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent
-leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.
-
-Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre
-suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la
-belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes
-qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient
-attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô
-Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit
-son nom et lui exprima le désir
-[Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé
-en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis,
-toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son
-père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les
-auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois
-nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer
-resta dès lors la femme d'Oengus[2].
-
-
-[Footnote 1:
-
- «For tuaith hErenn bai temel,
- tûatha adortais sîde.»
-
-«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les
-_sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch,
-_Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.]
-
-[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision
-d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et
-suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction
-anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]
-
-
-§6.
-
-_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_
-BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._
-
-Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son
-père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans
-ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux
-pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des
-dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à
-une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les
-chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar
-gabala_, au onzième siècle, tels
-[Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font
-mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante
-ans plus tôt.
-
-Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais
-ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie
-latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de
-Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité
-qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme
-identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2].
-_Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle
-donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]:
-Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé,
-c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê
-Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec
-Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et
-leur lait leur seraient conservés[4].
-
-_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre
-[Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6],
-ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son
-culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque
-reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre,
-était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et
-on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9].
-Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu
-de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome.
-
-La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous
-l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques,
-sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré
-par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des
-Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand
-arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le
-prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux
-ne sont autres que la
-[Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle,
-mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé,
-le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens,
-transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des
-fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et
-Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils
-de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils
-de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes
-ils fondent un régime nouveau.
-
-
-[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem
-kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam
-et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.»
-Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
-
-[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]
-
-[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.»
-Macrobe, _Saturnales_, I, 12.]
-
-[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled,
-con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht
-dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]
-
-[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p.
-244.]
-
-[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.]
-
-[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col.
-244, 245.]
-
-[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53;
-Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.]
-
-[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis,
-ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe,
-_Saturnales_, I, 12.]
-
-[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys
-d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.]
-
-[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]
-
-
-[Pg 293]CHAPITRE XIII.
-
-LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
-MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.
-
-§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans
-celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais
-enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu
-Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi
-suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien
-un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7.
-Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le
-forgeron et son festin.
-
-
-§1.
-
-_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans
-celle d'Héraclès._
-
-Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous
-l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui,
-en lançant de sa
-[Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le
-docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans
-la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la
-mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène,
-femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité,
-c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant
-de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la
-rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène
-est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire
-Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure,
-prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que
-Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la
-mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement
-identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a
-développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments
-fournis par la fable fondamentale.
-
-
-[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.]
-
-
-§2.
-
-_La chasse aux oiseaux mystérieux._
-
-Voici comment débute la légende irlandaise[1].
-
-[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour
-de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province,
-il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces
-oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la
-terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour
-les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit
-atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse
-des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands
-seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit
-des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était
-en char qu'on se livrait à cet exercice.
-
-En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même
-monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite.
-Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux
-des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig,
-Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres
-dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux
-oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans
-rencontrer d'obstacles.
-
-Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne.
-La tradition fait remonter le
-[Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait
-et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois
-suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire
-entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait
-d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons
-de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il
-ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit
-succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en
-commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient
-réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts
-des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les
-historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4].
-
-[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils
-poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles.
-Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient
-divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt
-oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la
-tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un
-à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le
-joug était remplacé par une chaîne d'argent.
-
-La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux
-qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna
-de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri
-jusqu'au lendemain.
-
-
-[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages
-136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus
-ancien date de la fin du onzième siècle.]
-
-[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
-partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98,
-99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]
-
-[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes,
-_Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs
-aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse,
-livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius.
-Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert
-Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36,
-lignes 11-14.]
-
-[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor,
-_Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre
-cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un
-peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum
-hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum
-Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the
-kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189;
-274-277.]
-
-
-§3.
-
-_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._
-
-Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en
-quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait
-nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite
-et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur
-souhaitèrent la bienvenue. Conall
-[Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons
-découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne
-de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi
-manger.»
-
-Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent
-à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite
-habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme,
-parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement
-pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs
-chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les
-plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient
-bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient
-jamais goûté.
-
-Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes
-celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent
-exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces
-palais dans les contes gallois, bretons et français.
-
-Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant
-en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui
-avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la
-pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs
-compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue.
-
-
-[Pg 299]§4.
-
-_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._
-
-Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle
-eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de
-la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait
-Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur
-de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la
-vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les
-soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait
-avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante
-depuis tant de siècles.
-
-Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher,
-en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume
-d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq
-grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est
-l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes
-et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à
-des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les
-duels ont succédé aux duels;
-[Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et
-accablé de fatigue.
-
-Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en
-partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés
-et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche
-broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un
-jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_
-de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier
-traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni
-sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne
-paraissait le voir.
-
-Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait
-ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,»
-dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit
-Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc
-es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit
-l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn
-dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa
-et guérit ses blessures[2].
-
-
-[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]
-
-[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été
-signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page
-CCCCXLVI.]
-
-
-[Pg 301]§5.
-
-_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de
-notre ère._
-
-Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort
-Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle
-de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle
-ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un
-écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent
-les additions faites aux données primitives de la légende.
-
-Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde
-moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil,
-sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît
-mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui
-avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils
-vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que
-cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce
-cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et
-par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans
-[Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine
-environnante, qui s'appelait Breg.
-
-Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre
-des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait
-le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où
-elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides
-demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut
-expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée;
-or la question que le druide laissa sans réponse était la plus
-importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne
-put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,»
-dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté
-plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à
-la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les
-dirai.»
-
-Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard
-qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne
-distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui
-s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot,
-pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des
-cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer,
-s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison.
-
-Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait
-une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or;
-dans la forteresse
-[Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le
-roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne
-d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve
-d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur
-lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni
-si beau.
-
-Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug,
-fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de
-temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit
-les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de
-leurs règnes[2].
-
-
-[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum
-hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres,
-en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
-Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.]
-
-[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the
-manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté
-Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]
-
-
-§6.
-
-_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais
-chrétiens._
-
-L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce,
-qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_,
-c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de
-l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous
-aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une
-addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit
-bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug,
-[Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et
-celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar
-d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros
-Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux
-siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster,
-Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux,
-et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on
-n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster.
-
-Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré;
-les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand
-concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques
-où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se
-partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le
-premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure.
-Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de
-statues[1].
-
-Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug,
-était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon,
-Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2].
-
-[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et
-s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au
-_Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui,
-fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire
-au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des
-Germains vainqueurs[3].
-
-Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître
-dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne,
-_Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de
-laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui
-était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de
-Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le
-septième siècle[5].
-
-Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils
-racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que
-Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut
-été conquise par les fils de Milé[6].
-
-
-[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima
-simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque
-itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim
-maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.]
-
-[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque
-mérovingienne.]
-
-[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]
-
-[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans
-l'_Itinéraire d'Antonin_.]
-
-[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851,
-t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p.
-140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.]
-
-[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster,
-p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]
-
-
-[Pg 306]§7.
-
-_Ogmé ou Ogmios le champion._
-
-Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y
-en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée
-héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la
-pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu.
-Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille
-de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il
-est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait
-l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions
-funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du
-neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient
-perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire
-«composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3].
-On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que
-Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils
-de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine
-[Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être
-considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient
-été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il
-avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance
-considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et
-d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5].
-
-
-[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]
-
-[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de
-Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the
-irish language_, p. XXVIII.]
-
-[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10,
-col. 2, lignes 23-24.]
-
-[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col.
-2, ligne 50.]
-
-[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]
-
-
-§8.
-
-_Dîan-Cecht le médecin._
-
-Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé[1].
-Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire,
-avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan,
-petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de
-Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant
-les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin
-des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la
-médecine[4].
-
-[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient
-un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter
-saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais,
-au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie
-chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces
-mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille,
-afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais
-chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à
-Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs
-maladies.
-
-
-[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.»
-_Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col.
-1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des
-généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10
-du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]
-
-[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez
-Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish
-glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le
-présent volume, la p. 177.]
-
-[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir,
-corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf.
-_Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_,
-1875, p. 462, 463.]
-
-
-§9.
-
-_Goibniu le forgeron et son festin._
-
-Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann
-à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall,
-que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une
-incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans
-cette pièce, le nom de
-[Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand
-Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à
-propos de beurre?
-
-Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu
-comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin
-de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce
-festin consistait principalement en bière et cette bière présente en
-Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie
-chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom
-dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de
-préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux?
-Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui
-semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race
-celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui
-est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5].
-
-[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance
-dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on
-doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme
-nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue
-à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des
-femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd
-l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise
-la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au
-huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron
-divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui,
-par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science
-diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie.
-
-
-[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]
-
-[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer,
-_Glossæ hibernicæ_, p. 270.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_,
-t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance.
-L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de
-Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic
-ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette
-boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou
-_cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275,
-317.]
-
-[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]
-
-[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.]
-
-[Footnote 6:
-
- «Fri brichta ban ocus goband ocus druad,
- Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»
-
-Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
-56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.]
-
-
-[Pg 311]CHAPITRE XIV.
-
-LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE
-MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.
-
-§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît
-une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi
-suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4.
-Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5.
-Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7.
-Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et
-Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche
-d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le
-roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme,
-son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi
-d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân,
-fils d'un dieu, est un être merveilleux.
-
-
-§1.
-
-_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une
-seconde fois, et devient fille d'Etair._
-
-Nous allons maintenant parler de deux personnages
-[Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte
-le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en
-passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais
-souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux
-pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées
-l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_.
-Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui
-fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena
-une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques.
-
-Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn,
-nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui
-épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé
-Etâin à son maître ou père nourricier.
-
-Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait
-la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs
-odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées
-et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait,
-désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en
-ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence
-[Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous
-prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre
-l'élève et le maître.
-
-Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante
-que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa
-Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster,
-accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par
-l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or
-qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe
-contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin,
-dont elle accoucha neuf mois après.
-
-Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair
-et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut
-sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme
-d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de
-plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4].
-
-
-[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p.
-127, lignes 8, 24.]
-
-[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même
-passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch,
-_Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1,
-lignes 37-38.]
-
-[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné,
-approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est
-comparée au souffle du vent.]
-
-[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par
-Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.]
-
-
-§2.
-
-_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._
-
-Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle
-[Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid
-Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant
-Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César,
-mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère.
-
-Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid
-a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales
-formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans
-le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire
-de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur
-équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux.
-
-Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence
-du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans
-le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre
-dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les
-liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je
-n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari
-comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas
-d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu.
-
-
-[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re
-partie, p. 8.]
-
-[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage
-est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle.
-Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies
-compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents.
-Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p.
-11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le
-tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de
-la p. 382.]
-
-
-[Pg 315]§3.
-
-_La partie d'échecs._
-
-Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande
-et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse
-dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit
-s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique
-de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu
-brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un
-bouclier orné de perles d'or.
-
-Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le
-connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,»
-dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a
-rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de
-Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,»
-dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,»
-dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande.
-«Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit
-Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est
-mon jeu d'échecs[1].»--«Peu
-[Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas
-moins beau que le tien.»
-
-Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent,
-à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une
-brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire
-les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait.
-
---«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit
-Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit
-Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai
-cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et
-agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je
-perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].»
-
-Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il
-demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que
-celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que
-je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui
-qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire
-qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le
-résultat
-[Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie
-nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il
-disparut, laissant le roi et sa cour interdits.
-
-
-[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici
-soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est
-originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.]
-
-[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert
-de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est
-d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse
-d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163,
-190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie
-du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.]
-
-
-§4.
-
-_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._
-
-Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin
-reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la
-composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de
-Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place.
-C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes
-qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité.
-
-«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on
-entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de
-primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où
-personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les
-sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur.....
-L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants
-que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande
-enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus
-[Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La
-jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide
-chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes
-y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme,
-quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que
-tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi
-pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme,
-viendras-tu avec moi[2]?»
-
-Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième
-siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les
-attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe
-athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au
-banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps
-dans une éternelle ivresse[3].»
-
-Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que
-nous analysons n'est donc
-[Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays
-où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien;
-ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent
-après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il
-voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne
-lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui
-habitent le domaine mystérieux de la mort.
-
-Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux
-resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus
-séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle,
-«quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid
-comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date
-redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son
-surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient
-d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte.
-
-
-[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]
-
-[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische
-Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers
-où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent
-de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans
-l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime
-une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste,
-et je l'ai supprimé.]
-
-[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit.
-Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]
-
-
-§5.
-
-_Mider enlève Etâin._
-
-L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs
-d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous
-allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera
-l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit
-Mider, «et cette
-[Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit
-Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit
-Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin,
-élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera
-ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.
-
-Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle
-de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en
-rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait
-appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais
-la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées.
-Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui
-enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait
-point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de
-la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur
-irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»
-
-Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que
-tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger
-l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit
-Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua
-Mider.
-
-A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la
-parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te
-faire. Depuis
-[Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant
-bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as
-refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas
-accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai
-pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi.
-Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai
-pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses
-deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été
-convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider.
-
-Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main
-gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air
-et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit,
-servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient
-le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils
-aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et
-blancs cous étaient unis par un joug d'or.
-
-Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de
-cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle
-leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers
-reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin
-pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit
-à Eochaid
-[Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec
-le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força
-l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu
-la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort
-tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid
-Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de
-ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité
-d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux
-Mider[2].
-
-
-[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.]
-
-[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv.
-Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous
-n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans
-la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39,
-col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros
-Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the
-Manners_, t. III, p. 80.]
-
-
-§6.
-
-_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._
-
-Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler,
-c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha
-Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence
-importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en
-Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez
-grande des côtes pour être
-[Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A
-ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des
-Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il
-faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour
-gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts
-trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité.
-
-Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés
-dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter
-son histoire.
-
-Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très
-douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui
-une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta
-chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez
-lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes,
-étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue
-qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle
-disparut, et avec elle la branche d'argent.
-
-Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de
-deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu
-vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et
-[Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son
-voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La
-reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint
-en Irlande[2].
-
-
-[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans
-la légende de Cormac.]
-
-[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien
-est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un
-très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H.
-2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]
-
-
-§7.
-
-_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._
-
-Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment
-le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le
-retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième
-siècle l'histoire épique de l'Irlande.
-
-La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui.
-Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le
-héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une
-concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le
-héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4].
-
-[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en
-éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration.
-Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles
-femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une
-musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté
-de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent.
-«Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il;
-«mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].»
-
-Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande.
-Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées
-du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de
-rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle
-ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et
-qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le
-cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand.
-Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait
-témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints;
-[Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il
-la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand
-était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle
-abandonna Cûchulainn.
-
-Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu
-le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible
-pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli
-par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et
-de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn,
-était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros
-passionné[7].
-
-
-[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez
-Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.]
-
-[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et
-suiv.]
-
-[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.;
-p. 208, ligne 19.]
-
-[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.]
-
-[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la
-branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et
-la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin.
-On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné,
-p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle
-d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.]
-
-[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220,
-lignes 5, 6.]
-
-[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.]
-
-
-§8.
-
-_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac
-échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._
-
-Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des
-principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils
-d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn.
-Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en
-1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre
-ère,
-[Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de
-Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est
-un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde
-liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît
-remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le
-nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se
-retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du
-quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le
-pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2].
-Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la
-branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.
-
-Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa
-forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune
-homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or
-y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes
-s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne
-pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux.
-[Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient.
-
---«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune
-homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit
-Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût
-à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai
-après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à
-propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme,
-ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.
-
-Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans
-le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu
-as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,»
-répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché
-qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il
-y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est
-vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait
-échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient
-tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A
-l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant
-du jeune homme, et partirent avec lui.
-
-Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara
-d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses
-deux enfants;
-[Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac
-secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de
-ses sujets fit place à la joie.
-
-
-[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor,
-_Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même
-expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider.
-_Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.]
-
-[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso.
-Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889.
-Cf. p. 331.]
-
-[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus
-haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]
-
-
-§9.
-
-_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième
-partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._
-
-Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son
-fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les
-avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une
-plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de
-cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir
-cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert
-une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce
-travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires
-à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes
-qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées
-par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de
-raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda
-longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous
-faites cela depuis le commencement du
-[Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.»
-
-Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses
-curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un
-homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient
-de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui
-proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.
-
-L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour
-le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux,
-devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de
-cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si
-elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon
-sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera
-ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte.
-«Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de
-leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué
-et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je
-le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle
-fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.
-
-Cormac mit un second quartier de cochon sur le
-[Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,»
-dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si
-les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine,
-j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie,
-car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de
-cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa
-femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler,
-et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept
-vaches[2].»
-
---«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de
-la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième
-quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche
-merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse;
-comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille.
-Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu
-es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le
-repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en
-compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et
-fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien
-heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est
-moi qui te les ai pris,» dit
-[Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse.
-Mon but était de te faire venir ici.»
-
-Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des
-merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il
-lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de
-plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir
-l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient
-la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils
-rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé
-tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison.
-
-Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent.
-Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette
-coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant
-elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les
-morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien
-facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis
-ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre
-morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle
-disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se
-rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident.
-
-Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher.
-Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de
-Tara, capitale
-[Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche
-merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table
-sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân.
-Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept
-mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de
-J.-C.[3].
-
-
-[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte
-plus ancien.]
-
-[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277.
-Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.]
-
-[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise,
-mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the
-Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M.
-Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai
-peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la
-femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.]
-
-
-§10.
-
-_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du
-sixième siècle de notre ère._
-
-Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous
-retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande
-vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette
-époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac
-Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach
-mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année
-précédente[2].
-
-[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en
-Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il
-soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le
-vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où
-les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec
-le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3].
-
-Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors
-de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait
-des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac
-Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans
-son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à
-sa femme une aventure étrange.
-
-Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla
-d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce
-monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon
-mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre
-pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais
-en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir
-en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est
-arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu,
-[Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un
-guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être
-tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il
-s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin
-avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de
-Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je
-lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de
-bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la
-traduction:
-
- Je vais rejoindre mes compagnons tout près.
- Ce matin le ciel est blanc et pur.
- C'est moi qui suis Manannân mac Lir;
- Tel est le nom du guerrier qui est venu.
-
-Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi
-d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre
-ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux
-armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux
-mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des
-Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac
-Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit
-sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa
-distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards.
-Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en
-[Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la
-veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon
-concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais,
-qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la
-victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.
-
-Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme
-grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de
-la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais
-on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était
-Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait
-au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle
-croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5].
-
-
-[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du
-Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]
-
-[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
-partie, p. 179.]
-
-[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez
-Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.]
-
-[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le
-commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que
-_T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la
-Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai
-trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et
-Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.]
-
-[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été
-reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, §
-103.]
-
-
-§11.
-
-_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._
-
-Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique.
-[Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et
-tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant
-Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient
-été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre,
-en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé
-ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il
-n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige,
-conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier
-célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant
-il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit
-Mongân[2].
-
-Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende
-irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân
-avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il
-s'agissait de savoir où était mort Fothad
-[Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de
-Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis,
-fixent à l'année 285 la date un peu vague[4].
-
-Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le
-menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent
-l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân
-aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé,
-c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5]
-en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la
-rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château
-de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne
-serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa
-personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété
-du _file_.
-
-Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du
-succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus
-grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son
-impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme
-[Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût
-pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les
-joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait
-Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.»
-
-Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que
-son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre
-immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa
-personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était
-dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des
-gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment
-fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas
-apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô
-femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus
-bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»
-
-Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry
-et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de
-l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de
-là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la
-ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est
-de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au
-temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour
-rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre
-l'audacieuse présomption
-[Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise
-ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu
-gagner le nord-est de l'Irlande.
-
-Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut
-un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des
-gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être
-ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent
-l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de
-Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers
-le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de
-Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants
-par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle
-poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.
-
-La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas
-une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il
-l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la
-Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de
-Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se
-trouvait Mongân.
-
-Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire
-la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de
-Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait
-entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais,
-[Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en
-larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des
-engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses
-cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne
-ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans
-sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il
-sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui
-formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva
-dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer
-entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle,
-faisant face au roi.
-
-Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit
-Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad
-Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster,
-moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier
-inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,»
-répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le
-guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,»
-dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il
-en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as
-tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le
-guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous
-rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur
-[Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur.
-Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps,
-et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre
-côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche
-nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de
-distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu
-plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil
-de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux
-bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus
-de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de
-cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée
-en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand
-il a été tué par Cailté.»
-
-On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche,
-le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le
-cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son
-pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon
-de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître
-injustement attaqué.
-
-[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé
-jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân
-avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de
-la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour
-non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race
-supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire
-d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance
-gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des
-hommes.
-
-
-[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première
-partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve
-une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous
-devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord
-avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait
-baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_,
-p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la
-mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en
-544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie
-irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.]
-
-[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum
-hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.]
-
-[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]
-
-[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four
-Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière,
-les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283,
-c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté
-combattait dans la bataille livrée en 285.]
-
-[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M.
-Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on
-trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]
-
-[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de
-l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]
-
-[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon
-attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages
-difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133,
-col. 1.]
-
-
-[Pg 344]CHAPITRE XV.
-
-LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
-
-§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race
-celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des
-anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de
-Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est
-un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains
-héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels
-sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de
-Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval
-dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne
-d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre
-Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre.
-
-
-§1.
-
-_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._
-
-La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende
-le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce
-récit mythique
-[Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion
-celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également
-une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième
-siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa
-personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa
-mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.
-
-Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une
-seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son
-décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des
-morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste
-des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende
-irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une
-langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une
-croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui,
-dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux
-revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous
-donnerons là-dessus quelques développements.
-
-
-§2.
-
-_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne?
-Opinion des anciens sur cette question._
-
-La seconde naissance de Find est quelque chose
-[Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin
-naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme
-on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français.
-Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le
-monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la
-fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux;
-ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa
-première vie qui est divine.
-
-Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point
-comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il
-s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son
-nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill.
-Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement
-plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu
-un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le
-souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies
-précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac
-Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân
-conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find.
-
-Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois
-générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire
-qu'un mort naisse
-[Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible:
-telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains
-auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances
-gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces
-ressemblances allaient jusqu'à l'identité.
-
-Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier
-siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples
-les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44,
-Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez
-les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes
-des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé
-elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3].
-Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié
-du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie
-des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle
-suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant
-des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il
-les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur
-ce point des croyances identiques à celles que Pythagore
-[Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].»
-
-[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]
-
-[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller,
-_Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.]
-
-[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller,
-t. I, p. 271.]
-
-[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]
-
-[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition
-Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]
-
-
-§3.
-
-_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._
-
-Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après
-la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient
-pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener
-une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux
-et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par
-là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras
-d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres,
-heureux, immortels[1].
-
-La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir
-un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill,
-appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie
-s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un
-châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les
-hommes, après la mort, trouvent dans un autre
-[Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur
-promet[2].
-
-Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la
-continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux
-qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef
-mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le
-traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde
-continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3].
-Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde
-vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que
-pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra
-dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les
-engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4].
-
-[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation
-des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour
-ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts
-dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun
-une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non
-corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de
-l'Océan.
-
-Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore
-est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de
-vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu
-où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le
-ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore;
-dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une
-région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette
-divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la
-morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une
-sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première
-vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de
-la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce
-monde, et voit dans la seconde vie du
-[Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première.
-C'est la doctrine celtique.
-
-Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont
-la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la
-justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà
-du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle
-a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays
-ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités
-par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent
-revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège
-spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont
-revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.
-
-
-[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II,
-p. IX-XII.]
-
-[Footnote 2:
-
- ..... Regit idem spiritus artus
- Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ
- Mors media est.
- Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458.
-
-Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, §
-5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,»
-n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où
-passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort
-se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare
-exception dans celui-ci.]
-
-[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem
-inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et
-clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus
-confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap.
-XIX, § 4.]
-
-[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum
-est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.»
-Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81,
-lignes 19-23.]
-
-
-§4.
-
-_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle
-avant notre ère._
-
-Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus
-de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté
-par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu
-avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et
-Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de
-combats qui, en ce
-[Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps
-vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun
-d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions
-appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui
-accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire:
-clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un
-guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il
-fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats
-qu'il avait menée dans celui-ci.
-
-Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les
-mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est
-Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus
-modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au
-quatrième siècle.
-
-La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la
-race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée,
-elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de
-la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend
-avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux.
-On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par
-lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le
-Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.
-
-[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être
-produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et
-avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible
-eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement.
-Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée
-en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs
-habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il,
-«est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux
-Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].»
-
-Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur
-présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion
-irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans
-ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les
-lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes
-des enfants.
-
-Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la
-conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort
-approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont
-inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main
-droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de
-sa femme et de
-[Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi
-dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la
-mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques
-instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous,
-après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et
-de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront
-englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire
-au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire
-et la suprématie sur toutes les nations voisines[3].
-
-
-[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]
-
-[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition
-Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta
-historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.]
-
-[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, §
-25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum
-Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32,
-lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non
-seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas
-de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum
-græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l.
-XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl
-Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]
-
-
-§5.
-
-_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et
-des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa
-Nair.--Légende de Cûchulainn._
-
-Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales
-occupations des dieux dans les
-[Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les
-guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au
-temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont
-l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré
-en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de
-Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.
-
-Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où
-l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse,
-lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante
-qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que
-la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte
-cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix
-de la victoire et il revient avec elle en Irlande.
-
-Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise,
-ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un
-autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.
-
-
-[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez
-Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel
-Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des
-conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster,
-p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127,
-col. 2, ligne 6.]
-
-
-[Pg 356]§6.
-
-_Légende de Loégairé Liban._
-
-Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près
-d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux
-étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils
-passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure,
-quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers
-le brouillard qui s'élevait du lac.
-
-Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite
-une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à
-pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des
-cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut
-au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de
-Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la
-raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de
-secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays
-des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma
-femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors
-j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn
-Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine
-[Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré
-sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu
-entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.»
-Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:
-
- I
-
- La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
- Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
- Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
- Non loin d'ici, c'est tout près.
-
- Nous avons marché dans le sang généreux et rouge
- De corps majestueux et de noble race;
- Leur perte répand la douleur
- Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes.
-
- Premier massacre, celui de la ville des deux grues;
- Près d'elle un flanc fut percé:
- Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée,
- Eochaid fils de Sall Sreta.
-
- Avec vigueur combattit Aed fils de Find,
- En poussant le cri de guerre;
- Goll mac Duilb, Dond mac Néra
- Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes.
-
- Les bons et jolis fils de ma femme
- Et moi nous ne serons pas seuls:
- Une part d'argent et d'or
- Est le présent que je fais à quiconque le désire.
-
- La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards,
- Autour d'elle coulent des fleuves de sang:
- Bataille de guerriers divins pleins de bravoure,
- Non loin d'ici, c'est tout près.
-
-
-[Pg 358]
- II
-
- Dans leurs mains sont des boucliers blancs
- Ornés de signes en blanc argent,
- Avec des épées brillantes et bleues,
- Des cornes rouges à monture métallique.
-
- Observant l'ordre de bataille prescrit,
- Précédant leur prince aux traits gracieux,
- Marchent, à travers les lances bleues,
- Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés.
-
- Ils ébranlent les bataillons ennemis,
- Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent.
- Combien ils sont beaux dans le combat,
- Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs!
-
- Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre:
- Ils sont fils de reines et de rois.
- Il y a sur leurs têtes à tous
- Une belle chevelure jaune comme l'or.
-
- Leurs corps sont élégants et majestueux,
- Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue,
- Leurs dents brillantes ressemblent à du verre,
- Leurs lèvres sont rouges et minces.
-
- Au combat ils savent tuer les guerriers;
- Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs
- voix mélodieuses.
- Ils chantent en vers des choses savantes;
- Aux échecs ils gagnent la partie de revanche.
-
- Dans leurs mains sont des boucliers blancs,
- Ornés de signes en blanc argent,
- Avec des épées brillantes et bleues,
- Des cornes rouges à monture métallique.
-
-[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il
-partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé
-Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui
-l'entouraient:--«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas
-en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel,
-vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac.
-Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche,
-ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire
-Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où
-ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite
-assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de
-la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était
-retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister,
-capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir
-la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils
-avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui
-est connue en Irlande sous le nom de _Osnad ingene Echdach amlabair_,
-«Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.»
-
-Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille,
-qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des
-cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une
-femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle
-patrie; mais à la fin de
-[Pg 360]l'année ils eurent le mal du pays.--«Allons, «dit Loégairé,
-«savoir des nouvelles d'Irlande.»--«Afin de revenir,» lui dit son
-beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.»
-Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et
-arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé
-toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise
-des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup
-une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses
-cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de
-joie, pour leur souhaiter la bienvenue.--«Ne vous dérangez pas,» dit
-Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»--«Ne me quitte pas,»
-s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois
-Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes
-ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé
-fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en
-vers les prodiges de son nouveau séjour.
-
- I
-
- Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
- C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
- Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
- On va de royaume en royaume.
-
- On entend la musique noble et mélodieuse des dieux;
- On va de royaume en royaume.
-[Pg 361]
- Buvant dans des coupes brillantes,
- Ou s'entretient avec qui vous aime.
-
- * * * * *
-
- J'ai pour femme moi-même
- Dêr Grêné, fille de Fiachna.
- Après cela, te raconterai-je,
- Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons.
-
- Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell
- Trente chaudrons, trente cornes à boire,
- Nous en avons apporté la plainte que chante Maer,
- Fille d'Eochaid le muet.
-
- Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
- C'est de la bière qui tombe à chaque pluie.
- Toute armée en marche est de cent mille guerriers;
- On va de royaume en royaume.
-
- II
-
- Quelle merveille, ô Crimthann Cass!
- Je fus maître de l'épée bleue.
- Une nuit des nuits des dieux!
- Je ne la donnerais pas pour ton royaume.
-
-Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée
-des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où
-il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et
-lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire
-de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour
-compagne la fille de Fiachna[1].
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]
-
-
-[Pg 362]§7.
-
-_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et
-dans la légende moderne d'Ossin._
-
-Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous
-appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé
-Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande.
-Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la
-contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur
-surhumain.
-
-Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est
-pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée
-aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique,
-dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu
-du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre
-intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été
-dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la
-fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare
-de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est
-monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route
-qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui
-fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père:
-«Rappelle-toi,
-[Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu
-ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].»
-
-Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil.
-Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui
-avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette
-charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se
-brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté,
-sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la
-vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du
-pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté
-en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne
-reviendra pas[2].
-
-
-[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_,
-vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian
-O'Looney.]
-
-[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.]
-
-
-§8.
-
-_Légende de Crimthann Nîa Nair._
-
-Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus
-d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte
-l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en
-tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut
-[Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il
-fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi
-suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair.
-
-Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa
-généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise
-une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois
-frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1].
-Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère
-et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2].
-
-Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande.
-Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans
-un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec
-quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier
-d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres
-précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or
-représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en
-argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une
-fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une
-chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves.
-Crimthann mourut des
-[Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en
-Irlande[3].
-
-
-[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]
-
-[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II,
-chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.]
-
-[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve
-dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23,
-col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales
-des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95;
-Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.]
-
-
-§9.
-
-_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de
-Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._
-
-La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous
-offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux
-créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à
-une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant,
-Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je
-pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système
-militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à
-ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de
-points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la
-nature est assujetti.
-
-Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il
-a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn
-n'éprouve, ainsi
-[Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans
-l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de
-l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son
-voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour
-du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans
-le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à
-ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort
-court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et
-leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans
-s'évanouir au même instant.
-
-Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de
-l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à
-l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit
-qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à
-la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille
-seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement
-celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait
-que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans
-un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf
-certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des
-morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des
-vivants.
-
-
-[Pg 367]CHAPITRE XVI.
-
-CONCLUSION.
-
-§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
-mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en
-Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain:
-Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les
-Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique
-en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le
-naturalisme celtique.
-
-
-§1.
-
-_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la
-mythologie grecque._
-
-Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre
-d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques,
-nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les
-autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants
-paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des
-attributions spéciales à chacune
-[Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner
-sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à
-celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses
-principaux dieux. C'est une illusion.
-
-En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de
-croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la
-mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de
-la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et
-elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias.
-Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement
-distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour
-des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton,
-Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et
-les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types
-différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du
-corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes,
-etc.
-
-Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai
-de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs
-à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la
-religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de
-Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte
-au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.
-
-[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre
-les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la
-civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas
-encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par
-lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une
-certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une
-forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms
-divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques
-de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et
-de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter
-avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours
-stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création
-propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la
-mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de
-chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis
-et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des
-autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font
-qu'un.
-
-Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire
-trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant
-d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que
-trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la
-même personnalité mythologique.
-
-
-[Pg 370]§2.
-
-_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._
-
-Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama,
-le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois
-formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par
-conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre
-de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort,
-qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son
-fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri,
-lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent
-trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou
-trois expressions pour désigner la même conception mythologique.
-
-Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès
-et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions
-qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces
-trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un
-groupe sous le
-[Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le
-plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois
-personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les
-_Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple
-Géryon, personnification de la nuit[8].
-
-Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang
-secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès,
-Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus,
-tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux
-grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et
-comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois,
-dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le
-génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement
-distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre.
-
-
-[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.]
-
-[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.]
-
-[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.]
-
-[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.]
-
-[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.]
-
-[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.]
-
-[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the
-science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.]
-
-[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf.
-plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]
-
-[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.]
-
-
-§3.
-
-_La triade en Irlande._
-
-L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin
-[Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle
-qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais
-que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill,
-Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient
-petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps
-sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La
-femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du
-troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois
-noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple
-épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1].
-
-Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue
-des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de
-ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui
-le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar
-et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent.
-Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique.
-Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine;
-elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi
-des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan,
-[Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac
-Cecht et Mac Grêné[2].
-
-Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut
-même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente,
-car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois
-lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui
-écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair.
-Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba.
-
-Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar,
-tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A
-eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois
-sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous
-les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont
-vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge
-[Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et
-très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun
-d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois
-chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.»
-Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force
-protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et
-Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois
-châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à
-eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut
-dire «science, littérature, poésie[6].»
-
-Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont
-un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré
-certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la
-mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique
-dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De
-cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus
-tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène
-étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la
-ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps
-[Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il
-ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps
-jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps.
-Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône
-d'Irlande[7].
-
-La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour
-exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont
-conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des
-manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand
-dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8].
-Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom
-par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de
-Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour
-expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu
-père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce
-dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son
-fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois
-dieux; le premier, d'abord roi,
-[Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la
-bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier
-dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier
-Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à
-l'origine, ont désigné la même divinité.
-
-
-[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2,
-lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre
-de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla
-Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]
-
-[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
-p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père,
-est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père
-maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous
-avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]
-
-[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p.
-11, col. 1, ligne 28.]
-
-[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers
-de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente
-sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo.
-Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une
-date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous
-le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort
-violente des enfants de Tuirenn.»]
-
-[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]
-
-[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster,
-p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme
-la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica
-celtica_, 2e édition, p. 60, 869.]
-
-[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col.
-1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124,
-col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de
-1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]
-
-[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de
-Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]
-
-[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.]
-
-
-§4.
-
-_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._
-
-Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre
-le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux
-groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces
-triades appartient.
-
-La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont
-Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent
-cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et
-Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et
-de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés
-Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces
-sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée
-comme divinité de la mort, acceptât l'âme
-[Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la
-vie était menacée[2].
-
-Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les
-captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux.
-Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était
-encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle
-avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date;
-il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de
-Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous
-dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des
-armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés,
-ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas
-autrement au temps de
-[Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C.
-Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars
-romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont
-résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le
-butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en
-son honneur tout ce qui a vie[5].»
-
-Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité
-gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une
-dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6].
-L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius
-Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès
-est le
-[Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs
-captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu
-père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait
-épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme
-remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8].
-
-Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est
-un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit
-que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en
-breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande,
-est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le
-mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a
-considéré Taranus comme identique au Jupiter
-[Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la
-religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois,
-Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales
-comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au
-Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est
-le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la
-mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme
-Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains.
-
-Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie
-de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la
-même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il
-coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans
-doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à
-l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu
-en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet
-usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys
-d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si
-cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère,
-du moins le cérémonial en subsistait, puisque
-[Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius
-Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer
-d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de
-sang à des gens de bonne volonté[12].
-
-
-[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.]
-
-[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis
-periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se
-immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur,
-quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum
-immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_,
-livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]
-
-[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos
-suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius
-Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap.
-XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot,
-t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant
-J.-C.]
-
-[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς
-τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ
-τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις
-ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition
-Didot, t. I, p. 273, 274.]
-
-[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare
-constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum
-superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum
-conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]
-
-[Footnote 6:
-
- MARTI
- TOUTATI.
-
-Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum
-latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au
-Musée Britannique.]
-
-[Footnote 7:
-
- MARTI
- LATOBIO
- HARMOGIO
- TOVTATI
- SINATI MOG
- ENIO.
-
-_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue
-épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je
-préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p.
-1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_,
-dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans
-_Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par
-M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées
-(_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un
-monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas
-d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du
-savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le
-domaine des études celtiques.]
-
-[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de
-Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus
-inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]
-
-[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse
-que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica
-celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion,
-_Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.]
-
-[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive
-droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589,
-1812),--s'adressent à un fils de Taranus.]
-
-[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293,
-col. 1.]
-
-[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.]
-
-
-§5.
-
-_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._
-
-Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce
-dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En
-Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra;
-c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la
-victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de
-Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus
-important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est
-Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu
-à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en
-ce qu'il est le dieu des arts et
-[Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a
-une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue
-à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les
-mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs
-dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité
-de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre
-elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de
-leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode,
-ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux
-Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient
-les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César
-a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui,
-ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en
-diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier.
-
-Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient
-plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément
-fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été
-déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit
-la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure
-trouvée à
-[Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels
-romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les
-cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui
-fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage
-qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est
-un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais
-indo-européen[5].
-
-Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd
-souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui
-a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même
-racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet
-_Smer-i_... ou _Smer-t_...[6].
-
-
-[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish
-glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque,
-_De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié
-«corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire
-gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition
-d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une
-manifestation du dieu Lugus.]
-
-[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley
-Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais
-moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots
-l'origine de l'_e_ long.]
-
-[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882,
-p. 310.]
-
-[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I,
-p. 117.]
-
-[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96
-et suiv.]
-
-[Footnote 6: Charles Robert, _Epigraphie de la Moselle_, p. 65 et
-suiv. Le nom propre d'homme _Smertu-litanus_, «large comme _Smertus_,»
-dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage
-du même culte, et le nom de femme galate _Zmerto-mara_, «grande comme
-_Smertos_,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.]
-
-
-§6.
-
-_Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule._
-
-Le serpent de l'autel du musée de Cluny,--ce serpent que va frapper
-d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent
-qui est une
-[Pg 384]des personnifications du dieu méchant,--reparaît dans
-d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude
-approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce
-serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des
-divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à
-Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux
-de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et
-cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture.
-
-Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et
-Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il
-porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle _Bûar-ainech_,
-c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête
-de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, _goborchind_, de
-l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours
-accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres
-dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de
-lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief.
-
-[Pg 385]Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de
-ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule,
-dieu «à figure de vache,» _Bûar-ainech_ en irlandais: on le nommait
-_Cernunnos_[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu
-fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de
-la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont
-ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque
-sorte. Le nom de _Cernunnos_ est gravé sur la troisième face de l'autel
-n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure
-humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la
-hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme
-les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et
-celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur
-a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la
-troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le
-meurtre du serpent.
-
-Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le
-dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en
-changeant de
-[Pg 386]nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe.
-Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du
-crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement
-le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du
-reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit
-avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre
-plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette
-distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre
-ère.
-
-Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent.
-Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims
-tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que
-semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle
-que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole
-_Cromm cruach_, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé
-en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image
-du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait,
-croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie.
-
-
-[Footnote 1: Alexandre Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades
-gauloises_, dans la _Revue archéologique_ de juin, juillet et août
-1880; _Les divinités gauloises à attitude bouddhique_, dans la _Revue
-archéologique_ de juin 1882.]
-
-[Footnote 2: Voir plus haut, p. 203.]
-
-[Footnote 3: Voir plus haut, p. 95.]
-
-[Footnote 4: Le TARVOS TRIGARANUS du musée de Cluny est un doublet
-de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la
-mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou
-le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois;
-du reste le thème celtique _garano_, «grue,» est presque identique
-étymologiquement au Géryon grec.]
-
-[Footnote 5: Voir plus haut, p. 108.]
-
-
-§7.
-
-_Le dualisme celtique et le dualisme iranien._
-
-Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous
-[Pg 387]fait connaître les points fondamentaux de la mythologie
-celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la
-croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second
-positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés
-l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman
-dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de
-croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer
-les druides comme les élèves des mages. Le mot _dêvos_, en irlandais
-_dîa_, en breton _doué_, est chez les Celtes, comme dans la littérature
-védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au
-père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne,
-exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant,
-vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui
-distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux,
-_dê[v]i_, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie
-bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de
-paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges
-comme les plus curieux de la religion celtique.
-
-
-§8.
-
-_Le naturalisme celtique._
-
-A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction
-frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue
-invocation qui semble
-[Pg 388]un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes
-qu'on retrouve également au début de la _Théogonie_ d'Hésiode. Chez
-Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le
-jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent
-un moment, dans le _Livre des conquêtes_, être considérées comme plus
-puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles
-aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1].
-
-Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde
-celtique?
-
-Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement
-jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la
-nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par
-exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la
-portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont
-conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu
-Vosge, _Vosegus_[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes
-de ce nom; à la déesse Ardenne, _Arduinna_, dont le nom est, dans une
-inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien
-connue[3];
-[Pg 389]à la déesse Seine, _Sequana_, dont le culte paraît s'être
-principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons
-la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous
-remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile!
-Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte
-secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point
-spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au
-même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple,
-de la _dea Bibracte_ chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara
-en Irlande[7].
-
-Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans
-la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes
-sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le
-cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres,
-recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de
-leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes
-des Iles Britanniques
-[Pg 390]comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des
-individus, des familles et des peuples.
-
-Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes
-classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique,
-quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux
-d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler
-des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années
-surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque
-jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite
-les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le
-zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et
-classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain.
-Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous
-devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan,
-à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe
-éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale
-gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques
-n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers
-connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande.
-
-
-[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 243-252.]
-
-[Footnote 2: Brambach, _Corpus inscriptionum rhenarum_, n° 1784.
-Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne,
-_ibid._, 1626, 1690; elle est appelée _Diana Abnoba_, n° 1654, et
-_Deana Abnoba_, n° 1683.]
-
-[Footnote 3: Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach,
-on a écrit à tort _Ardbinna_; la bonne leçon, avec un _u_ au lieu
-d'un _b_ à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription
-de Rome, _Corpus inscriptionum latinarum_, tome VI, n° 46, et par
-une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, _Mythologiæ
-septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° XX. Comparez la dédicace
-_sex arboribus_, Orelli, 2108.]
-
-[Footnote 4: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_,
-vol. I, n° CCCXLII.]
-
-[Footnote 5: Voyez plus haut, p. 250.]
-
-[Footnote 6: Bulliot, dans la _Revue celtique_, tome I, p. 306.
-Comparez les dédicaces _deo Nemauso, deæ Noreiæ_, Orelli, 2032-2035.]
-
-[Footnote 7: «Temair tor tuathach!» Troisième invocation d'Amairgen.
-Livre de Leinster, p. 13, col. 2, ligne 10.]
-
-[Footnote 8: Je commettrais une ingratitude si je ne constatais pas
-les services que m'a rendus l'introduction mise en tête du Livre de
-Leinster par M. Robert Atkinson.]
-
-[Footnote 9: M. J.-T. Gilbert.]
-
-
-[Pg 391]CORRECTIONS ET ADDITIONS
-
-P. 32, ligne 5. La syntaxe voudrait _cen-chuis_ ou _cen-chossa_,
-mais le composé _Gri-cen-chos_ est asyntactique, comme Tigernmas
-pour _Tigern-bais_. S'ils n'étaient asyntactiques, ces mots seraient
-indéclinables.
-
-P. 145, ligne 1. La déesse Dana est appelée_ Ana, Anu_ dans le
-_Glossaire_ de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish Glossaries_,
-p. 2, 6. Dans un texte cité par O'Davoren, _ibidem_, p. 49, on trouve
-_anann_ (génitif de _anu_), qui est glosé par _imbith_, c'est-à-dire
-«d'abondance.»
-
-P. 153. _Nuadu_ est employé comme nom commun, au génitif _nuadat_, dans
-le _Festin de Bricriu_, chez Windisch,_ Irische Texte_, p. 289, ligne
-12; et ce mot est glosé par _in rîg_, «du roi,» dans le _Leabhar na
-hUidhre_, Windisch, _Irische Texte_, p. 289, note.]
-
-
-[Pg 392]
-
-[Pg 393]INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-A
-
-Abcan, fils de Becelmas, 176.
-Aborigènes, 291.
-Abraham, 40, 41.
-Achéloüs, 14.
-Achille, 121.
-Accroupis (dieux), 384, 385.
-Acrisios, roi d'Argos, 207, 208, 210, 211, 217.
-Adam, 67, 303.
-_Adsmerius (deus)_, 383.
-Aedilfrid, roi des Northumbriens, 334, 335.
-Aed Slane, roi d'Irlande, 256.
-_Aenach Carmain_, 6.
-_Æsus_, 109, 380.
-Agamemnon, 109.
-Age d'or, 199, 200. Voyez _Race d'or_.
-Agnoman, père de Nemed, 51, 52, 75, 88, 89.
-Ahi, 99.
-Ahriman, 15, 387.
-Ai (Plaine d'), 356.
-Aicil (Ile d') 77.
-Aidan mac Gabrâin, 333-336.
-Aïdès, 17, 18, 20, 121, 240, 371.
-Ailech, 14, 235.
-Ailill, roi de Connaught, 127, 128, 286-288, 299.
-Ain, fille de Partholon, 34, 35.
-Air, 251.
-Aja Ekapad, 32.
-_Alaunus (Mercurius)_, VI.
-Alcmène, 294.
-Alcuin, 229.
-Alexandre Polyhistor, 347.
-Amairgen Glûngel, 242-254, 256, 258-261, 389.
-Ambroisie, 309.
-Amphitryon, 294.
-Ange gardien, 279.
-Annales des Quatre Maîtres, 70.
- Voyez _Quatre Maîtres_.
-Annenn, fils de Némed, 90.
-Antrim, 339.
-Aphrodite, 186.
-Apollon, V, VI, 37, 99, 368.
-Araxe, fleuve, 81.
-Arbres des dieux, 274, 275, 302, 325.
- Voyez _Branches_.
-Arc, 190, 295.
-Ard-ladran, 74.
-Ardlemnacht, 265.
-Arduinna, déesse, 388.
-Arès, 186. Voyez _Mars_.
-Argeiphontès, 201, 202.
-Argès, 218, 370.
-Argos, ville, 207.
-Argos ou Argus, 201-203.
-Aristote, 351.
-Artémis, 37.
-Arthur, 325.
-Arthur, fils de Bicur, 337.
-Assemblées publiques d'Irlande, 6, 304.
-Asura, 15.
-_Atbalat_, «ils meurent,» 225.
-Athènè, 121.
-Athènes, 202.
-Atlantique (Océan), 19.
-Attique, 14.
-_Atusmerius (deus Mercurius)_, VI, 382.
-Auguste, empereur, 81, 139.
-Augustin (Saint), 336, 343.
-Autun, 384, 385.
-Avallon (Ile d'), 325.
-
-B
-
-Babel, 40.
-Badbgna, 100.
-Balar Balcbeimnech, chef des Fomôré, 15, 112, 137, 173, 174, 176, 182, 185-188, 197-219, 225, 294, 301, 304, 376, 379-381, 384.
-Balor Beimean, 208-218. Voyez _Balar_.
-Baltique (Mer), 83.
-Banba, 68, 234, 254, 372.
-_Bar_ «mer,» 25.
-Barque de verre, 119,
-Barques des morts, 232.
-Barthélémy (Saint), 25.
-Batailles mythologiques, 14, 15, 31, 32, 100, 101, 113-116, 121, 180-187, 260, 389.
-Bâth, 25, 39.
-Beaune, 386.
-Bède, 41, 153, 324.
-Belach Conglas, 116.
-_Belatucadros (Mars)_, VI, 379.
-_Belenus (Apollo)_, VI.
-Bélier, 384.
-_Belisama (Minerva)_, VII.
-Bellérophon, 97, 99, 204-206.
-Belténé ou Beltiné, 5, 38, 158, 180, 243.
-Beothach, 56.
-Bethach, 116
-Beurre, 308, 310.
-_Bibracte (Dea)_, 389.
-Bière, 303, 309, 318, 358, 360, 361.
-Bière de Goibniu ou des dieux, 275, 277-279.
-Bilé, 225, 230, 239.
-Bith, fils de Noé, 67, 72-75.
-Blathmac, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296.
-Blé, 102, 269, 290, 386.
-Boann, femme de Dagdé, 271, 283, 284, 286.
-Bochra, fils de Lamech et père de Fintan, 76, 81.
-Bodb, roi des _side_ de Munster, 285, 286.
-Bodhbh Dearg, 276.
-Bœuf, 386.
-Bois d'Irlande, 296.
-Bois divinisés, 250-252, 388.
-_Bolg_, «sac de cuir,» 134.
-_Bona dea_, 290-292.
-Bouclier, 358.
-Bouddhique (Attitude), 384.
-Boyne, rivière, 115, 259, 270, 271, 280, 281, 340.
-Bracelets d'argent, 342.
-Bragance, 230, 231.
-Bran, fils de Febal, 322-325.
-Branches merveilleuses, 323, 327-329, 331, 333. Voyez _Arbre_.
-Breas, 159-163, 168.
-Bregleith, 312, 314, 319, 322.
-Brégon, 229, 230, 233, 239.
-Brennus, 148, 149.
-Bress mac Eladan, Fomôré, roi d'Irlande, 15, 145, 153, 154, 156, 167-172, 175, 182, 183, 198, 203, 204, 307, 373, 376, 381, 384.
-Bress, père de Lugaid, 364.
-Bretagne (Ile de), 232. Voyez _Grande-Bretagne_.
-Bretons, 117, 134, 264, 337.
-Brîan, fils de Dana, 145-149, 183, 372-374.
-_Briareos_, 219.
-Bricriu le querelleur, 295, 297, 298.
-_Brigantia_, déesse, 146, 148.
-_Brigantia_, ville d'Espagne, 230.
-_Brigindo_, déesse, 146.
-Brigit, déesse, 145-148, 182, 183, 372.
-Brigite (Sainte), 145.
-Britan, 116.
-Brontès, 218, 370.
-_Brug Maic ind Oc_, 270-280.
-_Brug na Boinne_, 270-280.
-_Buar-ainech_, 202-204, 384, 385.
-_Buide Conaill_, 296.
-
-C
-
-Cacus, 212, 213.
-Cadmus, 10, 121.
-Caer, fille d'Ethal Anbual, 286-289, 312.
-Caillin (Saint), 82.
-Cailté, 338, 340-343, 345, 351.
-Caïn, 92, 93.
-Calypso, fille d'Atlas, 120, 366.
-_Camulus (Mars)_, VI.
-Caragh (Rivière de), 339, 340.
-Carell, 49, 57.
-Carlingford (Lac de), 240.
-Caspienne (Mer), 87, 89.
-Catalogues de la littérature épique de l'Irlande, 1-3.
-_Caturix (Mars)_, VI.
-Celtchar, fils de Uithechar, 295.
-Cenmare (Rivière de), 38.
-_Cenn Cruach_, 105-113
-Cennfaelad, archevêque d'Armagh, 78.
-Cera, 375.
-Cercueil de pierre, 342.
-Cerf, 386.
-Cermait, 372.
-_Cernunnos_, 385.
-César, V, VII, VIII, XI, 110, 178, 304, 349, 351, 378, 382.
-Cessair, XII, 64-75, 84.
-Cetnen, 221, 222.
-Chaînes d'argent, 195, 288.
-Chaînes d'or, 288.
-Cham, 81, 92.
-Chambre funéraire de Newgrange, 273.
-Chanaan, 94.
-Chant, 283, 289, 297, 324, 325.
-_Charites_, 371.
-Charlemagne, 229.
-Chars, 287, 295, 298, 323, 349, 364, 365.
-Chasse, 295.
-Chevaux, des chefs gaulois, 349; cf. 365.
-Chèvre, 95, 97, 203, 384.
-Chimère, 97, 205-207.
-_Chronicum Scotorum_, 68, 69, 75, 228.
-Cîan, père de Lug, 175, 373.
-Cicéron, VII.
-Cichol Gri-cen-chos, 32, 391.
-Ciel, 237.
-_Cill Eithne_, 282.
-Cimbaed, fils de Fintan, 223.
-Cimetière de Brug na Boinné, 271-273.
-Cinaed hûa Artacain, 271.
-_Cin dromma Snechta_, 68.
-Claude, empereur, 381.
-Clément, grammairien irlandais, 228, 229.
-Clothru, mère de Lugaid, 364, 374.
-Cluny (Musée de), 383, 385.
-Cnamros, 100.
-Cochons de Manannân, 330, 331.
-Cochons des dieux, 275, 277-279, 330, 331.
-Collier d'argent, 342.
-Colmân, fils de hûa Clûasaig, 256, 257, 296.
-Columba (Saint) ou Colum Cille, 47, 57, 59, 137, 154, 164, 175.
-Colum Cuaellemeach, 176.
-Comyn (Michel), 362, 363, 366.
-Conairé, roi suprême d'Irlande, 322.
-Conall Cernach, 295, 297, 298.
-Conann, fils de Fébar, 14, 86, 101-122, 135, 209, 230.
-Conchobar, roi d'Ulster, 4, 193, 224, 289, 295, 297-299, 304, 312, 323, 355, 374.
-Connaught, 126, 127, 158, 165, 264, 286, 288, 356, 360.
-Conn Cêtchathach, 301, 304, 326, 327.
-Connlé, fils de Conn, 119, 192.
-Corbeaux, 194, 195, 381.
-Corco Duibné, 73, 233.
-Cormac mac Airt, 81, 326-333.
-Corneilles, 195, 196.
-Cornes à boire, 358, 361.
-Cornus (Dieux), 105, 203, 383-387.
-Corpré, _filé_, fils d'Etan, 171, 172, 198.
-Corse, 81.
-Coupe enchantée, 332, 333.
-Courses de chevaux, 139.
-Creidné, 169, 177, 179, 181-184, 307.
-Crépuscule, 202, 204, 386.
-Crète (Ile de), 103.
-Crimthann Cas, roi de Connaught, 356, 360, 361.
-Crimthann Nîa Nair, roi suprême d'Irlande, 272, 364.
-Crimthan Sciathbel, 264, 265.
-Croissant de la lune, 104, 385.
-Crom Conaill, 296.
-Cromm Crûach, 105-113, 386.
-Crûachan, 272, 288.
-Cruithnich ou Pictes, 7, 12, 264.
-Cûan hûa Lothchain, 137, 139.
-Cûchulainn, 4, 127, 128, 193, 195, 224, 289, 294, 299, 300, 312, 324-326, 355, 365, 366, 374.
-Cuil Cesra, 74.
-_Cumal_, 314.
-Curcog, fille de Manannân, 278-280.
-Cycle mythologique irlandais, 6-15.
-Cycles épiques irlandais, 4, 5.
-Cyclopes, 218, 219, 272, 370, 371.
-Cygnes, 288, 289, 321.
-
-D
-
-Dagan, 269. Voyez _Dagdé_.
-Dagdé, 15, 129, 145, 175, 178, 179, 182, 183, 190, 191, 221, 224, 233, 267-292, 294, 305, 306, 372, 375.
-Dana, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147, 391.
-Danaé, 207, 208, 211, 214.
-Danois, 132.
-Danube, 225.
-Dasyu, 131, 174.
-Dechtéré, 204, 295, 298, 299, 304.
-_Dêe Donand_, 145.
-Dee (Rivière de), 340.
-Degsa Stân, 334, 335.
-_Dêi Dana_, 145.
-_Dêi Danann_, 149.
-Delbaeth, 145, 221, 222.
-Delphes, 147, 149.
-Démons, 142, 143, 188, 253, 387.
-Denys d'Halicarnasse, 380.
-Dergrêné, fille de Fiachna, 359, 361.
-Dettes après la mort, 349.
-Deucalion, 14.
-_Dêva_, 15.
-_Dêvos_, 387.
-_Dîa_, 387.
-Dîancecht, 169, 175, 177, 307, 308.
-Diane scythique, 109-111.
-Diarmait, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296.
-Diarmait, roi d'Irlande, fils de Cerball, 47, 74, 77, 78, 82.
-Dieux cornus, 99, 103, 203, 383-387.
-Dingle (Baie de), 339.
-_Dinn-senchus_, 107, 108.
-Diodore de Sicile, 347, 377.
-Dis pater, 104, 226, 381.
-Divitiacus, 226.
-Dodone, 14.
-Domna (Dieux de), 128-131, 173. Voyez _Fomôré_.
-Domna (hommes de). Voyez _Fir-Domnann_.
-Dona, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147.
-Dond mac Nera, 357.
-Donegore, 339.
-Douaire, 314.
-_Doué_, 387.
-Dowth, 272.
-Druides, 177, 210, 214, 255, 258, 262, 302, 321, 322, 326.
-Druim Cain, 255.
-Duald mac Firbis, 129, 165.
-Dualisme, 386, 387.
-Dub, 179.
-Dubtar en Leinster, 338.
-Dûn Maige Mell, 356, 359, 361.
-Dûn na m-barc, 73.
-Dûn tulcha, 78.
-
-E
-
-Eau, 251.
-Eber Dond, fils de Milé, 254-256, 258-261.
-Eber Find, fils de Milé, 112, 261.
-Echecs, 139, 315, 316, 319, 358, 364.
-Echiquier, 316.
-Echu Buadach, 223.
-Eclair, 370. Voyez _Mauvais œil_.
-Ecosse, 138.
-Ecriture ogamique, 306.
-Egypte, 40, 227.
-Egyptiens, 229.
-Eithné, fille de l'intendant d'Elcmar, 278, 282.
-Elada, 306.
-Elcmar, 277, 278.
-Elloth, 130.
-_Elusion_, 19.
-Emer, 324, 326.
-En, fils d'Ethoman, 176.
-Enée, 291, 292.
-Enloch, 356
-Ennosigaios, 371.
-Eochaid Airem, 274, 314-322.
-Eochaid, fils de Sal Sreta, 357.
-Eochaid hûa Flainn, 22, 30, 31, 36, 39, 41, 68, 69, 102, 116, 142, 152, 174, 230.
-Eochaid mac Duach, 136, 139.
-Eochaid mac Eirc, 136, 137, 139, 163-165, 175.
-Epée de Téthra, 188-190.
-Ephore, 352, 353.
-Epidémie, 256, 257.
-_Epil_, «il meurt,» 225.
-Epinal, 384.
-Erémon, fils de Milé, 111, 260, 261, 264, 265, 280.
-Erglann, 114.
-Eris, 76.
-Eriu, 68, 234, 254, 255, 259, 372.
-Eschyle, 202, 207.
-Esclaves gaulois, 349.
-Espagne, 7, 12, 19, 26, 29, 76, 85, 87, 117, 119, 133, 134, 137, 227, 228, 230, 231, 241.
-Esru, 40.
-Esus, 375, 380, 381, 384, 385.
-Etâin, femme d'Eochaid Airem, 274, 312-322, 346.
-Etair, 213.
-Etan, mère de Corpré, 171, 307.
-Ethal Anbual, 286-288.
-Ethné ou Ethniu, fille de Balar ou Balor, et mère de Lug, 174, 200, 210, 214, 216, 218, 222, 300, 303.
-Ethné Ingubai, 324, 325.
-Etoiles, 201.
-Evandre, 291, 292.
-
-F
-
-Faînes, 386.
-_Fal_, 301.
-Fand, fille d'Aed Abrat, 324-326.
-Fauna, 290, 291.
-Faunus, 291.
-Fées, 71, 214. Voyez _Sîde_.
-Femmes (Succession par les), 265.
-Fêné, 39, 173, 228.
-Fenius Farsaid, 39, 88, 89, 228.
-Fer, fils de Partholon, 34, 35.
-Fercertné, 193.
-Ferdiad, 127.
-Fergnia, fils de Partholon, 34, 35.
-Fergus Leth-derg, 114, 115.
-Fergus mac Roig, 295.
-_Fer legind_, 256.
-Festin de Goibniu, 277, 308, 309.
-Festins irlandais, 170.
-Feth fiada, 277, 278, 280.
-Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, 221, 222.
-Fiachna, fils de Delbaeth, 222.
-Fiachna, fils de Reta, 356-361.
-Fiachna Lurgan, 333-337, 343.
-Fial, femme de Lugaid, 253, 254.
-Fidchell, 139.
-Fidga (hommes de), 264, 265.
-_File_, 6, 244-247.
-Find mac Cumaill, 4, 337-339, 341, 342, 345, 346, 348.
-Finnên (saint), 47-49, 56-59.
-Fintan, fils de Bochra, 64-84, 157.
-Fir Bolg, 12, 54, 60, 75, 77, 117, 123-166, 173, 175, 262, 307.
-Fir Domnann, 54, 60, 76, 123-166, 173, 262.
-_Fir Fidga_, 264, 265.
-Flann Manistrech, 130, 151, 152, 175, 180, 185, 221, 222, 267, 268, 373.
-Foires d'Irlande, 138.
-Fomôré, 14-16, 31, 32, 91-122, 128-131, 134, 137, 143, 166-219, 284, 355, 373, 376-381.
-_Forbais fer Fidga_, 265.
-Forêts divinisées, 250-282, 388, 389.
-Forgerons, 176, 179, 181, 183, 184, 308-310.
-Forgoll, _file_, 337-341.
-Fors, fils d'Electra, 81.
-Fossés 295.
-Fothad Airgtech, 337, 338, 341, 342.
-Fotla, 234, 254, 372.
-Foudre, X, 205, 206, 379, 380.
-Fronde, 187, 364.
-Fuamnach, 212.
-Funérailles celtiques, 349.
-
-G
-
-_Gabail int shida_, 267, 269, 270, 274, 275.
-Gæsum, 190.
-Galiôin ou Galiûin, 54, 60, 75, 123-166, 173, 262.
-Garano-, «grue,» 385.
-Gaule, V, VIII, XI, 27, 146, 189, 232, 261-263, 358, 376-386.
-Gaulois, 104, 147-149, 261-264.
-Gaulois d'Asie, 377.
-Gavida, 212, 216-218.
-Gyês, 219.
-Géants, 93-97.
-Généalogie, 314.
-Genèse, 61.
-Gend, 100.
-Géryon, 211-213, 371, 385.
-Gilla Coemain, 126, 132, 133, 164, 168, 175, 200, 201, 220-224, 267, 268, 289, 372.
-Girauld de Cambrie, 22, 61, 69, 95.
-Glands, 386.
-Glas Gaivlen, 212, 213.
-Glossaire de Cormac, 375.
-_Goba_, «forgeron,» 218.
-Goborchind, 95, 96, 203, 384.
-Goibniu, 179, 181-184, 277, 278, 308-310.
-Gôidel Glas, 40, 88.
-Gôidels, 127, 131, 143, 173, 224, 228, 272.
-Goll mac Duilb, 350, 357.
-Gomer, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160.
-Grâces, 371.
-_Graicos_, 27.
-Grande-Bretagne, 7, 12, 42, 134, 146, 231, 232.
-Grande Plaine (la), 317.
-Grande Terre (la), 317, 319.
-_Grannus_ (Apollo), VI.
-Grèce, 12, 14, 122, 134, 148, 389.
-Grecque (Mythologie), 8-21, 24, 25, 45, 46, 96-99, 119-124, 197-208, 211-213, 217, 219, 236-240, 294, 366-371.
-Grecs, 148, 201, 272.
-Grîan-ainech, surnom d'Ogmé, 234, 306.
-Grues (trois), 385.
-
-H
-
-Haies, 295.
-Harlem (Mer de), 252.
-Harpe, 190, 191, 283.
-Harpiste, 176.
-Hécatée de Milet, 264.
-Hélène, 10.
-Héli, juge d'Israël, 42.
-Hellen, 237.
-Héphaistos, 309.
-Héra, 98.
-Héraclès ou Hercule, 98, 99, 121, 190, 211, 212, 240, 294, 368.
-Hercule (colonnes d'), 228.
-Hermès, 200-202, 204, 218, 294, 381
-Hésiode, 8, 13, 16-18, 27, 37, 45, 125, 198, 206, 207, 238, 388.
-Hiver, 231, 233.
-Hollande, 352.
-Homère, 206, 207, 368. Voyez _Iliade_, _Odyssée_.
-Hongrie, 224.
-Hydre de Lerne, 98.
-Hydromel, 318.
-
-I
-
-Iain, fille de Partholon, 34, 35.
-Iapétos, 236-238.
-Iarbonel, 56, 141, 143.
-Iliade, 17, 20, 201, 237, 260.
-Iles Britanniques, 119.
-Immortalité des dieux, 271, 275.
-Immortalité de l'âme, 317, 318, 344-366.
-Inber Scêné, 38, 41, 242.
-Incantations de saint Gall, 308-310.
-Inde, 279.
-Indech, Fomôré, fils du dieu de Domna, 130, 153, 173, 176, 184.
-Indra, 15, 21, 370.
-Inondations mythologiques, 13, 14.
-Io, 105, 202, 203.
-Iolaüs, 98.
-Iphigénie, 109.
-Iraniens, 387.
-Israël, 227.
-Italie, 148.
-Ith, fils de Brégon, 230, 231, 233-236, 239, 241.
-Iuchair, fils de Dana, 145, 373, le même que le suivant.
-Iuchar, fils de Dana, 145, 183, 372-374.
-Iucharba, fils de Dana, 145, 183, 373.
-
-J
-
-Japhet, fils de Noé, 39, 81.
-Jean Scot dit Eringène, 247, 248.
-Jérôme (Saint), 39, 42, 70, 153.
-Joug d'argent, 195.
-Joug d'or, 321.
-Jour, 251.
-Jupiter, V, VI, X, 189, 379, 380, 382.
-
-K
-
-Keating, 22, 71, 102, 290.
-Knowth, 272.
-Kottos, 219.
-Kronos, 8-10, 15, 16-20, 27, 120, 183, 198, 199, 201, 230, 237, 238, 371, 375, 380.
-
-L
-
-Lacs divinisés, 250-252.
-Ladru, 73-75.
-La Guerche (Cher), 384.
-Lait, 102, 169, 265, 269, 279, 290, 318, 386.
-Lance de Mars, 189.
-Laon, 304.
-Larne (Rivière de), 338, 340.
-Latone, 37.
-_Lebar Gabala_ ou Livre des Conquêtes, autrement dit des Invasions, XI, 21, 40, 89, 276.
-Leinster, 126.
-Ler, 322.
-Lerne (Hydre de), 98.
-Lestrygons, 96.
-Leyde, 304.
-Lidney, 155.
-Liffey (Rivière de), 340.
-Lion, 37, 190.
-Livre des Conquêtes ou des Invasions, en irlandais _Lebar-Gabala_, XI, 21, 87, 93, 95, 116, 173, 221, 228, 229, 256, 268, 388.
-Loch Rudraige, 30.
-Loeg, cocher de Cûchulainn, 325, 326, 365, 366.
-Loégairé, roi d'Irlande, 251.
-Loégairé Liban, 356-362, 365.
-Lothur, père de Lugaid, 364.
-Lough Erne, 14.
-Lough Neagh, 13.
-Lucain, 109, 110, 349, 351, 376, 380.
-Luchta, fils de Luchaid, 176.
-Luchtiné, 180-184.
-Lucien, 176, 189, 190, 368.
-Lucrèce, VII.
-Lug, dieu, 137-139, 153, 174-180, 182, 183, 187, 190, 191, 195, 200, 201, 202, 204-207, 218, 221, 222, 224, 270, 271, 276, 293-305, 373, 381.
-Lugaid, fils d'Ith, 253.
-Lugaid Sriab-derg, roi suprême d'Irlande, 364, 374, 375.
-Lugidunum, 305.
-Lugmag, 305.
-Lugnasad, 5, 138.
-Lugudunum, 139, 304, 305, 381.
-Luguvallum, 305.
-Lune, 104, 203, 244, 251, 385.
-Lyon, 139, 178, 304.
-
-M
-
-Mac Cecht, 221, 233-235, 255, 372, 373.
-Mac Cuill, 175, 221, 233-235, 255, 372, 373.
-Mac Grêné, 221, 233-235, 255, 372, 373.
-Mac ind Oc, 270-289.
-Mac Kineely, 212-217.
-Mac Lonan, 196.
-Mac Samhthain, 212.
-Maer, fille d'Eochaid le Muet, 359, 361.
-Mag-Bilé, 47.
-Mag cetné, 102.
-Magie, 287.
-Mag Itha, 14, 31, 235.
-Mag mâr, 28. Voyez _Mag môr_.
-Mag meld ou Mag mell, 28, 85, 359, 361.
-Mag môr, 85, 136, 137, 175.
-Magog, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160.
-Mag Rein, 159.
-Mag Slechta, 106-108, 112.
-Mag-Tured (Batailles de), 14, 16, 77, 112, 149-220, 304, 306-308.
-Mag-Tured Conga, 162.
-Mag-Tured na bFomorach, 162.
-Maine (Rivière de), 340.
-Malva, 228.
-Man (Ile de), 138.
-Manannân mac Lir, 276-279, 322-344.
-_Maponus_ (Apollo), VI.
-Marais, 296.
-Mars, V, VI, X, 189, 378.
-Massue, 383.
-Mathusalem, 61.
-Mauritanie, 228.
-Mauvais œil, 205, 209, 379.
-Medb, reine de Connaught, 127, 128, 286, 288, 299.
-Médecine, 307, 308.
-Médecins, 283, 284.
-Méduse, 206-208.
-Méla, 88.
-Mercure, V-VII, 178, 218, 304, 381-383.
-Mer divinisée, 250-252.
-Mer Noire, 87.
-Mer Rouge, 43.
-Métamorphoses, 51-59, 62, 248, 288, 289, 321.
-Métempsycose, 345-351.
-Michel Comyn, 362, 363, 366.
-Midé (Province de), 78.
-Mider, de Bregleith, 274, 311-322.
-Milé, fils de Bilé, 7, 12, 224, 225, 228, 230.
-Milé (les fils de), 7, 12, 43, 56, 60, 76, 86, 118, 143, 200, 201, 220-265, 269, 290, 292, 301, 305.
-Miletumarus, 224, 225.
-Minerve, V, VII.
-Mines d'or, 200.
-Minotaure, 98, 103, 105.
-_Moccus (Mercurius)_, VI.
-Moïse, 40, 72.
-Mongân, roi d'Ulster, 63, 335-346.
-Montagnes divinisées, 250-252, 388, 389.
-Montluçon, 384.
-Moore (Thomas), 71.
-More, fils de Délé, 101, 114, 115.
-Mort, 16, 32, 36, 113, 119, 121, 225, 226, 232, 317, 351-355. Voyez _Espagne_, _Fomôré_.
-Movilla, 47.
-Munster, 126, 169, 264, 285.
-Murbolg, 100.
-Muredach Munderc, 49.
-Musée, 318.
-Musique, 191, 283, 289, 323, 325, 327, 328, 331, 335, 358, 360.
-Mythologie grecque. Voyez _Grecque_ (Mythologie).
-Mythologie romaine, _v-vii_, 212, 213, 289-292. Voyez _Mercure_.
-
-N
-
-Nains, 92, 93.
-Nair, 364.
-Nar, père de Lugaid, 364.
-Naturalisme celtique, 249-252, 387-389.
-Nectar, 309.
-Nédé, fils d'Adné, 193, 194.
-Nêit, dieu de la guerre, 14, 168, 234.
-Nêl, 40, 88.
-Nemed, 7, 11, 14, 15, 46, 51-53, 60, 75, 84-122, 124, 125, 132, 134, 141, 143, 164, 209, 355.
-Nennius, 22, 25, 26, 29, 42, 44, 66, 69, 85, 86, 117-119, 133.
-Neuf vagues, 256-258.
-Newgrange, 272, 273.
-Nîall Aux-neuf-otages, 78.
-Niobé, 37.
-_Nodens, Nodons_, dieu romano-breton, 155.
-Noé, 67.
-Nûadu Argatlâm, 153-156, 163, 168, 169, 172, 175, 180, 185-187, 209, 307, 391.
-_Nudens_, dieu romano-breton, 155.
-Nuit, 233, 251. Voyez _Fomôré_.
-Numa Pompilius, 296.
-
-O
-
-_Obriareôs_, 219.
-Odyssée, 17, 19, 20, 120, 260.
-Odusseus, ou Ulysse, 204.
-Œdipe, 10.
-Œil de Balor, 209, 217.
-Œil (Mauvais), 205, 209.
-Oengus, fils de Dagdé, 270-289, 312, 313.
-Ogamique (Ecriture), 306, 342.
-Ogma, Ogmé, ou Ogmios, 129, 130, 176, 185, 188-191, 234, 270, 271, 276, 306, 307, 368.
-Ogygès, 14.
-Ogygie, 120.
-Oiseaux, 194-196, 288, 289, 294, 295, 297, 321, 381.
-Ollarbé, rivière, 338, 340.
-Olympe, 8, 9.
-Ombres, les morts, 119.
-Oreades (Iles), 42.
-Ormazd, 15, 3-87.
-Orphée, 351.
-Ossin, ou Ossian, 4, 362, 363.
-Ovide, 125.
-
-P
-
-Palais magiques, 270, 273, 274, 276, 277, 298, 302, 303, 322, 330, 332, voyez _Sîd_.
-Palestine, 94.
-Pandore, 27.
-Pannonie inférieure, 224.
-Panthéisme celtique, 243-249, 388.
-Partholon, 7, 11, 12, 15, 24-44, 46, 49, 50, 60, 65-67, 75, 82, 89, 92, 124, 158, 355.
-Patrice (Saint), 57, 59, 82, 105-108, 153, 280-282, 284, 310.
-Peintres grecs, 368.
-Pélée 121.
-Persée, 206-208, 210, 211, 217.
-Phaéton, 368.
-Pharaon, 88.
-Phéniciens, 19.
-Phidias, 368.
-Philistins, 228.
-Phoibos, 204.
-Pictes, 7, 12, 42, 264, 265.
-Pierre solaire, 202.
-Pindare, 19, 121, 198, 230, 238.
-Platon, 20, 318.
-Plutarque, 231, 351.
-Pomponius Méla, 88, 381.
-Pont-Euxin, 87, 88.
-Port-a-deilg, 215.
-Port na Glaise, 213.
-Poseidaôn, 17, 204, 371.
-Postumus, roi des Latins, 42.
-Préceltiques (Races), 126, 127, 131, 173, 174.
-Procope, 231, 351.
-_Proitos_, 208.
-Prométhée ou _Promêtheus_, 237-240.
-Promesse (Terre de la), ou Terre promise, 327, 331.
-Ptolémée, fils de Lagus, 223.
-Pythagore, 347, 348, 350.
-Python, 98.
-
-Q
-
-Quartio, fils de Miletumarus, 224.
-Quatre Maîtres, 221, 290, 338.
-
-R
-
-Race d'airain, 9, 11, 12, 45, 46, 123, 124.
-Race d'argent, 9, 11, 12, 24, 25, 45, 46, 123, 124.
-Race d'or, 8, 11, 45, 46, 123-125, 198-200.
-Raith, 90.
-Rathmôr Maige Linni, 334, 335.
-Reims, 386.
-Revenants, 345.
-Rhadamanthus, 19.
-Rhin, 263.
-Rhiphées (Monts), 88.
-Rivières divinisées, 250-252, 388, 389.
-Romaine (Mythologie), V-VII, 212, 113, 289-292. Voyez _Mercure_.
-Rome, 147-149, 389.
-Rosmerta, 383.
-Rouge (Mer), 43, 227.
-Rûadan, 182-84.
-Rûad Rofhessa, 375.
-Rudraige, 30, 133.
-Rusicada, 228.
-
-S
-
-Sabd Il-dânach, 178.
-Sacrifices humains, 107-111, 376-381, 386.
-Saint-Bertrand-de-Comminges, 304.
-Saint-Gall (Bibliothèque de), 308.
-Samain, 5, 102, 112, 180.
-Sanglier, 190.
-Satire, 171, 172.
-Saturne, 380.
-_Scâl_, 303.
-Scandinaves, 132.
-Scêné 242.
-Scôta, fille de Pharaon, 40, 88, 89, 228.
-Scots, 26, 40, 42, 85, 127, 131, 173, 224, 227, 228, 272.
-Sculpture grecque, 368.
-Scythie, 87, 89, 227.
-Semion, fils d'Erglann, 116.
-Semion, fils de Stariat, 54, 133.
-Semul, 114.
-_Senchas na relec_, 271, 276.
-_Senchus Môr_, 3, 34, 35, 100, 228.
-Sengand, 100.
-Sen-mag, 30.
-_Sequana_, déesse, 388.
-Sera, père de Partholon et de Starn, 40, 49.
-Sériphe, 208.
-Serment, 208.
-Serpent mythologique, 97, 383-386.
-Severn, rivière, 155, 185.
-_Siabra_, 143.
-_Sîd_, 267, 268, 274, 285, 286, 306, 312.
-_Sîde_, 283, 285, 312, 323. Voyez _Fées_.
-_Sîd_ des hommes de Femen, 285.
-_Sîd_ Uaman, 286.
-_Silentes_ de la poésie latine, 120.
-Simonide, 208.
-Slane, roi des Galiôin, 133.
-Slaney, rivière, 264.
-Slîab Betha, 74.
-Slîab Mis, 253.
-Slieve Mish, 253, 254.
-Smerius, ou Smertus, 383.
-Smertomara, 383,
-Smertulitanus, 383.
-Soirées d'hiver, 231, 233.
-Soleil, 202, 205, 244, 251.
-Sommeil produit par la musique, 191, 289, 328, 328.
-Sophocle, 208.
-Sreng, 159-162, 168.
-Starn, fils de Sera, 49, 59.
-Stéropès, 218, 370.
-Styx, 121.
-Sualtam, 294, 299.
-Succession par les femmes, 265.
-_Suil Baloir_, 209.
-_Sulis_ (Minerva), VII.
-Syrie, 228.
-
-T
-
-Taliésin, 62, 63, 245.
-Tailtiu (Bataille de), 260, 284, 372. Voyez _Tâltiu_.
-Tâin bô Cûailngé, 267.
-Tâltiu, fille de Mag-môr, 136-139, 175.
-Tanaidé O'Maelchonairé, 164.
-Tara, capitale de l'Irlande, 78, 161, 172, 175, 177, 255, 301, 302, 314, 315, 319-321, 327, 328, 332, 389.
-Taranis. Voyez _Taranus_.
-Taranucnus, 379, 380.
-Taranucus (Jupiter), VI.
-Taranus, VI, 109, 110, 376, 379-382, 384, 385.
-Tartare, 16-18, 20, 98, 237, 238.
-Taureau, 203. Voyez _Buar-ainech_.
-Tarvos Trigaranus, 385.
-Télémachie, 19.
-Teliavus (Saint), 110.
-Teltown, autrefois Tâltiu, 138.
-Terre, mère des Titans, 237.
-Terre de la Promesse, 327.
-Terre divinisée, 250-252.
-Terre promise, 331.
-Terre labourable, 296.
-Tête de bélier, 383, 384.
-Tête de chèvre, 92, 95, 97, 384.
-Téthra, 15, 16, 20, 21, 173, 188, 190, 192-199, 306, 376, 381, 384.
-Teutatès, 109, 376, 378, 381, 384, 385.
-Thèbes, 10, 12, 16, 24, 27.
-Thésée, 99, 102.
-Thrace, 7.
-Tibère, 81, 380.
-Tigernach, 4, 223, 296, 314, 326.
-Tigernmas, 111-113, 199, 200, 303.
-Timagène, 262, 347.
-_Tîre beo_, 28.
-_Tîr tairngiri_, 327.
-_Tîr n-aill_, 28.
-_Tîr sorcha_, 324.
-Titans, 15, 17, 18, 183, 199, 201, 219, 236, 238.
-_Tolan_ ou _tolon_, 25.
-Tombelles de Dowth, Knowth et Newgrange, 272, 273.
-Tonnerre, 370. Voyez _Foudre_.
-Tor-inis, île, 101, 103, 113, 116, 209.
-Tor môr, 210.
-Tory (Ile de). Voyez _Tor-inis_.
-_Totatigens_, 379.
-_Toutatis_, VI, 378, 379.
-Tour de Brégon, 230, 233, 239.
-Tour de Conann, 14, 16, 101-122, 209, 230.
-Tour de Kronos, 121.
-Tour de verre, 118, 119.
-_Tourenus_ (Mercurius), _vi_.
-Trag mâr, 85.
-Triades mythologiques, 370-381, 384.
-Tricéphales (Dieux), 384.
-Troie, 10-12, 16, 24, 27.
-Tûan mac Cairill, 43-63, 65, 67, 78, 82, 117, 126, 142, 346, 348.
-Tûatha Dê Danann, 7, 11, 13, 15, 32, 46, 56, 60, 76, 77, 103, 104, 125, 131, 134, 137, 140-191, 220-224, 243, 253-260, 266-343.
-Tûath Fidga, 264.
-Tuirell Bicreo, 373.
-Tuirenn, 373.
-Tvashtri, 15, 370.
-Typhaon, 98.
-Typhœus, 98.
-Tyr, dieu Scandinave, 189.
-
-U
-
-Uar, fils de Dana, 145, 372-374.
-Ugainé, fils d'Echu Bûadach, 223.
-Ulster, 126-128, 295, 299, 333, 335.
-Ulysse, 120, 351, 366.
-Urard mac Coisi, 3, 175, 178.
-Usnech, 5.
-
-V
-
-Vaches de Munster, 170.
-Vaches mythologiques, 202, 211-213, 277, 331, 384, 385.
-Valère Maxime, 347.
-Vandœuvre (Indre), 384, 385.
-Varuna, 15, 21, 370.
-Védique (Mythologie), 15, 21, 32, 99, 369-371.
-Verre (Barque et tour de), 118-120.
-Villes divinisées, 389.
-Vin, 318.
-_Visucius (Mercurius)_, VI.
-Vosegus, dieu, 388.
-Vritra, 32, 99.
-Vyamsa, 32, 99.
-
-Y
-
-Yama, 15, 21, 370.
-
-Z
-
-Zên, 371.
-Zeus, 8-10, 13, 15, 18, 27, 37, 98, 99, 121, 124, 144, 183, 186, 189, 198, 199, 201, 208, 290, 294, 371.
-Zio, dieu allemand, 189.
-Zuyderzée, 352.
-
-
-FIN DE L'INDEX ALPHABÉTIQUE.
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-Préface.......................................................... v
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-NOTIONS GÉNÉRALES.
-
-§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise........... 1
-§2. Les cycles épiques irlandais................................. 4
-§3. De la place occupée par la littérature épique dans la vie
- des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.............. 5
-§4. Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans
- la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque....... 6
-§5. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les inondations
- dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.. 13
-§6. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les batailles entre
- les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la
- Grèce, de l'Inde et de l'Iran................................ 14
-§7. Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie
- irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des _Vêda_16
-§8. Les sources de la mythologie irlandaise...................... 21
-
-
-CHAPITRE II.
-
-ÉMIGRATION DE PARTHOLON.
-
-§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la
- mythologie d'Hésiode......................................... 24
-§2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme................ 26
-§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle que
- nous l'a conservée la légende de Partholon................... 29
-§4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré.............. 31
-§5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le
- premier duel................................................. 33
-§6. Fin de la race de Partholon.................................. 36
-§7. La chronologie et la légende de Partholon.................... 37
-
-
-CHAPITRE III.
-
-ÉMIGRATION DE PARTHOLON (_suite_), LÉGENDE DE TUAN MAC CAIRILL.
-
-§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été
- inventée?.................................................... 45
-§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill............................. 47
-§3. Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill..... 50
-§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie.
- Modifications dues à l'influence chrétienne.................. 58
-§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est
- d'origine païenne............................................ 62
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON; FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.
-
-§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec
- celle de Cessair et de Fintân................................ 64
-§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintân.... 66
-§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais
- du dix-septième siècle: Opinion de Thomas Moore.............. 69
-§4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande........ 72
-§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée
- en Irlande................................................... 73
-§6. Les poèmes de Fintân......................................... 75
-§7. Fintân: 1° au temps de la première bataille mythologique de
- Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill,
- sixième siècle de notre ère.................................. 77
-§8. Les trois doublets de Fintân. Saint Caillin, son élève:
- conclusion................................................... 80
-
-
-CHAPITRE V.
-
-ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.
-
-§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande..................... 84
-§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations
- avec les Fomôré.............................................. 90
-§3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent 91
-§4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la
- mythologie védique........................................... 96
-§5. Combats de Némed contre les Fomôré........................... 100
-§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le
- tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.............. 101
-§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les sacrifices
- d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule........ 105
-§8. Tigernmas, doublet de _Cromm crûach_ et dieu de la mort...... 111
-§9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents
- irlandais.................................................... 113
-§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius.
- Comparaison avec la mythologie grecque....................... 117
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.
-
-§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Doranann et les Galiôin dans la
- mythologie irlandaise........................................ 123
-§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans l'épopée
- héroïque irlandaise.......................................... 126
-§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, _Dê Domnann_,
- avec les Fir-Bolg, les Fir Domnann et les Galiôin............ 128
-§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin
- en Irlande................................................... 131
-§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin.
- Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.................... 133
-§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des
- rois......................................................... 135
-§7. Tâltiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des
- chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le
- jour de la fête de Lug ou Lugus.............................. 136
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.
-
-§1.--Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le
- système théologique des Celtes............................... 140
-§2. Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses
- fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos..... 144
-§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus
- tard on distingue deux batailles de Mag-Tured................ 149
-§4. Le dieu Nûadu Argatlâm....................................... 153
-§5. Indications sur l'époque où a été composé le récit de la
- première bataille de Mag-Tured............................... 156
-§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured........ 158
-§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette
- bataille..................................................... 164
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN (_suite_). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.
-
-§1. Règne de Bress. Sa durée..................................... 167
-§2. Règne de Bress. Avarice de ce prince......................... 169
-§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress...................... 171
-§4. Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers
- fomôré Balar et Indech....................................... 172
-§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.............. 174
-§6. Revue des gens de métier par Lug............................. 178
-§7. Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots...... 180
-§8. L'espion Rûadan.............................................. 182
-§9. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé
- et de Nûadu.................................................. 184
-§10. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de
- Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les
- mains d'Ogmé................................................. 187
-§11. La harpe de Dagdé........................................... 190
-§12. Les Fomôré et Téthra dans l'ile des Morts................... 192
-§13. Le corbeau et la femme de Téthra............................ 194
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.
-
-§1. Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra,
- Bress, Balar................................................. 197
-§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas,
- doublet de Balar, de Bress et de Téthra...................... 199
-§3. Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès............ 201
-§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn........................ 202
-§5. Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès..... 204
-§6. Lug et le héros grec Persée.................................. 206
-§7. Le Balar populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné,
- fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères
- irlandais et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de
- Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.............. 208
-§8. Les trois ouvriers des Tûatha De Danann et les trois Cyclopes
- de Zeus chez Hésiode......................................... 218
-
-
-CHAPITRE X.
-
-LA RACE DE MILÉ.
-
-§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle
- en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et
- des Quatre Maîtres........................................... 220
-§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique................... 224
-§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur
- donne pour pays d'origine la Scythie et l'Egypte............. 226
-§4. Ith et la tour de Brégon..................................... 229
-§5. L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des
- morts........................................................ 231
-§6. Expédition d'Ith en Irlande.................................. 233
-§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et
- Prométhée.................................................... 236
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.
-
-§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.......................... 241
-§2. Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime.
- Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin
- et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène... 243
-§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste
- qu'ils expriment............................................. 249
-§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande................ 253
-§5. Jugement d'Amairgen.......................................... 255
-§6. Retraite des fils de Milé.................................... 258
-§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la
- conquête de cette île........................................ 259
-§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions
- gauloises.................................................... 261
-§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande........ 264
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-LES TUATHA DÊ DANANN, DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
-FILS DE MILÉ. PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.
-
-§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite
- par les fils de Milé. Le morceau intitulé «De la Conquête du
- _Sîd_.»...................................................... 266
-§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande
- par les fils de Milé......................................... 268
-§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd maic
- ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la
- légende qui concerne Oengus et ce palais..................... 270
-§4. Rédaction chrétienne de cette légende........................ 276
-§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdê........................... 282
-§6. L'evhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en
- Irlande; _Bona dea_, la «Bonne déesse,» compagne de Faunus
- à Rome....................................................... 289
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
-LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
-FILS DE MILÉ. DEUXIÈME PARTIE. LES DIEUX LUG, OGMÉ, DIANCECHT
-ET GOIBNIU.
-
-§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que
- Zeus dans celle d'Héraclès................................... 293
-§2. La chasse aux oiseaux mystérieux............................. 294
-§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.................. 297
-§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux père de
- Cûchulainn................................................... 299
-§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second
- siècle de notre ère.......................................... 301
-§6. Lug était bien un dieu quoi qu'en aient dit plus tard les
- Irlandais chrétiens.......................................... 303
-§7. Ogmé ou Ogmios le champion................................... 306
-§8. Dîancecht le médecin......................................... 307
-§9. Goibniu le forgeron et son festin............................ 308
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
-LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES
-FILS DE MILÉ. TROISIÈME PARTIE. LES DIEUX MIDER ET MANANNAN
-MAC LIR.
-
-§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus,
- puis naît une seconde fois et devient fille d'Etair.......... 311
-§2. Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise.. 313
-§3. La partie d'échecs........................................... 315
-§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante 317
-§5. Mider enlève Etâin........................................... 319
-§6. Manannân mac Lir et Bran fils de Febal....................... 322
-§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn...................... 324
-§8. Manannân mac Lir et Cormac fils d'Art. Première partie.
- Cormac échange contre une branche d'argent, sa femme, son
- fils et sa fille............................................. 326
-§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art. Deuxième
- partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille....... 329
-§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au
- commencement du sixième siècle de notre ère.................. 333
-§11. Mongân fils d'un dieu, est un être merveilleux.............. 336
-
-
-CHAPITRE XV.
-
-LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
-
-§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân............. 344
-§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose
- pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question...... 345
-§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine
- celtique..................................................... 348
-§4. Le pays des morts. La mort était un voyage. Texte du quatrième
- siècle avant notre ère....................................... 351
-§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts
- et des dieux, tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban et
- Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.................... 354
-§6. Légende de Loégairé Liban.................................... 356
-§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé
- Liban et dans la légende moderne d'Ossin..................... 362
-§8. Légende de Crimthann Nîa Nair................................ 363
-§9. Différence entre Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et
- Crimthann Nîa Nair de l'autre................................ 365
-
-
-CHAPITRE XVI.
-
-CONCLUSION.
-
-§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et
- la mythologie grecque........................................ 367
-§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en Grèce........... 370
-§3. La triade en Irlande......................................... 371
-§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou
- Taranus...................................................... 376
-§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure........... 381
-§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule................ 383
-§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.................. 386
-§8. Le naturalisme celtique...................................... 387
-
-
-CORRECTIONS ET ADDITIONS......................................... 391
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE............................................... 393
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-
-
-
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-mythologie celtique, by Henri d'Arbois de Jubainville
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