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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-1819 - -Author: Klemens Wenzel von Metternich - -Editor: Jean Hanoteau - -Release Date: December 17, 2015 [EBook #50708] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - -Cette version intègre la correction de l'erratum. - - - - - LETTRES - - DU - - PRINCE DE METTERNICH - - A LA COMTESSE DE LIEVEN - - - - - LETTRES - - DU - - PRINCE DE METTERNICH - - A LA COMTESSE DE LIEVEN - - 1818-1819 - - _Publiées, avec une introduction, une conclusion - et des notes_ - - PAR - - JEAN HANOTEAU - - - _Préface de M. Arthur Chuquet, membre de l'Institut_ - - [Logo] - - PARIS - - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - 1909 - _Tous droits réservés_ - - - - -Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. - - -Published 21 October 1908. - -Privilege of copyright in the United States reserved under the Act -approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie. - - - - -PRÉFACE - - -Mme de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie à Londres, fut en -1818, durant le congrès d'Aix-la-Chapelle, la maîtresse de Metternich. -Le 22 octobre, dans le salon de Nesselrode, les deux personnages -firent connaissance. Jusqu'alors Metternich n'était pour Mme de Lieven -qu'un homme froid, intimidant, désagréable, et elle n'était pour lui -qu'une grande femme maigre et indiscrète. Ce jour-là Mme de Lieven et -Metternich s'apprécient: Metternich pense que la dame n'est pas -vulgaire et la dame juge Metternich aimable. Le 25, excursion à Spa et -déjeuner à Henrichapelle; le charme opère; les deux diplomates -changent de voiture pour ne pas se quitter, et le chemin paraît court -à Metternich. Le 28, visite du ministre à l'ambassadrice; pendant une -heure il reste assis à ses pieds. Puis, les Lieven se rendent à -Bruxelles. Le 13 novembre, ils sont de nouveau à Aix-la-Chapelle. Le -14, écrit plus tard Metternich à Mme de Lieven, «tu es venue dans ma -loge, tu as eu la fièvre, tu m'as appartenu!» C'était aller vite en -besogne, et le siège ne fut pas long. Mais Metternich savait être -pressant et Mme de Lieven avait déjà capitulé plus d'une fois: «Tu as -fait des choix, lui disait galamment Metternich, et tu as été trompée; -quelle est la femme qui ne l'a pas été?» - -On aura d'ailleurs, en lisant l'introduction de l'ouvrage que nous -préfaçons, les détails les plus sûrs et les plus complets sur la -liaison des deux amants, et on saura, en lisant la conclusion, comment -elle finit. Ils passèrent ensemble près de la moitié du mois de -novembre 1818; lorsque l'un d'eux avait un instant de liberté, il -envoyait à l'autre un journal anglais! Ils ne purent se rejoindre ni -en 1819 ni en 1820: tous deux, comme dit Metternich, étaient dans les -affaires. Mais aux mois d'octobre et de novembre 1821, ils se -retrouvèrent à Hanovre et à Francfort durant une douzaine de jours -qu'ils mirent évidemment à profit, en dépit des fêtes, des soirées et -des obligations mondaines. En 1822, au congrès de Vérone, nouvelle -rencontre, et cette fois, Mme de Lieven avoue aux siens qu'elle a fait -amitié avec Metternich; ses ennemis la traitent d'Autrichienne et -Chateaubriand rapporte malignement que le grand homme venait se -délasser chez elle et s'amuser à effiloquer de la soie... Et ce fut -tout. Les amants ne se revirent plus qu'en 1848. Pourquoi? C'est que -Metternich, devenu veuf, a convolé en secondes noces avec une jeune -fille d'assez basse origine dont il s'était épris, et Mme de Lieven -estime qu'il a dans la circonstance agi comme un niais et que le -chevalier de la Sainte-Alliance finit par une mésalliance. C'est -qu'elle est plus que jamais une femme d'intrigues et, après la mort du -tsar Alexandre, la question d'Orient la brouille avec Metternich; elle -préfère, selon ses propres mots, aux voies tortueuses du chancelier la -marche droite de l'empereur Nicolas. - -M. Jean Hanoteau possède les lettres que Metternich adressait à Mme de -Lieven en 1818 et en 1819, et il les publie. Elles sont intéressantes. -Metternich manie aisément la langue française. Pourtant, il n'écrit -pas avec beaucoup de correction et sa façon de s'exprimer est -fréquemment obscure. Il est et demeure Allemand. De là son _Gemüt_, -car il a du _Gemüt_ et il se pique d'en avoir: le _Gemüt_, dit-il, -voilà «le premier don du Créateur»; il ajoute qu'il est porté au rêve -et à la mélancolie, à la _wehmütige Stimmung_, que son bonheur ne -résidera jamais que dans son cœur. De là, dans ses lettres, je ne -sais quoi de nébuleux et d'abstrait. Il philosophise; il s'efforce de -prouver à son amie qu'ils sont «deux êtres parfaitement homogènes»; il -lui apprend que notre être se compose de deux essences, le corps et -l'âme, et que l'âme a besoin d'organes qui forment le système nerveux; -il disserte pesamment sur le cœur humain; il prétend qu'il a fait des -découvertes morales et trouvé de grands principes, des vérités -éternelles. Metternich, avouait plus tard Mme de Lieven, «est plein -d'un interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très -métaphysique et ennuyeux». Fat et pédant à la fois, il se regarde -comme le premier homme de l'univers; avec une énorme et naïve -présomption il affirme qu'il sait aimer plus et mieux que la plupart -des mortels, qu'il est constamment arrivé à ses fins, qu'il a toujours -gagné le prix de la course, qu'il est un des hommes les plus justes du -monde, qu'il ne sent pas comme le commun, qu'il ignore la peur et -qu'il dispose d'une puissance immense, qui est la raison, le calme, la -force de l'âme, et il est tout fier d'avoir eu Mme de Lieven, de la -dominer à distance, de la «mettre au nombre de ses propriétés». Ses -lettres sont donc un témoignage de sa vanité, de son incommensurable -orgueil. Mme de Lieven n'écrit-elle pas, lorsqu'elle le revoit en -1848, qu'il est, comme jadis, plein de satisfaction intérieure, qu'il -ne cesse pas de parler de lui-même et de son infaillibilité? - -On peut, par instants, deviner les réponses de Mme de Lieven et on -notera ce mot, répété par Metternich, qu'elle aime l'ambition et tout -sentiment qui pousse un homme à aller en avant. M. Jean Hanoteau nous -renseigne à merveille sur la princesse, et qui ne sait qu'elle fut -rappelée à Pétersbourg en 1834 et qu'elle s'établit en 1836 à Paris -pour tenir durant vingt années une place importante dans la société -française et devenir l'Égérie de M. Guizot? Les anecdotes foisonnent -sur son compte. Elles courent les chancelleries. Une d'elles -représente Mérimée, au sortir d'une soirée, rentrant à l'improviste -dans le salon de la rue Saint-Florentin où l'austère Guizot ôte déjà -son grand cordon; une autre raconte qu'une femme de chambre trouva -ledit cordon dans le lit de Mme de Lieven. Notre éditeur a bien fait -de laisser de côté ces commérages, si amusants qu'ils soient. Mais il -a eu raison de rechercher dans les correspondances du temps et -d'énumérer les paroles de dépit et de haine qui, après la rupture, -échappèrent à Mme de Lieven: elle reconnaît, par exemple, que -Metternich ne manque pas d'esprit et d'intelligence, mais celui -qu'elle nommait son bon ami et son bon Clément n'est plus pour elle -qu'un grand fourbe. Metternich, plus indulgent, se contentait de dire -que Mme de Lieven avait besoin de se remuer et qu'elle ne pouvait -jamais rester tranquille. - -Les anecdotes sont rares dans ces lettres de Metternich. Quelques-unes -méritent d'être citées. Le bourgmestre de Judenbourg se plaint des -souris qui font des dégâts dans la campagne. «Depuis quand? demande -Metternich.--Depuis les Français.--Les Français avaient donc des -souris avec eux?--Non, mais ils ont mangé tant de pain qu'ils ont semé -de miettes tous nos champs, et depuis lors les souris de la Styrie se -sont établies ici.» Le chasseur de Metternich en Italie est un Tchèque -qui ne sait qu'un seul mot italien: _avanti_, et au moyen de ce mot, -il arrive à tout ce qu'il veut: _avanti_, et les postillons avancent; -_avanti_, et les postillons reculent; _avanti_, et l'hôtelier sert le -souper. - -Certaines lettres sont curieuses: celle où Metternich révèle à son -amie de la veille sa vie amoureuse et sentimentale, celles où il -décrit son voyage d'Italie--bien qu'il débite souvent des phrases -banales sur le climat, les arts et les vicissitudes humaines,--celles -où il parle de Mme de Staël, cette femme-homme dont le salon ressemble -à un forum et le fauteuil à une tribune, de la duchesse de Sagan, de -Napoléon. «Il est charmant, disait Mme de Lieven en 1848, quand il -raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon.» C'était lui qui -transmettait au pape Pie VII les propositions impériales, et Napoléon -offrit une fois au pontife une pension de vingt millions; le pape -répondit qu'il avait fait ses calculs et que quinze sous par jour lui -suffisaient. «Je n'ai jamais été plus fier, assure Metternich, que le -moment où j'ai fait cette commission à Napoléon.» - -Mais les lettres les plus piquantes sont peut-être celles où il -explique son ascendant sur François II: «L'empereur fait toujours ce -que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire», et -celles où il proteste qu'il n'est pas jaloux, où il expose gravement, -doctoralement que Mme de Lieven doit être douce, gentille, excellente -pour son mari, doit garantir avant tout la paix dans son intérieur, -que son mari a des droits, que lui, Metternich, n'a jamais brouillé un -ménage, qu'il sait ce qui constitue les bons ménages, qu'il respecte -la loi et veut qu'on l'observe: au mois d'octobre 1819, lorsque Mme de -Lieven accouche d'un fils dont il n'est pas le père--et qui n'était -pas du tout, comme prétendaient les bonnes langues, l'enfant du -Congrès--il la félicite d'être sortie d'embarras et de se sentir -légère! - -Nous avons tenu dans nos mains le manuscrit des lettres et nous -pouvons certifier que M. Jean Hanoteau l'a scrupuleusement reproduit. -Il a fait davantage. Il a expliqué toutes les allusions au passé de -Metternich: il a identifié tous les diplomates et hommes politiques -mentionnés dans les lettres et désignés par de simples initiales; il a -consacré à chacun d'eux une note substantielle. D'aucuns trouveront -même que son commentaire est trop abondant et vraiment luxueux; _ne -quid nimis_, aurait dit M. de Metternich. Quoi qu'il en soit, et -puisque M. Jean Hanoteau a voulu que son premier travail fût présenté -au public par un vétéran de la science historique, nous jugeons en -toute franchise que son œuvre est très consciencieuse et qu'elle -témoigne d'un fort grand soin, d'une lecture étendue, d'un vaste -savoir. Ce petit roman épistolaire, encadré de si bonne façon, éclaire -d'un jour nouveau la vie de deux personnages remarquables du siècle -dernier. - - Arthur CHUQUET. - - - - -_Nous aurions voulu présenter au Lecteur la série complète des lettres -échangées par le prince de Metternich et la comtesse de Lieven. Ce -désir, qu'il ne nous a pas été possible de réaliser, a nécessité de -nombreuses recherches, au cours desquelles nous avons rencontré de -précieux appuis. Nous tenons à dire, dès ces premières pages, le -souvenir que nous en conservons._ - -_M. Frédéric Masson, de l'Académie française, a bien voulu nous aider, -dans cette recherche de documents nouveaux, de ses très éclairés -conseils et de ses obligeantes démarches. Par lui, nous avons eu -l'honneur d'être présenté à S. A. I. le grand-duc Nicolas -Mikhaïlovitch dont tous connaissent les beaux travaux historiques, qui -a daigné, avec une bienveillance inépuisable, nous faciliter la -poursuite, en Russie et en Autriche, des parties perdues de la -correspondance de M. de Metternich. A l'un et à l'autre nous offrons -l'hommage de notre profonde gratitude._ - -_M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, a bien voulu, lui -aussi, nous guider avec une amabilité et une indulgence dont nous ne -savons comment lui témoigner assez notre reconnaissance très dévouée._ - -_Nous devons encore de chaleureux et respectueux remerciements à M. -Arthur Chuquet, membre de l'Institut, pour sa préface comme pour -ses encouragements si utiles et si compétents._ - -_Nous n'oublions pas les collectionneurs qui ont mis à notre -disposition nombre de pièces inédites, tout d'abord M. le général -Rebora, dans les belles archives duquel nous avons largement puisé, M. -le comte Puslowski, M. Germain Bapst, M. Noël Charavay, M. Warocqué._ - -_Nous tenons enfin à remercier particulièrement M. Raoul Bonnet, car -son érudition très sûre a grandement favorisé nos investigations. Nous -lui devons beaucoup et nos mercis, si cordiaux soient-ils, ne pourront -acquitter notre dette envers lui._ - - Paris, 29 septembre 1908. - Jean HANOTEAU. - - - - -INTRODUCTION - - -I - -La très tendre affection qui, pendant quelques années, unit le prince -de Metternich et la comtesse, depuis princesse de Lieven[1], n'est -plus un secret. - -Chateaubriand, le premier, la fit connaître au public. Comme il -n'aimait pas l'ambassadrice de Russie à Londres, il mit dans sa -révélation toute la malveillance dont il était capable: «Les -ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, dit-il dans les pages où -il peint la société britannique au temps de sa mission en Angleterre, -sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de -voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser -du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie[2]». - - [1] Bien que la famille noble de Lieven soit d'origine - livonienne, c'est-à-dire allemande, l'usage russe voudrait que - nous disions comtesse Lieven, princesse Lieven, sans particule. - Si nous commettons la faute d'ajouter cette dernière, c'est pour - nous conformer, ainsi que l'ont fait M. Ernest Daudet et les - autres biographes français de la princesse, à l'habitude prise et - respecter le titre sous lequel notre héroïne fut connue, à Paris, - de ses amis et du public. Nous avons eu, du reste, sous les yeux - plusieurs lettres écrites par Mme de Lieven après son - établissement en France et où elle signe en toutes lettres: _la - princesse de Lieven_ (Collection de M. le général Rebora: L. a. - s. lundi, 11 novembre (1846); L. a. s. Richmond, mardi 15 août - 1848). - - [2] CHATEAUBRIAND, _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré. Paris, - Garnier, s. d. 8 vol. in-32, t. IV, p. 250.--Le livre IX, dont - ces lignes sont extraites, fut écrit en 1839 et retouché en 1846. - Les _Mémoires d'outre-tombe_ parurent d'abord dans _la Presse_ - (21 octobre 1848 au 3 juillet 1850), puis en 12 volumes de 1849 à - 1850. Mme de Lieven mourut en 1857. - -On a cherché--et peut-être en partie trouvé--la raison d'être de cette -animosité du grand écrivain dans le peu d'empressement avec lequel Mme -de Lieven accueillit, au cours des fêtes de Vérone, l'orgueilleux ami -de Juliette Récamier[3]. - - [3] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, La - princesse de Lieven._ Paris, Plon, 1903, in-8º, p. 3. - -Comme on a pu le constater depuis, en effet, pas une fois, dans ses -lettres de cette époque, elle ne fait mention de lui. Elle n'avait -donc pas été éblouie par sa présence. Or, Chateaubriand n'aimait pas -que l'on passât à ses côtés en indifférent. Il était l'homme dont -Talleyrand dira, en apprenant qu'il se plaignait de maux d'oreilles: -«Il se croit sourd depuis que l'on a cessé de parler de lui[4]». -Toutefois, l'antipathie de l'auteur des _Martyrs_ pour la maîtresse de -M. de Metternich est antérieure au Congrès de Vérone, car, de Londres, -en juin 1822, il la traitait déjà, assez dédaigneusement, de «femme -d'intrigues[5]». - - [4] Lord HOLLAND, _Souvenirs_, publiés, avec avant-propos et - notices, par F. Barrière. Paris, Firmin-Didot, 1862, in-12, p. - 32. - - [5] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Angleterre, - Correspondance, vol. 615, fº 264. M. de Chateaubriand à M. de - Marcellus: Londres, 18 juin 1822. Il a été avisé que le roi - d'Angleterre a envie d'aller à Paris. «Je le sais par la marquise - de Conyngham et par la comtesse de Lieven, femme d'intrigues qui - exerce ici une assez grande influence.»--Le congrès de Vérone - s'ouvrit en octobre 1822. - - -Cependant, bien avant la publication des _Mémoires d'outre-tombe_, on -avait jasé sur la liaison du ministre des Affaires étrangères -d'Autriche et de la comtesse de Lieven. - -Les assiduités du futur Chancelier auprès de la grande dame russe, -pendant les derniers jours du Congrès d'Aix-la-Chapelle, n'avaient pas -échappé aux regards, professionnellement curieux, des diplomates. -Quelques personnes, d'ailleurs, étaient dès lors dans le secret. En -pareil cas, quelques personnes deviennent bien vite tout le monde. - -A Paris, Louis XVIII, si friand de petits scandales, était au courant -de cette intrigue, et il pouvait renseigner Decazes sur la -correspondance entretenue par Mme de Lieven avec son «cher -z'amant»[6]. - - [6] Louis XVIII à Decazes, 30 novembre 1820. Lettre citée et - publiée en partie par M. Ernest DAUDET dans _Un Roman du prince - de Metternich_ (_Revue Hebdomadaire_, 29 juillet 1899, p. 659). - -Aux conférences de Vérone, l'ambassadrice de Russie fut froidement -accueillie par ses compatriotes et Mme de Nesselrode notait à ce -sujet: «Le soupçon qu'on a d'une liaison de la comtesse avec -Metternich est la cause du soulèvement qui s'est produit contre -elle[7].» - - [7] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t. - VI, p. 142. Mme de Nesselrode à son mari, Saint-Pétersbourg, 9 - décembre 1822. - -Bien d'autres indices encore permettent de croire les contemporains -bien informés. - -Lorsque la comtesse de Lieven mit au monde son fils Georges, le 15 -octobre 1819, celui-ci fut dénommé par la malignité publique «l'enfant -du Congrès». Le surnom était d'ailleurs plus piquant que juste. Sa -méchanceté tombe devant ce fait: les deux personnages visés ne -s'étaient pas vus depuis le 24 novembre 1818, onze mois avant la -naissance de l'enfant. - -Mais les bonnes langues de la Cour de Saint-James n'en cherchaient pas -si long. - -Un peu plus tard, le prince Paul Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à -Londres, se plaignait des lettres échangées à sa barbe[8], et parmi -les hommes politiques qui, à partir de ce moment surtout, se -pressèrent dans les salons de Mme de Lieven, beaucoup y étaient sans -doute attirés par l'espoir d'y trouver un reflet de la pensée du -tout-puissant ministre. - - [8] Le duc Decazes à Louis XVIII, 24 novembre 1820 (_Revue - Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899, p. 659). - -Tous ces bruits malveillants, comme tant d'autres, auraient pu n'avoir -aucune consistance et ne reposer sur aucune réalité. Ils furent -confirmés par diverses révélations ultérieures. - -La preuve historique de l'intimité du prince de Metternich et de -l'ambassadrice de Russie fut acquise lorsque M. Ernest Daudet publia -un fragment de leur correspondance, dont il avait pu découvrir une -copie exécutée, au passage des courriers à Paris, par le cabinet noir -de la Restauration[9]. - - [9] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ (_Revue - Hebdomadaire_ des 29 juillet et 5 août 1899). - -Cette précieuse publication était cependant incomplète et il était -encore impossible de déterminer la date et les péripéties du début de -cet amour. - -Un hasard heureux nous a mis sur la trace d'une nouvelle liasse de -lettres écrites par M. de Metternich à son amie, immédiatement après -leur séparation, au lendemain du Congrès d'Aix-la-Chapelle. Cette -série comprend tous les billets envoyés par le prince--nous n'avons pu -retrouver les réponses de la comtesse--depuis les derniers jours de -novembre 1818 jusqu'au 31 avril 1819. Ces pages contiennent les -premières confidences de l'amant. - -Il nous a été impossible de suivre l'histoire de ces lettres depuis le -moment où, d'une façon inconnue, elles sortirent du tiroir de Mme de -Lieven jusqu'à celui où elles tombèrent entre nos mains. - -Cependant, leur authenticité n'est pas douteuse. L'écriture est bien -celle, éminemment cursive, sobre, nette, nerveuse du chancelier -d'Autriche[10]. Toutes les fois que cela a été possible, nous avons -établi avec le plus grand soin la concordance de leurs récits avec les -circonstances déjà connues des incidents auxquels ils font allusion. -Pas une de leurs lignes ne laisse planer un doute sur le bien-fondé de -leur attribution. A défaut de signature, le cachet de M. de -Metternich, un C surmonté de la couronne princière, en cire noire, -vient, sur quelques-unes d'entre elles, apporter aussi son témoignage. - - [10] M. Noël Charavay, le très aimable et très consciencieux - expert en autographes, a bien voulu examiner le manuscrit de ces - lettres avec sa grande compétence. De son examen approfondi - résulte la certitude de leur absolue authenticité. - -Enfin, on retrouve dans leur texte bien des qualités et des défauts de -leur auteur présumé, mélange compliqué d'élégance native, de finesse, -d'incommensurable orgueil, de pensée claire mais parfois étroite -«alliant la fatuité mondaine et la présomption à un certain pédantisme -germanique, assez beau joueur pour en imposer au monde, pour déguiser -des intérêts sous le nom de droits, des expédients sous le nom de -principes, l'immobilité, qui était son système, sous le voile de -profonds calculs»[11]. - - [11] Charles DE MAZADE, _Un chancelier d'ancien régime. Le règne - diplomatique de M. de Metternich._ Paris, Plon, 1889, in-8º, p. - 5. - -Le lecteur trouvera ces lettres plus loin. Leur étude permettra de -préciser certains points de la liaison dévoilée par Chateaubriand et -d'ajouter quelques détails à l'intime psychologie de celui qui les -écrivit et de celle qui les reçut. Ces détails seront tout à l'honneur -de l'un comme de l'autre, hâtons-nous de le dire. - -Au cours de l'exposé très rapide de leurs relations, l'on se trouvera -sans doute amené à faire sur eux, sur leur morale, quelques -restrictions. Mais, de ces lignes où le prince s'est montré tel qu'il -voulait être vu par l'Aimée, où il caresse celle-ci de la louange des -charmes qu'il voulut voir en elle, il ressort un Metternich plus -tendre, plus affectueux, plus humain, «sachant mieux aimer», selon sa -propre expression, que celui dont l'histoire officielle nous laisse -voir l'altière figure. - -En souhaitant la publication complète de la correspondance dont nous -apportons quelques nouvelles feuilles, M. Lionel Robinson disait que -ces lettres inconnues devaient faire honneur «à la tête, sinon au -cœur, de l'homme d'État qui, pendant toute une génération, fut le -dictateur de l'Europe et le Nestor des hommes politiques»[12]. - - [12] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, 1812-1834. Edited by LIONEL G. ROBINSON. London, - Longmans, Green and Co, 1902, in-8º. Préface, p. X. - -Rien de bien nouveau, croyons-nous, ne sortira cependant de ce livre, -si l'on y cherche la «tête» du ministre de François Ier, mais il -témoignera d'un cœur meilleur que M. Robinson ne le supposait. - -Le malheur des hommes d'État dont la vie se confond avec la carrière -est de faire difficilement croire à leur sensibilité, écrasée sous le -masque d'impassibilité dont ils doivent se couvrir. - -M. de Metternich semble avoir souffert de sa réputation de froideur, -presque inhérente pourtant à ses fonctions. Il était cependant capable -d'un amour ardent. Il est équitable de lui rendre justice sur ce -point. Ses lettres permettront de le faire en toute sincérité. - - - - -II - -Au moment du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le prince de Metternich, né à -Coblentz le 15 mai 1773, avait quarante-cinq ans. - -Son père[13], diplomate assez médiocre, mais adroit et ambitieux, -d'abord au service de l'électeur de Trèves, était passé, très jeune -encore, à celui de l'empereur d'Allemagne. - - [13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis - prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa - femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de - la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait - avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich - près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en - 1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de - comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars - 1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au - service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à - Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves, - en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des - affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année - suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne - qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des - cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans - le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant - dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement - Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en - décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de - Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel, - cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre - 1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8 - décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre - enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9 - décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2 - mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa - le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince - Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (_Almanach de Gotha_, - 1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon - de _Kaiserthums Oesterreich_, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON - RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit_, 1778-1875. Vienne et - Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56). - -Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il -fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas -autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à -quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa -définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son -souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et -vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils. - -Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de -précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les -Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence -pour achever son droit. - -Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le -grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs -des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et -les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait -être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut -pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes. - -Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un -canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta -serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque -constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son -arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia -ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14]. - - [14] Paul PISANI, _Répertoire biographique de l'Épiscopat - constitutionnel_. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242. - -A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich -suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le -compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents -propagandistes des doctrines modernes. - -A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de -celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de -résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence, -d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle -n'étonnait les contemporains. - -M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses -Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se -plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que -fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son -indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans -sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se -confiner toujours dans la stricte vérité. - -«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune -Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études -spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en -garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et -d'escrime que lui[15].» - - [15] _Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince - de Metternich_ publiés par son fils le prince Richard de - Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition - française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6. - -Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une -ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à -Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de -Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La -Fère, dont la garnison était Valence[16]. - - [16] Arthur CHUQUET, _la Jeunesse de Napoléon_. _Brienne._ Paris, - Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, _Itinéraire - général de Napoléon Ier_. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3. - -M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré -d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier -républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se -passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27 -juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la -Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit -le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout -au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates -grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité, -dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2 -janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10 -août[18]. - - [17] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 12. - - [18] A. GIRY, _Manuel de diplomatique_. Paris, Hachette, 1894, - in-8º, p. 170. - -Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de -ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan -de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après -lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été -membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider, -puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais -pour organiser la journée du 10 août. - -La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur, -enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode, -celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied -avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir -abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal -de Strasbourg: _la Feuille hebdomadaire et politique_. C'était un -simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un -organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon -lança une publication quotidienne: _Die Geschichte der gegenwärtigen -Zeit_[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère -œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce -dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792, -Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore -citer le _Patriotisches Wochenblatt_, mais aucune de ces œuvres ne -permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle. - - [19] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 8. - - [20] E. SEINGUERLET, _Strasbourg pendant la Révolution_. Paris, - Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306. - -Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil -des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du _Directoire secret -d'exécution_ formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le -Dix Août[21]. - - [21] _Grande Encyclopédie_, t. III, p. 289, article Août (Journée - du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, _le Bataillon du 10 - Août_. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, _Euloge - Schneider_. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º. - -Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à -Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et -on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège -Louis-le-Grand[23]. - - [22] Arthur CHUQUET, _Mayence_, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s. - - [23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails - plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les - Archives nationales semblent ne posséder aucun document le - concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui - enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous - avons pu retrouver et feuilleter les _Comptes Rendus du Procureur - Gérant_ de Louis-le-Grand et les _Pièces justificatives_ de ces - comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement - des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de - Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII - jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les - comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible - la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier - ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc - d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants. - - A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14 - septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs - pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui - «après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé - «de traduire en langue allemande les décrets de la Convention - nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10 - août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de - trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce - sujet. - - -On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure -personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la -marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit. - -Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses -méditations. - -Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par -l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de -l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des -deux empereurs Léopold et François[24]. - - [24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790 - et François II le 14 juillet 1792. - -Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique -aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout -était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et -splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le -même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de -tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de -Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les -doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent -affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui, -selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette -organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la -confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].» - - [25] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II, - p. 492. - - [26] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 10. - -Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à -Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée -autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par -la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au -gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita -longuement le pays. - -A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore, -fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre -duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée -dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le -nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles. - - [27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore - de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le - 19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari. - -Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa -carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva -toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités -conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé -et bienveillant. - -Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à -Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de -médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de -cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en -qualité de délégué des comtes de Westphalie. - -Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de -Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires -étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour -l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de -Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les -difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi -de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume. - - [28] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646. - -Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En -échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait -reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen, -médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre -personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être -étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813. - -Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le -poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé -ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une -faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps -diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est -intimement liée à l'histoire extérieure de la France. - - [29] _Ibid._, p. 647. - -Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de -Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour -prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le -portefeuille des affaires étrangères[30]. - - [30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de - Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison - impériale et des Affaires étrangères (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. VIII, p. 647). - -Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il -s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant -«voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la -France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et -de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en -s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de -conquêtes?»[31]. - - [31] _Ibid._, t. I, p. 99. - -Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer -profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule -qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de -l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les -bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux -négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche. -Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le -premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il -en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement -et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets -de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi -de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis -XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est -la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre». - - [32] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II., - p. 144. - -Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand, -dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand -le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent -reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans -cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la -Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore». - -De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des -yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes -pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au -prince héritier de Portugal. - -En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad. - -On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un -des points culminants de sa carrière. - -Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait -d'être fait duc de Portella[33]. - - [33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le - rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich - refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis - sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818, - Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 654). - -Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de -devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant -quelques années, il allait voir son rêve réalisé. - -La tenace application de son système, système d'immobilité, de _statu -quo_ et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui -l'arbitre des puissances. - -Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de -Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde -politique européen. - -Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire -une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à -d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins. - -M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et -capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les -dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse -occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts, -procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux -nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole, -résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister -sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des -anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives, -il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une -proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le -don de l'observation[34].» - - [34] DE LACOMBE, _le Prince de Metternich_, dans _le - Correspondant_ du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893. - -La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier -accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son -portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son -sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la -bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa -démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui -lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir: -«Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les -plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute -la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne -se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle -était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«. - - [35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de - Vienne_, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte - Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343. - - [36] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_. Paris, - Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78. - -Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses -biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus -distinguées, une parole facile». - -Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son -conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole, -le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se -croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du -savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger, -dissipé et présomptueux[37].» - - [37] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, Brockhaus, 1861, - in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810. - -De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de -Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient -morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes -inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui -d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le -peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux -autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur. -Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac -officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs -paternelles, des accents profondément émus. - - [38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15 - septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20 - juillet 1820; - - 2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3 - décembre 1799; - - 3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois; - - 4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché - d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829; - - 5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai - 1820; - - 6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8 - février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la - princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice - à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861; - - 7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en - 1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à - Vienne. - - -Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à -un respect continu des serments conjugaux. - -M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son -affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou -_Taschenbücher_ paraissant périodiquement en Allemagne, raconte -combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au -service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de -réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de -Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait -à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien -pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de -quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il, -nous aurons là un fameux gaillard[39].» - - [39] _Galerie des Contemporains illustres_ par _un homme de rien_ - (Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12, - t. II, p. 8. - -Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute -perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se -retrouvent certainement dans l'homme mûr. - -Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et -voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les -affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles. - -Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le -récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate -autrichien[40].» - - [40] _Galerie des Contemporains illustres_, t. II, p. 11. - -De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues. - -Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était -pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna -Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées -moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de -Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure -un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des -traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de -sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de -timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise, -dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce -andalouse[41].» - - [41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de - Vienne_, p. 88.--Mme de Bassanville, dans _les Salons - d'autrefois, Souvenirs intimes_, t. II, p. 2, a copié ce passage - presque mot pour mot. La première édition des _Souvenirs_ de M. - de la Garde sous le titre de _Fêtes et Souvenirs du Congrès de - Vienne_ a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º. - -Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le -surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées -jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère -farouche. - -M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en -1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude. - -A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus -brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait -réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des -Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de -se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43]. - - [42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de - Vienne_, p. 88. - - [43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783 - et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général - Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de - Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre - Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus - tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son - premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron - Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich, - Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa - en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin - 1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits - russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_. - Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º, - 1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und - seine Zeit_, t. I, p. 14 et 33). - -A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces -de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque, -il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des -femmes[44].» - - [44] _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés par son - petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3 - vol. in-8º, t. III, p. 48. - -Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat, -encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses -jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un -ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de -sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de -celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le -nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement -payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples -devaient lui rendre la tâche impossible. - -Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu -à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur -de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot. - -M. Frédéric Masson a raconté la tragi-comédie qui s'ensuivit. - -Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de -chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à -cette dernière et les livra à Junot. - -«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée -presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour -de Paris[45].» - - [45] Frédéric MASSON, _Napoléon et sa famille_. Paris, Ollendorf, - 1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184. - -Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les -choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer -à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du -scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari -outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en -récompensa en l'embrassant et en lui déclarant: - -«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras -avec ce butor de Junot[46].» - - [46] Comte Fédor GOLOVKINE, _la Cour et le Règne de Paul Ier. - Portraits, souvenirs et anecdotes_, publiés par S. Bonnet. Paris, - Plon, 1905, in-8º, p. 309. - -Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui -aussi--des charmes de Mme Récamier. - -On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47]. -Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois -semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer -chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans -l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter -un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à -répandre ainsi des anneaux. - - [47] _Catalogue de la vente du 27 mai 1895_, no 85. M. Noël - Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour - l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable - ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: _Mme - Récamier et ses amis_. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par - contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la - troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de - son journal (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 115). - Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et - Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie - rétrospective? - -Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse -et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de -Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande, -Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois -mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le -troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues, -dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de -Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future -nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle -passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle -excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très -désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans -les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée -d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement -de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de -celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer. -Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les -ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].» - - [48] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_, t. I, p. - 133. - - [49] _Souvenirs de la duchesse de Dino_, publiés par sa - petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy, - in-8º, p. 113. - - [50] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 228. - - [51] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, F.-A. Brockhaus, - 1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322. - -M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard, -il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait -donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait -suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et -l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et -l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des -déceptions du cœur. - - [52] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293. «24 juillet - 1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très - énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers - Metternich et moi.»--_Ibid._, t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre - 1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de - sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un - événement de premier ordre.» - -Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui -raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de -l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de -son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des -_Souvenirs_ du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de -cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance -de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui -«eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé -ou Psyché[54]». - - [53] Lettre du 1er décembre 1818. - - [54] _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie - et de mon temps_, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de - Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45. - -Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il -«appelle liaisons.» - -Sur la première, il donne quelques détails. - -Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y -passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte -cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un -anneau qu'elle avait brisé. - -Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi -bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure -de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains -n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir -violer. - -Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière -amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse -de Lieven allait apparaître dans son existence. - -Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la -profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans -grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser -longtemps vide la place de l'amie. - -Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup, -souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer. -L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux -yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop. - -Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même -amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule -au monde pour moi[55].» - - [55] Lettre du 1er décembre 1818. - - - - -III - - -Dorothée (ou Darja) Christophorovna de Benckendorf était née à Riga, -le 17 décembre 1785. - -Elle appartenait à une famille noble, originaire du Brandebourg, -depuis de nombreuses années fixée en Esthonie et entrée au service de -la Russie. - -Son père, le général Christophe de Benckendorf[56] avait épousé la -baronne Charlotte-Augusta-Johanna Schilling von Canstadt, amie et -compagne de la princesse Dorothéa-Augusta de Wurtemberg qui devint -l'impératrice Marie Féodorovna de Russie. - - [56] BENCKENDORF (Christophe Ivanovitch de), né le 30 juillet - 1749, général d'infanterie, mort le 10 juin 1823 (ERMERIN, - _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135). - -Celle-ci couvrit toujours Mme de Benckendorf de son affectueuse -protection, et, quand cette dernière mourut, le 11 mars 1797, elle fit -entrer ses deux filles au couvent des demoiselles nobles de Smolna: -elles y furent élevées sous les yeux, constamment attentifs, de la -souveraine. - -Quelques passages des lettres de la tsarine à Mlle de Nélidoff[57] -nous la montrent s'inquiétant de la santé de ses «bonnes petites», -les faisant venir dans son intimité, aux spectacles de l'Ermitage, -mais s'opposant à leur entrée à la Cour avant l'âge ordinaire, se -tourmentant de ne pas voir l'une d'elles proposée pour une récompense, -leur donnant de multiples preuves d'une tendresse éclairée, -véritablement maternelle. - - [57] _Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna avec - Mlle de Nelidoff, sa demoiselle d'honneur._ Publiée par la - princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Ernest Leroux, 1896, in-18, p. - 1, 15, 31, 57, 89, 92. - -Dorothée quitta Smolna, en février 1800, «musicienne de première -force, mais d'une ignorance à scandaliser un écolier de dix ans. -D'Alexandre ou de Philippe, elle n'eut certainement pas su lequel des -deux était le père de l'autre[58]». - - [58] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_ dans - _Miscellanies of the Philobiblon Society_, vol. XIII, p. 8. - -Cette ignorance devait d'ailleurs la poursuivre toute sa vie, sans -qu'elle fît jamais rien pour y remédier. - -L'empereur, pendant ce temps, assurait la fortune des deux fils de la -baronne Schilling, Alexandre et Constantin[59], et bientôt -l'impératrice mariait ses jeunes protégées. - - [59] Alexandre, l'aîné, sous-officier en 1798 au régiment - Semenovski, capitaine après Preussich-Eylau, colonel quinze jours - plus tard, général-major en 1812, chef de la 2e division de - dragons le 9 avril 1816, général aide de camp le 22 juillet 1819. - Il fut nommé, le 25 juin 1826, chef des gendarmes, chef de la 3e - section de la police impériale spéciale, commandant de la maison - militaire de l'Empereur, et dès ce moment il devint et resta, - jusqu'à sa mort, inséparable de la personne du souverain. Créé - sénateur le 6 décembre 1826, général de cavalerie en 1829, membre - du Conseil de l'Empire le 8 février 1830, comte le 8 novembre - 1832, il mourut le 23 septembre 1844 à bord du vapeur de guerre - russe l'_Hercule_, en revenant d'Allemagne (Toutes ces dates en - vieux style). Il avait épousé Élisabeth Andréïevna - Donetz-Zakharjevski dont il eut trois filles: la comtesse - Apponyi, la princesse Wolkonski, la princesse Demidoff (Édition - du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des - dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. II, portrait - 46).--«Homme de talent, doux, souple, insinuant, agréable de - figure, plein de galanterie dans les manières, il savait se faire - aimer, et les Russes eux-mêmes lui pardonnaient le grand tort - d'être Allemand (il appartenait à la noblesse livonienne), dans - une Cour où ils avaient été trop souvent humiliés de voir des - hommes de cette origine prendre le pas sur les premiers d'entre - eux... Homme, sinon d'une haute moralité, du moins intègre et de - plus actif, éclairé, d'une intelligence rare, d'une société - agréable. «(J. H. SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie sous - les empereurs Alexandre et Nicolas_. Paris, Renouard, 1847, 2 - vol. in-8º, t. I, p. 263; t. II, p. 183). - - Constantin, le plus jeune des fils de la baronne Schilling, fut - général-adjudant puis général-lieutenant et mourut pendant la - guerre turco-russe de 1828 (KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea - Lieven_, dans _Westermanns Monatshefte_. Oktober 1898, p. 21). - -L'aînée, Maria, épousa le lieutenant général Schewitsch[60]. La -seconde devint la comtesse de Lieven. - - [60] Maria fut dame d'honneur de l'impératrice Marie Féodorovna. - Elle mourut vers 1843. - -Les Lieven étaient d'antique race livonienne. La fortune de cette -famille, un instant obscurcie, s'était brillamment relevée le jour où -la grande Catherine avait choisi, comme gouvernante de ses -petits-enfants, Charlotte de Gaugreben, veuve du général baron André -de Lieven dont elle avait eu plusieurs enfants[61]. Cette femme -supérieure, d'une haute énergie, d'une parfaite droiture, avait su -s'attirer le respect et l'affection de ses élèves et de leur père. - - [61] POSSE DE GAUGREBEN (Charlotte Karlovna), fille du - lieutenant-général Karl de Gaugreben, était née vers 1743. En - novembre 1783, elle fut chargée par Catherine II de l'éducation - des grands-ducs Nicolas et Michel Pavlovitch ainsi que de celle - des grandes-duchesses leurs sœurs. Dame d'honneur en 1794, elle - reçut le titre de comtesse le 22 février 1799 et celui de - princesse et d'Altesse Sérénissime en 1826 à l'occasion du - couronnement de Nicolas Ier. Elle mourut le 24 février 1828 - (SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie_, t. I, p. - 511.--Sergius UWAROW, _Hommage à Mme la princesse de Lieven_. - Saint-Pétersbourg, 1829, in-8º). - - «Paul qui ne trouvait guère une mère en Catherine donna à la - gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de - l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs.» (K. - WALISZEWSKI, _Autour d'un Trône. Catherine II de Russie_. Paris, - Plon, 1894, in-8º, p. 398). - - Son mari, Otto-Heinrich-André Romanovitch, né le 11 octobre 1726, - était mort le 4 février 1781. Elle lui avait donné trois fils: - Charles, Christophe et Ivan et une fille, Catherine, qui épousa le - baron Viétinhof. (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. - _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. - III, portrait 104). - -La protection de Paul Ier s'étendit sur ses fils, et, de l'un d'eux, -le comte Christophe Andréïévitch, né le 8 mai 1774[62], il fit -successivement son aide de camp et son ministre de la guerre[63]. - - [62] LIEVEN (Christophe Andréïévitch de) était le second fils du - général-major André Romanovitch et était né à Kieff. Il fut - inscrit à l'artillerie en 1779, passa comme enseigne au régiment - de Semenovski le 1er janvier 1791 et fut nommé lieutenant en - 1794. Il prit part à la guerre de Suède en 1790 et combattit - contre les Français, aux Pays-Bas autrichiens, dans les rangs de - l'armée autrichienne (1794). Lieutenant-colonel au régiment de - dragons de Wladimir le 20 février 1796, puis dans les - mousquetaires de Toula, il fit avec le comte Zouboff l'expédition - contre la Perse. Aide de camp de l'Empereur le 27 avril 1797, - général-major et aide de camp général le 27 juillet 1798, chef de - la chancellerie en campagne le 12 novembre 1798, il est en 1805 à - Austerlitz. Lieutenant-général (1807). Envoyé extraordinaire et - ministre plénipotentiaire auprès du roi de Prusse le 31 décembre - 1809, ambassadeur extraordinaire à Londres le 5 septembre 1812, - rappelé le 22 avril 1834, mort à Rome le 29 décembre 1838-10 - janvier 1839 (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. - _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. - III, p. 23, dates en vieux style). - - [63] Le fils aîné de la gouvernante des grands-ducs, Charles - Andréïévitch, né le 12 février 1767, embrassa la carrière - militaire. Major-général en 1797, lieutenant-général (1799), - général d'infanterie (1827), curateur de l'université de Dorpat - (1817), membre du Conseil de l'Empire (1826), ministre de - l'Instruction publique (1828-1838), il mourut dans ses terres de - Courlande le 12 janvier 1845 laissant deux fils, dont l'un, André - Karlovitch, fut plus tard général-major (Friedrich BUSCH, _Fürst - C. Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter seiner - Oberleitung_. Dorpat et Leipzig, 1846, in-4º). - -Marie Féodorovna fit épouser à ce dernier, en 1800, Dorothée de -Benckendorf. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait quinze et sortait -du couvent. - -Le mariage fut d'abord heureux. L'assassinat de Paul Ier trouva les -jeunes époux en pleine lune de miel. La sanglante tragédie du Palais -Michel aurait pu mettre fin à la faveur du nouveau ménage: elle la -consolida. - -Mme de Lieven a conté dans un long chapitre de ses Mémoires[64] ce -qu'elle vit du dramatique événement[65]. - - [64] Publié dans: _Die Ermordung Pauls und die Thronbesteigung - Nikolaus I_. Neue materialien veröffentlicht und eingeleitet von - professor Dr. Theodor SCHIEMANN. Berlin, Georg Reimer, 1902, - in-8º, p. 35. - - [65] «Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité - et de vie. Mme de Lieven ne relate que ce qu'elle a vu et - entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais - l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le - langage des principaux personnages, l'Impératrice, l'empereur - Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief» - (_Souvenirs du baron de Barante._ Paris, Calmann Lévy, 1890, 8 - vol. in-8º, t. I, p. 82). - -Son mari, retenu chez lui par une indisposition, avait, par une -heureuse chance, été laissé en dehors du complot par son ami Pahlen. -Le Tsar, impatienté de l'absence prolongée dont sa maladie était -cause, l'avait relevé de ses fonctions ministérielles dans la soirée -du 11 mars. - -La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés -en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un -ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un -nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela -était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de -Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation -et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions -de ce lugubre jour. - -Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre, -mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait -honoré. - -Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven. -Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas -encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait -sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine, -des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très -unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle -mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité, -assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard, -par les revers de la Russie[66]. - - [66] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La - princesse de Lieven_, chap. I. A la cour de Russie. - -En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa -démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé -ambassadeur à Berlin[67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce -qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié -auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri, -ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du -nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta -ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit -aux prises son maître et le roi de Prusse[68]. - - [67] _Gazette nationale ou le Moniteur universel_ du lundi 30 - avril 1810, no 120, p. 475. - - [68] _Moniteur universel_ du mercredi 15 juillet 1812, no 197, p. - 771. - -Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande -impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques -allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue. - -Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une -brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à -se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances. -Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des -relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre -Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James. - -Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à -Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18 -ses lettres de créance au Prince Régent[69]. Mme de Lieven avait -trouvé son véritable terrain. - - [69] _Moniteur universel_ du samedi 26 décembre 1812, no 361, p. - 1429. - -La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité: -«Il faut se rappeler, disent les _Mémoires_ de Talleyrand[70], qu'à -cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps -diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du -continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations -officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y -produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour, -l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un -empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de -l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven, -qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une -sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son -mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui -revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à -Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham, -que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer. -L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle -ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges -réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune -placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date -l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société -anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le -conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.» - - [70] _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés par le duc de - Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891, 8 vol. in-8º, t. III, p. - 404.--L'authenticité de ces _Mémoires_, au moins dans leur forme - actuelle, est très contestée. Le duc de Broglie n'eut entre les - mains qu'une copie exécutée par M. de Bacourt, qui détruisit le - manuscrit original. Si le passage reproduit ci-dessus a été - retouché par M. de Bacourt, il n'en conserve pas moins quelque - intérêt documentaire, ce dernier ayant beaucoup connu Mme de - Lieven à Londres et à Paris. - -Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie -mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de -qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et -charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus -libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G. -Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit -promptement la place d'une reine du grand monde[71].» - - [71] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London._ Biographical notice, p. VIII. - -«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être -elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami -fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à -assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y -réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James, -diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des -convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes, -torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour -l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être -bien accueillis d'elle et chez elle[72].» - - [72] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris, - Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 194.--En 1817, le maréchal de - Castellane notait dans son journal: «Le comte et la comtesse de - Lieven jouissaient d'une grande considération à Londres; ils y - tenaient un grand état. Mme de Lieven était une agréable et fort - aimable personne de trente ans.» (_Journal du maréchal de - Castellane._ Paris, Plon, 1897, 5 vol. in-8º, t. I, p. 348). - -Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne -devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir -attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après -1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de -la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État. -Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée -personnellement dans l'action diplomatique. - -On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon. -D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le -Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux -idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en -rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il -souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement -britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du -mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à -Pozzo di Borgo[73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée -dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie. - - [73] _Souvenirs du baron de Barante_, t. II, p. 32, note 1. - -Pouvait-il en être autrement d'ailleurs? - -A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la -personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une -importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes -posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur -à sa tâche. - -Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[74], -mais, sur ce terrain, l'auteur du _Génie du Christianisme_ est à bon -droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser -l'épouse. - - [74] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249. - -Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes -manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle -ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus -grand nombre le croient très creux...[75].» - - [75] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181. - -En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand -tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand -reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde -généralement»[76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux -regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et -d'intelligence moyenne. - - [76] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 403. - -A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait -être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait -grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et -des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même -au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par -complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus -personnel[77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure, -elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci, -elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination. -Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen -des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les -petitesses des détails. - - [77] _Mélanges biographiques_, p. 196. - -Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait -en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de -Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres, -toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[78]. Plus -tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part -dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un -joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses -frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui -a été utile, bien utile...[79].» - - [78] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181. - - [79] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 228. - -En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se -distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme. -Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs -ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent -y être ébauchés. - -Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de -maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait -lui servir. - -Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de -lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus -d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré -la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation -de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour -où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me -permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait -obtenir autrement[80].» - - [80] Duc DE BROGLIE, _le dernier Bienfait de la Monarchie_. - Paris, Calmann Lévy, s. d., in-8º, p. 195. - -Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur -demandait de disparaître, leur instant passé. - -Un soir, raconte Lord Malmesbury[81], on annonce chez elle «un homme -pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit: -«Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort -attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à -Ems?»--«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai -jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui -ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et -être de trop à Paris.» - - [81] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien Ministre_, 1807-1869, - traduits par M. A. B. Paris, Ollendorf, 1886, p. 47.--3 mai 1837. - -Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les _Souvenirs_ de -la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était -alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne, -où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager -seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,--ceci -se passait sous Louis-Philippe,--lui proposa son gendre, M. Trubert. -La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des -attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en -voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination, -elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon -cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je -pense donc que nous devons nous dire adieu[82].» - - [82] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 378. - -Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être -laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce -récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut -penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins -vraisemblable. - -En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même, -montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de -l'hospitalité. - -En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la -présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend -pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de -Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa -connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer -chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son -fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un -billet d'invitation. - -Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée. -«Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières -que vous me connaissez[83].» Oubliant qu'après tout l'invitation -vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à -la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber: - -«--Permettez, madame, je suis le duc de Parme[84].» - - [83] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques_, p. 214.--La princesse - de Lieven à M. Guizot, Schlangenbad, 12 août (lundi) 1850. - - [84] Cette anecdote se rapporte à Charles-Louis, roi d'Étrurie - sous le nom de Louis II, duc de Lucques sous le nom de - Charles-Louis, duc de Parme après la mort de l'ex-impératrice - Marie-Louise. Il abdiqua le 14 mars 1849 (DUSSIEUX, _Généalogie - de la maison de Bourbon_, Paris, Lecoffre, 1872, 2e édit., p. - 230).--Après son abdication le duc de Parme prit le titre de - comte de Villafranca. - -La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le -droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la -difficulté de son goût que dans son affabilité[85]». - - [85] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London._ Biographical notice, p. VIII. - -On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames -patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[86]. On l'accusait, à la -cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les -prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui -lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut -imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une -attitude toujours correcte à son égard. - - [86] Les bals d'Almack étaient des bals par souscription, très - aristocratiques, où il était fort difficile de se faire admettre. - Les billets étaient vendus par des dames patronnesses appartenant - toutes à la grande noblesse anglaise ou au monde diplomatique. - -Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant, -elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy, -arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle -et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille -royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce -mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne -la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[87] -envers la belle Autrichienne. - - [87] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180. - -Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté. - -Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la -montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou -trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa -physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux -sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel. - -Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur -«désespérante», dit Mme de Boigne[88], déparait ce qu'il y avait de -grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu -avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les -descriptions de ses contemporains. - - [88] _Ibid._, t. II, p. 180. - -M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort -jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce -témoignage. - -Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté, -malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien -désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai -qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle -anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le -sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez -pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de -nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à -considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un -squelette[89].» - - [89] STOCKMAR, _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn - Christian Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst, - Freiherr von Stockmar. Braunschweig, Friedrich Vieweg und Sohn, - 1872, in-8º, p. 97. - -Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne -fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui, -elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[90]», mais, -sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes. - - [90] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249. - -M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une -femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui -aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une -beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble -ayant un charme et un attrait incomparables[91]». - - [91] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 5. - -En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut -degré, une véritable grande dame. - -D'après les _Mémoires_ de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les -agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de -belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de -noble et d'un peu impérieux[92].» - - [92] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405. - -Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay, -écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit, -de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne -et avec des manières nobles et belles[93].» - - [93] La comtesse Apponyi à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824 - (Lettre analysée sous le no 11 dans le _Catalogue de la maison - Veuve Gabriel Charavay_, no 263). - -En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne -méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès, -l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une -belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je -la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en -lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[94].» - - [94] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, - extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, traduits et - annotés par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1888, - p. 346 (juin 1834). - -A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la -mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et -M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver -qu'elle pouvait être aimée. - -Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui -trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce -qui concerne l'étendue de son intelligence. - -Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et -elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. -Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; -elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait -le droit d'être ennuyée[95].» - - [95] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249. - -Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne -faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville, -la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[96]. - - [96] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, - traduits par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1889, - in-12, p. 331. - -Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une -femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle -atteignit. - -La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle -écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de -la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il -ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser -l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce -qu'elle savait très bien[97].» - - [97] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 155. La - duchesse de Sagan à M. de Barante. Berlin, 1er février 1857. - -Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement -intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle -veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de -sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses -lettres sont des chefs-d'œuvre[98].» - - [98] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. 8. - -Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit, -de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que -rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce -et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[99].» - - [99] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 6. - -La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est -rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent -abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une -écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à -signaler. - -On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence -de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de -quelques réserves. - -Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel, -sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans -avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute -parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à -dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi -est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de -ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[100].» - - [100] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405. - - -En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne -répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne -pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une -merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au -monde[101].» - - [101] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 9. - -Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un -homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes -comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas -d'autre source[102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat. - - [102] _Ibid._, p. 8. - -Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les -exécutait à ravir sur le piano[103], mais, semble-t-il, ses goûts -artistiques s'arrêtaient là. - - [103] Comte DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_. Paris, - 1859, in-8º, p. 269. - -Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en -entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après -l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de -Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la -plus spirituelle diplomate de Russie[104]» et dont Mme des Cars disait -qu'elle était «la bête la plus forte en politique[105]» de -l'Angleterre: - -«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son -dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher -à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est -la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée -par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis, -peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si -languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de -faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la -glace dans laquelle elle semble figée[106].» - - [104] KLEINSCHMIDT, _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte_ - (1598-1898). Berlin, Georg Reimer, 1898, in-8º, t. I, p. 301. - - [105] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 172. - - [106] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. - 9. - -De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont -la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour -l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et -Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres -des affaires étrangères[107].» - - [107] _Mémoires d'un ancien Ministre_, p. 237. - -Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes -d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie. -Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de -l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la -politique intérieure des gouvernants anglais. - -Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues -supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes -des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait -déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de -personnes[108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il, -quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les -horizons des ambassades et des salons...[109]» - - [108] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180. - - [109] _Revue d'Histoire moderne et contemporaine_, t. V, p. 138. - -Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme -était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme -Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis -d'elle. - -En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée -à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le -peu de chaleur de leurs relations--et ses paroles suffiront pour faire -comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses -amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je -n'ai pas de vie politique[110].» - - [110] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 209. La duchesse - de Talleyrand à M. de Barante, Paris, 5 avril 1839.--Nesselrode à - sa femme, 7 mars 1814: «Lieven continue à réussir autant que sa - femme réussit peu.» (_Lettres et papiers_, t. V, p. 171.) - -En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait -du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans -les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien -profondes. - -Les _Mémoires_ de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était -assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se -marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans -de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir -qu'avec celui qui le quittait[111].» - - [111] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. II, p. 407. - -On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés. -Bien peu--Metternich ne fut pas une exception--échappèrent à la règle, -quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe. - -Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains -élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses -amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de -patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent -que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours -l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique. - -Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se -lia--jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense--avec la princesse -Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la -malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour. -Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage. - -La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était -trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance. - -On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de -prévenances pour elle[112]. Rien n'est venu, à notre connaissance, -confirmer ce bruit. - - [112] _Mémoires d'outre-tombe_, t. IV, p. 249, n. 1. - -Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on -tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[113]. -Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M. -Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous -avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut -beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[114]. - - [113] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181. - - [114] _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, p. 331. - -Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et -l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il -lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je -sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au -reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je -pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle -est la jeune femme qui ne l'a pas été[115]?» - - [115] Lettre du 30 janvier 1819. - -Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de -ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[116]. -Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi -le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de -Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas -calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son -amie[117]. - - [116] Lettre du 13 mars 1819. - - [117] Dans une lettre à M. de Metternich, datée du 13 février - 1820, et dont M. le comte Puslowski, le savant collectionneur - polonais, a bien voulu nous communiquer une copie qui lui fut - jadis donnée par M. Forneron, Mme de Lieven dit, en parlant de - Palmella: «Je t'ai parlé dans le temps de P. Je crois m'être - expliquée clairement. Il a été amoureux et tout aussi loin d'être - heureux que le sera jamais Floret à mon égard». - -Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment -où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien. - -Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et -trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait -encore l'éducation[118]. - - [118] Sa fille était née vers le milieu de février 1804. - Alexandre était né en 1805, Paul en 1806 et Constantin dans les - premiers jours de 1807. - -A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait -pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand -charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance -flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est -doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![119]». - - [119] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la - _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1898, p. 50. - - - - -IV - - -Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que, -à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient -si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce -pays les troupes étrangères[120]. - - [120] _Mémoires du prince de Metternich_, t, III, p. 171, note 1. - -En 1818, le duc de Richelieu, fort de la loyauté avec laquelle son -gouvernement avait rempli ses obligations et comptant sur l'amitié du -tsar, crut le moment venu de réclamer l'exécution de cette clause et -la libération du territoire français. Grâce à ses efforts, la -conférence prévue fut fixée au mois de septembre et la ville -d'Aix-la-Chapelle fut choisie pour en être le siège. - -La vieille cité de Charlemagne présenta alors une animation -extraordinaire. Officiellement, le Congrès ne devait s'occuper que des -questions de France, et les ambassadeurs des grandes puissances, -seuls, devaient y être admis. Mais tous les princes, toutes les -nations ayant quelque réclamation à présenter, quelque espérance à -faire valoir, se hâtèrent d'y envoyer des représentants prêts à saisir -les occasions propices. - -Autour des diplomates, se précipita une foule de banquiers, de -commerçants, d'artistes, d'élégantes, d'aventuriers et d'aventurières -avides de trouver la fortune ou le succès. - -Parmi les souverains, le roi de Prusse arriva le premier. Il fit, le -27 septembre au soir[121], une entrée assez piteuse dans la ville, -mécontente de s'être vue donnée au gouvernement de Berlin par la seule -volonté des plénipotentiaires de Vienne. - - [121] _Moniteur universel_ du samedi 3 octobre 1818, no 276, p. - 1168. - -Par contre, l'empereur d'Autriche, arrivé le 28 dans la journée, et -l'empereur de Russie qui le suivit de quelques heures[122], -soulevèrent un enthousiasme dont le contraste avec la froide réception -de la veille blessa profondément Frédéric-Guillaume. - - [122] _Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1818, no 278, p. - 1172. - -Ce dernier, instruit de ce que la populace voulait dételer les -voitures impériales, avait trouvé un biais ingénieux pour couper court -à cette manifestation dirigée contre lui: il était allé, -successivement, loin dans la campagne, à la rencontre de chacun de ses -deux alliés et était monté dans leurs carrosses. Seuls donc, les -vivats des habitants froissèrent sa vanité[123]. - - [123] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ (1818) - dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 38 - (Rapport d'un agent secret). - -Le prince de Metternich était arrivé quelques heures avant son maître. -Il revenait de sa cure d'eau de Carlsbad et de ses propriétés de -Kœnigswart. Pendant son séjour dans ce dernier lieu, il avait appris -la mort de son père, dont le décès le faisait chef de famille. -Poursuivant son voyage par Francfort, où il avait eu à morigéner la -Diète germanique, il s'était arrêté, le 12 septembre, au Johannisberg. -Il pénétrait ce jour-là pour la première fois dans le splendide -domaine qui, donné par Napoléon au maréchal Kellermann, lui était échu -comme fief autrichien depuis 1816[124]. - - [124] Le fondé de pouvoir de M. de Metternich avait pris - possession du domaine en août 1816 (_Moniteur Universel_ du mardi - 27 août 1816, no 240, p. 966). - -Il demeura au milieu de ses vignes célèbres pendant deux semaines, -entouré, selon sa propre expression, d'une véritable cour de -diplomates, pressés de saluer sa puissance. Avant de partir, il reçut -l'empereur François à dîner et par Mayence, Bingen, Coblenz, il vint -jusqu'à Aix. - -Dans cette ville, accompagné de son inséparable secrétaire, le -chevalier de Floret, il se logea Comphausbadstrasse, no 777, occupant -la maison d'une demoiselle Brammertz[125], louée 20,000 francs pour la -durée de son séjour[126]. - - [125] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, - Mémoires et documents, vol. 337, fº 225 verso. Verzeichniss der - zu dem Kaiserl. Österreichischen Ministerium der auswärtigen - Angelegenheiten gehörigen Individuen. - - [126] _Gazette d'Augsbourg_ du 4 décembre 1818, no 338, p. 1351. - -Jamais congrès ne fut moins solennel que celui de 1818. Les réunions -devaient tout d'abord se tenir dans la grande salle de l'Hôtel de -Ville, mais elles eurent lieu, sans apparat, en tenue de ville, chez -l'un ou chez l'autre des plénipotentiaires, tantôt chez Lord -Castlereagh, qui, accompagné de «sa prétentieuse et énorme -épouse»[127], s'était installé Klein Borcette Strasse, no 218[128], -tantôt chez Metternich, tantôt chez le prince de Hardenberg, logé sur -le Markt, no 910[129]. - - [127] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ dans - le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, p. 40. - - [128] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, - Mémoires et documents, vol. 337, fo 220. List of persons who form - the mission of His Britannic Majesty at Aix-la-Chapelle. - - [129] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France, - Mémoires et Documents, vol. 337, fº 222. Quartierliste der Suite - Seiner Majestät des Königs von Preussen. - -Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et -animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la -Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades -à la mode. - -Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les -concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon -remplissaient les journées. - -Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes. - -Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux -couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute. -Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des -soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y -parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des -plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs -après-dîners chez elle[130] mais bientôt, ces réunions s'étaient -transportées chez le prince de Metternich. - - [130] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p. - 1225: «Aix-la-Chapelle, 11 octobre.--Deux fois par semaine, Lady - Castlereagh donne une soirée; tout le corps diplomatique y est - fort assidu. Quand les parties sont arrangées, les ministres - passent dans une pièce voisine du salon, et là l'entretien - devient tout politique; il se prolonge fort tard. Il se tient en - outre chaque soir de petits comités diplomatiques chez Lord - Castlereagh.» - -Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs, -écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère, -Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni -même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous -réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle -inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un -commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé -dans mon salon»[131]. - - [131] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127. - Metternich à sa femme... octobre. - -Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de -Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus: -«L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte -de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son -souverain»[132]. - - [132] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p. - 1225. Aix-la-Chapelle, le 11 octobre.--«L'arrivée de M. le comte - de Lieven et de Mme la comtesse, son épouse, a augmenté le petit - nombre de maisons qui, par des soirées agréables, égaient un peu - le ton sérieux qui règne ici.» (_Journal des Débats_ du samedi 17 - octobre 1818, p. 1). - -A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du -Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes -étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de -Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près -de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que -tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le -règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs -s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les -protocoles. - -Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et -les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la -princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs -étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une -lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques -détails sur le vide des journées: - -«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de -virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4 -ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger -de la perfection de l'exécution. - -«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on -nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à -Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils -ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au -delà du strict nécessaire. - -«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus -ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans--âge de -jeunesse à Londres;--la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et -trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les -marchands: il existe un manque total d'amateurs»[133]. - - [133] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III; p. 128. - Metternich à sa femme, ce 18 octobre. - -Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si -dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven. - -Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur -chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de -Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise -pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu -l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en -Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce -moment. - -Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de -Lieven n'avaient conservé d'impression durable. - -Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[134]. -Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et -curieuse. - - [134] Lettre du 9 mars 1819. - -Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven, -installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent -pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre -collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée -Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux. - -Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de -géant, le temps perdu. - -Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt -lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion. - -Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une -réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui -l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là, -lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même -la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde -eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[135].» - - [135] Lettre du 28 novembre 1818. - -Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces -premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à -ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu -d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas -fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se -connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame -de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire. -J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au -reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le -trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance, -l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. _Utile miscuit dulci_, dit -feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[136]». - - [136] Le prince de Metternich à Mme de Lieven, Vienne, 24 mars - 1820.--La copie de cette lettre nous a été communiquée par M. le - comte Puslowski. - -Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès. -Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours -plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de -Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy, -Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit; -nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné -et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était -superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y -étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage -d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg -avec ses prairies et ses habitations sans nombre[137].» - - [137] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129. - Metternich à sa femme, ce 27 octobre. - -Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven -lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la -sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à -une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait -opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison: -«J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai -proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à -trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable -avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la -veille[138].» - - [138] Lettre du 28 novembre 1818. - -Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la -parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie: - -«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure -que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était -bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis -des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient -dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils -faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai -pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et -vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu -la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu![139]» - - [139] _Ibid._ - -Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on -pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice -douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en -repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à -Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf. -D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven, -l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa -femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère. -Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne -capitale des Pays-Bas autrichiens. - -Le _Moniteur universel_ annonça en effet que M. de Lieven était arrivé -le 5 novembre dans cette ville[140]. - - [140] _Moniteur universel_ du lundi 9 novembre 1818, no 313, p. - 1313. - -Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres -publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette -séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé -le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle -devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste -incompréhensible à une autre date. - -Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un -avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre -en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le -présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots.... -J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour -où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je -pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me -trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier -ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne -sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de -huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un -jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui[141].» - - [141] Première lettre, s. d. - -La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il -vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de -ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que -l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère. - -Quoi qu'il en soit, le _Moniteur universel_ apprit à ses lecteurs le -passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille, -se rendant à Aix[142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de -nouveau réunis. - - [142] _Moniteur universel_ du vendredi 20 novembre 1818, no 324, - p. 1359. - -Ils passèrent ensemble cinq jours derechef dans la ville du Congrès. -La dernière phrase de la lettre précédemment citée, s'applique sans -doute à ce moment «... tu es venue dans ma loge, tu as eu la -fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu»! - -Pendant l'absence de l'ambassadeur de Russie, comme après son retour, -la vie mondaine continuait à se dérouler sans incidents autour des -conférences. - -Le régent d'Angleterre avait envoyé Lawrence peindre les portraits des -souverains et de quelques hauts personnages de la Sainte Alliance; les -séances consacrées au grand artiste coupaient la monotonie des jours. -Le duc d'Angoulême venait faire une visite de vingt-quatre heures aux -Alliés. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient de retour de -Paris, mais pour quelques jours seulement. - -Les fêtes devenaient plus rares. M. de Metternich recevait son gendre -et sa fille, le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, qui, après un -court séjour auprès de lui, devaient repartir pour la France[143]. - - [143] «Aix, le 7 novembre. Le comte Esterhazy, avec son épouse, - fille du prince de Metternich, est arrivé avec trois voitures de - suite. Le ministre était allé au devant d'eux à plus d'une lieue. - Le comte et la comtesse ne tarderont pas à partir pour Paris - comptant y passer l'hiver.» (_Journal de Paris_ du jeudi 12 - novembre 1818, no 316, p. 3).--Voir aussi _Moniteur universel_ du - 11 novembre 1818, no 315, p. 1321. - -Au milieu des premières et rapides tendresses des nouveaux amants, le -Congrès se terminait[144]. Le 14 novembre, les monarques se -réunissaient pour une dernière conférence, chez le prince de -Hardenberg. Le 15, un grand dîner d'adieu avait lieu chez l'empereur -de Russie, et les princes se rendaient ensuite au bal offert par le -commerce. Le 16, Alexandre partait pour Bruxelles. - - [144] «22 novembre.--Le Congrès touche à sa fin. Aix-la-Chapelle - ressemble maintenant à une salle de fête à 4 heures du matin; la - foule est écoulée, les lustres sont presque éteints. Tout le - monde semble content de ce qui s'est passé et content de partir.» - (C.-L. LESUR, _Annuaire historique universel_ pour 1818, 2e édit. - Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p, 564). - -Deux jours après, le 18, le comte et la comtesse de Lieven l'y -rejoignaient. - -Cette nouvelle séparation des amoureux dut être bien adoucie par -l'espérance d'une prochaine réunion. En effet, M. de Metternich avait -décidé, lui aussi, de se rendre dans la même ville («on ignore -l'objet de ce voyage», disait le _Journal des Débats_!)[145]. Obligé -de retarder de quelque temps son départ, il y fit son entrée le 23 -novembre[146]. - - [145] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818. - Aix-la-Chapelle, 21 novembre. - - [146] _Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. - 1398.--_Gazette d'Augsbourg_ du 1er décembre 1818, no 335, p. - 1339. - -Quatre nouveaux jours de bonheur s'ensuivirent. Pour se tenir au -courant de leurs instants de liberté, les amants s'envoyaient des -journaux anglais. Le ministre tout-puissant en avait toujours une -provision sur lui! - -Mais, le 27 novembre, M. et Mme de Lieven se mettent de nouveau en -route pour Paris. Le mari n'avait plus rien à faire en Belgique: -l'empereur Alexandre en était déjà reparti avec sa mère; Nesselrode -allait passer quatre semaines en France, et l'ambassadeur devait le -suivre. - -Le 28 novembre, les deux époux passent la nuit à Roye. Le 29, ils -arrivent dans la capitale française et descendent à l'Hôtel de -Castille, rue de Richelieu, où ils resteront un mois[147]. - - [147] _Moniteur universel_ du mardi 1er décembre 1818, no 335, p. - 1401.--_Journal de Paris_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1. - -Quant à M. de Metternich, après être allé visiter le champ de bataille -de Waterloo avec Wellington[148], et avoir reçu du roi Guillaume Ier -la plaque du Lion Néerlandais, après avoir dîné le 27 chez le marquis -de la Tour du Pin, ambassadeur de France[149], il était parti le 28, -à 5 heures du soir, pour Aix où l'appelaient encore quelques dernières -affaires à régler[150]. De là, par le Johannisberg, il s'était mis en -route pour Vienne. - - [148] Cette visite du champ de bataille de Waterloo eut lieu le - 26 novembre (_Gazette d'Augsbourg_, 6 décembre 1818, no 340, p. - 1359).--Mme de Lieven y prit peut-être part si l'on s'en rapporte - à quelques allusions que l'on trouvera dans les lettres qui - suivent. - - [149] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. - 1410. - - [150] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. - 1410.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 décembre 1818, no 342, p. 1367. - -La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich -et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole. -C'est la première partie de cette correspondance, comprenant -uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin. - -Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre -s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son -amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe, -et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole -quand il disait que les instants employés à revivre les heures -écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses -journées? - -Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept -ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich, -pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne -pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant -tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force. - -L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de -multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions -mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore -contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules. - -Le prince--et sa correspondante faisait de même--écrivait ses -confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant -chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une -occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un -personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait -d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés. - -A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann, -secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme -de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait -parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très -fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué. - -Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre -tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents -français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et -destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait -sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron -de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde, -adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de -vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour -suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième -était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice, -devait être remise aux mains de son ami[151]. - - [151] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la - _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet, 1899, p. 661. - -On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue -de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour -entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car -ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais -au début de leur liaison, leur passion seule est en scène. - -Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique -d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où, -réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin -de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se -dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à -ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse -revient vers lui comme un nuage d'encens. - -Ce sujet,--l'amour,--bien qu'éternel, finissant quand même par -s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la -cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être -affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et -peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés: -le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres. -Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont -amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout -le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille. - -Enfin, un voyage en Italie, avec l'Empereur, lui permet de varier ses -récits. M. de Metternich aimait réellement les arts: dans leur terre -classique, il se sent à l'aise pour les célébrer. - -A travers ses lettres, on retrouvera l'homme dans le ministre. A vrai -dire, l'un ne différait pas beaucoup de l'autre. Quelques-uns de ses -billets d'amour sont écrits du même style que ses dépêches -diplomatiques. Il étudie et raisonne parfois son cœur comme il -examinait les motifs d'intervention dans le royaume de Naples, par -exemple. - -Mais chaque homme aime selon sa nature. Et le prince Clément de -Metternich était évidemment sincère quand il aimait Mme de Lieven en -cherchant en elle sa propre image--et quand il le lui disait. - - - Les lettres qui suivent sont publiées intégralement. Nous avons - respecté le texte de M. de Metternich, même dans ses obscurités - et ses incorrections.--Les mots soulignés par le prince dans - l'original sont indiqués en italiques.--Quand il a été - indispensable de rétablir un mot oublié, ce mot a été mis entre - crochets. - - - - - LETTRES - DU - PRINCE DE METTERNICH - - - - - LETTRES - DU - PRINCE DE METTERNICH - A LA - COMTESSE DE LIEVEN - - -Il m'est impossible de vous voir partir sans vous dire ce que -j'éprouve[152]. - - [152] Cette lettre, sans date, placée en tête de la collection - des lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven par - celui ou celle qui fit relier cette collection, est - vraisemblablement du commencement de novembre 1818 et - probablement du 3. M. et Mme de Lieven, arrivés le 11 octobre à - Aix-la-Chapelle, en partirent en effet le 4 novembre pour - Bruxelles, à la suite de l'impératrice douairière de Russie. Ils - ne prévoyaient pas à ce moment devoir revenir bientôt dans la - ville où se continuaient les séances du Congrès. Les sentiments - d'amour réciproque du ministre des affaires étrangères d'Autriche - et de l'ambassadrice de Russie dataient d'une excursion à Spa, - faite de concert le 25 octobre 1818. - -L'histoire de _notre_ vie se concentre en peu de moments. Je vous ai -trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir -est renfermé en ce peu de mots. Le jour où je vous reverrai sera l'un -des plus beaux de [ma][153] vie. - - [153] Les mots entre crochets sont reconstitués, le fragment du - papier sur lequel ils étaient écrits, placé sous le cachet, ayant - été arraché lors de l'ouverture de la lettre. - -J'ai terminé une période [de ma] vie en moins de huit jours. Ce fait -me p[araîtra]it un rêve, si je ne me connaissais. On e[st tout] pour -moi ou rien. Mon âme n'est pas [sus]ceptible d'un demi-sentiment ni -d'une demie-pensée. J'ai passé des semaines près de vous. Je vous ai à -peine parlé et vous faites partie aujourd'hui de mon existence. Ce qui -séduit la plupart des hommes est sans effet sur moi; j'ignore s'il me -faut plus qu'à d'autres, mais je sais que c'est autre chose qu'il me -faut. Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre, le jour -où il ne m'est pas resté un doute que vous me comprendrez, que votre -esprit et que surtout votre cœur marchait sur la ligne que je regarde -comme la mienne, j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a -suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La -contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous aviez deviné de votre -côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le -redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie! - -Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je -suis aujourd'hui. Si peu de relations me conviennent, celle qui me -convient ne finit pas. Vouez-moi un bon souvenir, et peut-être plus, -et ne f[ormez] que des regrets. Jamais ils ne s'élèveront à la -[hauteur] des miens; je n'ai ni l'espoir ni la prét[ention] -d'exiger que l'on m'accorde ce que je [donne]. Laissez-moi même la -consolation de me dire que si vous m'aviez connu davantage, vous -m'eussiez voué un sentiment autre que celui que vous pouvez me porter -aujourd'hui. Vous voyez que je m'accroche à tout ce qui peut me sauver -de mon affreuse peine; le naufragé ne choisit pas la planche qui doit -lui servir,--il saisit celle qui se trouve à sa portée--et il se noie! - - - Ce 15 novembre[154]. - -J'ai passé, mon amie, une bien mauvaise et cependant une bonne nuit. -Mauvaise, parce que je n'ai quasi pas fermé l'œil; bonne, parce que -j'ai beaucoup pensé, à ce qui aujourd'hui _est ma pensée_. Or _ma -pensée_ est toujours _moi_--_tout moi_. Tout ce qui est placé hors -elle, n'est rien; j'ai un fonds de réserve que je dépense en paroles, -en actions, en calculs, c'est de ce fonds que je tire des matériaux -que je rédige en mémoires et en protocoles; mais mon véritable -capital--celui qui doit fournir à ma vie--celui qui fonde mon bonheur, -ne se mêle jamais avec l'autre. Je n'aime que l'une de ces propriétés, -je déteste l'autre; l'une vous appartient autant qu'à moi, l'autre est -à mon pays, à ma place, à mes devoirs comme homme d'État; je ne vous -en offrirai jamais le partage: je vous aime trop pour vous faire faire -un aussi mauvais marché! - - [154] Après être restés une semaine à Bruxelles, M. et Mme de - Lieven revinrent à Aix-la-Chapelle. Le _Moniteur universel_ - signale leur passage à Liège le 12 novembre. Ils durent arriver - le 13 dans la ville du Congrès. - -Mais, mon amie, comment userons-nous de notre propriété commune? -Faut-il la placer à fonds perdu? Vous vous occupez des mêmes calculs, -j'en suis sûr et voilà ma seule consolation. - -Je vous ai dit hier que, de toutes les convictions, celle qui se -trouve le moins à ma portée, c'est celle de me croire aimé. Pourquoi -m'inspirez-vous une sécurité que j'ai si peu connue dans le cours de -ma vie? Cette énigme--et c'en est une véritable pour moi--ne me -tourmente pas. J'aime à croire ce que je crois et je serais au -désespoir d'un seul soupçon du contraire. S'il ne m'est guère arrivé -d'avoir été gâté dans ce monde, j'ai bien moins encore le reproche à -me faire de m'être gâté moi-même. Pourquoi n'ai-je pas peur de me -livrer tout juste vis-à-vis de vous à un sentiment de sécurité que je -n'ai jamais éprouvé? _Seriez-vous bien moi?_ Eh bien! je le crois, -comme l'on croit à ce que l'on ne comprend pas. - -Mon amie, comment et quand vous verrai-je? Si rien n'est possible dans -la journée, je serai pour sûr ce soir, au sortir d'une maudite -conférence, chez Lady Castlereagh[155]. Portez-y un mot. Vous me direz -peut-être ce que vous ferez demain. Et nous partons un de ces jours! - - [155] HOBART (Émily-Anne), fille de John Hobart, deuxième comte - de Buckingham. Elle avait épousé, le 9 juin 1794, Robert Stewart, - lord Castlereagh. Elle mourut le 12 février 1829 et fut enterrée - à côté de son mari dans l'abbaye de Westminster (_Dictionary of - National Bioqraphy_, edited by Sidney Lee, London, Smith, Elder - and Co, t. XXVII, p. 33, t. LIV, p. 346 et 357). - - - Ce 16 minuit. - -Mon amie, merci, mille fois merci, pour la bonne journée que vous -m'avez fait passer hier! Vous avez fait l'aumône à un pauvre; c'est -plus que de donner un trésor à un riche. Je vous ai vue--j'ai pu vous -dire ce que j'éprouve--je vous ai entendue me dire ce dont j'ai tant -besoin--ce que je sais et ce que je voudrais apprendre à chaque heure -de ma vie! Suis-je bien froid, mon amie? Suis-je cet homme pour qui -vous m'avez pris dans les moments qui ont précédé notre connaissance? -Voudriez-vous que cet abord eût été autre, aujourd'hui que je suis -_moi_? - -Le temps, au reste, vous apprendra ce que je suis, mieux que je ne -pourrais vous le dire aujourd'hui! Commencez par me croire et finissez -par m'aimer, aimez-moi beaucoup dès ce moment, demain et toujours, ne -craignez pas les regrets: ce n'est pas _moi qui suis vous_ qui vous y -exposerai. - -Mon amie, je vais vous faire une bien sotte question.--Si mon billet -devait jamais tomber entre les mains d'un tiers, il me prendrait pour -fou. Comment vous appelez-vous? Je veux savoir le jour de l'année que -je dois aimer par-dessus tous les autres. _Quel jour êtes-vous née?_ -Je suis bien tenté également d'aimer ce jour-là. Je sais le jour où je -vous ai aimée--c'est de tous les jours le meilleur! Pourquoi tout ce -qui tient à vous acquiert-il du charme à mes yeux? Je le sais, pour le -coup, mieux que vous et je vous dispense de la réponse. - -Bonsoir! Je sais encore avec qui je vais me coucher et avec qui je me -réveillerai. Je sais enfin tant de choses que je suis tout étonné de -ne pas savoir votre nom. Je sais ce que beaucoup ne savent pas, et -j'ignore ce que tant de monde n'ignore pas; je n'aime pas l'ignorance: -nous saurons bientôt de nous _tout_--et c'est ce que je veux. - -Concevez-vous le genre de tourment qu'il y a à ne pouvoir penser à un -être qui m'est devenu ce que vous m'êtes, qu'en le nommant dans son -intérieur le plus secret d'un nom que l'on n'aime pas? Je veux vous -aimer sans coups d'épingles; vous avez la conviction par maintes -preuves que je ne crains pas les fortes douleurs! - -Entre deux et trois chez Marie[156] et ce soir, après mon dîner chez -Castlereagh[157], chez vous si vous ne me dites pas le contraire. Ce -sera une visite grande et bien cérémonieuse, tout juste comme elles me -conviennent quand il ne me reste que l'alternative de ne pas vous -voir, ou de vous voir ainsi. - -Bonsoir et bonne nuit--si le fait est possible. - - [156] METTERNICH (Marie-Léopoldine), fille aînée du prince, issue - de son premier mariage avec la princesse Eléonore de Kaunitz. Née - le 17 janvier 1797, elle avait épousé le 15 septembre 1817 le - comte Joseph Esterhazy de Galantha, chambellan impérial et royal - (né le 24 novembre 1791, mort le 12 mai 1847), d'une branche - cadette de la grande famille hongroise. Le 6 novembre 1818, elle - était arrivée avec son mari à Aix-la-Chapelle d'où elle devait se - rendre à Paris. Elle mourut, sans enfants, à Baden, le 20 juillet - 1820 et fut inhumée en Bohême. Son corps fut transporté dans le - caveau de sa famille paternelle, à Plass, le 9 août 1828. Devenu - veuf, le comte Joseph Esterhazy épousa, en juillet 1841, Hélène - Bezobrazoff (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und Seine Zeit_, - t. I, p. 57.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 359 - et s., t. VII, p. 559.--_Moniteur Universel_ du 11 novembre 1818, - n. 315, p. 1321.--_Genealogisches Taschenbuch der deutschen - gräflicher Häuser._ Année 1850, p. 193). - - [157] CASTLEREAGH (Robert STEWART, vicomte). Né en 1769, - successivement garde du sceau privé d'Irlande, chef du - secrétariat du lord lieutenant Camden, président du bureau de - contrôle des Indes orientales, secrétaire d'État pour la guerre, - il était, depuis le 28 février 1812, secrétaire d'État des - affaires étrangères et le resta jusqu'à sa mort, poursuivi par - une impopularité extrême. Au Congrès d'Aix-la-Chapelle, il - représentait la Grande-Bretagne avec Wellington. Devenu marquis - de Londonderry en 1821 par la mort de son père, il donna, à - partir du mois de juin 1822, des signes de dérangement cérébral. - Le 12 août 1822, Lord Castlereagh se coupa la gorge avec un canif - dans sa maison de campagne de North Cray, et mourut presque - immédiatement (Sir Archibald ALISON: _Lives of Lord Castlereagh - and sir Charles Stewart_, Londres et Edimbourg, William Blackwood - and sons, 1861, 3 vol. in-8º). - - - - -No 1[158] - - - Ce 17 novembre, minuit[159]. - -Mon amie, nous voilà séparés[160]! J'aurais demandé à tout autre que -toi si tu éprouves ma douleur. Je suis sûr, si sûr de la tienne que -l'envie même de te faire la question me paraît une injure. Je n'ai pas -besoin d'apprendre ce que je sais, de croire à ce que je sens, de te -consulter sur ce que j'éprouve. - - [158] Le prince de Metternich profitait de toutes les occasions - sûres pour faire parvenir ses lettres à la comtesse de Lieven. En - attendant ces occasions, il écrivait la lettre de chaque jour à - la suite de celle de la veille, sur la page commencée et - interrompue. Chaque expédition, par mesure de prudence, était - soigneusement numérotée par lui. Nous avons conservé ces numéros - qui prouvent l'absence de lacunes dans la correspondance publiée - ici. - - [159] Nuit du 17 au 18 novembre 1818. - - [160] Le comte et la comtesse de Lieven quittèrent - Aix-la-Chapelle le 18 novembre à 8 heures du matin pour se rendre - à Bruxelles. Le prince de Metternich avait d'abord dû partir, lui - aussi, le 18 pour la même destination. Il fut obligé de retarder - son départ jusqu'au 22 novembre pour assister aux conférences - diplomatiques qui se poursuivaient (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 131 et s.). - -Tu m'as peut-être cru bien froid en te quittant. Mon amie, nous étions -_à trois_. Je sens que je ne vaux rien devant témoin--il me faut mon -amie et elle seule pour que je sois parfaitement _moi_ et tu m'as dit -que tu l'aimes, ce moi. Je te crois sans le comprendre, et j'en -douterais qu'encore je voudrais te croire. - -Je voudrais que tu fusses partie. Je déteste de te savoir si près de -moi sans une possibilité de contact. J'aime mieux dans ce cas la -distance elle-même; je voudrais te savoir hors de ma portée. -L'impossibilité vu la distance se comprend; je supporte bien moins -l'impossibilité sans distance. L'une est toute matérielle, l'autre -morale, et tout mal du premier genre me paraîtra toujours plus -supportable que ceux du second. - -Je te remercie de la journée. Elle a été bonne, la meilleure que j'ai -eue. Je veux te dire que j'en suis heureux; j'en ai le besoin. Mon -amie ne m'abandonne plus! - - - Ce 18, 10 heures du matin. - -Je n'ai pas dormi, car sommeiller n'est pas dormir. J'ai entendu -partir à 6 heures ma fille[161]; j'en ai été peiné, mais je suis resté -tranquille. A 7 heures, mon cœur s'est serré et j'aurais voulu te -savoir loin; j'ai senti que tu devais être encore ici. A 8, je me suis -senti soulagé et j'ai commencé à éprouver le bonheur que j'aurai de te -revoir! Pourquoi des sentiments aussi opposés que le sont ceux de -l'amour et de la haine produisent-ils les mêmes effets! Je suis plus à -moi, je me crois plus maître de ma volonté. Je te sais loin; je puis -m'occuper davantage de l'idée d'aller te rejoindre; elle me paraît -plus raisonnable. Oui bien certainement te reverrai-je. Mon amie, ce -n'est pas la haine qui me porte à cette détermination. - - [161] La comtesse Marie Esterhazy qui partait pour Bruxelles avec - son mari. - - - Minuit. - -Voici l'heure où je t'écrirai souvent. Puis-je mieux finir ma journée -qu'avec toi? J'ai passé ma matinée après t'avoir quittée--c'est hélas! -mon bureau qui est toi--à faire _mon devoir_, triste ressource quand -il n'absorbe que les facultés de l'esprit! J'ai eu trois heures de -conférences. J'ai passé sous tes fenêtres en m'y rendant. Toutes -étaient ouvertes; rien ne ressemble à la mort comme un départ! Pas une -âme dans cette maison; la porte close; je serais au désespoir de la -savoir habitée. - -Au sortir de la conférence, j'ai été, avec à peu près toute la bande, -chez Lawrence[162]. J'ai été charmé d'y revoir mon portrait; j'aurai -une nouvelle séance demain; je ferai ôter le trait méchant, car tu le -verras, ce portrait, quand tu seras loin de moi; et je l'aime car tu -le verras, tout comme je m'aime parce que tu m'aimes. - - [162] LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais. Né à Bristol le 4 - mai 1769. En 1814, il avait été chargé de faire le portrait des - souverains alliés, de leurs ministres et généraux qui vinrent - alors visiter Londres. Ces portraits ornent aujourd'hui la - galerie de Waterloo au château de Windsor. Pour compléter la - série ainsi commencée des hommes d'État de la Sainte-Alliance, le - Prince Régent envoya Lawrence en 1818 à Aix-la-Chapelle pendant - le Congrès. Pour l'y loger, une maison de bois portative avec un - grand atelier fut construite en Angleterre; elle devait être - élevée dans les jardins de l'ambassadeur anglais, Lord - Castlereagh, mais elle arriva trop tard. Lawrence s'installa dans - la grande galerie de l'Hôtel de Ville d'Aix. Après le Congrès, il - se rendit à Vienne et de là à Rome. Il mourut le 7 janvier 1830 - (_Dictionary of National Biography_, t. XXXII, p. 278).--Le - portrait de M. de Metternich peint à Aix est aujourd'hui à - Windsor. Une copie en a été exécutée à Vienne pour la famille du - prince, qui la possède encore. Une reproduction de ce tableau, - gravée par Unger, se trouve en tête du t. I des _Mémoires du - prince de Metternich_. - -Le roi de Prusse[163] est à peu près achevé et parfait. L'empereur -Alexandre[164] est décent; il a des pantalons gris. L'empereur -François[165] est assis dans un coin et fait sa bonne mine. Tous ces -portraits sont excellents, mais je veux que tu en trouves _un_ -meilleur que tous les autres; la chose même est naturelle, car, parmi -les _originaux_ d'Aix-la-Chapelle, il y en [a] bien un qui t'aime plus -que les autres et je le connais assez pour pouvoir t'en répondre. - - [163] FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, né à Potsdam le 3 août 1770, roi de - Prusse depuis la mort de son père, Frédéric-Guillaume II, le 16 - novembre 1797, mourut le 7 juin 1840 (_Almanach de Gotha_, 1841). - - [164] FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de - Bohême, de la Lombardie et de Venise. Né le 12 février 1768 à - Florence, succéda à son père Léopold II dans les États de sa - maison le 1er mars 1792. Couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu - empereur d'Allemagne le 7 juillet 1792, couronné le 14, se - déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804 et se - démit de la dignité d'empereur romain le 6 août 1806. Mourut le 2 - mars 1835 (_Almanach de Gotha_, 1819, 1830, 1836). - - [165] ALEXANDRE Ier Paulovitch, né 12/23 décembre 1777, succède à - son père Paul Ier le 13/24 mars 1801, meurt le 19 novembre/1er - décembre 1825 à Taganrog (_Almanach de Gotha_, 1819, 1826.) - -Puis, je me suis promené avec Capo[166] et Richelieu[167]. J'ai trouvé -moyen de te nommer une bonne vingtaine de fois et le nom que je -n'aime pas m'a paru doux à prononcer. - - [166] CAPO D'ISTRIA (Jean-Antoine, comte), né à Corfou en 1776. - Entré au service de la Russie en janvier 1809, il devint - secrétaire d'État de l'empire russe (novembre 1815) et dirigea - jusqu'en 1822 le département des affaires étrangères - conjointement avec Nesselrode. Était en 1818 l'un des - plénipotentiaires russes au Congrès d'Aix-la-Chapelle et habitait - avec Nesselrode, chez M. Wildenstein, rue du Pont, no 11. Après - sa démission (1822), Capo d'Istria se retira à Genève d'où il - prit une part active à l'organisation du soulèvement hellénique. - Élu président pour sept années par l'assemblée nationale grecque - de Trézène, le 2/14 avril 1827, il fut assassiné le 27 - septembre/9 octobre 1831 (_Nouvelle Biographie générale_) DIDOT, - t. VIII, col. 594.--_Archives du ministère des affaires - étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. - Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de - Russie. - - [167] RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis, - d'abord comte de Chinon, puis duc de Fronsac et duc de), né à - Paris le 25 septembre 1766. Chargé d'une mission près la cour de - Vienne (1790), il émigra et prit du service dans l'armée russe où - il arriva au grade de général major. Gouverneur d'Odessa (1803), - puis de toute la Nouvelle-Russie (1805), il rentra en France à la - première Restauration. Président du conseil, ministre des - affaires étrangères (26 septembre 1815-29 décembre 1818). De - nouveau président du conseil, du 20 février 1820 au 14 décembre - 1821. Membre de l'Académie française (21 mars 1816), mort à Paris - le 17 mai 1822. Il fut le promoteur du Congrès d'Aix-la-Chapelle, - qui lui permit de libérer la France de l'occupation étrangère. - Pendant son séjour à Aix, il était logé rue Saint-Pierre, no 595 - (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_, - Paris, Noël Charavay, 1907, in-8º, p. 241.--_Archives du - ministère des affaires étrangères_, France, Mémoires et - documents, vol. 337, fº 213). - -Puis, je suis rentré chez moi. J'ai vu une vieille femme sous ta -porte; je lui ai demandé à quelle heure le _comte_ était parti.--«Vers -8 heures.»--«Et la comtesse?»--«Eh! bon Dieu! elle est partie avec -lui.»--«Votre maison est-elle louée?»--«Non, mon bon Monsieur; si vous -en voulez, elle sera à vos ordres.»--«Ne la louez pas, ma bonne, rien -ne gâte les maisons comme les locataires. Tenez-vous-en à ceux que -vous avez perdus et n'en cherchez pas d'autres.»--«J'ai bien peur que -nous n'en trouvions pas.»--«Allez au diable, j'en suis charmé.» - -La bonne vieille m'aura cru fou, et j'en suis charmé. - -J'ai eu une vingtaine d'aimables personnages à dîner, parmi eux -Kozlovski[168]. Après le dîner, je me suis assis dans un coin; -Kozlovski est venu se placer à mes côtés. La conversation a tourné sur -le beau sexe. - - [168] KOZLOVSKI (prince Pierre Borissovitch), né en décembre - 1783, diplomate, bel esprit, lieutenant du royaume de Pologne, - était en 1818 ministre de Russie à Turin. Mourut le 26 octobre - 1840 (Wilhelm DOROW, _Fürst Kozloffski_), Leipzig, Ph. Reclam - junior, in-12, 1846.--Georges STENDMAN, _Liste alphabétique de - noms de personnages russes pour un dictionnaire biographique - russe_, formant le t. LX du _Recueil de la société impériale - d'histoire de Russie_ (_Sbornik Imperatorskavo Russkavo - Istoritcheskavo Obchtchestva_).--«Peu d'hommes réunissaient comme - le prince K. autant de vivacité et d'intelligence dans le - travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement. - Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable.» - (Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de - Vienne_, p. 247). - -«Moi, me dit Kozlovski, je n'aime que les femmes grasses.»--«Et moi, -lui ai-je dit, celles qui ne le sont pas.»--«Je me soucie peu de -l'esprit, pourvu qu'il y ait des joues pleines et de gros bras, -reprend K.»--«Et moi, je n'aime que l'esprit, le cœur et l'âme, que -les joues soient plates ou pleines, lui dis-je.» - -K.--«Vous êtes donc sentimental?» - -M.--«Non, mais j'aime ou je n'aime pas.» - -K.--«Moi, j'aime les chairs.» - -M.--«Et moi, j'aime mon amie.» - -K.--«Ma première belle était extrêmement maigre; je n'en ai plus voulu -que de grasses.» - -M.--«Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre.» - -K.--«Mon Dieu, non. C'est que vous êtes sentimental et que je ne le -suis pas. Savez-vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur -son appétit. Il faut que ma maîtresse mange beaucoup, et, plus elle -mange, plus je l'aime, car mieux elle se portera.» - -L'argument m'a paru si fort que je me suis levé pour saluer un no 1[169] -qui venait d'entrer dans le salon. - - [169] Par cette expression qui revient plusieurs fois dans le - cours de sa correspondance, le prince de Metternich désignait - sans doute les membres des familles souveraines et quelques - personnages de grande importance. Il rangeait, comme on le verra - plus loin, les personnages secondaires dans des catégories - numérotées 2, 3, 4... - -Que de Kozlovski dans le monde! Le ciel a fait les gros bras tout -exprès pour eux. - -Ma bonne amie, je t'écris une lettre bien bête; tu vois que je pousse -le scrupule jusqu'au point de ne pas te déguiser le moindre détail de -ma pensée et même de l'ordre dans lequel mes pensées se succèdent. Je -trouve que c'est faire preuve de sens commun que de ne pas se -présenter en parure recherchée à son amie. Si elle ne veut pas de vous -tel que vous êtes, elle ne voudra également plus de vous... tel que -vous voudriez être. - -Je te prends, ma bonne D[orothée], telle que tu es. Tu vois que je -sais ton nom, et je me crois fort avancé en besogne. - -Éprouves-tu aujourd'hui ce que j'éprouve, mon amie? Y a-t-il du vide -dans ce monde? Que faisaient les amants avant l'invention de -l'écriture? Sens-tu le bonheur qu'il y a _à se voir sans plus_? -Comment avons-nous pu avoir de l'humeur quand nous nous sommes -rencontrés? Je ne le conçois pas dans ce moment, mais je l'ai éprouvé -alors. Il faut donc que le fait soit vrai, mais je n'y veux rien -comprendre dans ce moment. Je donnerais tout pour te voir, fût-ce même -dans le salon de la rue de Wesel! - -Bonsoir, mon amie. Tu dois être arrivée à l'heure qu'il est; il sonne -une heure de cette grosse cloche que j'entends, et que tu n'entends -plus, que tu n'entendras peut-être plus jamais. Bonne amie, n'oublie -jamais Aix et quelques bonnes gens que tu y as vus. - - - Ce 18. - -Je vais expédier le porteur de cette lettre. Il va entrer en -fonctions; j'espère qu'il s'en acquittera bien. Comme il est heureux! -Il va te voir: crois-tu que ce soit du bonheur? - -Ma bonne D... j'ai rêvé de toi une bonne partie de la nuit. J'ai été -près de toi: tu étais bonne, aimable, comme tu l'es toujours. Je me -suis réveillé et tu n'y étais pas: j'ai vu que c'est une bien vilaine -chose que d'être seul. Mon amie, je t'aime _beaucoup_; je me sers du -mot, quoiqu'il ne dise rien. L'on aime ou l'on n'aime pas. Le plus -comme le moins n'existe pas en amour. _Moins aimer_ c'est _ne plus -aimer_. Sois satisfaite si je te dis que je t'aime et rends-moi amour -pour amour. - -Je partirai d'ici samedi[170] après-dîner. Je serai à Bruxelles dans -la journée de dimanche. Si le porteur dit que peut-être je ne viendrai -pas, c'est qu'il en a l'ordre: ne le crois pas et crois-moi. C'est -pour te dispenser de la forte fièvre qu'il dira que _peut-être_ je -pourrais changer d'avis: un peu de malaise à la suite des fatigues de -la Cour suffira pour te retenir vu le _peut-être_. - - [170] «Le prince de Metternich à l'empereur - François.--Aix-la-Chapelle, 17 novembre. Sire, dans notre - conférence d'aujourd'hui, le duc de Richelieu a fait un rapport - sur les affaires d'Espagne, en ce qui concerne les colonies de - cette puissance; ce rapport entraînera une discussion tellement - importante que j'ai dû me rendre au vœu unanime de mes collègues - et prendre part au débat. Dans tous les cas, il faudrait que je - fusse de retour ici samedi prochain, c'est-à-dire le jour où le - duc de Wellington assistera à la conférence. Je me suis donc - décidé à partir pour Bruxelles samedi, le 21 de ce mois, au lieu - de demain 18 novembre, après la clôture des conférences.» - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 164). - -Et puis, sois bonne et douce avec ton mari: pas de querelles; elles -gâtent plus qu'elles ne servent et je ne les aime pas. Si tu as envie -de te fâcher, pense à ton ami et dis-toi qu'il blâmerait le fait. Je -te fais découvrir ici un singulier côté de ma façon d'être. - -Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et -ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient -t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton -cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais, -aussi longtemps qu'il sera à moi. - -Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[171]. Tu en recevras de -bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par -la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver -quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que -je le suis: rien ne trompe sur ce fait. - - [171] La lettre no 1 qui se termine quelques lignes plus bas. - -Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la -peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te -reverrai! - - - - -No 2. - - - A[ix-la-Chapelle]. Ce 20 novembre 1818, minuit. - -Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de -voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à -Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège. -Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais -arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis -pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me -consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais -les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent -comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur -tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[172]? Et -si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de -la _traite des nègres_? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se -contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table -verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons -moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des -métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon -malheur en est accru au point de devenir insupportable. - - [172] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre - 1818.--«Aix-la-Chapelle, 21 novembre. M. le prince de Metternich - part demain pour Bruxelles. M. de Floret l'a déjà précédé - aujourd'hui: on ignore l'objet de ce voyage.» - -Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir, -toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore -ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon -espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne -refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant -dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je -puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que -je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux -que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas; -qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les -circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus -certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait -me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus -aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de -l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien -grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je -le suis; sans te connaître par l'_usage de la vie_, fût-ce même celui -du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments -dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre -connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites! - -Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible, -qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde -le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la -crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je -t'ai parlé de _nous_, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je -trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: _tout en -dehors_ dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu -de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et -il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai -cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par -trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la -justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on -ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et -ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont -vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma -prétendue _finesse_. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte, -il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise. -Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de _froideur_ -établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y -trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie -découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier _du cœur_. Je suis -enfin sans haine et sans passions--sans haine car j'ai trouvé toujours -que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints--sans passion autre -que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà _l'homme introuvable_ -défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie. - -Le jour où tu me diras: _comme tu sais bien aimer_, je serai l'homme -du monde le plus fier. _Cette fierté_ est la seule de laquelle je sois -capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette -_prétention_ enfin est la seule que je me permette d'avoir. - -Mon amie, tu apprendras bien à me juger--de près si le ciel exauce mes -vœux, et de loin si le sort ne les seconde pas. Tu me diras un -jour--et je t'interpellerai--si j'ai bien fait mon portrait. Le jour -où je croirais me tromper, je serais le plus malheureux des hommes. - - - 21 novembre, 9 heures du matin. - -Je vais faire partir cette lettre avec la commande de mes chevaux. -J'espère que tu pourras la recevoir avant mon arrivée. Le fait me fera -grand plaisir. - -J'ai passé hier quatre fois par la rue de Cologne[173]. J'ignore -pourquoi chaque affaire m'y mène: je ne connais plus les promenades à -l'est de la ville; tout me tire vers le bord opposé. La route de Liège -est une bien vilaine route; j'y ai mené ce matin Castlereagh, Capo et -Nesselrode[174]; ils ont juré et j'ai continué à marcher; ils s'en -sont retournés et je ne l'ai pas fait; j'ai quitté enfin ma route pour -la reprendre à meilleures enseignes. - - [173] Pendant leur séjour à Aix, le comte et la comtesse de - Lieven logeaient dans une maison de la rue de Cologne. L'empereur - de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la - même rue qui fut débaptisée en l'honneur de ce fait et devint la - rue Alexandre (_Archives du ministère des affaires étrangères._ - France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des - personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de - Russie.--_Moniteur universel_ du 27 septembre et du 28 octobre - 1818). - - [174] NESSELRODE (Charles-Robert, comte de). Né à Francfort, 14 - décembre 1780. Il était, depuis 1816, «secrétaire d'État - dirigeant le département des affaires étrangères» conjointement - avec Capo d'Istria. Il occupa ce poste jusqu'au moment où il - donna sa démission, le 15 avril 1856, après la guerre de Crimée. - Il mourut à Saint-Pétersbourg le 23 mars 1862 (_Biographie - générale_ (Didot), vol. XXXVII, col. 772). - -Ta maison n'est pas louée. Je l'ai demandé à ma vieille édentée de -l'autre jour, et j'ai manqué l'embrasser. La bonne femme doit me -prendre pour un acquéreur très décidé en faveur de la rue de Cologne. - -Adieu, mon amie. Au revoir: je tâcherai de toute manière à te voir au -spectacle _lundi_, et si tu fais ou bien si tu veux autre chose, -dis-le à notre homme. Je veux que le premier mot qu'il me dise soit -une nouvelle de toi. - -Adieu et aime ton ami. - - - Ce 24 novembre[175]. - -Mon amie, il me reste tant et si peu à désirer, je suis à la fois si -riche et si pauvre, mon âme est si satisfaite et elle ne l'est pas, le -présent offre tout et l'avenir est en espérances--ma pauvre amie, que -deviendrons nous? Tout ce que destin voudra! - - [175] Cette lettre fut écrite à Bruxelles. M. et Mme de Lieven, - partis le 18 novembre d'Aix-la-Chapelle, étaient arrivés le 19 à - l'Hôtel Bellevue et séjournèrent dans la capitale des Pays-Bas - jusqu'au 27. Metternich, arrivé le 23, en repartit le 28 (Lettres - du 17 novembre, du 27 novembre, du 28 novembre.--_Gazette - d'Augsbourg_, 1er décembre 1818, no 335, p. 1339; no 342, 8 - décembre 1818, p. 1367.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. - III, p. 132.--_Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no - 334, p. 1398; du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410). - -Tes lettres m'ont fait un bien qui ne m'étonne pas; mais il m'effraie. -Je te vois et je voudrais pleurer au lieu de dire des balivernes! Mais -je te vois! Que puis-je désirer après et avant une aussi cruelle -séparation? - -Reste malade: c'est-à-dire que ton état à la fois exige des -ménagements, mais qu'il ne te prive pas de la faculté de sortir. Il -faudra toujours consulter le mieux _du moment_. Sais-tu ce qui me -console? C'est l'idée de nous créer un avenir plus stable que ne -peuvent être tous les calculs qui ne portent que sur un état présent -plus que gêné. La volonté de l'homme est une bien imposante puissance -et je _sais vouloir_. Ne t'y trompe pas, mon amie: je n'en connais pas -beaucoup qui le savent. - -Tu veux que j'aie bonne opinion de toi? Si je ne l'avais pas, crois-tu -que je t'aimerais? Non, mon amie, jamais je n'aimerai que l'être que -je crois digne du sentiment le plus saint à mes yeux. Rien en amour -n'est profane, et, dès que tel n'est pas le cas, il n'y a plus -d'amour. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit à la fois -que je te respecte, que je suis plein de confiance en toi, que je te -crois bonne, sûre et constante. Or, je ne suis pas injuste et si je -veux que tu sois tout cela, je dois _me donner_ tel que je _te -prends_. Le temps te prouvera, mon amie, qui je suis. - -Le meilleur moyen de me faire savoir quand tu es seule, c'est de -m'envoyer des feuilles anglaises. Je prends ce soir un paquet avec -moi, pour avoir un prétexte de t'envoyer Floret[176] si je pouvais en -avoir besoin. - - [176] FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier, puis baron de), - conseiller de Cour à la chancellerie de Cour et d'État. Né à - Vienne le 15 février 1776, mort dans la même ville le 1er février - 1827. Il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée à - Londres en 1821 pour représenter l'empereur d'Autriche au - couronnement du roi George IV. Très dévoué à M. de Metternich, - qui l'appelait «le fidèle Floret», il accompagnait ce dernier - dans tous ses déplacements. C'est à lui que les lettres de Mme de - Lieven étaient adressées sous double enveloppe pour être remises - au prince (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Mémoires du prince - de Metternich_, t. III, p. 465). - -Nous verrons s'il ne vaudra pas mieux de ne pas aller à -Waterloo[177]. Pourquoi tous les autres n'iraient-ils pas? - - [177] M. de Metternich alla avec Wellington visiter le champ de - bataille de Waterloo, le 26 novembre (Voir plus loin, lettre du - 27 novembre). - -Si le projet d'aller à Anvers _seul_ pouvait se réaliser[178]! Enfin, -mon amie: mercredi, jeudi, vendredi, voilà ma vie. - - [178] Ce projet fut abandonné. - - * * * * * - -Mon amie[179], tu pars et tu emportes à la fois ma vie, mon -bonheur--tout! Rentre en toi, dis-toi ce que tu éprouves: tu sentiras -ce que je sens, tu éprouveras ce que j'éprouve; n'en diminue rien: pas -une pensée, pas un fait! Reste mon amie--toujours, pour la vie. Ne -crois pas que rien puisse changer en moi; ce que je t'ai dit, le temps -te le prouvera--ce que je t'ai promis, je le tiendrai. Je cesserai -plutôt d'exister que de cesser d'être _moi_; rien n'a jamais changé en -moi: pourquoi changerais-je dans un intérêt qui ne m'appartient plus, -qui est devenu le tien? Mon amie, crois aujourd'hui à ma parole et à -ton cœur: tu finiras par être convaincue que je ne t'ai point -trompée. Je t'ai dit ce matin que je ne pouvais pleurer que quand je -suis seul, ou quand je suis avec cet autre moi-même dans le sein de -laquelle je puis épancher bonheur, malheur, peine et plaisir. Je -t'écrirai dans le reste du jour de demain. Je ne puis plus t'écrire -maintenant, car je n'y vois pas. - - [179] Lettre sans date, vraisemblablement écrite dans la nuit du - 26 au 27 novembre. Les Lieven quittèrent Bruxelles le 27 au - matin. - - - - -No 3[180]. - - - Bruxelles, ce 27 novembre 1818. - -Mon amie, ma bonne amie, c'est du lieu où j'ai été si heureux et si -malheureux que je t'écris; de celui qui a vu finir ma vie, qui ne -s'effacera jamais de ma mémoire, que j'aime et que je hais. Tout en -moi est placé en contradiction: ce n'est certes pas dans une position -pareille que l'on peut former des prétentions au bonheur. - - [180] Ici reprend la série des envois numérotés, interrompue - pendant le séjour commun du prince de Metternich et de la - comtesse de Lieven à Bruxelles. - -Mon bonheur aujourd'hui, _c'est toi_. Mon cœur, mon âme, tout ce qui -vaut en moi t'appartient. Tout ce qu'il me reste de sentiment, c'est -pour sentir la perte que j'ai faite. Tout en moi est vague: tout est -peine et souffrance. Ma tête, si froide, me reproche ce que mon cœur -approuve; ma vie est dédoublée; la partie qui est près de moi, la -seule dont je dispose, est celle que je n'aime pas et elle ne me sert -qu'à faire tout ce que je déteste. Ce cœur qui est devenu le tien, ne -m'offre que peines et regrets. Mon amie, me suis-je bien conduit? -Es-tu contente de moi? _Sens-tu tout ce que je n'ai pas fait?_ T'ai-je -fourni des preuves de respect et d'amour? Doutes-tu encore de moi? -Suis-je cet homme froid et inaccessible qui t'avait effrayée et qui -devait déplaire à un être tel que toi? - -Je t'écris peu de mots; je n'ai pas la faculté de t'écrire plus. -J'ignore ce que je sens: tout est confus. Le présent a cessé d'exister -pour moi; le passé se renferme en peu de jours; l'avenir, seul, survit -à tant de destructions. Si on avait pu le tuer, on l'eût fait. - -Mais conçois-tu ce que doit être une pareille attitude pour l'homme -qui a pour principe de ne pas trop s'occuper du lendemain, qui est -tout positif, qui sent que toute sa force réside dans son action sur -le présent? Sur moi, enfin, qui suis forcé maintenant à porter jusqu'à -mon existence même hors de moi-même, qui vais la chercher au loin, qui -dois subordonner tout ce qui est _sûr_ (par le fait même que rien -n'est sûr dans ce qui constitue ma vie et mon existence) à un avenir -incertain comme toute conquête? Mais, mon amie, ne le crains pas cet -avenir; c'est à moi de le créer, tout ce que j'ai de volonté n'a qu'un -but, et ce que l'homme _veut_ offre d'immenses chances de succès. La -mort peut me séparer de toi: la vie me rapprochera de toi. - -J'ai fixé mon départ d'ici à demain. Je partirai vers 3 heures; je -serai le matin à Aix-la-Chapelle. J'y resterai la journée du 29. Je -vais le 30 à Cologne, le 1er au delà de Coblenz, le 2, chez moi, au -Johannisberg. Je serai le 3 à Francfort, le 7 à Munich, le 12 à -Vienne. - -Je veux que tu saches me trouver. Ta pensée rencontrera toujours la -mienne. S'il me reste un sentiment de bonheur, c'est cette _unité de -propriété_. Sans ce sentiment je puis éprouver des fantaisies, mais -point d'amour. Ce qui me lie à toi, c'est ce repos intérieur qui ne -me permet pas un doute sur la parfaite identité de nos pensées. Je -suis sûr comme de mon existence que ma pensée est la tienne, que mes -vœux sont les tiens; mes goûts, mes plaisirs et mes peines, tout, -tout [est] tien. Le jour où j'ai eu ce pressentiment, j'ai commencé à -voir ce que tu pourrais devenir pour moi. Combien l'intervalle qui a -séparé la réalité de la possibilité a été court? Ne va pas chercher la -clef de l'énigme en moi, cherche-la en toi-même, tu la trouveras dans -ton cœur. Mon amie, pour se comprendre ainsi que nous nous sommes -compris, il faut bien qu'il n'y ait qu'une impulsion à suivre et point -une conquête à faire! Que les hommes qui m'avaient dit que tu étais -faite pour moi ont eu raison! Oui, mon amie, toi, tout toi est ce qui -ferait le bonheur de ma vie. Il te resterait peut-être à faire une -découverte et tu la ferais: tu te crois jalouse? Eh bien, je défierais -ta jalousie et nous verrions lequel des deux sentiments l'emporterait, -celui de l'inquiétude ou celui de la douce jouissance, le seul et le -véritable bonheur. Je te permets de retourner à ton ancien rôle, le -jour où tu croiras que l'on peut aimer plus et que surtout l'on puisse -t'aimer plus que moi. Je suis tout ou rien, en tout et pour tout. Mon -amie, il n'est que peu d'êtres qui soient tels, mais ceux qui le sont -ne prêtent point au doute. - -Adieu pour ce soir. Mon homme va partir. Demain je t'écrirai à -Londres. Je veux que tu y trouves _mes_ lettres et _tes_ lettres. Tu -auras de mes nouvelles de la route: je t'enverrai de toutes les bonnes -stations sous le point de vue de la régularité des postes, et je -t'écrirai de toutes où je pourrai trouver le moment d'écrire. L. aura -l'instruction d'envoyer sous un couvert que j'ajouterai, toutes celles -qui pourraient arriver à Paris après ton départ. - -Je t'envoie une feuille d'ici pour que tu voies que nous avons été à -Waterloo[181]. Les 26 sont de bons jours[182]. - - [181] A cette lettre est épinglée une coupure de journal où le - passage ci-dessous est souligné au crayon rouge: «ROYAUME DES - PAYS-BAS. _De Bruxelles, le 26 novembre._ Ce matin, vers 10 - heures, le duc de Wellington est allé chercher S. A. le prince de - Metternich et ils sont partis ensemble, avec une suite de trois - voitures, pour aller visiter le célèbre champ de bataille de - Waterloo, théâtre immortel de la valeur des armées alliées et du - génie du grand capitaine qui les commandait.» - - [182] Le 26 octobre, M. de Metternich et Mme de Lieven étaient - allés, d'Aix-la-Chapelle, en excursion à Spa. C'est au cours de - ce voyage que naquit leur sympathie réciproque (Voir lettre du 28 - novembre). - -Adieu. Je t'écrirai mieux quand je saurai ce que je t'écris, et je le -saurai le jour où je pourrai former mon plan sur l'avenir sur une base -solide. - -Adieu. Pense à moi. - - - - -No 4. - - - Bruxelles, ce 28 novembre 1818. - -Voici la première lettre que je t'adresse à Londres. Elle ne sera pas -la première que tu recevras, car je t'écrirai encore pendant ton -séjour à Paris, mais elle est destinée à te faire penser à ton ami dès -ton arrivée dans le lieu qui doit un jour nous rapprocher. - -Mon amie, quand l'on sent comme moi, on est accessible à toutes les -nuances: conçois-tu que j'aime mieux t'écrire à Londres qu'à Paris? - -Je t'envoie le dépôt que tu m'as confié. J'ai relu toutes mes lettres -et j'ai pleuré en les lisant. Quelle est donc cette puissance que tu -exerces sur moi? Ce pouvoir duquel tu t'es emparée si vite? Crois-tu -que je sois facile à conquérir, que l'on me fasse éprouver ce qui -n'est pas né et formé d'avance en moi? Tu te tromperais si tu le -croyais. - -C'est le 22 octobre que nous avons _causé_ pour la première fois chez -M. de N.[183]. Tu m'as prouvé ce jour-là que tu étais attentive à ce -qui n'effleure pas même la femme qui à mes yeux pourrait encore être -vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur -son compte. Le 26, nous avons, pour la première fois, eu un but -commun dans l'une des actions les plus indifférentes de notre -vie[184]. Te souvient-il que j'ai préféré mon compagnon de voyage à -toi? Tu m'as déplacé de ma voiture: j'en ai été peiné comme il est -possible de l'être par un léger sacrifice que l'on porte à la -politesse. Nous avons causé: tu m'as plu car tu étais bonne et sans -apprêt. Le 27, j'ai eu du plaisir à te voir. C'est moi qui t'ai -proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. - - [183] M. de Nesselrode. - - [184] Le 26 octobre, le prince de Metternich, le comte et la - comtesse de Lieven partaient d'Aix-la-Chapelle pour une excursion - à Spa. Faisaient également partie du voyage: M. et Mme de - Nesselrode, M. de Steigentesch, le comte Zichy, le comte de - Lebzeltern, le prince de Hesse et M. de Floret. Les voyageurs - passèrent à Spa la nuit du 26 au 27 et étaient de retour le 27 à - 8 heures du soir à Aix. Il se pourrait que, contrairement à ce - qui est dit dans cette lettre, cette excursion ait eu lieu les 25 - et 26 octobre et non les 26 et 27. Dans une lettre à sa famille, - datée du 27 octobre, le prince dit: «J'ai fait avant-hier une - excursion à Spa, etc...». Si cette dernière lettre est bien - datée, le prince, en écrivant à Mme de Lieven, se serait trompé - d'un jour, ce qui est excusable à un mois d'intervalle. Noter - cependant que dans le cours de sa correspondance, il revient - plusieurs fois sur la date du 26 (Voir lettre précédente et - _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129). - -J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une -femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que -la veille. Il me paraît, mon amie, que nous nous sommes dit que les -distances paraissaient toujours telles au retour. - -Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que -j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne. -Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des -années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans -l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient -bien de rester à la grande table ronde. - -Le 29, je ne t'ai pas vue. - -Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de -sens. - -J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: _tu_ as eu la -fièvre--mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai -éprouvé depuis, ce que j'éprouve--si tu ne le savais pas; si surtout -tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi! - -Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants -sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si -l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que -tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet -inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait -même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce -que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache -moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire. - -J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce -toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été -mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en -avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et -placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité -de leur sexe, _le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie_. - -Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de -remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit -être: l'arbitre des destinées de sa femme. - -Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur -ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me -le fais éprouver. - -Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire -que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée -ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue. -Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai -jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je -n'ai aimé? - -Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le -premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je -te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce -sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être -ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. _Mais le temps?_ -Jamais plus un homme ne sera _ton ami_ comme je le suis. Tout ce que -jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un -rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il -s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore -où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs -pour s'appartenir comme nous nous appartenons! - -Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à -ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a -jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je -défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire -journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie -moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de -tous les jours! - -Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une -circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus -indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée. - -Eh bien, mon amie, ai-je de la confiance en toi? Puis-je t'en fournir -une plus grande preuve qu'en t'assurant qu'en te séparant de moi, tu -te séparerais de toi-même? - -Cette lettre est triste; elle l'est peut-être trop: elle ne porte que -l'empreinte de l'état de mon âme. Tu me verras toujours tel que je -suis: mes paroles sont et seront toujours l'expression la plus simple -de ma pensée du moment; tu sauras ce qui se sera passé dans mon âme -chaque jour où je t'écrirai, et tu verras que ce qui jamais ne change -en moi, c'est le sentiment qui fait mon bonheur et qui finit toujours -par absorber mon existence entière. - -Et puis, le monde croit que je ne sais pas aimer! Qu'il croie ce qu'il -voudra, peu m'importe. Un autre jour, je te dirai ce que je pense du -monde. - -Notre correspondance sera longue: tout ce que tu n'as pas su en quatre -semaines, tu le sauras par mes lettres. Tu finiras par me connaître -mieux que nul être ne m'a jamais connu, je ne dis pas mieux qu'un être -me connaîtra jamais. Cet être, je l'ai trouvé, je le tiens; il est à -moi, et je ne le céderais pas pour tout ce que le monde pourrait -m'offrir de charme et de fortune! Il n'existe pour tout homme qu'un -bonheur: mon bonheur, c'est toi. - -Adieu, mon amie. Je finis, car j'expédie mon courrier. Les lettres -que tu recevras à Paris te diront ce que j'ai fait dans ma journée. Je -viens d'en passer la meilleure heure: c'est toujours toi qui seras -l'objet et le moyen des seuls moments que je regarde comme miens. - -J'ai prévenu N.[185] que c'est de toi qu'il a à recevoir ordres et -instructions; il pourra, si tu le veux, te montrer ma lettre. Tu -verras que j'ai été très précis sur les précautions, surtout sur les -premières--c'est à toi à régler les suivantes. Je ne te dis pas que -j'envie N. Je n'ai plus d'envie. Je n'envie personne. - - [185] Le personnage désigné par cette initiale et dont il sera - souvent question dans le cours de cette correspondance est - Philippe NEUMANN, né à Vienne vers 1778. Il avait débuté dans la - carrière diplomatique à Paris auprès du prince de Metternich. En - 1818, il était secrétaire de l'ambassade d'Autriche à Londres. Il - y devint ensuite conseiller, prit en 1824 une part importante aux - négociations entre le Portugal et le Brésil et fut chargé d'une - mission spéciale dans ce dernier pays en 1826. Il fut créé baron - en 1830 et épousa Augusta Sommerset, fille de Henry, duc de - Beaufort, dont il devint veuf le 15 juin 1850 (WURZBACH, - _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XX, p. - 291.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_).--En marge d'une lettre de - Mme de Lieven à Metternich, en date du 3 septembre 1819, - interceptée par le gouvernement français et publiée par M. Ernest - DAUDET dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, une note de - la police dit que «Neumann passe pour être le fils naturel du - prince de Metternich». Or Neumann était né vers 1778 et - Metternich en 1773. - - - - -No 5. - - - Tirlemont, ce 28 novembre, 11 heures du soir. - -Mon amie, j'arrive dans ce triste lieu et je t'écris. J'ai passé une -partie de ma matinée à envoyer une lettre pour toi à notre ami -Neumann. Tu la trouveras, c'est le no 4. Ma bonne amie, comme le -commencement d'un avenir est long lui-même! - -J'ai quitté Bruxelles à 7 heures. J'ai eu beaucoup à faire dans ma -journée; elle a été aussi pleine d'affaires que vide. Mon amie, je ne -le sens que trop: je ne vaux plus le quart de ce que je valais il y a -peu de semaines, et cependant je m'aime bien plus; je tiens à moi, je -me sais gré d'être moi et je me sais gré de ce fait le jour où je ne -m'appartiens plus! Le cœur de l'homme est la seule puissance qui ne -succombe pas à l'adversité, et tout ce qui tue la matière, élève et -fortifie la pensée! Ma bonne amie, combien je sens que tout ce que -j'emporte de Bruxelles n'est plus à moi! Promets-moi de ne plus jamais -me rendre ce qui est devenu ta propriété. Ne me force plus à être -_seul dans le monde_. - -Hier, je t'ai vue partir. Ma fille était avec moi. Elle m'a dit: «Je -suis bien fâchée qu'elle parte avant nous», et je l'ai embrassée. - -Sens-tu ce qui s'est passé en moi dans ce moment? - -J'ai dîné je ne sais où. J'ai été passer ma soirée dans le ménage qui -fait toute mon envie! J'aime à les voir, ces bonnes gens. Jamais je ne -suis plus heureux du bonheur d'autrui que quand je suis malheureux. Je -ne connais pas le sentiment de l'envie: il est toujours vil et bas. -Les bonnes gens m'ont parlé de toi, et tout juste comme il leur -convient d'en parler. Lady C.[186] m'a serré la main, et elle avait -l'air de me dire: je sais ce qui se passe en vous et je vous plains. -Je me plains tant moi-même que tout ce que peuvent me dire mes amis ne -diminue ni n'ajoute à ma peine. - - [186] Peut-être Lady Castlereagh. Lord et Lady Castlereagh, - venant d'Aix, étaient arrivés le 26 novembre à Bruxelles où ils - étaient descendus à l'Hôtel Wellington. Ils y restèrent jusqu'au - 1er décembre. Le 3 décembre ils arrivaient à Paris à l'hôtel de - la légation d'Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré (_Moniteur - universel_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1401 et du 5 - décembre, no 339, p. 1420).--Le ménage Castlereagh était très uni - (_Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. II, p. 216). - -Je vais me coucher pour partir demain à 5 heures. Tu es, à l'heure -qu'il est, à Roye. Tu seras demain à Paris. Il ne te plaira pas, mon -amie, et je ne veux pas que tu y plaises. Je ne veux plus que tu -plaises à un être humain qu'à moi. Je voudrais quasi que tu fusses -laide et maussade et que tu puisses me savoir gré de t'aimer sans -plus. - -On me porte dans ce moment le livre dans lequel les étrangers -s'inscrivent. J'y trouve ce qui suit: «Le colonel Nep, de la -Terre-Neuve, allant à Spa»; et quatre pages après: «Le colonel Nep, de -la Terre-Neuve, de retour de Spa, où il a bu les eaux avec beaucoup -d'effet pour sa santé, à Bruxelles où il demeure au Parc. Quoiqu'il se -trouve mieux portant, il perd son appétit presque toujours après -dîner.» - -L'esprit du colonel Nep ne te séduira jamais. Je te permets de le -rencontrer et de le recevoir avant ou après dîner, tout comme tu -voudras. - - - Aix-la-Chapelle, ce 29, 11 heures du soir. - -Je suis ici depuis 5 heures du soir. Je n'ai mis en tout que quatorze -heures de marche de Bruxelles ici. La manière dont j'ai été à -Bruxelles et celle dont j'en suis revenu n'est que l'empreinte de -toutes choses humaines: on va lentement vers le bonheur et l'on s'en -éloigne avec une rapidité effrayante. - -Mon amie, j'ai vu la route de Spa. Je me suis arrêté devant le plus -mauvais cabaret du monde: le pain y était bon, il ne vaut plus rien. -Si j'avais rencontré Ficquelmont[187], je l'aurais embrassé. - - [187] FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), né à Dieuze - (Lorraine) le 23 mars 1777. Servit d'abord la France dans le - Royal-Allemand et entra en 1793 dans l'armée autrichienne où il - parvint au grade de général de cavalerie. Ambassadeur d'Autriche - à la Cour de Suède (septembre 1815-mai 1820), à Florence, à - Naples, à Saint-Pétersbourg, enfin ministre d'État et chef de la - section de la guerre au département des affaires étrangères - (1840). Après la révolution de 1848, il reçut le ministère de la - maison de l'Empereur et des affaires étrangères (18 mars 1848) - qu'il occupa jusqu'à la retraite de Kolowrath. Il mourut à Vienne - le 6 avril 1857 (_Allgemeine Deutsche Biographie_ Leipzig Duncker - und Humblot, 1875-1900, t. VII, p. 1). - -Je suis descendu ici tout juste comme je devais y descendre: -_vis-à-vis de chez moi_. Mon amie, rien en moi n'est plus comme il y a -six semaines. Je suis dédoublé; je suis ici et je n'y suis pas. Il est -juste que je ne loge pas chez moi. Mais je suis dans cette bonne -chambre où j'ai été un seul instant avec toi--et quel instant! - -J'ai dîné chez le P. de H.[188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai -rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme -toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant -réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon -sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je -reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du -succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas -là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où -il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était -point placé entre nous! - - [188] Le prince DE HARDENBERG (voir _Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 132).--HARDENBERG (Charles-Auguste, comte - puis prince DE), né le 31 mars 1750 à Essenrode. D'abord ministre - du Hanovre en Hollande, il passa au service du duc de Brunswick - puis à celui du margrave d'Anspach et Bayreuth, enfin à celui de - la Prusse. Chancelier après la retraite d'Haugwitz (1803), il dut - abandonner ces fonctions le 24 avril 1806, mais les reprit le 6 - juin 1810. Créé prince le 3 juin 1814, mort à Gênes le 26 - novembre 1822 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. X, p. 572). - -J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à -Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer -une autre de Francfort. - -Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne -t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en -trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation. - -Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y -passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz. - -Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as -jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis -pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et -pour toujours! - - - - -No 6. - - - Coblenz, ce 1er décembre 1818. - -Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence -dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles -singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si -court espace de temps que l'est celui qui englobe toute _notre -existence_ font naître en moi. - -Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je -souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi -l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie! - -J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car -j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû -voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la -lettre: _de rien_. - -Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi. - -Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs -années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen -de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte. - -Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux -en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute, -durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais -cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne -sais rien de l'histoire de ma vie. - -Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de -bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous -aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de -l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis -sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au -coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me -sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me -gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu -voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour -tant et tant de choses que je désirerais savoir! - -Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel -en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le -pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration, -comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que -notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même -Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon -amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon -tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de -seule consolation. - -Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir -plus naturellement que tout juste à Coblenz? - -Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans -avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600 -lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[189]. - - [189] Madame de Lieven était née le 17 décembre 1785 à Riga, - c'est-à-dire douze ans, sept mois et deux jours après le prince - de Metternich. - -Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de -l'ancien empire[190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé -au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a -rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les -lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche -du Rhin. - - [190] Au moment de la naissance du prince Clément de Metternich, - son père n'était pas encore ministre de l'Empereur. Il ne fut - envoyé en cette qualité auprès des Cours électorales de Trèves et - de Cologne, que le 28 février 1774. En 1773, le comte Franz-Georg - était, depuis 1768, au service de l'électeur de Trèves. - -Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant, -laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon -premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux -routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle -que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux -allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été--à -un peu d'expérience près--ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce -que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est -redescendu sur terre. - -J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[191], la connaissance d'une -jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison, -française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime -un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur. -Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je -ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de -mieux à faire, m'a aimé _tout le jour_; elle passait les nuits avec -son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui. -Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi -l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de -mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de -notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous, -que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus -opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours! -Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de -nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai -trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes -sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une -chronique[192]. - - [191] Le père du prince de Metternich avait été, en 1791, nommé - ministre plénipotentiaire près le gouvernement général des - Pays-Bas autrichiens à Bruxelles. Le jeune Clément, depuis 1791, - faisait ses études de droit à Mayence et il passait les vacances - dans sa famille. Il dut interrompre ses études au milieu de - l'année 1793 et revint à Bruxelles, qu'il quitta au printemps de - 1794 pour faire un voyage en Angleterre (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. I, p. 13 et s.). - - [192] Il s'agit probablement ici de Marie-Constance DE LAMOIGNON, - née à Paris le 14 février 1774, morte à Paris le 30 avril 1823, - mariée le 30 avril 1788 à F. P. B. NOMPAR DE CAUMONT, duc de LA - FORCE (19 novembre 1772-28 mars 1854) (DE BROTONNE, _Les - sénateurs du Consulat et de l'Empire_. Paris, Charavay, 1895, - in-8º, p. 237.--Voir _Souvenirs et Fragments_ du marquis DE - BOUILLÉ, t. II, p. 45). - -A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin -de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté. -A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La -révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis -le voyage de l'Angleterre[193]. L'été de 1794[194], je me rendis pour -la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec -bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et -surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques. - - [193] Metternich partit au commencement du printemps de 1794 avec - le vicomte Desandroins, trésorier général du gouvernement des - Pays-Bas, chargé d'une mission pour le gouvernement anglais, et - revint au commencement de l'automne sur le continent (_Mémoires - du prince de Metternich_, t. I, p. 16). - - [194] D'après les _Mémoires_, t. I, p. 20, il partit pour Vienne - au commencement d'octobre 1794. - -Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[195]. Les -parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la -décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père -le désirait et je fis ce qu'il voulut. - - [195] M. de Metternich épousa, le 27 septembre 1795, - Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz (_Almanach de - Gotha_). - -Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est -excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui -font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes -amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la -deuxième et même la troisième génération. - -Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la -connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la -trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au -monde que je ne fasse pour elle. - -A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[196]. Mon beau-père, -qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de -me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai -beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de -trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres -qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui -conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts, -mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à -l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de _la -critique_. Mon esprit va toujours vers _les moyens_. Je suis calme et -je n'aime pas le rôle _facile_ quand j'ai le choix entre ce rôle et -celui qui est _utile_. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une -opposition _permanente_. - - [196] Il fut nommé ministre plénipotentiaire près la Cour de la - Saxe électorale à Dresde, le 5 février 1801 (_Mémoires du prince - de Metternich_, t. VII, p. 646). - -Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à -peu près le même temps[197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à -traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur -près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne. - - [197] Ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Prusse le 3 - janvier 1803 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. - 646). - -Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé -à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du -comte Cobenzel[198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse -envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il -fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en -1809[199]. - - [198] COBENZEL (Ludwig, comte DE), né à Bruxelles en 1753, mort à - Vienne le 22 février 1808, ministre d'Autriche à Copenhague - (1774), à Berlin (1777) et enfin à Saint-Pétersbourg (1779-1797). - Plénipotentiaire au traité de Campo-Formio et au Congrès de - Rastatt, ministre des affaires étrangères (1800), signe le traité - de Lunéville. Démissionnaire de son portefeuille le 24 décembre - 1805 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. IV, p. 355). - - [199] Nommé ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de Napoléon, - le 18 mai 1806, il occupa ce poste jusqu'au 4 août 1809, date à - laquelle il fut nommé ministre de conférence et d'État (En fait, - il avait été reconduit à la frontière française quelques mois - auparavant). Le 8 octobre 1809, il recevait le portefeuille du - ministère de la maison impériale et des affaires étrangères - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647). - -Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon -histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai -toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a -huit ou dix imbéciles--mais il n'y en a pas plus--qui me croient de -l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je -suis capable. - -Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye -cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de -ce que le monde appelle _de la gloire_ comme _de la beauté_: on a de -l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre. - -Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui -seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et -que je suis dans le cas de rendre journellement _au triomphe des -principes_. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma -marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis -attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut. - -J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus -sur _ce que l'Empereur a été_. Regardes-y de près, et tu te -convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme -qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le -véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien -ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes -phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers? - -J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai -jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour -moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout -excepté de l'amour. - -J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout -ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur -terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout -l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls -étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une -extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions -d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son -esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé: -elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée -par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme. -Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à -son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de -tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle -n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en -l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau -qu'elle avait brisé! - -Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari -tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de -religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le -reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et -pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit. - -Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà. -Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux -ans. - -Et le sort m'a fait te rencontrer! - -Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je -suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne -vaux pas. - -J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les -derniers temps--les derniers et à la fois les premiers--celui de te -parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je -n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin, -je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre -moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer! -Et puis-je ne pas le faire? - -J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais -me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis -sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi. - - - Johannisberg[200], ce 2 décembre. - -Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et -même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été. -Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et -frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la -journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait -avec ce que j'éprouve. - - [200] Le domaine du Johannisberg avait été donné par l'empire - d'Autriche au prince de Metternich le 1er juillet 1816. Le - château, situé au sommet d'une colline plantée de vignes - célèbres, à 104 mètres au-dessus du cours du Rhin, près de - Geisenheim, fut construit de 1757 à 1759 par Adalbert de - Walderdorf, prince abbé de Fulda. Napoléon Ier en avait fait - donation en 1807 au maréchal Kellermann. - -Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète -m'attend, _in corpore_; je m'arrangerai de manière à n'arriver que -tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie, -s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me -viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si -large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma -fenêtre! - -Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions -pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il -fallu que tout juste _nous deux fussions dans les affaires_? - -On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois -ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il -finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu -m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave -immense. - -J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers -qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms -inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines. - -Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur -esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms -obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui -d'un de nos meilleurs romanciers, un certain _Jean-Paul_[201], fameux -en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car -je crois que tu lis peu l'allemand. - - [201] RICHTER (Jean-Paul), le grand écrivain allemand, né en 1763 - à Wunsiedel (Franconie). Il publia en 1783 son premier ouvrage: - _Groenländische Processe_ que suivit _Auswahl aus des Teufels - Papieren_. Enfin en 1795, son roman _Hesperus_ lui assura la - célébrité. Il mourut le 14 novembre 1825. Ses principaux - ouvrages, outre ceux mentionnés ci-dessus, sont: _Quintus - Fixlein_, 1796; _Jubelsenior_, 1797; _Titan_, 1800; - _Flegeljahre_, 1804 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVIII, - p. 467). - -Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante: - - _Die Erinnerung ist das einzige - Paradies aus welchem wir nicht - Vertrieben werden können[202]!_ - - [202] Le souvenir est le seul paradis d'où nous ne puissions être - chassés.--Nous donnons la disposition de cette phrase, évidemment - en prose, telle qu'elle existe dans le texte de M. de Metternich. - -Il a l'air d'avoir voulu consoler le maître du château! Je lui sais -mauvais gré de ne pas avoir parlé de l'avenir. Mon amie, je ne puis -m'empêcher d'y penser et ma vie est maintenant là! Quel changement -s'est passé en moi dans le peu de semaines qui se sont écoulées entre -mon précédent et mon présent séjour! - - - Francfort, ce 4 décembre 1818. - -Mon amie, je finis cette lettre au moment de monter en voiture pour -partir. Ce n'est que dès ce moment que je commence à m'éloigner -véritablement de toi: de Bruxelles ici, je n'ai fait qu'un mouvement -circulaire. Une distance de trente heures sépare la première de ces -villes de Paris, il ne faut que quarante-huit heures pour y aller -d'ici. Chaque jour double maintenant la distance. - -Mon amie, auras-tu le courage de lire toute cette lettre? J'espère que -oui. J'ai passé mes soirées à t'écrire. Pouvais-je mieux employer le -temps que je passe loin de toi? Tu ne recevras maintenant des lettres -que par l'occasion de chaque semaine. - -Adieu. Je t'écris dans une pièce où je suis entouré de vingt -personnes. Je ne suis pas à tout ce monde, je ne suis qu'à toi. - -Adieu, et écris-moi bientôt et beaucoup. Je t'en donne l'exemple et je -ne sais le faire que quand l'on est pour moi ce que tu es devenue pour -ton ami. - - - - -No 7. - - - Donauwerth, ce 6 décembre 1818. - -J'ignore le jour où je pourrai faire partir ma lettre, mais je la -commence. Mon plus grand bonheur,--hélas, le seul--c'est de m'occuper -de toi et de te dire ce qui me passe par la tête; je n'ai pas besoin -de te parler de mon cœur: tu dois commencer à t'apercevoir que je ne -t'ai pas trompée, quand je t'ai dit que l'on m'était _tout ou rien_. -Je n'ai jamais ni rien fait, ni rien été à demi; sois pour moi ce que -je désire tant que tu veuilles être. - -J'ai fait partir ma dernière lettre, le 4, de Francfort. Je me flatte -qu'elle t'aura trouvée encore à Paris. J'ai été, le même jour, passer -la soirée et coucher à Amorbach, chez la duchesse que tu trouves si -peu aimable[203]. - - [203] Le château d'Amorbach était la résidence des princes de - Leiningen (Linange). Cette principauté appartenait, en 1818, à - Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince de - Leiningen-Dachsburg-Hardenburg, né le 12 septembre 1804 du prince - Emich-Charles et de Victoria-Mary-Louisa, quatrième fille de - François-Frédéric-Antoine, duc de Saxe-Saalfeld-Cobourg. Depuis - la mort de son père (4 juillet 1814), la régence était exercée - par sa mère. - - Celle-ci, née le 17 août 1786, avait épousé en secondes noces, le - 29 mai 1818, Edouard-Auguste, duc de Kent and Strathern, quatrième - fils de George III, roi d'Angleterre. C'est d'elle que parle - Metternich dans la présente lettre. - - De son second mariage, elle eut une fille unique qui fut la reine - Victoria. Elle mourut à Frogmore, le 16 mars 1861. - - Au moment du Congrès de 1818, le duc et la duchesse de Kent, - venant de Bruxelles, étaient arrivés à Aix-la-Chapelle et - descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, le 3 octobre. Ils - quittèrent Aix le 5 octobre pour se rendre, par Francfort, à - Amorbach, où ils résidèrent jusqu'au printemps de 1819 - (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXI, p. 19.--_Moniteur - universel_ du 8 octobre 1818, no 281, p. 1189; du 10 octobre, no - 283, p. 1198; du 11 octobre, no 284, p. 1201; du 13 octobre, no - 286, p. 1210; du 19 octobre, no 292, p. 1233). - -Tu me fais le reproche de trouver que tout le monde a de l'esprit; je -me souviendrai toujours de ta frayeur relativement à je ne sais quel -jugement d'esprit que j'ai porté si rondement, et où tu m'as demandé, -avec un air de véritable effroi: «Quand trouverez-vous donc une bête?» - -Eh bien, mon amie, ce n'est encore pas la duchesse que je puis ranger -de ce nombre! Bête, non; ennuyeuse, oui! Voilà mon jugement et je ne -saurais qu'y faire ni en bien ni en mal. - -Pas en bien, car je ne crois pas que l'on puisse guérir du mal de -l'ennui; et pas en mal car le genre d'esprit de la personne en -question est tout juste celui qui se brouille le moins, car il est -tout terre à terre et que, ne s'élevant jamais à une certaine hauteur, -les chutes deviennent impossibles. - -J'ai rencontré chez elle deux dames de mon pays: la princesse de -Lœwenstein, établie à une lieue d'Amorbach, et sa sœur, toutes deux -également sœurs du prince Windischgraetz que tu as vu à -Aix-la-Chapelle[204]. Mon amie, je te ferai le plaisir de t'assurer -que la première est la bête que tu veux que je trouve; la seconde a -de l'esprit, mais il est un peu tourné au _sentimentaire_, et ce n'est -pas ce que j'aime. - - [204] WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte puis prince - de), né à Bruxelles le 11 mai 1787. Prit part à toutes les - campagnes de l'armée autrichienne de 1804 à 1813. Feld-maréchal - (17 octobre 1848). Ambassadeur à Berlin (1859), gouverneur de - Mayence (1859) mort à Vienne le 21 mars 1862. Il avait été élevé - au rang de prince le 24 mai 1804 et avait épousé le 16 juin 1817 - Marie-Éléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, née le 21 - septembre 1796, qui fut tuée d'un coup de fusil le 12 juin 1848 - pendant l'insurrection de Prague (ŒTTINGER, _Moniteur des - dates_.--_Almanach de Gotha_, 1848 et 1860). - - LŒWENSTEIN (Sophie-Louise-Wilhelmine, comtesse puis princesse - DE), sœur du précédent, née le 20 juin 1784, épouse le 29 - septembre 1799 Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin, - prince de Lœwenstein-Rochefort (18 juillet 1783-3 novembre 1849). - Elle mourut le 17 juillet 1848 (WURZBACH, t. LVII, tableau - généalogique de la maison de Windischgraetz.--_Almanach de - Gotha_). - - En dehors de la princesse de Lœwenstein, le prince de - Windischgraetz avait deux autres sœurs: - - 1º Marie-Thérèse, née le 4 mai 1774, épouse, le 2 avril 1800, - Ernest-Engelbert, duc d'Arenberg (25 mai 1777-20 novembre 1857), - meurt à Vienne le 23 janvier 1841 (ŒTTINGER, _Moniteur des - dates_.--WURZBACH, t. LVII.--_Almanach de Gotha_). - - 2º Eulalie-Flora-Augusta, née le 28 mars 1786, morte le 26 juin - 1821 (_Almanach de Gotha._--WURZBACH, t. LVII). - - Nous n'avons pu déterminer quelle fut celle de ces deux sœurs que - M. de Metternich rencontra à Amorbach. - -La soirée s'est passée en causerie, assez peu agréable. Le duc m'a -beaucoup parlé de ses écuries, seul plaisir qu'il ait dans son nouveau -séjour. Pendant le souper, on a parlé Aix-la-Chapelle; le duc m'a -demandé si tu y avais été: il m'a dit que tu étais aimable. Je lui ai -répondu: «Fort aimable.»--«Spirituelle.»--«Très spirituelle.»--«Le -Prince Régent[205] la voit avec grand plaisir.»--«Le Prince a -grandement raison.»--«Le Prince aime les femmes qui l'amusent.»--«Moi -aussi, mais il n'y en a pas beaucoup qui ont ce droit.»--«Va-t-elle à -Londres?»--«Oui, et moi aussi, je voudrais y aller...» - - [205] George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, duc de Cornwall - et Rotsay, comte de Chester, né le 12 août 1762, déclaré régent - pendant la démence de son père, le 5 février 1811, devint roi - d'Angleterre sous le nom de George IV, le 29 janvier 1820 et - mourut le 25 juin 1830 (_Dictionary of National Biography_, t. - XXI, p. 192).--Mme de Lieven passait pour avoir été, avec tant - d'autres, la maîtresse de ce prince. - -Mon amie, j'ai senti que j'avais dit une bêtise et j'ai ajouté le plus -gravement du monde: «... Pour faire ma cour à Son Altesse Royale! -Peut-être irai-je l'année prochaine. - ---«Vous ferez grand plaisir au Prince Régent car il vous aime -extrêmement. - ---«Je regarderai le moment de mon arrivée à Londres comme l'un des -plus heureux de ma vie!» - -Ma bonne Dorothée, j'ai dit ces derniers mots avec tant de conviction -que la famille d'Amorbach doit me croire amoureux du Prince Régent. - -A propos d'amour, l'on ne voyage jamais sans s'instruire. Amorbach est -une ancienne abbaye; il existe dans l'enceinte du couvent une fontaine -qui fait des enfants; le nom d'Amorbach vient de cette petite -circonstance, très heureuse pour les femmes des environs, mais -effrayante pour les filles et peut-être même pour les maris. Aussi la -duchesse est-elle enceinte[206]. - - [206] De la reine Victoria qui naquit, à Kensington-Palace, le 24 - mai 1819. - -Je suis ici aux bords du Danube depuis aujourd'hui, 3 heures -après-midi. Je m'y suis arrêté pour ne pas arriver de nuit à Munich, -et il n' y a point de gîte entre deux. - -Je travaille, je suis tête-à-tête avec notre confident[207]; je lui -parle de toi et, ce qui vaut mieux, je t'écris. - - [207] M. de Floret. - -Ne te prends-tu pas quelquefois par la tête quand tu reçois d'aussi -volumineuses lettres d'un homme auquel tu n'avais pas rêvé il y a peu -de semaines? De cet homme si froid, si boutonné, si méchant, si fier, -si abominable? Ma bonne amie, suis-je rien de tout cela? Mais c'est -ainsi que l'on écrit l'histoire. Soyez placé sur un tréteau élevé, -chacun se croit en droit de vous juger; il suffit au public de vous -voir pour se trouver l'esprit de vous connaître. Chaussé du cothurne, -vous devenez héros; la robe magistrale vous fait décrire comme pédant -et la toque effraie. Toi, mon amie, qui a pris poste dans la coulisse, -tu me connais mieux aujourd'hui que le parterre ne me connaîtra -jamais. - -Il n'est point de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe que -trop vrai; il n'est point de ministre pour son amie--j'aime mieux ce -mot, car il est plus noble et pour le moins aussi vrai que l'autre. Le -proverbe n'existe pas, car l'on s'occupe moins de ceux qui empêchent -que l'on tire le canon que de ceux qui le tirent. - -L'un cependant est plus difficile que l'autre, mais le monde court -après le bruit. Un éternuement fait tourner plus de têtes dans un -salon qu'une forte pensée, quelque bien exprimée qu'elle puisse être. - -Ma bonne amie, combien tu me manques après une si courte habitude de -te voir? Que serait-ce après une longue? Sais-tu quel est le charme -inexprimable que tu as à mes yeux? C'est celui de me comprendre. Je -suis sûr que jamais rien ne se passerait en moi que tu ne jugeasses -comme moi. Une conviction pareille me repose l'âme et le cœur. Je ne -sais ni parler à des sourds ni écrire pour des aveugles; mais quand il -m'arrive de rencontrer un être qui me dispense de l'_explication_ et -de l'_interprétation_--deux besognes également pénibles--quand cet -être surtout est une femme, et quand cette femme est toi, rien ne -manque à mon bonheur! - -Comme Neumann avait raison en nous assurant que nous nous -conviendrions! Je lui accorde par ce fait plus de confiance que pour -toute autre raison. Le tact mène plus loin en affaires que l'esprit, -et notre homme en a prouvé beaucoup dans cette _occasion_ qui paraît -être un peu devenue _notre vie_. Si je dis un peu, ne crois pas que je -parle de moi, et, si tu te fâches plus de la réserve que de la thèse, -raye le mot. Mon amie, tu me rendras bien heureux, si tu t'en sens le -courage. - -J'ai trouvé ici des lettres de chez moi. Tout le monde y est mort dans -les derniers quinze jours[208]; heureusement n'y a-t-il dans ce nombre -de victimes aucune qui me tienne de près. - - [208] Metternich à sa femme. Donauwerth, 6 décembre: «Bon Dieu! - tout ce qui est mort chez nous! J'ai appris toutes ces - catastrophes d'une manière qui serait plaisante, si elle portait - sur un autre sujet. J'ai vu à Coblentz le comte d'Eltz,.. je lui - demandai des nouvelles de Vienne; j'en avais manqué depuis plus - de huit jours, car mes lettres m'attendaient à Francfort. «On a - coupé la jambe à Jean Palffy, me dit-il, mais son frère est - encore plus à plaindre, car il perd une partie de son corps après - l'autre dans son voyage d'Italie.--C'est affreux, lui - dis-je.--Oui, deux jours avant la mort du comte de - Wallis.--Comment, il est mort?--On a enterré le comte de - Kuefstein.--Comment! lui aussi!--Et l'on a administré le maréchal - Colloredo; son frère, le maréchal Wenzel est à l'agonie.» Je l'ai - prié de se taire, car il avait l'air de ne pas avoir tout dit.» - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 133). - -Le mort le plus remarquable est ce même ministre des finances à -banqueroute duquel je vous ai parlé dans certaine bonne voiture[209]. -Cet homme me détestait; il a été mon ennemi le plus enragé, _mon -Burdett_[210]. Je ne puis te dire sur sa perte que ce que me dit -Castlereagh quand je lui ai parlé de la mort de Whitbread[211]. «Vous -ne savez pas combien l'on peut regretter un franc adversaire!» - - [209] WALLIS (Joseph, comte DE), baron Carighmain, né à Prague, - d'une famille irlandaise le 31 août 1767. Président de la cour - d'appel de Prague (1805), gouverneur de la Moravie (1er janvier - 1805), président de la Cour impériale (1810), ministre des - finances la même année. Mort d'une attaque d'apoplexie, à Vienne, - le 18 novembre 1818 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XL, - p. 751.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--«La réduction du - papier monnaie au cinquième fut son ouvrage et froissa pour le - moment toutes les fortunes: mais il est reconnu que le mal - consistait dans la trop grande abondance de ces papiers. Il - fallait nécessairement frapper ceux qui les tenaient en main...» - (_Moniteur universel_ du 5 décembre 1818, no 339, p. 1417). - - [210] BURDETT (Sir Francis), né en 1770, député au Parlement dès - 1796 et de 1807 jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 23 janvier 1844. - Il fut le champion de la liberté de parole. Député radical, - longtemps seul représentant de ce parti aux Communes, il faisait - en 1818, et depuis son entrée à la Chambre, une opposition très - vive aux cabinets qui se succédaient et en particulier à Lord - Castlereagh (_Dictionary of National Biography_, vol. VII, p. - 296.--Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe - contemporaine_. Paris, Colin, 1897, in-8º, p. 28). - - [211] WHITBREAD (Samuel), né en 1758. D'abord brasseur, son - mariage en 1789 avec la sœur de Charles, depuis comte Grey, le - fit entrer dans la vie politique et il fut élu, en 1790, au - Parlement, où il siègea jusqu'à sa mort. Partisan de la paix avec - la France, il fut l'adversaire de Pitt et de Castlereagh. - Whitbread se suicida, en se coupant la gorge, le 6 juillet 1815 - (_Dictionary of National Biography_, t. LXI, p. 25). - -Il y a de la vérité dans le mot et par conséquent de l'esprit. Je -l'adopte tout à fait et je le sens. J'ai fait une remarque singulière -depuis nombre d'années; c'est que les hommes qui se placent -diamétralement contre moi meurent. - -La chose est simple. Ces hommes sont fous et les fous meurent. - -Bonsoir, mon amie, tu ne mourras pas. - - - Munich, ce 7 décembre. - -Me voici dans une ville que je déteste. J'y suis pour demain toute la -journée. Cette journée se passera en affaires toutes désagréables et -en courbettes à la Cour plus détestables encore. Je t'ai dit vingt -fois--et certes en bien peu de jours--que je ne suis pas fait pour le -métier que je fais. Crois-moi, il y a quelque chose qui vous pousse -vers ce qui convient réellement, et tout en moi me retient dès qu'il -s'agit de ce terrible métier. - -Je déteste les Cours et tout ce qui y tient; ma nature même y -répugnait; je ne puis, par exemple, pas rester debout; je n'aime pas -me lier à des heures fixes; attendre me tue; en un mot si l'on voulait -assurer je ne sais quelle existence à mes enfants, je ne prendrais pas -une charge de Cour, qui ne se compose que tout juste de tout ce que je -ne puis pas faire. - -Mon amie, je suis sûr que tu sais ce qu'il me faudrait pour être -heureux. Tu arrangerais ma vie comme je pourrais l'arranger moi-même. -Si tu oubliais de t'y faire entrer, je me brouillerais avec toi. - -Capo d'Istria est encore ici. Il m'a attendu comme on attend le -Messie. Il a cru marcher sur du velours. Je lui avais parlé d'épines; -il me prie maintenant de lui en tirer quelques-unes. Nous partirons -ensemble après-demain, pour être à Vienne la nuit du 11 au 12. - -Je te parle toujours de moi et de ce que je fais, comme si tu devais y -prendre quelque intérêt, toi, ma connaissance de peu d'instants! Je me -surprends souvent à me dire qu'il y a de la présomption dans mon fait, -et puis mon cœur me dit que je suis un sot. La raison ne vient pas -avec l'âge, malgré ce que peuvent dire du contraire maints parents qui -désespèrent de leurs enfants. Et l'amour ne vient pas avec le temps, -malgré ce qu'en disent de froids amoureux qui se battent les flancs -pour aimer plus demain qu'ils ne le font aujourd'hui! Moi, mon amie, -j'aime ou je n'aime pas, et j'aime quand l'on me convient sous tous -les rapports, en un mot quand l'on est toi, et cet amour, le seul que -je crois le véritable, peut me dominer au bout de peu de jours comme -au bout de plusieurs années. Comme _tu es moi_, il doit t'en aller de -même. - - - Vienne, ce 14 décembre 1818. - -Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout, -excepté à moi-même. - -J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta -lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on -pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit. -Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le _saint amour_, le -seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte -connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui -pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas -t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres -de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment, -auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon -amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu -m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le -passé. - -Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne -consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et -l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus -éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion -qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et -chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le -sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même -résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est -des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est -établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma -part: je crois à tout toi. - -Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne -m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur -de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir, -et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en -fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris -l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans -avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[212]. - - [212] Le prince de Metternich à sa fille Marie. Vienne, ce 17 - décembre. «Maman vous mandera la plaisante erreur que j'ai - commise à mon début, où je pris Léontine pour Herminie. Je lui ai - demandé des nouvelles de sa jambe; elle m'a cru en démence. Elle - était couchée dans sa nouvelle chambre, à la place de sa sœur; - je l'ai trouvée inconcevablement grandie, mais n'importe. Les - pensées fourchent quelquefois comme la langue, et l'on n'en sort - plus» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 134). - -Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie: -Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[213], cinquante personnes à -dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de -mon salon! - - [213] «Quoique le temps ne soit pas tout à fait propice, une - grande partie de la population de notre ville était en mouvement - ce matin pour voir arriver l'empereur Alexandre; Sa Majesté avait - expressément recommandé le plus grand incognito. Mgr le prince - héréditaire s'est rendu seul au-devant d'elle jusqu'aux barrières - du Tabor... Notre souverain, qui était légèrement indisposé, a - reçu S. M. l'empereur de Russie, dans l'intérieur des - appartements, à la grande galerie qui aboutit à l'antichambre de - la garde noble allemande.» (_Moniteur universel_ du jeudi 24 - décembre 1818, no 358. Correspondance de Vienne du 12 décembre, - p. 1494). - -La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette -si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis -allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses -joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les -aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret -et je ne sais qui. _Voilà ma liaison_ toute prouvée et toute claire. -Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[214]. - - [214] M. de Metternich fait probablement allusion à la princesse - Léopoldine, femme du prince Maurice de Liechtenstein, dont Mme de - Lieven était jalouse. - -Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les -faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles -desquelles t'a parlé le roi de Hollande[215] car j'ai vingt-cinq ans -de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est -Stewart[216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai -répondu si _officiellement_, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais -déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire. - - [215] Guillaume Ier, prince de Nassau-Orange, grand-duc de - Luxembourg, né le 24 août 1772, se proclame prince souverain des - Pays-Bas le 6 décembre 1813, roi des Pays-Bas le 16 mars 1815. - Guillaume Ier abdiqua le 7 octobre 1840 en faveur de son fils - Guillaume II et mourut le 12 décembre 1843 (_Almanach de - Gotha._--_Biographie nationale_ publiée par l'Académie royale, - Bruxelles, Braylant-Christophe, t. VIII, p. 511).--En 1793, le - prince Clément de Metternich avait été nommé ministre d'Autriche - à la Haye, auprès du stathouder Guillaume V, père du roi - Guillaume Ier, mais la révolution ne lui avait pas permis de - remplir ces fonctions. - - [216] STEWART (Charles-William), né le 18 mai 1778, frère puîné - de Lord Castlereagh. Suivit d'abord la carrière des armes, dans - laquelle il parvint au grade de lieutenant-général, le 4 juin - 1814. Sous-secrétaire d'État à la guerre de 1807 à 1808. Son - frère le nomma, le 9 avril 1813, ministre d'Angleterre à Berlin. - Le 27 août 1814, il fut désigné comme ambassadeur à Vienne et - conserva ces fonctions jusqu'à l'arrivée de Canning au pouvoir en - 1822. Créé baron le 1er juillet 1814, il devint marquis de - Londonderry par la mort de son frère (12 août 1822). Il se maria - deux fois, d'abord, le 8 août 1808, avec une fille du comte - Darnley qu'il perdit le 8 février 1812, puis, le 3 avril 1819, - avec Frances-Anne, fille de Sir Harry Vane-Tempest. Il mourut à - Holderness House, Londres, le 6 mars 1854 (_Dictionary of - National Biography_, t. LIV, p. 278.--Sir Archibald ALISON, - _Lives of the Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_). - -Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis -de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente -pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui -m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent -pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé -un ménage, je respecte _la loi_, je veux qu'on l'observe, dût-on ne -pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès -que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a -pas deux cœurs. - -Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les -trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton -mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y -a longtemps, dans notre courte connaissance. - -Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de -vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que -ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te -dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres! - - - 16 décembre. - -Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la -vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les -tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les -hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en -elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que -dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en -partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il -reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai -revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais -qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près -d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon -amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce -petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras -toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout -ce qui n'est pas eux et toi. - -Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne -la trouve pas. - -Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen -est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je -serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront -empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je -serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui. - -Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se -concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217]; -l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison. -Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas -s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais -vouloir![218] - - [217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762, - arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le - Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du - département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête - d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de - Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet - échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions - diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et - ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une - mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre - plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de - l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La - Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la - Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms - de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la - noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF, - _Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France - et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du - Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le - comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui - use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs - qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116) - le traite de «grand hâbleur». - - [218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer - M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion. - -La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai -usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en -d'autres lieux. - - [219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de - mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la - circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre - 1816). - - En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une - commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre - fin aux inconvénients résultant du système financier suivi - jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12). - -L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner -Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne -quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le -voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur -ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et -27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16 -avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là, -il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à -Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération -la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui -soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819 -ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car -je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et -conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la -campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je -n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre. - - [220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10 - octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage - pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le - 15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise; - les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière - quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en - Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne - vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, - p. 127). - -Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton -cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour -1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le -préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me -restera à consulter ensuite: - -1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de -Vienne de plus de cinq mois. - -2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que -j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien -délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient -le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a -brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés -à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois -que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un -être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule -assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras; -tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il -n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore. - - [221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de - l'Empereur pendant l'année 1819. - - - 18 décembre. - -Le séjour de l'empereur A[lexandre] commence à tirer vers sa fin. Je -le vois beaucoup, et comme nous ne sommes plus brouillés, tout va -bien[222]. Il passe ici ses journées à peu près comme autre part. Il -dîne tous les jours avec l'empereur François, et va voir quelques -casernes, parades ou manœuvres[223]; il travaille et il va souper -dans l'une ou dans l'autre maison de ses connaissances, où il retrouve -toujours les mêmes personnes. Ces personnes sont tirées des trois -familles de Zichy, Schwarzemberg et Auersperg, plus quelques hommes -parmi lesquels j'ai l'infortune de me trouver. L'on prend le thé; -l'Empereur reste assis à la table ronde avec cinq ou six de ces dames, -toutes moins qu'aimables, excepté Mme Molly[224] qui voudrait l'être -et qui tue l'esprit qu'elle a par les sons larmoyants avec lesquels -elle débite tout celui qui lui manque. Je me mêle quelquefois de la -conversation; quand je vois que le sommeil va faire ravage, je lâche -un mot. Dès que j'ai atteint mon but, je me sauve et je me livre à mes -pensées ou bien à quelque entretien avec l'un ou l'autre des mes -compagnons de soirée. - - [222] Le Tsar et Metternich s'étaient brouillés pendant le - Congrès de Vienne. Par la Convention de Kalisch, Alexandre et le - roi de Prusse avaient décidé entre eux la création d'un royaume - de Pologne et l'attribution du royaume de Saxe à la Prusse. - L'Autriche s'opposa vivement à cette dernière annexion. - L'empereur de Russie en ressentit un violent dépit contre le - prince de Metternich, qu'il voulut un instant provoquer en duel - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 206 et 325 et t. - III, p. 126). - - [223] _Moniteur universel_ du jeudi 31 décembre 1818, no 365, p. - 1517. «Vienne, 16 décembre.--La nouvelle de la mort du grand-duc - de Bade, arrivée ici samedi, a beaucoup affligé l'empereur - Alexandre. Ce monarque ne parut pas au théâtre dimanche, comme il - se l'était proposé. Il dîna ce jour-là avec la famille impériale; - le prince de Metternich, le baron de Helzebrun, ministre - d'Autriche en Russie, et le comte de Golowkin, ministre de Russie - à Vienne, eurent l'honneur d'être admis au repas. L'Empereur ne - s'est pas encore montré au public. Demain il y aura revue au - Prater... L'empereur Alexandre se rendit hier dans la caserne du - régiment d'infanterie qui porte son nom, le fit sortir et en - passa la revue.» - - [224] ZICHY (Marie-Wilhelmine, dite Molly, Ferraris, comtesse), - née le 3 septembre 1780, morte le 25 janvier 1866. Elle avait - épousé, le 6 mai 1799, le comte François Zichy (25 juin 1777-6 - octobre 1839) dont elle eut onze enfants. L'une de ses filles, - Mélanie, fut la troisième femme du prince de Metternich, qui - l'épousa le 30 janvier 1831 (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich - und seine Zeit_, t. I, p. 48, tableau généalogique de la maison - de Zichy.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -Ajoute à ces charmes huit ou dix heures de travail par jour et un -grand dîner que je donne ou que je ne puis éviter, une demi-heure de -conversation avec ma femme et mes enfants, qui déjeunent toujours avec -moi, et tu as le budget de ma journée. - -Dis-moi bien ce que tu fais. Je tiens à le savoir; je veux pouvoir me -dire que _probablement_ je te sais occupée de telle ou telle chose, à -telle heure donnée. - -Tu es ma dernière pensée quand je me couche et ma première quand je me -réveille, tu es celle de tous les moments où je ne suis pas forcé à -penser à quelque devoir, et, mon amie, tu n'es pas même oubliée par -ton ami dans ces moments-là. - -Un grand malheur de notre position, c'est celui que nous ayons si peu -de contact--pas entre nous, dix années ne nous eussent pas menés plus -loin--mais avec les mêmes êtres et les mêmes lieux. Je voudrais te -dire tout, sur tant de choses, mais elles te sont étrangères. Il -s'agirait avant tout de te faire des tableaux et encore te -resteraient-ils étrangers. Te parler toujours de moi, le seul objet -que tu connaisses ainsi dans mon cadre, m'est impossible, car je suis -tout juste l'être auquel je pense le moins. Je voudrais que tu -connusses tout, que rien de ce qui me regarde ne te fût inconnu, que -je puisse te prouver, heure par heure, que nous portons le même -jugement sur toute chose, que toutes portent à nos yeux une couleur -uniforme, qu'elles réagissent de même sur nous, que ce qui me -plaît--et c'est assurément un petit nombre d'objets--te plaît, que ce -qui m'ennuie t'ennuie, que ce que tu trouves bien et bon, je le trouve -parfait. Mais la difficulté existe: elle n'est pas à vaincre. - -Nous parlerons de nous; mon amie, toi, tu es de ce petit nombre -d'êtres qui me plaisent, qui me satisfont, qui parlent à mon cœur et -à mon esprit, que je ne me lasserais pas de voir et surtout d'aimer. -Le jour où je pourrai te le redire au lieu de te l'écrire, je serai -bien heureux. Le crois-tu, ma bonne Dorothée? - -L'expédition de la présente lettre tarde beaucoup, mon amie, mais je -n'y puis rien faire. Je ne puis expédier le courrier que quand -l'affaire qu'il est destiné à porter sera prête. Je travaille tant que -je puis pour arriver au terme et c'est pour cela que je te quitte. - - - Ce 20 décembre. - -J'ai reçu aujourd'hui, ma bonne amie, tes lettres de Paris, nos 2 et -3. Je suis rassuré sur la longueur des miennes par le volume des -tiennes. Comment te remercier assez de ces bonnes et excellentes -lettres qui, aujourd'hui, font ma seule consolation? - -Oui, mon amie, je sais que tu m'aimes, que tu m'aimes comme je veux -l'être, de la seule manière qui jamais m'ait convenu et qui seule a pu -me fixer deux fois de ma vie--et pour la vie! Le temps et l'absence -ont usé ces relations, pas de mon côté mais de la part de mes amies; -je t'ai mandé l'histoire de ma vie; tu la sais, aux noms près, aussi -bien que moi. C'est de Francfort que t'est arrivée la lettre avec ma -confession générale; je n'ai eu ni cesse ni repos avant que je ne -l'eusse déposée entre tes mains. Tu me dis, dans l'une de tes -dernières lettres, que parmi les personnes que le public me donne, tu -n'en as pas trouvées qui fussent dignes de mes hommages? Il en va de -la réputation relativement aux rapports de la vie comme de toute -autre. L'on m'a donné beaucoup de femmes auxquelles je n'ai jamais -pensé; j'ai été dans des rapports _bien peu romanesques_ avec beaucoup -que le public a toujours ignorées. Je n'ai jamais eu de _ces -rapports_ que dans des moments de pleine liberté et j'ai été -malheureux. - -Tout ce qui ne vient pas du cœur en moi, mon amie, est mauvais, sec -et aride. J'ai un cœur qui n'a pas deux faces, qui n'est point -partagé en cases: on peut l'occuper, mais alors on l'a tout entier; la -place prise, il n'y en a point d'autres. - -Conçois-tu, mon amie, toi, telle que tu es, qu'il y a des femmes--et -il en existe beaucoup--qui ne veulent pas du cœur? Eh bien, je -réponds du fait, je te l'ai dit et tout ce que jamais je te dirai est -vrai, que je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais dit à une femme -que je l'aimais, quand je n'éprouvais pas de l'amour. Crois-tu que la -découverte de ce manque de sentiments les ait rebutées? Je te cite, -comme preuve vivante, la personne contre le bras de laquelle tu as -donné dans le salon de Stuart[225] et qui t'a fait peur. Je te -remercie du sentiment de la peur: c'est un rapport de plus que tu as -avec moi. J'ai dit cent fois à cette personne que je la détestais, -elle a trouvé dans le fait un motif d'amour-propre; il lui a paru plus -satisfaisant de vaincre le sentiment de la haine que de vivre de celui -de l'amour. Comme cela lui a réussi! Elle a cru me connaître, elle ne -m'a jamais connu. Elle a voulu me subjuguer et l'on ne me subjugue -jamais. C'est moi, mon amie, qui me rends à l'être qui réunit ce que -je veux; et cet être doit avoir toutes tes qualités, peut-être même -tes défauts. Je ne scrute pas avec moi-même, je suis la voie de mon -cœur, car jamais elle ne m'a trompé. Il n'est pas un être au monde -que j'ai aimé ou que je pourrais aimer que tu n'aimerais de ton côté. -Commence par t'aimer pour l'amour de moi; combien j'éprouve tout ce -que tu éprouves et tout ce que tu dis si bien! Oui, mon amie, l'on -n'aime pas, ou bien l'on a le malheur d'aimer un être indigne de ce -sentiment si saint, si l'on ne se sent pas porté au bien par ce même -sentiment qui exclut tout, excepté ce qui est généreux, noble et bien! -Tu es bonne--car si tu ne l'étais pas, je ne t'aimerais pas--tu -deviendrais meilleure dans un contact suivi avec moi. Il m'en irait -tout de même près de toi. _Mon amie est ma récompense_; je veux la -mériter; je me mépriserais si je ne la méritais pas; je mourrais le -jour où je croirais devoir me mépriser! Crois-tu qu'avec ce sentiment, -l'on puisse aimer souvent! - - [225] STUART (Sir Charles), né le 2 janvier 1779. Chargé - d'affaires adjoint d'Angleterre à Madrid (1808). Envoyé en - Portugal, il y fut créé comte de Machico et marquis d'Angra en - 1810. Ministre à la Haye (1815-1816), ambassadeur à Paris - (1816-1830), à Saint-Pétersbourg (1841-1845). Créé baron Stuart - de Rothesay, le 22 janvier 1828, il mourut le 6 novembre 1845 - (_Dictionary of National Biography_, t. LV, p. 75). - -Je ne me permets pas de juger le propos que t'a tenu W...[226]. Il -peut être bon et mauvais. Bon, s'il croit pouvoir t'arrêter sur une -voie parsemée d'épines et, par conséquent, de peines et de privations. -Mauvais, s'il y a cherché un moyen de vues personnelles. - - [226] Très probablement Wellington.--WELLINGTON (Arthur - Wellesley, premier duc DE), le vainqueur de Waterloo, né à Dublin - le 29 avril 1769. De juillet 1815 au 21 novembre 1818, il fut - commandant en chef des armées d'occupation en France. Il était - l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès d'Aix-la-Chapelle. - Il entra au cabinet comme commandant général de l'artillerie le - 26 décembre 1818. Après avoir été premier ministre puis - secrétaire des affaires étrangères dans les deux cabinets Peel, - il mourut le 14 septembre 1852 à Walmer-Castle (_Dictionary of - National Biography_, t. LX, p. 170).--Wellington se trouvait à - Paris en même temps que Mme de Lieven. Il rentra à Londres le 21 - décembre 1818 (_Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no - 362, p. 1506). - -Mon naturel, mon amie, est bienveillant, et j'adopte toujours de -préférence la bonne version; il faut me prouver la seconde. La -comparaison entre _ses libertés et les miennes_ est sotte et je ne la -lui pardonne pas. Ce n'est pas toi, mon amie, qui aurait dû--entre -vous deux--entrevoir que ce qui ne se peut pas est placé hors de la -possibilité et par conséquent, certes, encore davantage hors de -facilité. Ce n'est pas à lui, au reste, que je prouverai ce qui est -possible, mais à toi. - -Un autre sot propos est celui de mes compatriotes qui prétendent que -je fais ce que je veux, et que c'est pour cela que l'Empereur va en -Italie. Je m'entends dire ce mot vingt fois l'an. Voici le fait: -_l'Empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que -ce qu'il doit faire_. Il en a la conviction; il ne me demande plus -guère et j'en fais autant de mon côté. Nous sommes, tous les deux, les -êtres les plus faciles à trouver et, par conséquent, à calculer dans -leurs volontés et dans leurs faits. Il en est ainsi pour tout et en -tout. Une preuve certaine que la thèse s'arrête à la simple -convenance, tourne dans ce moment-ci bien contre nous. Si l'Empereur -faisait tout ce qui me convient, certes nous n'irions pas au Midi, -tandis que mon bonheur est couvert par toutes les brumes du Nord! Mon -amie, tu me jugerais mal si tu croyais que j'en veux pour cela à -l'homme que j'aime le mieux au monde. J'en veux à ma place, et il ne -me faut pas cette nouvelle contrariété pour la détester. L'Empereur -sait que le plus grand sacrifice que je puisse porter à lui, à mon -pays, c'est celui que je lui porte en étant ce que je suis: il sait -que c'est celui de la vie. Il ne sait pas ce qu'il me coûte dans ce -moment! S'il le savait, il me plaindrait et il m'emmènerait! Et W... -serait amené tout comme moi et moi j'irais dans sa position à Londres -tout comme il y va[227]! Comme lui, j'irais où je voudrais aller! - - [227] Wellington venait de quitter sa position de commandant de - l'armée d'occupation en France. Il allait être nommé à Londres - commandant général de l'artillerie. - -Nos rapports, ma bonne D[orothée], ne sont pas ceux de quelques jours; -ils trouveront leur terme avec _notre_ existence. Tu vois que je -compte sur toi, tout comme je me donne à toi. Au bout d'une carrière -que je désire longue, tu me rendras la justice que jamais je n'écris -le roman; mon âme est toute positive et par conséquent toute -historique, toute à la vérité. Je ne me fais illusion sur rien--on m'a -plaint vingt fois de ce fait,--ce ne sont que de bien pauvres âmes que -celles qui peuvent fonder des plaintes sur une pareille disposition! - -Le bonheur, pour moi, est une réalité, la plus vraie, la plus -effective qu'il y ait. Comment avec une âme trempée ainsi, pourrais-je -trouver du bonheur dans une illusion? Je la découvrirais tôt ou tard; -je n'ai pas besoin de chercher le vrai en toutes choses, je tombe -dessus; je n'y ai point de mérite car je n'ai qu'y faire. Or, de -toutes les réalités, la plus forte pour moi, c'est l'amour; sois -certaine que les personnes qui croient qu'il faut de l'illusion en -amour ne sont pas assez fortes pour savoir aimer. Que l'on ne dise pas -qu'il y a de l'illusion à aimer telle ou telle personne--le principe -est faux. La convenance est individuelle et elle est placée hors du -calcul de tout autre que de l'être pour qui elle existe. Il n'est pas -un être qui soit fait pour être aimé de tout le monde, tout comme il -n'en est peut-être qu'un seul que l'on puisse aimer de tout son -amour!--Je suis bien abstrait, mon amie, mais je suis sûr que tu me -comprends. - -C'est sur ce principe qui, chez moi, est un sentiment, que se fonde le -calme que j'éprouve quand j'ai rencontré _l'amie qu'il me faut_. Je -n'ai pas la prétention que cette amie soit jugée par tout le monde -telle que je la juge--j'en serais peut-être même fâché. Je ne suis pas -jaloux, car je croirais insulter mon amie; je puis être exposé à plus -de risques qu'un autre--n'importe. Je puis me faire des illusions dans -cette carrière de confiance; eh bien, bonne amie, j'aimerai encore -jusqu'à _ces illusions_. En amour, j'aime tout, mais il faut beaucoup -pour que j'aime. - -Maintenant, juge du succès que doivent avoir près de moi ce que, dans -la société, l'on appelle _de petites femmes_. Il n'en est _pas une_ de -cette classe (qui fournit cependant aux besoins de toutes les places) -qui me comprenne et qui, par conséquent, puisse me satisfaire. Qui m'a -dit que tu comprendrais ma langue? Qui m'est garant de ce fait? Ai-je -eu besoin de beaucoup d'épreuves, de recherches, de soins, pour savoir -à quoi m'en tenir? Mon amie, si j'aide l'esprit, j'ai cet esprit-là: -c'est celui du cœur. Il m'a fait te deviner. - -Conçois-tu le bonheur que j'éprouve de pouvoir t'écrire des pages -entières sur moi--dans ma langue--et être sûr d'être compris de toi et -de ne pas avoir besoin de faire le moindre effort pour y parvenir? Je -te rencontre à mi-chemin, je t'y rencontrerai toujours. - -Mon amie, je sors d'une grande fête à la Cour. La fête a été belle, -comme le sont toujours celles que l'on donne ici; il y a régné le plus -grand ordre; il y a fait chaud; mon cœur est resté froid. On a -représenté, comme partie de la fête, des scènes des meilleurs opéras; -les larmes me sont venues aux yeux. Serions-nous _nous_, mon amie, si -les mêmes circonstances n'influaient pas de même sur nous? Rien ne me -fait de l'effet comme la musique. Je crois qu'après l'amour, et que -surtout avec lui, c'est la chose au monde qui rend le meilleur. Il ne -m'arrive jamais d'en entendre--pas seulement de la bonne, mais même de -la passable--sans éprouver une sensation qui ne se définit pas. La -musique m'excite et me calme à la fois; elle me fait l'effet _du -souvenir_; elle me place hors du cadre étroit dans lequel je me -trouve; mon cœur s'épanouit; il englobe à la fois le passé, le -présent et l'avenir; tout se réveille en moi: peines, plaisirs qui ne -sont plus--peines et plaisirs que j'attends et que je désire! - -La musique m'excite aux douces larmes; elle m'attendrit sur mon propre -être; elle me fait du bien et du mal, qui, lui-même, est du bien. Tu -me connais si peu, mon amie, que tu ignores mes forces et mes -faiblesses. - -Ne commences-tu pas par avoir un peu d'inquiétude que tu vas te -découvrir des faiblesses que tu ne t'es pas connues ou point avouées -jusqu'à présent? - -Comme je les ai, il faut bien que tu les aies. Étudie-moi et tu -apprendras à te connaître, si déjà tu n'en es là. En dernier résultat -n'aie pas peur: j'aimerais en toi-même les faiblesses que je -réprouverais en moi. Demande aux _petites femmes_ si elles croient que -je sache pleurer? Mon amie, je me détesterais, si je n'avais point de -larmes. Elles t'assureront qu'un homme comme moi ne sort jamais du -plus profond des calculs et de la pose la plus ministérielle, et qu'il -agrée tout au plus qu'on l'adore, comme nos bons aïeux, les Gentils, -adoraient leurs Termes et leurs Lares. - - - 21 décembre 1818. - -Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère, -mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes, -le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens -et ce que je pense. - -J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi--car -je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte -qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les -mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je -t'aime et on n'oserait le dire--il n'y aurait guère de mal à cela. Ma -bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime, -mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir -de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre -de moi. - -Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être -moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le -jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces -jours aussi arriveront. - - - - -No 8. - - - Vienne, ce 22 décembre 1818. - -Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau -aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai, -en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en -une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon -amie, me consoleras des peines que tu me causes. - -J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce -moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse -dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires, -je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est -la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi -sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes, -je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime--me voilà -sauvé. - -Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité. -Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a -pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être -que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe -et dirige; elle ne crée pas. - -Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et -un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne -ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon -existence: nous nous sommes trouvés. - -Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant -d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien -rarement--peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins, -prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et -franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de -toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de -l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de -bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact, -souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette -voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes -pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier -pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes -toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la -volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon -cœur? Ce même cœur me dit _oui_. Mon amie, prouve-moi toujours que -mon cœur ne saurait avoir tort! - -Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a -fait, en me privant de quelques jours de bonheur[228]; je le remercie -de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il -n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que -lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de -treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus -placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus, -bien des hauts et des bas. - - [228] Le prince de Metternich avait formé le projet d'aller - passer quelques jours à Paris en quittant Bruxelles. Il y aurait - retrouvé Mme de Lieven. Le voyage de l'empereur Alexandre à - Vienne et la nécessité pour le prince d'être présent dans cette - ville pendant le séjour du Tsar empêchèrent ce projet d'aboutir. - Metternich dut revenir directement en Autriche. A sa femme, dans - une lettre du 11 novembre, écrite à Aix, il donne une autre - explication de l'abandon du voyage à Paris: «Je ne pourrais y - rester que quatre ou cinq jours, qui seraient pris entre tous les - princes et ministres, et je ne trouve pas qu'il y ait un motif - raisonnable pour aller s'embarquer de gaieté de cœur dans une - pareille galère.» (_Mémoires_, t. III, p. 130).--Il ne pouvait - évidemment dire cette dernière phrase à Mme de Lieven. - -Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma -place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous -sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont -ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera -toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position -des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement -besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès, -flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[229]. Je connais ce -pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en -toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je -ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour -me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du -domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles. - - [229] Dans les derniers jours de décembre, M. et Mme de Lieven - quittèrent Paris et la France pour revenir en Angleterre. - -Mon amie, Lady Jersey[230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait -en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop -peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable -peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le -point de vue des _anecdotes_, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y -aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y -ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a -que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et -qu'il (_sic_) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent -supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette -qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton -approbation, j'en suis bien sûr. - - [230] JERSEY (Sarah-Sophia Fane, comtesse DE), née en 1783, fille - aînée de John Fane, comte de Westmoreland. Elle épousa, à Gretna - Green, le 23 mai 1804, George Child-Villiers, Ve comte de Jersey - et VIIIe vicomte Grandison (19 août 1773-3 octobre 1839). Lady - Jersey mourut en 1867. Cette charmante femme exerça une influence - considérable sur la société et le monde politique de Londres. - Elle fut, sur ce terrain, la rivale de Mme de Lieven. Son salon - était surtout fréquenté par les tories. Elle offrit un asile à - Lord Byron, à Middleton Park en 1814-1815 (_Dictionary of - national Biography_, t. LVIII, p. 346). - -Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de -nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font -avaler la langue. Il n'a _particulièrement_ distingué aucune de nos -dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de _constance morale_ -vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[231]. - - [231] AUERSPERG (Gabrielle-Marie, princesse D'), née le 19 - juillet 1793, fille de François-Joseph-Maximilien-Ferdinand de - Lobkowitz, épouse, le 23 septembre 1811, Vincent, prince - d'Auersperg (9 juin 1790-16 février 1812), morte à Vienne le 11 - mai 1863 (_Almanach de Gotha_, 1820, 1849 et 1868.--WURZBACH, - _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV, - tableau généalogique.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus. - -Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait -avec ses dames, _notre ami_ Ouvaroff[232] m'a entretenu des cinquante -juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en -monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne -pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady -se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[233]. Pauvre amie, comme -tu as bien ri le soir où Binder[234] nous a représenté la scène du -_Mari_ et de _Fury_[235]! Quelle bonne soirée encore que cette -soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre! - - [232] OUVAROFF (Fédor Petrovitch, comte), né le 11 avril 1773 - (vieux style). Général de cavalerie, aide de camp général de - l'empereur de Russie, membre du conseil de l'Empire et chef du - corps des chevaliers-gardes. Mort en décembre 1824.--Ouvaroff - était arrivé à Vienne le 10 décembre 1818, précédant de deux - jours l'empereur Alexandre (_Recueil de la Société impériale - d'histoire de Russie_, t. LXII, p. 369.--_Moniteur universel_ du - 23 décembre 1818, no 357, p. 1489). - - [233] Ce détail permet de penser que Lady C. est Lady Castlereagh - qui était toujours entourée de chiens. Mme de Boigne dit qu'elle - avait un goût très vif pour les bijoux: «Toutefois, il était - dominé par celui de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des - chiens et des animaux de toute espèce... Parmi tous ses chiens, - elle possédait un bull-dog. Il se jeta un jour sur un petit - épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque Lord Castlereagh - interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la jambe et - surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher prise - au bull-dog, qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; son - premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits - de rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de - les avoir entendus. Le bull-dog ne quittait pas la chambre où - Lord Castlereagh était horriblement souffrant de douleurs qui - attaquèrent ses nerfs... Ce n'est qu'au bout de quatre mois, - quand Lord Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même, - elle se débarrassa du chien, que jusque-là elle avait comblé de - soins et de caresses» (_Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 215 - et 217). - - [234] BINDER VON KRIEGELSTEIN.--Il y avait trois frères de ce - nom, tous diplomates: 1º Charles, né le 22 juin 1772, conseiller - aulique et d'ambassade, mort le 27 avril 1855; 2º François, né le - 3 octobre 1774, ministre à Dresde, Copenhague (1810), Stuttgart - (1812), la Haye, Turin, Lisbonne, Berne, mort à Vienne le 8 - janvier 1855; 3º Frédéric, né le 12 novembre 1775, décédé le 17 - mai 1836 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - - Tous les trois étaient fils du baron Antoine B. von K., mort le 17 - septembre 1791, qui avait été ministre de l'Empereur à la Haye. - - En 1818, le baron Frédéric était Conseiller de la Légation - autrichienne à Paris (_Moniteur universel_ du samedi 28 août 1817, - no 242, p. 953), et c'est lui qui servait d'intermédiaire pour la - correspondance de M. de Metternich et de Mme de Lieven (Voir - Introduction, p. LXXI). - - Le 10 novembre, l'un des trois frères était arrivé à Aix - (_Moniteur universel_ du mercredi 18 novembre 1818, no 322, p. - 1349). - - - Ce 24. - -Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le -courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la -promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver -moi-même! Comme tu me recevrais bien! - -Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un -moment à moi; ton Empereur parti[236], j'espère que j'aurai un peu -plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée -tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et -tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors, -salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot -qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne -lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je -me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants--c'est un quart -d'heure par jour--et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible -chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un -léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et -vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce -monde. - - [235] Probablement le nom d'un chien de Lady Castlereagh. - - [236] «Vienne, le 24 décembre.--L'empereur de Russie, après avoir - passé dix jours ici, est parti hier à 3 heures et demie du matin, - pour retourner par Brünn, Olmütz, Teschen, dans ses États. Son - départ a eu lieu incognito comme son arrivée» (_Moniteur - universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17). - -Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La -mort du grand-duc de Bade[237] nous a rendu ce service. Cette espèce -de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé -à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce -spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil -charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée -comme l'on ne sait décorer qu'ici[238]. Le coup d'œil était magique: -quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille -bougies--et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues -pleines et roses cependant y était. - - [237] Charles-Louis-Frédéric, né à Carlsruhe le 8 juin 1786, - épousa le 8 avril 1806 Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais, - cousine de l'impératrice Joséphine, devint grand-duc de Bade à la - mort de son grand-père, Charles-Frédéric, le 11 juin 1811. Le - Congrès d'Aix-la-Chapelle lui assura l'intégrité de son - grand-duché, dont une partie du territoire était convoitée par - l'Autriche et la Bavière. Il mourut le 8 décembre 1818 à Rastatt - (_Allgemeine Deutsche Biographie_, vol. XV, p. 248.--_Almanach de - Gotha_, 1819). - - [238] «Vienne, 24 décembre--... Ce monarque avait demandé - expressément qu'on ne fit aucuns préparatifs pour sa réception et - que son séjour ne fût point marqué par des fêtes. Sa Majesté a - passé la plus grande partie de son temps dans le cercle de la - famille impériale; elle a assisté avec quelques-uns des - principaux membres de cette famille à des soirées données par la - haute noblesse et où il ne s'est trouvé qu'une société choisie et - peu nombreuse. La seule fête qui ait eu lieu, et dans laquelle la - cour ait déployé toute sa magnificence, a été donnée le 19. Il y - eut grande réunion à la cour, spectacle, bal et souper» - (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17). - -Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de -me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des -copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[239], tu es la -maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te -défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux. - - [239] TCHERNYCHEFF (d'après l'orthographe polonaise: Czernycheff) - (Alexandre Ivanovitch, comte, puis prince), né le 30 décembre - 1786, général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de - Russie, ministre de la guerre (1828), président du conseil de - l'Empire (1848). Créé comte le 22 août 1826 et prince le 16 avril - 1841. Mort à Castellamare près Naples le 20 juin 1857.--En 1818, - Tchernycheff était arrivé à Vienne le 9 décembre, en qualité - d'adjudant-général de l'Empereur (ERMERIN, _Annuaire de la - noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 291.--_Recueil de la Société - impériale de Russie_, vol. LXII, p. 422.--ŒTTINGER, _Moniteur - des Dates_.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p. - 1489). - -Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je -t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout -ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que -ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant. - -J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet -charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que -je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau -jardin, avec un établissement d'été charmant[240]. Eh bien, je ne suis -pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant -envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de -plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets, -tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon -avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux -bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[241]. - - [240] La villa Metternich était située à Vienne dans le district - de Landstrass, sur la rive droite de la Wien et du canal du - Danube. Son entrée était sur le Rennweg (aujourd'hui, no 27). Le - parc a été converti en un quartier neuf. Le prince de Metternich - habitait le palais de la Chancellerie (Hofburg). - - [241] Le prince de Metternich à sa femme, 29 juin 1817 - (Florence): «J'ai acheté deux jolies choses: une charmante copie - de la Vénus de Canova et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché - ridicule.»--Le prince de Metternich à sa fille Marie. Florence, - ce 3 juillet 1817: «Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs - de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du - fond du petit salon à la villa, que je mettrai en stuc. Je vous - réponds qu'on viendra les voir.» (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 22 et 34). - - THORVALDSEN (Bertel), né à Copenhague le 19 novembre 1770, - sculpteur célèbre qui passa une grande partie de sa vie en Italie. - Il mourut dans sa ville natale le 24 mars 1844. Parmi ses œuvres: - le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre de Rome, le monument de - Gutemberg à Mayence, le Lion de Lucerne (_Biographie générale_ - (Didot), t. XLV, p. 248). - -Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur -d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des -greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire -parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma -commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des -oignons de fleurs. - - - Ce 25, minuit. - -Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une, -c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les -miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai -envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre -n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres -serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même -expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer -ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme -et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui -d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point -comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours -de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de -tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de -sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le -mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui -la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se -trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais -pour _la découverte de cette certitude_. Quelle différence il y a dans -un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la -confiance et le fait. - -«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes, -je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache -du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!» - -Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie, -parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment -ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus -heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le -doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander -si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin -cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis -éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus -que toutes les paroles dans toutes les langues? - -«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as -tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce -qui est bon?» - -Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne -peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi, -si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon -cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait -averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos -essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui -existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui -est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre -correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de -t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien -des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments -de loisir--les plus doux que je puisse passer loin de toi. - -Cet homme _si léger_ qui est devenu ton ami, passe une partie de sa -vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a -beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions -infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle -de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé -des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance -des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles! -Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique. -Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec -ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe! - -«Aidée de toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je -deviendrai tout ce que tu voudras.» - -Oui, mon amie, tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que -je veux. Ton esprit est le mien, tout comme ma pensée est la tienne, -mon affection la tienne, _dann unser Gemüth ist das selbe_[242]. -Conçois-tu une langue qui n'a pas le synonyme de _Gemüth_, de ce -premier don du Créateur, de ce premier principe de toute vie morale? -Je jugerais un peuple sur cet oubli d'un seul mot. - - [242] Car notre âme est la même. - -«Je ne sais pas comment est ton oreille--cher Clément, ne te moque pas -de moi!» - -Que je t'embrasse pour ce mot si enfant et si simple, après tant de -choses si sérieuses. Pourquoi ne peux-tu pas t'empêcher d'aimer avec -la petite bêtise, après la grande raison? Bonne amie, ne te moque pas -de ce que je te dis au bas de la seconde et au haut de la troisième -feuille de la présente lettre[243]. - - [243] P. 83: «Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des - bêtises quand je t'écris, etc.» - -Tu vois que je relis bien tes lettres et que je sais les miennes par -cœur. Il me paraît, mon amie, que nous nous écrirons peu de nouvelles -dans notre longue correspondance. - - - Ce 26. - -L'homme indifférent que tu as chargé de me faire tes compliments a -dîné chez moi. Comme il ne m'avait rien dit jusqu'à cette heure, je -lui ai demandé, d'un bout de la table à l'autre, si M. et Mme de -Lieven étaient encore à Paris le jour de son départ. Il m'a assuré que -_oui_. J'ai vu que d'Aix-la-Chapelle à Vienne il y a bien loin, car je -n'ai point aperçu une seule figure qui ait sourcillé lors de mon -interpellation. La société se composait cependant de beaucoup de -numéros entre 2 et 5[244]. Ce sont ces numéros-là qui sourcillent le -plus. Les Numéros 1 qui ont entendu sonner une cloche, ne sourcillent -pas en pareille occasion, ils se répandent sur le champ en éloges de -la _contre-épreuve_: éloges qui portent toujours sur la toilette, la -figure et l'élégance. Les plus sots nous préviennent qu'ils ont passé -leur vie dans la société de Monsieur et Madame. Les gros mangeurs -ajoutent qu'on fait très bonne chère dans leur maison et les uns et -les autres sont convaincus qu'ils _portent coup_. - - [244] Voir p. 12, note 1. - - - Ce 27. - -J'ai été interrompu hier par l'arrivée de notre ami Stewart. Il est -venu se placer à côté de mon bureau, la goutte à l'œil, le mouchoir à -la main, et le chapeau sur la tête. - ---«A qui écrivez vous?» - ---«A Marie.» - -Et j'ai enfermé ma lettre. - ---«_C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma -part._» - -Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas -le tien. - -Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers -quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la -mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette -terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce -métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun -besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit -bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais. -Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout -objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce -moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je -fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon -corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà -des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni -utile, fait de moi un _ministre suicidé_. Pauvre amie, pourquoi -m'aimes-tu? - -Pfeffel[245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme, -parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas -bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je -préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que -ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus -singulière des expressions: - ---«La comtesse L...? Oh! elle est la _mère du corps diplomatique_!» - - [245] PFEFFEL VON KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron de), né à - Strasbourg le 4 avril 1765. Ministre de Bavière à Dresde, puis à - Londres (1814), à Francfort (1824) et enfin à Paris, où il mourut - le 12 décembre 1834 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXV, p. - 614.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Moniteur universel_ du - lundi 9 février 1835, no 40, p. 280).--«Vienne, 16 décembre - (1818). M. de Pfeffel, ministre plénipotentiaire de Bavière à la - cour de Londres et M. le baron de Cetto, sont arrivés ici avant - hier de Munich. On les croit chargés d'une mission de leur cour - relativement aux bases posées dans les conférences - d'Aix-la-Chapelle pour les arrangements avec la cour de Bade.» - (_Moniteur universel_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 5). - -Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les -diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se -compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de -tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te -l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif. - -Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre -étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond -de la Perse[246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est -embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que -je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père. - - [246] Il s'agit d'un ambassadeur extraordinaire envoyé par le - chah de Perse auprès des cours européennes. Il sera parlé plus - tard longuement de lui. Cet ambassadeur était parti le 21 - novembre de Constantinople pour Vienne. - -Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le -renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu -le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages. -Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que -je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près -de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la -plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également -bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir -avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort -seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et -de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[247]. - - [247] Probablement Wellington, voir p. 70. - -Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il -devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais -mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la -tienne. - -Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de -l'être! Je ne te dis pas de penser à moi--car je sais que tu le -fais,--mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique -je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile. - -J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une -occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen -pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il -m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque -emplette que je lui aurais commandée. - -Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le -fasse. Crois-tu que je t'aime? - - - - -No 9. - - - Vienne, ce 28 décembre 1818. - -Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira -jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin -de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure -qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un -sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les -paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont -t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois -sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon -amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y -attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit -compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur -attaché à cette certitude. - -Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour -prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma -correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai -été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier. - -Tu me dis dans ta dernière lettre que tu crois que tu ne saurais -m'aimer sans cette correspondance, et tu te repens du mot que tu as -dit bien malgré ton cœur. Mais, mon amie, tu n'as pas à attendre le -désaveu de ton esprit; le fait est vrai, malheureusement trop vrai: il -est placé, comme toutes les lois de la nature, hors des facultés -humaines, et celles du cœur sont de toutes, sans contredit, les plus -fortes! La pensée, la plus fervente des pensées, a besoin d'être -nourrie pour ne pas se flétrir par la terrible action du temps. Ôte la -présence et l'espérance, bientôt il ne restera plus que le souvenir, -et qu'il est faible en comparaison de toute réalité! C'est ainsi que -s'efface la perte d'un être chéri: rien n'est oublié vite comme un ami -mort! C'est qu'il n'est plus, que le présent et l'avenir ont disparu -avec lui, qu'une même tombe englobe tout, hors le souvenir, cette -puissance qui seule survit à la destruction. - -Mais, mon amie, quelle différence entre la feuille fanée et la fleur -du printemps! Sois certaine que si tu ne m'écrivais pas, je dis plus, -que si tu ne faisais pas entrer dans le plan de ta journée le quart -d'heure que tu me voues, le souvenir se réduirait à peu de chose en -bien peu de temps. - -Il faut plus que de l'habitude, il faut du culte au souvenir pour en -faire la vie; et n'avons-nous pas plus que lui l'espérance, la -certitude de nous retrouver? Ce moment peut-il être trop attendu, trop -désiré? Ce moment ne ressemblera-t-il pas à celui de la résurrection -après une longue mort? Mon amie, ne mourons pas. Nos lettres nous -serviront de moyen et de remède à supporter ce qui n'est qu'un temps -d'épreuve. - - - Ce 29. - -J'ai été ce matin pour la première fois dans mon jardin. Il est dans -l'état de mon âme. Nous n'avons que peu de neige, notre hiver n'est -encore que tiède, mais le jour le plus court de l'année est passé, -tout ira de mieux en mieux. - -Le soir, j'étais comme de coutume chez l'Empereur. Je passe -ordinairement avec lui deux heures pour le moins; nous travaillons et -nous causons. Après un long et sérieux entretien sur tout ce qu'il -trouve ici d'affaires arriérées, en train ou ébauchées, il me dit tout -à coup: - ---«Mais savez-vous bien que nous resterons bien peu de temps ici pour -tant de besogne?» - -Je lui ai dit de bien bon cœur: - ---«Oui, Sire!» - ---«Je ne pourrai peut-être pas faire tout cela?» - ---«Je le crois!» - ---«Je crois que j'eusse mieux fait de remettre mon voyage à l'année -20.» - ---«Oh! oui, Sire!» - ---«Je verrai ce qu'il y aura à faire.» - ---«Le plus simple! c'est de rester.» - ---«Je crois cependant qu'en travaillant beaucoup, nous ne finirions -pas mal de besogne.» - ---«Mais pas toute.» - ---«Vous croyez donc que je ferai mieux de rester?» - ---«Certes!» - -Nous en sommes restés là. Et sais-tu, mon amie, ce qui arrivera? Nous -partirons. C'est ainsi que je fais faire tout ce que je veux. Crois, -après cela, à W.[248]. Si le scrupule pouvait augmenter, faute de -banqueroute! Ma bonne amie, ne crois pas que je le tuerai! - - [248] Probablement Wellington, voir p. 70 et 90. - -J'ai passé une bien mauvaise nuit. Une de ces nuits comme il m'arrive -quelquefois d'en passer. Je me couche et je ne m'endors qu'à 5 ou 6 -heures du matin. J'avais la tête remplie d'affaires, de la besogne à -terminer coûte que coûte le lendemain et le cœur plein de toi. Dans -ces cas-là, mon cœur finit toujours par l'emporter sur mon esprit. -C'est lui seul qui s'empare du terrain, il finit par penser seul. - -Sais-tu ce qui m'a occupé le plus? Cette soirée où tu me dis si bien: -«Mon ami, veux-tu que j'aie à me plaindre de toi?» - -Combien je me sais gré aujourd'hui de ce mouvement, de ce retour sur -moi-même, sur toi, sur notre situation, qui, sur-le-champ, m'a rendu à -moi-même! - -Mon amie, sais-moi bon gré de ce moment, remercie-toi toi-même du mot -que tu m'as dit. J'aime mieux aujourd'hui le bonheur que je n'ai pas -eu que ce bonheur lui-même; tout est si bien dans ce fait, tout en toi -et en moi a été si fort l'élan du cœur, que je t'en aimerais mieux, -si j'avais besoin de quelque impulsion plus particulière pour t'aimer. -Je serais fâché aujourd'hui de nous trouver sur la ligne d'à peu près -tout ce qui s'aime. Je crois que j'aurais un peu moins de mérites à -tes yeux, moi qui veux les accaparer tous. Mon amie, il te reste -encore beaucoup de bien à me faire; je te remercie de ne m'avoir pas -tout donné. Je ne sais pourquoi j'aime mieux être pauvre que riche -auprès de toi; c'est que je crois que les riches aiment mieux les -pauvres que les pauvres n'aiment les riches. Sûr de moi, je veux -également être sûr de toi: je ne puis jamais l'être trop! - -Capo d'Istria est toujours ici. Il ne partira que la semaine -prochaine. Il ne m'a jamais beaucoup aimé, et le fait est naturel, car -il est tout et toujours en idée ce que je suis tout bonnement en -réalité. Il n'y a guère d'autre différence, car il a de l'esprit et il -est bonhomme. Depuis qu'il est ici, il m'aime davantage. Il a dit hier -à Lebzeltern[249]: «C'est singulier, je _trouve_ M. tout autre que je -n'ai cru.» Lebz[eltern] lui a répondu comme je lui eusse répondu -moi-même: c'est que vous croyez toujours au lieu de chercher. - - [249] LEBZELTERN (Louis, comte de), né le 20 octobre 1774 à - Lisbonne, où son père était ambassadeur d'Autriche, et où il - commença sa carrière diplomatique. Il fut ensuite secrétaire - d'ambassade à Rome et plus tard ambassadeur à Saint-Pétersbourg. - Il dut quitter ce poste à la suite de la disgrâce de son - beau-frère, le prince Troubetzkoï, qui avait pris part à la - conspiration ourdie à l'avènement de Nicolas Ier. Il fut envoyé - alors comme ambassadeur à Naples. Élevé au rang de comte en 1823, - il mourut le 18 janvier 1854 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon - des Kaiserthums Œsterreich_, t. XIV, p. 280). - -Mon amie, ce n'est certes pas la voie du _vrai_ que suit Capo. Il me -paraît que nous nous sommes trouvés sans nous chercher, par nous -croire sans nous connaître, et nous ne nous sommes pas trompés. Il n'y -a point de mérite dans notre fait, et je n'ai pas assez d'amour-propre -pour m'en fâcher. Je me console tout bonnement au moyen de mon -bonheur; mon ambition se borne à te voir partager ce sentiment de -quiétude qui s'est emparé de tout mon être. Tu me fais l'effet d'une -vérité: mon amour pour toi est tout en réalité; je ne crois jamais -rien avoir rencontré de simple comme mon amour. Il faut bien que tu -sois telle que je n'aie pas pu m'empêcher de te trouver et que je -t'aime comme je t'aime car je n'ai rien fait pour t'aimer. Mon amie, -sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se fâcheraient -d'une déclaration aussi peu exaltée, aussi peu fleurie et aussi peu -romanesque. Il est impossible que tu n'aimes pas mieux l'histoire que -les romans, que tu ne sois pas cette femme qui complète la centaine et -qui, par conséquent, me sache gré de ces paroles. - - - Ce 31. - -Bonne amie, je n'ai pas trouvé un moment, un seul petit moment pour -t'écrire. J'ai été accablé d'affaires et d'importuns. Je ne mens pas -si j'ai avalé une vingtaine de Numéros 1 et encore quels Numéros 1! - -Je fais partir le courrier pour Paris ce soir. C'est le premier -courrier hebdomadaire duquel je me sers. Ne sachant pas par quel -courrier ira ma lettre de Paris à Londres, je l'envoie _masquée_. Tu -peux être sûre d'en recevoir maintenant une par semaine par Paris, et -d'autres par toutes les occasions sûres. Stewart va m'en offrir une -tout à l'heure. Il nous quitte de quelques jours plus tôt--si -toutefois il ne s'endort pas sur le fait--qu'il n'avait voulu, pour -éviter certaine duchesse qu'il ne veut pas rencontrer et qui va nous -arriver[250]. Il est furieux contre elle, car il y a des nouvelles qui -portent qu'elle aurait eu une liaison avec Paul[251], qui -effectivement a couru en même temps qu'elle de Florence à Rome et -Naples, et de Naples à Rome, Florence et je ne sais où. Paul est allé -rejoindre sa femme à Ratisbonne. De là il viendra ici. Je l'y -retiendrai trois ou quatre jours, et je vous l'envoie après l'avoir -bien grondé d'avoir fait le voyage qu'il vient de faire. C'est un bon -enfant, mais qui va toujours sans savoir pourquoi ni comment. - - [250] La duchesse de Sagan.--Voir lettre du 5 janvier 1819. - - [251] ESTERHAZY DE GALANTHA (Paul-Antoine, prince), né le 10 mars - 1786, fils aîné du prince Nicolas et de la princesse Marie de - Liechtenstein. Secrétaire de légation à Londres (10 mai 1806), - puis à Paris pendant l'ambassade du prince de Metternich. - Ministre d'Autriche à Dresde (1810-novembre 1813). Ambassadeur - d'Autriche à Londres (28 août 1815), il jouit dans ce poste de la - pleine confiance de George IV. Il resta à Londres jusqu'en 1842. - Ministre dans le premier ministère hongrois (1848), il donna sa - démission au mois d'août de la même année. En 1856, il fut envoyé - à Moscou comme ambassadeur extraordinaire pour assister au - couronnement de l'Empereur. Criblé de dettes, bien qu'il fût le - chef de la famille la plus riche en propriétés foncières de - l'Autriche, devant plus de 24 millions, il fut déclaré insolvable - et mourut à Ratisbonne le 21 mai 1866. - - Il avait épousé, le 18 juin 1812, Marie-Thérèse, princesse de - Thurn et Taxis, née le 6 juillet 1794, morte en 1876, nièce de la - reine Louise de Prusse et de la reine Frédérique de Hanovre. Ce - mariage le faisait allié de la famille royale d'Angleterre - (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. VI, p. 388.--WURZBACH, - _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. IV, p.105 - (beaucoup de dates fausses).--ŒTTINGER, _Moniteur des - dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p. - 166 et 200). - -Prends-le un peu sous ta férule, mon amie, et prouve-lui qu'il faut -savoir ce que l'on fait pour faire bien. Voilà une commission toute -naturelle pour la mère du corps diplomatique. Tu vois que je t'emploie -à tout; c'est que tu es bonne à toute chose. - -L'année va finir, cette année qui m'a laissé dans une carrière que je -croyais ne plus courir, que même j'étais décidé à éviter, à fuir comme -on fuit la peine. Pauvre amie, nous y voilà! La peine même s'y trouve. -Et pourquoi a-t-il fallu que j'aime aujourd'hui peine, chagrins, -privations comme ma vie, plus que ma vie! L'espérance est là, il ne -faut qu'elle pour soutenir l'âme et la rendre plus forte que -l'adversité. - -Mon amie, je finis l'année en pensant et en m'occupant de toi. Il va -sonner minuit, je suis sûr que tu ne laisses pas passer cette heure -sans penser à ton ami. J'ai été passer deux heures à un bal. Je l'ai -quitté pour être avec toi, c'est un sacrifice que j'ai fait et auquel -j'ai été assez heureux pour ne pas être forcé. C'en est un de moins -dans ma vie. - -L'heure, mon amie, sonne et nous voilà amis _de l'an dernier_; il me -paraît que nous serons ceux de l'année qui commence, de toutes celles -qui suivront. Je suis décidé à ne pas te quitter; si tu me chasses, -encore ne te quitterais-je pas. Après tout, ne me renvoie pas: les -années se suivent et les amis ne se ressemblent pas. Tu n'en trouveras -plus jamais un aussi _tien_ que celui que tu as trouvé, entre -Aix-la-Chapelle et Spa, l'année du Congrès, 1818. Si 1819 n'était pas -plus près de toi que 1818, je n'aimerais pas l'heure actuelle. Je -déteste le passage d'une année à l'autre. Je suis si enclin à préférer -ce que je connais à ce que je dois apprendre à connaître, que je porte -mes affections même aux quatre chiffres que j'ai été habitué à écrire. - -Pourquoi me parais-tu une amie ancienne, une amie de toujours? -Pourquoi n'y a-t-il rien dans notre si courte liaison qui me frappe, -qui me paraisse connu, éprouvé, senti? Tu es, au bout de deux mois, -pour moi, une habitude forte comme la vie; je t'aime comme je respire -et je te trouve dans mon cœur comme si tu étais née avec lui! Je -t'expliquerai cela un jour au moyen d'une belle thèse de _ma_ -philosophie, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui mériterait -de l'être. Elle n'arrivera cependant jamais à pareil honneur, car elle -est simple et vraie, ce qui pis est. - -Adieu, mon amie. Je ne te prie pas de ne pas m'oublier en 1819, je -t'en conjure; avec un peu plus d'audace que je n'en possède, je t'en -défierais même. - - - Ce 2 janvier 1819. - -Schœnfeld[252] est arrivé ici hier. C'est te dire que je suis en -possession de ton no 6. Le no 5 me parviendra probablement par le -courrier hebdomadaire, qui arrive toujours plus tard que les courriers -extraordinaires, vu les détours qu'il fait pour ramasser les -correspondances de nos missions en Allemagne. - - [252] SCHŒNFELD (Louis, comte de), chambellan de l'empereur - d'Autriche, accompagna ce souverain au Congrès d'Aix-la-Chapelle, - à la suite duquel il alla à Paris (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 155).--Il mourut le 19 août 1826. - -Mon amie, je te remercie de tout ce que renferme ton no 6, et de même -pour tout ce que tu m'auras dit dans le précédent. Tu vois que je -prends tes paroles en confiance, avant même de les connaître. - -Mes lettres te conviennent; j'en étais sûr, car mes lettres sont moi. -Dans un rapport comme le nôtre, où la meilleure partie de nos êtres -est seule en contact, des lettres sont beaucoup; elles sont peut-être -infiniment plus. - -C'est mon âme qui t'a choisie, ce ne sont pas mes yeux; c'est mon -cœur qui t'aime, ce n'est pas la matière. Tout ce que j'ai de -meilleur dans mon essence, le seul élément que j'aime en moi -t'appartient. C'est lui que tu retrouves dans mes lettres. Il ne peut -plus rien exister dans mon être moral que tu ne connaisses; si tu -pouvais encore chercher autre chose ou plus, tu te tromperais: rien -n'est autre en moi que tu ne le voies, rien, absolument rien. - - - Ce 3. - -Le courrier militaire vient d'arriver; il m'a apporté ton no 5 avec -son supplément. Aucune de tes lettres ne me manque donc. Tu me -manques. Tu sais donc tout ce que je n'ai pas et ce tout est ce qui -constitue mon bonheur. - -Mon amie, je n'aime pas tes petites souffrances; les femmes sont -organisées de manière à pouvoir, peut-être même à devoir souffrir -souvent, sans que leur existence soit minée par de petits maux. Mais -tu es délicate, tu es maigre, il te faut du ménagement et de grands -soins. Voue-les à ton existence tout entière; elle m'appartient. Tu me -dois de te conserver, de te ménager, de te soumettre à tout régime que -peut exiger ton état. Ma bonne amie, que ferais-je dans ce monde sans -toi? - -Je n'ai fait que lire tes lettres, vite et comme on lit tout ce qu'on -voudrait savoir et ce qu'on est peiné de finir. Mon amie, tes lettres -sont parfaites, je ne te dis pas charmantes, car, entre toi et moi, -cette épithète ne trouve plus à se placer. Elles sont parfaites, parce -qu'elles peignent de la manière la plus simple et, par conséquent, la -plus éloquente, l'état de ton âme, de cette âme si bonne et si forte, -si confiante et si délicate. Ôtes-en une seule nuance et je t'aimerais -moins; ajoutes-y et je ne t'en aimerais pas plus. Es-tu satisfaite de -cet aveu? - -Tu ne veux pas que je te permette d'être infidèle et tu as raison. -Mais crois-tu que je puisse vouloir te le permettre? Non, certes, mon -amie. Je ne te l'ai jamais permis; je ne te le permets pas; j'en -serais au désespoir, et je ne vois pas même le désespoir qui pourrait -m'empêcher de t'aimer. Je pleurerais de peine et de désespoir--et je -t'aimerais; je voudrais ne pas vivre--et je t'aimerais. Tu aimerais un -autre que moi? Eh bien, mon amie, je continuerais à aimer l'être qui -m'a aimé et que j'aurais perdu, je n'en voudrais pas à cet être, car -je croirais qu'il a _mieux_ trouvé que moi; je me retirerais de tout -commerce--et je t'aimerais peut-être malgré moi--car ma peine, mes -regrets, mon désespoir même ne seront que de l'amour. - -Es-tu assez forte pour concevoir que, dans cette manière de sentir, il -y a plus d'amour que dans toute autre? Trouves-tu qu'il y a de la -prudence à s'expliquer ainsi que je le fais? Si tu as de la peine à -résoudre cette dernière question, je vais te mettre à l'aise. De la -prudence? Il n'y en a pas; mais je ne puis plus être prudent vis-à-vis -de toi. Tout ce que je possède de cette vertu doit être usé en -prudence à _ton profit_. Mon amie, t'ai-je trompée quand je t'ai dit -que j'avais la conviction de savoir aimer plus que personne, d'être -capable d'un abandon bien autre que celui que l'on rencontre dans des -amis et dans des amants pris dans la foule? Me vois-tu aujourd'hui tel -que je suis? Le monde, enfin, mon amie, me juge-t-il bien? - -Rien en moi n'est douteux pour mes amis. C'est pour cela que j'en ai -peu à la vérité, mais il n'est point dans la nature des choses d'en -avoir beaucoup. Quelques amis bien sûrs, bien dévoués, comptant sur -moi comme sur eux-mêmes, _une amie_, voilà ma fortune; un intérieur -doux et tranquille, une femme excellente, mère de bons enfants -qu'elle élève bien, voilà ma vie tout entière. - -Je trouve dans ta lettre un mot bien naturel et qui doit venir à toute -femme. Vous croyez toujours le cœur des hommes d'une trempe -différente du vôtre, et les femmes supposent constamment que les -hommes peuvent se passer bien plus facilement d'amour qu'elles, vu la -distraction que leur causent les affaires. - -La thèse n'est pas correcte. Il s'agit avant tout de distinguer deux -éléments qui se confondent dans cette sensation que l'on est convenu -d'appeler amour. La partie physique est bien plus forte et par -conséquent bien plus prononcée dans les hommes que dans les femmes. La -fleur du sentiment est plus délicate, plus fine, plus active dans les -femmes. Le sentiment de l'amour, cette base première de tous les -sentiments nobles et généreux, est également partagé par les deux -sexes, le fait est le même, mais les nuances diffèrent. Crois-tu, mon -amie, que tu m'aimes plus que je t'aime? Tu te trompes. - -Les affaires empêchent qu'on ne se livre à vingt occasions; elles -empêchent les bonnes fortunes, mais pas l'amour. J'aime plus que je -n'aimerais si j'étais fainéant; la pensée de mon amie ne m'abandonne -pas au milieu de l'affaire la plus forte; elle ne me distrait pas de -mon devoir, elle en renforce au contraire le sentiment. Elle ne mollit -pas mon action, elle la renforce. L'amour est pour moi une conscience; -or, jamais la conscience n'a-t-elle manqué d'être le premier de tous -les éléments de force et de volonté? - -Ce que je te dis ici n'est toutefois pas applicable à tous les hommes, -mais ces hommes-là sont faibles et une âme faible n'est pas -susceptible d'un fort élan. Elle succombe avant d'être arrivée au but. - -Sais-tu où est la véritable différence entre les deux sexes? L'amour -est la vie de la femme, elle n'est qu'une partie de celle d'un homme; -la force du sentiment peut être la même, bien qu'il ne porte que sur -une partie de la vie. Crois-tu qu'il soit un moment dans la journée où -je ne cause avec toi, où je ne sente le bonheur de t'avoir trouvée, où -je ne souffre de tant d'éloignement et d'entraves qui existent entre -mon bonheur et le tien? - -Console-toi du carnaval de Vienne. Il n'en est pas pour moi. Veux-tu -savoir mon train de vie? Le voici pour toute l'année. - -Je me lève entre 8 et 9 heures. Je m'habille et je vais déjeuner chez -Mme de M... J'y trouve mes enfants réunis et je reste avec eux jusqu'à -10 heures. Je rentre dans mon cabinet et je travaille ou je donne des -audiences jusqu'à une heure. S'il fait beau, je sors à cheval. Je -rentre à 2 heures et demie. Je travaille jusqu'à 4 heures et demie. Je -passe dans mon salon; j'y trouve journellement huit, dix à douze -personnes qui viennent dîner chez moi. Je rentre dans mon cabinet à 6 -heures et demie. Je vais à peu près tous les jours à 7 heures chez -l'Empereur. J'y reste plus ou moins longtemps, et je me remets à -travailler jusqu'à 10 heures et demie ou 11 heures, ou je passe dans -mon salon, où se rassemble qui veut de la société ou d'étrangers. Je -passe ordinairement une heure à causer avec _tes enfants de Vienne_. -Je dis un mot aux femmes et je me couche à une heure. - -Le carnaval, le carême, l'hiver, l'été, je ne change rien à ma vie. -S'il y a un bal auquel je ne puis échapper, j'y vais passer une heure -ou deux, entre 11 heures et 1 heure. - -Tu peux être sûre que tu me trouveras toujours à un endroit fixe à -telle heure de la journée que tu penseras à moi. - -J'ignore si tu es bonne astronome, je me permets même d'en douter. Eh -bien, sache qu'il y a entre Vienne et Londres à peu près une heure de -différence, c'est-à-dire que, quand il est 11 heures à Londres, il est -midi à Vienne, et ainsi du reste. Tu vois que je ne veux pas que tu te -trompes même sur l'heure. - -Je te remercie d'aimer un peu Marie[253]. Je t'ai dit qu'elle était -moi et le fait est tel, sous tous les rapports essentiels. La marche -de son esprit est entièrement conforme à celle du mien. Elle a la -plupart de mes idées et surtout la même manière de les exprimer! Je te -réponds que notre correspondance a l'air d'un recueil de lettres -placées sous différents noms, mais écrites par le même auteur. Si -jamais il m'en arrive une de ce genre, je te l'enverrai. Tu riras, car -toute ressemblance fait rire; elles ont cela de commun avec les chutes -dans les salons. - - [253] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de - Metternich. - -Je trouve, dans ton no 5, que l'idée de m'ennuyer te fait l'effet de -l'eau froide. Demande-moi pardon du mot que je ne te pardonne pas, -même vu l'effet que la pensée produit sur toi. Toi m'ennuyer, mon -amie! toi, aujourd'hui mon seul bonheur, avec tes lettres, la seule -ressource dans l'absence? Crois-tu que l'idée m'en vienne à moi, qui -t'écris des volumes? _Je prends sur moi de t'assurer en toute -conscience que je ne t'ennuie pas._ Vois un peu la différence qu'il y -a entre nous deux. Or il ne faut pas qu'il y en ait aucune, d'aucun -genre, pas la plus légère. - -Je veux que tu aies même mes défauts, et commence par prendre mon -_immense présomption_. De moi à toi, tout est certitude; il faut que -de toi à moi, tout soit confiance, si tu ne m'aimes pas assez pour -remplacer la confiance par la certitude. Je me crois plus fort que -toi, mon amie, car je suis pétri de foi, tandis que tu n'en es qu'à -l'espérance, et tu veux me faire croire que tu m'aimes plus que je ne -t'aime? La seule prétention que je ne te permets pas, c'est celle-là. - -Mon amie, commences-tu à comprendre pourquoi je ne puis me contenter -d'une liaison avec une _petite femme_? Ne vois-tu pas où l'entreprise -doit essentiellement trouver sa fin? Sais-tu quand je puis être -heureux et quand je ne saurais l'être? Crois-tu qu'il me suffise de -posséder une jolie petite mine, de dominer un gentil petit être, tout -frais, tout doux et tout vide de sens? - -Crois-tu que j'aime pour la seule partie matérielle, et que je -subordonnerais, à la forme de deux yeux placés à la naissance d'un -joli nez, une seule nuance de cet esprit du cœur qui seul parvient à -me fixer? Si tu le crois, tu ne me connais pas; si tu le crains, tu ne -me connais pas encore; si tu ne crois rien du tout, tu ne m'aimes pas. - - - Ce 4. - -Je finis ma lettre pour te l'envoyer par Stewart; elle t'arrivera -intacte, car je sais ce qu'il faut pour cela. J'espère que tu ne te -plaindras pas de recevoir trop peu de lettres. Tu en as joliment pour -un commencement de liaison. Aussi, de tous les faits, celui que je -sens le moins, c'est celui d'un commencement quelconque entre nous. Tu -es pour moi tout ce que je connais le plus, tu me parais une habitude, -rien n'est neuf en moi quand je pense à toi. La foi déplace les -montagnes et l'amour détruit même les espaces. - -Notre correspondance, mon amie, aura pour nous l'avantage de nous -faire retrouver anciens amis. Je n'aurai plus rien à te dire sur le -passé, et j'aurai le temps de m'occuper en entier du bonheur du -moment. - -St[ewart] part parce qu'il doit être à Londres pour l'ouverture de la -Chambre, qu'il espère être la fin de son procès[254]. Je le désire -beaucoup pour lui, parce que je l'aime comme un homme très sûr et qui -me connaît. Il lui en est un peu allé comme à toi: il a commencé par -me détester. Il me paraît que mes succès commencent toujours par des -défaites. - - [254] «Vienne, 6 janvier.--Lord Stewart, ambassadeur - d'Angleterre, est parti pour Londres, où il veut assister aux - débats du procès qui s'est élevé relativement à son mariage avec - miss Vane-Tempest. On ne doute pas que le jugement ne soit - favorable à Son Excellence, qui reviendra aussitôt à son poste.» - (_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69). - - Ch. Stewart avait rencontré en Angleterre, l'été précédent, - Frances-Anne Vane-Tempest, alors âgée de dix-neuf ans, qui était - non seulement l'une des plus riches héritières, mais aussi l'une - des plus jolies jeunes filles de la société de Londres. Elle était - encore à ce moment pupille de la Cour de Chancellerie (_a ward in - Chancery_). Comme Ch. Stewart n'avait qu'une fortune de cadet et - les appointements de ses fonctions d'ambassadeur, la tutrice - donnée à miss Vane par la Cour de Chancellerie s'opposa d'abord au - mariage. La question dut être tranchée par la Chambre des Lords - (Sir Archibald ALISON, _Lives of Lord Castlereagh and Sir Charles - Stewart_, t. III, p. 213). - -Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[255] que -Pichler a fait de moi[256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne -le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans -depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit -complètement, je t'enverrai une petite copie _bien cachée_. Envoie-moi -l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli, -que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre -année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y -faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir -est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de -Ficquelmont[257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la -rectifie. - - [255] Intaille, pierre dure gravée en creux.--Soufre, moulage en - soufre. - - [256] PICHLER (Luigi), graveur sur pierres et médailles, né à - Rome en 1773, originaire du Tyrol, étudia à Rome et s'y établit. - En 1808, il vint à Vienne et fut présenté à l'empereur François. - En 1818, Metternich l'y appela de nouveau comme professeur à - l'Académie, avec mission de reproduire en spath-fluor les plus - belles gemmes du cabinet impérial. Il mourut à Rome le 13 mars - 1854 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVI, p. 105). - - [257] Voir p. 35. - -Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que -j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez -d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter -N[eumann]. Adieu. - - - - -No 11. - - - Ce 5 janvier 1819. - -St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma -lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre -te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour -m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est -loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à -400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y -aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je -ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi, -plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de -confiance. - -J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie -m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une -manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer -entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est -éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne -trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a -fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que -j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui -donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton -mari[258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête; -je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me -trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire -mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que -je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y -avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver -pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir -un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût -point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait -tout. - - [258] Stewart portait cependant à Londres la lettre no 10, mais - probablement à son insu. Cette missive devait être comprise dans - un paquet adressé à Neumann. - -«_Il_ est bon et _il_ a beaucoup _de_ l'esprit, m'a-t-il assuré, avec -l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'_il_ est _un_ -femme excellent.» - -Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous -deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime--tu dois t'en douter un -peu--et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon -sentiment de confiance et de véritable amitié. - -La duchesse de Sagan[259] est ici; je crois te l'avoir mandé -dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle -chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a -fait la sottise de tourner la tête à Paul[260] en Italie, qui de son -côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission, -mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de -Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et -je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures. - - [259] SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine DE BIREN, princesse - DE COURLANDE, duchesse DE), fille de Pierre, dernier duc de - Courlande de la maison de Biren, et de sa femme, née de Medem. - Elle était née le 8 février 1781 et épousa successivement: - - 1º le 23 juin 1800, Jules-Armand-Louis, prince de Rohan-Guéménée, - général-major autrichien, né le 20 octobre 1768, mort à Prague le - 13 janvier 1836. Elle divorça le 7 mars 1805. - - 2º le 5 mai 1805, le prince Vassili Serguéïévitch Troubetzkoï, - membre du conseil de l'Empire, né le 25 mars 1776, mort à - Saint-Pétersbourg en 1841. Divorce prononcé en 1806. - - 3º le 17 juillet 1819, Charles-Rodolphe, comte de - Schulenburg-Vitzenburg, lieutenant-colonel autrichien, né le 2 - janvier 1788, mort après 1852. - - La duchesse de Sagan mourut sans enfants le 29 novembre 1839. Son - titre passa à la maison de Talleyrand-Périgord, par suite du - mariage de sa sœur Dorothée (1793-1862) avec le comte Edmond de - Talleyrand-Périgord (1787-1872), neveu du prince de Bénévent, - devenu duc de Dino en 1827 (ŒTTINGER, _Moniteur des - dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, t. I, p. 314). - - [260] Esterhazy. - -J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai -fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de -conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la -vérité--et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises. -Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme. -Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte -conscience, d'un jugement infiniment sain[261] et d'un calme physique -à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle -pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on -dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai -voulu la _rendre raisonnable en actions_. J'avais entrepris la besogne -sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis -livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien -fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune -contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais -il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me -suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je -l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[262]. - - [261] Au Congrès de Vienne: «Par son esprit supérieur, il n'eût - dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande - influence sur les affaires sérieuses: son jugement était une - autorité; mais elle n'en abusait pas» (Comte A. DE LA - GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, édition du - Conte Fleury, p. 87). - - [262] Metternich avait rompu avec la duchesse de Sagan en octobre - 1814. Voir _Introduction_, p. XXVII, et GENTZ, _Tagebücher_, t. - I, p. 293. - -Mon amie, voilà _mon aventure_ avec Mme de S[agan]. Il me reste, de -cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis -sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais -mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire -moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais -conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé -et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la -constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un -mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la -solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est -ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de -tout succès. - -Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me -brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé -avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela--je me suis -brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne -l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception -fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr -moi-même. - -Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail, -que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux -que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon -compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi -qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne -portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter -sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour -la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque. -J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains -pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de -qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion -trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit -sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans -_l'indécente parure de la vérité_; je mourrais le jour où je me -mépriserais. - - - Ce 7. - -Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir -deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un -siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as -écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des -mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la -découverte ne doit guère te coûter de peine. - -Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février, -et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer -ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que -je t'ai écrite à ce sujet. - -Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[263], -personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus -insignifiants encore, un lord Bingham[264], jeune homme d'une jolie -figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si -j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme -homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes -tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas. - - [263] PONSONBY (John, baron, puis vicomte), né vers 1770, devint - baron Ponsonby à la mort de son père (1806). Ministre à Buenos - Ayres (1826), à Rio de Janeiro (1828), à Naples (1832), - ambassadeur à Constantinople (1832-1837), à Vienne (1846-1850), - créé vicomte Ponsonby en 1839, mort à Brighton, 21 février 1855. - C'était un homme d'une beauté exceptionnelle. Il était le - beau-frère de Lord Grey et il avait épousé le 13 janvier 1803 - Élisabeth-Frances Villiers, cinquième fille de George, quatrième - comte de Jersey, laquelle mourut à Londres le 14 avril 1866 sans - enfants (_Dictionary of National Biography_, t. XLVI, p. 86). - - [264] BINGHAM (George-Charles), troisième comte de Lucan, né à - Londres, 16 avril 1800. Entra dans l'armée comme enseigne au 6e - d'infanterie le 29 août 1816. Il permuta pour le 3e d'infanterie - de la garde, le 24 décembre 1818, fut mis à la demi-solde le jour - suivant, voyagea en Autriche et en Russie et fut réintégré comme - lieutenant au 8e d'infanterie le 20 janvier 1820. Pendant la - guerre de Crimée, il commanda la division de cavalerie anglaise - et ordonna la charge de Balaklava (25 octobre 1854). Il fut nommé - lieutenant-général en 1858, général en 1865, feld-maréchal en - 1887 et mourut à Londres le 10 novembre 1888 (_Dictionary of - National Biography_, Supplément, t. I, p. 196). - -Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à -Paris[265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays, -mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il -y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le -malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple -qu'un aventurier ait fait du bien[266]. Si tu ne devines pas l'homme, -je ne te le nomme pas, et pour cause. - - [265] Depuis 1817, à chaque renouvellement partiel de la Chambre - des députés, le groupe libéral s'était trouvé accru en nombre et - en puissance. Les gouvernements étrangers s'étaient inquiétés de - ces succès et ils pesèrent sur Louis XVIII et sur Richelieu, pour - les amener à prendre des mesures contre les libéraux. Le duc de - Richelieu prépara la modification de la loi électorale, mais il - ne fut pas suivi par quelques-uns de ses collègues, Decazes, - Gouvion Saint-Cyr et Pasquier. Richelieu donna sa démission le 21 - décembre 1818. D'abord chargé par le roi de reconstituer le - ministère, il échoua dans cette tentative. Decazes fit donner la - présidence du conseil au général Dessolle et prit pour lui le - ministère de l'Intérieur. Le nouveau cabinet était constitué le - 29 décembre 1818. Sa tendance était libérale. - - [266] La chute du duc de Richelieu et son remplacement par le - comte Decazes, au moment où le premier s'apprêtait à faire - modifier la loi électorale à laquelle on imputait les succès des - libéraux, avait vivement irrité le prince de Metternich. - Plusieurs fois, dans la suite de sa correspondance avec Mme de - Lieven, il reviendra sur les «affaires de France». - - Malgré la rancune que le prince conservait à M. Decazes, ce mot - d'aventurier ne peut désigner cet homme d'État, rien dans la vie - de ce dernier ne pouvant donner prise à une appellation de ce - genre. D'autre part, l'estime professée par le futur chancelier - pour M. de Richelieu rend bien invraisemblable l'application de ce - terme à ce ministre, encore que sa carrière mouvementée soit plus - susceptible de l'expliquer. - - Nous pensons donc que, par ce mot d'_aventurier_, M. de Metternich - voulait désigner Pozzo di Borgo, alors ministre de Russie à Paris, - ce qui ferait comprendre le soin mis à ne pas prononcer son nom - dans une lettre destinée à l'ambassadrice de Russie à Londres. - - Pozzo avait pris une part active aux incidents de la crise - ministérielle française. Il a raconté lui-même son rôle dans une - dépêche au comte de Nesselrode, du 20 décembre 1818/1er janvier - 1819, récemment publiée dans le t. III de l'ouvrage de M. A. - POLOVTSOFF: _Correspondance diplomatique des ambassadeurs et - ministres de France en Russie et de Russie en France_ (dépêche no - 734, p. 1). - - Nous renvoyons le lecteur à cette importante dépêche pour les - détails du rôle de Pozzo. Encore que ce rôle se fût exercé dans un - sens hostile à M. Decazes, M. de Metternich pouvait en vouloir à - son acteur de son intervention maladroite. - - Dans une lettre du 21 février à Mme de Lieven, le prince dit: - «_L'aventurier_ a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il - voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande - partie qui a mené les choses là où elles en sont.» - - Dans une autre lettre (voir le no 13), M. de Metternich avait déjà - dit, parlant de Pozzo: «Le terrain de Paris qu'il a tant contribué - de gâter, lui paraît intenable à la longue.» - - Enfin, dans une lettre à Gentz, du 16 août 1825, publiée dans ses - _Mémoires_, t. IV, p. 195, le prince applique directement ce même - nom d'aventurier à Pozzo: «Il y a des années que j'ai jugé Pozzo - comme vous le faites. Il y a dans ma nature quelque chose qui me - fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le - chien de chasse au gibier. A peine les ai-je flairés, qu'ils - s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement - possible entre nous. Ces hommes sont plus ou moins des - _aventuriers_ comme Pozzo, Capo d'Istria, Armfeldt, d'Antraigues, - etc. Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se - soulève contre eux.» - - Ce n'est pas la carrière de Pozzo, né Corse, mais successivement - au service de la France et de la Russie, qui peut contredire M. de - Metternich. - - Il est donc probable, selon nous, que dans la présente lettre, le - mot _aventurier_ désigne Pozzo di Borgo. - -Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[267]. -J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne -suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey. - - [267] _Moniteur universel_ des samedi 26 et dimanche 27 décembre - 1818, nos 360 et 361, p. 1501: «Londres, le 21 décembre.--Lord et - Lady Castlereagh et leur suite (venant de Paris) ont débarqué à - Douvres samedi soir. La batterie les a salués de vingt et un - coups de canon. Sa Seigneurie s'était embarquée à Calais dans - l'après-midi de jeudi dernier et elle était arrivée devant - Douvres dans la même soirée; mais le temps était si mauvais qu'on - ne put débarquer. Le bâtiment fut chassé dans la Manche - jusqu'au-dessous de Brighton; et ce ne fut que samedi à 2 heures - qu'il revint en vue de Douvres, totalement démâté. Plusieurs - canots sortirent et le touèrent jusque dans le port.» - - _Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10. - «Londres, le 29 décembre... Après les cinq ou six premières heures - de la tempête, Lord Castlereagh se trouva trop affecté par le - mouvement du vaisseau pour rester sur le pont dans sa voiture avec - son épouse; il descendit dans la cabine. Mais Lady Castlereagh ne - voulut jamais quitter le pont, quoique les vagues vinssent à - chaque instant se briser sur sa voiture.» - -Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps -qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare -l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de -toutes mes meilleures facultés. - -Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid, -mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout -ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous -avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard -il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la -peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le -dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de -m'envelopper avec toi du même. - -Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a -donné M. de Caraman[268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de -joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie, -pour en repartir à une heure. Je n'ai point _péché_ dans ce laps de -temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou -fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu -près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti -un grand poids en entrant dans mon lit. - - [268] CARAMAN (Victor-Louis-Charles DE RIQUET, comte, puis - marquis, puis duc DE), ambassadeur de France à Vienne. Né à Paris - le 24 décembre 1762. Cadet au régiment d'Aunis-Infanterie (1er - avril 1778); enseigne surnuméraire au régiment des gardes - françaises (21 mars 1779); rang de capitaine dans - Royal-Lorraine-Cavalerie (24 juin 1780), dans Noailles-Dragons - (28 mai 1783); capitaine de remplacement (10 juin 1785); major en - second au régiment de Picardie (1er avril 1788). Émigré en août - 1791. Attaché avec le grade de major à la suite du roi de Prusse - pendant les campagnes de 1792 et 1793. Major au service anglais - (régiment de Salm-Kyrburg-Hussards), du 25 avril 1794 au 24 - décembre 1795. Reprend du service en Prusse comme colonel de - cavalerie en 1797. Nommé colonel de cavalerie par Louis XVIII le - 15 avril 1800 pour prendre rang du 30 janvier 1798. Rentre en - France en 1802, mais est arrêté à Paris et enfermé au Temple, - puis à Ivrée, en Piémont, où il reste cinq ans. A sa libération, - donne sa démission de colonel (1807). Maréchal de camp pour tenir - rang du 13 août 1814; maréchal de camp titulaire le 1er juillet - 1815. Retraité le 22 novembre 1820. Nommé au grade honorifique de - lieutenant-général le 13 décembre 1820. Ministre à Berlin (1814), - ambassadeur à Vienne (1815-1828), assiste aux Congrès - d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, etc. Il mourut le 25 décembre - 1839. Il avait épousé le 1er juillet 1785 - Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo (_Archives - administratives du ministère de la guerre_). - - «Vienne, le 6 janvier.--M. le marquis de Caraman, ambassadeur de - Sa Majesté Très Chrétienne, est de retour en cette capitale depuis - la fin de décembre. Son Excellence a rouvert son hôtel, le jour de - l'an, par une fête où s'est trouvée réunie la plus haute et la - plus brillante société de Vienne» (_Moniteur universel_ du lundi - 18 janvier 1819, no 18, p. 69). - -Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont -toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon -local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce -n'est également pas ces jours-là que je pèche. - -Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à -Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en -ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous -autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis -bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase -banale en me servant de cette comparaison. - -Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme -l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un -lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à -celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis -convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des -amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre--et, je -m'en vante, plus élevée,--j'entre également dans la peur que ce même -lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour -un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et -bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux. - -Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime -comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant. -Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas -amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais -je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme -moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me -comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas -moins. - -Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas, -si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure. - - - - -No 12. - - - Vienne, ce 8 janvier 1819. - -Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur -volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire, -ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les -numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis -que le terrible temps n'avance pas! - -Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à -peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir, -me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce -qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que -cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien -ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste -là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus -facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux -ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris, -nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour -constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady -Castlereagh[269]! - - [269] Voir p. 116. - -A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller -aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette -pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville -que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui -aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il -donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres -obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre -nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues -l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que -nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif, -et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va -pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de -circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me -ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de -me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de _nous_ -plaindre. - -Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais -que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes -premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît -que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je -trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te -trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans -le cadre est plus _mien_. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux -de pouvoir te mettre au nombre de mes _propriétés_, de ne plus devoir -te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le -voudras, tu ne m'appartiendras pas moins. - -J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je -te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres -insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux -dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois -plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à -l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se -passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien -éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux -et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime -bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les -facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces -moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je -ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la -faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le -suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce -n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait -aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui -n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui -assureront de la meilleure foi du monde que _je ne sais pas aimer_. -Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme -l'_homme de glace_ s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir -découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant! -Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé -une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était -_une espèce de moi_. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le -cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint -jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi, -et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être. - -Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à -fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait -toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à -Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la -scène[270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de -Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi. - - [270] _Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p. - 1506. «Londres le 22 décembre.--Londres a été hier enveloppé dans - un épais brouillard, tel qu'on n'en avait pas vu depuis plusieurs - années... De dessus les trottoirs, on n'apercevait pas les - voitures qui roulaient au milieu du pavé... Dans les théâtres, - les spectateurs apercevaient à peine les acteurs.» - - - Ce 9 janvier. - -J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de -toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je -suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de -N[eumann]. - -Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur -de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un -quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne -me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent -longs. - -Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où -tu ne pouvais point être arrivée. _En revanche_, j'ai une lettre de -Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages: - -Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise -de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le -bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux _encore_ (c'est-à-dire -aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie -de la poussière de 19 siècles); - -Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible, -et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour -Westminster[271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie -et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé; - -Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos -Chambres. - - [271] HOBHOUSE (John Cam), né à Redland près Bristol le 27 juin - 1786. Il est connu surtout comme l'ami et l'exécuteur - testamentaire de Lord Byron. En février 1819, il brigua, comme - candidat radical, le siège de la chambre des Communes de - Westminster, laissé vacant par la mort de Sir Samuel Romilly. - Bien qu'appuyé par Sir Francis Burdett, il échoua par 3,861 voix - contre 4,465 à son concurrent whig George Lamb, frère de Lord - Melbourne. Il eut sa revanche en 1820 après la dissolution du - Parlement et l'emporta sur Lamb par 446 voix. En 1832, il fut - secrétaire pour la guerre, puis, en 1833, secrétaire pour - l'Irlande, mais démissionna la même année. - - Premier commissaire des bois et forêts lors du premier ministère - Melbourne (juillet-novembre 1834), président du bureau de contrôle - pour les Indes dans le second ministère Melbourne (29 avril - 1835-septembre 1841), il reprit ce poste dans le premier cabinet - de Lord John Russell (10 juillet 1846-février 1852). Créé baron - Broughton de Gyfford, il mourut le 3 juin 1869 (_Dictionary of - National Biography_, t. XXVII, p. 47). - -Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus -sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey. - -Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier. -Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les -voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une -irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de -phrases étrangères à tout style continental. - -J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des -Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées, -est autre que la nôtre. - -Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même -que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que -toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me -trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent -apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce -que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même, -mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te -paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la -hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir -toutes les bornes hors celles des bienséances. - -Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des -réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint -qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit -avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite. - -Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour -l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce -qu'il s'est imaginé[272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de -moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée -à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait. -Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver. - - [272] Voir p. 114. - -Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit -point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord -parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey -aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent -d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de -consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une -révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des -distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour -deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être -parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui -serait bien plus facile encore, simple voyageur _sans plus_. Combien -il y a d'individus qui m'envient ce _plus_ que je déteste! Combien je -serais heureux, si je pouvais me défaire de ce _plus_ pour avoir -_tout_! - -Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme -je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture, -mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette -qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine, -par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que -je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je -fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien _dans moi_. - - - Ce 10. - -Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je -n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à -te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments. - -Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est -toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent -la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives -et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions -chimiques, etc., etc. - -L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise -abstraitement) soumise à aucune de ces lois--appelle-la âme, esprit, -tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie; -séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui, -abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose -bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un -jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui _ton corps_ -vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur -composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne -peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état -de vie, l'âme a besoin d'_intermédiaires_, d'_organes_ assez subtils -pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour -être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le -système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens, -tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme. - -Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez -pédantesques, pour arriver à ma démonstration. - -Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les -regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme -fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine -raison. - -Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le -Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un -contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre. - -C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut -suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces -faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête -à l'effet que l'on nomme l'amour. - -Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme -peut-elle rechercher sa pareille. - -Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de -ce _moi_, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la -première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes -sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre -connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le _moi_ s'en -doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la -matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances -matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute -matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance -que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche -vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles -encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout -intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre -de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne -d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup. - -Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les -individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire -si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la -même et que le contact a lieu--alors, mon amie, ces êtres ne -s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent -connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,--confiance, -abandon, sécurité--se développe au moment du contact même. Vous ne -faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous -croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà. - -Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans -mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même -et cherches-y la réponse à mes questions. - -Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de -la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne -l'amour. - -D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien -mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé -que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon -raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus -calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes -raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que -j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de -pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette -identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que -toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des -principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu -ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il -trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le -comprenne. - -Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une _petite femme_: je -ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette -espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme. -Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le -serait pas. - -Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie. - -Et toi, mon amie, _que j'ai trouvée_, tu es à quatre cents lieues de -moi! - - - Ce 12. - -Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a -commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a -employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures -pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont -déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement -réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien. - -A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures -entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de -Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques -professeurs allemands, le Concordat bavarois[273] et la fuite de -l'hospodar de Valachie[274]. - - [273] Le Concordat entre la Bavière et le Saint-Siège avait été - signé en octobre 1817, mais, publié par le roi Maximilien Ier - avec un édit analogue aux articles organiques de Napoléon, les - difficultés qu'il aurait dû aplanir se prolongèrent jusque sous - le règne de Louis Ier (1825-1848). - - [274] «_12 octobre._--Avant hier à midi, le prince Karadscha se - trouvait encore à Bucharest; il assista à la cérémonie funèbre du - feu ban Goulesko. Après avoir dîné dans son palais, il feignit de - faire une promenade vers le faubourg Bayar, et exécuta par ce - moyen le projet de fuite qu'il avait médité. Réuni à son épouse, - son fils, ses filles et ses gendres, accompagné du ban - d'Arguiropoulo et du postelnick Vlakontzky, et pourvu d'équipages - de voyage, il prit la route de Cronstadt... Pour empêcher toute - poursuite, il a fait rompre derrière lui les ponts, jetés çà et - là sur les marais et rivières... On attribue la disparition - subite du prince à ce qu'il venait de recevoir un ordre de se - rendre à Constantinople. Le temps de son gouvernement, fixé à - sept ans, n'était pas encore expiré.» (C. L. LESUR, _Annuaire - historique universel pour 1818_, 2e édit., Paris, - Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p. 554). - -Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi -mauvaise compagnie. - -Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper -à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[275], qui, la montre à -la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé -entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège -des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises, -et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de -moi Lord Guilford[276], qui me tourmente à mort pour que je lui -procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la -conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord -prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes -destinées qu'il lui prépare. - - [275] RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), ministre du roi - de Naples à Paris en 1797 et 1798. Il suivit son souverain en - Sicile et, après avoir rempli une mission en Portugal, il fut - nommé ambassadeur à Vienne. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort, - survenue le 1er août 1825. Il institua pour son exécuteur - testamentaire le prince de Metternich avec lequel il était lié - d'une étroite amitié (_Nouvelle Biographie générale_, t. XLII, p. - 872.--_Biographie universelle_ (Michaud), t. XXXVII, p. 55). - - [276] GUILFORD (Frédéric NORTH, Ve comte DE), né en 1766. Après - avoir parcouru l'Espagne (1788), il voyagea dans les îles - Ioniennes et s'y convertit à la religion grecque. Gouverneur de - Ceylan (1798-1805). Lors de l'établissement du protectorat - anglais sur les îles Ioniennes, North, devenu comte Guilford en - 1817 par la mort de son frère aîné, se consacra au projet de - fonder une Université ionienne. George IV, à son avènement au - trône (1820), le nomma chancelier de l'Université projetée, mais - celle-ci ne put s'ouvrir qu'en 1824 à Corfou. Guilford y résida - plusieurs années et revint mourir en Angleterre le 14 octobre - 1827 (_Dictionary of National Biography_, t. XLI, p. 164). - -Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe -relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma -peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a -voulu me prouver que si je ne faisais _tout_ pour retrouver les -bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote -future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent, -les Anglais en ont assez. - -Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de -Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la -plainte du ministre de Suède[277], auquel le grand-maître de -l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le -nommer _envoyé extraordinaire_ et tout simplement _ministre -plénipotentiaire_, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre -les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette -qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me -jeter dans mon lit. - - [277] PALMSTJERNA (Nils-Fredric, baron DE), né le 1er décembre - 1788, officier suédois et diplomate. Nommé ministre de Suède à - Vienne en 1818. Ministre à Saint-Pétersbourg (septembre 1820). - Général-lieutenant en 1843. Mort après 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur - des dates_.--_Archives du ministère des affaires étrangères_, - Autriche, correspondance, vol. 400, fº 77 verso.--_Moniteur - universel_ du lundi 5 octobre 1820, no 1347). - -Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire -qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie -d'un ministre. - -Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a -été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu -revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon -jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes -serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour -deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[278], dont je t'envoie -aujourd'hui des empreintes d'_intaglio_ faites par Pichler, d'après -ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier, -et je suis heureux, car je t'écris. - - [278] Voir p. 83. - -Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et -la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y -dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a -fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus. - -Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens -de le placer ici à l'Académie[279], comme professeur. Cette -Académie--et toutes celles de l'Empire--forment le bon côté de mon -existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe -beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi -également. - - [279] Académie impériale et royale des arts plastiques.--M. de - Metternich en avait été nommé curateur en janvier 1811 (_Mémoires - du prince de Metternich_, t. VII, p. 647). - -Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque -pour toi? - -Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous -les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles -enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les -arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais -que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de -perfectionnement. - - - Ce 13. - -Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je -devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[280]. Comme je l'ai -fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes -vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et -qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les -mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu -aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de -peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher -encore la concordance des dates. - - [280] Au commencement de l'année russe. - -Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette -lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. _On_ -l'attend ici d'une heure à l'autre, car il _m'a_ habitué à ne plus -l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et -qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai -tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je -suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce -qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste, -si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de -laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que -son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des -flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui; -je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait, -il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas. - -L'excellent _Journal de Paris_ m'apprend aujourd'hui que M. le comte -de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[281]. J'avais, jusqu'à ce -soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait -tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses -dans la vie des journaux comme dans celle des hommes. - - [281] «M. le comte de Lieven, ambassadeur de Russie en - Angleterre, qui s'était rendu à Aix-la-Chapelle, s'est embarqué - le 27 décembre à Calais pour retourner à son poste» (_Journal de - Paris_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 1). - -Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs -autres. Je suis tout consolé de te savoir _quelque part_. Pauvre toi, -et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si -grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie, -je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me -choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être -continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne -pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?» - -Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres -desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et -pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?» - -Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais -voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non. - -Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de -confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas -surtout que je suis amoureux de moi. - -Adieu, mon amie. - - * * * * * - -_P.S._--Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la -nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[282]. -Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui -eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair -que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine -gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi. - - [282] Catherine PAVLOVNA, née le 21 mai 1789 à Saint-Pétersbourg, - fille de Paul Ier, empereur de Russie. Mariée le 30 avril 1809, à - Paul-Frédéric-Auguste, duc d'Oldenbourg, elle le perdit le 27 - décembre 1812. Le 24 janvier 1816, elle épousa, à - Saint-Pétersbourg, le prince royal de Würtemberg, devenu roi le - 30 octobre 1816 sous le nom de Guillaume Ier (né le 27 septembre - 1781, mort le 25 juin 1864). Elle mourut le 9 janvier 1819 à - Stuttgart (_Nouvelle biographie générale_, t. IX, p. 191.--J. - MERKLE, _Katharina Pawlowna, Königin von Würtemberg_, Stuttgart, - Kohlhammer, 1890, in-8º). - - «_Stuttgart, le 9 janvier._--Le coup le plus terrible du sort a - frappé le roi et la famille royale par la mort inopinée de la - reine, qui est décédée aujourd'hui, entre 8 et 9 heures du matin. - Sa Majesté ayant eu, il y a peu de jours, une attaque légère de - fièvre rhumatismale, il s'y joignit avant-hier un érésypèle du - visage qui, s'étant jeté ce matin sur le cerveau, occasionna une - attaque d'apoplexie qui termina la vie de notre jeune souveraine» - (_Moniteur universel_ du dimanche 17 janvier 1819, no 17, p. 65). - -Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous -plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je -l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même -de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si -catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me -trompais en lisant ma dépêche. - - - - -No 13. - - - V[ienne] ce 15 janvier 1819. - -J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton -retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient -pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me -mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement -malade[283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je -te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre -toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit -de Paris à Londres, tu fais le _jeune homme_, cela ne te sied pas; tu -as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te -fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier? -Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité -est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire -l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie, -n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes -à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à -l'extrême, dès qu'il s'agit de toi. - - [283] D'une inflammation de la gorge et des poumons.--La comtesse - de Lieven à son frère. 3/15 janvier 1819: «I have been in great - danger from an inflammation of the throat and lungs» (LIONEL G. - ROBINSON, _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her - residence in London_, p. 37).--Les lettres de Mme de Lieven à son - frère, écrites en français, ont été traduites en anglais par M. - Robinson. - -N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la -première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je -veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit, -que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en -remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être -fâchée que dans des légèretés _sans suite_, ni contre toi, ni surtout -contre moi. - -Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le -saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé, -car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en -réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que -tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui -remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est -possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du -ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment -d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et -naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation -dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans -lesquelles planent les Souza[284] et les Radcliffe[285]. - - [284] SOUZA (Adélaïde Filleul, madame DE), née à Paris en 1761, - épousa le 30 novembre 1779 Alexandre-Sébastien de Flahault de la - Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps, - qui mourut sur l'échafaud à Arras en 1794. Pendant ce mariage, - elle fut la maîtresse de M. de Talleyrand, dont elle eut un fils, - Charles-Joseph, né le 21 août 1785, qui fut le père du duc de - Morny. Devenue veuve, Adélaïde Filleul épousa, à son retour - d'émigration, le 17 octobre 1802, don José-Maria de Souza Botelho - Mourao et Vasconcellos, né le 9 mars 1758 à Oporto, ministre de - Portugal en Suède (1791), en Danemark (1795), puis à Paris - (1802-1805), mort le 1er juin 1825. Mme de Souza mourut elle-même - le 19 avril 1836. Elle est l'auteur de nombreux romans qui furent - très goûtés au début du dix-neuvième siècle (Baron de MARICOURT, - _Mme de Souza et sa famille_. Paris, Émile Paul, 1907, in-8º). - - [285] RADCLIFFE (Mme Anne), née Anna Ward, naquit à Londres le 9 - juillet 1764, épousa à l'âge de vingt-trois ans William - Radcliffe. Elle publia de nombreux romans qui eurent le même - succès que ceux de Mme de Souza. Elle mourut le 7 février 1823 - (_Dictionary of National Biography_, t. XLVII, p. 120). - -Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation -avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le -garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête -à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de -ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient -pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre -expérience. - -Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la -présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par -le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie -le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les -confidences. - -Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle -de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date -sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez -longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler -de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres -me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître -les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon -amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais -craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je -borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être -aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour -m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près -en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que -la lettre est moins possible que la personne. - -Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et -combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans -proférer une parole! - - - Ce 16. - -Encore une reine de morte![286]. En voilà quatre en moins de trois -mois et trois en moins de quinze jours[287]. Je te remercie de ne pas -être reine, et je te prie de ne pas mourir. Combien je t'aimerais -moins, si tu étais plus que tu es! J'ignore si je t'aimerais moins si -tu étais beaucoup moins, mais j'en ai une légère peur. Cette petite -crainte me viendrait par la seule idée que tu pourrais aimer en moi -tout ce qui n'est pas moi et ce que je déteste ou ce à quoi je -n'attache point de valeur, quelque peu que je m'aime moi-même. Tu -vois que je suis assez difficile à contenter, mais il faut que tu me -prennes tel quel, moi qui ne veux que toi telle que tu es, et tout ce -que tu es! - - [286] Louise-Marie-Thérèse, fille du duc Philippe de Parme, née - le 9 décembre 1751. Elle avait épousé, le 4 septembre 1765, - Charles IV, né le 11 novembre 1748, qui abdiqua le 19 mars 1808 - en faveur de son fils Ferdinand VII. Elle mourut à Rome le 2 - janvier 1819 (_Almanach de Gotha_, 1819.--LESUR, _Annuaire - historique_, année 1819).--Elle était morte sept jours avant la - reine de Würtemberg, du décès de laquelle M. de Metternich - parlait le 13 (v. p. 136), mais la distance plus grande explique - le retard de la nouvelle. - - [287] Ces quatre reines sont: - - 1º Charlotte, reine d'Angleterre (Sophie-Charlotte de - Mecklembourg-Strélitz), née le 19 mai 1744, épousa le 8 septembre - 1761 George III, roi d'Angleterre. Morte le 17 novembre 1818 - (_Almanach de Gotha_, 1819 et 1820). - - 2º Isabelle-Marie, reine d'Espagne (Isabelle-Marie-Françoise de - Bragance), fille de Jean VI, roi de Portugal, née le 19 mai 1797. - Elle avait épousé par procuration, le 4 septembre 1816, et en - personne le 29 du même mois, Ferdinand VII, roi d'Espagne. Elle - mourut le 26 décembre 1818. - - 3º Louise-Marie-Thérèse, reine d'Espagne, morte le 2 janvier 1819 - (Voir ci-dessus, même page, note 286). - - 4º Catherine, reine de Würtemberg, morte le 9 janvier 1819. - -Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Marie[288], qui nous mande -qu'elle en a reçu une de toi de Calais, par laquelle tu lui -recommandes ton courrier. Mon gendre l'a engagé pour tout le voyage -d'Italie, et il a bien fait. Il me fera plaisir et peine à voir. Tout -ce qui est de _notre_ attitude est plus ou moins dans le cas de nous -faire cet effet. - - [288] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de - Metternich, était alors à Paris. - - - Ce 17. - -J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance chez Lawrence, c'est-à-dire la -dernière séance pour la tête. La bouche est changée; le sardonisme a -disparu; je suis tout bon. Je crois, au reste, le portrait parfait; je -voudrais pouvoir le rendre parlant: que de choses il aurait à te -dire[289]! - - [289] Ce portrait, commandé par le Prince Régent, devait être - expédié à Londres pour être placé dans la galerie de Waterloo au - château de Windsor. - -J'ai fait commencer ma fille Clémentine. Lawrence la dessine en grand -avant de la peindre et il réussira à merveille. Tu verras le dessin, -car il n'aura guère le temps de faire encore ici le portrait à -l'huile[290]. Le premier croquis est parfait et, ce qui parle en -faveur de la petite, c'est qu'il est charmant. Tu me diras, quand tu -l'auras vu, si tu le trouves tel et si tu ne serais bien contente -d'avoir une petite fille comme celle-ci. Elle n'est au reste plus trop -petite; elle va avoir quinze ans, cet âge que chantent les poètes, et -n'offre de charmes qu'à mes yeux. - - [290] Lawrence termina ce tableau en Italie et l'envoya de - Florence au prince de Metternich, qui le reçut cinq jours avant - la mort de la princesse Clémentine (6 mai 1820). «Hier est arrivé - de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine. - J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le - contenait. Il faut pourtant que Clémentine en ait entendu parler - pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle - m'ait adressé, elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le - portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle - sourit à son image et dit: «Lawrence semble m'avoir peinte pour - le ciel, puisqu'il m'a entourée de nuages.» Elle voulait qu'on - plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce portrait eût été - trop cruel pour nous; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de - l'autre la vie et la mort.» (_Mémoires du prince de Metternich_), - t. III, p. 343. Le prince de Metternich à (sans nom de - destinataire), 2 mai (1820). - -L'on prétend communément qu'à mesure que l'on s'éloigne de la -jeunesse, on cherche à placer ses affections sur des individus qui en -approchent. Je n'éprouve pas encore ce sentiment, et le fait me prouve -que je ne suis pas trop vieux encore. Ce n'est pas une flatterie que -je te dis, en t'assurant que ton âge est l'un des attraits que tu -exerces sur moi. Il y a entre les deux sexes une différence réelle et -qui est toute en faveur du mien, celle de se trouver à peu près au -même niveau à dix années de distance. Les hommes, à la vérité, ne font -que gagner ces dix années à la fin de leur carrière, tandis que vous -autres les tenez à votre disposition au commencement de la vôtre. Ceci -n'empêche pas cependant que la différence n'existe, et je crois que la -base de toute relation heureuse doit se trouver dans la hauteur à peu -près égale de la pensée; or c'est tout juste elle qui n'existe pas -entre deux individus des deux sexes à âge égal. Mon amie, je te -remercie d'être née tout juste comme tu as eu l'esprit de le faire. - -Tu seras quelques jours de plus que tu ne le voudrais sans lettres de -moi. Mais je veux absolument remettre celle-ci à Paul: il ira tout -droit, et ce que je gagne en sûreté me paraît plus que ce que tu -perdras en promptitude. - -Les bals ici vont leur train: ce train n'est pas le mien; je n'ai vu -danser encore que deux fois, et il n'y a que Lady Ponsonby qui m'a -demandé pourquoi je ne dansais pas. Je lui ai dit que je [me] -trouverais ridicule; elle m'a assuré que j'avais tort, vu que Lord -Castlereagh danse[291]. La raison ne m'a pas paru assez bonne pour me -faire remuer les pieds. - - [291] «Ce grand corps (Castlereagh), dansant une gigue et levant - en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le - plus divertissant.» (Comte DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du - Congrès de Vienne_, p. 192). - -Ma vie, mon amie, ne [se] règle sur nulle autre, même sous le point de -vue de la valse. Entre autres et à propos de valse, sais-tu que c'est -par une caricature que l'on a faite de toi et du gros Kozlovski que -j'ai fait ta connaissance, il y a de cela sept ou huit ans[292]? Il -est dommage que tu n'aies pas fait la mienne par ma visite à la -princesse de Galles[293]. Qui m'eût dit alors que tu serais l'être qui -fixerait un jour ma vie? - - [292] «La très maigre mais élégante princesse russe Lieven avait - refusé de danser avec un mauvais valseur anglais en se servant de - l'expression: je ne danse qu'avec mes compatriotes. Aussitôt - parut une caricature: le corpulent prince Kosloffsky était - représenté dansant avec l'invraisemblablement maigre princesse - Lieven et, au-dessous, il y avait: la longitude et la latitude de - Saint-Pétersbourg.» (DOROW, _Fürst Kosloffsky_, p. 12). - - [293] Caroline-Amélie-Élisabeth de BRUNSWICK-WOLFENBÜTTEL. Née le - 17 mai 1768, elle avait épousé, le 8 avril 1795, - George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, plus tard Prince - Régent (10 janvier 1811), et enfin Roi d'Angleterre sous le nom - de George IV (29 janvier 1820). Dès le début du mariage, la - mésintelligence régna entre les deux époux. Lors du voyage que - l'empereur de Russie, le roi de Prusse et M. de Metternich firent - à Londres en 1814 (ce dernier y resta du 8 au 26 juin), la - princesse fut exclue de la Cour et ne reçut pas la visite des - souverains. Indignée de ce manque d'égards, elle quitta - l'Angleterre le 9 août 1814 et vint mener une vie errante sur le - continent, prenant pour amant son courrier, Bartolomeo Bergami. - Lorsque son mari fût devenu roi d'Angleterre, elle revint à - Londres le 6 juin 1820 et fut reçue triomphalement par le peuple. - Mais George IV introduisit devant la Chambre des Lords une action - en divorce qui surexcita violemment l'opinion publique. Elle - mourut le 7 août 1821 (_Dictionary of National Biography_, t. IX, - p. 150). - - - Ce 19. - -J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté -l'été dernier une maison à Baden[294]; je ne l'ai vue qu'un quart -d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y -faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain, -cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier -loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le -mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point -vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube. -L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir -sacrifié à peu près une journée à le voir. - - [294] Ville d'eaux thermales à 27 kilomètres de Vienne. - -Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je -désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule -volonté! - -Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si -hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même -de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu -et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose -affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme. - -Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je -n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de -ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier -bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour -m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[295]. Le Parlement -va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien -secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull. -J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers -anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule -n'est point perdue de vue. - - [295] Lord Castlereagh venait d'avoir une violente attaque de - goutte: «Londres, 29 décembre.--Lord Castlereagh s'est trouvé - tellement incommodé de la goutte pendant la journée d'hier qu'on - a été obligé de le lever et de le coucher; à peine pouvait-il se - remuer le moins du monde sans assistance... Le mauvais temps que - Sa Seigneurie a éprouvé pendant sa longue traversée de Calais à - Douvres a eu beaucoup d'influence sur sa santé... Le noble lord - se proposait de partir vendredi de Londres pour North Cray. Mais - malheureusement la goutte l'a pris jeudi» (_Moniteur universel_ - du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10). - - «Londres, 31 décembre.--Lord Castlereagh, à ce que nous avons le - plaisir d'apprendre, est beaucoup mieux aujourd'hui» (_Moniteur - universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17). - -Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer -beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[296]. -Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses -calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans -mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que, -sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être -n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le -moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que -toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais -heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui -constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que -j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui -de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu -n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve. - - [296] Dès leur arrivée au pouvoir, MM. Decazes, Gouvion Saint-Cyr - et de Serre s'étaient occupés de remplacer les ultras de - l'administration, de l'armée et de la magistrature. Le projet de - modifications à la loi électorale était abandonné. De nombreux - rappels d'exil étaient accordés, etc., etc. - -Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir -tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me -verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de -mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public -qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal -de mes cousins[297] et un cousin, général de son métier[298], se -mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se -rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le -général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa -sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime -comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne, -douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais -ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre -personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une -heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si -compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence -future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses -nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[299]. J'en ai -peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était -prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai -l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle -pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y -a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui -prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent -le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le -seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu -dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le -jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte! - - [297] TRAUTTMANSDORFF-WEINSBERG (Maria-Thaddäus, comte DE). Fils - du comte Weichard-Joseph de Trauttmansdorff. Né à Gratz (Styrie) - le 28 mai 1761, mort à Olmütz le 17 janvier 1819. Évêque de - Königgraetz le 30 août 1794, archevêque d'Olmütz le 26 novembre - 1811, cardinal-prêtre le 8 mars 1816 (_Almanach de Gotha_, - 1819.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach royal_, 1819). - - [298] LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), né à Vienne le - 21 juillet 1775. Entré au service dans l'armée autrichienne en - 1792, feld-maréchal lieutenant en 1808, il mourut le 24 mars - 1819. - - Il avait épousé, le 13 avril 1806, Léopoldine, fille du prince - Nicolas Esterhazy et sœur du prince Paul, ambassadeur à Londres. - Née le 31 janvier 1788, la princesse de Liechtenstein mourut le 6 - septembre 1846 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums - Oesterreich_, t. XV, p. 168.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich - und seine Zeit_, t. II, p. 166). - - M. Schwebel, chargé d'affaires de France, au ministre des affaires - étrangères: «Vienne, 27 mars 1819... Le prince Maurice de - Liechtenstein qui vient de mourir à l'âge de quarante-quatre ans, - après une longue et douloureuse maladie, est généralement - regretté. C'était un général distingué par sa bravoure et d'un - noble caractère.» (_Archives du ministère des Affaires - étrangères_, Autriche, Correspondance, vol. 400, fº 44 verso). - - [299] La duchesse de Sagan, voir p. 110. - -La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si -rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il -me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais -près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la -paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les -torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle -dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti -si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus. - - - Ce 20. - -J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de -dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire -de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené -droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise -opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé -tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos -bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes -au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut -aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la -mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu -joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en -l'entendant toi-même. - -Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras, -c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le -ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de -le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup -de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait -bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses. - -C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il -y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord -Albemarle[300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena -pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une -étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la -donner!» - -Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que -de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais -certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé -quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me -forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je -crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre -société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[301]. - - - Ce 21. - -Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3 -janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact -à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur -le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu -m'écris. - - [300] ALBEMARLE (William-Charles Keppel, IVe comte D'), né le 14 - mai 1772, devint comte d'Albemarle à la mort de son père, le 13 - octobre 1772 et mourut en 1849. Il avait épousé: - - 1º le 9 avril 1792, Élisabeth Southwell, fille de Lord Clifford, - laquelle mourut le 14 novembre 1817; - - 2º le 11 février 1822, Charlotte-Susannah, fille de Sir Henry - Hunloke (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - - [301] Henry-Chapelle, bourgade sur la route d'Aix-la-Chapelle à - Spa, à 19 kilomètres de Verviers. Lors de l'excursion du prince - de Metternich, du comte et de la comtesse de Lieven à Spa, - pendant le Congrès, les voyageurs s'étaient arrêtés dans une - auberge de ce village. - -J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je -n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu -avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu -ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te -dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon -amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent -irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que -tu es; ne fais rien pour changer. - -Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais -que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va -tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as -beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je -vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe -sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis -presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc, -sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes -lettres lorsque tu lis les miennes». - -Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien--et -il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas -sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et -en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand -je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout -moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le -talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe -pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés -même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut -exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de -l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est -appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse -dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il -s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une -circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le -talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et -l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul -qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel -m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont -tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans -tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir -que de l'esprit et de manquer de cœur. - -Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres, -ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir -un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon -compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins -que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai -dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt -choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je -ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler -ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que -tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais. -J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire -une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de -la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes -dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que -l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur. - -Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la -première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je -me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de -sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon -amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître -maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout. - -Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste -l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres -si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes -assurances et tes vœux si fortement exprimés dans _ma_ langue, me -prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance, -que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je -crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre -roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur, -et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je -réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait -placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en -être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus, -si le tout n'est pas toi? - - * * * * * - -Je viens de recopier ce que tu trouveras sur cette feuille. La -feuille no 7 du 22 janvier t'arrivera par Paul, que la malheureuse -position de son beau-frère retient ici. Je ne puis et ne veux la -confier à une autre occasion, et ne veux pas manquer le départ du -courrier hebdomadaire pour t'envoyer le no 13 moins la feuille 7. - - _Le prince de Metternich avait en effet recopié sur une feuille à - part, parvenue postérieurement à la comtesse de Lieven, le - passage ci-dessous, daté du 22, auquel il ajouta quelques mots le - 28 janvier_: - - - Ce 22. - -Je vais entrer aujourd'hui avec toi, mon amie, dans un court -développement, bien _secret_ et bien _confidentiel_, sur le plus grand -intérêt de ma vie, celui de t'avoir ici. - -Ton Empereur a plusieurs classes d'individus qu'il emploie en les -casant d'après le genre de service qu'il en attend et d'après un -calcul qui porte sur le terrain sur lequel il les place. - -C'est ainsi que jamais il n'enverra un _faiseur_ (véritable peste -diplomatique) en qualité d'ambassadeur ou de ministre ni à Londres, ni -ici. - - - _Sur une autre feuille_: - - - Ce 28. - -Des nouvelles de très bonne source ne me laissent quasi point de doute -que Pozzo[302] ne travaille sous mains, pour se ménager le poste de -Vienne. Le terrain de Paris, qu'il a tant contribué à gâter, lui -paraît intenable pour lui à la longue. _Nous ne le recevrons pas_, si -même l'on devait vouloir l'envoyer, fait dont je doute fort[303]. - - [302] POZZO DI BORGO (Charles), né le 8 mars 1764 à Alala près - Ajaccio. Secrétaire en 1789 de l'assemblée électorale de la - noblesse de Corse. Quitte cette île en 1796, entre au service - russe comme conseiller d'État en 1804, colonel en 1806, quitte - après Tilsitt le service de la Russie mais y rentre en décembre - 1812. Général-major (1813), aide de camp général (1814), - ministre, puis ambassadeur à Paris, comte russe (1826), général - d'infanterie (1827), ambassadeur de Russie à Londres (1835-1839), - mort à Paris le 15 février 1842 (Grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, - _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. - II, portrait 162). - - [303] Au sujet du projet de faire nommer M. de Lieven ambassadeur - à Vienne, voir p. 62 et lettre du 31 janvier. - - - _Ici reprend la lettre no 13._ - - - Ce 23. - -Mon amie, ma lettre redevient un volume. Je conçois qu'avec ton train -de vie et ta gêne, tu pourrais finir à ne pas trouver ni le temps ni -les moyens de me lire. As-tu songé à acheter un portefeuille à Paris, -avec une serrure à combinaisons? Ne te fie pas aux clefs; les -meilleures sont celles qui ouvrent, et elles s'égarent tout comme -celles qui n'ouvrent pas. Si tu l'as oublié (et je parie que tel est -le cas), fais écrire par N[eumann] à Paris qu'on t'envoie un -portefeuille avec une serrure à combinaison plate de Huret[304]. - - [304] _Bottin_ de 1819, p. 143: «HURET (Léopold). Ingénieur, - breveté de S. M., de S. A. S. la duchesse douairière d'Orléans et - du garde-meuble de la couronne, fournisseur des estafettes du - gouvernement et des ministères. Belle collection de fermetures de - combinaison, garnitures mobiles, etc., très beaux portefeuilles - ministériels, de voyage et même de poche fermés avec ses nouveaux - procédés, ainsi que beaucoup de machines d'une utilité générale, - toutes de son invention ou perfectionnées par lui. Fabrique, rue - des Grands-Augustins, 5». - -A propos de Paris, on y dit que: le Roi est casé, serré, ciré et -désolé[305]. Que Dieu te garde de jamais te trouver en pareille -position. - - [305] Jeu de mots sur les noms des quatre principaux membres du - ministère du 29 décembre 1818: M. Decazes, ministre de - l'intérieur; M. de Serre, ministre de la justice; le maréchal - Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre; le général Dessolle, - ministre des affaires étrangères, président du conseil. - -Mon amie, je te permets et je t'ordonne même de ne pas penser à ce qui -me plaît, quand il s'agit de faire ce qui t'est utile. Or, tu mettras -dorénavant les vésicatoires que voudra t'appliquer ton médecin, -partout où il les jugera nécessaires et même passablement utiles. Tu -ne demanderas pas combien de temps restent les marques. J'aimerai à la -folie celles auxquelles tu devras une seule heure de santé. - -L'un de mes ancêtres, bon et brave chevalier, était promis à une jeune -et riche héritière. Les noces étaient arrêtées; elles durent être -retardées, vu une guerre qui survint entre l'Allemagne et la France. -Mon pauvre aïeul y perdit une jambe et la moitié de l'autre. Il -écrivit sur-le-champ à sa fiancée qu'il lui rendait toute liberté. Ma -bonne bis- ou trisaïeule lui répondit: «Comme je n'aime pas vos -jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un -bras de moins.» Le sang de la bonne femme coule dans mes veines, et je -bénis le ciel que l'amputation du brave grand-papa n'ait pas dépassé -les jambes, car tout l'amour de la fiancée n'eût pas suffi pour le -bien de sa postérité. Il est clair que je ne t'aimerais pas -aujourd'hui, ce à quoi j'aime cependant beaucoup à être condamné. - - - Ce 24. - -Le beau-frère de Paul est très mal[306]. Il souffre l'impossible: -après une maladie affreuse--la goutte s'était portée sur le cœur--il -vient de s'en découvrir une autre. Il a des pierres dans le fiel. Il -est depuis huit jours entre la vie et la mort. Sa mère avait le même -mal, tout juste à l'âge du fils. Elle est restée dans cet état de -désolation pendant six mois, et elle a eu le temps de l'oublier -pendant plus de vingt-quatre années de santé. J'ai peur que tel ne -soit pas le sort du fils. Je souffre de l'un des aspects les plus -pénibles; je passe bien des heures à côté de son lit, et je ne sais -comment faire partir Paul, qui a d'autres motifs pour ne pas être -fâché de rester. Je profiterai du premier moment de mieux pour le -mettre en route. - - [306] Voir p. 147. - -La vie, mon amie, est une chose à la fois si tenace et si délicate que -l'on ne sait si elle tient à un câble ou à un cheveu. - - - Ce 26. - -Le courrier part, et je ne puis me résoudre à attendre le départ de -Paul, qui peut se retarder encore de huit jours. Son beau-frère est un -peu mieux aujourd'hui, mais j'ai peur que ce mieux ne soit qu'un -faible répit. - -Mon amie, le courrier de Paris est arrivé aujourd'hui. Il ne m'a rien -porté de toi. Je suppose que N[eumann] va m'en expédier un. La -première chose que je cherche toujours dans les immenses paquets qui -m'arrivent, ce sont tes petites lettres, que je reconnais au format. -Mon amie, les grandes affaires et les gros paquets ne pèsent guère -dans la balance du bonheur. - -Mon départ pour l'Italie est fixé au 23, à moins d'incidents que je ne -puis prévoir. N[eumann] recevra à temps des instructions pour notre -correspondance. Je n'oublierai certes pas le premier intérêt de ma -vie. - -Tu liras probablement incessamment dans les feuilles mon nom accroché -à de nouveaux titres et à d'autres fonctions. - -Il n'y a pas un mot de vrai au bruit qui est né dans quelque coin de -rue, et qui, à ce titre, ne saurait manquer de faire le tour de -l'Europe. L'on veut me faire plus que je ne suis, et je voudrais être -moins, rien du tout. Je puis empêcher le premier, et n'ai -malheureusement encore jamais trouvé le moyen d'effectuer le dernier. - -Mon amie, que je serai heureux le jour où je te reverrai! Adieu, il -faut que je finisse, car je ne puis retarder le départ d'un homme dont -les chevaux sont mis depuis plusieurs heures. Adieu, ma bonne et chère -D. - - - - -No 14. - - - V[ienne] ce 28 janvier 1819. - -Je commence un nouveau numéro, mon amie, pour te dire que je t'aime de -tout mon cœur et que je n'aime que toi. Cette lettre te sera enfin -remise par Paul. - -Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier -à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y -jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui -m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent -leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie. -Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de -ce mois[307]. - - [307] Voir, p. 154, ce passage rétabli à sa date. - -Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les -feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait. - -Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je -vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je -regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré -ce qu'en pense le _Morning Chronicle_, pour ne pas aimer la liberté de -mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu -es au nord. Notre correspondance--le seul bonheur duquel je jouis en -ce moment--ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse -entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en -ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra -meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du -bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement -que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle. -Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral -l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence. - -Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le -trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je -pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des -plus grandes jouissances de ma vie. - -Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la -rencontre avec ma fille[308]. Je ne la quitterai pas de tout le -voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne -calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je -voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu -puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur -le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses -sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses -paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère, -le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour -vous remercier de vingt-deux années de bonheur[309]!» Voilà tout ce -qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental -tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle -plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que -l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également -fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son -existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui -que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet, -tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister -à la fois pour tous vos enfants et parents. - - [308] Le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, de retour de - Paris, retrouvèrent le prince de Metternich à Florence. - - [309] C'est presque mot pour mot le texte du billet d'adieu - adressé par Mme de Lieven à M. Guizot la veille de sa mort. Y - aurait-il là une involontaire réminiscence?--(Voir _Souvenirs du - baron de Barante_, t. VIII, p. 159). - -Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un -voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout -bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on -puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à -ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu -ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un -«oui» tout rond. - - - Ce 29 janvier. - -J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[310]; je -savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais -seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même -et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport -de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion -et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble -réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de -château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais -provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour -suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour. - - [310] Par le Prince Régent qui s'y était fait construire en 1818 - un pavillon de style chinois. Le comte et la comtesse de Lieven, - à peine revenus de Paris, étaient allés y passer quelques jours - (L. G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, Princess Lieven, during - her residence in London_, p. 38). - - - Ce 30. - -J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes, -par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est -venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir -sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir -l'une des plus sottes figures--véritable valise vivante--qu'il y ait -au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de -quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée -de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première -poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon -imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir -quitté Londres. - -Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en -passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte -toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un -de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je -n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne -amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une -sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire; -je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est -constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me -suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[311], de Golovkine, de -Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont -retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés. -Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien, -hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y -répondre: j'en suis tout plein et tout heureux. - - [311] LÉARDI (Paul, comte), né en 1763. Évêque _in partibus_ - d'Éphèse, Nonce apostolique à Vienne, mort dans cette ville le 30 - décembre 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je -trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme -je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à -pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en -faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point -pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que -je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être -ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai -toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au -second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais -dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible -de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te -laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je -n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si -pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit -avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y -découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas -qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent -avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus -et mieux que la plupart des hommes. - -Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus -aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes. -Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être -la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès -que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est -transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et -ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le -lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est _plus_ demain et -jamais _moins_. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas -assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades; -j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai -toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que -nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma -vie, à un même but. - -Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un -lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous -pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions -à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est -simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts, -les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je -n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que -moi. Nous sommes _vrais_ tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes -par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par -toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce -cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le _troisième_, homme ou -femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le -chercher. - -Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te -satisfera _en plein_. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire. -Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce -que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur -sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux -effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour -qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout -est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux--et -vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait _notre vie_, -mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous -n'allons aujourd'hui--et nous ne vieillirons pas en peu de moments. - - - Ce 30. - -J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur. -Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des -lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une -lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page. - -Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de -l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je -n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache -tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui -découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite -d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas. - -Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai -commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as -aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je -sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au -reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de _nommer_, je crois que -je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée; -quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les -femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples. -La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver, -tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une -connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de -décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur -sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se -font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie -à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils -cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de -l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où -la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse -quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie -trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et -elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans -cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le -Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon -amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il -se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se -renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus -entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des -difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des -humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent! - -J'ai beaucoup connu un homme--et je crois que c'est celui duquel tu te -plains--et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton -cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent -son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de -donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de -cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais. - -Si le sort nous avait réunis plusieurs années plus tôt, sais-tu ce qui -serait arrivé? Peut-être m'aurais-tu aimé et la jalousie nous eût -désunis. Je suis bien loin d'être le meilleur homme de la terre, mais -je suis l'un des plus justes. Rien ne me révolte comme tout ce qui ne -l'est pas. Il est dans ma manière d'être quelque chose qui doit être -vrai, car j'en ai éprouvé constamment les effets. J'ai l'air du monde -le plus froid et le plus calme: mon amie découvre que je ne suis ni -l'un ni l'autre. Dès que je suis en liaison, je deviens devant le -monde vingt fois plus aride pour la femme que j'aime et je reste pour -les autres tel que je suis constamment. Dès lors, la comparaison -s'établit: je dois devenir autre que je ne puis l'être; je me révolte; -l'on me taxe d'infidélité là où je ne suis que constant; je me fâche, -l'on se fâche; toi surtout, tu te serais fâchée. Mon amie, je crois -que, plus jeunes, nous nous serions disputés. J'ai le malheur de -rester calme dans la dispute, et rien ne met les femmes hors des gonds -comme le calme. Je suis bien certain cependant que rien n'eût jamais -pu nous séparer, nous nous serions convenus trop pour nous quitter. -Moi, au moins, j'ignore ce que c'est que quitter. Tu m'aurais -peut-être battu. - - - Ce 31[312]. - -Ta description de Brighton m'a fait grand plaisir. C'est tout comme si -j'y étais: quelle différence cependant si j'y avais été! La -description du logement ne me satisfait pas complètement. Je n'y vois -de commode qu'une antichambre, et je conçois qu'un archiduc peut s'y -trouver mieux que moi, car elle lui suffit. - - [312] Les billets du 31 janvier et du 1er février furent séparées - par Metternich de la lettre no 13 et envoyés postérieurement à - celle-ci. Il en informait la comtesse par ces mots placés à la - suite du billet du 30: «Le reste de cette feuille et celle 6 - t'arriveront par P. E. Tu verras à la fin de la lettre pourquoi. - Il en est de même de la feuille 7 du no 14.» P. E. étaient les - initiales de Paul Esterhazy. - -Je ne suis pas étonné que le maître du lieu[313] ne t'ai point parlé -de _nous_; ce n'est que par St[ewart] qu'il apprendra quelque chose, à -moins que les yeux de sa future ne lui fassent oublier tout ce qui -n'est pas elle[314]. J'ai eu grand soin de calmer sa curiosité, à -force de ne lui rien dire _du vrai_ et de convenir _des apparences_. -La plupart des hommes ne vont pas au delà; il leur suffit de -rencontrer une apparence de conviction qu'on les trouve fins -observateurs; ils se contentent de cette belle découverte et ne se -soucient pas de savoir le fond de la chose. - - [313] Le Prince Régent. - - [314] Ch. Stewart épousa en secondes noces le 3 avril - Frances-Anne, fille unique de Sir Harry Vane-Tempest. - -St[ewart] est parti convaincu d'ici que notre rapport se borne _à la -possibilité qu'il eût pu s'en établir un entre nous, si, et si, et si, -etc., etc._ - -Or, sers-t'en comme d'une sourdine et non comme d'une trompette: il -est bon à l'un comme à l'autre. St[ewart] est un très galant homme: ce -sont tout juste ceux-là auxquels il faut dire tout ou ne leur confier -rien. - -Les feuilles du no 13 que tu reçois aujourd'hui prouvent de nouveau la -coïncidence parfaite entre nos occupations et nos jugements. Tu verras -que, sans être né au 64e degré, j'en juge parfaitement la température. -Le but que je te propose doit être le nôtre, la marche qui doit y -conduire doit nous être commune. Le terrain est encore net; il ne faut -pas le brouiller et avec un peu de prudence y parviendrons-nous. Il -m'est arrivé de parvenir à des choses plus difficiles que celle-là, -c'est peut-être parce qu'elle devrait ne pas l'être que j'y -parviendrai plus difficilement. J'ai une longue expérience dans les -affaires de ce monde et j'ai toujours vu que rien n'est aisé à -arranger comme tout ce qui semble présenter des difficultés -insurmontables. Aussi, quand il s'en présente une, je commence -toujours par voir s'il y a une impossibilité apparente: je ne tremble -plus dès que tel est le cas. - -Je n'ose pas penser à ce qui serait le succès de ma vie. J'ai peur -même d'y penser, car rien ne tue les succès comme les désirs. - -Ma bonne amie, tu te trompes quand tu crois que le voyage d'Italie -finira à la fin de mai. Ce n'est que vers la mi-juillet que je pourrai -songer à me mettre en route pour l'Angleterre, et c'est ce sur quoi -s'étaient fondés mes doutes si je devais préférer 19 à 20. D'après ce -que tu me dis et ce que je sais, je ne crois pouvoir penser qu'à 20, -en me réservant toutefois de saisir tout moment propice--et il est des -moments qui ne se présentent qu'au vol. L'automne de 19 ne peut donc -entrer dans aucun calcul, mais je te dirai ce que je prépare pour -l'année prochaine. Je compte me ménager un congé pour aller sur les -bords du Rhin au mois de mai et de juin. J'irai d'abord chez moi--ce -sera le prétexte--je passerai en Angleterre--ce sera le but--et je -resterai dans le prétexte en passant de nouveau une quinzaine chez -moi. Mes voyages sont de fortes affaires, c'est pour cela que je ne -crains guère les défaites. Je parie, mon amie, que si j'avais été -général, j'aurais gagné les batailles et j'aurais été rossé comme -plâtre dans les escarmouches. J'aimerais, dans tous les cas, mieux ma -course à Londres que Waterloo. Ma bonne amie, Waterloo a pourtant -également son mérite; la gloire de la journée me fait même aimer la -grosse cabaretière en face de la chapelle du lieu! - -Ainsi la chose reste dite. Si je puis juger le moment et le saisir au -vol en 1819, tu me verras à Londres. Si je crois le fait meilleur, de -toute manière meilleur en 1820, ce sera cette heureuse année que -j'irai. Mon amie, que n'est-ce demain! - - - Ce 1er février. - -Mon amie, comme le temps passe! Voilà que _tout_ va être à trois mois -de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an -pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte. - -Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par -conséquent dans tout ce que tu penses! - -Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer -l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en -avant.» - -Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager -la propriété. Je vais te le prouver. - -Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa -maison aux miennes[315], j'ai choisi un _motto_ pour mes armes. Je me -suis arrêté plusieurs mois au mot de «_Vorwærts_»[316], que j'ai voulu -demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le -choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai -trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée -dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien -plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a -empêché de choisir le mot--le fait étant dans mon cœur et dans mon -essence, je te plais. J'ai inventé _Kraft im Recht_[317] que je porte -maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu -en lis le manifeste dans ces trois paroles. - - [315] Cette faveur fut accordée au prince de Metternich par une - lettre autographe de l'empereur François datée de Paris, 21 avril - 1814 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 649). - - [316] En avant. - - [317] La Force dans le Droit. - -Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une -détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules -grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même -est condamnable; celle qui vous porte à pousser _la cause_ est la -force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre. -C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme -comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est -pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la -chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne -suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à -moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de -tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais -content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est -de _faire et bien_; c'est elle qui me console en partie des immenses -sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que -j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai -manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par -l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire -que _je fais pour devenir_, que je _marche pour monter_. Quand je -marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant -hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne -suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que -je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime; -chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions -d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes -intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un -sentiment quelconque d'ambition relatif à moi? - - - Ce 2 février. - -Quelles bonnes journées! Gordon[318] m'a envoyé ce matin des dépêches -que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé -une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11 -du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il -t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que -j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante -dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de -«_wehmüthige Stimmung_»[319]. J'ai beau vouloir me distraire, la -journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en -sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée -étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle -ressemblance. - - [318] GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires de l'ambassade - d'Angleterre à Vienne pendant l'absence de Charles Stewart. Né en - 1791, fils de Lord Haddo, frère de Lord Aberdeen et de Sir - Alexandre Gordon, qui fut tué à Waterloo. Attaché à l'ambassade - anglaise en Perse (1810), puis secrétaire d'ambassade à la Haye. - Ministre plénipotentiaire au Brésil (juillet 1826-1828). - Ambassadeur à Constantinople (1828-1831), puis à Vienne (octobre - 1841-1846). Mort subitement à Balmoral le 8 octobre 1847 - (_Dictionary of National Biography_, t. XXII, p. 228). - - «Londres, 4 janvier.--Samedi, l'honorable M. Gordon est parti en - qualité de chargé d'affaires pour Vienne. Il passera par Paris. On - dit qu'il va remplacer Lord Stewart, et Sa Seigneurie viendra - passer quelque temps en Angleterre.» (_Moniteur universel_ du - samedi 9 janvier 1819, no 9, p. 34.) - - [319] Disposition d'esprit mélancolique. - -Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand -plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que -nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette -conformité entière--si rare à rencontrer--que se trouve le lien qui -nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de -raisons de ne plus douter de cette entière conformité! - -Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans -ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre -chose, ne reste stationnaire. - -Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi -en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point -dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma -pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je -cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as -appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu -la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais -gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir -par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur -comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le -reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison -avec toi--ce bonheur n'est pas d'ici-bas--que tu me retrouverais à la -fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement -de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui -ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est -le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à -quarante;--mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma -propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me -quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne -pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait -avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en -feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les -nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées -bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à -ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est, -après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais -vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme. -_Veux_, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but. - -Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en -fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas -ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du -sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages -privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui -s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession -dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de -l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement -que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre -jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas. - -Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[320]. Tu as été placée dans -une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les -femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente -à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît -pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle -un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune -personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait -être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et -elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais -être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite. -L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être -inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste -comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage -ne paraît plus alors qu'une dure nécessité--le devoir, un poids -souvent insupportable--il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre -en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se -fonde sur une forte déclaration _des droits de l'homme_. Elle croit -trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé -comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en -désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les -choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se -représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui -n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de -s'être préparé une source de regrets amers et éternels! - - [320] Mme de Lieven avait quinze ans à l'époque de son mariage. - -Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison? - -Mais en quoi as-tu tort? - -Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne -peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton -mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à -quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point -de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De -l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience -te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que -cette _partie législative_ de ton être ait tort. Je respecte avant -tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon -amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc -tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait. - -Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la -plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent -le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces -circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se -marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur. -La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet -bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et -je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si -les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente -ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta -gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta -mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'_affaire de la vie_ -avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce -qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire. - -Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur -a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher -la cause hors toi-même. - -Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me -plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais -l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie, -tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras -jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est -bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée. -Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais -ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement. - - - Ce 3 février. - -En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire -de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui -parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est -pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que -ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus -détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un -conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire -des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font -l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi -faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit -l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires -de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la -nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal. - -Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une -liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire. -En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée -d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire -autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce -besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni -correspondantes. Je n'écris que sur des _in-folio_. Je voudrais -pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de -toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi, -partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable, -le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la -fois la plus vraie et la plus fausse. - -Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je -ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs -manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire, -quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans -plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui -leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même -jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais, -de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te -jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune -insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit -ans[321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes -anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche. -Dis-moi, bonne amie, lesquelles de _vos_ femmes se vantent, ce qui -serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en -font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde -l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu -m'assures que mes belles le sont! - - [321] Le premier voyage de Metternich en Angleterre date de 1794. - Le prince avait alors 21 ans et non 18. - - - Ce 4. - -Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais -pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste -pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je -ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne. -L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un -long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes -aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais -par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se -lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd. - -Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou -faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde, -respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les -libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être, -car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur -parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles. -Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce -qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des -bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires -bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas -pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans -le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La -liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de -la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes -charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous -manque un _Morning Chronicle_! - -Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je -le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas -à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je -te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon -amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que -tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et -c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition. -Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle, -hors le _bien faire_. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache -le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et -de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour -la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me -faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et -n'oppose rien à mes vœux! - -Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus -sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[322]. Ce diable -d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce -qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la -réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan--nom doux -à prononcer--est une espèce de Chinois pour l'étiquette[323]. Nous -avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son -audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien -vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi, -même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est _l'un -de tes enfants_. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être -déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de -laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[324]. Je suis fâché que -cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais -bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de -l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de -cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne -manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne -pourrait jamais être à moi! - - [322] Le marquis de Rivière, ambassadeur de France, au duc de - Richelieu, Constantinople, 10 octobre 1818: - «Mirza-Abdul-Hassan-Khan, qui a rempli avec succès en 1810 une - mission diplomatique importante à la cour de Londres et qui, en - 1814, 1815 et 1816, a résidé à Saint-Pétersbourg, est arrivé à - Constantinople le 26 septembre. Ce personnage se rend de nouveau - à Londres par l'Autriche et la France, et il est également chargé - de missions pour les cours de Vienne et de Paris. - - «Cet ambassadeur est un homme réellement distingué. Il parle fort - aisément l'anglais et le russe. Il connaît les intérêts des - puissances européennes, surtout les affaires de l'Inde, où il a - fait un long séjour. Il a un esprit pénétrant, beaucoup de dignité - dans sa conduite, et une élévation d'idées peu commune chez ses - compatriotes. Possesseur d'une fortune considérable et comblé des - bienfaits de Feth-Ali-Chah, il est encore traité par son maître - d'une manière toute royale... Sa mission a essentiellement pour - but de connaître l'état des affaires de l'Europe, et celui de la - France en particulier, à laquelle la cour de Perse paraît - conserver une sorte de prédilection. Il aura aussi à régler avec - le ministère anglais quelques affaires d'un haut intérêt... Cet - ambassadeur a eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté (Louis - XVIII) à Hartwell et il ne parle du roi et de son auguste famille - qu'en termes convenables.» (_Archives du ministère des Affaires - étrangères._ Turquie, Correspondance. Vol. 231, fº 207 recto.) - - Du même au même. Constantinople, 25 novembre 1818: - «Mirza-Abdul-Hassan-Khan... a quitté Constantinople le 21, se - dirigeant sur Vienne, où il espère trouver les deux empereurs de - retour d'Aix-la-Chapelle. Tout le monde s'accorde à dire beaucoup - de bien de son caractère, de son esprit distingué et de sa noble - conduite... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est accompagné de quatorze - personnes en tout... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est très instruit - dans les langues persane, arabe et indienne, il parle aussi fort - aisément le turc, l'anglais et le russe. Il souhaitait d'être - accompagné d'un Français de mon choix, pour apprendre notre langue - pendant le voyage, mais j'ai laissé tomber cette proposition, afin - d'éviter quelques inconvénients» (_Ibid._, fº 245). - - Mirza-Abdul-Hassan-Khan est l'auteur d'un ouvrage intitulé - _Haïrat-Namâ_ ou _Livre des Merveilles_, qui contient un long - récit des voyages du khan aux Indes, en Turquie, Russie, - Angleterre, etc. (BEALE, _An Oriental Biographical Dictionary_, - Londres, 1894). - - [323] «Il n'est pas possible de voir un personnage plus taquin et - plus épineux que Mirza-Abdul-Hassan-Khan chicanant sur toutes les - étiquettes, avare, mais fin, rempli d'esprit, et connaissant - parfaitement les usages européens, car il a passé trois ans à - Saint-Pétersbourg et quatre ans à Londres.» (_Souvenirs de la - baronne du Montet_, 1785-1866, p. 183). - - [324] «Nous avons été, avec Mmes de Chotek et de Kolowrath, voir - la célèbre beauté circassienne, l'esclave favorite de - Mirza-Abdul-Hassan-Khan. Les noirs chargés de sa garde ont fait - beaucoup de difficultés pour nous admettre. Enfin, les portes se - sont ouvertes et, à notre grande surprise, nous avons vu une - femme sans beauté, plutôt petite que grande, assez maigre, peau - très jaune, cils et sourcils noirs, beaux grands yeux noirs, - cheveux noirs et malpropres, sur lesquels elle avait jeté - quelques chiffons et de vieilles fleurs artificielles fanées et - flétries, apparemment pour se donner une apparence de parure. - Elle était vêtue à l'européenne, d'une vilaine petite robe, - éraillée, de mousseline jaune.» (_Souvenirs de la baronne du - Montet_, p. 184.) - - - Ce 5 février. - -Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu -vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des -êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde -et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que -l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien -connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés -sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne -trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se -trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus -stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais -les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à -la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous -sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier -abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il -pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses -côtés. - -Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de -quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je -vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures. -Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les -dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les -vendredis. Huit ou dix personnes--et ce sont celles qui sont -bien--viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne -nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à -causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin--et -ça surtout chez toi--que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien -et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes, -l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les -idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de -finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime -réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de -vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue. -La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[325] était aimable; -elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait -que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu -que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et -que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas. -J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour -la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu -absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du -premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici, -comme je n'en manquerais plus! - - [325] Voir p. 41. - -Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je -connais beaucoup Lady Harrowby[326] c'est-à-dire autant que l'on -connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines. -Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à -fait, et je le crois. - - [326] HARROWBY (Susan LEVESON-GOWER, Lady). Elle était la fille - du premier marquis de Stafford. Elle avait épousé, le 30 juillet - 1795, Dudley Ryder, premier comte d'Harrowby et vicomte Sandon, - né à Londres, le 22 décembre 1762. Sous-secrétaire d'État pour - les affaires étrangères (1789), secrétaire d'État pour les - affaires étrangères (1804), démissionnaire la même année, ce - dernier fut envoyé sur le continent pour négocier une coalition - générale contre Napoléon, mais Austerlitz mit fin à sa mission; - président du bureau du contrôle des Indes (1809), ministre sans - portefeuille jusqu'en 1812, ministre président du conseil - (1812-1827), il mourut le 26 décembre 1847. Lady Harrowby était - morte avant lui, le 26 mai 1838 (_Dictionary of National - Biography_, t. L, p. 44).--Greville la dit supérieure à toutes - les femmes qu'il ait jamais connues. - -Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me -paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit--et elle peut -en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de -l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[327]: -elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu -jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle -n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable -assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de -Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et -elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas -rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés -insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur. -La _femme-homme_ me tue. - - [327] STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine NECKER, baronne DE), - née à Paris le 22 avril 1766, épousa le 14 janvier 1786 le baron - de Staël qui mourut à Poligny le 9 mai 1802. Elle-même mourut le - 14 juillet 1817, à Paris. - - Au cours d'un voyage en Allemagne, Mme de Staël était arrivée à - Berlin en mars 1804; elle y resta jusqu'au moment où elle fut - rappelée à Coppet par la mort de son père, en novembre 1804. M. de - Metternich était ambassadeur auprès de la cour de Prusse depuis le - 3 janvier 1803. C'est donc à cette période, mars-novembre 1804, - que le prince fait allusion dans les lignes qui suivent. - -Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son -fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses -pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la -domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je -désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas -à une grâce et bien moins encore à une punition. - -Mon amie, plus j'y pense, plus je veux _toi_ et moins je veux tout ce -qui n'est pas toi. - -Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai -point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins -après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus -même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève? - - - Ce 6. - -Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et -que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus -belle audience possible à _ton fils de Persan_[328]. Ce n'est que par -délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton -enfant, au reste, ne te ressemble pas. - - [328] _Moniteur universel_ du 21 février 1819, no 52, p. 213. - «Vienne, ce 6 février.--L'ambassadeur de Perse, - Mirza-Abdul-Hassan-Khan eut hier une audience solennelle du - prince de Metternich. Elle dura un quart d'heure; M. de Hammer y - servit d'interprète. Cet ambassadeur fera demain son entrée - solennelle; il y avait eu quelques difficultés relatives à - l'étiquette, mais le prince de Metternich les a aplanies. La - garnison formera une double haie. L'ambassadeur se rend - directement au château pour avoir une audience de l'Empereur.» - - Mme DU MONTET (_Souvenirs_, p. 183) donne quelques détails sur - cette dernière audience: «Il a appelé l'Impératrice la _supérieure - du sérail_ dans son discours d'audience. Elle était précisément - entourée le jour de sa réception des plus respectables dames du - palais, vieilles et laides. Ces étranges étrangers ont fort - diverti les élégants, mais il semble qu'ils nous trouvaient plus - barbares qu'eux.» - -Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons. -J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le -lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas -mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S. -M. le Chah[329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite. - - [329] Feth-Ali-Chah (1797-1834). - -La lettre du Chah est curieuse pour les titres qu'il me donne. Je te -prie de ne plus m'en donner d'autres et je te les envoie à cet effet -en traduction. Le mot d'ami est si peu de chose, en comparaison de -tant de mots! Tu es si courte et si laconique en me disant ce mot de -trois lettres, que je te prie de me traiter dorénavant avec un peu -plus de dignité. J'ai grandi de beaucoup depuis hier. - -Dans la lettre du Chah, il se trouve une phrase qui, à ce que m'assure -le drogman, est un proverbe en Perse qui est joli: _Es führt ein Weg -von Herzen zum Herzen_[330]. J'avoue que j'ai découvert ce chemin, -mais je donne à faux aussi souvent que je tâche de m'orienter sur la -route établie entre mon cœur et celui du Chah. Si, dans ce cas -spécial, il en existe un, je crois qu'un funambule seul pourrait s'en -servir. - - [330] Il y a un chemin qui conduit du cœur au cœur. - -_Notre_ route, mon amie, est la plus large, la plus unie, la plus -belle du monde. Je n'en connais point que je parcoure avec plus de -plaisir et qu'il m'ait paru plus facile de découvrir. - -Voici le titre que me donne le Chah. Tâche de l'apprendre par cœur: - - _Werkstätte des Vesierthums und der Erhabenheit; Ordnung des - Ministeriums und der Grösse; Verstärkung der Ehre und Pracht; - Bürge der Weltgeschäfte; Ordner der Zeitbegebenheiten; gesegneter - Vesier von durchdringender Urtheilskraft, die der des Jupiters - gleicht (Jupiter la planète); ausser- und hochwürdiger, mächtiger - und prächtiger, fester und standhafter, durchlauchtiger Vesier - und Emir; herrlicher, grossmüthiger, ausserwürdiger, - ansehnlichster, vortrefflichster, geliebtester, befreundetster; - Maass der christlichen Grossvesiere; Muster der an Jesus - glaubenden Grossen; Freund, bester, gütiger F. v. M., Grossvesier - des hohen deutschen Hofes_[331]. - - [331] _Traduction littérale_: atelier du vizirat et de la - majesté; ordre du ministère et de la grandeur; renfort de - l'honneur et de la magnificence; garant des affaires du monde; - ordonnateur des événements; vizir béni dont le jugement a une - force pénétrante qui égale celle de Jupiter (Jupiter la planète); - digne et révérendissime, puissant et glorieux, ferme et - persévérant, sérénissime vizir et émir; le plus magnifique, le - plus magnanime, le plus digne, le plus considéré, le plus - excellent, le plus aimé, le plus chéri; exemple des grands vizirs - chrétiens; modèle des grands qui croient en Jésus; ami, le - meilleur, le plus bienveillant Prince de Metternich, grand vizir - de la haute cour allemande. - -En as-tu assez? Eh bien! c'est la bonne moitié du titre. - -Le commencement de la lettre t'irait mieux qu'au Chah: _Nachdem die -Wangen dieser Briefbraut mit dem Rosenroth freundschaftlicher -Anwünschungen geschmücket werden, ist folgende hochdero -durchdringenden Verstande unverhohlen und klar_[332]. - - [332] Après que les joues de cette fiancée par lettre sont ornées - de la rougeur de rose de souhaits amicaux, ce qui suit est - évident et clair à l'intelligence pénétrante de la haute personne - citée. - -Je n'y trouve de clair que l'ennui d'une pareille correspondance. - -L'ambassadeur conduit avec lui une Circassienne dont le -Reiss-Effendi[333] lui a fait cadeau en passant par Constantinople. -Tu vois que ta famille va être augmentée à la fois d'un fils et d'une -espèce de belle-fille. Heureuse mère! - - [333] Nom que l'on donne au ministre des affaires étrangères de - Turquie. L'_Almanach royal_ de 1819 dit que le Reiss-effendi - était alors Seyda-effendi; mais ce personnage avait été remplacé - avant le mois d'août 1818 par Mouhammed-Salyh-effendi, dit - Djanib-effendi. C'est ce dernier qui était en fonctions en - janvier et février 1819 (_Archives du ministère des Affaires - étrangères_). Turquie, Correspondance. Vol. 231, p. 181. - Traduction de la liste officielle des promotions et confirmations - des grandes charges civiles et militaires publiée, suivant - l'usage, le quatrième jour de la lune de Chawal 1233 (6 août - 1818). - - - Ce 8. - -Gordon me prévient qu'il va envoyer un courrier chez lui. Or comme -P[aul] E[sterhazy] est encore ici et qu'il mettra quelques jours au -delà du strict nécessaire pour vous arriver, je préfère ne pas te -priver de cette lettre. Tu vois, mon amie, que j'ai l'ambition qu'elle -te plaira. J'enverrai par Paul les feuilles qui manquent dans le no 13 -et dans le présent no 14. Tu les feras entrer dans leur ordre naturel. - -Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai -beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques -comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi -l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel -rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur -moi? - -Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont -charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop -large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau -qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à -celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes -dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un -joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai -jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir. - -J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie -également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je -serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on -venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je -t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][334]. - - [334] Voir p. 155. - - - Ce 9. - -Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le -courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même, -ce qui cependant n'est pas dans sa nature. - -Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une -censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse; -les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une -violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale! -Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu -m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la -tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de _nous_; -ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse -le plus au monde. - -Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai -d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus -exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être -à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et, -hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde -plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il -devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement -en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui -voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma -chère et bonne D. - - - - -No 15. - - - Vienne, ce 11 février. - -Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt -que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que -je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que -quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec -elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne -méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas -riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à -troquer avec personne. - -Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par -un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque -même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite -que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[335] et à Paris, et parce -qu'il est Paul. - - [335] Bourg situé à 7 kilomètres au S.-S.-E. de Neresheim et près - duquel se trouve le château de Trugenhofen, propriété de la - famille de Tour et Taxis. - -Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre -au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si -tu voulais te promettre à l'Autriche! - -Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien -n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un -séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie. -Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la -serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de -petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen -d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même; -j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui, -par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je -prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie, -hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois -là un homme bien arrangé. - -_Mes enfants_ m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que -je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi. -J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie, -que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne -l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui -connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me -garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et -je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes -péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est -aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est -bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je -viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si -courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer. - -Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je -serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de -mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en -fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide. - -Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis -décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de -beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre. - - - Ce 13. - -Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais -qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de -bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance -chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main -droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes -mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire -peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je -souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle -était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en -tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir -peur que Lawrence ne l'ait un peu trop _moutonné_. - -Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en -suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus -ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne -pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet. - - - Ce 14. - -Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin, -et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain -au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre. -Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place! -Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très -peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit -autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun -regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester -dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni -agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien. - -Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il -serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour. -Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux -qui s'y trouvent sont seuls heureux! - -Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire -autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui -et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas. -Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par -conséquent sur une ligne très différente de la nôtre. - -Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela: -elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en -elle. _Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce -qu'elle ne veut pas._ Telle est sa folie. - -J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le -moins[336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle -s'est divorcée pour se remarier. Son mari _de choix_ a cessé d'être -son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi -comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux -anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu -de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu -avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de -trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début. -C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas -et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant -pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme -je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de -plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre. -Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer -dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une -capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais -appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant -du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je -donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous -les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la -fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les -mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en -remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[337]. Le -lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon -et... elle ne s'est pas tuée. - - [336] Voir p. 110 et _Introduction_, p. XXVII. - - [337] En octobre 1814. - -Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais -aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je -dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu -comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon -essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les -autres.--Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est -aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus, -durant le reste de ma vie!--Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que -tu es à 400 lieues. - - - Ce 15. - -Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira -ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra -neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt. - -Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté -Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi. -N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par -conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la -cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que -je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma -course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai -avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon -amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet -digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme--tu me l'as dit -toi-même--et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné -à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai -entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de -mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que -je passerai en Italie! - -Adieu, mon amie. Continue à m'aimer et à me dire que tu m'aimes. - - - - -No 16 - - - V[ienne], ce 15 février 1819. - -Enfin recevras-tu, mon amie, les feuilles qui te manquent. Tu les -liras et tu comprendras pourquoi je n'ai pas voulu les confier à une -occasion étrangère. - -Tu reçois en même temps par Paul ou plutôt par N[eumann] le -portefeuille. Tu trouveras ci-joint l'explication du secret. Je n'ai -pas besoin de te dire pourquoi je l'ai arrangé de manière à ouvrir sur -les nombres 1. 8. 1. 8. Cette année est la _nôtre_; elle est celle qui -a donné à mon être une direction nouvelle, qui a été pour moi tout ce -qu'elle n'a pas été pour d'autres, cette année, mon amie, est celle de -notre _hégire_, et qu'elle le reste pour toujours! Mon amie, -comprends-tu que je dois l'aimer? - -Je te connais si peu que je ne sais pas si tu es adroite, c'est-à-dire -adroite comme usage mécanique de tes doigts; je parierais que oui, car -sans cela ne toucherais-tu pas du piano comme tu fais. J'espère donc -que mon explication de la serrure suffira pour que tu puisses te -servir du portefeuille. S'il n'ouvre pas sur 1. 8. 1. 8, ce n'est que -parce que tu n'auras pas mis les numéros bien droit en face des signes -du milieu. Si une fois tu as ouvert, tu ouvriras toujours. Il n'y a -que le premier pas qui coûte, en fait de cadenas comme en toute autre -chose. - -Je t'ai envoyé ce matin mon no 15 par un courrier de Gordon. - -Mon amie, lis bien et avec attention les feuilles que je t'envoie -ci-incluses, c'est-à-dire celles qui ont trait à notre avenir. Tu te -convaincras que j'ai fait en cette occasion les mêmes calculs que toi. -La plus grande distance peut séparer nos corps; nos âmes sont unies et -leur pensée est uniforme. Tu es moi, mon amie; j'en ai eu le -pressentiment et j'en ai la preuve aujourd'hui. Ce fait fait mon -bonheur et il me comble de vanité. Ce n'est pas une phrase que je fais -en te le disant. - -Tu conçois que tous mes soins doivent viser à chercher toutes les -occasions possibles pour aller te rejoindre quand et comment je le -pourrai, et partout où tu pourras être. Les _tiens_ réunis aux miens -doivent tendre à te fixer près de moi. Le véritable bonheur se -trouvera là; il sera placé au-dessus de la crainte de nous réunir pour -nous séparer; le bonheur du jour sera le garant de celui du lendemain, -et les seuls regrets que nous pourrons avoir seront subordonnés aux -charmes et aux jouissances que peuvent procurer la constance et la -durée. Mon amie, je ne te parle pas ici comme un jeune homme. Tout est -raison en moi et dans mes calculs, et ma vie est trop avancée pour -que, dans une question aussi grave que l'est celle de mon bonheur, je -puisse me livrer à des légèretés et à des chimères, qui, en tout -temps, ont été loin de moi, de ma pensée et même de ma conception. - -Paul n'est instruit de rien. Je ne lui ai nommé ton nom que comme -j'eusse pu le faire si j'avais vu l'une des femmes les plus -remarquables par son esprit et ses manières. Je ne lui ai rien dit de -ce qui regarde notre cœur et notre avenir. Moins l'on a de -confidents, mieux l'on est placé dans ce monde. - -J'ai reçu il y a peu de jours une lettre de notre ami -d'Aix-la-Chapelle. Il me charge de te dire mille choses aimables. - -Je ne t'écris que ce peu de mots, parce que je suis pris par cent -personnes et mille affaires et que je ne puis retarder le départ de -Paul qui déjà n'arrive que trop tard. - -Mon amie, pense souvent au meilleur ami que tu aies au monde, et -dis-toi, aussi souvent que tu penseras à lui, que tu n'es plus seule -au monde. - -Je suppose que le courrier hebdomadaire de jeudi prochain te portera -(s'il arrive juste à Paris) une nouvelle lettre de moi, et peut-être -même avant que tu n'aies celle-ci. - -Adieu, mon amie, crois-tu que je t'aime? - -Ton bracelet n'est pas fini. S'il l'est pour jeudi, tu l'auras par -cette occasion. - - - - -No 17 - - - V[ienne], ce 18 février 1819. - -Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le -no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de -promptitude. - -Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à -la fois ce matin par le courrier hebdomadaire. - -Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes--et je m'en -fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je -te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te -tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois, -à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je -t'aime! - -Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un -feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton -compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse -en toi la jolie femme plus que _tout toi_, qui, heureusement pour toi -et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie -enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut -plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi, -bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu -voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas -de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se -trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai -été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop. - -Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction -que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis -arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des -hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux. -Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne, -car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours -plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le -voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la -regarderas comme tienne. - -Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que -tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce -n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des -torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits; -qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui -tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne -te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre -nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes; -je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne -tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien -commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois -mois. - -Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait -des progrès plus étonnants que nous. - -Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que -je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès -qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par -trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle -pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un -doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais, -si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me -faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais -voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse. -C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours -le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but, -c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais -le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur -même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu -aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime -beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force -dans l'homme. - -Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de -Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un -homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre -fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait -pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup. - - - Ce 19. - -Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du -peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien -placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que -le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis -petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi -comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien! -Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que -de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout. -Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le -moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes -cheveux. - -Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce -qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu -revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour -par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus -sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a -débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour -lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué -combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite, -mais comme une curiosité. - -N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne -mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le -prendre--car ce serait de trop--je ne te conseille même pas de le -laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher -que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous -mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique. - -Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui -fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient -plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai -que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de -L[ieven] n'est-il pas du nombre? - -Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes -les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une -qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un -bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs. -J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et -rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la -jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui. - -Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[338]. Il a de -l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une -mer de défauts, des défauts _as boundless as the sea_[339] et pour le -moins aussi _deep_[340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce -qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils -n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la -foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en -résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les -habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai -tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une -si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est. -Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce -résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que -de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces -élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du -poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie! -J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas -valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la -conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis -admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me -sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant -qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la -justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui. - - [338] CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc). Né le 8 mai 1779. - Prit part aux campagnes de 1799, 1805, 1812, 1813 et 1814. - Généralissime des armées polonaises (novembre 1815). Il était - l'héritier du trône de Russie, mais, dès l'assassinat de son père - Paul Ier, il avait manifesté l'intention de renoncer à ses droits - et avait renouvelé cette renonciation à Alexandre en 1821 et en - 1822. Celui-ci n'en avait pas informé le grand-duc Nicolas, et - cette négligence fut la cause de l'interrègne de décembre 1825 et - de ses sanglantes complications. Il mourut à Vitepsk le 27 juin - 1831 (_Nouvelle Biographie générale_, vol. XI, p. 617.--RAMBAUD - et LAVISSE, _Histoire générale du quatrième siècle à nos jours_, - t. X, chap. IV, _la Russie_, par A. RAMBAUD). - - Le grand-duc Constantin avait rencontré Mme de Lieven à - Aix-la-Chapelle, où il était arrivé le 31 octobre. Celle-ci dit - dans une lettre à son frère Alexandre: «London, 3/15 january - 1819... I renewed my tender passages with the Grand Duke - Constantine.» (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her - residence in London_, p. 37). - - [339] Aussi infinis que la mer. - - [340] Profonds. - - - Ce 21. - -La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé -de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de -m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il -est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te -l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue -correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans -calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds, -c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne -peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe -sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète, -pardonne-le-moi. - -Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme -de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède -avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes -dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de -l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient -trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose -singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le -raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que -tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être -vivant pour moi et qu'il (_sic_) ne peut même plus devenir un être de -raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle -m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel -l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te -comptes-tu? Comment peux-tu croire que _toi dans mon cœur_ puisse ne -pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne -amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion -sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre. - -Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant -vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais -n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres; -je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je -t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as -reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de -ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et -il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et -que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté -ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un -petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux -têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais -fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai -été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[341]; je ne -t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque -séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même. -Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut -au lieu de lui répondre. - - [341] Ces derniers noms sont peut-être ceux de chiens de Lady - Castlereagh. Voir p. 80 et 81. - -Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs -que ceux à l'Hôtel de Bellevue[342]! Mon amie, il y a entre toi et moi -de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir -franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma -tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans -le premier intérêt de ma vie! - - [342] A Bruxelles. - - - Ce 21. - -J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le -27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et -pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à -Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à -Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y -viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage -et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier -que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance -avec moi qu'à présent. - -Les affaires vont mal en France[343]; elles n'iront pas en mieux. La -France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des -hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond. -Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute. -_L'aventurier_[344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il -voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande -partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant, -pendant et depuis son intrigante existence. _Avant_, il a voulu faire -ce qu'il n'a pas fait; _pendant_, il a fait ce qu'il ne devait pas -faire; _aujourd'hui_, il ne sait que faire. Les paroles lui restent; -elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé! - - [343] Voir p. 114 et 146. - - [344] Voir p. 115, n. 1. - -Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques -heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais -que je puis avoir raison dans de très graves questions! - -Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord -Lansdowne?[345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup. -C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition -qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour -pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la -distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que, -toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de -l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois -spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses -été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va -à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits -d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de -faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup -à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant -à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie -peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire. - - [345] LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, troisième marquis DE), - né le 2 juillet 1780 à Lansdowne House. Fut nommé chancelier de - l'échiquier à vingt-cinq ans (1806), mais se retira le 8 avril - 1807 avec le ministère Grenville. Pendant vingt ans il fut l'un - des chefs de l'opposition whig, et ne revint au pouvoir que dans - le ministère Canning. Il fit partie ensuite comme ministre de - l'intérieur du ministère de Lord Goderich, tombé le 8 janvier - 1828. - - Président du conseil dans le ministère de Lord Grey (1830-1834) - puis dans celui de Lord Melbourne (1835-1841) et enfin dans celui - de Lord Russell (1846-1852), ministre sans portefeuille dans les - cabinets de Lord Aberdeen (1852-1855) et de Lord Palmerston - (1855). Il mourut à Bowood le 31 janvier 1863. Pendant toute sa - vie, Lansdowne fut un whig très modéré (_Dictionary of National - Biography_, t. XLV, p. 127). - - «Cannes, 5 février 1863.--Vous aurez appris la mort de Lord - Lansdowne: c'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus. - Il n'y a pas eu d'hommes plus heureux au monde, du moins en - apparence, si la considération générale fait quelque chose au - bonheur.» (MÉRIMÉE, _Lettres à M. Panizzi_, 1850-1870, publiées - par M. Louis Fagan. Paris, Calmann Lévy, 1881, 2 vol. in-8º, t. I, - p. 307). - -Je connais également Lady Grenville[346]. C'est l'une des personnes -que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que -j'y ai fait[347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la -foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer -beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à -Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu -es! - - [346] GRENVILLE (Anne PITT, Lady). Fille du premier baron - Camelford, elle avait épousé Lord Grenville, depuis premier - ministre, le 18 juillet 1792. Elle mourut, sans enfants, à - Londres le 13 juin 1864, âgée de quatre-vingt-onze ans - (_Dictionary of National Biography_, t. XXIII, p. 138). - - [347] Du 8 au 26 juin 1814. - -Lord Lauderdale[348] est de mes connaissances depuis 1794, la première -fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé -de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère -de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution -française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de -traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord -Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon -amie, j'ignore si le _soutenant_ ne valait rien, mais je sais que je -n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et -pour tout, que le _soutenu_. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de -ne pas avoir _rampé_, malheur assez commun à tout ce qui est faible. - - [348] LAUDERDALE (James MAITLAND, Lord), né le 26 janvier 1759, - devint Lord Lauderdale à la mort de son père en 1789. Il vint à - Paris en août 1792, se lia avec Brissot, et retourna seulement en - décembre en Angleterre. Il fut nommé garde du grand-sceau - d'Écosse le 21 juillet 1806. Le 2 août suivant, il se rendit à - Paris comme commissaire adjoint à Francis Seymour, comte de - Yarmouth, pour conclure la paix avec la France. Les négociations - échouèrent, il retourna en Angleterre en octobre 1806 et résigna - ses fonctions de garde du sceau en mars 1807. Jusqu'en 1821, il - fut le chef reconnu du parti whig en Écosse, mais, à partir de - cette époque, il devint tory. Il mourut le 13 septembre 1839 - (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXV, p. 355). - -Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse? -Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que -j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le -souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et -quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant -de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que -doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le -fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de _la vie_ -en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de -t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret. -J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le -papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi: -je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des -discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du -bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du -jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis, -passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison -et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie -et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques -et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu -contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par -conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire. - -De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais -un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le -brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait -pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et -bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique -jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être -bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La -tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces -rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y -a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du -cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que -je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de -mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis -pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les -uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que -d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni -même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont -au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux! -Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de -mauvaises gens ou des hommes pitoyables--et il en est cent pour un -méchant! - -Ces dernières thèses me rappellent un mot de ton Empereur et une -réponse que je lui ai faite, lors de notre _intime intimité_ en 1813. -Il avait pris l'habitude de passer avec moi tête-à-tête toutes ses -soirées. Nous prenions le thé (il ne m'empêchait pas alors de dormir: -ce sont les événements glorieux de 1814 et 1815 qui m'ont rendu depuis -ce service). J'allais chez lui ordinairement à 8 heures, et nous -causions jusqu'à 11 heures ou minuit. Après l'un de nos longs -entretiens, dans lequel nous avions coulé à fond des questions -pareilles à celles que je viens de traiter, l'Empereur, tout à coup, -me dit: «Bon Dieu, que n'êtes-vous mon ministre! Nous ferions la -conquête du monde à nous deux!--Tout juste pas, Sire!» lui dis-je. - -L'Empereur ne se fâcha pas de ma réponse bien peu courtisane, et je -lui ai su bon gré du fait. Si son fond n'était pas bon, il n'eût pas -pris le thé avec moi le lendemain. Combien crois-tu qu'il y ait de -Russes qui lui eussent répondu comme moi? Eh bien! ce sont les hommes -qui ne répondent pas comme moi qui perdent les souverains et le monde. -Crois-tu que mes principes d'opposition valent ceux de Lady Jersey et -de son ami Hobhouse? - - - Ce 22. - -J'ai passé hier la plus grande partie de ma journée dans la plus -singulière occupation. J'ai un cousin ambassadeur à Rome[349] qui est -malade depuis près d'une année. Son mal est l'abus qu'il a fait d'une -trop robuste santé. Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de -quarante et quelques, il ne s'est point passé de jours où il n'ait eu -trois, quatre, cinq, et même six femmes. C'est te dire qu'il n'a guère -été heureux dans sa vie! Or maintenant le contraire de ce qui a fait -sa vie est chez lui devenu de strict devoir, car toute chose a ses -justes bornes. Il en est tellement au désespoir qu'il est tombé dans -une véritable hypocondrie. Raisonnable autant qu'on peut l'être, avec -beaucoup d'esprit et force connaissances, il n'est plus bon à -rien--pas à lui-même. Il a été appelé ici pour lui faire faire une -course dans le but de le distraire. L'essai avait réussi complètement. -Il a passé quinze jours avec nous, gai comme toujours et surtout -heureux de me retrouver, car il m'adore. J'ai voulu le faire partir -pour son poste, où il doit se trouver pour y recevoir l'Empereur. -Crois-tu qu'il y ait un moyen d'y parvenir? Il est retombé dans son -accès de mélancolie noire. J'ai passé ma journée avec lui, je lui ai -parlé raison: il s'est tu. Je me suis fâché: il s'est tu. Je l'eusse -battu qu'il se serait tu. Il ne me reste plus que le parti à prendre -de l'emmener avec moi, pour le renvoyer de Rome après notre séjour. - - [349] KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), né le 20 juin 1774, - fils du prince Dominique-André et petit-fils du célèbre - chancelier Wenceslas-Antoine. Anciennement ministre d'Autriche à - Dresde, Copenhague, Naples et Madrid. Ambassadeur à Rome (1807). - Marié le 29 juillet 1798 à la comtesse Françoise Ungnad de - Weissenwolf, il n'eut que quatre filles. Mort le 15 novembre - 1848. En lui s'éteignit la ligne princière morave des Kaunitz, - après trois siècles et demi d'existence (WURZBACH, - _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. XI, p. - 63). - -Mon amie, voilà un genre de maladie que les femmes ne risquent pas. Il -leur en reste bien assez en partage pour que nous n'ayons pas le droit -de nous plaindre. Mais aussi, mon amie, comment aime-t-on autant le -sexe et si peu la femme? Je ne serai jamais dans le cas du cousin et -je suis charmé que le mal ne puisse s'hériter. Bonne amie, combien tu -me louerais si tu savais comme je me conduis, et ne va pas croire que -je n'aie du mérite, et beaucoup, à le faire. - - - Ce 23. - -Je suis tout enchifrené depuis plusieurs jours, et je prévois qu'il -m'en faudra rester un au lit avant de partir. Tout Vienne est malade. -La société tousse comme un troupeau de brebis malades et je tousse -plus fort que la société. Ce sont vos diables de brouillards que vous -n'avez pas et qui font de Vienne un second Londres, sans que nos -poumons y soient faits comme ceux des deux Chambres du Parlement. Tous -mes enfants sont au lit. J'y serais bien volontiers, si tu pouvais -être assise à mon chevet. Ma bonne amie, si... et si..., mais que de -si sans autres succès que de profonds soupirs! - - - Ce 25. - -Je me suis bien mitonné hier, ma bonne amie, et je vais mieux -aujourd'hui, de manière à ce que je crois pouvoir me flatter que je -sauverai le lit. J'ai toutefois retardé mon départ jusqu'à lundi 1er -mars et peut-être ne me mettrai-je en route que le 2 ou le 3. Comme -l'Empereur est à Florence et qu'il n'y a guère besoin de moi et certes -pas autant que j'ai besoin de me bien porter à la veille d'un long et -grand voyage, je suis sans scrupule mes propres calculs. - -Le courrier de Paris vient d'interrompre ma lettre. Il me porte tes -lettres nos 15 et 16. Le no 17 m'avait été remis hier par Heiliger. - -Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta -grossesse[350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai -dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si -c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin -pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en -dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher -d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne -me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à -cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins _simple_ ou _double_. Les -grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la -jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu -que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je -le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi -que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une. -Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et -je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme -en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à -celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins -sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je -finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi -ne t'en dis-je pas davantage. - - [350] Mme de Lieven mit au monde, le 15 octobre 1819, son fils - Georges. - -Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[351], -en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée -au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au -monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[352] puisse être -à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle -cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le -plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout -ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers -divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de -soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la -cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que -dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car -jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce -que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare. -Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir -rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est, -parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre? - - [351] Le prince Maurice de Liechtenstein, voir p. 147. - - [352] Femme du prince Maurice de Liechtenstein. - -Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un -second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même -plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois -que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre. - -Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il -s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi -effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il -parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité -d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te -rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les -chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient -remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes -de _l'amour bourgeois_? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être; -contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les -gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une -sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je -ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui -n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les -régions hautes! - -Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si -haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle -sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les -écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu -aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout -ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à -toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni -sur ma tête ni sur mon cœur. - -Mon médecin s'est enfin déclaré[353]. Il veut absolument que j'aille -prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il -les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter -bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux -du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une -espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien. -Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun -engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens -mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont -tout droit sur ma tête. - - [353] Le médecin particulier du prince de Metternich était le - docteur de Staudenheim, né à Mayence en 1764, mort à Vienne le 17 - mai 1830 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la -dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins -d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le -cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans -elle, t'aurais-je découvert? - -Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain -numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier -hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son -départ, je laisserai ici mon journal--car c'est bien un journal que -les lettres que je t'écris--coupé au jour de mon départ. Tu sais que -les courriers réguliers me suivront partout où je serai. - -Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta -grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite -fille d'avance, mais jamais autant que sa mère. - -Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise -tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si -tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours. - - - - -No 18. - - - V[ienne] ce 28 février 1819. - -Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la -dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais -tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en -besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique -charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour -lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois -qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est -et ne sera jamais ta rivale. - -J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as -passé un mauvais moment en me faisant _ton aveu_. Je t'en sais gré et -je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai -dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur. -Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes -vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta -conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les -femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir -en couches. - -La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait -morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui -ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur -enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle -était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien -à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle -me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son -existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je -sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[354]. - - [354] Voir p. 45. - -Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze -années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras, -mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient. - - - Ce 1er de mars. - -Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre -mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils -se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de -souvenirs que de ces quatre mois. - -L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est -la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le -présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir -est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et -celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes. - -L'avenir forme le domaine de l'espérance, l'un des sentiments les plus -doux que le Créateur ait mis dans le cœur de l'homme. Le passé est -celui du souvenir, sentiment mêlé de tant de charmes pénibles. Eh -bien! le bien, même soutenu par la plus douce des pensées, se change -dans cette singulière combinaison en tourment! L'ennui seul fait -paraître le temps dans toute son extension et c'est, de toutes les -tristes sensations, celle que jamais j'ai le moins éprouvée. Ce qui me -tourmente--il paraît que chaque être a son tourment particulier--c'est -le _vide d'intérêt_ et c'est à ce tourment que je me trouve livré à -l'année. Aujourd'hui, mon intérêt porte sur un être absent et sur une -feuille de papier. Je ne te parle pas de celui que je porte à mes -enfants; il en est de cet intérêt comme de celui que l'on voue à sa -propre existence. - -A propos de cet intérêt, ai-je été fortement tourmenté ces derniers -jours par une maladie assez grave que fait mon fils[355]. Il va dans -sa dix-septième année; il est dans le plus fort de sa croissance; il -n'a pas un pouce de moins que moi; sa santé est excellente et son -cœur et son esprit sont tout ce que je désire. Il a été pris, il y a -plus de trois semaines, d'une fièvre rhumatique légère, qui a fini par -se jeter sur la poitrine. Sa mère et toute sa famille ont cette partie -délicate; il était convalescent quand il a repris de la fièvre et une -très forte toux. Je l'ai fait coucher et il va beaucoup mieux. On ne -peut pas plaisanter avec un mal de cette espèce à son âge et dans ses -malheureux rapports de parenté. Depuis hier, il est certain que, dans -une huitaine de jours, il sera entièrement bien et qu'il n'y a pas le -moindre risque, mais le médecin lui-même n'a pas pu répondre de -quelques jours s'il se tirerait d'affaire sans compromission -quelconque. - - [355] METTERNICH-WINNEBURG (François-Charles-Victor DE), fils du - prince Clément de Metternich, issu de son premier mariage avec la - princesse de Kaunitz. Né le 15 janvier 1803. Chambellan impérial - et royal, attaché à la légation d'Autriche à Paris (1825). Mort - le 30 novembre 1829 (_Almanach de Gotha_, 1820 et 1830).--Les - lignes qui suivent semblent un démenti suffisant à divers bruits - qui coururent sur l'attitude du prince de Metternich au moment de - la naissance du prince Victor, bruits dont M. Strobl von - Ravelsberg s'est fait l'écho (_Metternich und seine Zeit_, p. - 15).--Voir aussi _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. - 556 et suiv. - -Je n'ai que ce fils et, si j'en avais soixante-cinq comme le chah de -Perse, je ne l'en aimerais pas moins. L'idée de le perdre ou de le -voir livré à une frêle existence aurait pu me tuer moi-même. - -Tu ne me connais pas assez pour savoir que je suis à peu près médecin -moi-même. J'ai depuis ma première jeunesse eu un goût très prononcé -pour les sciences naturelles et, pendant mes années d'université, j'ai -fait, à côté de mes autres études, la majeure partie de celles qui -constituent le médecin. - -J'ai passé par-dessus tous les dégoûts et j'ai vécu dans les hôpitaux -et dans les salles d'anatomie. Je n'ai abandonné cette étude que parce -que je n'en ai plus eu le temps; si j'avais été ce qu'a été Capo -d'Istria, je serais resté médecin. J'en sais au reste bien assez pour -être préservé de la manie commune aux amateurs de vouloir se mêler -d'une petite pratique. Le monde est rempli d'hommes qui croient que le -demi-savoir vaut mieux que le savoir lui-même ou que, pour le moins, -il peut le remplacer. Je suis d'une opinion toute contraire; je n'aime -que ce qui est complet. Il me reste cependant assez de souvenirs et -j'ai même soin de les rafraîchir pour être très bon juge. Je sais -l'être pour tout le monde, même pour moi, mais je cesse de l'être pour -mes enfants. J'ai ce défaut de commun avec beaucoup de véritables -savants qui jamais ne savent que perdre la tête, dès qu'il s'agit -d'un léger mal parmi les leurs. C'est au reste la seule nuance de -poltronnerie que je me connaisse. - -J'ai suivi tes traces dans la soirée de «_blue stockings_[356]». -J'ignore si ce qui s'annonce en Angleterre avec de la prétention à -l'esprit vaut mieux qu'autre part, mais j'ai un peu peur que non. Dans -tous les cas, mon amie, ton bleu n'aura pas été le plus pâle. Tu -serais où tu voudrais que tu serais ce qu'il faut pour être aimable, -raisonnable et bonne. Il n'y a hors ces trois conditions que de -fausses prétentions et, comme tu n'es jamais hors de ton excellent -naturel, l'Angleterre ne peut rien y gâter. - - [356] Bas bleus. - -Comment ne te souviens-tu pas que c'est toi-même qui a conté à L[ord] -St[ewart] l'histoire peu romanesque de la porte de l'auberge -d'Henry-Chapelle? C'est au moins lui qui, peu de jours après _notre -ère_, m'a demandé compte de l'épisode du goûter. Je lui ai dit: «Oui, -nous avons goûté.»--Il m'a assuré que tu lui en avais parlé à propos -de la similitude de nos goûts. Avec un peu d'imagination, il peut -avoir deviné à la fois juste et faux. - -Floret m'accompagne en Italie. Il fait mon ombre depuis douze ans. Ce -n'est pas que je ne pourrais m'en passer, mais il a tant de bonnes -qualités et, parmi elles, une dont je dois lui tenir compte: il m'est -si franchement dévoué, que je lui ferais un chagrin mortel si je le -laissais jamais sortir de mon atmosphère. F[loret] est l'homme le plus -sûr de la terre, le plus probe, le plus désintéressé. Enfin, il est -tout ce qu'il me faut pour que je puisse dormir en pleine sécurité -quand il est près de moi. Ce que je te dis ici doit te prouver qu'il a -dû être _à nous_. - - - Ce 2 mars. - -Il m'est arrivé, la nuit passée, un courrier de Pétersbourg, qui a -porté également des dépêches à Gol[ovkine]. Ce matin il est venu m'en -faire la communication. Il est diablement ennuyeux, ton Gol.! Que de -phrases, grand Dieu! Il est en langage philosophique ce que feu -Kourakine[357] était en langage courtois. - - [357] KOURAKINE (prince Alexandre Borissovitch), diplomate russe. - Né le 18-29 janvier 1752, vice-chancelier de Paul Ier, - ambassadeur à Vienne (1807), puis à Paris (1809-1812), mort à - Weimar le 24 juin-6 juillet 1818 (_Recueil de la Société - impériale d'histoire de Russie_, t. LX, p. 460). - -Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel -point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne -croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la -force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une -haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait -l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de -vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les -esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et -mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis, -qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa -pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque -actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il -croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère -philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque -philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce -moment, est _climatérique_.» - ---«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!» - ---«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la -sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture -de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité -d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les -actions, oui: _indivisibilité_, j'aime ce mot parce qu'il forme le -fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à -l'affaire!» - -Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est -fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours, -que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la -sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et -conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la -France et les puissances! - -La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle -suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des -paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite -ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu -auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour. -Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et -ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu -qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur, -mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un -entretien _climatérique_ avec Gol., je reste prolixe, entortillé et -tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il -faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque. - - - Ce 3. - -Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant. -Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le -malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce -malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et -d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car -j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux -prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que -du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers -brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de -cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les -contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments. - -Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien -ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent -sur elle! _Si_...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon -cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé. -Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter -patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même -supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit -bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux! - - - Ce 4. - -Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me -trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui -devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de -traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc -sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans -nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour -à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu -vois que je tiens un compte exact de mes jouissances. - -J'envoie le présent courrier par Paris à Londres. Je n'y ai guère un -autre motif que l'idée d'y envoyer quelqu'un, faute de pouvoir m'y -transporter moi-même. Mon amie, quel bon courrier je serai, le jour où -j'aurai à traverser la Manche! Comme tu en seras bien aise, comme tu -me recevras bien, mon amie, combien rien ne nous manquera! Tu vois -comme je compte sur toi, comme sur tout ce qu'il y a de meilleur et de -plus sûr au monde! - -Le ciel commence à briller ici pour la foule des malades et des -malingres. Mon fils[358] va très bien. Il est depuis trois jours sans -aucune fièvre et en pleine convalescence, quoique au moins encore pour -huit jours au lit. Maurice [de Liechtenstein] est entièrement hors -d'affaire. Son médecin, qui est le mien, et le vieux Frank[359], qui -avait été appelé en consultation, avouent tous deux que, dans leur -longue pratique, ils ne connaissent pas un cas semblable au sien. -L'arthritisme, après avoir parcouru tous les systèmes, après l'avoir -mis, pendant quatre mois, de trois en quatre jours, aux portes du -tombeau, a fini par déposer dans la jambe; on va lui faire une -incision, et il sera entièrement rétabli de cette effroyable -attaque[360]. - - [358] Le prince Victor de Metternich. - - [359] FRANK (Jean-Pierre), né le 19 mars 1745 à Rothalben, dans - le margraviat de Baden-Gravenstein. Médecin de Marie-Louise et du - duc de Reichstadt. Il mourut à Vienne le 24 avril 1821 (WURZBACH, - _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. - 320). - - [360] Le prince Maurice de Liechtenstein mourut cependant le 24 - mars suivant. - -Pour te faire grand plaisir, je te dirai que, dans les dernières trois -semaines, je n'ai vu qu'une seule fois Léopoldine[361]. Elle est venue -dîner chez moi il y a deux ou trois jours. La pauvre personne a l'air -d'avoir eu la goutte elle-même. Je lui ai dit que j'avais, devers le -monde, une amie jalouse d'elle, et elle en a ri. Elle a voulu savoir -qui était cette amie. Je l'ai assurée que je ne lui dirais pas. Elle a -voulu savoir où elle se trouvait: je lui ai fait la même réponse. Elle -a fini par désirer savoir comment elle était, cette amie. Je l'ai -assurée qu'elle était bonne, excellente et tout ce qu'il me faut pour -être à elle pour la vie.--«Vous êtes donc bien heureux?»--«Certes et -assez pour ne pas vouloir l'être par aucun moyen autre que le -sien.»--«C'est donc du roman?»--«Oui, autant que le roman peut -être de l'histoire.»--«Vous l'aimez beaucoup?»--«De toutes mes -facultés!»--«Elle est donc également heureuse?»--«Je le crois.»--«Dans -ce cas, vous avez raison tous deux!» - - [361] La princesse Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven - était jalouse. Voir p. 148 et 218. - -Voilà, ma bonne D., ma conversation avec la personne bien innocente -que tu crains malgré elle et moi. Tu verras au moins qu'elle n'est -pas ton ennemie à la mort et qu'il existe entre elle et toi de grands -moyens de capitulation. - -Tu as le droit de me demander pourquoi j'ai parlé à Léopoldine de mon -sentiment? - -C'est qu'elle est au fait de ma vie entière; elle a été témoin de ce -qui s'est passé dans mon cœur et je la regarde comme une amie -véritable, par conséquent bonne et sûre. Elle m'est attachée ainsi que -doit l'être une amie de sa trempe; elle est du petit nombre -d'individus qui m'aiment d'amitié et _sans plus_. Elle me rend justice -sous vingt rapports; il n'en est qu'un sous lequel elle ne me connaît -pas. Elle ne croit pas que je sache aimer fortement. C'est que je ne -l'ai jamais aimée, et il paraît que je suis de ces hommes, auxquels -l'on ne croit pas sur mine. Toi-même, mon amie, n'en avais-tu pas -douté? Et t'ai-je corrigée de ton erreur? - - - Ce 5. - -Le courrier part, mais pas pour Londres. Il remettra ses paquets à -Paris. J'ai eu ce matin une dispute d'une heure avec l'ouvrier qui -fait ton bracelet. Il est venu me le porter pour me prouver qu'il -n'est pas fini, et c'est tout juste le contraire que je voulais. Il le -sera mardi prochain. Je le fais mettre sous l'adresse de N[eumann] -et il t'arrivera par le courrier hebdomadaire de jeudi prochain. Je -serai loin alors, mon amie. Cette lettre est la dernière que tu -recevras de moi ici. Je t'en expédierai une de Mantoue; l'interruption -ne sera pas grande. Ma bonne amie, pourquoi faut-il que tu me fasses -quitter Vienne avec regrets! Tu n'y es pas, je n'ai encore aucune -chance de t'y voir, je t'emporte dans mon cœur et pourtant je -regrette Vienne, mon cabinet, mon bureau. C'est dans le lieu où j'ai -tant pensé, où je me suis tant occupé de toi, que je tiens -machinalement. Mon regret n'a point de sens et pourtant existe-t-il! - -Adieu, bonne amie. Aime ton ami et ne l'oublie pas un seul instant. - -Adieu. - - - - -No 19. - - - Schottwien, ce 8 mars 1819. - -Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai -passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai -passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces -moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que -j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec -un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il -m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le -retrouverai dès que je serai rendu à moi-même! - -Je suis enfin parti hier matin[362]. J'eusse été l'homme du monde le -plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest. -Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi. - - [362] Le prince de Metternich à sa femme, Vienne, ce 5 mars 1819. - «... Voici mon plan de voyage: Je compte coucher: le 8 à - Schottwien, le 9 à Léoben, le 10 à Klagenfurt, le 11 à Pontebba, - le 12 à Conegliano, le 13 à Vérone, le 14 à Modène, le 15 à - Scarica l'Asino, le 16 à Florence.» (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 191). - - En réalité, les étapes du voyage furent le 8 Schottwien, le 9 - Kraupath, le 10 Friesach, le 11 Tarvis, le 12 Conegliano, le 13 - Vérone, le 14 Bologne, le 15 Florence. - -Le temps s'est mis au beau depuis deux jours, mais il ne suffit pas -d'être raccommodé avec le ciel pour l'être avec la terre. Les routes -sont sans fonds de Vienne aux montagnes, c'est-à-dire pendant quatre -postes. Arrivé dans le premier vallon des Alpes, j'ai trouvé la saison -changée. La terre est couverte de deux pieds de neige et la route est -gelée. Je couche ici au pied d'une rude montée: le Semmering forme le -versant des Alpes vers le bassin de l'Autriche et la frontière de la -Styrie est sur son sommet. J'ai avec moi Kaunitz[363] que je ramène à -Rome, Floret et le médecin que j'avais à Aix-la-Chapelle. Les -individus de mon département m'ont précédé en partie d'un jour et -d'autres me suivent. Un voyage qui met en mouvement une quarantaine de -personnes est une triste jouissance. Le seul objet de fantaisie que -j'ai pris avec moi, c'est un paysagiste parfait; je l'avais envoyé il -y a deux ans à Rio de Janeiro; il en est revenu l'année dernière avec -quatre gros volumes de dessins magnifiques. Tu les verras un jour en -gravure. Je mène ce jeune homme qui fera honneur à son pays et à son -art avec moi pour lui faire voir le ciel et les beaux sites de -l'Italie, je le placerai après cela pour deux années à notre Académie -des beaux-arts à Rome. Je crois t'avoir déjà dit une fois que les arts -font aujourd'hui le charme de ma vie, si stérile pour tout ce qui est -jouissance. - - [363] Voir p. 215. - -J'ai sous moi les quatre Académies de Vienne, de Milan, de Venise et -de Rome. J'ai le bonheur de pouvoir faire du bien à beaucoup -d'artistes, et les artistes valent infiniment mieux que les savants. -Ils ont ordinairement la tête un peu fêlée, mais le cœur bon. Les -savants pèchent par le contraire. - -Floret ne me quitte jamais; il est donc naturel qu'il soit avec moi -quand je visiterai la capitale. Mon amie, j'aime Floret parce que tu -lui veux du bien. Envoie-lui l'un de ces jours une jolie petite boîte -écossaise. N[eumann] sait ce qu'il lui faut. Il la portera toujours et -je serai charmé de lui voir prendre du tabac d'une manière un peu plus -sentimentale qu'il n'a l'habitude de le faire. - -J'ai quitté mes enfants et ma femme avec bien du chagrin. Tu n'as pas -d'idée comme mon ménage est bon et confortable. Tous mes pauvres -enfants ont pleuré tout comme ils m'aiment, c'est-à-dire bien de bon -cœur. Mon fils est heureusement en pleine convalescence, et je n'ai -plus une seule inquiétude sur son compte. Je vais retrouver Marie, qui -arrivera deux jours avant moi à Florence. C'est le seul bon côté de -mon voyage, que je fais bien à contre-cœur. Il y a dans le cœur -humain un bien mauvais côté: le devoir tue le plaisir, et quand je -songe à la foule des cardinaux qui vont faire partie de mes devoirs, -je me sens fatigué et affadi d'avance. - -Bonsoir, mon amie. Je vais prendre le thé avec ma compagnie. - - - Kraupath, ce 9. - -Je t'écris d'un chenil laid comme son nom. La journée a été superbe; -la Styrie vaut la Suisse; de hautes Alpes, de magnifiques vallons et -même des femmes avec d'immenses goîtres. Ce n'est pas en Styrie que -j'irai chercher mes maîtresses: aussi trêve de jalousie. Je dois cet -exécrable gîte à la recommandation du prince Esterhazy père[364]. Il -l'a couché sur son journal comme excellent: l'un de nous deux doit -avoir bien mauvais goût. J'aurais passé outre, si je n'avais arrêté -ici la commande de mes chevaux, et j'ai le malheur d'en avoir une -quarantaine. Mon amie, il ne m'en faudrait que quatre de plus pour -être bien, bien heureux! - - [364] ESTERHAZY DE GALANTHA (Nicolas, prince), né le 12 décembre - 1765. Envoyé à Paris (1801) puis à Londres et enfin à - Saint-Pétersbourg (1802). Napoléon aurait voulu, dit-on, le faire - roi de Hongrie. Ambassadeur à Naples (1816). Il mourut à Côme le - 25 novembre 1833 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des - Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. 102.--_Biographie - universelle_, édit. 1850, t. XIII, p. 106.--_Biographie - générale_, t. XVI, p. 475). - - Il avait épousé, le 15 septembre 1783, Marie-Josèphe-Hermenegilde - de Liechtenstein, née en 1768, morte en 1845, et était le père du - prince Paul Esterhazy (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -Kraupath ne vaut pas Henry-Chapelle, et Rome ne vaudra certes pas Spa. -Dans l'une de tes dernières lettres, tu t'es souvenue de la lecture -que j'ai faite assis à tes pieds. Autant qu'il m'en souvient, j'ai -bien peu lu. Je t'ai beaucoup regardée et nous avons passablement -causé. Tu étais fatiguée de notre longue promenade; te souviens-tu que -je t'ai arrangée bien _décemment_? Je sais chaque mot que je t'ai dit, -depuis le premier que j'ai lâché après ne t'avoir rien dit pendant -plus de trois semaines. C'est, entre autres, Nesselrode qui est venu -un jour chez moi, et m'a demandé pourquoi je n'étais pas aimable avec -toi. C'est que je ne le suis jamais trop, et moins que jamais quand je -crois que l'on veut que je le sois; c'est peut-être Nesselrode qui est -cause que j'ai perdu quelques semaines de ma vie. Tu sais que -N[esselrode] m'aime beaucoup personnellement et d'ancienne date; il -est très bon homme et je crois que tu dois lui avoir dit, à lui ou à -sa femme, que tu ne me trouvais pas à ton gré. C'est ce qui aura -monté sur-le-champ le petit homme. Je me flatte qu'il serait content -de nous, s'il savait où nous en sommes! - -Kraupath, mon amie, me ferait tourner en bêtise si j'y restais, et je -ne veux pas même t'en écrire davantage. - - - Friesach, ce 10. - -J'ai quitté la Styrie pour traverser la Carinthie. La Muhr, qui forme -le vallon principal du premier de ces pays, coule sur un plateau très -élevé. J'ai été enfoncé dans les neiges pendant toute la journée. Ce -n'est que depuis la dernière poste que la pente s'établit vers le sud -et la neige disparaît. Je vais la retrouver demain dans les hautes -Alpes-Juliennes. - -Mon amie, ces pays-ci sont pittoresques autant qu'on peut le désirer: -il faut l'été pour les juger. C'est la dixième fois que je fais la -route, et je t'assure de bien bonne foi que jamais je ne l'ai faite -dans une disposition d'âme plus mauvaise. L'on prétend que l'âme ne -connaît pas les distances. La mienne n'est pas de cette espèce. Le -bonheur est à 400 lieues de moi, et j'ai beau vouloir me faire -illusion, je sens à toute heure du jour qu'il me manque. - -J'ai recueilli aujourd'hui une preuve nouvelle que la haine ne -pardonne pas. En traversant la capitale de la Haute-Styrie -(Judenburg), j'y ai reçu une députation de magistrats. Tous les -magistrats du monde se plaignent en permanence. Le bourgmestre de J., -n'ayant apparemment nul autre sujet de plainte, a accusé les souris -d'abîmer les champs. «Y a-t-il longtemps que les souris font du -dégât?»--«Mon Dieu, me dit le bourgmestre, _c'est depuis les -Français_.»--«Comment, depuis les Français? Avaient-ils des souris -avec eux?»--«Non, pas tout juste avec eux, mais ils ont campé dans les -environs de la ville; ces coquins n'ont fait que manger du pain et ils -en ont parsemé les champs; toutes les souris de la Styrie se sont -établies depuis lors ici!» - -Je crois que la plaie des souris n'a, depuis que le monde existe, -point été expliquée ainsi. Il doit y avoir eu, du temps des Pharaons, -un camp de Français en Égypte. Avec de l'esprit critique, l'on -parvient à expliquer jusqu'aux miracles; tu vois que je sais tirer -profit de mes voyages. - -J'ai fait aujourd'hui une journée beaucoup trop petite. C'est le -désespoir permanent et anticipé de Floret qui en est cause, il a -prétendu que je n'arriverais jamais au delà, et il n'est pas 8 heures -du soir. Pour ne pas perdre une occasion de se lamenter, Floret pleure -à l'heure qu'il est de ne pas avoir commandé les chevaux plus loin. Il -est à mes côtés; je lui ai dit que je t'écrivais pour l'accuser. Le -voilà dans de nouvelles angoisses. Je voudrais arriver bien vite à -Mantoue pour t'expédier ma lettre. Elle t'arrivera par le courrier de -Paris de la semaine prochaine. Celui qui partira de Vienne demain doit -te porter le bracelet. J'espère que tu le trouveras joli et surtout -d'un bon usage: je veux que tu le portes toujours. Il était commandé -bien avant que la mesure ne me fut parvenue. Il se trouve que je n'ai -rien eu à y changer: j'ai jugé la dimension comme si j'avais pris la -mesure. C'est que je te vois si bien devant moi! J'ai le bonheur de ne -jamais oublier rien de ce qui m'arrive par le sens du cœur et de la -vue. - -Je ferais d'ici ton portrait, je crois que je ferais ton moule--tel -qu'il était, mais pas tel qu'il va te convenir. - -A propos de portrait, le mien est fini, à deux séances près, que -Lawrence m'a demandées à Rome. Je les lui ai refusées. Il ne s'agit -plus que du mollet droit, et je le lui abandonne. Il a fait le -portrait de ma seconde fille, qui est véritablement charmant. Il a -commencé par un dessin tout bourgeois; la tête finie à l'huile, il -s'est monté à la poésie: il en a fait une Hébé avec l'aigle. Je n'aime -pas beaucoup les portraits façonnés, mais Lawrence a mis tant de -talent à celui de Clémentine et elle est réellement si jolie que je -l'ai laissé faire. Il me tourmente pour le prendre avec lui à Londres; -il voudrait l'y placer à l'exposition; je le ferai--à cause de -toi[365]. - - [365] Ce portrait de la princesse Clémentine fut livré au prince - de Metternich quelques jours avant la mort de sa fille. - -Mme de M[etternich] dispute contre, car tu n'entres pour rien dans ses -calculs. Ce sera L[awrence] qui décidera. Il prétend que c'est le plus -joli tableau qu'il ait jamais fait. Je puis louer, au reste, la figure -de la petite, car tout autre que moi pourrait être son père; elle n'a -pas un trait de moi, rien qui me rappelle: elle est très brune avec -une très belle peau, elle a les yeux quasi noirs, le nez très petit, -la bouche petite, le visage ovale. - -Marie me ressemble beaucoup, sans avoir un seul de mes traits, mais -Clémentine ressemble à tout le monde excepté à moi. Il n'en est pas -ainsi du caractère: tous mes enfants sont comme moi, et je ne puis -m'empêcher souvent de rire, quand je les entends dire tout juste ce -que j'aurais dit à leur place. - - - Conegliano, 12. - -J'ai passé la journée d'hier à parcourir les hautes Alpes; j'ai couché -à Tarvis, dernière station allemande. Les Alpes, mon amie, élèvent et -affaissent l'âme; j'ignore si jamais tu les as vues et surtout si tu -les as traversées, je serais tenté de dire vaincues, car, chaque pas -que l'on y fait est une victoire remportée par l'homme sur la nature. -Elles élèvent l'âme, car il est dans la nature de l'homme de grandir -avec les objets élevés; elles affaissent par leurs masses imposantes. -Rien n'est petit, ni médiocre dans les sites; les neiges ont vingt -pieds d'élévation, les ruisseaux sont des torrents impétueux, les -éboulements sont des chutes de montagnes, les mouvements de terre -enfin sont des élévations ou des précipices à perte de vue. - -La descente de Tarvis jusqu'à Resiutta est, surtout dans cette saison, -l'une des choses les plus curieuses. Entre Tarvis et Pontebba, la -route est glacée; les habitants roulent sur des traîneaux à la main -comme les Lapons; à mesure que l'on approche de Pontebba, la neige -diminue et, en moins d'une demi-lieue de distance, vous passez des -frimas dans la poussière. Le village de Pontebba est coupé par un -petit torrent nommé la Fella. A la Pontebba allemande (Pontafel) les -maisons de paysans sont à l'allemande: petites fenêtres, toits élevés, -toutes les cheminées fument. Vous traversez un pont large de 8 ou 10 -toises, et vous tombez dans un village italien: toits plats, gros -murs, grandes croisées, toutes ouvertes, du papier huilé aux fenêtres -au lieu de vitraux, le peuple en chemise et à peine vêtu. De l'un des -côtés, les habitants ne savent pas un mot d'italien, de l'autre ils -n'en savent pas un d'allemand. Les Allemands sont en pelisse et -gèlent, les Italiens sont en chemise et _croient_ ne pas geler. - -A un quart d'heure de Pontebba, le soleil acquiert de la force, -l'herbe est en travail; à la moitié de la pente les haies -bourgeonnent, les fleurs du printemps paraissent. Je t'envoie la -première que j'ai trouvée éclose: c'est une petite anémone. Je te -réponds que, le 12 de mars, elle est la plus haute venue dans les -Alpes. Peu après, vous trouvez des ceps de vigne en espaliers; à -Resiutta se trouvent les premiers mûriers. - -Les glaces de ma voiture étaient gelées à 9 heures du matin; à 11 -heures il a fallu baisser toutes les glaces de la voiture pour ne pas -étouffer. J'avais couché à Tarvis, mourant de froid dans mon lit -malgré le feu dans le poile; à Udine, j'ai dîné avec les fenêtres -ouvertes. - -Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai fait une bien forte -journée et que de nouveau j'ai froid, car je suis ici dans l'une des -meilleures auberges du pays et qui a tous les charmes des maisons des -Vénitiens, c'est-à-dire qu'elle est à peu près sans portes et sans -fenêtres. Il n'existe pas, dans tout ce pays, une porte ou un châssis -de fenêtre par lequel vous ne puissiez passer la main; il en est par -lesquels vous passeriez la tête, et ce ne sont pas encore les plus -mauvais. - - - Vérone, 13. - -Je crois qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on aille en poste comme -celui-ci. La beauté des routes passe l'imagination, les chevaux et -les postillons ont l'air également fous. J'ai fait, depuis 8 heures du -matin jusqu'à 6 heures du soir, 40 lieues, c'est-à-dire à peu près 90 -milles anglais et même plus. - -J'aime beaucoup Vérone. J'y ai passé une fois quatre semaines; la -ville est remplie d'antiquités romaines. Rien n'est magnifique comme -l'amphithéâtre. - -J'ai dîné après mon arrivée, et je sors de l'Opéra. Il est très bon. -Pour à peu près un schelling d'entrée, l'on entend chanter l'une des -premières chanteuses d'Italie, un bouffe excellent et un faible ténor, -car il n'en existe pas un bon. - -J'ai oublié de faire entrer dans le calcul de la célérité de ma course -une heure que j'ai passée à Vicence, par où je ne passe jamais sans -aller voir les principaux édifices construits par Palladio[366]: ils -ressemblent à la grandeur et à la décadence de la République de -Venise. - - [366] PALLADIO (Andréa), né à Vicence le 30 novembre 1518, mort à - Venise le 19 août 1580. Il construisit à Vicence la Basilica - Palladiana, construction grandiose à deux rangs d'arcades - superposées commencée en 1549, le palais del Capitanio (1571), le - palais Chiericati aujourd'hui musée municipal, le Théâtre - olympique terminé après sa mort en 1584, etc., etc. - - - Florence, 15 mars. - -Je suis arrivé au premier terme de mon voyage. J'ai trouvé ici trois -de tes lettres, ma fille et le printemps dans toute sa beauté. C'est -beaucoup à la fois; je serais quasi tenté de dire que c'est trop, si, -en fait de jouissances pures, il pouvait exister du trop! - -Tu étais sans lettres de moi par la faute du bon et lent Paul, qui, -cependant, pour le coup, est moins criminel de ne pas avoir quitté -Vienne plus tôt qu'il ne l'a fait. L'on n'a pas toujours pour excuse -un beau-frère mourant depuis trois mois et tout à coup sauvé. Pour le -coup, Paul a eu à la fois ce malheur et le bonheur d'avoir pu rester -_in salvis_ trois semaines de plus avec sa belle. Je ne dis pas avec -l'objet de son affection, car il y a, de part et d'autre, plus de -matériel que de sentiment dans la conjonction. - -Tu es un peu comme les enfants: tu pleures un jour et tu ris l'autre, -tu te peines pour te défâcher, tu es bonne toujours: un mot te remet. -Je crois qu'une légère tape te corrigerait pour longtemps. Ma bonne -amie, reste comme tu es: ne change pas, car je t'aime tout comme tu es -et, en fait de sentiment, le mieux est positivement l'ennemi du bien. -L'amour a de commun avec la santé qu'il n'est pas dans la nature -d'aimer plus qu'on ne fait, tout comme l'on ne peut se porter mieux -que bien. Et comment pourrais-tu admettre que je puisse t'aimer moins, -parce que plus d'objets me distraient? Comment ce qui m'entoure, ce -qui est hors de moi, pourrait-il déplacer ce qui remplit mon âme? Mon -amie, tu as raison de dire que rien n'est extraordinaire comme le -rapport qui existe entre nous. Mais n'existe-t-il pas? Le fait est-il -constant? Pourquoi l'expliquer dès qu'il existe? Mon amie, la seule -théorie que je me permets sur notre compte, c'est le chagrin que nous -soyons séparés, que je ne puisse pas te donner tout ce que veut mon -cœur, de ne pas être près de toi, comme 600.000 Anglais se trouvent à -côté de 600.000 Anglaises dans la bonne ville de Londres. Cette -théorie est elle-même un fait, triste, pénible, affreux, placé hors -de notre volonté et, comme tel, l'un des plus cruels à mes yeux. Je -crois que chaque jour doit ajouter à ta conviction que je suis un -homme d'une trempe différente de celle de la plupart de mes confrères -en humanité. Mais tu m'aimes tel que je suis, et j'en suis pour le -moins aussi étonné que charmé et heureux. Ne crains rien, je t'en -conjure: chaque crainte de ta part est une injure pour ce que j'aime -seul en moi, pour mon cœur. Tu ne me connais pas encore assez pour -être sûre que le jour où je t'aimerais moins, tu lirais dans l'une de -mes lettres ces trois mots bien précis: je t'aime moins! Or, ne crains -pas de même ce jour; il n'est pas dans mon habitude de fléchir; j'ai -le cœur pour le moins aussi tenace que la tête; c'est peut-être ce -qui m'a fait injurier par le commun du peuple aimant qui brûle comme -un feu de paille, qui remplit les alentours de bruit, d'éclat et de -fumée, et qui à peine laisse la trace de quelques légères cendres. Il -en est de ces amants comme du superbe de l'Écriture: j'ai passé, il -n'existait plus! Moi, mon amie, je reste dans toute ma simplicité, -bonne foi et humilité. - -Je t'ai prévenue que je te ferai une espèce de journal de mon voyage. -Mes lettres portent toujours l'empreinte de mon existence: je les -crois bonnes parce que je n'en cherche ni la pensée ni le mot. Je -voyage; or il faut bien que tu voyages avec moi. T'ai-je laissée à -Vienne, mon amie? Es-tu moins avec moi à Florence que tu ne l'as été à -Vienne et que tu ne le seras à Rome? Je suis tenté de croire que tu as -quelquefois bien mauvaise opinion de moi. - -J'ai couché hier à Bologne. J'y ai goûté les charmes du premier -cardinal que j'aie rencontré sur mes pas[367]. Je t'assure, mon amie, -que je n'en ferai point d'autres _de faux_[368] en Italie. Après cette -assurance, ne va pas me prendre pour grec et même pour romain dans mes -goûts. - - [367] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence ce 18 mars... - A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés - priées et deux soupers prêts--l'un chez lui, et l'autre chez - Marescalchi où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris - le parti d'aller me coucher et de laisser souper les deux - compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec - Son Eminence pendant à peu près deux heures _in camera - caritatis_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. - 192). - - L'archevêque de Bologne était, en mars 1819, Mgr Carlo Oppizzoni, - né à Milan, le 5 avril 1769, archevêque de Bologne le 20 septembre - 1802, cardinal le 26 mars 1804, mort à Rome le 14 avril 1855 - (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - - [368] De faux pas. - -Mon amie, voyager comme je le fais, a de bons et de mauvais côtés, et -je trouve que les derniers sont plus saillants et surtout plus -sensibles. Je vais comme l'éclair; l'on ne m'assassinera pas, car je -trouve un demi-escadron de cavalerie pour m'escorter à chaque poste. -Je ne réponds toutefois pas que je ne me casse le col. Je suis -toujours logé à merveille. Je sors d'un lit de parade pour me -recoucher dans un autre qui tient beaucoup d'un _castrum doloris_. -Voilà le bon. Mais je suis accablé de révérences, et les révérences -italiennes sont longues comme les steppes de ton pays et un peu plus -arides. Je veux dormir dans ma voiture, et je suis réveillé par une -députation qui fait une harangue effroyable. J'arrive et je veux me -coucher: point du tout! Une société priée m'attend. Je trouve -cinquante messieurs et dames en grande tenue qui demandent des -nouvelles de ma santé, et qui veulent me forcer à prendre des -_rinfreschi_[369], moi qui n'en prends jamais. Enfin, je me retire, -je suis à moi: et il s'établit une troupe d'effroyables chanteurs sous -mes fenêtres. - - [369] Rafraîchissements. - -Le premier bon moment que j'aie eu, c'est de voir ma fille qui est -venue à ma rencontre. Elle m'a rejoint à la moitié de la deuxième -poste, sous les murs de l'antique Fiesole, où Catilina a mis bas les -armes, ce dont bien doit peiner Lady Jersey! - -A la descente des Apennins commence la véritable Italie. Les champs -sont couverts d'oliviers, tous les bosquets sont verts éternellement: -rien que du laurier de toute espèce, du sycomore et du chêne toujours -vert. Les fleurs parent les champs, le mois de mai a l'air d'avoir -usurpé sur le mois de mars, les hommes portent le chapeau de paille et -les blés sont longs d'un pied. Plus de mulets que de chevaux et plus -de belles dents dans un village que dans toute une province au delà -des Alpes. Mon amie, si j'avais la fantaisie d'être mordu, je voudrais -l'être de préférence en Toscane. - -Bonsoir, chère D. Tu es près de moi au Palazzo Dragomanni[370] comme à -la Chancellerie d'État. Ce n'est, hélas! dans aucun de ces lieux que -je puis être heureux comme je voudrais l'être! - - - Ce 16. - -Mon amie, je n'ai pas fait partir mon courrier de Mantoue, parce que -ma lettre n'eût point coïncidé avec le passage du courrier de Vienne -par Munich. Je l'expédie aujourd'hui. - - [370] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence, ce 18 - mars... Je loge ici au palais Dragomanni. La maîtresse de ma - maison est veuve, et c'est cette danseuse enragée de la _Furlana_ - que vous avez vue aux bals de Mme Élisa, en 1810, à Paris. Elle a - neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu est à couvert, - tout comme si elle dansait encore avec son impétuosité ancienne. - Je n'ai jamais aimé les bourrasques et les ouragans. Les fenêtres - de ma chambre à coucher donnent sur un jardin où tout est en - fleur.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193). - -Je puis te dire maintenant ce que je fais d'ici à la fin d'avril. - -L'Empereur quittera Florence le 29 mars. Je partirai le 26 pour -Livourne. J'y coucherai et le 27 j'irai à Pise. Je veux que ma fille -voie ces deux villes. Le 28, j'irai, par la traverse, de Pise à -Sienne. Le 29, je coucherai à Radicofani, le 30 à Viterbe et je serai -le 31 à Rome, deux jours avant l'Empereur. Nous y resterons jusqu'au -24 ou 25 avril et nous irons à Naples. - -Je me suis fait le plaisir de me reposer ce matin à la Galerie des -vingt courses d'étiquette que j'ai dû faire. Cent chefs-d'œuvre, tels -qu'il n'en existe pas de seconds, m'ont délassé de la vue de beaucoup -d'objets modernes et vivants qui ne valent pas ce que renferme le -trésor des Côme de Médicis. C'étaient de fiers hommes que les Côme et -les Laurent, si dignement remplacés par Léopold Ier[371]! - - [371] Le grand-duc de Toscane était alors Ferdinand III, archiduc - d'Autriche, né le 6 mai 1769, qui succéda à son père Léopold Ier - le 2 juillet 1790, céda la Toscane et reçut en échange, le 27 - avril 1803, l'archevêché de Salzbourg, échangea encore cet - archevêché contre l'électorat de Wurzbourg le 26 décembre 1805. - Il céda de nouveau ce dernier et reprit la Toscane le 30 mai - 1814. Il avait épousé l'infante Louise-Amélie, fille de Ferdinand - IV des Deux-Siciles. Il perdit sa femme, le 19 septembre 1802, et - mourut lui-même le 18 juin 1824. - - Son père, le grand-duc Léopold Ier, dont M. de Metternich parle - ci-dessus, était né le 5 mai 1747. Il devint grand-duc de Toscane - en 1765. A la mort de son frère, Joseph II, en 1790, il lui - succéda comme empereur d'Allemagne sous le nom de Léopold II et - mourut subitement le 1er mars 1792 (_Allgemeine Deutsche - Biographie_, t. XVIII, p. 322.--_Almanach de Gotha._--STROBL VON - RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p. 370). - -Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le -plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus -heureux _ici_ avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge -que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les -statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le -crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à -l'Opéra. On nous donne l'_Otello_ de Rossini[372] avec de médiocres -sujets. - - [372] ROSSINI (Gioacchino), né à Pesaro le 29 février 1792, mort - en 1868. Son _Otello_ avait été joué pour la première fois en - 1816, à Naples, sur la scène du théâtre del Fondo. - -Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma -journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je -suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes -calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé -que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma -tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et -sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi -comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage. - - -No 20. - - Florence, ce 18 mars 1819. - -J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à -Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit -m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder -de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la -diligence qu'il fera sera la même. - -Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien -heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle -même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes -pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord, -moi et je suis beaucoup pour toi;--et puis tant d'objets aussi -véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu -digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays -qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité -par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la -nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à -chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et -comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence, -et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[373], -Golovkine, Krusemarck[374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes -enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les -conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite -partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage, -et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie, -pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se -présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour -pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant -accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de -Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous -ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses -avoir. - - [373] Le marquis de Caraman, voir p. 117. - - [374] KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE). Ministre de - Prusse à Vienne. Né le 9 avril 1767. Accrédité comme chargé - d'affaires près du gouvernement français le 2 janvier 1810 puis - comme ministre plénipotentiaire le 28 janvier suivant, occupa ce - dernier poste jusqu'en 1813. Pendant la campagne de 1814, il fut - quelque temps gouverneur militaire du pays entre l'Elbe et le - Weser. Ministre de Prusse à Vienne (décembre 1815), il exerça - cette fonction jusqu'à sa mort survenue le 25 avril 1822 (POTENS, - _Handwörterbuch der Militär-Wissenschaften_, t. VI, p. - 77.--_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XVI, p. 269). - -Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé -dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[375]. J'ai cru -qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans -cette même ville en 1805[376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter -conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai. -L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec -beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il -l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands -défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la -présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des -événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause -des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà -du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime -davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption! - - [375] Voir p. 167. - - [376] Cette date et les lignes qui suivent permettent de croire - que le personnage désigné par l'initiale D. est le prince Pierre - Petrovitch DOLGOROUKI, né le 19 décembre 1777, aide de camp - général (23 décembre 1798) et favori d'Alexandre Ier, chargé par - lui de plusieurs négociations diplomatiques en 1805 et 1806, - commandant la ville de Smolensk, mort le 6 décembre 1806 à la - suite de sa disgrâce et enterré dans le couvent d'Alexandre - Nevski (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 1889, p. - 93.--_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. - LX, _Liste alphabétique de personnages russes pour un - dictionnaire biographique russe_, p. 211). - - Les négociations de Berlin en 1805 auxquelles fait allusion le - prince de Metternich, avaient pour but d'entraîner la Prusse dans - la coalition de l'Autriche et de la Russie contre la France. Le - prince Dolgorouki était arrivé dans les premiers jours d'octobre, - porteur d'une lettre du Tsar demandant pour la seconde fois le - passage à travers les territoires prussiens pour les armées - russes. Frédéric-Guillaume hésita tout d'abord, mais Bernadotte - ayant violé le territoire d'Anspach, le roi renvoya le prince - Dolgorouki au Tsar, porteur de l'autorisation demandée. Un traité - fut signé le 3 novembre entre les trois cours, mais Austerlitz - allait bientôt le rendre inutile. - - M. de Metternich dit dans ses _Mémoires_, t. I, p. 41, à propos de - ces pourparlers: «Plus tard l'empereur Alexandre expédia un des - jeunes conseillers dont il s'était entouré depuis son avénement: - c'était un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, homme - d'esprit, plein de feu, mais nullement fait pour une mission trop - délicate pour une nature comme la sienne. Son maître lui ayant - recommandé de ne rien faire sans moi, je pus bien le diriger un - peu, mais non lui dicter sa conduite.» - - Le 4 mai 1803, Mme de Lieven racontait à son frère l'histoire d'un - duel qui avait mis aux prises Dolgorouki et Borodine. Le premier - avait provoqué le second et il avait reçu une balle au-dessus du - genou. «Elle y est encore; il est couché et je crois pour - longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité - cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouki... - Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit!» (Ernest DAUDET, - _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 58). - - Si donc nous ne nous trompons pas sur le nom de Dolgorouki, - l'amour de Mme de Lieven pour ce dernier était déjà mort en mai - 1803... ou il n'était pas encore né. - - - Ce 19. - -Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être -réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et -même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de -Lord Burghersh[377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate; -il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle -n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain. - - [377] BURGHERSH (John FANE, XIe comte DE WESTMORELAND, connu, - jusqu'à la mort de son père en 1841, sous le nom de Lord), - ministre d'Angleterre à Florence. Né à Londres le 3 février 1784. - D'abord officier dans l'armée anglaise, il fut envoyé le 14 août - 1814 à Florence comme ministre plénipotentiaire. Ministre à - Berlin de 1841 à 1851. Ambassadeur à Vienne (1851-novembre 1855). - Il fut promu général le 20 juin 1854 et mourut à Apthorpe House, - Northamptonshire, le 16 octobre 1859. - - Il avait étudié le violon et la composition avec Hague, Zeidler, - Platoni, Portogallo et Bianchi. Ce fut lui qui proposa la création - de l'Académie royale de musique de Londres, qui fut ouverte le 24 - mars 1823. - - Lord Burghersh composa sept opéras (_Bajazet_, _Fedra_, _Il - Torneo_, _l'Eroe di Lancastro_, etc.) trois cantates, des messes - et de nombreuses œuvres symphoniques (_Dictionary of National - Biography_, vol. XVIII, p. 176). - -Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée -m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de -chefs-d'œuvre de tous les genres--peinture, sculpture, arts de toute -espèce!--Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les -cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la -presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même, -tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se -regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien. -Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te -les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation. - -Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait -exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne -s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que -l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de -son appartement la statue de Persée de Canova[378], figure héroïque -sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a -fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié -qu'elles le furent a été tout à fait comique. - - [378] CANOVA (Antoine), né le 1er novembre 1757 à Possagno, - province de Trévise, mort à Venise le 12 octobre 1822. Sa statue - de Persée, en marbre, est actuellement au musée du Vatican. - -Le duc de Richelieu[379], fameux roué de son temps, avait fait un pari -avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le -pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un -arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était -placé au milieu de ce cabinet, d'une manière _ultra visible_. Toutes -jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût -gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a -qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé _superbe_! En avouant Persée, -elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct. - - [379] RICHELIEU (Louis-François-Armand DE VIGNEROT DU PLESSIS, - duc DE). Né à Paris le 13 mars 1696. Ambassadeur à Vienne - (1725-1727), en Saxe (1746), maréchal de France (11 octobre - 1748), membre de l'Académie française (25 novembre 1720). Mort à - Paris le 8 août 1788 (R. BONNET, _Isographie des membres de - l'Académie française_, p. 239). - - - Ce 20. - -Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu -qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos -insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me -coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je -les entends vingt fois s'étonner _prodigieusement_ que je ne sois pas -un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame -toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que -mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens -d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je -l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes -vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même. - -J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a -fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon -souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature. -Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11 -heures. Quel confident! - -J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il _voulait_ le quitter -peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore. - - - Ce 21. - -Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu -l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je -ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture, -de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses -facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont -capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime, -livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce -cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder -plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas; -tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon -amie, est celui du _sens commun_; je sais épuiser ce domaine et je ne -m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions -fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte -toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux -excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct. -Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe. - -Mon âme est placée au-dessus du préjugé--je ne crois en nourrir aucun. -J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans -passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses -effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus -fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été -dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi -de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être -effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une -sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains -pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y -verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires -et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison, -cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je -reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis -calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils -courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je -n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés -dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu -aimes aujourd'hui une espèce de _borne_: elle est placée tout exprès -là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à -contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent -contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se -douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est -lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il -n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a -aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans -mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait -tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de -me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à -quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je -vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu -d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon -nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la -postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans -me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi -aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de -rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon -amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où -d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de -toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre -que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme -avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon -compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors, -ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme. - -Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon -compte. - - - Ce 22. - -Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs -Majestés[380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne -valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les -Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti. -Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des -Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un -feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait -qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des -Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se -retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est -la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini, -de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent -sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands -hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux -dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède -si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une -belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie -la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon -amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde? - - [380] Le même jour, 22 mars, le prince de Metternich écrivait à - la princesse Éléonore sa femme une lettre où il lui faisait, à - peu près dans les mêmes termes que dans la présente, le récit de - la fête du 20 mars. Les deux pages, celle adressée à l'épouse et - celle destinée à la maîtresse, sont curieuses à comparer (Voir - _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193). - -J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici -de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma -fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les -ai conduits aujourd'hui à la fabrique des _Pietre dure_, établissement -unique dans son genre[381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu, -et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la -perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le -grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à -Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres -objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de -fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent--tombeau des -grands-ducs--chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique -vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris -le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être -achevés en _pietra dura_ telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en -est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la -magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux. -Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde. - - [381] Fondée au seizième siècle aux Offices, la manufacture de - mosaïques était installée depuis 1797 dans les bâtiments du - palais de l'Académie des beaux-arts, où elle se trouve encore - (via degli Alfani, 82). A cette fabrique est joint le Musée des - ouvrages en pierres dures (_Museo dei Lavori in Pietre dure_). - -Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[382], femme -de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle -passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon, -femme du ministre de France[383], ou chez Lady Burghersh[384]. La -dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la -campagne de 1813 et 1814 avec nous. - - [382] APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), né le 7 décembre 1782 - d'une très ancienne famille hongroise, ministre d'Autriche à - Florence, puis ambassadeur à Rome, à Londres (mai 1824), à Paris - où il resta jusqu'en 1849. Le 17 août 1808, il avait épousé - Thérèse, comtesse Nogarola de Vesone, et il mourut le 17 octobre - 1852 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums - Œsterreich_, vol. I, p. 57). - - Mme de Lieven devait se lier plus tard avec Mme Apponyi, lors de - l'ambassade de M. Apponyi à Londres. Elle retrouva ses amis à - Paris. L'une de ses nièces, fille du comte Alexandre de - Benckendorf, épousa le fils de l'ambassadeur d'Autriche. - - [383] DILLON (Édouard, comte), né «en Angleterre vers l'an 1750 - sans que l'on puisse déterminer la ville et l'époque, de Robert - Dillon et de Marie Disconson» d'après un acte de notoriété qu'il - se fit délivrer le 3 juillet 1819. Toutefois, sur ses états de - service, il est dit: «né le 21 juin 1750, d'après sa - déclaration». Page du roi en la Grande Écurie (1766), - sous-lieutenant de carabiniers (20 avril 1768), sous-aide major - (20 février 1774), rang de capitaine dans - Royal-Allemand-Cavalerie (17 avril 1774), capitaine commandant - d'une compagnie de mestre de camp dans le régiment des - Carabiniers (2 juillet 1774). Réformé à la formation de 1776. - Rang de colonel, 29 décembre 1777. Attaché en qualité de colonel - au régiment d'infanterie de Dillon (21 mars 1779), mestre de camp - commandant le régiment de Provence ci-devant Blaisois (13 avril - 1780). Quitta le corps en juillet 1791. Servit pendant - l'émigration dans le régiment de Dillon, dont le roi l'avait - nommé colonel propriétaire, et obtint le rang de - lieutenant-général le 23 août 1814, suivit le roi à Gand en 1815, - fut nommé lieutenant-général titulaire pour tenir rang du 1er - juillet 1815, retraité le 20 février 1820. Très en faveur à la - cour de Marie-Antoinette, il y était connu sous le nom de «Beau - Dillon». Mme de Boigne dit de lui qu'il était très beau, très - fat, très à la mode». Pendant la Restauration, il avait été nommé - ministre de France à Dresde en 1816 et il passa de ce poste à - celui de Florence en 1818. Il fut, en 1821, nommé premier maître - de la garde-robe de Monsieur, et mourut en 1839. Il avait épousé - en 1777 Fanny, fille de Sir Robert Harland, «une créole de la - Martinique», dit Mme de Boigne. Édouard Dillon était l'oncle - maternel de cette dernière (_Archives administratives du - ministère de la guerre_.--_Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. - 194.--_Dictionary of National Biography_, t. XV, p. 82). - - [384] BURGHERSH (Priscilla WELLESLEY-POLE, Lady), femme du - ministre d'Angleterre à Florence. (Voir p. 253.) Née le 13 mars - 1793, elle était la fille de William Wellesley-Pole et la - petite-fille de l'amiral John Forbes. Elle se maria le 26 juin - 1811. Lady Burghersh était une artiste distinguée à laquelle sont - dus plusieurs portraits remarquables, entre autres celui de la - comtesse de Mornington. Elle mourut à Londres le 18 février 1879 - (_Dictionary of National Biography_, t. XVIII, p. 179). - -Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[385]; il a, je -crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par -les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez -pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et -partout de la musique et partout elle est bonne. - - [385] Frédéric-Guillaume III fut en effet épris de Georgine - Dillon, fille d'Édouard. C'était, d'après Mme de Boigne, une - «jeune personne charmante de figure et de caractère». Le roi lui - proposa de l'épouser et de la créer duchesse de Brandebourg, mais - elle refusa, malgré le désir de ses parents de voir ce mariage se - conclure. Mme de Boigne, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 309), - raconte l'histoire de ce projet. C'est à la suite de l'échec de - celui-ci que Dillon obtint sa mutation de Dresde à Florence - (1818). Georgine Dillon épousa le comte Karolyi. Mme du Montet - fait d'elle ce portrait: «Mme de Karoly serait extrêmement jolie, - sans la fixité de son regard. Le prince de Ruffo, à cause de sa - pâleur et de ce regard, l'appelle «un ange mort» (_Souvenirs de - la baronne du Montet_, p. 221).--Georgine Dillon était née le 10 - mai 1799 et mourut le 3 mai 1827 (communication de M. le vicomte - Révérend). - -Les filles de Mme Hitroff[386] sont les plus jolies petites personnes -de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont -effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus -que le Créateur ne l'a voulu. - - [386] Femme du ministre de Russie à Florence, Nicolas Fédorovitch - KHITROFF ou HITROFF, général-major, ministre plénipotentiaire - auprès du grand-duc de Toscane de 1816 à 1819 (_Recueil de la - Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, _Liste - alphabétique, etc._--_Moniteur universel_, 4 octobre 1816, no - 278, p. 118). - -Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé -à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun -aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que -l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il -pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est -ce qu'il lui faut. - -Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises! - -L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne. -C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady -K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux -aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition, -et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon -goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[387], tandis que -Hunt[388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[389]. - - [387] Voir p. 56. - - [388] HUNT (Henry). Homme politique et agitateur anglais, né le 6 - novembre 1773, qui, à partir de 1816, organisa de nombreux - meetings populaires, notamment celui de Manchester qui fut - dispersé violemment par la yeomanry (16 août 1819) et à la suite - duquel Hunt fut condamné à deux ans de prison. Membre de la - Chambre des communes de 1830 à 1833, il mourut de paralysie le 15 - février 1835 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVIII, p. - 264). - - [389] KINNAIRD (Charles, Lord), né 8 avril 1780; membre de la - Chambre des communes de 1802 à 1805, il vota constamment avec les - whigs. Il fut nommé, en 1806, pair représentatif d'Écosse. Lord - Kinnaird résida beaucoup sur le continent. Il avait épousé, en - mai 1806, Lady Olivia Fitzgerald, dernière fille du second duc de - Leinster, et mourut le 11 décembre 1826 (_Dictionary of National - Biography_, t. XXXI, p. 189).--Lady K. est peut-être Lady - Kinnaird. - -L'autre, Lady A., est une petite caillette dans la force du terme. Je -l'ai également vue souvent chez Wellington. Elle m'a toujours déplu au -point que j'ai été impoli pour elle. J'ai connu anciennement son mari -et sa première femme, qui était nièce de Lord Cholmondeley[390]. - - [390] CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis de), né le 11 - mai 1749, mort le 10 avril 1827. Créé marquis le 22 novembre - 1815. Épouse le 25 avril 1795 Charlotte Bertie (ŒTTINGER, - _Moniteur des dates_).--Son père, George, vicomte Malpas, mort en - 1764, avait eu de son mariage avec Hester, fille de Sir Francis - Edwards: 1º George-James dont il vient d'être question; 2º une - fille, Hester, qui épousa William Clapcott-Lisle, dont elle eut - une fille, mariée à Charles Arbuthnot (John BURKE, _A - genealogical and heraldical Dictionary of the Peerage and - Baronetage of the British Empire_, in-4º, Londres, Henry Colburn, - 1845, p. 206).--Cette dernière était donc la nièce de Lord - Cholmondeley. - - Lord Arbuthnot, né en 1767, sous-secrétaire d'État aux affaires - étrangères, de novembre 1803 à juin 1804, fut ensuite ambassadeur - extraordinaire à Constantinople en 1807. Il mourut en 1850. Après - la mort de sa première femme, il épousa Harriett, troisième fille - de Henry Fane (_Dictionary of National Biography_, t. II, p. 61). - - D'après ce qui précède, il est donc vraisemblable que la Lady A. - dont parle M. de Metternich est Lady Harriett Arbuthnot. - -Aie l'âme en repos sur ces deux passions. Je ne comprends même pas ce -qui peut avoir prêté au dire de la seconde, car, quant à la première, -l'on m'a _vu parler_; quant à la seconde, l'on n'a pas même vu cela, -et mon silence n'est pas assez interprétatif pour pouvoir prêter à une -aussi ridicule prétention. - - - Ce 23. - -Je t'enverrai la présente lettre, mon amie, par un courrier que Lord -Burghersh expédiera en Angleterre. N'oublie pas de me mander si tu as -reçu le bracelet et si tu le trouves joli. Je voudrais que chaque -petite plaque pût désigner une année de bonheur pour nous. La -première, hélas! est encore à venir! - -Ce que tu me dis, dans ton no 21, sur les chaînes de fer qui nous -retiennent loin l'un de l'autre, n'est malheureusement que trop vrai. -Aussi, ai-je toujours craint, plus que la mort, les entraves affreuses -que mon attitude met au libre exercice de ma vie. Il n'est, après le -sort du souverain, pas de place dans l'État qui soit plus sujette que -la mienne à tous les inconvénients de cette grandeur qui tue -l'existence de l'homme. Je n'ai pas un moment véritablement à moi, car -le monde ne s'arrête pas dans sa marche pour me faire plaisir. Je ne -puis point charger un autre _à temps_ de ma besogne, car cette besogne -est tout intellectuelle; elle n'est que du domaine de la pensée; je ne -puis charger personne de penser pour moi, d'écrire à ma place, de -suivre un point de vue qui est mien, de dire demain le mot que j'ai -préparé aujourd'hui. Tous les départements qui suivent une règle fixe, -qui sont plus liés à la matière que ne l'est le mien, sont infiniment -plus libres d'action. Mon amie, conçois-tu combien ce que j'ai détesté -il y a un an et de tout temps, doit me paraître odieux aujourd'hui? - -Adieu, mon amie. Lord B[urghersh] me fait demander mon paquet et je ne -veux pas retenir le courrier. Aime-moi et pense à moi, ce qui équivaut -dans mon attitude vis-à-vis de toi. - -Il est possible que le présent numéro t'arrive avant le précédent, -duquel j'ai chargé le courrier hebdomadaire, qui fait un détour -considérable en passant par Munich. - -Voici mon plan ultérieur de voyage. Je pars d'ici le 26 pour Livourne. -Je coucherai le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à -Viterbe et le 31 à Rome. L'Empereur quitte Florence le 29 et il sera à -Rome le 2 avril. Je fais le détour de Livourne pour faire voir ce lieu -et Pise avec ses antiquités magnifiques à Marie. - -Adieu. Je dînerai le 27 à bord du vaisseau de l'amiral Fremantle[391] -qui m'attend à cet effet dans la rade de Livourne. Je boirai à ta -santé sur terre d'Albion. - - [391] FREMANTLE (Sir Thomas-Francis). Né en 1765, il entra à - douze ans dans la marine. Amiral en 1810, il fut chargé la même - année d'un commandement dans la Méditerranée et, en avril 1812, - de celui de l'escadre de l'Adriatique. En 1818, il fut nommé au - commandement en chef des forces navales anglaises dans la - Méditerranée, mais n'exerça ce commandement que pendant dix-huit - mois, étant mort à Naples le 19 décembre 1819 (_Dictionary of - National Biography_, t. XX, p. 248). - -Voilà encore un message de B[urghersh]. Rien n'est pressé comme un -homme qui n'a rien à mander. Adieu, bonne et chère Dorothée. - - - - -No 21. - - - Livourne, ce 26 mars 1819. - -Je suis arrivé ici, mon amie, cet après-dîner, après sept heures de -course depuis Florence. Je n'ai fait que passer à Pise sans m'arrêter. -Je le ferai voir demain à ma fille. - -J'ai quitté Florence avec le regret qui se trouve dans ma nature dès -qu'il s'agit d'abandonner un lieu connu, sentiment naturel dès que le -lieu est agréable, et de pur instinct dès qu'il ne l'est pas. Je crois -t'avoir déjà dit, dans le cours de _notre courte vie_, que je ne -quitte jamais un cabaret quelque borgne qu'il soit sans un certain -sentiment de peine. Si j'étais cheval, j'adorerais mon écurie et mon -râtelier. - -Lord Burghersh nous a régalés, la dernière soirée, d'un second concert -composé uniquement de sa musique. Elle est véritablement étonnante -pour un amateur, et elle serait même bonne en tout autre pays que -celui-ci, où il y a du crime à perdre le temps à en faire et, par -conséquent, à en entendre de la médiocre. Lady Burghersh est dans ton -état, mon amie. Comme elle a ta taille, je l'ai beaucoup regardée pour -m'orienter un peu sur la tournure que tu vas avoir. - -Rien n'est beau et ravissant comme le voyage de Florence ici. Je doute -que la terre promise ait tenu ce que la Toscane offre, au voyageur et -à l'habitant, de charmes de toute espèce. Mon amie, je trouve qu'il -est bien gauche de naître autre part que sous un ciel heureux comme -celui-ci. Tout ce qui s'y offre aux regards est beau et les sensations -sont plus douces sous l'influence du climat. Le soleil y luit mieux, -et Caraccioli[392] avait bien raison d'assurer George III[393] que la -lune de Sicile vaut le soleil de Londres. Il ne fait pas beau chez -nous en juin comme ici à la fin de mars! - - [392] CARACCIOLI (Dominique, marquis) né à Naples en 1715. - Ambassadeur de Naples à Londres (1763), à Paris (1770). Vice-roi - de Sicile (1780). Ministre des affaires étrangères (1786), mort - en 1799 (_Biographie universelle_ (Michaud), t. VI, p. 642). - - [393] GEORGE III (George-Guillaume-Frédéric), né à Londres le 4 - juin 1738. Roi d'Angleterre le 25 octobre 1760. Après plusieurs - crises, sa raison s'éteignit complètement en octobre 1810 et le - gouvernement fut confié au Prince-Régent. Devenu aveugle, il - mourut le 20 janvier 1821. Il avait épousé en 1761 - Charlotte-Sophie de Mecklembourg-Strelitz (1744-1818) - (_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 172). - -J'ai été en arrivant ici dans une boutique que j'aime beaucoup, car -elle ne renferme que des objets à mon goût. Le magasin de Michali est -tout consacré aux arts; vous y trouvez depuis les statues jusqu'aux -plus menus objets de sculpture en marbre et en albâtre. Les marbres -sont modernes, mais tous copiés d'après les meilleurs modèles. On ne -peut acheter des albâtres qu'ici: tout ce qui se vend à Florence est -mesquin en comparaison de ce que renferme ce magasin. Je n'aime pas la -matière, je déteste les petites figures et les mesquines fabrications -que l'on trouve sur tous les marchés de l'Europe, mais il faut voir -les grands vases de Michali. J'en ai acheté quatre ce soir, hauts de 4 -pieds, sculptés d'une manière ravissante et ils me coûtent 200 ducats. -On les vendrait 1,000 à Londres. - -De la boutique, j'ai été à l'Opéra. L'on donne les _Baccanali di -Roma_, musique de Générali[394]. Belle musique et bien chantée. - - [394] GENERALI (Pierre), compositeur italien, maître de chapelle - de la cathédrale de Novare. Né à Rome le 4 octobre 1783, mort à - Novare le 3 novembre 1832 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -Je vais me coucher loin de toi et avec toi, mon amie. - - - Pise, ce 27. - -J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du -_Rochefort_. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe; -le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller, -d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de -Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en -vain et il s'en consolera. - -Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille -les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre -autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune -description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que -moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce -que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes. -Je partirai demain matin pour Sienne. - - - Radicofani, ce 29. - -Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un -courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon -amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes. - -Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet -état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce -que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je -sens. - -Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite -comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé -sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même, -qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne -connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les -bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire -ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de -la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible -d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon -amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne -suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et -ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et -fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec -ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si -différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des -lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien -dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les -termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation -pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon -amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche; -que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me -consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de -peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu -que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas -être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants -que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as -essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent -heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance -que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner. - -Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on -n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous -les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est -une--j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est -catégorique--et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en -séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à -expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne -mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent -des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras -un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera -tien. - -J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre -tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi, -pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le -bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins -anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille -qu'en médecine. - -Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[395]. -Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de -connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de -l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai -jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes -ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il -faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce -mérite-là. - - [395] L'archiduc Maximilien, qui faisait alors un voyage en - Angleterre. «Extrait du _Journal de Portsmouth_.--L'archiduc - Maximilien d'Autriche, cousin de l'Empereur et général - d'artillerie à son service, est arrivé lundi soir avec sa suite à - l'auberge du Roi George... Ce prince est âgé d'environ - trente-cinq ans; il montre une grande politesse et un désir - ardent de s'instruire du jeu des diverses machines, de leur - principe et de leur emploi.» (_Moniteur universel_ du 19 janvier - 1819, no 19, p. 74).--«Nouvelles de Londres.--L'archiduc - Maximilien habite l'hôtel Clarendon. Il restera encore deux mois - en Angleterre.» (_Gazette d'Augsbourg_, 7 février 1819, no 38, p. - 148).--Il s'embarque à Douvres pour revenir sur le continent le - 19 mars (_Ibid._, 2 avril 1819, no 92, p. - 365).--Maximilien-Joseph-Jean, fils de l'archiduc - Ferdinand-Charles-Antoine, de la branche d'Este-Modène, né le 14 - juillet 1782, général feldzeugmeister autrichien, mort - célibataire à Ebenzweier le 1er juin 1863 (ŒTTINGER, _Moniteur - des dates_).--Il est l'inventeur d'un système de fortification - connu sous le nom de tours maximiliennes (_maximilianische - Thürme_). - -J'ai couché la nuit dernière à Sienne, où j'ai passé une soirée -maudite. Pourquoi n'ai-je pas le bonheur d'aimer les honneurs que l'on -me rend, et le malheur de devoir passer ma vie à en recevoir? Un -cardinal de quatre-vingts ans m'attendait à Sienne; il est venu me -voir au débotté[396]. Le gouverneur de la ville s'est emparé de moi. -J'ai été la pâture d'un corps municipal, d'un corps d'officiers et de -vingt dames qui ont voulu me prouver que Sienne devait valoir Paris! -Il est possible qu'elles soient charmantes, mais je ne les ai pas -trouvées telles. Je voudrais que tu puisses être témoin des désespoirs -de Marie à chaque arrivée dans une grande ville, et toutes celles de -l'Italie méritent plus ou moins ce nom. - - [396] ZONDADARI (Antoine-Félix), né à Sienne le 14 janvier (ou - juin) 1740. Archevêque de Sienne le 1er juin 1795, cardinal le 25 - février 1821, mort le 13 avril 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des - dates_.--GAMS, _Series episcoporum_). - -Ce matin, j'ai été voir la cathédrale, monument du treizième siècle, -magnifique, et puis quelques autres objets de curiosité, toujours mon -cardinal et mon commandant à mes trousses. Les dames heureusement -dormaient. - -De Sienne ici le pays est affreux. Il est indubitable que cette partie -des Apennins a été le foyer d'immenses éruptions volcaniques. La -nature y est bouleversée en entier; l'aspect est triste et raboteux -sans être pittoresque. Je couche ici et je t'écris à côté d'un bon feu -de cheminée, qui n'est pas de trop à quelques milliers de toises -au-dessus du niveau de la mer. Le lieu tient de la Sibérie, mais je ne -m'en plains pas: il n'y a point de cardinal. - -J'ai pensé à toi vingt fois dans la journée. Tu es en droit de trouver -le fait peu surprenant, mais tu ne devines pas la raison. Tu aimes le -mot: En avant! Or, j'ai avec moi un chasseur bohème qui ne sait pas un -mot d'italien; le seul qu'il a appris depuis que j'ai fait 100 lieues -dans la presqu'île, c'est: _Avanti!_ Il le regarde probablement comme -le fond de la langue, et je commence à supposer qu'il le croit toute -la langue, car il s'en sert à toute sauce, et il est de fait qu'il -arrive au moyen de ce mot à tout ce qu'il veut. Il a enrayé ma voiture -vingt fois dans la journée. Pour avertir les postillons que le sabot -est mis, il leur crie: _Avanti_; les postillons partent. Pour ôter le -sabot, il faut faire reculer d'un pas la voiture, il crie: _Avanti_; -les postillons croient qu'il est fou et reculent; son affaire est -faite. Dès que j'arrive dans une auberge, il crie: _Avanti_ et on -sert le souper! Chaque moment lui procure ainsi une jouissance, et je -commence à croire que l'on ferait le tour de l'Italie avec ce seul -mot. Ce mot est le tien et je l'aime. - -Ton courrier galope toute la journée à côté de la portière de ma -voiture[397]; Marie va avec moi; j'ai un courrier à moi qui me -précède; je l'ai donc mis à côté de ma voiture pour le voir. Je crois -que je le placerai à mon service. Il sert à merveille et il t'a -appartenu. Je crois que je le garderais, s'il servait même moins bien. -Ma pauvre amie, que ne puis-je t'y placer, toi! - - [397] La comtesse Marie Esterhazy avait pris à son service un - ancien courrier de Mme de Lieven. Voir p. 142. - - - Rome, ce 31. - -Me voici, mon amie, arrivé à l'un des buts de mon voyage. Ce n'est pas -le dernier, mais certes le plus imposant. - -J'ai couché la nuit dernière à Viterbe. Il y a un cardinal, et il a -été pendant vingt ans nonce à Vienne[398]. J'ai été abîmé. - - [398] SEVEROLI (Antoine-Gabriel), né à Faenza (États de l'Église) - le 28 février 1757. Évêque de Viterbe et de Toscanella le 11 - janvier 1808, cardinal le 8 mars 1816, mort à Rome le 8 septembre - 1824 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_). - -J'ai fait un détour pour venir ici en passant par Caprarola, fameux -château bâti pour le cardinal Alexandre Farnèse[399] par Vignola[400]. -Il est beau comme monument d'architecture et il renferme des fresques -magnifiques. A 5 heures du soir, j'ai découvert la coupole de -Saint-Pierre, et à 6 heures et demie j'ai passé la porte du Peuple. La -première entrée dans Rome, mon amie, est accablante. C'est la première -ville du monde! - - [399] FARNÈSE (Alexandre), né le 29 février 1468 à Canino, - cardinal en 1493, pape en 1534 sous le nom de Paul III, mort à - Rome le 10 novembre 1549 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), - t. XXXIX, col. 373). - - [400] VIGNOLA (Giacomo BAROZZIO, dit DA). Né en 1507 à Vignola, - mort en 1573 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XLVI, - col. 146). - -Je suis logé au palais de la Consulta sur le Quirinal[401]. J'ai sous -mes fenêtres une foule de choses que la nuit m'empêche de voir. Je me -lèverai de bonne heure, car, sans être curieux comme un Anglais, je -trouverais honteux de passer un moment dans mon lit de plus qu'il ne -me faudra pour être réveillé. - - [401] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 - avril.--Arrivé à la Consulta, où je loge et où le cardinal - Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma - maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la - vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons - magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins.» (_Mémoires du - prince de Metternich_, t. III, p. 195). - -Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout -ailleurs. - - - Ce 1er avril. - -Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la -fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de -placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé -d'exagération et peut-être même de folie! - -J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le -nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre -et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et -habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le -_Forum Romanum_, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole, -le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des -Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[402]; -il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui -s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se -l'est imaginé. - - [402] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Il - en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu - deviner, faute de la connaître. On se trompe toujours dans ces - sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais - supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et - superbe, resplendissante et neuve.» (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. III, p. 194). - -J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et -resplendissante! - -J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[403]. J'ai causé avec -lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et -vénérable. - - [403] PIE VII (Grégoire-Barnabé-Louis CHIARAMONTI). Né à Cesena - (États de l'Église), le 14 août 1742, évêque de Tivoli 1782, - cardinal et évêque d'Imola le 14 février 1785. Élu pape, à - Venise, le 14 mars 1800. Signe le Concordat avec Napoléon, vient - sacrer l'Empereur à Paris (2 décembre 1804). Enlevé de Rome par - le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, il fut - gardé prisonnier à Grenoble, puis à Savone et enfin à - Fontainebleau. Il rentra à Rome le 25 mai 1814 et mourut le 20 - août 1823 (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, col. - 109). - -De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne -te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma -lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les -dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne -crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux. -Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre -affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu -n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille -chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté -de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques -beaux (_sic_) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine -comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières -entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon -amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été -celui du monde. - -J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans -un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont -embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été -meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de -souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules -César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui -avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer -lui-même. - -Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été -charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été -en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[404]. C'est par moi -qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je -les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien -accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais -conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20 -millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul, -il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par -jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai -fait ma commission à Napoléon. - - [404] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Ma - première sortie a donc été pour lui faire ma cour (au pape). Il - m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé - sur-le-champ de notre correspondance pendant qu'il était - prisonnier à Savone.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. - III, p. 195). - - - Ce 2 avril. - -Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le -jour[405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour -Munich. - - [405] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 3 - avril.--Hier matin, nous avons été voir le Forum de Trajan, - restes magnifiques de l'antiquité. - - «Puis, nous avons été visiter les ateliers de Canova et de - Thorvaldsen ainsi que deux autres, d'artistes très remarquables... - L'Empereur est arrivé à 4 heures et demie. Nous l'avons attendu - dans son appartement.» - - Du même à la même: «Ce 4 avril.--Je ferme ma lettre au moment où - je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie - durera trois heures... Marie vous parle sans doute de nos courses - d'hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des - Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions - à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie - humain ait créées» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. - 197). - -Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi. -Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te -voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais -le bonheur n'est que dans le cœur. - -Adieu. - - - - -No 22 - - - Rome, 5 avril 1819. - -Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien -différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une -sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose -ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas -peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable -satisfaction sont si rares--elles le sont du moins pour moi--que je ne -me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me -manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui -foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous -les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis -entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un -être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant -d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe -autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder -comme seul au monde! - -Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il -élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de -souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de -grandeurs et de vicissitudes humaines! - -Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout -ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui -devrait être! - -J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du -palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie -par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut -à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé -aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées -de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les -fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont -que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque -morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent -encore debout. - -Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des -plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui -ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes -pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par -un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait -ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle -de fresques[406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se -trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste. -Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée, -sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le -terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le -grand cirque[407] où se passèrent les courses et qui se trouve au -pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les -éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur -cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si -tu m'aimes! - - [406] La villa Mills. - - [407] Le Cirque Maximus. - -Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce -palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans -lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au -large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille -personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et -séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en -marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits -aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose -pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[408] ne soit, en le -comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles -comparées à celles que le temps a détruites! - - [408] Voir p. 262. - - - Ce 7 avril. - -J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très -réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et -plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les -objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons -guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je -dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois -du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je -me couche entre minuit et une heure. - -J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville -par Constantin le Grand[409]. Cet édifice immense ne renferme de beau -qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau -d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la -basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus -dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien -postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui -suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je -n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de -recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation -complète des arts dans le moyen âge. - - [409] M. de Metternich veut parler de Saint-Paul-hors-les-murs, - basilique édifiée entre 375 et 385 par Valentinien II et Théodose - Ier. Construite sur l'emplacement d'une chapelle dont la - construction avait été commencée par Constantin, elle contenait - quatre-vingts colonnes de marbre violet et de marbre de Paros. - Cette basilique fut incendiée en 1823 et reconstruite par Léon - XII. - -Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas -pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que -moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à -mon confrère mort ou vivant. - -On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de -l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des -Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont -pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la -basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont -bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et -resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté -ancienne. - -_Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la -religion chrétienne_, et le fait est aussi simple que naturel. - -La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au -contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir -que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens, -l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair -avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant -de pouvoir s'y fixer. - -Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les -images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même -du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les -catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud, -ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le -repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs -fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples, -à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils -n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient -avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû -renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme. - -Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée -foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire -autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que -bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne -à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le -courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des -ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par -nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait -point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne -devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone -romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un -temple païen. - -Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la -barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais -détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de -pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la -décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré -par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en -bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les -restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant -chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait -jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus -belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne -s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de -dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose; -elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des -extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un -résultat tardif. - -Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je -t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des -plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair -avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme -l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux -que toute autre. - - - Ce 8. - -Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton -numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la -finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as -bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un -tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je -pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais -par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien -des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer -de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que -trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé -une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma -disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour -te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à -mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux. - -Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme -la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que -je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon -lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu -sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés -aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour -vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est -tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur -lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le -mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant -que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon -cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague, -il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je -m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas -me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde -comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est -extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce -fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie, -tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit, -tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus -opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi -combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement! - - - Ce 10[410]. - -Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point -permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre -et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point -répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de -plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste -ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais -que d'italien. - - [410] Samedi saint. - -Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la -Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix, -cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des -génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de -produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la -fois le cœur et les sens. - -Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles -se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme -le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la -chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le -commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas -absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur -qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la -raison et aux sens. - -Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais -couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont -également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois -pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant -d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a -dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a -rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady -Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé -tout ce qu'il y a ici de mes pays. - - [411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3 - avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe - comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818. - Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à - Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER, - _Moniteur des dates_). - -Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y -en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques -_cavalieri serventi cicisbei_[412] et elles se passent pour le même -plaisir l'_amico_ et quelquefois encore l'_incognito_. Ce dernier fait -dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la -saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés -des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et -la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur. -Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas -me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je -suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana; -le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco. - - [412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée. - -Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel -soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau -coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent -toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation -que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation -d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par -conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer -Barbares ni toi ni moi. - -Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont -des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour -le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux -de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de -petits. - -Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force -d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau, -qui est pour moi une véritable _patrie portative_. - - - Ce 12. - -Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques! -Dieu est bien noblement adoré ici ce jour. - -Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je -n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui -agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle -à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du -dimanche de Pâques. - -Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les -chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui -conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux -fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la -façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au -nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se -prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé -d'une belle et noble fonction. - -Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des -spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413]. -Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le -bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre -n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents -hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination, -devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes. - - [413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la - coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à - 8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la - colonnade (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202). - -Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que -j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est -tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le -monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré -primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus -belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette -magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice, -vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce -qui brille, mais dans ce qui dure. - - [414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le - feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que - j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir. - - Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place - Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées - d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à - l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a - représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son - immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont - l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan - inférieur et latéral» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, - p. 202). - - - Ce 13. - -Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas -charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car -Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il -vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en -expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous -n'en valions pas la peine, mais qu'y faire? - -N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais, -par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer -de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La -première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je -suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour, -amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un -moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après -coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me -connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me -connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne -mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en -France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des -nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas. -J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des -hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de -bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les -connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une -pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que -deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la -distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se -passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas! - -Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu -le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être? -Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du -palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de -leur seul aspect pittoresque! - -Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le -plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les -lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à -toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le -seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement -placé hors de mon action. - -Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce -monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous. -Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand -d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand -d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus -de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras -enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut. - - - Ce 14. - -J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à -F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui -donner de lettre. - -Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber -malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu -l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une -apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement. -La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura -empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété -l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au -désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai -mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet -de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins -ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es -incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de -santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je -veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas. -Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur. - -Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que -je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens -de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que -je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce -qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache. - - - Ce 15. - -Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien -rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la -veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann], -lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a -été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire -prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes -lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de -Londres qui, hélas, sont si longues à arriver! - -J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux. - -Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y -offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité. -Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme -le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la -ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de -citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de -citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai -empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si -j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres. - -Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à -quarante mille fruits. - -Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des -pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas -davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les -hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel -ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme -aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres -individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console, -si tu m'aimes tel que je suis. - -Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de -n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux -voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie -qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à -pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un -temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se -présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander: -_Siete signori Inglesi?_[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui -ai demandé pourquoi elle avait mis _i signori Inglesi_ en quarantaine: -_Non pagano mai niente_[417], a été la seule et bonne réponse. Il est -de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries -particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils -donnent communément aux inspecteurs ou valets _una manica di 2 -pauli_[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent -par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne -savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu -leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux. -Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais -c'est _de bon ton_ et un Anglais succombe toujours à cet axiome. - - [415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au - troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une - nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa - voûte s'écroula en 1828. - - [416] Vous êtes Anglais? - - [417] Ils ne payent jamais rien. - - [418] Un pourboire de deux pauli. - - - Ce 16. - -Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer. -Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te -dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est -toi. - -Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois -ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi -celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les -libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le -principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des -hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups -de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir -reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient. - - [419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être - assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3 - mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817, - de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de - l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec - le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils - excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était - peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux, - Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut - le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années - suivantes (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XXVIII, - col. 135.--_Allgemeine deutsche Biographie_, t. XVI, p. 772). - - Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril - ...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va - se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon - parti.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 290) - -Adieu, bonne amie. - - - - -No 23. - - - Rome, ce 18 avril 1819. - -Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27 -et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion -ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de -prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne. -Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand -intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420]. -Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à -l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne -s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à -_notre sort_, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je -crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais -mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque. - - [420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les - lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses - projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de - Vienne. Voir p. 199. - -Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de -l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera -rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients -des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que -tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai -tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein -d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu -seras au bal le jour de ma mort. - -Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la -société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien -qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines -circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en -recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se -borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de -désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul, -malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards -justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent. - - [421] Très probablement Wellington. - -Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce -que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et -je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite -et le cœur humain. - -W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à -se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt -et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de -ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des -succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce -genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent -combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils -rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme -la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le -dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que -la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et -ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de -légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce -paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les -spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle -qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée -d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans -les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à -la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la -sienne, et chacun s'en va coucher--seul. - -Mon amie, j'ai été de ces acteurs. - -Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin -du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de -repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre -ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui -constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom -tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en -remplacer le bienfait, ni le compenser. - -Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit -éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je -nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de -contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus -ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout -comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le -meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami -éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les -plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras -pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins. -Mon amie, puis-je avoir de la présomption? - -Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a -pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome -l'on appelle _una constipatione_, qui l'a empêché d'aller te voir. -Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu -n'es pas pour lui ce que tu es pour moi. - -A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te -dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est -vue demander par un cardinal, ces jours derniers: _Signora, tu mi pare -molto constipata_[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long -séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à -trouver une réponse à une pareille _apostrofe cardinalizia_. - - [422] Vous me paraissez très enrhumée. - - - Ce 19. - -Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses -succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor -soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point -épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les -contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me -fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22 -t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans -nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par -Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je -voudrais pouvoir aller moi-même. - - [423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers - la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le - 3 avril. - -Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le -même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies -de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le -col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je -serai refait. - - - Ce 20. - -Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au -Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré -tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon -rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner -et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est -raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot, -bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi. - - [424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à - Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé - secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul. - Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au - Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il - perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823). - Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (_Nouvelle biographie - générale_ (Didot), t. XI, col. 530). - -Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en -expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre -autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady -Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de -l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque -et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis -tranquillement dans leur chambre. - -Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il -m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à -Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme -un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas -craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous -assassinera tous les deux.» - - [425] Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 227 à - 269. - -Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux -esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même. -C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les -Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure -partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux -pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique. - - [426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25 - octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant - avait créé, en 1818, la _Minerve française_ où il défendait avec - ardeur la liberté de la presse et développait ses idées - libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: _De la - politique qui peut réunir tous les partis en France_, qui était - une réponse à celle de Chateaubriand: _De la Monarchie selon la - Charte_ (_Grande Encyclopédie_, t. XII, p. 570). - - [427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE), - né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet - 1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre - introuvable dans une brochure célèbre: _De la Monarchie selon la - Charte_. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le - _Conservateur_, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua - avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, _Isographie des - membres de l'Académie française_, p. 53).--Dans une lettre à - Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre - les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin - Constant et les Lanjuinais.» (_Mémoires du prince de Metternich_, - t. III, p. 246). - -Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande -de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau -point de départ. - -Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près -que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon -amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu -y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la -baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes -lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas. - -La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête -à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on -a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant -Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze -date des premières ères de la république. Combien il s'est passé -d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre -où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne -peut rien avoir gâté à l'aspect de la table. - -Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal -qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par -force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que -j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de -ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le -découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et -les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi -ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore. - - - Ce 21. - -Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui -confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré -qu'elle soit bien vide de sens. - -Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon -éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car -je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici. - -J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me -manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu -as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr -et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce -que serait cet avenir! - -Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu -n'en doutes pas. - - - - -No 24. - - - Rome, ce 23 avril 1819. - -Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je -compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai -pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de -remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci -a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé -morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son -existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon -cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout -ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon -goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments -anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome. - -Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher -à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé -de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des -marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas -réellement pour Terracine. - - - Mola[428], ce 24, 9 heures du soir. - -Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil -sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée -au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de -Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui, -depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une -épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage -autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la -mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de -fruits et de fleurs. - - [428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies. - -C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins. -Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite -non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus -riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional -encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes -grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et -l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes. - - [429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église) - en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août - 1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité - publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura - en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc. - (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, vol. 105). - -L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît, -d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est -né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait -beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun -avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais -que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir _du savoir_ sans -qu'il existât _des savants_. Si tu étais femme savante au lieu de tout -ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas. - - [430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est - erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an - 106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa - Caposele était la propriété des rois de Naples. - - - Naples, ce 25. - -Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a -pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne -pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que -le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein -d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de -tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une -terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée -de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour -que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce -bas monde. - -J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une -plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du -monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le -cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432]. -Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé -ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un -salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon. - - [431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le - parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo). - -La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui -nous amènera de la pluie. - -Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu -recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte -pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me -sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve. -J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre -dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu -ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la -distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux! - - - Ce 26. - -Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller -rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient -être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne, -s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de -bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur -nombre est infiniment petit. - - [432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3 - mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant - et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre; - mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison, - on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.» - (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 206). - -J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le -compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours, -ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces -peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu -éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes -sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de _ce -moins_ dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon -cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges -de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même -quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore -ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le -droit de compter jamais sur ma raison. - - - Ce 27. - -J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton -no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois -rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié -les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières, -mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors -le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort. - -Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai -écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon -amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux -quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu -partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction, -mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée -quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le -monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore -pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus -importantes de ma vie. - - - Ce 28. - -J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu -favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est -magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une -montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom -de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à -gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au -cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de -Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et -de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap -de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des -campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la -nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette -même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger -les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une -porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour. -Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est -classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des -sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon -essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui -mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement -trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples, -c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il -serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons -de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en -Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont -toutes ici--à vingt heures de marche de Rome! - - [433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe. - -Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie, -je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester -avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été -plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le -Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la -terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une -égale satisfaction. - -Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est -ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui -dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme -ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu -de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est -fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine -de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le -Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés. -Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait. - - [434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent - raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de - personnes du grand monde (_Dictionnaire de l'Académie française_, - édition de 1878, t. II, p. 684). - - [435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de - Naples. - - [436] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 205. - - - Ce 30. - -Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me -faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent -m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y -réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas -embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton -cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je -sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce -que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je -suis sûr de ne pas me tromper. - -Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant, -bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre -n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la -pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée -ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle -pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux -douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es -guère confiante. - -Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien -l'employer comme on le fait ici--car _addio_ se dit aux arrivants et -ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au _How do you do_ des Anglais. - -Quand aurai-je le bonheur de faire le premier _shake hand_ avec toi? - -Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce -qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même. - - - - -CONCLUSION - - - - -I - - -Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples. -Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de -Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux. - -Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des -Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers -le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre -à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas -la seule cause de ce voyage. - -L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de -manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les -Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand. - -Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit -démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique, -un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu -nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre -ville d'eaux. - -Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées -par lui dans la _Revue Hebdomadaire_[437] ont été écrites par le -prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad. - - [437] _Revue Hebdomadaire_, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p. - 648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest - Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le - lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents. - -La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne -s'est pas refroidie. - - [438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (_Revue - Hebdomadaire_, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de - Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la - police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre - les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone. - - En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant - d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa - femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma - bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je - serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à - Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le - 18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il - serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux - jours.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 221). - - La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine, - nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y - est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.» - - Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée - dans ses _Mémoires_ (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je - suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de - Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à - Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et - Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin... - Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à - Brixen.» - - Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner, - M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet - publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette - ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons. - -«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me -plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une -centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui -fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste -du monde[439].» - - [439] _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, _Un - Roman du prince de Metternich_, p. 662. - -Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie -et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien -plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les -secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes -calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite -entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la -réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps, -même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera -la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de -louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de -la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me -pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore -entrés en folie[441].» - - [440] _Ibid._, p. 664. - - [441] _Ibid._, p. 665. - -M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance -à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du -Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].» - - [442] _Ibid._, p. 666. - -Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats -ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre -les ministres allemands. - -Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite -d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son -amant: - -«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à -Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue -quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu -marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la -compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement -cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans -mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces -paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit, -j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été -charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions -beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur -tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton -cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été -réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].» - - [443] Chez Lady Jersey. - - [444] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un - Roman du prince de Metternich_, p. 49. - -Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven -mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut -être le parrain. - -M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du -rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne -amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas -délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton -terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne -resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être -de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache -bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été -décidé[445].» - - [445] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un - Roman du prince de Metternich_, p. 34. Le prince de Metternich à - l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre). - -Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des -premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir -légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant. -Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche, -au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt -jouissances[446].» - - [446] _Ibid._, p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue. - Vienne, ce 2 novembre 1819. - -Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse -nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant -que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon -amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il -arrive rarement du mal à mes amis[447].» - - [447] _Ibid._, p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4 - (novembre). - - A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven - reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous, - jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à - l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé - pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle - sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie. - - Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819. - - Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un - courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis - résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations - et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement. - J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je - vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que - tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait - merveille. - - Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi - veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je - ne cesserai de ma vie d'être - - Votre tout dévoué et bien attaché, - - NICOLAS. - - Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas. - -L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout -genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si -ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820. - -Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an -aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y -triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était -cruellement frappé. - -Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion -lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine. - -Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en -pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde -douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par -ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée -au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas -résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le -terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].» - - [448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820 - (_Lettres autographes composant la collection de M. Alfred - Bovet._ Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244). - -Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de -Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de -Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce -moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée -au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de -Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait -emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au -devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis -plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant! -Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années, -elle était ma meilleure amie[449].» - - [449] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 361. Vienne, - le 25 juillet. - -M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois -enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate. -Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie -ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le -prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier. -Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450]. - - [450] _Ibid._, t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29 - juillet. - -Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre -expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique -d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne -contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de -Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui -de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai -1821. - - [451] _Ibid._, t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet. - -Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant -cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle -n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard, -ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le -moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue. - -A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre. - -La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et -l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire -aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais -l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne -permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de -profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc. - -M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable -d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient -réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait -de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de -l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés -des trois pays intéressés. - -M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier -de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le -prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur -d'Autriche. - - [452] Le 25 mai 1821 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, - p. 656). - - [453] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223. - -Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait -invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour -venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps -prier. - -Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de -Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à -Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455]. - - [454] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. - 1223.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, - Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821. - - [455] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, - Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821. - -Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de -liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés. - -Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées: -«Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute -remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant -la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de -trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient -d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].» - - [456] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 480. - Hanovre, 25 octobre 1821. - -Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites -aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de -Cambridge avec son amie[457]. - - [457] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, - Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821. - -Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le -marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham, -l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de -Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et -concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de -Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à -9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de -Cumberland et de Cambridge. - - [458] _Gazette d'Augsbourg_ du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255. - -«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de -Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était -à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et -sur la landgrave de Hesse-Hombourg. - -«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi -seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le -prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage, -s'était retiré pendant le concert. - -«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des -personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en -lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants -d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec -une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été -d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages -d'Angleterre[459].» - - [459] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, - Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821. - -Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier -note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de -Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de -Lieven[460].» - - [460] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre, - Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821. - -Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été -retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8 -heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven -chez la duchesse de Cumberland[461].» - - [461] _Ibid._, vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au - baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821. - -Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux -deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles -plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que, -vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage. - -De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg; -mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle -rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5 -novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463]. -Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz, -envoyé autrichien[464]. - - [462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de - l'Empereur romain (_Moniteur universel_) du vendredi 9 novembre - 1821, no 313, p. 1529.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 novembre 1821, - no 312, p. 1246. - - [463] _Gazette d'Augsbourg_ du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259. - - [464] _Ibid._ du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363. - -Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le -samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir -assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur -par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie -rejoignait son poste en passant par Paris. - - [465] _Moniteur universel_ du lundi 19 novembre 1821, no 323, p. - 1569. - -M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière -une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par -le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui -véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier. - -Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux -commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le -représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres -dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces -derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de -régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par -le différend turco-russe. - - [466] _Gazette d'Augsbourg_ du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195. - -Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se -rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte -la trace de leur félicité. - -«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de -société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque -toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès -suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez -elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire -napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff -(plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres -termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à -notre salon de Vienne[468].» - - [467] _Sic._ Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont - ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un - singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de - prince qu'en 1826. - - [468] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Vérone, - 12 novembre (sans nom de destinataire). - -De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le -Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince -Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve -tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des -personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe -et par leur agrément personnel. - -«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses -rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée -d'amitié avec lui[469]». - - [469] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her - residence in London_, p. 59. Vérone, 1er décembre. - -Il nous semble que ce n'était pas _ici_ seulement qu'elle s'était liée -avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est -peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant, -par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa -famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait. -Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par -une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte -que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote -et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue -que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470]. - - [470] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t. - VI, p. 142. - -Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho, -l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer -dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout -l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix -ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les -jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].» - - [471] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 59. - -La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme -de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous -ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait -eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne. -Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs -reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu -quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont -le prince détestait l'insupportable verbiage. - -Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et -avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le -jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon -mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et -c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à -cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez -d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un -honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].» - -L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de -Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une -jolie perfidie. - -En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère -plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine -fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit -Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne -Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable -serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].» - -Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir -ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de -nouveau la question. - -L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse -percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à -Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a -dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte -Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre -place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix -n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne. -Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff; -c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa -besogne à Paris[474].» - - [472] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un - Roman du prince de Metternich_, p. 51. La comtesse de Lieven à M. - de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819). - - [473] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 532. Le - prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23 - janvier (1822). - - [474] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 121 et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 60. La - comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822. - -Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou -moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé -pour Vienne ne l'était pas à titre définitif. - -M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il -fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du -chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven -n'obtint jamais le poste tant convoité. - -M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de -Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823, -ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade, -Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une -entrevue avec M. de Marcellus[477]. - - [475] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Venise, - le 16 décembre. - - [476] _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 64.--Jusque-là, - l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de - Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover - Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien. - - [477] _Archives du ministère des affaires étrangères._ - Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M. - de Chateaubriand, 7 janvier 1823. - -A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du -chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant -laquelle ils se retrouveront à Brighton. - -Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver -1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans -une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille -d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit -mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au -moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de -passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première -ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice -bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement -complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à -l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où -l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le -plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher -des jambes en Italie[478].» - - [478] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser - Nikolaus I_. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à - Nesselrode, 11/23 septembre 1823. - -La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville -Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à -Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa -constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si -soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au -printemps prochain»[479]. - - [479] _Ibid._, t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21 - novembre/3 décembre 1823. - -Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat -de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur -l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être -anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au -commencement d'avril[480].» - - [480] Théodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser - Nikolaus I_, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22 - janvier 1824. - -Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit -seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481]. - - [481] _Ibid._, t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17 - novembre 1824. - -Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son -voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince, -en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de -Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il -rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette -ville jusqu'au mois de juin 1824[484]. - - [482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme - Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà - donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M. - de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu - fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay, - Rome, 9 janvier 1824 (_Catalogue de la maison veuve Gabriel - Charavay_, no 263). - - Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de - Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait - arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (_Mémoires du - prince de Metternich_, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage - fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une - d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec - Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore - la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre - correspondance.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. - 93). - - [483] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 25--«25 - novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas - si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.» - - [484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (_Mémoires du prince de - Metternich_, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était - peut-être adressée à Mme de Lieven. - -L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants. - -En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier -fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie, -en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la -fin de septembre[487]. - -De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de -mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours, -il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la -princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants -survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles, -minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès -d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de -l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin; -là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour -Mayence[488]. - - [485] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. - 604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825. - - [486] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 76. Londres 2/14 mars 1825. - - [487] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p. - 613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825. - - [488] _Moniteur universel_ du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418. - -Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor -pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se -rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension -des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus -inévitable. - -Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous -révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages. -D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur -mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si -souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il -était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre -1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis -quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades -déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M. -Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de -Metternich[489]» - - [489] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser - Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23 - septembre/5 octobre 1825. - -Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que, -sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré? -Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans -doute un prétexte seul manquait pour la rupture. - -Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle? - -A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction. - -L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme -de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé -ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce -que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est -différée jusqu'au printemps[490].» - - [490] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 126. - -Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19 -novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel -anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le -prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur -Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans -l'histoire[491].» - - [491] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de - Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre - 1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier - s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un - cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus - corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale - et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou - bien l'_histoire_ de Russie va commencer là où vient de finir le - _roman_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 258). - -Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était -arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492]. - - [492] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 205. - -C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la -correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette -correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826. - -A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une -indication qui nous paraît avoir sa valeur. - -Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un -comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des -quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le -commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main, -qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots: -_Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826_. - -Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à -Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de -Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont -elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort. - -Il devait en être de même du côté du prince. - -En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne -Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion -comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans -quelque bruit. - -La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste, -issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la -chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était -marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui -et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la -société de Vienne. - -Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de -Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour; -peut-être même les brava-t-il. - - [493] Joseph VON HORMAYR, _Kaiser Franz und Metternich_, ein - nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38. - -«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse -Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à -suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier -besoin de ma vie privée: un intérieur[494].» - -Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère -que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec -joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a -maintenant fini par une mésalliance[495].» - - [494] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 345. - - [495] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, - 1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890, - in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827. - -Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich -disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur -d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une -lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint -lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment -où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y -avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven. - - [496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier - 1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier - précédent. - - - «Vienne, ce 25 février 1829. - -«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres, -et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de -la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise -avec vous. - -«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être -réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon -intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie _qui -m'appartenait_ et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma -propriété--tout a péri en moi et autour de moi. - -«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent -de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été -qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de -ce que vulgairement on désigne par _homme du monde_; mon esprit, mon -cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des -pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon -existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais -s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en -sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché -longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être -qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de -tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune -personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de -mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de -leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur -abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant -toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que -mon cœur puisse lui appartenir en entier. - -«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle -entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses -qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le -meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que -jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me -l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec -la sienne. - -«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué. -Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans -une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais -pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée -indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants. - -«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le -sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait -été ni plus universel ni moins emprunté. - -«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à -celle qui n'est plus. - -«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu. - -«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces -larmes qui, seules, sont dignes de son cœur. - -«Adieu, ma chère amie.--M.[497]». - - [497] Collection particulière. Lettre autographe signée M. - -De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de -Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de -son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à -témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme -de Lieven était alors oubliée. - -Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de -l'autre le prince et son amie? - -Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement -reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour -beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion. - -Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le -changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven. - -Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez -réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu -dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus -active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les -intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte -des partis. - -Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient -très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de -Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements. - -Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une -fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la -direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se -plaindre de ses intrigues. - -M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de -Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer -qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à -Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les -plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est -ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning, -Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la -caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place -occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève -au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].» - - [498] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London._ Biographical notice, p. VIII et IX. - -Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations, -et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son -tour, si cela convient à ses desseins[499].» - - [499] _Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of - Wellington and other distinguished contemporaries_, edited by his - daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861, - p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre - 1840. - -Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée -très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à -ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de -premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses -la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe. - -Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un -représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et -plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de -l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès -lors la versatilité de ses amitiés. - -Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le -vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la -faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être -de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que -je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de -préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une -démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].» - - [500] _Despatches, correspondence and memoranda of field marshal - Arthur, duke of Wellington_, edited by his son the duke of - Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º, - Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à - Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828. - -Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se -retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus -tard, elle devait faire l'un de ses intimes. - -Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les -attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie. - -Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus -frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses -sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce -noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition. -Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au -pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure -très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces -incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard -comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la -diplomatie. - -M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition -d'esprit. - -Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu -près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le -chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut -de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses -conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié -précieux en Mme de Lieven. - -Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un -jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise, -longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata -précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et, -prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas. - - [501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à - Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la - mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien - s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel - elles viennent se briser.» (_Mémoires du prince de Metternich_, - t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.) - -La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours -pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et -l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo -d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes -égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour, -envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826. - -Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur -les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich. - -Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put -vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On -peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots -aigres. - -Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture: -leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur -politique. - - - - -II - - -Un misanthrope a dit que l'amour n'était que le commencement de la -haine. - -Si l'amour de Mme de Lieven pour M. de Metternich avait été ardent, -sa haine fut tenace--peut-être parce que son dépit avait été profond. - -Après la rupture de sa liaison avec le prince, la comtesse ne parle -plus de ce dernier qu'en termes amers, presque constamment violents, -souvent immérités. - -A défaut de sa dignité, tant de souvenirs communs auraient dû -cependant protéger le chancelier contre ses attaques. - -Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la -Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au -sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes -ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle -situation. Tant mieux[502]!» - - [502] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 103. Londres, 1/13 juillet 1827. - -Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action -combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma -part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est -mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est -quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde, -qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa -vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi -d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de -Brunswick[503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante -ans, agit comme un niais[504].» - - [503] M. de Metternich, pour éviter que la querelle pendante - entre le duc et ses sujets ne vînt devant la Diète, avait fait - des ouvertures amicales aux deux parties. - - [504] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 106. Richmond, 8/20 octobre 1827.--Le dernier - membre de phrase fait allusion au mariage de M. de Metternich - avec Mlle de Leykam. Le chancelier n'avait pas soixante ans, - comme le dit Mme de Lieven, mais cinquante-quatre ans. - -Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec -Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était -laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque -jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son -amitié pour elle ne se démentit jamais. - -De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant, -l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence -capable de balancer celle des tories. - -La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté -d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver -d'insinuations malveillantes. - -Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de -Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses -peines. Il fut le confident de ses rancœurs. - -Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une -preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven -était, dès ce moment, un fait accompli. - -Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un _curé_ de campagne, si -jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me -représentant que vous étiez la femme d'un _curé_ de campagne, occupée -aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos -moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce -tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre -partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire -cet effet, est bien finie[505].» - - [505] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, - 1824-1841, t. I, p. 68. Howick, 4 novembre 1827. - -A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté: -déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est -enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de -son mariage--5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!» - -«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me -sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement, -c'est Metternich qui a fait cela[506]!» - - [506] _Ibid._, t. I, p. 73 et 74. Londres, 19 novembre 1827. - -Trois jours auparavant, faisant allusion au traité de Londres, elle -s'était écriée: «Il y a un traité qui n'a pas été mort-né comme M. de -Metternich l'avait prédit. Bien au contraire, l'enfant est -remarquablement vivant[507].» - - [507] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 110. Londres, 4/16 novembre 1827. - -Un mois plus tard: «Metternich est tombé plus bas dans l'estime -publique... En un mot, il est tout à fait par terre[508].» - - [508] _Ibid.,_ p. 115. Londres, 5/17 décembre 1827. - -Peu après, survint la mort de Canning. L'arrivée de Wellington au -ministère marque un recul dans les bonnes dispositions de la -Grande-Bretagne à l'égard des Grecs. Mme de Lieven ne décolère pas. - -«Le duc de Wellington est premier ministre, écrit-elle à son frère. Il -préfère les voies tortueuses de Metternich à la droite marche de -l'empereur Nicolas[509].» - - [509] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 122. Londres, 8/20 février 1828. - -Quant à Lord Aberdeen, c'est un «mauvais ministre», «un homme -honorable et rien de plus», parce qu'il a toujours été considéré comme -le «séide de Metternich.» - -Cependant, la joie de l'ambassadrice éclate quand ce même Aberdeen -vient lui déclarer «qu'il n'était ni un coquin ni un fou, et qu'il -fallait être l'un ou l'autre pour avoir quelque égard pour M. de -Metternich[510].» - - [510] _Ibid._, p. 137. Londres, 18/30 juin 1828. - -Elle se félicite de tout ce qui trouble les combinaisons de «ce grand -homme d'État, dont le crédit, malgré tout, fait encore prime auprès -des ministres». Et, ajoute-t-elle: «C'est pitié qu'il en soit -ainsi[511]!» - - [511] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p, - 128. Londres, 14 août 1828. - -Elle guette tous les événements qui pourraient «donner la jaunisse à -M. de Metternich et Cie[512].» - - [512] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 146. Londres, 13/25 juillet 1828. - -Elle répond à Wellington, révoquant en doute un projet dont la mise à -exécution eût été mauvaise politique de la part du chancelier: -«Pensez-vous donc alors qu'il en ait fait une bonne[513]?» - - [513] _Ibid._, p. 151. Londres, 10/22 août 1828. - -Mais la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte. Mme de Lieven -ne se réjouit pas moins des succès des armées moscovites que des -difficultés qu'ils occasionnent à l'Autriche. Lorsque la paix sera -imposée par ses compatriotes au sultan, elle dira à Lord Aberdeen: -«Tant pis pour vous, milord. Nous ne vous avons pas dupés; vous vous -êtes dupés vous-mêmes. Vos propres illusions ou celles inspirées par -votre patron, le prince de Metternich, ont été vos véritables -ennemis[514].» - - [514] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 199. Richmond, 10/22 octobre 1829. - -D'autres fois, elle dépasse toute mesure. Le 31 décembre 1828, elle -écrit à Lord Grey: «Qu'est-il advenu des talents et de l'intelligence -de Metternich? Car il était intelligent, et extrêmement. Je me -souviens que Lord Castlereagh avait coutume de l'appeler «un arlequin -politique», et ce n'était pas mal dire[515]». - - [515] _Correspondent of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. - 215. Londres, 31 décembre 1828. - -Quelques jours plus tard, elle est heureuse d'entendre le roi -d'Angleterre parler de son ancien amant «comme il le mérite, comme -d'un homme sans croyance ni respect pour la loi, ni pour sa propre -parole», et lui dire «qu'en fait il n'était pas d'iniquité dont il ne -le crût capable[516].» - - [516] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence - in London_, p. 175. Londres, 3/15 janvier 1829. - -Mme de Lieven pensait-elle à celui qu'elle appelait «le grand spectre -blanc»[517], quand elle écrivait à Lord Grey: «Je n'ai jamais eu -grande croyance dans le couplet de la ballade qui dit: - - Et l'on revient toujours - A ses premiers amours, - -car rien n'est plus rare dans la vie que de revenir à ses premiers -amours[518].» - - [517] _Ibid._, p. 204. Richmond, 4/16 novembre 1829. - - [518] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. - 232. Richmond, 29 janvier 1829. - -Et aussitôt, comme pour prouver que tel n'est pas son cas, elle -ajoute: «Nos relations avec l'Autriche sont tout ce que l'on peut -désirer, en nous réservant en même temps le droit de considérer le -prince de Metternich comme le plus grand coquin qui soit sur la face -de la terre. En passant, j'étais avant-hier à dîner avec le duc de -Wellington et nous parlions de lui. Le duc me dit: «Je n'ai jamais -partagé l'opinion qu'il fût un grand homme d'État; c'est un héros de -société et rien de plus.» J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre -cela[519].» - - [519] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. - 233. Richmond, 29 janvier 1829. - -Deux ans après, Lord Grey appelle ironiquement Metternich «le vieil -ami, l'homme le plus franc et le plus loyal[520]» et l'ambassadrice -répète: «En ce qui concerne l'homme le plus franc et le plus loyal, je -suis tout à fait d'accord avec vous[521].» - - [520] _Ibid._, t. II, p. 137. Londres (Downing Street), 17 - janvier 1831. - - [521] _Ibid._, t. II, p. 138, 18 janvier 1831. - -En 1836, le prince de Metternich est devenu «le plus grand fourbe du -monde[522].» - - [522] _Ibid._, t. III, p. 185. Howick, 2 février 1836. - -La haine de Mme de Lieven l'aveuglait à un tel point que Lord Grey -crut devoir, à un certain moment, la rappeler doucement aux -convenances. Le morceau est à citer en entier: la leçon est jolie. - -«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise -et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par -devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous -avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son -intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et -celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées -par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle -souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je -me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington -parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si -complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au -sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été -formées[523].» - - [523] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p. - 237. Howick, 1er février 1829. - -Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir. - -Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour -qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son -fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait -cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors -ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais... -la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens -quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[524].» - - [524] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VI, p. 187. Vienne, - 2 janvier 1837. - -Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des -colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec -tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des -Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de -tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon -ami[525]!» - - [525] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, Ernest DAUDET, _Un - roman du prince de Metternich_, p. 52. Le 6 septembre (1819). - - - - -III - - -Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3 -septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de -cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses -prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même -le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526]. - - [526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa - belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale - un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna - (Arthur KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns - Illustrierte Deutsche Monatshefte_, octobre 1898, p. 24). - -Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en -1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne. - -De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous -les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de -laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les -partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont -elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres. - -A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque, -l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours -de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le -ministère de Wellington. - -On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier, -servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis -d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très -controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa -réalité[527]. - - [527] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 91.--Voir une - lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (_Despatches, - etc., of Wellington (in continuation of the former series),_ 8 - vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite - par M. Robinson (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during - her residence in London_, p. XII). - -Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de -Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte -d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de -parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai -les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme -meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis -janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de -leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle -entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou -en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement -notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à -mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].» - - [528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (_loc. cit._, - t. VI, p. 103). - -«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord -Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de -Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma -conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la -manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a -commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de -Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826 -en traité de juillet 1827... - -«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant -ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi -tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient. -Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en -opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de -leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que -j'ai fait[529]...» - - [529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (_loc. - cit._, t. VI, p. 145). - -Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces -singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité. - -Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du -ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours -selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée -était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M. -Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]». - - [530] En novembre 1830. - - [531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (_loc. - cit._, t. VI, p. 58). - -Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation -du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires -étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord -Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532]. -Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur -n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie! - - [532] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 170. - -Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey -n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le -conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise -multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le -Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus -qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même -deviendra une «vieille femme». - - [533] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. - 308. - -En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par -Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les -cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de -chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]». - - [534] _Ibid._, p. 305. - -Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant -voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg -lui en fournit le prétexte. - -Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de -ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur -M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait -pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux, -pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et -Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette -résolution. - - [535] _Ibid._, p. 307. - -Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning. - -Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les -torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et -habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la -main[536]». - - [536] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. - 308. - -La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son -poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut -un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle -en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au -palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice, -qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à -leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais, -quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question -Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du -comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé -d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg. - - [537] _Ibid._, p. 325. - -Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le -conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de -la première avaient été violemment surexcitées lors du traité -d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de -former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre -de voir la guerre éclater. - - [538] Le 8 juillet 1833. - -Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du -gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539]. -La polémique s'éleva à un ton très vif. - - [539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834, - avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie, - mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait - conservé une influence dans ces États. - -Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de -rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin. - - [540] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342. - -Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea -plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand: -«Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque -médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le -moment, elle éprouva une véritable douleur. - - [541] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 183. - -L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi -dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à -prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à -chercher, toute une vie à refaire. - -Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel -n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge -enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua -seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa -disposition par l'Amirauté. - -Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand -vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique -pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts, -l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence, -d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de -manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et -de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer. - - [542] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342. - - [543] M. DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_, p. 269. - -«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]», -écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de -Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord -Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ -prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].» - - [544] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 148. La duchesse - de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834. - - [545] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 150. - -Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du -chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays -natal. - -Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du -régime moscovite. - -Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux -intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort: -l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas -suivie à la Cour de son souverain. - -D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du -climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses -séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence -du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante. - -Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter. -Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne -pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant, -son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres. - -Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne -peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle -résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin -de sa splendeur. - -«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre -1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles. -Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de -m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette -Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y -souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses, -en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public -ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. _Tout_ m'intéresse -chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.» - - [546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse - collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la - communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen. - Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude. - -Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne -suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la -campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et -que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison, -et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une -vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous -sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.» - -Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M. -Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais -pour m'aller droit au cœur.» - -Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux -aussi... - -Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son -frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans -d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque -grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a -passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat, -une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je -ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de -la politique[547].» - - [547] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 183. - -La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une -terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais. - -Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants -étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes -princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825, -ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix. - -Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne -songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat -responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable -pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du -gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne, -puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de -courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son -élève. - -Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle -arriva à Paris. - -De nouvelles épreuves l'y attendaient. - -Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait -tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne -reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de -l'Empire[548].» - - [548] Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe - contemporaine_. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560. - -L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de -déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation -personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier -l'accordait rarement et au plus pour cinq ans. - -Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de -nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais, -par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris. - -Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon -suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier -rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle -pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un -oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence. - -M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain, -se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable -à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui -devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il -voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg. - -Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui -supprimer tout subside. Rien n'y fit[549]. - - [549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay, - chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie - la duchesse de Sutherland (_Souvenirs du baron de Barante_, t. V, - p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836). - -De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon -une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la -séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée: -désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle -justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple -pitié[550]» inconcevable. - - [550] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 228. - -Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un -voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais, -bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à -refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher. - - [551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839. - -A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de -la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des -Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon -l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour -elle. - - [552] Journal _le Nord_. Correspondance de Paris du 30 janvier - 1857. - -Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un -centre très actif et de plus d'une couleur[553].» - - [553] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte - Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836. - -Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837, -et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à -Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les -soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y -rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus -acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes -du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de -bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui -a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de -beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux -remplis de mérite[554].» - - [554] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432. - -Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante -ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven -est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail. -Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].» - - [555] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 47. Le comte - Molé au baron de Barante, 20 août 1837. - -A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes: -«Après avoir été ambassadrice ou plutôt _ambassadeur_ à Londres, Mme -de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous -non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus -distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de -Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour -de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].» - - [556] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_ - (1807-1869), p. 47, 3 mai 1837. - -Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en -audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit -Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée, -embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura -ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de -se compromettre[557].» - - [557] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, p. 11. - -Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en -garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées, -ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne -ambassadrice[558]. - - [558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet - 1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues - actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un - autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper - très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.» - (_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite._ - Traduction française avec introduction et notes par Jacques - Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123). - - Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet - 1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la - princesse de Lieven et de ses pareilles.» (_Ibid._, t. I, p. 127). - -La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une -orientation nouvelle. - -Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut -placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi -l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité -douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait -cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais -quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme -retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle -s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut -l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme -surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes -paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour -sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon -sujet[560].» - - [559] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 236. - - [560] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris, - Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206. - -L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de -Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus -qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand -le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son -tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que -vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier -jour[562].» - - [561] François Guizot, mort le 15 février 1837. - - [562] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 209. - -Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets -demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune -pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La -princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de -la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain -elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et -à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui -devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions -connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint -l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement, -naturellement, sans aucune pensée politique[563].» - - [563] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 211. - -Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la -nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une -visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant, -les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de -Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs -cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être -épargnées à l'amante. - - [564] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 236. - -Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit -la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée. - -Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait, -le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait -défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page -de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la -correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe, -correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement -les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le -meilleur d'elle-même. - -Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux -amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen: -«Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus, -je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle -tenait au sien»[565]. - - [565] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, - p. 325. - -Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa -répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha -d'accepter la légitimation des liens de son cœur. - -M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à -l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu. - -Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait -posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich: - -«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai? - -«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur -les coussins: - ---«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]» - - [566] _Ibid._, p. 323. - -Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier -ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui -sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement -russe sur l'état des esprits en France. - -Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce -dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle -s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les -faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de -la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les -maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux -enivrement de la situation. - - [567] Février 1840. - -Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille -des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568]. -Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du -ministre. - - [568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre - 1847. - -Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour, -à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou -quelques heures auprès d'elle. - - [569] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 168. La comtesse - de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839. - - [570] _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, p. 257. - -Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle -agit efficacement pour sa défense quand il est menacé. - -Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par -l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se -glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de -Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander -instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la -discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter -préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570]. -Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière -à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre -ait aucunement à en souffrir»[571]. - - [571] _Ibid._, p. 258. - -Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la -princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine -Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance -avec laquelle comptaient les puissants du jour[573]. - - [572] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 47. - - [573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord - Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une - détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et - français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand - Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le - terrain par l'intermédiaire de cette dernière (_Les quinze - premières années du règne de la reine Victoria_, p. 286). - -On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation -privilégiée. - -Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa -Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque -observation intéressante et utile[574].» - - [574] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432. - -Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa -propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus -pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se -sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son -Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est -incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays, -qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].» - - [575] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533. - _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_, publiées par - la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier. - -En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs -intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner. - -«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en -1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes. - -«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann -et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des -confidences»[576]. - - [576] Note communiquée par M. Germain Bapst. - -Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous -cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de -Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la -manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce -dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse: - - [577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt - alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à - Londres. - -«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il -venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers -événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites; -mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les -journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut -appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie -aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des -renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578]. - - [578] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531. - _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt._ - -Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de -Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs, -de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée -de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années, -elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est -l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de -correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses -rapports à l'impératrice»[579]. - - [579] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 359. Le - prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853. - -Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler -de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme -Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme -l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580]. - - [580] _Journal du maréchal de Castellane_, 1804-1862. Paris, - Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27. - -Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle -«avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur -Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581]. - - [581] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 237. - -Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se -montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut -falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation -mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle. - -Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel -de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de -Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue -Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble -venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait -constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse -de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette -location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui -m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de -Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer -sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol -qu'il me serait impossible de fréquenter»[583]. - - [582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse - de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de - Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28 - avril 1838. - - [583] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 80. La duchesse - de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838. - -La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée -définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle -reçut désormais. - - [584] _Ibid._, t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron - de Barante. Paris, 27 septembre 1839. - -Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden, -Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures -chez ses intimes. - -A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un -pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de -Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est -devenu le boulevard de ce nom[585]. - - [585] _Journal du maréchal de Castellane_, t. III, p. 330.--C'est - à tort que l'éditeur des _Souvenirs du baron de Barante_ place ce - Beauséjour près de Saint-Germain. - -Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter -Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président -du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements. -Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même: - -«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à -l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa -garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée -ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés -dans sa robe[586].» - - [586] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, p. 368. - -Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot, -sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par -la Belgique. - -La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois -d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son -importance. - - [587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger, - entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à - recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet - 1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à - Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son - salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient - régulièrement à 2 heures et après dîner.» (_Souvenirs du baron de - Barante_, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en - 1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince - Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte - que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à - l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de - Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (_La reine - Victoria d'après sa correspondance inédite_, t. II, p. 388). - - La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques - détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était - adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à - Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M. - le général Rebora. - - Richmond, mardi le 15 août 1848. - - Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre - arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que - vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir. - Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir - le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour - ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6 - heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne - vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire - avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le - temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne - aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non, - je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous - assure que je m'en réjouis beaucoup. - - Mille compliments. - - La princesse DE LIEVEN. - -Un article du journal _l'Événement_ annonce que le Prince Président en -a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès -le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est -de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par -Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec -Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison -écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er -décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant -l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce -moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout -préparé[589].» - - [588] _Journal du maréchal de Castellane_, t. VI, p. 200. - - [589] _Les quinze premières années de la reine Victoria_, p, 454. - -Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de -Lieven. - -Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée. -Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les -Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne -ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a -déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].» - - [590] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 160. - -Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à -l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue -Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de -Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la -première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de -fort bonne grâce[591].» - - [591] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 48. Le comte - de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853. - -L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être -bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas -la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de -sa longue carrière. - -De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie. -La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre -pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa -patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle -avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant -le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une -aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à -Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à -Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les -conseils de la princesse qui l'emportèrent[592]. - - [592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et - l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette - ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes - importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven, - Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible, - qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était - poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff, - croyant que l'empereur était très capable de la faire et que - l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé; - cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus - exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son - opinion» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 113). - -Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement -le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités, -elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint -dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la -paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité -de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en -laissa pas le temps. - - [593] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 59. Le comte - de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854. - - [594] _Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 95. - - [595] Mars 1856. - -Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était -devenue très précaire[596]. - - [596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle - «est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce - qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande - passion.» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. IV, p. 408). - - Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort - souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose - qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à - Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance - dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (_Ibid._, t. IV, - p. 420). - -Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle -avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession -de toutes ses facultés. - -Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance, -entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami, -M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a -tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597]. - - [597] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 156 et 159. M. - Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février - 1857. - -Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un -billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet, -le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt -années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].» - - [598] _Ibid._, t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un - billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de - Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16. - -Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de -l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en -Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux -fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait -élever[599]». - - [599] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 222. - -Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et -Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son -départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait -eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par -une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à -l'expéditeur avec la mention «Mort»[600]. - - [600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent - de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut - lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou, - conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN, - _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135). - -Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner -dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la -question de Neuchâtel[601]. - - [601] Comte DE HÜBNER, _Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur - d'Autriche à Paris, 1851-1859_, publiés par son fils le comte - Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p. - 6. - -La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt -de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse -Dorothée de Lieven. - - - - -IV - - -Le prince de Metternich épousa en troisièmes noces, le 30 janvier -1831, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris, qui, dit M. de Falloux, -«peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que -par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme -d'État[602].» A défaut de ce secours, la nouvelle princesse donna à -son mari un dévouement ardent et passionné, fait d'admiration et de -tendresse, dont les traces se retrouvent sans cesse dans le _Journal_ -laissé par elle[603]. - - [602] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un royaliste_, t. I, p. - 79. - - [603] _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, VI, VII, VIII. - -Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa -femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de -Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide -diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre -tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement: -«Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je -ne la porterais pas[604].» - - [604] _Ibid._, t. V, p. 557 (Journal de la princesse Mélanie, 9 - janvier 1834). - -Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830 -n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion -blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une -intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte -Apponyi pour réparer cette maladresse[605]. - - [605] _Ibid._, t. V, p. 593. - -Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence -réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement -politique qui amena la chute de celui-ci. - -Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le -système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par -lui «l'application des lois qui régissent le monde[606]» tenait trop -peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se -heurter bien vite à des obstacles insurmontables. - - [606] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 630. - -Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De -toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe -mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[607].» - - [607] _Ibid._, t. VII, p. 301. - -Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier -conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du -chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des -nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles -sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves, -l'opposition grandissait. - -Au dehors, les affaires de Belgique, les affaires d'Espagne, -l'agitation de l'Allemagne troublaient le vieux diplomate, qui, devenu -très sourd, presque aveugle, assistait impuissant au déclin de sa -grandeur. - -Il sombra définitivement au mois de mars 1848. Les nouvelles de la -Révolution accomplie à Paris déterminèrent la catastrophe. - -A ce moment, l'impopularité du prince de Metternich était à son -comble. Dans la famille impériale même, il n'était pas aimé, et -l'empereur François n'était plus là pour le couvrir. Un concurrent -redoutable pour lui avait surgi en la personne du comte Kolowrat, qui -représentait, aux yeux de tous, un vague libéralisme en opposition -avec toutes les idées de l'ancien règne. - -Le chancelier pourtant ne semblait pas prévoir le danger imminent dont -il était menacé. Le comte de Hübner a fait un curieux tableau de la -quiétude qui régnait alors au palais de la Chancellerie: «Ce qui me -frappe sans m'étonner, écrit-il le 25 février 1848, c'est -l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages -qui pointent sur l'horizon, règnent dans ce salon (celui de la -princesse Mélanie) aux «petits jours», lorsque la maîtresse de la -maison réunit les élus: quelques gros bonnets du corps diplomatique, -quelques _big swells_ du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour -du thé de la princesse Herminie de Metternich. Notre société est si -habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a -perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle[608].» - - [608] Comte DE HÜBNER, _Une année de ma vie_, 1848-1849, Paris, - Hachette, 1891, in-8º, p. 7. - -Le 13 mars cependant, les étudiants de Vienne envahirent la salle des -États de la Basse-Autriche, et contraignirent ceux-ci à demander le -renvoi immédiat de M. de Metternich. - -Mme de Lieven tenait de M. de Flahault un récit de la crise. Tous les -détails n'en sont peut-être pas scrupuleusement exacts, mais dans ces -pages où l'ancienne ambassadrice tient la première place, sa version -est celle qu'il est le plus intéressant de citer: - -«Quand le peuple s'est soulevé et a demandé des réformes libérales, on -a promis qu'une réponse serait donnée dans les deux heures, et -ministres et archiducs se sont réunis en conseil. La question posée, -Metternich prend la parole et pérore pendant une heure et demie pour -ne rien dire, jusqu'à ce que l'archiduc Jean, tirant sa montre, lui -fasse cette observation:--«Prince, il nous reste une demi-heure, et -nous n'avons pas encore délibéré sur la réponse qu'il convient de -faire au peuple.»--«Monseigneur, s'écrie alors Kolowrat, voilà -vingt-cinq ans que je siège dans ce conseil avec le prince de -Metternich, et je l'ai toujours entendu parler ainsi sans venir au -fait.»--«Mais aujourd'hui, il faut y venir et sans tarder, reprend -l'archiduc. Savez-vous, prince, que les premiers du peuple demandent -votre démission?» Metternich de répondre qu'à son lit de mort -l'empereur François lui a fait jurer de ne jamais abandonner son fils, -mais que, si la famille impériale désire sa retraite, il se -considérera comme relevé de son serment. Les archiducs déclarent -qu'ils la désirent, et il consent à s'en aller. Alors l'Empereur -intervient pour dire: «C'est moi qui suis le souverain après tout, et -c'est à moi de décider. Dites au peuple que je consens à tout!» Ce -crétin couronné ayant ainsi réglé la question, le grand ministre qui, -pendant quarante ans, avait despotiquement gouverné l'empire dont il -était la personnification, s'est aussitôt retiré, et à l'heure -présente on ignore encore le lieu où il a cherché un refuge[609].» - - [609] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine - Victoria_, p. 375. - -Ce conseil s'était tenu chez l'archiduc Louis, dans la nuit du 13 au -14 mars. - -Son sacrifice accompli, l'ex-chancelier rentra dans son palais. Les -épreuves commençaient: «Je ne saurais dire, écrit la princesse -Mélanie, tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que -j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes, -mais j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même -que les rats abandonnent un navire qui sombre, de même nous avons été -fuis par une foule d'amis égarés par la peur.» - -L'épouse admirable ajoute: «Tout le monde se réjouissait de voir -Clément abaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi je le -regarde comme plus grand que jamais[610].» - - [610] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 545 (Journal - de la princesse Mélanie). - -Le 14 mars au matin, le prince de Metternich dut quitter la -Chancellerie et se réfugier chez ses amis Taaffe. Mais Vienne n'était -plus un abri sûr pour lui. Escorté de sa femme et de trois fidèles, -Rodolphe de Liechtenstein, Charles Hügel et Rechberg, il se rendit -nuitamment au château de Felsberg[611]. Le 21, la municipalité de la -petite ville exigea son départ dans les vingt-quatre heures. Celui qui -avait eu l'Europe à ses pieds ne savait où aller. - - [611] _Ibid._, t. VII, p. 629 (Autobiographie), p. 546 (Journal - de la princesse Mélanie). - -Sa fille lui suggéra l'idée de chercher un refuge en Angleterre. - -Il partit pour Olmütz: le commandant d'armes ne voulut pas engager sa -responsabilité en le laissant pénétrer dans cette place. Il repartit -en chemin de fer, et débarqua, avec sa femme, à la dernière station -avant Prague, tous deux se «dissimulant comme des voleurs[612].» Les -fugitifs purent, en payant le triple du tarif, se faire conduire en -voiture à Dresde. - - [612] _Ibid._, t. VIII, p. 5 (Journal de la princesse Mélanie). - -La traversée de l'Allemagne ne présentait guère plus de sécurité pour -eux que celle des états autrichiens. De Dresde à Hanovre, ils firent -le voyage dans leur berline, que l'on avait placée sur un wagon en -leur imposant l'obligation de tenir les stores baissés. - -Par Minden, Fürstenau, Oldenzort ils atteignirent la Hollande, et, le -20 avril, ils débarquèrent à Blackwall d'où ils gagnèrent Londres dans -la même journée[613]. - - [613] A son arrivée à Londres, M. de Metternich descendit avec - les siens à Brunswick-Hôtel, Hanover Square; mais, quinze jours - après son arrivée, il s'installa dans la maison de Lord Denbigh, - 44, Eaton-Square. - -L'accueil que le prince reçut adoucit ses blessures. Dans son pays, -«il ne pouvait plus compter sur personne[614].» Mais le peuple anglais -a le culte des souvenirs glorieux. Déchu, le chancelier d'Autriche -était encore le représentant d'un passé de force et de puissance. Tout -ce qui avait un nom tint à honneur de l'entourer. - - [614] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 5 (Journal - de la princesse Mélanie). - -Son orgueil d'ailleurs ne l'avait pas abandonné. Il retrouva, sur le -sol de la Grande-Bretagne, un autre grand proscrit, M. Guizot, et ce -dernier nous donne, dans ses _Mémoires_, une curieuse preuve de cette -vanité persistante. Il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec -son ancien collègue: «L'erreur, me dit-il un jour, avec un -demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur n'a -jamais approché de mon esprit.»--«J'ai été plus heureux que vous, mon -prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais -trompé[615].» - - [615] M. GUIZOT, _Mémoires pour servir à l'histoire de mon - temps_, t. V, p. 21. - -M. de Metternich ne comprit peut-être pas cette fine repartie. - -Pourtant la terre d'exil était dure pour ce vaincu. Après avoir passé -quelques mois à Brighton, à la fin de 1848, le printemps et l'été de -1849 à Richmond, le prince se rendit à Bruxelles[616]: pour l'ancien -propriétaire du Johannisberg, de Plass, de Kœnigswart, de tant de -terres et de châteaux somptueux, mis sous séquestre, le séjour de -l'Angleterre était devenu trop onéreux! - - [616] A Richmond, M. et Mme de Metternich habitèrent Old Palace. - A Bruxelles, ils louèrent une maison appartenant au violoniste - Bériot et située 11, boulevard de l'Observatoire. Ils y - demeurèrent du mois d'octobre 1849 au 17 octobre 1850. A cette - dernière date, ils s'installèrent au palais d'Arenberg, près du - Sablon (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 50, 72 et - 90). - -Cependant l'heure de l'oubli vint, l'orage s'apaisa. L'ancien -chancelier, auquel ses biens avaient été rendus, put retourner au -Johannisberg en juin 1851. Le séjour de Vienne redevenait possible -pour lui: la révolution démocratique et constitutionnelle de 1848 -avait abouti à une restauration du pouvoir absolu. M. de Metternich -rentra dans la capitale de l'Autriche au mois de septembre 1851. Il -était désormais à l'abri des tempêtes, mais sa carrière politique -était terminée. - -Il vécut assez pour voir le début de la guerre d'Italie, avec laquelle -commençaient les longs malheurs de sa patrie. Il «s'éteignit doucement -et sans agonie[617]» à Vienne le 11 juin 1859 vers midi, sept jours -après Magenta, treize jours avant Solférino. - - [617] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 648. Le - baron Alexandre de Hübner au prince Richard de Metternich, - Vienne, le 26 mai 1883. - -Durant les dernières années de sa vie, les deuils de famille avaient -continué à fondre sur lui. - -En 1829, quelques mois après sa seconde femme, il avait perdu son fils -aîné, le prince Victor. En 1833 et en 1836, il avait eu à pleurer une -fille, puis un fils, issus de son troisième mariage, la petite -princesse Marie et le jeune prince Clément. Enfin, le 3 mars 1854, il -voyait s'éteindre la fidèle compagne des mauvaises heures, l'amie -constante et sûre des routes de l'exil, sa troisième femme, la -princesse Mélanie. Des quatorze enfants auxquels il avait donné son -nom, six seulement lui survivaient[618]. - - [618] De son second mariage avec Mlle de Leykam, M. de Metternich - n'avait eu qu'un fils: le prince Richard, né le 7 janvier 1829, - qui mourut le 1er mars 1895. Il avait épousé le 13 juin 1856 sa - nièce, la comtesse Pauline Sandor, dont l'esprit et l'entrain - firent tant de sensation à la cour des Tuileries sous le Second - Empire. Il fut ambassadeur d'Autriche à Paris et son nom, comme - celui de sa femme, est associé aux joies ainsi qu'aux détresses - de l'entourage de Napoléon III. - - Du troisième mariage du prince Clément avec la comtesse Zichy - naquirent cinq enfants. - - 1º Mélanie, née le 27 février 1832, morte le 14 janvier 1897, - mariée le 20 novembre 1853 au comte Joseph Zichy. - - 2º Clément, né le 21 avril 1833, mort le 10 juin de la même année. - - 3º Paul, né le 14 octobre 1834, mort le 6 février 1906, épouse, le - 9 mai 1868, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris. - - 4º Marie, née le 23 mars 1836, morte le 12 juin 1836. - - 5º Lothaire, né le 12 septembre 1837, mort le 2 octobre 1904, - épousa successivement Caroline Reitter (21 avril 1868) et la - comtesse Françoise Mittrowsky (5 juin 1900). - - (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p. - 56.--_Almanach de Gotha._--_Mémoires du prince de Metternich_). - -L'ancien chancelier, avant de mourir, avait aussi vu disparaître deux -femmes dont les noms devaient éveiller en lui bien des pensées: à -Paris, la princesse de Lieven, en janvier 1857, à Vienne la princesse -Bagration, le 21 mai de la même année. - -Cette dernière était revenue habiter l'Autriche. Elle avait été -accueillie avec empressement par son ancien amant. Quand elle -succomba, les familiers du prince n'osèrent, pendant trois jours, lui -annoncer la nouvelle, tant ils redoutaient la secousse que celle-ci -pouvait causer au vieillard. Il fallut pourtant s'y résoudre, lorsque -les journaux annoncèrent le décès. Après bien des précautions -oratoires, on se risqua à lui dire la vérité. L'ancien chancelier, -très tranquillement, eut seulement ces mots pour réponse: «Vraiment, -cela m'étonne qu'elle ait vécu si longtemps[619].» - - [619] STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, - p. 54. - -Nous ne savons ce qu'il put dire de la princesse de Lieven. Très -probablement, son oraison funèbre ne fut pas plus tendre. Égoïsme et -oubli! Celle qu'il avait tant aimée méritait pourtant mieux. A défaut -d'un regret à la maîtresse, son cœur aurait été équitable en faisant -à l'amour passé la grâce d'un souvenir ému. - -De cet amour, ses lettres, seules, ont survécu. Elles lui attireront -peut-être, après quatre-vingt-dix ans, quelques sympathies nouvelles. -On retrouvera en elles un peu de l'âme de ce grand charmeur, dont tant -de ses contemporaines ont subi la fascination. - -Sans doute, les pages écrites à l'amie du moment témoignent de -beaucoup d'infatuation, de beaucoup de légèreté, de beaucoup de -pédantisme philosophique. Mais elles ne seraient pas de M. de -Metternich, s'il en était autrement. - - - - -V - - -Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux -personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs -dernières rencontres. - -Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur -commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont -nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli, -cette seconde mort de toute liaison. - -On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le -lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique, -mi-parti sentimental. - -Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven -étaient restés plus de vingt années sans se revoir. - -Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848, -ils se retrouvèrent à Brighton. - -Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre. - -Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution, -cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour -mourir[620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il -ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des -ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa -confiance en lui-même survivait. - - [620] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 43. - -Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade, -brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre -hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire. - -Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de -Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les -blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait -l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement -lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot -que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient -réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie... - -Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un -peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent -fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et -à Londres, suivant les étapes de l'exil. - -La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les -termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu -avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément -faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M. -Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient -au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse -Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec -la princesse de Lieven...[621]» - - [621] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 36, 37, 42, - 85 (Journal de la princesse Mélanie). - -Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de -Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas -retrouvé son auréole. - -«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle, -grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de -sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien -long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il -parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte -le passé et surtout l'empereur Napoléon[622].» - - [622] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VII, p. 421. La - princesse de Lieven à M. de Barante, Brighton, 19 janvier 1849. - -En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent -encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du -retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et -rentrait en France, en passant par l'Angleterre[623]. Ils ne devaient -plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître -le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent -part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus -sur leurs adieux. - - [623] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 88 (Journal - de la princesse Mélanie). - -Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de -citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse -n'aurait tressailli au cours de ces entrevues. - -Même en l'absence de tout document, ne peut-on penser qu'il dut -cependant en être autrement? Purent-ils vraiment se côtoyer sans jeter -un regard sur le passé? N'étaient-ils pas, l'un pour l'autre, -l'évocation vivante de leurs plus brillantes années? - -Ils étaient à l'apogée de leurs carrières lorsqu'ils s'étaient aimés. -Ils ne se retrouvaient, aigris et désabusés, que pour comparer leurs -détresses. - -S'ils n'échangèrent pas les paroles émues qui auraient pu leur venir -aux lèvres, si même ils en échangèrent dont ils ont gardé le secret, -revécurent-ils par la pensée les jours à jamais révolus, ceux où ils -s'étaient adressé de si tendres et vibrants serments d'amour? - -Pensèrent-ils à ce «toujours» dont ils avaient voulu faire la devise -de leur passion et qui n'est pas dans la nature humaine? - -Ces deux vaincus se souvinrent-ils de la mélancolique pensée écrite -par Jean-Paul sur l'album du Johannisberg, au temps où leurs deux -cœurs n'en faisaient qu'un: «Le souvenir est le seul Paradis d'où -nous ne puissions être chassés?» - - - - -SOURCES - - - - -I - -LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH -A LA COMTESSE DE LIEVEN - - -Les lettres publiées dans le présent volume sont reproduites d'après -les originaux, sans aucune suppression ni modification, sauf la -rectification de l'orthographe. - -Ces originaux, de la main du prince de Metternich, sont écrits en -français. Ils ont été, très antérieurement à l'époque où ils sont -venus en notre possession, réunis en deux volumes, revêtus chacun d'un -carton bleu pâle. - -Le premier volume comprend les lettres écrites en 1818; le second -celles écrites pendant les quatre premiers mois de 1819. Au dos du -premier, une inscription manuscrite porte: - - «_1818.--1-9.--Correspondance intime du P_ce _de M. - 1818-1826_. - -Au dos du second, on lit également: - - _1819.--10-24.--Corresp_ce _intime du P_ce _de M_ch. - _1818-1826_. - -Après l'indication de l'année, 1818 ou 1819, les chiffres 1-9, 10-24 -sont les numéros d'ordre des lettres contenues dans chaque recueil. - -Toutes ces lettres sont écrites sur fort papier blanc, doré sur -tranches, de format variable. Les dimensions extrêmes s'écartent peu -cependant de 12c 1/2 sur 20c 1/2. - - - - -II - -INTRODUCTION ET CONCLUSION - -1º LA PRINCESSE DE LIEVEN - - -A) _Correspondance et Mémoires de la princesse._ - -1º _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, 1824-1841, -edited and translated by Guy Le Strange. 3 vol. in-8º. Londres, R. -Bentley, 1890. - - Après la mort de Lord Grey, en juillet 1845, les lettres de Mme - de Lieven furent rendues à celle-ci par les exécuteurs - testamentaires du comte. En octobre 1846, Mme de Lieven les - confia, en même temps que celles à elle adressées par l'homme - d'État anglais au duc de Sutherland. - - Écrites en français, les lettres de la princesse ont été, pour - cette publication, traduites en anglais. - - Cet ouvrage a donné lieu à de nombreux articles et comptes - rendus. - - En France, Mlle Marie Dronsart en a donné une analyse très fidèle - dans: _La princesse de Lieven et le comte Grey_ (_Correspondant_ - du 10 juin 1890, t. CLIX, p. 907). - - En Angleterre, voir _Edinburgh Review_, t. CLXXI, p. 453; - _Westminster Review_, t. CXXXIII, p. 643; _Athenæum_ t. XC-1, p. - 141, t. XCI-1, p. 145; _Spectator_, t. LXIV, p. 121; _Saturday - Review_, t. LXIX, p. 71; t. LXXI, p. 177. - -2º _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_ publiées par la -comtesse de Mirabeau (_Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. -531). - -3º _Un roman du prince de Metternich_, par M. Ernest Daudet, (_Revue -hebdomadaire_), du 29 juillet 1899, t. VIII, p. 648, et du 4 août 1899, -t. IX, p. 30). - - Contient quatre lettres de Mme de Lieven au prince de Metternich. - Bien que M. Daudet, par excès de prudence, hésite à les lui - attribuer d'une façon certaine, ces lettres sont certainement de - Mme de Lieven, de même que les lettres du prince, publiées dans - le même travail, sont adressées à cette dernière. Les unes et les - autres font partie de la correspondance dont nous publions ici le - début. - -4º _Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française_, -1782-1866, publiés par son petit-fils Claude de Barante. 8 vol. in-8º. -Paris, Calmann Lévy, 1890-1901. - - Les tomes V et VII contiennent vingt-six lettres écrites par la - princesse au baron de Barante et datées du 17 février 1836 au 23 - octobre 1850. Il est, par ailleurs, souvent question de Mme de - Lieven, soit dans les souvenirs eux-mêmes, soit dans les lettres - écrites ou reçues par l'auteur. - -5º _Pauls Tod. Aufzeichnung der Fürstin Darja Christophorowna Liewen -geb. Baronesse Benkendorf._ Extraits des mémoires de la princesse -(11-23 mars 1801) où elle raconte ce qu'elle vit de la tragédie où -Paul Ier trouva la mort, publiés dans: _Die Ermordung Pauls und die -Thronbesteigung Nikolaus I._ Neue Materialen veröffentlicht und -eingeleitet von Professor Dr. Theodor Schiemann. In-8º, Berlin, Georg -Reimer, 1902. - -6º _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in -London_, 1812-1834. Edited by Lionel G. Robinson, in-8º, Londres, -Longmans, Green and Co, 1902. - - Ces lettres, traduites en anglais et précédées d'une remarquable - étude de L. G. Robinson, sont extraites de la correspondance - échangée entre Mme de Lieven et son frère, le général Alexandre - de Benckendorf, et qui est passée, par héritage, entre les mains - de la famille Apponyi. - -7º Les ouvrages de M. Ernest Daudet, classés dans la série qui suit, -contiennent de nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven. - - -B) _Biographies._ - -1º _Mélanges biographiques et littéraires. La princesse de Lieven_ par -M. Guizot, in-8º. Paris, Michel Lévy, 1868. - -2º Article _Lieven_ (_Dorothée de Benckendorf, princesse de_) par G. -G. (Guillaume Guizot) dans la _Biographie Universelle ancienne et -moderne_ (_Michaud_). - - M. Guillaume Guizot, dans cet article, reproduit en partie les - renseignements donnés par son père dans l'ouvrage précédent. - -3º _Portrait de Mme la princesse de Lieven à la manière du duc de -Saint-Simon._ Janvier 1857.--_Notice of the late princess of Lieven_, -par Ralph Sneyd, publiée dans les _Miscellanies of the Philobiblon -Society_, t. XIII, Londres, 1871-1872. - - Portrait très curieux de la princesse à la fin de sa vie, écrit - en français. Il avait été donné par M. Sneyd à Lady Alice Peel, - l'une des amies les plus intimes de Mme de Lieven. - -4º _Fürstin Dorothea Lieven_, par Arthur Kleinschmidt, dans -_Westermanns Illustrierte deutsche Monatshefte_ (Brunswick) octobre -1898, livraison 505, p. 21. - -5º _Princess Lieven_, par M. A. Laugel dans _The Nation_ (New York), -t. LXXIII, p. 299 et 319. - -6º _Princess Lieven and her Friendships_ dans _Temple Bar_ (Londres) -t. CXIX, p. 517. - - * * * * * - -M. Ernest Daudet qui, le premier en France, a étudié avec soin la vie -et le rôle de Mme de Lieven, a publié sur elle, outre l'ouvrage -mentionné sous le no 3 de la précédente série: - -7º _La princesse de Lieven_, d'après les papiers inédits de la -duchesse Decazes (journal _Le Temps_ des 10 et 20 janvier 1898). - -Ces articles ont été analysés dans la _Revue encyclopédique_, 1898, p. -217. - -8º _La princesse de Lieven_ (_Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre -1901, t. CLXVII, p. 307). - -9º _La reine Victoria en France_ (1843). (_Revue des Deux Mondes_ du -15 mars 1902, t. CLXX, p. 357). - - D'après la correspondance inédite de la princesse et de M. - Guizot. - -10º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier._ (_Revue des Deux -Mondes_, 1er janvier, 1er février et 1er mars 1903, t. CLXXIV, p. 154 -et 625; t. CLXXV, p. 194). - - Pour ces différents travaux, M. Daudet a utilisé les lettres de - Mme de Lieven à son frère, dont une partie seulement avait été - publiée par M. Lionel G. Robinson, sa correspondance avec Guizot - et les archives de famille du duc Decazes. Ils contiennent de - nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven. - - M. E. Daudet, qui ne cache pas sa sympathie pour son héroïne, a - condensé les études ci-dessus en un volume: - -11º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier. La princesse de -Lieven._ in-8º. Paris, Plon, 1903. - - Voir au sujet de ce livre les comptes rendus de M. Paul Muret, - dans la _Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine_, t. V, - 1903-1904, p. 136, de M. L. Batiffol dans la _Revue - Hebdomadaire_, t. XII, 1903, p. 172, de M. Gaston Deschamps dans - le _Temps_ du 2 août 1903. - - -C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._ - -1º _Mémoires d'outre-tombe_, par Chateaubriand, parus d'abord dans la -_Presse_ (21 octobre 1848-3 juillet 1850), puis en 12 volumes in-12, -1849-1850. - - Nous avons suivi l'édition de cet ouvrage célèbre donnée par M. - Edmond Biré, 6 vol. in-12, Paris, Garnier frères, s. d. - -2º _Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps_ par M. Guizot. 8 -vol. in-8º, Paris, Michel Lévy, 1858. - -3º _Despatches, Correspondence and memoranda of field marshal Arthur, -duke of Wellington_, 1819-1832, edited by his son the duke of -Wellington (in continuation of the former series), 8 vol. -in-8º--Londres, John Murray, 1867-1880. - - Les premières séries: _Despatches from 1799 to 1818_, compiled - from official and authentic documents by lieutenant-colonel - Gurwood, 13 vol. in-8º, Londres, 1834-1839, dont de nouvelles - éditions ont été données en 8 vol. in-8º en 1844-1847 et en 1852, - et _Supplementary Despatches and Memoranda_ (1794-1818) edited by - his son the duke of Wellington, 15 vol. in-8º, Londres, John - Murray, 1858-1872, contiennent aussi quelques mentions de Mme de - Lieven. - -4º _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn -Christian-Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst, -Freiherr von Stockmar. In-8º. Brunswick, Friedrich Vieweg und Sohn, -1872. - -5º _The Greville Memoirs_ (Mémoires de Charles Cavendish Fulke -Greville) publiés en trois parties: - - a) _A Journal of the Reigns of King George IV and King William IV._ - Edited by Henry Reeve, 3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co, - 1874; nouvelle édition 1875. - - Des extraits de ces volumes ont été traduits en français et - publiés par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre: _La cour de - George IV et de Guillaume IV. Souvenirs d'un témoin oculaire_, - in-12, Paris, Firmin-Didot, 1888. - - b) _A Journal of the Reign of Queen Victoria from 1837 to 1852_, - 3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co, 1885. - - Traduit en partie par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre: - _Les quinze premières années du règne de la Reine Victoria. - Souvenirs d'un témoin oculaire_, in-12, Paris, Firmin-Didot, - 1889. - - c) _A Journal of the Reign of Queen Victoria 1852-1860._ 2 vol - in-8º, Londres, Longmans, Green and Co. 1887. - -6º _Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de -Metternich, chancelier de Cour et d'État_, publiés, par son fils, le -prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de -Klinkowstrœm. - -Édition française, 8 vol. in-8º, Paris, Plon, 1880-1884. - - Cet ouvrage a paru simultanément en français, en anglais et en - allemand. Les trois éditions sont identiques. Il se compose d'une - autobiographie écrite par le prince et embrassant les périodes - 1773-1810 et 1835-1848, de mémoires, lettres et documents émanant - de lui, enfin du journal de la princesse Mélanie. - - L'autobiographie ne peut être consultée sans réserves. Beaucoup - de dates même y sont fausses. - -7º _Memoirs of an Ex-Minister. An Autobiography, by the right hon. the -earl of Malmesbury_, 2 vol. in-8º, Londres, 1884. - - Une traduction de cet ouvrage a été donnée par M. A. B. sous le - titre: _Mémoires d'un ancien ministre_ (1807-1869) par Lord - Malmesbury, in-12, Paris, Ollendorf, 1886. - -8º _Souvenirs du baron de Barante_ (voir ci-dessus, A, 4º.) - -9º _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés avec une préface et -des notes par le duc de Broglie, 8 vol. in-8º, Paris, Calmann Lévy, -1891. - - Voir au sujet de ces Mémoires, p. XXXVI, note 70. - -10º. _Letters of Harriet, Countess Granville_ (1810-1845) edited by -her son the hon. F. Leveson Gower. 2 vol. in-8º, Londres, Longmans, -Green and Cº, 1894. - -11º. _Journal du maréchal de Castellane_ 1804-1862. 5 vol. in-8º, -Paris, Plon, 1897. - -12º. _Correspondance de S. M. l'Impératrice Marie Féodorovna avec Mlle -de Nélidoff, sa demoiselle d'honneur_ (1797-1801), publiée par la -princesse Lise Troubetzkoï, in-16, Paris, Ernest Leroux, 1896. - -13º _Le dernier bienfait de la Monarchie_, par le duc de Broglie, -in-8º, Paris, Calmann Lévy, s. d. - - Dans ce livre, publié en 1902 après la mort de l'auteur, ce - dernier rapporte ses impressions personnelles sur Mme de Lieven. - -14º _Correspondence of Lady Burghersh with the duke of Wellington_, -edited by her daughter Lady Rose Weigall. In-8º, Londres, John Murray, -1903. - -15º _Souvenirs de la baronne du Montet_, 1785-1866. In-8º, Paris, -Plon, 1904. - -16º _Comte de Hübner.--Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur -d'Autriche à Paris_ (1851-1859), publiés par son fils le comte -Alexandre de Hübner. 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904. - -17º _Récits d'une tante.--Mémoires de la comtesse de Boigne, née -d'Osmond_, publiés d'après le manuscrit original par M. Charles -Nicoullaud. 4 volumes in-8º, Paris, Plon, 1907. - -18º _La Reine Victoria d'après sa correspondance inédite._ Traduction -française avec introduction et notes par Jacques Bardoux. 3 vol. -in-8º, Paris, Hachette, 1907. - - Publié en anglais à Londres, 3 vol. in-8º, 1907, avec - l'autorisation et sous le haut patronage de S. M. le roi Édouard - VII, par Arthur C. Benson et le vicomte Esher. - -19º _Lettres et papiers du Chancelier comte de Nesselrode_ -(1760-1850). Extraits de ses archives, publiés et annotés avec une -introduction par le comte A. de Nesselrode. 7 vol. in-8º, Paris, -Lahure. - -En dehors de ces ouvrages, il y a lieu de citer _The Correspondence of -the Earl of Aberdeen_, collection préparée par les soins de son fils, -Sir Arthur Hamilton-Gordon, gouverneur de Ceylan, imprimée à titre -privé, mais non publiée. - - -D) _Ouvrages divers._ - -1º Collection du _Moniteur universel_. - -2º Collection de la _Gazette Universelle d'Augsbourg_. - -3º Collection du _Journal de Paris_. - -4º Collection du _Journal des Débats_. - -5º _Hommage à Mme la princesse de Lieven_, par Sergius Uwarow. In-8º, -Saint-Pétersbourg, 1829. - - A propos de la mort de la princesse Charlotte de Lieven, - belle-mère de la princesse Dorothée. - -6º _Fürst Karl Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter -seiner Oberleitung_, par Frédéric Busch. In-4º, Dorpat, 1846. - - Sur le beau-frère de Mme de Lieven. - -7º _Fürst Kosloffski, Kaiserlich russischer wirklicher Staatrath, -Kammerherr des Kaisers, ausserordentlicher Gesandter und -bevollmächtiger Minister in Turin, Stuttgart und Karlsruhe. -Herausgegeben von Dr. Wilhelm Dorow._ In-16, Leipzig, Philipp Reclam -Junior, 1846. - -8º _Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et -Nicolas, et particulièrement pendant la crise de 1825_, par J. H. -Schnitzler. 2 vol. in-8º, Paris, Renouard, 1847. - - Le tome I contient une notice sur la famille de Lieven. Le même - auteur a consacré à la même famille une notice assez détaillée - dans l'_Encyclopédie des Gens du Monde_. - -9º Journal _le Nord_. Courrier de Paris, signé Nemo (Henry de Pène), -et Correspondance de Paris du 30 janvier 1857. - -10º _Chateaubriand et son temps_, par le comte de Marcellus, in-8º, -Paris, 1859. - -11º _Annuaire de la noblesse de Russie_, par Ermerin, 2e année, 1892. - -12º _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte, 1598-1898_, par A. -Kleinschmidt, in-8º, Berlin, J. Räde, 1898. - -13º _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, par Theodor -Schiemann. 2 vol. in-8º, Berlin, Reimer, 1904. - -14º Édition du grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch.--_Portraits russes des -XVIIIe et XIXe siècles._ 3 vol. in-8º parus, Saint-Pétersbourg, -manufacture des papiers d'État, 1905. - -15º _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle, 1818_, par M. Ernest Daudet -(_Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 35). - -16º _Catalogues d'autographes_ de la maison Jacques, puis Étienne, -puis Noël Charavay, nos 176, 206, 215, 225, 249, 269, 282, 327. - -17º _La Revue des Autographes_, catalogue à prix marqué de la maison -Gabriel, puis veuve Gabriel Charavay, nos 137, 196, 238, 252, 262, -263, 264, 270. - -18º _Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet_, -décrites par Étienne Charavay. Paris, Charavay, 1884, in-4. - - -E) _Sources manuscrites._ - -1º _Archives du Ministère des Affaires étrangères._ - - En dehors des indications naturellement très nombreuses sur le - rôle politique et diplomatique du prince et de la princesse de - Lieven, on trouve quelques détails utiles pour la biographie de - cette dernière dans les volumes 614, 615, 616 et 617 de la - _Correspondance d'Angleterre_, dans le volume 56 de la - _Correspondance de Hanovre_. - -2º Lettre autographe signée, Saint-Pétersbourg, le 10 novembre 1834, à -Lady Stuart.--Collection de M. Warocqué. - -3º Lettre autographe signée. Paris, 12 mai 1843, à «ma chère -Marie».--Collection particulière. - -4º Deux lettres autographes signées: l'une du lundi 11 novembre à M. -Jacques Tolstoï, et l'autre en date de Richmond, 15 août -1848.--Collection de M. le général Rebora. - -5º Lettre aut. signée du grand-duc Nicolas à Mme de Lieven. -Saint-Pétersbourg, 21 novembre-3 décembre 1819.--Communication de M. -Noël Charavay. - -6º Copie de lettres de la comtesse de Lieven à M. de Metternich, -Londres, 12, 13, 14, 15, 16 et 17 février 1820 et de M. de Metternich -à la comtesse, Vienne, 24 et 25 mars 1820.--Ces copies, exécutées par -le Cabinet Noir de la Restauration, ont été données par M. Forneron à -M. le comte Puslowski qui nous les a communiquées. - - -F) _Iconographie de Mme de Lieven._ - -Th. Lawrence a fait le portrait de Mme de Lieven à l'âge d'environ -vingt ans. Ce tableau se trouve aujourd'hui à Londres, à la National -Gallery. Une photogravure le reproduit dans le livre: _Letters of -Dorothea, princess Lieven during her residence in London_, publié par -M. L. G. Robinson. - -Ce portrait a été gravé par W. Bromley. - -Un dessin du même Th. Lawrence, exécuté en 1823, représentant Mme de -Lieven à quarante-trois ans, est aujourd'hui en la possession du -grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, qui l'a reproduit dans ses _Portraits -russes des XVIIIe et XIXe siècles_ (t. III, portrait 24). - -Il existe un autre portrait de la même personne par Day, qui a été -gravé par H. Wright. - -Enfin, en 1856, l'année qui précéda sa mort, Mme de Lieven fut de -nouveau portraiturée par G. F. Watts. Cette peinture, qui la -représente assise, vêtue d'une robe de velours noir, est aujourd'hui à -Londres, à Holland House et est la propriété du comte de Ilchester. -Elle est reproduite en héliogravure dans _Letters of Dorothea, -princess Lieven, during her residence in London_. - -Vers 1810 parut à Londres une caricature représentant Mme de Lieven, -très maigre, dansant avec le prince Kozlovski, très gros, avec la -légende: La latitude et la longitude de Saint-Pétersbourg. - -On trouve une autre très curieuse caricature de Mme de Lieven par -Prosper Mérimée (dessin à la plume) reproduite dans _Prosper Mérimée. -L'homme, l'écrivain, l'artiste_, publication du Comité du Centenaire -de Mérimée, in-8º, Paris, _Journal des Débats_, 1907 (planche VIII). -Ce dessin fait partie d'une collection particulière. - -Enfin, signalons que le portrait donné par M. A. Kleinschmidt dans les -«Westermanns Monatshefte» d'octobre 1898 (p. 29) comme celui de la -princesse Dorothée de Lieven est en réalité celui de sa belle-mère, -Charlotte de Gaugreben. - - - - -2º LE PRINCE DE METTERNICH - - -Une bibliographie complète du prince de Metternich, au point de vue -diplomatique et politique, demanderait l'examen de tous les ouvrages, -mémoires, recueils de lettres et documents ayant trait à l'histoire de -l'Europe, de 1797 (Congrès de Rastatt) à 1848, et même jusqu'à -l'époque de la mort du chancelier en 1859. - -Notre cadre est loin de comporter un pareil travail. Nous nous -contenterons donc de signaler ci-dessous les principaux ouvrages où -nous avons pu trouver des renseignements sur la biographie du prince -et sur sa vie privée. - - -A) _Mémoires et correspondance du prince._ - -Le seul ouvrage, publié ou laissé par M. de Metternich, qui puisse -être utile au point de vue biographique, est le suivant: _Mémoires, -documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich_, -publiés par son fils, le prince Richard de Metternich. (Voir II. Iº, -C, no 6.) - -En 1841, _la Semaine_, IVe année, nos 23 à 29, 37 à 41, a publié des -_Mémoires du prince de Metternich_, mais cette publication constituait -une véritable mystification, qui a été interrompue après le 12e -numéro. L'auteur supposé en est Ch. de Saint-Maurice. - -Malgré leur évidente fausseté, ces mémoires ont été traduits en -allemand par Friedrich Meinhardt, et publiés à Weimar en 1849[624]. - - [624] J. M. QUÉRARD, _Les supercheries littéraires dévoilées_, t. - III, p. 1127. - - -B) _Biographies._ - -1º _Fürst Clemens von Metternich und sein Zeitalter._ -Geschichtlich-biographische Darstellung, etc., par Wilhelm Binder, -in-8º, Ludwigsburg, 1836. - -2º _Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien_ (Louis -de Loménie), t. II. M. de Metternich, in-12, Paris, René et Cie, 1842. - -3º _Fürst Metternich und das österreichische Staatssystem_, par -Anton-Johann Gross-Hoffinger, 2 vol. in-8º, Leipzig, 1846. - -4º _Fürst Metternich; biographische Skizze, nach den besten Quellen -und den neuesten Ereignissen entworfen_, par Ludwig von Alvensleben, -in-8º, Vienne, 1848. - -5º _Kaiser Franz und Metternich. Ein nachgelassenes Fragment_, par -Joseph von Hormayr, in-8º, Berlin, 1848. - -6º _Fürst Metternich. Geschichte seines Lebens und seiner Zeit_, par -Schmidt-Weissenfels, 2 vol. in-8º, Prague, Kober und Markgraf, 1860. - -7º _Un Chancelier d'ancien Régime. Le Règne diplomatique de M. de -Metternich_, par Charles de Mazade, in-8º, Paris, Plon, 1889. - -8º _Le prince de Metternich_ par Charles de Lacombe (_Correspondant_ -du 10 décembre 1882, t. XLIII, p. 892). - - Ces deux derniers ouvrages ont paru à la suite et à propos de la - publication des _Mémoires_. - -9º _Metternich und seine auswärtige Politik_ par Fed. von Demelitsch, -in-8º, Stuttgart, Cotta, 1898. - -10º _Metternich und seine Zeit_, 1773-1859, par Ferdinand Strobl von -Ravelsberg. 2 vol. in-8º, Vienne et Leipzig, C. W. Stern, 1906-1907. - - Beaucoup de dates fausses. - - - -C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._ - -Tous les ouvrages, déjà indiqués pour Mme de Lieven et, en outre: - -1º _Tagebücher von K. A. Varnhagen von Ense._ 14 vol. in-8º. Publiés -successivement à Leipzig, F. A. Brockhaus; à Zurich, Meyer und Zeller; -à Hambourg, Hoffmann und Campe, de 1860 à 1870. - -2º _Tagebücher von Friedrich von Gentz_, mit Vorwort und Nachwort von -K. A. Varnhagen von Ense, in-8º. Leipzig, F. A. Brockhaus 1861.--Cet -ouvrage ne contient que des extraits des journaux de Gentz. - -Une édition complète de ceux-ci a été publiée sous le titre: - -_Aus dem Nachlasse Varnhagen's von Ense.--Tagebücher von Friedrich von -Gentz_, 4 vol. in-8º, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1873-1874. - -3º _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés avec une préface -et des notes par son petit-fils Paul de Rémusat, 3 vol. in-8º, Paris, -Calmann Lévy, 1879-1880. - -4º _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès. Souvenirs historiques sur -Napoléon, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire et la -Restauration._ La première édition de cet ouvrage parut en 1831-1835, -18 vol. in-8º, Paris, Ladvocat. Nouvelle édition, 10 vol. in-12, -Paris, Garnier frères, 1893. - -5º _Mémoires d'un Royaliste_, par le comte de Falloux, 2 vol. in-8º, -Paris, Perrin, 1888. - -6º _Une année de ma vie, 1848-1849_, par le comte de Hübner, in-8º, -Paris, Hachette, 1891. - -7º _Histoire de mon temps. Mémoires du Chancelier Pasquier_, publiés -par M. le duc d'Audiffret-Pasquier, 6 vol. in-8º, Paris, Plon, -1893-1895. - -8º _Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-1815_, par le comte A. de la -Garde-Chambonas, publiés avec introduction et notes par le comte -Fleury, in-8º, Paris, Vivien, 1901. - -L'édition originale de cet ouvrage a paru en 1843, 2 vol. in-8º, à -Paris, chez Appert sous le titre: _Fêtes et Souvenirs du Congrès de -Vienne, Tableaux des Salons, Scènes anecdotiques et Portraits._ - -9º _Correspondance diplomatique des Ambassadeurs et Ministres de -Russie en France et de France en Russie avec leurs gouvernements de -1814 à 1830_, publiée par A. Polovtsoff, 3 vol. in-8º parus. -Saint-Pétersbourg. Édition de la Société Impériale d'Histoire de -Russie, 1902-1907. - -10º _La Cour et le Règne de Paul Ier. Souvenirs, portraits, -anecdotes_, par le comte Fédor Golovkine, publiés avec introduction et -notes par S. Bonnet, in-8º, Paris, Plon, 1905. - -11º _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie et de -mon temps_, par le marquis de Bouillé, 1769-1812, publiés par P. L. de -Kermaingant, 2 vol. in-8º, Paris, Picard, 1908. - - -D) _Ouvrages divers._ - -1º _Almanach de Gotha_, principalement ceux de 1819, 1836, 1848 et -1860. - -2º Journal _L'Assemblée Nationale_, du 19 juin 1851: Le prince de -Metternich à Bruxelles. - -3º _Metternich et le Gouvernement de Juillet_, par Antonin Debidour, -dans la _Revue bleue_, 1883, t. XXXII, p. 428. - -4º _La Société française du Consulat et de l'Empire_, par Ernest -Bertin, in-16, Paris, Hachette, 1890. - -5º _Napoléon et sa famille_, par Frédéric Masson, 8 vol. in-8º, Paris, -Ollendorf, 1900-1906. - -6º Catalogues d'autographes de la maison Noël Charavay et de la maison -veuve Gabriel Charavay. - - -E) _Manuscrits._ - -Lettre autographe signée, ce 25 février 1829, à une destinataire -inconnue.--Collection particulière. - - - - -INDEX DES NOMS DE PERSONNES - - - A - - ABERDEEN (George Gordon, Lord), 173, 211, 338, 339, 345, 350, 351, - 357, 363, 396. - - ABRANTÈS (duc et duchesse D'). Voir Junot. - - ADÉLAÏDE (Madame), 366. - - ALBEMARLE (William-Charles Keppel, comte D'), 150. - - ALBEMARLE (Élisabeth Southwell, comtesse D'), première femme du - précédent, 150. - - ALBEMARLE (Charlotte-Susanne Hunloke, comtesse D'), deuxième femme - du comte d'Albemarle, 150. - - ALBERT, Prince Consort, 370. - - ALEXANDRA FÉODOROVNA, impératrice de Russie, épouse de l'empereur - Nicolas Ier, 338, 349, 353, 366, 368. - - ALEXANDRE Ier, empereur de Russie, C, XVIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, - XXXIX, LVI, LVII, LX, LXI, LXII, LXVIII, LXIX, 10, 43, 59, 60, 65, - 66, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 145, 154, 182, 206, 214, 215, 228, 251, - 252, 295, 321, 330, 333, 340, 341. - - ALEXANDRE NICOLAÏÉVITCH, tsarévitch, depuis empereur de Russie, 354, - 358, 359. - - ALISON (Sir Archibald), 6, 61, 107. - - ALOPEUS (David Maximovitch, baron D'), LXI. - - ALVENSLEBEN (Ludwig VON), 400. - - AMÉLIE, reine des Français. Voir Marie-Amélie. - - ANGOULÊME (Louis-Antoine de Bourbon, duc D'), LXVII. - - ANTRAIGUES (le comte D'), 116. - - APPONYI (famille), 391. - - APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), 260, 332, 348, 375. - - APPONYI (Thérèse Nogarola de Vesone, comtesse), XLVII, 260, 262, - 330, 332. - - APPONYI (Anna de Benckendorff, comtesse), XXXI, 260. - - ARBUTHNOT (Charles, Lord), 263. - - ARBUTHNOT (Lady), née Clapcott-Lisle, première femme du précédent, - 263. - - ARBUTHNOT (Harriett Fane, Lady), deuxième femme de Lord Arbuthnot, - 263. - - ARENBERG (Ernest-Engelbert, duc D'), 52. - - ARENBERG (Marie-Thérèse de Windischgraetz, duchesse D'), 52. - - ARENBERG (Pierre, prince D'), 369. - - ARMFELDT (Gustave-Maurice, comte D'), 116. - - AUDIFFRET-PASQUIER (duc D'), 401. - - AUERSPERG (famille D'), 66. - - AUERSPERG (Vincent, prince D'), 79. - - AUERSPERG (Gabrielle-Marie de Lobkowitz, princesse D'), 79. - - AUGUSTE (Paul-Frédéric-), duc d'Oldenbourg, 136. - - AULARD (A.), XIII. - - - B - - BACCIOCHI (Marie-Anne-Élisa Bonaparte, princesse), 247. - - BACOURT (M. DE), diplomate français, XXXVI, 366, 367, 390. - - BAGRATION (Pierre, prince), XXIII, XXIV. - - BAGRATION (Catherine Pavlovna Skavronska, princesse), femme du - précédent, XXIII, XXIV, 382, 383. - - BAGRATION (Clémentine, princesse), fille de la précédente, voir - Blome. - - BANDINELLI (Baccio), sculpteur italien, 258. - - BAPST (Germain), j, 367. - - BARANTE (Amable-Guillaume-Prosper, baron DE), XXXIV, XXXIX, XLVIII, - LII, 181, 355, 359, 360, 365, 369, 370, 371, 372, 373, 385, 386, - 391, 394. - - BARANTE (Claude DE), 391. - - BARDOUX (Jacques), 361, 395. - - BARING, banquier anglais, LX. - - BARRIÈRE (François), II. - - BASEDOW (Jean-Bernard), XII. - - BASSANVILLE (Mme DE), XXIII. - - BATIFFOL (L.), 393. - - BEALE, orientaliste anglais, 182. - - BEAUHARNAIS (Stéphanie-Louise-Adrienne DE), grande-duchesse de Bade. - Voir Stéphanie. - - BEAUVALE (Fréderic Lamb, Lord), 371. - - BEES (Mme), 310. - - BENCKENDORFF (Christophe Ivanovitch DE), général russe, père de - Mme de Lieven, XXX. - - BENCKENDORFF (Charlotte-Auguste-Jeanne Schilling de Canstadt, - baronne DE), femme du précédent, XXX, XXXI, XXXII. - - BENCKENDORFF (Alexandre Christophorovitch, comte DE), fils des - précédents, XXXI, XXXII, 138, 206, 260, 325, 333, 334, 342, 344, - 357, 374, 391, 392. - - BENCKENDORFF (Élisabeth-Andréïevna Donetz-Zakharievski, comtesse DE), - femme du précédent, XXXI. - - BENCKENDORFF (Anna Alexandrovna DE), comtesse Apponyi. Voir Apponyi. - - BENCKENDORFF (Constantin Christophorovitch DE), XXXI, XXXII, 374. - - BENCKENDORFF (Marie Christophorovna DE). Voir Schewitsch. - - BENSON (Arthur C.), 395. - - BERGAMI (Bartolomeo), 145. - - BÉRIOT, violoniste, 381. - - BERNSTORFF (Christian-Gunther, comte DE), homme d'État prussien, 325. - - BERRYER (Pierre-Antoine), 360. - - BERTIN (Ernest), 402. - - BIANCHI, musicien, 253. - - BINDER VON KRIEGELSTEIN (Antoine, baron), père des suivants, 80. - - BINDER VON KRIEGELSTEIN (Charles, baron), diplomate autrichien, 80. - - BINDER VON KRIEGELSTEIN (François, - baron), diplomate autrichien, ministre à La Haye, 80. - - BINDER VON KRIEGELSTEIN (Frédéric, baron), conseiller de la légation - autrichienne à Paris, LXXI, 80. - - BINDER (Wilhelm), 400. - - BINGHAM (George-Charles, Lord), 114. - - BIRÉ (Ed.), II, 393. - - BIREN. Voir Courlande. - - BLIGH (Sir Robert), 353. - - BLOME (Otto, comte), général danois, XXIV. - - BLOME (Clémentine Bagration, comtesse), XXIV. - - BOHRER (les frères), LIX. - - BOIGNE (Charlotte-Louise-Éléonore-Adélaïde d'Osmond, comtesse DE), - XXVII, XL, XLI, XLV, LI, LII, LIV, 34, 80, 260, 261, 363, 395. - - BONNET (Raoul), j, 11, 254, 301. - - BORODINE (Prince), 252. - - BOUILLÉ (Louis-Joseph-Amour, marquis DE), XXVIII, 41, 402. - - BOVET (Alfred), 318, 397. - - BOVET (Mlle Marie-Anne DE), XLVII, XLVIII, 394. - - BRAMMERTZ (Mlle), LVIII. - - BRENDEL (François-Antoine), évêque constitutionnel du Bas-Rhin, X. - - BRISSOT (Jacques-Pierre), 212. - - BROGLIE (Albert, duc DE), XXXVI, XLI, XLII, 395. - - BROGLIE (Victor, duc DE), XLI, 361. - - BROMLEY (W.), graveur, 398. - - BROTONNE (Léonce DE), 41. - - BRUNSWICK (duc DE). Voir Charles. - - BUCKINGHAM (John Hobart, comte DE), 4. - - BUOL-SCHAUENSTEIN (Charles, comte DE), 367, 368. - - BURDETT (Sir Francis), 56, 124, 262. - - BURGHERSH (John Fane, Lord), 253, 254, 261, 263, 264, 265, 266. - - BURGHERSH (Priscilla Fane, Lady), 261, 266, 395. - - BURKE (John), 263. - - BUSCH (Frédéric), XXXIII. - - BYRON (George Gordon, Lord), 79, 124. - - - C - - CAMBRIDGE (Adolphe-Frédéric, duc DE), 321. - - CAMBRIDGE (Auguste-Wilhelmine-Louise de Hesse-Cassel, duchesse DE), - femme du précédent, 322. - - CAMDEN (Lord), Lord-lieutenant d'Irlande, 6. - - CAMELFORD (le baron), 211. - - CAMPE (J. H.), XII. - - CANNING (George), 61, 211, 331, 338, 341, 344, 357. - - CANOVA (Antoine), 84, 254, 277, 282. - - CAPO D'ISTRIA (Jean, comte), 10, 19, 57, 96, 116, 225, 326, 327, 341. - - CARACCIOLI (Dominique, marquis), 267. - - CARAMAN (Victor-Louis-Charles de Riquet, comte, puis marquis, puis - duc DE), ambassadeur de France à Vienne, 117, 163, 250, 325. - - CARAMAN (Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo, - comtesse DE), femme du précédent, 117. - - CARLOVITZ (M. DE), envoyé autrichien à Francfort, 323. - - CAROLINE-Amélie-Élisabeth de Brunswick-Wolfenbüttel, reine - d'Angleterre, femme de George IV, 144, 145. - - CAROLINE-AUGUSTE, impératrice d'Autriche, née princesse de - Bavière, épouse de François Ier, 187. - - CARS (Mme DES), L. - - CARLOS (Don), frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne. Voir - Charles-Marie-Isidore. - - CASTELLANE (le maréchal DE), XXXVIII, 368, 369, 371, 372, 373, 395. - - CASTELLANE (la comtesse Jean DE), XXVII. - - CASTLEREAGH (Robert Stewart, Lord), marquis de Londonderry, - homme d'État anglais, LVIII, LX, 4, 6, 9, 19, 34, 56, 57, 60, - 61, 80, 116, 124, 146, 209, 322, 346. - - CASTLEREAGH (Emilie-Anne Hobart, Lady), L, LIX, LXI, 4, 34, 80, - 81, 116, 120, 144, 153, 209. - - CATALANI (Angelica), cantatrice, LIX. - - CATHERINE II, impératrice de Russie, XXXII. - - CATHERINE PAVLOVNA, reine de Würtemberg, 136, 141. - - CATILINA, 247, 280. - - CELLINI (Benvenuto), 258. - - CETTO (Auguste, baron DE), 89. - - CHARAVAY (Étienne), 397. - - CHARAVAY (Gabriel), XLVII, 330, 397, 402. - - CHARAVAY (Jacques), 397. - - CHARAVAY (Noël), j, V, XXVI, 317, 397, 398, 402. - - CHARLES IV, roi d'Espagne, 141. - - CHARLES-FRÉDÉRIC-AUGUSTE-GUILLAUME, duc de Brunswick-Wolfenbüttel, - 342. - - CHARLES-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, 82. - - CHARLES-LOUIS-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, petit-fils du précédent, - 82. - - CHARLES-LOUIS, duc de Parme, prend en 1849 le titre de comte de - Villafranca, XLIV. - - CHARLES-Marie-Isidore de Bourbon, comte de Molina (Don Carlos), - frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne, XLIII. - - CHARLES-Louis-Marie-Ferdinand de Bourbon, comte de Montemolin, - fils du précédent, XLIII. - - CHARLOTTE, reine d'Angleterre, épouse de George III, XLIV, 141, 267. - - CHARLOTTE-Caroline, princesse d'Angleterre, fille du Prince Régent, - LIII. - - CHATEAUBRIAND (François-René, vicomte DE), b, I, II, VI, XXVI, - XXXIX, XLV, XLVIII, 301, 326, 328, 393. - - CHELMSFORD (Lord), 339. - - CHOLMONDELEY (George), vicomte Malpas, 263. - - CHOLMONDELEY (Hester Edwards, Lady), femme du précédent, 263. - - CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis DE), fils des précédents, - 263. - - CHOLMONDELEY (Charlotte Bertie, Lady), femme du précédent, 263. - - CHOLMONDELEY (Hester). Voir Clapcott-Lisle. - - CHOTEK (Marie Berchtold, comtesse DE), 183. - - CHREPTOVITCH (Hélène Carlovna de Nesselrode, comtesse), 385. - - CHUQUET (Arthur), h, i, XI, XIII. - - CICÉRON, 305, 306. - - CLAPCOTT-LISLE (William), 263. - - CLAPCOTT-LISLE (Hester Cholmondeley, Mrs), 263. - - CLARENDON (Lord), 366. - - CLIFFORD (Lord), 150. - - COBENZEL (Louis, comte DE), 43. - - COIGNY (Madame DE), 335. - - COLLOREDO-WALLSEE (Joseph, comte DE), 55. - - COLLOREDO-WALLSEE (Wenceslas, comte DE), 55. - - CONSALVI (Hercule, cardinal), 274, 300. - - CONSTANT (Benjamin), 301. - - CONSTANTIN LE GRAND, empereur romain, 281, 282. - - CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc), 206, 207, 333. - - CONYNGHAM (la marquise DE), II, XXXVII, 322. - - COOK (James), X. - - COURLANDE (Pierre de Biren, duc DE), 110. - - COURLANDE (Anne-Charlotte-Dorothée de Medem, duchesse DE), - femme du précédent, 110. - - COURLANDE (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse DE). - Voir Sagan. - - COURLANDE (Dorothée de Biren, princesse DE). Voir Talleyrand-Périgord. - - COWPER (Lady), plus tard Lady Palmerston, 353. - - CRICHTON, médecin anglais, 329. - - CUMBERLAND (Ernest-Auguste, duc DE), depuis roi de Hanovre, 349. - - CUMBERLAND (Frédérique-Louise-Caroline-Sophie-Alexandrine de - Mecklembourg-Strélitz, duchesse DE), depuis reine de Hanovre, - LIII, 98, 322, 323. - - CZERNYCHEFF. Voir Tchernycheff. - - - D - - DARNLEY (Comte DE), 61. - - DARNLEY (Comte DE), fils du précédent, 353. - - DAUDET (Ernest), I, II, III, IV, XXXV, XLI, XLII, XLIII, LV, LVII, - LIX, LXXI, LXXII, 32, 252, 314, 315, 316, 317, 325, 326, 327, 328, - 348, 351, 354, 355, 357, 359, 361, 363, 364, 390, 391, 392, 393, - 397. - - DAY, peintre, 398. - - DEBIDOUR (Antonin), 402. - - DECAZES (Élie, comte, puis duc), III, IV, 115, 146, 156, 301, 332, - 370. - - DECAZES (Élie, 3e duc), 393. - - DECAZES (la duchesse), XLII, XLIII, 392. - - DEMELITSCH (Fed, VON), 400. - - DEMIDOFF (la princesse), née Benckendorff, XXXI. - - DENBIGH (Lord), 380. - - DESANDROINS (le vicomte), 42. - - DESCHAMPS (Gaston), 393. - - DESSOLLE (le général), 115, 156. - - DILLON (Édouard, comte), 260, 261. - - DILLON (Fanny Harland, comtesse), femme du précédent, 261. - - DILLON (Georgine), fille des précédents. Voir Karolyi. - - DILLON (Robert), père du comte Édouard, 260. - - DILLON (Marie Disconson, Mme), femme du précédent, 260. - - DINO (duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord. - - DJANIB-EFFENDI. Voir Mouhammed-Salih-Effendi. - - DOLGOROUKI (le prince Pierre Pétrovitch), LIV, 251, 252. - - DOLGOROUKOV, 63. - - DOROW (Wilhelm), 11, 144, 396. - - DOUGLAS (la famille), 371. - - DOURO (Lord), 357. - - DRONSART (Mlle Marie), 390. - - DUMON, ministre français, XLII. - - DUSSIEUX (L.), XLIV. - - - E - - ÉDOUARD VII, roi d'Angleterre, 395. - - ÉLISA BONAPARTE. Voir Bacciochi. - - ELLICE (Miss Marion), 367. - - ELTZ (Aimery, comte D'), 55. - - ENGELHARDT (Catherine). Voir Skavronska. - - ERMERIN, XXX, 63, 83, 251, 374. - - ESHER (le vicomte), 395. - - ESTERHAZY (Paul-Antoine, prince), ambassadeur d'Autriche à Londres, IV, - 97, 98, 111, 134, 135, 139, 144, 147, 148, 154, 157, 159, 168, 190, - 191, 193, 195, 196, 198, 199, 200, 201, 202, 206, 207, 237, 243, 244, - 255, 268, 296, 297, 299, 311, 315. - - ESTERHAZY (Marie-Thérèse de Thurn et Taxis, princesse), femme du - précédent, XLV, 98, 134, 193. - - ESTERHAZY (Nicolas, prince), père du prince Paul, 97, 147, 236. - - ESTERHAZY (Marie de Liechtenstein, princesse), femme du précédent, 97, - 237. - - ESTERHAZY (Joseph, comte), XXI, LXVIII, 6, 160, 319. - - ESTERHAZY (Marie-Léopoldine de Metternich, comtesse), 1re femme du - précédent, XXI, LXVIII, 6, 8, 33, 59, 84, 105, 109, 124, 142, 160, - 161, 210, 236, 240, 243, 247, 248, 253, 265, 266, 271, 273, 274, - 277, 280, 299, 300, 319, 373. - - ESTERHAZY (Hélène Bezobrazoff, comtesse), 2e femme du comte - Joseph, 6. - - EUGÉNIE, impératrice des Français, 371, 372. - - - F - - FAGAN (Louis), 211. - - FALLOUX (Frédéric-Alfred-Pierre, comte DE), XX, XXVII, 374, 375, 401. - - FARNÈSE (Alexandre), cardinal, depuis Pape sous le nom de Paul III, - 273. - - FERDINAND Ier, empereur d'Autriche, 59, 376, 378. - - FERDINAND VII, roi d'Espagne, 141. - - FERDINAND Ier, roi des Deux-Siciles, XVIII, XIX, 311. - - FERDINAND III, grand-duc de Toscane, 248, 259. - - FERDINAND-CHARLES-ANTOINE, archiduc d'Autriche-Este-Modène, 271. - - FETH-ALI-CHAH, chah de Perse, 182, 188, 225. - - FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), 35, 108. - - FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Alexandre-Sébastien, comte DE), 139. - - FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Auguste-Charles-Joseph, comte DE), - fils du précédent, 139, 377. - - FLEURY (le comte), XX, 111, 401. - - FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier DE), LV, LVIII, LXIV, LXXI, - 14, 21, 28, 53, 60, 226, 235, 236, 239, 255, 291. - - FONTENAY (M. DE), diplomate français, XLVII, 330. - - FORBES (John), amiral anglais, 261. - - FORGERON, LIV, 398. - - FORSTER (Georges), X. - - FOX (Charles), 212, 351. - - FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, f, VII, XIV, XVIII, LVII, LVIII, - LIX, LXXIII, 10, 14, 21, 44, 45, 60, 62, 63, 64, 65, 71, 78, 94, - 100, 104, 108, 113, 171, 182, 183, 187, 191, 210, 216, 217, 248, - 258, 265, 271, 276, 277, 280, 301, 314, 321, 330, 331, 334, 376, - 378. - - FRANK (Jean-Pierre), médecin, 230. - - FRÉDÉRIC-GUILLAUME II, roi de Prusse, 10. - - FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, roi de Prusse, XVI, XVIII, XXXV, XXXVI, - LVII, LIX, LX, LXVIII, 10, 65, 145, 252, 261. - - FRÉDÉRIQUE, reine de Hanovre. Voir Cumberland (duchesse DE). - - FREMANTLE (Sir Thomas-Francis), amiral anglais, 265, 268. - - - G - - GALLES (prince de). Voir George IV. - - GALLES (princesse de). Voir Caroline, reine d'Angleterre. - - GAMS, 271. - - GAUGREBEN (Charles Posse DE), général russe, XXXII. - - GAUGREBEN (Charlotte Karlovna Posse DE), fille du précédent. - Voir Lieven. - - GENERALI (Pietro), 268. - - GENTZ (Frédéric DE), XXI, XXVII, XXVIII, 112, 115, 301, 401. - - GEORGE III, roi d'Angleterre, 51, 141, 267. - - GEORGE IV, prince régent, puis roi d'Angleterre, II, XVIII, XXXVI, - XXXVII, XXXIX, LIII, LXVII, 21, 51, 53, 98, 132, 142, 144, 145, - 161, 168, 267, 320, 321, 322, 323, 331, 342, 346, 353. - - GIRY (A.), XII. - - GODERICH (Lord), 211. - - GOLOVKINE (Georges Alexandrovitch), ministre de Russie à Vienne, - 63, 66, 131, 132, 163, 194, 227, 228, 251, 326, 327. - - GOLOVKINE (Gabriel), bisaïeul du précédent, 63. - - GOLOVKINE (le comte Fédor), cousin germain de Georges et auteur - des _Souvenirs_, XXV, XXVI, 63, 402. - - GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires d'Angleterre à Vienne, 173, - 190, 195, 198, 200, 206, 250, 255, 290, 300, 303. - - GORDON (Sir Alexandre), 173. - - GOULESKO (le ban), 131. - - GOUVION-SAINT-CYR (le maréchal), 115, 146, 156. - - GRANVILLE (Harriett, comtesse), 395. - - GRENVILLE (Lord), 211. - - GRENVILLE (Anne Pitt, Lady), XXXVIII, 211. - - GRÉVILLE (Charles Cavendish Fulke), XLVII, XLVIII, L, LIV, 185, - 352, 353, 360, 361, 365, 366, 369, 370, 378, 394. - - GREY (Charles, comte), LII, 56, 114, 211, 334, 335, 338, 340, 343, - 344, 345, 346, 347, 348, 351, 352, 355, 390. - - GROS-HOFFINGER (Antoine-Jean), 400. - - GUILFORD (Frédéric North, Lord), 131, 132. - - GUILLAUME IV, roi d'Angleterre, 353. - - GUILLAUME V, stathouder de Hollande, 60. - - GUILLAUME Ier, roi des Pays-Bas, LXIX, 60. - - GUILLAUME II, roi des Pays-Bas, 60. - - GUILLAUME Ier, roi de Würtemberg, 136. - - GUIZOT (François-Pierre-Guillaume), e, XXXVIII, XL, XLIV, LIII, - 161, 360, 361, 362, 363, 364, 365, 368, 369, 370, 371, 373, 374, - 380, 385, 391, 392, 393. - - GUIZOT (François), fils du précédent, 362. - - GUIZOT (Guillaume), frère du précédent, 392. - - GURWOOD, lieutenant-colonel anglais, 393. - - GUTENBERG, 84. - - - H - - HADDO (Lord), 173. - - HAGUE, musicien, 253. - - HAMILTON-GORDON (Sir Arthur), 396. - - HAMMER (M. DE), 187. - - HANOTAUX (Gabriel), i. - - HARDENBERG (Charles-Auguste, prince DE), LIX, LXVIII, 36. - - HARROWBY (Dudley Ryder, comte DE), 185. - - HARROWBY (Suzanne Leveson-Gower, Lady), 185. - - HATZFELD (Louis, prince DE), LX. - - HEILIGER, 217. - - HELZEBRUN. Voir Lebzeltern. - - HERRIOT (Édouard), XXVI. - - HESSE-HOMBOURG (prince héritier DE), LXIV. - - HEYTESBURY (William A'Court, baron), 339, 350, 351, 352. - - HITROFF (Nicolas Fédorovitch), 261. - - HITROFF (Mme), 261, 262. - - HOBART (John). Voir Buckingham. - - HOBART CARADOC. Voir Howden. - - HOBHOUSE (John Cam), 124, 215. - - HOFFMANN, X. - - HOLLAND (Lord), II. - - HOLLAND (Lady), XXXVIII. - - HORMAYR (Joseph DE), 334, 400. - - HOWDEN (Sir John Hobart Caradoc, baron), second mari de la - princesse Bagration, XXIV. - - HÜBNER (Joseph-Alexandre, comte DE), 374, 377, 381, 395, 401. - - HÜBNER (Alexandre, comte DE), fils du précédent, 374, 395. - - HUGEL (Charles), 379. - - HUNLOKE (Sir Henry), 150. - - HUNT (Henry), 262, 280. - - HURET (Léopold), 155, 191. - - HUSKISSON (William), 349. - - - I - - ILCHESTER (comte DE), 398. - - ISABELLE-MARIE, reine d'Espagne, 141. - - - J - - JEAN VI, roi de Portugal, 141. - - JEAN, archiduc d'Autriche, 378. - - JERSEY (George Villiers, IVe comte DE), 114. - - JERSEY (George Child-Villiers, Ve comte DE), 78. - - JERSEY (Sarah-Sophie Fane, comtesse DE), femme du précédent, - XXXVII, 78, 116, 123, 124, 125, 126, 215, 247, 301, 316. - - JOSEPH II, empereur d'Allemagne, 248. - - JOSÉPHINE, impératrice des Français, 82. - - JUNOT (Andoche), duc d'Abrantès, XXV, XXVI. - - JUNOT (Mme) née Laure Permond, duchesse d'Abrantès, XXV, XXVI, 401. - - - K - - KALERGIS (Mme), 372. - - KARADSHA (le prince), 131. - - KAROLYI (le comte), 261. - - KAROLYI (Georgine Dillon, comtesse), 261. - - KAUNITZ (Wenceslas-Antoine, prince DE), homme d'État autrichien, - XV, 215. - - KAUNITZ (Ernest, prince DE), beau-père du prince de Metternich, - XV, 42, 43. - - KAUNITZ (Dominique-André, prince DE), 215, 235. - - KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), fils du précédent, ambassadeur - d'Autriche à Rome, 215, 216. - - KAUNITZ (Françoise Ungnad de Weissenwolf, princesse DE), femme du - précédent, 215. - - KELLERMANN (François-Christophe), maréchal de France, LVIII, 47. - - KENT (Édouard, duc DE), LXXII, 50, 51, 52. - - KENT (Marie-Louise-Victoire de Saxe-Saalfeld-Cobourg, duchesse DE), - LXXII, 50, 51, 53. - - KERMAINGANT (P.-L. DE), XXVIII, 402. - - KHITROFF, voir Hitroff. - - KING (M.), 196. - - KINNAIRD (Charles, Lord), 262, 263. - - KINNAIRD (Olivia Fitzgerald, Lady), 262, 263. - - KISSELEFF (M. DE), ambassadeur de Russie à Paris, 372. - - KLEINSCHMIDT (Arthur), XXXII, L, 349, 392, 397, 399. - - KLINKOWSTRŒM (A. DE), XI, 394. - - KOLOWRAT (François-Antoine, comte DE), 35, 376, 378. - - KOLOWRAT (Rose Kinsky, comtesse DE), 183. - - KOTZEBUE (Auguste DE), X, 295, 301, 313. - - KOURAKINE (Alexandre Borissovitch, prince), diplomate russe, 227. - - KOZLOVSKI (Pierre Borissovitch, prince), diplomate russe, 11, 12, - 13, 144, 396, 398. - - KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE), ministre de Prusse à - Vienne, 251. - - KUEFSTEIN (François, comte DE), 55. - - - L - - LABOUCHÈRE, banquier, LX. - - LACOMBE (M. DE), XIX, XX, 400. - - LAFON, violoncelliste, LIX. - - LA FORCE (François-Philibert-Bertrand Nompar de Caumont, duc DE), 41. - - LA FORCE (Marie-Constance de Lamoignon, duchesse DE), XXVIII, 41. - - LA GARDE-CHAMBONAS (comte A. DE), XX, XXIII, XXIV, 12, 111, 144, 401. - - LAMB (George), 124. - - LAMBERT (le major), 367. - - LAMOIGNON (M. DE), ancien garde des sceaux, XXVIII. - - LAMOIGNON (Marie-Constance DE), fille du précédent. Voir La Force. - - LANJUINAIS (Jean-Denis, comte DE), 301. - - LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, Lord), 210, 211, 351. - - LA TOUR (la princesse DE), LXI. - - LA TOUR DU PIN (Frédéric-Séraphin, marquis DE), LXIX. - - LAUDERDALE (James Maitland, Lord), 212. - - LAUGEL (A.), 392. - - LAVISSE (Ernest), 206. - - LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais, XLV, LXVII, 9, 82, 83, 108, - 111, 130, 142, 143, 195, 240, 398. - - LÉARDI (Paul, comte), nonce à Vienne, 163. - - LEBZELTERN (Louis, comte DE), LXIV, 28, 66[625], 196. - - [625] Le _Moniteur universel_ du 31 décembre 1818, cité page 66, - l'appelle par erreur Helzebrun. - - LEININGEN (Emich-Charles, prince DE), 50. - - LEININGEN (Victoria-Marie-Louise de Saxe-Saalfeld-Cobourg, - princesse DE), femme du précédent, 50. - - LEININGEN (Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince DE), - fils des précédents, 50. - - LEINSTER (le duc DE), 263. - - LÉON XII (Annibal della Genga), pape, 281, 300. - - LÉOPOLD Ier, roi des Belges, 361. - - LÉOPOLD II, empereur d'Allemagne, auparavant grand-duc de Toscane - sous le nom de Léopold Ier, XIV, 10, 248. - - LÉOPOLDINE-CAROLINE-JOSÉPHINE, archiduchesse d'Autriche, épouse de - Pierre d'Alcantara, prince héréditaire de Portugal, XVIII. - - LE STRANGE (Guy), 335, 390. - - LESUR (Charles-Louis), LXVIII, 131, 141. - - LEVESON GOWER (F.), 395. - - LEYKAM (Marie-Antoinette DE). Voir Metternich. - - LIECHTENSTEIN (princesse DE), mère du suivant, 157. - - LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), 60, 147, 148, 154, 157, - 218, 230, 231, 244. - - LIECHTENSTEIN (Léopoldine Esterhazy, princesse DE), femme du - précédent, 60, 147, 148, 218, 231, 232. - - LIECHTENSTEIN (Rodolphe, prince DE), 379. - - LIEVEN (famille DE), 396. - - LIEVEN (Otto-Henri-André Romanovitch, baron DE), général, XXXII, - XXXIII. - - LIEVEN (Charlotte Karlovna Posse de Gaugreben, baronne DE), femme - du précédent, gouvernante des petits-enfants de Catherine II, XXXII, - LXV, 349, 396, 399. - - LIEVEN (Charles Andréïévitch DE), fils aîné des précédents, XXXIII, - 396. - - LIEVEN (André Karlovitch DE), fils du précédent, XXXIII. - - LIEVEN (Christophe Andréïévitch, comte, puis prince DE), deuxième - fils du prince André Romanovitch, ambassadeur de Russie à Londres, - XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL, XLI, LX, - LXII, LXIV, LXV, LXVI, LXXII, LXVIII, LXIX, 1, 3, 7, 11, 19, 20, - 22, 28, 61, 63, 78, 87, 110, 135, 155, 162, 206, 209, 218, 269, - 296, 320, 321, 322, 323, 324, 327, 328, 329, 330, 331, 332, 339, - 349, 350, 351, 354, 358, 359, 374. - - LIEVEN (Dorothée de Benckendorff, comtesse, puis princesse DE), - femme du précédent, _passim_. - - LIEVEN (Alexandre Christophorovitch, prince DE), fils des précédents, - XLIII, LV, 374. - - LIEVEN (Paul Christophorovitch, prince DE), frère du précédent, LV, - 330, 374. - - LIEVEN (Constantin Christophorovitch, prince DE), frère des - précédents, LV, 374. - - LIEVEN (Georges Christophorovitch, prince DE), frère des précédents, - IV, 217, 316, 357, 374. - - LIEVEN (Arthur Christophorovitch, prince DE), frère des précédents, - 331, 357, 374. - - LIEVEN (Ivan Andréïévitch DE), troisième fils du baron André - Romanovitch, XXXIII. - - LIEVEN (Catherine Andréïévna DE). Voir Viétinhof. - - LOBKOWITZ (François-Joseph-Maximilien-Ferdinand, prince DE), 79. - - LŒVENSTEIN-ROCHEFORT (Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin, - prince DE), 52. - - LŒWENSTEIN-ROCHEFORT (Sophie-Louise-Wilhelmine de Windischgraetz, - princesse DE), 51, 52. - - LOMÉNIE (Louis DE), XXII, XXIII, 400. - - LONDONDERRY (le marquis DE), père de Lord Castlereagh, 6. - - LONDONDERRY (le marquis DE). Voir Castlereagh. - - LOUIS XVIII, roi de France, III, IV, XVIII, 114, 117, 156, 182, 260. - - LOUIS-PHILIPPE, roi des Français, XIII, XLII, 363, 375. - - LOUIS-NAPOLÉON. Voir Napoléon III. - - LOUIS Ier, roi de Bavière, 131. - - LOUIS, archiduc d'Autriche, 378. - - LOUIS, prince de Prusse, XXVII. - - LOUISE-AMÉLIE de Bourbon, grande duchesse de Toscane, 248. - - LOUISE-Auguste-Wilhelmine-Amélie de Mecklembourg-Strelitz, - reine de Prusse, épouse de Frédéric-Guillaume III, 98. - - LOUISE-MARIE-THÉRÈSE de Bourbon, reine d'Espagne, épouse de - Charles IV, 141. - - - M - - M. A. B., XLII, 394. - - MALMESBURY (Lord), XLII, LI, 360, 361, 366, 368, 371, 394. - - MARCEL, XIII. - - MARCELLUS (le comte DE), II, XLV, L, 328, 355, 396. - - MARESCALCHI, 246. - - MARICOURT (le baron de), 139. - - MARIE-AMÉLIE, reine des Français, 366. - - MARIE-ANTOINETTE d'Autriche, reine de France, 260. - - MARIE FÉODOROVNA, née Sophie-Dorothea-Augusta de Würtemberg, - impératrice douairière de Russie, veuve de Paul Ier, XXX, XXXIII, - XXXIV, LXV, LXVI, LXIX, 395. - - MARIE-LOUISE d'Autriche, impératrice des Français, XVII, XXV, XLIV, - 230. - - MASSON (Frédéric), i, XXV, 402. - - MAXIMILIEN Ier-Joseph, roi de Bavière, 131. - - MAXIMILIEN-Joseph-Jean, archiduc d'Autriche, 270, 271. - - MAZADE (Charles DE), VI, 400. - - MÉDICIS (Côme DE), 248. - - MÉDICIS (Laurent DE), 248. - - MEINHARDT (Frédéric), 400. - - MELBOURNE (William Lamb, Lord), 124, 211. - - MELLISH, 352. - - MENSINGEN (Mlle DE), 360. - - MERKLE (J.), 136. - - MÉRIMÉE (Prosper), e, 211, 398, 399. - - METTERNICH (Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann, prince DE), père du - chancelier, VIII, XV, XVI, XXII, LVII, 40. - - METTERNICH (Maria-Béatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg, princesse DE), - femme du précédent, VIII, XXII. - - METTERNICH (Clément-Wenceslas-Lothaire, prince DE), fils aîné du - précédent, chancelier d'Autriche, _passim_. - - METTERNICH (Marie-Éléonore de Kaunitz, princesse DE), première - femme du chancelier, XV, XXI, XXV, LX, LXI, LXII, LXIV, 6, 42, - 55, 59, 60, 63, 77, 83, 104, 161, 224, 236, 240, 246, 247, 258, - 274, 275, 276, 277, 289, 293, 295, 307, 314, 319, 331, 373. - - METTERNICH (Marie-Antoinette de Leykam, comtesse de Beilstein, - princesse DE), deuxième femme du chancelier, 334, 335, 336, 337, - 343, 382. - - METTERNICH (Mélanie-Marie-Antoinette - Zichy-Ferraris, princesse DE), troisième femme du chancelier, - XXVI, 66, 374, 375, 377, 378, 381, 382, 384, 385, 386, 394. - - METTERNICH (Marie-Léopoldine, princesse DE), fille du chancelier, - issue du premier mariage. Voir Esterhazy (comtesse). - - METTERNICH (Franz-Karl-Johann-Georg, prince DE), fils du chancelier, - issu du premier mariage, XXI. - - METTERNICH (Clément-Eduard, prince DE), fils du chancelier, issu du - premier mariage, XXI. - - METTERNICH (Franz-Karl-Victor, prince DE), fils du chancelier, issu - du premier mariage, attaché d'ambassade à Paris, XXI, 224, 225, 230, - 236, 331, 382. - - METTERNICH (Clémentine-Marie-Octavie, princesse DE), fille du - chancelier, issue du premier mariage, XXI, 142, 143, 240, 318. - - METTERNICH (Léontine-Pauline-Marie, princesse DE), fille du - chancelier, issue du 1er mariage. Voir Sandor de Slavnicza. - - METTERNICH (Hermina-Gabrielle-Marie, princesse DE), fille du - chancelier, issue du premier mariage, XXI, 59, 377. - - METTERNICH (Richard-Clément-Joseph-Lothaire-Hermann, prince DE), - fils du chancelier, issu du deuxième mariage, ambassadeur à Paris, - XI, XXI, 335, 348, 381, 382, 394, 399. - - METTERNICH (Pauline-Clémentine-Marie-Walbourge Sandor de Slavnicza, - princesse DE), femme du précédent, XXI, 382. - - METTERNICH (Mélanie, princesse DE), fille du chancelier, issue du - troisième mariage. Voir Zichy. - - METTERNICH (Clément, prince DE), fils du chancelier, issu du - troisième mariage, 382. - - METTERNICH (Paul, prince DE), fils du chancelier, issu du 3e - mariage, 382. - - METTERNICH (Mélanie-Zichy-Ferraris, princesse DE), femme du - précédent, 382. - - METTERNICH (Marie, princesse DE), fille du chancelier, issue du - troisième mariage, 382. - - METTERNICH (Lothaire, prince DE), fils du chancelier, issu du - troisième mariage, 382. - - METTERNICH (Caroline Reitter, princesse DE), première femme du - précédent, 382. - - METTERNICH (Françoise Mittrowsky, princesse DE), deuxième femme - du prince Lothaire, 382. - - METTERNICH (Joseph, comte DE), frère du chancelier, VIII. - - METTERNICH (Louis DE), frère du chancelier, VIII. - - METTERNICH (Pauline DE), sœur du chancelier. Voir Würtemberg. - - MICHALI, 267. - - MICHEL-ANGE BUONAROTTI, 258, 286, 288. - - MICHEL PAVLOVITCH (le grand-duc), XXXII. - - MILLS, 279. - - MIRABEAU (la comtesse DE), 366, 367, 390. - - MIRAFLORÊS (le marquis), XLVII. - - MIRZA-ABDUL-HASSAN-KHAN, ambassadeur du chah de Perse, 90, 181, - 182, 183, 187, 189. - - MOLÉ (Mathieu-Louis, comte), 359, 360, 362. - - MONTEMOLIN (le comte DE), fils de Don Carlos. Voir Charles-Louis - -Marie-Ferdinand de Bourbon, XLIII. - - MONTET (la baronne DU), 63, 183, 187, 261, 393. - - MONTIJO (Eugénie DE). Voir Eugénie, impératrice des Français. - - MORNINGTON (la comtesse DE), 261. - - MORNY (le duc DE), 139. - - MOUHAMMED-SALYH-EFFENDI, dit Djanib-effendi, reiss-effendi, 189. - - MOUSTIER (le marquis DE), 321, 322, 323. - - MÜHLENBECK (E.), XIII. - - MUNSTER (Ernest-Frédéric-Herbert, comte DE), 323. - - MURAT (Joachim), grand-duc de Berg, puis roi de Naples, XXV. - - MURAT (Caroline Bonaparte), femme du précédent, XXIV, XXV. - - MURET (Paul), LII, 393. - - - N - - NAPOLÉON Ier, empereur des Français, f, X, XI, XIII, XVI, XVII, - XXIV, XXV, XXXVI, LVIII, LXIII, 43, 44, 47, 131, 132, 135, 187, - 237, 275, 276, 277, 300, 350, 386. - - NAPOLÉON III, empereur des Français, XXI, 335, 371, 372, 382. - - NARICHKINE (Mme), 367, 368, 372. - - NELIDOFF (Mlle DE), XXX, 395. - - NEP (le colonel), 34, 35. - - NESSELRODE (Charles Robert, comte DE), a, III, XXVIII, LXII, LXIII, - LXIV, LXIX, 10, 19, 27, 28, 115, 237, 324, 325, 326, 327, 329, - 330, 331, 332, 338, 352, 385, 395. - - NESSELRODE (Marie Dmitrievna Gourieff, comtesse DE), III, LXI, - LXIII, LXIV, 28, 237, 325, 364. - - NESSELRODE (le comte A. DE), 396. - - NEUMANN (Philippe, baron), LXXI, 32, 33, 55, 84, 91, 110, 118, - 121, 123, 138, 140, 146, 149, 155, 157, 158, 178, 191, 195, 199, - 205, 206, 209, 232, 236, 290, 291, 292, 296, 317. - - NEUMANN (Augusta Sommerset, baronne), 32. - - NICOLAS Ier PAVLOVITCH, empereur de Russie, c, XXXII, 96, 206, - 317, 318, 341, 345, 349, 353, 354, 357, 358, 359, 366, 368, 398. - - NICOLAS MIKHAÏLOVITCH (le grand-duc), i, XXIV, XXXI, XXXIII, 155, - 397, 398. - - NICOULLAUD (Charles), 395. - - - O - - ŒTTINGER, 21, 32, 52, 56, 66, 79, 83, 89, 98, 111, 132, 147, 150, - 237, 246, 268, 271, 273, 286. - - OLDENBOURG (le duc D'). Voir Auguste (Frédéric-Paul). - - OPPIZONI (Charles, cardinal), 246. - - ORLÉANS (Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse - douairière D'), 155. - - ORLÉANS (le duc D'). Voir Louis-Philippe. - - OSTERMANN (Mme), 367. - - OTTENFELS-GSCHWIND (François-Xavier, baron D'), 333. - - OUVAROFF (Fédor Pétrovitch, comte), 79, 80, 82. - - - P - - PAHLEN (Pierre, comte), XXXIV. - - PALFFY (Jean-Charles, comte), 55. - - PALLADIO (Andréa), 243. - - PALMELLA-SOUSA-HOLSTEIN (don Pedro, marquis DE), LIV. - - PALMERSTON (Henry-John Temple, - Lord), 211, 338, 339, 351, 352, 353, 354, 357, 366, 370. - - PALMSTIERNA (Nils-Frédéric, baron DE), diplomate suédois, 132. - - PANIZZI, 211. - - PARIS (A.-B.), XLII. - - PARISCH (David), banquier, LX. - - PARME (le duc DE). Voir Charles-Louis. - - PASQUIER (Étienne-Denis, baron), 115, 321, 322, 323, 401. - - PAUL Ier PÉTROVITCH, empereur de Russie, XXXI, XXXII, XXXIII, - XXXIV, 10, 136, 206, 227, 391. - - PEEL (Sir Robert), 70, 338, 365. - - PEEL (Lady Alice), 392. - - PÈNE (Henry DE), 396. - - PFEFFEL DE KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron), 89. - - PHILIPPE, duc de Parme, 141. - - PICHLER (Luigi), graveur sur médailles, 107, 133. - - PIE VI (Jean-Ange Braschi), Pape, 305. - - PIE VII (Grégoire-Louis-Barnabé Chiaramonti), Pape, f, LXXII, 84, - 194, 275, 276. - - PIERRE LE GRAND, empereur de Russie, 63. - - PIERRE D'ALCANTARA-Antoine-Joseph, prince héréditaire de Portugal, - depuis empereur du Brésil, XVIII. - - PISANI (Paul), X. - - PITT (William), 56. - - PLATONI, musicien, 253. - - POLLIO, XIII. - - POLOVTSOFF (Alexandre), 63, 115, 402. - - PONSONBY (John, baron, puis vicomte), 114. - - PONSONBY (Élisabeth-Frances Villiers, Lady), 114, 144. - - PORTOGALLO, musicien, 253. - - POSSE DE GAUGREBEN. Voir Gaugreben et Lieven. - - POTEMKIN, XXIV. - - POTENS, 251. - - POZZO DI BORGO (Charles-André, comte), XXXIX, 115, 116, 154, 210, - 328. - - PRITCHARD, 365. - - PUSLOWSKI (le comte), j, LIV, LXIV, 398. - - - Q - - QUÉRARD (Joseph-Marie), 400. - - - R - - RADCLIFFE (William), 140. - - RADCLIFFE (Anna Ward, Mme), romancière, 139. - - RADET (le général), 275. - - RAIKES (Thomas), 338, 339. - - RAIKES (Harriet), 339. - - RAMBAUD (Alfred), 206. - - RAPHAËL (Raffaello Sanzio), 276, 279. - - REBORA (le général), j, I, 370, 397. - - RÉCAMIER (Mme), II, XXVI. - - RECHBERG (Jean-Bernard, comte DE), 379. - - REEVE (Henry), 394. - - REICHSTADT (Napoléon-François-Charles-Joseph, duc DE), 230. - - RÉMUSAT (Mme DE), XXIV, 401. - - RÉMUSAT (Paul DE), XXIV, 401. - - RÉVÉREND (le vicomte), 261. - - RICHELIEU (le maréchal DE), 254. - - RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis, duc DE), - LVI, 10, 14, 114, 115, 125, 181, 228, 301. - - RICHTER (Jean-Paul), 48, 387. - - RIVIÈRE (le marquis DE), ambassadeur de France à Constantinople, - 181, 182. - - ROBERTS, peintre anglais, 369. - - ROBINSON (Lionel G.), VII, XXXVIII, XLIV, 138, 162, 338, 350, 391, - 392, 398. - - ROHAN-GUÉMÉNÉE (Jules-Armand-Louis, prince DE), premier mari de la - duchesse de Sagan, 110. - - ROMILLY (Sir Samuel), 124. - - ROSSINI (Gioacchino), 249. - - ROTHSCHILD (Anselme, baron DE), 324. - - ROTHSCHILD (James, baron DE), 368, 373. - - RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), 131, 261, 325. - - RUSSELL (John, Lord), 124, 211. - - - S - - SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse de - Courlande, duchesse DE), f, XXVI, XXVII, XXVIII, 69, 97, 110, - 111, 112, 148, 196, 197, 198, 207, 208, 244. - - SAGAN (Dorothée de Biren, princesse de Courlande, comtesse puis - duchesse de Talleyrand-Périgord, duchesse de Dino, puis, après - la mort de la précédente, duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord. - - SAINT-AULAIRE (famille DE), 369. - - SAINT-AULAIRE (Louis-Clair de Beaupoil, comte DE), 371, 372, 375. - - SAINT-MAURICE (Ch. DE), 399. - - SALM (la princesse DE), LXI. - - SAND (Charles-Louis), 295, 313. - - SANDOR (Maurice, comte), XXI. - - SANDOR (Léontine-Pauline-Marie de Metternich, comtesse), épouse du - précédent, XXI, 59, 379. - - SANDWICH (George-John Montagu, comte DE), 286. - - SANDWICH (Marianne-Julienne-Louise Corry, comtesse DE), 286. - - SAXE-SAALFELD-COBOURG (François-Frédéric-Antoine, duc DE), 50. - - SCHEWITSCH (lieutenant-général), XXXII. - - SCHEWITSCH (Marie de Benckendorff, Mme), XXX, XXXI, XXXII. - - SCHIEMANN (Théodor), XXXIV, 329, 330, 332, 391, 397. - - SCHMIDT-WEISSENFELS, 400. - - SCHNEIDER (Euloge), XII. - - SCHNITZLER (J.-H.), XXXII, 396. - - SCHŒNFELD (Louis, comte DE), 100. - - SCHUERMANS (Albert), XI. - - SCHULENBURG-WITZENBURG (Charles-Rodolphe, comte DE), troisième mari - de la duchesse de Sagan, 110. - - SCHWARZEMBERG (la famille DE), 66. - - SCHWEBEL (Louis), 148. - - SEIGNOBOS (Charles), 56, 358. - - SEINGUERLET (E.), XII. - - SERRE (M. DE), 146, 156. - - SEVEROLI (Antoine-Gabriel), cardinal, 273. - - SEYDA-EFFENDI, 189. - - SEYMOUR (Lady), XLVII. - - SHAKESPEARE, 204. - - SIMON (J.-Frédéric), précepteur de Metternich, XII, XIII, XIV. - - SKAVRONSKI (général Paul), XXIV. - - SKAVRONSKA (Catherine Engelhardt, Mme), XXIV. - - SKAVRONSKA (Catherine Pavlovna). Voir Bagration. - - SNEYD (Ralph), XXXI, XLV, XLIX, L, 392. - - SOREL (Albert), XIV, XVII. - - SOUZA-BOTELHO (José-Maria DE), 139. - - SOUZA (Adélaïde Filleul, Mme DE), 139, 140. - - STADION (Philippe, comte DE), XVI. - - STAËL-HOLSTEIN (le baron DE), 186. - - STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne DE), f, LXXII, - 186. - - STAFFORD (le premier marquis DE), 185. - - STAUDENHEIM (Jacob, chevalier DE), médecin de Metternich, 220, 229, - 230. - - STEIGENTESCH (Auguste-Ernest, baron DE), LXIV, 28. - - STENDMANN (Georges), 11. - - STEPHANIE-Louise-Adrienne de Beauharnais, grande-duchesse de Bade, - 82. - - STEWART (Robert), Voir Castlereagh. - - STEWART (Charles William, Lord), ambassadeur d'Angleterre à Vienne, - 60, 61, 88, 97, 106, 107, 109, 110, 111, 169, 173, 205, 226, 299. - - STEWART (Lady), née Darnley, première femme du précédent, 61. - - STEWART (Francès-Anne Vane-Tempest, Lady), deuxième femme du - précédent, 61, 107, 169, 299. - - STOCKMAR (Christian-Frédéric, baron DE), XLV, XLVI, 393. - - STOCKMAR (Ernest, baron DE), XLVI, 393. - - STRATFORD CANNING DE REDCLIFFE (Vicomte), 352, 353. - - STROBL VON RAVELSBERG (F.), IX, XXIV, 6, 66, 98, 111, 148, 224, - 248, 382, 383, 400. - - STROGONOFF (Grégoire, baron), 327. - - STUART (Sir Charles), ambassadeur d'Angleterre à Paris, 69. - - STUART (Lady), 356, 397. - - SUTHERLAND (le duc DE), 390. - - SUTHERLAND (la duchesse DE), 359. - - - T - - TAAFE (la famille), 379. - - TALBOT (Master), 114. - - TALBOT (Miss), 114. - - TALLEYRAND-PÉRIGORD (Charles-Maurice, prince DE), II, XVIII, XXVII, - XXXVI, XL, XLVII, XLVIII, XLIX, LII, 111, 139, 354, 355, 359, 368, - 369, 394. - - TALLEYRAND-PÉRIGORD (Archambaud-Joseph, duc DE), frère du précédent, - 368. - - TALLEYRAND-PÉRIGORD (Edmond comte, puis duc DE), duc de Dino, fils - du précédent, 111. - - TALLEYRAND-PÉRIGORD (Dorothée de Biren, princesse de Courlande, - comtesse, puis duchesse DE), duchesse de Dino, duchesse de Sagan - après la mort de sa sœur, XXVII, XLVIII, LII, 111, 355, 368, 369. - - TATISTCHEFF (Dmitri Pavlovitch), 324, 328. - - TAYLOR (Mrs), 299. - - TCHERNYCHEFF (le comte, depuis prince Alexandre Ivanovitch), 82, 83. - - THÉODOSE Ier, empereur romain, 281. - - THIERS (Louis-Adolphe), XLVIII, LIV, 360. - - THORVALDSEN (Bertel), 83, 84, 133, 277. - - THUGUT (François, baron DE), XVI. - - TOLSTOÏ (Jacques), 370, 397. - - TRAUTTMANSDORFF (le comte DE), XVI. - - TRAUTTMANSDORFF (Weichard-Joseph, comte DE), 147. - - TRAUTTMANSDORFF (Marie-Thaddée, comte DE), cardinal, 147. - - TROUBETZKOÏ (le prince Vassili Serguéïévitch), deuxième mari de - la duchesse de Sagan, 110, 196. - - TROUBETZKOÏ (le prince), 96. - - TROUBETZKOÏ (la princesse Lise), XXX, 395. - - TRUBERT, (M.), XLII. - - - U - - UNGER, graveur, 9. - - UWAROW (Sergius), XXXII, 396. - - - V - - VALENTINIEN II, empereur, 281. - - VAN DER MEYLEN (G.), 356. - - VANE-TEMPEST (Sir Harry), 61, 169. - - VANE-TEMPEST (Frances-Anne). Voir Stewart. - - VARNHAGEN VON ENSE (K. A.), 401. - - VICTORIA, reine d'Angleterre, 51, 53, 361, 395. - - VIÉTINHOF (le baron), XXXIII. - - VIÉTINHOF (Catherine Andréïevna de Lieven, baronne), XXXIII. - - VIGNOLA (Giacomo Barozzio da), 273. - - VILLAFRANCA (le comte DE). Voir Charles-Louis, duc de Parme. - - VILLAFRANCA (le marquis DE), ami du comte de Montemolin, fils de - Don Carlos, XLIII. - - VILLIERS (George), plus tard comte Clarendon, 352, 366. - - VLAKONZTKY (le postelnik), 131. - - VOGT (Nicolas), X. - - - W - - WALDERDORFF (Adalbert DE), prince abbé de Fulda, 47. - - WALISZEWSKY (K.), XXXII. - - WALLIS (Joseph, comte DE), 55, 63. - - WAROCQUÉ (Raoul), j, 356, 397. - - WATTS (G.-F.), peintre anglais, 398. - - WEIGALL (Lady Rose), 395. - - WELLINGTON (Arthur Wellesley, duc DE), LXIX, 6, 14, 22, 26, 70, 72, - 79, 90, 94, 95, 262, 263, 297, 298, 325, 338, 339, 344, 345, 347, - 348, 349, 350, 351, 357, 393, 395. - - WELLINGTON (le duc DE), fils du précédent, 339, 393. - - WESTMORELAND (John Fane, comte DE), 78. - - WHITBREAD (Samuel), 56, 57. - - WILDENSTEIN, propriétaire à Aix-la-Chapelle, 10. - - WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte, puis prince DE), - 51, 52. - - WINDISCHGRAETZ (Marie-Eléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, - princesse DE), épouse du précédent, 52. - - WINDISCHGRAETZ (Marie-Thérèse DE), sœur du prince Alfred. Voir - Arenberg. - - WINDISCHGRAETZ (Sophie-Louise-Wilhelmine DE), sœur de la - précédente. Voir Lœwenstein-Rochefort. - - WINDISCHGRAETZ (Eulalie-Flore-Auguste DE), sœur des précédentes, - 52. - - WOLKONSKY (la princesse), née Benckendorff, XXXI. - - WRIGHT (H.), graveur anglais, 398. - - WÜRTEMBERG (Sophie-Dorothée princesse DE). Voir Marie Féodorovna. - - WÜRTEMBERG (Ferdinand-Auguste-Frédéric, duc DE), VIII. - - WÜRTEMBERG (Pauline de Metternich, duchesse DE), épouse du - précédent, VIII. - - - Y - - YARMOUTH (Francis Seymour, comte DE), 212. - - - Z - - ZEIDLER, musicien, 253. - - ZICHY (la famille), 66. - - ZICHY (le comte), LX, LXIV, 28. - - ZICHY (François, comte), 66. - - ZICHY (Marie-Wilhelmine dite Molly Ferraris, comtesse), épouse du - précédent, 66, 334. - - ZICHY-FERRARIS (Mélanie-Marie-Antoinette), fille des précédents, - troisième femme de Metternich. Voir ce dernier nom. - - ZICHY-FERRARIS (Mélanie), épouse du prince Paul de Metternich. - Voir ce dernier nom. - - ZICHY (Joseph, comte), 382. - - ZICHY (Mélanie de Metternich, comtesse), épouse du précédent, 382. - - ZONDADARI (Antoine-Félix, cardinal), 271. - - ZOUBOFF (le comte), XXXIII. - - - - -ERRATUM - - -P. 193. Mettre le rappel de note [1] après _Dischingen_. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - Préface de M. Arthur CHUQUET _a_ - - INTRODUCTION I - - Lettres du Prince de Metternich 1 - - Conclusion 313 - - Sources 389 - - Index des noms de personnes 403 - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie - -Rue Garancière, 8 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Lettres du prince de Metternich à l - comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-, by Klemens Wenzel von Metternich - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH *** - -***** This file should be named 50708-0.txt or 50708-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/7/0/50708/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. 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