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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique - Cours de littérature celtique, tome II - -Author: Henri d'Arbois de Jubainville - -Release Date: December 19, 2015 [EBook #50718] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE MYTHOLOGIQUE *** - - - - -Produced by Madeleine Fournier. Images provided by The Internet Archive. - - - - -COURS - -DE - -LITTÉRATURE CELTIQUE - -II - - - -LE CYCLE - -MYTHOLOGIQUE - -IRLANDAIS - -ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE - - -PAR - -H. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE - -PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE - -PARIS - -ERNEST THORIN, ÉDITEUR - -LIBRAIRE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE L'ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DES ÉCOLES -FRANÇAISES D'ATHÈNES ET DE ROME - -7, RUE DE MÉDICIS, 7 - -1884 - - - -[Pg v]PRÉFACE - -Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est -un passage de César, _De bello gallico_, où le conquérant de la Gaule -raconte quels sont, suivant lui, les principaux dieux des peuples qu'il -a vaincus dans cette contrée: - -«Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses statues sont -nombreuses. Les Gaulois le considèrent comme l'inventeur de tous les -arts, le guide dans les chemins et les voyages; ils lui attribuent -une très grande influence sur les gains d'argent et sur le commerce. -Après lui viennent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. De ceux-ci ils -ont presque la même opinion que les autres nations: Apollon chasse les -maladies; Minerve instruit les débutants dans les arts et les métiers; -Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la guerre. Quant ils ont -résolu de livrer bataille, ils lui consacrent d'avance par un vœu le -butin qu'ils comptent faire[1]...» - -Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît -[Pg vi]que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à -autant de grands dieux romains: Mercure, Apollon, Mars, Jupiter et -Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms. -Cette doctrine semble confirmée par des inscriptions romaines, où -des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition -aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nombreux -exemples. Nous citerons: 1° pour Mercure, les dédicaces _Mercurio -Atusmerio_[2], _Genio Mercurii Alauni_[3], _Mercurio Touren[o]_[4], -_Visucio Mercuri[o]_[5], _Mercurio Mocco_[6]; 2° pour Apollon, les -dédicaces _Apollini Granno_[7], _[A]pollini Mapon[o]_[8], _Apollini -Beleno_[9]; 3° pour Mars les dédicaces _Marti Toutati_[10], _Marti -Belatucadro_[11], _Marti Camulo_[12], _Marti Caturigi_[13]; 4° pour -Jupiter, les dédicaces _Jovi Taranuco_[14], _Jovi Tarano_[15]; et 5° -pour -[Pg vii]Minerve les dédicaces _Deæ Suli Minervæ_[16], _Minervæ -Belisamæ_[17]. Ce sont les cinq dieux dont parle César. - -Avant de tirer du passage précité de César, des inscriptions que -nous venons de mentionner et des documents analogues, une conclusion -quelconque, il est indispensable d'en déterminer exactement le sens. -Le texte de César commence par le mot «dieu»: _Deum maxime Mercurium -colunt_. Que signifie le mot «dieu» dans la langue que parlait César -quand il dictait ses _Commentaires_? Cicéron, dans son traité _De -inventione rhetorica_, distingue entre ce qui est nécessaire ou certain -et ce qui est probable; comme exemple de propositions probables, il -cite celle-ci: «Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas -qu'il y ait des dieux[18].» Pour Lucrèce, les dieux sont une création -de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve[19]. -Le mot «dieu,» aux yeux de la plupart des membres de l'aristocratie -romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur -objective[20]. - -Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée -par César dans les _Commentaires_ est celle d'un croyant; peu nous -importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un -homme -[Pg viii]politique dont le but, quand il parle, est de préparer -ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. Il est, parmi ses -compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les -vers fameux de Virgile: - - Tu regere imperio populos, Romane memento; - Hæ tibi erunt artes, pacique imponere morem - Parcere subjectis, et debellare superbos[21]. - -Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie -romaine, sceptique ou non, admet officiellement l'existence des dieux -et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut -admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot «dieu» désigne -des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable, -et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples -conceptions de l'esprit humain, comme des fictions plus ou moins -fantaisistes, plus ou moins logiques. La langue de César fut, après -lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule. - -Notre manière d'envisager les doctrines mythologiques est toute -différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et -les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous -ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une population -que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni, -comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des -Romains, sont, à nos yeux, une création de l'esprit humain, inspirée à -une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est, -par conséquent, très difficile de nous satisfaire, -[Pg ix]quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine, -née de la combinaison de la mythologie romaine et de la mythologie -grecque, l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique, -sont identiques l'une à l'autre. Il ne suffit pas que les deux figures -divines se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il -faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points -fondamentaux. - -Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est -beaucoup moins difficile. J'ai connu tel professeur illustre; à son -cours j'ai admiré sa science profonde des textes, la justesse et la -nouveauté des conclusions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son -langage, le charme de sa diction, l'éclat de son regard, l'animation -de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la -bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire, par la -spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme -était absent. Ensuite, je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle -pas; il ne me dit rien; ses yeux, si vifs il y a un instant, sont -mornes et ternes; rien, dans sa physionomie, ne révèle l'homme -éminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du -professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans -témoins pendant un entretien familier. Maintenant il semble ne penser à -rien: que dis-je? La pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être -la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage, -tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans -vie, offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je -m'écrie: C'est lui! et je ne me suis pas trompé. - -Les Romains procédaient d'une manière analogue -[Pg x]quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par -exemple, portait comme insigne caractéristique la foudre dans la main -droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre. -Sur ce simple indice, les Romains crurent reconnaître dans le dieu -gaulois leur Jupiter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre -étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces -deux dieux n'en faisaient qu'un; ils le conclurent sans se préoccuper -des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants, -pouvaient offrir ces deux figures mythiques. - -Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde -exerçaient, croyait-on, un pouvoir général, il ne pouvait pas en être -autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres, -l'un en Gaule, l'autre en Italie. Si l'explication qu'on donnait du -phénomène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fallait bien -qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes. - -Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une: -ou le dieu gaulois de la guerre était identique au Mars romain, et -dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou -il était inférieur, en ce cas c'était un dieu vaincu, dont le culte -devenait inutile. - -Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression -du culte des grands dieux gaulois, ou la confusion de ce culte avec -le culte des grands dieux romains; et la seconde alternative était -celle dont la réalisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle -n'infligeait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avantage -d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs -qui voulaient se les assimiler; elle -[Pg xi]rapprochait par là l'époque de cette assimilation. La confusion -des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique -devait préférer. - -César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les -grands dieux de la Gaule, et cette identité a été admise après César. -Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la -réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs -tout à fait secondaires; alors, avant de prononcer que deux divinités -sont identiques, on ne se livrait point à l'enquête minutieuse -qu'entreprend de nos jours tout savant qui applique à l'étude de la -mythologie les procédés de l'érudition moderne. - -Notre conclusion sera par conséquent celle-ci: - -Nous ne pouvons accepter sans vérification les assertions de César -d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois -et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter -d'autres textes que celui par la citation duquel nous avons commencé, -et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce -document. Telle est la raison qui nous a fait entreprendre le travail -contenu dans ce volume. Sans prétendre y résoudre les innombrables -questions que soulève l'étude de la mythologie celtique, nous y -proposons une solution à quelques-unes des principales difficultés qui -peuvent être agitées à propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention -de l'historien. - -Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public, c'est -un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons -pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent -sous le nom de _Lebar Gabala_, «Livre des conquêtes» ou «des invasions.» - -[Pg xii]Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on -le trouve dans le Livre de Leinster, manuscrit du milieu du douzième -siècle, dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les -nombreux textes que nous citons, outre celui-là, n'ont d'autre objet -que de l'expliquer. - -Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique; -le principal sera celui des répétitions; les légendes, analogues à des -légendes déjà exposées, demanderont souvent le retour d'explications -données précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir -respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les -récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa -mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un -classement plus méthodique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions -brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les -yeux du lecteur[22]. - - -[Footnote 1: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII.] - -[Footnote 2: _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, p. 310.] - -[Footnote 3: _Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum_, 1717.] - -[Footnote 4: _Ibid._, n° 1830.] - -[Footnote 5: _Ibid._, n° 1696.] - -[Footnote 6: Inscription de Langres, chez De Wal, _Mythologiæ -septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° CLXVII. _Moccus_ paraît -être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais _mucc_, génitif _mucce_, -thème féminin en _a_; en gallois, _moch_, et en breton, _moc'h_.] - -[Footnote 7: Brambach, nos 566, 1614, 1915; _Corpus inscriptionum -latinarum_, t. III, nos 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881; -t. VII, n° 1082.] - -[Footnote 8: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, n° 218.] - -[Footnote 9: _Ibid._, t. V, nos 737, 741, 748, 749, 753.] - -[Footnote 10: _Ibid._, t. III, n° 5320; t. VII, n° 84.] - -[Footnote 11: _Ibid._, t. VII, nos 746, 957.] - -[Footnote 12: _Ibid._, t. VII, n° 1103; Brambach, n° 164; Mommsen, -_Inscriptiones confœderationis Helveticæ_, n° 70.] - -[Footnote 13: Brambach, n° 1588.] - -[Footnote 14: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 2804.] - -[Footnote 15: _Ibid._, t. VII, n° 168.] - -[Footnote 16: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 42, 43.] - -[Footnote 17: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, -vol. 1, n° LII.] - -[Footnote 18: _De inventione_, livre I, chap. XXIX, § 46.] - -[Footnote 19: - Quippe etenim jam tum divum mortalia sæcla - Egregias animo facies vigilante videbant, - Et magis in somnis mirando corporis auctu - .... Livre V, vers 1168 et suivants. -] - -[Footnote 20: Comparez Boissier, _La religion romaine d'Auguste aux -Antonins_, t. I, p. V-VI.] - -[Footnote 21: Virgile, _Enéide_, livre VI, vers 851-853.] - -[Footnote 22: L'exception que nous avons faite pour la légende de -Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition -chrétienne au cycle mythologique irlandais.] - - - -[Pg 1]LE - -CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS - -ET LA - -MYTHOLOGIE CELTIQUE - - -CHAPITRE PREMIER. - -NOTIONS GÉNÉRALES. - -§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise.--§2. Les cycles -épiques irlandais.--§3. De la place occupée par la littérature épique -dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.--§4. Le -cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie -irlandaise et dans la mythologie grecque.--§5. Le cycle mythologique -irlandais (_suite_). Les inondations dans la mythologie irlandaise -et dans la mythologie grecque.--§6. Le cycle mythologique irlandais -(_suite_). Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise, -dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.--§7. Le roi des -morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la -mythologie grecque et dans celle des _Vêda_.--§8. Les sources de la -mythologie irlandaise. - - -§1. - -_Les catalogues de la littérature épique irlandaise._ - -Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs -catalogues des morceaux qui composaient -[Pg 2]la littérature épique irlandaise. Le plus ancien de ces -catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf -une ou deux additions qui dateraient de la première moitié du dixième -siècle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le -troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle. - -Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits; l'un des -deux a été écrit vers 1150: c'est le Livre de Leinster, p. 189-190, -d'après lequel ce catalogue a été publié par O'Curry, _Lectures on the -ms. materials_, p. 584-593; l'autre date du quinzième ou du seizième -siècle: c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de -Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney -dans les _Proceedings of the Royal irish Academy_, Second series, vol. -I, _Polite Literature and Antiquities_, p. 215-240. Ce catalogue est -anonyme; il contient cent quatre-vingt-sept titres dans le premier des -deux manuscrits. - -Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici[1], se rencontre, à ma -connaissance, dans trois manuscrits: le Rawlinson B. 512 de la -bibliothèque bodléienne d'Oxford, f° 109-110, quatorzième siècle; le -Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siècle; -et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Académie -[Pg 3]royale d'Irlande, p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent -cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits; il est -attribué à Urard mac Coisi, _file_ de la seconde moitié du dixième -siècle. - -Il n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue: celui-ci, plus -récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un -manuscrit du seizième siècle au Musée Britannique, sous le n° 432 du -fonds Harléien, et il a été publié dans les _Ancient Laws of Ireland_, -t. I, p. 46. - -Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne -sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier -catalogue un supplément formé avec les titres qui lui manquent et -que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste -complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature -épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au _Senchus -Môr_, le nombre des histoires que devait savoir l'_ollam_ ou chef des -_file_ était de trois cent cinquante. Les manuscrits irlandais des Iles -Britanniques nous ont conservé quelques-unes des histoires dont les -titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de -parler. Par contre, on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie -des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi -notre connaissance de la littérature épique irlandaise offre bien des -lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler. - - -[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été publié -une édition dans le volume intitulé: _Essai d'un catalogue de la -littérature épique de l'Irlande_, p. 260-264.] - - -[Pg 4]§2. - -_Les cycles épiques irlandais._ - -Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se -diviser en quatre sections: - -1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne -histoire des dieux, des hommes et du monde; - -2° Le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, comprenant des récits qui -se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que -l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit -précédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes -irlandais, Conchobar et Cûchulainn auraient vécu vers le même temps que -Jésus-Christ; ainsi Cûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2 -de notre ère et Conchobar l'an 22[1]; - -3° Le cycle ossianique, dont les principaux personnages sont Find, fils -de Cumall, et Ossin ou Ossian, fils de Find; il paraît avoir pour base -des événements historiques du second et du troisième siècle de notre -ère; Tigernach met la mort de Find en 274[2]; - -[Pg 5]4° Un certain nombre de morceaux qui, si on les plaçait bout à -bout dans l'ordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels -ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales -poétiques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième. -Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle -sont fort peu nombreuses. - - -[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re -partie, p. 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle -croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits -légendaires conservé par le _Livre de Leinster_ fait régner Conchobar -trois cents ans avant J.-C. Windisch, _Irische texte_, p. 99, lignes -16-17.] - -[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re -partie, p. 49.] - - -§3. - -_De la place occupée par la littérature épique dans la vie des -Irlandais aux premiers siècles du moyen âge._ - -Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires -compris dans ces quatre sections étaient débités par les _file_ aux -rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs -_dûn_ ou châteaux[1]. Les _file_ récitaient aussi ces histoires aux -foules qu'attiraient les grandes assemblées périodiques du 1er mai -ou _Beltené_, du premier août ou _Lugnasad_, et du 1er novembre ou -_Samain_, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Usnech -le 1er mai, ou jour de _Beltené_. - -Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande; un roc -naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes -séparatives des -[Pg 6]cinq grandes provinces (en irlandais _coicid_ ou «cinquièmes»), -entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le -1er mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux -succédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on -rendait des jugements, on réformait les lois, les rois recrutaient -des soldats, les négociants venaient offrir leurs marchandises à des -populations ordinairement dispersées sur toute la surface d'un vaste -territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les _file_ -trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires[2]. Sans -avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de -ces vieux conteurs. Nous commencerons par le cycle mythologique. - - -[Footnote 1: _Scêl as-am-berar com-bad-ê Find, mac Cumaill, Mongân_, -dans le _Leabhar na h-Uidhre_, p. 133, col. 1, lignes 29-31.] - -[Footnote 2: Sur les récits épiques des _file_ dans les assemblées -publiques d'Irlande, voyez la pièce intitulée _Aenach Carmain_, publiée -chez O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 526-547. Les quatrains 58-65 -concernent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans -ses vers six mots qui, dans les catalogues, servent de titre à autant -de sections: _togla_ ou «prises de villes,» _tâna_ ou «enlèvements de -troupeaux,» _tochmorca_ ou «demandes en mariage,» _fessa_ ou «fêtes,» -_aitti_ ou «morts violentes,» _airggni_ ou «massacres.» Il cite aussi -plusieurs pièces bien connues, comme _Fianruth Fiand, Tecusca Cormaic, -Timna Chathair_ (cf. Livre de Leinster, p. 216, col. 1, lignes 19-34).] - - -§4. - -_Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la -mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._ - -Les morceaux qui appartiennent au cycle mythologique -[Pg 7]sont épars dans les divers chapitres[1] dont nos catalogues se -composent. Mais ceux de ces morceaux que l'on peut considérer comme -fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé _Tochomlada_ ou -émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend, sept sont -mythologiques: - -1° _Tochomlod Partholoin dochum n-Erenn_, émigration de Partholon en -Irlande; - -2° _Tochomlod Nemid co h-Erind_, émigration de Nemed en Irlande; - -3° _Tochomlod Fer m-Bolg_, émigration des _Fir-Bolg_; - -4° _Tochomlod Tûathe Dê Danann_, émigration de la nation du dieu de -Dana ou des _Tûatha Dê Danann_; - -5° _Tochomlod Miled, maic Bile, co h-Espain_, émigration de Milé, fils -de Bilé en Espagne; - -6° _Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn_, émigration des fils de -Milé, d'Espagne en Irlande; - -7° _Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn -co Albain_, émigration des Pictes de Thrace en Irlande et d'Irlande en -Grande-Bretagne. - -Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus -importantes de la mythologie irlandaise racontait comment diverses -races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en -Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une -série de faits mythiques qui présentent -[Pg 8]une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de -la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème -dont le titre est: _Les Travaux et les Jours_. - -«La race d'or des hommes doués de parole fut celle que créèrent la -première les immortels habitants des palais de l'Olympe; cette race -exista sous Kronos, quand il régnait dans le ciel. Ces hommes vivaient -comme des dieux, l'esprit sans inquiétude, loin des fatigues et de -la douleur; ils n'éprouvaient aucune des misères de la vieillesse, -leurs pieds et leurs mains avaient toujours la même vigueur; ils -passaient leur vie dans la joie des festins, à l'abri de tous maux, -et ils mouraient comme domptés par le sommeil. Pour eux toute chose -tournait à bien; le champ fertile leur produisait, sans culture, des -fruits abondants, dont il n'était jamais avare. Ceux qui récoltaient se -faisaient un plaisir de partager paisiblement avec leurs nombreux et -bons voisins. Et quand cette race eut été ensevelie dans les entrailles -de la terre, elle se transforma, par la volonté du grand Zeus, en -démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gardiens des -hommes mortels. Ils observent les bonnes et les mauvaises actions; -invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, ils se promènent -sur toute la terre, distribuant les richesses: telle fut la royale -prérogative qu'ils obtinrent. - -Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle -[Pg 9]d'argent, fut ensuite créée par les habitants des palais de -l'Olympe; elle n'était comparable à la race d'or ni par le corps ni -par l'esprit. Pendant cent ans, l'enfant élevé par sa mère attentive -grandissait inepte dans la maison; mais quand il avait atteint la -puberté et le terme de l'adolescence, il ne vivait plus que peu de -temps, et c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; car ces -hommes ne pouvaient s'abstenir de commettre l'injustice les uns envers -les autres. Ils refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices -aux Tout-Puissants sur les autels sacrés, violant ainsi le droit et la -coutume. Alors, Zeus, fils de Kronos, leur ôta la vie, irrité contre -eux parce qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bienheureux -qui habitent l'Olympe. Mais quand la terre eut recouvert ces hommes, -on leur donna le nom de puissants mortels souterrains; ils occupent -le second rang: toutefois, comme les premiers, ils sont entourés -d'honneurs. - -Alors Zeus créa une troisième race d'hommes doués de parole, celle -d'airain, qui ne fut en rien semblable à celle d'argent. Issue des -frênes, elle était forte et robuste; ce qui l'occupait c'étaient -les œuvres douloureuses et injustes d'Arès, dieu de la guerre. Ils -ne mangeaient pas de froment; leur vigoureux et redoutable courage -ressemblait à l'acier. Leur force était grande; des mains invincibles -terminaient les bras qui s'attachaient à leurs corps puissants. -D'airain étaient leurs armes, -[Pg 10]d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils travaillaient, -le noir fer n'existait pas encore. Ils s'enlevèrent eux-mêmes la vie -par leurs propres mains et allèrent dans la maison putride du froid -Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire mort se saisit -d'eux et ils quittèrent la brillante lumière du soleil. - -Mais quand la terre eut aussi recouvert cette race, Zeus, fils de -Kronos, en créa une quatrième sur la terre féconde. Celle-ci, plus -juste et meilleure, a donné les hommes héroïques et divins de la -génération qui nous a précédés qu'on appelle demi-dieux dans la Terre -immense. La guerre fatale et les durs combats leur ont ôté la vie. -Les uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes, dans la terre de -Cadmus, en livrant bataille à cause des brebis d'Œdipe; les autres, -franchissant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, allèrent à -Troie à cause d'Hélène à la belle chevelure, et la mort les y enveloppa. - -Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes, leur a donné la -nourriture et une demeure aux extrémités de la terre, loin des -immortels. Kronos règne sur eux: ils vivent, l'esprit libre de souci, -dans les îles des Tout-Puissants, près de l'Océan aux gouffres -profonds, ces héros bienheureux auxquels un champ fécond, qui fleurit -trois fois l'an, produit des fruits doux comme le miel[2].» - -[Pg 11]Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque antérieure à celle -où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques -de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point -s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande, -une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne -sont pas les mêmes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race -d'or, race d'argent, race d'airain; les Irlandais parlent de la famille -de Partholon, de celle de Nemed et des _Tûatha Dê Danann_. Les _Tûatha -Dê Danann_ sont identiques à la race d'or des Grecs; dans la famille -de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs; dans la -famille de Nemed leur race d'airain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs -n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or -des Grecs, placée chez eux chronologiquement la première, arrive la -dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de _Tûatha_ -[Pg 12]_Dê Danann_, Mais la famille de Partholon ou race d'argent -précède en Irlande comme en Grèce la famille de Nemed ou race d'airain. - -Quant aux demi-dieux grecs qui forment la quatrième race, qui ont -combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race -actuelle, ils ont pour correspondants les _Firbolg_, les fils de -Milé et les _Cruithnech_ ou Pictes de la mythologie irlandaise. -Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres: -Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Nemed en Irlande, -Emigration des _Firbolg_, Emigration des _Tûatha Dê Danann_, Emigration -de Milé, fils de Bilé, en Espagne, Emigration des fils de Milé -d'Espagne en Irlande, Emigration des Pictes ou _Cruithnech_ de Thrace -en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme -irlandaise d'une doctrine dont les éléments fondamentaux se trouvent -déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé: _Les Travaux et les -Jours_. - -Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses -différences; elles tiennent, pour une forte part, aux développements -que la légende irlandaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté -de ces différences, il y a des ressemblances frappantes. En voici -un exemple.--Les _Tûatha Dê Danann_, la dernière en date des trois -races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a -finalement le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la -première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus. - -[Pg 13]«La race d'or,» nous dit Hésiode, «se transforma, par la volonté -du grand Zeus en démons bienfaisants qui habitent la terre et y sont -les gardiens des hommes mortels. Ils observent les bonnes et les -mauvaises actions; invisibles dans l'air qui leur sert de vêtement, -ils se promènent sur toute la terre, distribuant les richesses. Telle -fut la royale prérogative qu'ils obtinrent.» De même les _Tûatha Dê -Danann_, après avoir été, avec un corps visible, seuls maîtres de -la terre, ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous -laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant -en aide quelquefois, d'autres fois leur disputant les plaisirs et les -joies de la vie. - - -[Footnote 1: Sur ces chapitres, voir notre tome Ier, p. 350-351.] - -[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 109-173 (cf. -Ovide, _Métamorphoses_, livre I, vers 89-127). Nous avons supprimé dans -notre traduction le vers 120, que certains éditeurs considèrent comme -une interpolation, et qui est en tout cas inutile. Nous conservons le -vers 169: - - Τηλοῦ ἀπ᾽ ἀθανάτων τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει. - -La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce, -puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare, qui remonte à -l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier -la doctrine énoncée dans le vers 169 des _Travaux et des Jours_ avec la -doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que -nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'_Odyssée_. Sur ce -sujet, voir aussi Platon, _Gorgias_, c. 79.] - - -§5. - -_Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inondations dans la -mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque._ - -Après les sept émigrations, _tochomlada_, que nous avons placées en -tête du cycle mythologique, nous citerons les _tomadma_, ou irruptions -d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les -catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné -naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster: 1° _Tomaidm -locha Echdach_, irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui -Lough Neagh; 2° _Tomaidm locha Eirne_, irruption -[Pg 14]d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujourd'hui Lough -Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges, celui d'Ogygès -et celui de Deucalion; le premier en Attique[1], le second dans la -région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloüs[2]. Les deux -déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la -littérature épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux -doublets. - - -[Footnote 1: Acusilas, fragment 14 (Didot-Müller, _Fragmenta -historicorum græcorum_, t. I, p. 102); Castor, fragment 15, chez -Didot-Müller, _Ctesiæ ... fragmenta_, p. 176. Dans les deux cas, il -s'agit d'un texte d'Eusèbe, _Præparatio evangelica_, X, 10.] - -[Footnote 2: Aristote, _Météorologiques_, livre I, chap. XIV, §§ 21 et -22; édition Didot, t. III, p. 572.] - - -§6. - -_Le cycle mythologique irlandais (suite).--Les batailles entre les -dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde -et de l'Iran._ - -La guerre tient une place importante dans la mythologie irlandaise. -Au cycle mythologique appartiennent, par exemple, la bataille de Mag -Tured, _Cath maige Tured_; la bataille de Mag Itha, _Cath Maige Itha_; -les combats de Nemed contre les Fomôré, _Catha Neimid re Fomorcaib_; -le massacre de la tour de Conann, _Orgain tuir Chonaind_; le massacre -d'Ailech, où périt Neit fils de Dê ou Dieu, _Argaih Ailich for Neit mac -in Dui_, etc.--Dans le monde divin de l'Irlande, -[Pg 15]on distingue deux groupes unis par les liens de parenté les plus -intimes, et cependant ennemis. Les batailles et les massacres dont nous -venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou des imitations -plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une -édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son -père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du -Bien, contre Añgra Mainyu ou Ahriman, personnification du Mal dans la -littérature iranienne; des combats soutenus par les dieux du jour et -de la lumière, les _Dêva_, contre les _Asura_, dieux des ténèbres, de -l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les -_Tûatha Dê Danann_ et, comme eux, Partholon et Nemed qui sur divers -points sont des doublets des _Tûatha Dê Danann_, ont pour rivaux les -_Fomôre_. Dagdê, = *_Dago-dêvo-s_ ou «bon dieu,» roi des _Tûatha Dê -Danann_, est le Zeus ou l'Ormazd de la mythologie irlandaise; les -_Tûatha Dê Danann_ «ou gens du dieu (*_dêvi_) [fils] de Dana,» ne sont -autre chose que les _Dêva_ de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière -et de la vie. Le nom des _Fomôre_, adversaires des Tûatha Dê Danann, -désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux _Asura_ indiens, -aux Titans grecs; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une -conception mythique originairement identique à celle qui a produit: le -Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts, -père des dieux; Tvashtri, dieu père dans le _Vêda_; enfin, le Varuna -védique, dieu suprême primitif supplanté par Indra. - - -[Pg 16]§7. - -_Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, -dans la mythologie grecque et dans celle des_ Vêda. - -Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient -roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de -l'Océan[1]. De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus -contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou -des Bienheureux, sur les héros défunts qui ont combattu à Thèbes et à -Troie. - -L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour -la première fois dans les _Travaux et les Jours_ d'Hésiode, vers -169[2]; et certains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme -renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne -le Tartare comme séjour au même Kronos[3]. - -Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description -lugubre, telle que nous la donne la -[Pg 17]_Théogonie_[4], ne peut concorder avec la description des îles -séduisantes qui, dans les _Travaux et les Jours_ deviennent le domaine -de Kronos vaincu. Mais entre la composition de la _Théogonie_ d'Hésiode -et celle du poème des _Travaux et des Jours_, attribué au même auteur, -il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception -de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée. - -L'_Iliade_ et la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_ ne connaissent -pour les morts d'autre séjour que l'Aïdès obscur[5] et souterrain[6], -dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès, -l'_Iliade_ distingue le Tartare, qui est également situé dans les -profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance -de l'Aïdès au Tartare que de la terre à l'Aïdès[7]. C'est dans le -Tartare que demeurent les Titans[8], et parmi eux Kronos, privé comme -eux de la lumière du soleil[9]. - -[Pg 18]On trouve la même doctrine dans la _Théogonie_, à cette -différence près que l'Aïdès et le Tartare, distincts dans l'_Iliade_, -paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le -Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu -par Zeus[10], il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès -homérique[11]; du dieu qui, dans les entrailles de la terre, règne -sur les morts[12]. Cette lugubre habitation des morts et des dieux -vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve -Océan[13]. - -Vers la fin du septième siècle avant notre ère, l'Océan, qui n'était -pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par -l'imagination, devint pour eux une conception géographique. On sait -comment le hasard fit découvrir à un navire samien -[Pg 19]les côtes sud-ouest de l'Espagne, baignées par l'océan -Atlantique, et que jusque-là, seuls parmi les populations -méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées[14]. Ce grand -événement fait partie du récit des événements, tant historiques que -légendaires, qui préparèrent la fondation de Cyrène, de l'an 633 à l'an -626 avant notre ère[15]. - -Dès lors, les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve -entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense, aux limites -inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique. -De là naquit une conception nouvelle du séjour des morts et de -Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de l'_Odyssée_, dans -la _Télémachie_, l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom -d'_Elusion_, où habite le blond Rhadamanthus, où de l'Océan souffle le -vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité[16]. De là, -la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de -Kronos dans le poème des _Travaux et des Jours_[17]. - -Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire -remportée aux jeux d'Olympie en 476, la plaine _Elusion_ et les îles -des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment -qu'une île où est la forteresse de Kronos, qui a Rhadamanthus -[Pg 20]pour associé[18]. Cette doctrine nouvelle est identique à la -doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens -un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine -du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans l'_Iliade_ et dans -la partie la plus ancienne de l'_Odyssée_. - -Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus récente dans laquelle -Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants, et des îles -des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense[19]. -C'est un système philosophique postérieur à la mythologie populaire -primitive. L'Aïdès homérique renferme, sans distinction, tous les -défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables. - -L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise, -dont les doctrines fondamentales peuvent être appelées, d'une façon -plus générale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi -tenu, dans la mythologie grecque, une place considérable. Les Celtes -ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en -Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus -puissant et plus heureux, il règne, comme Kronos, au delà de l'Océan, -sur les morts, dans la nouvelle et séduisante patrie que leur assigne -la mythologie celtique, d'accord avec les -[Pg 21]croyances du second âge de la mythologie grecque. - -La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des -morts et de la nuit, Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils, -dieu du jour; Yama et Varuna sont, au fonds des choses et sauf certains -détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais. -Mais les Celtes placent le séjour des morts dans un lieu tout autre -que les chantres védiques, puisque ceux-ci donnent pour habitation aux -morts le ciel ou même le soleil[20]. Ils n'avaient pas comme les Celtes -l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant -sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au lendemain. - - -[Footnote 1: _Echtra Condla Chaim_, chez Windisch, _Kurzgefasste -irische Grammatik_, p. 120, lignes 1-4.] - -[Footnote 2: - - .......... ἐς πείρατα γαίης - τηλοῦ ἀπ ᾿ἀθανάτων · τοῖσιν Κρόνος ἐμβασιλεύει. - -Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-169.] - -[Footnote 3: - - Τιτῆνες θ᾽ὑποταρτάριοι, Κρόνον ἀμφὶς ἐόντες. - -Hésiode, _Théogonie_, vers 851.] - -[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 721 et suivants.] - -[Footnote 5: Τέκνον ἐμὸν, πῶς ἦλθες ὑπὸ ζόφον ἠερόεντα, dit la mère -d'Ulysse à son fils. _Odyssée_, XI, 155. Αΐδης, ἐνέροισιν ἀνάσσων..... -ἔλαχε ζόφον ἠερόεντα, _Iliade_, XV, 188, 191.] - -[Footnote 6: _Iliade_, XX, 57-65. Poseidaon, dieu de la mer, l'ébranle -par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès, le dieu des -morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.] - -[Footnote 7: _Iliade_, VIII, 13-16.] - -[Footnote 8: - - τοὺς ὑποταρταρίους οἳ Τιτῆνες καλέονται. - -_Iliade_, XIV, 279.] - -[Footnote 9: - - ....... ἳν Ἰαπετός τε Κρόνος τε - ἥμενοι, οὔτ᾽ αὐγῆς ὑπερίονος ἠελίοιο - τέρποντ´ οὔτ´ ἀνέμοισι, βαθὺς δέ τε Τάρταρος ἀμφίς. - -_Iliade_, VIII, 479-481; cf. _Hymne à Apollon_, vers 335, 336: - - Τιτῆνές τε θεοί, τοὶ ὑπὸ χθονὶ ναιετάοντες - Τάρταρον ἀμφὶ μέγαν, τῶν ἐξ ἄνδρες τε θεοί τε. -] - -[Footnote 10: _Théogonie_, vers 717-733, 851.] - -[Footnote 11: - - Ἔνθα δὲ γῆς δνοφερῆς καὶ Ταρτάρου ἠερόεντος - . . . . . . . . . . . . - ἔνθα θεοῦ χθονίου πρόσθεν δόμοι ἠχήεντες - ἰφθίμου τ´ Ἀΐδεω καὶ ἐπαινῆς Περσεφονείης - ἑστᾶσιν...... - -_Théogonie_, vers 736-769.] - -[Footnote 12: - - ...... Ἀΐδης, ἐνέροισι καταφθιμένοισιν ἀνάσσων. - -_Théogonie_, vers 850.] - -[Footnote 13: - - «Ἡ δ´ ἐς πείρατ´ ἴκανε βαθυρρόου Ὠκεανοῖο - ..... - ............. παρὰ ῥόον Ὠκεανοῖο - ᾔομεν... - Τὴν δὲ κατ´ Ὠκεανὸν ποταμὸν φέρε κῦμα ῥόοιο.» _Odyssée_, XI, vers -13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2. -] - -[Footnote 14: Hérodote, livre IV, chap. 152, §§ 2 et 3.] - -[Footnote 15: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, t. VI, 1882, p. -266.] - -[Footnote 16: _Odyssée_, IV, 563-569.] - -[Footnote 17: _Opera et dies_, 166-171.] - -[Footnote 18: _Pindari carmina_, édition Schneidewin, t. I, p. 17 et -18, vers 70 et suivants.] - -[Footnote 19: Gorgias, chap. 79, _Platonis opera_, édition -Didot-Hirschig, t. I, p. 384.] - -[Footnote 20: Abel Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 74, 81, -85, 88; t. III, p. 111-120.] - - -§8. - -_Les sources de la mythologie irlandaise._ - -Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous -suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait -connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des -histoires racontées par les _file_. Malheureusement nous n'avons plus -les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais -une composition irlandaise du onzième siècle, le «Livre des conquêtes,» -_Lebar Gabala_, nous en a gardé un abrégé. - -[Pg 22]Nous prendrons cet abrégé pour base, en le complétant et en en -contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais -qu'étrangers. Les étrangers sont d'abord l'auteur de la compilation -attribuée à Nennius; il écrivait probablement au dixième siècle[1], et -chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement -trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette -époque. Vient ensuite Girauld de Cambrie, qui a écrit sa _Topographia -hibernica_ à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des -chroniqueurs et des poètes. - -Parmi les chroniqueurs, un des plus intéressants est Keating, bien -précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à -la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à -sa disposition des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres -désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et -la victime. Le poète le plus important est Eochaid ûa Flainn, mort en -984, et par conséquent postérieur de peu d'années à Nennius. Ses œuvres -auraient un plus grand intérêt si -[Pg 23]elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une concision qui -produit souvent l'obscurité. - -Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais -païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion -dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que, -suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux, et nous verrons -ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à -saint Patrice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle, -où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme. - - -[Footnote 1: Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu, de -l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant -ouvrage intitulé:_ Etudes historiques bretonnes, l'_historia Britonum -_attribuée à Nennius_. Il résulte des recherches de M. de La Borderie -qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au -IXe siècle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative -à la mythologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive? -est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît -incertaine.] - - -[Pg 24]CHAPITRE II. - -ÉMIGRATION DE PARTHOLON. - -§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la -mythologie d'Hésiode.--§2. La doctrine celtique sur l'origine de -l'homme.--§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle -que nous l'a conservée la légende de Partholon.--§4. Lutte de la -race de Partholon contre les Fomôré.--§5. Suite de la légende de -Partholon. La première jalousie, le premier duel.--§6. Fin de la race -de Partholon.--§7. La chronologie et la légende de Partholon. - - -§1. - -_La race de Partholon en Irlande.--La race d'argent dans la mythologie -d'Hésiode._ - -Des trois races qui, suivant la mythologie grecque, ont successivement -habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes, la -seconde en date est la race d'argent, dont le caractère dominant était -le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et, -malgré les soins attentifs des mères, la sottise des enfants persistait -chez -[Pg 25]l'homme mûr et remplissait de maux le court espace de temps qui -lui restait à vivre[1]. - -La race d'argent est identique à celle que les documents irlandais les -plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils -lui donnent le nom de «famille de Partholon[2].» Comme la race d'argent -des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie[3]. - -La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancien -document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre: -«Emigration de Partholon.» La rédaction de cette liste paraît dater -des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus -ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de l'Histoire des -Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au -[Pg 26]dixième siècle. «En dernier lieu, y lisons-nous, les Scots -venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le premier fut Partholon, -qui amenait avec lui mille compagnons, tant hommes que femmes. Leur -nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hommes; puis une maladie -épidémique les attaqua, et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il -n'en resta pas un[4].» - -Ce court sommaire renferme une inexactitude. Nous verrons que, suivant -la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre -final, et que son témoignage conserva la mémoire des événements -mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive -colonisation de l'Irlande. - - -[Footnote 1: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.] - -[Footnote 2: _Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, -p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P initial -ne diffère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a -pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de -ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun -rapport. Partholon, aussi écrit «Bartholan,» semble être un composé -dont le premier terme bar signifierait «mer» (Whitley Stokes, _Sanas -Chormaic_, p. 28). Le second terme _tolon_, en suivant une autre -orthographe _tolan_, paraît être un dérivé de _tola_ «ondes, flots». -Ainsi Partholon signifierait «qui a rapport aux flots de la mer». -C'est ce que répète en d'autres termes sa généalogie; car, suivant -elle, il descend de _Baath_ (_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1, ligne -24), dont le nom veut dire aussi «mer.» Voyez _Glossaire_ d'O'Cléry et -_Glossaire_ de Cormac, au mot _Bâth_.] - -[Footnote 3: Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment -s'explique sur elle Tûan mac Cairill.] - -[Footnote 4: «Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniæ ad -Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris -scilicet et mulieribus, et creverunt usque ad quatuor millia hominum, -venitque mortalitas super eos, et in una septimana perierunt, ita ut -ne unus quidem remaneret ex illis.» _Appendix ad opera edita ab Angelo -Maio_. Rome, 1871, p. 98.] - - -§2. - -_La doctrine celtique sur l'origine de l'homme._ - -Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le -dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la -mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour -[Pg 27]premier ancêtre le dieu de la mort[1], et ce dieu habite une -région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces «îles -extrêmes,» d'où, suivant renseignement druidique, une partie des -habitants de la Gaule était arrivée directement[2]. La notion de -cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts, -appartient en commun à la mythologie grecque et à la mythologie -celtique. Chez Hésiode, les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes -et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence «aux extrémités -de la terre, loin des immortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent, -l'esprit libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et des -Bienheureux, près de l'Océan aux gouffres profonds[3].» - -Or, Kronos, sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les -joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif -auquel ces illustres héros et la race grecque toute entière font -remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, surnommé le -père, «Zeus, maître de tous les dieux, amoureusement uni à Pandore, a -engendré le belliqueux Graicos[4]» d'où la race grecque est descendue. -[Pg 28]Il y a donc une grande analogie, sur ce point, entre la -mythologie grecque et la mythologie celtique. - -Dans les croyances celtiques, les morts vont habiter au delà de -l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus -grande partie de l'année, une région merveilleuse dont les joies et -les séductions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est -de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle -en irlandais _tire beo_, ou «terres des vivants,» _tir n-aill_, -ou «l'autre terre,» _mag mâr_[5], ou «grande plaine,» et aussi -_mag meld_[6], «plaine agréable.» A ce nom païen, auquel rien ne -correspondait dans les croyances -[Pg 29]chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande -substitua le nom latin de la péninsule ibérique, _Hispania_. Dès le -dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom, étranger à la langue -géographique de l'Irlande primitive, avait pénétré dans la légende de -Partholon; et c'était alors d'Espagne, et non du pays des morts, qu'on -faisait arriver avec ses compagnons ce chef mythique des premiers -habitants de l'île[7]. - - -[Footnote 1: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant, idque a -druidibus proditum dicunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, ch. 18, § -1.] - -[Footnote 2: «Alios quoque ab insulis extimis confluxisse.» Timagène -chez Ammien Marcellin, l. XV, chap. 9, § 4; édit. Teubner-Gardthausen, -t. I, p. 68.] - -[Footnote 3: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 168-171.] - -[Footnote 4: - - «Πανδώρη, Διὶ πατρὶ, θεῶν σημάντορι πάντων, - μιχθδῖσ᾽ ἐν φιλότητι, τέκε Γραῖκον μενεχάρμην.» - -Hésiode, _Catalogues_, fragment 20, édition Didot, p. 49. A côté de -cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de -Iapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, Iapétos se -distingue de Kronos, premier ancêtre des dieux, tandis que Iapétos est -le premier ancêtre des hommes, Iapétos s'offre à nous comme une sorte -de doublet de Kronos: il a le même père et la même mère, _Théogonie_, -vers 134, 137; il est, avec les autres Titans, le compagnon de sa -défaite, et il l'accompagne dans son exil; comme les autres Titans, il -habite avec lui le Tartare, _Iliade_, VIII, 479; XIV, 279; _Hymne à -Apollon_, vers 335-339; _Théogonie_, vers 630-735.] - -[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée -_Echtra Condla_, Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119, -120; _Mag môr_, dans _Tochmarc Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, -p. 132, dernière ligne.] - -[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée _Echtra Condla_, -chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. 119; cf. _Serglige -Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. 209, ligne 30; et 214, -note 24.] - -[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in -Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» _Historia Britonum_, -attribuée à Nennius, dans _Appendix ad opera edita ab Angelo Maio_. -Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating. -Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il -parcourt la Méditerranée, pénètre dans l'Océan, côtoie l'Espagne en -la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande. -Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui -fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut, -p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie -«originaire d'une île de la mer.»] - - -§3. - -_La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l'a -conservée la légende de Partholon._ - -Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus -développée que chez Nennius. - -La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous -est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement -sur -[Pg 30]l'origine de la matière[1]; mais elle nous représente la terre -prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses -races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon, -il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une -seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème -d'Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de -Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms[2]. Une légende nous -raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont -l'un s'appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît -jaillir une source; cette source était si abondante qu'il en résulta un -lac, et on appela ce lac Loch Rudraige[3]. - -Du temps de Partholon, le nombre des plaines s'éleva de un à quatre. -L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait _Sen Mag_, «la -vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent -en Irlande, il n'y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau -d'arbre[4].» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en -ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la -forme évhémériste -[Pg 31]qui nous est parvenue[5]; mais le texte primitif parlait -certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène -spontané ou miraculeux[6]. - - -[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour -désigner la matière en tant que créée est _duil_, génitif _dulo_.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. _Chronicum -Scotorum_, édition Hennessy, p. 6.] - -[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d'Eochaid ua Flainn, -Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.] - -[Footnote 5: Poème d'Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de -Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles -est de quatre dans la prose du _Lebar Gabala_, Livre de Leinster, p. -5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, _Topographia -hibernica_, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.] - -[Footnote 6: L'expression consacrée est que ces plaines _ro-slechta_, -«furent battues.» Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée -d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn: - - _Ro slechta maige a môr-chaill_ - _Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind._ - - «Furent battues plaines hors de grand bois - «Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.» - -Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.] - - -§4. - -_Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré._ - -La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de -guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels -elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour -croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive. -Cependant il n'est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus -ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne -mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des -morceaux qui composaient -[Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la -seconde moitié du dixième siècle. - -La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui -s'appelait Cichol Gri-cen-chos. _Cen-chos_ veut dire «sans pieds.» -Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n'a ni pieds ni -mains dans la mythologie védique[1]. Des hommes qui n'avaient qu'une -main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de -Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad[2], ou le Non-né au pied -unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique[3]; -Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des -Fomôré[4], c'est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit, -plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien -et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque[5]: c'étaient -des démons, dit un auteur du XIIe siècle[6]. Ces ennemis de Partholon -étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe -siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient -chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient -[Pg 33]de pêche et de chasse[7]. Partholon remporta sur eux la victoire -et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger. - - -[Footnote 1: Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. 202, 221.] - -[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 20-25.] - -[Footnote 3: _Id., ibid._, t. II, p. 221.] - -[Footnote 4: _Lebar Gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1, -lignes 19-23.] - -[Footnote 5: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, III, 2, -édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.] - -[Footnote 6: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.] - -[Footnote 7: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 166.] - - -§5. - -_Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier -duel._ - -Une légende moderne raconte un des ennuis qu'eut cette heureux -guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec -un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admonestation -sévère. Elle lui répondit que c'était lui qui avait tort, et elle lui -cita un quatrain dont voici la traduction: - - Miel près d'une femme, lait près d'un enfant; - Repas près d'un héros, viande près d'un chat; - Ouvrier à la maison à côté d'outils, - Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger. - -Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori -de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre -animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Irlande -ait été le théâtre[1]. Partholon mourut quelques temps après. Alors -l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel. - -[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils -s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain -et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque, -en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et -lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père -en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une -moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille -qui avait hérité de l'autorité paternelle; l'autre moitié revenait à -la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux -la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de -famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne -pouvant s'entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous -lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de _Senchus -Môr_. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine, -il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification -préalable et l'acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte -juridique, quand les objets qu'il est question de saisir sont des -armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution -d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel -judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des -femmes[2]. - -[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction: - - Les deux fils de Partholon, sans doute, - C'est eux qui livrèrent la bataille; - Fer et Fergnia le très brave - Sont les noms des deux frères[3]. - -Voici la traduction d'un autre quatrain: - - Fer et Fergnia furent les guerriers, - Voilà ce que racontent les anciens; - Ain et Tain, qui mirent en mouvement l'armée, - Etaient deux filles principales de Partholon[4]. - - -[Footnote 1: _Id., ibid._, p. 164, 166.] - -[Footnote 2: «Athgabail aile ... im dingbâil m-bantellaig ... im tincur -roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» _Ancient -laws of Ireland_, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours ... pour -enlever une propriété féminine ... pour avoir des objets nécessaires -au combat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des -femmes que la première bataille a été livrée.] - -[Footnote 3: - - Dâ mac Partholain cen acht - Is iat dorigni in comarc; - Fer is Fergnia co meit n-gal - Anmanda in dâ brâthar. - - _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154. - -Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre _anmanda_, qui -a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais _anmann_, de deux -syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme, le vers serait -faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction -du _Lebar Gabala_, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de -Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de -Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage -du _Senchus Môr_ dans la glose duquel nous la trouvons.] - -[Footnote 4: - - Fer ocus Fergnia na fir, - Is-ed innisit na sin; - Ain ocus Iain, do-certas sloig, - Da prim-ingin Parthaloin. - -_Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 154.] - -[Pg 36]§6. - -_Fin de la race de Partholon._ - -L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement -redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au -nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent -d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le -dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie. -Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la -seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande[1]. Suivant le -_Glossaire_ de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir -dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de -leur décès, plus facilement enterrés par les survivants[2]. La fin -terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance -divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande, ce -n'était pas volontairement: c'était en exécution d'une -[Pg 37]sentence qui l'avait condamné à l'exil[3], et cette sentence -était juste; Partholon était coupable d'un double parricide: il -avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine -suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine, -il fallut la destruction de sa race entière[4]. Ainsi, dans la légende -homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les -traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a -insulté Latone[5]. Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de -Partholon, est détruite par la colère de Zeus[6]. - - -[Footnote 1: C'est la version du _Lebar gabala_, livre de Leinster, -p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement -serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col. -1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, _Topographia -hibernica_, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p. -26.] - -[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired -in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux -que n'emporterait pas l'épidémie.» _Glossaire_ de Cormac chez Whitley -Stokes, _Three irish glossaries_, p. 45.] - -[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» _Scêl Tûain maic -Cairill_, dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 22.] - -[Footnote 4: Le _Leabhar Breathnach_, dans le livre de Lecan, manuscrit -du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de -Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a -hathair agus for a mathair.» Todd, _The irish version of the historia -Britonum of Nennius_, p. 42.] - -[Footnote 5: _Iliade_, XXIV, 602-612.] - -[Footnote 6: _Les Travaux et les Jours_, vers 136-139.] - - -§7. - -_La chronologie et la légende de Partholon._ - -On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments -chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à -Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La -leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention -[Pg 38]d'année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était -arrivé en Irlande le 1er mai[1]. Le 1er mai est le jour de la fête de -Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la -plus ancienne tradition, c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive -en ce monde le jour spécialement consacré à son père. - -Cette indication chronologique concorde avec la principale indication -géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce -fut à Inber Scêné qu'il débarqua[2]. Inber Scêné est aujourd'hui la -rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe -sud-ouest de l'Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà -de l'Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son -premier ancêtre. - -Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de -Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du -coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit -cette race avait commencé le 1er mai[3], et -[Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après -avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l'épidémie s'était -arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors -habitaient l'Irlande une seule était encore en vie. - -Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si -courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie -ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique -des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système -chronologique que les travaux d'Eusèbe et le grand nom de saint -Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous -apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog[4]. -Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer -suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de -Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit _Farsaid_ ou le Vieux[5]; -Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race -irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante -et dix -[Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui -épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui -désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le -nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise[6]. Gôidel -Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie -d'Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations -pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande -autorité chronologique en Irlande au moyen âge[7], en sorte que chaque -génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils -dont l'un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l'ancêtre -des races qui ont ultérieurement peuplé l'Irlande[8]. - -Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs -irlandais. Si nous en croyons le _Lebar Gabala_, Partholon, petit-fils -d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de -l'âge d'Abraham[9], c'est-à-dire trois cent-trente ans -[Pg 41]avant Moïse[10]. Le même traité met aussi la venue de Partholon -trois cents ans après le déluge[11], Nous trouvons déjà cette date: -«trois cents ans après le déluge», dans le poème d'Eochaid ûa Flainn, -que nous avons plusieurs fois cité[12] et qui fut écrit dans la -seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les -Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d'Abraham dans -la chronologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il -faudrait quatre cent trente-sept ans[13]: nous ne pouvons rien demander -de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu'aux Gallois. - -On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'arrivée de Partholon: -on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid -ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la -race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l'extrémité sud-ouest de -l'Irlande, et le 1er mai où commença l'épidémie si terrible qui devait -l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, -comme la concordance avec l'ère d'Abraham et -[Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge, -par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la -chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations. - -Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d'où ils -gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l'époque -où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur -les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, -Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère[14]; par -conséquent, suivant Nennius, l'arrivée des Pictes dans les îles Orcades -et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre -ère; or, ajoute Nennius, l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure -à l'arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui -vint en Irlande fut Partholon[15]. Si donc nous en croyons Nennius, la -légende des Partholon est un fait historique qui n'est pas antérieur au -quatrième siècle avant notre ère. - -Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques -[Pg 43]imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des -doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier -de mettre sa notation chronologique d'accord avec elle-même; car, plus -loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire mythologique d'Irlande, -est bien postérieur à l'arrivée de Partholon, racontant l'arrivée des -fils de Milé, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le -passage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de -la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre -ère[16]; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande -l'an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils -de Milé, n'aurait pas pris possession de l'Irlande avant le quatrième -siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Milé, qui -sont cependant postérieurs à lui. - -Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La -chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une -certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que -la légende de Partholon n'offre, dans sa forme la plus ancienne, qu'un -seul élément de chronologie comparative: c'est l'histoire du Tûan mac -Cairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et -saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout -[Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont -la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les -émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l'histoire -mythologique d'Irlande; puis, sous l'empire de la race actuelle, -changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait -vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien -solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date -donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais -nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la -doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant -lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans -de durée, et qui, de l'arrivée de cette race à celle des fils de Milé -ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans[17] au -lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan. - - -[Footnote 1: Cêt-somain, _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 4. -Le _Lebar Gabala_ ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII -esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un -seul est resté dans le _Chronicum Scotorum_, c'est le chiffre XIIII. -Le _Lebar Gabala_ et le _Chronicum Scotorum_ ajoutent tous deux que -c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation -chronologique.] - -[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. -5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.] - -[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est -un poème d'Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans -dans le _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.] - -[Footnote 4: _Genèse_, chapitre X, versets 1, 2.] - -[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus -Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon -Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.» -_Leabhar na hUidhre_, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2, -col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de -Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le -_Leabhar na hUidhre_.] - -[Footnote 6: - - Fêni ô Fenius asbertar, - brig cen docta; - Gaedil ô Gaediul Glas garta, - Scuit ô Scota. - -Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.] - -[Footnote 7: Bede, _De temporum ratione_, chez Migne. _Patrologia -latina_, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du monde -1658, la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.] - -[Footnote 8: Voyez la préface du _Lebar gabala_, dans le Livre de -Leinster, p. 2; et le _Lebar gabala_ lui-même: Livre de Leinster, p. 5, -col. 1, lignes 6, 7 et 10.] - -[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; _Chronicum -Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham -est l'an du monde 2083.] - -[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L'an soixante d'Abraham -serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.] - -[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois -cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.] - -[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.] - -[Footnote 13: De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde -2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de -Bède. Migne, _Patrologia latina_, t. LXXXX, col. 524, 527.] - -[Footnote 14: Migne, _Patrologia latina_, t. XXVII, col. 277-285.] - -[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli -sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis -possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post -intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt -insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones -multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque -ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ -ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» _Appendix ad opera edita -ab Angelo Maio_, Romæ, 1871, p. 98.] - -[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, _Patrologia latina_, t. -XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans -avant notre ère.] - -[Footnote 17: De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500: Annales des -Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.] - - -[Pg 45]CHAPITRE III. - -ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL. - -§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?--§2. -Saint Finnên et Tûan mac Cairill.--§3. Histoire primitive de l'Irlande -suivant Tûan mac Cairill.--§4. La légende de Tûan mac Cairill et la -chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.--§5. La -légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d'origine -païenne. - - -§1. - -=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?= - -Quand Hésiode, dans les _Travaux et les Jours_, esquisse rapidement -l'histoire des trois premières races: de la race d'or, de la race -d'argent et de la race d'airain, qui se sont succédé sur la terre, et -qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans -laisser de postérité, il ne se demande -[Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur -histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la -mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en -hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement. - -Comme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en -Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann -se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée -la seconde, la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième. -Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, -celle des Tûatha Dê Danann, s'est abritée derrière le manteau de -l'invisibilité qu'elle ne dépouille plus que dans des circonstances -exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de -ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels -de l'île ne comptent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les -traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter? - -La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell, -donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la -solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction -chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le -clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques -traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner -[Pg 47]cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en -connaissons trois manuscrits: le _Leabhar na hUidhre_, écrit vers -l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne -d'Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la -Trinité de Dublin, seizième siècle[1]. - - -[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos -102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.] - - -§2. - -_Saint Finnên et Tûan mac Cairill._ - -Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint -Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit -être l'objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons -parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement -de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de -Cerball[1], qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par -Columba. - -Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd'hui Movilla, dans le -comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, -faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. -Mais ce guerrier interdit aux clercs -[Pg 48]l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée -de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi -irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une -injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur -plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne[2]. - -Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et -malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à -Finnên. Sa croyance n'était pas bonne[3], dit le vieux conteur, -c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens -en Irlande au sixième siècle. - -Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son -monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C'est un homme -excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera -et vous racontera les vieilles histoire d'Irlande.» En effet, le -lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la -demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples. -«Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux -qu'ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent -l'office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.--«Qui -êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.--«Je -[Pg 49]suis originaire d'Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est -Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père -était fils de Muredach Munderc[4]. C'est de mon père que ce désert -m'est venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'appelait -Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de -Partholon.»--«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l'histoire d'Irlande, -c'est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de -Partholon, fils de Sera[5]. Nous n'accepterons chez toi aucune -nourriture tant que nous n'aurons pas obtenu de toi les vieux récits -que nous désirons.»--«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne -la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que -tu nous as annoncée.»--«N'aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên, -«raconte-nous, nous t'en prions, tes propres aventures et les autres -événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi: - - -[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les -Annales de Tigernach: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, -1re partie, p. 139, 149.] - -[Footnote 2: _Senchus Môr_, dans _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. -112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.] - -[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» _Leabhar na hUidhre_, -p. 15, col. 1, lignes 39-40.] - -[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, t. I, -p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach -Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de -Tigernach, et à l'année 530 du _Chronicum Scotorum_ qui ne parlent pas -de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage -à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479, -_ibidem_, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou -Carell.] - -[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de -Tûan.] - - -[Pg 50]§3. - -_Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill._ - -«Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jusqu'à présent. Personne -n'y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n'y -arriva, tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.» - -Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans[1]. Il est clair que -cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du -déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression -de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la -mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan. - -«Alors Partholon, fils de Sera, vint s'établir en Irlande. Il était -exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de -leur femme. Ses compagnons n'étaient guère plus intelligents les uns -que les autres[2]. Ils habitèrent -[Pg 51]l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la même race. -Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la -vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre -n'arrive sans qu'il échappe un historien qui, plus tard, raconte les -événements. C'est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j'allai de -forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté -contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n'y eut pas en Irlande -d'autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à -une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les déserts; mais je -ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d'asile. - -Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit possession de l'Irlande. -Son père était un frère du mien[3]. Je le voyais[4] du haut des -rochers, et je fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux, de -grands ongles; j'étais décrépit, gris, nu, dans -[Pg 52]la misère et la souffrance. Après m'être endormi un soir, quand -je me réveillai le matin j'avais changé de forme: j'étais cerf. J'avais -retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers -sur l'arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je -venais de subir.» - -Voici la traduction de la fin de ce poème: - -«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils -d'Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat, -pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se -disposent deux cornes armées de soixante pointes; j'ai revêtu, -forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me -sont rendues faciles: il y a un instant, j'étais sans force et sans -défense[5]. - -Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins le chef des troupeaux -d'Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi, -quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au -temps de Nemed et de ses descendants. - -Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment -s'était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de -trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En -route, ils s'égarèrent pendant un an et -[Pg 53]demi[6], puis ils firent naufrage et périrent presque tous de -faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes -et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en -Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement -qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre -mille trente femmes; alors ils moururent tous. - -Cependant j'étais tombé dans la décrépitude: j'avais atteint une -extrême vieillesse. Or, j'étais une fois là, sur la porte de -ma caverne; la mémoire m'en est restée, et je sais qu'alors la -conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je -chantai en vers cette métamorphose: - -«Aujourd'hui je suis sanglier ... je suis roi, je suis fort, je -compte sur des victoires..... Un temps fut où je faisais partie de -l'assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut -chanté; chacun en admirait la mélodie..... Combien était agréable le -chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui -étaient bien jolies. -[Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait -des sons graves et doux..... J'avais la marche rapide et assurée dans -les combats..... J'étais charmant de visage..... Aujourd'hui, me -voici changé en noir sanglier.» - -Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins -jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de -sangliers d'Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener -autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l'Ulster -au temps où l'âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la -misère. C'était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et -voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de -mon corps. - -Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette île. C'est de lui -que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin[7]. Ils -possédèrent l'Irlande pendant un temps. - -Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J'avais -l'esprit triste; j'étais hors d'état de faire tout ce dont j'étais -capable auparavant; j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu -connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, comme je l'avais -toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que -j'avais précédemment -[Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai oublié de vous -dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois -jours de jeûne]. - -«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées. -Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m'exprimer -autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté. -Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais -l'Irlande entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors je -chantai des vers: - -«Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier..... Dieu qui m'aime m'a -donné cette forme..... Je vécus d'abord dans la troupe des cochons -sauvages. Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux..... Par une -merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de -Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en -la compagnie de Dieu.» - -Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tûan mac -Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de -laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a -cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan, -changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui -habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le -paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit -bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante -histoire. Mais revenons à -[Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint -Finnên et aux compagnons du pieux abbé. - -«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s'empara de cette île après -avoir vaincu les races qui l'occupaient. C'est de Beothach et de -Iarbonel que descendent les _Tûatha Dê [Danann]_, dieux et faux dieux -auxquels on sait que remonte l'origine des savants irlandais. Il est -probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de -départ le ciel: ainsi s'expliquent leur science et la supériorité de -leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour, -et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes -les races qui occupèrent l'Irlande. - -Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les -Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu'à un -moment où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord d'une rivière. -J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil s'empara de moi, et là même je fus -changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre. -Je m'y trouvai bien; j'y fus actif et satisfait. Je savais bien nager, -et j'échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés -de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me -lançaient pour me blesser. - -Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme -à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n'y avait -[Pg 57]pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec -son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell, -roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me mit sur le -gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en -sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où -j'étais dans le ventre de la femme de Carell; j'ai conservé mémoire -des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui -arrivèrent en Irlande à cette époque-là. - -Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant], -je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les -événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me -donna un nom: on m'appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que -Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent -convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes -choses, créateur du monde.» - -Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses -compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent -chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute -l'histoire ancienne d'Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent -de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice -s'était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait -les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé -avec Tûan, qui lui a appris -[Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires -dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or -tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni -l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux. - - -[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si, -ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind -co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du -_Leabhar na hUidhre_, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre -crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La -leçon «mille deux ans,» _da blíadain ar mile_, est celle du manuscrit -H. 3. 18.] - -[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de -la race d'argent: _Les Travaux et les Jours_, vers 130-134.] - -[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du _Leabhar na -hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102 -verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu'il -y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur _brâthair_, qui -est le nominatif, au lieu de _brâthar_, qui est le génitif.] - -[Footnote 4: Le _Leabhar na hUidhre_, p. 15, col. 2, ligne 38, se -sert de la première personne du singulier du présent de l'indicatif, -_atachim_, qu'on trouve aussi écrit _atacîîm_ dans le manuscrit H. 3. -18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription -d'un plus ancien _at-a-chînn_, qui est le présent secondaire du verbe -_atchiu_. On trouve _attacin_, par une seule _n_, dans le manuscrit -Laud 610, folio 102 verso, col. 1.] - -[Footnote 5: Dans le texte du _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. 1, les -mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d'un -poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.] - -[Footnote 6: Si nous en croyons le _Leabhar na hUidhre_, p. 16, col. -1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur -serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement -récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, -col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On -sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne -avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et -Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.] - -[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du _Leabhar na hUidhre_, -p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les -manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col. -2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.] - - -§4. - -_La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence -chrétienne._ - -Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui -trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence -sa seconde vie d'homme. - -Voici comment on calculait: - -Tûan a été homme la première fois pendant......... 100 ans -Il a vécu sous forme de cerf...................... 80 ans - -- sous forme de porc...................... 20 ans - -- sous forme de vautour ou d'aigle........ 100 ans -Métamorphosé en poisson, il a passé sous l'eau.... 20 ans - -------- - Total... 320 ans - -Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces -indications arithmétiques au moment -[Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tûan, -ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu'au temps de Finnên, fils de -Ua Fiatach[1]. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la -vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière -période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde -fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell. - -La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à -l'époque chrétienne qu'on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu'au temps -de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère. -Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre -l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de -saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne, -il était inutile de faire vivre Tûan jusqu'à une date aussi rapprochée. - -L'invention de ce personnage n'avait qu'un but: expliquer comment -avait pu se transmettre aux Irlandais l'histoire de trois races qui -avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, qui avaient depuis disparu et -desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la -[Pg 60]population actuelle de l'île. Ces trois races étaient celle de -Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant -sa première vie d'homme avait été contemporain de la «famille» de -Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la -destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les -Tûatha dê Danann maîtres de l'Irlande. - -Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois -ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que -ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives -des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui -ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait -survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé, -c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait -raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur -donner des détails sur l'origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des -Fir-Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puisqu'il était -sanglier à la date de l'arrivée de ces trois peuples. - -Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s'étaient -transmis père en fils et de _file_ en _file_ avec le trésor entier des -traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende, -la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une -vie d'homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été -inutile et contraire -[Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui -n'admet pas ce genre de prodige. - -Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux -tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la -protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du -christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du -récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas -contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la -seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles. - -«Nous lisons dans les histoires d'Irlande,» écrit Girauld de Cambrie, -«que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches -bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse -paraître, il atteignit l'âge de quinze cents ans[2].» Ce miracle d'une -excessive longévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu -la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de -neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an -de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de -l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de -[Pg 62]la légende de Tûan n'a pu être imaginé que par un auteur qui -avait lu la Bible. - -Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une -origine littéraire tout autre. - - -[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar -Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi, -centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis, -iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui -Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud 610, folio 103 recto, -col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots _iar Fintan_, -après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.] - -[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, _Topographia Hibernica_, III, 2, dans -_Giraldi Cambrensis opera_, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu -de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction -d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de -Cambrie.] - - -§5. - -_La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d'origine -païenne._ - -La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse, -science de certains hommes est une conception celtique que nous -trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été -aigle[1]. L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement -plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle -d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine -est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de -vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse -qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des -morts[2]. - -[Pg 63]C'est la foi à cette universelle métamorphose des humains -qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de -Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes -fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste -le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement -deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au -commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort -deux siècles avant la naissance de Mongân: l'âme de l'illustre défunt -était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau[3]. - -Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possibilité que l'âme d'un -mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques, -et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les -métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de -Tûan mac Cairill[4]. - - -[Footnote 1: «Bum eryr,» _Kad Godeu_, vers 13, chez Skene, _The four -ancient books of Wales_, t. II, p. 137.] - -[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire -animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, _De bello -gallico_, livre VI, c. 14, § 5.] - - .... Vobis auctoribus umbræ - Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi - Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus - Orbe alio. - -Lucain, _Pharsale_, l. I, v. 454-457.] - -[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes -du chapitre XIV.] - -[Footnote 4: C'est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce -document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie -des difficultés de la traduction.] - - -[Pg 64]CHAPITRE IV. - -CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.--FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL. - -§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle -de Cessair et de Fintan.--§2. Date où a été imaginée la légende de -Cessair et de Fintan.--§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les -savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.--§4. -Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.--§5. Histoire -de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.--§6. -Les poèmes de Fintan.--§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille -mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill, -sixième siècle de notre ère.--§8. Les trois doublets de Fintan. Saint -Caillin, son élève: conclusion. - - -§1. - -_Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de -Cessair et de Fintan._ - -Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un -certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été -emprunté à des -[Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant -quelques accessoires, l'auteur a su donner à une composition antique, -qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la -nouveauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment -les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples. - -La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au -début de l'histoire d'Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre -chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième -siècle sous l'inspiration combinée de la Genèse et de la légende de -Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande -quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux -avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui, -par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut, -croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère. - -Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point -supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n'a -pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents -ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans. -L'Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été -habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan. - -Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité -[Pg 66]d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid -dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire, -Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la -nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps, -par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles -les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité -un titre de plus à l'orgueil national irlandais. - -Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon, -quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui -puisse faire remonter plus haut son histoire. - - -§2. - -_Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan._ - -Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas encore inventée. -Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait -pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande -fut Partholon[1]. C'est la doctrine exprimée dans la -[Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq -invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Personne n'occupa l'Irlande -avant le déluge[2].» - -Enfin, par inattention, l'auteur du _Lebar gabala_, qui commence -l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de -sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la -légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième -au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne -fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d'Adam n'occupa -l'Irlande avant le déluge[3].» Or le même auteur avait écrit quelques -lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession -de l'Irlande quarante jours avant le déluge[4].» La contradiction lui a -échappé. - -[Pg 68]L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa -Flainn, mort en 984[5]. Les vers de ce poète ont été insérés dans le -_Lebar gabala_, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne -trouve pas dans le poème. - -La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le _Lebar -gabala_, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont -il était question dans le _Cin dromma snechta_, manuscrit du onzième -siècle, aujourd'hui perdu[6]. Banba, suivant ce récit, serait le nom -d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or, -_Banba_ est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux -textes irlandais, s'appelle _Eriu_, au génitif _Erenn_ ou _Erend_. - -Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième -siècle, a composé les annales irlandaises intitulées _Chronicum -Scotorum_ a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du -monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s'appelait Eriu, -Banba ou Cesar[7]. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande -ne parlent point -[Pg 69]d'elle[8]. On voit qu'il avait sous les yeux des sources -identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs -antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande -commençait avec Partholon. - - -[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» _Appendix ad opera edita -ab Angelo Mario_, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius -entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.» -«Le premier homme qui occupa l'Irlande, c'est-à-dire Parrtalon.» Todd, -_The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. 42.] - -[Footnote 2: Les mots _ni-r-gabad rîan dîlind_, «elle ne fut pas -occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous -devons le texte de cette légende conservé par le _Leabhar na hUidhre_, -p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque -bodleienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le -manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col. -1.] - -[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre -de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.] - -[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut -prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4, -col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi _ut prædiximus_ se rapporte à la -même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe -cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface -du _Lebar Gabala_ ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première -citation est extraite du texte même du _Lebar Gabala_.] - -[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.] - -[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O'Curry, -_Lectures on the manuscript materials_, p. 13; Keating, _Histoire -d'Irlande_, édition de 1811, p. 148. _Cin dromma snechta_ veut dire: -«Cahier de parchemin au dos de neige,» c'est-à-dire couvert d'une peau -blanche.] - -[Footnote 7: Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 2. L'édition écrit -_Berba_ pour _Banba_. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit -qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.] - -[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» _Ibid._] - - -§3. - -_Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du -dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore._ - -A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait -preuve l'auteur du _Chronicum Scotorum_ avait passé de mode. Girauld -de Cambrie écrivait alors sa _Topographia hibernica_. Sa thèse est le -contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du _Chronicum Scotorum_. -«Selon les histoires les plus anciennes de l'Irlande, dit Girauld, -Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver, -résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l'Occident -les plus éloignées, que personne n'avait habitées encore; elle espérait -qu'en un endroit où il n'avait pas encore été commis de péché, Dieu ne -punirait pas le péché par le déluge[1].» Cependant cette colonisation -antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld -[Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment -le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se -conserver? Il semble qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux -qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j'ai entrepris est de -raconter l'histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription -sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le -souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique, -inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions -que Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre sur brique[2].» - -Girauld de Cambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan, un des -compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de -cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de -notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire -d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui -terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans -hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de _Ceasair_ -en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant -eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242, -avant J.-G. 3451[3]. - -[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de -Cessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans -de vieux livres; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être -transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le -déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. -L'une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par -les démons-femmes, êtres aériens qu'on appelle fées, et qui étaient -souvent leurs épouses au temps du paganisme[4]. Peut-être aussi cette -histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions -auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants -de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne -pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait -existé avant le déluge. L'Ecriture nous apprend que le genre humain -périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit personnes dont -elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se -trouve pas[5]. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais -Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit -l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime aujourd'hui -[Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage -fabuleux[6]. - -Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près -rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du -onzième siècle; et en l'étudiant nous voyons comment, en Irlande, on -s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique, -en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le -vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique. - - -[Footnote 1: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. I, dans _Giraldi -Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 139.] - -[Footnote 2: _Topographia hibernica_, Dist. III, chap. 1, 13, dans -_Giraldi Cambrensis opera_, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.] - -[Footnote 3: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the four -masters_, 1851, t. I, p. 2.] - -[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a -leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a -bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens, -qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient -rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating, -_Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 154.] - -[Footnote 5: Keating, _ibid_.] - -[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely -fabulous personage.» _The History of Ireland by Thomas Moore esq._ -Paris, 1835, vol. I, p. 77.] - - -§4. - -_Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande._ - -Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans -la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait -l'arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver -dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair. -Noé refusa[1]. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les -plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra -pas[2]. - -[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le -culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole; et ce -fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au -loin chercher un lieu où elle pût être à l'abri du déluge[3]. Cessair -partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois -mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dûn nam-Barc, dans -le territoire de Corco Duibne, aujourd'hui Corca Guiny[4]. Deux des -navires firent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent. -Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs. -C'étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et -Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes. - - -[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.] - -[Footnote 2: _Lebar gabala_, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes -30, 31.] - -[Footnote 3: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. -150.] - -[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, -lignes 31-33. Suivant O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by -the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, note _c_, Dun na m-barc serait -identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de -Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le -récit de Keating, édition de 1811, p. 152.] - - -§5. - -_Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en -Irlande._ - -La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les -femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les -noms des -[Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit -dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter -de seize femmes[1]. - -Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le -déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la -montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne -qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l'endroit -qui, à cause d'elle, fut appelé Cuil Cesra[2]. Cessair mourut la -dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près -d'elle[3]. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses -deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on, -jusqu'à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill[4], c'est-à-dire, -[Pg 75]si nous admettons la chronologie du _Chronicum Scotorum_, -jusqu'à l'année 551 de notre ère. - - -[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col. -2, et p. 5, col. 1.] - -[Footnote 2: La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits -où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était -située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en -Leinster; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne -située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en -Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de -pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de -Cessair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, _Annals of the -kingdom of Ireland by the Four masters_, 1851, t. I, p. 3, notes _d, f, -g_; p. 4, note _h_.] - -[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et -Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2, -lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811, -p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.] - -[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1, -lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement -avant le déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet -âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.] - - -§6. - -_Les poèmes de Fintan._ - -Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d'événements nombreux. -On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'histoire -irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux: - -«Si l'on m'interroge sur l'Irlande, je sais et je puis raconter avec -plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l'objet depuis l'origine du -monde séduisant. D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec -ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit -Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul -Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l'élévation -de l'onde puissante, j'ai joui d'un sommeil qui était très bon. Puis, -en Irlande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon chemin jusqu'à -ce que Partholon vînt d'Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en -Irlande, ici, j'ai joui du repos; l'Irlande était vide jusqu'à ce -qu'arriva le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes[1]. Les -Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps -[Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris[2], à -l'ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon -de brouillard. J'ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque -soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d'Espagne et -du sud. J'ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J'avais -atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut -envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi qui suis le beau Fintan, -fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici, -je suis un haut personnage en Irlande[3].» - -On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l'Irlande -en cinq grandes provinces[4]; sur les petites circonscriptions dites -_Triocha-ced_[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes -qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses -[Pg 77]espèces d'animaux[6], etc. Un des plus curieux raconte la -conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l'île d'Aicil -sur la plus ancienne histoire de l'Irlande[7]. - - -[Footnote 1: _Niamda a gnas_, correction pour _nimtha gnas_, leçon du -livre de Leinster.] - -[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre -de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271 -verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd, -_Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series_, -vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée -d'une traduction anglaise, a été publiée dans les _Transactions of the -Ossianic Society_, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est -pas servi du meilleur manuscrit.] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.] - -[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p. -45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor, -_Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 91, 146; O'Curry, _Cath Mhuighe -Leana_, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.] - -[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.] - -[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de -Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, _Proceedings of the Royal -irish Academy, Irish manuscripts series_, vol I, part I, p. 43; _Royal -irish Academy_, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.] - - -§7. - -_Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured; -2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre -ère)._ - -La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première -des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où -les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première -bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils -savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent -part à cette bataille et y perdirent la vie[1]. - -Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à -intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de -Cerball, et les -[Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans -la petite province de Midé, qui forme aujourd'hui les deux comtés de -Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l'excessive étendue -qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le -domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait -leur demanda s'ils pouvaient prouver par témoins qu'autrefois le -domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher -les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en -trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et -Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant -de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages -comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer -sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été -consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bochra, le compagnon -de l'antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et -en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à -Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il -arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le -précédaient, autant le suivaient: c'étaient ses descendants. Le roi et -son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de -repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis -sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un -exemple, quelle confiance sa mémoire -[Pg 79]méritait.--«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour -un bois dans le Munster occidental. J'en rapportai chez moi une baie -rouge d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa -et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j'ôtai cet -arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de -mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage -cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la -chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à ce que, mort de -vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser -perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je -fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites -cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits -pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont -cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis -longtemps de tous ces vases d'if, mais enfin ils vieillirent tant que -leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je -fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves; -des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands -pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis -de petits pots. Mais aujourd'hui; de tous ces vases il ne reste que de -la poussière, et j'ignore même ce que cette poussière est devenue.» - -[Pg 80]De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au -quatorzième siècle[2]. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux, -elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question -dans le _Lebar gabala_ ou Livre des invasions, qui paraît remonter au -onzième siècle[3]. - - -[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. -17, et cité chez O'Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note; -t. III, p. 59, 60.] - -[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté -H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit -se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots _Incipit do -sui[diu]gadh tellaich Temra_. O'Curry en a analysé certaines parties -et traduit d'autres, _On the manners_, t. III, p. 59-62; il a donné -un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir -aussi, à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, f° -57 verso, et, dans la Bibliothèque de la _Royal irish Academy_, sous -la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée -par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces -textes le fragment du _Dinn-senchus_ concernant Tara, qui a été publié -par Petrie, _On the history and antiquities of Tara-hill_, p. 129-132.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur -de _Lebar gabala_ s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir -l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs -qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit -que Fintan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est -l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de -Tara.] - - -§8. - -_Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion._ - -Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique -l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et -qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais -[Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais -prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune. - -Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l'est et l'ouest, -le sud et le nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre -hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles -histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui -ont échappé: l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a -eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de -l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500 -après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam. -Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en -Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur -Auguste, l'année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un -petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait -le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de -l'empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé -de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en -Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art, était roi suprême d'Irlande, -c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a -été transcrite vers l'année 1100 dans le _Leabhar na h-Uidhre_[1]. - -[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la -liste des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande -la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin. -Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur -les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation -à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de -saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui -révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arrivée de Cessair. Caillin vécut -jusqu'au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste -des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin -du monde et au dernier jugement de Dieu. - -Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle[2]. -Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan. -Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire, -n'appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de -l'Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu'elles ont été -inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans -[Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement -apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites -par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont -développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi -que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été -inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition -nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent -définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants -scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide -desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris -naissance et s'est développé. - - -[Footnote 1: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 120, col. 2.] - -[Footnote 2: _The book of Fenagh in irish and english, originally -compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias -Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions -resolved and as far as possible the original text restored; the whole -carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy -M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A._ Dublin, -1875.] - - -[Pg 84]CHAPITRE V. - -ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN. - -§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.--§2. Le règne de Némed -en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.--§3. Ce que c'est -que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.--§4. L'équivalent des -Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.--§5. -Combats de Némed contre les Fomôré.--§6. Domination tyrannique des -Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec -le Minotaure.--§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les -sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.--§8. -Tigernmas, dieu de la mort, doublet de _Cromm crûach_.--§9. Le désastre -de la tour de Conann d'après les documents irlandais.--§10. Le désastre -de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie -grecque. - - -§1. - -_Origine de Némed. Son arrivée en Irlande._ - -Nennius, qui n'a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence -l'histoire d'Irlande par la légende -[Pg 85]de Partholon, qu'il fait précéder de ces mots: «Les Scots -vinrent d'Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier -de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur -Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius -continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils -d'un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui -ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y -resta beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne -avec les siens.» - -Dans ce texte, le mot _Espagne_ est une traduction savante des mots -irlandais _mag môr_, «grande plaine»[1], _trag mâr_, «grand rivage,» -_mag meld_, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais -désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des -vivants. C'est l'évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d'Espagne -à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en -des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s'exprime d'une -manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed -[Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille -trente femmes. Alors ils moururent tous[2].» Ils moururent tous: voilà -ce qu'une rédaction antique, aujourd'hui perdue, rendait par les mots: -«Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la -Plaine agréable,» formule où Nennius voit l'indication d'un retour en -Espagne. - -Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup -plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué -à Tûan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce -qu'ordinairement on classait autrement que Nennius ne l'a fait un -des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie -irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part -ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée -_Massacre de la tour de Conann_[3]. Ce morceau est un des plus anciens -dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris -dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers -l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de -Milé. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents -irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans -l'histoire de la race de Némed. - -[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec -bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement -récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que -vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par -les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu -quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer -Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de -l'Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le -Livre des Invasions[4]. Au dixième siècle on savait,--Nennius nous -l'apprend,--que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre -l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue -d'une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer -cette longue navigation s'était accomplie. On avait découvert qu'il -s'agissait de la mer Caspienne[5]. Au dix-septième siècle, ce voyage -par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants -irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand, -dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il -s'embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l'Océan, et le -nom par lequel on désigne cette petite mer est _mare Euxinum_.» Un -traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle -[Pg 88]aujourd'hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a -évidemment ici une erreur de Keating; c'est dans la mer Baltique que -Nemhed s'est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C'est,» -dit l'historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de -l'Asie et la région nord-est de l'Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer -qu'il a étudié sa géographie, «c'est dans la région nord-ouest de -l'Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent -de la petite mer, dont nous venons de parler, l'Océan septentrional. -Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu'à ce qu'il arriva -à l'Océan qui est au nord, et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à -ce qu'il atteignit l'Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que -par les monts Riphées on doit entendre l'Oural[6]. - -Qu'était-ce qu'Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n'en -dit rien. Suivant le _Lebar gabala_, c'est un Grec de Scythie[7]. -Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius, -arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d'autres disent par Magog[8], -fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d'Egypte; et -de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race -irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface -[Pg 89]du _Lebar gabala_, est issue une famille qui, à une date -reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale[9],--les descendants -de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,--et, -de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à -l'exil, mourut dans une île de la mer Caspienne[10]. Agnoman est -de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un -descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui -ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs -qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu'il -y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et -les généalogies bibliques[11]. Il est vrai que l'authenticité des -traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste -à démontrer. - -Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente -ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale où -périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur -les côtes d'Irlande[12]. - - -[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande -Plaine,» chez Windisch, _Irische Texte_, p. 132, seconde partie, ligne -6; ingen Mag-môir, dans le _Livre de Leinster_, p. 8, col. 2, ligne -26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans: -_Echtra Condla_, chez Windisch, _Kurzgefasste irische Grammatik_, p. -119, ligne 10; _Seirglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, -p. 214, note; Trag-Mâr, dans _Echtra Condla_, p. 120, ligne 9.] - -[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr -cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana -uli.» _Leabhar na h-Uidhre_, p. 16, col. 1, l. 23-25.] - -[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.] - -[Footnote 4: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, -lignes 11 et 12.] - -[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.] - -[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition 1811, p. 176; -traduction d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.] - -[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.] - -[Footnote 8: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 1, col. 1, lignes 2 et -suivantes.] - -[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.] - -[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes; -p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.] - -[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils -d'Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne -23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162, -174.] - -[Footnote 12: L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de -Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du _Lebar -gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le _Lebar -gabala_ traduit par «pendant trente ans,» _fri re XXX m-bliadan_, le -«six fois cinq ans,» _sê choic m-bliadna_, du poème qui commence par -les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2, -ligne 46.] - - -[Pg 90]§2. - -_Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré._ - -Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé -sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre[1], et celui -des plaines de douze[2]. Un de ces lacs eut une origine identique -à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un -des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse -jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner -naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau _Loch -Anninn_. - -Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la -fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais -_râith_, qu'habitaient -[Pg 91]les rois d'Irlande[3]. Les fossés de l'une d'elles furent -creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient -frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre[4]; leur habileté -l'avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants -ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était -qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il -les enterra sur place[5]. Il n'avait pas tort de craindre cette race -redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus -tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre -terrible à soutenir contre les Fomôré. - - -[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots -«Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes -5-7); le texte en prose du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, -col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3, -édition Dimock, p. 143.] - -[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ -(Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose -du _Lebar gabala_ (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).] - -[Footnote 3: Poème _Heriu oll ordnit Gaedil_, dans le Livre de -Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.] - -[Footnote 4: Texte en prose du _Lebar gabala_, Livre de Leinster, p. 6, -col. 1, lignes 26-32.] - -[Footnote 5: _Histoire d'Irlande_, par Keating, édition de 1811, p. -178.] - - -§3. - -_Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent._ - -Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la -Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient -l'Irlande[1]. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons -[Pg 92]donné sur eux quelques indications[2]. Nous avions précédemment -parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre[3]. Le moment est venu -d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits -irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de -Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans -le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais. - -L'auteur d'un traité des origines du genre humain[4], inséré dans le -_Leabhar na h-Uidhre_, qui a été transcrit vers l'année 1100, a un -chapitre intitulé: _Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et -des nains_. Il commence par raconter, d'après la Genèse, dans quelles -circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,» -ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une -malédiction ait frappé. C'est de lui que sont nés les nains, les -Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui -existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham -furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d'Israël: ce fut en -conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le -premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le -disent les Gôidels; en effet, -[Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque -le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn[5].» Les -textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques -attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Irlande[6]. Le Livre -des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer[7]. - -Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste, -fort important. Le titre annonce qu'il va être question de l'histoire -des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les -Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un -passage de sa _Topographia hibernica_, rend par _gigantibus_ le nom des -Fomôré, au datif pluriel _Fomôrchaib_ dans le passage correspondant du -Livre des Invasions[8]. - -[Pg 94]L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit -dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée -par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens[9] et sur -ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de -Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient -au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des -monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des -sauterelles[10].» - -On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent -dans la littérature mythologique de la race germanique[11] et dans -les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est -_luchrupan_, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement -dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à -eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais -l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a -pénétré dans la glose d'un -[Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l'a conservé[12]. La -mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception. -Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la -littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit, -avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont -des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur -irlandais du douzième siècle[13]. Il y avait parmi eux des monstres -qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre -des Invasions[14]. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la -traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, -_gobor-chind_, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des -Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle -seulement des nains et des Fomôré[15]. - - -[Footnote 1: Girauld de Cambrie, _Topographia hibernica_, distinctio -III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.] - -[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.] - -[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle -qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d'introduction au _Lebar -gabala_.] - -[Footnote 5: _Leabhar na h-Uidhre_, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes, -_Revue celtique_, t. I, p. 257. Cf. Keating, _Histoire d'Irlande_, -édition de 1811, p. 178.] - -[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème _Heriu oll -ordnit Gaedil_, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2° -le poème _Togail tuir Chonaind con gail_, Livre de Leinster, p. 7, col. -2, ligne 16.] - -[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47: -«Fomôré idon loinsig na fairgge... Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»] - -[Footnote 8: _Topographia hibernica_, distinctio III, caput 2, édition -Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22. -Girauld de Cambrie s'exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod -cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de -Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige -Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt -un thème en _e = io-_, tantôt un thème en _ec_, paraît composé de la -particule _fo-_, «sous,» et d'un thème _môrio-_ ou _môrec_, dérivé de -_môr_, «grand.» La particule _fo-, fu-_ n'a pas le sens de diminutif -comme le français «sous-.» Ainsi, _fo-lomm_ signifie «nu,» comme _lomm, -fu-domuin_, «profond,» comme _domuin_.] - -[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.] - -[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.] - -[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux -géants le chapitre XVIII de sa _Deutsche Mythologie_ (3e édition, p. -408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock, -_Handbuch der deutschen Mythologie_, 5e édition, §§ 118 et suivants, -124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.] - -[Footnote 12: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 70, 72. Les nains y -sont appelés _luchorpan, luchorp_ et _abac_.] - -[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar -fir an-dealbhaibh daoinaibh. _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. -6.] - -[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon -battit les Fomôré, le Livre des Invasions s'exprime ainsi: «Fir -con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de -Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez _Chronicum Scotorum_, -édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.] - -[Footnote 15: Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article -_Gabur_ du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, _Three irish -glossaries_, p. 22), _gobor-chind_ devrait se traduire par «gens à -tête de cheval.» _Gobur_ ou _gobor_ signifierait «cheval,» et _gabur_ -ou _gabor_ «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle -de la première syllabe, _a_ quand il s'agit de la chèvre, _o_ quand il -s'agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu'il -n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont -étymologiquement aucune importance (Windisch, _Irische Texte_, p. 385). -La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est -seul usité, nous donne le droit de considérer dans _gobor-chenn_ le -sens d' «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d' -«homme ou dieu à tête de cheval.» Pour _gobur_, ou _gabur_, aussi écrit -_gobor_, le sens primitif est «chèvre,» et c'est par métaphore que les -poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.] - - -[Pg 96]§4. - -_L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la -mythologie védique._ - -Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est -leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, -c'est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille -et leur forme, puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre, -d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main, ils sont l'expression -celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie -grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux -solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants, -dont il triomphe et qu'il enchaîne[1]. Les Lestrygons, dont le héros -solaire -[Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et -qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des -géants[2], en même temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant -d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes. - -Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la -mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient -le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade[3], et -qu'Hésiode a connue[4], avait par-devant la forme d'un lion, par -derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre[5]. On -l'imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde -de chèvre, la troisième de serpent[6]. Les monuments figurés la -représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et -lui donnent, en outre, deux autres têtes, l'une de lion, à la place -ordinaire, l'autre de chèvre, s'élevant au milieu du corps[7]. Personne -ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup -d'hommes par le feu qu'elle exhalait[8]; Bellérophon la tua[9]. - -[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon, -né, sans père, de Héra jalouse[10]. Typhaon, fléau du genre humain, -s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de -serpent qui, toutes, ont une voix: c'est tantôt le mugissement du -taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien. -Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare[11]. - -A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon -qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses -flèches[12]; l'hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui -détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaüs[13]. - -Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la -mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de -taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes -[Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par -Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre[14]. - -Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes, -mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et -dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon, -Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la -conception indo-européenne qui, dans l'Inde, a produit les monstres -Vritra et Ahi[15], et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré. -Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois -ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature -humaine; certains d'entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons, -ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent -par les Gaulois[16]; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont -le fléau des hommes, et les races diverses -[Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous -avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra. - - -[Footnote 1: _Batrachomyomachie_, vers 285; cf. vers 7, et _Odyssée_, -VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps -terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de -l'autel de Pergame, chez Rayet, _Monuments de l'art antique_, quatrième -livraison.] - -[Footnote 2: _Odyssée_, X, vers 110-129.] - -[Footnote 3: _Iliade_, VI, 179-183; XVI, 328, 329.] - -[Footnote 4: _Théogonie_, 319-325.] - -[Footnote 5: _Iliade_, VI, 181.] - -[Footnote 6: _Théogonie_, vers 321, 322.] - -[Footnote 7: Daremberg et Saglio, _Dictionnaire des antiquités grecques -et romaines_, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364, -1365 et 1366.] - -[Footnote 8: _Iliade_, VI, 182; XVI, 329.] - -[Footnote 9: _Iliade_, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende -l'origine sémitique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury, -_Histoire des religions de la Grèce antique_, t. III, p. 188.] - -[Footnote 10: _Hymne à Apollon_, vers 305-309; 351, 352.] - -[Footnote 11: _Théogonie_, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est -fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra, -chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici -du même personnage mythologique. Cf. Maury, _Histoire des religions de -la Grèce antique_, t. I, p. 374-375.] - -[Footnote 12: Homère, _Hymne à Apollon_, vers 355 et suivants; -Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 99-102.] - -[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller, -_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment -347, _ibid_., p. 27. Cf. Maury, _Histoire des religions de la Grèce -antique_, t. I, p. 136, 137.] - -[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.] - -[Footnote 15: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, pages -84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image -du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn, -_Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung_, dans _Abhandlungen der -königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin_, 1873, p. 142. Voir -enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, _Mythologie védique_, t. II, p. -196-208.] - -[Footnote 16: Al. Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades -gauloises_, extrait de la _Revue archéologique_ de juin, juillet, août -1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la -Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires -de France.] - - -§5. - -_Combats de Némed contre les Fomôré._ - -Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre -combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première -bataille, qui paraît d'invention relativement récente, Némed vainquit -et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand[1]. Les trois -autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées -dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens -de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la -seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles -de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros[2]. Il y a eu de cette guerre un -récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le -sujet d'une des histoires que les _file_ racontaient, et le titre de -cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a -conservé une des gloses du _Senchus Môr_[3]; le texte en est perdu. - -[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il -mourut peu de temps après d'une maladie épidémique qui, avec lui, -enleva deux mille personnes[4]. C'est alors que les textes irlandais -placent la légende du massacre de la tour de Conann. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, -lignes 25-27.] - -[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,» -dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles -sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre -de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.] - -[Footnote 3: _Ancient laws of Ireland_, t. I, p. 46.] - -[Footnote 4: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 178. -Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d'une maladie -épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le -poème _Heriu oll ordnit Gaedil_ (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, -lignes 18, 19).] - - -§6. - -_Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut -d'enfants. Comparaison avec le Minotaure._ - -Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des -Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré -avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils -de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine -évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie -dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande, -en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a -localisé dans cette île d'autres légendes relatives aux Fomôré que nous -rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient, -dit-on, fondé leur principal établissement. - -De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient -[Pg 102]d'elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que -les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les -champs et les vaches avaient produits dans l'armée. La perception -s'opérait la nuit du 1er novembre, c'est-à-dire de la fête de _Samain_, -qui termine l'été et qui commence l'hiver, symbole de la mort. Le -paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé _Mag cetne_[1]. _Mag -cetne_ veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique, -où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur -puissance: c'est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes -quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et -en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais -pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers -du lait de l'année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt -bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois -mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé -de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet[2]. - -Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le -plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici -une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure. -[Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage -cornu; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps -d'homme, une tête de taureau[3]. Comme les Fomôré, il habite une île; -cette île, _Tor-inis_, dans le récit irlandais, est la Crète dans la -fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut -annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible -légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la -supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte -irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des -enfants nés dans l'année. Et cependant, nous allons le voir, il n'est -pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient, -en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort -naturelle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice -aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une -religion cruelle. - -Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le -premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les -hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie, -du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des -deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie -celtique, la nuit précède le jour. - -[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l'idée de la mort -associée à celle de la nuit. César avait observé la même association -chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il, -«prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, c'est-à-dire du -dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette -raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par -nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements -de mois et d'années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le -jour[4].» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la -mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la -vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, -dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la -mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du -jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite -de notre exposition[5]. - -La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par -la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du -temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des -[Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce -croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre. -De là, dans le _Prométhée_ d'Eschyle, Io, la vierge encornée[6], -devenue plus tard une génisse[7]; de là, dans la fable athénienne, -la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable -irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le -continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent -une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort -le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines. - - -[Footnote 1: Poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de -Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions, -_ibidem_, p. 6, col. 1, lignes 47-48.] - -[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.] - -[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez -Decharme, _Mythologie de la Grèce antique_, pages 519, 621.] - -[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque -ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non -numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum -initia sic observant _ut noctem dies subsequatur_.» César, _De bello -gallico_, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.] - -[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.] - -[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, _Prométhée_, vers 588.] - -[Footnote 7: Eschyle, _Les suppliantes_, vers 17-18, 275.] - - -§7. - -_L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d'enfants en -Irlande. Les sacrifices humains en Gaule._ - -Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, -reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque -reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît -appartenir à l'histoire. - -Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre -était ornée d'or et d'argent et entourée de douze statues aux ornements -de bronze: -[Pg 106]c'était la Tête sanglante, _Cenn crûach_. L'endroit où ce -groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages -des fidèles, s'appelait «Champ de l'adoration,» _Mag slechta_[1]. -Patrice se rendit au Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la -grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Irlande. -Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès -lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on -voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur -le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne -l'ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres -statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le -récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent -aujourd'hui[2]. - -[Pg 107]L'idole du Champ de l'adoration, la «Tête sanglante,» _Cenn -crûach_, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,» -le «Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_, comme s'expriment d'autres -textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On -immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même -que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les -vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. -L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux -vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés. -L'article du _Dinn-senchus_ qui concerne le Champ de l'adoration -atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de -géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et -dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième. - -«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole ... qu'on appelait -«Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» _Cromm crûach_; elle -donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable -malheur! les braves Gôidels l'adoraient; ils lui demandaient le beau -temps, là, pour une partie du monde... Pour elle, sans gloire, ils -tuaient leurs enfants premiers-nés[3] avec nombreux cris et -[Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l'assemblée autour -de Cromm Cruach. C'était du lait et du blé qu'ils lui demandaient -en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et -leurs gémissements! C'était devant cette idole que se prosternaient -les Gôidels francs; c'est de son culte, célébré par tant de morts, -que cet endroit a reçu le surnom de _Mag slecht[a]_, ou «Champ de -l'adoration...[4].» - -Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer -dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La -principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d'or et d'argent dans les vies -de saint Patrice[5], est d'or dans le _Dinn-senchus_; les autres, -ornées de bronze dans les vies de saint Patrice[6], sont de pierre dans -le _Dinn-senchus_. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces -dernières à douze: Le _Dinn-senchus_ ne parle que de «trois, rangées en -ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour -[Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or de -Cromm[7].» - -Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Crom -Crûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire -les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, chante -le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où -César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile -commençait entre le conquérant et Pompée son rival: - - Et quibus immitis placatur sanguine diro - Teutates, horrensque feris altaribus Æsus, - Et Taranus[8] scythicæ non mitior ara Dianæ. - -«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser -l'impitoyable Teutatès, l'horrible Æsus aux autels sauvages, et -Taranus, dont le culte n'est pas plus doux que celui de la Diane -scythique.» - -La Diane scythique avait jadis exigé qu'Agamemnon lui fît hommage de -la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie -pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez -populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la -fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on -admire -[Pg 110]encore[9]. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane -scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les -cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans -les _Commentaires_ de César. Après nous avoir parlé de ces immenses -mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps -brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes -druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les -victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait -vifs des innocents[10]. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure -que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine -s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit -de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César[11], -appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant -du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur -père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres, -jetés dans une rivière[12]. - -Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la _Pharsale_ -[Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa -immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le -groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le -_Cromm Crûach_ ou _Cenn Crûach_, le Croissant ensanglanté, la Courbe -sanglante, ou la Tête sanglante d'Irlande. - - -[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan -et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran, -O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, -1851, t. I, p. 43, note.] - -[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié -d'après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O'Curry, -_Lectures on the manuscript materials_, p. 538, et d'après le manuscrit -d'Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la _Revue -celtique_, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, _Vie de saint Patrice_, VI, -50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par -Colgan, _Trias thaumaturga_, p. 77, col. 2. Cette légende se lit -déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite -par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan, -_Trias thaumaturga_, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à -saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole -de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze -petites idoles et raconte le miracle d'une façon différente: «Et orante -Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem -redacta» (§ XLVI, _Trias thaumaturga_, p. 25, col. 1).] - -[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne -45, porte _toirsech_, «triste;» il faut lire _tôissich_, «premiers.» -Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le -Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, _Bibliotheca -manuscripta Stowensis_, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1. -Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux -équivalents: _cedgein_ et _primhggen_, qui veulent dire «premiers-nés.»] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.] - -[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE, -§ <SC>LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, _Trias thaumaturga_, -p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.] - -[Footnote 6: Il n'est pas question des douze petites statues dans la -troisième vie, qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des -termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a -été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit -postérieur est beaucoup plus dramatique.] - -[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.] - -[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire _Taranus_, -génitif singulier, et non _Taranis_.] - -[Footnote 9: L'_Iphigénie en Aulide_ d'Euripide a été pour la première -fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406. -Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices -d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire, -voir Maury, _Histoire des religions de la Grèce antique_, t. I, p. -184-187.] - -[Footnote 10: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.] - -[Footnote 11: _Ibid._, chap. XIX, § 3.] - -[Footnote 12: _Liber landavensis_, p. 120.] - - -§8. - -_Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort._ - -Cromm Crûach, la grande idole d'Irlande, honorée par le tribut cruel -d'un sacrifice d'enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed, -paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la conclusion qu'on -doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, _Tigernmas_ pour -_Tigern Bais_, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification -chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à -l'époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils -de Milé, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race -irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle -époque il régna: ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656[1]. Mais -[Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre -et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en -combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured[2]. -Tigernmas, en moins d'un an, livra vingt-sept batailles aux descendants -d'Eber, fils de Milé, qui occupaient l'Irlande méridionale. Un nombre -considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats, -et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race -d'Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au -«Champ de l'Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des -habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande -idole de Cromm Crûach. C'était la nuit du 1er novembre ou de la fête -de _Samain_; la date, précisément, où, suivant une autre légende, -les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux -tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que -l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient -venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des -prosternations; -[Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience -et d'entrain, qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe -de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes, -et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdirent la vie[3]. - - -[Footnote 1: _Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters_, -édit. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.] - -[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée -_Baile an scail_, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée -par O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 619, ligne -15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» _Lebar -gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces -deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par -corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas; -c'est par erreur que, dans le _Baile in scail_, Ethne change de sexe et -devient un fils de Tigernmas.] - -[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose -du chapitre du _Dinn-senchus_ consacré à Mag Slechta; elle a été -publiée par O'Conor, _Bibliotheca manuscripta Stowensis_, p. 40-41, -d'après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du -_Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et -suivantes; 3° le _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. -2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.] - - -§9. - -_Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais._ - -Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux -sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme -différente du récit où l'on trouve racontée la domination tyrannique -exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi -Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, _tur -Conaind_ ou _Conainn_, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était -située dans l'île de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès -de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois -[Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants -de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré. -Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord -vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de -la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais -Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé -trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils -de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre -que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. -Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté -cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a -conservés. - - Assaut de la tour de Conann par combat - Contre Conann le Grand, fils de Fébar; - Les hommes d'Irlande allèrent là, - Trois chefs illustres avec eux. - -L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue -ainsi: - - Trois fois vingt mille aux exploits brillants - Et sur terre et sur eau; - Tel est le nombre qui vint du rivage, - --Race de Némed, à l'assaut. - - Assaut de la tour de Conann par combat - Contre Conann le Grand, fils de Fébar; -[Pg 115] - Les hommes d'Irlande allèrent là, - Trois chefs illustres avec eux. - - Torinis, île de la Tour, - Forteresse de Conann, fils de Fébar. - Par Fergus même, héros aux vingt exploits, - Fut tué Conann, fils de Fébar. - - Morc, fils de Délé, arriva; - Il venait en aide à Conann; - Conann tomba mort devant lui; - More fit beaucoup de mal. - - Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer, - Nombre qu'amena Morc, fils de Délé; - Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre, - Race de Némed à la force puissante! - - Les hommes d'Irlande étaient tous au combat - Après la venue des Fomôré; - Tous les engloutit la mer, - Excepté seulement trois fois dix. - -Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui -échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s'établir en Irlande, que -leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et -une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d'entre eux, ils -quittèrent l'Irlande. - - Trois fois dix en course jolie - Allèrent ensuite en Irlande; - Trois firent partage à l'ouest - Après l'assaut de la tour de Conann. - - Assaut de la tour de Conann par combat - Contre Conann le Grand, fils de Fébar; -[Pg 116] - Les hommes d'Irlande allèrent là, - Trois chefs illustres avec eux. - - Pour Bethach au renom glorieux, un tiers, - De Torinis à la Boyne; - C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande, - Deux ans après Britan. - - Pour Semion, fils d'Erglan l'illustre, un tiers: - De la Boyne à Belach Conglas; - Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers; - De Belach à la tour de Conann. - - Assaut de la tour de Conann par combat - Contre Conann le Grand, fils de Fébar; - Les hommes d'Irlande allèrent là, - Trois chefs illustres avec eux[1]..... - -La fin de ce poème a été composée sous l'influence d'idées modernes -qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race -de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux -temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des -Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au -désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis -quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient -trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la -Grande-Bretagne -[Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en -Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de -Tûatha Dê Danann. - -Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout -entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois -arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d'enfants et leur -nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre -mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent -tous[2]. - -Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d'Espagne, passa -en Irlande beaucoup d'années, puis quitta cette île et retourna en -Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race -de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car, -dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend -la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius -avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au -pays des Morts, la race de Némed. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16 -r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d'Eochaid -hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 109.] - -[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.] - - -§10. - -_Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la -mythologie grecque._ - -Après avoir fait ces observations sur les derniers -[Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de -la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction -sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà -dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée -à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des -fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir. -Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la -tour de Conann, les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur -île, puis vont s'établir en Orient, reviennent plus tard, et que d'eux -descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique. -On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d'assaut la tour de -Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les -plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race -ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit -de Nennius. - -«Ensuite vinrent trois fils de Milé d'Espagne[1] avec trente -vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d'épouses. Ils -restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer -une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui -ressemblait à des hommes, -[Pg 119]_quasi homines_. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans -jamais obtenir de réponse. Après s'être préparés pendant un an à -l'attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes -leurs femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait naufrage, des -trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais -quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer -s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans les flots. Des trente -hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage, -descend la population qui habite aujourd'hui l'Irlande.» - -En transportant la légende de la tour dans l'histoire des fils de Milé, -Nennius s'est écarté des primitives données de la mythologie celtique; -mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des -points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous -ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la -légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à -l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des -hommes qu'on voit sur la tour, c'est «quelque chose qui ressemble à -des hommes,» _quasi homines_. Ce sont les «ombres» de la mythologie -romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l'apparence -du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie. -Ces apparences d'hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage, -ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car -ces apparences -[Pg 120]d'hommes sont identiques aux «silencieux,» _silentes_, de -la poésie latine. Les «silencieux,» _silentes_, sont les morts chez -Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre -dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est -donc la forteresse des morts. - -Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'exception de quelques -rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l'île -mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la -mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée, -le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie. -Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent -de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où -habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel[2]. - -Mais dans l'Odyssée, aucune notion belliqueuse n'est associée à -l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un -privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des -hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe -change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend -le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des -Indo-Européens d'Occident place au couchant, à l'extrémité du monde, -dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus -audacieux. Kronos -[Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente -occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare[3], «dans l'île des -Bienheureux, où soufflent les brises de l'Océan, où brillent des fleurs -d'or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur -l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des -guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont: -Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique. - -Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique -des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle -des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès -se rendit dans l'Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur -domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été -englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants -de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans -les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son -aide la déesse Athéné[4]. On trouve donc épars, dans la mythologie -grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe -irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans -l'île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, -mais au prix de la vie du plus grand nombre d'entre eux. Toutefois -l'Irlande, en créant le -[Pg 122]mythe de la tour de Conann, n'a rien emprunté à la Grèce. Les -traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque -proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur -à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux -Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe -occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes -et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans. - - -[Footnote 1: _Militis Hispaniæ_. On pourrait comprendre «d'un guerrier -d'Espagne;» mais _Miles, Militis_, est ici un nom propre, en irlandais -_Mile_, génitif _Miled_.] - -[Footnote 2: _Odyssée_, livre VII, vers 244-255.] - -[Footnote 3: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70; édit. Schneidewin, t. -I, p. 17.] - -[Footnote 4: _Iliade_, livre VIII, vers 367-369.] - - -[Pg 123]CHAPITRE VI. - -ÉMIGRATION DES FIR-BOLG. - -§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie -irlandaise.--§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans -l'épopée héroïque irlandaise.--§3. Association des Fomôré ou dieux -de Domna, _Déi Domnann_, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les -Galiôin.--§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin -en Irlande.--§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. -Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.--§6. Introduction de la -chronologie dans cette légende. Liste des rois.--§7. Tailtiu, reine des -Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. -Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus. - - -§1. - -_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie -irlandaise._ - -Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise, -correspondent à la race d'Or, à la race d'Argent et à la race d'Airain -de la mythologie -[Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les -deux premières dans l'ordre chronologique adopté par les écrivains -irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race -d'Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le -défaut d'intelligence[1]. Elle fut enlevée en une semaine par une -maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de -Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tombeau. Vient ensuite -la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d'Airain de la -mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt -par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour -de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d'Argent, -emportés par l'ardeur de la guerre, s'égorgèrent l'un l'autre jusqu'au -dernier[2]. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise, -c'est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques -aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque. -L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la -troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première -des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom -de Tûatha -[Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique -à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les -deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c'est chronologiquement -la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne -descend pas. - -Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et -les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises -se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter -pour des récits historiques, intercalent,--entre la légende qui -concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui -racontent l'arrivée de la troisième, c'est-à-dire des Tûatha Dê -Danann,--l'histoire fabuleuse où l'on voit comment s'est établie en -Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période -héroïque, c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure -les récits légendaires à base historique. - -On désigne habituellement cette race par le mot composé _Fer-Bolg_, -au pluriel _Fir-Bolg_, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact, -il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts: -les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna, -et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples -sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre -des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans -l'alphabet latin, ces deux alphabets s'accordent pour mettre le _b_ -avant -[Pg 126]le _d_, et pour placer le _g_ après ces deux lettres. Les -Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg -précèdent les hommes de Domna. - -Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que -dans l'usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna. -Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième -siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre -lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient -eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et -le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et -les Fir-Bolg de l'Ulster[3]. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus -logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les -Fir-Bolg et les Galiôin[4]. - - -[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des _Travaux et des Jours_ -d'Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve -l'appréciation de la race de Partholon: _Leabhar na-hUidhre_, p. 15, -col. 2, lignes 23-24.] - -[Footnote 2: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 152-153.] - -[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. -127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage -de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, -occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes -concernant ce partage.] - -[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin; -is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» _Leabhar na-hUidre_, -p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.] - - -§2. - -_Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l'épopée héroïque -irlandaise._ - -Ces trois peuples paraissent avoir été la population -[Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlandais, -trouvèrent dans l'île dont ils portent aujourd'hui le nom, quand, à -une date jusqu'ici mal déterminée, ils vinrent s'y établir. Dans la -période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont -point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une -place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la -littérature épique traite avec une faveur particulière. - -Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau -de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier -des guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour -adversaire le guerrier le plus éminent de l'armée d'Ailill et de Medb, -roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule -du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui -s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un -homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie[1]. - -Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre -de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le -camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes, constata que les -Galiôin étaient ceux qui étaient venus -[Pg 128]à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers -commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les -Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de -dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les -autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les -autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement -couchés mais tous endormis[2]. - -Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des -Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d'Irlande, -et devinrent vassaux d'Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme -les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de -l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. -Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces -combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg[3]. - - -[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma -d'Fheraib Domnand.» _Comrac Firdead_, Livre de Leinster, p. 81, col. 1, -lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O'Curry, _On the manners_, -t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.] - -[Footnote 2: _Tâin bô Cûalnge_, chez O'Curry, _On the manners_, t. II, -p. 259-261.] - -[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième -siècle, Livre de Leinster, p. 152; O'Curry, _On the manners_, II, -121-123.] - - -§3. - -_Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les -Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin._ - -Il y a donc dans la littérature épique irlandaise -[Pg 129]une sorte de dualisme. D'un côté Conchobar, Cûchulainn, et -les guerriers d'Ulster, héros favoris des _file_; et de l'autre, un -groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, -les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de -l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, -les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards, -traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c'est à leurs -adversaires qu'appartiennent en propre, et comme caractère distinctif, -la bravoure et la générosité[1]. La mythologie nous offre un dualisme -analogue. D'un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et -de la vie, qu'on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque -Ogmé à la face solaire, _Grian-ainech_[2], et dont le chef est _in -Dag-de_, littéralement «le bon Dieu;» de l'autre, les dieux de la mort -et de la nuit, les dieux méchants qu'on appelle ordinairement Fomôré. -Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des -trois races ennemies que combattaient les héros d'Ulster: le chef des -Fomôré est dit quelquefois -[Pg 130]«dieu de Domna[3].» Le dieu de Domna, _dia_ ou _dê Domnand_, -est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les -hommes ennemis. - -Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède -la vie, comme le père précède le fils[4]; ainsi les dieux mauvais ont -précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde -avant les bons, c'est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d'autres -termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits -légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes -méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et -[Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite -de l'Inde où le même mot _Dasyu_, désigne à la fois les démons et -les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l'Inde et sur -lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines -situées au sud de l'Himalaya[5]. Tandis que le groupe oriental de la -famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine -territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses -armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en -conséquences politiques, produisait dans l'ordre littéraire un effet -analogue à celui que dans l'Inde il a eu pour résultat, c'est-à-dire un -mélange presque identique de l'histoire et de la mythologie. - - -[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé -la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par -O'Curry, _Lectures on the mss. materials_, p. 580; cf. p. 223-224. -Contrairement à l'ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les -Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.] - -[Footnote 2: C'est l'opposé de _Buar-ainech_. Voyez chap. IX, § 4.] - -[Footnote 3: Elloth, l'un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de -Domna, _dê Domnand_, des Fomôré: - - Dorochair Elloth con âg - athair môrgarg Manannain - Ocus Donand chomlan cain - la Dê n-Domnand d'Fhomorchaib. - -Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p. -11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured, -un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê -Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O'Curry, _Lectures on the -mss. materials_, p. 249). Le _Livre des conquêtes_, parlant de la même -bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute -que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in -rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de -Mag-Tured, Ogma, fils d'Elada, fut tué par Indech, fils d'un Dieu, roi -des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2, -l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de -Domna et du roi des Fomôré.] - -[Footnote 4: César, _De bello gallico_, VI, 18, §§ 1, 2, 3.] - -[Footnote 5: Bergaigne, _La religion védique_, t. II, p. 208-219.] - - -§4. - -_Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande._ - -Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en -Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière, -de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n'ont point encore paru dans -notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en -Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous -avons vu leurs combats contre Partholon et contre -[Pg 132]Némed[1]: les Fomôré sont donc contemporains des deux races -légendaires qui ont les premières habité l'Irlande; et dans la -littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment -ils sont venus en Irlande: C'est à une date plus récente qu'on a -imaginé d'en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les -Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle[2]; il n'y -a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration -des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent -remonter à l'origine même des choses. Mais il y avait un récit où l'on -voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île. - -Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues -de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous -dit, remonter aux environs de l'année 700. Ce titre, «Emigration des -Fir-Bolg,» _Tochomlod Fer m-Bolg_, ne mentionne que le premier des -trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique -cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par -divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes -de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain, -auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois -flottes. L'affaire n'était pas petite; avec -[Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un -de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s'appelait Rudraige, -et occupa le nord de l'Irlande, l'Ulster. Les Fir-Domnann avaient -pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume -de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster -méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul -roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères; -ils confièrent l'autorité suprême à l'un d'entre eux, au roi des -Galiôin Slane[3]. - - -[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.] - -[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au -fond que littéraires dans la forme, l'auteur, parlant des Fomôré, -semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur -le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, -p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, _Topographia -hibernica_, distinctio III, chap. IV et V, dans _Giraldi Cambrensis -Opera_, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, _Histoire -d'Irlande_, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces -cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d'où les Fir-Domnann, -les Fir-Bolg et les Galiôin. _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, -lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que -Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n'y -font arriver que ses descendants.] - - -§5. - -_Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine -primitive. Doctrine du moyen âge._ - -De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons -Nennius, elle arrivait d'Espagne, puisque c'est de l'Espagne, suivant -lui, que l'Irlande -[Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui _Espagne_ est la -traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays -mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au -onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient -partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des -descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort, -passèrent d'abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les -maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour -désastreux et se partagèrent en trois groupes. - -L'un s'établit dans les régions septentrionales de l'Europe, il devait -revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus -loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann -une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe -s'établit en Grande-Bretagne; c'est de lui que, suivant cette légende -relativement moderne, les Bretons sont descendus. - -Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce; -mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en -esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s'agissait -de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces -malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la -mettre dans des sacs de cuir, en irlandais _bolg_, et de la porter sur -leur dos jusqu'au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur--qui, -en réalité, n'a -[Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des -Fir-Bolg,--ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent -en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là -transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en -Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes -arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la -seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant[1]. Les trois -peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d'abord les -Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin. - - -[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. -2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots -«hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes -36 et suivantes; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. -186-191 O'Curry, _On the manners_, t. II, p., 110, 185.] - - -§6. - -_Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois._ - -Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d'une chronologie -irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l'avait créée -la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu'entre -le désastre de la tour de Conann et l'arrivée des Fir-Bolg, des -Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s'était écoulé deux cents ou -deux cent -[Pg 136]trente ans[1]. Antérieurement, la tradition mythologique ne -contenait aucune indication chronologique quelconque. - -Du onzième siècle aussi date une liste des rois d'Irlande au temps de -la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois -sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de -trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le -seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid -mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais _garb_, et -aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit -pas de pluie d'orage en Irlande: il n'y eut que de la rosée. Ce fut -alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans -jugement; il n'y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans -emploi, disparurent[2]. - -[Footnote 1: Poème _Eriu ard, inis nar-rig_, Livre de Leinster, p. 127, -col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, _ibid._, p. 6, col. 2, -ligne 22.] - -[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. -1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment -cette idée fut développée.] - - -§7. - -_Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs -des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête -de Lug ou Lugus._ - -Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en -[Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c'est-à-dire du pays des -morts[1]. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d'Espagne, et de Tâltiu -une princesse espagnole amenée par Eochaid, d'Espagne en Irlande[2]. -Dès cette vieille époque, l'Irlande avait les usages qui dominèrent -chez elle à l'époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun -faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne. -Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu -Lug, l'un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces -dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, -les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires. - -Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes -encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré, -était petit-fils de sa victime. - -La conquête de l'Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la -domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac -Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n'oublia pas les soins -maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand -[Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait -expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom, -aujourd'hui Teltown, d'abord vaste forêt défrichée par elle et où elle -s'était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d'une -assemblée annuelle d'affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses -courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont -elle était l'occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier -août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On -y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge -on prétendait n'avoir pas perdu le souvenir de l'événement funèbre -dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la -mémoire. - -Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la -femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal -jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout -le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu'en Ecosse et dans -l'île de Man[3], et la tradition irlandaise faisait de Lug l'inventeur -des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos -foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande -les amusements, qui faisaient le principal -[Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux -ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l'allure des -chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu'on appelait _fidchell_[4]. - -Lug a donné son nom aux _Lugu-dunum_ de Gaule, dont le nom veut dire -forteresse de Lugus ou Lug[5]. Le principal d'entre eux, aujourd'hui -Lyon, a fourni sous l'empire romain l'emplacement d'une assemblée -annuelle célèbre tenue le 1er août en l'honneur d'Auguste, mais qui -n'était probablement que la forme nouvelle d'un usage plus ancien. -Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l'honneur -d'Auguste, les Gaulois s'y étaient longtemps sans doute réunis tous les -ans à la même date en l'honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les -Irlandais à Tâltiu[6]. - - -[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, -col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p. -200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements -qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l'histoire mythologique -d'Irlande la forme qu'elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu -peut s'écrire aussi Tailtiu.] - -[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. -1, lignes 34-41.] - -[Footnote 3: En irlandais _lugnasad_ (Glossaire de Cormac, chez Whitley -Stokes, _Three irish glossaries_, p. 26; _lûnasdal, lûnasdainn_ et -_lûnasd_ en gaélique d'Ecosse (_A dictionary of the gaelic language_, -publié par la _Highland Society_, t. I, p. 602); _launistyn_ dans le -dialecte de Man (Kelly, _Fockleyr manninagh as baarlagh_, p. 125).] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la -foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le -Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes -(Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu -deux maris: l'un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid -mac Eirc; l'autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé -Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n'apparaît pas dans -les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu'un.] - -[Footnote 5: _Lug_, génitif _Loga_, est, en irlandais, un thème en _u_.] - -[Footnote 6: Sur la fête d'Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.] - - -[Pg 140]CHAPITRE VII. - -EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED. - -§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système -théologique des Celtes.--§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La -déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois -Brennos.--§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus -tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.--§4. Le dieu Nûadu -Argatlâm.--§5. Indications sur l'époque où a été composée le récit de -la première bataille de Mag-Tured.--§6. Pourquoi fut livrée la première -bataille de Mag-Tured.--§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. -Résultat de cette bataille. - - -§1. - -_Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système -théologique des Celtes._ - -Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d'un des -deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l'un, -le plus ancien, est négatif: c'est la mort, la nuit, l'ignorance, -[Pg 141]le mal; l'autre, issu du premier, est positif: c'est le jour, -la vie, la science[1], le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve -la plus brillante expression du second de ces principes: d'eux, par -exemple, émanent la science des druides et la science des _file_. - -Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent -se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l'influence de -l'école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout -prix créer à l'Irlande une histoire modelée sur les généalogies -bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations -mythiques et historiques de l'Irlande descendent de la même souche, -qui par Japhet remonte jusqu'à Adam, premier père du genre humain. -Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed, -entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c'était -Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de -la tour de Conann, quitta l'Irlande, alla habiter quelque temps les -régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l'art -de se procurer des visions et de prévoir l'avenir, la pratique des -incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les -descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent -enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant -trois -[Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois -nuits[2]! - -Ce n'est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne -considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel. -Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte -qu'il a été contemporain des _Tûatha Dee ocus ande_, c'est-à-dire -des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que -provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le -voyage qui les amena, ils venaient du ciel[3]. Un poème attribué à -Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance -n'est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des -conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il -n'ose pas se porter garant. «Ils n'avaient pas de vaisseaux... On ne -sait vraiment,» dit-il, «si c'est sur le ciel, du ciel, ou de la terre -qu'ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable ... étaient-ce des -hommes[4]?» - -Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le -Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des -savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann -[Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en -fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons, -nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme[5]. _Démon_ est -un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais; -mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps -merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l'aide desquels les -dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom -était _siabra_, qu'on peut traduire par «fantôme.» Le poème d'Eochaid -hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l'arrivée des Tûatha Dê -Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les -nouveaux conquérants de l'Irlande étaient des troupes de _siabra_[6]. -Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de -Cambrie d'admettre leur réalité historique; et il n'a rien dit d'eux -quand, dans sa _Topographies hibernica_, il a résumé les récits -légendaires irlandais sur les populations primitives de l'île, alors -tout récemment conquise par les Anglo-Normands. - -Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les -Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent -quelque temps seuls maîtres de l'Irlande; mais la race de Milé, les -Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l'île, les attaqua, -remporta sur eux la victoire et prit possession -[Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au -fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se -distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c'est ordinairement sous -la protection d'un charme qui les rend invisibles aux descendants des -mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette -dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu'ils font sentir -aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services. -Tels étaient, dans l'imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de -l'antique race d'or. - -«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand -Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les -hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes; -voilés par l'air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre, -y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d'une sorte de -royauté[7].» - -[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de -science,» _âes n-êolais_.--_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes -29-30.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2, -lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.] - -[Footnote 3: _Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 28-31.] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C'est -O'Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O'Curry, _On the -manners_, t. II, p. 111; Atkinson, _The book of Leinster_, contents, p. -18, col. 2.] - -[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for -Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.] - -[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.] - -[Footnote 7: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 120-126.] - - -§2. - -_Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le -dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos._ - -Le nom des Tûatha Dê Danann[1] veut dire «gens -[Pg 145]du dieu dont la mère s'appelait _Dana_,» au génitif _Danann_ -ou _Donand_. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est -nommée ailleurs Brigit; c'est la mère de trois dieux, qu'on trouve -désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux -de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont -les dieux du génie ou de l'inspiration artistique et littéraire: _dêi -dâna_, ou les dieux fils de la déesse Dana, _dêe Donand_. Dana ou -Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des -Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l'autre race divine, -elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on -la considérait comme la déesse de la littérature[2]. Ses trois fils -avaient eu en commun un fils unique qui s'appelait _ecnè_, c'est-à-dire -science ou poésie[3]. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été -supplantée à l'époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais -du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le -culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit. - -[Pg 146]Le culte de Brigit n'était pas inconnu en Grande Bretagne. On -a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de -l'empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique, -sauf une légère variante dialectale[4]. L'une porte une date qui -correspond à l'année 205 après notre ère[5]. Le nom écrit en Irlande, -au douzième siècle, _Brigit_, au génitif _Brigte_, suppose un primitif -_Brigentis_, et le nom divin qu'on lit dans les quatre inscriptions -britanno-romaines précitées est _Brigantia_[6]. La forme gauloise de ce -nom paraît avoir été _Brigindo_; une dédicace à une divinité gauloise -de ce nom se trouve dans l'inscription gauloise de Volnay, aujourd'hui -conservée au musée de Beaune[7]. - -Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le -nom, à l'époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne, -_Brigantia_, probablement en Gaule _Brigindo_, et qui, en Irlande, au -moyen âge, s'est appelée _Brigit_ pour _Brigentis_. Ce nom semble être -dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H, -«grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,» -pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se -rattachent le substantif féminin irlandais -[Pg 147]_brîg_, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois _bri_, -«dignité, honneur, «qui a perdu son _g_ final. L'adjectif irlandais -_brîg_, «fort, puissant;» s'explique par la même racine[8]. - -En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, _Dana_ ou _Dona_, -au génitif _Danann, Donand_. Fille du chef suprême des dieux du jour, -de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux -qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom -de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité, -ne nous offre que trois aspects d'un dieu unique, Brîan, le premier -des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des -doublets[9]. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier -des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens -du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_. - -Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du -quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d'un -siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de -la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu'à Delphes, c'est-à-dire -jusqu'au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions -victorieuses. Suivant les -[Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l'armée qui prit -Rome et le chef de l'armée qui pilla Delphes portaient le même nom: -tous deux s'appelaient _Brennos_. Cette coïncidence a fait admettre -par les historiens français que _Brennos_, en gaulois, était un nom -commun signifiant «roi.» On l'a expliqué par le gallois _brenin_, qui a -ce sens. Mais c'est une doctrine inadmissible aujourd'hui. Le gallois -moderne brenin, au douzième siècle _breenhin_, a perdu deux consonnes -médiales, et à l'époque romaine se serait écrit _bregentinos_[10]. Il -faut donc trouver au mot _Brennos_ une autre explication. - -C'est par les Gaulois que les Romains, en l'an 390 avant notre ère, -les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la -victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui, -à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes -du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait -invincibles? C'était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le -Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le -succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis, -invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons -conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même -en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d'intervalle, était celui du -chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite -[Pg 149]autrement Dana. _Brîan_, nom du premier des trois fils de -Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d'un primitif -*_Brênos_. On a dit _Brênos_ aux temps qui ont précédé le moyen âge, -quand on prononçait _Brigentis_ le nom qui s'est prononcé plus tard -_Brigit; Brennos_ par deux _n_ n'est qu'une variante orthographique de -_Brênos_. - -Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu'ils -avaient combattu sous le commandement de _Brennos_, ils disaient le nom -du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi, -produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies; -et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que -l'Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier -rang dans la triade, d'où vient en Irlande le nom de l'ensemble des -dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou _Brênos_, plus -tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais _Dêi -Danann_. C'est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil -irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s'appellent -«gens du dieu de Dana,» _Tûatha Dê Danann_. - - -[Footnote 1: _Tûatha_ est un nominatif pluriel. On trouve aussi le -singulier _tûath_ qui peut se rendre par «peuple.»] - -[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier, -p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du -Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in -triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side -na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c'est-à-dire la mère -des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent -les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais _dân_, -génitif _dâna_. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.] - -[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.] - -[Footnote 4: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 200, 203, -875, 1062.] - -[Footnote 5: _Ibidem_, n° 200.] - -[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley -Stokes, _Three irish glossaries_, p. XXXIII-XXXIV.] - -[Footnote 7: _Dictionnaire archéologique de la Gaule_, inscription -celtique n° 4.] - -[Footnote 8: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141. Le mot gallois -_bri_ se retrouve en vannetais avec le sens d'«égard, considération.» -Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault, -_Revue celtique_, t. V, p. 268.] - -[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons -de la triade divine chez les Celtes.] - -[Footnote 10: _Grammatica celtica_, 2e édit., p. 141.] - - -§3. - -_La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on -distingue deux batailles de Mag-Tured._ - -Avant d'être réduits au rôle d'êtres invisibles, les -[Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles -de l'Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La -tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d'abord -par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de -l'Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît -qu'une seule bataille de Mag-Tured[1]. Dans cette bataille, les Tûatha -Dê Danann vainquirent la triple race d'hommes qui était alors maîtresse -de l'Irlande, c'est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les -Galiôin[2]. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont -le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces -dieux Fomôré ou Dêi Domnann[3]. - -[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de -Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les -Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde -qu'ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech, -moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de -vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l'Irlande, est -le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui, -au lieu d'une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son -poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers -personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha -Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels, -Flann mentionne d'abord une première bataille de Mag-Tured[4]. Le texte -bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met -au milieu de l'été du 5 au 9 juin[5]. Cette date était probablement -déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après -avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle -où, après le 1er novembre, fête de _Samain_, Balar, chef des Fomôré, -combattit les Tûatha Dê Danann[6]. Or, le manuscrit du quinzième -[Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien, -nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured, -la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre[7]. Le système de -Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured -est adopté dans le _Livre des conquêtes_ qui, à la première bataille -de Mag-Tured[8], oppose la dernière bataille de Mag-Tured[9]. Le -nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été -de cent mille, suivant le _Livre des conquêtes_[10]. On trouve déjà -ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984, -qui ne connaît qu'une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n'y -a d'autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la -seconde[11], et c'est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid, -auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le _Livre des -conquêtes_, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première -bataille. - -Dans le _Livre des conquêtes_, les victimes de la seconde -[Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l'objet d'une énumération séparée -que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l'un des Tûatha Dê Danann. - - -[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom -de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort -au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, _Three irish -glossaries_, p. 32; _Sanas Chomaic_, p. 123, au mot _Nescoit_); 2° un -poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet -les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la -Boyne, et l'auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de -Mag-Tured. _Leabhar na-hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 23.] - -[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre -de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est -inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de -Tûath-Bolg, c'est-à-dire peuple des _bolg_ ou sacs, à la ligne 20.] - -[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré -par Cormac dans son Glossaire, vers l'année 900, appartient au récit de -la défaite des Fomôré, comme on peut s'en convaincre en le comparant au -passage correspondant de l'analyse donnée par O'Curry du récit de cette -défaite, d'après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (_On the -manners and customs of the ancient Irish_, t. II, p. 249).] - -[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1, -ligne 24.] - -[Footnote 5: O'Ourry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 246; -_On the manners_, t. II, p. 237.] - -[Footnote 6: - - I maig Tured, ba-thrî-âg - doceir Nuadu Argat-lâm, - ocus Macha, iar-samain-sain - do-lâim Balair Balcbemnig. - Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32. -] - -[Footnote 7: O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 250.] - -[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.] - -[Footnote 9: _Ibid._, p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.] - -[Footnote 10: _Ibid._, p. 9, col. 1, lignes 9-10.] - -[Footnote 11: _Ibid._, p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre -de Leinster n'attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se -trouve dans l'édition du _Livre des Conquêtes_ due à O'Clery. O'Curry, -_On the manners_, t. II, p. 111.] - - -§4. - -_Le dieu Nûadu Argat-lâm._ - -Le _Livre des conquêtes_ met entre les deux batailles de Mag-Tured -un intervalle de vingt-sept ans. C'est la conséquence des créations -chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On -voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines -irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait -que l'histoire la plus ancienne de l'Irlande, c'est-à-dire l'époque -mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le -vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de -Bède, s'écoule du déluge à l'époque de saint Patrice. Le procédé -employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles -traditions et avec beaucoup d'autres noms certainement imaginés à une -date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne -arbitrairement inventée. - -Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de -Mag-Tured, si nous en croyons le _Livre des conquêtes_. L'un est Bress -mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne[1]. L'autre est Nûadu -[Pg 154]Argatlâm, ou à la main d'argent, dont le règne aurait duré -vingt ans[2]. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première -bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il -fit remplacer la main coupée par une main d'argent dont la fabrication -demanda sept ans. Sa blessure l'avait fait descendre du trône et -remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d'argent, il eut recouvré -l'intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu -la conserva jusqu'à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit -avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du -_Livre des conquêtes_: Nûadu n'a pas été inventé par l'auteur du _Livre -des conquêtes_, c'est un personnage qui vivait dans les conceptions -mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l'époque où leurs -érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne -nous contenterons pas de constater qu'on trouve son nom dans un poème -composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de -sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement -du onzième siècle[3]. Nous dirons plus: Nûadu à la main d'argent, -_Argatlâm_, était un dieu dont le culte en -[Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en -Grande-Bretagne dès le temps de l'empire romain. Un temple lui était -consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l'embouchure de la -Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion -occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par -une population de même race que les Irlandais pendant la domination -romaine[4]. Là, près de Lidney, s'élevait un temple consacré à cette -divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au -nominatif _Nûadu_, au génitif _Nûadat_, au datif _Nûadait_, apparaît -au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions -de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu'à nous: _Nodonti, -Nudente, Nodenti_[5]. - -Nûadu est donc un dieu qui était l'objet d'un culte antérieurement à -l'époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement -qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle. -Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un -roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d'abord pendant un -temps indéterminé, quand eut lieu l'invasion des Tûatha Dê Danann en -Irlande[6]; ensuite pendant vingt -[Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu'il avait reçue à la -première bataille de Mag-Tured jusqu'à sa mort dans la seconde[7]; car -il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième -siècle; il fallait bien qu'il mourût, du moment où il cessait d'être -dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du -christianisme. - -Entre ses deux règnes, séparés l'un de l'autre par le règne de Bress, -il s'est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un -intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second -règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C'est le temps qui se -serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où -Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie. -Cette chronologie est d'invention récente, puisque, dans les textes -antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n'en font qu'une. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.] - -[Footnote 3: _Ibid._, p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué -à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d'auteur ne mérite -aucune confiance. Mais ce n'est pas une raison pour en attribuer la -composition à l'auteur du _Livre des Conquêtes_, qui l'a intercalé dans -son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se -trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.] - -[Footnote 4: Rhys, _Early Britain, Celtic Britain_, pages 214 et -suivantes.] - -[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138, -139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l'irlandais -_Nûadu, Nûadat, Nûadait_, le nom divin fourni par ces trois -inscriptions.] - -[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col. -2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.] - -[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127, -col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.] - - -§5. - -_Indications sur l'époque où a été composé le récit de la première -bataille de Mag-Tured._ - -Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à -la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul -manuscrit -[Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première -bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième -siècle[1]. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n'avons aussi -qu'un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle[2]. La rédaction -primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans -ces manuscrits. Mais de l'examen de ces deux pièces on doit conclure -que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première. - -La première de ces compositions littéraires date d'une époque où déjà, -en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement -modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous -avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured, -les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet -chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan -auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans -la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la -première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de -nouveauté relative. - -Le morceau épique où l'on trouve racontée la seconde bataille de -Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à -la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde. -[Pg 158]En outre, on trouve dans le _Glossaire_ de Cormac, qui date de -la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du -récit de cette seconde bataille. Cependant l'ordre logique des faits -nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de -Mag-Tured. - - -[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.] - -[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.] - - -§6. - -_Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured._ - -Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations -mythiques irlandaises, venant d'Espagne, avait débarqué au sud-ouest -de l'Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l'île par -l'extrémité opposée, c'est-à-dire par le nord-est. C'était un lundi, -premier jour de mai, fête de Beltiné[1]. Le 1er mai devait être le -jour de l'arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait -débarqué en Irlande le 14 du même mois[2]. Un nuage magique rendit -d'abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé, -les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces -conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans -le nord-ouest du Connaught et avaient -[Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein. - -D'où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu'ils étaient -arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l'écrivain -évhémériste, est qu'ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux, -mais qu'ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir -débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les -faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel[3]. - -Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que -c'était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers -les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp -de Mag-Rein et voir qui l'avait construit. Ce guerrier s'appelait -Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les -sentinelles des Tûatha Dê Danann l'aperçurent et envoyèrent au-devant -de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s'approchèrent -l'un de l'autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de -la voix, ils s'arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier, -ils restèrent quelque temps à se regarder d'un air inquiet. Enfin, -Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle, -qui était l'irlandais, puisque, suivant la conception de la fable -chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l'Irlande -sont issues du même père, qui est un descendant -[Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier -Fir-Bolg, fut ravi d'entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui -se présentait à lui. Les deux hommes s'approchèrent l'un de l'autre, -commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent -leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans -pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës. -Ce détail est conforme aux données de l'ancienne littérature. Nous -avons vu plus haut qu'à cette époque on ne connaissait plus en Irlande -l'usage du javelot[4]. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale; -Breas, l'ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans -le _Livre des conquêtes_ raconte qu'au temps d'Eochaid mac Eirc, le -dernier roi des Fir-Bolg, les armes n'avaient pas de pointe en Irlande. -Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils -tuèrent le roi[5]. - -Breas, l'envoyé des Tûatha Dê Danann, n'avait jamais vu de lances -pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng, -l'émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des -lances minces et pointues comme celles dont Breas -[Pg 161]était armé. Chacun d'eux contemplait avec la même admiration -l'engin meurtrier dont l'autre était muni. Ils les échangèrent. Breas -prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les -porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les -Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances -légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg -et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les -Tûatha Dê Danann les menaçaient. - -Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu'il était chargé par les -Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l'Irlande, et -que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux -peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion -nouvelle. Puis les deux guerriers s'en retournèrent chacun, Sreng à -Tara, déjà capitale de l'Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas -dans le camp où les Tûatha Dê Danann s'étaient retranchés. Les Fir-Bolg -ne se soucièrent pas d'accepter la proposition des Tûatha Dê Danann: -ils pensèrent que s'ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux -venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient -s'emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche -pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur -patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux -lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu'il leur avait -apportées comme un spécimen de l'armement des Fir-Bolg. Leur premier -[Pg 162]sentiment fut l'étonnement; le second, la terreur. Les lances -sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que -les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent -leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg -les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured. - -La légende irlandaise ne connut d'abord qu'une seule plaine de -Mag-Tured: dans cette plaine s'était livrée l'unique bataille de ce -nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et -les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles, -la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne -concevait encore qu'un seul champ de bataille: c'était dans le même -endroit qu'à vingt-sept ans d'intervalle, les deux batailles s'élaient -livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents; -l'un au sud, dans le comté de Mayo, l'autre au nord, dans le comté de -Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus -les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent -vaincus les Fomôré. C'est dans les textes du dix-septième siècle que -les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique -qui d'une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans -d'intervalle, se compliquent plus encore par la création d'une dualité -géographique: au lieu d'un champ de bataille, deux à plusieurs -kilomètres de distance[6]. - -[Pg 163]Nous avons laissé l'armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê -Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient -à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou -à la main d'argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et -qui avait ses deux mains naturelles de chair et d'os, commandait -l'armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg -la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par -conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l'Irlande. -Le roi Eochaid mac Eirc refusa.--«Quand voulez-vous livrer bataille?» -demandèrent alors les envoyés de Nûadu.--«Il nous faut du temps,» -répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir -nos casques[7], aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances -comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances -semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d'un -commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs -du combat. - - -[Footnote 1: Keating, _Histoire d'Irlande_, édit. de 1811, p. 204.] - -[Footnote 2: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre -de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.] - -[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.] - -[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.] - -[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant -O'Curry _On the manners_, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé -O'Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O'Curry n'est pas -celle du Livre de Leinster; il l'emprunte probablement au Livre de -Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre -de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de -Lecan, f° 278 recto, col. 1.] - -[Footnote 6: Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, pages -204, 206; _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. -I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M. -W. M. Hennessy, dans sa préface des _Annales de Loch-Cê_, t. I, p. -XXXVI-XXXIX.] - -[Footnote 7: Il n'est pas question de casques dans les textes irlandais -les plus anciens.] - - -[Pg 164]§7. - -_Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette -bataille._ - -La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l'été, -c'est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux -armées qu'il n'y aurait pas d'engagement général, et qu'on mettrait -en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui -serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où -les Tûatha Dê Danann eurent l'avantage. Cela dura quatre jours. Les -Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg -perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour -aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha -Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui -l'accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au -douzième siècle[1], au onzième[2], et peut-être même plus anciennement, -par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés[3]. Comme -[Pg 165]jusqu'à cette époque, les lances des Fir-Bolg n'étaient pas -armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une -pointe de lance ôta la vie[4]. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans -l'endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand -amas de pierres, ou _carn_, que l'on prétend avoir retrouvé, et qu'on -montre encore aujourd'hui. - -Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les -Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite -bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque -côté; et l'issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux -peuples devait rester maître de l'Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann -offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci -acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale -et le reste de l'Irlande, sauf la province de Connaught où ils se -réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre -généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles -irlandaises, qui par une longue suite d'ancêtres, prétendaient remonter -aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première -bataille de Mag-Tured[5]. - -[Pg 166]Nous n'avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces -prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg -sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits -modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des -Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus -important. Ayant disputé le sol de l'Irlande à la race irlandaise -moderne, c'est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique, -qu'ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés -par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit -et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des -dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom -de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de -Mag-Tured, d'abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles. -Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à -la seconde. - - -[Footnote 1: Poème de Tanaidé O'Maelchonairé, mort en 1136, Livre de -Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O'Curry, _On the manners_, t. -II, p. 237.] - -[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, -col. 1, lignes 46-47.] - -[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, -col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.] - -[Footnote 4: - - Is-se sin cet-rî de-rind - rogâet in-inis find Fâil. - Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48. - - - Ê-sin cêt-rî do rind - rogaet ar-tûs ia-hErind. - Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47. -] - -[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On -the manners_, t. II, p. 235-239; _Lectures on the mss. materials_, -pages 244-246.] - - -[Pg 167]CHAPITRE VIII. - -ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED. - -§1. Règne de Bress. Sa durée.--§2. Règne de Bress. Avarice de ce -prince.--§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress.--§4. Guerre des -Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et -Indech.--§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.--§6. -Revue des gens de métier par Lug.--§7. Seconde bataille de Mag-Tured. -Fabrication des javelots.--§8. L'espion Rûadan.--§9. Seconde bataille -de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé et de Nûadu.--§10. Seconde -bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de Balar. Défaite des -Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé.--§11. La harpe -de Dagdé.--§12. Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts.--§13. Le -corbeau et la femme de Téthra. - - -§1. - -_Règne de Bress. Sa durée._ - -La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê -Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et -les Fomôré, ou -[Pg 168]dieux de Domna, c'est-à-dire entre eux et les chefs de la -population mythique qui les a précédés dans l'île, un arrangement qui -leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au -moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha[1], est -un tyran comme toute sa race[2]. Bress régna, dit-on, sept ans[3]; mais -il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues -aux savants irlandais du onzième siècle[4]. - -Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l'avait fait -accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu, -ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se -trouvait, par l'effet de cette mutilation, incapable de rester sur le -[Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont -le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé. -Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et -à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle -qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur -le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis -il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données -chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette -légende, il n'y avait pas de dates d'années: ne connaissant pas la -première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait -perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu'on a depuis -appelée la seconde; elle ne mettait pas d'intervalle entre la fin du -règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui -est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné. - - -[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père -à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib -Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 269, col. 2, -ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans _th_, comme l'a corrigé -avec raison M. Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 122; et, mieux -encore, _Nêit_ avec un accent sur l'_e_, _ibid._, p. 39. Neit est -classé parmi les Tûatha Dê Danann par le _Livre des Conquêtes_, dans -le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est -empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11, -col. 2, lignes 18, 19.] - -[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les -Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille -de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O'Curry, _On the -manners_, t. II, p. 239.] - -[Footnote 3: _Livre des conquêtes_, dans le Livre de Leinster, p. 9, -col. 1, lignes 29, 30.] - -[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre -connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en -1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.] - - -§2. - -_Règne de Bress. Avarice de ce prince._ - -Bress était d'une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et -ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu'il prétendait s'attribuer -le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il -semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un -pareil impôt n'avait rien d'exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un -grand feu de -[Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches -de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du -programme de l'impôt et dont le lait serait devenu propriété royale[1]. - -Ce qui mécontenta surtout, c'était la mauvaise réception qu'on trouvait -chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez -les chefs qui donnaient l'hospitalité à leurs vassaux, festins chez -les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais -quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain, -ils n'avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux; -et quelqu'un qui n'aurait pas aimé l'odeur de la bière aurait pu -s'approcher d'eux sans crainte d'être incommodé par leur haleine. -L'excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n'était -pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans -son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n'entendait jamais un -_file_ raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de -compositions satiriques n'y venait égayer l'auditoire; jamais on n'y -entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un -jongleur ou un bouffon n'y était appelé par le roi pour distraire les -tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des _file_, des -musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur -donner un salaire; c'est ce -[Pg 171]qu'avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress -était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des -lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des -Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux -de l'ignorance comme de la mort et de la nuit. - - -[Footnote 1: _Dinn-senchus_, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1; -p. 214, col. 2.] - - -§3. - -_Le_ file _Corpré. Fin du règne de Bress._ - -Un soir, cependant, un _file_ se rendit à la cour: c'était Corpré, dont -la mère Etan[1] était elle-même une femme de lettres[2]. Il était de -la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre -sans lumière ni feu, où il n'y avait d'autre mobilier qu'une petite -table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains -secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers: - - Point de mets sur plats rapides, - Point de lait de vache pour faire grandir les veaux; -[Pg 172] - Point d'asile pour l'homme qui s'égare dans les ténèbres; - Point de salaire pour la troupe de conteurs d'histoires: que telle - soit la prospérité de Bress[3]! - -Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande[4]. -On sait la puissance magique que les satires des _file_ exerçaient sur -l'esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê -Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress -prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à -l'époque héroïque, capitale de l'Irlande. Ce fut ainsi que la science -des _file_ remporta sa première victoire. - - -[Footnote 1: _Glossaire_ de Cormac, aux mots _Cernine_ et _Rîss_. -Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 11, 39, cf. 43, 44; _Sanas -Chormaic_, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn, -dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.] - -[Footnote 2: _Etan_, en moyen irlandais _Edan_, est à la fois le -nom d'une déesse et celui d'une composition poétique. «Edan, ingen -Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.» -Glossaire de Cormac, dans le _Leabhar Breac_, p. 267, col. 1, lignes 5, -6. Whitley Stokes, _Three irish glossaries_, p. 19; _Sanas Chormaic_, -p. 67, a corrigé avec raison _Etan_.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.] - -[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l'_Amra -Choluim Chilli_, dans le _Leabhar na-hUidhre_, p. 8, col. 1, lignes -27, 28. Cf. O'Beirne Crowe, _The Amra Choluim Chilli_, p. 26, et Livre -jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin, -col. 805.] - - -§4. - -_Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann--Les guerriers fomôré -Balar et Indech._ - -Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très -froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il -lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à -deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était -[Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais _balc-beimnech_. -Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l'un, -habituellement fermé, ne pouvait s'ouvrir sans jeter la mort sur -les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré -était Indech, que le _Livre des conquêtes_ appelle, dans un endroit, -fils du dieu de Domna[1], c'est-à-dire du dieu qu'auraient adoré les -Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé -en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou -_Fêné_. - -On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par -les Gôidels, Scots ou _Fêné_, c'est-à-dire par les Celtes occidentaux, -nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et -les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l'ensemble de ces trois -peuples, ou par le mot composé _Fir-Bolg_, ou par le mot composé -_Fir-Domnann_, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le _Livre des -conquêtes_, fils du dieu de cette population, _mac Dê Domnann_, «fils -du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on -lit qu'Indech est fils du dieu, roi des Fomôré[2]. Nous verrons plus -loin que le roi des Fomôré s'appelait Téthra. Mais le point sur lequel -nous voulons appeler l'attention est que, dans l'idée irlandaise, les -Fomôré, dieux -[Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés -aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans -leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des -ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s'observe -dans l'Inde, où les _Dasyu_ sont à la fois et les démons adversaires -mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires -historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les -hymnes védiques[3]. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.] - -[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p. -9, col. 2, lignes 3, 4.] - -[Footnote 3: Max Duncker, _Geschichte des Alterthums_, tome III, p. 8, -9.] - - -§5. - -_Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara._ - -Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l'Irlande. Les -Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse -résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d'Ethniu. -Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des -Fomôré[1]; mais Lug, par son père -[Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait -aux Tûatha Dê Danann[2]. Par son éducation, il appartenait à leurs -ennemis. Son père, suivant l'usage irlandais, qui était de confier les -jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son -fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d'Eochaid mac Eirc, dernier roi -des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach[3], que nous avons vu tué par les -Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs -des Tûatha Dê Danann qu'il résolut de combattre. Il se rendit à Tara, -capitale de l'Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris -la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l'invasion dont -le menaçaient -[Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou -du dieu roi des Fomôré. - -Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l'arrêta. «Qui -êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug. -«Nous n'avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car -nous en avons un très bon: c'est Luchta, fils de Luchaid.»--«Mais,» -reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»--«Nous n'avons pas -besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un -bon: c'est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou -guerrier de profession,» dit-il. «Nous n'avons pas besoin de champion,» -répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé[4], fils -d'Ethniu,»--l'Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de -notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais -je suis harpiste.»--«Nous n'avons pas besoin de harpiste,» répondit le -portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de -Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis _file_ et historien,» -dit-il. «Nous n'avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le -portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et -en histoire: c'est En, fils d'Ethoman.» Mais Lug n'en avait pas fini -avec l'énumération des nombreuses ressources qu'offraient ses multiples -facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous -[Pg 177]n'avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous -avons beaucoup de druides parmi nous.»--«Soit,» reprit Lug; «je suis -médecin.»--«Nous n'avons pas besoin de médecin,» répondit le portier, -«car nous en avons un excellent: c'est Dîan-Cecht.»--«Eh bien, je suis -bon échanson.»--«Nous n'avons pas besoin d'échanson,» répliqua le -portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»--«Eh bien,» dit Lug, «je suis -un excellent ouvrier en bronze.»--«Nous n'avons que faire d'ouvriers en -bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux -Creidné.»--C'était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une -main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait -perdue en combattant les Fir-Bolg. - -Mais toutes ces offres de Lug n'étaient qu'un prélude à l'offre -définitive qu'il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.--«Allez,» -dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui -les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si -parmi les compagnons de guerre qui l'entourent, il en peut trouver un -qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.» -Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire -entrer Lug, qui fut proclamé _ollam_ ou docteur suprême des sciences[5], -[Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» _sabd -il-dânach_[6]. Lug n'est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant -César, avait inventé tous les arts: _omnium inventorem artium_. César -l'appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms -latins à tous les dieux gaulois[7]. Mais le nom celtique de ce dieu -paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l'une -de Suisse, l'autre d'Espagne[8], et il a fourni en Gaule le premier -terme d'un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon, -_Lugu-dunum_ puis _Lug-dunum_. - - -[Footnote 1: Lug est appelé _mac Eithne_ dans un poème attribué à -Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p. -10, col. 2, ligne 31; il est surnommé _mac Eithlend_ dans un poème -probablement de la même époque, que l'on prétend avoir été écrit par -Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un -quatrain anonyme (_ibid._, p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de -ces documents suppose un nominatif _Etan_, au génitif _Ethne_, non -_Ethnend_, écrit avec _l_ pour _n_ dans les deux autres et dans des -textes plus récents. C'est le _Livre des Conquêtes_ qui nous apprend -qu'Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes -44, 45.] - -[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous -en croyons le _Livre des Conquêtes_, onzième siècle: Livre de Leinster, -p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C'est à peu -près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son -poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2), -où l'on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des -quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna -la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht -était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech, -qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué -par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une -composition d'Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug -le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan -a été un synonyme de Dagdé. _Cîan_, employé comme adjectif, veut dire -«lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»] - -[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, -col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et -suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont -elle est fille, et dont on a fait un roi d'Espagne, est le pays des -morts.] - -[Footnote 4: En moyen irlandais, _Ogma_.] - -[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde -bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios -52 et suivants. Nous le reproduisons d'après la traduction qu'en a -donnée O'Curry: _On the manners_, t. III, p. 42-43.] - -[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le -texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage -divin dans la composition d'Urard mac Coisi, intitulée _Orgain -Maelmilscothaig_ (Bibliothèque bodléienne d'Oxford, manuscrit Rawlinson -B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot _Lug_, développé au -moyen d'un suffixe, devient _Lugaid_, au génitif _Lugdach_. Sur le sens -du mot _sabd_ ou _sab_, voyez _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 255, -258.] - -[Footnote 7: _De bello gallico_, livre VI, chap. XVII, § 1.] - -[Footnote 8: Mommsen, _Inscriptiones Confœderationis helveticæ_, n° -161; _Corpus inscriptionum latinarum_, t. II, n° 2818.] - - -§6. - -_Revue des gens de métiers par Lug._ - -Quand il fut question d'organiser l'armée qui devait combattre les -Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d'indiquer aux hommes des différents -corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le -[Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les -ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les -échansons, les druides, les _file_, et convinrent avec chacun de ce que -chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les -Fomôré[1]. - -Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l'invitation de -Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous -nous donner?» lui demanda Lug.--«Je ferai,» répondit Goibniu, «les -nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept -ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se -séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances -fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair -que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie. -Dub, le forgeron des Fomôré, n'en peut pas dire autant.» - -Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l'ouvrier en -bronze.--«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous -rendrez-vous?»--«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les -hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des -lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou -_umbo_, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.» - -[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.--«Et vous, -Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»--«Je -fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de -lances qu'il en faudra[2].» - -Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut -interrogé; le rôle de chacun, pendant l'action, fut déterminé par Lug. . - - -[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par -O'Curry, _Lectures on the manuscript materials_, p. 249.] - -[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O'Curry, _On the -manners_, t. II, p. 248-249.] - - -§7. - -_Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots._ - -La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de -l'hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient -arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l'été. - -Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré -avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu'un rôle secondaire dans cette -bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement, -les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours -en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée, -[Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C'est -que Goibniu le forgeron, Creidné l'ouvrier en bronze, Luchtiné le -charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que -la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups, -Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la -rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance -et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné, -l'ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et -le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le -saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage -de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant. -Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son -coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille, -pénétrait jusqu'au fond. Aussitôt Creidné, l'ouvrier en bronze, qui -tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de -lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets, -sans manquer jamais d'atteindre les trous ménagés dans le fer par le -forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un -instant, et sans qu'il fût besoin de retouche, l'arme était achevée et -pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin[2]. - -[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d'armes, -ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann -eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n'en -comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à -l'espionnage. - - -[Footnote 1: _Iar Samain sain_, poème de Flann Manistrech, mort -en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O'Curry, -_Lectures on the manuscript materials_, p. 250.] - -[Footnote 2: _Glossaire de Cormac_, au mot _Nescoit_. Whitley Stokes, -_Three irish glossaries_, p. 32; _Sanas Chormaic_, p. 123. Les mêmes -détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured, -conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O'Curry, _On -the manners_, t. II, p. 249. C'est une des raisons que nous avons pour -faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup -plus haut que l'écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du -quinzième siècle.] - - -§8. - -_L'espion Rûadan._ - -Bress, le roi détrôné d'Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne, -avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre, -se placer dans les rangs de l'une où de l'autre des deux armées -belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l'un des -chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance, -était le plus ardent ennemi[1]. - -Cette parenté n'a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le -gendre de Dagdé, l'un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà -vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère, -petit-fils de Balar, un des chefs -[Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois -personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de -Dana, _trî dêi Dana, trî dêe Donand_[2], c'est-à-dire les trois chefs -principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c'est -seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu'ils appartiennent -aux Tûatha Dê Danann[3]. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous -raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de -l'armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des -Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils. - -Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar -et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha -Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous -avons vu chargé avec Lug de l'organisation de l'armée des Tûatha Dê -Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan -fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter -la fabrique d'armes où travaillaient avec tant d'adresse Goibniu le -forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l'ouvrier en bronze. Il -observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes -dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet. -Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré, -[Pg 184]et leur raconta ce qu'il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent -chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron, -dans l'espérance qu'à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne -pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu -comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla -demander aux trois ouvriers une lance qu'ils lui donnèrent, après avoir -fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une -femme, dont le métier était d'aiguiser les armes quand elles sortaient -des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui -livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de -l'arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais -eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan; -il le perça de part en part et le tua. - - -[Footnote 1: O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 250.] - -[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.] - -[Footnote 3: _Ibid._, page 57, note 4.] - - -§9. - -_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). _Blessures d'Ogmé et de -Nûadu._ - -La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l'armée des Tûatha -Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle -transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux -guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L'un était Indech, fils du -dieu de Domna ou du roi -[Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé[1], l'Ogmios gaulois de Lucien. -L'autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux, -_Balcbeimnech_; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d'argent,» -roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la -légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la -première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende, -dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu'une seule bataille de -Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette -bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des -bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait -été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n'amena sa mort qu'aux -temps chrétiens[2], quand la légende évhémériste abaissa au rang des -hommes les merveilleux immortels adorés par les païens. - -La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde -fois, il fut frappé, ne provenait ni d'un coup de lance ni d'un coup -d'épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé; -mais quand il l'ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute -personne qu'il atteignait. Ce regard, -[Pg 186]c'est la foudre[3]. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu, -le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut -terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu'un dieu -peut mourir, ce qui ne l'empêchait pas d'être un dieu vivant aux temps -historiques, et de recevoir, sous l'empire romain, aux temps païens, -les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la -Severn[4]. - -Les dieux homériques, bien qu'immortels, ne sont pas invulnérables. -Ce n'est pas impunément qu'Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes -des Troyens, affrontent, sous les murs d'Ilion assiégée par les Grecs, -la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux. -Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main, -son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes -douleurs, elle s'enfuit vers l'Olympe, séjour des dieux[5]. La place -de cette déesse n'était pas au milieu des combats, mais c'était bien -le lot d'Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède -atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à -celui qu'auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant -la fuite de la déesse de l'amour, le dieu de la guerre se réfugia dans -l'Olympe, où Zeus, juste et bon, après l'avoir -[Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure[6]. - -Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la -mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le -champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré -sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d'être -frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des -principaux chefs des Fomôré, c'est-à-dire des dieux de la mort et de la -nuit[7]. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des -invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9, -10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.] - -[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col. -1, lignes 31-32.] - -[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J. -Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122, 123. C'est le soleil qui est -le bon œil.] - -[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.] - -[Footnote 5: _Iliade_, livre V, vers 334 et suivants.] - -[Footnote 6: _Iliade_, livre V, vers 855 et suivants.] - -[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n'est pas le dieu par -excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la -foudre est l'insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence -fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.] - - -§10. - -_Seconde bataille de Mag-Tured_ (suite et fin). _Mort de Balar. Défaite -des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les mains d'Ogmé._ - -Lug, voulant venger Nûadu, s'approcha de Balar, dont le mauvais œil -s'était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s'avançait -vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l'œil -redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d'une pierre lancée par -sa fronde il l'atteignit sur l'œil mauvais et lui traversa le crâne. -Balar tomba mort au -[Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que -Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier[1]. - -Les Fomôré furent mis en déroute. L'épée même de Téthra, leur roi, -fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des -Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s'en empara. Il la -tira du fourreau[2] et la nettoya. Alors, prenant la parole, l'épée -raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans -ce temps-là, en effet, dit l'auteur inconnu du récit de la seconde -bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont -jusqu'à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt -elles semblaient parler; car les voix qu'on entendait étaient, dit le -conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons -y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les -armes; et l'on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels, -ajoute l'écrivain épique irlandais[3]. - -[Pg 189]Le culte de l'épée était aussi connu chez les Germains: c'était -le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s'appelle _Tyr_, et, en -vieil allemand, _Zio_; son nom a la même racine que celui du Zeus des -Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu'il avait acquis -chez les Germains l'ont fait considérer comme identique au Mars romain. -Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance -représentait Mars, auquel on n'avait pas encore élevé de statue[4]. - -L'épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts[5], offre une grande -ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et -avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s'empara de l'épée de -Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence -de l'homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par -Lucien, qu'il était honoré en Gaule, et que les Celtes l'appelaient -Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui -[Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de -l'Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l'arc. -Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique -en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui -attribuaient le don de l'éloquence, figuré par des chaînes qui, partant -du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis[6]. - -Ces statues étaient l'œuvre d'artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent -moins subi l'influence des traditions de leur race et de la mythologie -nationale des Hellènes, au lieu de l'arc et de la massue d'Héraclès ils -auraient mis entre les mains d'Ogmios le _gæsum_, ou lance celtique, et -l'épée de Téthra[7]. - -[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de -Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde -bataille de Mag-Tured, voyez O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 251, -288.] - -[Footnote 2: «Tofoslaic.» O'Curry, _On the manners_, t. II, p. 254, -traduit ce mot par _opened_, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan -et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais -_tuaslaiciu_: ce sont _solvere_ et _resolvere_. Dans les textes de -droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien -de droit qui résulte d'un contrat; il exprime l'affranchissement du -débiteur.] - -[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire -qu'une version littérale, a été publié par O'Curry, _On the manners_, -t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu'il contient se trouve -aussi dans un passage du _Serglige Conculainn_ chez Windisch, _Irische -Texte_, p. 206. Le même passage du _Serglige Conculainn_ a été publié -et traduit sans commentaire par O'Curry, _Atlantis_, t. I, p. 371; et -il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la _Revue celtique_, t. I, -p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l'intérêt mythologique.] - -[Footnote 4: Les textes d'Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et -d'Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm, -_Deutsche Mythologie_, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, _Handbuch -der deutschen Mythologie_, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré -comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.] - -[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, _Kurzgefasste -irische Grammatik_, p. 120, ligne 3.] - -[Footnote 6: Lucien, _Héraclès_, édition Didot, p. 598, 599.] - -[Footnote 7: L'arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun -dieu celtique n'a dû porter d'arc avant l'intervention des statuaires -grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu'un dieu celtique eût -originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n'est pas un -animal des régions celtiques. C'est le sanglier qui, aux yeux du -Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd'hui dans -nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur -attaque.] - - -§11. - -_La harpe de Dagdé._ - -Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s'emparant de -la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les -chefs -[Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour -n'avoir plus rien à craindre, s'étaient arrêtés pour prendre leur -repas. Ils s'étaient établis dans une salle et avaient accroché au -mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et, -avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter -sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.--«Tiens,» lui cria-t-il. -Aussitôt, l'instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître, -se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu'au -passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du -dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors -pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l'exécution -mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier -produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements -et les larmes. Dagdé joua d'abord le troisième morceau. Les femmes -des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il -joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il -joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s'endormirent. -Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et -retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que -les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou -même donné un coup[1]. - - -[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto; -passage publié par O'Curry, _On the manners_, t. III, p. 214, note 296; -traduit par le même, _ibidem_, p. 213-214.] - - -[Pg 192]§12. - -_Les Fomôré et Téthra dans l'île des Morts._ - -Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l'Irlande -et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située -au delà de l'Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps -nouveau, une seconde patrie. C'est là que règne leur dieu Téthra, -dont, à la bataille de Mag-Tured, l'épée est tombée entre les mains -des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui -forment le second cycle de l'épopée héroïque irlandaise fait apparaître -à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de -la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes -des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s'adresse -à Connlé, fils de Conn, roi suprême d'Irlande.--«Les immortels -t'invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de -Téthra. On t'y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux, -au milieu de ceux qui te connaissent et qui t'aiment.» Et bientôt Conn, -roi d'Irlande, en larmes, vit son fils s'élancer dans la barque de -verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque, -[Pg 193]fendant les flots de la mer, s'éloigna de plus en plus. Du -rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus -rien. Son fils n'est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé[1], -ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d'où le retour est -impossible, l'empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître -de cette contrée lointaine, bien qu'à la bataille de Mag-Tured il ait -abandonné son épée aux mains d'Ogmé vainqueur. - -Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn, -nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d'Adné, et -Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu _ollam_, c'est-à-dire -chef des _file_ d'Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses -études en Alba, c'est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction -d'Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est -revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce -dernier a été investi. Arrivant à l'improviste, il a revêtu la robe qui -est l'insigne de l'_ollam_; il s'est assis dans la chaire réservée à ce -personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant -l'auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant -une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à -l'épreuve, espérant le convaincre d'ignorance et le réduire au silence. -Nédé se tire avec succès de cet examen -[Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:--«Quel est, ô jeune -savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»--«La réponse est -facile,» répondit Nédé: «c'est le champ de l'âge, c'est la montagne de -la jeunesse, c'est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la -maison de terre et de pierres (c'est-à-dire dans ce monde terrestre), -entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat, -[c'est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu'au -terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu'on trouve] au -milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de -ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré[2]. Cette glose paraît -avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement -du dixième, puisqu'on la trouve dans la plus ancienne récension du -_Glossaire_ de Cormac[3]. Téthra est un des plus anciens noms que les -Irlandais aient donné au dieu de la mort. - - -[Footnote 1: _Echtra Connla_, publié d'après le _Leabhar na hUidhre_, -manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, _Kurzgefasste -irische Grammatik_, p. 120.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J'ai -supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est -accompagné; l'auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de -chaque mot, ne comprenaient pas l'ensemble du passage.] - -[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot _Tethra_, Whitley Stokes, -_Three irish glossaries_. p. 42.] - - -§13. - -_Le corbeau et la femme de Téthra._ - -La mythologie celtique prétendait donner à la -[Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais -elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la -nature. Aussi la messagère de la mort n'a-t-elle pas toujours, dans -la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle -apparaît dans la légende de Connlé. - -Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu'ils revêtent est -souvent celle d'oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann, -c'est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli -plumage[1]; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies -par une chaîne ou un joug d'argent[2]. Lorsque Lug, le vainqueur de la -bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn, -sa venue est annoncée par l'apparition d'une troupe de ces oiseaux. Il -y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux -à deux; les uns portent des jougs d'argent, les autres des chaînes du -même métal. - -Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré, -dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des -corneilles. La femme de Téthra, c'est la femelle du corbeau ou de la -corneille; c'est l'oiseau à plumage lugubre qu'on voit voltiger sur les -champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant -la poitrine -[Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture. -Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain -composé par un poète du neuvième siècle: - - Ce que désire la femme de Téthra, c'est le feu du combat; - C'est le flanc des guerriers déchiré par le glaive, - C'est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres; - Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent. - -Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin -du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a -expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire -«corneille» ou «corbeau[3].» - -[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. -206, lignes 10 et suiv.] - -[Footnote 2: _Compert Conculainn_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. -137, 138.] - -[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le _Leabhar -na hUidhre_, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les -_Beiträge_ de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la _Revue celtique_, t. -II, p. 491.] - - -[Pg 197]CHAPITRE IX. - -LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE. - -§1.--Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress, -Balar.--§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. -Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.--§3. Balar et -le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès.--§4. Io et Bûar-ainech. -Balar et Poseidaôn.--§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec -Bellérophontès.--§6. Lug et le héros grec Persée.--§7. Le Balar -populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar, -et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon. -Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida -et Persée.--§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois -cyclopes de Zeus chez Hésiode. - - -§1. - -_Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress, -Balar._ - -Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son -épée aux mains des Tûatha Dê -[Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est -identique au Kronos d'Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et -détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux -où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la -patrie absente[1]. - -Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le -monde entier n'avait pas d'autre maître que lui au temps où la race -d'or vivait sur la terre. On sait que la race d'or des Grecs n'est -autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise. -Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la -légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous -avons dit comment, après la satire du _file_ Corpré, une révolte des -sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la -souveraineté de l'Irlande aux Fomôré par une révolution que leur -défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos, -mais ce n'est qu'un Kronos incomplet; c'est le roi du monde au temps -de la race d'or; ce n'est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas -qu'il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la -bataille des dieux contre les Titans. - -Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre -partie, un autre démembrement -[Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom -de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père -de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu -dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est -le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille -de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n'est autre -chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie -hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des -Titans. - - -[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 169; Pindare, -_Olympiques, II_ vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.] - - -§2. - -_Forme irlandaise, de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, -doublet de Balar, de Bress et de Téthra._ - -L'association de l'or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie -grecque, une doctrine caractéristique. «La race d'or des hommes doués -de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de -l'Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son -empire. Ils ressemblaient à des dieux[1].» Ces mots par lesquels -Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l'âge d'or nous -transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où -les Tûatha Dê Danann habitaient l'Irlande, sous la domination -[Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas. -Tigernmas est, comme nous l'avons vu, un doublet de Balar; il est comme -lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l'Hermès celtique; il est -aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de -Kronos dans la légende irlandaise. - -Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d'Irlande, et, suivant -un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre -l'or tiré des mines de cette île[2]. Exploitation de mines d'or, telle -est la forme que reçoit en Irlande l'idée grecque de la race d'or. -Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième -siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la -période mythique dont nous faisons ici l'histoire. Ils ont fait de lui -un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé -de lui par un long intervalle. Mais nous n'avons pas à nous préoccuper -des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie -irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles -légendes celtiques[3]. - - -[Footnote 1: _Les Travaux et les Jours_, vers 109-112.] - -[Footnote 2: - - Leis roberbad, is blad bind,-- - Mèin ôir ar-tus in hErind. - Par lui fut fondue,--il est renom sonore,-- - Mine d'or premièrement en Irlande. - -Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, -lignes 50, 51. Cf. _Livre des conquêtes, ibid._, ligne 23.] - -[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de -Milé, voir, outre le _Livre des conquêtes_ déjà cité, le grand poème -chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, -lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.] - - -[Pg 201]§3. - -_Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès._ - -Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n'est pas -le seul récit mythologique grec où l'on voie apparaître la doctrine -dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau -temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de -l'orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l'imagination -grecque nous offre cette doctrine est celui d'Argos aux cent yeux. Ces -yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit -étoilée. Hermès le tua d'un coup de pierre[1]. Ce mythe était déjà -connu des Grecs quand Homère composa l'Iliade, c'est-à-dire environ -huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l'Iliade, Hermès porte le -surnom de meurtrier d'Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier -d'Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d'Hermès[2]. Hermès -est le crépuscule, -[Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit, -c'est le soleil qu'une main invisible jette tous les matins de l'Orient -vers le haut des cieux[3]. Lug est l'Hermès celtique: comme l'Hermès -grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d'une pierre il -tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d'un coup -mortel il atteint à l'œil Balar, qui est l'Argos celtique, c'est-à-dire -une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des -principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la -mort. - - -[Footnote 1: Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre 1, section -3, § 4. Didot-Müller, _Fragmenta historicorum grœcorum_, tome I, page -126.] - -[Footnote 2: _Iliade_, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24, -etc. Voyez aussi _Odyssée_, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7; -Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 77. Apollodore, à qui nous -devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης, -écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction -Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne -et nous paraît inadmissible, malgré l'autorité qui s'attache au nom -des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les -représentations figurées, voir l'article _Argus_, dans le _Dictionnaire -des antiquités grecques et romaines_ de MM. Daremberg et Saglio.] - -[Footnote 3: A. Kuhn, _Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung_, dans -les _Abhandlungen_ de l'Académie des sciences de Berlin pour 1873, p. -142.] - - -§4. - -_Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn._ - -Chez le prince des tragiques d'Athènes, Argos ou Argus est le gardien -d'Io, la vierge encornée[1], dont ailleurs Æschyle a aussi fait une -vache[2], et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la -[Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos, -est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est -confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la -lune un personnage cornu: c'est un homme, ou plutôt un dieu au visage -de vache ou de taureau: _Bûar-ainech_. Le dieu celtique au visage de -vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie -tragique des Grecs; comme Io, _Bûar-ainech_ est la lune divinisée, mais -il n'est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la -nuit, c'est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l'Argos -ou Argus des Grecs. Au lieu d'être, comme Argos, le gardien de la -divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire -au visage de vache ou de taureau, _Bûar-ainech_, est né Balar, dieu de -la nuit, mis à mort d'un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du -crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie -grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas -être séparé des dieux à tête de chèvre, _goborchind_, qu'un document -cité plus haut associe aux Fomôré. - -Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous -dit que c'était Balar qui construisait les forts de Bress. On se -rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après -avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire des dieux -solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi -des dieux solaires, -[Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en -combattant pour Bress que Balar perdit la vie[3]. Balar construisait -les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de -la mer,--ce dieu irrité dont l'implacable vengeance poursuit le dieu -solaire Odusseus,--a bâti les murs de Troie, la ville ennemie[4]. - - -[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers -588.] - -[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, _Les Suppliantes_, vers 18, 275.] - -[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de -Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.] - -[Footnote 4: - - Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα, - Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη. - -_Iliade_, XXI, 446-447. Dans l'_Iliade_, VII, 452, 453, Poseidaôn a -pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de -Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.] - - -§5. - -_Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès._ - -Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré -la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c'est-à-dire -du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l'imagination grecque a -voulu représenter quand elle s'est figuré Hermès tuant Argos. Hermès -vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit. -Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du -soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c'est le triomphe -[Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le -nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon -et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce -phénomène a été revêtu dans les monuments de l'art et de la littérature -grecques. - -La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres -qui personnifient la tempête, l'obscurité que l'orage produit, le mal. -Elle est de race divine, et, avec l'aide des dieux, un héros la tue. En -souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης, -ou meurtrier de Belléros; c'est-à-dire que le monstre, outre le nom -de Chimère, portait celui de _Belléros. Belléros_ est le même mot que -Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured. -_Belléros_, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω, -«je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.» - -Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou _Belléros_? -Un jet terrible de feu ardent[1]. C'est la foudre. Dans le mythe -irlandais, le regard que l'œil habituellement fermé de Balar jette sur -ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un -œil ordinairement fermé qui s'ouvre pendant l'orage et dont le regard -précipite les hommes dans la nuit de la mort[2], tandis que le soleil -[Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les -êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est -dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables, -l'une grecque, l'autre celtique, qui racontent l'une la mort de Balar -tué par Lug, l'autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης , -proviennent d'un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans -le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les -poèmes d'Homère[3] et d'Hésiode[4] nous ont conservé dans le composé -Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et -qu'on retrouve sous cette forme dans beaucoup d'autres monuments de la -littérature grecque[5]. - - -[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» _Iliade_, -livre VI, vers 182.] - -[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, _Ormazd et Ahriman_, p. 122.] - -[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez _Iliade_, livre VI, -vers 155-183.] - -[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 325.] - -[Footnote 5: Voyez, dans le _Dictionnaire des antiquités_ de MM. -Daremberg et Saglio, les articles _Bellérophon et Chimæra_.] - - -§6. - -_Lug et le héros grec Persée._ - -C'est sur un thème identique qu'a été brodée la fable grecque de Persée -et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon, -en grec _Bellérophontès_. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la -Chimère, ou tue _Belléros_; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est -un doublet de la -[Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre -et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée -dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque -fixe les yeux sur elle expire à l'instant[1]. - -Le _Prométhée enchaîné_ d'Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de -Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour -la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère. -On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse -sans perdre la vie. Il y a là emploi de l'actif pour le passif: dans -la doctrine primitive, c'était le regard de Méduse qui tuait, comme, -dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique -image de la foudre. - -Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d'Homère et d'Hésiode[2]; mais -pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les -mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre -à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d'Acrisios, roi -d'Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour -être sûr de n'avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille, -dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de -l'airain. - -[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos, -suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les -plus anciens[3]. Elle accouche d'un enfant mâle, qui sera le héros -Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que, -sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à -Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l'âge -d'homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte -le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son -grand-père[4]. - - -[Footnote 1: Eschyle, _Prométhée_, vers 798-800, de l'édition Didot. -Cf. Hésiode, _Théogonie_, vers 274-280.] - -[Footnote 2: _Iliade_, livre XIV, vers 319, 320. _Bouclier d'Héraclès_, -vers 223 et suivants.] - -[Footnote 3: _Iliade_, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir -aussi le passage de Sophocle cité plus bas.] - -[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au -second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des -témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage -de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, _Anthologia lyrica_, editio -altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l'_Antigone_ de Sophocle, -vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie -d'or de Zeus qui l'avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux -auteurs, mourut l'an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina -sa carrière en 406.] - - -§7. - -_Le Balar populaire de l'Irlande, aujourd'hui Balor. Balor et Acrisios; -Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères -irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou -de Cacus; le fils de Gavida et Persée._ - -Les traits fondamentaux de la légende de Persée -[Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle -même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios, -par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar. - -Le nom de ce personnage, nous raconte O'Donovan, vit encore dans la -tradition de toute l'Irlande; et dans certaines parties de cette -île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups -puissants,» aujourd'hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la -terreur des petits enfants. C'était un guerrier qui habitait l'île -de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l'océan -Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l'Irlande. C'est -là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des -Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la -prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable -Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor -populaire demeurait à Tory. - -Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le -regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment -caché; il ne le découvrait que lorsqu'il voulait se débarrasser d'un -ennemi. De là, en Irlande, l'expression toujours reçue d'«œil de -Balor,» _suil Baloir_, pour dire ce que nous appelons en français «le -mauvais œil.» C'est l'œil dont le regard, dans le récit de la bataille -de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann. - -[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu'il serait tué par son -petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l'oracle dans la -légende grecque d'Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios, -n'avait qu'une fille; elle s'appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot -son orthographe ancienne, _Ethniu_, au génitif _Ethnenn_. C'est le -nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre -des Conquêtes. Nous voyons qu'il est resté vivant dans la tradition -populaire. En Grèce, Ethné s'appelait Danaé. - -Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n'être -pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n'avoir pas de -petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le -sommet d'un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu'aux -nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de -l'île de Tory. On montre encore aujourd'hui ce rocher aux curieux, et -on l'appelle la grande Tour, _Tor môr_. Ce fut là que Balor relégua -la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze -femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près -d'elle, et de faire en sorte qu'elle ne se doutât jamais qu'il existât -des hommes en ce monde. - -Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d'une beauté -accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient -jamais d'hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour -voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux -étaient conduits par des êtres -[Pg 211]humains qui n'avaient pas tout à fait le même aspect que les -femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère -dont elle demanda souvent l'explication. Mais ses discrètes compagnes -refusèrent toujours de la lui donner. - -Jusqu'ici la tradition populaire irlandaise est d'accord avec la -légende grecque d'Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous -offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée -par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par -son père, sur les côtes d'Irlande, est identique aux salles dont les -murailles étaient consolidées par des liens d'airain[1] et où, suivant -le récit grec, le roi d'Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais -au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que -le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce -conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le -combat d'Héraclès contre Géryon au triple corps. - -On sait que Géryon est un personnage à trois têtes[2] et même à trois -corps[3], qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau -dans une île au delà de l'Océan. Il tenait ses vaches enfermées -[Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les -vaches[4]. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont -les rayons de cet astre, gardés dans l'obscurité par le dieu de la -nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l'astre du jour, -jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de -s'élever lumineux au-dessus de l'horizon[5]. La fable d'Héraclès et de -Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque, -et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s'appelle Cacus. Mais -revenons à la légende irlandaise. - -Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu'ici, conformément -à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant, -par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires -modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour, -et jouer le rôle du dieu grec Héraclès. - -Sur la côte d'Irlande, située en face de l'île, vivaient ensemble trois -frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était -forgeron, et dont le troisième avait une vache qu'on appelait _Glas -Gaivlen_[6], c'est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était -si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de -fois de la -[Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle. - -Nous n'avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple -Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation -elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s'emparer -de cette vache merveilleuse; jusque-là il s'était illustré par de -nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait -jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en -Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin -abondant. Mais un bonheur lui manquait: c'était de posséder la _Glas -Gaivlen_, la vache bleue du forgeron. - -Pour s'en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans -un moment où la vache s'y trouvait sous la garde d'un des trois frères. -Celui-ci eut l'imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant -le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux -sans scrupule, qui, avec la rapidité de l'éclair, tirant la vache -par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu'on appelle -aujourd'hui _Port na Glaise_, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce -récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus, -doublet de Géryon, tire les vaches d'Héraclès par la queue[7]. - -Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut -[Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d'un druide et d'une -fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de -la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l'île -où résidait Balor. La fée s'arrêta avec lui sur le sommet du rocher -où s'élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la -belle Ethné. Elle frappa à la porte.--«Je suis,» dit-elle, «accompagnée -d'une noble dame, et je viens de l'arracher des mains d'un homme aussi -cruel qu'audacieux qui l'avait enlevée à sa famille. Je viens vous -demander asile pour elle.»--Les gardiennes d'Ethné n'osèrent rejeter -la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et -fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se -réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée, -s'enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l'avait transporté hors de -l'île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l'avait amenée. -Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais, -comme Danaé, Ethné était grosse. - -Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne -n'était qu'un rêve, et lui recommandèrent de n'en jamais parler à -Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois -arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont -rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s'empara -des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par -une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de -[Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission -dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au -moment où elle se trouvait sur ce golfe, l'épingle se détacha du drap -et tomba dans l'eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau -arriva au gouffre, il n'y avait plus que deux enfants dans le drap. Il -les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l'ordre -cruel qu'il avait donné. - -Qu'était devenu l'enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à -cette question, nous dirons qu'on montre encore aujourd'hui l'endroit -où cet accident s'est, dit-on, produit, et qu'on l'appelle le «Port -de l'Epingle,» _Port-a-Deilg_. Quand l'épingle s'était détachée et -que l'enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance -se trouvait là, invisible; elle prit l'enfant dans ses bras, elle -s'éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte -irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en -lui apprenant que c'était son fils. Mac Kineely le confia à son frère -Gavida, le forgeron. Gavida l'éleva et lui apprit son métier. - -Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n'avait -pas pardonné l'injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui. -Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger. -Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il -surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d'autres -guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans -[Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la -tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des -veines rouges qu'on montre aux curieux qui sont encore aujourd'hui, -disent les paysans irlandais, d'irrécusables témoins de ce lugubre -et antique événement. On l'appelle pierre de Neely, par abréviation -pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en -1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l'a fait élever -sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus -respectables et des plus sérieux monuments de l'histoire irlandaise. - -Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son -esprit toute trace du chagrin causé par l'accouchement d'Ethné. Son -bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du -malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas -qu'un des trois fils d'Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils -était le jeune ouvrier qui servait d'aide à Gavida. Il fallait bien que -la prophétie du druide s'accomplît: c'était ce jeune homme qui devait -la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le -jeune homme le savait bien. Il savait qu'il était fils de Mac Kineely; -il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il -allait se promener dans l'endroit où le meurtre avait été commis; il -regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des -larmes, et ne rentrait à la maison qu'après avoir juré de le venger. - -[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune -ouvrier s'y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui -raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac -Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d'un des hauts faits dont -il pouvait tirer le plus d'honneur. C'était le moment fixé pour la -vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang -de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge, -où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il -en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer -brûlant dans l'œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s'ouvrir -sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba; -il était mort. Ainsi qu'en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul, -le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l'événement avait -justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de -l'oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite: -le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d'un -légitime châtiment[8]. - -La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux -des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont -les noms de Balar, aujourd'hui Balor, et de sa fille -[Pg 218]Ethniu, aujourd'hui Ethné. Mais il semble que les conteurs -populaires ont oublié comment s'appelait le jeune meurtrier de Balor. -Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l'Hermès grec, le Mercure -gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann. - - -[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, _Antigone_, vers 945. - -[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, _Théogonie_, vers 287. - -[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, _Agamemnon_, vers 870. Suivant -Apollodore, _Bibliothèque_, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces -corps auraient été réunis par le milieu et n'auraient eu à eux trois -qu'un seul ventre. _Fragmenta historicorum græcorum_, tome I, p. 140.] - -[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 287-294.] - -[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 65 -et suiv.] - -[Footnote 6: Mieux _Glas Goibhnenn_.] - -[Footnote 7: - - «Cauda in speluncam tractos, versisque viarum - Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.» - _Enéide_, livre VIII, vers 210-211. -] - -[Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O'Donovan dans -la tradition populaire, et il l'a donné en note dans son édition des -_Annales des Quatre Maîtres_, 1851, tome I, p. 18-21.] - - -§8. - -_Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus -chez Hésiode._ - -Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l'origine -se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se -rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê -Danann et dont l'habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré. -Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais -_goba_ (au génitif _gobann_), «forgeron,» qui se prononce aujourd'hui -_gava_; de là le dérivé moderne _Gavida_ de la légende populaire. -Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la -vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et -de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes, -Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus -le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre[1], c'est-à-dire les traits -qui ont assuré la victoire du dieu -[Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de -la nuit, que les Grecs appellent Titans[2]. On n'a pas oublié par quels -procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et -ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann -vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux[3]. - -Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont -opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c'est de la forge de -Gavida qu'est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement -frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie -dualiste en général plus développée en Irlande qu'en Grèce. Quelquefois -cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande -le doublet grec des Cyclopes, c'est-à-dire que nous n'y rencontrons -pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont -le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les -Titans[4]. - - -[Footnote 1: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-141. Cf. _ibidem_, vers -504, 505.] - -[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de -Zeus aux vers 707 et 708 de la _Théogonie_ d'Hésiode, qui font partie -du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.] - -[Footnote 4: Hésiode, _Théogonie_, vers 147-159, 618-628, 644-663, -669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé -Briareôs, voyez aussi l'_Iliade_, livre I, vers 401-407.] - - -[Pg 220]CHAPITRE X. - -LA RACE DE MILÉ. - -§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes -et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.--§2. -Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.--§3. La doctrine qui fait -arriver les Irlandais d'Espagne et qui leur donne pour pays d'origine -la Scythie et l'Egypte.--§4. Ith et la tour de Brégon.--§5. L'Espagne -et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts.--§6. Expédition -d'Ith en Irlande.--§7. La mythologie irlandaise et la mythologie -grecque. Ith et Prométhée. - - -§1. - -_Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et -en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres._ - -Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du -onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê -Danann furent maîtres de l'Irlande, après la seconde bataille de -Mag-Tured, pendant cent soixante neuf -[Pg 221]ans qui, suivant les calculs des _Quatre Maîtres_, savants -irlandais du dix-septième siècle, commencent l'an 1869 et finissent -l'an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans; -Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth -dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin -les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac -Grêné, s'étant partagé l'Irlande, possédèrent en même temps la royauté -pendant vingt-neuf ans, jusqu'à l'arrivée des fils de Milé, qui les -mirent à mort et firent la conquête de l'Irlande[1]. - -C'est probablement Gilla Coemain qui est l'auteur de cette chronologie. -En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c'est -elle que nous trouvons dans le _Livre des conquêtes_[2]. Elle est une -conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant -par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056, -écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme -de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là. - -Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug[3]. Suivant lui aussi, -Dagdé mourut des blessures qu'une femme nommée Cetnenn lui avait faites -d'un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured[4]. Il n'avait pas -[Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât -son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d'Ethniu, en vieil -irlandais _Lug macc Ethnenn_; en vieil irlandais _mac_, fils, s'écrit -avec deux c: _macc_. _Ethnenn_ est le génitif d'_Ethniu_, nom de -femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique _macc -Ethnenn_ s'écrivait sans diviser les deux mots, c'est d'une mauvaise -division de ce composé qu'est résulté le nom propre _Cetnen_. On a -lu _mac-Cethnenn_, au lieu de _macc Ethnenn_. De là l'origine de -Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann -Manistrech. - -Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de -son fils[5]. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins. -Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la -royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize -ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base -au système chronologique nouveau par lequel se conclut l'évolution -progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit -historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à -la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au -jour, n'étaient pas universellement -[Pg 223]admises par les érudits qu'abritaient les monastères irlandais, -et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont -l'écho est arrivé jusqu'à nous. - -Pour l'annaliste Tigernach, mort en 1088, c'est-à-dire seize ans après -Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie -préhistorique de l'Irlande étaient encore sans valeur; et il n'y avait -pas de dates certaines dans l'histoire d'Irlande avant l'an 305 avant -J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d'Emain[6]. Nous sommes -bien loin de l'année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination -des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la -mythologie irlandaise n'ont pas été puisées dans la tradition. Gilla -Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste -de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point, -est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs -dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs -[Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs -fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain, -seraient morts l'un 1830 ans l'autre 1750 ans avant J.-C., nous -sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres -surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi -Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs -Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de -Tigernach ne semblent pas mal fondés. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.] - -[Footnote 2: _Ibid._, p. 9, colonne 2.] - -[Footnote 3: _Ibid._, p. 11, colonne 2, ligne 7.] - -[Footnote 4: _Ibid._, p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.] - -[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le -fils de Delbaeth s'appelle Fiachna, comme dans le _Livre des conquêtes_ -(Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme -dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, -ligne 6.] - -[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d'après le fac-similé publié -par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit -initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII -annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis -fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta -Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de -Ptolémée Lagus dont il s'agit plus haut, et qui, suivant Tigernach, -aurait régné quarante ans (323-283), est l'an 305 avant J.-C. Le -manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne -d'Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné -ce passage exactement.] - - -§2. - -_Milé et Bilé ancêtres de la race celtique._ - -Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l'Irlande jusqu'à -l'arrivée des fils de Milé. _Milé_, au génitif _Miled_, ancêtre -mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n'était pas -inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la -Hongrie qui, sous l'empire romain, était comprise dans la Pannonie -inférieure, ancienne dépendance de l'empire gaulois, de nombreuses -inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les -tombes d'hommes d'origine gauloise. Une de ces inscriptions a été -écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par -ordre de Derva, sa veuve[1]. Derva porte un nom gaulois qui veut -[Pg 225]dire «chêne;» _Miletu-marus_ est composé de deux termes: -le second, _marus_, en gaulois _mâros_, veut dire «grand;» quant -au premier, _miletu_, il nous offre la forme que prenait dans les -composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois -_milet_, dont le nominatif devait être _miles_ pour _milets_, en -irlandais _Milé_[2]; et le génitif _miletos_, en irlandais _Miled. -Miletumarus_ veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique -qui est, en Irlande, l'ancêtre de la race celtique était connu sur les -bords du Danube comme sur les côtes de l'Océan dans la plus occidentale -des Iles Britanniques. - -Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de -la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son _e_ radical en -_a_ quand la désinence contient un _a: atbalat_ pour *_ate-belant_[3], -«ils meurent;» _Balar_ pour _Belar_ nous offre l'exemple d'un phénomène -identique. Quant, au contraire, la désinence contient un _i_, l'_e_ -radical de la racine BEL se change en _i: epil_, «il meurt,» pour -*_ate-beli_[4]. Dans _Bile_ pour *_Belios_, le même phénomène s'est -produit. - -Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la -[Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé _Dis pater_. Les -Gaulois, dit-il, prétendent qu'ils descendent tous de _Dis pater_, dieu -de la mort, _ab Dite patre_[5]. _Dis_ paraît contracté pour _dives_, -_Dite_ pour _divite_[6]. Ce nom divin était celtique en même temps -que romain: _dîth_ est un des noms de la mort en vieil irlandais. On -le trouve aussi écrit _dîith_ avec deux _i_[7]; il paraît avoir perdu -un _v_ primitif entre ces deux voyelles, comme le latin _dite_ pour -_divite; dîith_ s'écrit pour _dîvit_, et le nom gaulois _Divitiacus_, -porté au temps de César par un druide éduen bien connu[8], avant ce -temps par un roi des Suessions[9], paraît un dérivé de ce mot. - - -[Footnote 1: _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, première partie, -p. 438, nos 3404, 3405.] - -[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif _Milid_ qui est en -réalité l'accusatif. Le nominatif ne peut être que _Mile_ ou _Mili_.] - -[Footnote 3: Glose au vers 40 de l'hymne de Colman: Whitley Stokes, -_Goidelica_, 2e édit., p. 124; Windisch, _Irische Texte_, p. 9, 377.] - -[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de -Wurzbourg, f° 30 d; _Grammatica celtica_, 2e édition, p. 60.] - -[Footnote 5: _De bello gallico_, livre VI, chapitre 18, § 1.] - -[Footnote 6: Cicéron, _De natura deorum_, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf. -Corssen, _Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen -Sprache_, 2e édit., t. I, p. 316.] - -[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; _Grammatica celtica_, -2e édition, p. 21; Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 50; cf. Windisch, -_Irische Texte_, p. 484. Comparez le breton _divez_, «fin,» en gallois -_diwedd_, et l'irlandais _dead_, même sens.] - -[Footnote 8: _Cicéron, _De divinatione_, livre I, chap. 41, § 90; -César, _De bello gallico_, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41; -livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.] - -[Footnote 9: _De bello gallico_, livre II, chap. 4, § 7.] - - -§3. - -_La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur donne -pour pays d'originé la Scythie et l'Egypte._ - -Dès l'époque où a été dressée notre première liste -[Pg 227]de la littérature épique, l'évhémérisme faisait partir les -fils de Milé, non du pays des morts, mais d'Espagne; et les croyances -chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient -fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres -des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient, -disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que -l'Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et -Scythes, c'était tout un. - -Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette -légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants -irlandais[1]. Voici comment il s'exprime. «Quand les fils d'Israël -traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent -noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les -Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il -avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand -les Egyptiens furent noyés; mais il n'était point allé poursuivre -le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le -chassèrent de leur pays; ils craignaient qu'il ne voulût s'en rendre -maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans -la mer Rouge. Obligé de quitter l'Egypte, celui-ci voyagea en Afrique -pendant quarante-deux ans, arriva -[Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac -salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit -le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes -d'Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre -d'années et se multiplia considérablement.» - -Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne -liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou -voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu'en Espagne[2].» Des arrangements -plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le _Chronicum -Scotorum_, annales d'Irlande, composées au douzième siècle[3]; par -l'introduction du _Livre des conquêtes_, transcrite au douzième siècle -dans le livre de Leinster[4]; enfin, dans une glose du _Senchus Môr_[5]. - -Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes, -d'origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, _Fêne, -Scôt, Gôidel_, ils s'étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de -Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d'Egypte, et belle-fille de -Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de -Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que -Clément, le grammairien -[Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette -Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l'Anglo-Saxon -Alcuin, condamné à la retraite par l'âge, se plaint à Charlemagne de -l'influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais -à l'école du palais, il les traite d'Egyptiens.--«En m'en allant,» -dit-il, «j'avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a -remplacés par des Egyptiens[6].» - -[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» _Appendix ad -opera edita ab Angelo Maio_, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.] - -[Footnote 2: _Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain_. Livre de -Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.] - -[Footnote 3: _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 10-13.] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.] - -[Footnote 5: _Anciens laws of Ireland_, I, p. 20, 22. Voir aussi -Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214 -et suivantes.] - -[Footnote 6: Lettre 82 d'Alcuin, chez Migne, _Patrologia latina_, -tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, _Singularités historiques et -littéraires_, p. 26.] - - -§4. - -_Ith et la tour de Brégon._ - -Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes -et dont l'origine n'a rien de populaire, mais qui sont le produit d'une -fausse érudition. Arrivons à l'antique récit où l'on voit comment la -race celtique sortit du pays des morts pour venir s'établir dans la -terre qu'elle habite encore aujourd'hui[1]. - -La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du -onzième siècle. Elle nous a été conservée par le _Livre des conquêtes_. -On y voit qu'un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de -[Pg 230]Milé[2], construisit une tour en Espagne, lisons: dans le -pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c'est une -seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn -au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique -Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d'abord vainqueurs, -puis périrent au nombre des soixante mille. C'est la tour de Kronos, -dieu des morts, dans l'île des Bienheureux, que Pindare chantait au -cinquième siècle avant notre ère[3]. Brégon eut un fils qui s'appela -Ith; et par une belle soirée d'hiver, Ith, contemplant l'horizon du -haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes -de l'Irlande[4]. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient -fait de Brégon une ville d'Espagne, l'antique Brigantia, aujourd'hui -Bragance[5]. -[Pg 231]Pour voir de là l'Irlande, il fallait avoir une bonne vue; -mais, comme nous l'avons dit, c'était par une belle soirée d'hiver, et, -fait observer un auteur irlandais, «c'est le soir, en hiver, lorsque -l'air est pur, que la vue de l'homme s'étend le plus loin[6].» - -[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de -Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.] - -[Footnote 2: - - Iar-sain rogenair Bregoin, - Athair Bili in balc-dremoin. - -Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36. - - Bregoin, mac Bratha blaith bil; - Is dô ro-bo mac Milid - -Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie -d'un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi: - - Ensuite naquit Bregoin, - père de Bilé à la forte fureur.... - Bregoin, fils de Brath au beau renom; - C'est de lui que Milé fut fils. - -Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.] - -[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid -a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50, -51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.] - -[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4, -col. 1, ligne 39.] - -[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de -Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.] - - -§5. - -_L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des morts._ - -Mais ce n'est pas de l'Espagne qu'il s'agit ici. Le mot d'_Espagne_ -a été introduit ici par l'évhémérisme des chrétiens irlandais. A la -doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom -de l'Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut -comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer -le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu'on -la racontait en Gaule dans les premiers temps de l'empire romain. Si -l'on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque, -qui mourut vers l'an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait -au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la -Grande-Bretagne, -[Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur -infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit -cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire -du continent les morts dans la partie de l'île de Bretagne qui est leur -dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d'une voix -mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des -navires qui ne leur appartiennent point, remplis d'hommes invisibles -dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu'il est possible -sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but -d'un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique -avec leurs navires à eux, même en s'aidant de voiles, il leur faille -toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de -l'île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles -passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés -s'élever au-dessus des flots, et on entend la voix d'un personnage -invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent -augmenter le nombre des habitants du pays des morts[1]. - -Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter -le voyage nocturne qui du continent -[Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En -effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues -distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de -la mort. C'est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith -d'apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts, -les côtes de l'Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s'est produit -en hiver; car l'hiver est une sorte de nuit, l'hiver, comme la nuit, -abaisse les barrières qui s'interposent entre les régions de la mort -et les régions de la vie; l'hiver, comme la nuit, donne à la vie -l'apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l'abîme redoutable -creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà -comment pendant une belle soirée d'hiver, Ith, du sommet de la tour de -Brégon dans l'île des morts, vit à l'horizon les côtes de l'Irlande se -dessiner devant lui. - - -[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de -Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, _Œuvres de Plutarque_, t. V, -p. 20, 21. Procope, _De bello gothico_, livre IV, chap. 20; édition de -Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est -beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.] - - -§6. - -_Expédition d'Ith en Irlande._ - -Il s'embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le -pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l'existence. Il -l'atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco -Duibné, à la pointe sud-ouest de l'Irlande. Cette île avait alors, -dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s'appelaient -Mac Cuill, Mac Cecht et Mac -[Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l'Irlande entre eux[1]. La femme de -Mac Cuill s'appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac -Grêné, Eriu[2]. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l'Irlande, -les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos -jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d'un -être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois -dieux époux de l'Irlande sont issus de l'unité par le même procédé, -et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le -troisième des noms qu'elle porte: _Mac Grêné_, «fils du soleil.» Quand -Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y -régnait: c'est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée -que l'Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour, -de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,» -comparez le surnom de _Grîan-Ainech_, «à la face solaire,» porté par -Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann, -c'est-à-dire des dieux solaires. - -Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l'île et -marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit, -dieu de la guerre, venait d'être tué dans une bataille contre les -Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c'est-à-dire -[Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s'étaient réunis pour faire -entre eux le partage de sa succession, et c'était dans la forteresse -d'Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes -s'étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu. -On montre encore aujourd'hui l'emplacement de la forteresse d'Ailech; -elle est située dans le nord de l'Irlande au comté de Donegal, dans la -baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à -travers l'Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech. - -Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des -difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la -succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina -toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez -selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez; -il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est -tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières -paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s'emparer de -l'Irlande. Ils l'invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer. -Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit -qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement -le nom de «plaine d'Ith,» _Mag Itha_. Mais les compagnons d'Ith ne -succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur -malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d'où ils -étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre -[Pg 236]d'Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l'Irlande, -ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire sur -les dieux[3]. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de -Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.] - -[Footnote 2: _Id., ibid._, p. 10, col. 1, lignes 37-39.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.] - - -§7. - -_La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus -ou Prométhée._ - -La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des -hommes sur les dieux,--une des données fondamentales de la mythologie -celtique,--peuvent sembler étrange, et cependant cette légende -s'accorde avec une doctrine mythologique des Grecs. - -La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme -grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann -et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans -irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l'Irlande, nous retrouvons -Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette -bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les -Titans et les Fomôré sont vaincus. - -Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de -la Grèce? C'est des Titans[1]. Le premier ancêtre de la race hellénique -est -[Pg 237]Iapétos, issu de l'union de la Terre avec le Ciel son fils, qui -est né de la Terre dès l'origine du monde[2]. Iapétos a été père de -Promêtheus[3], puis celui-ci père[4] ou grand-père d'Hellên, ancêtre -mythique de la race grecque[5]. Or, Iapétos, ce premier père des plus -anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan, -Hésiode nous l'apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des -Titans[6]; Iapétos est un de ces fils: donc c'est un Titan, un de ces -ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus -vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi. -Iapétos, nous dit l'_Iliade_, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,» -s'écrie Zeus s'adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je -n'aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines -extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis, -privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du -monde; le profond Tartare est autour d'eux[7].» Plus loin, le poète, -revenant sur cette idée, ajoute que -[Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s'appellent -Titans[8]. - -Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l'_Iliade_, -qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une -doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons, -par conséquent à Iapétos, les îles ou l'île des Bienheureux, situées à -l'extrême ouest, au delà de l'Océan. C'est la croyance admise dans les -_Travaux et les Jours_ d'Hésiode[9]. Au cinquième siècle avant notre -ère, elle est chantée par Pindare[10]. Cette île est la nouvelle patrie -où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif -ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts, -d'où les fils de Milé sont venus conquérir l'Irlande. - -Ce n'est pas ici que s'arrête la ressemblance entre la fable grecque -et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a -un fils qui s'appelle Promêtheus. Promêtheus est l'adversaire de Zeus; -Zeus est en lutte avec ce fils d'un Titan comme il l'a été avec les -Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation -de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la -guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque -sorte une suite -[Pg 239]de celle qu'ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré; -car c'est Bilé, personnification de la mort, en d'autres termes, c'est -un des Fomôré qui est l'ancêtre des fils de Milé. - -Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle -d'Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant: -Promêtheus est d'abord l'ami de Zeus[11]. La rupture entre eux est -causée par l'intervention de Promêtheus dans un partage[12]. De même -Ith, d'abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient -suspect par suite d'un partage dont il est chargé. Dans la légende -grecque comme dans la légende irlandaise, c'est un partage qui change -l'amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge -qui a réglé le partage. - -Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes -une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus -et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au -loin[13];» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui -doivent la science et les arts[14]. C'est le regard merveilleux d'Ith, -qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l'Irlande: de la race de -Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c'est lui qui a -enseigné la route de -[Pg 240]l'Irlande à la race de Milé aujourd'hui établie dans cette île; -la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient -à Promêtheus. - -Malgré les inappréciables services qu'il avait rendus aux hommes, -Promêtheus, frappé par l'iniquité de Zeus, subit un épouvantable -supplice: enchaîné à l'une des colonnes qui, à l'extrême Occident, -supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle -au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant[15]. -Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann. - -Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant -dans l'Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un -jour ce bienfaiteur de l'humanité, frappé d'une peine imméritée par -l'impitoyable colère de Zeus[16]. Ith sera vengé: sa mort a été un -crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été -coupables perdront la domination de l'Irlande: ce sont les fils de Milé -qui la leur enlèveront. - - -[Footnote 1: Un système grec différent sur l'origine de l'homme a été -exposé plus haut, p, 26-27.] - -[Footnote 2: Hésiode, _Théogonie_, vers 126, 127, 134.] - -[Footnote 3: _Id., ibid._, vers 507-510, 528, 543, 565, 614. _Les -Travaux et les Jours_, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2, -sections 2, 3; Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, I, p. -105.] - -[Footnote 4: Hésiode, _Catalogues_, fragment XXI, édition Didot, p. 49.] - -[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller, -_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre -I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.] - -[Footnote 6: _Théogonie_, vers 207-210.] - -[Footnote 7: _Iliade_, livre VIII, vers 478-481.] - -[Footnote 8: _Iliade_, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.] - -[Footnote 9: Hésiode, _Les Travaux et les Jours_, vers 165 et suivants.] - -[Footnote 10: Pindare, _Olympiques_, II, vers 70 et suivants, édition -Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.] - -[Footnote 11: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 199 et suivants.] - -[Footnote 12: Hésiode, _Théogonie_, vers 535-560.] - -[Footnote 13: _Id., ibid._, vers 561-569. _Les Travaux et les Jours_, -vers 47-58.] - -[Footnote 14: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 447 et suivants.] - -[Footnote 15: Hésiode, _Théogonie_, vers 520-525. _Prométhée enchaîné_, -vers 1021-1025.] - -[Footnote 16: Eschyle, _Prométhée enchaîné_, vers 871-873, 1026-1029. -Cf. _Iliade_, livre VIII, vers 360-369.] - - -[Pg 241]CHAPITRE XI. - -CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ. - -§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.--§2. Premier poème d'Amairgen. -Doctrine panthéiste qu'il exprime. Comparaison avec un poème gallois -attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit -Eringène.--§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste -qu'ils expriment.--§4. Première invasion des fils de Milé en -Irlande.--§5. Jugement d'Amairgen.--§6. Retraite des fils de Milé.--§7. -Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de -cette île.--§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les -traditions gauloises.--§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes -en Irlande. - - -§1. - -_Arrivée des fils de Milé en Irlande._ - -Les compagnons d'Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit -la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race -de Milé considéra le meurtre d'Ith comme une déclaration de guerre. -Pour venger cet attentat, elle résolut -[Pg 242]d'émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur -les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient -la race de Milé. - -Chacun d'eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent -avec lui; mais tous les passagers n'arrivèrent pas au but. L'un des -fils de Milé étant monté sur le haut d'un mât pour voir l'Irlande, se -laissa tomber dans la mer et y périt. L'homme de lettres, le savant, -le _file_ de la flotte était Amairgen, surnommé _Glûngel_, «au genou -blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la -côte d'Irlande dans l'endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe -sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom _Inber Scêné_[1]; -Scêné était le nom de la femme d'Amairgen, qui fut enterrée dans cet -endroit. - -Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi, -dix-septième jour de la lune[2]. Partholon avait aussi débarqué en -Irlande le 1er mai, bien qu'à un jour différent de la semaine et de la -lune, c'est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c'était aussi -un premier jour de mai qu'avait -[Pg 243]commencé l'épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race. -Le 1er mai était consacré à Belténé[3], un des noms du dieu de la mort, -du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une -fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l'Irlande par la -race de Milé. - - -[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare -dans le comté de Kerry. Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 389. C'est -déjà là qu'on avait fait débarquer Nemed.] - -[Footnote 2: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. -2, lignes 50-51. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 14. D'après -le document intitulé _Flathiusa hErend_, les fils de Milé seraient -arrivés en Irlande au temps du roi David, c'est-à-dire au onzième -siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement -1700 ans avant J.-C.] - -[Footnote 3: _Beltene_ ou _Beltine_ est dérivé de l'infinitif *_beltu_, -génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans -le composé _epeltu_, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e -édition, p. 264.] - - -§2. - -_Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime; -comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le -système philosophique de Jean Scot dit Eringène._ - -En mettant le pied droit sur la terre d'Irlande, le _file_ Amairgen, -fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l'honneur de la science -qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle -tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science -merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les -Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets -de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était, -suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à -ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette -science, c'était posséder la nature entière. - -[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer; - -Je suis la vague de l'océan; - -Je suis le murmure des flots; - -Je suis le bœuf aux sept combats; - -Je suis le vautour sur le rocher; - -Je suis une larme du soleil; - -Je suis la plus belle des plantes; - -Je suis sanglier par la bravoure; - -Je suis saumon dans l'eau; - -Je suis lac dans la plaine. - - * * * * * - -Je suis parole de science; - -Je suis la pointe de lance qui livre les batailles; - -Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l'homme] le feu [de -la pensée]; - -Qui est-ce qui jette la clarté dans l'assemblée sur la montagne? (Et -ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?) - -Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte -les âges de la lune, sinon moi?) - -Qui enseigne l'endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute -une glose)[1]»... - -[Pg 245] - - * * * * * - -L'ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées -secondaires s'enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas -de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à -l'homme le feu de la pensée; et comme la science n'est pas distincte de -son objet, comme Dieu ne fait qu'un avec la nature, l'être du _file_ se -confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec -les armes du guerrier. - -Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une -composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen, -le _file_ irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce -galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J'ai -été une larme dans l'air[2].» Voici d'autres formules parallèles: - -Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»--Taliésin: «J'ai été un -aigle[3].» - -Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»--Taliésin: «J'ai été -arbre dans le bocage[4].» - -Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les -batailles.»--Taliésin: «J'ai été une épée dans -[Pg 246]la main; j'ai été un bouclier dans le combat[5].» - -Amairgen: «Je suis parole de science.»--Taliésin: «J'ai été parole en -lettre[6].» - -Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant -au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais. -Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante -doctrine panthéiste qui est la gloire comme l'erreur de la philosophie -irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le _file_ est -la personnification de la science, et la science est identique à son -objet. La science est l'Etre même dont les forces de la nature et tous -les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C'est ainsi que -le _file_ chez qui la science se revêt d'une forme humaine n'est pas -seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole, -épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de -l'océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela -parce qu'il est l'être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui -crée dans la tête» de l'homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela, -parce que c'est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,» -dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu'il -possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les -concitoyens du _file_, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par -[Pg 247]une question difficile, le _file_ leur en donne la solution. -Ce n'est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la -base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où -se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie -politique, commerciale et religieuse. L'astronomie n'a pas pour lui de -secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où, -chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son -repos jusqu'au lendemain; la science donc lui appartient; la science, -c'est lui; or la science, c'est l'être unique dont le monde entier, -avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n'est que la -variable et multiple expression. - -Cette doctrine est celle qu'au neuvième siècle l'irlandais Jean Scot -a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l'enveloppant -des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine -fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage -_De la division de la nature_ les extraits suivants: «On est informé -par tous les moyens de connaître que, sous l'apparente diversité des -êtres, subsiste l'être unique qui est leur commun fondement[7].» - -«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons -comprendre que Dieu est dans tout, qu'il est l'essence substantielle de -toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même -[Pg 248]les conditions véritables de l'être; et seul il est en lui-même -tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue -l'existence. Rien de ce qui est n'est véritablement par soi-même; mais -Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre -toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à -la vraie notion de l'être[8].» - -Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l'universalité -des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature? -Ce n'est pas sans raison, puisqu'il est le principe de toute chose; -puisqu'il est inséparable de toute la diversité qu'il a créée; -puisqu'il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont -en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est -lui-même la division et la collection, et le genre et l'espèce, et le -tout et la partie de l'universalité créée[9].» - -Enfin, «qu'est-ce qu'une idée pure?» selon Jean Scot. «C'est, en -propres termes, une théophanie, c'est-à-dire une manifestation de -Dieu dans l'âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine -enseignée en France par l'irlandais Jean Scot[10]. C'est la doctrine -que l'épopée mythologique -[Pg 249]irlandaise met dans la bouche d'Amairgen, quand elle lui fait -dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l'homme] le feu [de la -pensée], je suis la vague de l'Océan, je suis le murmure des flots, -etc.» La _file_, le savant chez lequel la science, c'est-à-dire l'idée -divine, s'est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de -cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l'être unique -et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences -ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces -êtres secondaires. - -Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la -bouche du _file_ Amairgen au moment où ce représentant primitif de la -science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa -pour la première fois son pied droit sur le sol de l'Irlande. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes. -Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre -de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de -l'Académie royale d'Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K. -45, p. 188; enfin, _Transactions of the Ossianic Society for the year_ -1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on -ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster. -Ainsi les mots _ar-domni_, qui ont pénétré dans le texte du Livre de -Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec -les livres de Ballymote et de Lecan.] - -[Footnote 2: _Kat Godeu_, vers 5, chez William F. Skene, _The four -ancient books of Wales_, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276 -et suiv.] - -[Footnote 3: _Kat Godeu_, vers 13.] - -[Footnote 4: _Ibid._, vers 23.] - -[Footnote 5: _Kat Godeu_, vers 17, 18.] - -[Footnote 6: _Ibid._, vers 7.] - -[Footnote 7: _Histoire de la philosophie scolastique_, première partie, -p. 171.] - -[Footnote 8: Hauréau, _ibid._, p. 159. Cf. Jean Scot, _De divisione -naturæ_, livre I, chap. 72; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. -518 A.] - -[Footnote 9: _De divisione naturæ_, l. III, c. 1; Hauréau, _ibid._, p. -160; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 621 B C.] - -[Footnote 10: Hauréau, _Histoire de la philosophie scolastique_, -première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, _De divisione naturæ_, -livre I, chap. 7; Migne, _Patrologia latina_, t. 122, col. 446 D.] - - -§3. - -_Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste qu'ils -expriment._ - -Après ce document philosophique, le _Livre des conquêtes_ fait débiter -par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup -moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près -[Pg 250]celle qui, dans la _Théogonie_ hésiodique, explique l'origine -du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d'abord existé, -c'est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru -la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui, -s'unissant au Ciel, a donné naissance à l'Océan d'abord, ensuite aux -Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à -l'origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur -son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen, -en guerre avec les dieux, s'adresse-t-il aux forces de la nature. C'est -avec leur aide qu'il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux -derniers poèmes d'Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la -nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la _Théogonie_, -la Terre y tient la première place: - - «J'invoque terre d'Irlande! - Mer brillante, brillante(?)! - Montagne fertile, fertile! - Bois vallonné! - Rivière abondante, abondante en eau! - Lac poissonneux, poissonneux! - . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].» - -[Pg 251]Ainsi c'est la terre d'Irlande, c'est la mer qui l'entoure, -ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu'Amairgen appelle à -son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui -l'habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel -celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l'usage et elle n'a pas -été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée. -C'est une invocation païenne adressée à l'Irlande divinisée, et cette -invocation pouvait être employée en toute circonstance où l'on croyait -avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire. - -Ce texte en rappelle d'autres où, en Irlande, on voit également la -nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous -avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d'Irlande, vaincu -et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur -prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune, -l'eau et l'air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla -pas d'autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces -puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le -punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie[2]. - -Le _Livre des conquêtes_ met dans la bouche d'Amairgen -[Pg 252]un autre poème qu'il place le second et dont le sens est clair -quand on le met à la suite du troisième. C'est une invocation à la mer; -la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce -qui précède, elle tient le premier rang. - - «Mer poissonneuse! - Terre fertile! - Irruption de poisson! - Pêche là! - Sous vague, oiseau! - Grand poisson! - Trou à crabe! - Irruption de poisson! - Mer poissonneuse[3]!» - -Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l'appui -de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux -prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus[4]. - - -[Footnote 1: - - Aliu iath n-hErend. - Hermach [hermach] muir, - Mothach mothach sliab, - Srathach srathach caill, - Cithach cithach aub, - Essach essach loch. - -_Aliu_ est glosé par _alim_, et _aub_ par _aband_. - -Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre -de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan, -f° 285 recto, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. -232.] - -[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.] - -[Footnote 3: - - Iascach muir. - Mothach tîr. - Tomaidm n-eisc. - Iasca and. - Fo thuind ên. - Lethach mîl. - Partach lâg. - Tomaidm n-eisc. - Iascach muir. - -Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de -Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284 -verso, col. 1; _Transactions of the Ossianic Society_, t. V, p. 237.] - -[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu'en Irlande, -voir plus bas, chap. XVI, § 8.] - - -[Pg 253]§4. - -_Première invasion des fils de Milé en Irlande._ - -Mais reprenons le récit de la conquête de l'Irlande par les fils -de Milé. Le _file_ Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs -compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans -l'exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous -retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits -s'écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille. -Ils y eurent pour adversaires, suivant le _Livre des conquêtes_, «les -démons, c'est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C'était à peu de distance -de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé -Slîab Mis, qu'on écrit aujourd'hui Slieve Mish, dans le comté de Cork, -qui est une des subdivisions du Munster, c'est-à-dire de la province du -Sud-Ouest. - -Ici le _Livre des conquêtes_ place une de ces légendes bizarres dont -la manie de l'étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de -Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d'Ith, s'y baigna, et de -là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière, -et la femme de Lugaid, qui s'appelait Fîal, c'est-à-dire «pudique,» se -baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac, -pénétra dans la rivière et s'approcha de l'endroit où se trouvait sa -femme; en apercevant dans l'eau, où -[Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu'elle n'attendait pas, -Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu'à l'instant elle expira, -et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement. - -Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient -encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle -leur dit:--.«Si c'est pour faire la conquête de l'Irlande que vous -y êtes venus, le but de votre expédition n'est pas juste.»--«C'est -pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le -_file_.--«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que -cette île porte mon nom.»--«On donnera votre nom à cette île,» répondit -Amairgen. - -Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui -s'appelait Fotla. Elle demanda aussi que l'île reçût son nom.--«Soit,» -dit Amairgen; «l'île s'appellera Fotla.» - -A Uisnech, point central de l'Irlande, les fils de Milé rencontrèrent -Eriu, la troisième reine.--«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les -bienvenus. C'est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra -toujours, et d'ici à l'extrême levant il n'y aura pas d'île meilleure. -Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»--«Voilà de bonnes -paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»--«Ce n'est pas à vous -que nous devons des remerciements,» s'écria Eber Dond, l'aîné des fils -de Milé; «nous devrons nos succès à nos -[Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»--«Ce que j'annonce est pour -toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle -n'appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait -périr avant la conquête de l'Irlande par la race de Milé. La reine Eriu -termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût -donné à l'île.--«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen. - - -§5. - -_Jugement d'Amairgen._ - -Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l'Irlande, c'est-à-dire -à Tara, qu'on appelait alors «la Belle Colline,» _Druim Cain_. Ils y -trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors -régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l'Irlande et auxquels ils -venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers -avec eux. - -Les trois rois dirent qu'ils voulaient un armistice pour délibérer sur -la question de savoir s'ils livreraient bataille ou s'ils donneraient -des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se -rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des -incantations qu'ils n'avaient pu faire jusque-là, n'ayant pas prévu -cette invasion.--«Nous acceptons d'avance,» dit aux fils de Milé Mac -Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la -[Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge; -mais nous le prévenons que s'il rend un faux jugement nous le -tuerons.»--«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s'écria Eber Dond, -l'aîné des fils de Milé.--«La voici,» répondit Amairgen. «Vous -abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»--«A quelle -distance irons-nous?» demanda Eber.--«Vous laisserez entre elle et vous -un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier -jugement rendu en Irlande. - -Tel est le récit du _Livre des conquêtes_. Que signifie cette -expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut -être question. C'est une difficulté que nous n'avons pas la prétention -de résoudre. Ce que nous savons, c'est qu'il y a là une formule magique -à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse -aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait -à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par -le _fer leigind_, ou professeur de littérature écrite, c'est-à-dire -de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l'époque où -Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine -suivie d'une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais -périrent, et parmi eux les deux rois d'Irlande, Diarmait et Blathmac, -tous deux fils d'Aed Slane. C'était en 665[1]. Pour échapper à ce -[Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent -atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers -irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième -siècle[2]; il se retira avec ses élèves dans une île située près de -la côte d'Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend -le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement, -«c'est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques -ne peuvent franchir[3].» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les -Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une -puissance magique à la protection de laquelle ils n'avaient pas cessé -de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l'histoire -légendaire de la conquête de l'Irlande par les fils de Milé sur les -Tûatha Dê Danann. - - -[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O'Conor, _Rerum hibernicarum -scriptores_, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661 -suivant le _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 98-99; en 664, -suivant les _Annales des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, -t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, _Historia -ecclesiastica_, livre III, chap. 27; chez Migne, _Patrologia latina_, -t. 95, col. 165.] - -[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4, -2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p. -28; Whitley Stokes, _Goidelica_, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121; -Windisch, _Irische Texte_, p. 6.] - -[Footnote 3: _Goidelica_, 2e édit., p. 121, ligne 34.] - - -[Pg 258]§6. - -_Retraite des fils de Milé._ - -Les fils de Milé se soumirent à la sentence d'Amairgen; ils reprirent -le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe -sud-ouest de l'Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l'ancre, -se rembarquèrent, et s'éloignèrent jusqu'à cette distance mystérieuse -de neuf vagues, que le jugement d'Amairgen avait fixée. Aussitôt les -druides et les _file_ des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes -magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de -Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé -éprouvèrent une profonde tristesse.--«Ce doit être un vent druidique,» -dit Eber Dond, qui, en qualité d'aîné, paraît avoir été le chef -principal de l'expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du -mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu'au-dessus du mât -on ne sentait aucun vent.--«Attendons qu'Amairgen nous rejoigne,» -s'écria le pilote d'Eber Dond, qui était un élève du célèbre _file_. On -attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond, -s'adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte -pour les savants de la flotte.--«Ce n'est pas vrai,» répondit Amairgen. -Ce fut alors qu'il chanta sa prière à la terre d'Irlande, faisant appel -à -[Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l'inimitié -des dieux. - - «J'invoque terre d'Irlande! - Mer brillante, brillante! - Montagne fertile, fertile!» Etc[1]. - -Dès qu'il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut -qu'un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la -lance et du glaive tous les habitants de l'Irlande.» Mais il n'eut pas -plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête -s'éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et -périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des -victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à -une grande distance du point d'où ils étaient partis quand ils avaient -repris la mer à la suite du jugement d'Amairgen. - - -[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.] - - -§7. - -_Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de -cette île._ - -L'embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l'Irlande, en face -de la Grande-Bretagne, est l'endroit où les fils de Milé mirent pour -la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la -prophétie d'Eriu, Eber Dond, l'aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il -était mort; ce furent ses -[Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l'avait annoncé, -firent la conquête de l'Irlande[1]. - -Le sort de l'île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu, -lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation -au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y -perdirent la vie[2]. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann -se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais -merveilleux. Invisibles, ils parcourent l'Irlande, rendant aux hommes, -suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne -peut que difficilement deviner l'auteur. Quelquefois ils prennent des -formes visibles, et aucun mystère n'enveloppe les opérations de leur -puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l'épopée -héroïque de l'Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle -des dieux grecs dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_[3]. Nous en donnerons un -aperçu dans les chapitres suivants. - -Les fils de Milé prirent possession de l'Irlande. Le plus âgé, Eber -Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté. -Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l'aîné par la mort du -premier; -[Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce -droit d'aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu'Erémon posséderait -la royauté tant qu'il vivrait, et qu'une fois Erémon mort, la couronne -passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d'Amairgen. Mais -il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole -d'Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et -à momentanément abandonner l'Irlande à demi conquise déjà. Mais cette -fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d'Amairgen. Il -exigea un partage immédiat de l'Irlande et l'obtint[4]. Cet arrangement -ne fut pas durable: au bout d'un an, Erémon et Eber Find se livrèrent -bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi -d'Irlande[5]. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de -Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.] - -[Footnote 2: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. -2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.] - -[Footnote 3: Voir, par exemple, _Odyssée_, livre XVII, vers 485-488. -Les dieux, sous l'apparence d'étrangers, dit le poète, se présentent -partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises -actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.] - -[Footnote 4: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de -Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.] - -[Footnote 5: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. -1, lignes 8-14.] - - -§8. - -_Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions -gauloises._ - -Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions -qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun -à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais, -[Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils -pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie, -que c'était une contrée réelle, située au delà de l'Océan. C'était la -région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l'Océan, montés -sur des navires d'origine inconnue, conduisaient la nuit, d'un coup de -rame ou en l'espace d'une heure, des morts invisibles[1]. La population -préceltique de la Gaule n'en venait point. - -Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier -siècle avant notre ère, une population indigène: c'est la population -antérieure à la conquête celtique; c'est celle qui est connue en -Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second -groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées, -c'est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des -tout-puissants de la mythologie grecque: c'était la population celtique -qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l'année -500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet[2], avait -franchi le Rhin et s'était installée dans les régions situées à l'ouest -de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement -des druides, c'est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la -naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le -souvenir -[Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine, -n'avaient plus d'autre croyance que la doctrine druidique sur l'origine -mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les -peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive -droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère, -la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un -refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l'Ouest, dans -diverses régions de la Gaule[3]. On avait conservé le souvenir de leur -arrivée de ce côté-ci du Rhin. - -Des trois articles dont se composait l'enseignement des druides sur -l'ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c'est -celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population -celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article, -qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés -sur notre sol, est du domaine de l'histoire. Quant au premier article, -où les populations les plus anciennes de la Gaule, c'est-à-dire les -populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est -conforme à la croyance généralement admise dans l'antiquité, où l'on -considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient -oubliées; et il est d'expérience -[Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s'efface -toujours de la mémoire des peuples qui n'ont pas d'annales écrites. - - -[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.] - -[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.» -_Fragmenta historicorum græcorum_, t. I, p. 2.] - -[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9, -chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 323. -Timagène écrivait du temps de l'empereur Auguste.] - - -§9. - -_Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande._ - -Mais revenons à l'Irlande et aux récits légendaires par lesquels s'y -complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon, -devenu seul maître de l'Irlande, attribua aux conquérants le nord, -l'ouest et le sud-ouest de l'île, c'est-à-dire qu'il partagea entre -eux l'Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux -habitants primitifs de l'Irlande, et y donna la royauté à Crimthan -Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en -guerre avec une tribu bretonne qu'on appelait «les hommes de Fidga,» -_Fir-Fidga_ ou _Tûath-Fidga_. Ceux-ci avaient envahi la partie de -l'Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses -soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles. - -Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais _Cruithnich_, -arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du -Leinster, à l'embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans -la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit -d'un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats -recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un -bain près -[Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt -vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de -Crimthan remportèrent la victoire d'Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs -de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande. -Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s'établir en -Grande-Bretagne. - -Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers -de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de -l'Irlande. A ce don il mit une condition: c'est que chez les Pictes -les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes. -Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes -en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune -d'observer à jamais cette législation nouvelle[1]. Dès lors les Gôidels -ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il -serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s'arrête exactement -la part de la fable et où commence l'histoire. - - -[Footnote 1: _Flathiusa Erend_, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. -1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre -de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l'une en prose, l'autre en vers, -toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius -irlandais, _The irish version of the Historia Britonum of Nennius_, p. -122-127; 134-149. Voyez aussi l'article du _Dinn-senchus_, qui commence -par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col. -1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était -le sujet de la pièce intitulée _Forbais Fer Fidga_. Cette pièce est -comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la -littérature épique d'Irlande.] - - -[Pg 266]CHAPITRE XII. - -LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE -MILÉ.--PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ. - -§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les -fils de Milé. Le morceau intitulé _De la Conquête du Sid_.--§2. Le -dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les fils -de Milé.--§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd -Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende -qui concerne Oengus et ce palais.--§4. Rédaction chrétienne de cette -légende.--§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdé.--§6. L'évhémérisme -en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; _Bona dea_, «la -bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome. - - -§1. - -_Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils -de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»_ - -Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et -puissants, se retirèrent dans des -[Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu'elle -résulte de la plus vieille littérature épique de l'Irlande, ils y -habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter -ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent -encore aujourd'hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible -aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la -divinité, ils sont invisibles, et l'homme qui obtient leur faveur ou -qui est frappé par leur vengeance n'aperçoit que les résultats des -actes de l'être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la -haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous -forme d'hommes ou d'animaux, d'oiseaux principalement. Ils tiennent -une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux -exploits des héros de la race de Milé. - -Un des morceaux qui servent d'introduction à la grande épopée connue -sous le nom «d'Enlèvement du taureau de Cualngé,» _Tain bô Cuailnge_, -racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la -conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions. -L'une intitulée: «Conquête du _Sid_,» c'est-à-dire «du palais enchanté -des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants -irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla -Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en -limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann -et en fixant la date où seraient morts ces personnages -[Pg 268]divins que l'imagination celtique avait créés et considérait -comme immortels[1]. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est -chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont -acceptées par l'auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont -le _Livre des conquêtes_ place la mort avant l'établissement des fils -de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont -remplacés par d'autres noms, et, grâce à des développements nouveaux, -le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le -berceau du christianisme naissant[2]. - -Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l'abrégeant -un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les -explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible. - - -[Footnote 1: Son titre est _De gabail int-shida_. Livre de Leinster, p. -245, col. 2, lignes 41, 42.] - -[Footnote 2: Cette rédaction n'a pas de titre; elle se trouve aux fos -111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l'Académie royale -d'Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O'Curry, _Atlantis_, -t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée -par Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript -series_, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.] - - -§2. - -_Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande par les -fils de Milé._ - -Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui -[Pg 269]s'appelait Dagan. _Dagan_ est, dans deux passages de ce récit, -une variante de _Dagdé_[1], en moyen irlandais _Dagda_, mot qui, dans -cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus -haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille -de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire, -_Dagdé_, veut dire «bon dieu;» _Dagan_ signifie littéralement le «petit -bon.» - -Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par -un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu -principal, ou le dieu principal chez les païens[2]. Dans le document -que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième -siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur -les fils de Milé, après qu'ils eurent fait la conquête de l'Irlande. -Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait -des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire -un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à -l'amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans -leurs champs et à boire le lait de leurs vaches. - -Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d'une grande autorité: ainsi ce -fut lui qui partagea entre les -[Pg 270]Tûatha Dê Danann, c'est-à-dire entre les dieux que la race -heureuse de Milé a vaincus, les _sîd_, merveilleux palais, qui, -ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les -profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain -plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un _sîd_ à Lug, fils -d'Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même. -Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le -premier nom est _Brug na Boinné_, ou «château de la Boyne,» parce qu'il -était situé sur la rive gauche de cette rivière,--non loin de l'endroit -où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit -définitivement la couronne.--Le second nom de ce palais mystérieux -était _Sîd_ ou _Brug Maic ind Oc_, «palais enchanté» ou «château de Mac -ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut -la cause. - - -[Footnote 1: _Dagan_ se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col. -2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot _Dagda_, moyen -irlandais pour _Dagde_, se rencontre dans le même récit, au Livre de -Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.] - -[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.] - - -§3. - -_Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc. -Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne -Oengus et ce palais._ - -L'endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais -souterrain de Dagdé est un de ceux qu'en Irlande les archéologues -visitent avec le plus d'intérêt. On y admire trois hautes et larges -tombelles -[Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité -des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire, -aujourd'hui vide. Il est souvent question, dans la littérature -irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là, -c'est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain, -mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux -y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de -Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même[1]. - -Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes -mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition -païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où -cette race primitive enterrait ses chefs. L'«Histoire des cimetières,» -_Senchas na relec_, écrite probablement vers la fin du onzième siècle, -prétend que c'était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d'autres personnages -célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture. -Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à -l'époque historique. La plupart des rois suprêmes d'Irlande y furent -enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs -prédécesseurs -[Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia -Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi -suprême d'Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer -à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce -lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu'elle appartenait à -la race des Tûatha Dê Danann[2]. - -Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des -bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de -Dowth, peuvent être attribuées aux rois d'Irlande des quatre premiers -siècles de notre ère, ou s'il faut les faire remonter à des populations -préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de -Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. -Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres -mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais -païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race -préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses -chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait -dans l'île, avant l'arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent -à l'état de population sujette ou servile. Ce qu'il y a de certain, -c'est qu'il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute -antiquité -[Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le -principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle -qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite -une des plus vastes chambres funéraires de l'Europe occidentale. -Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent -en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent -être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à -l'entour. - -C'est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus -ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais -avait été construit exprès pour lui par ses sujets[3]. Et cependant le -terme consacré pour désigner ce lieu n'était point «palais de Dagdé,» -c'était: «Palais de Mac ind Oc,» _Brug Maic ind Oc_[4], c'est-à-dire -probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom -d'Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux -immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les -atteintes de la vieillesse[5]. D'où vient que le palais de Dagdé porte -le nom de son fils? - -[Pg 274]Une légende irlandaise nous l'explique. Quand, après la défaite -des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs -de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou _sîd_ -qu'ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de -lui, sauf un, alors absent. C'était précisément Oengus, le fils de -Dagdé. Dagdé avait confié l'éducation de son fils à deux autres dieux -dont l'un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l'épopée irlandaise -par son amour pour Etâin, femme d'Eochaid Airem, roi suprême d'Irlande. -Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s'en plaindre quelque -temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la -nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé -consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait -le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps -n'étant composé que de nuits et de jours, l'abandon qui lui avait été -fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence -de Brug na Boinné. - -Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois -arbres auxquels pendent toujours -[Pg 275]des fruits[6]; on y voit deux cochons, l'un sur pied et -toujours vivant, l'autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à -côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne -ne mourut jamais[7]. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du -milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus -ancienne, la doctrine païenne de l'immortalité des dieux persiste -intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on -était bien loin des temps où l'on devait raconter que les Tûatha Dê -Danann étaient morts et qu'ils avaient été enterrés à Brug na Boinné. -L'époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le -christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit -à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des -prêtres-chrétiens; -[Pg 276]c'était au onzième siècle, lorsque furent composés l'«Histoire -des cimetières,» _Senchus na relec_, et le «Livre de conquêtes,» _Lebar -gabala_. - - -[Footnote 1: - - «Lânamain contuiled sund - ria cath Maigi Tured tall: - inber môr in Dagda dond, - ni duachnid an-adba and.» - -_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col 2, lignes 23, 24.] - -[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le _Leabhar na hUidhre_, p. 51, -col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.] - -[Footnote 3: _Dinn-senchus_ de Brug na Boinné, dans le Livre de -Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. _Lebar gabala_ ou -Livre des conquêtes, _ibid._, p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le -_Dinn-senchus_ désigne ce palais par les mots _dûn_ et _dîn_; le _Lebar -gabala_ se sert du mot _sîd_.] - -[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en -975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,» -_tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 17.] - -[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri -maic in Dagdai.» _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre -de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on -trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain: -«maig Maic ind Oc» (_Leabhar na hUidhre_, p. 51, col. 2, ligne 13); -«tech Maic ind Oc» (_Ibid._, ligne 17). Dans cette formule, _ind Oc_ -paraît être un génitif duel.] - -[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l'arbre de l'île mystérieuse -de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui -furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac -Airt, viennent d'un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes -mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les -Hespérides gardent au delà de l'Océan des pommes d'or et des arbres -qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de _Phoibos_, -que Sophocle nous montre de l'autre côté de la mer à l'extrémité de -la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel; -ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus -(_Théogonie_, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p. -311; Euripide, _Hippolyte_, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug -na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux -comme Zeus, et trois arbres à fruit.] - -[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p. -246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.] - - -§4. - -_Rédaction chrétienne de cette légende._ - -Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions -celtiques de l'Irlande, il en résulta un remaniement du récit -mythologique que nous venons de reproduire. L'auteur de cette nouvelle -rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé, -Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre -des conquêtes,» _Lebar gabala_, avant l'époque où les fils de Milé -arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille -de Mag-Tured[1]; Dagdé et Lug ont péri quelques années après[2]. Les -fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l'Irlande après des -batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre -de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux -chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg--et non -Dagdé, comme dans la légende primitive--qui fit le partage des palais -enchantés ou -[Pg 277]_sîd_ d'Irlande[3]. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha -Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l'épopée héroïque -irlandaise. Par le procédé magique appelé _feth fiada_[4], il les -rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron, -il leur assura l'immortalité. Leur principale nourriture consistait -en porcs. C'étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne -cessaient de revenir à la vie[5]. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle, -les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens -d'Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples -mortels qui ont, comme l'on prétend, régné sur l'Irlande à une époque -antérieure à l'invasion des fils de Milé, c'est-à-dire des Celtes, et -qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende -héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive, -et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de -la divinité. - -Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à -Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d'Oengus; -or, Oengus, avec l'aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y -demeure, dit-on, depuis cette époque, -[Pg 278]invisible, grâce à l'incantation dite _feth fiada_, immortel -parce qu'il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri -puisqu'il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui -reviennent à la vie dès qu'ils sont mangés. - -Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le -livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,--acquis, il y a -quelques années, par l'Académie royale d'Irlande,--tandis que la -rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans -le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,--un -des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de -Dublin.--L'auteur chrétien de l'arrangement contenu dans le Livre de -Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un -résumé. - -Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par -Oengus son élève, et grâce au concours qu'Oengus reçut de Manannân mac -Lir, un des principaux personnages de la cour d'Elcmar était absent: -c'était son intendant. L'intendant d'Elcmar, rentrant à Brug na Boinné, -prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l'ancien l'avait -chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu'on nomma -Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur -d'Oengus, mettait au monde une fille qu'on appela Curcog. Oengus fut le -père nourricier que, suivant l'usage, Manannân mac Lir choisit pour sa -fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et -la jeune -[Pg 279]Eithné, fille de l'intendant, fut une des servantes attachées à -la personne de Curcog. - -Chose surprenante! on découvrit un jour qu'Eithné ne mangeait pas. -Quoiqu'elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât -pas, tous ceux qui l'aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais -Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus -avait reçu la visite d'un de ses voisins, c'est-à-dire d'un autre -chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais -souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait -adressé une grave insulte à Eithné. L'âme sans tâche de la jeune fille -avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance -de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et -qu'un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce -démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair -des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les -Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie. - -Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân -avaient fait un voyage dans l'Inde, ils en avaient ramené deux vaches -au lait inépuisable; et comme l'Inde était la terre de la justice, ce -lait n'avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture -habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d'Eithné le -lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur -lait qu'elle vécut pendant une longue suite d'années. - -[Pg 280]Je dis que cette suite d'années fut longue; en effet, les -événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne -du mythologique Erémon, premier roi d'Irlande de la race de Milé; -et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec -Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l'autorité -d'Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l'Irlande au cinquième -siècle de notre ère. Si nous en croyons le _Livre des conquêtes_, le -roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des -Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée -d'environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande -les lumières de la religion chrétienne. - -Or, un jour d'été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog -éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre -autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles -dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné. -Mais bientôt elle s'aperçut qu'une de ses femmes lui manquait: c'était -Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière -avant de descendre dans l'eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec -sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà -dit le nom de ce charme, qui s'appelait _feth fiada_. - -L'âme d'Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice -avait apportée; et quoiqu'elle n'eût rien entendu des prédications -chrétiennes, -[Pg 281]l'action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était -devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était -devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer -à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê -Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n'avait pu les -accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na -Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce -palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne -sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins, -désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait -si souvent fréquentés. Enfin elle s'arrêta devant un jardin clos de -murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu -d'une robe comme elle n'en avait jamais vu. Cet homme était un moine et -la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta -son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à -saint Patrice qui l'instruisit et la baptisa. - -Quelque temps après, elle était assise dans l'église du moine, non -loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris; -on distinguait un grand nombre de voix, mais on n'apercevait personne. -C'était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche -d'Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son -tour, était invisible pour eux. Les cris qu'ils poussaient -[Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements -et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à -jamais perdue. - -Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si -violente tristesse qu'elle s'évanouit et fut sur le point de rendre -l'âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença -pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en -mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice -qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle -fut enterrée dans l'église du moine qui l'avait le premier accueillie. -Cette église porta, dès lors, le nom de _Cill Eithne_, ou «église -d'Eithné»[6]. - -Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction -primitive est intitulée _De la conquête du Sîd_. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_ ou Livre des conquêtes, dans le Livre de -Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech, -_ibidem_, p. 11, col. 1, ligne 33.] - -[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.] - -[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.] - -[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de -présence.» Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. III -(1862), p. 386-388, note 15.] - -[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O'Curry, dans _Atlantis_, t. -III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.] - -[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée -par le docteur Todd, _Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish -manuscripts series_, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.] - - -§5. - -_Les amours d'Oengus, fils de Dagdé._ - -Nous venons de voir quelle est la forme que l'infusion de la pensée -chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais. -Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n'a pas été -l'objet d'un remaniement chrétien. Il appartient -[Pg 283]aussi à l'épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de -Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l'histoire d'Oengus. Il nous -rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l'époque -où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na -Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait; -il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n'y en avait pas -d'aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se -réveilla, il était si amoureux qu'il ne put manger de la journée. La -nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main. -Elle chanta en s'accompagnant de cet instrument; jamais on n'avait -entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le -lendemain, il était plus amoureux que jamais. - -Il tomba malade. Les médecins d'Irlande s'assemblèrent et cherchèrent -inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d'entre eux, Fergné, -la découvrit.--«Tu es pris d'amour,» lui dit-il. Oengus avoua la -vérité. On alla chercher Boann, mère d'Oengus. Celui-ci raconta à sa -mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute -l'Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on -ne trouva rien. Boann demanda conseil à l'habile médecin qui avait -découvert la cause de la maladie d'Oengus. Ce médecin donna le conseil -de s'adresser au père d'Oengus, c'est-à-dire à Dagdé, roi des _sîde_ -d'Irlande, c'est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme. - -[Pg 284]_Sîde_ d'Irlande est la formule par laquelle sont spécialement -désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à -partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont -contemporains des fils de Milé, c'est-à-dire des hommes. Les _sîde_ en -général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d'abord -les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann, -qui, venus du ciel, habitent l'Irlande, ensuite les dieux de la nuit -et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d'origine, dont le domicile est -le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les -Irlandais, ils adoraient les _sîde_[1], les uns Tûatha Dê Danann, les -autres Fomôré, et on appelait les premiers _sîde_ d'Irlande. - -Dagdé était donc roi des _sîde_ d'Irlande; et ce fut à lui que -le médecin donna le conseil de s'adresser, pour trouver un -remède à la maladie d'Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva -bientôt.--«Pourquoi m'avez-vous fait venir?» demanda en entrant -Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette -maladie.--«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit -Dagdé. «Je n'en sais pas plus que toi.»--Le médecin prit alors la -parole.--«En votre qualité de roi suprême des -[Pg 285]_sîde_ d'Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des -_sîde_ de Munster, qui est célèbre dans toute l'Irlande par sa science. -Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.» - -Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des -_sîde_ de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus, -fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous -donne l'ordre de chercher dans toute l'Irlande la femme dont son fils -est amoureux.»--Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de -recherches, et je trouverai ce que vous désirez.» - -Au bout d'un an, les ambassadeurs revinrent. «J'ai,» dit Bodb, -«découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la _crott_ -ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui -apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et -on le conduisit au palais de Bodb, roi des _sîde_ de Munster. C'était -un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes -de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d'abord trois jours -et trois nuits en fête; puis, on parla de l'objet du voyage.--«Je -vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous -verrons si vous la reconnaissez.» - -Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se -trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples, -et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient -[Pg 286]attachées l'une à l'autre par une chaîne d'or. Au milieu de ces -cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres: -ses compagnes ne lui atteignaient pas l'épaule.--«La voilà!» s'écria -Oengus. «Comment s'appelle-t-elle?»--«C'est,» répondit Bodb, «Caer, -petite-fille d'Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le _sîd_ ou -palais enchanté d'Uaman, dans la province de Connaught.»--«Je ne suis -pas de force à l'enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement -Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui -était à cette époque, paraît-il, le château d'un de ses tuteurs; car -Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de -Brug na Boinné, qu'on devait appeler plus tard le château de Mac Oc, -c'est-à-dire d'Oengus fils de Dagdé. - -Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé -et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.--«J'ai -découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son -père habite le Connaught, c'est-à-dire le royaume d'Ailill et de Medb. -Vous feriez bien d'aller leur demander leur concours. Avec leur aide, -vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l'épouse qu'il désire.» - -Les noms d'Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier -cycle de l'épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en -événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ. -Nous n'avons pas de raison pour révoquer -[Pg 287]en doute la réalité de l'existence des personnages qui dans ce -cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un -fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit -l'œuvre d'une imagination qui se jouait des lois de la nature. - -L'homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux -auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par -la magie, l'homme pouvait s'élever au niveau de la divinité, lutter -contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va -donc demander l'appui d'Ailill et de Medb, tous deux simples mortels, -roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un -des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la -belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris. - -Il partit pour le Connaught, accompagné d'une suite nombreuse. Le -nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était -monté. Il arriva au palais d'Ailill et de Medb, qui le reçurent avec -joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta -l'objet de sa visite.--«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et -à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu'habite Ethal Anbual, -père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il -voudrait l'épouser; il en est malade.»--«Mais,» répondirent Ailill et -Medb, «nous n'avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous -la donner.» - -Dagdé les pria d'envoyer chercher le père. Ailill -[Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual -refusa d'écouter le messager qu'ils lui adressèrent.--«Je n'irai pas,» -dit-il. «Je sais ce dont il s'agit, et je ne donne pas ma fille au -fils de Dagdé.» L'armée de Dagdé et celle d'Ailill réunies marchèrent -à l'attaque du palais enchanté qu'habitait Ethal Anbual. Ils y firent -soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs -captifs à Crûachan, résidence d'Ailill et de Medb. Ethal fut mené en -présence d'Ailill. - ---«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.--«Je n'en -ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.» -Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme -humaine, une année en forme d'oiseau. «Le 1er novembre prochain,» -ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des -Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera -entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent -leur paix avec Ethal et le remirent en liberté. - -Dagdé raconta à son fils ce qu'il venait d'apprendre. Au 1er novembre -suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la -belle Caer sous la forme d'un cygne accompagné de cent cinquante cygnes -qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient -attachés l'un à l'autre par une chaîne d'argent.--«Viens me parler, ô -Caer,» s'écria Oengus.--«Qui m'appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit -son nom et lui exprima le désir -[Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé -en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis, -toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son -père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les -auditeurs s'endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois -nuits. Jamais la musique irlandaise n'avait eu plus grand succès. Caer -resta dès lors la femme d'Oengus[2]. - - -[Footnote 1: - - «For tuaith hErenn bai temel, - tûatha adortais sîde.» - -«Sur le peuple d'Irlande régnait l'obscurité, les gens adoraient les -_sîde_.» Hymne de Fiacc en l'honneur de saint Patrice, chez Windisch, -_Irische Texte_, p. 14, ligne numérotée 41.] - -[Footnote 2: Cette pièce intitulée: _Aislinge Oengusso_, «Vision -d'Oengus,» a été publiée dans la _Revue celtique_, t. III, p. 344 et -suivantes, par M. Ed. Müller, qui l'a accompagnée d'une traduction -anglaise, la plupart du temps assez fidèle.] - - -§6. - -_L'évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande:_ -BONA DEA, _«la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome._ - -Ce fut probablement après ce mariage qu'Oengus se fit céder par son -père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu'il y a de certain, dans -ce récit, c'est que la tradition païenne de l'Irlande donne les dieux -pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des -dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à -une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les -chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l'auteur du _Lebar -gabala_, au onzième siècle, tels -[Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font -mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante -ans plus tôt. - -Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais -ce n'est pas dans la mythologie grecque, c'est dans la mythologie -latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de -Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité -qu'ils appelaient la Bonne déesse, _Bona dea_. On la considérait comme -identique à la Terre[1]: Dagdé était aussi le dieu de la terre[2]. -_Bona dea_ portait, dit-on, le nom de _bona_, «bonne,» parce qu'elle -donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir[3]: -Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé, -c'est-à-dire les Irlandais, s'étant brouillés avec les Tûatha Dê -Danann, n'avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec -Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu'à l'avenir leur blé et -leur lait leur seraient conservés[4]. - -_Bona dea_, qu'on appelait aussi Fauna, était la parèdre -[Pg 291]ou l'associée de Faunus, c'est-à-dire sa fille[5], sa femme[6], -ou sa sœur[7]. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son -culte, et un temple bâti dans une île du Tibre[8]. Il dut, à une époque -reculée, avoir le rang de dieu suprême, car _Bona dea_, sa parèdre, -était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l'égale de Junon; et -on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche[9]. -Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu -de l'aristocratie romaine et de la ville de Rome. - -La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous -l'influence de la science grecque; ses résultats furent identiques, -sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l'évhémérisme inspiré -par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des -Aborigènes, c'est-à-dire de la population qui habitait l'Italie quand -arrivèrent Evandre et Enée[10]. Un des textes qui concernent le -prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux -ne sont autres que la -[Pg 292]«Bonne déesse,» _Bona dea_[11], transformée en simple mortelle, -mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé, -le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens, -transformé en un roi qui aurait gouverné l'Irlande avant l'arrivée des -fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et -Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils -de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils -de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes -ils fondent un régime nouveau. - - -[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem -kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam -et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.» -Macrobe, _Saturnales_, I, 12.] - -[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.] - -[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.» -Macrobe, _Saturnales_, I, 12.] - -[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled, -con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht -dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.] - -[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII _Æneid_., 314. Ed. Thilo, t. II, p. -244.] - -[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, _Patrologia latina_, t. V, col. 759.] - -[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, _Patrologia latina_, t. VI, col. -244, 245.] - -[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53; -Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, _Fastes_, livre II, vers 193.] - -[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis, -ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe, -_Saturnales_, I, 12.] - -[Footnote 10: S. Aurelius Victor, _Origo gentis romanæ_, § 4-9. Denys -d'Halicarnasse, livre I, chap. 31.] - -[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.] - - -[Pg 293]CHAPITRE XIII. - -LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE -MILÉ.--DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU. - -§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans -celle d'Héraclès.--§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.--§3. Le palais -enchanté. Naissance de Cûchulainn.--§4. Le mortel Sualtam et le dieu -Lug, tous deux pères de Cûchulainn.--§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi -suprême d'Irlande au second siècle de notre ère.--§6. Lug était bien -un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.--§7. -Ogmé ou Ogmios le champion.--§8. Dîan-Cecht le médecin.--§9. Goibniu le -forgeron et son festin. - - -§1. - -_Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans -celle d'Héraclès._ - -Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous -l'invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui, -en lançant de sa -[Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le -docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans -la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la -mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d'Alcmène, -femme d'Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité, -c'est de Zeus qu'est fils le héros auquel la poésie attribuera tant -de merveilleux exploits[1]. L'Irlande possède le même mythe. Dans la -rédaction irlandaise, Héraclès s'appelle Cûchulainn; le nom d'Alcmène -est Dechtéré; celui d'Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c'est-à-dire -Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s'appelle Mercure, -prend ici la place de Zeus. C'est de lui, ce n'est pas de Dagdé, que -Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n'est pas une copie de la -mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement -identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a -développé d'une façon aussi indépendante qu'originale les éléments -fournis par la fable fondamentale. - - -[Footnote 1: Hésiode, _Le bouclier d'Hercule_, vers 27 et suiv.] - - -§2. - -_La chasse aux oiseaux mystérieux._ - -Voici comment débute la légende irlandaise[1]. - -[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d'Ulster étaient réunis autour -de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province, -il arriva dans la plaine voisine d'Emain une troupe d'oiseaux. Ces -oiseaux mangeaient l'herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la -terre, pas même les racines de l'herbe. Ce fut un grand chagrin pour -les habitants d'Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit -atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse -des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands -seigneurs d'Ulster. L'arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit -des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c'était -en char qu'on se livrait à cet exercice. - -En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même -monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s'assit à sa droite. -Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux -des principaux guerriers d'Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig, -Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres -dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux -oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans -rencontrer d'obstacles. - -Alors il n'y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne. -La tradition fait remonter le -[Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait -et de Blathmac, fils d'Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois -suprêmes d'Irlande de 654 à 665[2]. On prétend qu'alors le territoire -entier de l'Irlande fut divisé en autant de portions qu'il y avait -d'hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons -de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il -ne paraît pas qu'on ait eu à se féliciter de l'opération, qui fit -succéder une multitude de petites exploitations à l'exploitation en -commun usitée jusque-là. Une famine s'ensuivit; les plus riches étaient -réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts -des habitants de l'Irlande[3]. Cette épidémie est désignée, chez les -historiens irlandais, par le nom de _Buide Conaill_[4]. - -[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils -poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d'obstacles. -Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient -divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt -oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la -tête de chaque troupe portaient un joug d'argent qui les attachait l'un -à l'autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le -joug était remplacé par une chaîne d'argent. - -La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux -qu'ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna -de dételer les chars et de chercher une maison où l'on pût trouver abri -jusqu'au lendemain. - - -[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages -136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus -ancien date de la fin du onzième siècle.] - -[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première -partie, p. 200-205. Le _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, pages 98, -99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.] - -[Footnote 3: Préface de l'hymne de Colmân, chez Whitley Stokes, -_Goidelica_, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs -aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d'Halicarnasse, -livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius. -Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du _Compert -Conculainn_ dont il est question ici. Windisch, _Irische Texte_, p. 36, -lignes 11-14.] - -[Footnote 4: _Chronicum Scotorum_, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O'Conor, -_Rerum hibernicarum scriptores_, p. 205. Il ne faut pas confondre -cette épidémie avec celle qu'on appela _Crom Conaill_, et qui sévit un -peu plus d'un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O'Conor,_ Rerum -hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le _Chronicum -Scotorum_, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O'Donovan, _Annals of the -kingdom of Ireland by the Four Masters_, 1851, t. I, p. 186-189; -274-277.] - - -§3. - -_Le palais enchanté.--Naissance de Cûchulainn._ - -Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en -quête d'un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait -nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite -et pauvre: il n'y avait dedans qu'un homme et une femme. Ceux-ci leur -souhaitèrent la bienvenue. Conall -[Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.--«Nous avons -découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne -de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n'aurons pas de quoi -manger.» - -Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent -à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite -habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme, -parut s'élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement -pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs -chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les -plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu'ils connaissaient -bien; d'autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n'avaient -jamais goûté. - -Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes -celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent -exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces -palais dans les contes gallois, bretons et français. - -Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant -en songe, lui apprit qu'il était le père de l'enfant. C'était Lug qui -avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la -pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs -compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu'inattendue. - - -[Pg 299]§4. - -_Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn._ - -Lug, cependant, n'était pas l'époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle -eut un enfant, avait un mari: c'était un des principaux personnages de -la cour de Conchobar, son frère. On l'appelait Sualtam. Il considérait -Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur -de ses sentiments paternels causa l'accident étrange qui lui ôta la -vie[1]. Mais Sualtam n'était pas seul pour donner à Cûchulainn les -soins que l'affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait -avec la même tendresse sur les jours du héros que l'Irlande chante -depuis tant de siècles. - -Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher, -en face de l'armée d'Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume -d'Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq -grandes provinces de l'Irlande, liguées contre la cinquième, qui est -l'Ulster; et de tous les hommes d'Ulster, un seul est sous les armes -et soutient le poids de la guerre: c'est Cûchulainn. Il a provoqué à -des combats singuliers les principaux guerriers de l'armée ennemie; les -duels ont succédé aux duels; -[Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et -accablé de fatigue. - -Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s'approche. Le crâne, en -partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés -et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche -broche d'argent; des fils d'or donnent à sa tunique une teinte d'un -jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d'un _umbo_ -de laiton brille avec l'éclat de l'argent. Chose étrange! ce guerrier -traversait l'armée ennemie sans adresser la parole à personne ni -sans que personne lui dît rien. Parmi tant d'hommes réunis, aucun ne -paraissait le voir. - -Cûchulainn reconnut que c'était un _sîde_, un dieu ami qui savait -ses maux et qui avait pitié de lui.--«Tu es un brave, ô Cûchulainn,» -dit l'étranger.--«Je n'ai rien fait d'extraordinaire,» répondit -Cûchulainn.--«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.--«Qui donc -es-tu?» demanda Cûchulainn.--«Je suis ton père des _sîde_,» répondit -l'inconnu. «Je suis Lug, fils d'Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn -dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa -et guérit ses blessures[2]. - - -[Footnote 1: T. I, p. 191-194.] - -[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, pages 77-78. Ce passage a été -signalé par M. Sullivan, chez O'Curry, _On the manners_, t. I, page -CCCCXLVI.] - - -[Pg 301]§5. - -_Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second siècle de -notre ère._ - -Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort -Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle -de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle -ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un -écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent -les additions faites aux données primitives de la légende. - -Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande dans la seconde -moitié du second siècle après notre ère[1], était, au lever du soleil, -sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît -mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était _Fâl_, et qui -avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils -vinrent s'y établir, avant l'arrivée des fils de Milé. Aussitôt que -cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce -cri était si puissant, qu'il ne fut pas entendu seulement par Conn et -par les personnages qui lui faisaient cortège: on l'entendit dans -[Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu'aux extrémités de la plaine -environnante, qui s'appelait Breg. - -Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre -des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait -le cri de la pierre, comment elle s'appelait, d'où elle venait, où -elle irait plus tard, et qui l'avait apportée à Tara. Les druides -demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut -expiré, l'un d'eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée; -or la question que le druide laissa sans réponse était la plus -importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne -put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,» -dit-il. «Ce n'est pas seulement un cri qu'elle a poussé: j'ai compté -plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu'à -la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n'est pas moi qui te les -dirai.» - -Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard -qui les environna; et bientôt l'obscurité fut si grande qu'on ne -distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d'un cavalier qui -s'avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot, -pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des -cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer, -s'approcha d'eux, salua Conn, et l'invita à venir dans sa maison. - -Conn accepta et suivit l'inconnu jusqu'à une belle plaine où s'élevait -une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d'or; -dans la forteresse -[Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L'inconnu l'y fit entrer. Le -roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne -d'or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve -d'argent aux cercles d'or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur -lequel son guide s'assit. Jamais Conn n'avait vu un homme si grand ni -si beau. - -Celui-ci adressa la parole au roi d'Irlande.--«Je suis,» dit-il, «Lug, -fils d'Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de -temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit -les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de -leurs règnes[2]. - - -[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l'année 190: O'Conor, _Rerum -hibernicarum scriptores_, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres, -en 157: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four -Masters_, 1851, t. I, p. 104-105.] - -[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O'Curry, _Lectures on the -manuscript materials_, p. 618, d'après le ms. du British Museum, coté -Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.] - - -§6. - -_Lug est bien un dieu, quoi qu'en aient dit plus tard les Irlandais -chrétiens._ - -L'auteur chrétien auquel nous devons l'arrangement de cette pièce, -qui nous est parvenu, fait dire à Lug:--«Je ne suis pas un _scâl_, -c'est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de -l'immortalité: je suis de la race d'Adam; et si je me présente à vous -aujourd'hui, je n'en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une -addition relativement moderne dont le but a été d'obtenir pour ce récit -bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug, -[Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l'histoire de ce prince et -celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar -d'un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros -Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux -siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d'Ulster, -Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux, -et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on -n'avait rien vu de comparable dans le palais des rois d'Ulster. - -Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré; -les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand -concours de peuple, et devinrent l'occasion d'assemblées publiques -où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se -partageaient les assistants. C'est lui que César considère comme le -premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure. -Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de -statues[1]. - -Le nom de _Lugudunum_, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug, -était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd'hui Lyon, -Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon[2]. - -[Pg 305]Sous l'empire romain _Lugudunum_ perdit son second _u_ et -s'écrivit _Lugdunum_; ce nom est vraisemblablement identique au -_Lugidunum_ que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui, -fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c'est-à-dire -au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des -Germains vainqueurs[3]. - -Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître -dans le premier terme d'un composé géographique de la Grande-Bretagne, -_Luguvallum_; ce mot désignait une ville sur l'emplacement exact de -laquelle nous ne sachons pas que l'on se soit mis d'accord, mais qui -était située près du mur d'Adrien[4]. Le nom de _Lug-mag_ ou «champ de -Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le -septième siècle[5]. - -Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils -racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que -Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l'Irlande eut -été conquise par les fils de Milé[6]. - - -[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima -simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque -itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim -maximam arbitrantur.» _De bello gallico_, l. VI, chap. 17, § 1.] - -[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n'apparaît qu'à l'époque -mérovingienne.] - -[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.] - -[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans -l'_Itinéraire d'Antonin_.] - -[Footnote 5: _Annals of the Four Masters_, édition d'O'Donovan, 1851, -t. I, p. 296, 297, 356, 357. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. -140, 141. Cette localité s'appelle aujourd'hui Louth.] - -[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster, -p. 245, col. 2, lignes 49, 50.] - - -[Pg 306]§7. - -_Ogmé ou Ogmios le champion._ - -Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y -en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l'épopée -héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la -pensée des Irlandais chrétiens. C'étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu. -Ogmé ou Ogma, l'Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille -de Mag-Tured, s'était emparé de l'épée du roi fomôré Téthra[1]. Il -est surnommé «à la face solaire,» _grîan-ainech_. On lui attribuait -l'invention de l'écriture ogamique[2] qui a servi aux inscriptions -funéraires de l'époque païenne, et dont ni les moines irlandais du -neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n'avaient -perdu la tradition. On le disait fils d'Elada, dont le nom veut dire -«composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé[3]. -On prétendait savoir où était situé le _sîd_ ou palais souterrain que -Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l'Irlande par les fils -de Milé[4]. Tel est, à son sujet, la doctrine -[Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d'être -considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient -été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu'il -avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance -considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et -d'origine différente, mais l'une et l'autre relativement modernes[5]. - - -[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.] - -[Footnote 2: Traité de l'écriture ogamique conservé par le Livre de -Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O'Donovan, _A grammar of the -irish language_, p. XXVIII.] - -[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10, -col. 2, lignes 23-24.] - -[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col. -2, ligne 50.] - -[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.] - - -§8. - -_Dîan-Cecht le médecin._ - -Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé[1]. -Corpré le _file_, autre personnage mythologique qui, par une satire, -avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan, -petit-fils de Dîan-Cecht[2]. Dîan-Cecht avait guéri, avec l'aide de -Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant -les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann[3]. Il est le médecin -des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la -médecine[4]. - -[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient -un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter -saint Jean l'évangéliste; sur l'autre face, des scribes irlandais, -au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie -chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces -mots: «J'admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille, -afin que la santé vînt à ceux qu'il aidera[5].» Ainsi, les Irlandais -chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à -Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l'invoquaient dans leurs -maladies. - - -[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.» -_Dinn-senchus_, en prose dans le _Livre de Leinster_, p. 165, col. -1, lignes 35, 36. Il n'y a, je crois, pas grand compte à tenir des -généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10 -du _Livre de Leinster_. Dîan-Cecht y est fait fils d'Erarc, lignes 3-4.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.] - -[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez -Glossaire de Cormac, au mot _Dîan-Cecht_: Whitley Stokes, _Three irish -glossaries_, p. 16, et _Sana Chormaic_, p. 56. Consulter aussi, dans le -présent volume, la p. 177.] - -[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir, -corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, _Glossæ hibernicæ_, p. 271. Cf. -_Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen_, -1875, p. 462, 463.] - - -§9. - -_Goibniu le forgeron et son festin._ - -Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann -à la bataille mythique de Mag-Tured[1]. Le manuscrit de Saint-Gall, -que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une -incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans -cette pièce, le nom de -[Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand -Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à -propos de beurre? - -Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu -comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c'était le festin -de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l'immortalité[3]. Ce -festin consistait principalement en bière et cette bière présente en -Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l'ambroisie -chez les Grecs[4]. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom -dérive de _goba, gobann_, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de -préparer la merveilleuse boisson qui donnait l'immortalité aux dieux? -Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui -semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu'à la race -celtique, puisque, dans le premier chant de l'_Iliade_, Héphaistos, qui -est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux[5]. - -[Pg 310]Le clergé chrétien d'Irlande paraît avoir eu moins de confiance -dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on -doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme -nous venons de le dire. La prière que le _Livre des hymnes_ attribue -à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des -femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd -l'âme de l'homme[6];» et, dans cette science maudite, est comprise -la «science» de Goibniu, invoquée par l'incantation de Saint-Gall au -huitième ou au neuvième siècle, c'est-à-dire la science du forgeron -divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui, -par son festin, assurait aux dieux l'immortalité. C'est une science -diabolique, et que le saint apôtre de l'Irlande considère comme ennemie. - - -[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.] - -[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer, -_Glossæ hibernicæ_, p. 270.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O'Curry, dans l'_Atlantis_, -t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance. -L'expression que ces textes emploient est _fled Goibnenn_, «festin de -Goibniu,» mais dans ce festin on n'était guère occupé qu'«à boire», _ic -ol_; ce qu'on y prenait était une «boisson,» _deoch_; c'était cette -boisson qui rendait immortel. Il s'agit donc ici de la bière, _lind_ ou -_cuirm_, dont il est question dans d'autres textes. Comparez p. 275, -317.] - -[Footnote 4: _Odyssée_, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.] - -[Footnote 5: _Iliade_, livre I, vers 597-600.] - -[Footnote 6: - - «Fri brichta ban ocus goband ocus druad, - Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.» - -Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, _Irische Texte_, p. -56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l'incantation citée p. 309.] - - -[Pg 311]CHAPITRE XIV. - -LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE -MILÉ.--TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR. - -§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît -une seconde fois et devient fille d'Etair.--§2. Etâin est femme du roi -suprême d'Irlande. Mider la courtise.--§3. La partie d'échecs.--§4. -Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante.--§5. -Mider enlève Etâin.--§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.--§7. -Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.--§8. Manannân mac Lir et -Cormac, fils d'Art. Première partie. Cormac échange contre une branche -d'argent sa femme, son fils et sa fille.--§9. Manannân mac Lir et le -roi Cormac, fils d'Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme, -son fils et sa fille.--§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi -d'Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.--§11. Mongân, -fils d'un dieu, est un être merveilleux. - - -§1. - -_Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une -seconde fois, et devient fille d'Etair._ - -Nous allons maintenant parler de deux personnages -[Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte -le _Livre des conquêtes_, et que cette compilation ne mentionne qu'en -passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le _sîd_, ou palais -souterrain, s'appelait Bregleith, fut, nous l'avons vu, un des deux -pères nourriciers d'Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées -l'une Etâin[1], l'autre Fuamnach[2], toutes deux déesses ou _sîde_. -Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d'une façon qui lui -fut pénible, et l'attachement invariable qu'il conserva pour elle amena -une suite d'aventures étranges d'abord et finalement tragiques. - -Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn, -nous fait remonter à une époque où l'élève de Mider, Oengus, qui -épousa, comme nous l'avons vu, Caer, fille d'Ethal Anbual, avait enlevé -Etâin à son maître ou père nourricier. - -Etâin, séparée de Mider, devint l'épouse d'Oengus, qui lui témoignait -la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs -odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées -et les nuits. Cependant, Mider n'oubliait pas Etâin, il la regrettait, -désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en -ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l'absence -[Pg 313]d'Oengus, qu'elle avait eu l'adresse de faire sortir sous -prétexte d'une entrevue avec Mider et d'un projet d'accommodement entre -l'élève et le maître. - -Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante -que l'amour d'Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent[3] déposa -Etâin sur le toit d'une maison, où les grands seigneurs d'Ulster, -accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par -l'ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d'or -qui se trouvait sur la table, à côté d'une des femmes. Cette coupe -contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin, -dont elle accoucha neuf mois après. - -Celle qui devint ainsi mère d'Etâin avait un mari qui s'appelait Etair -et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut -sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme -d'Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de -plus, Etâin commençait une nouvelle vie[4]. - - -[Footnote 1: _Tochmarch Etaine_, chez Windisch, _Irische Texte_, p. -127, lignes 8, 24.] - -[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même -passage nous apprend qu'elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch, -_Irische Texte_, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1, -lignes 37-38.] - -[Footnote 3: Dans l'_Odyssée_, livre VI, vers 20, la déesse Athéné, -approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est -comparée au souffle du vent.] - -[Footnote 4: _Leabhar na hUidhre_, p. 129, fragment publié par -Windisch, _Irische Texte_, p. 130-131.] - - -§2. - -_Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise._ - -Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle -[Pg 314]des filles d'Irlande et la femme du roi suprême Eochaid -Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d'Eochaid Airem, suivant -Tigernach[1], aurait été contemporain de la toute-puissance de César, -mort, comme on sait, en l'an 44 avant notre ère. - -Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d'Eochaid -a soin de nous signaler l'accomplissement d'une des principales -formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans -le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire -de sept _cumal_, c'est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d'une valeur -équivalente. Et ce fut après cela qu'ils devinrent époux. - -Mais Mider n'avait pas cessé d'aimer Etâin. Il profita d'une absence -du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans -le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre -dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les -liens nouveaux qu'elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je -n'échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d'Irlande pour un mari -comme toi, qui n'a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas -d'ancêtres[2].»--Mider ne se tint pas pour battu. - - -[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, 1re -partie, p. 8.] - -[Footnote 2: Windisch, _Irische Texte_, lignes 30-31. Ce passage -est emprunté au _Leabhar na hUidhre_, manuscrit du onzième siècle. -Rien n'établit plus catégoriquement la date récente des généalogies -compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents. -Voyez, sur les ancêtres qu'on donne à Mider, Livre de Leinster, p. -11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le -tableau généalogique publié par O'Curry, _Atlantis_, t. III, en face de -la p. 382.] - - -[Pg 315]§3. - -_La partie d'échecs._ - -Par une belle journée d'été, Eochaid Airem, roi suprême de l'Irlande -et mari d'Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse -dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit -s'approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d'une tunique -de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l'or; son œil bleu -brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un -bouclier orné de perles d'or. - -Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu'il ne le -connaissait point.--«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,» -dit le guerrier.--«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.--«Il n'a -rien d'illustre,» répondit l'étranger. «Je m'appelle Mider de -Bregleith.»--«Quelle raison t'amène ici?» reprit Eochaid.--«Je viens,» -dit l'inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»--«Je suis fort aux échecs,» -dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d'échecs d'Irlande. -«Nous verrons ce qu'il en est,» reprit Mider.--«Mais,» répondit -Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c'est dans sa chambre qu'est -mon jeu d'échecs[1].»--«Peu -[Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j'ai avec moi un jeu qui n'est pas -moins beau que le tien.» - -Et il disait la vérité. L'échiquier qu'il apportait était d'argent, -à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D'un sac fait d'une -brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c'est-à-dire -les pièces, qui étaient d'or. Il dispose l'échiquier comme il fallait. - ---«Joue,» dit-il au roi.--«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit -Eochaid.--«Quel sera l'enjeu?» dit Mider.--«Cela m'est égal,» reprit -Eochaid.--«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai -cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et -agiles.»--«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je -perds, je te donnerai ce que tu voudras[2].» - -Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il -demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que -celui-ci désirait: «C'est ta femme,» répondit Mider, «c'est Etâin que -je veux.» Le roi fit observer que, d'après les règles du jeu, celui -qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c'est-à-dire -qu'il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le -résultat -[Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie -nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il -disparut, laissant le roi et sa cour interdits. - - -[Footnote 1: Il n'est pas bien sûr que le jeu dont il s'agit ici -soit précisément le jeu d'échecs tel que nous l'entendons, qui est -originaire de Perse. Cf. O'Donovan, _The book of rights_, p. LXI.] - -[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert -de base, c'est-à-dire dans le _Leabhar na hUidhre_. Cette lacune est -d'un feuillet au moins. Nous la complétons à l'aide: 1° d'une analyse -d'O'Curry (_On the Manners_, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163, -190-192), qui a eu entre les mains d'autres manuscrits; 2° de la partie -du récit qui suit et que le _Leabhar na hUidhre_ nous a conservé.] - - -§4. - -_Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu'il lui chante._ - -Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin -reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L'auteur inconnu de la -composition épique dont nous donnons l'analyse met dans la bouche de -Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place. -C'était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes -qu'il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l'immortalité. - -«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l'on -entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de -primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où -personne n'est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les -sourcils noirs..... les joues rouges comme la digitale en fleur..... -L'Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants -que celui de la Grande Plaine où je t'appelle. La bière d'Irlande -enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus -[Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La -jeunesse n'y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d'un liquide -chaud, tantôt d'hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes -y sont charmants, sans défaut, l'amour n'y est pas défendu. O femme, -quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d'or que -tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi -pour boisson de la bière[1] et du lait, ô belle femme!--O belle femme, -viendras-tu avec moi[2]?» - -Ces doctrines sur l'autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième -siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les -attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe -athénien, «les justes, dans l'Hadès ou séjour des morts, sont admis au -banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps -dans une éternelle ivresse[3].» - -Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que -nous analysons n'est donc -[Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays -où elle avait vécu plusieurs siècles et qu'elle connaissait fort bien; -ce n'est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent -après la mort, c'était dans son propre palais, à Bregleith, qu'il -voulait la conduire; et l'amour qu'il lui offrait était le sien, il ne -lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui -habitent le domaine mystérieux de la mort. - -Ses efforts furent impuissants. La fidélité d'Etâin au roi son époux -resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus -séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle, -«quitter mon mari que s'il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid -comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date -redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son -surnom, qui paraît avoir été _Airem_, au génitif _Airemon_, vient -d'_Aram_, «nombre,» et veut dire celui qui compte. - - -[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.] - -[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 131; Windisch, _Irische -Texte_, p. 132, 133. J'ai retranché de la traduction plusieurs vers -où paraissent nécessaires des corrections qu'il n'est pas prudent -de risquer sans avoir vu d'autres manuscrits. Le quatrain qui, dans -l'édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime -une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste, -et je l'ai supprimé.] - -[Footnote 3: _République_, livre II; _Platonis opera_, édit. -Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.] - - -§5. - -_Mider enlève Etâin._ - -L'année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs -d'Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.--«Nous -allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d'échecs.»--«Quel sera -l'enjeu?» demanda Eochaid.--» Ce que désirera le gagnant,» répondit -Mider, «et cette -[Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit -Eochaid.--«Mettre mes deux mains autour de la taille d'Etâin,» dit -Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d'abord; puis enfin, -élevant la voix:--«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera -ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit. - -Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle -de son palais à Tara, avec sa femme; autour d'eux se pressaient en -rangs épais les plus braves guerriers de l'Irlande, que le roi avait -appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais -la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées. -Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui -enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait -point. La nuit vint. Tout d'un coup, on aperçut Mider au milieu de -la salle. On ne l'avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur -irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.» - -Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que -tu m'as promis. C'est une dette et j'ai le droit d'en exiger -l'acquittement.»--«Je n'y ai pas songé jusqu'à présent,» répondit -Eochaid hors de lui. «Tu m'as promis de me donner Etâin,» répliqua -Mider. - -A ces mots, la rougeur monta au visage d'Etâin. Mider lui adressa la -parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n'as pas de reproche à te -faire. Depuis -[Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t'offrant -bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d'Irlande et tu as -refusé de m'écouter aussi longtemps que ton mari ne t'en aurait pas -accordé la permission.»--«Je t'ai dit,» reprit Etâin, «que je n'irai -pas où tu m'appelles, tant que mon mari ne m'aura pas cédée à toi. -Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»--«Je ne te donnerai -pas,» s'écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu'il mette ses -deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été -convenu.»--«Cela va être fait,» répondit Mider. - -Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main -gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s'éleva en l'air -et disparut avec elle par l'ouverture qui, pratiquée dans le toit, -servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient -le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils -aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et -blancs cous étaient unis par un joug d'or. - -Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de -cette espèce. Mais alors, c'était la première fois qu'un tel spectacle -leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers -reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin -pour qu'on pût les atteindre[1]. Plus tard, cependant, un druide apprit -à Eochaid -[Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec -le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força -l'entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu -la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort -tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d'Eochaid -Airem et d'Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de -ses gens, c'est-à-dire des _sîde_ de Bregleith, contre la postérité -d'Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l'amoureux -Mider[2]. - - -[Footnote 1: _Leabhar na hUidhre_, p. 132.] - -[Footnote 2: _Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv. -Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous -n'avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l'intervention de ce dieu dans -la légende d'Eochaid mac Maireda, voyez _Leabhar na hUidhre_, p. 39, -col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros -Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O'Curry, _On the -Manners_, t. III, p. 80.] - - -§6. - -_Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal._ - -Manannân mac Lir, comme son nom l'indique, est fils de Ler, -c'est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha -Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu'ici, il y a une différence -importante: le palais merveilleux qu'il habite n'est pas situé en -Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez -grande des côtes pour être -[Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A -ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des -Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il -faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour -gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts -trouvent les joies d'une vie nouvelle, et l'immortalité. - -Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu'un navire a transportés -dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter -son histoire. - -Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très -douce qui l'endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui -une branche d'argent, couverte de fleurs[1]. Il la prit, et l'apporta -chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez -lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes, -étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue -qui l'invita à se rendre dans le pays mystérieux des _Sîde_. Puis elle -disparut, et avec elle la branche d'argent. - -Bran s'embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de -deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu -vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et -[Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son -voyage et arriva dans une île qui n'était peuplée que de femmes. La -reine était celle qui l'avait invité. Il y resta longtemps, puis revint -en Irlande[2]. - - -[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans -la légende de Cormac.] - -[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien -est le _Leabhar na hUidhre_, p. 121, mais il ne contient plus qu'un -très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H. -2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.] - - -§7. - -_Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn._ - -Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment -le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le -retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu'au septième -siècle l'histoire épique de l'Irlande. - -La femme de Manannân était Fand, fille d'Aed Abrat et déesse comme lui. -Un jour, il l'abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le -héros Cûchulainn[1], qui avait déjà une femme légitime, Emer[2], et une -concubine, Ethné Ingubai[3]. Elle habitait une île où elle attira le -héros. C'était le «pays lumineux,» _Tîr Sorcha_[4]. - -[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en -éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d'admiration. -Il y avait vu un arbre merveilleux[5], de beaux hommes, de belles -femmes, vêtus d'habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une -musique délicieuse. Mais, ce qui l'avait surtout frappé était la beauté -de Fand. Il n'y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l'égalassent. -«Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il; -«mais une femme comme Fand rend les gens fous[6].» - -Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande. -Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées -du volage héros, et avait admis, en outre, qu'il eût une concubine de -rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle -ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et -qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le -cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand. -Cûchulainn s'y opposa; mais l'ardeur de la passion qu'Emer avait -témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints; -[Pg 326]voyant la douleur d'Emer, il lui dit, pour la consoler, qu'il -la trouvait toujours jolie, et qu'il n'avait pas cessé de l'aimer. Fand -était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle -abandonna Cûchulainn. - -Au même moment Manannân, sachant la détresse de l'épouse qu'il avait eu -le tort de quitter, venait la chercher. Il s'approcha de Fand: visible -pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli -par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et -de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn, -était à jamais perdue et que l'art des druides fit oublier à ce héros -passionné[7]. - - -[Footnote 1: _Serglige Conculaind_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez -Windisch, _Irische Texte_, p. 209, lignes 20 et suiv.] - -[Footnote 2: _Ibid._, p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et -suiv.] - -[Footnote 3: _Ibid._, p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.; -p. 208, ligne 19.] - -[Footnote 4: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 18.] - -[Footnote 5: C'est probablement de cet arbre que furent détachées la -branche d'argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et -la branche aux pommes d'or de Cormac dont nous parlerons plus loin. -On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné, -p. 274-275. L'île d'Avalon, c'est-à-dire du Pommier, dans le cycle -d'Arthur, tire sans doute son nom d'un arbre analogue.] - -[Footnote 6: Windisch, _Irische Texte_, p. 219, ligne 25; p. 220, -lignes 5, 6.] - -[Footnote 7: Windisch, _Irische Texte_, p. 222-227.] - - -§8. - -_Manannân mac Lir et Cormac, fils d'Art.--Première partie: Cormac -échange contre une branche d'argent sa femme, son fils et sa fille._ - -Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des -principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils -d'Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c'est-à-dire petit-fils de Conn. -Dans les annales de Tigernach, dont l'auteur mourut, comme on sait, en -1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l'an 248 de notre -ère, -[Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de -Conn, pendant sept mois[1].» La disparition de Cormac mac Airt est -un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde -liste des récits que racontaient les _filé_; et cette liste paraît -remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le -nom d'«Aventures» ou d'«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se -retrouve en tête de la pièce dont il s'agit dans deux manuscrits du -quatorzième siècle, mais avec une addition d'où il résulte que le -pays où Cormac se serait rendu s'appelle «Terre de la Promesse»[2]. -Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la -branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi. - -Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d'Irlande, était dans sa -forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune -homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d'or -y étaient suspendues[3]. Quand on agitait cette branche, les pommes -s'entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne -pouvait l'entendre sans oublier à l'instant ses chagrins et ses maux. -[Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s'endormaient. - ---«Cette branche t'appartient-elle?» demanda Cormac au jeune -homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.--«Veux-tu la vendre?» reprit -Cormac.--«Oui,» dit le jeune homme. «Je n'ai jamais rien eu qui ne fût -à vendre.»--«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.--«Je te l'apprendrai -après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à -propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»--«Ta femme, -ton fils et ta fille.»--«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi. - -Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans -le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.--«Tu -as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.--«Ce n'est pas étonnant,» -répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché -qu'il avait fait.--«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu'il -y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»--«Il est -vraiment trop dur,» s'écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait -échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient -tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A -l'instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant -du jeune homme, et partirent avec lui. - -Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara -d'abord, puis dans toute l'Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses -deux enfants; -[Pg 329]il s'éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac -secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de -ses sujets fit place à la joie. - - -[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O'Conor, -_Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 44. La même -expression est employée pour désigner l'enlèvement d'Etâin par Mider. -_Leabhar na hUidhre_, p. 99, col. 1, ligne 13.] - -[Footnote 2: _Tîr Tairngiri_. Livre de Ballymote, f° 142, verso. -Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889. -Cf. p. 331.] - -[Footnote 3: Comparez la branche d'argent dont il est question plus -haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.] - - -§9. - -_Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art.--Deuxième -partie.--Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille._ - -Une année s'écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son -fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les -avait vus s'engager. Un nuage magique l'enveloppa; il arriva dans une -plaine merveilleuse. Là s'élevait une maison, et une foule immense de -cavaliers étaient réunis à l'entour. Leur occupation était de couvrir -cette maison de plumes d'oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert -une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce -travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires -à l'achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes -qu'ils avaient posées disparaissaient, soit qu'elles fussent enlevées -par le vent, soit par toute autre cause. Il n'y avait donc pas de -raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda -longtemps, puis perdit patience.--«Je vois bien,» dit-il, «que vous -faites cela depuis le commencement du -[Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu'à ce que le monde finisse.» - -Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses -curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un -homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient -de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui -proposèrent l'hospitalité pour la nuit. Cormac accepta. - -L'hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour -le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux, -devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de -cochon.--«Raconte-nous une histoire,» dit l'hôte à Cormac, «et, si -elle est vraie, lorsque tu l'auras terminée, le quartier de cochon -sera cuit.»--«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera -ensuite; mon tour viendra après.»--«Tu as raison,» répliqua l'hôte. -«Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de -leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d'eux est tué -et mangé, je n'ai qu'à mettre ses os dans l'étable, et le lendemain je -le retrouve vivant[1].» L'histoire était vraie, car aussitôt qu'elle -fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit. - -Cormac mit un second quartier de cochon sur le -[Pg 331]feu; la femme prit la parole.--«J'ai sept vaches blanches,» -dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si -les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine, -j'aurais assez de lait pour les rassasier.» L'histoire était vraie, -car, aussitôt qu'elle fut terminée, on constata que le quartier de -cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa -femme. C'est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler, -et c'est de la Terre Promise qu'il a ramené sa femme et les sept -vaches[2].» - ---«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de -la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième -quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche -merveilleuse aux neuf pommes d'or et à la musique enchanteresse; -comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille. -Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.--«Tu -es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le -repas est prêt, mange.»--«Jamais,» répondit Cormac, «je n'ai dîné en -compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et -fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien -heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.--«C'est -moi qui te les ai pris,» dit -[Pg 332]Manannân, «c'est moi qui t'ai donné la branche merveilleuse. -Mon but était de te faire venir ici.» - -Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d'avoir l'explication des -merveilles qu'il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il -lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de -plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir -l'achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient -la trouver, et ne l'atteindront jamais: en effet, chaque fois qu'ils -rentrent chez eux apportant de l'argent, ils apprennent qu'on a dépensé -tout celui qu'à leur départ ils avaient laissé à la maison. - -Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent. -Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.--«Cette -coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant -elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les -morceaux se rejoignent.»--«Prouve-le,» s'écria Cormac.--«C'est bien -facile,» reprit Manannân. «La femme que je t'ai enlevée a eu depuis -ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre -morceaux,»--«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle -disait la vérité: à l'instant, les quatre morceaux de la coupe se -rejoignirent sans qu'il restât aucune trace de l'accident. - -Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher. -Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de -Tara, capitale -[Pg 333]de l'Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche -merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table -sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân. -Si nous en croyons l'annaliste Tigernach, son absence avait duré sept -mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l'an 248 de -J.-C.[3]. - - -[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte -plus ancien.] - -[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277. -Manannân a ramené deux vaches de l'Inde, p. 279.] - -[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise, -mais d'après un manuscrit récent, dans les _Transactions of the -Ossianic Society_, t. III, p. 213. L'auteur de l'édition est M. -Standish Hayes O'Grady. Certains détails paraissent modernes. J'ai -peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la -femme de Cormac. Le paganisme celtique n'est pas si chaste.] - - -§10. - -_Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au commencement du -sixième siècle de notre ère._ - -Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous -retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l'histoire épique d'Irlande -vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette -époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l'ami d'Aidân mac -Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 607[1]. Tigernach -mentionne aussi la mort d'Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l'année -précédente[2]. - -[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en -Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu'il -soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le -vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de _Degsa-Stân_, où -les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d'armée tout entier avec -le frère de leur roi. C'est en 603 que cette bataille fut livrée[3]. - -Dans les rangs de l'armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors -de cette bataille, soit lors d'une autre rencontre, il se trouvait -des troupes auxiliaires venues d'Irlande. L'ami d'Aidan, Fiachna mac -Lurgan, roi d'Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans -son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à -sa femme une aventure étrange. - -Un jour qu'elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla -d'amour. La reine repoussa ses avances.--«Il n'y a,» dit-elle, «en ce -monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon -mari.»--«Mais,» reprit l'inconnu, «que feriez-vous s'il était en votre -pouvoir de lui sauver la vie?»--«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais -en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir -en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»--«Le moment est -arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l'inconnu, -[Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un -guerrier terrible; il n'est pas de force à lui résister; il va être -tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il -s'appellera Mongân. Moi j'irai au combat; je m'y trouverai demain matin -avant midi au milieu des guerriers d'Irlande, en présence de ceux de -Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je -lui dirai que c'est toi qui m'envoies.» La reine céda. Le lendemain, de -bonne heure, l'inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la -traduction: - - Je vais rejoindre mes compagnons tout près. - Ce matin le ciel est blanc et pur. - C'est moi qui suis Manannân mac Lir; - Tel est le nom du guerrier qui est venu. - -Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi -d'Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l'an 603 de notre -ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de _Degsa-Stân_, deux -armées s'avancaient l'une contre l'autre, sur le point d'en venir aux -mains: l'une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des -Northumbriens; l'autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac -Gabrâin et le roi d'Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d'un coup, on vit -sur le front de l'armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa -distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards. -Il s'approcha de Fiachna, et lui parlant en -[Pg 336]particulier, lui raconta qu'il avait vu sa femme la -veille.--«J'ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon -concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais, -qui attribue aux Irlandais l'honneur de cette journée, il assura la -victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan. - -Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme -grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de -la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais -on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu'en réalité son père était -Manannân mac Lir[4].» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait -au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle -croyaient qu'il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes[5]. - - -[Footnote 1: _Annales Cambriæ_, édition donnée dans la collection du -Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.] - -[Footnote 2: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première -partie, p. 179.] - -[Footnote 3: Bède, _Historia ecclesiastica_, livre I, chap. 34, chez -Migne, _Patrologia latina_, tome XCV, col. 76.] - -[Footnote 4: Le principal ms. est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133. Le -commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que -_T. C. D._, H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la -Bibliothèque royale d'Irlande. C'est dans ce manuscrit, f° 63, que j'ai -trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et -Aidân livrèrent bataille, _fria Saxanu_.] - -[Footnote 5: _De civitate Dei_, livre XV, chap. 23. Ce passage a été -reproduit par Isidore de Séville, _Origines_, livre VIII, chap. XI, § -103.] - - -§11. - -_Mongân, fils d'un dieu, est un être merveilleux._ - -Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique. -[Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et -tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant -Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient -été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d'un coup de pierre, -en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton[1]. Mongân a donc existé -ailleurs que dans l'épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il -n'était pas seulement fils d'un dieu; mais, par un autre prodige, -conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier -célèbre de l'épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant -il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit -Mongân[2]. - -Déjà, dans le volume précédent[3], nous avons parlé de la légende -irlandaise où l'on raconte comment fut prouvée l'identité de Mongân -avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son _file_; il -s'agissait de savoir où était mort Fothad -[Pg 338]Airgtech, roi d'Irlande, tué par Cailté, l'un des compagnons de -Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis, -fixent à l'année 285 la date un peu vague[4]. - -Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le -menaça d'incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent -l'épouvante dans toute l'assistance. Il fut convenu que Mongân -aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu'il avait avancé, -c'est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar[5] -en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la -rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château -de Mongân. Dans le cas où, avant l'expiration du délai fixé, Mongân ne -serait point parvenu à prouver qu'il avait raison, tous ses biens, sa -personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété -du _file_. - -Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du -succès; et il laissa s'écouler les deux premiers jours et la plus -grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son -impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme -[Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût -pris l'engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les -joues de la reine.--«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait -Mongân: «quelqu'un viendra à notre aide.» - -Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que -son contrat fût exécuté. Il prétendait qu'il avait droit de prendre -immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa -personne.--«Attendez jusqu'au soir,» lui répondit Mongân. Il était -dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des -gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment -fatal où le _file_ allait s'emparer de tout, et elle ne voyait pas -apparaître le sauveur dont parlait son mari.--«Ne t'afflige pas, ô -femme,» lui dit Mongân. «L'homme qui vient à notre secours n'est plus -bien loin; j'entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.» - -Il s'agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry -et qui se jette dans la baie de Dingle, à l'extrémité sud-ouest de -l'Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de -là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la -ville d'Antrim, chef-lieu d'un comté qui forme l'extrémité nord-est -de l'île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au -temps où ce dernier s'appelait Find, arrivait du pays des morts pour -rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre -l'audacieuse présomption -[Pg 340]du _file_ Forgoll. Il suivait la route qu'ont toujours prise -ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu -gagner le nord-est de l'Irlande. - -Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut -un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des -gémissements.--«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être -ici, l'homme qui vient à notre secours. J'entends ses pieds qui agitent -l'eau dans la rivière de Maine.» C'est une autre rivière du comté de -Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers -le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de -Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants -par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle -poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes. - -La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas -une rivière sans que Mongân l'entendît et l'annonçât à sa femme. Il -l'entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la -Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de -Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d'Antrim où se -trouvait Mongân. - -Enfin Cailté était tout près. Il traversait l'Ollarbé, c'est-à-dire -la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de -Mongân. Mais on ne l'apercevait pas encore, et Mongân seul l'avait -entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais, -[Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en -larmes; en face de lui le _file_ Forgoll réclamait l'exécution des -engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses -cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne -ne connaissait, s'approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans -sa main une hampe de lance sans pointe; avec l'aide de ce bâton, il -sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui -formaient l'enceinte de la forteresse. En un clin d'œil il se trouva -dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer -entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l'autre côté de la salle, -faisant face au roi. - -Le nouveau venu demande de quoi il s agit.--«Le _file_ que voilà,» dit -Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad -Airgtech. Le _file_ prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster, -moi j'ai dit que c'était faux.»--«Eh bien,» s'écria le guerrier -inconnu, «le _file_ en a menti.»--«Tu regretteras cette parole,» -répondit le _file_.-«Ce que tu dis là n'est pas bien,» répliqua le -guerrier. «Je vais prouver ce que j'avance. Nous étions avec toi,» -dit-il en s'adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il -en regardant l'auditoire.--«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as -tort de révéler un secret.»--«Nous étions donc avec Find,» reprit le -guerrier. «Nous venions d'Alba, c'est-à-dire de Grande-Bretagne, nous -rencontrâmes Fothad Airgtech près d'ici, sur -[Pg 342]les bords de l'Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur. -Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu'il lui traversa le corps, -et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l'autre -côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche -nue du haut de laquelle j'ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de -distance à l'est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu -plus loin, toujours à l'est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil -de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d'argent, ses deux -bracelets et son collier d'argent sont dans le cercueil[6]. Au-dessus -de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de -cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée -en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand -il a été tué par Cailté.» - -On alla dans l'endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche, -le fer de lance, la pierre levée, l'inscription, le cercueil, le -cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son -pari[7]. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon -de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître -injustement attaqué. - -[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé -jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l'identité de Mongân -avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de -la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour -non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d'une race -supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c'est-à-dire -d'un dieu, d'un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance -gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des -hommes. - - -[Footnote 1: O'Conor, _Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, première -partie, p. 187, 188. Le texte d'O'Conor est très corrompu; on trouve -une meilleure leçon chez Hennessy, _Chronicum Scotorum_, p. 78. Nous -devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord -avec ces données chronologiques. C'est la pièce intitulée: _Tucait -baile Mongâin_, «Cause de l'extase de Mongân.» _Leabhar na hUidhre_, -p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l'année de la -mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c'est-à-dire en -544. _Chronicum Scotorum_, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie -irlandaise à ces époques reculées n'est qu'approximative.] - -[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O'Conor, _Rerum -hibernicarum scriptores_, t. II, première partie, p. 49.] - -[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.] - -[Footnote 4: O'Donovan, _Annals of the kingdom of Ireland by the Four -Masters_, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière, -les Quatre Maîtres (_Ibid._, p. 118, 119) font mourir en 283, -c'est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté -combattait dans la bataille livrée en 285.] - -[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l'obligeance de M. -Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu'on -trouvera dans la suite de la légende de Mongân.] - -[Footnote 6: _Airgtech_, surnom du roi, signifie probablement: qui a de -l'argent, des ornements d'argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.] - -[Footnote 7: C'est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon -attention. Il m'a aidé de ses conseils pour la traduction des passages -difficiles. Le meilleur manuscrit est le _Leabhar na hUidhre_, p. 133, -col. 1.] - - -[Pg 344]CHAPITRE XV. - -LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE. - -§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân.--§2. La race -celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des -anciens sur cette question.--§3. Comparaison entre la doctrine de -Pythagore et la doctrine celtique.--§4. Le pays des morts. La mort est -un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.--§5. Certains -héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels -sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de -Cûchulainn.--§6. Légende de Loégairé Liban.--§7. La descente de cheval -dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne -d'Ossin.--§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.--§9. Différence entre -Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l'autre. - - -§1. - -_L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân._ - -La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende -le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce -récit mythique -[Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion -celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également -une étude attentive. L'un est que Find, tué à la fin du troisième -siècle, n'avait cependant pas cessé de vivre, qu'il avait conservé sa -personnalité, et qu'il revint en ce monde plus de deux siècles après sa -mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau. - -Le second point est l'apparition de Cailté. Celui-ci n'est pas né une -seconde fois. On ne s'explique pas de prime abord comment, ayant à son -décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des -morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste -des humains. Ce qu'il y a de certain, c'est que suivant la légende -irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une -langue que tous ont comprise. Or cette légende n'a pas pour base une -croyance spéciale aux Irlandais, puisqu'en France, encore aujourd'hui, -dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux -revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous -donnerons là-dessus quelques développements. - - -§2. - -_La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? -Opinion des anciens sur cette question._ - -La seconde naissance de Find est quelque chose -[Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu'Etâin -naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une _sîde, banshee_, comme -on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français. -Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l'autre dans le -monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la -fait pénétrer, ont, d'un bout à l'autre, un caractère merveilleux; -ainsi les prodiges de la seconde vie d'Etâin s'expliquent par sa -première vie qui est divine. - -Mais Find n'est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point -comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il -s'appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son -nom était Find. Telle a été aussi l'histoire de Tûan mac Cairill. -Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement -plusieurs corps d'animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu -un corps d'homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le -souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies -précédentes, notamment durant la première, quand il s'appelait Tûan mac -Stairn[1]. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân -conservant la mémoire de ce qu'il avait vu quand il était Find. - -Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois -générales auxquelles obéit le récit épique. Il n'est pas ordinaire -qu'un mort naisse -[Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible: -telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains -auteurs de l'antiquité ont cru reconnaître entre les croyances -gauloises et l'enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces -ressemblances allaient jusqu'à l'identité. - -Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier -siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples -les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l'an 44, -Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez -les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes -des hommes sont immortelles, et qu'après un nombre d'années déterminé -elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau[3]. -Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié -du même siècle, l'autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie -des druides, qui ont proclamé l'immortalité de l'âme[4]. Au siècle -suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant -des Gaulois et de leur doctrine sur l'immortalité de l'âme, dit «qu'il -les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n'avaient pas sur -ce point des croyances identiques à celles que Pythagore -[Pg 348]professait dans son manteau de philosophe[5].» - -[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.] - -[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller, -_Fragmenta historicorum græcorum_, t. III, p. 239.] - -[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller, -t. I, p. 271.] - -[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.] - -[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition -Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.] - - -§3. - -_Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique._ - -Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après -la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n'étaient -pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener -une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d'animaux -et d'hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c'est par -là qu'ils expient leurs fautes. Les justes défunts n'ont pas l'embarras -d'un corps: purs esprits, ils vivent dans l'atmosphère, libres, -heureux, immortels[1]. - -La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir -un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill, -appelé d'abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie -s'appelait Find mac Cumaill. C'était pour eux une faveur, et non un -châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les -hommes, après la mort, trouvent dans un autre -[Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur -promet[2]. - -Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la -continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux -qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef -mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le -traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l'autre monde -continuer près du maître le service qu'ils faisaient dans celui-ci[3]. -Le débiteur qui meurt sans s'être acquitté sera, pendant sa seconde -vie, à l'égard de son créancier, dans la même relation juridique que -pendant sa première vie. L'obligation du remboursement le suivra -dans le pays des morts jusqu'à ce qu'il ait intégralement rempli les -engagements qu'il a contractés dans le pays des vivants[4]. - -[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l'autre vie comme une compensation -des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour -ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts -dans la région mystérieuse située au delà de l'Océan est pour chacun -une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non -corrigée, de la vie qu'avant de mourir il a menée de ce côté-ci de -l'Océan. - -Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore -est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de -vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu -où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le -ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore; -dans la doctrine celtique, c'est, pour les uns et les autres, une -région située à l'extrême ouest au delà de l'Océan; mais combien cette -divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la -morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l'autre vie une -sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première -vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de -la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce -monde, et voit dans la seconde vie du -[Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première. -C'est la doctrine celtique. - -Cette conception de l'immortalité est bien différente de la nôtre, dont -la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la -justice et les succès de ce monde l'espérance d'une réparation au delà -du tombeau. La race celtique n'a pas cette espérance. Cependant, elle -a dans l'immortalité de l'âme une foi profonde: elle croit en un pays -ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités -par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent -revenir: Cailté en a donné l'exemple; quelques héros, par un privilège -spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont -revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée. - - -[Footnote 1: Didot-Mullach, _Fragmenta philosophorum græcorum_, t. II, -p. IX-XII.] - -[Footnote 2: - - ..... Regit idem spiritus artus - Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ - Mors media est. - Lucain, _Pharsale_, livre I, v. 456-458. - -Le passage célèbre de César, _De bello gallico_, liv. VI, chap. XIV, § -5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,» -n'est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L'autre corps, où -passait, suivant la doctrine exprimée par César, l'âme du Celte mort -se trouvait, en règle générale, dans l'autre monde et par très rare -exception dans celui-ci.] - -[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem -inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et -clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus -confectis una cremabantur.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. -XIX, § 4.] - -[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum -est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.» -Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, -lignes 19-23.] - - -§4. - -_Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle -avant notre ère._ - -Les Celtes du continent, comme ceux de l'Irlande, se sont entretenus -de ce pays mystérieux des morts; l'autre monde, _orbis alius_, chanté -par les druides au temps de César, comme l'atteste Lucain, et confondu -avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et -Procope[1]. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de -combats qui, en ce -[Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps -vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun -d'eux comptait retrouver dans l'autre monde ce que nous pourrions -appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui -accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire: -clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un -guerrier gaulois n'était enterré sans ses armes. Sans armes, qu'eût-il -fait dans l'autre monde? puisqu'il devait y continuer la vie de combats -qu'il avait menée dans celui-ci. - -Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les -mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L'auteur est -Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus -modernes d'un passage aujourd'hui perdu d'Ephore, qui écrivait aussi au -quatrième siècle. - -La Hollande était alors une des provinces de l'empire celtique, et la -race germanique n'y avait point encore pénétré. A cette époque reculée, -elle était exposée, comme aujourd'hui, à ces redoutables invasions de -la mer contre lesquelles la science de l'ingénieur moderne la défend -avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux. -On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par -lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le -Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem. - -[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s'être -produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et -avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible -eut dans une partie considérable de l'Europe un grand retentissement. -Le bruit en parvint jusqu'en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée -en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs -habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il, -«est si considérable que les invasions de l'Océan font perdre aux -Celtes, cette nation belliqueuse, plus d'hommes que la guerre[2].» - -Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur -présente une contrée fertile et peuplée quand tout d'un coup l'invasion -irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans -ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les -lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes -des enfants. - -Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c'est la -conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort -approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont -inutiles. Il revêt son costume de guerre; l'épée nue dans la main -droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de -sa femme et de -[Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi -dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la -mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques -instants se retrouver avec ceux qu'il aime, dans l'autre monde où tous, -après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et -de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront -englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c'est-à-dire -au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire -et la suprématie sur toutes les nations voisines[3]. - - -[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.] - -[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition -Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, _Fragmenta -historicorum græcorum_, t. I, p. 245, fragment 44.] - -[Footnote 3: Aristote, _Ethicorum Eudemiorum_, l. III, c. 1, § -25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. _Ethicorum -Nicomacheorum_, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32, -lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non -seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas -de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, _Fragmenta historicorum -græcorum_, t. III, p. 457; et par Elien, _Variarum historiarum_, l. -XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl -Müllenhoff, _Deutsche Alterthumskunde_, t. I, Berlin, 1870, p. 231.] - - -§5. - -_Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et -des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa -Nair.--Légende de Cûchulainn._ - -Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales -occupations des dieux dans les -[Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les -guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au -temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont -l'épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré -en lutte avec les populations mythiques de l'Irlande, avec la race de -Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann. - -Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c'est une île où -l'on va d'Irlande en barque. Fand, déesse d'une beauté merveilleuse, -lui offre sa main. Mais le héros n'obtiendra cette épouse séduisante -qu'à la condition d'intervenir comme auxiliaire dans une bataille que -la famille de sa fiancée doit livrer à d'autres dieux[1]. Il accepte -cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix -de la victoire et il revient avec elle en Irlande. - -Cûchulainn n'est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise, -ait, dans l'autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un -autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle. - - -[Footnote 1: _Serglige Conculainn_, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez -Windisch, _Irische Texte_, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel -Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le _Livre des -conquêtes_, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster, -p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127, -col. 2, ligne 6.] - - -[Pg 356]§6. - -_Légende de Loégairé Liban._ - -Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près -d'En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d'Ai; avec eux -étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils -passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure, -quand ils se levèrent, ils virent un homme s'avancer vers eux à travers -le brouillard qui s'élevait du lac. - -Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite -une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à -pommeau d'or; une épée à poignée d'or pendait à sa ceinture; des -cheveux d'un jaune d'or lui couvraient la tête et les épaules.--«Salut -au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de -Connaught.--«Je vous remercie,» répliqua l'étranger.--«Quelle est la -raison qui t'amène?» demanda Loégairé.--«Je viens chercher une armée de -secours,» reprit l'inconnu.--D'où viens-tu?» dit Loégairé.--«Du pays -des dieux,» répondit l'inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma -femme m'a été enlevée. J'ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors -j'ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn -Maige Mell,» c'est à-dire de la forteresse de la Plaine -[Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré -sept batailles, et dans toutes j'ai été vaincu. Aujourd'hui aura lieu -entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.» -Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers: - - I - - La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, - Autour d'elle coulent des fleuves de sang: - Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, - Non loin d'ici, c'est tout près. - - Nous avons marché dans le sang généreux et rouge - De corps majestueux et de noble race; - Leur perte répand la douleur - Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes. - - Premier massacre, celui de la ville des deux grues; - Près d'elle un flanc fut percé: - Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée, - Eochaid fils de Sall Sreta. - - Avec vigueur combattit Aed fils de Find, - En poussant le cri de guerre; - Goll mac Duilb, Dond mac Néra - Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes. - - Les bons et jolis fils de ma femme - Et moi nous ne serons pas seuls: - Une part d'argent et d'or - Est le présent que je fais à quiconque le désire. - - La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, - Autour d'elle coulent des fleuves de sang: - Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, - Non loin d'ici, c'est tout près. - - -[Pg 358] - II - - Dans leurs mains sont des boucliers blancs - Ornés de signes en blanc argent, - Avec des épées brillantes et bleues, - Des cornes rouges à monture métallique. - - Observant l'ordre de bataille prescrit, - Précédant leur prince aux traits gracieux, - Marchent, à travers les lances bleues, - Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés. - - Ils ébranlent les bataillons ennemis, - Ils massacrent tout adversaire qu'ils attaquent. - Combien ils sont beaux dans le combat, - Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs! - - Leur vigueur, quelque grande qu'elle soit, ne pourrait être moindre: - Ils sont fils de reines et de rois. - Il y a sur leurs têtes à tous - Une belle chevelure jaune comme l'or. - - Leurs corps sont élégants et majestueux, - Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue, - Leurs dents brillantes ressemblent à du verre, - Leurs lèvres sont rouges et minces. - - Au combat ils savent tuer les guerriers; - Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs - voix mélodieuses. - Ils chantent en vers des choses savantes; - Aux échecs ils gagnent la partie de revanche. - - Dans leurs mains sont des boucliers blancs, - Ornés de signes en blanc argent, - Avec des épées brillantes et bleues, - Des cornes rouges à monture métallique. - -[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il -partit, retournant dans le lac d'où il venait de sortir. Loégairé -Liban, fils du roi de Connaught, s'adressant aux jeunes gens qui -l'entouraient:--«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas -en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel, -vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac. -Les cinquante guerriers l'y suivirent. Après quelque temps de marche, -ils rejoignirent l'étranger qui était venu les inviter, c'est-à-dire -Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d'où -ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite -assiéger la forteresse de Mag Mell, c'est-à-dire, avons-nous dit, de -la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était -retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister, -capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir -la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu'ils -avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui -est connue en Irlande sous le nom de _Osnad ingene Echdach amlabair_, -«Gémissement de la fille d'Eochaid le muet.» - -Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille, -qui s'appelait Dêr Grêné, c'est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des -cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une -femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle -patrie; mais à la fin de -[Pg 360]l'année ils eurent le mal du pays.--«Allons, «dit Loégairé, -«savoir des nouvelles d'Irlande.»--«Afin de revenir,» lui dit son -beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n'en descendez pas.» -Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et -arrivèrent à l'assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé -toute l'année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise -des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup -une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses -cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d'eux, pleins de -joie, pour leur souhaiter la bienvenue.--«Ne vous dérangez pas,» dit -Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»--«Ne me quitte pas,» -s'écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois -Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes -ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé -fut inébranlable; il répondit qu'il ne pouvait accepter, et chanta en -vers les prodiges de son nouveau séjour. - - I - - Quelle merveille, ô Crimthann Cass! - C'est de la bière qui tombe à chaque pluie. - Toute armée en marche est de cent mille guerriers; - On va de royaume en royaume. - - On entend la musique noble et mélodieuse des dieux; - On va de royaume en royaume. -[Pg 361] - Buvant dans des coupes brillantes, - Ou s'entretient avec qui vous aime. - - * * * * * - - J'ai pour femme moi-même - Dêr Grêné, fille de Fiachna. - Après cela, te raconterai-je, - Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons. - - Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell - Trente chaudrons, trente cornes à boire, - Nous en avons apporté la plainte que chante Maer, - Fille d'Eochaid le muet. - - Quelle merveille, ô Crimthann Cass! - C'est de la bière qui tombe à chaque pluie. - Toute armée en marche est de cent mille guerriers; - On va de royaume en royaume. - - II - - Quelle merveille, ô Crimthann Cass! - Je fus maître de l'épée bleue. - Une nuit des nuits des dieux! - Je ne la donnerais pas pour ton royaume. - -Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l'assemblée -des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d'où -il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et -lui; c'est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;--c'est-à-dire -de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,--et il a toujours pour -compagne la fille de Fiachna[1]. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.] - - -[Pg 362]§7. - -_La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et -dans la légende moderne d'Ossin._ - -Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous -appellerons l'attention, c'est la recommandation faite à Loégairé -Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande. -Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la -contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur -surhumain. - -Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n'est -pas seule à nous conserver. L'existence de cette croyance est attestée -aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique, -dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu -du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre -intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été -dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la -fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l'Irlande s'empare -de lui. Il quitte sa femme avec l'intention de revenir bientôt. Il est -monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route -qui le conduira en Irlande et qui l'en ramènera. La femme du héros lui -fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père: -«Rappelle-toi, -[Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu -ne reviendras dans la contrée si jolie que j'habite[1].» - -Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil. -Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui -avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette -charge, il fit un effort violent; la sangle d'or de son cheval se -brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté, -sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la -vieillesse et l'épuisement. Il n'a pu depuis retrouver la route du -pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté -en Irlande sans autre consolation que le souvenir d'un passé qui ne -reviendra pas[2]. - - -[Footnote 1: _Transactions of the Ossianic Society for the year 1856_, -vol. IV, 1859, p. 266. L'édition de ce texte curieux est due à M. Brian -O'Looney.] - -[Footnote 2: _Ibid._, p. 278.] - - -§8. - -_Légende de Crimthann Nîa Nair._ - -Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus -d'un siècle. La littérature la plus ancienne de l'Irlande raconte -l'histoire d'un héros qui fut encore moins heureux qu'Ossin: car en -tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut -[Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu'il -fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi -suprême d'Irlande, Crimthann Nîa Nair. - -Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa -généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise -une si grande réputation d'immoralité. Lugaid était fils de trois -frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur[1]. -Lugaid s'unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère -et sa femme, et de cette union est issu Crimthann[2]. - -Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d'Irlande. -Il épousa la déesse Nair, qui l'emmena de l'autre côté de la mer, dans -un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec -quantité d'objets précieux. On cite un char qui était tout entier -d'or; un jeu d'échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres -précieuses; une tunique brodée d'or; une épée dont la ciselure d'or -représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en -argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une -fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une -chaîne d'argent si jolie qu'on l'estimait trois cents femmes esclaves. -Crimthann mourut des -[Pg 365]suites d'une chute de cheval, six semaines après son retour en -Irlande[3]. - - -[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.] - -[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, _Adversus Jovinianum_, livre II, -chap. 7, chez Migne, _Patrologia latina_, t. 23, col. 296 A.] - -[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve -dans le traité appelé _Flathiusa hErenn_, Livre de Leinster, p. 23, -col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. _Annales -des Quatre Maîtres_, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 92-95; -Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de 1811, p. 408, 409.] - - -§9. - -_Différence entre la légende de Cûchulainn d'un côté, celles de -Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l'autre._ - -La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous -offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux -créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s'exposer à -une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant, -Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,--je -pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système -militaire des Celtes primitifs associe d'une manière inséparable à -ses exploits,--ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de -points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la -nature est assujetti. - -Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu'il -a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn -n'éprouve, ainsi -[Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C'est ainsi que, dans -l'épopée homérique, rien n'est changé chez Ulysse quand il revient de -l'île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son -voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour -du pays inconnu qu'ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans -le sens mythique que l'imagination populaire, en France, donne encore à -ce mot: des revenants, c'est-à-dire des morts, qui pour un temps fort -court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et -leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans -s'évanouir au même instant. - -Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de -l'éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à -l'accident qui l'a précipité de cheval, il lui confère, par le droit -qu'en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à -la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille -seulement d'un peu plus d'un siècle, un dernier écho de l'enseignement -celtique le plus ancien sur l'immortalité de l'âme. Le Celte croyait -que l'âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans -un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf -certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des -morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des -vivants. - - -[Pg 367]CHAPITRE XVI. - -CONCLUSION. - -§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et la -mythologie grecque.--§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en -Grèce.--§3. La triade en Irlande.--§4. La triade en Gaule chez Lucain: -Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.--§5. Le dieu gaulois que les -Romains ont appelé Mercure.--§6. Le dieu cornu et le serpent mythique -en Gaule.--§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.--§8. Le -naturalisme celtique. - - -§1. - -_D'une différence importante entre la mythologie celtique et la -mythologie grecque._ - -Quelques textes d'auteurs latins et grecs, un grand nombre -d'inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques, -nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les -autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants -paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des -attributions spéciales à chacune -[Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu'un jour on pourra donner -sur chacune d'elles un ensemble net et précis de légendes analogue à -celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses -principaux dieux. C'est une illusion. - -En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de -croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la -mythologie grecque, elle s'est développée, surtout au point de vue de -la forme littéraire et artistique, d'une façon toute différente, et -elle a vécu dans un milieu qui n'a jamais eu d'Homère ni de Phidias. -Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement -distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour -des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton, -Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et -les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types -différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du -corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes, -etc. - -Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai -de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs -à la conquête romaine, c'est-à-dire qu'ils datent d'une époque où la -religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de -Lucien sur Ogmios, nous n'avons aucun texte littéraire qui se rapporte -au mouvement religieux correspondant à cette période artistique. - -[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre -les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la -civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n'avait pas -encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par -lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une -certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une -forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms -divins servent pour ainsi dire d'étiquette. Les compositions épiques -de l'Irlande n'ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et -de leurs imitations romaines. On n'y voit pas chaque dieu se présenter -avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours -stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création -propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la -mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de -chacun des personnages qu'un nom divin désigne restent souvent indécis -et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des -autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font -qu'un. - -Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c'est-à-dire -trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant -d'êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que -trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la -même personnalité mythologique. - - -[Pg 370]§2. - -_La triade mythologique dans les_ Vêda _et en Grèce._ - -Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama, -le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois -formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par -conséquent, d'Indra, comme Tvashtri[1], Varuna aussi reçoit le titre -de dieu père[2]. Varuna est dieu de la nuit[3], variante de la mort, -qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra[4] son -fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri, -lui ôte la vie[5]. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent -trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou -trois expressions pour désigner la même conception mythologique. - -Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès -et Argès, deux noms de l'éclair, ont pour origine trois expressions -qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces -trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un -groupe sous le -[Pg 371]nom de Cyclopes[6]. C'est une triade dans le sens le -plus rigoureux du mot, c'est-à-dire que les Cyclopes sont trois -personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les -_Charites_, que les Romains ont appelées Grâces[7], et le triple -Géryon, personnification de la nuit[8]. - -Mais les Cyclopes les _Charites_, et Géryon, n'occupent qu'un rang -secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès, -Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus, -tous fils de Kronos[9], sont au nombre de trois comme les petits dieux -grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et -comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois, -dès l'époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le -génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement -distincts qu'il est impossible de les confondre l'un avec l'autre. - - -[Footnote 1: Bergaigne, _La religion védique_, t. I, p. 88.] - -[Footnote 2: _Id., ibid._, t. III, p. 111.] - -[Footnote 3: _Id., ibid._, t. III, p. 116-121.] - -[Footnote 4: _Id., ibid._, t. III, p. 142-148.] - -[Footnote 5: _Id., ibid._, t. III, p. 58-60, 144.] - -[Footnote 6: Hésiode, _Théogonie_, vers 139-145.] - -[Footnote 7: _Théogonie_, vers 907. Cf. Max Müller, _Lectures on the -science of language, second series_, 2e édition, p. 369-376.] - -[Footnote 8: _Théogonie_, vers 287; Eschyle, _Agamemnon_, v. 870. Cf. -plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.] - -[Footnote 9: Hésiode, _Théogonie_, vers 455-457.] - - -§3. - -_La triade en Irlande._ - -L'esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin -[Pg 372]d'attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle -qu'un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais -que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill, -Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient -petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps -sur l'Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La -femme du premier s'appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du -troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois -noms de l'Irlande. Il n'y a donc qu'une femme, et comme la triple -épouse se réduit à l'unité, les trois époux n'en font qu'un[1]. - -Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue -des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de -ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui -le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar -et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent. -Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique. -Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une _file_ féminine; -elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi -des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan, -[Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac -Cecht et Mac Grêné[2]. - -Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n'y a qu'une différence de nom; on peut -même dire qu'entre Iuchar et Uar la différence n'est qu'apparente, -car le second de ces deux noms n'a été obtenu qu'en retranchant trois -lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui -écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair. -Iuchair n'est qu'une forme abrégée de Iucharba. - -Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar, -tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A -eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan[3]; tous trois -sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug[4]. On les dépeint tous -les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont -vêtus d'un manteau vert sur une tunique d'un rouge -[Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et -très pointue. Une épée à poignée d'ivoire pend sur la cuisse de chacun -d'eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois -chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.» -Leurs trois pères nourriciers s'appellent Victoire, Dignité et Force -protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et -Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois -châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité[5]. Enfin à -eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut -dire «science, littérature, poésie[6].» - -Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont -un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré -certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la -mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique -dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De -cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus -tard roi suprême d'Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène -étrange, deux lignes circulaires rouges, l'une au cou, l'autre à la -ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps -[Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il -ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps -jusqu'à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps. -Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône -d'Irlande[7]. - -La triade est produite par l'habitude d'employer trois synonymes pour -exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont -conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des -manuscrits du _Glossaire_ de Cormac, nous lisons que la femme du grand -dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte[8]. -Dagdé lui-même, d'après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom -par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de -Rûad-rofhessa[9]. Nous ne voyons pas qu'on ait supposé trois dieux pour -expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d'un dieu unique, du dieu -père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce -dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son -fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois -dieux; le premier, d'abord roi, -[Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la -bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier -dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier -Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à -l'origine, ont désigné la même divinité. - - -[Footnote 1: _Lebar gabala_, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, -lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; _Flathiusa hErenn_, Livre -de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla -Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.] - -[Footnote 2: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, -p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père, -est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père -maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous -avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.] - -[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p. -11, col. 1, ligne 28.] - -[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers -de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente -sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo. -Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une -date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous -le titre, bien connu en Irlande, de _Aided Chloinne Tuirend_, «Mort -violente des enfants de Tuirenn.»] - -[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.] - -[Footnote 6: _Dialogue des deux docteurs_, dans le Livre de Leinster, -p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur _ecne_ = *ate-gnio-n, dont la forme -la plus complète en vieil irlandais est _aithgne_, voyez la _Grammatica -celtica_, 2e édition, p. 60, 869.] - -[Footnote 7: _Flathiusa hErend_, dans le Livre de Leinster, p. 23, col. -1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; _Aided Meidbe, ibid._, p. 124, -col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, _Histoire d'Irlande_, édition de -1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.] - -[Footnote 8: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 90. Hérè, femme de -Zeus, est aussi une trompeuse (_Iliade_, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.] - -[Footnote 9: Whitley Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 47, 144.] - - -§4. - -_La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus._ - -Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre -le sens, il est nécessaire de déterminer d'abord auquel des deux -groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces -triades appartient. - -La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont -Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent -cités: les dieux qui la composaient s'appelaient Teutatès, Esus et -Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et -de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés -Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains[1]. L'objet de ces -sacrifices était d'obtenir que cette triade redoutable, considérée -comme divinité de la mort, acceptât l'âme -[Pg 377]de la victime en échange d'autres personnes plus chères dont la -vie était menacée[2]. - -Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les -captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux. -Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était -encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle -avant notre ère[3]. Il persistait en Gaule longtemps après cette date; -il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de -Sicile vers l'année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous -dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des -armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés, -ou mis à mort d'une autre façon[4]. Les Gaulois ne procédaient pas -autrement au temps de -[Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C. -Après avoir dit qu'ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars -romain, l'auteur des _Commentaires_ continue ainsi: «Quand ils ont -résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le -butin qu'ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en -son honneur tout ce qui a vie[5].» - -Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité -gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L'une est une -dédicace à Mars _Toutatis_; elle a été trouvée en Grande-Bretagne[6]. -L'autre, découverte à Seckau en Styrie, s'adresse à Mars _Latobius -Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius_[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès -est le -[Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs -captifs. C'est un des noms et une des personnifications de ce dieu -père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait -épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme -remplaçant, lui envoyait dans l'autre monde un captif immolé[8]. - -Taranis ou Taranus, si l'on admet la correction de M. Mowat[9], est -un doublet de Teutatès ou Toutatis. L'étymologie de son nom établit -que c'est un dieu de la foudre: _taran_, en gallois, en cornique et en -breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande, -est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le -mauvais œil, dont le regard tue, n'est autre chose que la foudre. On a -considéré Taranus comme identique au Jupiter -[Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la -religion des Romains n'étant pas dualiste comme celle des Gaulois, -Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales -comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au -Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est -le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la -mort, père des dieux de la vie[10]. Voilà pourquoi en Gaule, comme -Lucain nous l'apprend, on lui offrait des sacrifices humains. - -Esus, dont une variante _Æsus_ nous a été conservée par une monnaie -de la Grande-Bretagne[11], a été placé avec raison par Lucain dans la -même triade, puisqu'on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu'il -coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans -doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l'an 14 à -l'an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu -en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet -usage n'était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys -d'Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si -cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère, -du moins le cérémonial en subsistait, puisque -[Pg 381]sous Claude, en l'an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius -Méla nous apprend qu'il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer -d'hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de -sang à des gens de bonne volonté[12]. - - -[Footnote 1: Lucain, _Pharsale_, l. I, vers 444-446.] - -[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis -periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se -immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur, -quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum -immortalium numen placari arbitrantur.» César, _De bello gallico_, -livre VI, chap. XVI, § 2, 3.] - -[Footnote 3: «Cum ... mactatas humanas hostias, immolatosque liberos -suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius -Manlius, l'an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap. -XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot, -t. II, p. 499. Ici il est question d'événements de l'année 167 avant -J.-C.] - -[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς -τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ -τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις -ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition -Didot, t. I, p. 273, 274.] - -[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare -constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum -superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum -conferunt.» César, _De bello gallico_, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.] - -[Footnote 6: - - MARTI - TOUTATI. - -Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. _Corpus inscriptionum -latinarum_, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd'hui conservé au -Musée Britannique.] - -[Footnote 7: - - MARTI - LATOBIO - HARMOGIO - TOVTATI - SINATI MOG - ENIO. - -_Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, n° 5320. M. Mowat, _Revue -épigraphique_, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je -préfère la lecture du _Corpus inscriptionum latinarum_, t. III, p. -1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. _Ou_, -dans _Toutatis_, est une variante d'_eu_ dans _Teutates_; _o_ dans -_Totatigens_ (_Corpus_, t. VI, n° 2407), _u_ dans _Tutatis_, cité par -M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées -(_Grammatica celtica_, 2e édition, p. 34); _Tioutatis_ serait un -monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m'empêche pas -d'avoir sur une foule d'autres points en haute estime les travaux du -savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le -domaine des études celtiques.] - -[Footnote 8: Le _Mars Belatu-Cadros_, «beau quand il tue,» de -Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. _Corpus -inscriptionum latinarum_, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.] - -[Footnote 9: _Revue épigraphique_, t. I, p. 123-126. L'hypothèse -que les thèmes en _i_ faisaient leur génitif en _ou_ (_Grammatica -celtica_, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion, -_Taranu-cnos_ est un composé asyntactique.] - -[Footnote 10: Les dédicaces «deo Taranu-cno» par les Gaulois de la rive -droite du Rhin,--Brambach (_Corpus inscriptionum rhenarum_, nos 1589, -1812),--s'adressent à un fils de Taranus.] - -[Footnote 11: A. de Barthélémy, dans la _Revue celtique_, t. I, p. 293, -col. 1.] - -[Footnote 12: Voir plus haut, t. Ier, p. 149.] - - -§5. - -_Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure._ - -Ainsi, Teutatès, Taranis ou Taranus et Esus sont autant de formes de ce -dieu de la mort, père du genre humain, appelé _Dis pater_ par César. En -Irlande il porte, nous l'avons dit, trois noms: Bress, Balar et Téthra; -c'est le chef des Fomôré. Dans le groupe divin qui leur est opposé, la -victoire est remportée par _Lug_, plus anciennement _Lugus_. Le nom de -Lug, en irlandais, veut dire «guerrier[1].» En effet l'acte le plus -important de ce dieu a consisté à tuer le dieu de la mort Balar. C'est -Lug que César présente comme identique au Mercure romain, déjà confondu -à cette époque avec l'Hermès grec. Lug ressemble à ce Mercure-Hermès en -ce qu'il est le dieu des arts et -[Pg 382]du commerce. Mais de cette ressemblance à l'identité, il y a -une distance énorme. Nous avons déjà fait une observation analogue -à propos du Jupiter romain et du Taranis ou Taranus gaulois: les -mythographes romains, partant de la croyance à la réalité de leurs -dieux et des dieux étrangers, s'imaginaient avoir établi l'identité -de deux personnalités mythologiques, quand ils avaient constaté entre -elles certains points de ressemblance. De là est résultée la fusion de -leur mythologie avec celle des Grecs: par l'emploi de cette méthode, -ils sont arrivés à se persuader à eux-mêmes et à faire croire aux -Gaulois romanisés que les dieux gaulois et les dieux romains étaient -les mêmes. Cette doctrine était fausse: le dieu gaulois que César -a appelé Mercure est une conception mythologique originale qui, -ressemblant sur certains points au Mercure-Hermès gréco-romain, en -diffère sur d'autres points; il est, par exemple, un dieu guerrier. - -Les Gaulois ne l'appelaient pas seulement Lugus: ils lui donnaient -plusieurs autres noms, et, parmi ces noms, plusieurs ont pour élément -fondamental une racine SMER dont la valeur n'a pas encore été -déterminée[2]. Sur un vase découvert à Sanxey, près de Poitiers, on lit -la dédicace DEO MERCVRIO ATUSMERIO. La base d'une statue de Mercure -trouvée à -[Pg 383]Meaux offre la légende DEO ADSMERIO[3]. Sur un des autels -romains de Paris conservés au musée de Cluny, M. Mowat a déchiffré les -cinq lettres SMERI ou SMERT. Elles commencent la légende, aujourd'hui -fruste, inscrite au-dessus d'un bas-relief représentant un personnage -qui va frapper un serpent d'un coup de massue[4]. Ce personnage est -un doublet de Lugus. Le serpent est une des formes du dieu mauvais -indo-européen[5]. - -Dans le bassin du Rhin, le dieu identifié au Mercure romain perd -souvent son nom gaulois; mais alors il est accompagné d'une déesse qui -a conservé ce nom: c'est _Rosmerta_, et _Ro-smer-ta_ nous offre la même -racine qu'_Atu-smer-iu-s_ ou _Ad-smer-ius_, et que le mot incomplet -_Smer-i_... ou _Smer-t_...[6]. - - -[Footnote 1: Glossaire d'O'Davoren, chez Whitley Stokes, _Three irish -glossaries_, p. 103. Suivant un passage célèbre du pseudo-Plutarque, -_De fluviis_, le premier terme du composé _Lugu-dunum_ aurait signifié -«corbeau.» La vérité est probablement que dans le récit légendaire -gaulois auquel ce texte renvoie, il était question d'une apparition -d'oiseaux, et que dans la croyance gauloise ces oiseaux étaient une -manifestation du dieu Lugus.] - -[Footnote 2: En irlandais moyen, _smêr_ veut dire «feu.» Whitley -Stokes, _Sanas Chormaic_, p. 149. De ce mot paraît dériver l'irlandais -moyen _smêroit_ «charbon.» On ne sait pas quelle est dans ces deux mots -l'origine de l'_e_ long.] - -[Footnote 3: Mowat, dans le _Bulletin des antiquaires de France_, 1882, -p. 310.] - -[Footnote 4: Mowat, dans le _Bulletin épigraphique de la Gaule_, t. I, -p. 117.] - -[Footnote 5: Bréal, _Mélanges de mythologie et de linguistique_, p. 96 -et suiv.] - -[Footnote 6: Charles Robert, _Epigraphie de la Moselle_, p. 65 et -suiv. Le nom propre d'homme _Smertu-litanus_, «large comme _Smertus_,» -dans une inscription de Worms (Brambach, n° 901), est un témoignage -du même culte, et le nom de femme galate _Zmerto-mara_, «grande comme -_Smertos_,» atteste que les Gaulois avaient porté ce culte en Asie.] - - -§6. - -_Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule._ - -Le serpent de l'autel du musée de Cluny,--ce serpent que va frapper -d'un coup de massue le dieu celtique identifié à Mercure, ce serpent -qui est une -[Pg 384]des personnifications du dieu méchant,--reparaît dans -d'autres monuments dont il a été fait en ces derniers temps une étude -approfondie[1]. Dans la plupart des monuments publiés jusqu'ici, ce -serpent a une tête de bélier. Il est associé comme attribut à des -divinités gauloises par des monuments trouvés à Autun, à Montluçon, à -Epinal, à Vandœuvre (Indre), à La Guerche (Cher). Un des plus curieux -de ces monuments est celui d'Autun. Le dieu est accroupi, tricéphale et -cornu; deux serpents à tête de bélier lui font une sorte de ceinture. - -Ses trois têtes nous rappellent la triade gauloise: Teutatès, Esus et -Taranis ou Taranus; la triade irlandaise: Bress, Balar et Téthra. Il -porte des cornes. En Irlande, le père de Bress s'appelle _Bûar-ainech_, -c'est-à-dire «à la figure de vache[2].» Quant aux serpents à tête -de bélier, ce sont les monstres à têtes de chèvre, _goborchind_, de -l'Irlande[3]. Sur l'autel de Vandœuvre (Indre), le dieu cornu, toujours -accroupi, n'est pas tricéphale; mais il est accompagné de deux autres -dieux debout qui complètent la triade; et les deux serpents, au lieu de -lui servir de ceinture, sont placés aux deux extrémités du bas-relief. - -[Pg 385]Le dieu cornu, père de Bress, et par conséquent aussi de -ses deux doublets Balar et Téthra, ne s'appelait pas, en Gaule, -dieu «à figure de vache,» _Bûar-ainech_ en irlandais: on le nommait -_Cernunnos_[4]. Cernunnos, suivant nous, est le premier père, le dieu -fondamental de la nuit et de la mort; ses cornes sont le croissant de -la lune, reine de la nuit. Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus sont -ses fils, ou, si l'on veut, ses doublets, pourrait-on dire en quelque -sorte. Le nom de _Cernunnos_ est gravé sur la troisième face de l'autel -n° 3 du musée de Cluny; au-dessous on distingue nettement une figure -humaine cornue. La partie inférieure du corps est fruste; mais vu la -hauteur du monument, il est certain que ce dieu était accroupi, comme -les deux autres dieux cornus dont nous avons parlé, celui d'Autun et -celui de Vandœuvre (Indre). Aucun serpent ne l'accompagne; le sculpteur -a fait du mythe deux tableaux: après avoir placé Cernunnos sur la -troisième face de l'autel, il a représenté sur la quatrième face le -meurtre du serpent. - -Dans la doctrine celtique telle que nous la trouvons en Irlande, le -dieu de la mort, tué par son petit-fils, vit toujours et règne, en -changeant de -[Pg 386]nom; les Gallo-Romains ont préféré une autre forme du mythe. -Dans le système qui a inspiré le bas-relief de Paris, le dieu du -crépuscule n'a pas tué le dieu de la nuit, son père; il a tué seulement -le serpent qui est le compagnon ordinaire de ce dieu redoutable. Du -reste, bien qu'habituellement les Indo-Européens confondent la nuit -avec l'orage, le serpent est le représentant de l'orage et de la foudre -plutôt que de la nuit, et il n'y aurait pas lieu de s'étonner si cette -distinction avait été encore saisie en Gaule au premier siècle de notre -ère. - -Aussi y a-t-il des exemples du dieu cornu sans l'emblème du serpent. -Nous citerons les bas-reliefs de Beaune et de Reims. Le dieu de Reims -tient une espèce de sac d'où s'échappent des glands ou des faînes que -semblent attendre un bœuf et un cerf placés au-dessous. On se rappelle -que les Irlandais païens, immolant leurs enfants à la grande idole -_Cromm cruach_, la «courbe sanglante,» attendaient du lait et du blé -en échange[5]. Cette idole n'était autre chose qu'une grossière image -du dieu de la mort. Au prix d'innocentes victimes, ce dieu donnait, -croyait-on, à ses cruels adorateurs la nourriture et la vie. - - -[Footnote 1: Alexandre Bertrand, _L'autel de Saintes et les triades -gauloises_, dans la _Revue archéologique_ de juin, juillet et août -1880; _Les divinités gauloises à attitude bouddhique_, dans la _Revue -archéologique_ de juin 1882.] - -[Footnote 2: Voir plus haut, p. 203.] - -[Footnote 3: Voir plus haut, p. 95.] - -[Footnote 4: Le TARVOS TRIGARANUS du musée de Cluny est un doublet -de Cernunnos. Il correspond au taureau du troupeau de Géryon dans la -mythologie grecque: par un phénomène d'étymologie populaire, Géryon ou -le crieur au triple corps a été changé en trois grues chez les Gaulois; -du reste le thème celtique _garano_, «grue,» est presque identique -étymologiquement au Géryon grec.] - -[Footnote 5: Voir plus haut, p. 108.] - - -§7. - -_Le dualisme celtique et le dualisme iranien._ - -Ainsi, l'étude de la mythologie irlandaise nous -[Pg 387]fait connaître les points fondamentaux de la mythologie -celtique continentale. La religion celtique était fondée sur la -croyance en deux principes, le premier négatif et méchant, le second -positif et bon, né pourtant du premier; ces deux principes sont opposés -l'un à l'autre et en lutte l'un contre l'autre, comme Ormazd et Ahriman -dans l'ancienne religion de l'Iran. On aurait tort cependant de -croire que l'origine de ce dualisme soit iranienne, et de considérer -les druides comme les élèves des mages. Le mot _dêvos_, en irlandais -_dîa_, en breton _doué_, est chez les Celtes, comme dans la littérature -védique, le nom des dieux bienfaisants, des dieux fils opposés au -père mauvais; il n'est pas, comme dans la littérature iranienne, -exclusivement réservé aux dieux ennemis. Quant au dieu père méchant, -vaincu par son fils, il n'a pas ce caractère d'absolue perversité qui -distingue l'Ahriman des Iraniens. Il reste un des principaux dieux, -_dê[v]i_, c'est dans son empire que s'accomplit le prodige de la vie -bienheureuse des morts; et le mélange singulier de cruauté et de -paternité, qui le distingue constitue un des aspects les plus étranges -comme les plus curieux de la religion celtique. - - -§8. - -_Le naturalisme celtique._ - -A ce dualisme, les Irlandais païens associent, par une contradiction -frappante, et des croyances panthéistes attestées par une longue -invocation qui semble -[Pg 388]un débris d'un vieux rituel, et des doctrines naturalistes -qu'on retrouve également au début de la _Théogonie_ d'Hésiode. Chez -Hésiode, la terre et le ciel précèdent les dieux et leur ont donné le -jour. En Irlande, la terre, la mer, les forces de la nature semblent -un moment, dans le _Livre des conquêtes_, être considérées comme plus -puissantes que les dieux contre qui elles sont invoquées; ce sont elles -aussi qu'on prend à témoin dans les serments[1]. - -Quel rôle le panthéisme et le naturalisme ont-ils joué dans le monde -celtique? - -Le panthéisme est une doctrine philosophique qui n'a probablement -jamais pu avoir qu'un-petit nombre d'adeptes; mais le culte de la -nature sous les divers aspects qu'elle nous offre, le culte par -exemple des montagnes, des forêts, des rivières, était plus à la -portée des foules. Les inscriptions romaines de la Gaule nous ont -conservé des dédicaces à ces divinités secondaires: ainsi au dieu -Vosge, _Vosegus_[2], qui n'est autre chose que le groupe de montagnes -de ce nom; à la déesse Ardenne, _Arduinna_, dont le nom est, dans une -inscription, accompagné de deux arbres, et qui est une forêt bien -connue[3]; -[Pg 389]à la déesse Seine, _Sequana_, dont le culte paraît s'être -principalement célébré à la source de cette rivière[4]. Nous retrouvons -la même idée dans le troisième poème liturgique d'Amairgen, où nous -remarquons les trois invocations suivantes: «Montagne fertile, fertile! -Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau[5]!» Ce culte -secondaire était donc commun à l'Irlande et à la Gaule. Il n'est point -spécial à la race celtique, car on le trouve en Grèce et à Rome. Au -même ordre d'idées se rattache le culte des villes, celui, par exemple, -de la _dea Bibracte_ chez les Eduens[6], celui de la forteresse de Tara -en Irlande[7]. - -Mais toutes ces divinités ne tiennent qu'un rang inférieur dans -la pensée des Celtes. Les grands dieux sont ceux dont les luttes -sanglantes ont inspiré les récits légendaires qui constituent le -cycle mythologique irlandais. C'étaient eux qui, avant tous autres, -recevaient les hommages des fidèles; car d'eux, de leur faveur ou de -leur haine dépendait, suivant une croyance universelle chez les Celtes -des Iles Britanniques -[Pg 390]comme chez ceux du continent, la prospérité ou le malheur des -individus, des familles et des peuples. - -Tel est le résultat général auquel paraît conduire l'étude des textes -classiques latins et grecs qui concernent la religion celtique, -quand on combine cette étude avec l'emploi des moyens nouveaux -d'information que nous possédons aujourd'hui. Je veux d'abord parler -des inscriptions, toujours plus nombreuses, que, depuis quelques années -surtout, le sol des contrées autrefois gauloises livre presque chaque -jour aux investigations des épigraphistes; je rappellerai ensuite -les monuments figurés, la plupart presque inconnus jusqu'ici, que le -zèle de M. Alexandre Bertrand a réunis en quantité considérable et -classés en si bon ordre dans les salles du musée de Saint-Germain. -Enfin, j'insisterai sur les éditions de textes irlandais que nous -devons aux labeurs si longs et si méritoires d'O'Curry et d'O'Donovan, -à l'Académie d'Irlande et aux savants celtistes[8], au paléographe -éminent[9], qui sont, au point de vue de nos travaux, sa principale -gloire; à MM. Whitley Stokes et Windisch, auxquels d'injustes attaques -n'ôteront pas l'honneur d'avoir, avec M. Hennessy, fait les premiers -connaître sur le continent la littérature épique de l'Irlande. - - -[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 243-252.] - -[Footnote 2: Brambach, _Corpus inscriptionum rhenarum_, n° 1784. -Comparez les dédicaces à la déesse Abnoba qui est aussi une montagne, -_ibid._, 1626, 1690; elle est appelée _Diana Abnoba_, n° 1654, et -_Deana Abnoba_, n° 1683.] - -[Footnote 3: Dans cette inscription, qui est le n° 589 de Brambach, -on a écrit à tort _Ardbinna_; la bonne leçon, avec un _u_ au lieu -d'un _b_ à la seconde syllabe, nous est conservée par une inscription -de Rome, _Corpus inscriptionum latinarum_, tome VI, n° 46, et par -une inscription d'origine incertaine publiée par de Wal, _Mythologiæ -septentrionalis monumenta latina_, vol. I, n° XX. Comparez la dédicace -_sex arboribus_, Orelli, 2108.] - -[Footnote 4: De Wal, _Mythologiæ septentrionalis monumenta latina_, -vol. I, n° CCCXLII.] - -[Footnote 5: Voyez plus haut, p. 250.] - -[Footnote 6: Bulliot, dans la _Revue celtique_, tome I, p. 306. -Comparez les dédicaces _deo Nemauso, deæ Noreiæ_, Orelli, 2032-2035.] - -[Footnote 7: «Temair tor tuathach!» Troisième invocation d'Amairgen. -Livre de Leinster, p. 13, col. 2, ligne 10.] - -[Footnote 8: Je commettrais une ingratitude si je ne constatais pas -les services que m'a rendus l'introduction mise en tête du Livre de -Leinster par M. Robert Atkinson.] - -[Footnote 9: M. J.-T. Gilbert.] - - -[Pg 391]CORRECTIONS ET ADDITIONS - -P. 32, ligne 5. La syntaxe voudrait _cen-chuis_ ou _cen-chossa_, -mais le composé _Gri-cen-chos_ est asyntactique, comme Tigernmas -pour _Tigern-bais_. S'ils n'étaient asyntactiques, ces mots seraient -indéclinables. - -P. 145, ligne 1. La déesse Dana est appelée_ Ana, Anu_ dans le -_Glossaire_ de Cormac, chez Whitley Stokes, _Three irish Glossaries_, -p. 2, 6. Dans un texte cité par O'Davoren, _ibidem_, p. 49, on trouve -_anann_ (génitif de _anu_), qui est glosé par _imbith_, c'est-à-dire -«d'abondance.» - -P. 153. _Nuadu_ est employé comme nom commun, au génitif _nuadat_, dans -le _Festin de Bricriu_, chez Windisch,_ Irische Texte_, p. 289, ligne -12; et ce mot est glosé par _in rîg_, «du roi,» dans le _Leabhar na -hUidhre_, Windisch, _Irische Texte_, p. 289, note.] - - -[Pg 392] - -[Pg 393]INDEX ALPHABÉTIQUE - -A - -Abcan, fils de Becelmas, 176. -Aborigènes, 291. -Abraham, 40, 41. -Achéloüs, 14. -Achille, 121. -Accroupis (dieux), 384, 385. -Acrisios, roi d'Argos, 207, 208, 210, 211, 217. -Adam, 67, 303. -_Adsmerius (deus)_, 383. -Aedilfrid, roi des Northumbriens, 334, 335. -Aed Slane, roi d'Irlande, 256. -_Aenach Carmain_, 6. -_Æsus_, 109, 380. -Agamemnon, 109. -Age d'or, 199, 200. Voyez _Race d'or_. -Agnoman, père de Nemed, 51, 52, 75, 88, 89. -Ahi, 99. -Ahriman, 15, 387. -Ai (Plaine d'), 356. -Aicil (Ile d') 77. -Aidan mac Gabrâin, 333-336. -Aïdès, 17, 18, 20, 121, 240, 371. -Ailech, 14, 235. -Ailill, roi de Connaught, 127, 128, 286-288, 299. -Ain, fille de Partholon, 34, 35. -Air, 251. -Aja Ekapad, 32. -_Alaunus (Mercurius)_, VI. -Alcmène, 294. -Alcuin, 229. -Alexandre Polyhistor, 347. -Amairgen Glûngel, 242-254, 256, 258-261, 389. -Ambroisie, 309. -Amphitryon, 294. -Ange gardien, 279. -Annales des Quatre Maîtres, 70. - Voyez _Quatre Maîtres_. -Annenn, fils de Némed, 90. -Antrim, 339. -Aphrodite, 186. -Apollon, V, VI, 37, 99, 368. -Araxe, fleuve, 81. -Arbres des dieux, 274, 275, 302, 325. - Voyez _Branches_. -Arc, 190, 295. -Ard-ladran, 74. -Ardlemnacht, 265. -Arduinna, déesse, 388. -Arès, 186. Voyez _Mars_. -Argeiphontès, 201, 202. -Argès, 218, 370. -Argos, ville, 207. -Argos ou Argus, 201-203. -Aristote, 351. -Artémis, 37. -Arthur, 325. -Arthur, fils de Bicur, 337. -Assemblées publiques d'Irlande, 6, 304. -Asura, 15. -_Atbalat_, «ils meurent,» 225. -Athènè, 121. -Athènes, 202. -Atlantique (Océan), 19. -Attique, 14. -_Atusmerius (deus Mercurius)_, VI, 382. -Auguste, empereur, 81, 139. -Augustin (Saint), 336, 343. -Autun, 384, 385. -Avallon (Ile d'), 325. - -B - -Babel, 40. -Badbgna, 100. -Balar Balcbeimnech, chef des Fomôré, 15, 112, 137, 173, 174, 176, 182, 185-188, 197-219, 225, 294, 301, 304, 376, 379-381, 384. -Balor Beimean, 208-218. Voyez _Balar_. -Baltique (Mer), 83. -Banba, 68, 234, 254, 372. -_Bar_ «mer,» 25. -Barque de verre, 119, -Barques des morts, 232. -Barthélémy (Saint), 25. -Batailles mythologiques, 14, 15, 31, 32, 100, 101, 113-116, 121, 180-187, 260, 389. -Bâth, 25, 39. -Beaune, 386. -Bède, 41, 153, 324. -Belach Conglas, 116. -_Belatucadros (Mars)_, VI, 379. -_Belenus (Apollo)_, VI. -Bélier, 384. -_Belisama (Minerva)_, VII. -Bellérophon, 97, 99, 204-206. -Belténé ou Beltiné, 5, 38, 158, 180, 243. -Beothach, 56. -Bethach, 116 -Beurre, 308, 310. -_Bibracte (Dea)_, 389. -Bière, 303, 309, 318, 358, 360, 361. -Bière de Goibniu ou des dieux, 275, 277-279. -Bilé, 225, 230, 239. -Bith, fils de Noé, 67, 72-75. -Blathmac, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296. -Blé, 102, 269, 290, 386. -Boann, femme de Dagdé, 271, 283, 284, 286. -Bochra, fils de Lamech et père de Fintan, 76, 81. -Bodb, roi des _side_ de Munster, 285, 286. -Bodhbh Dearg, 276. -Bœuf, 386. -Bois d'Irlande, 296. -Bois divinisés, 250-252, 388. -_Bolg_, «sac de cuir,» 134. -_Bona dea_, 290-292. -Bouclier, 358. -Bouddhique (Attitude), 384. -Boyne, rivière, 115, 259, 270, 271, 280, 281, 340. -Bracelets d'argent, 342. -Bragance, 230, 231. -Bran, fils de Febal, 322-325. -Branches merveilleuses, 323, 327-329, 331, 333. Voyez _Arbre_. -Breas, 159-163, 168. -Bregleith, 312, 314, 319, 322. -Brégon, 229, 230, 233, 239. -Brennus, 148, 149. -Bress mac Eladan, Fomôré, roi d'Irlande, 15, 145, 153, 154, 156, 167-172, 175, 182, 183, 198, 203, 204, 307, 373, 376, 381, 384. -Bress, père de Lugaid, 364. -Bretagne (Ile de), 232. Voyez _Grande-Bretagne_. -Bretons, 117, 134, 264, 337. -Brîan, fils de Dana, 145-149, 183, 372-374. -_Briareos_, 219. -Bricriu le querelleur, 295, 297, 298. -_Brigantia_, déesse, 146, 148. -_Brigantia_, ville d'Espagne, 230. -_Brigindo_, déesse, 146. -Brigit, déesse, 145-148, 182, 183, 372. -Brigite (Sainte), 145. -Britan, 116. -Brontès, 218, 370. -_Brug Maic ind Oc_, 270-280. -_Brug na Boinne_, 270-280. -_Buar-ainech_, 202-204, 384, 385. -_Buide Conaill_, 296. - -C - -Cacus, 212, 213. -Cadmus, 10, 121. -Caer, fille d'Ethal Anbual, 286-289, 312. -Caillin (Saint), 82. -Cailté, 338, 340-343, 345, 351. -Caïn, 92, 93. -Calypso, fille d'Atlas, 120, 366. -_Camulus (Mars)_, VI. -Caragh (Rivière de), 339, 340. -Carell, 49, 57. -Carlingford (Lac de), 240. -Caspienne (Mer), 87, 89. -Catalogues de la littérature épique de l'Irlande, 1-3. -_Caturix (Mars)_, VI. -Celtchar, fils de Uithechar, 295. -Cenmare (Rivière de), 38. -_Cenn Cruach_, 105-113 -Cennfaelad, archevêque d'Armagh, 78. -Cera, 375. -Cercueil de pierre, 342. -Cerf, 386. -Cermait, 372. -_Cernunnos_, 385. -César, V, VII, VIII, XI, 110, 178, 304, 349, 351, 378, 382. -Cessair, XII, 64-75, 84. -Cetnen, 221, 222. -Chaînes d'argent, 195, 288. -Chaînes d'or, 288. -Cham, 81, 92. -Chambre funéraire de Newgrange, 273. -Chanaan, 94. -Chant, 283, 289, 297, 324, 325. -_Charites_, 371. -Charlemagne, 229. -Chars, 287, 295, 298, 323, 349, 364, 365. -Chasse, 295. -Chevaux, des chefs gaulois, 349; cf. 365. -Chèvre, 95, 97, 203, 384. -Chimère, 97, 205-207. -_Chronicum Scotorum_, 68, 69, 75, 228. -Cîan, père de Lug, 175, 373. -Cicéron, VII. -Cichol Gri-cen-chos, 32, 391. -Ciel, 237. -_Cill Eithne_, 282. -Cimbaed, fils de Fintan, 223. -Cimetière de Brug na Boinné, 271-273. -Cinaed hûa Artacain, 271. -_Cin dromma Snechta_, 68. -Claude, empereur, 381. -Clément, grammairien irlandais, 228, 229. -Clothru, mère de Lugaid, 364, 374. -Cluny (Musée de), 383, 385. -Cnamros, 100. -Cochons de Manannân, 330, 331. -Cochons des dieux, 275, 277-279, 330, 331. -Collier d'argent, 342. -Colmân, fils de hûa Clûasaig, 256, 257, 296. -Columba (Saint) ou Colum Cille, 47, 57, 59, 137, 154, 164, 175. -Colum Cuaellemeach, 176. -Comyn (Michel), 362, 363, 366. -Conairé, roi suprême d'Irlande, 322. -Conall Cernach, 295, 297, 298. -Conann, fils de Fébar, 14, 86, 101-122, 135, 209, 230. -Conchobar, roi d'Ulster, 4, 193, 224, 289, 295, 297-299, 304, 312, 323, 355, 374. -Connaught, 126, 127, 158, 165, 264, 286, 288, 356, 360. -Conn Cêtchathach, 301, 304, 326, 327. -Connlé, fils de Conn, 119, 192. -Corbeaux, 194, 195, 381. -Corco Duibné, 73, 233. -Cormac mac Airt, 81, 326-333. -Corneilles, 195, 196. -Cornes à boire, 358, 361. -Cornus (Dieux), 105, 203, 383-387. -Corpré, _filé_, fils d'Etan, 171, 172, 198. -Corse, 81. -Coupe enchantée, 332, 333. -Courses de chevaux, 139. -Creidné, 169, 177, 179, 181-184, 307. -Crépuscule, 202, 204, 386. -Crète (Ile de), 103. -Crimthann Cas, roi de Connaught, 356, 360, 361. -Crimthann Nîa Nair, roi suprême d'Irlande, 272, 364. -Crimthan Sciathbel, 264, 265. -Croissant de la lune, 104, 385. -Crom Conaill, 296. -Cromm Crûach, 105-113, 386. -Crûachan, 272, 288. -Cruithnich ou Pictes, 7, 12, 264. -Cûan hûa Lothchain, 137, 139. -Cûchulainn, 4, 127, 128, 193, 195, 224, 289, 294, 299, 300, 312, 324-326, 355, 365, 366, 374. -Cuil Cesra, 74. -_Cumal_, 314. -Curcog, fille de Manannân, 278-280. -Cycle mythologique irlandais, 6-15. -Cycles épiques irlandais, 4, 5. -Cyclopes, 218, 219, 272, 370, 371. -Cygnes, 288, 289, 321. - -D - -Dagan, 269. Voyez _Dagdé_. -Dagdé, 15, 129, 145, 175, 178, 179, 182, 183, 190, 191, 221, 224, 233, 267-292, 294, 305, 306, 372, 375. -Dana, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147, 391. -Danaé, 207, 208, 211, 214. -Danois, 132. -Danube, 225. -Dasyu, 131, 174. -Dechtéré, 204, 295, 298, 299, 304. -_Dêe Donand_, 145. -Dee (Rivière de), 340. -Degsa Stân, 334, 335. -_Dêi Dana_, 145. -_Dêi Danann_, 149. -Delbaeth, 145, 221, 222. -Delphes, 147, 149. -Démons, 142, 143, 188, 253, 387. -Denys d'Halicarnasse, 380. -Dergrêné, fille de Fiachna, 359, 361. -Dettes après la mort, 349. -Deucalion, 14. -_Dêva_, 15. -_Dêvos_, 387. -_Dîa_, 387. -Dîancecht, 169, 175, 177, 307, 308. -Diane scythique, 109-111. -Diarmait, roi d'Irlande, fils d'Aed Slane, 256, 296. -Diarmait, roi d'Irlande, fils de Cerball, 47, 74, 77, 78, 82. -Dieux cornus, 99, 103, 203, 383-387. -Dingle (Baie de), 339. -_Dinn-senchus_, 107, 108. -Diodore de Sicile, 347, 377. -Dis pater, 104, 226, 381. -Divitiacus, 226. -Dodone, 14. -Domna (Dieux de), 128-131, 173. Voyez _Fomôré_. -Domna (hommes de). Voyez _Fir-Domnann_. -Dona, mère des Tûatha Dê Danann, 145, 147. -Dond mac Nera, 357. -Donegore, 339. -Douaire, 314. -_Doué_, 387. -Dowth, 272. -Druides, 177, 210, 214, 255, 258, 262, 302, 321, 322, 326. -Druim Cain, 255. -Duald mac Firbis, 129, 165. -Dualisme, 386, 387. -Dub, 179. -Dubtar en Leinster, 338. -Dûn Maige Mell, 356, 359, 361. -Dûn na m-barc, 73. -Dûn tulcha, 78. - -E - -Eau, 251. -Eber Dond, fils de Milé, 254-256, 258-261. -Eber Find, fils de Milé, 112, 261. -Echecs, 139, 315, 316, 319, 358, 364. -Echiquier, 316. -Echu Buadach, 223. -Eclair, 370. Voyez _Mauvais œil_. -Ecosse, 138. -Ecriture ogamique, 306. -Egypte, 40, 227. -Egyptiens, 229. -Eithné, fille de l'intendant d'Elcmar, 278, 282. -Elada, 306. -Elcmar, 277, 278. -Elloth, 130. -_Elusion_, 19. -Emer, 324, 326. -En, fils d'Ethoman, 176. -Enée, 291, 292. -Enloch, 356 -Ennosigaios, 371. -Eochaid Airem, 274, 314-322. -Eochaid, fils de Sal Sreta, 357. -Eochaid hûa Flainn, 22, 30, 31, 36, 39, 41, 68, 69, 102, 116, 142, 152, 174, 230. -Eochaid mac Duach, 136, 139. -Eochaid mac Eirc, 136, 137, 139, 163-165, 175. -Epée de Téthra, 188-190. -Ephore, 352, 353. -Epidémie, 256, 257. -_Epil_, «il meurt,» 225. -Epinal, 384. -Erémon, fils de Milé, 111, 260, 261, 264, 265, 280. -Erglann, 114. -Eris, 76. -Eriu, 68, 234, 254, 255, 259, 372. -Eschyle, 202, 207. -Esclaves gaulois, 349. -Espagne, 7, 12, 19, 26, 29, 76, 85, 87, 117, 119, 133, 134, 137, 227, 228, 230, 231, 241. -Esru, 40. -Esus, 375, 380, 381, 384, 385. -Etâin, femme d'Eochaid Airem, 274, 312-322, 346. -Etair, 213. -Etan, mère de Corpré, 171, 307. -Ethal Anbual, 286-288. -Ethné ou Ethniu, fille de Balar ou Balor, et mère de Lug, 174, 200, 210, 214, 216, 218, 222, 300, 303. -Ethné Ingubai, 324, 325. -Etoiles, 201. -Evandre, 291, 292. - -F - -Faînes, 386. -_Fal_, 301. -Fand, fille d'Aed Abrat, 324-326. -Fauna, 290, 291. -Faunus, 291. -Fées, 71, 214. Voyez _Sîde_. -Femmes (Succession par les), 265. -Fêné, 39, 173, 228. -Fenius Farsaid, 39, 88, 89, 228. -Fer, fils de Partholon, 34, 35. -Fercertné, 193. -Ferdiad, 127. -Fergnia, fils de Partholon, 34, 35. -Fergus Leth-derg, 114, 115. -Fergus mac Roig, 295. -_Fer legind_, 256. -Festin de Goibniu, 277, 308, 309. -Festins irlandais, 170. -Feth fiada, 277, 278, 280. -Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, 221, 222. -Fiachna, fils de Delbaeth, 222. -Fiachna, fils de Reta, 356-361. -Fiachna Lurgan, 333-337, 343. -Fial, femme de Lugaid, 253, 254. -Fidchell, 139. -Fidga (hommes de), 264, 265. -_File_, 6, 244-247. -Find mac Cumaill, 4, 337-339, 341, 342, 345, 346, 348. -Finnên (saint), 47-49, 56-59. -Fintan, fils de Bochra, 64-84, 157. -Fir Bolg, 12, 54, 60, 75, 77, 117, 123-166, 173, 175, 262, 307. -Fir Domnann, 54, 60, 76, 123-166, 173, 262. -_Fir Fidga_, 264, 265. -Flann Manistrech, 130, 151, 152, 175, 180, 185, 221, 222, 267, 268, 373. -Foires d'Irlande, 138. -Fomôré, 14-16, 31, 32, 91-122, 128-131, 134, 137, 143, 166-219, 284, 355, 373, 376-381. -_Forbais fer Fidga_, 265. -Forêts divinisées, 250-282, 388, 389. -Forgerons, 176, 179, 181, 183, 184, 308-310. -Forgoll, _file_, 337-341. -Fors, fils d'Electra, 81. -Fossés 295. -Fothad Airgtech, 337, 338, 341, 342. -Fotla, 234, 254, 372. -Foudre, X, 205, 206, 379, 380. -Fronde, 187, 364. -Fuamnach, 212. -Funérailles celtiques, 349. - -G - -_Gabail int shida_, 267, 269, 270, 274, 275. -Gæsum, 190. -Galiôin ou Galiûin, 54, 60, 75, 123-166, 173, 262. -Garano-, «grue,» 385. -Gaule, V, VIII, XI, 27, 146, 189, 232, 261-263, 358, 376-386. -Gaulois, 104, 147-149, 261-264. -Gaulois d'Asie, 377. -Gavida, 212, 216-218. -Gyês, 219. -Géants, 93-97. -Généalogie, 314. -Genèse, 61. -Gend, 100. -Géryon, 211-213, 371, 385. -Gilla Coemain, 126, 132, 133, 164, 168, 175, 200, 201, 220-224, 267, 268, 289, 372. -Girauld de Cambrie, 22, 61, 69, 95. -Glands, 386. -Glas Gaivlen, 212, 213. -Glossaire de Cormac, 375. -_Goba_, «forgeron,» 218. -Goborchind, 95, 96, 203, 384. -Goibniu, 179, 181-184, 277, 278, 308-310. -Gôidel Glas, 40, 88. -Gôidels, 127, 131, 143, 173, 224, 228, 272. -Goll mac Duilb, 350, 357. -Gomer, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160. -Grâces, 371. -_Graicos_, 27. -Grande-Bretagne, 7, 12, 42, 134, 146, 231, 232. -Grande Plaine (la), 317. -Grande Terre (la), 317, 319. -_Grannus_ (Apollo), VI. -Grèce, 12, 14, 122, 134, 148, 389. -Grecque (Mythologie), 8-21, 24, 25, 45, 46, 96-99, 119-124, 197-208, 211-213, 217, 219, 236-240, 294, 366-371. -Grecs, 148, 201, 272. -Grîan-ainech, surnom d'Ogmé, 234, 306. -Grues (trois), 385. - -H - -Haies, 295. -Harlem (Mer de), 252. -Harpe, 190, 191, 283. -Harpiste, 176. -Hécatée de Milet, 264. -Hélène, 10. -Héli, juge d'Israël, 42. -Hellen, 237. -Héphaistos, 309. -Héra, 98. -Héraclès ou Hercule, 98, 99, 121, 190, 211, 212, 240, 294, 368. -Hercule (colonnes d'), 228. -Hermès, 200-202, 204, 218, 294, 381 -Hésiode, 8, 13, 16-18, 27, 37, 45, 125, 198, 206, 207, 238, 388. -Hiver, 231, 233. -Hollande, 352. -Homère, 206, 207, 368. Voyez _Iliade_, _Odyssée_. -Hongrie, 224. -Hydre de Lerne, 98. -Hydromel, 318. - -I - -Iain, fille de Partholon, 34, 35. -Iapétos, 236-238. -Iarbonel, 56, 141, 143. -Iliade, 17, 20, 201, 237, 260. -Iles Britanniques, 119. -Immortalité des dieux, 271, 275. -Immortalité de l'âme, 317, 318, 344-366. -Inber Scêné, 38, 41, 242. -Incantations de saint Gall, 308-310. -Inde, 279. -Indech, Fomôré, fils du dieu de Domna, 130, 153, 173, 176, 184. -Indra, 15, 21, 370. -Inondations mythologiques, 13, 14. -Io, 105, 202, 203. -Iolaüs, 98. -Iphigénie, 109. -Iraniens, 387. -Israël, 227. -Italie, 148. -Ith, fils de Brégon, 230, 231, 233-236, 239, 241. -Iuchair, fils de Dana, 145, 373, le même que le suivant. -Iuchar, fils de Dana, 145, 183, 372-374. -Iucharba, fils de Dana, 145, 183, 373. - -J - -Japhet, fils de Noé, 39, 81. -Jean Scot dit Eringène, 247, 248. -Jérôme (Saint), 39, 42, 70, 153. -Joug d'argent, 195. -Joug d'or, 321. -Jour, 251. -Jupiter, V, VI, X, 189, 379, 380, 382. - -K - -Keating, 22, 71, 102, 290. -Knowth, 272. -Kottos, 219. -Kronos, 8-10, 15, 16-20, 27, 120, 183, 198, 199, 201, 230, 237, 238, 371, 375, 380. - -L - -Lacs divinisés, 250-252. -Ladru, 73-75. -La Guerche (Cher), 384. -Lait, 102, 169, 265, 269, 279, 290, 318, 386. -Lance de Mars, 189. -Laon, 304. -Larne (Rivière de), 338, 340. -Latone, 37. -_Lebar Gabala_ ou Livre des Conquêtes, autrement dit des Invasions, XI, 21, 40, 89, 276. -Leinster, 126. -Ler, 322. -Lerne (Hydre de), 98. -Lestrygons, 96. -Leyde, 304. -Lidney, 155. -Liffey (Rivière de), 340. -Lion, 37, 190. -Livre des Conquêtes ou des Invasions, en irlandais _Lebar-Gabala_, XI, 21, 87, 93, 95, 116, 173, 221, 228, 229, 256, 268, 388. -Loch Rudraige, 30. -Loeg, cocher de Cûchulainn, 325, 326, 365, 366. -Loégairé, roi d'Irlande, 251. -Loégairé Liban, 356-362, 365. -Lothur, père de Lugaid, 364. -Lough Erne, 14. -Lough Neagh, 13. -Lucain, 109, 110, 349, 351, 376, 380. -Luchta, fils de Luchaid, 176. -Luchtiné, 180-184. -Lucien, 176, 189, 190, 368. -Lucrèce, VII. -Lug, dieu, 137-139, 153, 174-180, 182, 183, 187, 190, 191, 195, 200, 201, 202, 204-207, 218, 221, 222, 224, 270, 271, 276, 293-305, 373, 381. -Lugaid, fils d'Ith, 253. -Lugaid Sriab-derg, roi suprême d'Irlande, 364, 374, 375. -Lugidunum, 305. -Lugmag, 305. -Lugnasad, 5, 138. -Lugudunum, 139, 304, 305, 381. -Luguvallum, 305. -Lune, 104, 203, 244, 251, 385. -Lyon, 139, 178, 304. - -M - -Mac Cecht, 221, 233-235, 255, 372, 373. -Mac Cuill, 175, 221, 233-235, 255, 372, 373. -Mac Grêné, 221, 233-235, 255, 372, 373. -Mac ind Oc, 270-289. -Mac Kineely, 212-217. -Mac Lonan, 196. -Mac Samhthain, 212. -Maer, fille d'Eochaid le Muet, 359, 361. -Mag-Bilé, 47. -Mag cetné, 102. -Magie, 287. -Mag Itha, 14, 31, 235. -Mag mâr, 28. Voyez _Mag môr_. -Mag meld ou Mag mell, 28, 85, 359, 361. -Mag môr, 85, 136, 137, 175. -Magog, fils de Japhet, 39, 88, 89, 160. -Mag Rein, 159. -Mag Slechta, 106-108, 112. -Mag-Tured (Batailles de), 14, 16, 77, 112, 149-220, 304, 306-308. -Mag-Tured Conga, 162. -Mag-Tured na bFomorach, 162. -Maine (Rivière de), 340. -Malva, 228. -Man (Ile de), 138. -Manannân mac Lir, 276-279, 322-344. -_Maponus_ (Apollo), VI. -Marais, 296. -Mars, V, VI, X, 189, 378. -Massue, 383. -Mathusalem, 61. -Mauritanie, 228. -Mauvais œil, 205, 209, 379. -Medb, reine de Connaught, 127, 128, 286, 288, 299. -Médecine, 307, 308. -Médecins, 283, 284. -Méduse, 206-208. -Méla, 88. -Mercure, V-VII, 178, 218, 304, 381-383. -Mer divinisée, 250-252. -Mer Noire, 87. -Mer Rouge, 43. -Métamorphoses, 51-59, 62, 248, 288, 289, 321. -Métempsycose, 345-351. -Michel Comyn, 362, 363, 366. -Midé (Province de), 78. -Mider, de Bregleith, 274, 311-322. -Milé, fils de Bilé, 7, 12, 224, 225, 228, 230. -Milé (les fils de), 7, 12, 43, 56, 60, 76, 86, 118, 143, 200, 201, 220-265, 269, 290, 292, 301, 305. -Miletumarus, 224, 225. -Minerve, V, VII. -Mines d'or, 200. -Minotaure, 98, 103, 105. -_Moccus (Mercurius)_, VI. -Moïse, 40, 72. -Mongân, roi d'Ulster, 63, 335-346. -Montagnes divinisées, 250-252, 388, 389. -Montluçon, 384. -Moore (Thomas), 71. -More, fils de Délé, 101, 114, 115. -Mort, 16, 32, 36, 113, 119, 121, 225, 226, 232, 317, 351-355. Voyez _Espagne_, _Fomôré_. -Movilla, 47. -Munster, 126, 169, 264, 285. -Murbolg, 100. -Muredach Munderc, 49. -Musée, 318. -Musique, 191, 283, 289, 323, 325, 327, 328, 331, 335, 358, 360. -Mythologie grecque. Voyez _Grecque_ (Mythologie). -Mythologie romaine, _v-vii_, 212, 213, 289-292. Voyez _Mercure_. - -N - -Nains, 92, 93. -Nair, 364. -Nar, père de Lugaid, 364. -Naturalisme celtique, 249-252, 387-389. -Nectar, 309. -Nédé, fils d'Adné, 193, 194. -Nêit, dieu de la guerre, 14, 168, 234. -Nêl, 40, 88. -Nemed, 7, 11, 14, 15, 46, 51-53, 60, 75, 84-122, 124, 125, 132, 134, 141, 143, 164, 209, 355. -Nennius, 22, 25, 26, 29, 42, 44, 66, 69, 85, 86, 117-119, 133. -Neuf vagues, 256-258. -Newgrange, 272, 273. -Nîall Aux-neuf-otages, 78. -Niobé, 37. -_Nodens, Nodons_, dieu romano-breton, 155. -Noé, 67. -Nûadu Argatlâm, 153-156, 163, 168, 169, 172, 175, 180, 185-187, 209, 307, 391. -_Nudens_, dieu romano-breton, 155. -Nuit, 233, 251. Voyez _Fomôré_. -Numa Pompilius, 296. - -O - -_Obriareôs_, 219. -Odyssée, 17, 19, 20, 120, 260. -Odusseus, ou Ulysse, 204. -Œdipe, 10. -Œil de Balor, 209, 217. -Œil (Mauvais), 205, 209. -Oengus, fils de Dagdé, 270-289, 312, 313. -Ogamique (Ecriture), 306, 342. -Ogma, Ogmé, ou Ogmios, 129, 130, 176, 185, 188-191, 234, 270, 271, 276, 306, 307, 368. -Ogygès, 14. -Ogygie, 120. -Oiseaux, 194-196, 288, 289, 294, 295, 297, 321, 381. -Ollarbé, rivière, 338, 340. -Olympe, 8, 9. -Ombres, les morts, 119. -Oreades (Iles), 42. -Ormazd, 15, 3-87. -Orphée, 351. -Ossin, ou Ossian, 4, 362, 363. -Ovide, 125. - -P - -Palais magiques, 270, 273, 274, 276, 277, 298, 302, 303, 322, 330, 332, voyez _Sîd_. -Palestine, 94. -Pandore, 27. -Pannonie inférieure, 224. -Panthéisme celtique, 243-249, 388. -Partholon, 7, 11, 12, 15, 24-44, 46, 49, 50, 60, 65-67, 75, 82, 89, 92, 124, 158, 355. -Patrice (Saint), 57, 59, 82, 105-108, 153, 280-282, 284, 310. -Peintres grecs, 368. -Pélée 121. -Persée, 206-208, 210, 211, 217. -Phaéton, 368. -Pharaon, 88. -Phéniciens, 19. -Phidias, 368. -Philistins, 228. -Phoibos, 204. -Pictes, 7, 12, 42, 264, 265. -Pierre solaire, 202. -Pindare, 19, 121, 198, 230, 238. -Platon, 20, 318. -Plutarque, 231, 351. -Pomponius Méla, 88, 381. -Pont-Euxin, 87, 88. -Port-a-deilg, 215. -Port na Glaise, 213. -Poseidaôn, 17, 204, 371. -Postumus, roi des Latins, 42. -Préceltiques (Races), 126, 127, 131, 173, 174. -Procope, 231, 351. -_Proitos_, 208. -Prométhée ou _Promêtheus_, 237-240. -Promesse (Terre de la), ou Terre promise, 327, 331. -Ptolémée, fils de Lagus, 223. -Pythagore, 347, 348, 350. -Python, 98. - -Q - -Quartio, fils de Miletumarus, 224. -Quatre Maîtres, 221, 290, 338. - -R - -Race d'airain, 9, 11, 12, 45, 46, 123, 124. -Race d'argent, 9, 11, 12, 24, 25, 45, 46, 123, 124. -Race d'or, 8, 11, 45, 46, 123-125, 198-200. -Raith, 90. -Rathmôr Maige Linni, 334, 335. -Reims, 386. -Revenants, 345. -Rhadamanthus, 19. -Rhin, 263. -Rhiphées (Monts), 88. -Rivières divinisées, 250-252, 388, 389. -Romaine (Mythologie), V-VII, 212, 113, 289-292. Voyez _Mercure_. -Rome, 147-149, 389. -Rosmerta, 383. -Rouge (Mer), 43, 227. -Rûadan, 182-84. -Rûad Rofhessa, 375. -Rudraige, 30, 133. -Rusicada, 228. - -S - -Sabd Il-dânach, 178. -Sacrifices humains, 107-111, 376-381, 386. -Saint-Bertrand-de-Comminges, 304. -Saint-Gall (Bibliothèque de), 308. -Samain, 5, 102, 112, 180. -Sanglier, 190. -Satire, 171, 172. -Saturne, 380. -_Scâl_, 303. -Scandinaves, 132. -Scêné 242. -Scôta, fille de Pharaon, 40, 88, 89, 228. -Scots, 26, 40, 42, 85, 127, 131, 173, 224, 227, 228, 272. -Sculpture grecque, 368. -Scythie, 87, 89, 227. -Semion, fils d'Erglann, 116. -Semion, fils de Stariat, 54, 133. -Semul, 114. -_Senchas na relec_, 271, 276. -_Senchus Môr_, 3, 34, 35, 100, 228. -Sengand, 100. -Sen-mag, 30. -_Sequana_, déesse, 388. -Sera, père de Partholon et de Starn, 40, 49. -Sériphe, 208. -Serment, 208. -Serpent mythologique, 97, 383-386. -Severn, rivière, 155, 185. -_Siabra_, 143. -_Sîd_, 267, 268, 274, 285, 286, 306, 312. -_Sîde_, 283, 285, 312, 323. Voyez _Fées_. -_Sîd_ des hommes de Femen, 285. -_Sîd_ Uaman, 286. -_Silentes_ de la poésie latine, 120. -Simonide, 208. -Slane, roi des Galiôin, 133. -Slaney, rivière, 264. -Slîab Betha, 74. -Slîab Mis, 253. -Slieve Mish, 253, 254. -Smerius, ou Smertus, 383. -Smertomara, 383, -Smertulitanus, 383. -Soirées d'hiver, 231, 233. -Soleil, 202, 205, 244, 251. -Sommeil produit par la musique, 191, 289, 328, 328. -Sophocle, 208. -Sreng, 159-162, 168. -Starn, fils de Sera, 49, 59. -Stéropès, 218, 370. -Styx, 121. -Sualtam, 294, 299. -Succession par les femmes, 265. -_Suil Baloir_, 209. -_Sulis_ (Minerva), VII. -Syrie, 228. - -T - -Taliésin, 62, 63, 245. -Tailtiu (Bataille de), 260, 284, 372. Voyez _Tâltiu_. -Tâin bô Cûailngé, 267. -Tâltiu, fille de Mag-môr, 136-139, 175. -Tanaidé O'Maelchonairé, 164. -Tara, capitale de l'Irlande, 78, 161, 172, 175, 177, 255, 301, 302, 314, 315, 319-321, 327, 328, 332, 389. -Taranis. Voyez _Taranus_. -Taranucnus, 379, 380. -Taranucus (Jupiter), VI. -Taranus, VI, 109, 110, 376, 379-382, 384, 385. -Tartare, 16-18, 20, 98, 237, 238. -Taureau, 203. Voyez _Buar-ainech_. -Tarvos Trigaranus, 385. -Télémachie, 19. -Teliavus (Saint), 110. -Teltown, autrefois Tâltiu, 138. -Terre, mère des Titans, 237. -Terre de la Promesse, 327. -Terre divinisée, 250-252. -Terre promise, 331. -Terre labourable, 296. -Tête de bélier, 383, 384. -Tête de chèvre, 92, 95, 97, 384. -Téthra, 15, 16, 20, 21, 173, 188, 190, 192-199, 306, 376, 381, 384. -Teutatès, 109, 376, 378, 381, 384, 385. -Thèbes, 10, 12, 16, 24, 27. -Thésée, 99, 102. -Thrace, 7. -Tibère, 81, 380. -Tigernach, 4, 223, 296, 314, 326. -Tigernmas, 111-113, 199, 200, 303. -Timagène, 262, 347. -_Tîre beo_, 28. -_Tîr tairngiri_, 327. -_Tîr n-aill_, 28. -_Tîr sorcha_, 324. -Titans, 15, 17, 18, 183, 199, 201, 219, 236, 238. -_Tolan_ ou _tolon_, 25. -Tombelles de Dowth, Knowth et Newgrange, 272, 273. -Tonnerre, 370. Voyez _Foudre_. -Tor-inis, île, 101, 103, 113, 116, 209. -Tor môr, 210. -Tory (Ile de). Voyez _Tor-inis_. -_Totatigens_, 379. -_Toutatis_, VI, 378, 379. -Tour de Brégon, 230, 233, 239. -Tour de Conann, 14, 16, 101-122, 209, 230. -Tour de Kronos, 121. -Tour de verre, 118, 119. -_Tourenus_ (Mercurius), _vi_. -Trag mâr, 85. -Triades mythologiques, 370-381, 384. -Tricéphales (Dieux), 384. -Troie, 10-12, 16, 24, 27. -Tûan mac Cairill, 43-63, 65, 67, 78, 82, 117, 126, 142, 346, 348. -Tûatha Dê Danann, 7, 11, 13, 15, 32, 46, 56, 60, 76, 77, 103, 104, 125, 131, 134, 137, 140-191, 220-224, 243, 253-260, 266-343. -Tûath Fidga, 264. -Tuirell Bicreo, 373. -Tuirenn, 373. -Tvashtri, 15, 370. -Typhaon, 98. -Typhœus, 98. -Tyr, dieu Scandinave, 189. - -U - -Uar, fils de Dana, 145, 372-374. -Ugainé, fils d'Echu Bûadach, 223. -Ulster, 126-128, 295, 299, 333, 335. -Ulysse, 120, 351, 366. -Urard mac Coisi, 3, 175, 178. -Usnech, 5. - -V - -Vaches de Munster, 170. -Vaches mythologiques, 202, 211-213, 277, 331, 384, 385. -Valère Maxime, 347. -Vandœuvre (Indre), 384, 385. -Varuna, 15, 21, 370. -Védique (Mythologie), 15, 21, 32, 99, 369-371. -Verre (Barque et tour de), 118-120. -Villes divinisées, 389. -Vin, 318. -_Visucius (Mercurius)_, VI. -Vosegus, dieu, 388. -Vritra, 32, 99. -Vyamsa, 32, 99. - -Y - -Yama, 15, 21, 370. - -Z - -Zên, 371. -Zeus, 8-10, 13, 15, 18, 27, 37, 98, 99, 121, 124, 144, 183, 186, 189, 198, 199, 201, 208, 290, 294, 371. -Zio, dieu allemand, 189. -Zuyderzée, 352. - - -FIN DE L'INDEX ALPHABÉTIQUE. - - -TABLE DES MATIÈRES - -Préface.......................................................... v - - -CHAPITRE PREMIER. - -NOTIONS GÉNÉRALES. - -§1. Les catalogues de la littérature épique irlandaise........... 1 -§2. Les cycles épiques irlandais................................. 4 -§3. De la place occupée par la littérature épique dans la vie - des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge.............. 5 -§4. Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans - la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque....... 6 -§5. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les inondations - dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.. 13 -§6. Le cycle mythologique irlandais (_suite_). Les batailles entre - les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la - Grèce, de l'Inde et de l'Iran................................ 14 -§7. Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie - irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des _Vêda_16 -§8. Les sources de la mythologie irlandaise...................... 21 - - -CHAPITRE II. - -ÉMIGRATION DE PARTHOLON. - -§1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la - mythologie d'Hésiode......................................... 24 -§2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme................ 26 -§3. La création du monde dans la mythologie celtique telle que - nous l'a conservée la légende de Partholon................... 29 -§4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré.............. 31 -§5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le - premier duel................................................. 33 -§6. Fin de la race de Partholon.................................. 36 -§7. La chronologie et la légende de Partholon.................... 37 - - -CHAPITRE III. - -ÉMIGRATION DE PARTHOLON (_suite_), LÉGENDE DE TUAN MAC CAIRILL. - -§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été - inventée?.................................................... 45 -§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill............................. 47 -§3. Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill..... 50 -§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie. - Modifications dues à l'influence chrétienne.................. 58 -§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est - d'origine païenne............................................ 62 - - -CHAPITRE IV. - -CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON; FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL. - -§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec - celle de Cessair et de Fintân................................ 64 -§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintân.... 66 -§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais - du dix-septième siècle: Opinion de Thomas Moore.............. 69 -§4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande........ 72 -§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée - en Irlande................................................... 73 -§6. Les poèmes de Fintân......................................... 75 -§7. Fintân: 1° au temps de la première bataille mythologique de - Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill, - sixième siècle de notre ère.................................. 77 -§8. Les trois doublets de Fintân. Saint Caillin, son élève: - conclusion................................................... 80 - - -CHAPITRE V. - -ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN. - -§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande..................... 84 -§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations - avec les Fomôré.............................................. 90 -§3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent 91 -§4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la - mythologie védique........................................... 96 -§5. Combats de Némed contre les Fomôré........................... 100 -§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le - tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.............. 101 -§7. L'idole _Cromm crûach_ ou _Cenn crûach_ et les sacrifices - d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule........ 105 -§8. Tigernmas, doublet de _Cromm crûach_ et dieu de la mort...... 111 -§9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents - irlandais.................................................... 113 -§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. - Comparaison avec la mythologie grecque....................... 117 - - -CHAPITRE VI. - -ÉMIGRATION DES FIR-BOLG. - -§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Doranann et les Galiôin dans la - mythologie irlandaise........................................ 123 -§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans l'épopée - héroïque irlandaise.......................................... 126 -§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, _Dê Domnann_, - avec les Fir-Bolg, les Fir Domnann et les Galiôin............ 128 -§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin - en Irlande................................................... 131 -§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. - Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.................... 133 -§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des - rois......................................................... 135 -§7. Tâltiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des - chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le - jour de la fête de Lug ou Lugus.............................. 136 - - -CHAPITRE VII. - -ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED. - -§1.--Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le - système théologique des Celtes............................... 140 -§2. Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses - fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos..... 144 -§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus - tard on distingue deux batailles de Mag-Tured................ 149 -§4. Le dieu Nûadu Argatlâm....................................... 153 -§5. Indications sur l'époque où a été composé le récit de la - première bataille de Mag-Tured............................... 156 -§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured........ 158 -§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette - bataille..................................................... 164 - - -CHAPITRE VIII. - -ÉMIGRATION DES TUATHA DÊ DANANN (_suite_). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED. - -§1. Règne de Bress. Sa durée..................................... 167 -§2. Règne de Bress. Avarice de ce prince......................... 169 -§3. Le _file_ Corpré. Fin du règne de Bress...................... 171 -§4. Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers - fomôré Balar et Indech....................................... 172 -§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.............. 174 -§6. Revue des gens de métier par Lug............................. 178 -§7. Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots...... 180 -§8. L'espion Rûadan.............................................. 182 -§9. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite_). Blessure d'Ogmé - et de Nûadu.................................................. 184 -§10. Seconde bataille de Mag-Tured (_suite et fin_). Mort de - Balar. Défaite des Fomôré. L'épée de Téthra tombe entre les - mains d'Ogmé................................................. 187 -§11. La harpe de Dagdé........................................... 190 -§12. Les Fomôré et Téthra dans l'ile des Morts................... 192 -§13. Le corbeau et la femme de Téthra............................ 194 - - -CHAPITRE IX. - -LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE. - -§1. Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, - Bress, Balar................................................. 197 -§2. Forme irlandaise de l'idée grecque de la race d'or. Tigernmas, - doublet de Balar, de Bress et de Téthra...................... 199 -§3. Balar et le mythe d'Argos ou Argus. Lug et Hermès............ 201 -§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn........................ 202 -§5. Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès..... 204 -§6. Lug et le héros grec Persée.................................. 206 -§7. Le Balar populaire de l'Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, - fille de Balor, et Danaé, fille d'Acrisios. Les trois frères - irlandais et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de - Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.............. 208 -§8. Les trois ouvriers des Tûatha De Danann et les trois Cyclopes - de Zeus chez Hésiode......................................... 218 - - -CHAPITRE X. - -LA RACE DE MILÉ. - -§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle - en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et - des Quatre Maîtres........................................... 220 -§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique................... 224 -§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d'Espagne et leur - donne pour pays d'origine la Scythie et l'Egypte............. 226 -§4. Ith et la tour de Brégon..................................... 229 -§5. L'Espagne et l'île de Bretagne confondues avec le pays des - morts........................................................ 231 -§6. Expédition d'Ith en Irlande.................................. 233 -§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et - Prométhée.................................................... 236 - - -CHAPITRE XI. - -CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ. - -§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.......................... 241 -§2. Premier poème d'Amairgen. Doctrine panthéiste qu'il exprime. - Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin - et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène... 243 -§3. Les deux autres poèmes d'Amairgen. Doctrine naturaliste - qu'ils expriment............................................. 249 -§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande................ 253 -§5. Jugement d'Amairgen.......................................... 255 -§6. Retraite des fils de Milé.................................... 258 -§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la - conquête de cette île........................................ 259 -§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions - gauloises.................................................... 261 -§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande........ 264 - - -CHAPITRE XII. - -LES TUATHA DÊ DANANN, DEPUIS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES -FILS DE MILÉ. PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ. - -§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite - par les fils de Milé. Le morceau intitulé «De la Conquête du - _Sîd_.»...................................................... 266 -§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l'Irlande - par les fils de Milé......................................... 268 -§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd maic - ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la - légende qui concerne Oengus et ce palais..................... 270 -§4. Rédaction chrétienne de cette légende........................ 276 -§5. Les amours d'Oengus, fils de Dagdê........................... 282 -§6. L'evhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en - Irlande; _Bona dea_, la «Bonne déesse,» compagne de Faunus - à Rome....................................................... 289 - - -CHAPITRE XIII. - -LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES -FILS DE MILÉ. DEUXIÈME PARTIE. LES DIEUX LUG, OGMÉ, DIANCECHT -ET GOIBNIU. - -§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que - Zeus dans celle d'Héraclès................................... 293 -§2. La chasse aux oiseaux mystérieux............................. 294 -§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.................. 297 -§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux père de - Cûchulainn................................................... 299 -§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d'Irlande au second - siècle de notre ère.......................................... 301 -§6. Lug était bien un dieu quoi qu'en aient dit plus tard les - Irlandais chrétiens.......................................... 303 -§7. Ogmé ou Ogmios le champion................................... 306 -§8. Dîancecht le médecin......................................... 307 -§9. Goibniu le forgeron et son festin............................ 308 - - -CHAPITRE XIV. - -LES TUATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L'IRLANDE PAR LES -FILS DE MILÉ. TROISIÈME PARTIE. LES DIEUX MIDER ET MANANNAN -MAC LIR. - -§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, - puis naît une seconde fois et devient fille d'Etair.......... 311 -§2. Etâin est femme du roi suprême d'Irlande. Mider la courtise.. 313 -§3. La partie d'échecs........................................... 315 -§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu'il lui chante 317 -§5. Mider enlève Etâin........................................... 319 -§6. Manannân mac Lir et Bran fils de Febal....................... 322 -§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn...................... 324 -§8. Manannân mac Lir et Cormac fils d'Art. Première partie. - Cormac échange contre une branche d'argent, sa femme, son - fils et sa fille............................................. 326 -§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d'Art. Deuxième - partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille....... 329 -§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d'Ulster au - commencement du sixième siècle de notre ère.................. 333 -§11. Mongân fils d'un dieu, est un être merveilleux.............. 336 - - -CHAPITRE XV. - -LA CROYANCE A L'IMMORTALITÉ DE L'AME EN IRLANDE ET EN GAULE. - -§1. L'immortalité de l'âme dans la légende de Mongân............. 344 -§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose - pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question...... 345 -§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine - celtique..................................................... 348 -§4. Le pays des morts. La mort était un voyage. Texte du quatrième - siècle avant notre ère....................................... 351 -§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts - et des dieux, tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban et - Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.................... 354 -§6. Légende de Loégairé Liban.................................... 356 -§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé - Liban et dans la légende moderne d'Ossin..................... 362 -§8. Légende de Crimthann Nîa Nair................................ 363 -§9. Différence entre Cûchulainn d'un côté, Loégairé Liban et - Crimthann Nîa Nair de l'autre................................ 365 - - -CHAPITRE XVI. - -CONCLUSION. - -§1. D'une différence importante entre la mythologie celtique et - la mythologie grecque........................................ 367 -§2. La triade mythologique dans les _Vêda_ et en Grèce........... 370 -§3. La triade en Irlande......................................... 371 -§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou - Taranus...................................................... 376 -§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure........... 381 -§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule................ 383 -§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.................. 386 -§8. Le naturalisme celtique...................................... 387 - - -CORRECTIONS ET ADDITIONS......................................... 391 - -INDEX ALPHABÉTIQUE............................................... 393 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le cycle mythologique irlandais et la -mythologie celtique, by Henri d'Arbois de Jubainville - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CYCLE MYTHOLOGIQUE *** - -***** This file should be named 50718-0.txt or 50718-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/7/1/50718/ - -Produced by Madeleine Fournier. 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