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-The Project Gutenberg EBook of Lettres du prince de Metternich à la
-comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-18, by Klemens Wenzel von Metternich
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
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-Title: Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-1819
-
-Author: Klemens Wenzel von Metternich
-
-Editor: Jean Hanoteau
-
-Release Date: December 17, 2015 [EBook #50708]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH ***
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-Cette version intègre la correction de l'erratum.
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-
- LETTRES
-
- DU
-
- PRINCE DE METTERNICH
-
- A LA COMTESSE DE LIEVEN
-
-
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-
- LETTRES
-
- DU
-
- PRINCE DE METTERNICH
-
- A LA COMTESSE DE LIEVEN
-
- 1818-1819
-
- _Publiées, avec une introduction, une conclusion
- et des notes_
-
- PAR
-
- JEAN HANOTEAU
-
-
- _Préface de M. Arthur Chuquet, membre de l'Institut_
-
- [Logo]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- 1909
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
-
-
-Published 21 October 1908.
-
-Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
-approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-
-Mme de Lieven, femme de l'ambassadeur de Russie à Londres, fut en
-1818, durant le congrès d'Aix-la-Chapelle, la maîtresse de Metternich.
-Le 22 octobre, dans le salon de Nesselrode, les deux personnages
-firent connaissance. Jusqu'alors Metternich n'était pour Mme de Lieven
-qu'un homme froid, intimidant, désagréable, et elle n'était pour lui
-qu'une grande femme maigre et indiscrète. Ce jour-là Mme de Lieven et
-Metternich s'apprécient: Metternich pense que la dame n'est pas
-vulgaire et la dame juge Metternich aimable. Le 25, excursion à Spa et
-déjeuner à Henrichapelle; le charme opère; les deux diplomates
-changent de voiture pour ne pas se quitter, et le chemin paraît court
-à Metternich. Le 28, visite du ministre à l'ambassadrice; pendant une
-heure il reste assis à ses pieds. Puis, les Lieven se rendent à
-Bruxelles. Le 13 novembre, ils sont de nouveau à Aix-la-Chapelle. Le
-14, écrit plus tard Metternich à Mme de Lieven, «tu es venue dans ma
-loge, tu as eu la fièvre, tu m'as appartenu!» C'était aller vite en
-besogne, et le siège ne fut pas long. Mais Metternich savait être
-pressant et Mme de Lieven avait déjà capitulé plus d'une fois: «Tu as
-fait des choix, lui disait galamment Metternich, et tu as été trompée;
-quelle est la femme qui ne l'a pas été?»
-
-On aura d'ailleurs, en lisant l'introduction de l'ouvrage que nous
-préfaçons, les détails les plus sûrs et les plus complets sur la
-liaison des deux amants, et on saura, en lisant la conclusion, comment
-elle finit. Ils passèrent ensemble près de la moitié du mois de
-novembre 1818; lorsque l'un d'eux avait un instant de liberté, il
-envoyait à l'autre un journal anglais! Ils ne purent se rejoindre ni
-en 1819 ni en 1820: tous deux, comme dit Metternich, étaient dans les
-affaires. Mais aux mois d'octobre et de novembre 1821, ils se
-retrouvèrent à Hanovre et à Francfort durant une douzaine de jours
-qu'ils mirent évidemment à profit, en dépit des fêtes, des soirées et
-des obligations mondaines. En 1822, au congrès de Vérone, nouvelle
-rencontre, et cette fois, Mme de Lieven avoue aux siens qu'elle a fait
-amitié avec Metternich; ses ennemis la traitent d'Autrichienne et
-Chateaubriand rapporte malignement que le grand homme venait se
-délasser chez elle et s'amuser à effiloquer de la soie... Et ce fut
-tout. Les amants ne se revirent plus qu'en 1848. Pourquoi? C'est que
-Metternich, devenu veuf, a convolé en secondes noces avec une jeune
-fille d'assez basse origine dont il s'était épris, et Mme de Lieven
-estime qu'il a dans la circonstance agi comme un niais et que le
-chevalier de la Sainte-Alliance finit par une mésalliance. C'est
-qu'elle est plus que jamais une femme d'intrigues et, après la mort du
-tsar Alexandre, la question d'Orient la brouille avec Metternich; elle
-préfère, selon ses propres mots, aux voies tortueuses du chancelier la
-marche droite de l'empereur Nicolas.
-
-M. Jean Hanoteau possède les lettres que Metternich adressait à Mme de
-Lieven en 1818 et en 1819, et il les publie. Elles sont intéressantes.
-Metternich manie aisément la langue française. Pourtant, il n'écrit
-pas avec beaucoup de correction et sa façon de s'exprimer est
-fréquemment obscure. Il est et demeure Allemand. De là son _Gemüt_,
-car il a du _Gemüt_ et il se pique d'en avoir: le _Gemüt_, dit-il,
-voilà «le premier don du Créateur»; il ajoute qu'il est porté au rêve
-et à la mélancolie, à la _wehmütige Stimmung_, que son bonheur ne
-résidera jamais que dans son cœur. De là, dans ses lettres, je ne
-sais quoi de nébuleux et d'abstrait. Il philosophise; il s'efforce de
-prouver à son amie qu'ils sont «deux êtres parfaitement homogènes»; il
-lui apprend que notre être se compose de deux essences, le corps et
-l'âme, et que l'âme a besoin d'organes qui forment le système nerveux;
-il disserte pesamment sur le cœur humain; il prétend qu'il a fait des
-découvertes morales et trouvé de grands principes, des vérités
-éternelles. Metternich, avouait plus tard Mme de Lieven, «est plein
-d'un interminable bavardage, bien long, bien lent, bien lourd, très
-métaphysique et ennuyeux». Fat et pédant à la fois, il se regarde
-comme le premier homme de l'univers; avec une énorme et naïve
-présomption il affirme qu'il sait aimer plus et mieux que la plupart
-des mortels, qu'il est constamment arrivé à ses fins, qu'il a toujours
-gagné le prix de la course, qu'il est un des hommes les plus justes du
-monde, qu'il ne sent pas comme le commun, qu'il ignore la peur et
-qu'il dispose d'une puissance immense, qui est la raison, le calme, la
-force de l'âme, et il est tout fier d'avoir eu Mme de Lieven, de la
-dominer à distance, de la «mettre au nombre de ses propriétés». Ses
-lettres sont donc un témoignage de sa vanité, de son incommensurable
-orgueil. Mme de Lieven n'écrit-elle pas, lorsqu'elle le revoit en
-1848, qu'il est, comme jadis, plein de satisfaction intérieure, qu'il
-ne cesse pas de parler de lui-même et de son infaillibilité?
-
-On peut, par instants, deviner les réponses de Mme de Lieven et on
-notera ce mot, répété par Metternich, qu'elle aime l'ambition et tout
-sentiment qui pousse un homme à aller en avant. M. Jean Hanoteau nous
-renseigne à merveille sur la princesse, et qui ne sait qu'elle fut
-rappelée à Pétersbourg en 1834 et qu'elle s'établit en 1836 à Paris
-pour tenir durant vingt années une place importante dans la société
-française et devenir l'Égérie de M. Guizot? Les anecdotes foisonnent
-sur son compte. Elles courent les chancelleries. Une d'elles
-représente Mérimée, au sortir d'une soirée, rentrant à l'improviste
-dans le salon de la rue Saint-Florentin où l'austère Guizot ôte déjà
-son grand cordon; une autre raconte qu'une femme de chambre trouva
-ledit cordon dans le lit de Mme de Lieven. Notre éditeur a bien fait
-de laisser de côté ces commérages, si amusants qu'ils soient. Mais il
-a eu raison de rechercher dans les correspondances du temps et
-d'énumérer les paroles de dépit et de haine qui, après la rupture,
-échappèrent à Mme de Lieven: elle reconnaît, par exemple, que
-Metternich ne manque pas d'esprit et d'intelligence, mais celui
-qu'elle nommait son bon ami et son bon Clément n'est plus pour elle
-qu'un grand fourbe. Metternich, plus indulgent, se contentait de dire
-que Mme de Lieven avait besoin de se remuer et qu'elle ne pouvait
-jamais rester tranquille.
-
-Les anecdotes sont rares dans ces lettres de Metternich. Quelques-unes
-méritent d'être citées. Le bourgmestre de Judenbourg se plaint des
-souris qui font des dégâts dans la campagne. «Depuis quand? demande
-Metternich.--Depuis les Français.--Les Français avaient donc des
-souris avec eux?--Non, mais ils ont mangé tant de pain qu'ils ont semé
-de miettes tous nos champs, et depuis lors les souris de la Styrie se
-sont établies ici.» Le chasseur de Metternich en Italie est un Tchèque
-qui ne sait qu'un seul mot italien: _avanti_, et au moyen de ce mot,
-il arrive à tout ce qu'il veut: _avanti_, et les postillons avancent;
-_avanti_, et les postillons reculent; _avanti_, et l'hôtelier sert le
-souper.
-
-Certaines lettres sont curieuses: celle où Metternich révèle à son
-amie de la veille sa vie amoureuse et sentimentale, celles où il
-décrit son voyage d'Italie--bien qu'il débite souvent des phrases
-banales sur le climat, les arts et les vicissitudes humaines,--celles
-où il parle de Mme de Staël, cette femme-homme dont le salon ressemble
-à un forum et le fauteuil à une tribune, de la duchesse de Sagan, de
-Napoléon. «Il est charmant, disait Mme de Lieven en 1848, quand il
-raconte le passé et surtout l'empereur Napoléon.» C'était lui qui
-transmettait au pape Pie VII les propositions impériales, et Napoléon
-offrit une fois au pontife une pension de vingt millions; le pape
-répondit qu'il avait fait ses calculs et que quinze sous par jour lui
-suffisaient. «Je n'ai jamais été plus fier, assure Metternich, que le
-moment où j'ai fait cette commission à Napoléon.»
-
-Mais les lettres les plus piquantes sont peut-être celles où il
-explique son ascendant sur François II: «L'empereur fait toujours ce
-que je veux, mais je ne veux jamais que ce qu'il doit faire», et
-celles où il proteste qu'il n'est pas jaloux, où il expose gravement,
-doctoralement que Mme de Lieven doit être douce, gentille, excellente
-pour son mari, doit garantir avant tout la paix dans son intérieur,
-que son mari a des droits, que lui, Metternich, n'a jamais brouillé un
-ménage, qu'il sait ce qui constitue les bons ménages, qu'il respecte
-la loi et veut qu'on l'observe: au mois d'octobre 1819, lorsque Mme de
-Lieven accouche d'un fils dont il n'est pas le père--et qui n'était
-pas du tout, comme prétendaient les bonnes langues, l'enfant du
-Congrès--il la félicite d'être sortie d'embarras et de se sentir
-légère!
-
-Nous avons tenu dans nos mains le manuscrit des lettres et nous
-pouvons certifier que M. Jean Hanoteau l'a scrupuleusement reproduit.
-Il a fait davantage. Il a expliqué toutes les allusions au passé de
-Metternich: il a identifié tous les diplomates et hommes politiques
-mentionnés dans les lettres et désignés par de simples initiales; il a
-consacré à chacun d'eux une note substantielle. D'aucuns trouveront
-même que son commentaire est trop abondant et vraiment luxueux; _ne
-quid nimis_, aurait dit M. de Metternich. Quoi qu'il en soit, et
-puisque M. Jean Hanoteau a voulu que son premier travail fût présenté
-au public par un vétéran de la science historique, nous jugeons en
-toute franchise que son œuvre est très consciencieuse et qu'elle
-témoigne d'un fort grand soin, d'une lecture étendue, d'un vaste
-savoir. Ce petit roman épistolaire, encadré de si bonne façon, éclaire
-d'un jour nouveau la vie de deux personnages remarquables du siècle
-dernier.
-
- Arthur CHUQUET.
-
-
-
-
-_Nous aurions voulu présenter au Lecteur la série complète des lettres
-échangées par le prince de Metternich et la comtesse de Lieven. Ce
-désir, qu'il ne nous a pas été possible de réaliser, a nécessité de
-nombreuses recherches, au cours desquelles nous avons rencontré de
-précieux appuis. Nous tenons à dire, dès ces premières pages, le
-souvenir que nous en conservons._
-
-_M. Frédéric Masson, de l'Académie française, a bien voulu nous aider,
-dans cette recherche de documents nouveaux, de ses très éclairés
-conseils et de ses obligeantes démarches. Par lui, nous avons eu
-l'honneur d'être présenté à S. A. I. le grand-duc Nicolas
-Mikhaïlovitch dont tous connaissent les beaux travaux historiques, qui
-a daigné, avec une bienveillance inépuisable, nous faciliter la
-poursuite, en Russie et en Autriche, des parties perdues de la
-correspondance de M. de Metternich. A l'un et à l'autre nous offrons
-l'hommage de notre profonde gratitude._
-
-_M. Gabriel Hanotaux, de l'Académie française, a bien voulu, lui
-aussi, nous guider avec une amabilité et une indulgence dont nous ne
-savons comment lui témoigner assez notre reconnaissance très dévouée._
-
-_Nous devons encore de chaleureux et respectueux remerciements à M.
-Arthur Chuquet, membre de l'Institut, pour sa préface comme pour
-ses encouragements si utiles et si compétents._
-
-_Nous n'oublions pas les collectionneurs qui ont mis à notre
-disposition nombre de pièces inédites, tout d'abord M. le général
-Rebora, dans les belles archives duquel nous avons largement puisé, M.
-le comte Puslowski, M. Germain Bapst, M. Noël Charavay, M. Warocqué._
-
-_Nous tenons enfin à remercier particulièrement M. Raoul Bonnet, car
-son érudition très sûre a grandement favorisé nos investigations. Nous
-lui devons beaucoup et nos mercis, si cordiaux soient-ils, ne pourront
-acquitter notre dette envers lui._
-
- Paris, 29 septembre 1908.
- Jean HANOTEAU.
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-I
-
-La très tendre affection qui, pendant quelques années, unit le prince
-de Metternich et la comtesse, depuis princesse de Lieven[1], n'est
-plus un secret.
-
-Chateaubriand, le premier, la fit connaître au public. Comme il
-n'aimait pas l'ambassadrice de Russie à Londres, il mit dans sa
-révélation toute la malveillance dont il était capable: «Les
-ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, dit-il dans les pages où
-il peint la société britannique au temps de sa mission en Angleterre,
-sont tout fiers d'être protégés par une dame qui a eu l'honneur de
-voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser
-du poids des affaires, s'amuse à effiloquer de la soie[2]».
-
- [1] Bien que la famille noble de Lieven soit d'origine
- livonienne, c'est-à-dire allemande, l'usage russe voudrait que
- nous disions comtesse Lieven, princesse Lieven, sans particule.
- Si nous commettons la faute d'ajouter cette dernière, c'est pour
- nous conformer, ainsi que l'ont fait M. Ernest Daudet et les
- autres biographes français de la princesse, à l'habitude prise et
- respecter le titre sous lequel notre héroïne fut connue, à Paris,
- de ses amis et du public. Nous avons eu, du reste, sous les yeux
- plusieurs lettres écrites par Mme de Lieven après son
- établissement en France et où elle signe en toutes lettres: _la
- princesse de Lieven_ (Collection de M. le général Rebora: L. a.
- s. lundi, 11 novembre (1846); L. a. s. Richmond, mardi 15 août
- 1848).
-
- [2] CHATEAUBRIAND, _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré. Paris,
- Garnier, s. d. 8 vol. in-32, t. IV, p. 250.--Le livre IX, dont
- ces lignes sont extraites, fut écrit en 1839 et retouché en 1846.
- Les _Mémoires d'outre-tombe_ parurent d'abord dans _la Presse_
- (21 octobre 1848 au 3 juillet 1850), puis en 12 volumes de 1849 à
- 1850. Mme de Lieven mourut en 1857.
-
-On a cherché--et peut-être en partie trouvé--la raison d'être de cette
-animosité du grand écrivain dans le peu d'empressement avec lequel Mme
-de Lieven accueillit, au cours des fêtes de Vérone, l'orgueilleux ami
-de Juliette Récamier[3].
-
- [3] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, La
- princesse de Lieven._ Paris, Plon, 1903, in-8º, p. 3.
-
-Comme on a pu le constater depuis, en effet, pas une fois, dans ses
-lettres de cette époque, elle ne fait mention de lui. Elle n'avait
-donc pas été éblouie par sa présence. Or, Chateaubriand n'aimait pas
-que l'on passât à ses côtés en indifférent. Il était l'homme dont
-Talleyrand dira, en apprenant qu'il se plaignait de maux d'oreilles:
-«Il se croit sourd depuis que l'on a cessé de parler de lui[4]».
-Toutefois, l'antipathie de l'auteur des _Martyrs_ pour la maîtresse de
-M. de Metternich est antérieure au Congrès de Vérone, car, de Londres,
-en juin 1822, il la traitait déjà, assez dédaigneusement, de «femme
-d'intrigues[5]».
-
- [4] Lord HOLLAND, _Souvenirs_, publiés, avec avant-propos et
- notices, par F. Barrière. Paris, Firmin-Didot, 1862, in-12, p.
- 32.
-
- [5] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Angleterre,
- Correspondance, vol. 615, fº 264. M. de Chateaubriand à M. de
- Marcellus: Londres, 18 juin 1822. Il a été avisé que le roi
- d'Angleterre a envie d'aller à Paris. «Je le sais par la marquise
- de Conyngham et par la comtesse de Lieven, femme d'intrigues qui
- exerce ici une assez grande influence.»--Le congrès de Vérone
- s'ouvrit en octobre 1822.
-
-
-Cependant, bien avant la publication des _Mémoires d'outre-tombe_, on
-avait jasé sur la liaison du ministre des Affaires étrangères
-d'Autriche et de la comtesse de Lieven.
-
-Les assiduités du futur Chancelier auprès de la grande dame russe,
-pendant les derniers jours du Congrès d'Aix-la-Chapelle, n'avaient pas
-échappé aux regards, professionnellement curieux, des diplomates.
-Quelques personnes, d'ailleurs, étaient dès lors dans le secret. En
-pareil cas, quelques personnes deviennent bien vite tout le monde.
-
-A Paris, Louis XVIII, si friand de petits scandales, était au courant
-de cette intrigue, et il pouvait renseigner Decazes sur la
-correspondance entretenue par Mme de Lieven avec son «cher
-z'amant»[6].
-
- [6] Louis XVIII à Decazes, 30 novembre 1820. Lettre citée et
- publiée en partie par M. Ernest DAUDET dans _Un Roman du prince
- de Metternich_ (_Revue Hebdomadaire_, 29 juillet 1899, p. 659).
-
-Aux conférences de Vérone, l'ambassadrice de Russie fut froidement
-accueillie par ses compatriotes et Mme de Nesselrode notait à ce
-sujet: «Le soupçon qu'on a d'une liaison de la comtesse avec
-Metternich est la cause du soulèvement qui s'est produit contre
-elle[7].»
-
- [7] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t.
- VI, p. 142. Mme de Nesselrode à son mari, Saint-Pétersbourg, 9
- décembre 1822.
-
-Bien d'autres indices encore permettent de croire les contemporains
-bien informés.
-
-Lorsque la comtesse de Lieven mit au monde son fils Georges, le 15
-octobre 1819, celui-ci fut dénommé par la malignité publique «l'enfant
-du Congrès». Le surnom était d'ailleurs plus piquant que juste. Sa
-méchanceté tombe devant ce fait: les deux personnages visés ne
-s'étaient pas vus depuis le 24 novembre 1818, onze mois avant la
-naissance de l'enfant.
-
-Mais les bonnes langues de la Cour de Saint-James n'en cherchaient pas
-si long.
-
-Un peu plus tard, le prince Paul Esterhazy, ambassadeur d'Autriche à
-Londres, se plaignait des lettres échangées à sa barbe[8], et parmi
-les hommes politiques qui, à partir de ce moment surtout, se
-pressèrent dans les salons de Mme de Lieven, beaucoup y étaient sans
-doute attirés par l'espoir d'y trouver un reflet de la pensée du
-tout-puissant ministre.
-
- [8] Le duc Decazes à Louis XVIII, 24 novembre 1820 (_Revue
- Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899, p. 659).
-
-Tous ces bruits malveillants, comme tant d'autres, auraient pu n'avoir
-aucune consistance et ne reposer sur aucune réalité. Ils furent
-confirmés par diverses révélations ultérieures.
-
-La preuve historique de l'intimité du prince de Metternich et de
-l'ambassadrice de Russie fut acquise lorsque M. Ernest Daudet publia
-un fragment de leur correspondance, dont il avait pu découvrir une
-copie exécutée, au passage des courriers à Paris, par le cabinet noir
-de la Restauration[9].
-
- [9] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ (_Revue
- Hebdomadaire_ des 29 juillet et 5 août 1899).
-
-Cette précieuse publication était cependant incomplète et il était
-encore impossible de déterminer la date et les péripéties du début de
-cet amour.
-
-Un hasard heureux nous a mis sur la trace d'une nouvelle liasse de
-lettres écrites par M. de Metternich à son amie, immédiatement après
-leur séparation, au lendemain du Congrès d'Aix-la-Chapelle. Cette
-série comprend tous les billets envoyés par le prince--nous n'avons pu
-retrouver les réponses de la comtesse--depuis les derniers jours de
-novembre 1818 jusqu'au 31 avril 1819. Ces pages contiennent les
-premières confidences de l'amant.
-
-Il nous a été impossible de suivre l'histoire de ces lettres depuis le
-moment où, d'une façon inconnue, elles sortirent du tiroir de Mme de
-Lieven jusqu'à celui où elles tombèrent entre nos mains.
-
-Cependant, leur authenticité n'est pas douteuse. L'écriture est bien
-celle, éminemment cursive, sobre, nette, nerveuse du chancelier
-d'Autriche[10]. Toutes les fois que cela a été possible, nous avons
-établi avec le plus grand soin la concordance de leurs récits avec les
-circonstances déjà connues des incidents auxquels ils font allusion.
-Pas une de leurs lignes ne laisse planer un doute sur le bien-fondé de
-leur attribution. A défaut de signature, le cachet de M. de
-Metternich, un C surmonté de la couronne princière, en cire noire,
-vient, sur quelques-unes d'entre elles, apporter aussi son témoignage.
-
- [10] M. Noël Charavay, le très aimable et très consciencieux
- expert en autographes, a bien voulu examiner le manuscrit de ces
- lettres avec sa grande compétence. De son examen approfondi
- résulte la certitude de leur absolue authenticité.
-
-Enfin, on retrouve dans leur texte bien des qualités et des défauts de
-leur auteur présumé, mélange compliqué d'élégance native, de finesse,
-d'incommensurable orgueil, de pensée claire mais parfois étroite
-«alliant la fatuité mondaine et la présomption à un certain pédantisme
-germanique, assez beau joueur pour en imposer au monde, pour déguiser
-des intérêts sous le nom de droits, des expédients sous le nom de
-principes, l'immobilité, qui était son système, sous le voile de
-profonds calculs»[11].
-
- [11] Charles DE MAZADE, _Un chancelier d'ancien régime. Le règne
- diplomatique de M. de Metternich._ Paris, Plon, 1889, in-8º, p.
- 5.
-
-Le lecteur trouvera ces lettres plus loin. Leur étude permettra de
-préciser certains points de la liaison dévoilée par Chateaubriand et
-d'ajouter quelques détails à l'intime psychologie de celui qui les
-écrivit et de celle qui les reçut. Ces détails seront tout à l'honneur
-de l'un comme de l'autre, hâtons-nous de le dire.
-
-Au cours de l'exposé très rapide de leurs relations, l'on se trouvera
-sans doute amené à faire sur eux, sur leur morale, quelques
-restrictions. Mais, de ces lignes où le prince s'est montré tel qu'il
-voulait être vu par l'Aimée, où il caresse celle-ci de la louange des
-charmes qu'il voulut voir en elle, il ressort un Metternich plus
-tendre, plus affectueux, plus humain, «sachant mieux aimer», selon sa
-propre expression, que celui dont l'histoire officielle nous laisse
-voir l'altière figure.
-
-En souhaitant la publication complète de la correspondance dont nous
-apportons quelques nouvelles feuilles, M. Lionel Robinson disait que
-ces lettres inconnues devaient faire honneur «à la tête, sinon au
-cœur, de l'homme d'État qui, pendant toute une génération, fut le
-dictateur de l'Europe et le Nestor des hommes politiques»[12].
-
- [12] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, 1812-1834. Edited by LIONEL G. ROBINSON. London,
- Longmans, Green and Co, 1902, in-8º. Préface, p. X.
-
-Rien de bien nouveau, croyons-nous, ne sortira cependant de ce livre,
-si l'on y cherche la «tête» du ministre de François Ier, mais il
-témoignera d'un cœur meilleur que M. Robinson ne le supposait.
-
-Le malheur des hommes d'État dont la vie se confond avec la carrière
-est de faire difficilement croire à leur sensibilité, écrasée sous le
-masque d'impassibilité dont ils doivent se couvrir.
-
-M. de Metternich semble avoir souffert de sa réputation de froideur,
-presque inhérente pourtant à ses fonctions. Il était cependant capable
-d'un amour ardent. Il est équitable de lui rendre justice sur ce
-point. Ses lettres permettront de le faire en toute sincérité.
-
-
-
-
-II
-
-Au moment du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le prince de Metternich, né à
-Coblentz le 15 mai 1773, avait quarante-cinq ans.
-
-Son père[13], diplomate assez médiocre, mais adroit et ambitieux,
-d'abord au service de l'électeur de Trèves, était passé, très jeune
-encore, à celui de l'empereur d'Allemagne.
-
- [13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis
- prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa
- femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de
- la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait
- avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich
- près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en
- 1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de
- comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars
- 1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au
- service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à
- Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves,
- en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des
- affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année
- suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne
- qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des
- cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans
- le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant
- dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement
- Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en
- décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de
- Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel,
- cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre
- 1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8
- décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre
- enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9
- décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2
- mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa
- le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince
- Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (_Almanach de Gotha_,
- 1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, _Biographisches Lexikon
- de _Kaiserthums Oesterreich_, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON
- RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit_, 1778-1875. Vienne et
- Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56).
-
-Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il
-fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas
-autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à
-quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa
-définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son
-souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et
-vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils.
-
-Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de
-précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les
-Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence
-pour achever son droit.
-
-Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le
-grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs
-des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et
-les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait
-être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut
-pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes.
-
-Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un
-canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta
-serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque
-constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son
-arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia
-ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14].
-
- [14] Paul PISANI, _Répertoire biographique de l'Épiscopat
- constitutionnel_. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242.
-
-A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich
-suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le
-compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents
-propagandistes des doctrines modernes.
-
-A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de
-celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de
-résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence,
-d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle
-n'étonnait les contemporains.
-
-M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses
-Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se
-plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que
-fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son
-indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans
-sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se
-confiner toujours dans la stricte vérité.
-
-«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune
-Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études
-spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en
-garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et
-d'escrime que lui[15].»
-
- [15] _Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince
- de Metternich_ publiés par son fils le prince Richard de
- Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition
- française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6.
-
-Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une
-ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à
-Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de
-Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La
-Fère, dont la garnison était Valence[16].
-
- [16] Arthur CHUQUET, _la Jeunesse de Napoléon_. _Brienne._ Paris,
- Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, _Itinéraire
- général de Napoléon Ier_. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3.
-
-M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré
-d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier
-républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se
-passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27
-juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la
-Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit
-le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout
-au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates
-grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité,
-dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2
-janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10
-août[18].
-
- [17] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 12.
-
- [18] A. GIRY, _Manuel de diplomatique_. Paris, Hachette, 1894,
- in-8º, p. 170.
-
-Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de
-ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan
-de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après
-lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été
-membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider,
-puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais
-pour organiser la journée du 10 août.
-
-La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur,
-enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode,
-celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied
-avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir
-abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal
-de Strasbourg: _la Feuille hebdomadaire et politique_. C'était un
-simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un
-organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon
-lança une publication quotidienne: _Die Geschichte der gegenwärtigen
-Zeit_[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère
-œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce
-dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792,
-Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore
-citer le _Patriotisches Wochenblatt_, mais aucune de ces œuvres ne
-permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.
-
- [19] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 8.
-
- [20] E. SEINGUERLET, _Strasbourg pendant la Révolution_. Paris,
- Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306.
-
-Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil
-des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du _Directoire secret
-d'exécution_ formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le
-Dix Août[21].
-
- [21] _Grande Encyclopédie_, t. III, p. 289, article Août (Journée
- du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, _le Bataillon du 10
- Août_. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, _Euloge
- Schneider_. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º.
-
-Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à
-Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et
-on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège
-Louis-le-Grand[23].
-
- [22] Arthur CHUQUET, _Mayence_, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s.
-
- [23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails
- plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les
- Archives nationales semblent ne posséder aucun document le
- concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui
- enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous
- avons pu retrouver et feuilleter les _Comptes Rendus du Procureur
- Gérant_ de Louis-le-Grand et les _Pièces justificatives_ de ces
- comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement
- des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de
- Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII
- jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les
- comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible
- la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier
- ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc
- d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants.
-
- A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14
- septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs
- pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui
- «après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé
- «de traduire en langue allemande les décrets de la Convention
- nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10
- août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de
- trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce
- sujet.
-
-
-On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure
-personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la
-marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.
-
-Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses
-méditations.
-
-Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par
-l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de
-l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des
-deux empereurs Léopold et François[24].
-
- [24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790
- et François II le 14 juillet 1792.
-
-Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique
-aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout
-était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et
-splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le
-même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de
-tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de
-Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les
-doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent
-affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui,
-selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette
-organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la
-confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].»
-
- [25] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II,
- p. 492.
-
- [26] _Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 10.
-
-Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à
-Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée
-autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par
-la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au
-gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita
-longuement le pays.
-
-A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore,
-fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre
-duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée
-dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le
-nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles.
-
- [27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore
- de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le
- 19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari.
-
-Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa
-carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva
-toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités
-conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé
-et bienveillant.
-
-Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à
-Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de
-médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de
-cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en
-qualité de délégué des comtes de Westphalie.
-
-Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de
-Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires
-étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour
-l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de
-Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les
-difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi
-de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume.
-
- [28] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 646.
-
-Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En
-échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait
-reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen,
-médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre
-personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être
-étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813.
-
-Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le
-poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé
-ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une
-faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps
-diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est
-intimement liée à l'histoire extérieure de la France.
-
- [29] _Ibid._, p. 647.
-
-Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de
-Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour
-prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le
-portefeuille des affaires étrangères[30].
-
- [30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de
- Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison
- impériale et des Affaires étrangères (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. VIII, p. 647).
-
-Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il
-s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant
-«voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la
-France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et
-de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en
-s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de
-conquêtes?»[31].
-
- [31] _Ibid._, t. I, p. 99.
-
-Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer
-profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule
-qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de
-l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les
-bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux
-négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche.
-Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le
-premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il
-en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement
-et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets
-de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi
-de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis
-XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est
-la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre».
-
- [32] Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution française_, t. II.,
- p. 144.
-
-Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand,
-dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand
-le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent
-reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans
-cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la
-Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore».
-
-De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des
-yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes
-pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au
-prince héritier de Portugal.
-
-En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad.
-
-On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un
-des points culminants de sa carrière.
-
-Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait
-d'être fait duc de Portella[33].
-
- [33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le
- rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich
- refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis
- sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818,
- Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 654).
-
-Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de
-devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant
-quelques années, il allait voir son rêve réalisé.
-
-La tenace application de son système, système d'immobilité, de _statu
-quo_ et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui
-l'arbitre des puissances.
-
-Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de
-Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde
-politique européen.
-
-Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire
-une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à
-d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins.
-
-M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et
-capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les
-dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse
-occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts,
-procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux
-nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole,
-résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister
-sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des
-anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives,
-il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une
-proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le
-don de l'observation[34].»
-
- [34] DE LACOMBE, _le Prince de Metternich_, dans _le
- Correspondant_ du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893.
-
-La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier
-accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son
-portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son
-sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la
-bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa
-démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui
-lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir:
-«Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les
-plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute
-la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne
-se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle
-était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«.
-
- [35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
- Vienne_, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte
- Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343.
-
- [36] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_. Paris,
- Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78.
-
-Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses
-biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus
-distinguées, une parole facile».
-
-Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son
-conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole,
-le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se
-croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du
-savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger,
-dissipé et présomptueux[37].»
-
- [37] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, Brockhaus, 1861,
- in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810.
-
-De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de
-Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient
-morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes
-inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui
-d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le
-peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux
-autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur.
-Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac
-officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs
-paternelles, des accents profondément émus.
-
- [38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15
- septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20
- juillet 1820;
-
- 2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3
- décembre 1799;
-
- 3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois;
-
- 4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché
- d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829;
-
- 5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai
- 1820;
-
- 6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8
- février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la
- princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice
- à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861;
-
- 7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en
- 1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à
- Vienne.
-
-
-Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à
-un respect continu des serments conjugaux.
-
-M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son
-affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou
-_Taschenbücher_ paraissant périodiquement en Allemagne, raconte
-combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au
-service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de
-réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de
-Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait
-à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien
-pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de
-quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il,
-nous aurons là un fameux gaillard[39].»
-
- [39] _Galerie des Contemporains illustres_ par _un homme de rien_
- (Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12,
- t. II, p. 8.
-
-Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute
-perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se
-retrouvent certainement dans l'homme mûr.
-
-Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et
-voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les
-affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles.
-
-Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le
-récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate
-autrichien[40].»
-
- [40] _Galerie des Contemporains illustres_, t. II, p. 11.
-
-De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues.
-
-Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était
-pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna
-Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées
-moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de
-Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure
-un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des
-traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de
-sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de
-timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise,
-dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce
-andalouse[41].»
-
- [41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
- Vienne_, p. 88.--Mme de Bassanville, dans _les Salons
- d'autrefois, Souvenirs intimes_, t. II, p. 2, a copié ce passage
- presque mot pour mot. La première édition des _Souvenirs_ de M.
- de la Garde sous le titre de _Fêtes et Souvenirs du Congrès de
- Vienne_ a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º.
-
-Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le
-surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées
-jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère
-farouche.
-
-M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en
-1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude.
-
-A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus
-brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait
-réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des
-Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de
-se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43].
-
- [42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
- Vienne_, p. 88.
-
- [43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783
- et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général
- Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de
- Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre
- Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus
- tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son
- premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron
- Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich,
- Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa
- en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin
- 1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits
- russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_.
- Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º,
- 1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und
- seine Zeit_, t. I, p. 14 et 33).
-
-A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces
-de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque,
-il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des
-femmes[44].»
-
- [44] _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés par son
- petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3
- vol. in-8º, t. III, p. 48.
-
-Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat,
-encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses
-jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un
-ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de
-sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de
-celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le
-nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement
-payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples
-devaient lui rendre la tâche impossible.
-
-Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu
-à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur
-de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot.
-
-M. Frédéric Masson a raconté la tragi-comédie qui s'ensuivit.
-
-Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de
-chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à
-cette dernière et les livra à Junot.
-
-«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée
-presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour
-de Paris[45].»
-
- [45] Frédéric MASSON, _Napoléon et sa famille_. Paris, Ollendorf,
- 1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184.
-
-Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les
-choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer
-à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du
-scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari
-outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en
-récompensa en l'embrassant et en lui déclarant:
-
-«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras
-avec ce butor de Junot[46].»
-
- [46] Comte Fédor GOLOVKINE, _la Cour et le Règne de Paul Ier.
- Portraits, souvenirs et anecdotes_, publiés par S. Bonnet. Paris,
- Plon, 1905, in-8º, p. 309.
-
-Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui
-aussi--des charmes de Mme Récamier.
-
-On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47].
-Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois
-semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer
-chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans
-l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter
-un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à
-répandre ainsi des anneaux.
-
- [47] _Catalogue de la vente du 27 mai 1895_, no 85. M. Noël
- Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour
- l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable
- ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: _Mme
- Récamier et ses amis_. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par
- contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la
- troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de
- son journal (_Mémoires du prince de Metternich_, t. V, p. 115).
- Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et
- Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie
- rétrospective?
-
-Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse
-et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de
-Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande,
-Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois
-mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le
-troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues,
-dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de
-Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future
-nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle
-passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle
-excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très
-désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans
-les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée
-d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement
-de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de
-celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer.
-Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les
-ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].»
-
- [48] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un Royaliste_, t. I, p.
- 133.
-
- [49] _Souvenirs de la duchesse de Dino_, publiés par sa
- petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy,
- in-8º, p. 113.
-
- [50] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p. 228.
-
- [51] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_. Leipzig, F.-A. Brockhaus,
- 1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322.
-
-M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard,
-il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait
-donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait
-suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et
-l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et
-l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des
-déceptions du cœur.
-
- [52] Friedrich VON GENTZ, _Tagebücher_, t. I, p. 293. «24 juillet
- 1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très
- énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers
- Metternich et moi.»--_Ibid._, t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre
- 1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de
- sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un
- événement de premier ordre.»
-
-Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui
-raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de
-l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de
-son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des
-_Souvenirs_ du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de
-cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance
-de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui
-«eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé
-ou Psyché[54]».
-
- [53] Lettre du 1er décembre 1818.
-
- [54] _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie
- et de mon temps_, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de
- Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45.
-
-Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il
-«appelle liaisons.»
-
-Sur la première, il donne quelques détails.
-
-Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y
-passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte
-cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un
-anneau qu'elle avait brisé.
-
-Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi
-bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure
-de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains
-n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir
-violer.
-
-Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière
-amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse
-de Lieven allait apparaître dans son existence.
-
-Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la
-profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans
-grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser
-longtemps vide la place de l'amie.
-
-Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup,
-souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer.
-L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux
-yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop.
-
-Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même
-amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule
-au monde pour moi[55].»
-
- [55] Lettre du 1er décembre 1818.
-
-
-
-
-III
-
-
-Dorothée (ou Darja) Christophorovna de Benckendorf était née à Riga,
-le 17 décembre 1785.
-
-Elle appartenait à une famille noble, originaire du Brandebourg,
-depuis de nombreuses années fixée en Esthonie et entrée au service de
-la Russie.
-
-Son père, le général Christophe de Benckendorf[56] avait épousé la
-baronne Charlotte-Augusta-Johanna Schilling von Canstadt, amie et
-compagne de la princesse Dorothéa-Augusta de Wurtemberg qui devint
-l'impératrice Marie Féodorovna de Russie.
-
- [56] BENCKENDORF (Christophe Ivanovitch de), né le 30 juillet
- 1749, général d'infanterie, mort le 10 juin 1823 (ERMERIN,
- _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).
-
-Celle-ci couvrit toujours Mme de Benckendorf de son affectueuse
-protection, et, quand cette dernière mourut, le 11 mars 1797, elle fit
-entrer ses deux filles au couvent des demoiselles nobles de Smolna:
-elles y furent élevées sous les yeux, constamment attentifs, de la
-souveraine.
-
-Quelques passages des lettres de la tsarine à Mlle de Nélidoff[57]
-nous la montrent s'inquiétant de la santé de ses «bonnes petites»,
-les faisant venir dans son intimité, aux spectacles de l'Ermitage,
-mais s'opposant à leur entrée à la Cour avant l'âge ordinaire, se
-tourmentant de ne pas voir l'une d'elles proposée pour une récompense,
-leur donnant de multiples preuves d'une tendresse éclairée,
-véritablement maternelle.
-
- [57] _Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna avec
- Mlle de Nelidoff, sa demoiselle d'honneur._ Publiée par la
- princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Ernest Leroux, 1896, in-18, p.
- 1, 15, 31, 57, 89, 92.
-
-Dorothée quitta Smolna, en février 1800, «musicienne de première
-force, mais d'une ignorance à scandaliser un écolier de dix ans.
-D'Alexandre ou de Philippe, elle n'eut certainement pas su lequel des
-deux était le père de l'autre[58]».
-
- [58] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_ dans
- _Miscellanies of the Philobiblon Society_, vol. XIII, p. 8.
-
-Cette ignorance devait d'ailleurs la poursuivre toute sa vie, sans
-qu'elle fît jamais rien pour y remédier.
-
-L'empereur, pendant ce temps, assurait la fortune des deux fils de la
-baronne Schilling, Alexandre et Constantin[59], et bientôt
-l'impératrice mariait ses jeunes protégées.
-
- [59] Alexandre, l'aîné, sous-officier en 1798 au régiment
- Semenovski, capitaine après Preussich-Eylau, colonel quinze jours
- plus tard, général-major en 1812, chef de la 2e division de
- dragons le 9 avril 1816, général aide de camp le 22 juillet 1819.
- Il fut nommé, le 25 juin 1826, chef des gendarmes, chef de la 3e
- section de la police impériale spéciale, commandant de la maison
- militaire de l'Empereur, et dès ce moment il devint et resta,
- jusqu'à sa mort, inséparable de la personne du souverain. Créé
- sénateur le 6 décembre 1826, général de cavalerie en 1829, membre
- du Conseil de l'Empire le 8 février 1830, comte le 8 novembre
- 1832, il mourut le 23 septembre 1844 à bord du vapeur de guerre
- russe l'_Hercule_, en revenant d'Allemagne (Toutes ces dates en
- vieux style). Il avait épousé Élisabeth Andréïevna
- Donetz-Zakharjevski dont il eut trois filles: la comtesse
- Apponyi, la princesse Wolkonski, la princesse Demidoff (Édition
- du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, _Portraits russes des
- dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t. II, portrait
- 46).--«Homme de talent, doux, souple, insinuant, agréable de
- figure, plein de galanterie dans les manières, il savait se faire
- aimer, et les Russes eux-mêmes lui pardonnaient le grand tort
- d'être Allemand (il appartenait à la noblesse livonienne), dans
- une Cour où ils avaient été trop souvent humiliés de voir des
- hommes de cette origine prendre le pas sur les premiers d'entre
- eux... Homme, sinon d'une haute moralité, du moins intègre et de
- plus actif, éclairé, d'une intelligence rare, d'une société
- agréable. «(J. H. SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie sous
- les empereurs Alexandre et Nicolas_. Paris, Renouard, 1847, 2
- vol. in-8º, t. I, p. 263; t. II, p. 183).
-
- Constantin, le plus jeune des fils de la baronne Schilling, fut
- général-adjudant puis général-lieutenant et mourut pendant la
- guerre turco-russe de 1828 (KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea
- Lieven_, dans _Westermanns Monatshefte_. Oktober 1898, p. 21).
-
-L'aînée, Maria, épousa le lieutenant général Schewitsch[60]. La
-seconde devint la comtesse de Lieven.
-
- [60] Maria fut dame d'honneur de l'impératrice Marie Féodorovna.
- Elle mourut vers 1843.
-
-Les Lieven étaient d'antique race livonienne. La fortune de cette
-famille, un instant obscurcie, s'était brillamment relevée le jour où
-la grande Catherine avait choisi, comme gouvernante de ses
-petits-enfants, Charlotte de Gaugreben, veuve du général baron André
-de Lieven dont elle avait eu plusieurs enfants[61]. Cette femme
-supérieure, d'une haute énergie, d'une parfaite droiture, avait su
-s'attirer le respect et l'affection de ses élèves et de leur père.
-
- [61] POSSE DE GAUGREBEN (Charlotte Karlovna), fille du
- lieutenant-général Karl de Gaugreben, était née vers 1743. En
- novembre 1783, elle fut chargée par Catherine II de l'éducation
- des grands-ducs Nicolas et Michel Pavlovitch ainsi que de celle
- des grandes-duchesses leurs sœurs. Dame d'honneur en 1794, elle
- reçut le titre de comtesse le 22 février 1799 et celui de
- princesse et d'Altesse Sérénissime en 1826 à l'occasion du
- couronnement de Nicolas Ier. Elle mourut le 24 février 1828
- (SCHNITZLER, _Histoire intime de la Russie_, t. I, p.
- 511.--Sergius UWAROW, _Hommage à Mme la princesse de Lieven_.
- Saint-Pétersbourg, 1829, in-8º).
-
- «Paul qui ne trouvait guère une mère en Catherine donna à la
- gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de
- l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs.» (K.
- WALISZEWSKI, _Autour d'un Trône. Catherine II de Russie_. Paris,
- Plon, 1894, in-8º, p. 398).
-
- Son mari, Otto-Heinrich-André Romanovitch, né le 11 octobre 1726,
- était mort le 4 février 1781. Elle lui avait donné trois fils:
- Charles, Christophe et Ivan et une fille, Catherine, qui épousa le
- baron Viétinhof. (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH.
- _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
- III, portrait 104).
-
-La protection de Paul Ier s'étendit sur ses fils, et, de l'un d'eux,
-le comte Christophe Andréïévitch, né le 8 mai 1774[62], il fit
-successivement son aide de camp et son ministre de la guerre[63].
-
- [62] LIEVEN (Christophe Andréïévitch de) était le second fils du
- général-major André Romanovitch et était né à Kieff. Il fut
- inscrit à l'artillerie en 1779, passa comme enseigne au régiment
- de Semenovski le 1er janvier 1791 et fut nommé lieutenant en
- 1794. Il prit part à la guerre de Suède en 1790 et combattit
- contre les Français, aux Pays-Bas autrichiens, dans les rangs de
- l'armée autrichienne (1794). Lieutenant-colonel au régiment de
- dragons de Wladimir le 20 février 1796, puis dans les
- mousquetaires de Toula, il fit avec le comte Zouboff l'expédition
- contre la Perse. Aide de camp de l'Empereur le 27 avril 1797,
- général-major et aide de camp général le 27 juillet 1798, chef de
- la chancellerie en campagne le 12 novembre 1798, il est en 1805 à
- Austerlitz. Lieutenant-général (1807). Envoyé extraordinaire et
- ministre plénipotentiaire auprès du roi de Prusse le 31 décembre
- 1809, ambassadeur extraordinaire à Londres le 5 septembre 1812,
- rappelé le 22 avril 1834, mort à Rome le 29 décembre 1838-10
- janvier 1839 (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH.
- _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
- III, p. 23, dates en vieux style).
-
- [63] Le fils aîné de la gouvernante des grands-ducs, Charles
- Andréïévitch, né le 12 février 1767, embrassa la carrière
- militaire. Major-général en 1797, lieutenant-général (1799),
- général d'infanterie (1827), curateur de l'université de Dorpat
- (1817), membre du Conseil de l'Empire (1826), ministre de
- l'Instruction publique (1828-1838), il mourut dans ses terres de
- Courlande le 12 janvier 1845 laissant deux fils, dont l'un, André
- Karlovitch, fut plus tard général-major (Friedrich BUSCH, _Fürst
- C. Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter seiner
- Oberleitung_. Dorpat et Leipzig, 1846, in-4º).
-
-Marie Féodorovna fit épouser à ce dernier, en 1800, Dorothée de
-Benckendorf. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait quinze et sortait
-du couvent.
-
-Le mariage fut d'abord heureux. L'assassinat de Paul Ier trouva les
-jeunes époux en pleine lune de miel. La sanglante tragédie du Palais
-Michel aurait pu mettre fin à la faveur du nouveau ménage: elle la
-consolida.
-
-Mme de Lieven a conté dans un long chapitre de ses Mémoires[64] ce
-qu'elle vit du dramatique événement[65].
-
- [64] Publié dans: _Die Ermordung Pauls und die Thronbesteigung
- Nikolaus I_. Neue materialien veröffentlicht und eingeleitet von
- professor Dr. Theodor SCHIEMANN. Berlin, Georg Reimer, 1902,
- in-8º, p. 35.
-
- [65] «Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité
- et de vie. Mme de Lieven ne relate que ce qu'elle a vu et
- entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais
- l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le
- langage des principaux personnages, l'Impératrice, l'empereur
- Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief»
- (_Souvenirs du baron de Barante._ Paris, Calmann Lévy, 1890, 8
- vol. in-8º, t. I, p. 82).
-
-Son mari, retenu chez lui par une indisposition, avait, par une
-heureuse chance, été laissé en dehors du complot par son ami Pahlen.
-Le Tsar, impatienté de l'absence prolongée dont sa maladie était
-cause, l'avait relevé de ses fonctions ministérielles dans la soirée
-du 11 mars.
-
-La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés
-en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un
-ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un
-nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela
-était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de
-Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation
-et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions
-de ce lugubre jour.
-
-Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre,
-mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait
-honoré.
-
-Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven.
-Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas
-encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait
-sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine,
-des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très
-unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle
-mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité,
-assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard,
-par les revers de la Russie[66].
-
- [66] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La
- princesse de Lieven_, chap. I. A la cour de Russie.
-
-En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa
-démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé
-ambassadeur à Berlin[67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce
-qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié
-auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri,
-ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du
-nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta
-ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit
-aux prises son maître et le roi de Prusse[68].
-
- [67] _Gazette nationale ou le Moniteur universel_ du lundi 30
- avril 1810, no 120, p. 475.
-
- [68] _Moniteur universel_ du mercredi 15 juillet 1812, no 197, p.
- 771.
-
-Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande
-impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques
-allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue.
-
-Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une
-brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à
-se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances.
-Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des
-relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre
-Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James.
-
-Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à
-Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18
-ses lettres de créance au Prince Régent[69]. Mme de Lieven avait
-trouvé son véritable terrain.
-
- [69] _Moniteur universel_ du samedi 26 décembre 1812, no 361, p.
- 1429.
-
-La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité:
-«Il faut se rappeler, disent les _Mémoires_ de Talleyrand[70], qu'à
-cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps
-diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du
-continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations
-officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y
-produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour,
-l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un
-empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de
-l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven,
-qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une
-sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son
-mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui
-revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à
-Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham,
-que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer.
-L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle
-ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges
-réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune
-placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date
-l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société
-anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le
-conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.»
-
- [70] _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés par le duc de
- Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891, 8 vol. in-8º, t. III, p.
- 404.--L'authenticité de ces _Mémoires_, au moins dans leur forme
- actuelle, est très contestée. Le duc de Broglie n'eut entre les
- mains qu'une copie exécutée par M. de Bacourt, qui détruisit le
- manuscrit original. Si le passage reproduit ci-dessus a été
- retouché par M. de Bacourt, il n'en conserve pas moins quelque
- intérêt documentaire, ce dernier ayant beaucoup connu Mme de
- Lieven à Londres et à Paris.
-
-Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie
-mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de
-qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et
-charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus
-libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G.
-Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit
-promptement la place d'une reine du grand monde[71].»
-
- [71] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London._ Biographical notice, p. VIII.
-
-«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être
-elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami
-fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à
-assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y
-réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James,
-diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des
-convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes,
-torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour
-l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être
-bien accueillis d'elle et chez elle[72].»
-
- [72] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris,
- Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 194.--En 1817, le maréchal de
- Castellane notait dans son journal: «Le comte et la comtesse de
- Lieven jouissaient d'une grande considération à Londres; ils y
- tenaient un grand état. Mme de Lieven était une agréable et fort
- aimable personne de trente ans.» (_Journal du maréchal de
- Castellane._ Paris, Plon, 1897, 5 vol. in-8º, t. I, p. 348).
-
-Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne
-devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir
-attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après
-1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de
-la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État.
-Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée
-personnellement dans l'action diplomatique.
-
-On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon.
-D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le
-Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux
-idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en
-rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il
-souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement
-britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du
-mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à
-Pozzo di Borgo[73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée
-dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie.
-
- [73] _Souvenirs du baron de Barante_, t. II, p. 32, note 1.
-
-Pouvait-il en être autrement d'ailleurs?
-
-A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la
-personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une
-importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes
-posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur
-à sa tâche.
-
-Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[74],
-mais, sur ce terrain, l'auteur du _Génie du Christianisme_ est à bon
-droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser
-l'épouse.
-
- [74] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.
-
-Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes
-manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle
-ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus
-grand nombre le croient très creux...[75].»
-
- [75] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.
-
-En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand
-tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand
-reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde
-généralement»[76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux
-regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et
-d'intelligence moyenne.
-
- [76] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 403.
-
-A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait
-être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait
-grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et
-des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même
-au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par
-complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus
-personnel[77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure,
-elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci,
-elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination.
-Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen
-des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les
-petitesses des détails.
-
- [77] _Mélanges biographiques_, p. 196.
-
-Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait
-en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de
-Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres,
-toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[78]. Plus
-tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part
-dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un
-joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses
-frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui
-a été utile, bien utile...[79].»
-
- [78] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.
-
- [79] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 228.
-
-En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se
-distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme.
-Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs
-ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent
-y être ébauchés.
-
-Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de
-maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait
-lui servir.
-
-Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de
-lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus
-d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré
-la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation
-de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour
-où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me
-permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait
-obtenir autrement[80].»
-
- [80] Duc DE BROGLIE, _le dernier Bienfait de la Monarchie_.
- Paris, Calmann Lévy, s. d., in-8º, p. 195.
-
-Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur
-demandait de disparaître, leur instant passé.
-
-Un soir, raconte Lord Malmesbury[81], on annonce chez elle «un homme
-pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit:
-«Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort
-attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à
-Ems?»--«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai
-jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui
-ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et
-être de trop à Paris.»
-
- [81] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien Ministre_, 1807-1869,
- traduits par M. A. B. Paris, Ollendorf, 1886, p. 47.--3 mai 1837.
-
-Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les _Souvenirs_ de
-la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était
-alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne,
-où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager
-seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,--ceci
-se passait sous Louis-Philippe,--lui proposa son gendre, M. Trubert.
-La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des
-attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en
-voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination,
-elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon
-cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je
-pense donc que nous devons nous dire adieu[82].»
-
- [82] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 378.
-
-Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être
-laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce
-récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut
-penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins
-vraisemblable.
-
-En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même,
-montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de
-l'hospitalité.
-
-En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la
-présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend
-pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de
-Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa
-connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer
-chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son
-fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un
-billet d'invitation.
-
-Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée.
-«Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières
-que vous me connaissez[83].» Oubliant qu'après tout l'invitation
-vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à
-la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber:
-
-«--Permettez, madame, je suis le duc de Parme[84].»
-
- [83] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques_, p. 214.--La princesse
- de Lieven à M. Guizot, Schlangenbad, 12 août (lundi) 1850.
-
- [84] Cette anecdote se rapporte à Charles-Louis, roi d'Étrurie
- sous le nom de Louis II, duc de Lucques sous le nom de
- Charles-Louis, duc de Parme après la mort de l'ex-impératrice
- Marie-Louise. Il abdiqua le 14 mars 1849 (DUSSIEUX, _Généalogie
- de la maison de Bourbon_, Paris, Lecoffre, 1872, 2e édit., p.
- 230).--Après son abdication le duc de Parme prit le titre de
- comte de Villafranca.
-
-La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le
-droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la
-difficulté de son goût que dans son affabilité[85]».
-
- [85] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London._ Biographical notice, p. VIII.
-
-On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames
-patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[86]. On l'accusait, à la
-cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les
-prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui
-lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut
-imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une
-attitude toujours correcte à son égard.
-
- [86] Les bals d'Almack étaient des bals par souscription, très
- aristocratiques, où il était fort difficile de se faire admettre.
- Les billets étaient vendus par des dames patronnesses appartenant
- toutes à la grande noblesse anglaise ou au monde diplomatique.
-
-Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant,
-elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy,
-arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle
-et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille
-royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce
-mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne
-la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[87]
-envers la belle Autrichienne.
-
- [87] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.
-
-Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté.
-
-Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la
-montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou
-trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa
-physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux
-sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel.
-
-Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur
-«désespérante», dit Mme de Boigne[88], déparait ce qu'il y avait de
-grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu
-avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les
-descriptions de ses contemporains.
-
- [88] _Ibid._, t. II, p. 180.
-
-M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort
-jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce
-témoignage.
-
-Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté,
-malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien
-désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai
-qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle
-anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le
-sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez
-pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de
-nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à
-considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un
-squelette[89].»
-
- [89] STOCKMAR, _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn
- Christian Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst,
- Freiherr von Stockmar. Braunschweig, Friedrich Vieweg und Sohn,
- 1872, in-8º, p. 97.
-
-Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne
-fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui,
-elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[90]», mais,
-sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes.
-
- [90] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.
-
-M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une
-femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui
-aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une
-beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble
-ayant un charme et un attrait incomparables[91]».
-
- [91] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 5.
-
-En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut
-degré, une véritable grande dame.
-
-D'après les _Mémoires_ de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les
-agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de
-belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de
-noble et d'un peu impérieux[92].»
-
- [92] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.
-
-Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay,
-écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit,
-de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne
-et avec des manières nobles et belles[93].»
-
- [93] La comtesse Apponyi à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824
- (Lettre analysée sous le no 11 dans le _Catalogue de la maison
- Veuve Gabriel Charavay_, no 263).
-
-En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne
-méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès,
-l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une
-belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je
-la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en
-lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[94].»
-
- [94] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_,
- extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_, traduits et
- annotés par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1888,
- p. 346 (juin 1834).
-
-A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la
-mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et
-M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver
-qu'elle pouvait être aimée.
-
-Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui
-trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce
-qui concerne l'étendue de son intelligence.
-
-Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et
-elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles.
-Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait;
-elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait
-le droit d'être ennuyée[95].»
-
- [95] _Mémoires d'outre-tombe_, édition Biré, t. IV, p. 249.
-
-Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne
-faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville,
-la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[96].
-
- [96] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, extraits du _Journal de Charles C.-F. Greville_,
- traduits par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1889,
- in-12, p. 331.
-
-Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une
-femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle
-atteignit.
-
-La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle
-écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de
-la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il
-ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser
-l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce
-qu'elle savait très bien[97].»
-
- [97] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 155. La
- duchesse de Sagan à M. de Barante. Berlin, 1er février 1857.
-
-Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement
-intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle
-veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de
-sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses
-lettres sont des chefs-d'œuvre[98].»
-
- [98] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p. 8.
-
-Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit,
-de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que
-rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce
-et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[99].»
-
- [99] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 6.
-
-La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est
-rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent
-abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une
-écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à
-signaler.
-
-On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence
-de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de
-quelques réserves.
-
-Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel,
-sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans
-avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute
-parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à
-dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi
-est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de
-ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[100].»
-
- [100] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. III, p. 405.
-
-
-En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne
-répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne
-pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une
-merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au
-monde[101].»
-
- [101] Ralph SNEYD, _Notice of the late princess of Lieven_, p. 9.
-
-Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un
-homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes
-comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas
-d'autre source[102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat.
-
- [102] _Ibid._, p. 8.
-
-Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les
-exécutait à ravir sur le piano[103], mais, semble-t-il, ses goûts
-artistiques s'arrêtaient là.
-
- [103] Comte DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_. Paris,
- 1859, in-8º, p. 269.
-
-Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en
-entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après
-l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de
-Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la
-plus spirituelle diplomate de Russie[104]» et dont Mme des Cars disait
-qu'elle était «la bête la plus forte en politique[105]» de
-l'Angleterre:
-
-«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son
-dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher
-à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est
-la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée
-par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis,
-peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si
-languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de
-faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la
-glace dans laquelle elle semble figée[106].»
-
- [104] KLEINSCHMIDT, _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte_
- (1598-1898). Berlin, Georg Reimer, 1898, in-8º, t. I, p. 301.
-
- [105] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 172.
-
- [106] _La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV_, p.
- 9.
-
-De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont
-la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour
-l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et
-Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres
-des affaires étrangères[107].»
-
- [107] _Mémoires d'un ancien Ministre_, p. 237.
-
-Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes
-d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie.
-Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de
-l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la
-politique intérieure des gouvernants anglais.
-
-Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues
-supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes
-des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait
-déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de
-personnes[108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il,
-quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les
-horizons des ambassades et des salons...[109]»
-
- [108] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 180.
-
- [109] _Revue d'Histoire moderne et contemporaine_, t. V, p. 138.
-
-Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme
-était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme
-Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis
-d'elle.
-
-En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée
-à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le
-peu de chaleur de leurs relations--et ses paroles suffiront pour faire
-comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses
-amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je
-n'ai pas de vie politique[110].»
-
- [110] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 209. La duchesse
- de Talleyrand à M. de Barante, Paris, 5 avril 1839.--Nesselrode à
- sa femme, 7 mars 1814: «Lieven continue à réussir autant que sa
- femme réussit peu.» (_Lettres et papiers_, t. V, p. 171.)
-
-En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait
-du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans
-les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien
-profondes.
-
-Les _Mémoires_ de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était
-assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se
-marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans
-de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir
-qu'avec celui qui le quittait[111].»
-
- [111] _Mémoires du prince de Talleyrand_, t. II, p. 407.
-
-On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés.
-Bien peu--Metternich ne fut pas une exception--échappèrent à la règle,
-quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe.
-
-Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains
-élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses
-amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de
-patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent
-que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours
-l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique.
-
-Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se
-lia--jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense--avec la princesse
-Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la
-malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour.
-Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage.
-
-La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était
-trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance.
-
-On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de
-prévenances pour elle[112]. Rien n'est venu, à notre connaissance,
-confirmer ce bruit.
-
- [112] _Mémoires d'outre-tombe_, t. IV, p. 249, n. 1.
-
-Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on
-tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[113].
-Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M.
-Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous
-avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut
-beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[114].
-
- [113] _Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 181.
-
- [114] _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, p. 331.
-
-Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et
-l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il
-lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je
-sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au
-reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je
-pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle
-est la jeune femme qui ne l'a pas été[115]?»
-
- [115] Lettre du 30 janvier 1819.
-
-Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de
-ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[116].
-Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi
-le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de
-Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas
-calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son
-amie[117].
-
- [116] Lettre du 13 mars 1819.
-
- [117] Dans une lettre à M. de Metternich, datée du 13 février
- 1820, et dont M. le comte Puslowski, le savant collectionneur
- polonais, a bien voulu nous communiquer une copie qui lui fut
- jadis donnée par M. Forneron, Mme de Lieven dit, en parlant de
- Palmella: «Je t'ai parlé dans le temps de P. Je crois m'être
- expliquée clairement. Il a été amoureux et tout aussi loin d'être
- heureux que le sera jamais Floret à mon égard».
-
-Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment
-où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien.
-
-Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et
-trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait
-encore l'éducation[118].
-
- [118] Sa fille était née vers le milieu de février 1804.
- Alexandre était né en 1805, Paul en 1806 et Constantin dans les
- premiers jours de 1807.
-
-A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait
-pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand
-charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance
-flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est
-doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![119]».
-
- [119] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la
- _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1898, p. 50.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Un article du traité de Paris du 20 novembre 1815 avait prescrit que,
-à l'expiration d'un délai de trois ans, les souverains examineraient
-si la situation intérieure de la France permettait de retirer de ce
-pays les troupes étrangères[120].
-
- [120] _Mémoires du prince de Metternich_, t, III, p. 171, note 1.
-
-En 1818, le duc de Richelieu, fort de la loyauté avec laquelle son
-gouvernement avait rempli ses obligations et comptant sur l'amitié du
-tsar, crut le moment venu de réclamer l'exécution de cette clause et
-la libération du territoire français. Grâce à ses efforts, la
-conférence prévue fut fixée au mois de septembre et la ville
-d'Aix-la-Chapelle fut choisie pour en être le siège.
-
-La vieille cité de Charlemagne présenta alors une animation
-extraordinaire. Officiellement, le Congrès ne devait s'occuper que des
-questions de France, et les ambassadeurs des grandes puissances,
-seuls, devaient y être admis. Mais tous les princes, toutes les
-nations ayant quelque réclamation à présenter, quelque espérance à
-faire valoir, se hâtèrent d'y envoyer des représentants prêts à saisir
-les occasions propices.
-
-Autour des diplomates, se précipita une foule de banquiers, de
-commerçants, d'artistes, d'élégantes, d'aventuriers et d'aventurières
-avides de trouver la fortune ou le succès.
-
-Parmi les souverains, le roi de Prusse arriva le premier. Il fit, le
-27 septembre au soir[121], une entrée assez piteuse dans la ville,
-mécontente de s'être vue donnée au gouvernement de Berlin par la seule
-volonté des plénipotentiaires de Vienne.
-
- [121] _Moniteur universel_ du samedi 3 octobre 1818, no 276, p.
- 1168.
-
-Par contre, l'empereur d'Autriche, arrivé le 28 dans la journée, et
-l'empereur de Russie qui le suivit de quelques heures[122],
-soulevèrent un enthousiasme dont le contraste avec la froide réception
-de la veille blessa profondément Frédéric-Guillaume.
-
- [122] _Moniteur universel_ du lundi 5 octobre 1818, no 278, p.
- 1172.
-
-Ce dernier, instruit de ce que la populace voulait dételer les
-voitures impériales, avait trouvé un biais ingénieux pour couper court
-à cette manifestation dirigée contre lui: il était allé,
-successivement, loin dans la campagne, à la rencontre de chacun de ses
-deux alliés et était monté dans leurs carrosses. Seuls donc, les
-vivats des habitants froissèrent sa vanité[123].
-
- [123] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ (1818)
- dans le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 38
- (Rapport d'un agent secret).
-
-Le prince de Metternich était arrivé quelques heures avant son maître.
-Il revenait de sa cure d'eau de Carlsbad et de ses propriétés de
-Kœnigswart. Pendant son séjour dans ce dernier lieu, il avait appris
-la mort de son père, dont le décès le faisait chef de famille.
-Poursuivant son voyage par Francfort, où il avait eu à morigéner la
-Diète germanique, il s'était arrêté, le 12 septembre, au Johannisberg.
-Il pénétrait ce jour-là pour la première fois dans le splendide
-domaine qui, donné par Napoléon au maréchal Kellermann, lui était échu
-comme fief autrichien depuis 1816[124].
-
- [124] Le fondé de pouvoir de M. de Metternich avait pris
- possession du domaine en août 1816 (_Moniteur Universel_ du mardi
- 27 août 1816, no 240, p. 966).
-
-Il demeura au milieu de ses vignes célèbres pendant deux semaines,
-entouré, selon sa propre expression, d'une véritable cour de
-diplomates, pressés de saluer sa puissance. Avant de partir, il reçut
-l'empereur François à dîner et par Mayence, Bingen, Coblenz, il vint
-jusqu'à Aix.
-
-Dans cette ville, accompagné de son inséparable secrétaire, le
-chevalier de Floret, il se logea Comphausbadstrasse, no 777, occupant
-la maison d'une demoiselle Brammertz[125], louée 20,000 francs pour la
-durée de son séjour[126].
-
- [125] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
- Mémoires et documents, vol. 337, fº 225 verso. Verzeichniss der
- zu dem Kaiserl. Österreichischen Ministerium der auswärtigen
- Angelegenheiten gehörigen Individuen.
-
- [126] _Gazette d'Augsbourg_ du 4 décembre 1818, no 338, p. 1351.
-
-Jamais congrès ne fut moins solennel que celui de 1818. Les réunions
-devaient tout d'abord se tenir dans la grande salle de l'Hôtel de
-Ville, mais elles eurent lieu, sans apparat, en tenue de ville, chez
-l'un ou chez l'autre des plénipotentiaires, tantôt chez Lord
-Castlereagh, qui, accompagné de «sa prétentieuse et énorme
-épouse»[127], s'était installé Klein Borcette Strasse, no 218[128],
-tantôt chez Metternich, tantôt chez le prince de Hardenberg, logé sur
-le Markt, no 910[129].
-
- [127] Ernest DAUDET, _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle_ dans
- le _Correspondant_ du 10 juillet 1907, p. 40.
-
- [128] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
- Mémoires et documents, vol. 337, fo 220. List of persons who form
- the mission of His Britannic Majesty at Aix-la-Chapelle.
-
- [129] _Archives du ministère des affaires étrangères._ France,
- Mémoires et Documents, vol. 337, fº 222. Quartierliste der Suite
- Seiner Majestät des Königs von Preussen.
-
-Dans les intervalles des séances, la vie mondaine était brillante et
-animée. Les diplomates se retrouvaient au Kurhaus, sur la
-Comphausbadstrasse, autour des tables de jeu et le long des promenades
-à la mode.
-
-Entre temps, les ascensions en ballon de deux femmes aéronautes, les
-concerts de Mme Catalani, des frères Bohrer, du violoncelliste Lafon
-remplissaient les journées.
-
-Le soir, se déroulaient des fêtes de toutes sortes.
-
-Le 2 octobre, l'empereur d'Autriche offrait un dîner de trente-deux
-couverts. Le surlendemain, la ville d'Aix donnait un bal à la Redoute.
-Deux fois par semaine, Lady Castlereagh ouvrait ses salons pour des
-soirées où tous les ministres accrédités étaient fort assidus. On y
-parlait politique et l'on y jouait. Les plus importants des
-plénipotentiaires avaient d'abord pris l'habitude de passer leurs
-après-dîners chez elle[130] mais bientôt, ces réunions s'étaient
-transportées chez le prince de Metternich.
-
- [130] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
- 1225: «Aix-la-Chapelle, 11 octobre.--Deux fois par semaine, Lady
- Castlereagh donne une soirée; tout le corps diplomatique y est
- fort assidu. Quand les parties sont arrangées, les ministres
- passent dans une pièce voisine du salon, et là l'entretien
- devient tout politique; il se prolonge fort tard. Il se tient en
- outre chaque soir de petits comités diplomatiques chez Lord
- Castlereagh.»
-
-Lui-même nous l'apprend: «Je fais une partie de whist tous les soirs,
-écrit-il, avec le prince de Hatzfeld, Zichy, Baring, Labouchère,
-Parisch, c'est-à-dire avec des gens qui ne se trouvent pas dérangés ni
-même incommodés de la perte d'une bonne dose de millions. Nous nous
-réunissions d'abord chez Lady Castlereagh, mais j'ignore quelle
-inconcevable atmosphère d'ennui s'est emparée de cette maison. D'un
-commun accord, on a renoncé aux charmes de milady et l'on s'est fixé
-dans mon salon»[131].
-
- [131] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 127.
- Metternich à sa femme... octobre.
-
-Vers le 10 octobre, débarquèrent à Aix le comte et la comtesse de
-Lieven. Une lettre datée du 11 annonce les nouveaux venus:
-«L'ambassadeur de Russie accrédité près la cour de Londres, le comte
-de Lieven, qui est arrivé en cette ville, y a été appelé par son
-souverain»[132].
-
- [132] _Moniteur universel_ du samedi 17 octobre 1818, no 200, p.
- 1225. Aix-la-Chapelle, le 11 octobre.--«L'arrivée de M. le comte
- de Lieven et de Mme la comtesse, son épouse, a augmenté le petit
- nombre de maisons qui, par des soirées agréables, égaient un peu
- le ton sérieux qui règne ici.» (_Journal des Débats_ du samedi 17
- octobre 1818, p. 1).
-
-A ce moment, la ville commençait déjà à se vider. L'objet principal du
-Congrès, l'évacuation des provinces françaises par les troupes
-étrangères, était définitivement réglé depuis la veille. L'empereur de
-Russie et le roi de Prusse se préparaient à partir pour passer, près
-de Denain et de Sedan, les revues de leurs armées. On pensait que
-tout le monde pourrait quitter l'Allemagne, à la fin du mois, après le
-règlement des questions secondaires. Des promenades dans les environs
-s'organisaient, pendant que les chancelleries rédigeaient les
-protocoles.
-
-Malgré le bal donné le 13 octobre à Keutchenburg par M. d'Alopeus et
-les aides de camp généraux du Tsar, malgré les réceptions de la
-princesse de Salm, l'auguste assemblée s'ennuyait. Les plaisirs
-étaient trop uniformes. M. de Metternich s'en plaignait dans une
-lettre à sa femme, datée du 18 octobre, où il lui donnait quelques
-détails sur le vide des journées:
-
-«Nous sommes abîmés de jeunes talents; tous les jours, des concerts de
-virtuoses entre 4 et 9 ans. Le dernier arrivé est un petit garçon de 4
-ans et demi, qui joue de la contrebasse. Vous pouvez facilement juger
-de la perfection de l'exécution.
-
-«Il n'y a pas même de boutiques remarquables, et les drogues qu'on
-nous offre coûtent le double de tout ce que l'on trouve de parfait à
-Paris et à Vienne. Si les marchands ont spéculé sur nos bourses, ils
-ont compté sans leurs hôtes. Je ne sache pas que personne achète au
-delà du strict nécessaire.
-
-«Nos dames ici sont: Lady Castlereagh, trois ou quatre Anglaises plus
-ou moins mûres, c'est-à-dire qu'elles sont entre 50 et 60 ans--âge de
-jeunesse à Londres;--la princesse de La Tour, Mme de Nesselrode et
-trois dames russes. Il en est pour les dames comme pour les
-marchands: il existe un manque total d'amateurs»[133].
-
- [133] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III; p. 128.
- Metternich à sa femme, ce 18 octobre.
-
-Parmi les dames russes dont le prince de Metternich parle si
-dédaigneusement se trouvait la comtesse de Lieven.
-
-Peut-être la connaissait-il antérieurement. Lors du voyage du futur
-chancelier à Londres, en juin 1814, le salon de l'ambassadrice de
-Russie tenait déjà une place trop importante dans la société anglaise
-pour que le ministre des Affaires étrangères d'Autriche ait pu
-l'ignorer. D'autre part, le séjour de l'empereur Alexandre en
-Angleterre rend invraisemblable une absence de son représentant à ce
-moment.
-
-Mais, de cette première rencontre, ni M. de Metternich ni Mme de
-Lieven n'avaient conservé d'impression durable.
-
-Elle le jugeait froid, intimidant et de rapports peu agréables[134].
-Lui n'avait prêté aucune attention à cette grande femme maigre et
-curieuse.
-
- [134] Lettre du 9 mars 1819.
-
-Pendant les premières journées de la présence à Aix des Lieven,
-installés rue de Cologne, ces opinions respectives ne se modifièrent
-pas. Nesselrode dut même risquer une démarche auprès de son illustre
-collègue pour lui demander la cause de sa froideur envers Dorothée
-Christophorovna et tenter d'établir de meilleurs rapports entre eux.
-
-Mais l'amour allait bientôt entrer en scène et rattraper, à pas de
-géant, le temps perdu.
-
-Dans une lettre à sa nouvelle amie, M. de Metternich fera bientôt
-lui-même le récit des préliminaires de leur commune passion.
-
-Il prit garde à elle, pour la première fois, le 22 octobre, dans une
-réunion chez le même Nesselrode qui s'était fait auprès de lui
-l'interprète obligeant de sa compatriote: «Tu m'as prouvé ce jour-là,
-lui écrivait-il, que tu étais attentive à ce qui n'effleure pas même
-la femme qui, à mes yeux, pourrait encore être vulgaire, le monde
-eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur son compte[135].»
-
- [135] Lettre du 28 novembre 1818.
-
-Dans la suite de sa correspondance, il reviendra sur l'histoire de ces
-premières heures: «Mon cœur, ce meilleur côté de moi-même, est allé à
-ta rencontre et il a eu le bonheur de ne pas te manquer, bien peu
-d'instants après notre premier contact. Je t'ai vue, je ne t'ai pas
-fixée. Tu m'as vu sans me regarder. Ce n'est pas le moyen de se
-connaître. Notre connaissance date, au fond, d'une soirée chez Madame
-de N... et c'est, je crois, Napoléon qui nous a servi d'intermédiaire.
-J'avoue que je ne lui eusse pas supposé ce mérite. Le fait prouve au
-reste qu'il m'a été bien plus utile de dessus son rocher que sur le
-trône. Tu ne doutes pas, sans doute, que dans cette circonstance,
-l'utile n'est pas ennemi de l'agréable. _Utile miscuit dulci_, dit
-feu Horace. Que Napoléon reste donc à Sainte-Hélène[136]».
-
- [136] Le prince de Metternich à Mme de Lieven, Vienne, 24 mars
- 1820.--La copie de cette lettre nous a été communiquée par M. le
- comte Puslowski.
-
-Le 25, une excursion réunit quelques-uns des personnages du Congrès.
-Elle avait Spa comme but. «J'ai fait avant-hier, mandait deux jours
-plus tard le Prince à sa femme, une course à Spa avec M. et Mme de
-Nesselrode, le comte et la comtesse de Lieven, Steigentesch, Zichy,
-Lebzeltern, le prince de Hesse et Floret. Nous y avons passé la nuit;
-nous avons parcouru hier matin les environs de Spa, nous y avons dîné
-et nous avons été de retour ici à 8 heures du soir. Le temps était
-superbe, et notre course très bien organisée. Spa est vide; nous y
-étions les seuls étrangers, notre effet a donc été complet. Le voyage
-d'ici à Spa est charmant; rien n'est beau comme le pays de Limbourg
-avec ses prairies et ses habitations sans nombre[137].»
-
- [137] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129.
- Metternich à sa femme, ce 27 octobre.
-
-Le prince ne dit pas, dans cette lettre, que, à l'aller, Mme de Lieven
-lui avait fait quitter sa voiture pour lui faire prendre place dans la
-sienne et accomplir le voyage avec elle. Ils déjeunèrent ensemble à
-une méchante auberge d'Henry-Chapelle. Le lendemain, le charme avait
-opéré et le retour à Aix marque une nouvelle étape de leur liaison:
-«J'ai eu du plaisir à te voir, raconte Metternich. C'est moi qui t'ai
-proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter. J'ai commencé à
-trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une femme aimable
-avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que la
-veille[138].»
-
- [138] Lettre du 28 novembre 1818.
-
-Dès lors, les événements se précipitent et il nous faut laisser la
-parole au principal intéressé, écrivant plus tard à son amie:
-
-«Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure
-que j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était
-bonne. Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis
-des années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient
-dans l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils
-faisaient bien de rester à la grande table ronde. Le 29, je ne t'ai
-pas vue. Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et
-vide de sens. J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge; tu as eu
-la fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu![139]»
-
- [139] _Ibid._
-
-Cependant, les choses n'étaient pas allées aussi rapidement que l'on
-pourrait le croire d'après ces lignes. Le 2 novembre, l'Impératrice
-douairière de Russie passait à Aix-la-Chapelle, y déjeunait et en
-repartait pour Maestricht, d'où le lendemain elle se rendait à
-Bruxelles. Elle avait été la bienfaitrice de Dorothée de Benckendorf.
-D'autre part, elle était accompagnée de la vieille comtesse de Lieven,
-l'ancienne gouvernante de ses enfants. L'ambassadeur de Russie et sa
-femme avaient peu d'occasions de voir leur souveraine et leur mère.
-Ils partirent, à la suite de Marie Féodorovna, vers l'ancienne
-capitale des Pays-Bas autrichiens.
-
-Le _Moniteur universel_ annonça en effet que M. de Lieven était arrivé
-le 5 novembre dans cette ville[140].
-
- [140] _Moniteur universel_ du lundi 9 novembre 1818, no 313, p.
- 1313.
-
-Sa femme n'avait encore rien à se reprocher. La première des lettres
-publiées plus loin fut vraisemblablement écrite à l'occasion de cette
-séparation. Elle ne porte pas de quantième, mais la main qui a composé
-le recueil des missives de M. de Metternich l'a placée en tête et elle
-devait avoir ses raisons pour agir ainsi. Elle serait du reste
-incompréhensible à une autre date.
-
-Le prince ne comptait plus revoir la jeune femme, du moins dans un
-avenir prochain. «L'histoire de notre vie, lui disait-il, se concentre
-en peu de moments. Je vous ai trouvée pour vous perdre! Le passé, le
-présent et peut-être l'avenir sont renfermés en ce peu de mots....
-J'ai terminé une période de ma vie en moins de huit jours... Le jour
-où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre... j'ai senti que je
-pouvais devenir votre ami; il m'a suffi de me convaincre que je ne me
-trompais pas pour vous aimer. La contrainte m'a forcé à vous confier
-ce que vous avez deviné de votre côté. Je ne dis rien ici que vous ne
-sachiez, mais j'ai besoin de le redire à mon amie, à vous, mon amie de
-huit jours et pour la vie. Peut-être nous retrouverons-nous un
-jour,--je serai alors ce que je suis aujourd'hui[141].»
-
- [141] Première lettre, s. d.
-
-La joie de l'inflammable ministre dut être grande quand, peu après, il
-vit revenir sa correspondante. Nous n'avons pu trouver les raisons de
-ce retour des Lieven, mais il est bien permis de penser que
-l'influence de la comtesse ne dut pas y être étrangère.
-
-Quoi qu'il en soit, le _Moniteur universel_ apprit à ses lecteurs le
-passage à Liège, le 12 novembre, du comte de Lieven et de sa famille,
-se rendant à Aix[142]. Le lendemain, les deux amoureux étaient de
-nouveau réunis.
-
- [142] _Moniteur universel_ du vendredi 20 novembre 1818, no 324,
- p. 1359.
-
-Ils passèrent ensemble cinq jours derechef dans la ville du Congrès.
-La dernière phrase de la lettre précédemment citée, s'applique sans
-doute à ce moment «... tu es venue dans ma loge, tu as eu la
-fièvre,--mon amie, tu m'as appartenu»!
-
-Pendant l'absence de l'ambassadeur de Russie, comme après son retour,
-la vie mondaine continuait à se dérouler sans incidents autour des
-conférences.
-
-Le régent d'Angleterre avait envoyé Lawrence peindre les portraits des
-souverains et de quelques hauts personnages de la Sainte Alliance; les
-séances consacrées au grand artiste coupaient la monotonie des jours.
-Le duc d'Angoulême venait faire une visite de vingt-quatre heures aux
-Alliés. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient de retour de
-Paris, mais pour quelques jours seulement.
-
-Les fêtes devenaient plus rares. M. de Metternich recevait son gendre
-et sa fille, le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, qui, après un
-court séjour auprès de lui, devaient repartir pour la France[143].
-
- [143] «Aix, le 7 novembre. Le comte Esterhazy, avec son épouse,
- fille du prince de Metternich, est arrivé avec trois voitures de
- suite. Le ministre était allé au devant d'eux à plus d'une lieue.
- Le comte et la comtesse ne tarderont pas à partir pour Paris
- comptant y passer l'hiver.» (_Journal de Paris_ du jeudi 12
- novembre 1818, no 316, p. 3).--Voir aussi _Moniteur universel_ du
- 11 novembre 1818, no 315, p. 1321.
-
-Au milieu des premières et rapides tendresses des nouveaux amants, le
-Congrès se terminait[144]. Le 14 novembre, les monarques se
-réunissaient pour une dernière conférence, chez le prince de
-Hardenberg. Le 15, un grand dîner d'adieu avait lieu chez l'empereur
-de Russie, et les princes se rendaient ensuite au bal offert par le
-commerce. Le 16, Alexandre partait pour Bruxelles.
-
- [144] «22 novembre.--Le Congrès touche à sa fin. Aix-la-Chapelle
- ressemble maintenant à une salle de fête à 4 heures du matin; la
- foule est écoulée, les lustres sont presque éteints. Tout le
- monde semble content de ce qui s'est passé et content de partir.»
- (C.-L. LESUR, _Annuaire historique universel_ pour 1818, 2e édit.
- Paris, Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p, 564).
-
-Deux jours après, le 18, le comte et la comtesse de Lieven l'y
-rejoignaient.
-
-Cette nouvelle séparation des amoureux dut être bien adoucie par
-l'espérance d'une prochaine réunion. En effet, M. de Metternich avait
-décidé, lui aussi, de se rendre dans la même ville («on ignore
-l'objet de ce voyage», disait le _Journal des Débats_!)[145]. Obligé
-de retarder de quelque temps son départ, il y fit son entrée le 23
-novembre[146].
-
- [145] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre 1818.
- Aix-la-Chapelle, 21 novembre.
-
- [146] _Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p.
- 1398.--_Gazette d'Augsbourg_ du 1er décembre 1818, no 335, p.
- 1339.
-
-Quatre nouveaux jours de bonheur s'ensuivirent. Pour se tenir au
-courant de leurs instants de liberté, les amants s'envoyaient des
-journaux anglais. Le ministre tout-puissant en avait toujours une
-provision sur lui!
-
-Mais, le 27 novembre, M. et Mme de Lieven se mettent de nouveau en
-route pour Paris. Le mari n'avait plus rien à faire en Belgique:
-l'empereur Alexandre en était déjà reparti avec sa mère; Nesselrode
-allait passer quatre semaines en France, et l'ambassadeur devait le
-suivre.
-
-Le 28 novembre, les deux époux passent la nuit à Roye. Le 29, ils
-arrivent dans la capitale française et descendent à l'Hôtel de
-Castille, rue de Richelieu, où ils resteront un mois[147].
-
- [147] _Moniteur universel_ du mardi 1er décembre 1818, no 335, p.
- 1401.--_Journal de Paris_ du lundi 30 novembre 1818, no 334, p. 1.
-
-Quant à M. de Metternich, après être allé visiter le champ de bataille
-de Waterloo avec Wellington[148], et avoir reçu du roi Guillaume Ier
-la plaque du Lion Néerlandais, après avoir dîné le 27 chez le marquis
-de la Tour du Pin, ambassadeur de France[149], il était parti le 28,
-à 5 heures du soir, pour Aix où l'appelaient encore quelques dernières
-affaires à régler[150]. De là, par le Johannisberg, il s'était mis en
-route pour Vienne.
-
- [148] Cette visite du champ de bataille de Waterloo eut lieu le
- 26 novembre (_Gazette d'Augsbourg_, 6 décembre 1818, no 340, p.
- 1359).--Mme de Lieven y prit peut-être part si l'on s'en rapporte
- à quelques allusions que l'on trouvera dans les lettres qui
- suivent.
-
- [149] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
- 1410.
-
- [150] _Moniteur universel_ du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p.
- 1410.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 décembre 1818, no 342, p. 1367.
-
-La séparation était donc venue. Avant de se quitter, M. de Metternich
-et Mme de Lieven s'étaient promis de s'écrire. Ils tinrent parole.
-C'est la première partie de cette correspondance, comprenant
-uniquement les lettres du prince, que nous publions plus loin.
-
-Presque chaque jour, généralement après sa tâche finie, le ministre
-s'asseyait à sa table et laissait courir sa plume en pensant à son
-amie. Il écrivait en français, connaissant peu l'anglais et le russe,
-et la comtesse lisant mal l'allemand. Ne peut-on croire à sa parole
-quand il disait que les instants employés à revivre les heures
-écoulées aux pieds de sa maîtresse étaient les meilleurs de ses
-journées?
-
-Cet échange de lettres devait durer longtemps, bien longtemps, sept
-ans peut-être. Pour un homme courtisé comme l'était M. de Metternich,
-pour une femme occupée comme l'était Mme de Lieven, pour deux êtres ne
-pouvant se revoir qu'à de très longs intervalles, faire durer pendant
-tant d'années une telle correspondance, dut être un tour de force.
-
-L'envoi des billets ne pouvait se faire chaque jour: il demandait de
-multiples précautions, non seulement contre les indiscrétions
-mondaines, pour ménager les susceptibilités du mari, mais encore
-contre les polices des États, toujours curieuses et sans scrupules.
-
-Le prince--et sa correspondante faisait de même--écrivait ses
-confidences quotidiennes, à la suite les unes des autres, continuant
-chaque soir la page abandonnée la veille, jusqu'au moment où une
-occasion sûre, le courrier diplomatique hebdomadaire, le départ d'un
-personnage dont on pouvait escompter la discrétion, lui permettait
-d'expédier ces véritables journaux, soigneusement numérotés.
-
-A Londres, les amants avaient un confident éprouvé en Neumann,
-secrétaire de l'ambassade d'Autriche, tout dévoué à son ministre. Mme
-de Lieven recevait de lui les envois de M. de Metternich et faisait
-parvenir les siens à ce dernier par la même voie. A Vienne, le très
-fidèle Floret était l'intermédiaire tout indiqué.
-
-Quelques notes, relevées par M. Ernest Daudet en marge d'une lettre
-tombée, malgré toutes les mesures prises, entre les mains des agents
-français, nous permettent de suivre les ruses auxquelles expéditeur et
-destinataire étaient condamnés. La missive interceptée se trouvait
-sous quatre enveloppes. La première de celles-ci était au nom du baron
-de Binder, conseiller de la Légation d'Autriche à Paris. La seconde,
-adressée au même, portait ces mots de Neumann: «Je n'ai pas besoin de
-vous recommander l'incluse, mon cher ami.» La troisième avait pour
-suscription les titres du chevalier de Floret. Enfin, la quatrième
-était restée blanche: c'était celle qui, cachetée par l'ambassadrice,
-devait être remise aux mains de son ami[151].
-
- [151] Ernest DAUDET, _Un Roman du prince de Metternich_ dans la
- _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet, 1899, p. 661.
-
-On ne trouvera dans ces pages nul détail bien nouveau au point de vue
-de l'histoire. Certainement, la politique dut s'introduire un jour
-entre les deux correspondants. Il ne pouvait en être autrement, car
-ils en avaient fait, l'un et l'autre, l'essence même de leur vie. Mais
-au début de leur liaison, leur passion seule est en scène.
-
-Les premières lettres sont un long, trop long parfois, cantique
-d'amour où M. de Metternich exalte surtout sa propre personnalité, où,
-réellement épris, ce grand égoïste veut trouver en Mme de Lieven, afin
-de mieux l'aimer, la fidèle représentation de son propre être. Il se
-dissèque, il se peint, il se cherche en sa maîtresse, et il arrive à
-ce résultat surprenant que chaque mot d'amour qu'il lui adresse
-revient vers lui comme un nuage d'encens.
-
-Ce sujet,--l'amour,--bien qu'éternel, finissant quand même par
-s'épuiser, il raconte à la grande dame russe les menus faits de la
-cour de Vienne, ses impressions, ses ennuis, son dégoût, peut-être
-affecté, pour les affaires publiques. Entre temps, il rencontre et
-peint nombre de personnages dont les noms ne sont pas encore oubliés:
-le duc et la duchesse de Kent, Mme de Staël, Pie VII et bien d'autres.
-Quelques-unes des anecdotes qu'il rapporte à leur sujet sont
-amusantes. Mais c'est surtout de lui qu'il parle, et il dévoile tout
-le passé de sa vie sentimentale à son amie de la veille.
-
-Enfin, un voyage en Italie, avec l'Empereur, lui permet de varier ses
-récits. M. de Metternich aimait réellement les arts: dans leur terre
-classique, il se sent à l'aise pour les célébrer.
-
-A travers ses lettres, on retrouvera l'homme dans le ministre. A vrai
-dire, l'un ne différait pas beaucoup de l'autre. Quelques-uns de ses
-billets d'amour sont écrits du même style que ses dépêches
-diplomatiques. Il étudie et raisonne parfois son cœur comme il
-examinait les motifs d'intervention dans le royaume de Naples, par
-exemple.
-
-Mais chaque homme aime selon sa nature. Et le prince Clément de
-Metternich était évidemment sincère quand il aimait Mme de Lieven en
-cherchant en elle sa propre image--et quand il le lui disait.
-
-
- Les lettres qui suivent sont publiées intégralement. Nous avons
- respecté le texte de M. de Metternich, même dans ses obscurités
- et ses incorrections.--Les mots soulignés par le prince dans
- l'original sont indiqués en italiques.--Quand il a été
- indispensable de rétablir un mot oublié, ce mot a été mis entre
- crochets.
-
-
-
-
- LETTRES
- DU
- PRINCE DE METTERNICH
-
-
-
-
- LETTRES
- DU
- PRINCE DE METTERNICH
- A LA
- COMTESSE DE LIEVEN
-
-
-Il m'est impossible de vous voir partir sans vous dire ce que
-j'éprouve[152].
-
- [152] Cette lettre, sans date, placée en tête de la collection
- des lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven par
- celui ou celle qui fit relier cette collection, est
- vraisemblablement du commencement de novembre 1818 et
- probablement du 3. M. et Mme de Lieven, arrivés le 11 octobre à
- Aix-la-Chapelle, en partirent en effet le 4 novembre pour
- Bruxelles, à la suite de l'impératrice douairière de Russie. Ils
- ne prévoyaient pas à ce moment devoir revenir bientôt dans la
- ville où se continuaient les séances du Congrès. Les sentiments
- d'amour réciproque du ministre des affaires étrangères d'Autriche
- et de l'ambassadrice de Russie dataient d'une excursion à Spa,
- faite de concert le 25 octobre 1818.
-
-L'histoire de _notre_ vie se concentre en peu de moments. Je vous ai
-trouvée pour vous perdre! Le passé, le présent et peut-être l'avenir
-est renfermé en ce peu de mots. Le jour où je vous reverrai sera l'un
-des plus beaux de [ma][153] vie.
-
- [153] Les mots entre crochets sont reconstitués, le fragment du
- papier sur lequel ils étaient écrits, placé sous le cachet, ayant
- été arraché lors de l'ouverture de la lettre.
-
-J'ai terminé une période [de ma] vie en moins de huit jours. Ce fait
-me p[araîtra]it un rêve, si je ne me connaissais. On e[st tout] pour
-moi ou rien. Mon âme n'est pas [sus]ceptible d'un demi-sentiment ni
-d'une demie-pensée. J'ai passé des semaines près de vous. Je vous ai à
-peine parlé et vous faites partie aujourd'hui de mon existence. Ce qui
-séduit la plupart des hommes est sans effet sur moi; j'ignore s'il me
-faut plus qu'à d'autres, mais je sais que c'est autre chose qu'il me
-faut. Le jour où j'ai vu que ma pensée rencontrait la vôtre, le jour
-où il ne m'est pas resté un doute que vous me comprendrez, que votre
-esprit et que surtout votre cœur marchait sur la ligne que je regarde
-comme la mienne, j'ai senti que je pouvais devenir votre ami; il m'a
-suffi de me convaincre que je ne me trompais pas pour vous aimer. La
-contrainte m'a forcé à vous confier ce que vous aviez deviné de votre
-côté. Je ne dis rien ici que vous ne sachiez, mais j'ai besoin de le
-redire à mon amie, à vous, mon amie de huit jours et pour la vie!
-
-Peut-être nous retrouverons-nous un jour,--je serai alors ce que je
-suis aujourd'hui. Si peu de relations me conviennent, celle qui me
-convient ne finit pas. Vouez-moi un bon souvenir, et peut-être plus,
-et ne f[ormez] que des regrets. Jamais ils ne s'élèveront à la
-[hauteur] des miens; je n'ai ni l'espoir ni la prét[ention]
-d'exiger que l'on m'accorde ce que je [donne]. Laissez-moi même la
-consolation de me dire que si vous m'aviez connu davantage, vous
-m'eussiez voué un sentiment autre que celui que vous pouvez me porter
-aujourd'hui. Vous voyez que je m'accroche à tout ce qui peut me sauver
-de mon affreuse peine; le naufragé ne choisit pas la planche qui doit
-lui servir,--il saisit celle qui se trouve à sa portée--et il se noie!
-
-
- Ce 15 novembre[154].
-
-J'ai passé, mon amie, une bien mauvaise et cependant une bonne nuit.
-Mauvaise, parce que je n'ai quasi pas fermé l'œil; bonne, parce que
-j'ai beaucoup pensé, à ce qui aujourd'hui _est ma pensée_. Or _ma
-pensée_ est toujours _moi_--_tout moi_. Tout ce qui est placé hors
-elle, n'est rien; j'ai un fonds de réserve que je dépense en paroles,
-en actions, en calculs, c'est de ce fonds que je tire des matériaux
-que je rédige en mémoires et en protocoles; mais mon véritable
-capital--celui qui doit fournir à ma vie--celui qui fonde mon bonheur,
-ne se mêle jamais avec l'autre. Je n'aime que l'une de ces propriétés,
-je déteste l'autre; l'une vous appartient autant qu'à moi, l'autre est
-à mon pays, à ma place, à mes devoirs comme homme d'État; je ne vous
-en offrirai jamais le partage: je vous aime trop pour vous faire faire
-un aussi mauvais marché!
-
- [154] Après être restés une semaine à Bruxelles, M. et Mme de
- Lieven revinrent à Aix-la-Chapelle. Le _Moniteur universel_
- signale leur passage à Liège le 12 novembre. Ils durent arriver
- le 13 dans la ville du Congrès.
-
-Mais, mon amie, comment userons-nous de notre propriété commune?
-Faut-il la placer à fonds perdu? Vous vous occupez des mêmes calculs,
-j'en suis sûr et voilà ma seule consolation.
-
-Je vous ai dit hier que, de toutes les convictions, celle qui se
-trouve le moins à ma portée, c'est celle de me croire aimé. Pourquoi
-m'inspirez-vous une sécurité que j'ai si peu connue dans le cours de
-ma vie? Cette énigme--et c'en est une véritable pour moi--ne me
-tourmente pas. J'aime à croire ce que je crois et je serais au
-désespoir d'un seul soupçon du contraire. S'il ne m'est guère arrivé
-d'avoir été gâté dans ce monde, j'ai bien moins encore le reproche à
-me faire de m'être gâté moi-même. Pourquoi n'ai-je pas peur de me
-livrer tout juste vis-à-vis de vous à un sentiment de sécurité que je
-n'ai jamais éprouvé? _Seriez-vous bien moi?_ Eh bien! je le crois,
-comme l'on croit à ce que l'on ne comprend pas.
-
-Mon amie, comment et quand vous verrai-je? Si rien n'est possible dans
-la journée, je serai pour sûr ce soir, au sortir d'une maudite
-conférence, chez Lady Castlereagh[155]. Portez-y un mot. Vous me direz
-peut-être ce que vous ferez demain. Et nous partons un de ces jours!
-
- [155] HOBART (Émily-Anne), fille de John Hobart, deuxième comte
- de Buckingham. Elle avait épousé, le 9 juin 1794, Robert Stewart,
- lord Castlereagh. Elle mourut le 12 février 1829 et fut enterrée
- à côté de son mari dans l'abbaye de Westminster (_Dictionary of
- National Bioqraphy_, edited by Sidney Lee, London, Smith, Elder
- and Co, t. XXVII, p. 33, t. LIV, p. 346 et 357).
-
-
- Ce 16 minuit.
-
-Mon amie, merci, mille fois merci, pour la bonne journée que vous
-m'avez fait passer hier! Vous avez fait l'aumône à un pauvre; c'est
-plus que de donner un trésor à un riche. Je vous ai vue--j'ai pu vous
-dire ce que j'éprouve--je vous ai entendue me dire ce dont j'ai tant
-besoin--ce que je sais et ce que je voudrais apprendre à chaque heure
-de ma vie! Suis-je bien froid, mon amie? Suis-je cet homme pour qui
-vous m'avez pris dans les moments qui ont précédé notre connaissance?
-Voudriez-vous que cet abord eût été autre, aujourd'hui que je suis
-_moi_?
-
-Le temps, au reste, vous apprendra ce que je suis, mieux que je ne
-pourrais vous le dire aujourd'hui! Commencez par me croire et finissez
-par m'aimer, aimez-moi beaucoup dès ce moment, demain et toujours, ne
-craignez pas les regrets: ce n'est pas _moi qui suis vous_ qui vous y
-exposerai.
-
-Mon amie, je vais vous faire une bien sotte question.--Si mon billet
-devait jamais tomber entre les mains d'un tiers, il me prendrait pour
-fou. Comment vous appelez-vous? Je veux savoir le jour de l'année que
-je dois aimer par-dessus tous les autres. _Quel jour êtes-vous née?_
-Je suis bien tenté également d'aimer ce jour-là. Je sais le jour où je
-vous ai aimée--c'est de tous les jours le meilleur! Pourquoi tout ce
-qui tient à vous acquiert-il du charme à mes yeux? Je le sais, pour le
-coup, mieux que vous et je vous dispense de la réponse.
-
-Bonsoir! Je sais encore avec qui je vais me coucher et avec qui je me
-réveillerai. Je sais enfin tant de choses que je suis tout étonné de
-ne pas savoir votre nom. Je sais ce que beaucoup ne savent pas, et
-j'ignore ce que tant de monde n'ignore pas; je n'aime pas l'ignorance:
-nous saurons bientôt de nous _tout_--et c'est ce que je veux.
-
-Concevez-vous le genre de tourment qu'il y a à ne pouvoir penser à un
-être qui m'est devenu ce que vous m'êtes, qu'en le nommant dans son
-intérieur le plus secret d'un nom que l'on n'aime pas? Je veux vous
-aimer sans coups d'épingles; vous avez la conviction par maintes
-preuves que je ne crains pas les fortes douleurs!
-
-Entre deux et trois chez Marie[156] et ce soir, après mon dîner chez
-Castlereagh[157], chez vous si vous ne me dites pas le contraire. Ce
-sera une visite grande et bien cérémonieuse, tout juste comme elles me
-conviennent quand il ne me reste que l'alternative de ne pas vous
-voir, ou de vous voir ainsi.
-
-Bonsoir et bonne nuit--si le fait est possible.
-
- [156] METTERNICH (Marie-Léopoldine), fille aînée du prince, issue
- de son premier mariage avec la princesse Eléonore de Kaunitz. Née
- le 17 janvier 1797, elle avait épousé le 15 septembre 1817 le
- comte Joseph Esterhazy de Galantha, chambellan impérial et royal
- (né le 24 novembre 1791, mort le 12 mai 1847), d'une branche
- cadette de la grande famille hongroise. Le 6 novembre 1818, elle
- était arrivée avec son mari à Aix-la-Chapelle d'où elle devait se
- rendre à Paris. Elle mourut, sans enfants, à Baden, le 20 juillet
- 1820 et fut inhumée en Bohême. Son corps fut transporté dans le
- caveau de sa famille paternelle, à Plass, le 9 août 1828. Devenu
- veuf, le comte Joseph Esterhazy épousa, en juillet 1841, Hélène
- Bezobrazoff (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und Seine Zeit_,
- t. I, p. 57.--_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 359
- et s., t. VII, p. 559.--_Moniteur Universel_ du 11 novembre 1818,
- n. 315, p. 1321.--_Genealogisches Taschenbuch der deutschen
- gräflicher Häuser._ Année 1850, p. 193).
-
- [157] CASTLEREAGH (Robert STEWART, vicomte). Né en 1769,
- successivement garde du sceau privé d'Irlande, chef du
- secrétariat du lord lieutenant Camden, président du bureau de
- contrôle des Indes orientales, secrétaire d'État pour la guerre,
- il était, depuis le 28 février 1812, secrétaire d'État des
- affaires étrangères et le resta jusqu'à sa mort, poursuivi par
- une impopularité extrême. Au Congrès d'Aix-la-Chapelle, il
- représentait la Grande-Bretagne avec Wellington. Devenu marquis
- de Londonderry en 1821 par la mort de son père, il donna, à
- partir du mois de juin 1822, des signes de dérangement cérébral.
- Le 12 août 1822, Lord Castlereagh se coupa la gorge avec un canif
- dans sa maison de campagne de North Cray, et mourut presque
- immédiatement (Sir Archibald ALISON: _Lives of Lord Castlereagh
- and sir Charles Stewart_, Londres et Edimbourg, William Blackwood
- and sons, 1861, 3 vol. in-8º).
-
-
-
-
-No 1[158]
-
-
- Ce 17 novembre, minuit[159].
-
-Mon amie, nous voilà séparés[160]! J'aurais demandé à tout autre que
-toi si tu éprouves ma douleur. Je suis sûr, si sûr de la tienne que
-l'envie même de te faire la question me paraît une injure. Je n'ai pas
-besoin d'apprendre ce que je sais, de croire à ce que je sens, de te
-consulter sur ce que j'éprouve.
-
- [158] Le prince de Metternich profitait de toutes les occasions
- sûres pour faire parvenir ses lettres à la comtesse de Lieven. En
- attendant ces occasions, il écrivait la lettre de chaque jour à
- la suite de celle de la veille, sur la page commencée et
- interrompue. Chaque expédition, par mesure de prudence, était
- soigneusement numérotée par lui. Nous avons conservé ces numéros
- qui prouvent l'absence de lacunes dans la correspondance publiée
- ici.
-
- [159] Nuit du 17 au 18 novembre 1818.
-
- [160] Le comte et la comtesse de Lieven quittèrent
- Aix-la-Chapelle le 18 novembre à 8 heures du matin pour se rendre
- à Bruxelles. Le prince de Metternich avait d'abord dû partir, lui
- aussi, le 18 pour la même destination. Il fut obligé de retarder
- son départ jusqu'au 22 novembre pour assister aux conférences
- diplomatiques qui se poursuivaient (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 131 et s.).
-
-Tu m'as peut-être cru bien froid en te quittant. Mon amie, nous étions
-_à trois_. Je sens que je ne vaux rien devant témoin--il me faut mon
-amie et elle seule pour que je sois parfaitement _moi_ et tu m'as dit
-que tu l'aimes, ce moi. Je te crois sans le comprendre, et j'en
-douterais qu'encore je voudrais te croire.
-
-Je voudrais que tu fusses partie. Je déteste de te savoir si près de
-moi sans une possibilité de contact. J'aime mieux dans ce cas la
-distance elle-même; je voudrais te savoir hors de ma portée.
-L'impossibilité vu la distance se comprend; je supporte bien moins
-l'impossibilité sans distance. L'une est toute matérielle, l'autre
-morale, et tout mal du premier genre me paraîtra toujours plus
-supportable que ceux du second.
-
-Je te remercie de la journée. Elle a été bonne, la meilleure que j'ai
-eue. Je veux te dire que j'en suis heureux; j'en ai le besoin. Mon
-amie ne m'abandonne plus!
-
-
- Ce 18, 10 heures du matin.
-
-Je n'ai pas dormi, car sommeiller n'est pas dormir. J'ai entendu
-partir à 6 heures ma fille[161]; j'en ai été peiné, mais je suis resté
-tranquille. A 7 heures, mon cœur s'est serré et j'aurais voulu te
-savoir loin; j'ai senti que tu devais être encore ici. A 8, je me suis
-senti soulagé et j'ai commencé à éprouver le bonheur que j'aurai de te
-revoir! Pourquoi des sentiments aussi opposés que le sont ceux de
-l'amour et de la haine produisent-ils les mêmes effets! Je suis plus à
-moi, je me crois plus maître de ma volonté. Je te sais loin; je puis
-m'occuper davantage de l'idée d'aller te rejoindre; elle me paraît
-plus raisonnable. Oui bien certainement te reverrai-je. Mon amie, ce
-n'est pas la haine qui me porte à cette détermination.
-
- [161] La comtesse Marie Esterhazy qui partait pour Bruxelles avec
- son mari.
-
-
- Minuit.
-
-Voici l'heure où je t'écrirai souvent. Puis-je mieux finir ma journée
-qu'avec toi? J'ai passé ma matinée après t'avoir quittée--c'est hélas!
-mon bureau qui est toi--à faire _mon devoir_, triste ressource quand
-il n'absorbe que les facultés de l'esprit! J'ai eu trois heures de
-conférences. J'ai passé sous tes fenêtres en m'y rendant. Toutes
-étaient ouvertes; rien ne ressemble à la mort comme un départ! Pas une
-âme dans cette maison; la porte close; je serais au désespoir de la
-savoir habitée.
-
-Au sortir de la conférence, j'ai été, avec à peu près toute la bande,
-chez Lawrence[162]. J'ai été charmé d'y revoir mon portrait; j'aurai
-une nouvelle séance demain; je ferai ôter le trait méchant, car tu le
-verras, ce portrait, quand tu seras loin de moi; et je l'aime car tu
-le verras, tout comme je m'aime parce que tu m'aimes.
-
- [162] LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais. Né à Bristol le 4
- mai 1769. En 1814, il avait été chargé de faire le portrait des
- souverains alliés, de leurs ministres et généraux qui vinrent
- alors visiter Londres. Ces portraits ornent aujourd'hui la
- galerie de Waterloo au château de Windsor. Pour compléter la
- série ainsi commencée des hommes d'État de la Sainte-Alliance, le
- Prince Régent envoya Lawrence en 1818 à Aix-la-Chapelle pendant
- le Congrès. Pour l'y loger, une maison de bois portative avec un
- grand atelier fut construite en Angleterre; elle devait être
- élevée dans les jardins de l'ambassadeur anglais, Lord
- Castlereagh, mais elle arriva trop tard. Lawrence s'installa dans
- la grande galerie de l'Hôtel de Ville d'Aix. Après le Congrès, il
- se rendit à Vienne et de là à Rome. Il mourut le 7 janvier 1830
- (_Dictionary of National Biography_, t. XXXII, p. 278).--Le
- portrait de M. de Metternich peint à Aix est aujourd'hui à
- Windsor. Une copie en a été exécutée à Vienne pour la famille du
- prince, qui la possède encore. Une reproduction de ce tableau,
- gravée par Unger, se trouve en tête du t. I des _Mémoires du
- prince de Metternich_.
-
-Le roi de Prusse[163] est à peu près achevé et parfait. L'empereur
-Alexandre[164] est décent; il a des pantalons gris. L'empereur
-François[165] est assis dans un coin et fait sa bonne mine. Tous ces
-portraits sont excellents, mais je veux que tu en trouves _un_
-meilleur que tous les autres; la chose même est naturelle, car, parmi
-les _originaux_ d'Aix-la-Chapelle, il y en [a] bien un qui t'aime plus
-que les autres et je le connais assez pour pouvoir t'en répondre.
-
- [163] FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, né à Potsdam le 3 août 1770, roi de
- Prusse depuis la mort de son père, Frédéric-Guillaume II, le 16
- novembre 1797, mourut le 7 juin 1840 (_Almanach de Gotha_, 1841).
-
- [164] FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de
- Bohême, de la Lombardie et de Venise. Né le 12 février 1768 à
- Florence, succéda à son père Léopold II dans les États de sa
- maison le 1er mars 1792. Couronné roi de Hongrie le 6 juin, élu
- empereur d'Allemagne le 7 juillet 1792, couronné le 14, se
- déclara empereur héréditaire d'Autriche le 11 août 1804 et se
- démit de la dignité d'empereur romain le 6 août 1806. Mourut le 2
- mars 1835 (_Almanach de Gotha_, 1819, 1830, 1836).
-
- [165] ALEXANDRE Ier Paulovitch, né 12/23 décembre 1777, succède à
- son père Paul Ier le 13/24 mars 1801, meurt le 19 novembre/1er
- décembre 1825 à Taganrog (_Almanach de Gotha_, 1819, 1826.)
-
-Puis, je me suis promené avec Capo[166] et Richelieu[167]. J'ai trouvé
-moyen de te nommer une bonne vingtaine de fois et le nom que je
-n'aime pas m'a paru doux à prononcer.
-
- [166] CAPO D'ISTRIA (Jean-Antoine, comte), né à Corfou en 1776.
- Entré au service de la Russie en janvier 1809, il devint
- secrétaire d'État de l'empire russe (novembre 1815) et dirigea
- jusqu'en 1822 le département des affaires étrangères
- conjointement avec Nesselrode. Était en 1818 l'un des
- plénipotentiaires russes au Congrès d'Aix-la-Chapelle et habitait
- avec Nesselrode, chez M. Wildenstein, rue du Pont, no 11. Après
- sa démission (1822), Capo d'Istria se retira à Genève d'où il
- prit une part active à l'organisation du soulèvement hellénique.
- Élu président pour sept années par l'assemblée nationale grecque
- de Trézène, le 2/14 avril 1827, il fut assassiné le 27
- septembre/9 octobre 1831 (_Nouvelle Biographie générale_) DIDOT,
- t. VIII, col. 594.--_Archives du ministère des affaires
- étrangères._ France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221.
- Liste des personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de
- Russie.
-
- [167] RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis,
- d'abord comte de Chinon, puis duc de Fronsac et duc de), né à
- Paris le 25 septembre 1766. Chargé d'une mission près la cour de
- Vienne (1790), il émigra et prit du service dans l'armée russe où
- il arriva au grade de général major. Gouverneur d'Odessa (1803),
- puis de toute la Nouvelle-Russie (1805), il rentra en France à la
- première Restauration. Président du conseil, ministre des
- affaires étrangères (26 septembre 1815-29 décembre 1818). De
- nouveau président du conseil, du 20 février 1820 au 14 décembre
- 1821. Membre de l'Académie française (21 mars 1816), mort à Paris
- le 17 mai 1822. Il fut le promoteur du Congrès d'Aix-la-Chapelle,
- qui lui permit de libérer la France de l'occupation étrangère.
- Pendant son séjour à Aix, il était logé rue Saint-Pierre, no 595
- (R. BONNET, _Isographie des membres de l'Académie française_,
- Paris, Noël Charavay, 1907, in-8º, p. 241.--_Archives du
- ministère des affaires étrangères_, France, Mémoires et
- documents, vol. 337, fº 213).
-
-Puis, je suis rentré chez moi. J'ai vu une vieille femme sous ta
-porte; je lui ai demandé à quelle heure le _comte_ était parti.--«Vers
-8 heures.»--«Et la comtesse?»--«Eh! bon Dieu! elle est partie avec
-lui.»--«Votre maison est-elle louée?»--«Non, mon bon Monsieur; si vous
-en voulez, elle sera à vos ordres.»--«Ne la louez pas, ma bonne, rien
-ne gâte les maisons comme les locataires. Tenez-vous-en à ceux que
-vous avez perdus et n'en cherchez pas d'autres.»--«J'ai bien peur que
-nous n'en trouvions pas.»--«Allez au diable, j'en suis charmé.»
-
-La bonne vieille m'aura cru fou, et j'en suis charmé.
-
-J'ai eu une vingtaine d'aimables personnages à dîner, parmi eux
-Kozlovski[168]. Après le dîner, je me suis assis dans un coin;
-Kozlovski est venu se placer à mes côtés. La conversation a tourné sur
-le beau sexe.
-
- [168] KOZLOVSKI (prince Pierre Borissovitch), né en décembre
- 1783, diplomate, bel esprit, lieutenant du royaume de Pologne,
- était en 1818 ministre de Russie à Turin. Mourut le 26 octobre
- 1840 (Wilhelm DOROW, _Fürst Kozloffski_), Leipzig, Ph. Reclam
- junior, in-12, 1846.--Georges STENDMAN, _Liste alphabétique de
- noms de personnages russes pour un dictionnaire biographique
- russe_, formant le t. LX du _Recueil de la société impériale
- d'histoire de Russie_ (_Sbornik Imperatorskavo Russkavo
- Istoritcheskavo Obchtchestva_).--«Peu d'hommes réunissaient comme
- le prince K. autant de vivacité et d'intelligence dans le
- travail, jointes à une élocution pleine de feu et d'entraînement.
- Son instruction était profonde et variée, sa mémoire admirable.»
- (Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de
- Vienne_, p. 247).
-
-«Moi, me dit Kozlovski, je n'aime que les femmes grasses.»--«Et moi,
-lui ai-je dit, celles qui ne le sont pas.»--«Je me soucie peu de
-l'esprit, pourvu qu'il y ait des joues pleines et de gros bras,
-reprend K.»--«Et moi, je n'aime que l'esprit, le cœur et l'âme, que
-les joues soient plates ou pleines, lui dis-je.»
-
-K.--«Vous êtes donc sentimental?»
-
-M.--«Non, mais j'aime ou je n'aime pas.»
-
-K.--«Moi, j'aime les chairs.»
-
-M.--«Et moi, j'aime mon amie.»
-
-K.--«Ma première belle était extrêmement maigre; je n'en ai plus voulu
-que de grasses.»
-
-M.--«Il me paraît que nous aurons quelque peine à nous comprendre.»
-
-K.--«Mon Dieu, non. C'est que vous êtes sentimental et que je ne le
-suis pas. Savez-vous sur quoi je juge la femme qui me convient? Sur
-son appétit. Il faut que ma maîtresse mange beaucoup, et, plus elle
-mange, plus je l'aime, car mieux elle se portera.»
-
-L'argument m'a paru si fort que je me suis levé pour saluer un no 1[169]
-qui venait d'entrer dans le salon.
-
- [169] Par cette expression qui revient plusieurs fois dans le
- cours de sa correspondance, le prince de Metternich désignait
- sans doute les membres des familles souveraines et quelques
- personnages de grande importance. Il rangeait, comme on le verra
- plus loin, les personnages secondaires dans des catégories
- numérotées 2, 3, 4...
-
-Que de Kozlovski dans le monde! Le ciel a fait les gros bras tout
-exprès pour eux.
-
-Ma bonne amie, je t'écris une lettre bien bête; tu vois que je pousse
-le scrupule jusqu'au point de ne pas te déguiser le moindre détail de
-ma pensée et même de l'ordre dans lequel mes pensées se succèdent. Je
-trouve que c'est faire preuve de sens commun que de ne pas se
-présenter en parure recherchée à son amie. Si elle ne veut pas de vous
-tel que vous êtes, elle ne voudra également plus de vous... tel que
-vous voudriez être.
-
-Je te prends, ma bonne D[orothée], telle que tu es. Tu vois que je
-sais ton nom, et je me crois fort avancé en besogne.
-
-Éprouves-tu aujourd'hui ce que j'éprouve, mon amie? Y a-t-il du vide
-dans ce monde? Que faisaient les amants avant l'invention de
-l'écriture? Sens-tu le bonheur qu'il y a _à se voir sans plus_?
-Comment avons-nous pu avoir de l'humeur quand nous nous sommes
-rencontrés? Je ne le conçois pas dans ce moment, mais je l'ai éprouvé
-alors. Il faut donc que le fait soit vrai, mais je n'y veux rien
-comprendre dans ce moment. Je donnerais tout pour te voir, fût-ce même
-dans le salon de la rue de Wesel!
-
-Bonsoir, mon amie. Tu dois être arrivée à l'heure qu'il est; il sonne
-une heure de cette grosse cloche que j'entends, et que tu n'entends
-plus, que tu n'entendras peut-être plus jamais. Bonne amie, n'oublie
-jamais Aix et quelques bonnes gens que tu y as vus.
-
-
- Ce 18.
-
-Je vais expédier le porteur de cette lettre. Il va entrer en
-fonctions; j'espère qu'il s'en acquittera bien. Comme il est heureux!
-Il va te voir: crois-tu que ce soit du bonheur?
-
-Ma bonne D... j'ai rêvé de toi une bonne partie de la nuit. J'ai été
-près de toi: tu étais bonne, aimable, comme tu l'es toujours. Je me
-suis réveillé et tu n'y étais pas: j'ai vu que c'est une bien vilaine
-chose que d'être seul. Mon amie, je t'aime _beaucoup_; je me sers du
-mot, quoiqu'il ne dise rien. L'on aime ou l'on n'aime pas. Le plus
-comme le moins n'existe pas en amour. _Moins aimer_ c'est _ne plus
-aimer_. Sois satisfaite si je te dis que je t'aime et rends-moi amour
-pour amour.
-
-Je partirai d'ici samedi[170] après-dîner. Je serai à Bruxelles dans
-la journée de dimanche. Si le porteur dit que peut-être je ne viendrai
-pas, c'est qu'il en a l'ordre: ne le crois pas et crois-moi. C'est
-pour te dispenser de la forte fièvre qu'il dira que _peut-être_ je
-pourrais changer d'avis: un peu de malaise à la suite des fatigues de
-la Cour suffira pour te retenir vu le _peut-être_.
-
- [170] «Le prince de Metternich à l'empereur
- François.--Aix-la-Chapelle, 17 novembre. Sire, dans notre
- conférence d'aujourd'hui, le duc de Richelieu a fait un rapport
- sur les affaires d'Espagne, en ce qui concerne les colonies de
- cette puissance; ce rapport entraînera une discussion tellement
- importante que j'ai dû me rendre au vœu unanime de mes collègues
- et prendre part au débat. Dans tous les cas, il faudrait que je
- fusse de retour ici samedi prochain, c'est-à-dire le jour où le
- duc de Wellington assistera à la conférence. Je me suis donc
- décidé à partir pour Bruxelles samedi, le 21 de ce mois, au lieu
- de demain 18 novembre, après la clôture des conférences.»
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 164).
-
-Et puis, sois bonne et douce avec ton mari: pas de querelles; elles
-gâtent plus qu'elles ne servent et je ne les aime pas. Si tu as envie
-de te fâcher, pense à ton ami et dis-toi qu'il blâmerait le fait. Je
-te fais découvrir ici un singulier côté de ma façon d'être.
-
-Combien d'amis trouverais-tu qui te donneraient un pareil conseil? Et
-ton cœur ne te dit-il pas que je t'aime plus que ne pourraient
-t'aimer ceux qui te diraient le contraire? Consulte-le toujours, ton
-cœur, si tu veux savoir ce que je veux. Il ne te trompera jamais,
-aussi longtemps qu'il sera à moi.
-
-Adieu, mon amie. Tu vois que mon no 1 est long[171]. Tu en recevras de
-bien plus longs encore. Il est si facile de dire ce qui vous passe par
-la tête quand l'on a le cœur plein, tout aussi facile que de trouver
-quatre mots quand le cœur est vide. Tu me crois tout à toi, parce que
-je le suis: rien ne trompe sur ce fait.
-
- [171] La lettre no 1 qui se termine quelques lignes plus bas.
-
-Adieu et au revoir. Que ne pourrais-je le dire souvent! Conçois-tu la
-peine qui ne m'attend, hélas! que trop tôt? Mais, bonne amie, je te
-reverrai!
-
-
-
-
-No 2.
-
-
- A[ix-la-Chapelle]. Ce 20 novembre 1818, minuit.
-
-Mon amie, il s'est opéré un changement forcé dans mes projets de
-voyage. Je ne partirai d'ici que dimanche 22 pour aller coucher à
-Saint-Trond, au lieu de partir d'ici le 21 et aller coucher à Liège.
-Je serai le 23, à midi, à Bruxelles. Dans mon premier plan, j'y serais
-arrivé le 22 au soir. Il y a donc une matinée de différence. Ne me dis
-pas qu'une matinée est beaucoup: elle peut être tout. En me
-consultant, je sens qu'une minute vaut la vie sans cette minute. Mais
-les maîtres de poste raisonnent autrement et mes collègues raisonnent
-comme des chevaux. Ils fouettent parce qu'ils sont fouettés à leur
-tour. Mon amie, puis-je leur dire ce qui m'attire à Bruxelles[172]? Et
-si je le leur disais, me laisseraient-ils partir, quand il s'agit de
-la _traite des nègres_? Dussé-je en devenir noir moi-même, ils se
-contenteraient de rester blancs et ils me cloueraient à la table
-verte. Je t'ai dit pour le moins vingt fois, dans le peu de bons
-moments où j'ai pu te parler, que je faisais le plus abominable des
-métiers; j'en ai une conviction si forte et si profonde que mon
-malheur en est accru au point de devenir insupportable.
-
- [172] _Journal des Débats_ du jeudi 26 novembre
- 1818.--«Aix-la-Chapelle, 21 novembre. M. le prince de Metternich
- part demain pour Bruxelles. M. de Floret l'a déjà précédé
- aujourd'hui: on ignore l'objet de ce voyage.»
-
-Puis, je rentre dans mon cœur et je sens qu'il vit! Tout mon espoir,
-toute ma consolation est dans ce cœur que le monde me nie! Et encore
-ce fait tient-il plus ou moins à mon métier! Comment un homme de mon
-espèce pourrait-il sentir? Comment lui accorder ce que l'on ne
-refuserait qu'avec la crainte de commettre une injustice au mendiant
-dans la rue? Ma bonne D[orothée], je te le demande: crois-tu que je
-puisse aimer? Es-tu contente que je ne sois pas ce que l'on croit que
-je suis? N'éprouves-tu même pas un peu de bonheur de le savoir mieux
-que le monde? Gardons ce secret à nous deux; ne le trahissons pas;
-qu'il soit et qu'il reste le nôtre. Dis-toi, dans toutes les
-circonstances de ta vie, qu'il existe un être qui t'est dévoué, plus
-certes qu'on ne te l'a jamais été. Quel est donc le motif qui pourrait
-me porter à te le dire? Qu'ai-je eu de toi hors ce que j'aime plus
-aujourd'hui que ma vie: la conviction d'être aimé de toi et de
-l'espérance sur un avenir vague! Mon amie, il faut que tu aies de bien
-grandes qualités pour que je sois placé vis-à-vis de toi ainsi que je
-le suis; sans te connaître par l'_usage de la vie_, fût-ce même celui
-du salon, sans souvenir autre que de ce que je t'ai voué de sentiments
-dans un aussi court espace de temps que l'est celui de notre
-connaissance, sans un fait, sans prémisses et sans suites!
-
-Que de confiance ne dois-je pas te vouer; combien ce lien invisible,
-qui est l'amour lui-même, doit m'avoir saisi pour que l'homme au monde
-le moins susceptible d'illusions n'éprouve pas un seul instant la
-crainte d'avoir trop donné. Quand je t'ai dit, le premier jour où je
-t'ai parlé de _nous_, que tu me connaissais tel que je suis, t'ai-je
-trompée? J'ai été pour toi ce que je suis si rarement: _tout en
-dehors_ dès les premiers moments de notre liaison. Je n'y ai point eu
-de mérite; mon cœur a toute ma confiance: il ne m'a jamais trompé et
-il ne me trompera jamais. C'est lui qui m'a permis de croire et j'ai
-cru; c'est lui qui m'a fait passer sur toutes les considérations par
-trop naturelles dans notre position, et j'ai passé outre. Rends-moi la
-justice que je ne me suis point arrêté, mais aussi sois sûre que l'on
-ne m'a jamais vu bouger de ma place. Je tiens ferme ce que je tiens et
-ce à quoi je tiens. Mon âme est forte et droite et mes paroles sont
-vraies, toujours et en toute occasion. C'est là l'énigme résolue de ma
-prétendue _finesse_. Aussi souvent qu'un sot se trompe sur mon compte,
-il m'accuse de cette finesse que je déteste parce que je la méprise.
-Il se fâche et je reste calme: voilà ma réputation de _froideur_
-établie. J'ai une mine sur laquelle on cherche ce que la foule n'y
-trouve pas, mais ce que mon ami découvre facilement et ce que mon amie
-découvre toujours. Il suffit du fait pour me nier _du cœur_. Je suis
-enfin sans haine et sans passions--sans haine car j'ai trouvé toujours
-que mes ennemis avaient tort et je les ai plaints--sans passion autre
-que pour l'être qui ne s'en vante pas. Voilà _l'homme introuvable_
-défini et voilà en peu de mots l'histoire de ma vie.
-
-Le jour où tu me diras: _comme tu sais bien aimer_, je serai l'homme
-du monde le plus fier. _Cette fierté_ est la seule de laquelle je sois
-capable; je réserve toute autre aux sots et je ne le suis pas. Cette
-_prétention_ enfin est la seule que je me permette d'avoir.
-
-Mon amie, tu apprendras bien à me juger--de près si le ciel exauce mes
-vœux, et de loin si le sort ne les seconde pas. Tu me diras un
-jour--et je t'interpellerai--si j'ai bien fait mon portrait. Le jour
-où je croirais me tromper, je serais le plus malheureux des hommes.
-
-
- 21 novembre, 9 heures du matin.
-
-Je vais faire partir cette lettre avec la commande de mes chevaux.
-J'espère que tu pourras la recevoir avant mon arrivée. Le fait me fera
-grand plaisir.
-
-J'ai passé hier quatre fois par la rue de Cologne[173]. J'ignore
-pourquoi chaque affaire m'y mène: je ne connais plus les promenades à
-l'est de la ville; tout me tire vers le bord opposé. La route de Liège
-est une bien vilaine route; j'y ai mené ce matin Castlereagh, Capo et
-Nesselrode[174]; ils ont juré et j'ai continué à marcher; ils s'en
-sont retournés et je ne l'ai pas fait; j'ai quitté enfin ma route pour
-la reprendre à meilleures enseignes.
-
- [173] Pendant leur séjour à Aix, le comte et la comtesse de
- Lieven logeaient dans une maison de la rue de Cologne. L'empereur
- de Russie habitait l'ancien palais des préfets français, dans la
- même rue qui fut débaptisée en l'honneur de ce fait et devint la
- rue Alexandre (_Archives du ministère des affaires étrangères._
- France, Mémoires et documents, vol. 337, fº 221. Liste des
- personnes qui composent la suite de S. M. l'empereur de
- Russie.--_Moniteur universel_ du 27 septembre et du 28 octobre
- 1818).
-
- [174] NESSELRODE (Charles-Robert, comte de). Né à Francfort, 14
- décembre 1780. Il était, depuis 1816, «secrétaire d'État
- dirigeant le département des affaires étrangères» conjointement
- avec Capo d'Istria. Il occupa ce poste jusqu'au moment où il
- donna sa démission, le 15 avril 1856, après la guerre de Crimée.
- Il mourut à Saint-Pétersbourg le 23 mars 1862 (_Biographie
- générale_ (Didot), vol. XXXVII, col. 772).
-
-Ta maison n'est pas louée. Je l'ai demandé à ma vieille édentée de
-l'autre jour, et j'ai manqué l'embrasser. La bonne femme doit me
-prendre pour un acquéreur très décidé en faveur de la rue de Cologne.
-
-Adieu, mon amie. Au revoir: je tâcherai de toute manière à te voir au
-spectacle _lundi_, et si tu fais ou bien si tu veux autre chose,
-dis-le à notre homme. Je veux que le premier mot qu'il me dise soit
-une nouvelle de toi.
-
-Adieu et aime ton ami.
-
-
- Ce 24 novembre[175].
-
-Mon amie, il me reste tant et si peu à désirer, je suis à la fois si
-riche et si pauvre, mon âme est si satisfaite et elle ne l'est pas, le
-présent offre tout et l'avenir est en espérances--ma pauvre amie, que
-deviendrons nous? Tout ce que destin voudra!
-
- [175] Cette lettre fut écrite à Bruxelles. M. et Mme de Lieven,
- partis le 18 novembre d'Aix-la-Chapelle, étaient arrivés le 19 à
- l'Hôtel Bellevue et séjournèrent dans la capitale des Pays-Bas
- jusqu'au 27. Metternich, arrivé le 23, en repartit le 28 (Lettres
- du 17 novembre, du 27 novembre, du 28 novembre.--_Gazette
- d'Augsbourg_, 1er décembre 1818, no 335, p. 1339; no 342, 8
- décembre 1818, p. 1367.--_Mémoires du prince de Metternich_, t.
- III, p. 132.--_Moniteur universel_ du lundi 30 novembre 1818, no
- 334, p. 1398; du jeudi 3 décembre 1818, no 337, p. 1410).
-
-Tes lettres m'ont fait un bien qui ne m'étonne pas; mais il m'effraie.
-Je te vois et je voudrais pleurer au lieu de dire des balivernes! Mais
-je te vois! Que puis-je désirer après et avant une aussi cruelle
-séparation?
-
-Reste malade: c'est-à-dire que ton état à la fois exige des
-ménagements, mais qu'il ne te prive pas de la faculté de sortir. Il
-faudra toujours consulter le mieux _du moment_. Sais-tu ce qui me
-console? C'est l'idée de nous créer un avenir plus stable que ne
-peuvent être tous les calculs qui ne portent que sur un état présent
-plus que gêné. La volonté de l'homme est une bien imposante puissance
-et je _sais vouloir_. Ne t'y trompe pas, mon amie: je n'en connais pas
-beaucoup qui le savent.
-
-Tu veux que j'aie bonne opinion de toi? Si je ne l'avais pas, crois-tu
-que je t'aimerais? Non, mon amie, jamais je n'aimerai que l'être que
-je crois digne du sentiment le plus saint à mes yeux. Rien en amour
-n'est profane, et, dès que tel n'est pas le cas, il n'y a plus
-d'amour. Le jour où je t'ai dit que je t'aimais, je t'ai dit à la fois
-que je te respecte, que je suis plein de confiance en toi, que je te
-crois bonne, sûre et constante. Or, je ne suis pas injuste et si je
-veux que tu sois tout cela, je dois _me donner_ tel que je _te
-prends_. Le temps te prouvera, mon amie, qui je suis.
-
-Le meilleur moyen de me faire savoir quand tu es seule, c'est de
-m'envoyer des feuilles anglaises. Je prends ce soir un paquet avec
-moi, pour avoir un prétexte de t'envoyer Floret[176] si je pouvais en
-avoir besoin.
-
- [176] FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier, puis baron de),
- conseiller de Cour à la chancellerie de Cour et d'État. Né à
- Vienne le 15 février 1776, mort dans la même ville le 1er février
- 1827. Il fit partie de l'ambassade extraordinaire envoyée à
- Londres en 1821 pour représenter l'empereur d'Autriche au
- couronnement du roi George IV. Très dévoué à M. de Metternich,
- qui l'appelait «le fidèle Floret», il accompagnait ce dernier
- dans tous ses déplacements. C'est à lui que les lettres de Mme de
- Lieven étaient adressées sous double enveloppe pour être remises
- au prince (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Mémoires du prince
- de Metternich_, t. III, p. 465).
-
-Nous verrons s'il ne vaudra pas mieux de ne pas aller à
-Waterloo[177]. Pourquoi tous les autres n'iraient-ils pas?
-
- [177] M. de Metternich alla avec Wellington visiter le champ de
- bataille de Waterloo, le 26 novembre (Voir plus loin, lettre du
- 27 novembre).
-
-Si le projet d'aller à Anvers _seul_ pouvait se réaliser[178]! Enfin,
-mon amie: mercredi, jeudi, vendredi, voilà ma vie.
-
- [178] Ce projet fut abandonné.
-
- * * * * *
-
-Mon amie[179], tu pars et tu emportes à la fois ma vie, mon
-bonheur--tout! Rentre en toi, dis-toi ce que tu éprouves: tu sentiras
-ce que je sens, tu éprouveras ce que j'éprouve; n'en diminue rien: pas
-une pensée, pas un fait! Reste mon amie--toujours, pour la vie. Ne
-crois pas que rien puisse changer en moi; ce que je t'ai dit, le temps
-te le prouvera--ce que je t'ai promis, je le tiendrai. Je cesserai
-plutôt d'exister que de cesser d'être _moi_; rien n'a jamais changé en
-moi: pourquoi changerais-je dans un intérêt qui ne m'appartient plus,
-qui est devenu le tien? Mon amie, crois aujourd'hui à ma parole et à
-ton cœur: tu finiras par être convaincue que je ne t'ai point
-trompée. Je t'ai dit ce matin que je ne pouvais pleurer que quand je
-suis seul, ou quand je suis avec cet autre moi-même dans le sein de
-laquelle je puis épancher bonheur, malheur, peine et plaisir. Je
-t'écrirai dans le reste du jour de demain. Je ne puis plus t'écrire
-maintenant, car je n'y vois pas.
-
- [179] Lettre sans date, vraisemblablement écrite dans la nuit du
- 26 au 27 novembre. Les Lieven quittèrent Bruxelles le 27 au
- matin.
-
-
-
-
-No 3[180].
-
-
- Bruxelles, ce 27 novembre 1818.
-
-Mon amie, ma bonne amie, c'est du lieu où j'ai été si heureux et si
-malheureux que je t'écris; de celui qui a vu finir ma vie, qui ne
-s'effacera jamais de ma mémoire, que j'aime et que je hais. Tout en
-moi est placé en contradiction: ce n'est certes pas dans une position
-pareille que l'on peut former des prétentions au bonheur.
-
- [180] Ici reprend la série des envois numérotés, interrompue
- pendant le séjour commun du prince de Metternich et de la
- comtesse de Lieven à Bruxelles.
-
-Mon bonheur aujourd'hui, _c'est toi_. Mon cœur, mon âme, tout ce qui
-vaut en moi t'appartient. Tout ce qu'il me reste de sentiment, c'est
-pour sentir la perte que j'ai faite. Tout en moi est vague: tout est
-peine et souffrance. Ma tête, si froide, me reproche ce que mon cœur
-approuve; ma vie est dédoublée; la partie qui est près de moi, la
-seule dont je dispose, est celle que je n'aime pas et elle ne me sert
-qu'à faire tout ce que je déteste. Ce cœur qui est devenu le tien, ne
-m'offre que peines et regrets. Mon amie, me suis-je bien conduit?
-Es-tu contente de moi? _Sens-tu tout ce que je n'ai pas fait?_ T'ai-je
-fourni des preuves de respect et d'amour? Doutes-tu encore de moi?
-Suis-je cet homme froid et inaccessible qui t'avait effrayée et qui
-devait déplaire à un être tel que toi?
-
-Je t'écris peu de mots; je n'ai pas la faculté de t'écrire plus.
-J'ignore ce que je sens: tout est confus. Le présent a cessé d'exister
-pour moi; le passé se renferme en peu de jours; l'avenir, seul, survit
-à tant de destructions. Si on avait pu le tuer, on l'eût fait.
-
-Mais conçois-tu ce que doit être une pareille attitude pour l'homme
-qui a pour principe de ne pas trop s'occuper du lendemain, qui est
-tout positif, qui sent que toute sa force réside dans son action sur
-le présent? Sur moi, enfin, qui suis forcé maintenant à porter jusqu'à
-mon existence même hors de moi-même, qui vais la chercher au loin, qui
-dois subordonner tout ce qui est _sûr_ (par le fait même que rien
-n'est sûr dans ce qui constitue ma vie et mon existence) à un avenir
-incertain comme toute conquête? Mais, mon amie, ne le crains pas cet
-avenir; c'est à moi de le créer, tout ce que j'ai de volonté n'a qu'un
-but, et ce que l'homme _veut_ offre d'immenses chances de succès. La
-mort peut me séparer de toi: la vie me rapprochera de toi.
-
-J'ai fixé mon départ d'ici à demain. Je partirai vers 3 heures; je
-serai le matin à Aix-la-Chapelle. J'y resterai la journée du 29. Je
-vais le 30 à Cologne, le 1er au delà de Coblenz, le 2, chez moi, au
-Johannisberg. Je serai le 3 à Francfort, le 7 à Munich, le 12 à
-Vienne.
-
-Je veux que tu saches me trouver. Ta pensée rencontrera toujours la
-mienne. S'il me reste un sentiment de bonheur, c'est cette _unité de
-propriété_. Sans ce sentiment je puis éprouver des fantaisies, mais
-point d'amour. Ce qui me lie à toi, c'est ce repos intérieur qui ne
-me permet pas un doute sur la parfaite identité de nos pensées. Je
-suis sûr comme de mon existence que ma pensée est la tienne, que mes
-vœux sont les tiens; mes goûts, mes plaisirs et mes peines, tout,
-tout [est] tien. Le jour où j'ai eu ce pressentiment, j'ai commencé à
-voir ce que tu pourrais devenir pour moi. Combien l'intervalle qui a
-séparé la réalité de la possibilité a été court? Ne va pas chercher la
-clef de l'énigme en moi, cherche-la en toi-même, tu la trouveras dans
-ton cœur. Mon amie, pour se comprendre ainsi que nous nous sommes
-compris, il faut bien qu'il n'y ait qu'une impulsion à suivre et point
-une conquête à faire! Que les hommes qui m'avaient dit que tu étais
-faite pour moi ont eu raison! Oui, mon amie, toi, tout toi est ce qui
-ferait le bonheur de ma vie. Il te resterait peut-être à faire une
-découverte et tu la ferais: tu te crois jalouse? Eh bien, je défierais
-ta jalousie et nous verrions lequel des deux sentiments l'emporterait,
-celui de l'inquiétude ou celui de la douce jouissance, le seul et le
-véritable bonheur. Je te permets de retourner à ton ancien rôle, le
-jour où tu croiras que l'on peut aimer plus et que surtout l'on puisse
-t'aimer plus que moi. Je suis tout ou rien, en tout et pour tout. Mon
-amie, il n'est que peu d'êtres qui soient tels, mais ceux qui le sont
-ne prêtent point au doute.
-
-Adieu pour ce soir. Mon homme va partir. Demain je t'écrirai à
-Londres. Je veux que tu y trouves _mes_ lettres et _tes_ lettres. Tu
-auras de mes nouvelles de la route: je t'enverrai de toutes les bonnes
-stations sous le point de vue de la régularité des postes, et je
-t'écrirai de toutes où je pourrai trouver le moment d'écrire. L. aura
-l'instruction d'envoyer sous un couvert que j'ajouterai, toutes celles
-qui pourraient arriver à Paris après ton départ.
-
-Je t'envoie une feuille d'ici pour que tu voies que nous avons été à
-Waterloo[181]. Les 26 sont de bons jours[182].
-
- [181] A cette lettre est épinglée une coupure de journal où le
- passage ci-dessous est souligné au crayon rouge: «ROYAUME DES
- PAYS-BAS. _De Bruxelles, le 26 novembre._ Ce matin, vers 10
- heures, le duc de Wellington est allé chercher S. A. le prince de
- Metternich et ils sont partis ensemble, avec une suite de trois
- voitures, pour aller visiter le célèbre champ de bataille de
- Waterloo, théâtre immortel de la valeur des armées alliées et du
- génie du grand capitaine qui les commandait.»
-
- [182] Le 26 octobre, M. de Metternich et Mme de Lieven étaient
- allés, d'Aix-la-Chapelle, en excursion à Spa. C'est au cours de
- ce voyage que naquit leur sympathie réciproque (Voir lettre du 28
- novembre).
-
-Adieu. Je t'écrirai mieux quand je saurai ce que je t'écris, et je le
-saurai le jour où je pourrai former mon plan sur l'avenir sur une base
-solide.
-
-Adieu. Pense à moi.
-
-
-
-
-No 4.
-
-
- Bruxelles, ce 28 novembre 1818.
-
-Voici la première lettre que je t'adresse à Londres. Elle ne sera pas
-la première que tu recevras, car je t'écrirai encore pendant ton
-séjour à Paris, mais elle est destinée à te faire penser à ton ami dès
-ton arrivée dans le lieu qui doit un jour nous rapprocher.
-
-Mon amie, quand l'on sent comme moi, on est accessible à toutes les
-nuances: conçois-tu que j'aime mieux t'écrire à Londres qu'à Paris?
-
-Je t'envoie le dépôt que tu m'as confié. J'ai relu toutes mes lettres
-et j'ai pleuré en les lisant. Quelle est donc cette puissance que tu
-exerces sur moi? Ce pouvoir duquel tu t'es emparée si vite? Crois-tu
-que je sois facile à conquérir, que l'on me fasse éprouver ce qui
-n'est pas né et formé d'avance en moi? Tu te tromperais si tu le
-croyais.
-
-C'est le 22 octobre que nous avons _causé_ pour la première fois chez
-M. de N.[183]. Tu m'as prouvé ce jour-là que tu étais attentive à ce
-qui n'effleure pas même la femme qui à mes yeux pourrait encore être
-vulgaire, le monde eût-il porté depuis longtemps un autre jugement sur
-son compte. Le 26, nous avons, pour la première fois, eu un but
-commun dans l'une des actions les plus indifférentes de notre
-vie[184]. Te souvient-il que j'ai préféré mon compagnon de voyage à
-toi? Tu m'as déplacé de ma voiture: j'en ai été peiné comme il est
-possible de l'être par un léger sacrifice que l'on porte à la
-politesse. Nous avons causé: tu m'as plu car tu étais bonne et sans
-apprêt. Le 27, j'ai eu du plaisir à te voir. C'est moi qui t'ai
-proposé de changer de voiture pour ne pas te quitter.
-
- [183] M. de Nesselrode.
-
- [184] Le 26 octobre, le prince de Metternich, le comte et la
- comtesse de Lieven partaient d'Aix-la-Chapelle pour une excursion
- à Spa. Faisaient également partie du voyage: M. et Mme de
- Nesselrode, M. de Steigentesch, le comte Zichy, le comte de
- Lebzeltern, le prince de Hesse et M. de Floret. Les voyageurs
- passèrent à Spa la nuit du 26 au 27 et étaient de retour le 27 à
- 8 heures du soir à Aix. Il se pourrait que, contrairement à ce
- qui est dit dans cette lettre, cette excursion ait eu lieu les 25
- et 26 octobre et non les 26 et 27. Dans une lettre à sa famille,
- datée du 27 octobre, le prince dit: «J'ai fait avant-hier une
- excursion à Spa, etc...». Si cette dernière lettre est bien
- datée, le prince, en écrivant à Mme de Lieven, se serait trompé
- d'un jour, ce qui est excusable à un mois d'intervalle. Noter
- cependant que dans le cours de sa correspondance, il revient
- plusieurs fois sur la date du 26 (Voir lettre précédente et
- _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 129).
-
-J'ai commencé à trouver que ceux qui t'avaient désignée comme une
-femme aimable avaient eu raison; j'ai trouvé la route plus courte que
-la veille. Il me paraît, mon amie, que nous nous sommes dit que les
-distances paraissaient toujours telles au retour.
-
-Le 28, je t'ai fait la première visite, bien de cérémonie. L'heure que
-j'ai passée, assis à tes pieds, m'a prouvé que la place était bonne.
-Il m'a paru en rentrant chez moi que je te connaissais depuis des
-années. Je n'ai pas trouvé impoli que les deux hommes qui étaient dans
-l'appartement fassent bande à part; il m'a même paru qu'ils faisaient
-bien de rester à la grande table ronde.
-
-Le 29, je ne t'ai pas vue.
-
-Le 30, j'ai trouvé que la veille avait été bien froide et vide de
-sens.
-
-J'ignore le jour où tu es venue dans ma loge: _tu_ as eu la
-fièvre--mon amie, tu m'as appartenu! Ne me demande pas ce que j'ai
-éprouvé depuis, ce que j'éprouve--si tu ne le savais pas; si surtout
-tu ne le sentais pas, tu ne serais pas à moi!
-
-Mon amie, voilà le récit fidèle de quatre semaines! Ces peu d'instants
-sont devenus le sort de ma vie et, je le crois, de la tienne, si
-l'absence et le temps n'amortissent pas ce que tu éprouves et ce que
-tu éprouveras encore longtemps. Ma bonne D., ne le défie pas, cet
-inexorable temps qui agit d'une manière si uniforme, et par ce fait
-même tellement en bien ou en mal sur tous les êtres! N'attache, à ce
-que je viens de te dire, nulle autre valeur que celle que j'y attache
-moi-même. Veux-tu savoir ce que je pense? Je vais te le dire.
-
-J'ai acquis, en peu de temps, une grande connaissance de toi, de ce
-toi que j'aime plus que ma vie. Il faut pour cela tout ce que j'ai été
-mis à même de voir. Tu as autant d'esprit qu'il est possible d'en
-avoir; tu as de commun avec toutes les femmes bonnes, fortes et
-placées sur une échelle qui les élève au-dessus de l'immense majorité
-de leur sexe, _le besoin d'éprouver un sentiment qui devient la vie_.
-
-Tu éprouves un vide dans ton intérieur que tu sens le besoin de
-remplir; ton mari est bon, loyal, mais il n'est pas ce qu'un mari doit
-être: l'arbitre des destinées de sa femme.
-
-Tu es toute à moi; jamais je n'ai éprouvé un sentiment de quiétude sur
-ce fait, le premier de tout ce qui constitue le bonheur, comme tu me
-le fais éprouver.
-
-Mon amie, moi qui ai une difficulté à peu près insurmontable de croire
-que je suis aimé, je suis sûr de toi comme de moi-même. Pas une pensée
-ne trouble ce sentiment; celle du contraire même ne m'est pas venue.
-Ma bonne Dorothée, tu dois avoir un charme de vérité que je n'ai
-jamais rencontré; conçois-tu que je dois t'aimer plus que jamais je
-n'ai aimé?
-
-Or, dès que rien ne peut troubler mon repos sur ce fait, pour moi le
-premier de tous, ne crois pas que je craigne la courte séparation. Je
-te le répète, je suis sûr de toi; je te sais trop remplie de ce
-sentiment qui est mien, pour admettre même la possibilité que nul être
-ne puisse occuper la moindre place dans ton cœur. _Mais le temps?_
-Jamais plus un homme ne sera _ton ami_ comme je le suis. Tout ce que
-jamais tu pourrais éprouver ne sera plus ce que tu m'accordes. Un
-rapport, comme l'est le nôtre, n'existe qu'une fois dans la vie, et il
-s'en passe beaucoup où le fait n'a point eu lieu et bien plus encore
-où il ne saurait se rencontrer. Mon amie, il ne faut pas être communs
-pour s'appartenir comme nous nous appartenons!
-
-Mon soin doit être de toujours me placer en face de toi. C'est à moi à
-ne pas me faire oublier. Ne crains pas que je le fasse: ma cause n'a
-jamais eu le moindre intérêt à mes yeux, mais c'est la nôtre que je
-défends, et, dès ce moment, je deviens fort. Habitue-toi à m'écrire
-journellement un mot, et ne fût-ce qu'un mot! L'ami du jour s'oublie
-moins que celui de la veille: que je le sois, cet ami du jour, de
-tous les jours!
-
-Veux-tu causer avec moi? Demande-toi ce que je te dirais dans une
-circonstance quelconque, dans le rapport et sur le fait le plus
-indifférent: tu le sauras si tu consultes ta propre pensée.
-
-Eh bien, mon amie, ai-je de la confiance en toi? Puis-je t'en fournir
-une plus grande preuve qu'en t'assurant qu'en te séparant de moi, tu
-te séparerais de toi-même?
-
-Cette lettre est triste; elle l'est peut-être trop: elle ne porte que
-l'empreinte de l'état de mon âme. Tu me verras toujours tel que je
-suis: mes paroles sont et seront toujours l'expression la plus simple
-de ma pensée du moment; tu sauras ce qui se sera passé dans mon âme
-chaque jour où je t'écrirai, et tu verras que ce qui jamais ne change
-en moi, c'est le sentiment qui fait mon bonheur et qui finit toujours
-par absorber mon existence entière.
-
-Et puis, le monde croit que je ne sais pas aimer! Qu'il croie ce qu'il
-voudra, peu m'importe. Un autre jour, je te dirai ce que je pense du
-monde.
-
-Notre correspondance sera longue: tout ce que tu n'as pas su en quatre
-semaines, tu le sauras par mes lettres. Tu finiras par me connaître
-mieux que nul être ne m'a jamais connu, je ne dis pas mieux qu'un être
-me connaîtra jamais. Cet être, je l'ai trouvé, je le tiens; il est à
-moi, et je ne le céderais pas pour tout ce que le monde pourrait
-m'offrir de charme et de fortune! Il n'existe pour tout homme qu'un
-bonheur: mon bonheur, c'est toi.
-
-Adieu, mon amie. Je finis, car j'expédie mon courrier. Les lettres
-que tu recevras à Paris te diront ce que j'ai fait dans ma journée. Je
-viens d'en passer la meilleure heure: c'est toujours toi qui seras
-l'objet et le moyen des seuls moments que je regarde comme miens.
-
-J'ai prévenu N.[185] que c'est de toi qu'il a à recevoir ordres et
-instructions; il pourra, si tu le veux, te montrer ma lettre. Tu
-verras que j'ai été très précis sur les précautions, surtout sur les
-premières--c'est à toi à régler les suivantes. Je ne te dis pas que
-j'envie N. Je n'ai plus d'envie. Je n'envie personne.
-
- [185] Le personnage désigné par cette initiale et dont il sera
- souvent question dans le cours de cette correspondance est
- Philippe NEUMANN, né à Vienne vers 1778. Il avait débuté dans la
- carrière diplomatique à Paris auprès du prince de Metternich. En
- 1818, il était secrétaire de l'ambassade d'Autriche à Londres. Il
- y devint ensuite conseiller, prit en 1824 une part importante aux
- négociations entre le Portugal et le Brésil et fut chargé d'une
- mission spéciale dans ce dernier pays en 1826. Il fut créé baron
- en 1830 et épousa Augusta Sommerset, fille de Henry, duc de
- Beaufort, dont il devint veuf le 15 juin 1850 (WURZBACH,
- _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XX, p.
- 291.--ŒTTINGER, _Moniteur des Dates_).--En marge d'une lettre de
- Mme de Lieven à Metternich, en date du 3 septembre 1819,
- interceptée par le gouvernement français et publiée par M. Ernest
- DAUDET dans la _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, une note de
- la police dit que «Neumann passe pour être le fils naturel du
- prince de Metternich». Or Neumann était né vers 1778 et
- Metternich en 1773.
-
-
-
-
-No 5.
-
-
- Tirlemont, ce 28 novembre, 11 heures du soir.
-
-Mon amie, j'arrive dans ce triste lieu et je t'écris. J'ai passé une
-partie de ma matinée à envoyer une lettre pour toi à notre ami
-Neumann. Tu la trouveras, c'est le no 4. Ma bonne amie, comme le
-commencement d'un avenir est long lui-même!
-
-J'ai quitté Bruxelles à 7 heures. J'ai eu beaucoup à faire dans ma
-journée; elle a été aussi pleine d'affaires que vide. Mon amie, je ne
-le sens que trop: je ne vaux plus le quart de ce que je valais il y a
-peu de semaines, et cependant je m'aime bien plus; je tiens à moi, je
-me sais gré d'être moi et je me sais gré de ce fait le jour où je ne
-m'appartiens plus! Le cœur de l'homme est la seule puissance qui ne
-succombe pas à l'adversité, et tout ce qui tue la matière, élève et
-fortifie la pensée! Ma bonne amie, combien je sens que tout ce que
-j'emporte de Bruxelles n'est plus à moi! Promets-moi de ne plus jamais
-me rendre ce qui est devenu ta propriété. Ne me force plus à être
-_seul dans le monde_.
-
-Hier, je t'ai vue partir. Ma fille était avec moi. Elle m'a dit: «Je
-suis bien fâchée qu'elle parte avant nous», et je l'ai embrassée.
-
-Sens-tu ce qui s'est passé en moi dans ce moment?
-
-J'ai dîné je ne sais où. J'ai été passer ma soirée dans le ménage qui
-fait toute mon envie! J'aime à les voir, ces bonnes gens. Jamais je ne
-suis plus heureux du bonheur d'autrui que quand je suis malheureux. Je
-ne connais pas le sentiment de l'envie: il est toujours vil et bas.
-Les bonnes gens m'ont parlé de toi, et tout juste comme il leur
-convient d'en parler. Lady C.[186] m'a serré la main, et elle avait
-l'air de me dire: je sais ce qui se passe en vous et je vous plains.
-Je me plains tant moi-même que tout ce que peuvent me dire mes amis ne
-diminue ni n'ajoute à ma peine.
-
- [186] Peut-être Lady Castlereagh. Lord et Lady Castlereagh,
- venant d'Aix, étaient arrivés le 26 novembre à Bruxelles où ils
- étaient descendus à l'Hôtel Wellington. Ils y restèrent jusqu'au
- 1er décembre. Le 3 décembre ils arrivaient à Paris à l'hôtel de
- la légation d'Angleterre, rue du Faubourg-Saint-Honoré (_Moniteur
- universel_ du 1er décembre 1818, no 335, p. 1401 et du 5
- décembre, no 339, p. 1420).--Le ménage Castlereagh était très uni
- (_Mémoires de la comtesse de Boigne_, t. II, p. 216).
-
-Je vais me coucher pour partir demain à 5 heures. Tu es, à l'heure
-qu'il est, à Roye. Tu seras demain à Paris. Il ne te plaira pas, mon
-amie, et je ne veux pas que tu y plaises. Je ne veux plus que tu
-plaises à un être humain qu'à moi. Je voudrais quasi que tu fusses
-laide et maussade et que tu puisses me savoir gré de t'aimer sans
-plus.
-
-On me porte dans ce moment le livre dans lequel les étrangers
-s'inscrivent. J'y trouve ce qui suit: «Le colonel Nep, de la
-Terre-Neuve, allant à Spa»; et quatre pages après: «Le colonel Nep, de
-la Terre-Neuve, de retour de Spa, où il a bu les eaux avec beaucoup
-d'effet pour sa santé, à Bruxelles où il demeure au Parc. Quoiqu'il se
-trouve mieux portant, il perd son appétit presque toujours après
-dîner.»
-
-L'esprit du colonel Nep ne te séduira jamais. Je te permets de le
-rencontrer et de le recevoir avant ou après dîner, tout comme tu
-voudras.
-
-
- Aix-la-Chapelle, ce 29, 11 heures du soir.
-
-Je suis ici depuis 5 heures du soir. Je n'ai mis en tout que quatorze
-heures de marche de Bruxelles ici. La manière dont j'ai été à
-Bruxelles et celle dont j'en suis revenu n'est que l'empreinte de
-toutes choses humaines: on va lentement vers le bonheur et l'on s'en
-éloigne avec une rapidité effrayante.
-
-Mon amie, j'ai vu la route de Spa. Je me suis arrêté devant le plus
-mauvais cabaret du monde: le pain y était bon, il ne vaut plus rien.
-Si j'avais rencontré Ficquelmont[187], je l'aurais embrassé.
-
- [187] FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), né à Dieuze
- (Lorraine) le 23 mars 1777. Servit d'abord la France dans le
- Royal-Allemand et entra en 1793 dans l'armée autrichienne où il
- parvint au grade de général de cavalerie. Ambassadeur d'Autriche
- à la Cour de Suède (septembre 1815-mai 1820), à Florence, à
- Naples, à Saint-Pétersbourg, enfin ministre d'État et chef de la
- section de la guerre au département des affaires étrangères
- (1840). Après la révolution de 1848, il reçut le ministère de la
- maison de l'Empereur et des affaires étrangères (18 mars 1848)
- qu'il occupa jusqu'à la retraite de Kolowrath. Il mourut à Vienne
- le 6 avril 1857 (_Allgemeine Deutsche Biographie_ Leipzig Duncker
- und Humblot, 1875-1900, t. VII, p. 1).
-
-Je suis descendu ici tout juste comme je devais y descendre:
-_vis-à-vis de chez moi_. Mon amie, rien en moi n'est plus comme il y a
-six semaines. Je suis dédoublé; je suis ici et je n'y suis pas. Il est
-juste que je ne loge pas chez moi. Mais je suis dans cette bonne
-chambre où j'ai été un seul instant avec toi--et quel instant!
-
-J'ai dîné chez le P. de H.[188]. J'ai beaucoup parlé affaires. J'ai
-rendu compte de commissions que l'on m'avait données. Bon Dieu, comme
-toutes ces affaires et ces intérêts me touchent peu! J'ai cependant
-réussi en tout: j'ai tout fait et tout fini. Ce fait se lie à mon
-sort. Je parviens toujours à tout ce qui ne m'intéresse pas, et je
-reste seul et malheureux au milieu de ce que le monde appelle du
-succès et ce que les sots nomment du bonheur. Mon amie, ce n'est pas
-là qu'est le bonheur, et il ne s'y trouvera jamais: veux-tu savoir où
-il se trouve? Comme nous le saurions à nous deux si le monde n'était
-point placé entre nous!
-
- [188] Le prince DE HARDENBERG (voir _Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 132).--HARDENBERG (Charles-Auguste, comte
- puis prince DE), né le 31 mars 1750 à Essenrode. D'abord ministre
- du Hanovre en Hollande, il passa au service du duc de Brunswick
- puis à celui du margrave d'Anspach et Bayreuth, enfin à celui de
- la Prusse. Chancelier après la retraite d'Haugwitz (1803), il dut
- abandonner ces fonctions le 24 avril 1806, mais les reprit le 6
- juin 1810. Créé prince le 3 juin 1814, mort à Gênes le 26
- novembre 1822 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. X, p. 572).
-
-J'ai une bonne occasion pour envoyer cette lettre par Bruxelles à
-Paris. Elle t'arrivera vite et bien. J'aurai soin de t'en faire passer
-une autre de Francfort.
-
-Je vois que ma correspondance tournera en un véritable journal. Ne
-t'ennuie pas à le lire. Il me reste tant de choses à te dire! Je n'en
-trouverai, hélas! que trop le temps dans notre cruelle séparation.
-
-Je vais demain à Cologne. J'y ai quelques affaires qui me forcent à y
-passer la nuit. Après-demain, je coucherai à Coblenz.
-
-Adieu, bonne amie. Pense à ton ami, le meilleur que certes tu as
-jamais eu: aime-le et calcule ses peines sur les tiennes. Je ne te dis
-pas de m'écrire. Je suis sûr que tu le fais. Je le suis de tout et
-pour toujours!
-
-
-
-
-No 6.
-
-
- Coblenz, ce 1er décembre 1818.
-
-Je commence un nouveau mois loin de toi, mon amie, et je le commence
-dans le lieu qui m'a vu naître. Je ne puis te dire à quelles
-singulières réflexions tant de circonstances entassées dans un si
-court espace de temps que l'est celui qui englobe toute _notre
-existence_ font naître en moi.
-
-Mon amie, il faut que je t'aime beaucoup pour souffrir tout ce que je
-souffre! Ne m'abandonne plus, et que je retrouve toujours en toi
-l'amie qu'il me faut pour le bonheur de ma vie!
-
-J'ai couché la nuit dernière à Cologne. Ma journée a été courte, car
-j'avais du monde qui m'attendait dans cette ville, et que j'ai dû
-voir, quelque peu disposé que je sois à m'occuper de rien, à la
-lettre: _de rien_.
-
-Je suis parti de Cologne ce matin, je suis arrivé ici cet après-midi.
-
-Tu ne sais rien de ma vie, excepté ce que tu as lu depuis plusieurs
-années dans les feuilles publiques; or, ce n'est certes pas le moyen
-de savoir rien de ce qui peut t'intéresser sur mon compte.
-
-Nous nous sommes vus, je t'ai aimée; tu as appris à me connaître mieux
-en moins de quatre semaines que tu ne m'eusses connu sans doute,
-durant des années d'un commerce moins intime. Mais tu ne sais
-cependant rien de moi. Tu connais aujourd'hui mon cœur mais tu ne
-sais rien de l'histoire de ma vie.
-
-Quel champ à exploiter, mon amie, que celui d'une vie entière! Que de
-bonnes heures à passer dans de longues soirées d'hiver! Mon amie, nous
-aurions à nous conter beaucoup et n'aurions pas tout dit au bout de
-l'hiver! Quel mal y aurait-il à nous laisser tranquillement établis
-sur un de ces meubles que vous avez tant raffinés en Angleterre, au
-coin du feu, loin de tout trouble, sans interruption, moi te voyant me
-sourire vingt fois, t'entendant m'applaudir et peut-être même me
-gronder, moi toujours prêt à te dire plus que peut-être même tu
-voudrais entendre, et toi m'écoutant toujours et me contant à ton tour
-tant et tant de choses que je désirerais savoir!
-
-Un pareil hiver vaudrait-il celui que tu vas passer? Et sais-tu quel
-en serait le résultat? Nous saurions ce dont nous avons le
-pressentiment aujourd'hui, qui nous est venu comme toute inspiration,
-comme tout ce que l'on aime à croire: nous saurions, mon amie, que
-notre âme est de la même trempe et que, sortis de la main d'un même
-Créateur, nous sommes deux êtres parfaitement homogènes! Crois-en, mon
-amie, à la première qualité, peut-être à la seule que j'aie: à mon
-tact. Je ne me trompe pas sur ce fait et c'est toi qui me sers de
-seule consolation.
-
-Je vais t'esquisser mon histoire. Où l'idée pourrait-elle m'en venir
-plus naturellement que tout juste à Coblenz?
-
-Je suis né dans cette ville le 15 mai 1773, un peu plus de treize ans
-avant que le même moule a servi au sort pour créer, à plus de 600
-lieues, cet être que j'ai deviné avant de l'avoir connu[189].
-
- [189] Madame de Lieven était née le 17 décembre 1785 à Riga,
- c'est-à-dire douze ans, sept mois et deux jours après le prince
- de Metternich.
-
-Mon père était ministre de l'Empereur dans toute cette partie de
-l'ancien empire[190]. La place convenait à mon père: il s'y est trouvé
-au milieu de ses possessions principales, près de ses sujets qu'il a
-rendus plus heureux que ne l'a fait la république française qui les
-lui a arrachés, comme au reste des princes allemands de la rive gauche
-du Rhin.
-
- [190] Au moment de la naissance du prince Clément de Metternich,
- son père n'était pas encore ministre de l'Empereur. Il ne fut
- envoyé en cette qualité auprès des Cours électorales de Trèves et
- de Cologne, que le 28 février 1774. En 1773, le comte Franz-Georg
- était, depuis 1768, au service de l'électeur de Trèves.
-
-Ma jeunesse n'a présenté rien de remarquable. J'ai été un bon enfant,
-laborieux, fort occupé de mes devoirs et de mes livres. A l'âge de mon
-premier développement, mon esprit et mon cœur se sont portés sur deux
-routes différentes. J'ai donné dans une exaltation religieuse telle
-que mes parents et mes gouverneurs en ont été effrayés. Mes vœux
-allaient leur train et mes études le leur. A dix-sept ans, j'ai été--à
-un peu d'expérience près--ce que je suis aujourd'hui, tout juste ce
-que je suis, mêmes qualités et mêmes défauts, mais mon cœur est
-redescendu sur terre.
-
-J'ai fait à cette époque, à Bruxelles[191], la connaissance d'une
-jeune femme de mon âge, pleine d'esprit, de bon goût et de raison,
-française, de l'une des premières familles. Je l'ai aimée comme aime
-un jeune homme. Elle m'a aimé dans toute l'innocence de son cœur.
-Nous voulions tous deux ce que nous ne nous sommes jamais demandé; je
-ne vivais que pour elle et pour mes études. Elle, qui n'avait rien de
-mieux à faire, m'a aimé _tout le jour_; elle passait les nuits avec
-son mari, et je crois qu'elle y était plus occupée de moi que de lui.
-Cette relation a duré plus de trois ans, et elle a eu pour moi
-l'inappréciable avantage de me détourner de toutes les folies de
-mauvais goût si communes à cet âge. Réunis, nous nous assurions de
-notre amour réciproque, et nous voyions un si long avenir devant nous,
-que nous remettions le dénouement de tant d'amour à des temps plus
-opportuns, comme si le temps ne coulait pas alors comme toujours!
-Absents, nous nous écrivions et nous ne pouvions attendre le moment de
-nous réunir. Nous fûmes enfin séparés pour plus de quinze ans. Je l'ai
-trouvée alors en liaison et grandie de 2 pouces. Nous nous revîmes
-sans nous aimer et en parlant du vieux temps comme on lit une
-chronique[192].
-
- [191] Le père du prince de Metternich avait été, en 1791, nommé
- ministre plénipotentiaire près le gouvernement général des
- Pays-Bas autrichiens à Bruxelles. Le jeune Clément, depuis 1791,
- faisait ses études de droit à Mayence et il passait les vacances
- dans sa famille. Il dut interrompre ses études au milieu de
- l'année 1793 et revint à Bruxelles, qu'il quitta au printemps de
- 1794 pour faire un voyage en Angleterre (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. I, p. 13 et s.).
-
- [192] Il s'agit probablement ici de Marie-Constance DE LAMOIGNON,
- née à Paris le 14 février 1774, morte à Paris le 30 avril 1823,
- mariée le 30 avril 1788 à F. P. B. NOMPAR DE CAUMONT, duc de LA
- FORCE (19 novembre 1772-28 mars 1854) (DE BROTONNE, _Les
- sénateurs du Consulat et de l'Empire_. Paris, Charavay, 1895,
- in-8º, p. 237.--Voir _Souvenirs et Fragments_ du marquis DE
- BOUILLÉ, t. II, p. 45).
-
-A dix-sept ans, j'étais mon maître. Mon père, voyant que j'étais loin
-de faire et même de viser à des folies, me laissa une pleine liberté.
-A vingt ans, j'ai été nommé ministre de l'Empereur à la Haye. La
-révolution de la Hollande empêcha mon départ pour ce poste et je fis
-le voyage de l'Angleterre[193]. L'été de 1794[194], je me rendis pour
-la première fois à Vienne. J'y fus accueilli par la société avec
-bonté. J'avais vingt et un ans et on me trouva plus de raison et
-surtout plus d'usage du monde qu'à une foule de nos têtes à perruques.
-
- [193] Metternich partit au commencement du printemps de 1794 avec
- le vicomte Desandroins, trésorier général du gouvernement des
- Pays-Bas, chargé d'une mission pour le gouvernement anglais, et
- revint au commencement de l'automne sur le continent (_Mémoires
- du prince de Metternich_, t. I, p. 16).
-
- [194] D'après les _Mémoires_, t. I, p. 20, il partit pour Vienne
- au commencement d'octobre 1794.
-
-Je me suis marié peu de mois après mon arrivée à Vienne[195]. Les
-parents avaient arrangé le mariage; on avait remis le fait à la
-décision des parties intéressées. J'étais fâché de me marier; mon père
-le désirait et je fis ce qu'il voulut.
-
- [195] M. de Metternich épousa, le 27 septembre 1795,
- Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz (_Almanach de
- Gotha_).
-
-Je suis bien loin aujourd'hui de le regretter. Ma femme est
-excellente, pleine d'esprit, et réunissant toutes les qualités qui
-font le bonheur d'un intérieur. J'ai de grands enfants qui sont mes
-amis, et je puis voir, d'après un cours des choses naturel, la
-deuxième et même la troisième génération.
-
-Ma femme n'a jamais été jolie; elle n'est aimable que pour ceux qui la
-connaissent beaucoup. Tout ce qui est dans ce cas l'aime; le public la
-trouve maussade et c'est tout juste ce qu'elle veut. Il n'est rien au
-monde que je ne fasse pour elle.
-
-A vingt-huit ans, j'ai accepté le poste à Dresde[196]. Mon beau-père,
-qui ne voulait pas se séparer d'une fille unique, m'avait empêché de
-me livrer aux affaires publiques. J'ai peu perdu à ce retard. J'ai
-beaucoup observé: le sentiment qui se développa en moi, fut celui de
-trouver que, dans toutes les grandes occasions et dans les désastres
-qui accablèrent mon pays, j'eusse agi différemment de ceux qui
-conduisirent à cette époque la barque de l'État. J'ai vingt défauts,
-mais pas celui de la présomption. Mon caractère ne porte pas à
-l'opposition: je suis trop positif et je n'aime pas m'occuper de _la
-critique_. Mon esprit va toujours vers _les moyens_. Je suis calme et
-je n'aime pas le rôle _facile_ quand j'ai le choix entre ce rôle et
-celui qui est _utile_. Avec ces éléments-là, on n'est jamais dans une
-opposition _permanente_.
-
- [196] Il fut nommé ministre plénipotentiaire près la Cour de la
- Saxe électorale à Dresde, le 5 février 1801 (_Mémoires du prince
- de Metternich_, t. VII, p. 646).
-
-Je restai dix-huit mois à Dresde, et je passai à Berlin où je restai à
-peu près le même temps[197]. En 1805, j'y ai eu de grands intérêts à
-traiter avec l'empereur Alexandre; il me demanda comme ambassadeur
-près de lui. J'y fus destiné et appelé à Vienne.
-
- [197] Ministre plénipotentiaire auprès de la Cour de Prusse le 3
- janvier 1803 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p.
- 646).
-
-Je fis partir une partie de mes effets pour Saint-Pétersbourg. Arrivé
-à Vienne, l'Empereur me dit que Napoléon avait décliné l'envoi du
-comte Cobenzel[198], et qu'il avait témoigné le désir que je fusse
-envoyé à Paris. Je fis tout ce que je pus pour éviter la balle: il
-fallut obéir. Je restai ambassadeur à Paris depuis 1806 jusqu'en
-1809[199].
-
- [198] COBENZEL (Ludwig, comte DE), né à Bruxelles en 1753, mort à
- Vienne le 22 février 1808, ministre d'Autriche à Copenhague
- (1774), à Berlin (1777) et enfin à Saint-Pétersbourg (1779-1797).
- Plénipotentiaire au traité de Campo-Formio et au Congrès de
- Rastatt, ministre des affaires étrangères (1800), signe le traité
- de Lunéville. Démissionnaire de son portefeuille le 24 décembre
- 1805 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. IV, p. 355).
-
- [199] Nommé ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de Napoléon,
- le 18 mai 1806, il occupa ce poste jusqu'au 4 août 1809, date à
- laquelle il fut nommé ministre de conférence et d'État (En fait,
- il avait été reconduit à la frontière française quelques mois
- auparavant). Le 8 octobre 1809, il recevait le portefeuille du
- ministère de la maison impériale et des affaires étrangères
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).
-
-Je t'ai conté pendant le dernier bon jour que j'ai eu la suite de mon
-histoire. J'ai toujours voulu n'être rien de ce que je suis; j'ai
-toujours fait tout ce que j'ai pu pour ne pas le devenir, et il y a
-huit ou dix imbéciles--mais il n'y en a pas plus--qui me croient de
-l'ambition! Si j'en ai, c'est celle du bien, c'est la seule dont je
-suis capable.
-
-Me voilà dépeint comme homme d'État. Si je veux le bien, je le paye
-cher, car mon cœur n'est pas aux affaires et je trouve qu'il en va de
-ce que le monde appelle _de la gloire_ comme _de la beauté_: on a de
-l'une comme de l'autre, plus au profit d'autrui qu'au sien propre.
-
-Sais-tu, mon amie, ce qui me console du sacrifice de ma vie, et ce qui
-seul peut m'en consoler? C'est les services que déjà j'ai rendus et
-que je suis dans le cas de rendre journellement _au triomphe des
-principes_. Il n'y a point de hasard, point d'illusions dans ma
-marche: je vais droit au but et je suis sûr de l'atteindre. Je suis
-attaché à l'Empereur comme à mon ami; je sais tout ce qu'il vaut.
-
-J'aurai rempli toute ma tâche le jour où le monde ne se trompera plus
-sur _ce que l'Empereur a été_. Regardes-y de près, et tu te
-convaincras que je suis sur la bonne voie. S'il n'était pas l'homme
-qu'il est, c'est-à-dire celui de la justice, de la bienveillance, le
-véritable père du peuple, je ne serais pas son ministre. Suis-je bien
-ambitieux, mon amie, de ces ambitieux à faux clinquant, à grandes
-phrases, sauf de petits résultats et des honneurs passagers?
-
-J'ai eu deux liaisons dans ma vie, ce que j'appelle liaisons. Je n'ai
-jamais été infidèle; la femme que j'aime est la seule au monde pour
-moi. Quand je n'aime pas, je prends la jolie femme qui veut tout
-excepté de l'amour.
-
-J'arrive à une époque de ma vie avec laquelle j'ai cru terminer tout
-ce qui tient au cœur. J'ai aimé une femme qui n'était descendue sur
-terre que pour y passer comme le printemps. Elle m'a aimé de tout
-l'amour d'une âme céleste. Le monde s'en est à peine douté. Nous seuls
-étions dans le secret. Ses dernières années étaient marquées par une
-extrême exaltation religieuse. Malheureuse de toutes les passions
-d'une âme ardente, placée dans un cadre opposé à ses goûts, à son
-esprit, ayant d'inconcevables ménagements à garder, elle a succombé:
-elle est morte de la mort d'une sainte et avec une force d'âme marquée
-par l'un des traits les plus extraordinaires dans la vie d'une femme.
-Elle a fait un testament et elle a en même temps adressé une lettre à
-son mari et à ses parents. Par son testament, elle avait disposé de
-tout ce qu'elle possédait et il n'est pas un petit objet duquel elle
-n'ait fait une ligne. Elle m'a légué une petite boîte cachetée: en
-l'ouvrant j'y ai trouvé les cendres de mes lettres et un anneau
-qu'elle avait brisé!
-
-Dans sa lettre, elle a rendu compte de sa vie; elle a dit à son mari
-tous les motifs qui l'avaient empêchée de l'aimer, tous ceux de
-religion qui l'avaient portée à remplir ses devoirs envers lui. Le
-reste de la lettre me regarde et n'est compréhensible que pour moi et
-pour une seule amie qui avait deviné son secret. Mais elle a tout dit.
-
-Ma vie s'est terminée là, je ne désirais ni ne voulais vivre au delà.
-Mon âme était brisée: je n'avais plus de cœur. Il s'est passé deux
-ans.
-
-Et le sort m'a fait te rencontrer!
-
-Il ne me reste rien à te dire. Tu me vois tout à fait: tout ce que je
-suis, tout ce que j'ai éprouvé, tout ce que je vaux, tout ce que je ne
-vaux pas.
-
-J'ai cru te devoir cette explication. Si j'avais trouvé dans les
-derniers temps--les derniers et à la fois les premiers--celui de te
-parler avec quelque suite, je t'aurais conté ce que je t'écris. Je
-n'ai pas la conscience libre, si je n'ai pas tout dit: j'en ai besoin,
-je veux que mon amie me connaisse, sauf à lui prêter des armes contre
-moi. Je crois même t'en prêter de fortes; je ne devrais pas t'aimer!
-Et puis-je ne pas le faire?
-
-J'entends sonner 2 heures du matin, mon amie; je partirai à 6. Je vais
-me coucher et je dormirai bien moins que je ne penserai à toi. Je suis
-sur la quatrième feuille: j'ai cru causer avec toi.
-
-
- Johannisberg[200], ce 2 décembre.
-
-Mon amie, je suis ici depuis cinq heures du soir. Le lieu est beau et
-même tout ce qu'il y a de beau au monde pendant les mois d'été.
-Maintenant la nature est morte; tout ce que j'avais quitté beau et
-frais, est fané. Un épais brouillard a couvert pendant toute la
-journée le vallon du Rhin. Tout ce que je vois est en rapport parfait
-avec ce que j'éprouve.
-
- [200] Le domaine du Johannisberg avait été donné par l'empire
- d'Autriche au prince de Metternich le 1er juillet 1816. Le
- château, situé au sommet d'une colline plantée de vignes
- célèbres, à 104 mètres au-dessus du cours du Rhin, près de
- Geisenheim, fut construit de 1757 à 1759 par Adalbert de
- Walderdorf, prince abbé de Fulda. Napoléon Ier en avait fait
- donation en 1807 au maréchal Kellermann.
-
-Je ne fais que coucher ici et j'irai demain à Francfort où la diète
-m'attend, _in corpore_; je m'arrangerai de manière à n'arriver que
-tard et je partirai au point du jour, le lendemain. Ma bonne amie,
-s'il n'y avait plus de bonheur pour moi au monde que celui qui me
-viendrait de la diète germanique, je me noierais dans ce Rhin, si
-large et si beau, dont je vois plus de 12 lieues de cours, de ma
-fenêtre!
-
-Ma bonne D[orothée], que n'es-tu ici? Comme nous ne nous y déplairions
-pas, comme notre vie s'y passerait doucement et bien! Pourquoi a-t-il
-fallu que tout juste _nous deux fussions dans les affaires_?
-
-On me dit que j'ai du vin de l'année excellent. Dans deux ou trois
-ans, j'en enverrai à ton mari. Il aura oublié qu'il a été fâché et il
-finira par le boire à ma santé. Je m'aperçois, mon amie, que le lieu
-m'inspire et que je ne suis séparé que par une voûte d'une cave
-immense.
-
-J'ai établi ici un gros in-folio pour y faire inscrire les étrangers
-qui viennent visiter le lieu. Je trouve plus de trois cents noms
-inscrits depuis mon départ et il n'y a que sept semaines.
-
-Mes bons Allemands, surtout ceux du nord, s'amusent à placer de leur
-esprit partout. Il y a une litanie de mauvais vers à côté de noms
-obscurs. Le seul que je trouve avec plaisir dans mon livre est celui
-d'un de nos meilleurs romanciers, un certain _Jean-Paul_[201], fameux
-en Allemagne, et que, sans doute, tu n'as jamais entendu nommer, car
-je crois que tu lis peu l'allemand.
-
- [201] RICHTER (Jean-Paul), le grand écrivain allemand, né en 1763
- à Wunsiedel (Franconie). Il publia en 1783 son premier ouvrage:
- _Groenländische Processe_ que suivit _Auswahl aus des Teufels
- Papieren_. Enfin en 1795, son roman _Hesperus_ lui assura la
- célébrité. Il mourut le 14 novembre 1825. Ses principaux
- ouvrages, outre ceux mentionnés ci-dessus, sont: _Quintus
- Fixlein_, 1796; _Jubelsenior_, 1797; _Titan_, 1800;
- _Flegeljahre_, 1804 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVIII,
- p. 467).
-
-Le brave homme a écrit dans mon livre la strophe suivante:
-
- _Die Erinnerung ist das einzige
- Paradies aus welchem wir nicht
- Vertrieben werden können[202]!_
-
- [202] Le souvenir est le seul paradis d'où nous ne puissions être
- chassés.--Nous donnons la disposition de cette phrase, évidemment
- en prose, telle qu'elle existe dans le texte de M. de Metternich.
-
-Il a l'air d'avoir voulu consoler le maître du château! Je lui sais
-mauvais gré de ne pas avoir parlé de l'avenir. Mon amie, je ne puis
-m'empêcher d'y penser et ma vie est maintenant là! Quel changement
-s'est passé en moi dans le peu de semaines qui se sont écoulées entre
-mon précédent et mon présent séjour!
-
-
- Francfort, ce 4 décembre 1818.
-
-Mon amie, je finis cette lettre au moment de monter en voiture pour
-partir. Ce n'est que dès ce moment que je commence à m'éloigner
-véritablement de toi: de Bruxelles ici, je n'ai fait qu'un mouvement
-circulaire. Une distance de trente heures sépare la première de ces
-villes de Paris, il ne faut que quarante-huit heures pour y aller
-d'ici. Chaque jour double maintenant la distance.
-
-Mon amie, auras-tu le courage de lire toute cette lettre? J'espère que
-oui. J'ai passé mes soirées à t'écrire. Pouvais-je mieux employer le
-temps que je passe loin de toi? Tu ne recevras maintenant des lettres
-que par l'occasion de chaque semaine.
-
-Adieu. Je t'écris dans une pièce où je suis entouré de vingt
-personnes. Je ne suis pas à tout ce monde, je ne suis qu'à toi.
-
-Adieu, et écris-moi bientôt et beaucoup. Je t'en donne l'exemple et je
-ne sais le faire que quand l'on est pour moi ce que tu es devenue pour
-ton ami.
-
-
-
-
-No 7.
-
-
- Donauwerth, ce 6 décembre 1818.
-
-J'ignore le jour où je pourrai faire partir ma lettre, mais je la
-commence. Mon plus grand bonheur,--hélas, le seul--c'est de m'occuper
-de toi et de te dire ce qui me passe par la tête; je n'ai pas besoin
-de te parler de mon cœur: tu dois commencer à t'apercevoir que je ne
-t'ai pas trompée, quand je t'ai dit que l'on m'était _tout ou rien_.
-Je n'ai jamais ni rien fait, ni rien été à demi; sois pour moi ce que
-je désire tant que tu veuilles être.
-
-J'ai fait partir ma dernière lettre, le 4, de Francfort. Je me flatte
-qu'elle t'aura trouvée encore à Paris. J'ai été, le même jour, passer
-la soirée et coucher à Amorbach, chez la duchesse que tu trouves si
-peu aimable[203].
-
- [203] Le château d'Amorbach était la résidence des princes de
- Leiningen (Linange). Cette principauté appartenait, en 1818, à
- Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince de
- Leiningen-Dachsburg-Hardenburg, né le 12 septembre 1804 du prince
- Emich-Charles et de Victoria-Mary-Louisa, quatrième fille de
- François-Frédéric-Antoine, duc de Saxe-Saalfeld-Cobourg. Depuis
- la mort de son père (4 juillet 1814), la régence était exercée
- par sa mère.
-
- Celle-ci, née le 17 août 1786, avait épousé en secondes noces, le
- 29 mai 1818, Edouard-Auguste, duc de Kent and Strathern, quatrième
- fils de George III, roi d'Angleterre. C'est d'elle que parle
- Metternich dans la présente lettre.
-
- De son second mariage, elle eut une fille unique qui fut la reine
- Victoria. Elle mourut à Frogmore, le 16 mars 1861.
-
- Au moment du Congrès de 1818, le duc et la duchesse de Kent,
- venant de Bruxelles, étaient arrivés à Aix-la-Chapelle et
- descendus à l'hôtel de la Grande-Bretagne, le 3 octobre. Ils
- quittèrent Aix le 5 octobre pour se rendre, par Francfort, à
- Amorbach, où ils résidèrent jusqu'au printemps de 1819
- (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXI, p. 19.--_Moniteur
- universel_ du 8 octobre 1818, no 281, p. 1189; du 10 octobre, no
- 283, p. 1198; du 11 octobre, no 284, p. 1201; du 13 octobre, no
- 286, p. 1210; du 19 octobre, no 292, p. 1233).
-
-Tu me fais le reproche de trouver que tout le monde a de l'esprit; je
-me souviendrai toujours de ta frayeur relativement à je ne sais quel
-jugement d'esprit que j'ai porté si rondement, et où tu m'as demandé,
-avec un air de véritable effroi: «Quand trouverez-vous donc une bête?»
-
-Eh bien, mon amie, ce n'est encore pas la duchesse que je puis ranger
-de ce nombre! Bête, non; ennuyeuse, oui! Voilà mon jugement et je ne
-saurais qu'y faire ni en bien ni en mal.
-
-Pas en bien, car je ne crois pas que l'on puisse guérir du mal de
-l'ennui; et pas en mal car le genre d'esprit de la personne en
-question est tout juste celui qui se brouille le moins, car il est
-tout terre à terre et que, ne s'élevant jamais à une certaine hauteur,
-les chutes deviennent impossibles.
-
-J'ai rencontré chez elle deux dames de mon pays: la princesse de
-Lœwenstein, établie à une lieue d'Amorbach, et sa sœur, toutes deux
-également sœurs du prince Windischgraetz que tu as vu à
-Aix-la-Chapelle[204]. Mon amie, je te ferai le plaisir de t'assurer
-que la première est la bête que tu veux que je trouve; la seconde a
-de l'esprit, mais il est un peu tourné au _sentimentaire_, et ce n'est
-pas ce que j'aime.
-
- [204] WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte puis prince
- de), né à Bruxelles le 11 mai 1787. Prit part à toutes les
- campagnes de l'armée autrichienne de 1804 à 1813. Feld-maréchal
- (17 octobre 1848). Ambassadeur à Berlin (1859), gouverneur de
- Mayence (1859) mort à Vienne le 21 mars 1862. Il avait été élevé
- au rang de prince le 24 mai 1804 et avait épousé le 16 juin 1817
- Marie-Éléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg, née le 21
- septembre 1796, qui fut tuée d'un coup de fusil le 12 juin 1848
- pendant l'insurrection de Prague (ŒTTINGER, _Moniteur des
- dates_.--_Almanach de Gotha_, 1848 et 1860).
-
- LŒWENSTEIN (Sophie-Louise-Wilhelmine, comtesse puis princesse
- DE), sœur du précédent, née le 20 juin 1784, épouse le 29
- septembre 1799 Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin,
- prince de Lœwenstein-Rochefort (18 juillet 1783-3 novembre 1849).
- Elle mourut le 17 juillet 1848 (WURZBACH, t. LVII, tableau
- généalogique de la maison de Windischgraetz.--_Almanach de
- Gotha_).
-
- En dehors de la princesse de Lœwenstein, le prince de
- Windischgraetz avait deux autres sœurs:
-
- 1º Marie-Thérèse, née le 4 mai 1774, épouse, le 2 avril 1800,
- Ernest-Engelbert, duc d'Arenberg (25 mai 1777-20 novembre 1857),
- meurt à Vienne le 23 janvier 1841 (ŒTTINGER, _Moniteur des
- dates_.--WURZBACH, t. LVII.--_Almanach de Gotha_).
-
- 2º Eulalie-Flora-Augusta, née le 28 mars 1786, morte le 26 juin
- 1821 (_Almanach de Gotha._--WURZBACH, t. LVII).
-
- Nous n'avons pu déterminer quelle fut celle de ces deux sœurs que
- M. de Metternich rencontra à Amorbach.
-
-La soirée s'est passée en causerie, assez peu agréable. Le duc m'a
-beaucoup parlé de ses écuries, seul plaisir qu'il ait dans son nouveau
-séjour. Pendant le souper, on a parlé Aix-la-Chapelle; le duc m'a
-demandé si tu y avais été: il m'a dit que tu étais aimable. Je lui ai
-répondu: «Fort aimable.»--«Spirituelle.»--«Très spirituelle.»--«Le
-Prince Régent[205] la voit avec grand plaisir.»--«Le Prince a
-grandement raison.»--«Le Prince aime les femmes qui l'amusent.»--«Moi
-aussi, mais il n'y en a pas beaucoup qui ont ce droit.»--«Va-t-elle à
-Londres?»--«Oui, et moi aussi, je voudrais y aller...»
-
- [205] George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, duc de Cornwall
- et Rotsay, comte de Chester, né le 12 août 1762, déclaré régent
- pendant la démence de son père, le 5 février 1811, devint roi
- d'Angleterre sous le nom de George IV, le 29 janvier 1820 et
- mourut le 25 juin 1830 (_Dictionary of National Biography_, t.
- XXI, p. 192).--Mme de Lieven passait pour avoir été, avec tant
- d'autres, la maîtresse de ce prince.
-
-Mon amie, j'ai senti que j'avais dit une bêtise et j'ai ajouté le plus
-gravement du monde: «... Pour faire ma cour à Son Altesse Royale!
-Peut-être irai-je l'année prochaine.
-
---«Vous ferez grand plaisir au Prince Régent car il vous aime
-extrêmement.
-
---«Je regarderai le moment de mon arrivée à Londres comme l'un des
-plus heureux de ma vie!»
-
-Ma bonne Dorothée, j'ai dit ces derniers mots avec tant de conviction
-que la famille d'Amorbach doit me croire amoureux du Prince Régent.
-
-A propos d'amour, l'on ne voyage jamais sans s'instruire. Amorbach est
-une ancienne abbaye; il existe dans l'enceinte du couvent une fontaine
-qui fait des enfants; le nom d'Amorbach vient de cette petite
-circonstance, très heureuse pour les femmes des environs, mais
-effrayante pour les filles et peut-être même pour les maris. Aussi la
-duchesse est-elle enceinte[206].
-
- [206] De la reine Victoria qui naquit, à Kensington-Palace, le 24
- mai 1819.
-
-Je suis ici aux bords du Danube depuis aujourd'hui, 3 heures
-après-midi. Je m'y suis arrêté pour ne pas arriver de nuit à Munich,
-et il n' y a point de gîte entre deux.
-
-Je travaille, je suis tête-à-tête avec notre confident[207]; je lui
-parle de toi et, ce qui vaut mieux, je t'écris.
-
- [207] M. de Floret.
-
-Ne te prends-tu pas quelquefois par la tête quand tu reçois d'aussi
-volumineuses lettres d'un homme auquel tu n'avais pas rêvé il y a peu
-de semaines? De cet homme si froid, si boutonné, si méchant, si fier,
-si abominable? Ma bonne amie, suis-je rien de tout cela? Mais c'est
-ainsi que l'on écrit l'histoire. Soyez placé sur un tréteau élevé,
-chacun se croit en droit de vous juger; il suffit au public de vous
-voir pour se trouver l'esprit de vous connaître. Chaussé du cothurne,
-vous devenez héros; la robe magistrale vous fait décrire comme pédant
-et la toque effraie. Toi, mon amie, qui a pris poste dans la coulisse,
-tu me connais mieux aujourd'hui que le parterre ne me connaîtra
-jamais.
-
-Il n'est point de héros pour son valet de chambre, dit un proverbe que
-trop vrai; il n'est point de ministre pour son amie--j'aime mieux ce
-mot, car il est plus noble et pour le moins aussi vrai que l'autre. Le
-proverbe n'existe pas, car l'on s'occupe moins de ceux qui empêchent
-que l'on tire le canon que de ceux qui le tirent.
-
-L'un cependant est plus difficile que l'autre, mais le monde court
-après le bruit. Un éternuement fait tourner plus de têtes dans un
-salon qu'une forte pensée, quelque bien exprimée qu'elle puisse être.
-
-Ma bonne amie, combien tu me manques après une si courte habitude de
-te voir? Que serait-ce après une longue? Sais-tu quel est le charme
-inexprimable que tu as à mes yeux? C'est celui de me comprendre. Je
-suis sûr que jamais rien ne se passerait en moi que tu ne jugeasses
-comme moi. Une conviction pareille me repose l'âme et le cœur. Je ne
-sais ni parler à des sourds ni écrire pour des aveugles; mais quand il
-m'arrive de rencontrer un être qui me dispense de l'_explication_ et
-de l'_interprétation_--deux besognes également pénibles--quand cet
-être surtout est une femme, et quand cette femme est toi, rien ne
-manque à mon bonheur!
-
-Comme Neumann avait raison en nous assurant que nous nous
-conviendrions! Je lui accorde par ce fait plus de confiance que pour
-toute autre raison. Le tact mène plus loin en affaires que l'esprit,
-et notre homme en a prouvé beaucoup dans cette _occasion_ qui paraît
-être un peu devenue _notre vie_. Si je dis un peu, ne crois pas que je
-parle de moi, et, si tu te fâches plus de la réserve que de la thèse,
-raye le mot. Mon amie, tu me rendras bien heureux, si tu t'en sens le
-courage.
-
-J'ai trouvé ici des lettres de chez moi. Tout le monde y est mort dans
-les derniers quinze jours[208]; heureusement n'y a-t-il dans ce nombre
-de victimes aucune qui me tienne de près.
-
- [208] Metternich à sa femme. Donauwerth, 6 décembre: «Bon Dieu!
- tout ce qui est mort chez nous! J'ai appris toutes ces
- catastrophes d'une manière qui serait plaisante, si elle portait
- sur un autre sujet. J'ai vu à Coblentz le comte d'Eltz,.. je lui
- demandai des nouvelles de Vienne; j'en avais manqué depuis plus
- de huit jours, car mes lettres m'attendaient à Francfort. «On a
- coupé la jambe à Jean Palffy, me dit-il, mais son frère est
- encore plus à plaindre, car il perd une partie de son corps après
- l'autre dans son voyage d'Italie.--C'est affreux, lui
- dis-je.--Oui, deux jours avant la mort du comte de
- Wallis.--Comment, il est mort?--On a enterré le comte de
- Kuefstein.--Comment! lui aussi!--Et l'on a administré le maréchal
- Colloredo; son frère, le maréchal Wenzel est à l'agonie.» Je l'ai
- prié de se taire, car il avait l'air de ne pas avoir tout dit.»
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 133).
-
-Le mort le plus remarquable est ce même ministre des finances à
-banqueroute duquel je vous ai parlé dans certaine bonne voiture[209].
-Cet homme me détestait; il a été mon ennemi le plus enragé, _mon
-Burdett_[210]. Je ne puis te dire sur sa perte que ce que me dit
-Castlereagh quand je lui ai parlé de la mort de Whitbread[211]. «Vous
-ne savez pas combien l'on peut regretter un franc adversaire!»
-
- [209] WALLIS (Joseph, comte DE), baron Carighmain, né à Prague,
- d'une famille irlandaise le 31 août 1767. Président de la cour
- d'appel de Prague (1805), gouverneur de la Moravie (1er janvier
- 1805), président de la Cour impériale (1810), ministre des
- finances la même année. Mort d'une attaque d'apoplexie, à Vienne,
- le 18 novembre 1818 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XL,
- p. 751.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).--«La réduction du
- papier monnaie au cinquième fut son ouvrage et froissa pour le
- moment toutes les fortunes: mais il est reconnu que le mal
- consistait dans la trop grande abondance de ces papiers. Il
- fallait nécessairement frapper ceux qui les tenaient en main...»
- (_Moniteur universel_ du 5 décembre 1818, no 339, p. 1417).
-
- [210] BURDETT (Sir Francis), né en 1770, député au Parlement dès
- 1796 et de 1807 jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 23 janvier 1844.
- Il fut le champion de la liberté de parole. Député radical,
- longtemps seul représentant de ce parti aux Communes, il faisait
- en 1818, et depuis son entrée à la Chambre, une opposition très
- vive aux cabinets qui se succédaient et en particulier à Lord
- Castlereagh (_Dictionary of National Biography_, vol. VII, p.
- 296.--Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe
- contemporaine_. Paris, Colin, 1897, in-8º, p. 28).
-
- [211] WHITBREAD (Samuel), né en 1758. D'abord brasseur, son
- mariage en 1789 avec la sœur de Charles, depuis comte Grey, le
- fit entrer dans la vie politique et il fut élu, en 1790, au
- Parlement, où il siègea jusqu'à sa mort. Partisan de la paix avec
- la France, il fut l'adversaire de Pitt et de Castlereagh.
- Whitbread se suicida, en se coupant la gorge, le 6 juillet 1815
- (_Dictionary of National Biography_, t. LXI, p. 25).
-
-Il y a de la vérité dans le mot et par conséquent de l'esprit. Je
-l'adopte tout à fait et je le sens. J'ai fait une remarque singulière
-depuis nombre d'années; c'est que les hommes qui se placent
-diamétralement contre moi meurent.
-
-La chose est simple. Ces hommes sont fous et les fous meurent.
-
-Bonsoir, mon amie, tu ne mourras pas.
-
-
- Munich, ce 7 décembre.
-
-Me voici dans une ville que je déteste. J'y suis pour demain toute la
-journée. Cette journée se passera en affaires toutes désagréables et
-en courbettes à la Cour plus détestables encore. Je t'ai dit vingt
-fois--et certes en bien peu de jours--que je ne suis pas fait pour le
-métier que je fais. Crois-moi, il y a quelque chose qui vous pousse
-vers ce qui convient réellement, et tout en moi me retient dès qu'il
-s'agit de ce terrible métier.
-
-Je déteste les Cours et tout ce qui y tient; ma nature même y
-répugnait; je ne puis, par exemple, pas rester debout; je n'aime pas
-me lier à des heures fixes; attendre me tue; en un mot si l'on voulait
-assurer je ne sais quelle existence à mes enfants, je ne prendrais pas
-une charge de Cour, qui ne se compose que tout juste de tout ce que je
-ne puis pas faire.
-
-Mon amie, je suis sûr que tu sais ce qu'il me faudrait pour être
-heureux. Tu arrangerais ma vie comme je pourrais l'arranger moi-même.
-Si tu oubliais de t'y faire entrer, je me brouillerais avec toi.
-
-Capo d'Istria est encore ici. Il m'a attendu comme on attend le
-Messie. Il a cru marcher sur du velours. Je lui avais parlé d'épines;
-il me prie maintenant de lui en tirer quelques-unes. Nous partirons
-ensemble après-demain, pour être à Vienne la nuit du 11 au 12.
-
-Je te parle toujours de moi et de ce que je fais, comme si tu devais y
-prendre quelque intérêt, toi, ma connaissance de peu d'instants! Je me
-surprends souvent à me dire qu'il y a de la présomption dans mon fait,
-et puis mon cœur me dit que je suis un sot. La raison ne vient pas
-avec l'âge, malgré ce que peuvent dire du contraire maints parents qui
-désespèrent de leurs enfants. Et l'amour ne vient pas avec le temps,
-malgré ce qu'en disent de froids amoureux qui se battent les flancs
-pour aimer plus demain qu'ils ne le font aujourd'hui! Moi, mon amie,
-j'aime ou je n'aime pas, et j'aime quand l'on me convient sous tous
-les rapports, en un mot quand l'on est toi, et cet amour, le seul que
-je crois le véritable, peut me dominer au bout de peu de jours comme
-au bout de plusieurs années. Comme _tu es moi_, il doit t'en aller de
-même.
-
-
- Vienne, ce 14 décembre 1818.
-
-Je suis rendu à mon pays, à ma famille, à mes habitudes, à tout,
-excepté à moi-même.
-
-J'ai trouvé ici, mon amie, ton no 1 de Paris. Je t'en remercie; ta
-lettre est bonne, excellente. On n'en écrit de ce genre que quand l'on
-pense à l'être auquel elle va, sans s'occuper trop de ce que l'on dit.
-Ma bonne amie, tu m'aimes de ce sentiment qui est le _saint amour_, le
-seul qui vaille. Qu'avons-nous eu de notre frêle et à la fois si forte
-connaissance? Un seul instant de bonheur véritable a-t-il eu lieu? Qui
-pourrait te reprocher ce que tu n'as pas fait et me taxer de ne pas
-t'avoir prouvé que je sais ce que tu peux valoir dans tous les genres
-de relations? La récompense, mon amie, n'a pas anticipé le sentiment,
-auquel, seule, elle doit servir de complément. Ne t'y trompe pas, mon
-amie; c'est parce que je t'aime que j'ai été avec toi ainsi que tu
-m'as trouvé; si tu n'avais fait que me plaire, l'avenir serait le
-passé.
-
-Crois que personne ne te rend plus de justice que moi; si je ne
-consultais que mon amour-propre, je devrais te la rendre, et
-l'amour-propre est, de toutes les faiblesses humaines, la plus
-éloignée de moi. J'ai agi, avec toi, d'impulsion, de cette impulsion
-qui est la conviction elle-même. Tout en moi m'a fait te découvrir, et
-chaque découverte a dû me porter à te chérir. Tout est simple dans le
-sentiment que je te porte, comme tout ce qui dure, ce qui seul même
-résiste au temps, à l'absence et à la contrariété. Mon amie, il est
-des choses qui ne s'usent qu'avec la vie; regarde le lien qui s'est
-établi entre nous comme l'une de ces choses. Ne crains rien pour ma
-part: je crois à tout toi.
-
-Je suis arrivé ici le 11, à 11 heures et demie du soir. L'on ne
-m'attendait plus. Ma femme est venue à ma rencontre, pleine du bonheur
-de me revoir, elle m'a mené voir mes enfants qui allaient s'endormir,
-et j'ai débuté par une bêtise. Ne t'avise pas de croire que je n'en
-fasse jamais, mais elles ne sont d'ordinaire que petites. J'ai pris
-l'une de mes filles pour l'autre; j'en ai confondu une de sept ans
-avec une autre de trois. Mes enfants m'ont cru fou[212].
-
- [212] Le prince de Metternich à sa fille Marie. Vienne, ce 17
- décembre. «Maman vous mandera la plaisante erreur que j'ai
- commise à mon début, où je pris Léontine pour Herminie. Je lui ai
- demandé des nouvelles de sa jambe; elle m'a cru en démence. Elle
- était couchée dans sa nouvelle chambre, à la place de sa sœur;
- je l'ai trouvée inconcevablement grandie, mais n'importe. Les
- pensées fourchent quelquefois comme la langue, et l'on n'en sort
- plus» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 134).
-
-Le lendemain, j'ai donné en plein dans toutes les horreurs de ma vie:
-Cour, arrivée de l'empereur Alexandre[213], cinquante personnes à
-dîner, trois cents le soir. Mon amie, j'ai été bien seul au milieu de
-mon salon!
-
- [213] «Quoique le temps ne soit pas tout à fait propice, une
- grande partie de la population de notre ville était en mouvement
- ce matin pour voir arriver l'empereur Alexandre; Sa Majesté avait
- expressément recommandé le plus grand incognito. Mgr le prince
- héréditaire s'est rendu seul au-devant d'elle jusqu'aux barrières
- du Tabor... Notre souverain, qui était légèrement indisposé, a
- reçu S. M. l'empereur de Russie, dans l'intérieur des
- appartements, à la grande galerie qui aboutit à l'antichambre de
- la garde noble allemande.» (_Moniteur universel_ du jeudi 24
- décembre 1818, no 358. Correspondance de Vienne du 12 décembre,
- p. 1494).
-
-La première figure étrangère que j'ai vue à mon déjeuner a été cette
-si redoutable personne que tu crains tant. Je me suis levé, je suis
-allé à sa rencontre et je lui ai appliqué deux gros baisers sur ses
-joues toutes pleines, toutes fraîches et tout juste comme je ne les
-aime pas. Il y avait, dans ma Chambre, ma femme, mes enfants, Floret
-et je ne sais qui. _Voilà ma liaison_ toute prouvée et toute claire.
-Je ne l'ai revue depuis qu'hier soir dans mon salon[214].
-
- [214] M. de Metternich fait probablement allusion à la princesse
- Léopoldine, femme du prince Maurice de Liechtenstein, dont Mme de
- Lieven était jalouse.
-
-Mon Dieu, comme il me tue, ce salon, avec tout son monde, tous les
-faiseurs de phrases, toutes les courbettes, bien autres que celles
-desquelles t'a parlé le roi de Hollande[215] car j'ai vingt-cinq ans
-de plus! La première personne qui m'ait fait plaisir à voir, c'est
-Stewart[216]. Il m'a sur-le-champ demandé de tes nouvelles. Je lui ai
-répondu si _officiellement_, qu'il ne plaisantera plus, car je l'avais
-déjà prévenu à Aix qu'il était fort en train de le faire.
-
- [215] Guillaume Ier, prince de Nassau-Orange, grand-duc de
- Luxembourg, né le 24 août 1772, se proclame prince souverain des
- Pays-Bas le 6 décembre 1813, roi des Pays-Bas le 16 mars 1815.
- Guillaume Ier abdiqua le 7 octobre 1840 en faveur de son fils
- Guillaume II et mourut le 12 décembre 1843 (_Almanach de
- Gotha._--_Biographie nationale_ publiée par l'Académie royale,
- Bruxelles, Braylant-Christophe, t. VIII, p. 511).--En 1793, le
- prince Clément de Metternich avait été nommé ministre d'Autriche
- à la Haye, auprès du stathouder Guillaume V, père du roi
- Guillaume Ier, mais la révolution ne lui avait pas permis de
- remplir ces fonctions.
-
- [216] STEWART (Charles-William), né le 18 mai 1778, frère puîné
- de Lord Castlereagh. Suivit d'abord la carrière des armes, dans
- laquelle il parvint au grade de lieutenant-général, le 4 juin
- 1814. Sous-secrétaire d'État à la guerre de 1807 à 1808. Son
- frère le nomma, le 9 avril 1813, ministre d'Angleterre à Berlin.
- Le 27 août 1814, il fut désigné comme ambassadeur à Vienne et
- conserva ces fonctions jusqu'à l'arrivée de Canning au pouvoir en
- 1822. Créé baron le 1er juillet 1814, il devint marquis de
- Londonderry par la mort de son frère (12 août 1822). Il se maria
- deux fois, d'abord, le 8 août 1808, avec une fille du comte
- Darnley qu'il perdit le 8 février 1812, puis, le 3 avril 1819,
- avec Frances-Anne, fille de Sir Harry Vane-Tempest. Il mourut à
- Holderness House, Londres, le 6 mars 1854 (_Dictionary of
- National Biography_, t. LIV, p. 278.--Sir Archibald ALISON,
- _Lives of the Lord Castlereagh and Sir Charles Stewart_).
-
-Mon amie, je te remercie de la conduite que tu veux observer vis-à-vis
-de ton mari. Tu sais que je veux que tu sois bonne, douce, excellente
-pour lui. Je n'ai pas ses droits, et il ne peut avoir ce qui
-m'appartient. Sa ligne est autre que la mienne: elles ne se croisent
-pas; pourquoi lui en faire sentir l'existence? Je n'ai jamais brouillé
-un ménage, je respecte _la loi_, je veux qu'on l'observe, dût-on ne
-pas l'aimer, car aimer est placé hors de la volonté de l'homme. Dès
-que l'on aime, il n'existe d'ailleurs pas deux lignes, car l'on n'a
-pas deux cœurs.
-
-Je ne donnerais pas ce qui est devenu ma propriété pour tous les
-trésors du monde; je n'envie plus rien: comment pourrais-je envier ton
-mari? Je ne dis ici rien de nouveau; tu me l'as entendu te dire, il y
-a longtemps, dans notre courte connaissance.
-
-Je sais que je ne ressemble qu'à bien peu d'hommes sous ce point de
-vue; je m'en console, car je crois, dans ce fait, valoir mieux que
-ceux qui ne pensent pas comme moi. Combien j'aurais de choses à te
-dire sur ce chapitre! Combien sur vingt autres!
-
-
- 16 décembre.
-
-Ma bonne amie, quelle vie je mène ou plutôt quelle vie j'use! Car la
-vie n'est pas là, elle n'est pas dans les affaires, dans les
-tourments, dans ce qui fait le charme des sots, dans le clinquant, les
-hommages, les phrases et cette apparence de gloire, si peu de chose en
-elle-même et si chère à acheter. Mon bonheur ne résidera jamais que
-dans mon cœur, il ne trouvera jamais un autre siège; il doit en
-partir ou y arriver. Tout ce qui n'est pas de lui, tout ce à quoi il
-reste étranger n'est rien, moins que rien. Les seuls êtres que j'ai
-revus avec plaisir, c'est (_sic_) les miens et l'Empereur. Je sais
-qu'ils m'aiment, je sais que nul autre être ne me remplacerait près
-d'eux; tout est conviction et bon sentiment de leur part. Aussi, mon
-amie, ne fais-je que ce qui me convient en fuyant tout, excepté ce
-petit nombre d'êtres. Je te jure--et j'espère que tu me croiras
-toujours en tout et pour tout--que je suis à peu près à détester tout
-ce qui n'est pas eux et toi.
-
-Ma vie est là, c'est-à-dire loin et près de moi, ce qui fait que je ne
-la trouve pas.
-
-Mon Dieu, s'il pouvait y avoir une chance de te fixer ici! Ce moyen
-est le seul qui pourrait remplir tous mes vœux. Je te reverrai, je
-serai avec toi des jours, peut-être quelques semaines. Elles seront
-empoisonnées par le regret de te reperdre; je t'aurai quittée et je
-serai l'homme à plaindre que je suis aujourd'hui.
-
-Si tu étais fixée ici, je n'aurais plus un vœu à former, car tous se
-concentrent en toi. G. ne restera pas à longue [échéance][217];
-l'Empereur ne l'aime pas; il le trouve tout en phrases et il a raison.
-Pourquoi ne viendrais-tu pas? Comment cela ne pourrait-il ne pas
-s'arranger, si tu le voulais bien et surtout si tu le faisais
-vouloir![218]
-
- [217] GOLOVKINE (George Alexandrovitch), né en 1762,
- arrière-petit-fils de Gabriel Golovkine, chancelier de Pierre le
- Grand. Chambellan de l'empereur de Russie, sénateur président du
- département du commerce (1801). Il fut envoyé en 1805, à la tête
- d'un nombreux personnel, en ambassade auprès de l'empereur de
- Chine, mais il ne put parvenir jusqu'à Pékin. A la suite de cet
- échec, il resta plusieurs années sans recevoir de missions
- diplomatiques importantes. En 1818, il était conseiller privé et
- ministre de Russie à Stuttgart, lorsqu'il fut chargé d'une
- mission extraordinaire à Vienne, puis nommé ministre
- plénipotentiaire dans cette même ville. Il entra au Conseil de
- l'Empire en 1831 et mourut en 1846 (Comte Fédor GOLOVKINE, _La
- Cour et le Règne de Paul Ier_, p. 50 à 65.--_Recueil de la
- Société impériale de Russie_, t. LX, _Liste alphabétique de noms
- de personnages russes, etc._, p. 165.--ERMERIN, _Annuaire de la
- noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 272.--A. POLOVTSOFF,
- _Correspondance diplomatique des ambassadeurs de Russie en France
- et de France en Russie de 1815 à 1830_, t. II, p. 882).--Mme du
- Montet (_Souvenirs_, p. 182) parle de lui en ces termes: «Le
- comte G. qui est allé jusqu'à la Grande Muraille de Chine et qui
- use avec infiniment d'esprit du privilège qu'ont les voyageurs
- qui reviennent de loin.»--Dolgoroukov (_Mémoires_, t. I, p. 116)
- le traite de «grand hâbleur».
-
- [218] Au sujet des projets de M. de Metternich pour faire nommer
- M. de Lieven ambassadeur à Vienne, voir Conclusion.
-
-La banqueroute n'a pas lieu[219]. J'ai fait tout ce que j'ai pu: j'ai
-usé le vert et le sec. Il ne me reste plus qu'à porter mon ennui en
-d'autres lieux.
-
- [219] Le comte de Wallis, ministre des finances, qui venait de
- mourir (voir p. 55), avait déjà dû réduire au cinquième la
- circulation du papier-monnaie (lettres patentes du 29 octobre
- 1816).
-
- En 1816, M. de Metternich avait été nommé président d'une
- commission consultative, composée d'hommes compétents pour mettre
- fin aux inconvénients résultant du système financier suivi
- jusqu'alors (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 12).
-
-L'Empereur partira décidément le 10 février[220]. Je veux m'épargner
-Venise et je ne le retrouverai qu'à Bologne, ce qui fera que je ne
-quitterai Vienne que du 23 au 24. Le seul changement qu'éprouve le
-voyage, c'est le séjour de Florence avant celui de Naples. L'Empereur
-ira droit dans la première de ces villes; il y restera jusqu'aux 26 et
-27 mars. Il passera entre quinze jours et trois semaines à Rome. Le 16
-avril, il va à Naples; il y restera également trois semaines. De là,
-il retournera par Ancône, Modène, Parme à Milan et par le Tyrol à
-Vienne. J'irai de Milan à Turin, et je prendrai dans la considération
-la plus sérieuse ce qui dans _notre intérêt_--le seul qui aujourd'hui
-soit le mien--vaudra mieux: ou que j'aille à Londres en juillet 1819
-ou bien en mai 1820. Le mieux est ici à consulter avant le bien, car
-je ne puis pas faire deux fois ce voyage. Tu m'écriras, en âme et
-conscience, ce que tu croiras. Si, en juillet et août, tu es à la
-campagne, si on te fait courir loin de moi, Londres sera comme si je
-n'y étais pas, et pire, car l'un des séjours tue l'autre.
-
- [220] Le prince de Metternich à sa femme. Aix-la-Chapelle. Ce 10
- octobre. «Je vous ai informé dernièrement de notre plan de voyage
- pour l'Italie. L'Empereur compte quitter Vienne entre le 10 et le
- 15 février. Il passera les derniers jours du carnaval à Venise;
- les quatre premières semaines du carême à Naples; la dernière
- quinzaine et la semaine de Pâques à Rome; trois semaines en
- Toscane; trois dans la Lombardie; ce qui le ramènera à Vienne
- vers la mi-juillet.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,
- p. 127).
-
-Parle-moi de cela un peu en détail; consulte plus ta tête que ton
-cœur et parle-m'en bientôt. J'ai l'ordre de l'Empereur pour
-1819[221]. Je n'ai pas celui pour 1820. Ainsi, il faudrait le
-préparer, et je ne le puis et ne le veux qu'à bonne enseigne. Il me
-restera à consulter ensuite:
-
-1º La position des choses après une absence que j'aurai déjà faite de
-Vienne de plus de cinq mois.
-
-2º L'état de ma santé, c'est-à-dire si elle n'exige absolument pas que
-j'aille à Carlsbad. Ne t'y trompe pas, mon amie, ma santé est bien
-délabrée et ma machine est brisée en vingt endroits. Ce qui soutient
-le commun des hommes ne me sert plus: c'est tout juste mon âme qui a
-brisé mon corps. Je crois néanmoins que je n'aurai pas de difficultés
-à vaincre relativement à Carlsbad, car ma santé vaut mieux. Je crois
-que tu m'as fait du bien; je fais mieux: je le sens. J'ai retrouvé un
-être qui me comprend, qui est à moi avec cette franchise qui seule
-assure la possession; tout ce que tu cherches en moi, tu le trouveras;
-tout ce que je désire au monde, je l'ai trouvé! Je m'étais dit qu'il
-n'y avait plus de bonheur: ma bonne amie, il en existe encore.
-
- [221] C'est-à-dire l'ordre concernant les déplacements de
- l'Empereur pendant l'année 1819.
-
-
- 18 décembre.
-
-Le séjour de l'empereur A[lexandre] commence à tirer vers sa fin. Je
-le vois beaucoup, et comme nous ne sommes plus brouillés, tout va
-bien[222]. Il passe ici ses journées à peu près comme autre part. Il
-dîne tous les jours avec l'empereur François, et va voir quelques
-casernes, parades ou manœuvres[223]; il travaille et il va souper
-dans l'une ou dans l'autre maison de ses connaissances, où il retrouve
-toujours les mêmes personnes. Ces personnes sont tirées des trois
-familles de Zichy, Schwarzemberg et Auersperg, plus quelques hommes
-parmi lesquels j'ai l'infortune de me trouver. L'on prend le thé;
-l'Empereur reste assis à la table ronde avec cinq ou six de ces dames,
-toutes moins qu'aimables, excepté Mme Molly[224] qui voudrait l'être
-et qui tue l'esprit qu'elle a par les sons larmoyants avec lesquels
-elle débite tout celui qui lui manque. Je me mêle quelquefois de la
-conversation; quand je vois que le sommeil va faire ravage, je lâche
-un mot. Dès que j'ai atteint mon but, je me sauve et je me livre à mes
-pensées ou bien à quelque entretien avec l'un ou l'autre des mes
-compagnons de soirée.
-
- [222] Le Tsar et Metternich s'étaient brouillés pendant le
- Congrès de Vienne. Par la Convention de Kalisch, Alexandre et le
- roi de Prusse avaient décidé entre eux la création d'un royaume
- de Pologne et l'attribution du royaume de Saxe à la Prusse.
- L'Autriche s'opposa vivement à cette dernière annexion.
- L'empereur de Russie en ressentit un violent dépit contre le
- prince de Metternich, qu'il voulut un instant provoquer en duel
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. I, p. 206 et 325 et t.
- III, p. 126).
-
- [223] _Moniteur universel_ du jeudi 31 décembre 1818, no 365, p.
- 1517. «Vienne, 16 décembre.--La nouvelle de la mort du grand-duc
- de Bade, arrivée ici samedi, a beaucoup affligé l'empereur
- Alexandre. Ce monarque ne parut pas au théâtre dimanche, comme il
- se l'était proposé. Il dîna ce jour-là avec la famille impériale;
- le prince de Metternich, le baron de Helzebrun, ministre
- d'Autriche en Russie, et le comte de Golowkin, ministre de Russie
- à Vienne, eurent l'honneur d'être admis au repas. L'Empereur ne
- s'est pas encore montré au public. Demain il y aura revue au
- Prater... L'empereur Alexandre se rendit hier dans la caserne du
- régiment d'infanterie qui porte son nom, le fit sortir et en
- passa la revue.»
-
- [224] ZICHY (Marie-Wilhelmine, dite Molly, Ferraris, comtesse),
- née le 3 septembre 1780, morte le 25 janvier 1866. Elle avait
- épousé, le 6 mai 1799, le comte François Zichy (25 juin 1777-6
- octobre 1839) dont elle eut onze enfants. L'une de ses filles,
- Mélanie, fut la troisième femme du prince de Metternich, qui
- l'épousa le 30 janvier 1831 (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich
- und seine Zeit_, t. I, p. 48, tableau généalogique de la maison
- de Zichy.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-Ajoute à ces charmes huit ou dix heures de travail par jour et un
-grand dîner que je donne ou que je ne puis éviter, une demi-heure de
-conversation avec ma femme et mes enfants, qui déjeunent toujours avec
-moi, et tu as le budget de ma journée.
-
-Dis-moi bien ce que tu fais. Je tiens à le savoir; je veux pouvoir me
-dire que _probablement_ je te sais occupée de telle ou telle chose, à
-telle heure donnée.
-
-Tu es ma dernière pensée quand je me couche et ma première quand je me
-réveille, tu es celle de tous les moments où je ne suis pas forcé à
-penser à quelque devoir, et, mon amie, tu n'es pas même oubliée par
-ton ami dans ces moments-là.
-
-Un grand malheur de notre position, c'est celui que nous ayons si peu
-de contact--pas entre nous, dix années ne nous eussent pas menés plus
-loin--mais avec les mêmes êtres et les mêmes lieux. Je voudrais te
-dire tout, sur tant de choses, mais elles te sont étrangères. Il
-s'agirait avant tout de te faire des tableaux et encore te
-resteraient-ils étrangers. Te parler toujours de moi, le seul objet
-que tu connaisses ainsi dans mon cadre, m'est impossible, car je suis
-tout juste l'être auquel je pense le moins. Je voudrais que tu
-connusses tout, que rien de ce qui me regarde ne te fût inconnu, que
-je puisse te prouver, heure par heure, que nous portons le même
-jugement sur toute chose, que toutes portent à nos yeux une couleur
-uniforme, qu'elles réagissent de même sur nous, que ce qui me
-plaît--et c'est assurément un petit nombre d'objets--te plaît, que ce
-qui m'ennuie t'ennuie, que ce que tu trouves bien et bon, je le trouve
-parfait. Mais la difficulté existe: elle n'est pas à vaincre.
-
-Nous parlerons de nous; mon amie, toi, tu es de ce petit nombre
-d'êtres qui me plaisent, qui me satisfont, qui parlent à mon cœur et
-à mon esprit, que je ne me lasserais pas de voir et surtout d'aimer.
-Le jour où je pourrai te le redire au lieu de te l'écrire, je serai
-bien heureux. Le crois-tu, ma bonne Dorothée?
-
-L'expédition de la présente lettre tarde beaucoup, mon amie, mais je
-n'y puis rien faire. Je ne puis expédier le courrier que quand
-l'affaire qu'il est destiné à porter sera prête. Je travaille tant que
-je puis pour arriver au terme et c'est pour cela que je te quitte.
-
-
- Ce 20 décembre.
-
-J'ai reçu aujourd'hui, ma bonne amie, tes lettres de Paris, nos 2 et
-3. Je suis rassuré sur la longueur des miennes par le volume des
-tiennes. Comment te remercier assez de ces bonnes et excellentes
-lettres qui, aujourd'hui, font ma seule consolation?
-
-Oui, mon amie, je sais que tu m'aimes, que tu m'aimes comme je veux
-l'être, de la seule manière qui jamais m'ait convenu et qui seule a pu
-me fixer deux fois de ma vie--et pour la vie! Le temps et l'absence
-ont usé ces relations, pas de mon côté mais de la part de mes amies;
-je t'ai mandé l'histoire de ma vie; tu la sais, aux noms près, aussi
-bien que moi. C'est de Francfort que t'est arrivée la lettre avec ma
-confession générale; je n'ai eu ni cesse ni repos avant que je ne
-l'eusse déposée entre tes mains. Tu me dis, dans l'une de tes
-dernières lettres, que parmi les personnes que le public me donne, tu
-n'en as pas trouvées qui fussent dignes de mes hommages? Il en va de
-la réputation relativement aux rapports de la vie comme de toute
-autre. L'on m'a donné beaucoup de femmes auxquelles je n'ai jamais
-pensé; j'ai été dans des rapports _bien peu romanesques_ avec beaucoup
-que le public a toujours ignorées. Je n'ai jamais eu de _ces
-rapports_ que dans des moments de pleine liberté et j'ai été
-malheureux.
-
-Tout ce qui ne vient pas du cœur en moi, mon amie, est mauvais, sec
-et aride. J'ai un cœur qui n'a pas deux faces, qui n'est point
-partagé en cases: on peut l'occuper, mais alors on l'a tout entier; la
-place prise, il n'y en a point d'autres.
-
-Conçois-tu, mon amie, toi, telle que tu es, qu'il y a des femmes--et
-il en existe beaucoup--qui ne veulent pas du cœur? Eh bien, je
-réponds du fait, je te l'ai dit et tout ce que jamais je te dirai est
-vrai, que je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais dit à une femme
-que je l'aimais, quand je n'éprouvais pas de l'amour. Crois-tu que la
-découverte de ce manque de sentiments les ait rebutées? Je te cite,
-comme preuve vivante, la personne contre le bras de laquelle tu as
-donné dans le salon de Stuart[225] et qui t'a fait peur. Je te
-remercie du sentiment de la peur: c'est un rapport de plus que tu as
-avec moi. J'ai dit cent fois à cette personne que je la détestais,
-elle a trouvé dans le fait un motif d'amour-propre; il lui a paru plus
-satisfaisant de vaincre le sentiment de la haine que de vivre de celui
-de l'amour. Comme cela lui a réussi! Elle a cru me connaître, elle ne
-m'a jamais connu. Elle a voulu me subjuguer et l'on ne me subjugue
-jamais. C'est moi, mon amie, qui me rends à l'être qui réunit ce que
-je veux; et cet être doit avoir toutes tes qualités, peut-être même
-tes défauts. Je ne scrute pas avec moi-même, je suis la voie de mon
-cœur, car jamais elle ne m'a trompé. Il n'est pas un être au monde
-que j'ai aimé ou que je pourrais aimer que tu n'aimerais de ton côté.
-Commence par t'aimer pour l'amour de moi; combien j'éprouve tout ce
-que tu éprouves et tout ce que tu dis si bien! Oui, mon amie, l'on
-n'aime pas, ou bien l'on a le malheur d'aimer un être indigne de ce
-sentiment si saint, si l'on ne se sent pas porté au bien par ce même
-sentiment qui exclut tout, excepté ce qui est généreux, noble et bien!
-Tu es bonne--car si tu ne l'étais pas, je ne t'aimerais pas--tu
-deviendrais meilleure dans un contact suivi avec moi. Il m'en irait
-tout de même près de toi. _Mon amie est ma récompense_; je veux la
-mériter; je me mépriserais si je ne la méritais pas; je mourrais le
-jour où je croirais devoir me mépriser! Crois-tu qu'avec ce sentiment,
-l'on puisse aimer souvent!
-
- [225] STUART (Sir Charles), né le 2 janvier 1779. Chargé
- d'affaires adjoint d'Angleterre à Madrid (1808). Envoyé en
- Portugal, il y fut créé comte de Machico et marquis d'Angra en
- 1810. Ministre à la Haye (1815-1816), ambassadeur à Paris
- (1816-1830), à Saint-Pétersbourg (1841-1845). Créé baron Stuart
- de Rothesay, le 22 janvier 1828, il mourut le 6 novembre 1845
- (_Dictionary of National Biography_, t. LV, p. 75).
-
-Je ne me permets pas de juger le propos que t'a tenu W...[226]. Il
-peut être bon et mauvais. Bon, s'il croit pouvoir t'arrêter sur une
-voie parsemée d'épines et, par conséquent, de peines et de privations.
-Mauvais, s'il y a cherché un moyen de vues personnelles.
-
- [226] Très probablement Wellington.--WELLINGTON (Arthur
- Wellesley, premier duc DE), le vainqueur de Waterloo, né à Dublin
- le 29 avril 1769. De juillet 1815 au 21 novembre 1818, il fut
- commandant en chef des armées d'occupation en France. Il était
- l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès d'Aix-la-Chapelle.
- Il entra au cabinet comme commandant général de l'artillerie le
- 26 décembre 1818. Après avoir été premier ministre puis
- secrétaire des affaires étrangères dans les deux cabinets Peel,
- il mourut le 14 septembre 1852 à Walmer-Castle (_Dictionary of
- National Biography_, t. LX, p. 170).--Wellington se trouvait à
- Paris en même temps que Mme de Lieven. Il rentra à Londres le 21
- décembre 1818 (_Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no
- 362, p. 1506).
-
-Mon naturel, mon amie, est bienveillant, et j'adopte toujours de
-préférence la bonne version; il faut me prouver la seconde. La
-comparaison entre _ses libertés et les miennes_ est sotte et je ne la
-lui pardonne pas. Ce n'est pas toi, mon amie, qui aurait dû--entre
-vous deux--entrevoir que ce qui ne se peut pas est placé hors de la
-possibilité et par conséquent, certes, encore davantage hors de
-facilité. Ce n'est pas à lui, au reste, que je prouverai ce qui est
-possible, mais à toi.
-
-Un autre sot propos est celui de mes compatriotes qui prétendent que
-je fais ce que je veux, et que c'est pour cela que l'Empereur va en
-Italie. Je m'entends dire ce mot vingt fois l'an. Voici le fait:
-_l'Empereur fait toujours ce que je veux, mais je ne veux jamais que
-ce qu'il doit faire_. Il en a la conviction; il ne me demande plus
-guère et j'en fais autant de mon côté. Nous sommes, tous les deux, les
-êtres les plus faciles à trouver et, par conséquent, à calculer dans
-leurs volontés et dans leurs faits. Il en est ainsi pour tout et en
-tout. Une preuve certaine que la thèse s'arrête à la simple
-convenance, tourne dans ce moment-ci bien contre nous. Si l'Empereur
-faisait tout ce qui me convient, certes nous n'irions pas au Midi,
-tandis que mon bonheur est couvert par toutes les brumes du Nord! Mon
-amie, tu me jugerais mal si tu croyais que j'en veux pour cela à
-l'homme que j'aime le mieux au monde. J'en veux à ma place, et il ne
-me faut pas cette nouvelle contrariété pour la détester. L'Empereur
-sait que le plus grand sacrifice que je puisse porter à lui, à mon
-pays, c'est celui que je lui porte en étant ce que je suis: il sait
-que c'est celui de la vie. Il ne sait pas ce qu'il me coûte dans ce
-moment! S'il le savait, il me plaindrait et il m'emmènerait! Et W...
-serait amené tout comme moi et moi j'irais dans sa position à Londres
-tout comme il y va[227]! Comme lui, j'irais où je voudrais aller!
-
- [227] Wellington venait de quitter sa position de commandant de
- l'armée d'occupation en France. Il allait être nommé à Londres
- commandant général de l'artillerie.
-
-Nos rapports, ma bonne D[orothée], ne sont pas ceux de quelques jours;
-ils trouveront leur terme avec _notre_ existence. Tu vois que je
-compte sur toi, tout comme je me donne à toi. Au bout d'une carrière
-que je désire longue, tu me rendras la justice que jamais je n'écris
-le roman; mon âme est toute positive et par conséquent toute
-historique, toute à la vérité. Je ne me fais illusion sur rien--on m'a
-plaint vingt fois de ce fait,--ce ne sont que de bien pauvres âmes que
-celles qui peuvent fonder des plaintes sur une pareille disposition!
-
-Le bonheur, pour moi, est une réalité, la plus vraie, la plus
-effective qu'il y ait. Comment avec une âme trempée ainsi, pourrais-je
-trouver du bonheur dans une illusion? Je la découvrirais tôt ou tard;
-je n'ai pas besoin de chercher le vrai en toutes choses, je tombe
-dessus; je n'y ai point de mérite car je n'ai qu'y faire. Or, de
-toutes les réalités, la plus forte pour moi, c'est l'amour; sois
-certaine que les personnes qui croient qu'il faut de l'illusion en
-amour ne sont pas assez fortes pour savoir aimer. Que l'on ne dise pas
-qu'il y a de l'illusion à aimer telle ou telle personne--le principe
-est faux. La convenance est individuelle et elle est placée hors du
-calcul de tout autre que de l'être pour qui elle existe. Il n'est pas
-un être qui soit fait pour être aimé de tout le monde, tout comme il
-n'en est peut-être qu'un seul que l'on puisse aimer de tout son
-amour!--Je suis bien abstrait, mon amie, mais je suis sûr que tu me
-comprends.
-
-C'est sur ce principe qui, chez moi, est un sentiment, que se fonde le
-calme que j'éprouve quand j'ai rencontré _l'amie qu'il me faut_. Je
-n'ai pas la prétention que cette amie soit jugée par tout le monde
-telle que je la juge--j'en serais peut-être même fâché. Je ne suis pas
-jaloux, car je croirais insulter mon amie; je puis être exposé à plus
-de risques qu'un autre--n'importe. Je puis me faire des illusions dans
-cette carrière de confiance; eh bien, bonne amie, j'aimerai encore
-jusqu'à _ces illusions_. En amour, j'aime tout, mais il faut beaucoup
-pour que j'aime.
-
-Maintenant, juge du succès que doivent avoir près de moi ce que, dans
-la société, l'on appelle _de petites femmes_. Il n'en est _pas une_ de
-cette classe (qui fournit cependant aux besoins de toutes les places)
-qui me comprenne et qui, par conséquent, puisse me satisfaire. Qui m'a
-dit que tu comprendrais ma langue? Qui m'est garant de ce fait? Ai-je
-eu besoin de beaucoup d'épreuves, de recherches, de soins, pour savoir
-à quoi m'en tenir? Mon amie, si j'aide l'esprit, j'ai cet esprit-là:
-c'est celui du cœur. Il m'a fait te deviner.
-
-Conçois-tu le bonheur que j'éprouve de pouvoir t'écrire des pages
-entières sur moi--dans ma langue--et être sûr d'être compris de toi et
-de ne pas avoir besoin de faire le moindre effort pour y parvenir? Je
-te rencontre à mi-chemin, je t'y rencontrerai toujours.
-
-Mon amie, je sors d'une grande fête à la Cour. La fête a été belle,
-comme le sont toujours celles que l'on donne ici; il y a régné le plus
-grand ordre; il y a fait chaud; mon cœur est resté froid. On a
-représenté, comme partie de la fête, des scènes des meilleurs opéras;
-les larmes me sont venues aux yeux. Serions-nous _nous_, mon amie, si
-les mêmes circonstances n'influaient pas de même sur nous? Rien ne me
-fait de l'effet comme la musique. Je crois qu'après l'amour, et que
-surtout avec lui, c'est la chose au monde qui rend le meilleur. Il ne
-m'arrive jamais d'en entendre--pas seulement de la bonne, mais même de
-la passable--sans éprouver une sensation qui ne se définit pas. La
-musique m'excite et me calme à la fois; elle me fait l'effet _du
-souvenir_; elle me place hors du cadre étroit dans lequel je me
-trouve; mon cœur s'épanouit; il englobe à la fois le passé, le
-présent et l'avenir; tout se réveille en moi: peines, plaisirs qui ne
-sont plus--peines et plaisirs que j'attends et que je désire!
-
-La musique m'excite aux douces larmes; elle m'attendrit sur mon propre
-être; elle me fait du bien et du mal, qui, lui-même, est du bien. Tu
-me connais si peu, mon amie, que tu ignores mes forces et mes
-faiblesses.
-
-Ne commences-tu pas par avoir un peu d'inquiétude que tu vas te
-découvrir des faiblesses que tu ne t'es pas connues ou point avouées
-jusqu'à présent?
-
-Comme je les ai, il faut bien que tu les aies. Étudie-moi et tu
-apprendras à te connaître, si déjà tu n'en es là. En dernier résultat
-n'aie pas peur: j'aimerais en toi-même les faiblesses que je
-réprouverais en moi. Demande aux _petites femmes_ si elles croient que
-je sache pleurer? Mon amie, je me détesterais, si je n'avais point de
-larmes. Elles t'assureront qu'un homme comme moi ne sort jamais du
-plus profond des calculs et de la pose la plus ministérielle, et qu'il
-agrée tout au plus qu'on l'adore, comme nos bons aïeux, les Gentils,
-adoraient leurs Termes et leurs Lares.
-
-
- 21 décembre 1818.
-
-Je finis enfin cette longue lettre; elle est un volume et j'espère,
-mon amie, que de tous les reproches que tu pourrais me faire, certes,
-le moins fondé serait celui que je ne te dis pas assez ce que je sens
-et ce que je pense.
-
-J'expédie la présente lettre par un courrier qui n'est pas à moi--car
-je ne pourrai expédier le mien que dans quelques jours. Je me flatte
-qu'elle échappera à une indiscrète inspection, je prends toutes les
-mesures pour cela. Si tel ne devait pas être le cas, on verrait que je
-t'aime et on n'oserait le dire--il n'y aurait guère de mal à cela. Ma
-bonne amie, je ne crains pas que les cabinets sachent que je t'aime,
-mais je craindrais que tu ne m'aimasses pas et je serais au désespoir
-de ne pas t'aimer. En très peu de jours, tu auras une nouvelle lettre
-de moi.
-
-Adieu; je voudrais être ma lettre et, si je l'étais, je voudrais être
-moi. Il n'y a guère de moyen de me contenter. Je ne le serai que le
-jour et les jours où je serai réuni à toi. Adieu pour le moment. Ces
-jours aussi arriveront.
-
-
-
-
-No 8.
-
-
- Vienne, ce 22 décembre 1818.
-
-Mon amie, j'ai fini un volume hier; j'en commence un nouveau
-aujourd'hui. De volumes en volumes, j'arriverai au jour où je pourrai,
-en une seule heure, te dire plus qu'aujourd'hui je ne puis t'écrire en
-une année! Heure de bonheur, de repos, de jouissance, où toi, mon
-amie, me consoleras des peines que tu me causes.
-
-J'ai lu et relu tes deux dernières lettres. Elles sont pleines de ce
-moi que j'aime à rencontrer en toi. Tout ce que tu me dis, je l'eusse
-dit; tout ce que tu as éprouvé, je l'espère; tout ce que tu désires,
-je le désire; ce que tu crains, je le crains; ton espérance enfin est
-la mienne. Il y a bien du bonheur dans tout cela! Je diffère avec toi
-sur un seul point, mais le remède est à côté du mal. Ce que tu aimes,
-je ne lui porte guère d'affection, mais j'aime ce qui m'aime--me voilà
-sauvé.
-
-Il en va de notre liaison comme d'une autre grande et profonde vérité.
-Les hommes attribuent communément à l'éducation un pouvoir qu'elle n'a
-pas. On n'a jamais donné par un moyen d'éducation quelconque à l'être
-que l'on élève ce qui ne se trouve pas en lui. L'éducation développe
-et dirige; elle ne crée pas.
-
-Il en est de même des rapports du cœur. Il faut à la fois être soi et
-un autre pour se convenir: tout ce qui est placé hors de cette ligne
-ne s'aime pas. Je ne t'ai pas cherchée, tu ne t'es pas doutée de mon
-existence: nous nous sommes trouvés.
-
-Peu de moments ont suffi pour que nous en venions là où tant
-d'autres n'arrivent jamais, où nous deux sommes arrivés bien
-rarement--peut-être jamais! A quoi tient ce fait? Est-ce soins,
-prières, volonté de notre part ou bien n'est-ce qu'une simple et
-franche impulsion? Qui t'a répondu de moi, qui m'a servi de garant de
-toi? Mon amie, il est une puissance plus forte que la volonté de
-l'homme, un pouvoir indépendant de lui, une force d'attrait et de
-bonheur placée au-dessus de ses espérances. Il suffit d'un contact,
-souvent léger, pour vous indiquer la voie que vous devez suivre; cette
-voie peut être parsemée de roses ou d'épines, n'importe; vous n'êtes
-pas maître de la poursuivre quand une fois vous y avez fait le premier
-pas. Vous n'êtes pas maître d'un premier mouvement, vous l'êtes
-toujours d'un premier geste: le second n'est plus du domaine de la
-volonté. Ai-je eu raison de suivre aveuglément l'impulsion de mon
-cœur? Ce même cœur me dit _oui_. Mon amie, prouve-moi toujours que
-mon cœur ne saurait avoir tort!
-
-Ton Empereur nous quitte cette nuit. Je lui en veux du mal qu'il m'a
-fait, en me privant de quelques jours de bonheur[228]; je le remercie
-de l'attitude qu'il a prise et conservée depuis notre réunion. Il
-n'existe pas au monde deux êtres plus essentiellement différents que
-lui et moi. Aussi, avons-nous eu, dans des rapports qui datent de
-treize ans, dans des rapports comme peut-être jamais deux individus
-placés ainsi que nous sommes n'en ont eus de directs et de soutenus,
-bien des hauts et des bas.
-
- [228] Le prince de Metternich avait formé le projet d'aller
- passer quelques jours à Paris en quittant Bruxelles. Il y aurait
- retrouvé Mme de Lieven. Le voyage de l'empereur Alexandre à
- Vienne et la nécessité pour le prince d'être présent dans cette
- ville pendant le séjour du Tsar empêchèrent ce projet d'aboutir.
- Metternich dut revenir directement en Autriche. A sa femme, dans
- une lettre du 11 novembre, écrite à Aix, il donne une autre
- explication de l'abandon du voyage à Paris: «Je ne pourrais y
- rester que quatre ou cinq jours, qui seraient pris entre tous les
- princes et ministres, et je ne trouve pas qu'il y ait un motif
- raisonnable pour aller s'embarquer de gaieté de cœur dans une
- pareille galère.» (_Mémoires_, t. III, p. 130).--Il ne pouvait
- évidemment dire cette dernière phrase à Mme de Lieven.
-
-Moi, mon amie, j'ai la conviction de ne jamais avoir bougé de ma
-place; le premier élément moral en moi, c'est l'immobilité. Nous
-sommes les meilleurs voisins possibles aujourd'hui, nos relations sont
-ce qu'elles resteront. L'Empereur sait où me trouver et il me trouvera
-toujours, et ce sera toujours là où il m'aura quitté. Cette position
-des choses est un bien grand bonheur pour le monde, qui a fortement
-besoin tout juste de cet accord. Tu viens d'un pays malade à l'excès,
-flétri et abîmé dans tous ses éléments premiers[229]. Je connais ce
-pays comme le mien, comme celui où tu es. J'ai peur de l'erreur en
-toutes choses et je ne connais que cette peur. J'ai la vue bonne, je
-ne flatte jamais mes amis et je suis certes trop mon propre ami pour
-me flatter sur rien et en rien. Je sais donc tout ce qui est du
-domaine de l'observation, et mes espérances sont bien faibles.
-
- [229] Dans les derniers jours de décembre, M. et Mme de Lieven
- quittèrent Paris et la France pour revenir en Angleterre.
-
-Mon amie, Lady Jersey[230] aura beau trouver que l'on a trop peu fait
-en France, je t'assure que l'on a fait, à la fois, et trop et trop
-peu! C'est de bien pitoyables gens que ces meneurs d'un misérable
-peuple. Une quinzaine à Paris eût eu quelque mérite pour moi sous le
-point de vue des _anecdotes_, elle ne m'eût rien appris du reste. J'y
-aurais, dans tous les cas, vu au delà de ce qu'ont vu tous ceux qui y
-ont été explorer le terrain. Je connais mes amis. Parmi eux, il n'y a
-que W. qui sache voir, car il ne regarde ni trop haut ni trop bas et
-qu'il (_sic_) a également une sorte d'impulsion naturelle qui souvent
-supplée au grand esprit, tandis que l'esprit ne supplée jamais à cette
-qualité première. Tu mettras au bas de ces dernières lignes ton
-approbation, j'en suis bien sûr.
-
- [230] JERSEY (Sarah-Sophia Fane, comtesse DE), née en 1783, fille
- aînée de John Fane, comte de Westmoreland. Elle épousa, à Gretna
- Green, le 23 mai 1804, George Child-Villiers, Ve comte de Jersey
- et VIIIe vicomte Grandison (19 août 1773-3 octobre 1839). Lady
- Jersey mourut en 1867. Cette charmante femme exerça une influence
- considérable sur la société et le monde politique de Londres.
- Elle fut, sur ce terrain, la rivale de Mme de Lieven. Son salon
- était surtout fréquenté par les tories. Elle offrit un asile à
- Lord Byron, à Middleton Park en 1814-1815 (_Dictionary of
- national Biography_, t. LVIII, p. 346).
-
-Ton Empereur a passé ici toutes ses soirées dans l'une ou l'autre de
-nos maisons. Il a le bonheur de se plaire dans des entours qui me font
-avaler la langue. Il n'a _particulièrement_ distingué aucune de nos
-dames, en se maintenant toutefois sur une ligne de _constance morale_
-vis-à-vis de la princesse Gabrielle d'Auersperg[231].
-
- [231] AUERSPERG (Gabrielle-Marie, princesse D'), née le 19
- juillet 1793, fille de François-Joseph-Maximilien-Ferdinand de
- Lobkowitz, épouse, le 23 septembre 1811, Vincent, prince
- d'Auersperg (9 juin 1790-16 février 1812), morte à Vienne le 11
- mai 1863 (_Almanach de Gotha_, 1820, 1849 et 1868.--WURZBACH,
- _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. XV,
- tableau généalogique.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-De toutes, c'est elle, au fond, qui le mérite le plus.
-
-Je lui ai donné le dernier petit souper hier; pendant qu'il causait
-avec ses dames, _notre ami_ Ouvaroff[232] m'a entretenu des cinquante
-juments qu'il a dans le département de Kiew. Comme jamais je n'en
-monterai aucune, je les ai louées toutes: il en a paru flatté. Il ne
-pense plus à Lady C. Il lui préfère ses juments. Je pense que milady
-se venge au moyen d'une douzaine de bull-dogs[233]. Pauvre amie, comme
-tu as bien ri le soir où Binder[234] nous a représenté la scène du
-_Mari_ et de _Fury_[235]! Quelle bonne soirée encore que cette
-soirée-là! Et quel ordre dans cette lettre!
-
- [232] OUVAROFF (Fédor Petrovitch, comte), né le 11 avril 1773
- (vieux style). Général de cavalerie, aide de camp général de
- l'empereur de Russie, membre du conseil de l'Empire et chef du
- corps des chevaliers-gardes. Mort en décembre 1824.--Ouvaroff
- était arrivé à Vienne le 10 décembre 1818, précédant de deux
- jours l'empereur Alexandre (_Recueil de la Société impériale
- d'histoire de Russie_, t. LXII, p. 369.--_Moniteur universel_ du
- 23 décembre 1818, no 357, p. 1489).
-
- [233] Ce détail permet de penser que Lady C. est Lady Castlereagh
- qui était toujours entourée de chiens. Mme de Boigne dit qu'elle
- avait un goût très vif pour les bijoux: «Toutefois, il était
- dominé par celui de la campagne, des fleurs, des oiseaux, des
- chiens et des animaux de toute espèce... Parmi tous ses chiens,
- elle possédait un bull-dog. Il se jeta un jour sur un petit
- épagneul qu'il s'apprêtait à étrangler lorsque Lord Castlereagh
- interposa sa médiation. Il fut cruellement mordu à la jambe et
- surtout à la main. Il fallut du secours pour faire lâcher prise
- au bull-dog, qui écumait de colère. Lady Castlereagh survint; son
- premier soin fut de caresser le chien, de le calmer. Les bruits
- de rage ne tardèrent pas à circuler; elle n'eut jamais l'air de
- les avoir entendus. Le bull-dog ne quittait pas la chambre où
- Lord Castlereagh était horriblement souffrant de douleurs qui
- attaquèrent ses nerfs... Ce n'est qu'au bout de quatre mois,
- quand Lord Castlereagh fut complètement guéri, que, d'elle-même,
- elle se débarrassa du chien, que jusque-là elle avait comblé de
- soins et de caresses» (_Mémoires de Mme de Boigne_, t. II, p. 215
- et 217).
-
- [234] BINDER VON KRIEGELSTEIN.--Il y avait trois frères de ce
- nom, tous diplomates: 1º Charles, né le 22 juin 1772, conseiller
- aulique et d'ambassade, mort le 27 avril 1855; 2º François, né le
- 3 octobre 1774, ministre à Dresde, Copenhague (1810), Stuttgart
- (1812), la Haye, Turin, Lisbonne, Berne, mort à Vienne le 8
- janvier 1855; 3º Frédéric, né le 12 novembre 1775, décédé le 17
- mai 1836 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
- Tous les trois étaient fils du baron Antoine B. von K., mort le 17
- septembre 1791, qui avait été ministre de l'Empereur à la Haye.
-
- En 1818, le baron Frédéric était Conseiller de la Légation
- autrichienne à Paris (_Moniteur universel_ du samedi 28 août 1817,
- no 242, p. 953), et c'est lui qui servait d'intermédiaire pour la
- correspondance de M. de Metternich et de Mme de Lieven (Voir
- Introduction, p. LXXI).
-
- Le 10 novembre, l'un des trois frères était arrivé à Aix
- (_Moniteur universel_ du mercredi 18 novembre 1818, no 322, p.
- 1349).
-
-
- Ce 24.
-
-Mon volume, cette fois, ne sera pas gros. Je compte expédier le
-courrier demain. Tu me pardonneras le manque de volume, vu la
-promptitude de l'arrivée. Ma bonne amie, que ne puis-je arriver
-moi-même! Comme tu me recevrais bien!
-
-Je suis abîmé de fatigue depuis mon arrivée ici. Je n'ai pas eu un
-moment à moi; ton Empereur parti[236], j'espère que j'aurai un peu
-plus de temps à vivre, car ce que je fais tout le long de la journée
-tue. Aussi suis-je tout à bas. Tu sais combien je déteste la Cour et
-tout ce qui y tient: gêne, dîners, soirées, longs et froids corridors,
-salons chauds, maintien guindé, pas une pensée du cœur, pas un mot
-qui ne soit une affaire ou bien une parade. Es-tu étonnée qu'on ne
-lise plus rien sur ma figure? Les seuls bons moments, les seuls où je
-me retrouve sont ceux où je suis avec mes enfants--c'est un quart
-d'heure par jour--et ceux où je puis t'écrire. C'est une bien terrible
-chose qu'une vie qui est tout aux autres, qui à peine vous permet un
-léger retour sur vous-même, qui vous embourbe dans les affaires et
-vous éloigne du bonheur, qui certes n'est pas dans les affaires de ce
-monde.
-
- [235] Probablement le nom d'un chien de Lady Castlereagh.
-
- [236] «Vienne, le 24 décembre.--L'empereur de Russie, après avoir
- passé dix jours ici, est parti hier à 3 heures et demie du matin,
- pour retourner par Brünn, Olmütz, Teschen, dans ses États. Son
- départ a eu lieu incognito comme son arrivée» (_Moniteur
- universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
-
-Il n'y a eu au reste qu'une seule fête pour notre auguste hôte. La
-mort du grand-duc de Bade[237] nous a rendu ce service. Cette espèce
-de fête s'est composée d'un spectacle à la Cour avec un théâtre dressé
-à la hâte dans une des grandes salles dont nous abondons; ce
-spectacle, entremêlé de chants et de danses, a présenté un coup d'œil
-charmant; il a été suivi d'un souper dans la salle de redoute, décorée
-comme l'on ne sait décorer qu'ici[238]. Le coup d'œil était magique:
-quatre cents convives et plus de deux mille spectateurs, dix mille
-bougies--et pas un être qui satisfasse mon cœur! Ta rivale aux joues
-pleines et roses cependant y était.
-
- [237] Charles-Louis-Frédéric, né à Carlsruhe le 8 juin 1786,
- épousa le 8 avril 1806 Stéphanie-Louise-Adrienne de Beauharnais,
- cousine de l'impératrice Joséphine, devint grand-duc de Bade à la
- mort de son grand-père, Charles-Frédéric, le 11 juin 1811. Le
- Congrès d'Aix-la-Chapelle lui assura l'intégrité de son
- grand-duché, dont une partie du territoire était convoitée par
- l'Autriche et la Bavière. Il mourut le 8 décembre 1818 à Rastatt
- (_Allgemeine Deutsche Biographie_, vol. XV, p. 248.--_Almanach de
- Gotha_, 1819).
-
- [238] «Vienne, 24 décembre--... Ce monarque avait demandé
- expressément qu'on ne fit aucuns préparatifs pour sa réception et
- que son séjour ne fût point marqué par des fêtes. Sa Majesté a
- passé la plus grande partie de son temps dans le cercle de la
- famille impériale; elle a assisté avec quelques-uns des
- principaux membres de cette famille à des soirées données par la
- haute noblesse et où il ne s'est trouvé qu'une société choisie et
- peu nombreuse. La seule fête qui ait eu lieu, et dans laquelle la
- cour ait déployé toute sa magnificence, a été donnée le 19. Il y
- eut grande réunion à la cour, spectacle, bal et souper»
- (_Moniteur universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
-
-Je vais faire terminer mon portrait. Lawrence lui-même m'a proposé de
-me rendre moins méchant, et je l'y ai autorisé. Si tu veux avoir des
-copies des portraits d'Ouvaroff et de Czernycheff[239], tu es la
-maîtresse de les demander à Lawrence. Il vient de les terminer; je te
-défends toutefois de jamais devenir la maîtresse des originaux.
-
- [239] TCHERNYCHEFF (d'après l'orthographe polonaise: Czernycheff)
- (Alexandre Ivanovitch, comte, puis prince), né le 30 décembre
- 1786, général de cavalerie, aide de camp général de l'empereur de
- Russie, ministre de la guerre (1828), président du conseil de
- l'Empire (1848). Créé comte le 22 août 1826 et prince le 16 avril
- 1841. Mort à Castellamare près Naples le 20 juin 1857.--En 1818,
- Tchernycheff était arrivé à Vienne le 9 décembre, en qualité
- d'adjudant-général de l'Empereur (ERMERIN, _Annuaire de la
- noblesse russe_, 1re année, 1889, p. 291.--_Recueil de la Société
- impériale de Russie_, vol. LXII, p. 422.--ŒTTINGER, _Moniteur
- des Dates_.--_Moniteur universel_ du 23 décembre 1818, no 357, p.
- 1489).
-
-Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des bêtises quand je
-t'écris? C'est qu'elles me passent par la tête et que je te dis tout
-ce qui me passe par elle. Sois contente que mon cœur vaille mieux que
-ma tête; celui-là n'a pas un seul petit coin mouvant.
-
-J'ai ici une grande et véritable affection. Elle porte sur un objet
-charmant qui est bien ma propriété; je le caresse, je fais tout ce que
-je puis pour l'embellir et le soigner. Cet objet est un grand et beau
-jardin, avec un établissement d'été charmant[240]. Eh bien, je ne suis
-pas même parvenu encore à y jeter un seul coup d'œil. J'y ai pourtant
-envoyé, depuis mon absence, pour plusieurs milliers de francs de
-plantes; ma serre est en pleine floraison; vingt singes et perroquets,
-tout frais venus du Brésil, m'y attendent; j'ai fait meubler un salon
-avec les plus beaux objets d'Italie; on vient d'y placer deux
-bas-reliefs de Thorvaldsen classiques[241].
-
- [240] La villa Metternich était située à Vienne dans le district
- de Landstrass, sur la rive droite de la Wien et du canal du
- Danube. Son entrée était sur le Rennweg (aujourd'hui, no 27). Le
- parc a été converti en un quartier neuf. Le prince de Metternich
- habitait le palais de la Chancellerie (Hofburg).
-
- [241] Le prince de Metternich à sa femme, 29 juin 1817
- (Florence): «J'ai acheté deux jolies choses: une charmante copie
- de la Vénus de Canova et un énorme vase d'albâtre d'un bon marché
- ridicule.»--Le prince de Metternich à sa fille Marie. Florence,
- ce 3 juillet 1817: «Je viens de commander à Rome deux bas-reliefs
- de Thorvaldsen. Je les ferai incruster dans les deux panneaux du
- fond du petit salon à la villa, que je mettrai en stuc. Je vous
- réponds qu'on viendra les voir.» (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 22 et 34).
-
- THORVALDSEN (Bertel), né à Copenhague le 19 novembre 1770,
- sculpteur célèbre qui passa une grande partie de sa vie en Italie.
- Il mourut dans sa ville natale le 24 mars 1844. Parmi ses œuvres:
- le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre de Rome, le monument de
- Gutemberg à Mayence, le Lion de Lucerne (_Biographie générale_
- (Didot), t. XLV, p. 248).
-
-Si, dans tes courses d'été en Angleterre, tu vois quelque belle fleur
-d'une espèce particulière, envoie-m'en ou bien la semence ou bien des
-greffons ou des oignons. N[eumann] saura toujours me les faire
-parvenir. Tu vois que je n'oublie pas que tu veux être ma
-commissionnaire. Bonne à tout, tu dois même pouvoir me choisir des
-oignons de fleurs.
-
-
- Ce 25, minuit.
-
-Ma bonne amie, j'ai tes deux lettres qui n'en font qu'une,
-c'est-à-dire ton no 4. Bonne amie, pourquoi tes lettres sont-elles les
-miennes? Comment m'écris-tu à peu près les mêmes paroles que je t'ai
-envoyées et que tu as l'air d'avoir connues, tandis que ma lettre
-n'était qu'à mi-chemin? Cette identité si parfaite de nos deux êtres
-serait-elle si complète que la même pensée n'a chez nous qu'une même
-expression, qu'une parole, une seule phrase qui parvienne à exprimer
-ce que nous sentons? Que de bonheur il y a dans ce fait pour mon âme
-et pour mon cœur! Le premier de tous ceux que je connais, c'est celui
-d'être compris, bonheur si rare quand vous n'êtes pas en tout point
-comme le reste des hommes. Combien peu j'ai été deviné dans le cours
-de ma vie, combien peu compris! Mon amie, je commence à croire que de
-tout ce qui jamais a été avec moi dans des rapports d'amitié, de
-sentiment, de confiance et même de société, tu es l'être qui saisit le
-mieux ma pensée, qui la prend tout bonnement pour ce qu'elle est, qui
-la commente le moins, qui me croit le plus et qui, par conséquent, se
-trompe le moins. Mon amie, si j'étais près de toi, je t'embrasserais
-pour _la découverte de cette certitude_. Quelle différence il y a dans
-un rapport comme l'est le mien à toi, entre le pressentiment, la
-confiance et le fait.
-
-«Comme je t'aime grandement, petitement, je puis t'écrire des volumes,
-je puis te répéter cent fois dans une page que je t'aime, et j'attache
-du prix à te faire faire des compliments par un indifférent!»
-
-Voilà tes paroles. Tu me demandes si je les comprends. Oui, mon amie,
-parce que l'on comprend toujours ce que l'on éprouve soi-même; comment
-ne comprendrais-je pas ces paroles, moi qui, dans le moment le plus
-heureux, dans celui où tu pourrais regarder comme une insulte même le
-doute le plus léger sur ton amour, j'aurais le besoin de te demander
-si tu m'aimes, de te dire que je n'aime que toi, moi qui ai besoin
-cent fois le jour de le dire et de me l'entendre dire, plus je suis
-éloigné de m'attendre à autre chose qu'à un regard qui me dira plus
-que toutes les paroles dans toutes les langues?
-
-«D'où vient que je suis devenue autre, depuis que je te connais; m'as
-tu faite ou bien est-ce que je portais vraiment en moi le germe de ce
-qui est bon?»
-
-Mon amie, l'on ne devient jamais autre de ce que l'on est; un germe ne
-peut se développer s'il n'existe pas. Rien ne s'est développé en toi,
-si ce n'est le sentiment que tu me portes, ce sentiment, duquel mon
-cœur m'a averti bien avant que le plus léger signe ne l'en avait
-averti, qui est né en nous parce que nous sommes bons, parce que nos
-essences sont faites pour se confondre, que ce rapport invisible qui
-existe entre deux êtres a été en contact bien avant que le tout qui
-est toi et moi ne se soit douté de ce à quoi nous arriverions. Notre
-correspondance, mon amie, sera longue; j'aurai bien le temps de
-t'écrire encore des lettres sérieuses, de te mettre au fait de bien
-des pensées fort réglées et méditées qui m'occupent dans mes moments
-de loisir--les plus doux que je puisse passer loin de toi.
-
-Cet homme _si léger_ qui est devenu ton ami, passe une partie de sa
-vie à s'occuper de toute autre chose que de ses affaires; il a
-beaucoup médité, il s'est fort emparé de beaucoup de questions
-infiniment sérieuses, et a fait d'autres découvertes morales que celle
-de la place que tiennent les Numéros 1 dans les salons, il s'est créé
-des principes qu'une longue expérience et qu'une grande connaissance
-des hommes lui fait admettre aujourd'hui comme des vérités éternelles!
-Mon amie, tu auras l'un de ces jours une dissertation philosophique.
-Pour la comprendre, je te renverrai à ton cœur, et tu la jugeras avec
-ton esprit. Ne t'effraie pas d'aimer un philosophe!
-
-«Aidée de toi, rien ne me sera difficile, j'aurai de l'esprit, je
-deviendrai tout ce que tu voudras.»
-
-Oui, mon amie, tu deviendras tout ce que je voudrai, car tu es ce que
-je veux. Ton esprit est le mien, tout comme ma pensée est la tienne,
-mon affection la tienne, _dann unser Gemüth ist das selbe_[242].
-Conçois-tu une langue qui n'a pas le synonyme de _Gemüth_, de ce
-premier don du Créateur, de ce premier principe de toute vie morale?
-Je jugerais un peuple sur cet oubli d'un seul mot.
-
- [242] Car notre âme est la même.
-
-«Je ne sais pas comment est ton oreille--cher Clément, ne te moque pas
-de moi!»
-
-Que je t'embrasse pour ce mot si enfant et si simple, après tant de
-choses si sérieuses. Pourquoi ne peux-tu pas t'empêcher d'aimer avec
-la petite bêtise, après la grande raison? Bonne amie, ne te moque pas
-de ce que je te dis au bas de la seconde et au haut de la troisième
-feuille de la présente lettre[243].
-
- [243] P. 83: «Ma bonne amie, pourquoi faut-il que je te dise des
- bêtises quand je t'écris, etc.»
-
-Tu vois que je relis bien tes lettres et que je sais les miennes par
-cœur. Il me paraît, mon amie, que nous nous écrirons peu de nouvelles
-dans notre longue correspondance.
-
-
- Ce 26.
-
-L'homme indifférent que tu as chargé de me faire tes compliments a
-dîné chez moi. Comme il ne m'avait rien dit jusqu'à cette heure, je
-lui ai demandé, d'un bout de la table à l'autre, si M. et Mme de
-Lieven étaient encore à Paris le jour de son départ. Il m'a assuré que
-_oui_. J'ai vu que d'Aix-la-Chapelle à Vienne il y a bien loin, car je
-n'ai point aperçu une seule figure qui ait sourcillé lors de mon
-interpellation. La société se composait cependant de beaucoup de
-numéros entre 2 et 5[244]. Ce sont ces numéros-là qui sourcillent le
-plus. Les Numéros 1 qui ont entendu sonner une cloche, ne sourcillent
-pas en pareille occasion, ils se répandent sur le champ en éloges de
-la _contre-épreuve_: éloges qui portent toujours sur la toilette, la
-figure et l'élégance. Les plus sots nous préviennent qu'ils ont passé
-leur vie dans la société de Monsieur et Madame. Les gros mangeurs
-ajoutent qu'on fait très bonne chère dans leur maison et les uns et
-les autres sont convaincus qu'ils _portent coup_.
-
- [244] Voir p. 12, note 1.
-
-
- Ce 27.
-
-J'ai été interrompu hier par l'arrivée de notre ami Stewart. Il est
-venu se placer à côté de mon bureau, la goutte à l'œil, le mouchoir à
-la main, et le chapeau sur la tête.
-
---«A qui écrivez vous?»
-
---«A Marie.»
-
-Et j'ai enfermé ma lettre.
-
---«_C'est un bon jeune personne que j'aime beaucoup; saluez-le de ma
-part._»
-
-Eh bien, mon amie, je t'envoie du Stewart qui, je suppose, ne fera pas
-le tien.
-
-Tu ne peux t'imaginer tout ce que j'ai eu de travail dans les derniers
-quatre jours. La vie d'un ministre est une vie affreuse. Elle vaut la
-mort d'un homme qui a le bonheur de ne pas être chargé de cette
-terrible besogne. Il existe une seule classe d'individus faite pour ce
-métier. C'est celle qui, avec une grande force de tête, n'a aucun
-besoin du cœur. Je ne suis pas de ces hommes-là. Le monde me croit
-bon ministre, tandis que je ne vaux rien pour le métier que je fais.
-Mais comme tout mal peut réagir de différentes manières sur tout
-objet, l'État ne souffre pas de mon incapacité effective, mais bien ce
-moi qui se compose d'un corps, d'une âme et surtout d'un cœur. Je
-fais bien, à la vérité, la part à mes devoirs et à mes affections. Mon
-corps et mon esprit sont à Vienne, tandis que mon cœur est au delà
-des mers; mais cet arrangement, qui n'est ni facile ni confortable ni
-utile, fait de moi un _ministre suicidé_. Pauvre amie, pourquoi
-m'aimes-tu?
-
-Pfeffel[245] a passé une huitaine de jours ici. J'aime cet homme,
-parce que il est ministre de Bavière à Londres. La raison n'est pas
-bien diplomatique, mais elle renferme une logique du cœur que je
-préfère tout juste autant à toute autre que j'aime mieux mon cœur que
-ma tête. Je lui ai parlé de toi: il t'a louée beaucoup et par la plus
-singulière des expressions:
-
---«La comtesse L...? Oh! elle est la _mère du corps diplomatique_!»
-
- [245] PFEFFEL VON KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron de), né à
- Strasbourg le 4 avril 1765. Ministre de Bavière à Dresde, puis à
- Londres (1814), à Francfort (1824) et enfin à Paris, où il mourut
- le 12 décembre 1834 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXV, p.
- 614.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Moniteur universel_ du
- lundi 9 février 1835, no 40, p. 280).--«Vienne, 16 décembre
- (1818). M. de Pfeffel, ministre plénipotentiaire de Bavière à la
- cour de Londres et M. le baron de Cetto, sont arrivés ici avant
- hier de Munich. On les croit chargés d'une mission de leur cour
- relativement aux bases posées dans les conférences
- d'Aix-la-Chapelle pour les arrangements avec la cour de Bade.»
- (_Moniteur universel_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 5).
-
-Il se trouve donc que moi, qui déteste la diplomatie et les
-diplomates, j'aime la mère de tout un corps de cette gent? La vie se
-compose de tant de bizarreries, que le titre même que te donne l'un de
-tes enfants n'a plus le droit de m'étonner. Le sentiment qui te
-l'accorde est si bien que je pardonne le titre en faveur du motif.
-
-Il sera dit que je ne pourrai plus m'empêcher d'aimer un ministre
-étranger à Londres! Eh! grands Dieux! il va t'arriver un fils du fond
-de la Perse[246]! Comme je vais le voir tout à l'heure (car il est
-embourbé en ce moment dans le fond de la Hongrie), je te promets que
-je me placerai bien vis-à-vis de lui. Je me conduirai en bon père.
-
- [246] Il s'agit d'un ambassadeur extraordinaire envoyé par le
- chah de Perse auprès des cours européennes. Il sera parlé plus
- tard longuement de lui. Cet ambassadeur était parti le 21
- novembre de Constantinople pour Vienne.
-
-Mon amie, cette lettre sera la première qui t'arrivera de moi après le
-renouvellement de l'année! Il y a peu de semaines que je n'aurais eu
-le droit de t'offrir que de bien froids et stériles hommages.
-Aujourd'hui, je te permets d'arranger toi-même la somme des vœux que
-je forme pour toi, mon amie pour la vie! Si l'année 19 me conduit près
-de toi, je serai l'homme le plus heureux du monde, elle aura été la
-plus belle de ma vie! Si elle ne m'y mène pas, elle sera également
-bonne, car elle précède immédiatement l'année 20. Nous pouvons mourir
-avant le terme bienheureux de notre réunion, mais c'est aussi la mort
-seule qui pourrait m'empêcher de te voir. Il y a bien plus de force et
-de vérité dans cette thèse que dans la mauvaise phrase de W.[247].
-
- [247] Probablement Wellington, voir p. 70.
-
-Je te quitte pour lui écrire et pour expédier mon courrier. S'il
-devait te dire que je suis devenu fou, dis-toi qu'apparemment j'aurais
-mis dans sa lettre quelque phrase qui aurait dû se trouver dans la
-tienne.
-
-Adieu, ma bonne D[orothée]; que le ciel te protège comme tu mérites de
-l'être! Je ne te dis pas de penser à moi--car je sais que tu le
-fais,--mais je ne puis m'empêcher de te supplier de m'aimer, quoique
-je sache bien autant que c'est une demande pour le moins inutile.
-
-J'ai enfermé ma dernière lettre dans une gaîne; si tu m'écris par une
-occasion de courrier autre que l'un des miens, sers-toi du même moyen
-pour m'envoyer tes lettres. Dis à N[eumann] que, dans ce cas, il
-m'écrive toujours dans une de ses lettres qu'il m'envoie quelque
-emplette que je lui aurais commandée.
-
-Adieu, je ne puis me séparer de toi, et il faut pourtant que je le
-fasse. Crois-tu que je t'aime?
-
-
-
-
-No 9.
-
-
- Vienne, ce 28 décembre 1818.
-
-Mon no 8, mon amie, est parti hier. J'en commence un autre qui partira
-jeudi. Je ne sais plus me passer d'une lettre commencée, j'ai besoin
-de savoir qu'il en existe une dans mon bureau, je m'y attache à mesure
-qu'elle avance comme à un être vivant, je finis par éprouver un
-sentiment quasi de regret au moment où je la finis. C'est que les
-paroles aussi ont une vie: des paroles qui te sont adressées, qui vont
-t'arriver, que tu dois lire et comprendre, je dirais même que tu dois
-sentir, si je trouvais le mot propre à exprimer ma pensée. Certes, mon
-amie, tu les sens, tu y attacheras toute la valeur que je puis y
-attacher moi-même; mon cœur ne saurait plus rien éprouver qui ne soit
-compris et partagé par toi; j'en ai la certitude et tout le bonheur
-attaché à cette certitude.
-
-Tu auras été bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Ton séjour
-prolongé à Paris n'en est pas cause; il n'a rien pu changer à ma
-correspondance car je l'avais réglée sur ton plan primitif, et j'ai
-été ici plusieurs jours avant d'avoir pu expédier un courrier.
-
-Tu me dis dans ta dernière lettre que tu crois que tu ne saurais
-m'aimer sans cette correspondance, et tu te repens du mot que tu as
-dit bien malgré ton cœur. Mais, mon amie, tu n'as pas à attendre le
-désaveu de ton esprit; le fait est vrai, malheureusement trop vrai: il
-est placé, comme toutes les lois de la nature, hors des facultés
-humaines, et celles du cœur sont de toutes, sans contredit, les plus
-fortes! La pensée, la plus fervente des pensées, a besoin d'être
-nourrie pour ne pas se flétrir par la terrible action du temps. Ôte la
-présence et l'espérance, bientôt il ne restera plus que le souvenir,
-et qu'il est faible en comparaison de toute réalité! C'est ainsi que
-s'efface la perte d'un être chéri: rien n'est oublié vite comme un ami
-mort! C'est qu'il n'est plus, que le présent et l'avenir ont disparu
-avec lui, qu'une même tombe englobe tout, hors le souvenir, cette
-puissance qui seule survit à la destruction.
-
-Mais, mon amie, quelle différence entre la feuille fanée et la fleur
-du printemps! Sois certaine que si tu ne m'écrivais pas, je dis plus,
-que si tu ne faisais pas entrer dans le plan de ta journée le quart
-d'heure que tu me voues, le souvenir se réduirait à peu de chose en
-bien peu de temps.
-
-Il faut plus que de l'habitude, il faut du culte au souvenir pour en
-faire la vie; et n'avons-nous pas plus que lui l'espérance, la
-certitude de nous retrouver? Ce moment peut-il être trop attendu, trop
-désiré? Ce moment ne ressemblera-t-il pas à celui de la résurrection
-après une longue mort? Mon amie, ne mourons pas. Nos lettres nous
-serviront de moyen et de remède à supporter ce qui n'est qu'un temps
-d'épreuve.
-
-
- Ce 29.
-
-J'ai été ce matin pour la première fois dans mon jardin. Il est dans
-l'état de mon âme. Nous n'avons que peu de neige, notre hiver n'est
-encore que tiède, mais le jour le plus court de l'année est passé,
-tout ira de mieux en mieux.
-
-Le soir, j'étais comme de coutume chez l'Empereur. Je passe
-ordinairement avec lui deux heures pour le moins; nous travaillons et
-nous causons. Après un long et sérieux entretien sur tout ce qu'il
-trouve ici d'affaires arriérées, en train ou ébauchées, il me dit tout
-à coup:
-
---«Mais savez-vous bien que nous resterons bien peu de temps ici pour
-tant de besogne?»
-
-Je lui ai dit de bien bon cœur:
-
---«Oui, Sire!»
-
---«Je ne pourrai peut-être pas faire tout cela?»
-
---«Je le crois!»
-
---«Je crois que j'eusse mieux fait de remettre mon voyage à l'année
-20.»
-
---«Oh! oui, Sire!»
-
---«Je verrai ce qu'il y aura à faire.»
-
---«Le plus simple! c'est de rester.»
-
---«Je crois cependant qu'en travaillant beaucoup, nous ne finirions
-pas mal de besogne.»
-
---«Mais pas toute.»
-
---«Vous croyez donc que je ferai mieux de rester?»
-
---«Certes!»
-
-Nous en sommes restés là. Et sais-tu, mon amie, ce qui arrivera? Nous
-partirons. C'est ainsi que je fais faire tout ce que je veux. Crois,
-après cela, à W.[248]. Si le scrupule pouvait augmenter, faute de
-banqueroute! Ma bonne amie, ne crois pas que je le tuerai!
-
- [248] Probablement Wellington, voir p. 70 et 90.
-
-J'ai passé une bien mauvaise nuit. Une de ces nuits comme il m'arrive
-quelquefois d'en passer. Je me couche et je ne m'endors qu'à 5 ou 6
-heures du matin. J'avais la tête remplie d'affaires, de la besogne à
-terminer coûte que coûte le lendemain et le cœur plein de toi. Dans
-ces cas-là, mon cœur finit toujours par l'emporter sur mon esprit.
-C'est lui seul qui s'empare du terrain, il finit par penser seul.
-
-Sais-tu ce qui m'a occupé le plus? Cette soirée où tu me dis si bien:
-«Mon ami, veux-tu que j'aie à me plaindre de toi?»
-
-Combien je me sais gré aujourd'hui de ce mouvement, de ce retour sur
-moi-même, sur toi, sur notre situation, qui, sur-le-champ, m'a rendu à
-moi-même!
-
-Mon amie, sais-moi bon gré de ce moment, remercie-toi toi-même du mot
-que tu m'as dit. J'aime mieux aujourd'hui le bonheur que je n'ai pas
-eu que ce bonheur lui-même; tout est si bien dans ce fait, tout en toi
-et en moi a été si fort l'élan du cœur, que je t'en aimerais mieux,
-si j'avais besoin de quelque impulsion plus particulière pour t'aimer.
-Je serais fâché aujourd'hui de nous trouver sur la ligne d'à peu près
-tout ce qui s'aime. Je crois que j'aurais un peu moins de mérites à
-tes yeux, moi qui veux les accaparer tous. Mon amie, il te reste
-encore beaucoup de bien à me faire; je te remercie de ne m'avoir pas
-tout donné. Je ne sais pourquoi j'aime mieux être pauvre que riche
-auprès de toi; c'est que je crois que les riches aiment mieux les
-pauvres que les pauvres n'aiment les riches. Sûr de moi, je veux
-également être sûr de toi: je ne puis jamais l'être trop!
-
-Capo d'Istria est toujours ici. Il ne partira que la semaine
-prochaine. Il ne m'a jamais beaucoup aimé, et le fait est naturel, car
-il est tout et toujours en idée ce que je suis tout bonnement en
-réalité. Il n'y a guère d'autre différence, car il a de l'esprit et il
-est bonhomme. Depuis qu'il est ici, il m'aime davantage. Il a dit hier
-à Lebzeltern[249]: «C'est singulier, je _trouve_ M. tout autre que je
-n'ai cru.» Lebz[eltern] lui a répondu comme je lui eusse répondu
-moi-même: c'est que vous croyez toujours au lieu de chercher.
-
- [249] LEBZELTERN (Louis, comte de), né le 20 octobre 1774 à
- Lisbonne, où son père était ambassadeur d'Autriche, et où il
- commença sa carrière diplomatique. Il fut ensuite secrétaire
- d'ambassade à Rome et plus tard ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
- Il dut quitter ce poste à la suite de la disgrâce de son
- beau-frère, le prince Troubetzkoï, qui avait pris part à la
- conspiration ourdie à l'avènement de Nicolas Ier. Il fut envoyé
- alors comme ambassadeur à Naples. Élevé au rang de comte en 1823,
- il mourut le 18 janvier 1854 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon
- des Kaiserthums Œsterreich_, t. XIV, p. 280).
-
-Mon amie, ce n'est certes pas la voie du _vrai_ que suit Capo. Il me
-paraît que nous nous sommes trouvés sans nous chercher, par nous
-croire sans nous connaître, et nous ne nous sommes pas trompés. Il n'y
-a point de mérite dans notre fait, et je n'ai pas assez d'amour-propre
-pour m'en fâcher. Je me console tout bonnement au moyen de mon
-bonheur; mon ambition se borne à te voir partager ce sentiment de
-quiétude qui s'est emparé de tout mon être. Tu me fais l'effet d'une
-vérité: mon amour pour toi est tout en réalité; je ne crois jamais
-rien avoir rencontré de simple comme mon amour. Il faut bien que tu
-sois telle que je n'aie pas pu m'empêcher de te trouver et que je
-t'aime comme je t'aime car je n'ai rien fait pour t'aimer. Mon amie,
-sur cent femmes, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui se fâcheraient
-d'une déclaration aussi peu exaltée, aussi peu fleurie et aussi peu
-romanesque. Il est impossible que tu n'aimes pas mieux l'histoire que
-les romans, que tu ne sois pas cette femme qui complète la centaine et
-qui, par conséquent, me sache gré de ces paroles.
-
-
- Ce 31.
-
-Bonne amie, je n'ai pas trouvé un moment, un seul petit moment pour
-t'écrire. J'ai été accablé d'affaires et d'importuns. Je ne mens pas
-si j'ai avalé une vingtaine de Numéros 1 et encore quels Numéros 1!
-
-Je fais partir le courrier pour Paris ce soir. C'est le premier
-courrier hebdomadaire duquel je me sers. Ne sachant pas par quel
-courrier ira ma lettre de Paris à Londres, je l'envoie _masquée_. Tu
-peux être sûre d'en recevoir maintenant une par semaine par Paris, et
-d'autres par toutes les occasions sûres. Stewart va m'en offrir une
-tout à l'heure. Il nous quitte de quelques jours plus tôt--si
-toutefois il ne s'endort pas sur le fait--qu'il n'avait voulu, pour
-éviter certaine duchesse qu'il ne veut pas rencontrer et qui va nous
-arriver[250]. Il est furieux contre elle, car il y a des nouvelles qui
-portent qu'elle aurait eu une liaison avec Paul[251], qui
-effectivement a couru en même temps qu'elle de Florence à Rome et
-Naples, et de Naples à Rome, Florence et je ne sais où. Paul est allé
-rejoindre sa femme à Ratisbonne. De là il viendra ici. Je l'y
-retiendrai trois ou quatre jours, et je vous l'envoie après l'avoir
-bien grondé d'avoir fait le voyage qu'il vient de faire. C'est un bon
-enfant, mais qui va toujours sans savoir pourquoi ni comment.
-
- [250] La duchesse de Sagan.--Voir lettre du 5 janvier 1819.
-
- [251] ESTERHAZY DE GALANTHA (Paul-Antoine, prince), né le 10 mars
- 1786, fils aîné du prince Nicolas et de la princesse Marie de
- Liechtenstein. Secrétaire de légation à Londres (10 mai 1806),
- puis à Paris pendant l'ambassade du prince de Metternich.
- Ministre d'Autriche à Dresde (1810-novembre 1813). Ambassadeur
- d'Autriche à Londres (28 août 1815), il jouit dans ce poste de la
- pleine confiance de George IV. Il resta à Londres jusqu'en 1842.
- Ministre dans le premier ministère hongrois (1848), il donna sa
- démission au mois d'août de la même année. En 1856, il fut envoyé
- à Moscou comme ambassadeur extraordinaire pour assister au
- couronnement de l'Empereur. Criblé de dettes, bien qu'il fût le
- chef de la famille la plus riche en propriétés foncières de
- l'Autriche, devant plus de 24 millions, il fut déclaré insolvable
- et mourut à Ratisbonne le 21 mai 1866.
-
- Il avait épousé, le 18 juin 1812, Marie-Thérèse, princesse de
- Thurn et Taxis, née le 6 juillet 1794, morte en 1876, nièce de la
- reine Louise de Prusse et de la reine Frédérique de Hanovre. Ce
- mariage le faisait allié de la famille royale d'Angleterre
- (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. VI, p. 388.--WURZBACH,
- _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. IV, p.105
- (beaucoup de dates fausses).--ŒTTINGER, _Moniteur des
- dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p.
- 166 et 200).
-
-Prends-le un peu sous ta férule, mon amie, et prouve-lui qu'il faut
-savoir ce que l'on fait pour faire bien. Voilà une commission toute
-naturelle pour la mère du corps diplomatique. Tu vois que je t'emploie
-à tout; c'est que tu es bonne à toute chose.
-
-L'année va finir, cette année qui m'a laissé dans une carrière que je
-croyais ne plus courir, que même j'étais décidé à éviter, à fuir comme
-on fuit la peine. Pauvre amie, nous y voilà! La peine même s'y trouve.
-Et pourquoi a-t-il fallu que j'aime aujourd'hui peine, chagrins,
-privations comme ma vie, plus que ma vie! L'espérance est là, il ne
-faut qu'elle pour soutenir l'âme et la rendre plus forte que
-l'adversité.
-
-Mon amie, je finis l'année en pensant et en m'occupant de toi. Il va
-sonner minuit, je suis sûr que tu ne laisses pas passer cette heure
-sans penser à ton ami. J'ai été passer deux heures à un bal. Je l'ai
-quitté pour être avec toi, c'est un sacrifice que j'ai fait et auquel
-j'ai été assez heureux pour ne pas être forcé. C'en est un de moins
-dans ma vie.
-
-L'heure, mon amie, sonne et nous voilà amis _de l'an dernier_; il me
-paraît que nous serons ceux de l'année qui commence, de toutes celles
-qui suivront. Je suis décidé à ne pas te quitter; si tu me chasses,
-encore ne te quitterais-je pas. Après tout, ne me renvoie pas: les
-années se suivent et les amis ne se ressemblent pas. Tu n'en trouveras
-plus jamais un aussi _tien_ que celui que tu as trouvé, entre
-Aix-la-Chapelle et Spa, l'année du Congrès, 1818. Si 1819 n'était pas
-plus près de toi que 1818, je n'aimerais pas l'heure actuelle. Je
-déteste le passage d'une année à l'autre. Je suis si enclin à préférer
-ce que je connais à ce que je dois apprendre à connaître, que je porte
-mes affections même aux quatre chiffres que j'ai été habitué à écrire.
-
-Pourquoi me parais-tu une amie ancienne, une amie de toujours?
-Pourquoi n'y a-t-il rien dans notre si courte liaison qui me frappe,
-qui me paraisse connu, éprouvé, senti? Tu es, au bout de deux mois,
-pour moi, une habitude forte comme la vie; je t'aime comme je respire
-et je te trouve dans mon cœur comme si tu étais née avec lui! Je
-t'expliquerai cela un jour au moyen d'une belle thèse de _ma_
-philosophie, qui n'est pas celle de tout le monde, mais qui mériterait
-de l'être. Elle n'arrivera cependant jamais à pareil honneur, car elle
-est simple et vraie, ce qui pis est.
-
-Adieu, mon amie. Je ne te prie pas de ne pas m'oublier en 1819, je
-t'en conjure; avec un peu plus d'audace que je n'en possède, je t'en
-défierais même.
-
-
- Ce 2 janvier 1819.
-
-Schœnfeld[252] est arrivé ici hier. C'est te dire que je suis en
-possession de ton no 6. Le no 5 me parviendra probablement par le
-courrier hebdomadaire, qui arrive toujours plus tard que les courriers
-extraordinaires, vu les détours qu'il fait pour ramasser les
-correspondances de nos missions en Allemagne.
-
- [252] SCHŒNFELD (Louis, comte de), chambellan de l'empereur
- d'Autriche, accompagna ce souverain au Congrès d'Aix-la-Chapelle,
- à la suite duquel il alla à Paris (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 155).--Il mourut le 19 août 1826.
-
-Mon amie, je te remercie de tout ce que renferme ton no 6, et de même
-pour tout ce que tu m'auras dit dans le précédent. Tu vois que je
-prends tes paroles en confiance, avant même de les connaître.
-
-Mes lettres te conviennent; j'en étais sûr, car mes lettres sont moi.
-Dans un rapport comme le nôtre, où la meilleure partie de nos êtres
-est seule en contact, des lettres sont beaucoup; elles sont peut-être
-infiniment plus.
-
-C'est mon âme qui t'a choisie, ce ne sont pas mes yeux; c'est mon
-cœur qui t'aime, ce n'est pas la matière. Tout ce que j'ai de
-meilleur dans mon essence, le seul élément que j'aime en moi
-t'appartient. C'est lui que tu retrouves dans mes lettres. Il ne peut
-plus rien exister dans mon être moral que tu ne connaisses; si tu
-pouvais encore chercher autre chose ou plus, tu te tromperais: rien
-n'est autre en moi que tu ne le voies, rien, absolument rien.
-
-
- Ce 3.
-
-Le courrier militaire vient d'arriver; il m'a apporté ton no 5 avec
-son supplément. Aucune de tes lettres ne me manque donc. Tu me
-manques. Tu sais donc tout ce que je n'ai pas et ce tout est ce qui
-constitue mon bonheur.
-
-Mon amie, je n'aime pas tes petites souffrances; les femmes sont
-organisées de manière à pouvoir, peut-être même à devoir souffrir
-souvent, sans que leur existence soit minée par de petits maux. Mais
-tu es délicate, tu es maigre, il te faut du ménagement et de grands
-soins. Voue-les à ton existence tout entière; elle m'appartient. Tu me
-dois de te conserver, de te ménager, de te soumettre à tout régime que
-peut exiger ton état. Ma bonne amie, que ferais-je dans ce monde sans
-toi?
-
-Je n'ai fait que lire tes lettres, vite et comme on lit tout ce qu'on
-voudrait savoir et ce qu'on est peiné de finir. Mon amie, tes lettres
-sont parfaites, je ne te dis pas charmantes, car, entre toi et moi,
-cette épithète ne trouve plus à se placer. Elles sont parfaites, parce
-qu'elles peignent de la manière la plus simple et, par conséquent, la
-plus éloquente, l'état de ton âme, de cette âme si bonne et si forte,
-si confiante et si délicate. Ôtes-en une seule nuance et je t'aimerais
-moins; ajoutes-y et je ne t'en aimerais pas plus. Es-tu satisfaite de
-cet aveu?
-
-Tu ne veux pas que je te permette d'être infidèle et tu as raison.
-Mais crois-tu que je puisse vouloir te le permettre? Non, certes, mon
-amie. Je ne te l'ai jamais permis; je ne te le permets pas; j'en
-serais au désespoir, et je ne vois pas même le désespoir qui pourrait
-m'empêcher de t'aimer. Je pleurerais de peine et de désespoir--et je
-t'aimerais; je voudrais ne pas vivre--et je t'aimerais. Tu aimerais un
-autre que moi? Eh bien, mon amie, je continuerais à aimer l'être qui
-m'a aimé et que j'aurais perdu, je n'en voudrais pas à cet être, car
-je croirais qu'il a _mieux_ trouvé que moi; je me retirerais de tout
-commerce--et je t'aimerais peut-être malgré moi--car ma peine, mes
-regrets, mon désespoir même ne seront que de l'amour.
-
-Es-tu assez forte pour concevoir que, dans cette manière de sentir, il
-y a plus d'amour que dans toute autre? Trouves-tu qu'il y a de la
-prudence à s'expliquer ainsi que je le fais? Si tu as de la peine à
-résoudre cette dernière question, je vais te mettre à l'aise. De la
-prudence? Il n'y en a pas; mais je ne puis plus être prudent vis-à-vis
-de toi. Tout ce que je possède de cette vertu doit être usé en
-prudence à _ton profit_. Mon amie, t'ai-je trompée quand je t'ai dit
-que j'avais la conviction de savoir aimer plus que personne, d'être
-capable d'un abandon bien autre que celui que l'on rencontre dans des
-amis et dans des amants pris dans la foule? Me vois-tu aujourd'hui tel
-que je suis? Le monde, enfin, mon amie, me juge-t-il bien?
-
-Rien en moi n'est douteux pour mes amis. C'est pour cela que j'en ai
-peu à la vérité, mais il n'est point dans la nature des choses d'en
-avoir beaucoup. Quelques amis bien sûrs, bien dévoués, comptant sur
-moi comme sur eux-mêmes, _une amie_, voilà ma fortune; un intérieur
-doux et tranquille, une femme excellente, mère de bons enfants
-qu'elle élève bien, voilà ma vie tout entière.
-
-Je trouve dans ta lettre un mot bien naturel et qui doit venir à toute
-femme. Vous croyez toujours le cœur des hommes d'une trempe
-différente du vôtre, et les femmes supposent constamment que les
-hommes peuvent se passer bien plus facilement d'amour qu'elles, vu la
-distraction que leur causent les affaires.
-
-La thèse n'est pas correcte. Il s'agit avant tout de distinguer deux
-éléments qui se confondent dans cette sensation que l'on est convenu
-d'appeler amour. La partie physique est bien plus forte et par
-conséquent bien plus prononcée dans les hommes que dans les femmes. La
-fleur du sentiment est plus délicate, plus fine, plus active dans les
-femmes. Le sentiment de l'amour, cette base première de tous les
-sentiments nobles et généreux, est également partagé par les deux
-sexes, le fait est le même, mais les nuances diffèrent. Crois-tu, mon
-amie, que tu m'aimes plus que je t'aime? Tu te trompes.
-
-Les affaires empêchent qu'on ne se livre à vingt occasions; elles
-empêchent les bonnes fortunes, mais pas l'amour. J'aime plus que je
-n'aimerais si j'étais fainéant; la pensée de mon amie ne m'abandonne
-pas au milieu de l'affaire la plus forte; elle ne me distrait pas de
-mon devoir, elle en renforce au contraire le sentiment. Elle ne mollit
-pas mon action, elle la renforce. L'amour est pour moi une conscience;
-or, jamais la conscience n'a-t-elle manqué d'être le premier de tous
-les éléments de force et de volonté?
-
-Ce que je te dis ici n'est toutefois pas applicable à tous les hommes,
-mais ces hommes-là sont faibles et une âme faible n'est pas
-susceptible d'un fort élan. Elle succombe avant d'être arrivée au but.
-
-Sais-tu où est la véritable différence entre les deux sexes? L'amour
-est la vie de la femme, elle n'est qu'une partie de celle d'un homme;
-la force du sentiment peut être la même, bien qu'il ne porte que sur
-une partie de la vie. Crois-tu qu'il soit un moment dans la journée où
-je ne cause avec toi, où je ne sente le bonheur de t'avoir trouvée, où
-je ne souffre de tant d'éloignement et d'entraves qui existent entre
-mon bonheur et le tien?
-
-Console-toi du carnaval de Vienne. Il n'en est pas pour moi. Veux-tu
-savoir mon train de vie? Le voici pour toute l'année.
-
-Je me lève entre 8 et 9 heures. Je m'habille et je vais déjeuner chez
-Mme de M... J'y trouve mes enfants réunis et je reste avec eux jusqu'à
-10 heures. Je rentre dans mon cabinet et je travaille ou je donne des
-audiences jusqu'à une heure. S'il fait beau, je sors à cheval. Je
-rentre à 2 heures et demie. Je travaille jusqu'à 4 heures et demie. Je
-passe dans mon salon; j'y trouve journellement huit, dix à douze
-personnes qui viennent dîner chez moi. Je rentre dans mon cabinet à 6
-heures et demie. Je vais à peu près tous les jours à 7 heures chez
-l'Empereur. J'y reste plus ou moins longtemps, et je me remets à
-travailler jusqu'à 10 heures et demie ou 11 heures, ou je passe dans
-mon salon, où se rassemble qui veut de la société ou d'étrangers. Je
-passe ordinairement une heure à causer avec _tes enfants de Vienne_.
-Je dis un mot aux femmes et je me couche à une heure.
-
-Le carnaval, le carême, l'hiver, l'été, je ne change rien à ma vie.
-S'il y a un bal auquel je ne puis échapper, j'y vais passer une heure
-ou deux, entre 11 heures et 1 heure.
-
-Tu peux être sûre que tu me trouveras toujours à un endroit fixe à
-telle heure de la journée que tu penseras à moi.
-
-J'ignore si tu es bonne astronome, je me permets même d'en douter. Eh
-bien, sache qu'il y a entre Vienne et Londres à peu près une heure de
-différence, c'est-à-dire que, quand il est 11 heures à Londres, il est
-midi à Vienne, et ainsi du reste. Tu vois que je ne veux pas que tu te
-trompes même sur l'heure.
-
-Je te remercie d'aimer un peu Marie[253]. Je t'ai dit qu'elle était
-moi et le fait est tel, sous tous les rapports essentiels. La marche
-de son esprit est entièrement conforme à celle du mien. Elle a la
-plupart de mes idées et surtout la même manière de les exprimer! Je te
-réponds que notre correspondance a l'air d'un recueil de lettres
-placées sous différents noms, mais écrites par le même auteur. Si
-jamais il m'en arrive une de ce genre, je te l'enverrai. Tu riras, car
-toute ressemblance fait rire; elles ont cela de commun avec les chutes
-dans les salons.
-
- [253] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de
- Metternich.
-
-Je trouve, dans ton no 5, que l'idée de m'ennuyer te fait l'effet de
-l'eau froide. Demande-moi pardon du mot que je ne te pardonne pas,
-même vu l'effet que la pensée produit sur toi. Toi m'ennuyer, mon
-amie! toi, aujourd'hui mon seul bonheur, avec tes lettres, la seule
-ressource dans l'absence? Crois-tu que l'idée m'en vienne à moi, qui
-t'écris des volumes? _Je prends sur moi de t'assurer en toute
-conscience que je ne t'ennuie pas._ Vois un peu la différence qu'il y
-a entre nous deux. Or il ne faut pas qu'il y en ait aucune, d'aucun
-genre, pas la plus légère.
-
-Je veux que tu aies même mes défauts, et commence par prendre mon
-_immense présomption_. De moi à toi, tout est certitude; il faut que
-de toi à moi, tout soit confiance, si tu ne m'aimes pas assez pour
-remplacer la confiance par la certitude. Je me crois plus fort que
-toi, mon amie, car je suis pétri de foi, tandis que tu n'en es qu'à
-l'espérance, et tu veux me faire croire que tu m'aimes plus que je ne
-t'aime? La seule prétention que je ne te permets pas, c'est celle-là.
-
-Mon amie, commences-tu à comprendre pourquoi je ne puis me contenter
-d'une liaison avec une _petite femme_? Ne vois-tu pas où l'entreprise
-doit essentiellement trouver sa fin? Sais-tu quand je puis être
-heureux et quand je ne saurais l'être? Crois-tu qu'il me suffise de
-posséder une jolie petite mine, de dominer un gentil petit être, tout
-frais, tout doux et tout vide de sens?
-
-Crois-tu que j'aime pour la seule partie matérielle, et que je
-subordonnerais, à la forme de deux yeux placés à la naissance d'un
-joli nez, une seule nuance de cet esprit du cœur qui seul parvient à
-me fixer? Si tu le crois, tu ne me connais pas; si tu le crains, tu ne
-me connais pas encore; si tu ne crois rien du tout, tu ne m'aimes pas.
-
-
- Ce 4.
-
-Je finis ma lettre pour te l'envoyer par Stewart; elle t'arrivera
-intacte, car je sais ce qu'il faut pour cela. J'espère que tu ne te
-plaindras pas de recevoir trop peu de lettres. Tu en as joliment pour
-un commencement de liaison. Aussi, de tous les faits, celui que je
-sens le moins, c'est celui d'un commencement quelconque entre nous. Tu
-es pour moi tout ce que je connais le plus, tu me parais une habitude,
-rien n'est neuf en moi quand je pense à toi. La foi déplace les
-montagnes et l'amour détruit même les espaces.
-
-Notre correspondance, mon amie, aura pour nous l'avantage de nous
-faire retrouver anciens amis. Je n'aurai plus rien à te dire sur le
-passé, et j'aurai le temps de m'occuper en entier du bonheur du
-moment.
-
-St[ewart] part parce qu'il doit être à Londres pour l'ouverture de la
-Chambre, qu'il espère être la fin de son procès[254]. Je le désire
-beaucoup pour lui, parce que je l'aime comme un homme très sûr et qui
-me connaît. Il lui en est un peu allé comme à toi: il a commencé par
-me détester. Il me paraît que mes succès commencent toujours par des
-défaites.
-
- [254] «Vienne, 6 janvier.--Lord Stewart, ambassadeur
- d'Angleterre, est parti pour Londres, où il veut assister aux
- débats du procès qui s'est élevé relativement à son mariage avec
- miss Vane-Tempest. On ne doute pas que le jugement ne soit
- favorable à Son Excellence, qui reviendra aussitôt à son poste.»
- (_Moniteur universel_ du lundi 18 janvier 1819, no 18, p. 69).
-
- Ch. Stewart avait rencontré en Angleterre, l'été précédent,
- Frances-Anne Vane-Tempest, alors âgée de dix-neuf ans, qui était
- non seulement l'une des plus riches héritières, mais aussi l'une
- des plus jolies jeunes filles de la société de Londres. Elle était
- encore à ce moment pupille de la Cour de Chancellerie (_a ward in
- Chancery_). Comme Ch. Stewart n'avait qu'une fortune de cadet et
- les appointements de ses fonctions d'ambassadeur, la tutrice
- donnée à miss Vane par la Cour de Chancellerie s'opposa d'abord au
- mariage. La question dut être tranchée par la Chambre des Lords
- (Sir Archibald ALISON, _Lives of Lord Castlereagh and Sir Charles
- Stewart_, t. III, p. 213).
-
-Adieu, ma bonne amie. Je t'envoie un soufre d'un intaglio[255] que
-Pichler a fait de moi[256]. Le portrait est bien plus jeune que je ne
-le suis; il y a six ans qu'il l'a fait, et j'ai vieilli de vingt ans
-depuis la Sainte Alliance. Si le portrait de Lawrence réussit
-complètement, je t'enverrai une petite copie _bien cachée_. Envoie-moi
-l'épaisseur de ton bras. Je veux te faire faire un bracelet bien joli,
-que tu porteras en honneur de l'année 1818. Je l'aime, cette pauvre
-année. J'en aime même la connaissance, que j'ai eu le bonheur d'y
-faire, du commandant de Spa. J'en aime le souvenir, car ce souvenir
-est devenu ma vie. Bonne amie, ne va pas croire que je te parle ici de
-Ficquelmont[257]. La phrase prête à l'équivoque, mais mon cœur la
-rectifie.
-
- [255] Intaille, pierre dure gravée en creux.--Soufre, moulage en
- soufre.
-
- [256] PICHLER (Luigi), graveur sur pierres et médailles, né à
- Rome en 1773, originaire du Tyrol, étudia à Rome et s'y établit.
- En 1808, il vint à Vienne et fut présenté à l'empereur François.
- En 1818, Metternich l'y appela de nouveau comme professeur à
- l'Académie, avec mission de reproduire en spath-fluor les plus
- belles gemmes du cabinet impérial. Il mourut à Rome le 13 mars
- 1854 (_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XXVI, p. 105).
-
- [257] Voir p. 35.
-
-Adieu. Use comme moi de tes moments de loisir. Ce sont les seuls que
-j'aie maintenant. Il est impossible qu'il n'y ait pas assez
-d'occasions de courrier de Londres à Paris desquels puisse profiter
-N[eumann]. Adieu.
-
-
-
-
-No 11.
-
-
- Ce 5 janvier 1819.
-
-St[ewart] est parti hier. Il a emporté mon no 10. St[ewart] et ma
-lettre sont bien plus heureux que moi, l'un va te trouver et l'autre
-te reste. Moi, mon amie, je suis à Vienne, loin de toi, pour
-m'éloigner encore! Je vis ici tandis que le principe de ma vie est
-loin de Vienne! J'y suis obligé de penser, tandis que mon âme est à
-400 lieues! La seule chose que je ne fais pas à Vienne, c'est d'y
-aimer! J'aime là où est mon cœur, et mon cœur n'est pas ici; or je
-ne sais pas aimer sans cesse ni même en faire le semblant. Ainsi,
-plains-moi de ta propre peine et sois pleine de chagrins et de
-confiance.
-
-J'ai pris le plus tendre congé du monde de notre ami St[ewart]. Marie
-m'écrit de Paris que je ne sais laquelle de ses anciennes amies a une
-manière d'embrasser qui coupe l'haleine. Eh bien, j'ai manqué étouffer
-entre les bras de St[ewart]. Il a les passions vives et, dès qu'il est
-éveillé, il a les gestes prononcés. Il m'a tellement embrassé que, ne
-trouvant plus rien dans ma figure qui ne fût couvert de baisers, il a
-fini par me baiser la main. Je ne lui ai cependant jamais dit que
-j'aimais qu'on me baise la main. Il a absolument voulu que je lui
-donne un mot pour toi. Je lui ai dit que non, vu la jalousie de ton
-mari[258]. Il m'a promis qu'il te remettrait un billet en tête-à-tête;
-je lui ai dit qu'en fait de tête-à-tête, je n'aimais que ceux où je me
-trouvais faire moi-même le second. Mais je l'ai chargé de te dire
-mille belles choses, de t'assurer que je pensais beaucoup à toi, que
-je te regardais comme une femme charmante, bonne et sûre; qu'il n'y
-avait pas un genre de bon sentiment que je ne voulusse te conserver
-pour le reste de ma vie, qu'enfin je serais bienheureux de te revoir
-un jour. Mon amie, j'ai pu dire tout cela sans dire un mot qui ne fût
-point de la plus stricte vérité. St[ewart] m'a promis qu'il te redirait
-tout.
-
- [258] Stewart portait cependant à Londres la lettre no 10, mais
- probablement à son insu. Cette missive devait être comprise dans
- un paquet adressé à Neumann.
-
-«_Il_ est bon et _il_ a beaucoup _de_ l'esprit, m'a-t-il assuré, avec
-l'accent de la forte conviction; je l'aime parce qu'_il_ est _un_
-femme excellent.»
-
-Tu vois, bonne amie, que nous ne t'avons pas maltraitée entre nous
-deux. Aussi ne le mériterais-tu pas. Je t'aime--tu dois t'en douter un
-peu--et je suis fort attaché à St[ewart], qui me porte un bon
-sentiment de confiance et de véritable amitié.
-
-La duchesse de Sagan[259] est ici; je crois te l'avoir mandé
-dernièrement. J'ai fait éviter à St[ewart] une rencontre avec elle
-chez Lawrence. Elle allait avoir lieu sans un heureux hasard. Elle a
-fait la sottise de tourner la tête à Paul[260] en Italie, qui de son
-côté à fait celle de faire ce voyage non seulement sans ma permission,
-mais contre mon gré. Je l'attends ici, dans peu de jours, de
-Ratisbonne où il est en ménage. Je lui laverai fièrement la tête, et
-je le renverrai en deux fois vingt-quatre heures.
-
- [259] SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine DE BIREN, princesse
- DE COURLANDE, duchesse DE), fille de Pierre, dernier duc de
- Courlande de la maison de Biren, et de sa femme, née de Medem.
- Elle était née le 8 février 1781 et épousa successivement:
-
- 1º le 23 juin 1800, Jules-Armand-Louis, prince de Rohan-Guéménée,
- général-major autrichien, né le 20 octobre 1768, mort à Prague le
- 13 janvier 1836. Elle divorça le 7 mars 1805.
-
- 2º le 5 mai 1805, le prince Vassili Serguéïévitch Troubetzkoï,
- membre du conseil de l'Empire, né le 25 mars 1776, mort à
- Saint-Pétersbourg en 1841. Divorce prononcé en 1806.
-
- 3º le 17 juillet 1819, Charles-Rodolphe, comte de
- Schulenburg-Vitzenburg, lieutenant-colonel autrichien, né le 2
- janvier 1788, mort après 1852.
-
- La duchesse de Sagan mourut sans enfants le 29 novembre 1839. Son
- titre passa à la maison de Talleyrand-Périgord, par suite du
- mariage de sa sœur Dorothée (1793-1862) avec le comte Edmond de
- Talleyrand-Périgord (1787-1872), neveu du prince de Bénévent,
- devenu duc de Dino en 1827 (ŒTTINGER, _Moniteur des
- dates_.--STROBL VON RAVELSBERG, t. I, p. 314).
-
- [260] Esterhazy.
-
-J'ai au reste commencé par gronder d'importance la duchesse; je lui ai
-fait verser des larmes amères sur sa conduite; elle a pleuré de
-conviction, ainsi qu'il lui arrive aussi souvent que je lui dis la
-vérité--et elle recommencera demain à faire de nouvelles sottises.
-Rien, dans ce bas monde, ne ressemble à une mauvaise tête de femme.
-Madame de S[agan] est une personne de beaucoup d'esprit, d'une forte
-conscience, d'un jugement infiniment sain[261] et d'un calme physique
-à peu près imperturbable. Eh bien! elle ne fait que des bêtises, elle
-pèche sept fois par jour, elle déraisonne et elle aime comme l'on
-dîne. J'ai su tout cela quand, dans un moment d'abandon du ciel, j'ai
-voulu la _rendre raisonnable en actions_. J'avais entrepris la besogne
-sans amour; j'ai poussé l'entreprise par entêtement; je m'y suis
-livré comme à la solution d'un problème de haute science. Je n'ai rien
-fait; je me suis fâché contre moi-même, j'ai été plein de rancune
-contre moi; je me suis trouvé si sot que je me suis fait pitié; mais
-il n'est pas dans ma nature d'abandonner légèrement une volonté. Je me
-suis placé un terme et, avec la même force de volonté avec laquelle je
-l'ai atteint, je ne l'ai pas franchi[262].
-
- [261] Au Congrès de Vienne: «Par son esprit supérieur, il n'eût
- dépendu que de cette femme remarquable d'exercer une grande
- influence sur les affaires sérieuses: son jugement était une
- autorité; mais elle n'en abusait pas» (Comte A. DE LA
- GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du Congrès de Vienne_, édition du
- Conte Fleury, p. 87).
-
- [262] Metternich avait rompu avec la duchesse de Sagan en octobre
- 1814. Voir _Introduction_, p. XXVII, et GENTZ, _Tagebücher_, t.
- I, p. 293.
-
-Mon amie, voilà _mon aventure_ avec Mme de S[agan]. Il me reste, de
-cette époque de ma vie, un sentiment de peine et de dégoût que je puis
-sentir, mais pas décrire. Toi qui me connais maintenant, tu ferais
-mieux le tableau de ce que j'éprouve que je ne pourrais le faire
-moi-même. Plusieurs de mes amis, au fait de la chose, n'ont jamais
-conçu que je puisse en être amoureux. Je ne l'ai jamais été: j'ai aimé
-et soutenu mon entreprise impossible; je m'y suis livré avec la
-constance que je mets en toutes choses. Je l'ai abandonnée comme un
-mathématicien abandonnerait, après des années de recherches, la
-solution de la quadrature du cercle. J'ai enfin été fou, comme l'est
-ce mathématicien, quand il se livre à une recherche placée hors de
-tout succès.
-
-Ces mêmes amis n'ont pas conçu davantage comment j'ai pu ne pas me
-brouiller à couteau tiré avec cette femme. Je ne me suis pas brouillé
-avec elle, parce que je ne l'estime pas assez pour cela--je me suis
-brouillé à son sujet avec moi-même. Je ne la hais pas, parce que je ne
-l'ai jamais aimée; je hais le temps que j'ai voué à une conception
-fausse, et je me suis arrêté là pour être dispensé de me haïr
-moi-même.
-
-Mon amie, voilà encore un côté que tu apprends à connaître en détail,
-que je n'ai jamais trouvé l'occasion de t'expliquer, et que je veux
-que tu connaisses, car je veux que tu n'aies nulle illusion sur mon
-compte. J'ignore si je ne tiens pas tout autant à être connu de toi
-qu'aimé; il est de fait que je ne tiendrais pas à ton amour, s'il ne
-portait sur moi, tel que je suis, et si au contraire il pouvait porter
-sur un être de raison qui ne serait pas moi. Entre nous, mon amie pour
-la vie, point d'illusion sur une question fondamentale quelconque.
-J'ai vingt défauts, tu finiras par les connaître tous. Je ne crains
-pas de te les découvrir, car je crois être sûr d'avoir encore plus de
-qualités essentielles. Je tremble quelquefois davantage de ton opinion
-trop favorable que de légers doutes. Je tiens à ce que ton jeu soit
-sûr; je me mépriserais si je ne me plaçais pas vis-à-vis de toi dans
-_l'indécente parure de la vérité_; je mourrais le jour où je me
-mépriserais.
-
-
- Ce 7.
-
-Voilà tout à l'heure un mois que je suis à Vienne. Il va y en avoir
-deux et peu de jours que je t'aime; le mois de Vienne me paraît un
-siècle; le temps que je t'aime me paraît un instant. Mon amie, tu m'as
-écrit dernièrement que tu recherchais toujours dans mes lettres des
-mots qui te prouvent mon sentiment pour toi. Je crois que la
-découverte ne doit guère te coûter de peine.
-
-Mon parti est pris; je ne quitterai Vienne que vers la fin de février,
-et je ne rejoindrai l'Empereur qu'à Florence. J'attends, pour fixer
-ma pensée sur le mois de juillet, ta première réponse à la lettre que
-je t'ai écrite à ce sujet.
-
-Nous avons ici quelques Anglais: un milord et une Lady Ponsonby[263],
-personnages insignifiants; un master et une miss Talbot, plus
-insignifiants encore, un lord Bingham[264], jeune homme d'une jolie
-figure. Cette figure-là lui vaut des œillades dans la société. Si
-j'étais femme, je le trouverais trop jeune et trop joufflu; comme
-homme, je le trouve par trop insignifiant. Il a des bras et des coudes
-tellement arrondis que je parie gros que ses idées ne le sont pas.
-
- [263] PONSONBY (John, baron, puis vicomte), né vers 1770, devint
- baron Ponsonby à la mort de son père (1806). Ministre à Buenos
- Ayres (1826), à Rio de Janeiro (1828), à Naples (1832),
- ambassadeur à Constantinople (1832-1837), à Vienne (1846-1850),
- créé vicomte Ponsonby en 1839, mort à Brighton, 21 février 1855.
- C'était un homme d'une beauté exceptionnelle. Il était le
- beau-frère de Lord Grey et il avait épousé le 13 janvier 1803
- Élisabeth-Frances Villiers, cinquième fille de George, quatrième
- comte de Jersey, laquelle mourut à Londres le 14 avril 1866 sans
- enfants (_Dictionary of National Biography_, t. XLVI, p. 86).
-
- [264] BINGHAM (George-Charles), troisième comte de Lucan, né à
- Londres, 16 avril 1800. Entra dans l'armée comme enseigne au 6e
- d'infanterie le 29 août 1816. Il permuta pour le 3e d'infanterie
- de la garde, le 24 décembre 1818, fut mis à la demi-solde le jour
- suivant, voyagea en Autriche et en Russie et fut réintégré comme
- lieutenant au 8e d'infanterie le 20 janvier 1820. Pendant la
- guerre de Crimée, il commanda la division de cavalerie anglaise
- et ordonna la charge de Balaklava (25 octobre 1854). Il fut nommé
- lieutenant-général en 1858, général en 1865, feld-maréchal en
- 1887 et mourut à Londres le 10 novembre 1888 (_Dictionary of
- National Biography_, Supplément, t. I, p. 196).
-
-Nous sommes occupés depuis une quinzaine des sottises qui se font à
-Paris[265]. Je ne voudrais pas être premier ministre dans ce pays,
-mais, si je l'étais, je ferais bien des choses qui ne s'y font pas. Il
-y a, dans tout cela, un homme qui fait beaucoup de mal, car il a le
-malheur d'être un aventurier, et il n'est, à mon avis, point d'exemple
-qu'un aventurier ait fait du bien[266]. Si tu ne devines pas l'homme,
-je ne te le nomme pas, et pour cause.
-
- [265] Depuis 1817, à chaque renouvellement partiel de la Chambre
- des députés, le groupe libéral s'était trouvé accru en nombre et
- en puissance. Les gouvernements étrangers s'étaient inquiétés de
- ces succès et ils pesèrent sur Louis XVIII et sur Richelieu, pour
- les amener à prendre des mesures contre les libéraux. Le duc de
- Richelieu prépara la modification de la loi électorale, mais il
- ne fut pas suivi par quelques-uns de ses collègues, Decazes,
- Gouvion Saint-Cyr et Pasquier. Richelieu donna sa démission le 21
- décembre 1818. D'abord chargé par le roi de reconstituer le
- ministère, il échoua dans cette tentative. Decazes fit donner la
- présidence du conseil au général Dessolle et prit pour lui le
- ministère de l'Intérieur. Le nouveau cabinet était constitué le
- 29 décembre 1818. Sa tendance était libérale.
-
- [266] La chute du duc de Richelieu et son remplacement par le
- comte Decazes, au moment où le premier s'apprêtait à faire
- modifier la loi électorale à laquelle on imputait les succès des
- libéraux, avait vivement irrité le prince de Metternich.
- Plusieurs fois, dans la suite de sa correspondance avec Mme de
- Lieven, il reviendra sur les «affaires de France».
-
- Malgré la rancune que le prince conservait à M. Decazes, ce mot
- d'aventurier ne peut désigner cet homme d'État, rien dans la vie
- de ce dernier ne pouvant donner prise à une appellation de ce
- genre. D'autre part, l'estime professée par le futur chancelier
- pour M. de Richelieu rend bien invraisemblable l'application de ce
- terme à ce ministre, encore que sa carrière mouvementée soit plus
- susceptible de l'expliquer.
-
- Nous pensons donc que, par ce mot d'_aventurier_, M. de Metternich
- voulait désigner Pozzo di Borgo, alors ministre de Russie à Paris,
- ce qui ferait comprendre le soin mis à ne pas prononcer son nom
- dans une lettre destinée à l'ambassadrice de Russie à Londres.
-
- Pozzo avait pris une part active aux incidents de la crise
- ministérielle française. Il a raconté lui-même son rôle dans une
- dépêche au comte de Nesselrode, du 20 décembre 1818/1er janvier
- 1819, récemment publiée dans le t. III de l'ouvrage de M. A.
- POLOVTSOFF: _Correspondance diplomatique des ambassadeurs et
- ministres de France en Russie et de Russie en France_ (dépêche no
- 734, p. 1).
-
- Nous renvoyons le lecteur à cette importante dépêche pour les
- détails du rôle de Pozzo. Encore que ce rôle se fût exercé dans un
- sens hostile à M. Decazes, M. de Metternich pouvait en vouloir à
- son acteur de son intervention maladroite.
-
- Dans une lettre du 21 février à Mme de Lieven, le prince dit:
- «_L'aventurier_ a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il
- voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande
- partie qui a mené les choses là où elles en sont.»
-
- Dans une autre lettre (voir le no 13), M. de Metternich avait déjà
- dit, parlant de Pozzo: «Le terrain de Paris qu'il a tant contribué
- de gâter, lui paraît intenable à la longue.»
-
- Enfin, dans une lettre à Gentz, du 16 août 1825, publiée dans ses
- _Mémoires_, t. IV, p. 195, le prince applique directement ce même
- nom d'aventurier à Pozzo: «Il y a des années que j'ai jugé Pozzo
- comme vous le faites. Il y a dans ma nature quelque chose qui me
- fait aller tout droit à certains hommes, comme la piste conduit le
- chien de chasse au gibier. A peine les ai-je flairés, qu'ils
- s'éloignent de moi, et dès lors il n'y a plus de rapprochement
- possible entre nous. Ces hommes sont plus ou moins des
- _aventuriers_ comme Pozzo, Capo d'Istria, Armfeldt, d'Antraigues,
- etc. Sans que je connaisse les gens de cette espèce, ma nature se
- soulève contre eux.»
-
- Ce n'est pas la carrière de Pozzo, né Corse, mais successivement
- au service de la France et de la Russie, qui peut contredire M. de
- Metternich.
-
- Il est donc probable, selon nous, que dans la présente lettre, le
- mot _aventurier_ désigne Pozzo di Borgo.
-
-Lord Castlereagh paraît avoir couru de bien grands dangers[267].
-J'aurais été bien peiné qu'il lui fût arrivé du mal. Tu vois que je ne
-suis pas d'accord en tous points avec notre amie, Lady Jersey.
-
- [267] _Moniteur universel_ des samedi 26 et dimanche 27 décembre
- 1818, nos 360 et 361, p. 1501: «Londres, le 21 décembre.--Lord et
- Lady Castlereagh et leur suite (venant de Paris) ont débarqué à
- Douvres samedi soir. La batterie les a salués de vingt et un
- coups de canon. Sa Seigneurie s'était embarquée à Calais dans
- l'après-midi de jeudi dernier et elle était arrivée devant
- Douvres dans la même soirée; mais le temps était si mauvais qu'on
- ne put débarquer. Le bâtiment fut chassé dans la Manche
- jusqu'au-dessous de Brighton; et ce ne fut que samedi à 2 heures
- qu'il revint en vue de Douvres, totalement démâté. Plusieurs
- canots sortirent et le touèrent jusque dans le port.»
-
- _Moniteur universel_ du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10.
- «Londres, le 29 décembre... Après les cinq ou six premières heures
- de la tempête, Lord Castlereagh se trouva trop affecté par le
- mouvement du vaisseau pour rester sur le pont dans sa voiture avec
- son épouse; il descendit dans la cabine. Mais Lady Castlereagh ne
- voulut jamais quitter le pont, quoique les vagues vinssent à
- chaque instant se briser sur sa voiture.»
-
-Ma bonne amie, j'ai l'air de t'avoir quittée pendant tout le temps
-qu'il m'a fallu pour écrire la page et demie qui précède; je répare
-l'apparence par l'assurance que je t'aime du fond de mon cœur et de
-toutes mes meilleures facultés.
-
-Nous sommes enveloppés dans les brouillards. Le temps n'est pas froid,
-mais il me fait du mal; mon physique même a l'air de répugner à tout
-ce qui n'est ni froid ni chaud. Ma pauvre amie, je suis sûr que nous
-avons encore de commun cette disposition toute physique. Si brouillard
-il y a, pourquoi ne respirons-nous pas la même vapeur: il vaut bien la
-peine que le ciel fasse du brouillard à Londres et à Vienne; je le
-dispenserais de tant de soins, s'il voulait me permettre de
-m'envelopper avec toi du même.
-
-Le carnaval, que tu crains tant, a commencé par un bal que nous a
-donné M. de Caraman[268]. Le bal était joli, tout ce qu'il y a de
-joli à Vienne y était rassemblé. J'y suis arrivé à 11 heures et demie,
-pour en repartir à une heure. Je n'ai point _péché_ dans ce laps de
-temps. Je n'ai pas même à me reprocher d'avoir dit un mot plaisant ou
-fait pour plaire; je n'ai pas eu une pensée aimable; je me suis tenu
-près des numéros 1 et 2 masculins et féminins; aussi me suis-je senti
-un grand poids en entrant dans mon lit.
-
- [268] CARAMAN (Victor-Louis-Charles DE RIQUET, comte, puis
- marquis, puis duc DE), ambassadeur de France à Vienne. Né à Paris
- le 24 décembre 1762. Cadet au régiment d'Aunis-Infanterie (1er
- avril 1778); enseigne surnuméraire au régiment des gardes
- françaises (21 mars 1779); rang de capitaine dans
- Royal-Lorraine-Cavalerie (24 juin 1780), dans Noailles-Dragons
- (28 mai 1783); capitaine de remplacement (10 juin 1785); major en
- second au régiment de Picardie (1er avril 1788). Émigré en août
- 1791. Attaché avec le grade de major à la suite du roi de Prusse
- pendant les campagnes de 1792 et 1793. Major au service anglais
- (régiment de Salm-Kyrburg-Hussards), du 25 avril 1794 au 24
- décembre 1795. Reprend du service en Prusse comme colonel de
- cavalerie en 1797. Nommé colonel de cavalerie par Louis XVIII le
- 15 avril 1800 pour prendre rang du 30 janvier 1798. Rentre en
- France en 1802, mais est arrêté à Paris et enfermé au Temple,
- puis à Ivrée, en Piémont, où il reste cinq ans. A sa libération,
- donne sa démission de colonel (1807). Maréchal de camp pour tenir
- rang du 13 août 1814; maréchal de camp titulaire le 1er juillet
- 1815. Retraité le 22 novembre 1820. Nommé au grade honorifique de
- lieutenant-général le 13 décembre 1820. Ministre à Berlin (1814),
- ambassadeur à Vienne (1815-1828), assiste aux Congrès
- d'Aix-la-Chapelle, de Troppau, etc. Il mourut le 25 décembre
- 1839. Il avait épousé le 1er juillet 1785
- Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo (_Archives
- administratives du ministère de la guerre_).
-
- «Vienne, le 6 janvier.--M. le marquis de Caraman, ambassadeur de
- Sa Majesté Très Chrétienne, est de retour en cette capitale depuis
- la fin de décembre. Son Excellence a rouvert son hôtel, le jour de
- l'an, par une fête où s'est trouvée réunie la plus haute et la
- plus brillante société de Vienne» (_Moniteur universel_ du lundi
- 18 janvier 1819, no 18, p. 69).
-
-Je vais donner un bal dans huit à dix jours. Les bals, chez moi, sont
-toujours aimables, car ils se composent de 400 à 500 personnes. Mon
-local est grand, je puis faire souper assis plus de 200 personnes. Ce
-n'est également pas ces jours-là que je pèche.
-
-Adieu, mon amie. J'envoie cette lettre par le courrier hebdomadaire à
-Paris. Engage N[eumann] à m'envoyer bien exactement tes lettres. J'en
-ai le besoin le plus fort, ce besoin qui ressemble à celui que nous
-autres, pauvres humains, avons de l'air. Il m'est si prouvé que je vis
-bien plus hors de moi que dans moi, que je ne fais pas une phrase
-banale en me servant de cette comparaison.
-
-Je suis un homme singulier. Sais-tu ce qui, dans un rapport comme
-l'est le nôtre, me tourmente souvent? C'est la seule idée qu'un
-lecteur indiscret pourrait trouver que mes lettres ressemblent à
-celles qu'écrivent à foison tous les amoureux. Or, comme je suis
-convaincu que je n'aime pas comme le commun des amoureux et des
-amants, que mon sentiment est placé sur une ligne tout autre--et, je
-m'en vante, plus élevée,--j'entre également dans la peur que ce même
-lecteur, en voyant cette déclaration, serait forcé de me prendre pour
-un franc idéaliste. Je ne suis pourtant ni un amant comme tous, et
-bien moins un idéaliste, comme beaucoup d'entre eux.
-
-Je suis tout pratique, tout terre à terre, tout simple. Je t'aime
-comme la vie; je satisfais à un besoin en t'aimant et en te le disant.
-Rien de moi à toi n'est placé hors de la réalité; je ne suis pas
-amoureux de toi, mais je t'aime. Je ne me livre à aucune chimère, mais
-je m'accroche à la vérité. Aussi, bonne amie, si tu ne sens pas comme
-moi, je ne t'en veux pas: si tu avais passé du temps avec moi, tu me
-comprendrais mieux; je te pardonnerais et je ne t'en aimerais pas
-moins.
-
-Adieu, bonne amie. Je te dirais: aime-moi et surtout ne m'oublie pas,
-si je ne sentais que je te dirais une bêtise et une injure.
-
-
-
-
-No 12.
-
-
- Vienne, ce 8 janvier 1819.
-
-Mon amie, me voilà arrivé à la douzaine; douze lettres qui, vu leur
-volume, en valent cinquante, et qui, vu ce que j'aurais voulu te dire,
-ne disent pas le quart de ce que j'ai senti en te les écrivant. Les
-numéros de mes lettres avancent, au reste, bien d'eux-mêmes, tandis
-que le terrible temps n'avance pas!
-
-Ma bonne amie, je suis ici depuis un mois; je vais y passer encore à
-peu près six semaines. Le voyage d'Italie, loin de me faire plaisir,
-me pénètre d'avance de dégoût et d'ennui. Il ne me convient pas, parce
-qu'entre nous deux j'aurais préféré ne pas me déplacer, à moins que
-cela ne soit à bonnes enseignes et, en fait de bonnes enseignes, rien
-ne peut me conduire au midi. Pourquoi faut-il que tu sois tout juste
-là où tu es? Tout autre part, j'aurais la chance de te voir bien plus
-facilement et par conséquent plus souvent. Il ne se passera guère deux
-ou trois ans sans que je ne franchisse les Alpes. Si tu étais à Paris,
-nous ne serions pas séparés par la mer, par cette mer qui suffit pour
-constater l'illégitimité d'un enfant, et qui a manqué engloutir Lady
-Castlereagh[269]!
-
- [269] Voir p. 116.
-
-A Berlin, il suffirait d'un médecin complaisant pour te faire aller
-aux eaux de la Bohême. A Vienne enfin! Je n'ose m'arrêter à cette
-pensée! Sais-tu, sens-tu, mon amie, ce que serait Vienne, cette ville
-que je n'aime pas, qui m'excède aujourd'hui comme une maîtresse qui
-aime seule et que l'on paie de dégoût et de haine? Mon amie, faut-il
-donc absolument que la distance se mêle, parmi tant d'autres
-obstacles, à toutes les difficultés qui se trouvent placées entre
-nous, qui sommes si fort faits pour nous appartenir? Nés à 800 lieues
-l'un de l'autre, la nature a eu l'air de ne pas vouloir elle-même que
-nous nous rencontrions jamais. Le contact a eu lieu; il a été décisif,
-et nous voilà de nouveau à la moitié de la distance première. Ne va
-pas croire que je regrette la rencontre à Aix-la-Chapelle, ce lieu de
-circonstance et cependant si décisif; je l'aime comme tout ce qui me
-ramène à toi, à toi qui me fait aimer jusqu'à ma peine. Permets-moi de
-me plaindre, jusqu'au jour où je n'aurai plus aucun motif de _nous_
-plaindre.
-
-Je suis actuellement bien longtemps sans nouvelles de ta part. Je sais
-que le fait ne saurait être autre, et j'attends avec impatience tes
-premières nouvelles par N[eumann]. Je ne sais pourquoi il me paraît
-que tu m'appartiendras davantage le jour où tu seras à ses côtés. Je
-trouve quelque chose de plus réglé dans la marche; je sais où te
-trouver, je calcule mes moyens, je dispose de ces moyens, et tout dans
-le cadre est plus _mien_. Bonne amie, sens-tu combien je suis heureux
-de pouvoir te mettre au nombre de mes _propriétés_, de ne plus devoir
-te regarder comme un être étranger? Sois loin autant que tu le
-voudras, tu ne m'appartiendras pas moins.
-
-J'ai eu aujourd'hui toute l'Angleterre viennoise à dîner chez moi. Je
-te l'ai décrite dernièrement, cette stérile association d'êtres
-insignifiants. J'ai été bien malheureux à table, assis entre deux
-dames, dont celle qui parle le mieux le français le parle dix fois
-plus mal que je ne parle l'anglais. Voilà bien une autre entrave à
-l'amour que la distance! A l'amour, s'entend, autre que celui qui se
-passe tout en actions et en gestes, et qui, par ce seul fait, est bien
-éloigné du nôtre. Que ferions-nous si le ciel ne nous avait donné deux
-et même trois langues et une foule de plumes pour nous parler? J'aime
-bien mieux encore nos entraves avec nos moyens, que toutes les
-facilités sans moyens de l'âme et du cœur; mais, bonne amie, ces
-moyens, tout bons qu'ils sont, laissent encore beaucoup à désirer! Je
-ne fais cette remarque que pour le lecteur indiscret qui, si je ne la
-faisais pas, me prendrait à peine pour un homme; et pourtant je le
-suis, et bien homme. Tu ne m'aimerais pas, si je ne l'étais pas. Ce
-n'est que l'être qui est bien et tout ce qu'il doit être qui sait
-aimer. Il y a tant d'individus qui ont la prétention de le savoir, qui
-n'en ont pas les premières facultés; ce sont ces êtres-là qui
-assureront de la meilleure foi du monde que _je ne sais pas aimer_.
-Crois-tu encore qu'ils aient raison dans leur absurde thèse? Comme
-l'_homme de glace_ s'est fondu devant toi, combien tu dois lui avoir
-découvert de cœur, là où on lui suppose le vide le plus rebutant!
-Jugez après cela sur les réputations! «Vous-a-t-il aimée?» a demandé
-une femme spirituelle à une autre qui prétendait que son ami était
-_une espèce de moi_. Mon amie, tu pourrais bien te trouver, dans le
-cours de ta vie, dans le cas d'interjeter cet appel contre maint
-jugement sur mon compte? Et que me font tous ces jugements? Juge-moi,
-et je me soumets à ton arrêt, quel qu'il puisse être.
-
-Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car je ne me porte pas tout à
-fait bien. Mes nerfs sont agacés et le temps froid et brumeux me fait
-toujours mal. J'ai vu par les feuilles qu'un terrible brouillard à
-Londres y a intercepté dans les salles de spectacle même la vue de la
-scène[270]. Nous n'avons pas de ces brouillards dans les rues de
-Vienne, mais il me paraît qu'il peut en exister en moi.
-
- [270] _Moniteur universel_ du lundi 28 décembre 1818, no 362, p.
- 1506. «Londres le 22 décembre.--Londres a été hier enveloppé dans
- un épais brouillard, tel qu'on n'en avait pas vu depuis plusieurs
- années... De dessus les trottoirs, on n'apercevait pas les
- voitures qui roulaient au milieu du pavé... Dans les théâtres,
- les spectateurs apercevaient à peine les acteurs.»
-
-
- Ce 9 janvier.
-
-J'ai reçu aujourd'hui le premier courrier hebdomadaire sans lettre de
-toi. Tu étais partie de Paris, sans doute, et j'en suis bien aise. Je
-suppose qu'il ne se passera pas huit jours sans que j'en reçoive de
-N[eumann].
-
-Mon Dieu, combien les êtres me paraissent heureux, qui ont le bonheur
-de pouvoir se plaindre que leur ami ou leur amie a laissé passer un
-quart d'heure duquel l'amour pouvait faire son profit. Huit jours ne
-me paraissent rien, à force que les mois de séparation me paraissent
-longs.
-
-Ce courrier m'a au reste également porté des nouvelles de Londres, où
-tu ne pouvais point être arrivée. _En revanche_, j'ai une lettre de
-Lady Jersey, qui me dit sur à peu près six pages:
-
-Qu'elle a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que tu lui as remise
-de ma part, qu'elle m'aime beaucoup et qu'elle me prie de faire le
-bonheur des pauvres Italiens, bien malheureux _encore_ (c'est-à-dire
-aussi longtemps que l'ancienne République romaine ne sera point sortie
-de la poussière de 19 siècles);
-
-Qu'elle aura un bien grand plaisir à me revoir le plus tôt possible,
-et qu'elle se flatte que M. Hobhouse sera élu représentant pour
-Westminster[271]; qu'elle a fait avec plaisir la connaissance de Marie
-et qu'elle est fâchée que Lord Castlereagh ne se soit pas noyé;
-
-Qu'elle compte bien aussi venir à Vienne le jour de l'ouverture de nos
-Chambres.
-
- [271] HOBHOUSE (John Cam), né à Redland près Bristol le 27 juin
- 1786. Il est connu surtout comme l'ami et l'exécuteur
- testamentaire de Lord Byron. En février 1819, il brigua, comme
- candidat radical, le siège de la chambre des Communes de
- Westminster, laissé vacant par la mort de Sir Samuel Romilly.
- Bien qu'appuyé par Sir Francis Burdett, il échoua par 3,861 voix
- contre 4,465 à son concurrent whig George Lamb, frère de Lord
- Melbourne. Il eut sa revanche en 1820 après la dissolution du
- Parlement et l'emporta sur Lamb par 446 voix. En 1832, il fut
- secrétaire pour la guerre, puis, en 1833, secrétaire pour
- l'Irlande, mais démissionna la même année.
-
- Premier commissaire des bois et forêts lors du premier ministère
- Melbourne (juillet-novembre 1834), président du bureau de contrôle
- pour les Indes dans le second ministère Melbourne (29 avril
- 1835-septembre 1841), il reprit ce poste dans le premier cabinet
- de Lord John Russell (10 juillet 1846-février 1852). Créé baron
- Broughton de Gyfford, il mourut le 3 juin 1869 (_Dictionary of
- National Biography_, t. XXVII, p. 47).
-
-Elle se signe à la fin, en m'apprenant qu'elle est, avec la plus
-sincère amitié et le plus profond respect, Lady Jersey.
-
-Il y a dans les femmes anglaises quelque chose de tout particulier.
-Leurs idées vont, comme leurs gestes, là où on ne croit jamais les
-voir arriver. Il y a, dans leur tête, une franchise de pensée, une
-irrégularité d'idées qui ne peut être rendue que par des tournures de
-phrases étrangères à tout style continental.
-
-J'ignore si le continent force à la continence, mais celle des
-Anglaises ainsi que celle des Anglais, en actions, paroles et pensées,
-est autre que la nôtre.
-
-Ma bonne amie, je t'aime bien plus que Lady Jersey et je sais même
-que, dans aucune position de ma vie, je n'eusse pu l'aimer autant que
-toi. Je parie que Lady Jersey, dans le commerce le plus intime, me
-trouverait très peu élevé, froid, sans imagination et par conséquent
-apte à peu de choses; tandis que toi tu me prendras toujours pour ce
-que je suis; ma pensée est comprise par toi, ma volonté l'est de même,
-mon esprit te paraît de l'esprit, et beaucoup plus d'élévation te
-paraîtrait de la folie. L'élévation de l'esprit doit correspondre à la
-hauteur des objets; il n'est permis qu'à l'imagination de franchir
-toutes les bornes hors celles des bienséances.
-
-Mais, mon amie, la vie et toutes les choses dans cette vie sont des
-réalités, et elles offrent par conséquent un but que l'on n'atteint
-qu'avec de l'esprit, et que l'on n'atteint pas ou que l'on franchit
-avec la seule imagination, ce qui vaut une défaite.
-
-Il se passe aujourd'hui des choses à Paris qui ne prouvent pas pour
-l'esprit de notre pauvre Richelieu, et qui passent de beaucoup ce
-qu'il s'est imaginé[272]. Lady J[ersey] serait peut-être contente de
-moi, si elle savait que mon imagination s'est depuis longtemps élevée
-à la hauteur nécessaire pour prédire à Richelieu ce qui arriverait.
-Elle sera au reste passablement contente de ce qui vient d'arriver.
-
- [272] Voir p. 114.
-
-Je n'ai jamais formé de vœux plus sincères pour que le repos ne soit
-point troublé ni en France, ni autre part. Je les forme tels, d'abord
-parce que j'aime le repos public, tout autant que mon amie Lady Jersey
-aime le mouvement, et puis parce que dans le mouvement se trouvent
-d'immenses obstacles à ce que le monde peut encore m'offrir de
-consolations et de bonheur! Il ne nous manquerait plus qu'une
-révolution entre nous deux; je trouve qu'il y a bien assez des
-distances seules et des cent inconvénients qu'elles entraînent pour
-deux pauvres amis tels que nous. Il m'est clair que, pour être
-parfaitement heureux, il faudrait que je fusse ambassadeur ou, ce qui
-serait bien plus facile encore, simple voyageur _sans plus_. Combien
-il y a d'individus qui m'envient ce _plus_ que je déteste! Combien je
-serais heureux, si je pouvais me défaire de ce _plus_ pour avoir
-_tout_!
-
-Mon amie, avec quelle impatience j'attends ta première lettre! Comme
-je la lirai vite et comme je serai fâché d'en avoir fini la lecture,
-mais aussi, combien je la relirai! Je viens de lire dans une gazette
-qu'un enfant est venu au monde qui avait le cœur hors de la poitrine,
-par conséquent hors du corps. Je comprends le fait aussi souvent que
-je pense à toi, et je me retrouve un cœur bien malade, dès que je
-fais un retour sur moi-même; ce cœur est alors bien _dans moi_.
-
-
- Ce 10.
-
-Je me trouve le temps de t'écrire, et je vais l'employer, comme je
-n'ai rien à répondre à des lettres que je n'ai pas encore reçues, à
-te faire une petite déduction philosophique sur les pressentiments.
-
-Notre être se compose, sans nul doute, de deux essences. L'une est
-toute matérielle, c'est-à-dire toute soumise aux lois qui gouvernent
-la nature, telles que la pesanteur spécifique, les forces attractives
-et répulsives, les opérations, les compositions et les décompositions
-chimiques, etc., etc.
-
-L'autre est d'une essence toute différente; elle n'est (prise
-abstraitement) soumise à aucune de ces lois--appelle-la âme, esprit,
-tout comme bon te semblera. Ces deux essences, unies, forment la vie;
-séparées, elles établissent la mort de la partie matérielle, qui,
-abandonnée aux seules lois qui gouvernent la nature, se décompose
-bientôt dans ses principes élémentaires. C'est ainsi, mon amie, qu'un
-jour les mêmes combinaisons qui forment aujourd'hui _ton corps_
-vivifieront et animeront des centaines d'êtres en entrant dans leur
-composition. L'âme survit à cette destruction, car elle n'est et ne
-peut point être soumise aux conditions qui la nécessitent. Dans l'état
-de vie, l'âme a besoin d'_intermédiaires_, d'_organes_ assez subtils
-pour ne pas échapper au contact de l'âme et assez substantiels pour
-être en rapport avec la matière plus grossière. Ces organes forment le
-système nerveux. Toutes les idées nous viennent par le moyen des sens,
-tout comme la faculté de les concevoir n'est que du domaine de l'âme.
-
-Il faut que je passe par toutes ces petites démonstrations assez
-pédantesques, pour arriver à ma démonstration.
-
-Je ne te demande que d'admettre mes thèses précédentes et de les
-regarder comme démontrées et comme chrétiennes, c'est-à-dire comme
-fondées sur la saine morale, qui, elle-même, n'est que la saine
-raison.
-
-Il existe donc deux essences différentes entre elles, mais que le
-Créateur a trouvé le moyen de placer, par des intermédiaires, dans un
-contact assez direct pour qu'elles puissent réagir l'une sur l'autre.
-
-C'est ainsi que l'âme peut tuer le corps, et que la maladie peut
-suspendre toutes les fonctions apparentes de l'âme. En admettant ces
-faits, il existe deux points de départ pour un même effet. Je m'arrête
-à l'effet que l'on nomme l'amour.
-
-Nos sens peuvent nous porter vers un être homogène; mais aussi l'âme
-peut-elle rechercher sa pareille.
-
-Rien, sinon l'âme (cet être placé dans une si grande indépendance de
-ce _moi_, qui est bien lourd et bien matériel) ne peut faire la
-première découverte de l'âme qui correspond à elle-même (et les âmes
-sont certes entre elles dans un contact qui échappe à notre
-connaissance, parce qu'il échappe à nos sens) sans que le _moi_ s'en
-doute encore, sans que peut-être il s'en doute jamais. Pour que la
-matière participe à la connaissance du fait, il faut des circonstances
-matérielles: la rencontre, la vue, certaine influence peut-être toute
-matérielle. Si ces circonstances n'ont pas lieu, la seule connaissance
-que vous acquérez se borne à une pensée, à un désir, à une recherche
-vague et indéfinie. Si elles ont lieu, bien des causes matérielles
-encore peuvent empêcher que la pensée et que les vœux tout
-intellectuels ne se réalisent point: causes telles que la rencontre
-de personnes d'un âge très différent, de relations soumises à la gêne
-d'un cadre donné, ainsi que la société en offre beaucoup.
-
-Si, au contraire, aucun de ces obstacles matériels n'existe, si les
-individus sont placés sur une même ligne intellectuelle, c'est-à-dire
-si la nature et la fraîcheur de leurs organes intellectuels est la
-même et que le contact a lieu--alors, mon amie, ces êtres ne
-s'échappent pas. Il s'établit entre eux des rapports qui leur semblent
-connus; ce qui naît de la connaissance matérielle,--confiance,
-abandon, sécurité--se développe au moment du contact même. Vous ne
-faites qu'apprendre à connaître ce que vous connaissiez déjà, vous
-croyez à ce que vous savez, vous aimez ce que vous aimiez déjà.
-
-Mon amie, trouves-tu un peu de solution de ce qui nous est arrivé dans
-mes thèses philosophiques? Crois-tu à ma doctrine? Rentre en toi-même
-et cherches-y la réponse à mes questions.
-
-Or, l'un des reproches que bien des sots m'ont faits dans le cours de
-la vie a été celui que je ne savais pas aimer, parce que je raisonne
-l'amour.
-
-D'abord, je raisonne sur tout et en toute occasion, car j'aime bien
-mieux savoir que croire, et puis j'aime bien mieux ce qui m'est prouvé
-que ce qui n'est que probable. Crois-tu que tu puisses perdre à mon
-raisonnement? que le sentiment que je te porte puisse en devenir plus
-calme et surtout plus froid? en un mot que je n'aime pas mieux, vu mes
-raisonnements, que si je ne raisonnais pas? Perds-tu à la thèse que
-j'admets, qu'il puisse exister entre deux êtres une identité de
-pensées telle que rien ne puisse plus les séparer? que cette
-identité, se trouvant placée sous l'empire d'une loi qui, ainsi que
-toutes, sont l'œuvre du Créateur lui-même, est placée ainsi hors des
-principes de destruction qui gouvernent la nature? Non, mon amie, tu
-ne te plaindras jamais que ton ami raisonne ainsi qu'il le fait, et il
-trouve un charme inexprimable à avoir rencontré un être qui le
-comprenne.
-
-Cette lettre, mon amie, je ne l'écrirais pas à une _petite femme_: je
-ne te dis pas que je ne puisse être amoureux d'une femme de cette
-espèce, mais je ne saurais l'aimer de toutes les facultés de mon âme.
-Mes sens pourraient être satisfaits près d'elle, mais mon cœur ne le
-serait pas.
-
-Ma personne pourrait lui appartenir, mais non ma vie.
-
-Et toi, mon amie, _que j'ai trouvée_, tu es à quatre cents lieues de
-moi!
-
-
- Ce 12.
-
-Je n'ai pas eu un moment à moi dans la journée d'hier. Lawrence a
-commencé par m'enlever trois heures de la matinée, et il les a
-employées à terminer mon œil droit. S'il a besoin d'autant d'heures
-pour le reste de mes traits, ils vieilliront plus qu'ils ne le sont
-déjà, avant la fin du tableau. L'œil droit, au reste, a parfaitement
-réussi; je ne puis m'empêcher d'y reconnaître le mien.
-
-A la suite de cette longue épreuve, j'ai passé trois autres heures
-entre les propositions à faire à la Diète germanique, les nouvelles de
-Paris, les insolences des gazetiers de Weimar, les folies de quelques
-professeurs allemands, le Concordat bavarois[273] et la fuite de
-l'hospodar de Valachie[274].
-
- [273] Le Concordat entre la Bavière et le Saint-Siège avait été
- signé en octobre 1817, mais, publié par le roi Maximilien Ier
- avec un édit analogue aux articles organiques de Napoléon, les
- difficultés qu'il aurait dû aplanir se prolongèrent jusque sous
- le règne de Louis Ier (1825-1848).
-
- [274] «_12 octobre._--Avant hier à midi, le prince Karadscha se
- trouvait encore à Bucharest; il assista à la cérémonie funèbre du
- feu ban Goulesko. Après avoir dîné dans son palais, il feignit de
- faire une promenade vers le faubourg Bayar, et exécuta par ce
- moyen le projet de fuite qu'il avait médité. Réuni à son épouse,
- son fils, ses filles et ses gendres, accompagné du ban
- d'Arguiropoulo et du postelnick Vlakontzky, et pourvu d'équipages
- de voyage, il prit la route de Cronstadt... Pour empêcher toute
- poursuite, il a fait rompre derrière lui les ponts, jetés çà et
- là sur les marais et rivières... On attribue la disparition
- subite du prince à ce qu'il venait de recevoir un ordre de se
- rendre à Constantinople. Le temps de son gouvernement, fixé à
- sept ans, n'était pas encore expiré.» (C. L. LESUR, _Annuaire
- historique universel pour 1818_, 2e édit., Paris,
- Thoisnier-Desplaces, 1825, in-8º, p. 554).
-
-Tu conçois, mon amie, que je n'aie pas voulu te mettre en aussi
-mauvaise compagnie.
-
-Comme tout a semblé devoir me tenir trois heures, je n'ai pu échapper
-à un grand dîner chez l'ambassadeur de Naples[275], qui, la montre à
-la main, nous a tenu assis pendant ce laps de temps. J'étais placé
-entre une de nos vieilles ennuyeuses (tu sais que c'est le privilège
-des grands personnages) et Golovkine. La première m'a dit des bêtises,
-et le second m'a fait des phrases à perdre haleine. J'avais en face de
-moi Lord Guilford[276], qui me tourmente à mort pour que je lui
-procure un capital que Bonaparte a volé aux Corfiotes, lors de la
-conquête de Venise, et quelques vieux bouquins sans lesquels milord
-prétend que l'Université de Corfou ne marchera jamais vers les hautes
-destinées qu'il lui prépare.
-
- [275] RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), ministre du roi
- de Naples à Paris en 1797 et 1798. Il suivit son souverain en
- Sicile et, après avoir rempli une mission en Portugal, il fut
- nommé ambassadeur à Vienne. Il occupa ce poste jusqu'à sa mort,
- survenue le 1er août 1825. Il institua pour son exécuteur
- testamentaire le prince de Metternich avec lequel il était lié
- d'une étroite amitié (_Nouvelle Biographie générale_, t. XLII, p.
- 872.--_Biographie universelle_ (Michaud), t. XXXVII, p. 55).
-
- [276] GUILFORD (Frédéric NORTH, Ve comte DE), né en 1766. Après
- avoir parcouru l'Espagne (1788), il voyagea dans les îles
- Ioniennes et s'y convertit à la religion grecque. Gouverneur de
- Ceylan (1798-1805). Lors de l'établissement du protectorat
- anglais sur les îles Ioniennes, North, devenu comte Guilford en
- 1817 par la mort de son frère aîné, se consacra au projet de
- fonder une Université ionienne. George IV, à son avènement au
- trône (1820), le nomma chancelier de l'Université projetée, mais
- celle-ci ne put s'ouvrir qu'en 1824 à Corfou. Guilford y résida
- plusieurs années et revint mourir en Angleterre le 14 octobre
- 1827 (_Dictionary of National Biography_, t. XLI, p. 164).
-
-Aussi souvent que je levais les yeux sur lui, il m'a fait un signe
-relatif à ces deux chers objets. J'ai pris le parti de confier ma
-peine à mon voisin Golovkine; je suis tombé juste; le diable d'homme a
-voulu me prouver que si je ne faisais _tout_ pour retrouver les
-bouquins, je serais responsable de l'ignorance de la race corfiote
-future. Il m'a fait grâce du capital, car, dit-il, quant à l'argent,
-les Anglais en ont assez.
-
-Au sortir de cet infernal dîner, je suis retombé dans la Diète de
-Francfort, j'ai passé une heure dans mon salon pour y entendre la
-plainte du ministre de Suède[277], auquel le grand-maître de
-l'Impératrice a annoncé une audience de Sa Majesté en oubliant de le
-nommer _envoyé extraordinaire_ et tout simplement _ministre
-plénipotentiaire_, fait qui lui paraît indiquer un peu de froid entre
-les deux cours; puis j'ai joué une partie de billard avec une mazette
-qui a fait un trou avec la queue dans le tapis; puis je suis allé me
-jeter dans mon lit.
-
- [277] PALMSTJERNA (Nils-Fredric, baron DE), né le 1er décembre
- 1788, officier suédois et diplomate. Nommé ministre de Suède à
- Vienne en 1818. Ministre à Saint-Pétersbourg (septembre 1820).
- Général-lieutenant en 1843. Mort après 1862 (ŒTTINGER, _Moniteur
- des dates_.--_Archives du ministère des affaires étrangères_,
- Autriche, correspondance, vol. 400, fº 77 verso.--_Moniteur
- universel_ du lundi 5 octobre 1820, no 1347).
-
-Voilà le budget d'une journée entière, et ne t'avise pas de croire
-qu'elles soient rares de cette espèce. Elles forment somme dans la vie
-d'un ministre.
-
-Aujourd'hui, il a fait doux et beau. Le brouillard, que je déteste, a
-été percé par le soleil, que j'aime comme feu Zoroastre. Il m'a un peu
-revivifié; j'ai travaillé beaucoup, mais avec facilité; j'ai été à mon
-jardin, où j'ai passé une bonne heure au milieu des fleurs de mes
-serres. J'ai fait préparer dans un bien joli pavillon la place pour
-deux bien beaux bas-reliefs de Thorvalden[278], dont je t'envoie
-aujourd'hui des empreintes d'_intaglio_ faites par Pichler, d'après
-ces mêmes marbres. Je suis rentré chez moi soulagé de l'ennui d'hier,
-et je suis heureux, car je t'écris.
-
- [278] Voir p. 83.
-
-Je n'ai pas besoin de te dire que les marbres représentent le Jour et
-la Nuit. Je préfère la Nuit au Jour: je trouve que les figures y
-dorment mieux qu'elles ne veillent sur l'autre pièce. Thorvalden a
-fait les mêmes marbres pour un Anglais; tu les as peut-être vus.
-
-Si jamais tu veux quelque chose de Pichler, commande-le-moi. Je viens
-de le placer ici à l'Académie[279], comme professeur. Cette
-Académie--et toutes celles de l'Empire--forment le bon côté de mon
-existence. Elles sont toutes placées sous moi, et je m'en occupe
-beaucoup. Si tu désires quelque chose d'Italie, mande-le-moi
-également.
-
- [279] Académie impériale et royale des arts plastiques.--M. de
- Metternich en avait été nommé curateur en janvier 1811 (_Mémoires
- du prince de Metternich_, t. VII, p. 647).
-
-Conçois-tu le bonheur que j'aurais de faire une commission quelconque
-pour toi?
-
-Je n'aime guère les savants, mais j'aime beaucoup les artistes. Tous
-les nôtres me regardent comme leur père et j'ai de bons et d'habiles
-enfants parmi eux. Je ne sais, mon amie, si tu aimes beaucoup les
-arts, la musique exceptée qui t'aime à son tour. Je parierais
-que oui. Tu es trop bonne pour ne pas aimer tous les genres de
-perfectionnement.
-
-
- Ce 13.
-
-Si tu étais ce que tu devrais être pour être bien ce que tu es, je
-devrais te souhaiter aujourd'hui la nouvelle année[280]. Comme je l'ai
-fait il y a quinze jours, je ne t'ennuierai pas deux fois de mes
-vœux; je t'avouerai même qu'il n'est pas un jour dans l'année et
-qu'il n'en sera plus un dans ma vie où je ne formerai pour toi les
-mêmes vœux et la même somme de vœux. Je préfère, au reste, que tu
-aies le calendrier grégorien. Il me paraît que, quand l'on a tant de
-peine à se trouver, il faut pour le moins être dispensé de chercher
-encore la concordance des dates.
-
- [280] Au commencement de l'année russe.
-
-Mon courrier pour Paris part. C'est encore lui qui y portera cette
-lettre. Je suppose que je t'enverrai la première par Paul. _On_
-l'attend ici d'une heure à l'autre, car il _m'a_ habitué à ne plus
-l'attendre. On dit qu'il est entièrement raccommodé avec sa femme et
-qu'il vous la ramènera à Londres. Je crois si peu aux on-dit et j'ai
-tant de raisons à ne pas admettre la possibilité de ce fait que je
-suis entièrement neutralisé et, comme je vais savoir tout à l'heure ce
-qu'il en est, je préfère ne rien croire du tout. J'ignore, au reste,
-si je dois désirer que la chose se passe ainsi. Il y a tant de
-laisser-aller pour et contre dans la nature de Paul que je trouve que
-son capitaine doit, sous plus d'un rapport, l'abandonner au gré des
-flots. Je l'aime comme mon fils et je me fâche à l'aimer contre lui;
-je le gronde et il me promet, il promet et il ne sait ce qu'il fait,
-il fait et je le gronde. Voilà le cercle établi et je n'en sors pas.
-
-L'excellent _Journal de Paris_ m'apprend aujourd'hui que M. le comte
-de L. s'est embarqué le 27 décembre à Calais[281]. J'avais, jusqu'à ce
-soir, regardé ce journal comme le plus bête de Paris; je lui ai fait
-tort: il vaut mieux que tous les autres. Il y a des chances heureuses
-dans la vie des journaux comme dans celle des hommes.
-
- [281] «M. le comte de Lieven, ambassadeur de Russie en
- Angleterre, qui s'était rendu à Aix-la-Chapelle, s'est embarqué
- le 27 décembre à Calais pour retourner à son poste» (_Journal de
- Paris_ du samedi 2 janvier 1819, no 2, p. 1).
-
-Adieu, mon amie; tu as reçu le 29 mon numéro 4 et, depuis, plusieurs
-autres. Je suis tout consolé de te savoir _quelque part_. Pauvre toi,
-et bien plus pauvre moi, pourquoi faut-il que cet endroit si connu, si
-grand ne me renferme pas dans son sein? Pendant dix années de ma vie,
-je n'ai cessé de me dire: «Pourquoi a-t-il fallu que le sort me
-choisisse, moi, parmi tant de millions d'hommes, pour être
-continuellement face à face avec Napoléon? En le faisant, pourquoi ne
-pas avoir fait un autre que moi, pour le mettre en butte?»
-
-Aujourd'hui je me dis: «Pourquoi y a-t-il tant de millions d'êtres
-desquels il dépendrait de se placer vis-à-vis et près de toi, et
-pourquoi ne suis-je pas de leur nombre?»
-
-Je crois, à la vérité, que le sort pourrait me répondre: «Mais
-voudrais-tu cesser d'être toi à ce prix?» Mon amie, je dirais: Non.
-
-Il me paraît qu'il y a dans cette détermination un grand degré de
-confiance en toi, mais tu sais que je suis confiant. Ne crois pas
-surtout que je suis amoureux de moi.
-
-Adieu, mon amie.
-
- * * * * *
-
-_P.S._--Au moment où j'allais expédier le courrier, j'ai reçu la
-nouvelle quasi incroyable de la mort de la reine de Wurtemberg[282].
-Ne t'avise jamais, mon amie, de me jouer un tour de cette espèce. Qui
-eût pu s'attendre à cet événement! Ce que j'en sais est si peu clair
-que je la crois morte ou d'une attaque d'apoplexie ou d'une angine
-gangréneuse, les deux seules maladies qui tuent ainsi.
-
- [282] Catherine PAVLOVNA, née le 21 mai 1789 à Saint-Pétersbourg,
- fille de Paul Ier, empereur de Russie. Mariée le 30 avril 1809, à
- Paul-Frédéric-Auguste, duc d'Oldenbourg, elle le perdit le 27
- décembre 1812. Le 24 janvier 1816, elle épousa, à
- Saint-Pétersbourg, le prince royal de Würtemberg, devenu roi le
- 30 octobre 1816 sous le nom de Guillaume Ier (né le 27 septembre
- 1781, mort le 25 juin 1864). Elle mourut le 9 janvier 1819 à
- Stuttgart (_Nouvelle biographie générale_, t. IX, p. 191.--J.
- MERKLE, _Katharina Pawlowna, Königin von Würtemberg_, Stuttgart,
- Kohlhammer, 1890, in-8º).
-
- «_Stuttgart, le 9 janvier._--Le coup le plus terrible du sort a
- frappé le roi et la famille royale par la mort inopinée de la
- reine, qui est décédée aujourd'hui, entre 8 et 9 heures du matin.
- Sa Majesté ayant eu, il y a peu de jours, une attaque légère de
- fièvre rhumatismale, il s'y joignit avant-hier un érésypèle du
- visage qui, s'étant jeté ce matin sur le cerveau, occasionna une
- attaque d'apoplexie qui termina la vie de notre jeune souveraine»
- (_Moniteur universel_ du dimanche 17 janvier 1819, no 17, p. 65).
-
-Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cette personne, sous
-plusieurs rapports, très extraordinaire. Je l'ai beaucoup connue et je
-l'ai souvent jugée bien différente de ce que croyait le public et même
-de ce que croyaient savoir ses amis. Le cas est si prompt, si
-catégorique et à la fois si extraordinaire que j'ai cru que je me
-trompais en lisant ma dépêche.
-
-
-
-
-No 13.
-
-
- V[ienne] ce 15 janvier 1819.
-
-J'ai reçu ce matin les premières nouvelles de Londres depuis ton
-retour. N[eumann] t'a vu, il n'a pas pu te remettre ce qu'il tient
-pour toi, et ce qui bien pis est, tu étais malade et, à ce que me
-mande N[eumann], pendant un moment, même assez sérieusement
-malade[283]. Mon amie, ne me fais pas du chagrin de cette espèce; je
-te pardonnerais beaucoup, mais, [envers] tout ce qui tourne contre
-toi, je ne me sens porté à nulle indulgence. Tu as couru jour et nuit
-de Paris à Londres, tu fais le _jeune homme_, cela ne te sied pas; tu
-as, certes, besoin de ménagements, ta santé ne peut être de fer; tu te
-fais du mal et tu m'en fais. Et à quoi bon le métier de courrier?
-Courir vite n'est pas toujours le moyen d'arriver vite. Cette vérité
-est l'une des plus vraies qu'il y ait, et tu viens d'en faire
-l'expérience à tes dépens et, par conséquent, aux miens. Mon amie,
-n'oublie jamais que tu ne t'appartiens plus, que j'ai bien des comptes
-à te demander et que je pousse le scrupule et même l'exigence à
-l'extrême, dès qu'il s'agit de toi.
-
- [283] D'une inflammation de la gorge et des poumons.--La comtesse
- de Lieven à son frère. 3/15 janvier 1819: «I have been in great
- danger from an inflammation of the throat and lungs» (LIONEL G.
- ROBINSON, _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
- residence in London_, p. 37).--Les lettres de Mme de Lieven à son
- frère, écrites en français, ont été traduites en anglais par M.
- Robinson.
-
-N[eumann] m'écrit dans une lettre, de plus fraîche date que la
-première, que tu vas mieux. Ce n'est pas encore ce qu'il me faut. Je
-veux que tu ailles bien. Je suis sûr que tu as souffert dans ton lit,
-que tu as eu de l'humeur contre toi; si le fait a eu lieu, je t'en
-remercie et je désire que tu n'aies jamais d'autres motifs d'être
-fâchée que dans des légèretés _sans suite_, ni contre toi, ni surtout
-contre moi.
-
-Rien n'est affreux comme les distances. Tu serais morte, que je ne le
-saurais pas assez vite pour mourir! Je te crois en vie et en santé,
-car je tiens à ta vie comme à la mienne et je ne puis pas m'en
-réjouir. Depuis que j'ai passé sous ton balcon sans me douter même que
-tu étais en ville, je ne crois plus à ces pressentiments qui
-remplissent les romans de tous les temps et de tous les âges. Il est
-possible aussi que ces pressentiments et influences ne soient que du
-ressort des romans, et je te jure que je n'ai pas le moindre sentiment
-d'en écrire sur notre compte. Tout me paraît tellement vrai, simple et
-naturel entre nous deux, que je cherche la solution de notre relation
-dans des régions infiniment plus élevées que le sont celles dans
-lesquelles planent les Souza[284] et les Radcliffe[285].
-
- [284] SOUZA (Adélaïde Filleul, madame DE), née à Paris en 1761,
- épousa le 30 novembre 1779 Alexandre-Sébastien de Flahault de la
- Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps,
- qui mourut sur l'échafaud à Arras en 1794. Pendant ce mariage,
- elle fut la maîtresse de M. de Talleyrand, dont elle eut un fils,
- Charles-Joseph, né le 21 août 1785, qui fut le père du duc de
- Morny. Devenue veuve, Adélaïde Filleul épousa, à son retour
- d'émigration, le 17 octobre 1802, don José-Maria de Souza Botelho
- Mourao et Vasconcellos, né le 9 mars 1758 à Oporto, ministre de
- Portugal en Suède (1791), en Danemark (1795), puis à Paris
- (1802-1805), mort le 1er juin 1825. Mme de Souza mourut elle-même
- le 19 avril 1836. Elle est l'auteur de nombreux romans qui furent
- très goûtés au début du dix-neuvième siècle (Baron de MARICOURT,
- _Mme de Souza et sa famille_. Paris, Émile Paul, 1907, in-8º).
-
- [285] RADCLIFFE (Mme Anne), née Anna Ward, naquit à Londres le 9
- juillet 1764, épousa à l'âge de vingt-trois ans William
- Radcliffe. Elle publia de nombreux romans qui eurent le même
- succès que ceux de Mme de Souza. Elle mourut le 7 février 1823
- (_Dictionary of National Biography_, t. XLVII, p. 120).
-
-Paul est enfin arrivé ici. J'ai eu une longue et sérieuse conversation
-avec lui, et le voilà de nouveau à sa place. Y restera-t-il? Je ne le
-garantirai pas à la mère du corps diplomatique. Je lui ai lavé la tête
-à propos de vingt grands et petits détails. Je suis dans le secret de
-ses nouveaux amours et je lui ai donné des conseils qui ne devraient
-pas être méprisés par lui, car je fonde mes conseils sur ma propre
-expérience.
-
-Il se mettra en route sous très peu de jours, et je lui confie la
-présente lettre, qui vous arrivera plus sûrement et plus vite que par
-le courrier hebdomadaire. Ne te méprends pas au mot: confier; j'envoie
-le paquet à N[eumann], car je trouve inutile de doubler les
-confidences.
-
-Outre vingt peines que me fait ta maladie, je souffre encore de celle
-de ne point recevoir de tes nouvelles. Je vais être à un mois de date
-sans avoir lu un mot de mon amie. Nous n'avons pas vécu assez
-longtemps dans un même cadre de société pour que je puisse te parler
-de vingt petits faits qui se lient à la vie journalière; tes lettres
-me sont donc pour le moins aussi nécessaires que doivent te paraître
-les miennes, pour que je trouve de l'étoffe à la conversation. Mon
-amie, je ne cesserais pas de te parler de moi, si je ne devais
-craindre de t'ennuyer et de tomber dans la froide démonstration. Je
-borne aujourd'hui toute la somme de mon ambition au seul fait d'être
-aimé de toi et de ne point te fournir même un léger prétexte pour
-m'aimer moins; or, j'ai la conviction que l'on n'ennuie jamais de près
-en faisant de soi le sujet des conversations avec son amie, mais que
-la lettre est moins possible que la personne.
-
-Ma pauvre amie, si j'étais près de toi, combien j'aurais à te dire et
-combien, en même temps, j'aurais le besoin de te regarder sans
-proférer une parole!
-
-
- Ce 16.
-
-Encore une reine de morte![286]. En voilà quatre en moins de trois
-mois et trois en moins de quinze jours[287]. Je te remercie de ne pas
-être reine, et je te prie de ne pas mourir. Combien je t'aimerais
-moins, si tu étais plus que tu es! J'ignore si je t'aimerais moins si
-tu étais beaucoup moins, mais j'en ai une légère peur. Cette petite
-crainte me viendrait par la seule idée que tu pourrais aimer en moi
-tout ce qui n'est pas moi et ce que je déteste ou ce à quoi je
-n'attache point de valeur, quelque peu que je m'aime moi-même. Tu
-vois que je suis assez difficile à contenter, mais il faut que tu me
-prennes tel quel, moi qui ne veux que toi telle que tu es, et tout ce
-que tu es!
-
- [286] Louise-Marie-Thérèse, fille du duc Philippe de Parme, née
- le 9 décembre 1751. Elle avait épousé, le 4 septembre 1765,
- Charles IV, né le 11 novembre 1748, qui abdiqua le 19 mars 1808
- en faveur de son fils Ferdinand VII. Elle mourut à Rome le 2
- janvier 1819 (_Almanach de Gotha_, 1819.--LESUR, _Annuaire
- historique_, année 1819).--Elle était morte sept jours avant la
- reine de Würtemberg, du décès de laquelle M. de Metternich
- parlait le 13 (v. p. 136), mais la distance plus grande explique
- le retard de la nouvelle.
-
- [287] Ces quatre reines sont:
-
- 1º Charlotte, reine d'Angleterre (Sophie-Charlotte de
- Mecklembourg-Strélitz), née le 19 mai 1744, épousa le 8 septembre
- 1761 George III, roi d'Angleterre. Morte le 17 novembre 1818
- (_Almanach de Gotha_, 1819 et 1820).
-
- 2º Isabelle-Marie, reine d'Espagne (Isabelle-Marie-Françoise de
- Bragance), fille de Jean VI, roi de Portugal, née le 19 mai 1797.
- Elle avait épousé par procuration, le 4 septembre 1816, et en
- personne le 29 du même mois, Ferdinand VII, roi d'Espagne. Elle
- mourut le 26 décembre 1818.
-
- 3º Louise-Marie-Thérèse, reine d'Espagne, morte le 2 janvier 1819
- (Voir ci-dessus, même page, note 286).
-
- 4º Catherine, reine de Würtemberg, morte le 9 janvier 1819.
-
-Nous avons reçu aujourd'hui une lettre de Marie[288], qui nous mande
-qu'elle en a reçu une de toi de Calais, par laquelle tu lui
-recommandes ton courrier. Mon gendre l'a engagé pour tout le voyage
-d'Italie, et il a bien fait. Il me fera plaisir et peine à voir. Tout
-ce qui est de _notre_ attitude est plus ou moins dans le cas de nous
-faire cet effet.
-
- [288] La comtesse Joseph Esterhazy, fille aînée du prince de
- Metternich, était alors à Paris.
-
-
- Ce 17.
-
-J'ai eu aujourd'hui ma dernière séance chez Lawrence, c'est-à-dire la
-dernière séance pour la tête. La bouche est changée; le sardonisme a
-disparu; je suis tout bon. Je crois, au reste, le portrait parfait; je
-voudrais pouvoir le rendre parlant: que de choses il aurait à te
-dire[289]!
-
- [289] Ce portrait, commandé par le Prince Régent, devait être
- expédié à Londres pour être placé dans la galerie de Waterloo au
- château de Windsor.
-
-J'ai fait commencer ma fille Clémentine. Lawrence la dessine en grand
-avant de la peindre et il réussira à merveille. Tu verras le dessin,
-car il n'aura guère le temps de faire encore ici le portrait à
-l'huile[290]. Le premier croquis est parfait et, ce qui parle en
-faveur de la petite, c'est qu'il est charmant. Tu me diras, quand tu
-l'auras vu, si tu le trouves tel et si tu ne serais bien contente
-d'avoir une petite fille comme celle-ci. Elle n'est au reste plus trop
-petite; elle va avoir quinze ans, cet âge que chantent les poètes, et
-n'offre de charmes qu'à mes yeux.
-
- [290] Lawrence termina ce tableau en Italie et l'envoya de
- Florence au prince de Metternich, qui le reçut cinq jours avant
- la mort de la princesse Clémentine (6 mai 1820). «Hier est arrivé
- de Florence le portrait que Lawrence a fait de Clémentine.
- J'étais décidé à ne pas ouvrir pendant des mois la caisse qui le
- contenait. Il faut pourtant que Clémentine en ait entendu parler
- pendant qu'elle était en léthargie. Le premier mot lucide qu'elle
- m'ait adressé, elle me l'a dit pour me prier de faire déballer le
- portrait et de le lui montrer. Je le lui fis apporter. Elle
- sourit à son image et dit: «Lawrence semble m'avoir peinte pour
- le ciel, puisqu'il m'a entourée de nuages.» Elle voulait qu'on
- plaçât le portrait à côté de son lit. Mais ce portrait eût été
- trop cruel pour nous; on ne peut pas mettre ainsi l'une à côté de
- l'autre la vie et la mort.» (_Mémoires du prince de Metternich_),
- t. III, p. 343. Le prince de Metternich à (sans nom de
- destinataire), 2 mai (1820).
-
-L'on prétend communément qu'à mesure que l'on s'éloigne de la
-jeunesse, on cherche à placer ses affections sur des individus qui en
-approchent. Je n'éprouve pas encore ce sentiment, et le fait me prouve
-que je ne suis pas trop vieux encore. Ce n'est pas une flatterie que
-je te dis, en t'assurant que ton âge est l'un des attraits que tu
-exerces sur moi. Il y a entre les deux sexes une différence réelle et
-qui est toute en faveur du mien, celle de se trouver à peu près au
-même niveau à dix années de distance. Les hommes, à la vérité, ne font
-que gagner ces dix années à la fin de leur carrière, tandis que vous
-autres les tenez à votre disposition au commencement de la vôtre. Ceci
-n'empêche pas cependant que la différence n'existe, et je crois que la
-base de toute relation heureuse doit se trouver dans la hauteur à peu
-près égale de la pensée; or c'est tout juste elle qui n'existe pas
-entre deux individus des deux sexes à âge égal. Mon amie, je te
-remercie d'être née tout juste comme tu as eu l'esprit de le faire.
-
-Tu seras quelques jours de plus que tu ne le voudrais sans lettres de
-moi. Mais je veux absolument remettre celle-ci à Paul: il ira tout
-droit, et ce que je gagne en sûreté me paraît plus que ce que tu
-perdras en promptitude.
-
-Les bals ici vont leur train: ce train n'est pas le mien; je n'ai vu
-danser encore que deux fois, et il n'y a que Lady Ponsonby qui m'a
-demandé pourquoi je ne dansais pas. Je lui ai dit que je [me]
-trouverais ridicule; elle m'a assuré que j'avais tort, vu que Lord
-Castlereagh danse[291]. La raison ne m'a pas paru assez bonne pour me
-faire remuer les pieds.
-
- [291] «Ce grand corps (Castlereagh), dansant une gigue et levant
- en cadence ses longues et maigres jambes, forme le spectacle le
- plus divertissant.» (Comte DE LA GARDE-CHAMBONAS, _Souvenirs du
- Congrès de Vienne_, p. 192).
-
-Ma vie, mon amie, ne [se] règle sur nulle autre, même sous le point de
-vue de la valse. Entre autres et à propos de valse, sais-tu que c'est
-par une caricature que l'on a faite de toi et du gros Kozlovski que
-j'ai fait ta connaissance, il y a de cela sept ou huit ans[292]? Il
-est dommage que tu n'aies pas fait la mienne par ma visite à la
-princesse de Galles[293]. Qui m'eût dit alors que tu serais l'être qui
-fixerait un jour ma vie?
-
- [292] «La très maigre mais élégante princesse russe Lieven avait
- refusé de danser avec un mauvais valseur anglais en se servant de
- l'expression: je ne danse qu'avec mes compatriotes. Aussitôt
- parut une caricature: le corpulent prince Kosloffsky était
- représenté dansant avec l'invraisemblablement maigre princesse
- Lieven et, au-dessous, il y avait: la longitude et la latitude de
- Saint-Pétersbourg.» (DOROW, _Fürst Kosloffsky_, p. 12).
-
- [293] Caroline-Amélie-Élisabeth de BRUNSWICK-WOLFENBÜTTEL. Née le
- 17 mai 1768, elle avait épousé, le 8 avril 1795,
- George-Auguste-Frédéric, prince de Galles, plus tard Prince
- Régent (10 janvier 1811), et enfin Roi d'Angleterre sous le nom
- de George IV (29 janvier 1820). Dès le début du mariage, la
- mésintelligence régna entre les deux époux. Lors du voyage que
- l'empereur de Russie, le roi de Prusse et M. de Metternich firent
- à Londres en 1814 (ce dernier y resta du 8 au 26 juin), la
- princesse fut exclue de la Cour et ne reçut pas la visite des
- souverains. Indignée de ce manque d'égards, elle quitta
- l'Angleterre le 9 août 1814 et vint mener une vie errante sur le
- continent, prenant pour amant son courrier, Bartolomeo Bergami.
- Lorsque son mari fût devenu roi d'Angleterre, elle revint à
- Londres le 6 juin 1820 et fut reçue triomphalement par le peuple.
- Mais George IV introduisit devant la Chambre des Lords une action
- en divorce qui surexcita violemment l'opinion publique. Elle
- mourut le 7 août 1821 (_Dictionary of National Biography_, t. IX,
- p. 150).
-
-
- Ce 19.
-
-J'ai passé hier à peu près toute la journée hors d'ici. J'ai acheté
-l'été dernier une maison à Baden[294]; je ne l'ai vue qu'un quart
-d'heure avant de monter en voiture pour aller à Carlsbad. Je viens d'y
-faire plusieurs dispositions pour y loger ma famille l'été prochain,
-cet été que je passerai, dans ma vie vagabonde, à peu près en entier
-loin d'ici. Je tiens beaucoup à ce que tout ce qui tient à moi soit le
-mieux possible; je n'aurais eu ni cesse ni repos, si je n'avais point
-vu l'établissement de Baden avant de quitter les rives du Danube.
-L'établissement, au reste, est joli, et je ne regrette pas d'avoir
-sacrifié à peu près une journée à le voir.
-
- [294] Ville d'eaux thermales à 27 kilomètres de Vienne.
-
-Ce petit voyage m'a fait penser à un voyage bien plus long que je
-désirerais faire, et qui est si difficile à engrener par ma seule
-volonté!
-
-Mon amie, pourquoi tout me ramène-t-il à toi, toi qui es si loin, si
-hors de ma portée! Quel charme j'éprouverai le jour où je serai à même
-de te dire tout ce que j'aurai souffert, tout ce que j'aurais voulu
-et désiré, sans pouvoir y atteindre! La distance est une chose
-affreuse; elle paralyse le corps et hébète l'âme.
-
-Ta dernière lettre est du 23 décembre. Il va y avoir un mois que je
-n'ai pas un signe de vie de ta part, et certes sans qu'il y ait ni de
-ta faute ni de la mienne. Je suppose que N[eumann] va m'expédier
-bientôt un courrier. Il l'eût déjà fait sans doute, si, pour
-m'accabler, Lord C[astlereagh] n'eût pris la goutte[295]. Le Parlement
-va la remplacer et la pauvre politique étrangère est toujours bien
-secondaire en Angleterre, quand il s'agit d'un intérêt de John Bull.
-J'espère que N[eumann] n'oubliera pas de se servir des courriers
-anglais à Paris. La France est si près de l'Angleterre qu'elle seule
-n'est point perdue de vue.
-
- [295] Lord Castlereagh venait d'avoir une violente attaque de
- goutte: «Londres, 29 décembre.--Lord Castlereagh s'est trouvé
- tellement incommodé de la goutte pendant la journée d'hier qu'on
- a été obligé de le lever et de le coucher; à peine pouvait-il se
- remuer le moins du monde sans assistance... Le mauvais temps que
- Sa Seigneurie a éprouvé pendant sa longue traversée de Calais à
- Douvres a eu beaucoup d'influence sur sa santé... Le noble lord
- se proposait de partir vendredi de Londres pour North Cray. Mais
- malheureusement la goutte l'a pris jeudi» (_Moniteur universel_
- du dimanche 3 janvier 1819, no 3, p. 10).
-
- «Londres, 31 décembre.--Lord Castlereagh, à ce que nous avons le
- plaisir d'apprendre, est beaucoup mieux aujourd'hui» (_Moniteur
- universel_ du mardi 5 janvier 1819, no 5, p. 17).
-
-Cette France est bien malade, et je n'ai pas besoin de calculer
-beaucoup pour y entrevoir de graves chances de compromissions[296].
-Personne n'est ni plus indépendant ni plus courageux que moi dans ses
-calculs sur l'avenir; ne faut-il pas que toi, tu entres encore dans
-mes combinaisons sur l'état intérieur de la France! Je suis sûr que,
-sans toi, je verrais ce qui est; avec toi, je crains ce qui peut-être
-n'est pas. Voilà un ministre bien arrangé! C'est que je suis pour le
-moins autant homme que ministre, et bien plus l'ami de mon amie que
-toute autre chose au monde. Combien je serais fort, si j'étais
-heureux, et combien je suis faible, quand je manque de tout ce qui
-constitue la vie du cœur! Ma bonne amie, écris-moi bientôt; non que
-j'en aie besoin pour savoir que tu m'aimes, mais parce que j'ai celui
-de me l'entendre dire. Ne prends pas ma demande pour un reproche: tu
-n'en mérites aucun, mais je te dirai toujours tout ce que j'éprouve.
-
- [296] Dès leur arrivée au pouvoir, MM. Decazes, Gouvion Saint-Cyr
- et de Serre s'étaient occupés de remplacer les ultras de
- l'administration, de l'armée et de la magistrature. Le projet de
- modifications à la loi électorale était abandonné. De nombreux
- rappels d'exil étaient accordés, etc., etc.
-
-Nous sommes ici dans le noir, sans pouvoir en sortir; il va y avoir
-tout à l'heure une année que j'y suis; la première fois que je me
-verrai le mollet affublé d'un bas blanc, je croirai porter la jambe de
-mon voisin. Ce ne sont pas seulement les reines, mais tout le public
-qui a la rage de mourir. Je suis entouré ici de moribonds: un cardinal
-de mes cousins[297] et un cousin, général de son métier[298], se
-mettent de la partie; le premier est mort avant-hier et le second se
-rangera, je l'espère beaucoup encore, du nombre des mortels. Le
-général est le beau-frère de Paul et par conséquent le mari de sa
-sœur, que je t'ai dit beaucoup aimer, c'est-à-dire que je l'aime
-comme l'on fait quand l'on n'aime pas. Elle est une personne bonne,
-douce et spirituelle, un peu moins paresseuse que son frère, mais
-ayant toutes ses qualités et même celles qu'il n'a pas. La pauvre
-personne ne quitte pas le lit de son mari, près duquel je passe une
-heure tous les deux ou trois jours: son mal est si ancien et si
-compliqué que le bon Dieu seul est dans le secret de son existence
-future. Paul, pour se consoler des peines de la journée, passe ses
-nuits avec sa belle, qui jadis était l'une de mes folies[299]. J'en ai
-peu fait dans ma vie, mais j'avoue celle-ci, parce qu'elle était
-prononcée. Je suis par conséquent entouré d'objets lugubres, j'ai
-l'âme attristée et la tête remplie de bonne diplomatie. Je ne te parle
-pas de mon cœur. Tu sais où il est et ce qu'il renferme. Et puis il y
-a des sots qui courent la rue et qui m'envient mon existence! Ce qui
-prouve plus que tout combien ces sots sont sots, c'est qu'ils ignorent
-le seul côté heureux qu'il y ait aujourd'hui dans mon existence, le
-seul qui me fait vivre et me tue à la fois. Ma bonne amie, combien tu
-dois comprendre ce que je viens de te dire, et combien de fois le
-jour tu dois te faire le même aveu sur ton propre compte!
-
- [297] TRAUTTMANSDORFF-WEINSBERG (Maria-Thaddäus, comte DE). Fils
- du comte Weichard-Joseph de Trauttmansdorff. Né à Gratz (Styrie)
- le 28 mai 1761, mort à Olmütz le 17 janvier 1819. Évêque de
- Königgraetz le 30 août 1794, archevêque d'Olmütz le 26 novembre
- 1811, cardinal-prêtre le 8 mars 1816 (_Almanach de Gotha_,
- 1819.--ŒTTINGER, _Moniteur des dates_.--_Almanach royal_, 1819).
-
- [298] LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), né à Vienne le
- 21 juillet 1775. Entré au service dans l'armée autrichienne en
- 1792, feld-maréchal lieutenant en 1808, il mourut le 24 mars
- 1819.
-
- Il avait épousé, le 13 avril 1806, Léopoldine, fille du prince
- Nicolas Esterhazy et sœur du prince Paul, ambassadeur à Londres.
- Née le 31 janvier 1788, la princesse de Liechtenstein mourut le 6
- septembre 1846 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums
- Oesterreich_, t. XV, p. 168.--STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich
- und seine Zeit_, t. II, p. 166).
-
- M. Schwebel, chargé d'affaires de France, au ministre des affaires
- étrangères: «Vienne, 27 mars 1819... Le prince Maurice de
- Liechtenstein qui vient de mourir à l'âge de quarante-quatre ans,
- après une longue et douloureuse maladie, est généralement
- regretté. C'était un général distingué par sa bravoure et d'un
- noble caractère.» (_Archives du ministère des Affaires
- étrangères_, Autriche, Correspondance, vol. 400, fº 44 verso).
-
- [299] La duchesse de Sagan, voir p. 110.
-
-La vie de l'homme se compose d'éléments si extraordinaires et si
-rarement en rapport entre eux, que l'on a beau chercher le bonheur; il
-me paraît toutefois qu'il ne me resterait rien à désirer si j'étais
-près de toi. Si tu étais jalouse, je te battrais et nous ferions la
-paix. Je te battrais, parce que tu aurais tort et que je déteste les
-torts, en somme et en détail; peut-être ma confiance passerait-elle
-dans ton cœur et, au lieu de nous quereller, prendrions-nous le parti
-si simple et si doux de nous aimer beaucoup, toujours et sans plus.
-
-
- Ce 20.
-
-J'espère que N[eumann] aura eu l'esprit de te donner la musique de
-dame que je lui ai envoyée dernièrement. Je n'ai pas voulu lui écrire
-de te la donner, mais je suppose que son bon sens doit l'avoir mené
-droit au but. S'il ne l'a pas fait, j'en aurais un peu mauvaise
-opinion, et, dans ce cas, demande-la-lui sans détour. J'ai ramassé
-tout ce que j'ai pu me procurer de valses que j'entends à tous nos
-bals et, faute de pouvoir m'entendre rabâcher, je veux que tu entendes
-au moins ce que j'entends pendant des heures entières. La musique vaut
-aussi des paroles et, si tu trouves du charme à en jouer de la
-mauvaise, dis-toi que je ne suis pas plus heureux d'entendre ce que tu
-joueras mieux que je ne l'entends ici, que tu ne le seras en
-l'entendant toi-même.
-
-Mon amie, n'oublie pas de m'envoyer la mesure de ton bras,
-c'est-à-dire de la partie du bras où tu portes un bracelet. Je le
-ferai faire bien solide et de manière à ce que tu ne risqueras pas de
-le casser. Ce sera ton affaire que de ne pas le perdre. Parmi beaucoup
-de choses que l'on fait mal ici, il en est quelques-unes que l'on fait
-bien, et tout ce qui est bijouterie est du nombre des bonnes choses.
-
-C'est encore l'un de mes malheurs que de ne pouvoir rien te donner. Il
-y a peu de choses que j'entende mieux que le mot de Lord
-Albemarle[300], qui un jour dit à une amie avec laquelle il se promena
-pendant une belle nuit d'été et qui eut l'air de beaucoup fixer une
-étoile: «Mon amie, ne la regarde pas tant, je ne puis pas te la
-donner!»
-
-Je voudrais, quand j'aime, que mon amie eût tout de moi, et rien que
-de moi. Si j'avais donné dans la mauvaise compagnie, je me serais
-certes ruiné, car j'y eusse trouvé des amies qui m'eussent demandé
-quelques indemnités pour les étoiles. Toi, tu es le contraire et tu me
-forces à étouffer de chagrin de ne rien pouvoir te donner du tout. Je
-crois même, s'il m'en souvient, que c'est l'un des messieurs de notre
-société qui a payé le goûter à Henry-Chapelle[301].
-
-
- Ce 21.
-
-Le courrier de Paris, arrivé ce matin, m'a remis tes nos 7 et 8, du 3
-janvier jusqu'au 8 inclusivement. Tu vois, mon amie, que je suis exact
-à t'indiquer les dates, pour ne point te laisser le moindre doute sur
-le reçu de tes lettres. Il ne m'en manque aucune depuis que tu
-m'écris.
-
- [300] ALBEMARLE (William-Charles Keppel, IVe comte D'), né le 14
- mai 1772, devint comte d'Albemarle à la mort de son père, le 13
- octobre 1772 et mourut en 1849. Il avait épousé:
-
- 1º le 9 avril 1792, Élisabeth Southwell, fille de Lord Clifford,
- laquelle mourut le 14 novembre 1817;
-
- 2º le 11 février 1822, Charlotte-Susannah, fille de Sir Henry
- Hunloke (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
- [301] Henry-Chapelle, bourgade sur la route d'Aix-la-Chapelle à
- Spa, à 19 kilomètres de Verviers. Lors de l'excursion du prince
- de Metternich, du comte et de la comtesse de Lieven à Spa,
- pendant le Congrès, les voyageurs s'étaient arrêtés dans une
- auberge de ce village.
-
-J'ai vu avec bien du chagrin que tu as été plus malade même que je
-n'avais cru. Je t'ai grondée, ne sachant pas jusqu'à quel point tu
-avais été compromise; je te gronde doublement aujourd'hui de ce que tu
-ne soignes pas ta santé plus que tu ne le fais. Tu es maigre et tu te
-dis forte; je le crois, mais ne brave pas ta maigreur. Sois sûre, mon
-amie, que le plus petit mal peut tourner au mal conséquent et souvent
-irréparable, quand l'on est comme tu es. Or j'aime que tu sois ce que
-tu es; ne fais rien pour changer.
-
-Ta lettre m'a, d'un autre côté, fait le plus grand plaisir. Tu sais
-que je les lis et les relis, et cette certitude qui te satisfait va
-tout à l'heure te gêner. Tu me dis dans ta lettre: «Mon ami, tu as
-beaucoup trop d'esprit dans le cœur, cela m'incommode; je sens, je
-vois bien que tu ne veux pas en mettre dans tes lettres; il t'échappe
-sans ta participation, tu ne saurais faire autrement; et moi je suis
-presque honteuse de ne te montrer qu'un cœur tout bête, tout franc,
-sans autre assaisonnement. Je te prie de ne jamais te rappeler tes
-lettres lorsque tu lis les miennes».
-
-Bon Dieu! mon amie, il n'y a pas un cœur plus cœur que le mien--et
-il n'est que cela. Mon esprit est tout dans ma tête, et ne t'abuse pas
-sur l'étendue de mon fonds. Mon esprit est tout en lignes droites et
-en grosses masses; je perce quand je vais en avant et j'écrase quand
-je tombe. Mon cœur est tout de même. J'aime ou je n'aime pas; tout
-moyen terme est placé hors de ma nature. L'esprit, le sentiment, le
-talent, sont des facultés toutes séparées entre elles, et il n'existe
-pas un mortel qui les réunisse toutes à un même degré. Ces facultés
-même sont tellement indépendantes l'une de l'autre, que l'on peut
-exceller dans l'une d'entre elles et manquer à peu près en entier de
-l'autre; cette thèse cependant, qui est d'une vérité constante, n'est
-appliquée qu'avec trois facultés considérées en masse, elle est fausse
-dès qu'il s'agit d'une application spéciale, c'est-à-dire dès qu'il
-s'agit de l'emploi de l'une ou de l'autre faculté dans une
-circonstance donnée. L'amour renferme son esprit et son talent; le
-talent renferme et l'amour de la chose sur laquelle il porte et
-l'esprit dans l'exécution. Il n'y a malheureusement que l'esprit seul
-qui peut rester froid et se passer de sentiment et de talent. Le ciel
-m'a épargné le malheur d'avoir de l'esprit de ce genre, et ce sont
-tout juste les êtres dans ce monde qui en manquent à peu près dans
-tout qui sont les premiers à taxer les hommes de ma trempe de n'avoir
-que de l'esprit et de manquer de cœur.
-
-Ne va pas, mon amie, te creuser la tête pour répondre à mes lettres,
-ni chercher jamais de l'esprit autre que celui lié au bonheur d'avoir
-un cœur. Je veux absolument que tu ne te trompes en rien sur mon
-compte; ne crois pas que je te dis ici un mot de plus ni un de moins
-que ne me dicte le cœur et, comme tu dis très bien, l'esprit que j'ai
-dans le cœur. Si je consultais ma tête en t'écrivant, il est vingt
-choses que je ne te dirais pas et cent que je dirais autrement que je
-ne le fais. Tu vois, aux volumes que je t'écris, que je laisse couler
-ma plume comme ma pensée et, aux graves omissions et incorrections que
-tu dois trouver dans mes lettres, que je ne les relis jamais.
-J'ignore même si tout le monde est comme moi; je ne puis pas relire
-une de mes lettres, sauf à la changer, et il ne m'arrive certes pas de
-la changer en mieux. Ne t'avise pas de croire que je traite ainsi mes
-dépêches; celles-ci gagnent toujours à la révision, ce qui prouve que
-l'esprit a besoin d'un degré de calme qui tue le cœur.
-
-Il doit enfin t'être bien prouvé que je t'ai pas trompé le jour où, la
-première fois, je t'ai parlé de moi. C'était chez Lady Castlereagh. Je
-me connais beaucoup et je m'en sais gré. Je me juge avec tant de
-sévérité que je ne me permets jamais de juger ainsi les autres. Mon
-amie, l'on ne me connaît, au reste, que comme tu dois me connaître
-maintenant, ou l'on ne me connaît pas du tout.
-
-Après tant d'aveux, il me reste à t'assurer que c'est tout juste
-l'esprit de ton cœur qui fait mon bonheur et ton charme. Tes lettres
-si simples et si bonnes, le manque total d'apprêt que j'y trouve, tes
-assurances et tes vœux si fortement exprimés dans _ma_ langue, me
-prouvent que tu me connais et, je le dis avec une grande jouissance,
-que tu m'aimes. Rien n'est extraordinaire comme notre liaison; je
-crois que toute mère pourrait permettre à sa fille la lecture de notre
-roman; peu d'entre celles-ci voudraient se contenter de notre bonheur,
-et peu, par conséquent, seraient séduites par notre exemple. Je
-réponds des hommes pour ce fait; je n'en connais pas qui se serait
-placé ainsi que je le suis. Homme moi-même, crois-tu que je puisse en
-être satisfait? Mais cet homme qui est ton ami, peut-il désirer plus,
-si le tout n'est pas toi?
-
- * * * * *
-
-Je viens de recopier ce que tu trouveras sur cette feuille. La
-feuille no 7 du 22 janvier t'arrivera par Paul, que la malheureuse
-position de son beau-frère retient ici. Je ne puis et ne veux la
-confier à une autre occasion, et ne veux pas manquer le départ du
-courrier hebdomadaire pour t'envoyer le no 13 moins la feuille 7.
-
- _Le prince de Metternich avait en effet recopié sur une feuille à
- part, parvenue postérieurement à la comtesse de Lieven, le
- passage ci-dessous, daté du 22, auquel il ajouta quelques mots le
- 28 janvier_:
-
-
- Ce 22.
-
-Je vais entrer aujourd'hui avec toi, mon amie, dans un court
-développement, bien _secret_ et bien _confidentiel_, sur le plus grand
-intérêt de ma vie, celui de t'avoir ici.
-
-Ton Empereur a plusieurs classes d'individus qu'il emploie en les
-casant d'après le genre de service qu'il en attend et d'après un
-calcul qui porte sur le terrain sur lequel il les place.
-
-C'est ainsi que jamais il n'enverra un _faiseur_ (véritable peste
-diplomatique) en qualité d'ambassadeur ou de ministre ni à Londres, ni
-ici.
-
-
- _Sur une autre feuille_:
-
-
- Ce 28.
-
-Des nouvelles de très bonne source ne me laissent quasi point de doute
-que Pozzo[302] ne travaille sous mains, pour se ménager le poste de
-Vienne. Le terrain de Paris, qu'il a tant contribué à gâter, lui
-paraît intenable pour lui à la longue. _Nous ne le recevrons pas_, si
-même l'on devait vouloir l'envoyer, fait dont je doute fort[303].
-
- [302] POZZO DI BORGO (Charles), né le 8 mars 1764 à Alala près
- Ajaccio. Secrétaire en 1789 de l'assemblée électorale de la
- noblesse de Corse. Quitte cette île en 1796, entre au service
- russe comme conseiller d'État en 1804, colonel en 1806, quitte
- après Tilsitt le service de la Russie mais y rentre en décembre
- 1812. Général-major (1813), aide de camp général (1814),
- ministre, puis ambassadeur à Paris, comte russe (1826), général
- d'infanterie (1827), ambassadeur de Russie à Londres (1835-1839),
- mort à Paris le 15 février 1842 (Grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH,
- _Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles_, t.
- II, portrait 162).
-
- [303] Au sujet du projet de faire nommer M. de Lieven ambassadeur
- à Vienne, voir p. 62 et lettre du 31 janvier.
-
-
- _Ici reprend la lettre no 13._
-
-
- Ce 23.
-
-Mon amie, ma lettre redevient un volume. Je conçois qu'avec ton train
-de vie et ta gêne, tu pourrais finir à ne pas trouver ni le temps ni
-les moyens de me lire. As-tu songé à acheter un portefeuille à Paris,
-avec une serrure à combinaisons? Ne te fie pas aux clefs; les
-meilleures sont celles qui ouvrent, et elles s'égarent tout comme
-celles qui n'ouvrent pas. Si tu l'as oublié (et je parie que tel est
-le cas), fais écrire par N[eumann] à Paris qu'on t'envoie un
-portefeuille avec une serrure à combinaison plate de Huret[304].
-
- [304] _Bottin_ de 1819, p. 143: «HURET (Léopold). Ingénieur,
- breveté de S. M., de S. A. S. la duchesse douairière d'Orléans et
- du garde-meuble de la couronne, fournisseur des estafettes du
- gouvernement et des ministères. Belle collection de fermetures de
- combinaison, garnitures mobiles, etc., très beaux portefeuilles
- ministériels, de voyage et même de poche fermés avec ses nouveaux
- procédés, ainsi que beaucoup de machines d'une utilité générale,
- toutes de son invention ou perfectionnées par lui. Fabrique, rue
- des Grands-Augustins, 5».
-
-A propos de Paris, on y dit que: le Roi est casé, serré, ciré et
-désolé[305]. Que Dieu te garde de jamais te trouver en pareille
-position.
-
- [305] Jeu de mots sur les noms des quatre principaux membres du
- ministère du 29 décembre 1818: M. Decazes, ministre de
- l'intérieur; M. de Serre, ministre de la justice; le maréchal
- Gouvion Saint-Cyr, ministre de la guerre; le général Dessolle,
- ministre des affaires étrangères, président du conseil.
-
-Mon amie, je te permets et je t'ordonne même de ne pas penser à ce qui
-me plaît, quand il s'agit de faire ce qui t'est utile. Or, tu mettras
-dorénavant les vésicatoires que voudra t'appliquer ton médecin,
-partout où il les jugera nécessaires et même passablement utiles. Tu
-ne demanderas pas combien de temps restent les marques. J'aimerai à la
-folie celles auxquelles tu devras une seule heure de santé.
-
-L'un de mes ancêtres, bon et brave chevalier, était promis à une jeune
-et riche héritière. Les noces étaient arrêtées; elles durent être
-retardées, vu une guerre qui survint entre l'Allemagne et la France.
-Mon pauvre aïeul y perdit une jambe et la moitié de l'autre. Il
-écrivit sur-le-champ à sa fiancée qu'il lui rendait toute liberté. Ma
-bonne bis- ou trisaïeule lui répondit: «Comme je n'aime pas vos
-jambes, mais bien vous, je vous épouserais, eussiez-vous encore un
-bras de moins.» Le sang de la bonne femme coule dans mes veines, et je
-bénis le ciel que l'amputation du brave grand-papa n'ait pas dépassé
-les jambes, car tout l'amour de la fiancée n'eût pas suffi pour le
-bien de sa postérité. Il est clair que je ne t'aimerais pas
-aujourd'hui, ce à quoi j'aime cependant beaucoup à être condamné.
-
-
- Ce 24.
-
-Le beau-frère de Paul est très mal[306]. Il souffre l'impossible:
-après une maladie affreuse--la goutte s'était portée sur le cœur--il
-vient de s'en découvrir une autre. Il a des pierres dans le fiel. Il
-est depuis huit jours entre la vie et la mort. Sa mère avait le même
-mal, tout juste à l'âge du fils. Elle est restée dans cet état de
-désolation pendant six mois, et elle a eu le temps de l'oublier
-pendant plus de vingt-quatre années de santé. J'ai peur que tel ne
-soit pas le sort du fils. Je souffre de l'un des aspects les plus
-pénibles; je passe bien des heures à côté de son lit, et je ne sais
-comment faire partir Paul, qui a d'autres motifs pour ne pas être
-fâché de rester. Je profiterai du premier moment de mieux pour le
-mettre en route.
-
- [306] Voir p. 147.
-
-La vie, mon amie, est une chose à la fois si tenace et si délicate que
-l'on ne sait si elle tient à un câble ou à un cheveu.
-
-
- Ce 26.
-
-Le courrier part, et je ne puis me résoudre à attendre le départ de
-Paul, qui peut se retarder encore de huit jours. Son beau-frère est un
-peu mieux aujourd'hui, mais j'ai peur que ce mieux ne soit qu'un
-faible répit.
-
-Mon amie, le courrier de Paris est arrivé aujourd'hui. Il ne m'a rien
-porté de toi. Je suppose que N[eumann] va m'en expédier un. La
-première chose que je cherche toujours dans les immenses paquets qui
-m'arrivent, ce sont tes petites lettres, que je reconnais au format.
-Mon amie, les grandes affaires et les gros paquets ne pèsent guère
-dans la balance du bonheur.
-
-Mon départ pour l'Italie est fixé au 23, à moins d'incidents que je ne
-puis prévoir. N[eumann] recevra à temps des instructions pour notre
-correspondance. Je n'oublierai certes pas le premier intérêt de ma
-vie.
-
-Tu liras probablement incessamment dans les feuilles mon nom accroché
-à de nouveaux titres et à d'autres fonctions.
-
-Il n'y a pas un mot de vrai au bruit qui est né dans quelque coin de
-rue, et qui, à ce titre, ne saurait manquer de faire le tour de
-l'Europe. L'on veut me faire plus que je ne suis, et je voudrais être
-moins, rien du tout. Je puis empêcher le premier, et n'ai
-malheureusement encore jamais trouvé le moyen d'effectuer le dernier.
-
-Mon amie, que je serai heureux le jour où je te reverrai! Adieu, il
-faut que je finisse, car je ne puis retarder le départ d'un homme dont
-les chevaux sont mis depuis plusieurs heures. Adieu, ma bonne et chère
-D.
-
-
-
-
-No 14.
-
-
- V[ienne] ce 28 janvier 1819.
-
-Je commence un nouveau numéro, mon amie, pour te dire que je t'aime de
-tout mon cœur et que je n'aime que toi. Cette lettre te sera enfin
-remise par Paul.
-
-Tu y trouveras jointe la partie du no 13 que je n'ai pas voulu confier
-à une occasion moins sûre que ne l'est la présente. Il te suffira d'y
-jeter un coup d'œil pour te convaincre des motifs de prudence qui
-m'ont fait agir ainsi. Je ne sais ni compromettre ceux qui placent
-leur confiance en moi, ni compromettre un grand intérêt dans ma vie.
-Le premier de tous se trouve touché dans ce que je t'ai écrit le 22 de
-ce mois[307].
-
- [307] Voir, p. 154, ce passage rétabli à sa date.
-
-Il me reste à te prier de faire tout ce que je te demande dans les
-feuilles jointes à la présente lettre et écris-moi que tu l'as fait.
-
-Mon amie, je ne puis te dire assez combien le voyage si long que je
-vais entreprendre me gêne. Je déteste le matériel du voyage; je
-regarde la voiture comme une prison, et je suis trop libéral, malgré
-ce qu'en pense le _Morning Chronicle_, pour ne pas aimer la liberté de
-mes mouvements. Je vais par-dessus le marché au midi, pendant que tu
-es au nord. Notre correspondance--le seul bonheur duquel je jouis en
-ce moment--ne peut qu'en souffrir. En un mot, mon amie, ce que j'eusse
-entrepris naguère sans plaisir mais sans dégoût, tourne aujourd'hui en
-ennui complet. Ma santé est bonne et je crois que le voyage la rendra
-meilleure encore; l'air et le soleil de l'Italie me font toujours du
-bien; ils calment et détendent mes nerfs; je suis forcé à un mouvement
-que je ne trouve pas moyen de faire dans mon attitude habituelle.
-Voilà le bon côté de la chose, mais il est physique, et le moral
-l'emporte chez moi toujours sur la partie matérielle de mon existence.
-
-Toi, c'est-à-dire du bonheur, c'est ce qu'il me faudrait, et je ne le
-trouverai pas aux bords du Tibre ni sur la plage de Baja. Si je
-pouvais faire le voyage avec toi, je le regarderais comme l'une des
-plus grandes jouissances de ma vie.
-
-Le seul point lumineux au milieu de tant de brouillards, c'est la
-rencontre avec ma fille[308]. Je ne la quitterai pas de tout le
-voyage. Je trouve en elle toujours un être qui me comprend, et rien ne
-calme, plus que ce fait, mon âme si isolée au milieu du monde. Je
-voudrais tant t'envoyer l'une ou l'autre de ses lettres, pour que tu
-puisses juger combien elle est ma fille. La pauvre petite a le cœur
-le plus pur et à la fois le plus chaud que l'on puisse rencontrer; ses
-sentiments sont tout en dehors pour ceux qu'elle aime et toutes ses
-paroles sont simples comme elle. Elle a écrit dernièrement à sa mère,
-le jour de sa naissance: «Je vous écris à genoux, lui dit-elle, pour
-vous remercier de vingt-deux années de bonheur[309]!» Voilà tout ce
-qu'elle dit, et j'aime mieux cette seule ligne qu'un roman sentimental
-tout entier. Aussi ne puis-je t'aimer plus que je ne l'aime, ni elle
-plus que toi. Je vous aime autrement, et les sots seuls prétendent que
-l'on ne peut avoir dans son cœur plusieurs affections également
-fortes. La différence dans l'affection n'exclut ni sa force ni son
-existence. Ce qui tourne en faveur du sentiment de la nature de celui
-que j'ai pour toi, c'est qu'il ne peut porter que sur un seul objet,
-tandis que celui que l'on porte à un enfant, à un frère, peut exister
-à la fois pour tous vos enfants et parents.
-
- [308] Le comte et la comtesse Joseph Esterhazy, de retour de
- Paris, retrouvèrent le prince de Metternich à Florence.
-
- [309] C'est presque mot pour mot le texte du billet d'adieu
- adressé par Mme de Lieven à M. Guizot la veille de sa mort. Y
- aurait-il là une involontaire réminiscence?--(Voir _Souvenirs du
- baron de Barante_, t. VIII, p. 159).
-
-Tu recevras d'Italie un véritable journal. Ce ne sera pas celui d'un
-voyageur sentimental, mais d'un homme tout simplement et tout
-bonnement ton ami. Crois-tu que je le sois tout à fait? Crois-tu qu'on
-puisse l'être plus que je ne le suis? Toi aussi, mon amie, demande à
-ceux qui t'assureront que je ne sais pas aimer: «Vous a-t-il aimé?» Tu
-ne risques pas de rencontrer celle qui pourrait te répondre par un
-«oui» tout rond.
-
-
- Ce 29 janvier.
-
-J'ai vu dans les feuilles que tu as été invitée à Brighton[310]; je
-savais par ta dernière lettre que tu t'apprêtais à y aller. Si j'étais
-seigneur de Brighton, tu y serais toujours quand j'y serais moi-même
-et je crois que, dans ce cas, Londres me verrait peu. Dans un rapport
-de cœur, la campagne vaut le double de la ville; tout y est réunion
-et la sert; les entraves du salon n'existent pas; le même toit semble
-réunir les cœurs comme les individus. Une bonne saison de vie de
-château avec toi ferait le bonheur de ma vie; je crois que j'y ferais
-provision de bonheur et que j'en acquerrais un fonds assez riche pour
-suffire à ma dépense bien au delà de la durée du séjour.
-
- [310] Par le Prince Régent qui s'y était fait construire en 1818
- un pavillon de style chinois. Le comte et la comtesse de Lieven,
- à peine revenus de Paris, étaient allés y passer quelques jours
- (L. G. ROBINSON, _Letters of Dorothea, Princess Lieven, during
- her residence in London_, p. 38).
-
-
- Ce 30.
-
-J'ai été interrompu hier, dans ma lettre, par la meilleure des causes,
-par la seule, je crois, qui au monde eût pu m'être agréable. L'on est
-venu m'annoncer l'arrivée du courrier de Londres. Je l'ai fait venir
-sur-le-champ, j'ai déballé moi-même sa valise, j'ai aimé même à voir
-l'une des plus sottes figures--véritable valise vivante--qu'il y ait
-au monde. Je suis sûr, mon amie, qu'il ne t'est jamais arrivé de
-quitter un lieu où tu venais d'être heureuse, sans attacher une idée
-de jalousie au retour du postillon qui t'as conduite la première
-poste. Je crois toujours que cet homme doit être heureux! Or, mon
-imbécile d'hier et de tous les jours m'a paru malheureux d'avoir
-quitté Londres.
-
-Ne t'y trompe pas, mon amie, je ne suis souvent guère plus que toi en
-passe de lire tes lettres quand je le veux, et cette volonté porte
-toujours sur le premier moment possible. J'avais dans ma chambre l'un
-de mes conseillers, j'étais occupé d'une fastidieuse affaire, je
-n'étais pas les jambes croisées dans le coin d'un canapé; ma bonne
-amie, j'ai fait une bête mine en me faisant faire le rapport d'une
-sotte affaire. J'ai déballé; j'ai renvoyé mon ennuyeux référendaire;
-je me suis mis à décacheter mes paquets; celui que l'on cherche est
-constamment le dernier que l'on trouve. J'ai ouvert tes lettres, je me
-suis mis à lire et j'ai eu la visite du nonce[311], de Golovkine, de
-Caraman, de sept ou huit athlètes politiques. Les scélérats m'ont
-retenu trois heures. Si j'avais été leur mère, je les aurais fouettés.
-Enfin, je suis parvenu à te lire, oui, bien toi, mon amie, car rien,
-hors tout toi, n'est plus toi que tes lettres. J'aurai bien à y
-répondre: j'en suis tout plein et tout heureux.
-
- [311] LÉARDI (Paul, comte), né en 1763. Évêque _in partibus_
- d'Éphèse, Nonce apostolique à Vienne, mort dans cette ville le 30
- décembre 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-Avant tout, merci, bonne D., que tu sois ce que tu es. Me suis-je
-trompé en toi? Ai-je eu du courage de me placer et de me livrer comme
-je l'ai fait? Ai-je eu de l'esprit à deviner le tien, du cœur à
-pressentir le tien, du goût en te choisissant, de la sagesse en
-faisant de toi l'amie de ma vie? Ne va pas croire que je n'eusse point
-pu faire autrement que je n'ai fait. Je crois t'avoir déjà dit ce que
-je pense des impressions spontanées. Quelques fortes que puissent être
-ces impressions, elles ne sont jamais plus fortes que mon âme. J'ai
-toute ma vie été maître du premier mouvement, je ne me suis livré au
-second qu'en suite de ma ferme volonté de le faire, je n'ai jamais
-dirigé le troisième. Aujourd'hui, il me serait tout aussi impossible
-de ne pas t'aimer que j'ai eu la faculté de me livrer à toi ou à te
-laisser loin de moi. S'il y a peu de roman dans ce fait, c'est que je
-n'ai jamais écrit le roman, je n'en lis même jamais. Je suis si
-pénétré de la conviction qu'il n'en existe pas un que je n'eusse écrit
-avec autant de véritable sentiment que le lecteur sentimental y
-découvre souvent sans être romanesque lui-même, que je ne trouve pas
-qu'il vaille la peine de lire ce que d'autres ont senti ou se figurent
-avoir senti. Ma bonne amie, crois-m'en sur parole; je sais aimer plus
-et mieux que la plupart des hommes.
-
-Tes lettres sont tout ce que je veux: il n'en existe ni de plus
-aimables, ni de meilleures, de plus raisonnables, de plus fortes.
-Elles sont d'une femme comme je l'aime, d'une amie qui seule peut être
-la mienne. Tout est raison dans ton âme et chaleur dans ton cœur; dès
-que le contraire a lieu, l'être, en un mot, qui, à mon avis, est
-transposé, n'est plus fait pour moi. Reste, bonne amie, comme tu es et
-ne crains rien du temps. Ce n'est pas quand l'on est comme moi que le
-lendemain est à craindre; le jour d'aujourd'hui est _plus_ demain et
-jamais _moins_. Je vais en m'élevant et non en baissant, j'ai le pas
-assuré; comme petit garçon déjà je suis moins tombé que mes camarades;
-j'ai couru un peu moins vite, j'ai ouvert de grands yeux et j'ai
-toujours gagné le prix à la course. Je suis certain, mon amie, que
-nous deux arriverons toujours au but et, ce qui fait le bonheur de ma
-vie, à un même but.
-
-Combien tes lettres me prouvent cette vérité! Oui, mon amie, un
-lecteur tiers ne trouverait pas de différences entre nos lettres; nous
-pourrions quasi chacun garder toujours la nôtre: nous y apprendrions
-à peu près tout ce que nous nous disons réciproquement. Le fait est
-simple: nous pensons l'un comme l'autre, nous avons les mêmes goûts,
-les mêmes besoins; tu es en femme ce que je suis comme homme. Je
-n'aurai jamais une impression qui ne te porterait au même jugement que
-moi. Nous sommes _vrais_ tous deux, et c'est beaucoup. Nous le sommes
-par besoin ou plutôt par impossibilité de ne pas l'être, plus que par
-toute autre cause. L'on peut être autre que nous le sommes; dans ce
-cas sera-t-on meilleur ou plus mauvais? Le _troisième_, homme ou
-femme, peut exister, mais je ne l'ai pas trouvé. Ne va pas le
-chercher.
-
-Moi aussi, mon amie, j'ai le sentiment que plus personne ne te
-satisfera _en plein_. Tes sens existent, donc ils peuvent se séduire.
-Ils ne te procureront plus une entière jouissance; il te manquera ce
-que tes sens n'ont jamais offert, ce qui est placé hors de leur
-sphère. Les jouissances que les sens seuls procurent, ressemblent aux
-effets d'une girandole. Les fusées s'élèvent, elles jettent un jour
-qui devrait durer toujours; vous croyez vous élever avec elles; tout
-est beau et lumineux; les alentours même empruntent de leurs feux--et
-vous vous trouvez replongé dans les ténèbres. Ce qui fait _notre vie_,
-mon amie, n'est pas passager; nous irons mieux demain que nous
-n'allons aujourd'hui--et nous ne vieillirons pas en peu de moments.
-
-
- Ce 30.
-
-J'ai relu depuis hier deux fois tes lettres. Elles font mon bonheur.
-Bonne amie, ne crains jamais de m'en écrire de trop longues. Des
-lettres comme les tiennes n'ont pas de taille, chaque page vaut une
-lettre et la plus longue ne me paraît qu'une page.
-
-Tu es donc arrivée à sentir le besoin de me mettre au fait de
-l'histoire de ta vie; c'est le premier de mes besoins quand j'aime. Je
-n'ai jamais peur que mon amie sache trop; j'ai peur qu'elle ne sache
-tout. Il n'est pas en moi un côté faible que je ne voudrais lui
-découvrir; si l'on a besoin de cacher, ce ne peut être qu'en suite
-d'un tort. Mon amie, je ne crois pas avoir jamais été dans ce cas.
-
-Tu as vu que peu après que j'étais entré en contact avec toi, j'ai
-commencé par te parler de moi; tu n'avais pas le même besoin; tu l'as
-aujourd'hui: je crois que tu m'aimes plus. Mande-moi tout: que je
-sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au
-reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de _nommer_, je crois que
-je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée;
-quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été? Il est naturel que les
-femmes se trompent plus que les hommes et les raisons en sont simples.
-La plupart des hommes ne cherchent que ce qu'ils sont sûrs de trouver,
-tandis que les femmes cherchent ce qu'une longue expérience et une
-connaissance profonde du cœur humain ne permettent pas souvent de
-décider. Et à quel âge cherchent-elles un ami digne d'elles, un cœur
-sûr et aimant, un esprit juste et droit? Mon amie, les affaires se
-font en marchand et les femmes se livrent à la plus forte de leur vie
-à peine sorties de l'enfance. Les yeux disent à l'homme ce qu'ils
-cherchent, et le cœur de la femme veut décider d'avance de celui de
-l'homme qu'elle désire. L'homme a atteint son but au moment même où
-la femme n'établit de fait que son point de départ. L'homme cesse
-quand la femme commence; l'amour paraît trop long au premier et la vie
-trop courte à la dernière. La femme ne veut pas quand l'homme veut et
-elle veut quand il ne veut plus. Tout ceci est dans la nature, et sans
-cette loi l'amour n'existerait pas, ce don du ciel réservé par le
-Créateur à la seule espèce humaine. L'amour véritable est tant, mon
-amie, que s'il était facile à rencontrer, il ne vaudrait plus rien. Il
-se compose en premier lieu de disparates et d'oppositions; il se
-renforce par les difficultés; il n'est couronné que par la plus
-entière identité. Il a bien des termes à parcourir et bien des
-difficultés à vaincre; or dans les choses difficiles, la plupart des
-humains perdent haleine à mi-chemin, trop heureux s'ils y arrivent!
-
-J'ai beaucoup connu un homme--et je crois que c'est celui duquel tu te
-plains--et je l'ai connu bien avant toi. Tes yeux auront éveillé ton
-cœur et ton cœur a ébloui ton esprit. L'on prend en amour souvent
-son propre esprit pour celui de l'objet aimé; l'on est si heureux de
-donner que prêter ne coûte rien. Or, mon amie, tu as un grand fonds de
-cette denrée et tu n'as pu t'apercevoir de la dépense que tu faisais.
-
-Si le sort nous avait réunis plusieurs années plus tôt, sais-tu ce qui
-serait arrivé? Peut-être m'aurais-tu aimé et la jalousie nous eût
-désunis. Je suis bien loin d'être le meilleur homme de la terre, mais
-je suis l'un des plus justes. Rien ne me révolte comme tout ce qui ne
-l'est pas. Il est dans ma manière d'être quelque chose qui doit être
-vrai, car j'en ai éprouvé constamment les effets. J'ai l'air du monde
-le plus froid et le plus calme: mon amie découvre que je ne suis ni
-l'un ni l'autre. Dès que je suis en liaison, je deviens devant le
-monde vingt fois plus aride pour la femme que j'aime et je reste pour
-les autres tel que je suis constamment. Dès lors, la comparaison
-s'établit: je dois devenir autre que je ne puis l'être; je me révolte;
-l'on me taxe d'infidélité là où je ne suis que constant; je me fâche,
-l'on se fâche; toi surtout, tu te serais fâchée. Mon amie, je crois
-que, plus jeunes, nous nous serions disputés. J'ai le malheur de
-rester calme dans la dispute, et rien ne met les femmes hors des gonds
-comme le calme. Je suis bien certain cependant que rien n'eût jamais
-pu nous séparer, nous nous serions convenus trop pour nous quitter.
-Moi, au moins, j'ignore ce que c'est que quitter. Tu m'aurais
-peut-être battu.
-
-
- Ce 31[312].
-
-Ta description de Brighton m'a fait grand plaisir. C'est tout comme si
-j'y étais: quelle différence cependant si j'y avais été! La
-description du logement ne me satisfait pas complètement. Je n'y vois
-de commode qu'une antichambre, et je conçois qu'un archiduc peut s'y
-trouver mieux que moi, car elle lui suffit.
-
- [312] Les billets du 31 janvier et du 1er février furent séparées
- par Metternich de la lettre no 13 et envoyés postérieurement à
- celle-ci. Il en informait la comtesse par ces mots placés à la
- suite du billet du 30: «Le reste de cette feuille et celle 6
- t'arriveront par P. E. Tu verras à la fin de la lettre pourquoi.
- Il en est de même de la feuille 7 du no 14.» P. E. étaient les
- initiales de Paul Esterhazy.
-
-Je ne suis pas étonné que le maître du lieu[313] ne t'ai point parlé
-de _nous_; ce n'est que par St[ewart] qu'il apprendra quelque chose, à
-moins que les yeux de sa future ne lui fassent oublier tout ce qui
-n'est pas elle[314]. J'ai eu grand soin de calmer sa curiosité, à
-force de ne lui rien dire _du vrai_ et de convenir _des apparences_.
-La plupart des hommes ne vont pas au delà; il leur suffit de
-rencontrer une apparence de conviction qu'on les trouve fins
-observateurs; ils se contentent de cette belle découverte et ne se
-soucient pas de savoir le fond de la chose.
-
- [313] Le Prince Régent.
-
- [314] Ch. Stewart épousa en secondes noces le 3 avril
- Frances-Anne, fille unique de Sir Harry Vane-Tempest.
-
-St[ewart] est parti convaincu d'ici que notre rapport se borne _à la
-possibilité qu'il eût pu s'en établir un entre nous, si, et si, et si,
-etc., etc._
-
-Or, sers-t'en comme d'une sourdine et non comme d'une trompette: il
-est bon à l'un comme à l'autre. St[ewart] est un très galant homme: ce
-sont tout juste ceux-là auxquels il faut dire tout ou ne leur confier
-rien.
-
-Les feuilles du no 13 que tu reçois aujourd'hui prouvent de nouveau la
-coïncidence parfaite entre nos occupations et nos jugements. Tu verras
-que, sans être né au 64e degré, j'en juge parfaitement la température.
-Le but que je te propose doit être le nôtre, la marche qui doit y
-conduire doit nous être commune. Le terrain est encore net; il ne faut
-pas le brouiller et avec un peu de prudence y parviendrons-nous. Il
-m'est arrivé de parvenir à des choses plus difficiles que celle-là,
-c'est peut-être parce qu'elle devrait ne pas l'être que j'y
-parviendrai plus difficilement. J'ai une longue expérience dans les
-affaires de ce monde et j'ai toujours vu que rien n'est aisé à
-arranger comme tout ce qui semble présenter des difficultés
-insurmontables. Aussi, quand il s'en présente une, je commence
-toujours par voir s'il y a une impossibilité apparente: je ne tremble
-plus dès que tel est le cas.
-
-Je n'ose pas penser à ce qui serait le succès de ma vie. J'ai peur
-même d'y penser, car rien ne tue les succès comme les désirs.
-
-Ma bonne amie, tu te trompes quand tu crois que le voyage d'Italie
-finira à la fin de mai. Ce n'est que vers la mi-juillet que je pourrai
-songer à me mettre en route pour l'Angleterre, et c'est ce sur quoi
-s'étaient fondés mes doutes si je devais préférer 19 à 20. D'après ce
-que tu me dis et ce que je sais, je ne crois pouvoir penser qu'à 20,
-en me réservant toutefois de saisir tout moment propice--et il est des
-moments qui ne se présentent qu'au vol. L'automne de 19 ne peut donc
-entrer dans aucun calcul, mais je te dirai ce que je prépare pour
-l'année prochaine. Je compte me ménager un congé pour aller sur les
-bords du Rhin au mois de mai et de juin. J'irai d'abord chez moi--ce
-sera le prétexte--je passerai en Angleterre--ce sera le but--et je
-resterai dans le prétexte en passant de nouveau une quinzaine chez
-moi. Mes voyages sont de fortes affaires, c'est pour cela que je ne
-crains guère les défaites. Je parie, mon amie, que si j'avais été
-général, j'aurais gagné les batailles et j'aurais été rossé comme
-plâtre dans les escarmouches. J'aimerais, dans tous les cas, mieux ma
-course à Londres que Waterloo. Ma bonne amie, Waterloo a pourtant
-également son mérite; la gloire de la journée me fait même aimer la
-grosse cabaretière en face de la chapelle du lieu!
-
-Ainsi la chose reste dite. Si je puis juger le moment et le saisir au
-vol en 1819, tu me verras à Londres. Si je crois le fait meilleur, de
-toute manière meilleur en 1820, ce sera cette heureuse année que
-j'irai. Mon amie, que n'est-ce demain!
-
-
- Ce 1er février.
-
-Mon amie, comme le temps passe! Voilà que _tout_ va être à trois mois
-de date. Comme il passe lentement! Il me faudra peut-être plus d'un an
-pour te revoir. Tout passe excepté le sentiment que je te porte.
-
-Quelle singulière personne tu es, et dans tout ce que tu dis et par
-conséquent dans tout ce que tu penses!
-
-Tu me dis, dans ta lettre du 9 janvier: «J'ai le malheur d'aimer
-l'ambition, j'aime tout sentiment qui pousse un homme à aller en
-avant.»
-
-Ce mot est si fort à moi que je te permets tout au plus d'en partager
-la propriété. Je vais te le prouver.
-
-Quand, en 1814, l'Empereur m'a permis de joindre les armes de sa
-maison aux miennes[315], j'ai choisi un _motto_ pour mes armes. Je me
-suis arrêté plusieurs mois au mot de «_Vorwærts_»[316], que j'ai voulu
-demander. C'est la dissonnance de la fin du mot qui m'a empêché de le
-choisir définitivement, et je vois aujourd'hui que j'ai eu tort. J'ai
-trouvé que toute l'ambition permise à un homme se trouvait concentrée
-dans ce mot; il porte à la fois sur l'individu et, à mon avis, bien
-plus encore sur ses devoirs. Un petit scrupule de peu de valeur m'a
-empêché de choisir le mot--le fait étant dans mon cœur et dans mon
-essence, je te plais. J'ai inventé _Kraft im Recht_[317] que je porte
-maintenant. Si tu veux savoir quels sont mes principes politiques, tu
-en lis le manifeste dans ces trois paroles.
-
- [315] Cette faveur fut accordée au prince de Metternich par une
- lettre autographe de l'empereur François datée de Paris, 21 avril
- 1814 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 649).
-
- [316] En avant.
-
- [317] La Force dans le Droit.
-
-Quant à l'ambition, mon amie, ne dis pas que tu l'aimes. Il en est une
-détestable et une autre qui seule porte aux belles choses, les seules
-grandes. Toute ambition qui se borne au calcul de se pousser soi-même
-est condamnable; celle qui vous porte à pousser _la cause_ est la
-force motrice de tout bien. Je n'en ai et n'en admets point d'autre.
-C'est aussi celle que tu aimes, la seule que tu puisses aimer. Une âme
-comme la tienne ne veut que ce qui est utile, car tout ce qui ne l'est
-pas n'est pas digne de tes regards. Or, l'individu n'est rien et la
-chose est tout. Je ne puis plus être rien de plus chez moi que je ne
-suis; ma carrière est finie; je l'ai parcourue sans jamais penser à
-moi, sans jamais demander rien, sans même avoir voulu me charger de
-tant de responsabilités! Si j'avais de la mauvaise ambition, je serais
-content d'être ce que je suis; or, je ne le suis pas. Mon ambition est
-de _faire et bien_; c'est elle qui me console en partie des immenses
-sacrifices que je lui porte. Sais-tu quelle a été la sensation que
-j'ai éprouvée le jour où j'ai été tout ce que je puis être? J'ai
-manqué pleurer de la perte de ma liberté, et je me suis sauvé par
-l'idée que le plus méchant des sots ne trouvera plus moyen de croire
-que _je fais pour devenir_, que je _marche pour monter_. Quand je
-marche, mon amie, c'est pour arriver, et ma personne est maintenant
-hors de jeu. Je me trouve placé à la tête d'intérêts immenses; je ne
-suis pas un moment dans la journée où je n'aie le sentiment de ce que
-je dois à la confiance d'un homme que j'aime parce que je l'estime;
-chaque erreur que je commets porte sur à peu près 30 millions
-d'hommes; je ne crains que des erreurs, car je puis me garantir mes
-intentions. Crois-tu, mon amie, que placé ainsi, je puisse nourrir un
-sentiment quelconque d'ambition relatif à moi?
-
-
- Ce 2 février.
-
-Quelles bonnes journées! Gordon[318] m'a envoyé ce matin des dépêches
-que venait lui porter un courrier de son gouvernement. J'y ai trouvé
-une lettre de toi, bien empaquetée et bien bonne. C'est ton numéro 11
-du 21 janvier. Tu étais bonne, tendre et triste, ce 21 janvier. Il
-t'est arrivé ce qui m'arrive. Quand il m'arrive de rêver d'un être que
-j'aime, qui est loin de moi, je passe toujours la journée suivante
-dans un état que je ne puis te faire comprendre que par les mots de
-«_wehmüthige Stimmung_»[319]. J'ai beau vouloir me distraire, la
-journée a hérité de la pensée de la nuit; je ne parviens pas à en
-sortir; elle pèse sur mon âme, elle accompagne ou suit toute idée
-étrangère à son objet. Mon amie, je te remercie de cette nouvelle
-ressemblance.
-
- [318] GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires de l'ambassade
- d'Angleterre à Vienne pendant l'absence de Charles Stewart. Né en
- 1791, fils de Lord Haddo, frère de Lord Aberdeen et de Sir
- Alexandre Gordon, qui fut tué à Waterloo. Attaché à l'ambassade
- anglaise en Perse (1810), puis secrétaire d'ambassade à la Haye.
- Ministre plénipotentiaire au Brésil (juillet 1826-1828).
- Ambassadeur à Constantinople (1828-1831), puis à Vienne (octobre
- 1841-1846). Mort subitement à Balmoral le 8 octobre 1847
- (_Dictionary of National Biography_, t. XXII, p. 228).
-
- «Londres, 4 janvier.--Samedi, l'honorable M. Gordon est parti en
- qualité de chargé d'affaires pour Vienne. Il passera par Paris. On
- dit qu'il va remplacer Lord Stewart, et Sa Seigneurie viendra
- passer quelque temps en Angleterre.» (_Moniteur universel_ du
- samedi 9 janvier 1819, no 9, p. 34.)
-
- [319] Disposition d'esprit mélancolique.
-
-Tu me dis: «Je vaux mieux ou moins que toi.» Je t'accorde avec grand
-plaisir le mieux, je rejette le moins et je suis prêt à décider que
-nous valons l'un ce que vaut l'autre. Mon amie, c'est dans cette
-conformité entière--si rare à rencontrer--que se trouve le lien qui
-nous lie. Combien, si j'étais avec et près de toi, tu aurais de
-raisons de ne plus douter de cette entière conformité!
-
-Tu me dis que tu m'aimes plus que tu m'as aimé? Je le crois: tout dans
-ce monde avance ou recule. Rien, et la pensée moins que toute autre
-chose, ne reste stationnaire.
-
-Tu me rappelles que je t'ai prédit que tu aimerais mes lettres et moi
-en suite de mes lettres. J'en étais certain, et je ne te l'eusse point
-dit, si je ne l'avais été. Je sais que mes lettres expriment ma
-pensée; je sais que ma pensée te convient; je sais enfin que si je
-cherchais à t'écrire des lettres guindées, tu ne m'aimerais pas. Tu as
-appris à te confirmer par mes lettres dans vingt vérités que tu as eu
-la bonté d'accorder sur parole. Tu as été confiante et tu t'en sais
-gré. La confiance est une chose si forte et si grande qu'on peut finir
-par la regarder, dans des cas donnés, comme la source de tout bonheur
-comme de tout malheur. Moi, mon amie, je ne mériterai jamais le
-reproche d'avoir fait ton malheur. Je resterais cent ans en liaison
-avec toi--ce bonheur n'est pas d'ici-bas--que tu me retrouverais à la
-fin le même pour lequel tu as bien voulu me prendre au commencement
-de notre connaissance. Il est un élément en moi qui ne change pas, qui
-ne vieillit pas, que rien ne saurait faire dévier de sa ligne: c'est
-le cœur. Mon cœur a cherché à dix-huit ans ce qu'il a trouvé à
-quarante;--mon amie, crois-tu que je puisse jamais vouloir céder ma
-propriété pour rentrer dans le vague? Il t'en ira de même, tu ne me
-quitteras plus. Si, par la plus cruelle des destinées, je devais ne
-pas te voir de longtemps, si notre plus prochaine rencontre ne pouvait
-avoir lieu que dans un âge beaucoup plus avancé, nos âmes n'en
-feraient pas moins qu'une seule. Deux essences, confondues comme les
-nôtres, ne se séparent plus et, si la faculté existe, elles sont liées
-bien au delà des bornes du temps physique. C'est à nous à chercher à
-ne pas le voir s'écouler loin de l'autre. La volonté de l'homme est,
-après le Destin, la plus forte des puissances. Crois que je sais
-vouloir et fie-toi à cette force que le ciel a placée dans mon âme.
-_Veux_, de ton côté; soyons prudents et nous arriverons au but.
-
-Je n'aime pas te faire de reproches, et pourtant faut-il que je t'en
-fasse un. Comment es-tu encore à trouver dur que tu ne rencontres pas
-ton cœur dans ton ménage? Ce bonheur, sous le point de vue du
-sentiment de l'amour, n'est réservé qu'à une faible somme de ménages
-privilégiés. Je ne crois pas qu'il se rencontre jamais dans ceux qui
-s'établissent dans la première jeunesse; la sécurité de la possession
-dans l'âge des passions, dans celui de la force et de la fleur de
-l'imagination, tue le charme de la propriété. Je nie catégoriquement
-que jamais il puisse se rencontrer dans les mariages d'amour entre
-jeunes gens. Or tu es dans le premier de ces cas.
-
-Tu étais une enfant quand tu t'es mariée[320]. Tu as été placée dans
-une attitude qui n'est pas conforme à la marche de la nature dans les
-femmes. La jeune fille a besoin d'aimer sans plus; l'amour se présente
-à elle tout spirituel; le corps, la partie matérielle ne lui apparaît
-pas; elle ignore que c'est elle qui la pousse et qui éveille en elle
-un sentiment inconnu, mais plein de charmes. On jette une jeune
-personne entre les bras d'un homme qui commence par ce qui devrait
-être la fin; dès lors, la marche même de la nature est intervertie, et
-elle ne l'est jamais impunément. Le fait qui devrait ne jamais
-être qu'une récompense tourne en dégoût et le succès en défaite.
-L'âme s'affaisse sous le poids de ce régime, qui devrait être
-inconstitutionnel (tu vois que je suis libéral) et elle reste
-comprimée jusqu'au premier moment où elle prend son essor. Le ménage
-ne paraît plus alors qu'une dure nécessité--le devoir, un poids
-souvent insupportable--il semble un obstacle au bonheur. L'âme entre
-en révolution, elle brise des liens qui lui semblent injustes; elle se
-fonde sur une forte déclaration _des droits de l'homme_. Elle croit
-trouver le bonheur tout autre part que dans ce qui lui est imposé
-comme autant de devoirs; la vie s'use dès lors en contraintes, en
-désirs, en recherches, en espérances déçues, en erreurs dans les
-choix, en regrets. L'âge vient, le roman cesse et les faits se
-représentent de nouveau dans toute leur simplicité. Heureux ceux qui
-n'ont point de reproches fondés à se faire, à cette époque reculée, de
-s'être préparé une source de regrets amers et éternels!
-
- [320] Mme de Lieven avait quinze ans à l'époque de son mariage.
-
-Mon amie, ne trouves-tu pas que j'ai raison?
-
-Mais en quoi as-tu tort?
-
-Dans le fait que tu regrettes ne pas trouver dans ton ménage ce qui ne
-peut s'y trouver, et en cherchant ce qui ne se trouve pas dans ton
-mari, est la cause de tes regrets. Tu m'aimes, tu m'aurais épousé à
-quatorze ans: tu ne serais pas plus avancée en bonheur, sous le point
-de vue de ce que tu appelles l'emploi du cœur, que tu ne l'es. De
-l'amour, mon amie, ne va pas le chercher dans le ménage; ta conscience
-te fera le reproche d'aller le chercher hors de lui: je ne dis pas que
-cette _partie législative_ de ton être ait tort. Je respecte avant
-tout la loi. Je suis assez faible pour y manquer quelquefois. Mon
-amie, pardonne-moi cette faiblesse: tu la partages; nous avons donc
-tort tous deux, sans avoir sans doute une autre excuse que le fait.
-
-Il n'existe pas une loi qui ne soit fondée sur l'application de la
-plus pure morale. Mais la force des circonstances a dû engager souvent
-le législateur à renforcer les termes de la loi, et la plupart de ces
-circonstances tiennent à la réunion des hommes en société. L'on se
-marie pour avoir des enfants et non pour satisfaire le vœu du cœur.
-La société exige que telle soit la règle, mais le cœur s'y soumet
-bien difficilement; il finit ordinairement par regagner ses droits, et
-je suis convaincu que les bons ménages ne seraient fréquents que si
-les unions avaient lieu entre hommes de quarante et femmes de trente
-ans. L'un et l'autre des deux partis saurait alors qui choisir. Ta
-gouvernante t'aura dit cent fois: Pensez d'abord et puis agissez! Ta
-mère te l'aura répété: et l'on t'a fait faire l'_affaire de la vie_
-avant que tu aies même eu la faculté de penser et de savoir ni ce
-qu'est la vie, ni quelle en est l'affaire.
-
-Le monde, mon amie, marche d'après les besoins de la société; le cœur
-a souvent bien de la peine à s'y soumettre. Mais ne va pas en chercher
-la cause hors toi-même.
-
-Quand je t'ai dit, il y a longtemps, que je voulais que, pour me
-plaire, tu fusses bien pour ton mari, j'ai senti que je te donnais
-l'un de ces conseils que peu d'hommes savent donner. Mais, mon amie,
-tu dois m'aimer pour ce fait, car toi, tout juste toi, tu n'aimeras
-jamais dans l'homme que tu trouves digne d'être ton ami que ce qui est
-bien en soi-même ou pour le moins sage, dans une circonstance donnée.
-Le sommes-nous de nous aimer comme nous le faisons? Je l'ignore, mais
-ce qui est certain c'est que je ne saurais faire autrement.
-
-
- Ce 3 février.
-
-En parcourant ce matin ta lettre no 9, je n'ai pu m'empêcher de rire
-de ta colère contre N[eumann], de ce qu'il a bâillé pendant que tu lui
-parlais de moi et de nous. Ma bonne amie, c'est que N[eumann] n'est
-pas amoureux de moi. Et que Dieu garde qu'il le devienne jamais! Que
-ferais-je de son sentiment? Le métier de confident est le plus
-détestable qu'il y ait. Il ressemble aux charmes de celui d'un
-conducteur de diligence. T'es-t-il arrivé quelquefois de devoir lire
-des lettres d'amour adressées à une autre que toi? Elles me font
-l'effet d'un remède qui porte au cœur à force d'être fade. Mais aussi
-faut-il convenir que, sur mille, il n'en est pas une qui ne soit
-l'expression de la folie, de la déraison ou de la bêtise. Les pires
-de toutes sont celles qui sont rédigées dans le but de masquer la
-nullité complète de leur auteur. Le remède alors est pire que le mal.
-
-Crois-tu encore à la possibilité que je puisse exister dans une
-liaison avec une petite sotte? Ne va pas croire que j'aime à écrire.
-En voyant les volumes que je t'écris, tu pourrais bien être tentée
-d'en admettre la chance. Je n'écris que quand je ne puis faire
-autrement; je ne t'écris pas par plaisir, mais par besoin et ce
-besoin tourne en bonheur. Je n'ai jamais ni correspondants ni
-correspondantes. Je n'écris que sur des _in-folio_. Je voudrais
-pouvoir trouver un autre mot que celui d'écrire, quand il s'agit de
-toi. Je te parle, je cause avec toi, tu es devant moi, en moi,
-partout. J'ai même la réputation du correspondant le plus détestable,
-le plus paresseux du monde; c'est, de toutes mes réputations, à la
-fois la plus vraie et la plus fausse.
-
-Dis-moi qui sont les deux Anglaises desquelles j'ai été amoureux? Je
-ne me souviens d'aucune. Les Anglaises sont singulières. Leurs
-manières sont tellement à l'avenant que l'on serait tenté de croire,
-quand on ne les connaît pas, qu'elles sont à laisser ou à prendre sans
-plus. Elles sont si étonnées, quand elles rencontrent un homme qui
-leur parle avec un peu de suite, qu'elles portent sur-le-champ le même
-jugement sur son compte, jugement qui certes est moins hasardé. Mais,
-de l'amour, même les apparences de la cour qui précède l'amour, je te
-jure que je ne me sens pas coupable de ce crime envers aucune
-insulaire. Si je n'avais passé six mois à Londres à l'âge de dix-huit
-ans[321], je ne pourrais pas répondre en conscience si les femmes
-anglaises sont de la même espèce que celles d'en deçà de la Manche.
-Dis-moi, bonne amie, lesquelles de _vos_ femmes se vantent, ce qui
-serait me faire trop d'honneur, et quels sont les imbéciles qui m'en
-font assez pour me taxer de fortunes aussi mauvaises que je regarde
-l'être toutes celles que l'on peut avoir avec des caillettes. Et tu
-m'assures que mes belles le sont!
-
- [321] Le premier voyage de Metternich en Angleterre date de 1794.
- Le prince avait alors 21 ans et non 18.
-
-
- Ce 4.
-
-Mon amie, tu m'aimes bien, car tu aimes l'Autriche que tu n'aimais
-pas! Je ne te permets pas de ne pas m'aimer, mais je suis assez juste
-pour ne pas trop savoir pourquoi tu m'aimes tant; d'un autre côté, je
-ne te pardonnerais pas de ne pas aimer l'Autriche, car elle est bonne.
-L'un des bonheurs de ma vie serait de te voir l'aimer en suite d'un
-long essai. Tu l'aimerais alors de conviction, tout comme tu l'aimes
-aujourd'hui par entraînement. Sais-tu ce qui t'arriverait? Tu finirais
-par l'aimer plus que je ne l'aime, car l'on a beau l'aimer, l'on se
-lasse de porter un fardeau, et celui que je porte est lourd.
-
-Tout ici est bon: je ne connais pas un fait basé sur un principe ou
-faux en lui-même ou condamnable. C'est le régime qui, au monde,
-respecte le plus tous les droits et garantit le plus toutes les
-libertés. Notre essence n'est point connue: elle ne saurait l'être,
-car nous ne parlons guère et le monde est plus enclin à croire sur
-parole à ce qui n'est pas qu'à se douter de ce qui est sans paroles.
-Notre pays, ou plutôt nos pays, sont les plus tranquilles, parce
-qu'ils jouissent sans révolutions antérieures de la plupart des
-bienfaits qui incontestablement ressortent de la cendre des empires
-bouleversés par des tourmentes politiques. Notre peuple ne conçoit pas
-pourquoi il aurait besoin de se livrer à des mouvements, quand, dans
-le repos, il jouit de ce que le mouvement a procuré aux autres. La
-liberté individuelle est complète, l'égalité de toutes les classes de
-la société devant la loi est parfaite, toutes portent les mêmes
-charges: il existe des titres, mais point de privilèges. Il nous
-manque un _Morning Chronicle_!
-
-Tu crois que je suis libéral dans le fond du cœur? Oui, mon amie, je
-le suis et même au delà. Je te parlerai un jour, quand je ne serai pas
-à ma 34e page, de mes principes à ce sujet, et ne t'en effraie pas: je
-te prouverai que tu n'es pas de l'opposition. Tu aimes l'esprit, mon
-amie, et tu as raison; mais ton esprit est si droit et si positif que
-tu aurais beau faire, tu ne saurais dévier de la ligne pratique, et
-c'est tout juste celle qui ne l'est pas qui conduit à l'opposition.
-Rien n'est facile comme la critique; rien même n'est utile comme elle,
-hors le _bien faire_. Sur cent critiques, il n'en est pas un qui sache
-le dernier. Toi, mon amie, tu as ce que les femmes ont si rarement et
-de même ce qu'elles ont toutes. Tu es homme pour l'esprit, femme pour
-la finesse du tact. Tu es charmante, ma bonne D.; tu es ce qui me
-faut; je ne veux plus que toi. Ne te fâche pas de ces aveux et
-n'oppose rien à mes vœux!
-
-Je suis occupé maintenant, depuis trois jours, de l'occupation la plus
-sotte du monde. Nous avons ici l'ambassadeur persan[322]. Ce diable
-d'homme veut tout ce l'on ne peut vouloir et se refuse à tout ce
-qu'il doit. Il existe chez nous une étiquette très sévère pour la
-réception des ambassades orientales. Mirza-Abdul-Hassan-Khan--nom doux
-à prononcer--est une espèce de Chinois pour l'étiquette[323]. Nous
-avons terminé avec lui; je vais le recevoir, et dimanche il aura son
-audience solennelle chez l'Empereur. Le cœur, mon amie, reste bien
-vide dans ces occasions, et, comme tout cependant me ramène à toi,
-même les ambassades persanes, je lui veux du bien, vu qu'il est _l'un
-de tes enfants_. Il se rend d'ici à Londres, et tu l'y as peut-être
-déjà vu une fois. Il a ici avec lui une esclave géorgienne, de
-laquelle le grand vizir lui a fait cadeau[324]. Je suis fâché que
-cette attention n'ait pas également lieu dans la Chrétienté. Je sais
-bien quelle esclave j'eusse demandé à ton Empereur, à la suite de
-l'entrevue d'Aix-la-Chapelle! Mon Dieu, comme j'aurais eu soin de
-cette gentille personne! Comme je la logerais bien, comme elle ne
-manquerait de rien et combien je serais bien plus à elle qu'elle ne
-pourrait jamais être à moi!
-
- [322] Le marquis de Rivière, ambassadeur de France, au duc de
- Richelieu, Constantinople, 10 octobre 1818:
- «Mirza-Abdul-Hassan-Khan, qui a rempli avec succès en 1810 une
- mission diplomatique importante à la cour de Londres et qui, en
- 1814, 1815 et 1816, a résidé à Saint-Pétersbourg, est arrivé à
- Constantinople le 26 septembre. Ce personnage se rend de nouveau
- à Londres par l'Autriche et la France, et il est également chargé
- de missions pour les cours de Vienne et de Paris.
-
- «Cet ambassadeur est un homme réellement distingué. Il parle fort
- aisément l'anglais et le russe. Il connaît les intérêts des
- puissances européennes, surtout les affaires de l'Inde, où il a
- fait un long séjour. Il a un esprit pénétrant, beaucoup de dignité
- dans sa conduite, et une élévation d'idées peu commune chez ses
- compatriotes. Possesseur d'une fortune considérable et comblé des
- bienfaits de Feth-Ali-Chah, il est encore traité par son maître
- d'une manière toute royale... Sa mission a essentiellement pour
- but de connaître l'état des affaires de l'Europe, et celui de la
- France en particulier, à laquelle la cour de Perse paraît
- conserver une sorte de prédilection. Il aura aussi à régler avec
- le ministère anglais quelques affaires d'un haut intérêt... Cet
- ambassadeur a eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté (Louis
- XVIII) à Hartwell et il ne parle du roi et de son auguste famille
- qu'en termes convenables.» (_Archives du ministère des Affaires
- étrangères._ Turquie, Correspondance. Vol. 231, fº 207 recto.)
-
- Du même au même. Constantinople, 25 novembre 1818:
- «Mirza-Abdul-Hassan-Khan... a quitté Constantinople le 21, se
- dirigeant sur Vienne, où il espère trouver les deux empereurs de
- retour d'Aix-la-Chapelle. Tout le monde s'accorde à dire beaucoup
- de bien de son caractère, de son esprit distingué et de sa noble
- conduite... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est accompagné de quatorze
- personnes en tout... Mirza-Abdul-Hassan-Khan est très instruit
- dans les langues persane, arabe et indienne, il parle aussi fort
- aisément le turc, l'anglais et le russe. Il souhaitait d'être
- accompagné d'un Français de mon choix, pour apprendre notre langue
- pendant le voyage, mais j'ai laissé tomber cette proposition, afin
- d'éviter quelques inconvénients» (_Ibid._, fº 245).
-
- Mirza-Abdul-Hassan-Khan est l'auteur d'un ouvrage intitulé
- _Haïrat-Namâ_ ou _Livre des Merveilles_, qui contient un long
- récit des voyages du khan aux Indes, en Turquie, Russie,
- Angleterre, etc. (BEALE, _An Oriental Biographical Dictionary_,
- Londres, 1894).
-
- [323] «Il n'est pas possible de voir un personnage plus taquin et
- plus épineux que Mirza-Abdul-Hassan-Khan chicanant sur toutes les
- étiquettes, avare, mais fin, rempli d'esprit, et connaissant
- parfaitement les usages européens, car il a passé trois ans à
- Saint-Pétersbourg et quatre ans à Londres.» (_Souvenirs de la
- baronne du Montet_, 1785-1866, p. 183).
-
- [324] «Nous avons été, avec Mmes de Chotek et de Kolowrath, voir
- la célèbre beauté circassienne, l'esclave favorite de
- Mirza-Abdul-Hassan-Khan. Les noirs chargés de sa garde ont fait
- beaucoup de difficultés pour nous admettre. Enfin, les portes se
- sont ouvertes et, à notre grande surprise, nous avons vu une
- femme sans beauté, plutôt petite que grande, assez maigre, peau
- très jaune, cils et sourcils noirs, beaux grands yeux noirs,
- cheveux noirs et malpropres, sur lesquels elle avait jeté
- quelques chiffons et de vieilles fleurs artificielles fanées et
- flétries, apparemment pour se donner une apparence de parure.
- Elle était vêtue à l'européenne, d'une vilaine petite robe,
- éraillée, de mousseline jaune.» (_Souvenirs de la baronne du
- Montet_, p. 184.)
-
-
- Ce 5 février.
-
-Dans l'une de tes lettres, tu te plains de la société dans laquelle tu
-vis. Mon amie, la mienne n'offre guère plus de charmes. Il y a des
-êtres qui se contentent souvent de peu de chose, et beaucoup de monde
-et de bruit est peu. Je ne suis pas de ces gens-là. Je déteste ce que
-l'on appelle le monde; j'aime l'occupation et un cercle étroit, bien
-connu, sûr et aimable. Tu sais que les numéros 1 sont toujours placés
-sous les lustres. Eh bien! c'est peut-être pour cela que d'autres ne
-trouvent place que dans les coins, et c'est dans ces coins que se
-trouvent toujours l'esprit et la grâce. Il n'est pas un pays plus
-stérile que le nôtre en hommes aimables; les femmes valent mieux, mais
-les classes sont par trop tranchées; il n'en existe guère qui aient à
-la fois de l'esprit et du charme. Les femmes spirituelles chez nous
-sont ordinairement loin d'être aimables, et celles qui, au premier
-abord, paraissent aimables manquent d'esprit. Aussi n'en existe-t-il
-pas une ici qui pourrait me faire passer avec plaisir une soirée à ses
-côtés.
-
-Ma société se compose de tout ce que porte le pavé de Vienne et de
-quelques hommes: ces derniers sont étrangers et en petit nombre. Je
-vois habituellement du monde tous les soirs à commencer de 9 heures.
-Les ennuyeux se sont donné le mot de se présenter en masse les
-dimanches et les jeudis, les médiocres viennent les lundis et les
-vendredis. Huit ou dix personnes--et ce sont celles qui sont
-bien--viennent à peu près tous les jours, et, les mauvais, nous ne
-nous renfermons dans notre coin que vers minuit où nous restons à
-causer jusqu'à 1 ou 2 heures. Ma pauvre amie, c'est dans ce coin--et
-ça surtout chez toi--que ceux qui se réunissent chez moi seraient bien
-et que tu le serais à ton tour. Il faut au milieu de plusieurs hommes,
-l'esprit d'une femme spirituelle. Tout prend une face nouvelle; les
-idées gagnent en fraîcheur et rien n'est comparable au genre de
-finesse et de tact qu'une femme aimable sait déployer dans l'intime
-réunion. J'ai passé les meilleures années de ma vie dans ce genre de
-vie; ma vie même y a été formée par la première liaison que j'ai eue.
-La femme qui m'a permis de l'aimer à dix-huit ans[325] était aimable;
-elle avait une tante d'un esprit très supérieur et qui ne souffrait
-que d'aimables entours. J'ai, en apprenant à connaître le monde, vu
-que rien n'est facile comme de faire valoir l'esprit que l'on a, et
-que rien n'est ridicule comme de courir après celui que l'on n'a pas.
-J'ai commencé par où ordinairement l'on finit. Aussi, arrivé ici pour
-la première fois à l'âge de près de vingt et un ans, on a voulu
-absolument m'en donner trente. Depuis que je suis formé, je manque du
-premier élément de mon bonheur social. Mon amie, si tu étais ici,
-comme je n'en manquerais plus!
-
- [325] Voir p. 41.
-
-Tu as raison: il y a beaucoup de femmes aimables en Angleterre; je
-connais beaucoup Lady Harrowby[326] c'est-à-dire autant que l'on
-connaît un être que l'on a vu journellement pendant quelques semaines.
-Elle est bonne et peut-être aimable. Tu me dis qu'elle l'est tout à
-fait, et je le crois.
-
- [326] HARROWBY (Susan LEVESON-GOWER, Lady). Elle était la fille
- du premier marquis de Stafford. Elle avait épousé, le 30 juillet
- 1795, Dudley Ryder, premier comte d'Harrowby et vicomte Sandon,
- né à Londres, le 22 décembre 1762. Sous-secrétaire d'État pour
- les affaires étrangères (1789), secrétaire d'État pour les
- affaires étrangères (1804), démissionnaire la même année, ce
- dernier fut envoyé sur le continent pour négocier une coalition
- générale contre Napoléon, mais Austerlitz mit fin à sa mission;
- président du bureau du contrôle des Indes (1809), ministre sans
- portefeuille jusqu'en 1812, ministre président du conseil
- (1812-1827), il mourut le 26 décembre 1847. Lady Harrowby était
- morte avant lui, le 26 mai 1838 (_Dictionary of National
- Biography_, t. L, p. 44).--Greville la dit supérieure à toutes
- les femmes qu'il ait jamais connues.
-
-Après tout, je suis difficile à servir. Une femme peut bientôt me
-paraître au-dessous de ce que je lui désirerais d'esprit--et elle peut
-en avoir trop. Mais ce trop ne porte jamais sur la manière de
-l'énoncer. J'ai passé beaucoup de temps près de Mme de Staël[327]:
-elle m'a étonné sans me charmer. Je ne conçois pas comment elle a pu
-jamais entraîner. J'ai d'autant plus de raisons d'assurer qu'elle
-n'aurait pu m'entraîner, qu'elle l'avait voulu et avec une véritable
-assiduité et recherche. Ma première connaissance avec elle date de
-Berlin, où elle a passé un hiver. J'étais continuellement avec elle et
-elle voulait être davantage avec moi. Nos vues ne se sont pas
-rencontrées. Les facilités m'ont semblé autant de difficultés
-insurmontables. Son esprit m'a fait mal, ses gestes m'ont fait peur.
-La _femme-homme_ me tue.
-
- [327] STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine NECKER, baronne DE),
- née à Paris le 22 avril 1766, épousa le 14 janvier 1786 le baron
- de Staël qui mourut à Poligny le 9 mai 1802. Elle-même mourut le
- 14 juillet 1817, à Paris.
-
- Au cours d'un voyage en Allemagne, Mme de Staël était arrivée à
- Berlin en mars 1804; elle y resta jusqu'au moment où elle fut
- rappelée à Coppet par la mort de son père, en novembre 1804. M. de
- Metternich était ambassadeur auprès de la cour de Prusse depuis le
- 3 janvier 1803. C'est donc à cette période, mars-novembre 1804,
- que le prince fait allusion dans les lignes qui suivent.
-
-Son salon, loin d'être agréable, ressemblait au forum, et son
-fauteuil, à une tribune. Elle voulait des esclaves enchaînés à ses
-pieds, tout en ayant l'air de vouloir se soumettre. Je répugne à la
-domination et à l'esclavage; je désire un échange d'idées libres; je
-désire beaucoup quand j'aime, et il faut que le tout ne ressemble pas
-à une grâce et bien moins encore à une punition.
-
-Mon amie, plus j'y pense, plus je veux _toi_ et moins je veux tout ce
-qui n'est pas toi.
-
-Je n'ai plus donné de baiser aux joues roses et rebondies. Je ne l'ai
-point fait avant d'avoir reçu la lettre et je le ferai bien moins
-après. Il est des baisers qui n'en sont pas; je n'en donnerai plus
-même de ceux-là. Mon amie, es-tu contente de ton élève?
-
-
- Ce 6.
-
-Tu liras dans les feuilles la ridicule cérémonie que j'ai eue hier et
-que de nouveau j'aurai à compléter après demain. J'ai donné la plus
-belle audience possible à _ton fils de Persan_[328]. Ce n'est que par
-délicatesse que je ne lui ai point parlé de sa gentille maman. Ton
-enfant, au reste, ne te ressemble pas.
-
- [328] _Moniteur universel_ du 21 février 1819, no 52, p. 213.
- «Vienne, ce 6 février.--L'ambassadeur de Perse,
- Mirza-Abdul-Hassan-Khan eut hier une audience solennelle du
- prince de Metternich. Elle dura un quart d'heure; M. de Hammer y
- servit d'interprète. Cet ambassadeur fera demain son entrée
- solennelle; il y avait eu quelques difficultés relatives à
- l'étiquette, mais le prince de Metternich les a aplanies. La
- garnison formera une double haie. L'ambassadeur se rend
- directement au château pour avoir une audience de l'Empereur.»
-
- Mme DU MONTET (_Souvenirs_, p. 183) donne quelques détails sur
- cette dernière audience: «Il a appelé l'Impératrice la _supérieure
- du sérail_ dans son discours d'audience. Elle était précisément
- entourée le jour de sa réception des plus respectables dames du
- palais, vieilles et laides. Ces étranges étrangers ont fort
- diverti les élégants, mais il semble qu'ils nous trouvaient plus
- barbares qu'eux.»
-
-Une foule de curieux et de curieuses étaient réunis dans mes salons.
-J'ai reçu le poupon au milieu de l'un d'entre eux, assis sous le
-lustre, en face de lui, le chapeau sur la tête, ne ressemblant pas
-mal à un imbécile impotent, me levant pour recevoir une lettre de S.
-M. le Chah[329], me rasseyant, me relevant et ainsi de suite.
-
- [329] Feth-Ali-Chah (1797-1834).
-
-La lettre du Chah est curieuse pour les titres qu'il me donne. Je te
-prie de ne plus m'en donner d'autres et je te les envoie à cet effet
-en traduction. Le mot d'ami est si peu de chose, en comparaison de
-tant de mots! Tu es si courte et si laconique en me disant ce mot de
-trois lettres, que je te prie de me traiter dorénavant avec un peu
-plus de dignité. J'ai grandi de beaucoup depuis hier.
-
-Dans la lettre du Chah, il se trouve une phrase qui, à ce que m'assure
-le drogman, est un proverbe en Perse qui est joli: _Es führt ein Weg
-von Herzen zum Herzen_[330]. J'avoue que j'ai découvert ce chemin,
-mais je donne à faux aussi souvent que je tâche de m'orienter sur la
-route établie entre mon cœur et celui du Chah. Si, dans ce cas
-spécial, il en existe un, je crois qu'un funambule seul pourrait s'en
-servir.
-
- [330] Il y a un chemin qui conduit du cœur au cœur.
-
-_Notre_ route, mon amie, est la plus large, la plus unie, la plus
-belle du monde. Je n'en connais point que je parcoure avec plus de
-plaisir et qu'il m'ait paru plus facile de découvrir.
-
-Voici le titre que me donne le Chah. Tâche de l'apprendre par cœur:
-
- _Werkstätte des Vesierthums und der Erhabenheit; Ordnung des
- Ministeriums und der Grösse; Verstärkung der Ehre und Pracht;
- Bürge der Weltgeschäfte; Ordner der Zeitbegebenheiten; gesegneter
- Vesier von durchdringender Urtheilskraft, die der des Jupiters
- gleicht (Jupiter la planète); ausser- und hochwürdiger, mächtiger
- und prächtiger, fester und standhafter, durchlauchtiger Vesier
- und Emir; herrlicher, grossmüthiger, ausserwürdiger,
- ansehnlichster, vortrefflichster, geliebtester, befreundetster;
- Maass der christlichen Grossvesiere; Muster der an Jesus
- glaubenden Grossen; Freund, bester, gütiger F. v. M., Grossvesier
- des hohen deutschen Hofes_[331].
-
- [331] _Traduction littérale_: atelier du vizirat et de la
- majesté; ordre du ministère et de la grandeur; renfort de
- l'honneur et de la magnificence; garant des affaires du monde;
- ordonnateur des événements; vizir béni dont le jugement a une
- force pénétrante qui égale celle de Jupiter (Jupiter la planète);
- digne et révérendissime, puissant et glorieux, ferme et
- persévérant, sérénissime vizir et émir; le plus magnifique, le
- plus magnanime, le plus digne, le plus considéré, le plus
- excellent, le plus aimé, le plus chéri; exemple des grands vizirs
- chrétiens; modèle des grands qui croient en Jésus; ami, le
- meilleur, le plus bienveillant Prince de Metternich, grand vizir
- de la haute cour allemande.
-
-En as-tu assez? Eh bien! c'est la bonne moitié du titre.
-
-Le commencement de la lettre t'irait mieux qu'au Chah: _Nachdem die
-Wangen dieser Briefbraut mit dem Rosenroth freundschaftlicher
-Anwünschungen geschmücket werden, ist folgende hochdero
-durchdringenden Verstande unverhohlen und klar_[332].
-
- [332] Après que les joues de cette fiancée par lettre sont ornées
- de la rougeur de rose de souhaits amicaux, ce qui suit est
- évident et clair à l'intelligence pénétrante de la haute personne
- citée.
-
-Je n'y trouve de clair que l'ennui d'une pareille correspondance.
-
-L'ambassadeur conduit avec lui une Circassienne dont le
-Reiss-Effendi[333] lui a fait cadeau en passant par Constantinople.
-Tu vois que ta famille va être augmentée à la fois d'un fils et d'une
-espèce de belle-fille. Heureuse mère!
-
- [333] Nom que l'on donne au ministre des affaires étrangères de
- Turquie. L'_Almanach royal_ de 1819 dit que le Reiss-effendi
- était alors Seyda-effendi; mais ce personnage avait été remplacé
- avant le mois d'août 1818 par Mouhammed-Salyh-effendi, dit
- Djanib-effendi. C'est ce dernier qui était en fonctions en
- janvier et février 1819 (_Archives du ministère des Affaires
- étrangères_). Turquie, Correspondance. Vol. 231, p. 181.
- Traduction de la liste officielle des promotions et confirmations
- des grandes charges civiles et militaires publiée, suivant
- l'usage, le quatrième jour de la lune de Chawal 1233 (6 août
- 1818).
-
-
- Ce 8.
-
-Gordon me prévient qu'il va envoyer un courrier chez lui. Or comme
-P[aul] E[sterhazy] est encore ici et qu'il mettra quelques jours au
-delà du strict nécessaire pour vous arriver, je préfère ne pas te
-priver de cette lettre. Tu vois, mon amie, que j'ai l'ambition qu'elle
-te plaira. J'enverrai par Paul les feuilles qui manquent dans le no 13
-et dans le présent no 14. Tu les feras entrer dans leur ordre naturel.
-
-Mon amie, je voudrais bien être plus heureux que je ne le suis. J'ai
-beau me battre les flancs, je n'en suis que plus triste. Tu me manques
-comme un élément nécessaire au soutien de la vie, et tu es pour moi
-l'un de ces besoins que rien ne sait remplacer et sur l'absence duquel
-rien ne console. Ma bonne D., pourquoi as-tu pris tant d'empire sur
-moi?
-
-Je te remercie de l'anneau et du crayon. L'un et l'autre sont
-charmants. Je porte le premier à mon cordon de montre, car il est trop
-large et trop étroit pour mes doigts. Je ne porte jamais d'anneau
-qu'au quatrième doigt: le tien me tombe du petit et il n'entre pas à
-celui qui le précède. Je vois, mon amie, que tu n'as pas bien mes
-dimensions. J'ignore comme tu as deviné celle de mon désir d'avoir un
-joli crayon. J'allais en acheter un et tu m'en as dispensé. Je n'ai
-jamais fait une économie qui m'ait fait plus de plaisir.
-
-J'espère que Paul pourra être chargé du bracelet. Je t'envoie
-également par lui un portefeuille à secret, tout juste de Huret. Je
-serai tranquille quand je te le saurai. Par un hasard singulier, on
-venait de m'en envoyer un de Paris, peu de moments après que je
-t'avais conseillé d'en faire venir un par N[eumann][334].
-
- [334] Voir p. 155.
-
-
- Ce 9.
-
-Je fais partir cette lettre, mon amie. P[aul] la suivra dans le
-courant de la semaine; je préférerais que ce fût en courant lui-même,
-ce qui cependant n'est pas dans sa nature.
-
-Mes lettres ressemblent à des ouvrages publiés sous le régime d'une
-censure. Tu es placée sur le sol de l'entière liberté de la presse;
-les pages qui te manquent dans mes nos 13 et 14 te paraîtront une
-violation de la liberté générale, à toi surtout qui es si libérale!
-Mais ne t'en impatiente pas. Il te suffira de les recevoir pour que tu
-m'approuves de ne les confier qu'à Paul. Ne te casse au reste pas la
-tête pour savoir ce qu'elles renferment. Il ne s'agit que de _nous_;
-ne te fâche pas si je te dis que c'est tout juste ce qui m'intéresse
-le plus au monde.
-
-Adieu, mon amie. L'Empereur part demain. Moi, je partirai
-d'aujourd'hui en quinze. Tu auras par Paul mon itinéraire le plus
-exact que je puis faire. J'aime que tu saches où je suis, faute d'être
-à même de te prouver que je t'aimerais partout où nous serions et,
-hélas! même partout où je serais. Mon amie, il n'y a dans ce monde
-plus qu'un petit coin qui me tente; le monde est si grand qu'il
-devrait bien m'être permis de ne pas devoir le parcourir éternellement
-en long et en large, moi qui ne cours pas après le bonheur, et qui
-voudrais le trouver où je sais qu'il réside seul pour moi. Adieu, ma
-chère et bonne D.
-
-
-
-
-No 15.
-
-
- Vienne, ce 11 février.
-
-Mon amie, tu sais que j'ai besoin de toi comme de la vie, ou plutôt
-que je ne crois plus avoir besoin de vivre que pour t'aimer. Dès que
-je finis un numéro, j'en commence un autre; je ne suis content que
-quand j'ai une feuille commencée; sans elle, je me crois seul; avec
-elle je ne suis guère heureux, mais les pauvres, mon amie, ne
-méprisent pas les miettes de la table du riche. Nous ne sommes pas
-riches tous deux! Et pourtant ne me trouveras-tu jamais disposé à
-troquer avec personne.
-
-Je crois que je serai encore dans le cas de t'envoyer cette lettre par
-un courrier qui va se trouver à ma disposition peu avant ou à l'époque
-même du départ de Paul. Partant en même temps, il arrivera plus vite
-que lui, parce que Paul s'arrête à Dischingen[335] et à Paris, et parce
-qu'il est Paul.
-
- [335] Bourg situé à 7 kilomètres au S.-S.-E. de Neresheim et près
- duquel se trouve le château de Trugenhofen, propriété de la
- famille de Tour et Taxis.
-
-Sa femme ne vous arrive pas encore, mais elle se promet à l'Angleterre
-au mois d'août ou de septembre prochain. Combien je serais heureux si
-tu voulais te promettre à l'Autriche!
-
-Je commence à entrer dans les tourments du départ. Tu sais que rien
-n'est pire que tout ce qui précède une fin quelconque, et celle d'un
-séjour même est un peu comme l'agonie qui n'est que la fin de la vie.
-Je crois que j'aime l'éternité, ne fût-ce que parce qu'elle ne la
-serait pas si elle pouvait finir. Il n'est pas un tourment, en fait de
-petites choses, qui ne soit réservé aux derniers moments. L'examen
-d'une conscience ministérielle n'est pas peu de chose en lui-même;
-j'ai peur d'oublier ce qui ne se présente pas à ma mémoire et ce qui,
-par conséquent, est oublié de fait; j'ai peur d'entamer ce que je
-prévois ne point avoir le temps de finir; j'ai peur de tout, mon amie,
-hors de toi, et je ne crains à la fois sérieusement que toi. Tu vois
-là un homme bien arrangé.
-
-_Mes enfants_ m'aiment tant, ou plutôt aiment-ils tant savoir ce que
-je fais, que la plus grande partie d'entre eux courent après moi.
-J'arriverai partout comme un pâtre avec son troupeau. Ma bonne amie,
-que n'es-tu Mme de Golovkine! La place, je crois, est vacante. Je ne
-l'ai jamais entendu parler d'un être féminin lié à lui; ce que je lui
-connais ne sont que des nœuds libres et volontaires que je me
-garderais bien de dissoudre. Mon amie, je te présenterais au Pape, et
-je parie que le Saint Père te trouverait charmante et que, de tous mes
-péchés, il me pardonnerait le plus facilement d'aimer ce qui est
-aimable, de croire à ce qui est raisonnable, de me fier à ce qui est
-bon et de tenir à ce qui est sûr. Il me paraît qu'en quatre thèses, je
-viens d'écrire l'histoire raisonnée de mon cœur; mes aveux sont si
-courts qu'ils ne doivent pas t'ennuyer.
-
-Mon départ est définitivement fixé au 24 février, nouveau style. Je
-serai le septième jour à Bologne et par conséquent le 6 ou le 7 de
-mars à Florence. J'y trouverai le printemps établi, les jardins en
-fleurs, l'air embaumé et mon cœur sera vide.
-
-Je fais le voyage dans les dispositions les plus heureuses: je suis
-décidé à trouver tout insipide, à ne jouir de rien, à m'ennuyer de
-beaucoup, en un mot à rouler et non à vivre.
-
-
- Ce 13.
-
-Ma journée d'hier a été l'une de celles qui ne m'étonnent pas, mais
-qui m'excèdent. Trois heures de conseil, trois heures de travail de
-bureau, trois d'audience et, pour surcroît de chance, deux de séance
-chez Lawrence. Ces deux heures se sont passées à ébaucher ma main
-droite. Comme je n'ai pas la moindre prétention à la beauté de mes
-mains, il m'est insupportable de perdre des heures pour les faire
-peindre. Si jamais tu la vois, cette main droite, dis-toi que je
-souffre de son immobilité; combien elle serrerait la tienne si elle
-était effectivement la mienne! Le portrait au reste est excellent en
-tout et pour tout. Il n'est plus méchant, je commence même à avoir
-peur que Lawrence ne l'ait un peu trop _moutonné_.
-
-Bonne amie, penses-tu quelquefois à moi? Je crois que oui, et j'en
-suis satisfait. Si tu ne le faisais pas, tu serais la personne la plus
-ingrate du monde, oui, ingrate, c'est le mot, le seul qui convienne
-pour t'exprimer mon sentiment à ce sujet.
-
-
- Ce 14.
-
-Gordon vient de me prévenir qu'il expédiera un courrier demain matin,
-et c'est lui qui portera cette lettre à N[eumann]. Paul partira demain
-au soir avec ce que tu attends par lui en suite de ma dernière lettre.
-Paul est bien heureux, ou plutôt serait-il bien heureux à ma place!
-Quelle destinée bizarre que celle du cœur humain! Je le crois très
-peiné de quitter la duchesse de Sagan, je ne crois pas qu'elle le soit
-autant que lui. La duchesse me reste et je vais la quitter sans aucun
-regret. Il y a quelques années que j'eusse donné beaucoup pour rester
-dans un même lieu qu'elle; aujourd'hui, sa présence ne m'est ni
-agréable, ni déplaisante: elle ne m'est rien.
-
-Paul va te rejoindre: cela lui sera très égal. S'il restait ici, il
-serait heureux; si je partais pour Londres, je le serais à mon tour.
-Tant il y a que personne n'est ordinairement à sa place et que ceux
-qui s'y trouvent sont seuls heureux!
-
-Tu vas me croire inconstant, et ce que je viens de te dire
-autoriserait le reproche. Tu vas croire que je puis aimer aujourd'hui
-et ne pas aimer demain. Rassure-toi, mon amie; tel n'est pas le cas.
-Ce qui a rapport à la duchesse est hors de mon genre et placé par
-conséquent sur une ligne très différente de la nôtre.
-
-Madame de S[agan] est une femme très bizarre; elle est plus que cela:
-elle est décidément folle, mais d'une folie que je n'ai reconnue qu'en
-elle. _Elle veut toujours ce qu'elle ne fait pas, et elle fait ce
-qu'elle ne veut pas._ Telle est sa folie.
-
-J'ai fait sa connaissance, il y a quinze ou seize ans pour le
-moins[336]. Elle était mariée et elle n'a plus voulu l'être. Elle
-s'est divorcée pour se remarier. Son mari _de choix_ a cessé d'être
-son amant et même son ami le jour du mariage. Elle a voulu de moi
-comme amant. Je n'ai pas voulu. Elle s'est liée avec un ennuyeux
-anglais, M. King. Peu de temps après sa liaison, elle n'a plus voulu
-de lui, et elle est revenue à moi. J'ai voulu me lier tout aussi peu
-avec elle la seconde que la première fois. Elle a pris au bout de
-trois ans un nouvel amant, pour le détester le lendemain du début.
-C'est alors que je l'ai prise comme l'on prend ce que l'on n'aime pas
-et même ce dont l'on ne se soucie guère. Elle a conservé son amant
-pour la forme: j'étais libre et ennuyé, et je la voyais quand et comme
-je voulais. Elle m'a aimé parce que je ne l'aimais pas. Au bout de
-plusieurs années, je l'ai trouvée libre et malheureuse. J'étais libre.
-Je l'ai vue beaucoup et elle m'a demandé si je ne voulais pas entrer
-dans des relations plus réglées avec elle. Je lui ai proposé une
-capitulation: je lui ai demandé six mois de fidélité. Je me croyais
-appelé à l'y maintenir; je croyais lui faire du bien en lui procurant
-du repos. Je ne l'ai jamais aimée; mais j'ai aimé les soins que je
-donnais à l'entreprise. J'ai fait banqueroute! J'ai vu que, de tous
-les éléments, le moins possible à rencontrer en elle, c'était la
-fidélité. Je me suis entêté, comme il arrive toujours dans les
-mauvaises affaires; j'ai usé cinq à six mois en patience, en
-remontrances, en ennui. J'ai rompu pour ne plus revenir[337]. Le
-lendemain de la rupture, Mme de S[agan] a voulu se tuer; j'ai tenu bon
-et... elle ne s'est pas tuée.
-
- [336] Voir p. 110 et _Introduction_, p. XXVII.
-
- [337] En octobre 1814.
-
-Voilà mon histoire avec elle; juge si je l'ai aimée, toi qui sais
-aujourd'hui ce qu'il me faut pour pouvoir aimer; juge de ce que je
-dois éprouver aujourd'hui sur son compte! De mes amis n'ont pas conçu
-comment je ne la haïssais pas. C'est que la haine n'est pas dans mon
-essence et que, pour haïr, il faut s'aimer plus que l'on n'aime les
-autres.--Mon amie, de tous les êtres au monde, Mme de S. m'est
-aujourd'hui le plus étranger, et celui qui doit me le rester le plus,
-durant le reste de ma vie!--Eh bien! c'est elle qui reste, tandis que
-tu es à 400 lieues.
-
-
- Ce 15.
-
-Le courrier de Gordon part. Je lui confie cette lettre. Paul partira
-ce soir et il t'en portera une autre. Le courrier de G[ordon] mettra
-neuf jours à t'arriver. P[aul] en mettra près de vingt.
-
-Mon amie, tu pourras m'écrire comme toujours, après que j'aurai quitté
-Vienne. Le courrier hebdomadaire de Paris se dirige droit sur moi.
-N'oublie pas que je m'éloignerai jusqu'au mois de mai, que, par
-conséquent, le retard de mes lettres ne tiendra pas à moi, mais à la
-cruelle distance qui nous séparera et qui augmentera à chaque pas que
-je ferai vers Naples. C'est le Vésuve qui servira de borne à ma
-course. La nature sert ici mes intérêts, et je crois que je verrai
-avec plaisir ce dernier terme à la distance qui doit nous séparer. Mon
-amie, je penserai à toi aussi souvent que je verrai quelque objet
-digne de mon attention. L'amour véritable élève l'âme--tu me l'as dit
-toi-même--et tout ce qui est beau et bien dans le monde semble destiné
-à lui servir d'hommage et d'autel. Je penserai à toi, je me sentirai
-entraîné vers toi et je me saurai gré de ce mouvement bien naturel de
-mon cœur. Tu sais maintenant quels seront les meilleurs moments que
-je passerai en Italie!
-
-Adieu, mon amie. Continue à m'aimer et à me dire que tu m'aimes.
-
-
-
-
-No 16
-
-
- V[ienne], ce 15 février 1819.
-
-Enfin recevras-tu, mon amie, les feuilles qui te manquent. Tu les
-liras et tu comprendras pourquoi je n'ai pas voulu les confier à une
-occasion étrangère.
-
-Tu reçois en même temps par Paul ou plutôt par N[eumann] le
-portefeuille. Tu trouveras ci-joint l'explication du secret. Je n'ai
-pas besoin de te dire pourquoi je l'ai arrangé de manière à ouvrir sur
-les nombres 1. 8. 1. 8. Cette année est la _nôtre_; elle est celle qui
-a donné à mon être une direction nouvelle, qui a été pour moi tout ce
-qu'elle n'a pas été pour d'autres, cette année, mon amie, est celle de
-notre _hégire_, et qu'elle le reste pour toujours! Mon amie,
-comprends-tu que je dois l'aimer?
-
-Je te connais si peu que je ne sais pas si tu es adroite, c'est-à-dire
-adroite comme usage mécanique de tes doigts; je parierais que oui, car
-sans cela ne toucherais-tu pas du piano comme tu fais. J'espère donc
-que mon explication de la serrure suffira pour que tu puisses te
-servir du portefeuille. S'il n'ouvre pas sur 1. 8. 1. 8, ce n'est que
-parce que tu n'auras pas mis les numéros bien droit en face des signes
-du milieu. Si une fois tu as ouvert, tu ouvriras toujours. Il n'y a
-que le premier pas qui coûte, en fait de cadenas comme en toute autre
-chose.
-
-Je t'ai envoyé ce matin mon no 15 par un courrier de Gordon.
-
-Mon amie, lis bien et avec attention les feuilles que je t'envoie
-ci-incluses, c'est-à-dire celles qui ont trait à notre avenir. Tu te
-convaincras que j'ai fait en cette occasion les mêmes calculs que toi.
-La plus grande distance peut séparer nos corps; nos âmes sont unies et
-leur pensée est uniforme. Tu es moi, mon amie; j'en ai eu le
-pressentiment et j'en ai la preuve aujourd'hui. Ce fait fait mon
-bonheur et il me comble de vanité. Ce n'est pas une phrase que je fais
-en te le disant.
-
-Tu conçois que tous mes soins doivent viser à chercher toutes les
-occasions possibles pour aller te rejoindre quand et comment je le
-pourrai, et partout où tu pourras être. Les _tiens_ réunis aux miens
-doivent tendre à te fixer près de moi. Le véritable bonheur se
-trouvera là; il sera placé au-dessus de la crainte de nous réunir pour
-nous séparer; le bonheur du jour sera le garant de celui du lendemain,
-et les seuls regrets que nous pourrons avoir seront subordonnés aux
-charmes et aux jouissances que peuvent procurer la constance et la
-durée. Mon amie, je ne te parle pas ici comme un jeune homme. Tout est
-raison en moi et dans mes calculs, et ma vie est trop avancée pour
-que, dans une question aussi grave que l'est celle de mon bonheur, je
-puisse me livrer à des légèretés et à des chimères, qui, en tout
-temps, ont été loin de moi, de ma pensée et même de ma conception.
-
-Paul n'est instruit de rien. Je ne lui ai nommé ton nom que comme
-j'eusse pu le faire si j'avais vu l'une des femmes les plus
-remarquables par son esprit et ses manières. Je ne lui ai rien dit de
-ce qui regarde notre cœur et notre avenir. Moins l'on a de
-confidents, mieux l'on est placé dans ce monde.
-
-J'ai reçu il y a peu de jours une lettre de notre ami
-d'Aix-la-Chapelle. Il me charge de te dire mille choses aimables.
-
-Je ne t'écris que ce peu de mots, parce que je suis pris par cent
-personnes et mille affaires et que je ne puis retarder le départ de
-Paul qui déjà n'arrive que trop tard.
-
-Mon amie, pense souvent au meilleur ami que tu aies au monde, et
-dis-toi, aussi souvent que tu penseras à lui, que tu n'es plus seule
-au monde.
-
-Je suppose que le courrier hebdomadaire de jeudi prochain te portera
-(s'il arrive juste à Paris) une nouvelle lettre de moi, et peut-être
-même avant que tu n'aies celle-ci.
-
-Adieu, mon amie, crois-tu que je t'aime?
-
-Ton bracelet n'est pas fini. S'il l'est pour jeudi, tu l'auras par
-cette occasion.
-
-
-
-
-No 17
-
-
- V[ienne], ce 18 février 1819.
-
-Paul a emporté mon no 16. J'espère que le présent ne précédera pas le
-no 16, quoique avec Paul l'on ne soit sûr de rien dès qu'il s'agit de
-promptitude.
-
-Ma bonne Dorothée, je possède tes nos 12, 13 et 14. Je les ai reçus à
-la fois ce matin par le courrier hebdomadaire.
-
-Je ne te gronde pas du contenu du premier. Tu m'aimes--et je m'en
-fâcherais? Tu es un peu prompte à me taxer de te dire une bêtise et je
-te le pardonne; mais ce que je ne te pardonne pas, c'est de te
-tourmenter pour rien. Que t'ai-je dit? Ce que je répéterai cent fois,
-à force de le sentir toujours. Je ne suis pas amoureux de toi, mais je
-t'aime!
-
-Préférerais-tu le contraire? Voudrais-tu que je ne fusse pris que d'un
-feu follet? Que tout ce qui est vérité et évidence en moi sur ton
-compte ne fût qu'illusion et confiance? Préférerais-tu que j'aimasse
-en toi la jolie femme plus que _tout toi_, qui, heureusement pour toi
-et pour moi, renferme à la fois la plus belle âme dans une jolie
-enveloppe? Chaque sot, mon amie, peut être amoureux, mais il faut
-plus, bien plus, beaucoup plus pour savoir aimer. Or, console-toi,
-bonne amie, si tu aimes à l'entendre: je t'assurerai tant que tu
-voudras que je suis amoureux de toi et que, si je ne me contente pas
-de ce mot, ce n'est qu'à force de t'aimer. Comment le moins ne se
-trouverait-il pas dans le plus? C'est pour la première fois que j'ai
-été grondé par un être qui m'aime de l'aimer trop.
-
-Je te pardonne et je t'aime; je t'excuse parce que j'ai la conviction
-que je ne suis pas toujours bien clair dans ce que je dis. Je me suis
-arrangé une langue à ma façon; je ne sens pas comme le commun des
-hommes; je ne puis donc guère emprunter de leur dictionnaire amoureux.
-Tu apprendras, à force de l'entendre, ma langue; elle sera la tienne,
-car tout ce qui m'appartient est à toi et que tu auras tous les jours
-plus la conviction que je suis ta propriété. Uses-en comme tu le
-voudras; tu ne risques pas de la perdre, aussi longtemps que tu la
-regarderas comme tienne.
-
-Maintenant que je ne te gronde pas, gronde-toi toi-même. Dis-toi que
-tout doute sur mon compte est une injure pour ton ami. Dis-toi que ce
-n'est pas dans ses paroles que tu aurais le droit de lui trouver des
-torts, et que ceux-ci ne peuvent se rapporter jamais qu'à des faits;
-qu'en admettre la chance même, c'est le peiner, et que tout ce qui
-tourne en tourment pour toi devient de la peine pour lui. Mon amie, ne
-te tourmente pas! Si tu le faisais, il y aurait dissemblance entre
-nous. Je n'en connais plus d'autre chance. Je t'aime comme tu m'aimes;
-je suis amoureux de toi comme tu l'es de moi; ta vie est la mienne
-tout comme la mienne t'appartient. Le présent et l'avenir sont un bien
-commun à nous; le passé n'est plus rien et notre âge date de trois
-mois.
-
-Bonne amie, nous avons grandi bien vite, et jamais enfants n'ont fait
-des progrès plus étonnants que nous.
-
-Parmi tous les reproches que je puis me faire, ne crains pas celui que
-je te dise trop combien je t'aime! Je trouve la langue si pauvre, dès
-qu'il s'agit d'exprimer l'amour, que je n'ai jamais peur de pécher par
-trop d'énergie dans l'expression. Et ma confiance en toi n'est-elle
-pas entière? Ne te semble-t-il pas impossible que je puisse nourrir un
-doute sur la force de ton caractère? T'aimerais-je comme je le fais,
-si je n'avais eu le bonheur de rencontrer en toi tout ce qu'il me
-faut! Oui, mon amie, tu es ce que je veux, tout ce que j'ai jamais
-voulu et ce que je n'avais pas rencontré avant que je te connusse.
-C'est bien moi qui ai le sentiment de quiétude qui accompagne toujours
-le voyageur sur la bonne route; je ne tends qu'à un seul but: ce but,
-c'est toi. Je ne fais qu'un calcul: il a rapport à toi. Si je trouvais
-le mot, je t'en dirais plus encore; si tu pouvais lire dans mon cœur
-même, tu ne me demanderais plus jamais rien au delà de ce que tu
-aurais trouvé. Crois-m'en sur ma parole: l'homme qui aime aime
-beaucoup; ce qui dans la femme même n'est qu'irritation, est force
-dans l'homme.
-
-Ton Shakespeare a senti ce qu'il disait, en mettant dans la bouche de
-Juliette les beaux vers que tu me cites; il n'était pourtant qu'un
-homme et il n'avait que le cœur d'un homme. C'est dans son propre
-fonds qu'il avait puisé, en les écrivant, ces vers qui t'ont fait
-pleurer, et pleurer à cause de moi! Mon amie, gronde-toi beaucoup.
-
-
- Ce 19.
-
-Le no 12 est passé et je commence aujourd'hui par ton no 13. Merci du
-peu d'élégance que tu as mis à manifester ton sentiment, qui est bien
-placé parce qu'il a rapport à ta conservation. Oui, bonne amie, que
-le trottoir soit bien sec quand tu l'essaies; ne mouille pas de jolis
-petits pieds qui m'appartiennent, change de bas pour moi, regarde-toi
-comme tout ce que j'ai de plus précieux et sois avare de mon bien!
-Dis-toi toujours en tout et pour tout que l'on n'a le droit d'user que
-de sa propriété et que le droit de mésuser n'existe pas du tout.
-Crois-tu que je tienne à mon bien? Que je voudrais en lâcher le
-moindre petit bout? A propos de bien, envoie-moi une mèche de tes
-cheveux.
-
-Je t'ai parlé dernièrement de N[eumann] à propos de ta colère de ce
-qu'il n'était pas amoureux de moi. Aujourd'hui, tu parais un peu
-revenue sur son compte. Le pauvre Neumann doit avoir de notre amour
-par-dessus la tête! Mais il est excellent et l'un des hommes les plus
-sûrs que je connaisse. Il est au reste tout à fait mon élève; il a
-débuté dans la carrière près de moi à Paris et j'ai fait tout pour
-lui, car il mérite d'être bien traité. Mon amie, as-tu jamais remarqué
-combien son pied est grand? Je ne te cite pas ce fait comme un mérite,
-mais comme une curiosité.
-
-N[eumann] court, à ce qu'il paraît, la chance des confidents de bonne
-mine. On va certes te le donner; je ne te dis pas de ne pas le
-prendre--car ce serait de trop--je ne te conseille même pas de le
-laisser, car je suis sûr du fait, mais je ne pourrais jamais empêcher
-que l'Angleterre ne vous suppose en relations intimes, si vous vous
-mettez sur le pied d'une correspondance télégraphique.
-
-Mande-moi quelques détails sur St[ewart]. Que fait-il? Que lui
-fait-on? Que te dit-il? En un mot, parle-moi de lui. Comme il ne vient
-plus en Italie, ce dont je suis fâché, j'emmènerai Gordon. Je n'aurai
-que six ministres étrangers avec moi! Pourquoi M. le c[omte] de
-L[ieven] n'est-il pas du nombre?
-
-Tu as très bien fait de remettre nos archives à N[eumann]. De toutes
-les précautions, c'est la moins inutile, si toutefois il en existe une
-qui ne le soit pas! Le portefeuille que tu auras reçu par Paul est un
-bon remède, pour autant qu'il n'existe point de voleurs ni de canifs.
-J'ai toujours vu que l'on trouve, quand l'on cherche avec esprit, et
-rien n'en donne comme la jalousie. Tu vas croire que j'aime la
-jalousie. Je ne te ferai pas le plaisir de te dire oui.
-
-Je ne te passe pas ton sentiment pour le Grand D. C.[338]. Il a de
-l'esprit, il peut même avoir du cœur, mais la dose se fond dans une
-mer de défauts, des défauts _as boundless as the sea_[339] et pour le
-moins aussi _deep_[340]. Il est des hommes qui, s'ils n'étaient pas ce
-qu'ils sont, ne seraient pas comme ils sont, et qui de même s'ils
-n'étaient pas ce qu'ils sont, seraient si fortement confondus dans la
-foule que le monde ignorerait leur existence, sans qu'il en
-résulterait la moindre perte. Si tu savais comment je juge les
-habitants des régions hautes, tu me croirais tout à fait Jacobin! J'ai
-tant vu de faits, de choses et d'hommes; j'ai été en contact avec une
-si grande foule d'habitants de ces régions, que je sais ce qui en est.
-Je n'ai, au reste, pas eu besoin de cette expérience pour arriver à ce
-résultat. Jette un regard sur la société et comptes-y les hommes! Que
-de centaines ne faut-il pas pour en découvrir un, et combien de ces
-élus seraient perdus, s'ils étaient placés sur un autel, entourés du
-poison de l'erreur, de l'ignorance, de la bassesse et de la flatterie!
-J'ignore si je vaux beaucoup, j'ai même peur quelquefois de ne pas
-valoir trop et toujours de ne pas valoir assez. Eh bien! j'ai la
-conviction que si, dès mon enfance, l'on m'avait assuré que je suis
-admirable, je serais devenu pitoyable. Le mépris seul eût pu me
-sauver! Bonne amie, ne gâte pas le G[rand] D[uc]. Il y en a déjà tant
-qui s'en chargent! Après tout, je conçois que tu lui rendes toute la
-justice qu'il mérite, et tu vois que je sais qu'il y a du bon en lui.
-
- [338] CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc). Né le 8 mai 1779.
- Prit part aux campagnes de 1799, 1805, 1812, 1813 et 1814.
- Généralissime des armées polonaises (novembre 1815). Il était
- l'héritier du trône de Russie, mais, dès l'assassinat de son père
- Paul Ier, il avait manifesté l'intention de renoncer à ses droits
- et avait renouvelé cette renonciation à Alexandre en 1821 et en
- 1822. Celui-ci n'en avait pas informé le grand-duc Nicolas, et
- cette négligence fut la cause de l'interrègne de décembre 1825 et
- de ses sanglantes complications. Il mourut à Vitepsk le 27 juin
- 1831 (_Nouvelle Biographie générale_, vol. XI, p. 617.--RAMBAUD
- et LAVISSE, _Histoire générale du quatrième siècle à nos jours_,
- t. X, chap. IV, _la Russie_, par A. RAMBAUD).
-
- Le grand-duc Constantin avait rencontré Mme de Lieven à
- Aix-la-Chapelle, où il était arrivé le 31 octobre. Celle-ci dit
- dans une lettre à son frère Alexandre: «London, 3/15 january
- 1819... I renewed my tender passages with the Grand Duke
- Constantine.» (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
- residence in London_, p. 37).
-
- [339] Aussi infinis que la mer.
-
- [340] Profonds.
-
-
- Ce 21.
-
-La peine que t'a faite la première lettre dans laquelle je t'ai parlé
-de la D[uchesse] de S[agan] me prouve que tu auras été effrayée de
-m'en entendre parler une seconde fois dans ma dernière lettre. Or, il
-est de fait qu'en t'écrivant par Paul, j'avais oublié que je te
-l'avais déjà nommée; ce malheur m'arrivera souvent dans notre longue
-correspondance. Je t'écris toujours du premier jet, sans ordre, sans
-calcul, sans effort. Je puise toujours dans le même fonds: ce fonds,
-c'est mon cœur. Ma tête n'est pour rien dans mes lettres. Aussi ne
-peuvent-elles avoir de valeur que pour toi. Je prends ce qui me tombe
-sous la main, je le couche sur le papier. Si je me répète,
-pardonne-le-moi.
-
-Comment as-tu pu t'effrayer de ce que je t'ai dit sur le compte de Mme
-de S[agan]? Comment n'es-tu pas arrivée à ne pas confondre le remède
-avec le mal? Si tu as lu ma dernière lettre dans les mêmes
-dispositions que la première, tu auras été femme à prendre pour de
-l'amour ce qui n'est en moi que pitié et mépris, ce qui surtout tient
-trop du dernier pour pouvoir même tourner en haine! Quelle chose
-singulière que le cœur humain, mon amie! Comme il peut obscurcir le
-raisonnement, ou plutôt comme il peut le faire taire! Mais, parce que
-tu es comme tu es, je te dirai que Mme de S[agan] n'est pas un être
-vivant pour moi et qu'il (_sic_) ne peut même plus devenir un être de
-raison, vu l'excès de sa déraison. Tu vois que, sans toi, même, elle
-m'est et ne sera jamais pour moi qu'un objet de dégoût, malheur duquel
-l'on ne se sauve pas avec moi. Et toi, mon amie, pour qui te
-comptes-tu? Comment peux-tu croire que _toi dans mon cœur_ puisse ne
-pas le remplir assez pour ne pas en exclure toute autre que toi? Bonne
-amie, tu me connais encore bien peu! Je me fais quelquefois illusion
-sur le contraire et tu me rappelles à l'ordre.
-
-Je t'ai écrit dernièrement que, quand je rêve, je suis pendant
-vingt-quatre heures dans une disposition particulière et qui jamais
-n'est gaie. Eh bien, j'ai rêvé la nuit dernière que j'étais à Londres;
-je suis allé à Drury Lane et, peu après mon arrivée dans la salle, je
-t'ai vue arriver dans une loge vis-à-vis de la mienne. Tu m'as
-reconnu sur-le-champ. Ton mari était avec toi. Tu m'as fait signe de
-ne pas venir chez toi. J'étais avec N[eumann]. Je te l'ai envoyé, et
-il est venu me dire que Londres n'était autre qu'Aix-la-Chapelle et
-que tu n'entrevoyais pas la possibilité de me voir. J'ai alors quitté
-ma loge pour une autre à côté de la tienne. Tu avais à ta place un
-petit rideau que nous avons fait passer alternativement sur nos deux
-têtes pour nous parler sans être vus. Tu m'as répété ce que tu m'avais
-fait dire par N[eumann]. J'étais au désespoir. Le spectacle fini, j'ai
-été chez Lady Castlereagh; j'ai vu Milord, Verrine et Fury[341]; je ne
-t'ai pas vue. Lord C[astlereagh] m'a demandé si je ferais quelque
-séjour. Je lui ai dit que non, que je repartirais dans la nuit même.
-Il m'a demandé pourquoi j'étais venu. Je me suis réveillé en sursaut
-au lieu de lui répondre.
-
- [341] Ces derniers noms sont peut-être ceux de chiens de Lady
- Castlereagh. Voir p. 80 et 81.
-
-Bonne amie, cette nuit et ce rêve même n'ont point été plus décisifs
-que ceux à l'Hôtel de Bellevue[342]! Mon amie, il y a entre toi et moi
-de terribles séparations que mes rêves mêmes ne semblent pas pouvoir
-franchir! Je vois bien que, pour les abattre, il faut que toute ma
-tête s'en mêle, et je te réponds qu'elle ne restera pas en défaut dans
-le premier intérêt de ma vie!
-
- [342] A Bruxelles.
-
-
- Ce 21.
-
-J'ai retardé mon départ d'ici de trois jours. Je ne partirai que le
-27. Je veux attendre ici le courrier de Paris qui arrive le jeudi, et
-pouvoir répondre le vendredi. Je trouverai toujours l'Empereur à
-Bologne, et bien assez tôt, tout juste parce que, de Bologne à
-Londres, [il y a] plus de 150 lieues de plus que de Vienne! Ma fille y
-viendra à la même époque que moi. Elle est le bon côté de mon voyage
-et le seul que je lui connaisse. Tu as appris par le dernier courrier
-que tu auras toujours à tes ordres les mêmes moyens de correspondance
-avec moi qu'à présent.
-
-Les affaires vont mal en France[343]; elles n'iront pas en mieux. La
-France est l'un des pays que je connais le plus: il n'est pas un des
-hommes employés ou qui pourraient l'être que je ne connaisse à fond.
-Le gouvernement (qui ne mérite guère ce nom) a commis faute sur faute.
-_L'aventurier_[344] a creusé un abîme sous les pas de ceux qu'il
-voulait servir de la meilleure foi du monde. C'est lui en grande
-partie qui a mené les choses là où elles sont: je le lui ai dit avant,
-pendant et depuis son intrigante existence. _Avant_, il a voulu faire
-ce qu'il n'a pas fait; _pendant_, il a fait ce qu'il ne devait pas
-faire; _aujourd'hui_, il ne sait que faire. Les paroles lui restent;
-elles ne lui manqueront jamais, mais les paroles n'ont jamais sauvé!
-
- [343] Voir p. 114 et 146.
-
- [344] Voir p. 115, n. 1.
-
-Mon amie, une seule heure de bonne causerie, à la suite de quelques
-heures de bonheur! Comme tu me comprendrais et combien tu trouverais
-que je puis avoir raison dans de très graves questions!
-
-Tu me demandes dans ta dernière lettre si je connais Lord
-Lansdowne?[345] Certes, je le connais depuis longtemps et beaucoup.
-C'est positivement un homme d'esprit, et de cet esprit d'opposition
-qui seul a du fond, c'est-à-dire qui seul a assez de valeur pour
-pouvoir servir de base à des actions. C'est tout juste dans la
-distinction que je fais ici de l'esprit que se trouve la preuve que,
-toi, tu n'as pas cet esprit que l'on nomme vulgairement de
-l'opposition et qui s'use en paroles, en vaines critiques, quelquefois
-spirituelles et plus souvent oiseuses. Si tu étais homme, tu eusses
-été appelée à de hautes destinées. Avec ta tête et ton cœur, l'on va
-à tout, parce que l'on ne se borne pas à ergoter sur les faits
-d'autrui, mais que tout porte sur le besoin d'agir soi-même et de
-faire bien, advienne que pourra! Ton pays, mon amie, a perdu beaucoup
-à ce que tu ne sois pas un homme; moi, d'un autre côté, je gagne tant
-à ce que tu ne l'es pas que, pour la première fois de ma vie
-peut-être, je suis heureux du malheur de tout un empire.
-
- [345] LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, troisième marquis DE),
- né le 2 juillet 1780 à Lansdowne House. Fut nommé chancelier de
- l'échiquier à vingt-cinq ans (1806), mais se retira le 8 avril
- 1807 avec le ministère Grenville. Pendant vingt ans il fut l'un
- des chefs de l'opposition whig, et ne revint au pouvoir que dans
- le ministère Canning. Il fit partie ensuite comme ministre de
- l'intérieur du ministère de Lord Goderich, tombé le 8 janvier
- 1828.
-
- Président du conseil dans le ministère de Lord Grey (1830-1834)
- puis dans celui de Lord Melbourne (1835-1841) et enfin dans celui
- de Lord Russell (1846-1852), ministre sans portefeuille dans les
- cabinets de Lord Aberdeen (1852-1855) et de Lord Palmerston
- (1855). Il mourut à Bowood le 31 janvier 1863. Pendant toute sa
- vie, Lansdowne fut un whig très modéré (_Dictionary of National
- Biography_, t. XLV, p. 127).
-
- «Cannes, 5 février 1863.--Vous aurez appris la mort de Lord
- Lansdowne: c'est le dernier des grands seigneurs que j'ai connus.
- Il n'y a pas eu d'hommes plus heureux au monde, du moins en
- apparence, si la considération générale fait quelque chose au
- bonheur.» (MÉRIMÉE, _Lettres à M. Panizzi_, 1850-1870, publiées
- par M. Louis Fagan. Paris, Calmann Lévy, 1881, 2 vol. in-8º, t. I,
- p. 307).
-
-Je connais également Lady Grenville[346]. C'est l'une des personnes
-que j'ai vues le plus à Londres, lors du dernier mais court séjour que
-j'y ai fait[347]. Elle a été à Paris en 1815, où je l'ai revue dans la
-foule. Je sais qu'elle est aimable et je suis même tenté de l'aimer
-beaucoup, depuis que je sais qu'elle est ton amie. Si je viens à
-Londres, tu me défendras d'abord de la voir, injuste personne que tu
-es!
-
- [346] GRENVILLE (Anne PITT, Lady). Fille du premier baron
- Camelford, elle avait épousé Lord Grenville, depuis premier
- ministre, le 18 juillet 1792. Elle mourut, sans enfants, à
- Londres le 13 juin 1864, âgée de quatre-vingt-onze ans
- (_Dictionary of National Biography_, t. XXIII, p. 138).
-
- [347] Du 8 au 26 juin 1814.
-
-Lord Lauderdale[348] est de mes connaissances depuis 1794, la première
-fois que j'étais à Londres. Depuis je l'ai vu terriblement embarrassé
-de sa personne, lors de sa négociation à Paris du temps du ministère
-de Fox. Après avoir passé sa vie à dire du bien de la Révolution
-française, la malheureuse opposition s'est trouvée dans le cas de
-traiter avec son aimable résultat. J'étais ambassadeur à Paris. Lord
-Lauderdale m'était adressé pour le soutenir dans sa négociation. Mon
-amie, j'ignore si le _soutenant_ ne valait rien, mais je sais que je
-n'ai jamais rien vu ni de plus faible, ni de plus frêle en tout et
-pour tout, que le _soutenu_. Le seul mérite qu'il a eu, c'est celui de
-ne pas avoir _rampé_, malheur assez commun à tout ce qui est faible.
-
- [348] LAUDERDALE (James MAITLAND, Lord), né le 26 janvier 1759,
- devint Lord Lauderdale à la mort de son père en 1789. Il vint à
- Paris en août 1792, se lia avec Brissot, et retourna seulement en
- décembre en Angleterre. Il fut nommé garde du grand-sceau
- d'Écosse le 21 juillet 1806. Le 2 août suivant, il se rendit à
- Paris comme commissaire adjoint à Francis Seymour, comte de
- Yarmouth, pour conclure la paix avec la France. Les négociations
- échouèrent, il retourna en Angleterre en octobre 1806 et résigna
- ses fonctions de garde du sceau en mars 1807. Jusqu'en 1821, il
- fut le chef reconnu du parti whig en Écosse, mais, à partir de
- cette époque, il devint tory. Il mourut le 13 septembre 1839
- (_Dictionary of National Biography_, vol. XXXV, p. 355).
-
-Pourquoi ne peux-tu me parler quasi de personne que je ne connaisse?
-Tu m'effraies sur mon âge et sur le temps d'une vie trop courte que
-j'ai usée dans les affaires. Au bout de cette vie, il me restera le
-souvenir d'une foule de déboires, de tourments et de peines et
-quelques rayons de bonheur! Crois-tu que ton image au milieu de tant
-de tourments me fasse du bien? Crois-tu, sens-tu, mon amie, ce que
-doivent être pour moi les moments où je puis aller te chercher dans le
-fond de mon cœur, me placer en ta présence et m'occuper de _la vie_
-en m'occupant de toi? Tu m'as demandé comment je trouve le temps de
-t'écrire d'aussi longues lettres? Je viens de t'en confier le secret.
-J'écris très vite; il me faut peu de minutes pour coucher sur le
-papier ce qui se passe en moi; la feuille commencée est à côté de moi:
-je saisis les intervalles entre d'ennuyeuses affaires ou des
-discussions sérieuses; j'ai recours à toi; j'y puise de la force et du
-bonheur. Conçois-tu ce que serait pour moi ta présence? L'heure du
-jour, à la suite de tant d'heures de travail, de tracas, d'ennuis,
-passée près de toi, causant avec toi, le bonheur de te parler raison
-et d'être compris, de bêtises et de te voir rire, de la plaisanterie
-et te la voir partagée? Mon amie, tu ne sais pas combien tu me manques
-et, si tu le savais, tu ne comprendrais pas encore combien tu
-contribuerais à mon bonheur! Rien n'est simple comme mes goûts et, par
-conséquent, rien n'est facile comme de les satisfaire.
-
-De l'humeur? je n'en connais pas. De la peine? je puis en avoir, mais
-un mot de mon amie fait sur moi l'effet d'un rayon de soleil sur le
-brouillard. Ma vie se compose de peu de besoins, mais aucun n'est fait
-pour tourmenter ceux qui m'approchent. Demande si je suis bon mari et
-bon père! L'on m'a souvent jugé mal, on n'a jamais poussé la critique
-jusque sur ces terrains. Si tu veux savoir si un homme pourrait être
-bon ami, va t'informer de ce qu'il est comme fils et père. La
-tromperie ne porte jamais sur les rapports les plus naturels: ces
-rapports sont des besoins; dès qu'ils se troublent, sois sûre qu'il y
-a dérangement moral, et, dès qu'il existe, il porte sur tous ceux du
-cœur. Et comment ne serais-je heureux, pendant le peu de moments que
-je passe à t'écrire? Je suis sûr que tu me comprends et que peu de
-mots te suffisent pour que tu entendes même tout ce que je ne te dis
-pas, tandis que je passe le reste de ma vie occupé à dire ce que les
-uns ne veulent pas comprendre ou n'aiment pas entendre, ce que
-d'autres interprètent dans un sens qui n'est ni dans ma pensée, ni
-même conforme à mes paroles, ce qu'enfin d'autres comprennent et sont
-au désespoir de m'avoir vu concevoir avant eux ou contre eux!
-Crois-m'en sur parole, mon amie: ces tout derniers sont certes de
-mauvaises gens ou des hommes pitoyables--et il en est cent pour un
-méchant!
-
-Ces dernières thèses me rappellent un mot de ton Empereur et une
-réponse que je lui ai faite, lors de notre _intime intimité_ en 1813.
-Il avait pris l'habitude de passer avec moi tête-à-tête toutes ses
-soirées. Nous prenions le thé (il ne m'empêchait pas alors de dormir:
-ce sont les événements glorieux de 1814 et 1815 qui m'ont rendu depuis
-ce service). J'allais chez lui ordinairement à 8 heures, et nous
-causions jusqu'à 11 heures ou minuit. Après l'un de nos longs
-entretiens, dans lequel nous avions coulé à fond des questions
-pareilles à celles que je viens de traiter, l'Empereur, tout à coup,
-me dit: «Bon Dieu, que n'êtes-vous mon ministre! Nous ferions la
-conquête du monde à nous deux!--Tout juste pas, Sire!» lui dis-je.
-
-L'Empereur ne se fâcha pas de ma réponse bien peu courtisane, et je
-lui ai su bon gré du fait. Si son fond n'était pas bon, il n'eût pas
-pris le thé avec moi le lendemain. Combien crois-tu qu'il y ait de
-Russes qui lui eussent répondu comme moi? Eh bien! ce sont les hommes
-qui ne répondent pas comme moi qui perdent les souverains et le monde.
-Crois-tu que mes principes d'opposition valent ceux de Lady Jersey et
-de son ami Hobhouse?
-
-
- Ce 22.
-
-J'ai passé hier la plus grande partie de ma journée dans la plus
-singulière occupation. J'ai un cousin ambassadeur à Rome[349] qui est
-malade depuis près d'une année. Son mal est l'abus qu'il a fait d'une
-trop robuste santé. Depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à celui de
-quarante et quelques, il ne s'est point passé de jours où il n'ait eu
-trois, quatre, cinq, et même six femmes. C'est te dire qu'il n'a guère
-été heureux dans sa vie! Or maintenant le contraire de ce qui a fait
-sa vie est chez lui devenu de strict devoir, car toute chose a ses
-justes bornes. Il en est tellement au désespoir qu'il est tombé dans
-une véritable hypocondrie. Raisonnable autant qu'on peut l'être, avec
-beaucoup d'esprit et force connaissances, il n'est plus bon à
-rien--pas à lui-même. Il a été appelé ici pour lui faire faire une
-course dans le but de le distraire. L'essai avait réussi complètement.
-Il a passé quinze jours avec nous, gai comme toujours et surtout
-heureux de me retrouver, car il m'adore. J'ai voulu le faire partir
-pour son poste, où il doit se trouver pour y recevoir l'Empereur.
-Crois-tu qu'il y ait un moyen d'y parvenir? Il est retombé dans son
-accès de mélancolie noire. J'ai passé ma journée avec lui, je lui ai
-parlé raison: il s'est tu. Je me suis fâché: il s'est tu. Je l'eusse
-battu qu'il se serait tu. Il ne me reste plus que le parti à prendre
-de l'emmener avec moi, pour le renvoyer de Rome après notre séjour.
-
- [349] KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), né le 20 juin 1774,
- fils du prince Dominique-André et petit-fils du célèbre
- chancelier Wenceslas-Antoine. Anciennement ministre d'Autriche à
- Dresde, Copenhague, Naples et Madrid. Ambassadeur à Rome (1807).
- Marié le 29 juillet 1798 à la comtesse Françoise Ungnad de
- Weissenwolf, il n'eut que quatre filles. Mort le 15 novembre
- 1848. En lui s'éteignit la ligne princière morave des Kaunitz,
- après trois siècles et demi d'existence (WURZBACH,
- _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Œsterreich_, t. XI, p.
- 63).
-
-Mon amie, voilà un genre de maladie que les femmes ne risquent pas. Il
-leur en reste bien assez en partage pour que nous n'ayons pas le droit
-de nous plaindre. Mais aussi, mon amie, comment aime-t-on autant le
-sexe et si peu la femme? Je ne serai jamais dans le cas du cousin et
-je suis charmé que le mal ne puisse s'hériter. Bonne amie, combien tu
-me louerais si tu savais comme je me conduis, et ne va pas croire que
-je n'aie du mérite, et beaucoup, à le faire.
-
-
- Ce 23.
-
-Je suis tout enchifrené depuis plusieurs jours, et je prévois qu'il
-m'en faudra rester un au lit avant de partir. Tout Vienne est malade.
-La société tousse comme un troupeau de brebis malades et je tousse
-plus fort que la société. Ce sont vos diables de brouillards que vous
-n'avez pas et qui font de Vienne un second Londres, sans que nos
-poumons y soient faits comme ceux des deux Chambres du Parlement. Tous
-mes enfants sont au lit. J'y serais bien volontiers, si tu pouvais
-être assise à mon chevet. Ma bonne amie, si... et si..., mais que de
-si sans autres succès que de profonds soupirs!
-
-
- Ce 25.
-
-Je me suis bien mitonné hier, ma bonne amie, et je vais mieux
-aujourd'hui, de manière à ce que je crois pouvoir me flatter que je
-sauverai le lit. J'ai toutefois retardé mon départ jusqu'à lundi 1er
-mars et peut-être ne me mettrai-je en route que le 2 ou le 3. Comme
-l'Empereur est à Florence et qu'il n'y a guère besoin de moi et certes
-pas autant que j'ai besoin de me bien porter à la veille d'un long et
-grand voyage, je suis sans scrupule mes propres calculs.
-
-Le courrier de Paris vient d'interrompre ma lettre. Il me porte tes
-lettres nos 15 et 16. Le no 17 m'avait été remis hier par Heiliger.
-
-Je commence par ce qui, après ton amour, m'intéresse le plus. C'est ta
-grossesse[350]. Mon amie, tu as bien mis à profit mes leçons. Je t'ai
-dit que je voulais que tu fusses bien dans ton ménage. J'ignore si
-c'est mon conseil qui t'a rendue grosse ou si tu n'en as pas eu besoin
-pour le devenir. Dans tous les cas, tu l'es et que veux-tu que j'en
-dise? Certes pas ce que tu crains, que le fait pourrait m'empêcher
-d'aller te voir dans le premier moment possible. Non, mon amie, tu ne
-me connais pas assez, si tu as pu donner cours un seul instant à
-cette pensée. Je ne t'aime ni plus ni moins _simple_ ou _double_. Les
-grossesses dans le mariage doublent ses liens, mais ne doublent pas la
-jouissance. Les enfants font le bonheur. Mon amie, comment voudrais-tu
-que je puisse t'en vouloir d'être plus heureuse? Tu veux une fille, je
-le comprends, car, sans ambition même, peut-on en désirer une. Dis-moi
-que tu es heureuse de l'idée d'être peut-être en train d'en avoir une.
-Le jour où elle sera venue, dis-moi que tu es heureuse de l'avoir. Et
-je serai heureux de ton bonheur. Tu vois que je puis, en amour comme
-en toute chose, m'attacher au fait sans en aimer la source. Quant à
-celle-ci, je te réponds que je ne l'aime pas. Si je te disais moins
-sur ce chapitre, tu ne me comprendrais pas; si j'en disais plus, je
-finirais par avoir tort à mes yeux et par conséquent aux tiens. Aussi
-ne t'en dis-je pas davantage.
-
- [350] Mme de Lieven mit au monde, le 15 octobre 1819, son fils
- Georges.
-
-Je te pardonne ton injuste peur relativement au pauvre Maurice[351],
-en faveur de ta propre réprimande. Quand, mon amie, seras-tu arrivée
-au point de ne pas t'imaginer que je puisse aimer plus d'un être au
-monde? Crois-tu qu'une personne telle que Léopoldine[352] puisse être
-à utiliser sans amour? J'ignore même si, avec de l'amour, elle
-cesserait d'être ce qu'elle est. Et moi qui suis l'être au monde le
-plus chaud et le plus calme, comment pourrais-tu t'imaginer que tout
-ce que j'ai de cœur et de sentiment puisse porter sur des foyers
-divers, et que mon calme ne me ferait pas sentir le ridicule de
-soupirer sans raison? Je n'ai jamais soupiré, je n'ai jamais fait la
-cour sans un but déterminé et ce but, je ne l'ai jamais trouvé que
-dans mon cœur. Je n'ai jamais poursuivi deux buts à la fois, car
-jamais je n'ai rencontré à la fois deux vœux dans mon cœur. Tout ce
-que je te permets de dire sur mon compte, c'est que le fait est rare.
-Eh bien! oui, il l'est et j'en conviens. Mais es-tu fâchée d'avoir
-rencontré l'homme qui n'a d'autre mérite que d'être ce qu'il est,
-parce que la nature a eu la charité de ne pas le faire autre?
-
- [351] Le prince Maurice de Liechtenstein, voir p. 147.
-
- [352] Femme du prince Maurice de Liechtenstein.
-
-Je désire même fortement que, dans ce monde, tu n'en rencontres pas un
-second de mon espèce. Il existe certes, et il en existe peut-être même
-plus qu'on ne croit. Je ne veux pas que tu en rencontres, car je crois
-que l'être qui serait comme moi te serait plus dangereux qu'un autre.
-
-Tu vois que je ne suis ni sans amour-propre ni sans calculs dès qu'il
-s'agit de mon bonheur, abstraction faite même du tien. Pourquoi
-effectivement un autre ne satisferait-il pas ton cœur comme moi, s'il
-parlait, comme moi, ta langue, s'il était doué de la même identité
-d'idées, de volonté et de force de raison? Comment cet être ne te
-rendrait-il même pas plus heureuse que je ne puis te rendre, si les
-chaînes de fer qui nous tiennent à une aussi cruelle distance étaient
-remplacées par toutes les facilités du contact et par tous les charmes
-de _l'amour bourgeois_? Ma bonne D., ne va pas le chercher, cet être;
-contente-toi de celui que tu as trouvé; contente-t'en avec toutes les
-gênes, les regrets et les espérances. Tu sais ce que tu tiens: une
-sainte prophétesse seule pourrait être garantie de la méprise, et je
-ne connais pas de sainte qui ait été chercher l'amour ici-bas ou qui
-n'ait abandonné tous les liens terrestres avant de s'élancer dans les
-régions hautes!
-
-Mes lettres, mon amie, sont de telles rapsodies, je suis tantôt si
-haut et si bas, je traite à la fois tant de sujets divers, je parle
-sur une même page si bien et si mal, que je serais honteux de les
-écrire à tout autre être qu'à toi. Mais tu me veux tel que je suis; tu
-aimes mes qualités et mes faiblesses; je ne me gêne plus; je dis tout
-ce que je pense, quand je le pense et tout comme je le pense. C'est à
-toi, mon amie, à débrouiller le chaos de mes paroles. Il ne s'étend ni
-sur ma tête ni sur mon cœur.
-
-Mon médecin s'est enfin déclaré[353]. Il veut absolument que j'aille
-prendre une seconde fois Carlsbad. J'ai disputé contre ses raisons; il
-les a combattues par la très simple demande si je voulais me porter
-bien ou mal? Je ne suis pas encore décidé, je me sens tellement mieux
-du premier séjour que j'ai fait à ces eaux que j'emporte encore une
-espèce de conviction que ce mieux doit me mener de lui-même au bien.
-Je reste donc l'homme des circonstances et je ne prends aucun
-engagement pour l'été. Ce sont tes affaires qui me guideront. Tu tiens
-mon cœur, le médecin veut s'emparer de mon foie, les affaires ont
-tout droit sur ma tête.
-
- [353] Le médecin particulier du prince de Metternich était le
- docteur de Staudenheim, né à Mayence en 1764, mort à Vienne le 17
- mai 1830 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-Or, comme rien ne peut se faire avec succès sans l'intervention de la
-dernière, je ne veux pas décider entre le cœur et le foie, à moins
-d'être forcé à subordonner l'un à l'autre. Entre deux, certes, le
-cœur devrait l'emporter, et je puis me fier assez sur ma raison. Sans
-elle, t'aurais-je découvert?
-
-Mon amie, je vais me mettre à répondre à tes lettres par le prochain
-numéro. Il partira dans tous les cas par le premier courrier
-hebdomadaire. Dussé-je même partir avant le jour ordinaire de son
-départ, je laisserai ici mon journal--car c'est bien un journal que
-les lettres que je t'écris--coupé au jour de mon départ. Tu sais que
-les courriers réguliers me suivront partout où je serai.
-
-Adieu, mon amie. Ménage-toi beaucoup dans ton nouvel état. Ta
-grossesse peut te faire du bien, mais soigne-la. J'aime ta petite
-fille d'avance, mais jamais autant que sa mère.
-
-Le courrier va partir. Aime-moi, et bats-toi, si jamais ta mauvaise
-tête te fait douter de mon cœur. Si toutefois tu te bats et même si
-tu ne le fais pas, dis-le-moi toujours.
-
-
-
-
-No 18.
-
-
- V[ienne] ce 28 février 1819.
-
-Je commence avec une véritable peine cette lettre, car elle sera la
-dernière de Vienne. Vienne est à près de 400 lieues de Londres, mais
-tout finit par tourner chez moi en habitude et les habitudes en
-besoin. Le cours si régulier de nos communications a fait mon unique
-charme, depuis mon retour dans un lieu que je n'ai jamais aimé pour
-lui-même et que j'aime bien moins encore depuis que je t'aime. Tu vois
-qu'avec tout ce que ton cœur peut renfermer de jalousie, Vienne n'est
-et ne sera jamais ta rivale.
-
-J'ai beaucoup relu tes dernières lettres. Je vois, mon amie, que tu as
-passé un mauvais moment en me faisant _ton aveu_. Je t'en sais gré et
-je trouve d'autant plus de motifs de t'assurer que tout ce que j'ai
-dit à ce sujet dans ma dernière lettre est puisé au fond de mon cœur.
-Mon amie, pourrais-je te parler et puiser d'une autre source? Mes
-vœux portent maintenant sur ta santé; je ne dis pas sur ta
-conservation, car je ne la vois pas menacée par ce qui fait vivre les
-femmes. Ne va pas t'imaginer qu'il suffit d'être mon amie pour mourir
-en couches.
-
-La personne qui t'inspire des craintes sur ton propre compte serait
-morte toujours et de toute manière. Elle avait l'une de ces âmes qui
-ne sont pas dans leur domaine avant de s'être dégagées de leur
-enveloppe. Tout en elle tendait constamment à cette séparation et elle
-était si sûre de son fait que tous ses arrangements étaient pris bien
-à l'avance. L'air de la santé ne m'a jamais trompé en elle; quand elle
-me parlait de sa mort comme du moment le plus heureux de son
-existence, elle me coupait la parole et la respiration, à force que je
-sentais qu'elle ne pouvait ni mentir ni se tromper[354].
-
- [354] Voir p. 45.
-
-Toi, tu as l'air délicate, mais le fonds de ta santé est bon, et onze
-années d'interruption, loin de faire du mal, renforcent. Tu vivras,
-mon amie, pour le bonheur de tout ce qui t'appartient.
-
-
- Ce 1er de mars.
-
-Encore un mois, le quatrième depuis notre séparation! Ce sont quatre
-mois de gagnés sur elle. Mon amie, que les mois vont vite dès qu'ils
-se ressemblent! Je conserve d'un seul jour d'Aix-la-Chapelle plus de
-souvenirs que de ces quatre mois.
-
-L'une des bizarreries les plus singulières de l'esprit humain, c'est
-la différence extrême qu'il trouve entre le passé et l'avenir. Le
-présent n'existe pas ou plutôt il a cessé dès qu'il a existé. L'avenir
-est long comme le passé: ses dimensions paraissent prodigieuses, et
-celles du passé ne paraissent rien: elles sont cependant les mêmes.
-
-L'avenir forme le domaine de l'espérance, l'un des sentiments les plus
-doux que le Créateur ait mis dans le cœur de l'homme. Le passé est
-celui du souvenir, sentiment mêlé de tant de charmes pénibles. Eh
-bien! le bien, même soutenu par la plus douce des pensées, se change
-dans cette singulière combinaison en tourment! L'ennui seul fait
-paraître le temps dans toute son extension et c'est, de toutes les
-tristes sensations, celle que jamais j'ai le moins éprouvée. Ce qui me
-tourmente--il paraît que chaque être a son tourment particulier--c'est
-le _vide d'intérêt_ et c'est à ce tourment que je me trouve livré à
-l'année. Aujourd'hui, mon intérêt porte sur un être absent et sur une
-feuille de papier. Je ne te parle pas de celui que je porte à mes
-enfants; il en est de cet intérêt comme de celui que l'on voue à sa
-propre existence.
-
-A propos de cet intérêt, ai-je été fortement tourmenté ces derniers
-jours par une maladie assez grave que fait mon fils[355]. Il va dans
-sa dix-septième année; il est dans le plus fort de sa croissance; il
-n'a pas un pouce de moins que moi; sa santé est excellente et son
-cœur et son esprit sont tout ce que je désire. Il a été pris, il y a
-plus de trois semaines, d'une fièvre rhumatique légère, qui a fini par
-se jeter sur la poitrine. Sa mère et toute sa famille ont cette partie
-délicate; il était convalescent quand il a repris de la fièvre et une
-très forte toux. Je l'ai fait coucher et il va beaucoup mieux. On ne
-peut pas plaisanter avec un mal de cette espèce à son âge et dans ses
-malheureux rapports de parenté. Depuis hier, il est certain que, dans
-une huitaine de jours, il sera entièrement bien et qu'il n'y a pas le
-moindre risque, mais le médecin lui-même n'a pas pu répondre de
-quelques jours s'il se tirerait d'affaire sans compromission
-quelconque.
-
- [355] METTERNICH-WINNEBURG (François-Charles-Victor DE), fils du
- prince Clément de Metternich, issu de son premier mariage avec la
- princesse de Kaunitz. Né le 15 janvier 1803. Chambellan impérial
- et royal, attaché à la légation d'Autriche à Paris (1825). Mort
- le 30 novembre 1829 (_Almanach de Gotha_, 1820 et 1830).--Les
- lignes qui suivent semblent un démenti suffisant à divers bruits
- qui coururent sur l'attitude du prince de Metternich au moment de
- la naissance du prince Victor, bruits dont M. Strobl von
- Ravelsberg s'est fait l'écho (_Metternich und seine Zeit_, p.
- 15).--Voir aussi _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.
- 556 et suiv.
-
-Je n'ai que ce fils et, si j'en avais soixante-cinq comme le chah de
-Perse, je ne l'en aimerais pas moins. L'idée de le perdre ou de le
-voir livré à une frêle existence aurait pu me tuer moi-même.
-
-Tu ne me connais pas assez pour savoir que je suis à peu près médecin
-moi-même. J'ai depuis ma première jeunesse eu un goût très prononcé
-pour les sciences naturelles et, pendant mes années d'université, j'ai
-fait, à côté de mes autres études, la majeure partie de celles qui
-constituent le médecin.
-
-J'ai passé par-dessus tous les dégoûts et j'ai vécu dans les hôpitaux
-et dans les salles d'anatomie. Je n'ai abandonné cette étude que parce
-que je n'en ai plus eu le temps; si j'avais été ce qu'a été Capo
-d'Istria, je serais resté médecin. J'en sais au reste bien assez pour
-être préservé de la manie commune aux amateurs de vouloir se mêler
-d'une petite pratique. Le monde est rempli d'hommes qui croient que le
-demi-savoir vaut mieux que le savoir lui-même ou que, pour le moins,
-il peut le remplacer. Je suis d'une opinion toute contraire; je n'aime
-que ce qui est complet. Il me reste cependant assez de souvenirs et
-j'ai même soin de les rafraîchir pour être très bon juge. Je sais
-l'être pour tout le monde, même pour moi, mais je cesse de l'être pour
-mes enfants. J'ai ce défaut de commun avec beaucoup de véritables
-savants qui jamais ne savent que perdre la tête, dès qu'il s'agit
-d'un léger mal parmi les leurs. C'est au reste la seule nuance de
-poltronnerie que je me connaisse.
-
-J'ai suivi tes traces dans la soirée de «_blue stockings_[356]».
-J'ignore si ce qui s'annonce en Angleterre avec de la prétention à
-l'esprit vaut mieux qu'autre part, mais j'ai un peu peur que non. Dans
-tous les cas, mon amie, ton bleu n'aura pas été le plus pâle. Tu
-serais où tu voudrais que tu serais ce qu'il faut pour être aimable,
-raisonnable et bonne. Il n'y a hors ces trois conditions que de
-fausses prétentions et, comme tu n'es jamais hors de ton excellent
-naturel, l'Angleterre ne peut rien y gâter.
-
- [356] Bas bleus.
-
-Comment ne te souviens-tu pas que c'est toi-même qui a conté à L[ord]
-St[ewart] l'histoire peu romanesque de la porte de l'auberge
-d'Henry-Chapelle? C'est au moins lui qui, peu de jours après _notre
-ère_, m'a demandé compte de l'épisode du goûter. Je lui ai dit: «Oui,
-nous avons goûté.»--Il m'a assuré que tu lui en avais parlé à propos
-de la similitude de nos goûts. Avec un peu d'imagination, il peut
-avoir deviné à la fois juste et faux.
-
-Floret m'accompagne en Italie. Il fait mon ombre depuis douze ans. Ce
-n'est pas que je ne pourrais m'en passer, mais il a tant de bonnes
-qualités et, parmi elles, une dont je dois lui tenir compte: il m'est
-si franchement dévoué, que je lui ferais un chagrin mortel si je le
-laissais jamais sortir de mon atmosphère. F[loret] est l'homme le plus
-sûr de la terre, le plus probe, le plus désintéressé. Enfin, il est
-tout ce qu'il me faut pour que je puisse dormir en pleine sécurité
-quand il est près de moi. Ce que je te dis ici doit te prouver qu'il a
-dû être _à nous_.
-
-
- Ce 2 mars.
-
-Il m'est arrivé, la nuit passée, un courrier de Pétersbourg, qui a
-porté également des dépêches à Gol[ovkine]. Ce matin il est venu m'en
-faire la communication. Il est diablement ennuyeux, ton Gol.! Que de
-phrases, grand Dieu! Il est en langage philosophique ce que feu
-Kourakine[357] était en langage courtois.
-
- [357] KOURAKINE (prince Alexandre Borissovitch), diplomate russe.
- Né le 18-29 janvier 1752, vice-chancelier de Paul Ier,
- ambassadeur à Vienne (1807), puis à Paris (1809-1812), mort à
- Weimar le 24 juin-6 juillet 1818 (_Recueil de la Société
- impériale d'histoire de Russie_, t. LX, p. 460).
-
-Après m'avoir fait une péroraison d'une heure pour me prouver à quel
-point sa confiance en moi était illimitée, il m'a assuré «qu'il ne
-croyait pas pouvoir me fournir une preuve plus convaincante de la
-force de ce sentiment, qu'en me faisant lecture d'une dépêche d'une
-haute importance, importance d'autant plus haute qu'elle portait
-l'empreinte du temps, temps empreint de grandes choses, régi par de
-vastes conceptions du génie humain, en proie au mouvement dans les
-esprits, esprits de trempes diverses, esprits en proie au mouvement et
-mouvement dirigé par l'esprit du temps, des hommes et des partis,
-qu'enfin pour me confier sa pensée, toute sa pensée, mais rien que sa
-pensée, il croyait avant tout devoir chercher à caractériser l'époque
-actuelle par une définition juste et concrète. Qu'en conséquence, il
-croyait bien dire en disant que: l'époque actuelle est une ère
-philosophique et philanthropique, mais que, dans cette époque
-philanthropique et philosophique, le moment actuel, tout juste ce
-moment, est _climatérique_.»
-
---«Je vous comprends à merveille, monsieur le Comte!»
-
---«J'ai osé m'en flatter! Je connais la force de votre jugement, la
-sagesse de vos principes, la rectitude de vos intentions, la droiture
-de votre pensée, l'uniformité de nos vues, d'où il résulte uniformité
-d'action, de fait, sagesse dans les mesures, indivisibilité dans les
-actions, oui: _indivisibilité_, j'aime ce mot parce qu'il forme le
-fond de la pensée de l'Empereur, mon Auguste Maître. Or, passons à
-l'affaire!»
-
-Il tire de sa poche une dépêche lithographiée qui dit: qu'il s'est
-fait une révolution en France qui doit fixer l'attention des Cours,
-que dans leur union se trouvera leur force, que l'Empereur regrette la
-sortie du ministère de M. de Richelieu, parce que l'esprit droit et
-conciliant du duc pouvait servir de garantie aux relations entre la
-France et les puissances!
-
-La vie, mon amie, est trop courte pour de pareilles harangues! Elle
-suffit à la lecture de dépêches simples et correctes, mais point à des
-paraphrases comme sait en faire le bon Gol.! Si jamais tu es faite
-ambassadeur, évite avec soin d'ennuyer, d'assommer les ministres: tu
-auras alors le droit d'exiger qu'ils ne t'assomment à leur tour.
-Combien tu serais bon ambassadeur! Bon tout ce que l'on peut être et
-ce que, malheureusement pour ton pays, tu ne peux être, vu
-qu'heureusement tu es femme! Je ne sais si je te dis ici une douceur,
-mais je sens que deux ou trois fois vingt-quatre heures après un
-entretien _climatérique_ avec Gol., je reste prolixe, entortillé et
-tant soit peu boursouflé. Le moral peut enfler comme une jambe et il
-faut du temps pour se défaire d'un mal quelconque.
-
-
- Ce 3.
-
-Je suppose qu'il t'est arrivé dans ta vie ce qui m'arrive maintenant.
-Rien n'est pire qu'un départ, si ce n'est un départ retardé. Le
-malheur des congés est grand; il est lourd surtout. Eh bien, ce
-malheur me surprend depuis plus de huit jours, de jour en jour et
-d'heure en heure. J'ai retardé mon départ jusqu'à samedi prochain, car
-j'ai encore une queue de rhume que mon médecin ne veut pas mettre aux
-prises avec les hautes Alpes. Il a raison, mais j'en souffre plus que
-du rhume, qui ne me fait guère souffrir. Tous les ministres étrangers
-brûlent d'envie de partir pour ce qu'ils croient être le pays de
-cocagne. Les retards involontaires que j'ai dû porter à mon voyage les
-contrarient et leur ardeur se reproduit pour moi en tourments.
-
-Mon amie, et combien tous ces aides de camp me sont inutiles! Combien
-ils contribuent peu au charme de ma vie et combien plutôt ils pèsent
-sur elle! _Si_...., mon amie, tu sais de quel si je veux parler! Mon
-cœur en est gros et je ne serai heureux que quand il sera réalisé.
-Bonne amie, fais tout ce que tu peux. Je te promets de supporter
-patiemment vingt séances de démonstrations philosophiques, de même
-supporter plus, de les supporter avec plaisir, pourvu que la fin soit
-bonne et qu'elle réponde au plus cher de mes vœux!
-
-
- Ce 4.
-
-Mon despote de médecin ne veut me laisser partir que lundi 8. Je me
-trouve ici comme une place réduite aux abois. Le courrier de Paris qui
-devait arriver ici aujourd'hui est, à l'heure qu'il est, en train de
-traverser les neiges du Tyrol pour m'attendre à Mantoue. Je suis donc
-sans nouvelles politiques et je m'en console; mais je suis sans
-nouvelles de toi et il n'en est pas de même. Je serai le sixième jour
-à Mantoue. Je serai donc occupé à lire tes lettres le 14 au soir. Tu
-vois que je tiens un compte exact de mes jouissances.
-
-J'envoie le présent courrier par Paris à Londres. Je n'y ai guère un
-autre motif que l'idée d'y envoyer quelqu'un, faute de pouvoir m'y
-transporter moi-même. Mon amie, quel bon courrier je serai, le jour où
-j'aurai à traverser la Manche! Comme tu en seras bien aise, comme tu
-me recevras bien, mon amie, combien rien ne nous manquera! Tu vois
-comme je compte sur toi, comme sur tout ce qu'il y a de meilleur et de
-plus sûr au monde!
-
-Le ciel commence à briller ici pour la foule des malades et des
-malingres. Mon fils[358] va très bien. Il est depuis trois jours sans
-aucune fièvre et en pleine convalescence, quoique au moins encore pour
-huit jours au lit. Maurice [de Liechtenstein] est entièrement hors
-d'affaire. Son médecin, qui est le mien, et le vieux Frank[359], qui
-avait été appelé en consultation, avouent tous deux que, dans leur
-longue pratique, ils ne connaissent pas un cas semblable au sien.
-L'arthritisme, après avoir parcouru tous les systèmes, après l'avoir
-mis, pendant quatre mois, de trois en quatre jours, aux portes du
-tombeau, a fini par déposer dans la jambe; on va lui faire une
-incision, et il sera entièrement rétabli de cette effroyable
-attaque[360].
-
- [358] Le prince Victor de Metternich.
-
- [359] FRANK (Jean-Pierre), né le 19 mars 1745 à Rothalben, dans
- le margraviat de Baden-Gravenstein. Médecin de Marie-Louise et du
- duc de Reichstadt. Il mourut à Vienne le 24 avril 1821 (WURZBACH,
- _Biographisches Lexikon des Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p.
- 320).
-
- [360] Le prince Maurice de Liechtenstein mourut cependant le 24
- mars suivant.
-
-Pour te faire grand plaisir, je te dirai que, dans les dernières trois
-semaines, je n'ai vu qu'une seule fois Léopoldine[361]. Elle est venue
-dîner chez moi il y a deux ou trois jours. La pauvre personne a l'air
-d'avoir eu la goutte elle-même. Je lui ai dit que j'avais, devers le
-monde, une amie jalouse d'elle, et elle en a ri. Elle a voulu savoir
-qui était cette amie. Je l'ai assurée que je ne lui dirais pas. Elle a
-voulu savoir où elle se trouvait: je lui ai fait la même réponse. Elle
-a fini par désirer savoir comment elle était, cette amie. Je l'ai
-assurée qu'elle était bonne, excellente et tout ce qu'il me faut pour
-être à elle pour la vie.--«Vous êtes donc bien heureux?»--«Certes et
-assez pour ne pas vouloir l'être par aucun moyen autre que le
-sien.»--«C'est donc du roman?»--«Oui, autant que le roman peut
-être de l'histoire.»--«Vous l'aimez beaucoup?»--«De toutes mes
-facultés!»--«Elle est donc également heureuse?»--«Je le crois.»--«Dans
-ce cas, vous avez raison tous deux!»
-
- [361] La princesse Maurice de Liechtenstein, dont Mme de Lieven
- était jalouse. Voir p. 148 et 218.
-
-Voilà, ma bonne D., ma conversation avec la personne bien innocente
-que tu crains malgré elle et moi. Tu verras au moins qu'elle n'est
-pas ton ennemie à la mort et qu'il existe entre elle et toi de grands
-moyens de capitulation.
-
-Tu as le droit de me demander pourquoi j'ai parlé à Léopoldine de mon
-sentiment?
-
-C'est qu'elle est au fait de ma vie entière; elle a été témoin de ce
-qui s'est passé dans mon cœur et je la regarde comme une amie
-véritable, par conséquent bonne et sûre. Elle m'est attachée ainsi que
-doit l'être une amie de sa trempe; elle est du petit nombre
-d'individus qui m'aiment d'amitié et _sans plus_. Elle me rend justice
-sous vingt rapports; il n'en est qu'un sous lequel elle ne me connaît
-pas. Elle ne croit pas que je sache aimer fortement. C'est que je ne
-l'ai jamais aimée, et il paraît que je suis de ces hommes, auxquels
-l'on ne croit pas sur mine. Toi-même, mon amie, n'en avais-tu pas
-douté? Et t'ai-je corrigée de ton erreur?
-
-
- Ce 5.
-
-Le courrier part, mais pas pour Londres. Il remettra ses paquets à
-Paris. J'ai eu ce matin une dispute d'une heure avec l'ouvrier qui
-fait ton bracelet. Il est venu me le porter pour me prouver qu'il
-n'est pas fini, et c'est tout juste le contraire que je voulais. Il le
-sera mardi prochain. Je le fais mettre sous l'adresse de N[eumann]
-et il t'arrivera par le courrier hebdomadaire de jeudi prochain. Je
-serai loin alors, mon amie. Cette lettre est la dernière que tu
-recevras de moi ici. Je t'en expédierai une de Mantoue; l'interruption
-ne sera pas grande. Ma bonne amie, pourquoi faut-il que tu me fasses
-quitter Vienne avec regrets! Tu n'y es pas, je n'ai encore aucune
-chance de t'y voir, je t'emporte dans mon cœur et pourtant je
-regrette Vienne, mon cabinet, mon bureau. C'est dans le lieu où j'ai
-tant pensé, où je me suis tant occupé de toi, que je tiens
-machinalement. Mon regret n'a point de sens et pourtant existe-t-il!
-
-Adieu, bonne amie. Aime ton ami et ne l'oublie pas un seul instant.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-No 19.
-
-
- Schottwien, ce 8 mars 1819.
-
-Je ne t'ai pas écrit, mon amie, les deux derniers jours que j'ai
-passés à Vienne. Il m'est resté une si immense besogne à faire, j'ai
-passé les seuls moments que j'ai eus à moi avec mes enfants, et ces
-moments ont été bien courts, j'ai enfin été de si mauvaise humeur que
-j'ai placé tout mon établissement dans mon portefeuille, et c'est avec
-un raffinement de jouissance que je me suis dit aussi souvent qu'il
-m'est tombé sous les yeux: c'est là qu'est mon cœur, je le
-retrouverai dès que je serai rendu à moi-même!
-
-Je suis enfin parti hier matin[362]. J'eusse été l'homme du monde le
-plus heureux si, au lieu d'aller au midi, j'avais pu aller à l'ouest.
-Mon amie, les quatre vents ne sont pas les mêmes pour moi.
-
- [362] Le prince de Metternich à sa femme, Vienne, ce 5 mars 1819.
- «... Voici mon plan de voyage: Je compte coucher: le 8 à
- Schottwien, le 9 à Léoben, le 10 à Klagenfurt, le 11 à Pontebba,
- le 12 à Conegliano, le 13 à Vérone, le 14 à Modène, le 15 à
- Scarica l'Asino, le 16 à Florence.» (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 191).
-
- En réalité, les étapes du voyage furent le 8 Schottwien, le 9
- Kraupath, le 10 Friesach, le 11 Tarvis, le 12 Conegliano, le 13
- Vérone, le 14 Bologne, le 15 Florence.
-
-Le temps s'est mis au beau depuis deux jours, mais il ne suffit pas
-d'être raccommodé avec le ciel pour l'être avec la terre. Les routes
-sont sans fonds de Vienne aux montagnes, c'est-à-dire pendant quatre
-postes. Arrivé dans le premier vallon des Alpes, j'ai trouvé la saison
-changée. La terre est couverte de deux pieds de neige et la route est
-gelée. Je couche ici au pied d'une rude montée: le Semmering forme le
-versant des Alpes vers le bassin de l'Autriche et la frontière de la
-Styrie est sur son sommet. J'ai avec moi Kaunitz[363] que je ramène à
-Rome, Floret et le médecin que j'avais à Aix-la-Chapelle. Les
-individus de mon département m'ont précédé en partie d'un jour et
-d'autres me suivent. Un voyage qui met en mouvement une quarantaine de
-personnes est une triste jouissance. Le seul objet de fantaisie que
-j'ai pris avec moi, c'est un paysagiste parfait; je l'avais envoyé il
-y a deux ans à Rio de Janeiro; il en est revenu l'année dernière avec
-quatre gros volumes de dessins magnifiques. Tu les verras un jour en
-gravure. Je mène ce jeune homme qui fera honneur à son pays et à son
-art avec moi pour lui faire voir le ciel et les beaux sites de
-l'Italie, je le placerai après cela pour deux années à notre Académie
-des beaux-arts à Rome. Je crois t'avoir déjà dit une fois que les arts
-font aujourd'hui le charme de ma vie, si stérile pour tout ce qui est
-jouissance.
-
- [363] Voir p. 215.
-
-J'ai sous moi les quatre Académies de Vienne, de Milan, de Venise et
-de Rome. J'ai le bonheur de pouvoir faire du bien à beaucoup
-d'artistes, et les artistes valent infiniment mieux que les savants.
-Ils ont ordinairement la tête un peu fêlée, mais le cœur bon. Les
-savants pèchent par le contraire.
-
-Floret ne me quitte jamais; il est donc naturel qu'il soit avec moi
-quand je visiterai la capitale. Mon amie, j'aime Floret parce que tu
-lui veux du bien. Envoie-lui l'un de ces jours une jolie petite boîte
-écossaise. N[eumann] sait ce qu'il lui faut. Il la portera toujours et
-je serai charmé de lui voir prendre du tabac d'une manière un peu plus
-sentimentale qu'il n'a l'habitude de le faire.
-
-J'ai quitté mes enfants et ma femme avec bien du chagrin. Tu n'as pas
-d'idée comme mon ménage est bon et confortable. Tous mes pauvres
-enfants ont pleuré tout comme ils m'aiment, c'est-à-dire bien de bon
-cœur. Mon fils est heureusement en pleine convalescence, et je n'ai
-plus une seule inquiétude sur son compte. Je vais retrouver Marie, qui
-arrivera deux jours avant moi à Florence. C'est le seul bon côté de
-mon voyage, que je fais bien à contre-cœur. Il y a dans le cœur
-humain un bien mauvais côté: le devoir tue le plaisir, et quand je
-songe à la foule des cardinaux qui vont faire partie de mes devoirs,
-je me sens fatigué et affadi d'avance.
-
-Bonsoir, mon amie. Je vais prendre le thé avec ma compagnie.
-
-
- Kraupath, ce 9.
-
-Je t'écris d'un chenil laid comme son nom. La journée a été superbe;
-la Styrie vaut la Suisse; de hautes Alpes, de magnifiques vallons et
-même des femmes avec d'immenses goîtres. Ce n'est pas en Styrie que
-j'irai chercher mes maîtresses: aussi trêve de jalousie. Je dois cet
-exécrable gîte à la recommandation du prince Esterhazy père[364]. Il
-l'a couché sur son journal comme excellent: l'un de nous deux doit
-avoir bien mauvais goût. J'aurais passé outre, si je n'avais arrêté
-ici la commande de mes chevaux, et j'ai le malheur d'en avoir une
-quarantaine. Mon amie, il ne m'en faudrait que quatre de plus pour
-être bien, bien heureux!
-
- [364] ESTERHAZY DE GALANTHA (Nicolas, prince), né le 12 décembre
- 1765. Envoyé à Paris (1801) puis à Londres et enfin à
- Saint-Pétersbourg (1802). Napoléon aurait voulu, dit-on, le faire
- roi de Hongrie. Ambassadeur à Naples (1816). Il mourut à Côme le
- 25 novembre 1833 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des
- Kaiserthums Oesterreich_, t. IV, p. 102.--_Biographie
- universelle_, édit. 1850, t. XIII, p. 106.--_Biographie
- générale_, t. XVI, p. 475).
-
- Il avait épousé, le 15 septembre 1783, Marie-Josèphe-Hermenegilde
- de Liechtenstein, née en 1768, morte en 1845, et était le père du
- prince Paul Esterhazy (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-Kraupath ne vaut pas Henry-Chapelle, et Rome ne vaudra certes pas Spa.
-Dans l'une de tes dernières lettres, tu t'es souvenue de la lecture
-que j'ai faite assis à tes pieds. Autant qu'il m'en souvient, j'ai
-bien peu lu. Je t'ai beaucoup regardée et nous avons passablement
-causé. Tu étais fatiguée de notre longue promenade; te souviens-tu que
-je t'ai arrangée bien _décemment_? Je sais chaque mot que je t'ai dit,
-depuis le premier que j'ai lâché après ne t'avoir rien dit pendant
-plus de trois semaines. C'est, entre autres, Nesselrode qui est venu
-un jour chez moi, et m'a demandé pourquoi je n'étais pas aimable avec
-toi. C'est que je ne le suis jamais trop, et moins que jamais quand je
-crois que l'on veut que je le sois; c'est peut-être Nesselrode qui est
-cause que j'ai perdu quelques semaines de ma vie. Tu sais que
-N[esselrode] m'aime beaucoup personnellement et d'ancienne date; il
-est très bon homme et je crois que tu dois lui avoir dit, à lui ou à
-sa femme, que tu ne me trouvais pas à ton gré. C'est ce qui aura
-monté sur-le-champ le petit homme. Je me flatte qu'il serait content
-de nous, s'il savait où nous en sommes!
-
-Kraupath, mon amie, me ferait tourner en bêtise si j'y restais, et je
-ne veux pas même t'en écrire davantage.
-
-
- Friesach, ce 10.
-
-J'ai quitté la Styrie pour traverser la Carinthie. La Muhr, qui forme
-le vallon principal du premier de ces pays, coule sur un plateau très
-élevé. J'ai été enfoncé dans les neiges pendant toute la journée. Ce
-n'est que depuis la dernière poste que la pente s'établit vers le sud
-et la neige disparaît. Je vais la retrouver demain dans les hautes
-Alpes-Juliennes.
-
-Mon amie, ces pays-ci sont pittoresques autant qu'on peut le désirer:
-il faut l'été pour les juger. C'est la dixième fois que je fais la
-route, et je t'assure de bien bonne foi que jamais je ne l'ai faite
-dans une disposition d'âme plus mauvaise. L'on prétend que l'âme ne
-connaît pas les distances. La mienne n'est pas de cette espèce. Le
-bonheur est à 400 lieues de moi, et j'ai beau vouloir me faire
-illusion, je sens à toute heure du jour qu'il me manque.
-
-J'ai recueilli aujourd'hui une preuve nouvelle que la haine ne
-pardonne pas. En traversant la capitale de la Haute-Styrie
-(Judenburg), j'y ai reçu une députation de magistrats. Tous les
-magistrats du monde se plaignent en permanence. Le bourgmestre de J.,
-n'ayant apparemment nul autre sujet de plainte, a accusé les souris
-d'abîmer les champs. «Y a-t-il longtemps que les souris font du
-dégât?»--«Mon Dieu, me dit le bourgmestre, _c'est depuis les
-Français_.»--«Comment, depuis les Français? Avaient-ils des souris
-avec eux?»--«Non, pas tout juste avec eux, mais ils ont campé dans les
-environs de la ville; ces coquins n'ont fait que manger du pain et ils
-en ont parsemé les champs; toutes les souris de la Styrie se sont
-établies depuis lors ici!»
-
-Je crois que la plaie des souris n'a, depuis que le monde existe,
-point été expliquée ainsi. Il doit y avoir eu, du temps des Pharaons,
-un camp de Français en Égypte. Avec de l'esprit critique, l'on
-parvient à expliquer jusqu'aux miracles; tu vois que je sais tirer
-profit de mes voyages.
-
-J'ai fait aujourd'hui une journée beaucoup trop petite. C'est le
-désespoir permanent et anticipé de Floret qui en est cause, il a
-prétendu que je n'arriverais jamais au delà, et il n'est pas 8 heures
-du soir. Pour ne pas perdre une occasion de se lamenter, Floret pleure
-à l'heure qu'il est de ne pas avoir commandé les chevaux plus loin. Il
-est à mes côtés; je lui ai dit que je t'écrivais pour l'accuser. Le
-voilà dans de nouvelles angoisses. Je voudrais arriver bien vite à
-Mantoue pour t'expédier ma lettre. Elle t'arrivera par le courrier de
-Paris de la semaine prochaine. Celui qui partira de Vienne demain doit
-te porter le bracelet. J'espère que tu le trouveras joli et surtout
-d'un bon usage: je veux que tu le portes toujours. Il était commandé
-bien avant que la mesure ne me fut parvenue. Il se trouve que je n'ai
-rien eu à y changer: j'ai jugé la dimension comme si j'avais pris la
-mesure. C'est que je te vois si bien devant moi! J'ai le bonheur de ne
-jamais oublier rien de ce qui m'arrive par le sens du cœur et de la
-vue.
-
-Je ferais d'ici ton portrait, je crois que je ferais ton moule--tel
-qu'il était, mais pas tel qu'il va te convenir.
-
-A propos de portrait, le mien est fini, à deux séances près, que
-Lawrence m'a demandées à Rome. Je les lui ai refusées. Il ne s'agit
-plus que du mollet droit, et je le lui abandonne. Il a fait le
-portrait de ma seconde fille, qui est véritablement charmant. Il a
-commencé par un dessin tout bourgeois; la tête finie à l'huile, il
-s'est monté à la poésie: il en a fait une Hébé avec l'aigle. Je n'aime
-pas beaucoup les portraits façonnés, mais Lawrence a mis tant de
-talent à celui de Clémentine et elle est réellement si jolie que je
-l'ai laissé faire. Il me tourmente pour le prendre avec lui à Londres;
-il voudrait l'y placer à l'exposition; je le ferai--à cause de
-toi[365].
-
- [365] Ce portrait de la princesse Clémentine fut livré au prince
- de Metternich quelques jours avant la mort de sa fille.
-
-Mme de M[etternich] dispute contre, car tu n'entres pour rien dans ses
-calculs. Ce sera L[awrence] qui décidera. Il prétend que c'est le plus
-joli tableau qu'il ait jamais fait. Je puis louer, au reste, la figure
-de la petite, car tout autre que moi pourrait être son père; elle n'a
-pas un trait de moi, rien qui me rappelle: elle est très brune avec
-une très belle peau, elle a les yeux quasi noirs, le nez très petit,
-la bouche petite, le visage ovale.
-
-Marie me ressemble beaucoup, sans avoir un seul de mes traits, mais
-Clémentine ressemble à tout le monde excepté à moi. Il n'en est pas
-ainsi du caractère: tous mes enfants sont comme moi, et je ne puis
-m'empêcher souvent de rire, quand je les entends dire tout juste ce
-que j'aurais dit à leur place.
-
-
- Conegliano, 12.
-
-J'ai passé la journée d'hier à parcourir les hautes Alpes; j'ai couché
-à Tarvis, dernière station allemande. Les Alpes, mon amie, élèvent et
-affaissent l'âme; j'ignore si jamais tu les as vues et surtout si tu
-les as traversées, je serais tenté de dire vaincues, car, chaque pas
-que l'on y fait est une victoire remportée par l'homme sur la nature.
-Elles élèvent l'âme, car il est dans la nature de l'homme de grandir
-avec les objets élevés; elles affaissent par leurs masses imposantes.
-Rien n'est petit, ni médiocre dans les sites; les neiges ont vingt
-pieds d'élévation, les ruisseaux sont des torrents impétueux, les
-éboulements sont des chutes de montagnes, les mouvements de terre
-enfin sont des élévations ou des précipices à perte de vue.
-
-La descente de Tarvis jusqu'à Resiutta est, surtout dans cette saison,
-l'une des choses les plus curieuses. Entre Tarvis et Pontebba, la
-route est glacée; les habitants roulent sur des traîneaux à la main
-comme les Lapons; à mesure que l'on approche de Pontebba, la neige
-diminue et, en moins d'une demi-lieue de distance, vous passez des
-frimas dans la poussière. Le village de Pontebba est coupé par un
-petit torrent nommé la Fella. A la Pontebba allemande (Pontafel) les
-maisons de paysans sont à l'allemande: petites fenêtres, toits élevés,
-toutes les cheminées fument. Vous traversez un pont large de 8 ou 10
-toises, et vous tombez dans un village italien: toits plats, gros
-murs, grandes croisées, toutes ouvertes, du papier huilé aux fenêtres
-au lieu de vitraux, le peuple en chemise et à peine vêtu. De l'un des
-côtés, les habitants ne savent pas un mot d'italien, de l'autre ils
-n'en savent pas un d'allemand. Les Allemands sont en pelisse et
-gèlent, les Italiens sont en chemise et _croient_ ne pas geler.
-
-A un quart d'heure de Pontebba, le soleil acquiert de la force,
-l'herbe est en travail; à la moitié de la pente les haies
-bourgeonnent, les fleurs du printemps paraissent. Je t'envoie la
-première que j'ai trouvée éclose: c'est une petite anémone. Je te
-réponds que, le 12 de mars, elle est la plus haute venue dans les
-Alpes. Peu après, vous trouvez des ceps de vigne en espaliers; à
-Resiutta se trouvent les premiers mûriers.
-
-Les glaces de ma voiture étaient gelées à 9 heures du matin; à 11
-heures il a fallu baisser toutes les glaces de la voiture pour ne pas
-étouffer. J'avais couché à Tarvis, mourant de froid dans mon lit
-malgré le feu dans le poile; à Udine, j'ai dîné avec les fenêtres
-ouvertes.
-
-Bonsoir, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai fait une bien forte
-journée et que de nouveau j'ai froid, car je suis ici dans l'une des
-meilleures auberges du pays et qui a tous les charmes des maisons des
-Vénitiens, c'est-à-dire qu'elle est à peu près sans portes et sans
-fenêtres. Il n'existe pas, dans tout ce pays, une porte ou un châssis
-de fenêtre par lequel vous ne puissiez passer la main; il en est par
-lesquels vous passeriez la tête, et ce ne sont pas encore les plus
-mauvais.
-
-
- Vérone, 13.
-
-Je crois qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on aille en poste comme
-celui-ci. La beauté des routes passe l'imagination, les chevaux et
-les postillons ont l'air également fous. J'ai fait, depuis 8 heures du
-matin jusqu'à 6 heures du soir, 40 lieues, c'est-à-dire à peu près 90
-milles anglais et même plus.
-
-J'aime beaucoup Vérone. J'y ai passé une fois quatre semaines; la
-ville est remplie d'antiquités romaines. Rien n'est magnifique comme
-l'amphithéâtre.
-
-J'ai dîné après mon arrivée, et je sors de l'Opéra. Il est très bon.
-Pour à peu près un schelling d'entrée, l'on entend chanter l'une des
-premières chanteuses d'Italie, un bouffe excellent et un faible ténor,
-car il n'en existe pas un bon.
-
-J'ai oublié de faire entrer dans le calcul de la célérité de ma course
-une heure que j'ai passée à Vicence, par où je ne passe jamais sans
-aller voir les principaux édifices construits par Palladio[366]: ils
-ressemblent à la grandeur et à la décadence de la République de
-Venise.
-
- [366] PALLADIO (Andréa), né à Vicence le 30 novembre 1518, mort à
- Venise le 19 août 1580. Il construisit à Vicence la Basilica
- Palladiana, construction grandiose à deux rangs d'arcades
- superposées commencée en 1549, le palais del Capitanio (1571), le
- palais Chiericati aujourd'hui musée municipal, le Théâtre
- olympique terminé après sa mort en 1584, etc., etc.
-
-
- Florence, 15 mars.
-
-Je suis arrivé au premier terme de mon voyage. J'ai trouvé ici trois
-de tes lettres, ma fille et le printemps dans toute sa beauté. C'est
-beaucoup à la fois; je serais quasi tenté de dire que c'est trop, si,
-en fait de jouissances pures, il pouvait exister du trop!
-
-Tu étais sans lettres de moi par la faute du bon et lent Paul, qui,
-cependant, pour le coup, est moins criminel de ne pas avoir quitté
-Vienne plus tôt qu'il ne l'a fait. L'on n'a pas toujours pour excuse
-un beau-frère mourant depuis trois mois et tout à coup sauvé. Pour le
-coup, Paul a eu à la fois ce malheur et le bonheur d'avoir pu rester
-_in salvis_ trois semaines de plus avec sa belle. Je ne dis pas avec
-l'objet de son affection, car il y a, de part et d'autre, plus de
-matériel que de sentiment dans la conjonction.
-
-Tu es un peu comme les enfants: tu pleures un jour et tu ris l'autre,
-tu te peines pour te défâcher, tu es bonne toujours: un mot te remet.
-Je crois qu'une légère tape te corrigerait pour longtemps. Ma bonne
-amie, reste comme tu es: ne change pas, car je t'aime tout comme tu es
-et, en fait de sentiment, le mieux est positivement l'ennemi du bien.
-L'amour a de commun avec la santé qu'il n'est pas dans la nature
-d'aimer plus qu'on ne fait, tout comme l'on ne peut se porter mieux
-que bien. Et comment pourrais-tu admettre que je puisse t'aimer moins,
-parce que plus d'objets me distraient? Comment ce qui m'entoure, ce
-qui est hors de moi, pourrait-il déplacer ce qui remplit mon âme? Mon
-amie, tu as raison de dire que rien n'est extraordinaire comme le
-rapport qui existe entre nous. Mais n'existe-t-il pas? Le fait est-il
-constant? Pourquoi l'expliquer dès qu'il existe? Mon amie, la seule
-théorie que je me permets sur notre compte, c'est le chagrin que nous
-soyons séparés, que je ne puisse pas te donner tout ce que veut mon
-cœur, de ne pas être près de toi, comme 600.000 Anglais se trouvent à
-côté de 600.000 Anglaises dans la bonne ville de Londres. Cette
-théorie est elle-même un fait, triste, pénible, affreux, placé hors
-de notre volonté et, comme tel, l'un des plus cruels à mes yeux. Je
-crois que chaque jour doit ajouter à ta conviction que je suis un
-homme d'une trempe différente de celle de la plupart de mes confrères
-en humanité. Mais tu m'aimes tel que je suis, et j'en suis pour le
-moins aussi étonné que charmé et heureux. Ne crains rien, je t'en
-conjure: chaque crainte de ta part est une injure pour ce que j'aime
-seul en moi, pour mon cœur. Tu ne me connais pas encore assez pour
-être sûre que le jour où je t'aimerais moins, tu lirais dans l'une de
-mes lettres ces trois mots bien précis: je t'aime moins! Or, ne crains
-pas de même ce jour; il n'est pas dans mon habitude de fléchir; j'ai
-le cœur pour le moins aussi tenace que la tête; c'est peut-être ce
-qui m'a fait injurier par le commun du peuple aimant qui brûle comme
-un feu de paille, qui remplit les alentours de bruit, d'éclat et de
-fumée, et qui à peine laisse la trace de quelques légères cendres. Il
-en est de ces amants comme du superbe de l'Écriture: j'ai passé, il
-n'existait plus! Moi, mon amie, je reste dans toute ma simplicité,
-bonne foi et humilité.
-
-Je t'ai prévenue que je te ferai une espèce de journal de mon voyage.
-Mes lettres portent toujours l'empreinte de mon existence: je les
-crois bonnes parce que je n'en cherche ni la pensée ni le mot. Je
-voyage; or il faut bien que tu voyages avec moi. T'ai-je laissée à
-Vienne, mon amie? Es-tu moins avec moi à Florence que tu ne l'as été à
-Vienne et que tu ne le seras à Rome? Je suis tenté de croire que tu as
-quelquefois bien mauvaise opinion de moi.
-
-J'ai couché hier à Bologne. J'y ai goûté les charmes du premier
-cardinal que j'aie rencontré sur mes pas[367]. Je t'assure, mon amie,
-que je n'en ferai point d'autres _de faux_[368] en Italie. Après cette
-assurance, ne va pas me prendre pour grec et même pour romain dans mes
-goûts.
-
- [367] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence ce 18 mars...
- A Bologne, le cardinal légat m'a attendu avec deux sociétés
- priées et deux soupers prêts--l'un chez lui, et l'autre chez
- Marescalchi où j'ai logé. Dans la difficulté du choix, j'ai pris
- le parti d'aller me coucher et de laisser souper les deux
- compagnies tant qu'elles l'ont voulu, après avoir fraternisé avec
- Son Eminence pendant à peu près deux heures _in camera
- caritatis_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.
- 192).
-
- L'archevêque de Bologne était, en mars 1819, Mgr Carlo Oppizzoni,
- né à Milan, le 5 avril 1769, archevêque de Bologne le 20 septembre
- 1802, cardinal le 26 mars 1804, mort à Rome le 14 avril 1855
- (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
- [368] De faux pas.
-
-Mon amie, voyager comme je le fais, a de bons et de mauvais côtés, et
-je trouve que les derniers sont plus saillants et surtout plus
-sensibles. Je vais comme l'éclair; l'on ne m'assassinera pas, car je
-trouve un demi-escadron de cavalerie pour m'escorter à chaque poste.
-Je ne réponds toutefois pas que je ne me casse le col. Je suis
-toujours logé à merveille. Je sors d'un lit de parade pour me
-recoucher dans un autre qui tient beaucoup d'un _castrum doloris_.
-Voilà le bon. Mais je suis accablé de révérences, et les révérences
-italiennes sont longues comme les steppes de ton pays et un peu plus
-arides. Je veux dormir dans ma voiture, et je suis réveillé par une
-députation qui fait une harangue effroyable. J'arrive et je veux me
-coucher: point du tout! Une société priée m'attend. Je trouve
-cinquante messieurs et dames en grande tenue qui demandent des
-nouvelles de ma santé, et qui veulent me forcer à prendre des
-_rinfreschi_[369], moi qui n'en prends jamais. Enfin, je me retire,
-je suis à moi: et il s'établit une troupe d'effroyables chanteurs sous
-mes fenêtres.
-
- [369] Rafraîchissements.
-
-Le premier bon moment que j'aie eu, c'est de voir ma fille qui est
-venue à ma rencontre. Elle m'a rejoint à la moitié de la deuxième
-poste, sous les murs de l'antique Fiesole, où Catilina a mis bas les
-armes, ce dont bien doit peiner Lady Jersey!
-
-A la descente des Apennins commence la véritable Italie. Les champs
-sont couverts d'oliviers, tous les bosquets sont verts éternellement:
-rien que du laurier de toute espèce, du sycomore et du chêne toujours
-vert. Les fleurs parent les champs, le mois de mai a l'air d'avoir
-usurpé sur le mois de mars, les hommes portent le chapeau de paille et
-les blés sont longs d'un pied. Plus de mulets que de chevaux et plus
-de belles dents dans un village que dans toute une province au delà
-des Alpes. Mon amie, si j'avais la fantaisie d'être mordu, je voudrais
-l'être de préférence en Toscane.
-
-Bonsoir, chère D. Tu es près de moi au Palazzo Dragomanni[370] comme à
-la Chancellerie d'État. Ce n'est, hélas! dans aucun de ces lieux que
-je puis être heureux comme je voudrais l'être!
-
-
- Ce 16.
-
-Mon amie, je n'ai pas fait partir mon courrier de Mantoue, parce que
-ma lettre n'eût point coïncidé avec le passage du courrier de Vienne
-par Munich. Je l'expédie aujourd'hui.
-
- [370] Le prince de Metternich à sa femme. «Florence, ce 18
- mars... Je loge ici au palais Dragomanni. La maîtresse de ma
- maison est veuve, et c'est cette danseuse enragée de la _Furlana_
- que vous avez vue aux bals de Mme Élisa, en 1810, à Paris. Elle a
- neuf ans de plus et ne danse plus, mais ma vertu est à couvert,
- tout comme si elle dansait encore avec son impétuosité ancienne.
- Je n'ai jamais aimé les bourrasques et les ouragans. Les fenêtres
- de ma chambre à coucher donnent sur un jardin où tout est en
- fleur.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).
-
-Je puis te dire maintenant ce que je fais d'ici à la fin d'avril.
-
-L'Empereur quittera Florence le 29 mars. Je partirai le 26 pour
-Livourne. J'y coucherai et le 27 j'irai à Pise. Je veux que ma fille
-voie ces deux villes. Le 28, j'irai, par la traverse, de Pise à
-Sienne. Le 29, je coucherai à Radicofani, le 30 à Viterbe et je serai
-le 31 à Rome, deux jours avant l'Empereur. Nous y resterons jusqu'au
-24 ou 25 avril et nous irons à Naples.
-
-Je me suis fait le plaisir de me reposer ce matin à la Galerie des
-vingt courses d'étiquette que j'ai dû faire. Cent chefs-d'œuvre, tels
-qu'il n'en existe pas de seconds, m'ont délassé de la vue de beaucoup
-d'objets modernes et vivants qui ne valent pas ce que renferme le
-trésor des Côme de Médicis. C'étaient de fiers hommes que les Côme et
-les Laurent, si dignement remplacés par Léopold Ier[371]!
-
- [371] Le grand-duc de Toscane était alors Ferdinand III, archiduc
- d'Autriche, né le 6 mai 1769, qui succéda à son père Léopold Ier
- le 2 juillet 1790, céda la Toscane et reçut en échange, le 27
- avril 1803, l'archevêché de Salzbourg, échangea encore cet
- archevêché contre l'électorat de Wurzbourg le 26 décembre 1805.
- Il céda de nouveau ce dernier et reprit la Toscane le 30 mai
- 1814. Il avait épousé l'infante Louise-Amélie, fille de Ferdinand
- IV des Deux-Siciles. Il perdit sa femme, le 19 septembre 1802, et
- mourut lui-même le 18 juin 1824.
-
- Son père, le grand-duc Léopold Ier, dont M. de Metternich parle
- ci-dessus, était né le 5 mai 1747. Il devint grand-duc de Toscane
- en 1765. A la mort de son frère, Joseph II, en 1790, il lui
- succéda comme empereur d'Allemagne sous le nom de Léopold II et
- mourut subitement le 1er mars 1792 (_Allgemeine Deutsche
- Biographie_, t. XVIII, p. 322.--_Almanach de Gotha._--STROBL VON
- RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, p. 370).
-
-Tout respire ici la grandeur, le goût et l'humanité dans son relief le
-plus beau et le plus pur! Je crois, mon amie, que je serais plus
-heureux _ici_ avec toi encore qu'autre part. C'est le plus bel éloge
-que je puisse faire du lieu. J'ignore si tu aimes les tableaux, les
-statues, les bronzes, les marbres, les antiques de toute espèce. Je le
-crois, car je le désire. J'ai été ce soir pour une demi-heure à
-l'Opéra. On nous donne l'_Otello_ de Rossini[372] avec de médiocres
-sujets.
-
- [372] ROSSINI (Gioacchino), né à Pesaro le 29 février 1792, mort
- en 1868. Son _Otello_ avait été joué pour la première fois en
- 1816, à Naples, sur la scène du théâtre del Fondo.
-
-Adieu, mon amie. Je vais me coucher, car j'ai tant fait dans ma
-journée qu'il ne m'eût pas fallu un dîner à la Cour pour m'achever. Je
-suis fatigué et je t'aime comme si je ne l'étais pas. D'après tes
-calculs, je devrais t'aimer un peu moins; mais comme il m'est prouvé
-que mon sentiment pour toi ne réside ni dans mes jambes ni dans ma
-tête, je t'aimerai de même dans toutes les circonstances de ma vie et
-sous l'influence de tous les climats de la terre. Adieu, aime-moi
-comme je t'aime: je n'en puis désirer davantage.
-
-
-No 20.
-
- Florence, ce 18 mars 1819.
-
-J'ai relu hier toutes les lettres que j'ai reçues depuis mon arrivée à
-Mantoue, c'est-à-dire tes numéros 19, 20 et 22. Le no 21 doit
-m'arriver à toute heure par Gordon. Je suis sûr qu'il ne peut tarder
-de me joindre. Son envie de nous suivre était si grande que la
-diligence qu'il fera sera la même.
-
-Mon Dieu! bonne amie, si tu pouvais être près de moi! Tu serais bien
-heureuse et contente. De la manière dont je te connais et de celle
-même dont je ne te connais pas, mais qui ne saurait échapper à mes
-pressentiments, je crois que peu de choses te manqueraient. D'abord,
-moi et je suis beaucoup pour toi;--et puis tant d'objets aussi
-véritablement dignes de culte et d'admiration que je m'en sens peu
-digne, un pays qui remplit l'âme de tant de nobles souvenirs, un pays
-qui depuis tant de siècles avance toujours dans sa prospérité, habité
-par un bon peuple et qui sent avec vivacité le sort heureux que la
-nature lui a assigné! Des monuments magnifiques qui se trouvent à
-chaque pas; un ciel pur et serein; de la musique comme tu en fais et
-comme tu l'aimes! Mon amie, tu serais heureuse près de moi à Florence,
-et je ne le suis pas loin de toi! L'ambassadeur de France[373],
-Golovkine, Krusemarck[374] sont ici ou vont y arriver. Ceux de mes
-enfants qui y sont ne me quittent pas de toute la journée; je les
-conduis partout; je connais Florence par cœur; l'on nous invite
-partout ensemble. Si tu étais ici, tu ne me quitterais pas davantage,
-et il y aurait même de la décence dans le fait. Ma pauvre amie,
-pourquoi faut-il que tu ne sois pas Mme de Golovkine? Cette idée se
-présente à mon cœur sans aucune jalousie; je suis sûr que ton amour
-pour moi n'y perdrait rien, et la somme de mon bonheur en serait tant
-accrue! Tu ne verrais pas, à la vérité, tes amis et tes amies de
-Londres, mais ne trouverais-tu pas sous la main le meilleur de tous
-ceux que tu as, que jamais tu as eus et certes que jamais tu puisses
-avoir.
-
- [373] Le marquis de Caraman, voir p. 117.
-
- [374] KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE). Ministre de
- Prusse à Vienne. Né le 9 avril 1767. Accrédité comme chargé
- d'affaires près du gouvernement français le 2 janvier 1810 puis
- comme ministre plénipotentiaire le 28 janvier suivant, occupa ce
- dernier poste jusqu'en 1813. Pendant la campagne de 1814, il fut
- quelque temps gouverneur militaire du pays entre l'Elbe et le
- Weser. Ministre de Prusse à Vienne (décembre 1815), il exerça
- cette fonction jusqu'à sa mort survenue le 25 avril 1822 (POTENS,
- _Handwörterbuch der Militär-Wissenschaften_, t. VI, p.
- 77.--_Allgemeine Deutsche Biographie_, t. XVI, p. 269).
-
-Je me suis trompé effectivement sur l'individu duquel tu m'avais parlé
-dans l'une des lettres de plusieurs semaines de date[375]. J'ai cru
-qu'il s'agissait de ton séjour à Berlin. J'ai beaucoup connu D. dans
-cette même ville en 1805[376]. J'ai eu de fortes affaires à traiter
-conjointement avec lui. Le tableau que tu m'en fais est très vrai.
-L'amour passé ne t'aveugle plus. Tu as cet avantage de commun avec
-beaucoup d'humains. D. avait beaucoup de moyens; il eût fait, s'il
-l'avait voulu, une grande et belle carrière; il avait de grands
-défauts, l'un des plus grands entre autres pour tout homme: la
-présomption. C'est ce défaut qui a contribué puissamment à des
-événements bien funestes. C'est D. qui, en grande partie, a été cause
-des malheurs d'Austerlitz. Ce défaut est du reste assez commun au delà
-du 55e degré de latitude nord. S'il t'a aimée, je l'en estime
-davantage; tu l'as aimé, je conçois sa présomption!
-
- [375] Voir p. 167.
-
- [376] Cette date et les lignes qui suivent permettent de croire
- que le personnage désigné par l'initiale D. est le prince Pierre
- Petrovitch DOLGOROUKI, né le 19 décembre 1777, aide de camp
- général (23 décembre 1798) et favori d'Alexandre Ier, chargé par
- lui de plusieurs négociations diplomatiques en 1805 et 1806,
- commandant la ville de Smolensk, mort le 6 décembre 1806 à la
- suite de sa disgrâce et enterré dans le couvent d'Alexandre
- Nevski (ERMERIN, _Annuaire de la noblesse de Russie_, 1889, p.
- 93.--_Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t.
- LX, _Liste alphabétique de personnages russes pour un
- dictionnaire biographique russe_, p. 211).
-
- Les négociations de Berlin en 1805 auxquelles fait allusion le
- prince de Metternich, avaient pour but d'entraîner la Prusse dans
- la coalition de l'Autriche et de la Russie contre la France. Le
- prince Dolgorouki était arrivé dans les premiers jours d'octobre,
- porteur d'une lettre du Tsar demandant pour la seconde fois le
- passage à travers les territoires prussiens pour les armées
- russes. Frédéric-Guillaume hésita tout d'abord, mais Bernadotte
- ayant violé le territoire d'Anspach, le roi renvoya le prince
- Dolgorouki au Tsar, porteur de l'autorisation demandée. Un traité
- fut signé le 3 novembre entre les trois cours, mais Austerlitz
- allait bientôt le rendre inutile.
-
- M. de Metternich dit dans ses _Mémoires_, t. I, p. 41, à propos de
- ces pourparlers: «Plus tard l'empereur Alexandre expédia un des
- jeunes conseillers dont il s'était entouré depuis son avénement:
- c'était un de ses aides de camp, le prince Dolgorouki, homme
- d'esprit, plein de feu, mais nullement fait pour une mission trop
- délicate pour une nature comme la sienne. Son maître lui ayant
- recommandé de ne rien faire sans moi, je pus bien le diriger un
- peu, mais non lui dicter sa conduite.»
-
- Le 4 mai 1803, Mme de Lieven racontait à son frère l'histoire d'un
- duel qui avait mis aux prises Dolgorouki et Borodine. Le premier
- avait provoqué le second et il avait reçu une balle au-dessus du
- genou. «Elle y est encore; il est couché et je crois pour
- longtemps. Il faut que j'aie le cœur bien mauvais, mais en vérité
- cela m'a fait plaisir. Toute la ville se moque de Dolgorouki...
- Mon Dieu! comme il est bête, cet homme d'esprit!» (Ernest DAUDET,
- _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_, p. 58).
-
- Si donc nous ne nous trompons pas sur le nom de Dolgorouki,
- l'amour de Mme de Lieven pour ce dernier était déjà mort en mai
- 1803... ou il n'était pas encore né.
-
-
- Ce 19.
-
-Nous avons passé hier l'une de ces soirées qui devraient ne pas être
-réservées à Florence à des voyageurs qui viennent y chercher du bon et
-même plus que du bon. Je ne sais si tu connais le talent musical de
-Lord Burghersh[377]. Le malheureux prétend avoir composé une cantate;
-il nous a fallu l'avaler hier. L'œuvre n'est pas mauvaise, mais elle
-n'est pas bonne, et je n'aime pas ce genre de terrain.
-
- [377] BURGHERSH (John FANE, XIe comte DE WESTMORELAND, connu,
- jusqu'à la mort de son père en 1841, sous le nom de Lord),
- ministre d'Angleterre à Florence. Né à Londres le 3 février 1784.
- D'abord officier dans l'armée anglaise, il fut envoyé le 14 août
- 1814 à Florence comme ministre plénipotentiaire. Ministre à
- Berlin de 1841 à 1851. Ambassadeur à Vienne (1851-novembre 1855).
- Il fut promu général le 20 juin 1854 et mourut à Apthorpe House,
- Northamptonshire, le 16 octobre 1859.
-
- Il avait étudié le violon et la composition avec Hague, Zeidler,
- Platoni, Portogallo et Bianchi. Ce fut lui qui proposa la création
- de l'Académie royale de musique de Londres, qui fut ouverte le 24
- mars 1823.
-
- Lord Burghersh composa sept opéras (_Bajazet_, _Fedra_, _Il
- Torneo_, _l'Eroe di Lancastro_, etc.) trois cantates, des messes
- et de nombreuses œuvres symphoniques (_Dictionary of National
- Biography_, vol. XVIII, p. 176).
-
-Le matin j'ai conduit ma fille à la Galerie. Je crois que la matinée
-m'a fait paraître la soirée plus mauvaise. Quelle somme immense de
-chefs-d'œuvre de tous les genres--peinture, sculpture, arts de toute
-espèce!--Mon amie, l'on a beau voir tout ce que renferment les
-cabinets hors de l'Italie, l'une des belles collections de la
-presqu'île efface tout! Le local est au reste si beau en lui-même,
-tout a si fort l'air d'être fait pour la place, que l'on finit par se
-regarder comme un habitué du lieu. Toi à mes côtés, tout serait bien.
-Je te réponds que si tu n'aimes pas les tableaux, je finirais par te
-les faire aimer, et je me vanterais de cette éducation.
-
-Lord B[urghersh] a une belle collection de plâtres. Il les avait
-exhibés dans sa soirée. Il n'y a rien à redire à ce fait; mais il ne
-s'est pas borné à montrer ce que l'on peut voir; il a fait voir ce que
-l'on n'avoue pas avoir vu. Il avait placé dans un dernier cabinet de
-son appartement la statue de Persée de Canova[378], figure héroïque
-sous tous les rapports. Le mouvement de recul que ce pauvre Persée a
-fait faire à toutes les demoiselles et aux dames qui n'ont pas oublié
-qu'elles le furent a été tout à fait comique.
-
- [378] CANOVA (Antoine), né le 1er novembre 1757 à Possagno,
- province de Trévise, mort à Venise le 12 octobre 1822. Sa statue
- de Persée, en marbre, est actuellement au musée du Vatican.
-
-Le duc de Richelieu[379], fameux roué de son temps, avait fait un pari
-avec une vingtaine de femmes qu'il savait se rendre invisible. Le
-pari fut accepté. Le duc se retira (comme le Persée) dans un
-arrière-cabinet et il fit entrer une dame après l'autre. Il s'était
-placé au milieu de ce cabinet, d'une manière _ultra visible_. Toutes
-jurèrent ne pas l'avoir vu et payèrent le pari. Eh bien, le Persée eût
-gagné tous les paris de la soirée. De toutes les dames, il n'y en a
-qu'une qui m'a assuré l'avoir trouvé _superbe_! En avouant Persée,
-elle ne pouvait pas choisir un mot plus correct.
-
- [379] RICHELIEU (Louis-François-Armand DE VIGNEROT DU PLESSIS,
- duc DE). Né à Paris le 13 mars 1696. Ambassadeur à Vienne
- (1725-1727), en Saxe (1746), maréchal de France (11 octobre
- 1748), membre de l'Académie française (25 novembre 1720). Mort à
- Paris le 8 août 1788 (R. BONNET, _Isographie des membres de
- l'Académie française_, p. 239).
-
-
- Ce 20.
-
-Il y a ici une foule d'Anglais et, dans cette foule, pas un individu
-qui puisse t'être nommé. Comme rien n'est curieux comme vos
-insulaires, je les vois toujours fort occupés de moi; ils veulent me
-coucher sur leurs tablettes et je les en dispenserais volontiers. Je
-les entends vingt fois s'étonner _prodigieusement_ que je ne sois pas
-un homme de soixante-dix ans. Il y a, entre autres, une vieille dame
-toute couverte de rides et de fleurs qui a voulu m'assurer hier que
-mon père devait avoir été moi, car, me dit-elle, je me souviens
-d'avoir lu votre nom dans les gazettes il y a plus de vingt ans. Je
-l'ai assurée que je suis venu au monde ministre. Mon amie, l'un de mes
-vœux les plus ardents, c'est de ne pas le quitter de même.
-
-J'ai fait à Floret les compliments dont tu m'as chargé pour lui. Il a
-fait une mine à la fois discrète et douce en apprenant ton bon
-souvenir. La douceur est une de ses vertus et la discrétion sa nature.
-Je parie que Floret ne s'avoue pas à midi ce qu'il a pensé à 11
-heures. Quel confident!
-
-J'ai enfin des nouvelles de Paul, de Paris. Il _voulait_ le quitter
-peu de jours après m'avoir écrit. L'aura-t-il fait? Je l'ignore.
-
-
- Ce 21.
-
-Gordon est arrivé et je suis en possession de ton no 21. Sais-tu
-l'impression qu'il m'a fait? Je crains que tu ne m'aimes plus que je
-ne le mérite. Je m'explique. S'il s'agit de mon cœur, de sa droiture,
-de son abandon à tout sentiment qu'il juge digne de le fixer, de ses
-facultés aimantes sur une ligne de force et de raison de laquelle sont
-capables peu d'hommes, tu ne saurais te tromper. Crois, aime,
-livre-toi tant que tu voudras à mon cœur, tu ne risques rien. Ce
-cœur sait comprendre tout ce qu'on lui demande, et sait même accorder
-plus, bien plus!... Mais tu me crois des perfections que je n'ai pas;
-tu me cherches à une hauteur que je ne puis atteindre; mon esprit, mon
-amie, est celui du _sens commun_; je sais épuiser ce domaine et je ne
-m'élève guère au delà. Tu trouves mes paroles justes, mes expressions
-fortes, ma raison complète. Il n'y a dans ces faits que ce qui résulte
-toujours du genre de mon esprit. Le ciel m'a donné des yeux
-excellents, des oreilles justes et fines, un tact simple et correct.
-Je vois ce qui est, j'entends ce qui se dit, je sens ce qui existe.
-
-Mon âme est placée au-dessus du préjugé--je ne crois en nourrir aucun.
-J'ai une qualité qui n'est pas toujours celle des hommes sans
-passions: j'ignore le sentiment de la peur et par conséquent ses
-effets. Le danger provoque en moi l'action; je ne suis jamais plus
-fort que dans les moments où il faut employer de la force. J'ai été
-dans le plus fort des mêlées sur le champ de bataille; j'eusse rougi
-de ne pas m'y trouver et j'ai vu tomber mes amis à mes côtés sans être
-effrayé du danger; j'ai senti qu'en me trouvant là, je faisais une
-sottise, mais elle m'a paru d'un genre qui élève l'âme et je ne crains
-pas de m'élever! Place-moi dans le domaine de mes affaires, tu m'y
-verras comme sur le champ de bataille. J'ai tué bien des adversaires
-et j'en ai mis plus encore dans une véritable déroute. La raison,
-cette raison toute pure et toute simple, est une puissance immense! Je
-reste maître de mes armes au fort de la mêlée, parce que je suis
-calme; mes adversaires se dispersent tandis que je reste immobile; ils
-courent les champs et je ne bouge pas; ils sont hors d'haleine et je
-n'ai pas encore soufflé. J'ai la conviction d'en avoir plus désespérés
-dans le cours de ma vie publique que sérieusement fâchés. Mon amie, tu
-aimes aujourd'hui une espèce de _borne_: elle est placée tout exprès
-là où elle se trouve pour arrêter ceux qui courent trop fort et à
-contre-sens; les coureurs la heurtent, ils la maudissent, ils jurent
-contre ce qu'ils appellent un obstacle: la borne a l'air de ne pas se
-douter des coups qu'elle reçoit; elle ne bouge pas, car elle est
-lourde. Voilà la fin du mot, le tableau le plus exact de mon être: il
-n'y a dans ce tableau ni erreur ni couleurs renforcées; il y en a
-aussi peu que du mérite dans mon être; il n'y a point de mérite dans
-mon fait, parce que rien n'est volontaire en moi: le bon Dieu m'a fait
-tel que je suis et je le resterai aussi longtemps qu'il lui plaira de
-me laisser ici-bas! J'ai été à quinze ans ce que je suis à
-quarante-cinq. Le serais-je dans vingt ans d'ici? Oui, mon amie, si je
-vis, ce qui n'est pas bien prouvé, car mon âme use mon corps! Peu
-d'hommes, au reste, m'ont compris et peu me comprennent encore. Mon
-nom s'est amalgamé avec tant d'événements immenses qu'il passera à la
-postérité sous leur égide. Je te réponds que l'écrivain dans cent ans
-me jugera tout autrement que tous ceux qui ont affaire avec moi
-aujourd'hui. Je crois même qu'il me jugera sous une infinité de
-rapports différemment de ce que tu fais. Ne t'élève pas trop, mon
-amie, cherche terre à terre et tu me trouveras avant le temps même où
-d'autres pourront me trouver. Tu me vois bien déboutonné vis-à-vis de
-toi, tu as eu le bon esprit de ne pas être dupe de ma mine si autre
-que je ne le suis, moi, tout moi. Tu n'as pas confondu en moi la forme
-avec le fond. Tu ne croiras plus aux jugements des salons sur mon
-compte; tu ne me croiras plus léger, inconstant, insoucieux, retors,
-ultra-finasseur, sans cœur et sans mouvement dans l'âme.
-
-Mon amie, tu vois que je connais la pensée de bien du monde sur mon
-compte.
-
-
- Ce 22.
-
-Nous avons eu avant-hier une grande fête que la ville a donnée à Leurs
-Majestés[380]. La beauté du local en a fait les frais, car le reste ne
-valait rien. L'on s'est réuni au Palazzo Vecchio, habité par les
-Médicis avant qu'ils n'eussent fait l'acquisition du palais Pitti.
-Tous les lieux sont remarquables dans ce palais. Les colonnades des
-Uffici, les portiques de la Tribune étaient illuminés; l'on a tiré un
-feu d'artifice qui eût mérité un tout autre nom, car il n'y avait
-qu'absence de feu et d'artifice. Le peuple toscan tient beaucoup des
-Allemands. Trente mille individus se réunissent, s'arrêtent et se
-retirent d'une place sans bruit ni querelle. Ce qui m'a charmé, c'est
-la présence des beaux monuments de Michel-Ange, de Benvenuto Cellini,
-de Bandinelli sur cette même place. Les fusées qui les éclairèrent
-sont montées, elles ont brillé et elles ont disparu comme ces grands
-hommes mêmes et comme les générations qui sont descendues depuis eux
-dans la tombe. Un feu d'artifice m'attriste toujours: la nuit succède
-si vite à la plus brillante lumière! Les fusées sont l'image d'une
-belle vie. Les époques et leur durée plus ou moins longue dans la vie
-la plus belle ne comptent pas dans leur rapport avec l'éternité. Mon
-amie, pourquoi se donne-t-on tant de peine dans ce monde?
-
- [380] Le même jour, 22 mars, le prince de Metternich écrivait à
- la princesse Éléonore sa femme une lettre où il lui faisait, à
- peu près dans les mêmes termes que dans la présente, le récit de
- la fête du 20 mars. Les deux pages, celle adressée à l'épouse et
- celle destinée à la maîtresse, sont curieuses à comparer (Voir
- _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 193).
-
-J'ai maintenant autour de moi tous les ministres qui m'ont suivi ici
-de Vienne. Je leur donne rendez-vous tous les jours à 2 heures chez ma
-fille, et nous allons ensemble voir quelque objet de curiosité. Je les
-ai conduits aujourd'hui à la fabrique des _Pietre dure_, établissement
-unique dans son genre[381]. Le grand-duc actuel l'a fortement soutenu,
-et il ne laisse rien à désirer ni sous le point de vue de la
-perfection ni sous celui de l'activité. Il y a quatre ans que le
-grand-duc m'a fait cadeau de deux plaques de consoles, que j'ai à
-Vienne et que les Français avaient placées avec plusieurs autres
-objets au Musée à Paris. Ces deux plaques ont coûté 50.000 francs de
-fabrication. Or, figure-toi la chapelle de saint Laurent--tombeau des
-grands-ducs--chapelle qui mériterait bien plutôt le nom de basilique
-vu ses dimensions, dont tout l'intérieur, du parquet jusques y compris
-le plafond, et tous les ornements sont faits ou en train d'être
-achevés en _pietra dura_ telle que mes tables! Eh bien! l'ensemble en
-est peu agréable à force d'être riche; l'âme y est oppressée sous la
-magnificence, et une simple église dans un style correct vaut mieux.
-Il en est ainsi de bien des choses dans ce bas monde.
-
- [381] Fondée au seizième siècle aux Offices, la manufacture de
- mosaïques était installée depuis 1797 dans les bâtiments du
- palais de l'Académie des beaux-arts, où elle se trouve encore
- (via degli Alfani, 82). A cette fabrique est joint le Musée des
- ouvrages en pierres dures (_Museo dei Lavori in Pietre dure_).
-
-Je passe ordinairement mes soirées ou chez Mme d'Apponyi[382], femme
-de notre ministre, charmante, pleine de grâce et de talents (elle
-passe pour chanter mieux que personne en Italie), ou chez Mme Dillon,
-femme du ministre de France[383], ou chez Lady Burghersh[384]. La
-dernière a de l'esprit et je la connais beaucoup, car elle a fait la
-campagne de 1813 et 1814 avec nous.
-
- [382] APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), né le 7 décembre 1782
- d'une très ancienne famille hongroise, ministre d'Autriche à
- Florence, puis ambassadeur à Rome, à Londres (mai 1824), à Paris
- où il resta jusqu'en 1849. Le 17 août 1808, il avait épousé
- Thérèse, comtesse Nogarola de Vesone, et il mourut le 17 octobre
- 1852 (WURZBACH, _Biographisches Lexikon des Kaiserthums
- Œsterreich_, vol. I, p. 57).
-
- Mme de Lieven devait se lier plus tard avec Mme Apponyi, lors de
- l'ambassade de M. Apponyi à Londres. Elle retrouva ses amis à
- Paris. L'une de ses nièces, fille du comte Alexandre de
- Benckendorf, épousa le fils de l'ambassadeur d'Autriche.
-
- [383] DILLON (Édouard, comte), né «en Angleterre vers l'an 1750
- sans que l'on puisse déterminer la ville et l'époque, de Robert
- Dillon et de Marie Disconson» d'après un acte de notoriété qu'il
- se fit délivrer le 3 juillet 1819. Toutefois, sur ses états de
- service, il est dit: «né le 21 juin 1750, d'après sa
- déclaration». Page du roi en la Grande Écurie (1766),
- sous-lieutenant de carabiniers (20 avril 1768), sous-aide major
- (20 février 1774), rang de capitaine dans
- Royal-Allemand-Cavalerie (17 avril 1774), capitaine commandant
- d'une compagnie de mestre de camp dans le régiment des
- Carabiniers (2 juillet 1774). Réformé à la formation de 1776.
- Rang de colonel, 29 décembre 1777. Attaché en qualité de colonel
- au régiment d'infanterie de Dillon (21 mars 1779), mestre de camp
- commandant le régiment de Provence ci-devant Blaisois (13 avril
- 1780). Quitta le corps en juillet 1791. Servit pendant
- l'émigration dans le régiment de Dillon, dont le roi l'avait
- nommé colonel propriétaire, et obtint le rang de
- lieutenant-général le 23 août 1814, suivit le roi à Gand en 1815,
- fut nommé lieutenant-général titulaire pour tenir rang du 1er
- juillet 1815, retraité le 20 février 1820. Très en faveur à la
- cour de Marie-Antoinette, il y était connu sous le nom de «Beau
- Dillon». Mme de Boigne dit de lui qu'il était très beau, très
- fat, très à la mode». Pendant la Restauration, il avait été nommé
- ministre de France à Dresde en 1816 et il passa de ce poste à
- celui de Florence en 1818. Il fut, en 1821, nommé premier maître
- de la garde-robe de Monsieur, et mourut en 1839. Il avait épousé
- en 1777 Fanny, fille de Sir Robert Harland, «une créole de la
- Martinique», dit Mme de Boigne. Édouard Dillon était l'oncle
- maternel de cette dernière (_Archives administratives du
- ministère de la guerre_.--_Mémoires de Mme de Boigne_, t. I, p.
- 194.--_Dictionary of National Biography_, t. XV, p. 82).
-
- [384] BURGHERSH (Priscilla WELLESLEY-POLE, Lady), femme du
- ministre d'Angleterre à Florence. (Voir p. 253.) Née le 13 mars
- 1793, elle était la fille de William Wellesley-Pole et la
- petite-fille de l'amiral John Forbes. Elle se maria le 26 juin
- 1811. Lady Burghersh était une artiste distinguée à laquelle sont
- dus plusieurs portraits remarquables, entre autres celui de la
- comtesse de Mornington. Elle mourut à Londres le 18 février 1879
- (_Dictionary of National Biography_, t. XVIII, p. 179).
-
-Le roi de Prusse avait été amoureux de Mlle Dillon[385]; il a, je
-crois, même eu envie un moment de l'épouser, envie fort partagée par
-les parents de la jeune personne. Elle est assez jolie, mais pas assez
-pour faire faire à un roi une grave sottise. L'on fait toujours et
-partout de la musique et partout elle est bonne.
-
- [385] Frédéric-Guillaume III fut en effet épris de Georgine
- Dillon, fille d'Édouard. C'était, d'après Mme de Boigne, une
- «jeune personne charmante de figure et de caractère». Le roi lui
- proposa de l'épouser et de la créer duchesse de Brandebourg, mais
- elle refusa, malgré le désir de ses parents de voir ce mariage se
- conclure. Mme de Boigne, dans ses _Mémoires_ (t. II, p. 309),
- raconte l'histoire de ce projet. C'est à la suite de l'échec de
- celui-ci que Dillon obtint sa mutation de Dresde à Florence
- (1818). Georgine Dillon épousa le comte Karolyi. Mme du Montet
- fait d'elle ce portrait: «Mme de Karoly serait extrêmement jolie,
- sans la fixité de son regard. Le prince de Ruffo, à cause de sa
- pâleur et de ce regard, l'appelle «un ange mort» (_Souvenirs de
- la baronne du Montet_, p. 221).--Georgine Dillon était née le 10
- mai 1799 et mourut le 3 mai 1827 (communication de M. le vicomte
- Révérend).
-
-Les filles de Mme Hitroff[386] sont les plus jolies petites personnes
-de Florence. Je les trouve un peu moins bien qu'elles ne le sont
-effectivement, à force que la mère veut prouver qu'elles le sont plus
-que le Créateur ne l'a voulu.
-
- [386] Femme du ministre de Russie à Florence, Nicolas Fédorovitch
- KHITROFF ou HITROFF, général-major, ministre plénipotentiaire
- auprès du grand-duc de Toscane de 1816 à 1819 (_Recueil de la
- Société impériale d'histoire de Russie_, t. LXII, _Liste
- alphabétique, etc._--_Moniteur universel_, 4 octobre 1816, no
- 278, p. 118).
-
-Il y a ce soir un petit spectacle de société chez Mme Apponyi, composé
-à peu près exclusivement de la famille Hitroff. Un défaut assez commun
-aux Russes, c'est de vouloir toujours primer, et le malheur veut que
-l'engagement n'est pas toujours facile à remplir; aussi ne l'est-il
-pas souvent. Mme Hitroff est au reste sûre d'être applaudie et c'est
-ce qu'il lui faut.
-
-Enfin, mon amie, connais-je mes deux passions anglaises!
-
-L'une, que tu ne connais pas, est une très douce et bonne personne.
-C'est Wellington qui, en 1814, m'a fait faire la connaissance de lady
-K. Il y passait sa vie et j'y ai été beaucoup. J'en ai été amoureux
-aussi peu que de ma mère. Elle est gentille, elle est de l'opposition,
-et notre temps s'est écoulé en discussions politiques. Elle a trop bon
-goût pour aller au delà de Sir Francis Burdett[387], tandis que
-Hunt[388] n'atteint pas à la hauteur de Lord Kinnaird[389].
-
- [387] Voir p. 56.
-
- [388] HUNT (Henry). Homme politique et agitateur anglais, né le 6
- novembre 1773, qui, à partir de 1816, organisa de nombreux
- meetings populaires, notamment celui de Manchester qui fut
- dispersé violemment par la yeomanry (16 août 1819) et à la suite
- duquel Hunt fut condamné à deux ans de prison. Membre de la
- Chambre des communes de 1830 à 1833, il mourut de paralysie le 15
- février 1835 (_Dictionary of National Biography_, t. XXVIII, p.
- 264).
-
- [389] KINNAIRD (Charles, Lord), né 8 avril 1780; membre de la
- Chambre des communes de 1802 à 1805, il vota constamment avec les
- whigs. Il fut nommé, en 1806, pair représentatif d'Écosse. Lord
- Kinnaird résida beaucoup sur le continent. Il avait épousé, en
- mai 1806, Lady Olivia Fitzgerald, dernière fille du second duc de
- Leinster, et mourut le 11 décembre 1826 (_Dictionary of National
- Biography_, t. XXXI, p. 189).--Lady K. est peut-être Lady
- Kinnaird.
-
-L'autre, Lady A., est une petite caillette dans la force du terme. Je
-l'ai également vue souvent chez Wellington. Elle m'a toujours déplu au
-point que j'ai été impoli pour elle. J'ai connu anciennement son mari
-et sa première femme, qui était nièce de Lord Cholmondeley[390].
-
- [390] CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis de), né le 11
- mai 1749, mort le 10 avril 1827. Créé marquis le 22 novembre
- 1815. Épouse le 25 avril 1795 Charlotte Bertie (ŒTTINGER,
- _Moniteur des dates_).--Son père, George, vicomte Malpas, mort en
- 1764, avait eu de son mariage avec Hester, fille de Sir Francis
- Edwards: 1º George-James dont il vient d'être question; 2º une
- fille, Hester, qui épousa William Clapcott-Lisle, dont elle eut
- une fille, mariée à Charles Arbuthnot (John BURKE, _A
- genealogical and heraldical Dictionary of the Peerage and
- Baronetage of the British Empire_, in-4º, Londres, Henry Colburn,
- 1845, p. 206).--Cette dernière était donc la nièce de Lord
- Cholmondeley.
-
- Lord Arbuthnot, né en 1767, sous-secrétaire d'État aux affaires
- étrangères, de novembre 1803 à juin 1804, fut ensuite ambassadeur
- extraordinaire à Constantinople en 1807. Il mourut en 1850. Après
- la mort de sa première femme, il épousa Harriett, troisième fille
- de Henry Fane (_Dictionary of National Biography_, t. II, p. 61).
-
- D'après ce qui précède, il est donc vraisemblable que la Lady A.
- dont parle M. de Metternich est Lady Harriett Arbuthnot.
-
-Aie l'âme en repos sur ces deux passions. Je ne comprends même pas ce
-qui peut avoir prêté au dire de la seconde, car, quant à la première,
-l'on m'a _vu parler_; quant à la seconde, l'on n'a pas même vu cela,
-et mon silence n'est pas assez interprétatif pour pouvoir prêter à une
-aussi ridicule prétention.
-
-
- Ce 23.
-
-Je t'enverrai la présente lettre, mon amie, par un courrier que Lord
-Burghersh expédiera en Angleterre. N'oublie pas de me mander si tu as
-reçu le bracelet et si tu le trouves joli. Je voudrais que chaque
-petite plaque pût désigner une année de bonheur pour nous. La
-première, hélas! est encore à venir!
-
-Ce que tu me dis, dans ton no 21, sur les chaînes de fer qui nous
-retiennent loin l'un de l'autre, n'est malheureusement que trop vrai.
-Aussi, ai-je toujours craint, plus que la mort, les entraves affreuses
-que mon attitude met au libre exercice de ma vie. Il n'est, après le
-sort du souverain, pas de place dans l'État qui soit plus sujette que
-la mienne à tous les inconvénients de cette grandeur qui tue
-l'existence de l'homme. Je n'ai pas un moment véritablement à moi, car
-le monde ne s'arrête pas dans sa marche pour me faire plaisir. Je ne
-puis point charger un autre _à temps_ de ma besogne, car cette besogne
-est tout intellectuelle; elle n'est que du domaine de la pensée; je ne
-puis charger personne de penser pour moi, d'écrire à ma place, de
-suivre un point de vue qui est mien, de dire demain le mot que j'ai
-préparé aujourd'hui. Tous les départements qui suivent une règle fixe,
-qui sont plus liés à la matière que ne l'est le mien, sont infiniment
-plus libres d'action. Mon amie, conçois-tu combien ce que j'ai détesté
-il y a un an et de tout temps, doit me paraître odieux aujourd'hui?
-
-Adieu, mon amie. Lord B[urghersh] me fait demander mon paquet et je ne
-veux pas retenir le courrier. Aime-moi et pense à moi, ce qui équivaut
-dans mon attitude vis-à-vis de toi.
-
-Il est possible que le présent numéro t'arrive avant le précédent,
-duquel j'ai chargé le courrier hebdomadaire, qui fait un détour
-considérable en passant par Munich.
-
-Voici mon plan ultérieur de voyage. Je pars d'ici le 26 pour Livourne.
-Je coucherai le 27 à Pise, le 28 à Sienne, le 29 à Radicofani, le 30 à
-Viterbe et le 31 à Rome. L'Empereur quitte Florence le 29 et il sera à
-Rome le 2 avril. Je fais le détour de Livourne pour faire voir ce lieu
-et Pise avec ses antiquités magnifiques à Marie.
-
-Adieu. Je dînerai le 27 à bord du vaisseau de l'amiral Fremantle[391]
-qui m'attend à cet effet dans la rade de Livourne. Je boirai à ta
-santé sur terre d'Albion.
-
- [391] FREMANTLE (Sir Thomas-Francis). Né en 1765, il entra à
- douze ans dans la marine. Amiral en 1810, il fut chargé la même
- année d'un commandement dans la Méditerranée et, en avril 1812,
- de celui de l'escadre de l'Adriatique. En 1818, il fut nommé au
- commandement en chef des forces navales anglaises dans la
- Méditerranée, mais n'exerça ce commandement que pendant dix-huit
- mois, étant mort à Naples le 19 décembre 1819 (_Dictionary of
- National Biography_, t. XX, p. 248).
-
-Voilà encore un message de B[urghersh]. Rien n'est pressé comme un
-homme qui n'a rien à mander. Adieu, bonne et chère Dorothée.
-
-
-
-
-No 21.
-
-
- Livourne, ce 26 mars 1819.
-
-Je suis arrivé ici, mon amie, cet après-dîner, après sept heures de
-course depuis Florence. Je n'ai fait que passer à Pise sans m'arrêter.
-Je le ferai voir demain à ma fille.
-
-J'ai quitté Florence avec le regret qui se trouve dans ma nature dès
-qu'il s'agit d'abandonner un lieu connu, sentiment naturel dès que le
-lieu est agréable, et de pur instinct dès qu'il ne l'est pas. Je crois
-t'avoir déjà dit, dans le cours de _notre courte vie_, que je ne
-quitte jamais un cabaret quelque borgne qu'il soit sans un certain
-sentiment de peine. Si j'étais cheval, j'adorerais mon écurie et mon
-râtelier.
-
-Lord Burghersh nous a régalés, la dernière soirée, d'un second concert
-composé uniquement de sa musique. Elle est véritablement étonnante
-pour un amateur, et elle serait même bonne en tout autre pays que
-celui-ci, où il y a du crime à perdre le temps à en faire et, par
-conséquent, à en entendre de la médiocre. Lady Burghersh est dans ton
-état, mon amie. Comme elle a ta taille, je l'ai beaucoup regardée pour
-m'orienter un peu sur la tournure que tu vas avoir.
-
-Rien n'est beau et ravissant comme le voyage de Florence ici. Je doute
-que la terre promise ait tenu ce que la Toscane offre, au voyageur et
-à l'habitant, de charmes de toute espèce. Mon amie, je trouve qu'il
-est bien gauche de naître autre part que sous un ciel heureux comme
-celui-ci. Tout ce qui s'y offre aux regards est beau et les sensations
-sont plus douces sous l'influence du climat. Le soleil y luit mieux,
-et Caraccioli[392] avait bien raison d'assurer George III[393] que la
-lune de Sicile vaut le soleil de Londres. Il ne fait pas beau chez
-nous en juin comme ici à la fin de mars!
-
- [392] CARACCIOLI (Dominique, marquis) né à Naples en 1715.
- Ambassadeur de Naples à Londres (1763), à Paris (1770). Vice-roi
- de Sicile (1780). Ministre des affaires étrangères (1786), mort
- en 1799 (_Biographie universelle_ (Michaud), t. VI, p. 642).
-
- [393] GEORGE III (George-Guillaume-Frédéric), né à Londres le 4
- juin 1738. Roi d'Angleterre le 25 octobre 1760. Après plusieurs
- crises, sa raison s'éteignit complètement en octobre 1810 et le
- gouvernement fut confié au Prince-Régent. Devenu aveugle, il
- mourut le 20 janvier 1821. Il avait épousé en 1761
- Charlotte-Sophie de Mecklembourg-Strelitz (1744-1818)
- (_Dictionary of National Biography_, t. XXI, p. 172).
-
-J'ai été en arrivant ici dans une boutique que j'aime beaucoup, car
-elle ne renferme que des objets à mon goût. Le magasin de Michali est
-tout consacré aux arts; vous y trouvez depuis les statues jusqu'aux
-plus menus objets de sculpture en marbre et en albâtre. Les marbres
-sont modernes, mais tous copiés d'après les meilleurs modèles. On ne
-peut acheter des albâtres qu'ici: tout ce qui se vend à Florence est
-mesquin en comparaison de ce que renferme ce magasin. Je n'aime pas la
-matière, je déteste les petites figures et les mesquines fabrications
-que l'on trouve sur tous les marchés de l'Europe, mais il faut voir
-les grands vases de Michali. J'en ai acheté quatre ce soir, hauts de 4
-pieds, sculptés d'une manière ravissante et ils me coûtent 200 ducats.
-On les vendrait 1,000 à Londres.
-
-De la boutique, j'ai été à l'Opéra. L'on donne les _Baccanali di
-Roma_, musique de Générali[394]. Belle musique et bien chantée.
-
- [394] GENERALI (Pierre), compositeur italien, maître de chapelle
- de la cathédrale de Novare. Né à Rome le 4 octobre 1783, mort à
- Novare le 3 novembre 1832 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-Je vais me coucher loin de toi et avec toi, mon amie.
-
-
- Pise, ce 27.
-
-J'ai voulu aller voir ce matin l'amiral Fremantle à bord du
-_Rochefort_. Le temps était gros, nous sommes au milieu de l'équinoxe;
-le vaisseau est à l'ancre à 5 milles en mer; j'ai renoncé à y aller,
-d'autant plus que l'amiral part demain pour mouiller dans la rade de
-Naples. Il n'était resté ici que pour m'attendre; il aura attendu en
-vain et il s'en consolera.
-
-Je suis à Pise depuis 2 heures après-midi. J'ai fait voir à ma fille
-les objets magnifiques que renferme cette ville. Le Campo Santo, entre
-autres, me pénétra toujours d'admiration. Je ne te fais aucune
-description, car il existe des ouvrages qui t'apprendront mieux que
-moi ce que valent les monuments. Il n'en est pas un qui te dirait ce
-que tu es pour moi; ma besogne trouve donc là de très justes bornes.
-Je partirai demain matin pour Sienne.
-
-
- Radicofani, ce 29.
-
-Au moment où j'allais monter en voiture, à Pise, m'est arrivé un
-courrier de Mantoue avec ton no 24. Merci pour cette bonne lettre, mon
-amie; je l'ai lue et relue pendant deux postes.
-
-Tu crois que je suis fâché de ton état ou plutôt de la cause de cet
-état! Mon amie, que veux-tu que je te dise? Je ne sais pas te dire ce
-que je ne sens pas et je ne trouve pas les mots pour te dire ce que je
-sens.
-
-Oui, mon amie, j'ai reçu la première annonce que tu m'en as faite
-comme tu dois désirer que je la reçoive! Mais ma raison a désapprouvé
-sur-le-champ ce que mon cœur a pu sentir. N'est-ce pas moi, moi-même,
-qui t'ai engagée à être bonne dans ton ménage? Crois-tu que je ne
-connaisse pas assez les hommes pour ne pas savoir ce qui constitue les
-bons ménages? Je me mépriserais si je pouvais t'en vouloir de faire
-ton devoir, je n'ai aucun droit de désirer que ton mari n'use pas de
-la plénitude du premier des siens; mon amie, voilà le côté pénible
-d'un rapport comme le nôtre, de tout rapport tel que le nôtre! Mon
-amie, sois tranquille, ne fais pour l'amour de moi que de m'aimer. Ne
-suis pas ton idée de vouloir que je te permette ce que je ne puis et
-ne veux pas défendre. Fais la part à ce qui tient au ménage et
-fais-moi la mienne. Mon cœur sait distinguer ce qui est à lui d'avec
-ce qui est à un autre; si je ne confonds pas ces éléments si
-différents, je sais que tu ne les confonds pas davantage; il est des
-lignes matérielles et morales qu'il est si difficile de tracer: rien
-dans ma pensée ne les confond, et cependant ne puis-je pas trouver les
-termes pour les définir. Dès que je suis placé dans une situation
-pareille, je n'entreprends pas ce en quoi je serais sûr d'échouer. Mon
-amie, ne me demande pas: agis! Que l'on ne te fasse pas un reproche;
-que la paix de ton intérieur soit assurée! Crois-tu que je me
-consolerais à la distance où je me trouve d'un seul quart d'heure de
-peines que tu éprouverais et qui ne seraient inévitables? Crois-tu
-que ma présence même suffirait pour me consoler de ce qui ne doit pas
-être? Crois-tu enfin que je n'ai pas souffert, dans le peu d'instants
-que nous avons passés ensemble, des mouvements d'humeur que tu as
-essuyés? Mon amie, mande-moi que tu es tranquille et par conséquent
-heureuse et que tu m'aimes! Mes vœux, à une aussi cruelle distance
-que l'est la nôtre, se bornent là: ils doivent, hélas! s'y borner.
-
-Tu veux savoir si le fait est arrivé que, pendant douze ans, l'on
-n'ait point eu d'enfants pour en avoir plus tard. Oui, il arrive tous
-les jours! Il est la suite de raisons différentes: il en est
-une--j'ignore si elle a trait à ta position, mais elle est
-catégorique--et elle a lieu souvent dans les ménages qui se passent en
-séparations et en rapprochements; il en est qui sont moins faciles à
-expliquer, quoique toutes physiques. Console-toi, bonne amie, tu ne
-mourras pas si tu te ménages. Plusieurs années d'interruption donnent
-des forces à la femme, tout comme elles en privent l'homme. Tu auras
-un bel enfant que tu aimeras bien et que j'aimerai parce qu'il sera
-tien.
-
-J'aime moins la crainte que tu viens d'avoir. Fais-tu bien de prendre
-tant de bains? Ménage-toi beaucoup, bonne amie, pour toi, pour moi,
-pour les tiens! Ne consulte pas trop de médecins et laisse aller le
-bon Dieu et ton bon naturel. Je n'aime pas beaucoup les médecins
-anglais: j'aime mieux l'héroïsme en amour et sur le champ de bataille
-qu'en médecine.
-
-Je suis charmé de tes rapports de bienveillance avec l'archiduc[395].
-Je t'avais prévenue qu'il a de l'esprit et surtout beaucoup de
-connaissances. Tu m'as souvent fait le reproche que je trouve de
-l'esprit à trop de monde! Ne crains rien: je ne te recommanderai
-jamais une bête, et puis il y a de l'esprit de tant de façons! Toutes
-ne sont pas agréables et ne valent par conséquent pas le tien, mais il
-faut vivre de tout celui que l'on rencontre: j'ai peut-être ce
-mérite-là.
-
- [395] L'archiduc Maximilien, qui faisait alors un voyage en
- Angleterre. «Extrait du _Journal de Portsmouth_.--L'archiduc
- Maximilien d'Autriche, cousin de l'Empereur et général
- d'artillerie à son service, est arrivé lundi soir avec sa suite à
- l'auberge du Roi George... Ce prince est âgé d'environ
- trente-cinq ans; il montre une grande politesse et un désir
- ardent de s'instruire du jeu des diverses machines, de leur
- principe et de leur emploi.» (_Moniteur universel_ du 19 janvier
- 1819, no 19, p. 74).--«Nouvelles de Londres.--L'archiduc
- Maximilien habite l'hôtel Clarendon. Il restera encore deux mois
- en Angleterre.» (_Gazette d'Augsbourg_, 7 février 1819, no 38, p.
- 148).--Il s'embarque à Douvres pour revenir sur le continent le
- 19 mars (_Ibid._, 2 avril 1819, no 92, p.
- 365).--Maximilien-Joseph-Jean, fils de l'archiduc
- Ferdinand-Charles-Antoine, de la branche d'Este-Modène, né le 14
- juillet 1782, général feldzeugmeister autrichien, mort
- célibataire à Ebenzweier le 1er juin 1863 (ŒTTINGER, _Moniteur
- des dates_).--Il est l'inventeur d'un système de fortification
- connu sous le nom de tours maximiliennes (_maximilianische
- Thürme_).
-
-J'ai couché la nuit dernière à Sienne, où j'ai passé une soirée
-maudite. Pourquoi n'ai-je pas le bonheur d'aimer les honneurs que l'on
-me rend, et le malheur de devoir passer ma vie à en recevoir? Un
-cardinal de quatre-vingts ans m'attendait à Sienne; il est venu me
-voir au débotté[396]. Le gouverneur de la ville s'est emparé de moi.
-J'ai été la pâture d'un corps municipal, d'un corps d'officiers et de
-vingt dames qui ont voulu me prouver que Sienne devait valoir Paris!
-Il est possible qu'elles soient charmantes, mais je ne les ai pas
-trouvées telles. Je voudrais que tu puisses être témoin des désespoirs
-de Marie à chaque arrivée dans une grande ville, et toutes celles de
-l'Italie méritent plus ou moins ce nom.
-
- [396] ZONDADARI (Antoine-Félix), né à Sienne le 14 janvier (ou
- juin) 1740. Archevêque de Sienne le 1er juin 1795, cardinal le 25
- février 1821, mort le 13 avril 1823 (ŒTTINGER, _Moniteur des
- dates_.--GAMS, _Series episcoporum_).
-
-Ce matin, j'ai été voir la cathédrale, monument du treizième siècle,
-magnifique, et puis quelques autres objets de curiosité, toujours mon
-cardinal et mon commandant à mes trousses. Les dames heureusement
-dormaient.
-
-De Sienne ici le pays est affreux. Il est indubitable que cette partie
-des Apennins a été le foyer d'immenses éruptions volcaniques. La
-nature y est bouleversée en entier; l'aspect est triste et raboteux
-sans être pittoresque. Je couche ici et je t'écris à côté d'un bon feu
-de cheminée, qui n'est pas de trop à quelques milliers de toises
-au-dessus du niveau de la mer. Le lieu tient de la Sibérie, mais je ne
-m'en plains pas: il n'y a point de cardinal.
-
-J'ai pensé à toi vingt fois dans la journée. Tu es en droit de trouver
-le fait peu surprenant, mais tu ne devines pas la raison. Tu aimes le
-mot: En avant! Or, j'ai avec moi un chasseur bohème qui ne sait pas un
-mot d'italien; le seul qu'il a appris depuis que j'ai fait 100 lieues
-dans la presqu'île, c'est: _Avanti!_ Il le regarde probablement comme
-le fond de la langue, et je commence à supposer qu'il le croit toute
-la langue, car il s'en sert à toute sauce, et il est de fait qu'il
-arrive au moyen de ce mot à tout ce qu'il veut. Il a enrayé ma voiture
-vingt fois dans la journée. Pour avertir les postillons que le sabot
-est mis, il leur crie: _Avanti_; les postillons partent. Pour ôter le
-sabot, il faut faire reculer d'un pas la voiture, il crie: _Avanti_;
-les postillons croient qu'il est fou et reculent; son affaire est
-faite. Dès que j'arrive dans une auberge, il crie: _Avanti_ et on
-sert le souper! Chaque moment lui procure ainsi une jouissance, et je
-commence à croire que l'on ferait le tour de l'Italie avec ce seul
-mot. Ce mot est le tien et je l'aime.
-
-Ton courrier galope toute la journée à côté de la portière de ma
-voiture[397]; Marie va avec moi; j'ai un courrier à moi qui me
-précède; je l'ai donc mis à côté de ma voiture pour le voir. Je crois
-que je le placerai à mon service. Il sert à merveille et il t'a
-appartenu. Je crois que je le garderais, s'il servait même moins bien.
-Ma pauvre amie, que ne puis-je t'y placer, toi!
-
- [397] La comtesse Marie Esterhazy avait pris à son service un
- ancien courrier de Mme de Lieven. Voir p. 142.
-
-
- Rome, ce 31.
-
-Me voici, mon amie, arrivé à l'un des buts de mon voyage. Ce n'est pas
-le dernier, mais certes le plus imposant.
-
-J'ai couché la nuit dernière à Viterbe. Il y a un cardinal, et il a
-été pendant vingt ans nonce à Vienne[398]. J'ai été abîmé.
-
- [398] SEVEROLI (Antoine-Gabriel), né à Faenza (États de l'Église)
- le 28 février 1757. Évêque de Viterbe et de Toscanella le 11
- janvier 1808, cardinal le 8 mars 1816, mort à Rome le 8 septembre
- 1824 (ŒTTINGER, _Moniteur des dates_).
-
-J'ai fait un détour pour venir ici en passant par Caprarola, fameux
-château bâti pour le cardinal Alexandre Farnèse[399] par Vignola[400].
-Il est beau comme monument d'architecture et il renferme des fresques
-magnifiques. A 5 heures du soir, j'ai découvert la coupole de
-Saint-Pierre, et à 6 heures et demie j'ai passé la porte du Peuple. La
-première entrée dans Rome, mon amie, est accablante. C'est la première
-ville du monde!
-
- [399] FARNÈSE (Alexandre), né le 29 février 1468 à Canino,
- cardinal en 1493, pape en 1534 sous le nom de Paul III, mort à
- Rome le 10 novembre 1549 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot),
- t. XXXIX, col. 373).
-
- [400] VIGNOLA (Giacomo BAROZZIO, dit DA). Né en 1507 à Vignola,
- mort en 1573 (_Nouvelle biographie générale_ (Didot), t. XLVI,
- col. 146).
-
-Je suis logé au palais de la Consulta sur le Quirinal[401]. J'ai sous
-mes fenêtres une foule de choses que la nuit m'empêche de voir. Je me
-lèverai de bonne heure, car, sans être curieux comme un Anglais, je
-trouverais honteux de passer un moment dans mon lit de plus qu'il ne
-me faudra pour être réveillé.
-
- [401] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2
- avril.--Arrivé à la Consulta, où je loge et où le cardinal
- Consalvi m'attendait avec une foule de gens dont il a composé ma
- maison, j'ai été pris tout d'abord d'une véritable frayeur à la
- vue de mon appartement. Il se compose de vingt-cinq salons
- magnifiques. Marie a pour elle la moitié de moins.» (_Mémoires du
- prince de Metternich_, t. III, p. 195).
-
-Bonsoir, bonne amie. Je t'aime dans la ville des Césars comme partout
-ailleurs.
-
-
- Ce 1er avril.
-
-Mon amie, que ne peux-tu être à mes côtés, un seul instant, à la
-fenêtre de mon salon! Un peintre en décoration qui s'aviserait de
-placer sur la toile tout ce que l'on y découvre serait taxé
-d'exagération et peut-être même de folie!
-
-J'ai sous moi les chevaux fameux qui ont fait donner au Quirinal le
-nom de Monte Cavallo. En face, dans le fond du tableau, Saint-Pierre
-et le Vatican; je plane sur les trois quarts de la ville ancienne et
-habitée; je vois le Colisée, les colonnes de Trajan et Antonine, le
-_Forum Romanum_, cent palais plus beaux l'un que l'autre, le Capitole,
-le mont Palatin tout couvert des ruines immenses du palais des
-Césars! L'aspect de Rome est autre que je ne me l'étais figuré[402];
-il m'en est allé de cette ville comme il en va à tous ceux qui
-s'occupent d'un objet sans le connaître: on le trouve autre qu'on se
-l'est imaginé.
-
- [402] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Il
- en a été pour moi de Rome comme d'une personne que j'aurais voulu
- deviner, faute de la connaître. On se trompe toujours dans ces
- sortes de calculs. Je l'ai trouvée tout autre que je n'avais
- supposé; j'ai cru Rome vieille et sombre, elle est antique et
- superbe, resplendissante et neuve.» (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. III, p. 194).
-
-J'ai cru Rome d'un aspect vieux et sombre. Je l'ai trouvée antique et
-resplendissante!
-
-J'ai commencé ma journée par aller chez le Pape[403]. J'ai causé avec
-lui pendant une heure et j'en ai été très content. Il est simple et
-vénérable.
-
- [403] PIE VII (Grégoire-Barnabé-Louis CHIARAMONTI). Né à Cesena
- (États de l'Église), le 14 août 1742, évêque de Tivoli 1782,
- cardinal et évêque d'Imola le 14 février 1785. Élu pape, à
- Venise, le 14 mars 1800. Signe le Concordat avec Napoléon, vient
- sacrer l'Empereur à Paris (2 décembre 1804). Enlevé de Rome par
- le général Radet dans la nuit du 5 au 6 juillet 1809, il fut
- gardé prisonnier à Grenoble, puis à Savone et enfin à
- Fontainebleau. Il rentra à Rome le 25 mai 1814 et mourut le 20
- août 1823 (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, col.
- 109).
-
-De là, j'ai été voir Saint-Pierre et j'ai parcouru le Vatican. Je ne
-te décris pas ces lieux, car chaque livre vaudrait mieux que ma
-lettre, mais je te parlerai uniquement de mes impressions. Toutes les
-dimensions ne suffisent pas pour se faire une idée de ces lieux! Je ne
-crois pas que le monde ait produit deux fabriques comparables à eux.
-Mon amie, l'âme s'élève avec les belles choses; le trop grand nombre
-affaisse. Figure-toi vingt galeries comme celle du Louvre et tu
-n'auras pas les galeries du Vatican. La pensée se refuse à onze mille
-chambres de toute espèce qui se trouvent sous les mêmes toits à côté
-de ces galeries. Des salles entières peintes par Raphaël; des fresques
-beaux (_sic_) comme le jour où il les a faits, chaque figure divine
-comme tout ce qu'il a conçu! Des milliers de statues, des carrières
-entières de porphyre et de marbre dont les traces sont perdues! Mon
-amie, je suis ici dans mon centre, et je conçois que Rome ait été
-celui du monde.
-
-J'attends demain l'Empereur. Il loge au palais même du Quirinal, dans
-un local magnifique et que les derniers malheurs de Rome même ont
-embelli. Napoléon en avait fait son palais et les deux tiers ont été
-meublés par lui. On y trouve, parmi les souvenirs de tant de
-souverains pontifes, sa figure sur chaque plafond, tantôt en Jules
-César, tantôt en Charlemagne ou en Jupiter tonnant. Cet homme, qui
-avait beaucoup de grandes qualités, a eu l'immense vice de s'idolâtrer
-lui-même.
-
-Le Pape a été, pour le moins, aussi curieux de me voir que j'ai été
-charmé de l'approcher. Pendant toute sa captivité en France, j'ai été
-en pourparlers directs avec lui et avec Napoléon[404]. C'est par moi
-qu'ont passé toutes les propositions que ce dernier lui a faites. Je
-les lui ai toujours transmises en lui faisant dire de ne rien
-accepter, et j'ai toujours dit à Napoléon ce que je lui avais
-conseillé. Napoléon, un jour, lui a fait offrir une pension de 20
-millions. Le Pape m'a fait prier de lui dire qu'ayant fait son calcul,
-il se trouvait qu'il suffisait à ses besoins avec quinze sols par
-jour. Je n'ai guère été plus fier dans ma vie que le moment où j'ai
-fait ma commission à Napoléon.
-
- [404] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 2 avril.--Ma
- première sortie a donc été pour lui faire ma cour (au pape). Il
- m'a reçu comme il pourrait recevoir un vieil ami; il m'a parlé
- sur-le-champ de notre correspondance pendant qu'il était
- prisonnier à Savone.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t.
- III, p. 195).
-
-
- Ce 2 avril.
-
-Mon amie, je finis cette lettre, car je dois courir demain tout le
-jour[405] et j'ai peur de manquer le courrier qui va partir pour
-Munich.
-
- [405] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, ce 3
- avril.--Hier matin, nous avons été voir le Forum de Trajan,
- restes magnifiques de l'antiquité.
-
- «Puis, nous avons été visiter les ateliers de Canova et de
- Thorvaldsen ainsi que deux autres, d'artistes très remarquables...
- L'Empereur est arrivé à 4 heures et demie. Nous l'avons attendu
- dans son appartement.»
-
- Du même à la même: «Ce 4 avril.--Je ferme ma lettre au moment où
- je me rends au Quirinal pour la fête des Rameaux. La cérémonie
- durera trois heures... Marie vous parle sans doute de nos courses
- d'hier matin. Nous avons passé quatre heures dans la Rome des
- Césars, au milieu des plus magnifiques décombres des constructions
- à la fois les plus sublimes et les plus gigantesques que le génie
- humain ait créées» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p.
- 197).
-
-Bonne amie, aime-moi comme si je n'étais pas à 500 lieues de toi.
-Crois à tout ce que j'éprouve pour toi et à mon désir si ardent de te
-voir. Le monde ancien et le nouveau offrent de grandes beautés, mais
-le bonheur n'est que dans le cœur.
-
-Adieu.
-
-
-
-
-No 22
-
-
- Rome, 5 avril 1819.
-
-Mon amie, j'éprouve chaque matin en me réveillant deux sentiments bien
-différents. Je me dis que mon amie est loin de moi! et j'éprouve une
-sensation agréable en sachant que je suis à Rome. La vie se compose
-ainsi de peines et de plaisirs ou, pour le moins, de ce qui n'est pas
-peine! Les circonstances qui permettent de se livrer à la véritable
-satisfaction sont si rares--elles le sont du moins pour moi--que je ne
-me permets guère d'élever mes désirs jusque vers elles. Que me
-manquerait-il par exemple si, au lieu de deux mille Anglaises qui
-foulent le pavé de la ville sainte, toi, mon amie, y étais? Si tous
-les matins je te voyais arriver chez moi, déjeuner avec moi et puis
-entreprendre des courses de quatre ou cinq heures, toutes dignes d'un
-être tel que toi! C'est pourtant ce qui arrive journellement à tant
-d'êtres insignifiants qui s'attachent ici à mes pas, qui font groupe
-autour de moi et qui ne m'empêchent pas de m'isoler et de me regarder
-comme seul au monde!
-
-Mon amie, combien tu serais digne d'un lieu comme celui-ci! Combien il
-élève l'âme en détruisant les espaces, en présentant une masse de
-souvenirs immenses, en prouvant combien il peut exister et de
-grandeurs et de vicissitudes humaines!
-
-Tout ici est gigantesque, tout sort des proportions communes, tout
-ramène la pensée à ce qui n'est plus et tout l'élève vers ce qui
-devrait être!
-
-J'ai passé ma matinée d'hier au milieu des ruines gigantesques du
-palais des Césars. Le mont Palatin, la Rome première, peuplée et bâtie
-par Romulus, occupait cette colline qui, sept cent ans plus tard, fut
-à peine apte à contenir le palais des Empereurs. Ce palais est changé
-aujourd'hui en trois grandes vignes, entrecoupées de rues, parsemées
-de maisons, d'églises, de couvents. Les uns sont bâtis sur les
-fondements du palais; d'autres ont mis à profit des murs qui ne sont
-que couverts; des pans de murs, des voûtes, des débris dont chaque
-morceau est grand comme pourrait l'être un palais lui-même, existent
-encore debout.
-
-Une végétation magnifique les recouvre. Les lierres, les aloès, des
-plantes qui chez nous acquièrent une hauteur de 5 à 6 pouces et qui
-ici s'élèvent à autant et plus de pieds, rendent ces masses énormes
-pittoresques au possible. L'une des vignes a été achetée récemment par
-un Anglais; il y habite une villa dans laquelle Raphaël passait
-ordinairement ses étés et dont lui et ses élèves ont orné le péristyle
-de fresques[406]. Dans ce qui pourrait devenir un très beau jardin, se
-trouvent trois pièces très bien conservées de l'appartement d'Auguste.
-Ces appartements, qui, anciennement, se trouvaient au rez-de-chaussée,
-sont sous terre aujourd'hui, tant les éboulements ont haussé le
-terrain. Ils conduisaient à une terrasse de laquelle on dominait le
-grand cirque[407] où se passèrent les courses et qui se trouve au
-pied de la colline. Le cirque se voit encore aujourd'hui malgré les
-éboulements du terrain. Mon amie, je voudrais te placer un moment sur
-cette terrasse, te faire voir tant de belles choses et te demander si
-tu m'aimes!
-
- [406] La villa Mills.
-
- [407] Le Cirque Maximus.
-
-Que dire d'une ville où il existe des fabriques comme l'a été ce
-palais des Césars et comme l'est encore le Vatican, le Colisée dans
-lequel quatre-vingt mille spectateurs pouvaient être assis très au
-large, des bains tels que les thermes de Caracalla, où trois mille
-personnes pouvaient se baigner à la fois, chacune dans un lieu clos et
-séparé, dans une baignoire grande comme un vaste bassin, et le tout en
-marbre le plus magnifique! Ma pauvre amie, nous sommes bien petits
-aujourd'hui. Je crains bien que la liberté de la presse ne recompose
-pas la société telle qu'elle l'a été, et que Hunt[408] ne soit, en le
-comparant à Catilina, le type des dimensions morales actuelles
-comparées à celles que le temps a détruites!
-
- [408] Voir p. 262.
-
-
- Ce 7 avril.
-
-J'ai passé toute ma journée d'hier en courses. Ma journée est très
-réglée. Je me lève à 7 heures et demie. Je déjeune avec ma fille et
-plusieurs personnes qui viennent se joindre à nous pour aller voir les
-objets curieux. Nous sortons à 8 heures et demie. Nous ne rentrons
-guère avant 2 heures. Je me mets alors à travailler jusqu'à 5 où je
-dîne. A 7, je vais travailler avec l'Empereur; à 10 heures, je reçois
-du monde ou je vais moi-même dans quelque maison où l'on reçoit. Je
-me couche entre minuit et une heure.
-
-J'ai vu hier la basilique de Saint-Paul, bâtie à 3 milles de la ville
-par Constantin le Grand[409]. Cet édifice immense ne renferme de beau
-qu'une forêt de magnifiques colonnes de marbre tirées du tombeau
-d'Adrien, aujourd'hui le château Saint-Ange. L'architecture de la
-basilique est difforme, les tableaux en mosaïque sont du goût le plus
-dépravé; la différence entre cette fabrique et d'autres bien
-postérieures est extrême, et il m'est entré un rayon dans l'âme qui
-suffit pour m'expliquer ce que je n'ai jamais entendu dire, ce que je
-n'ai jamais pu concevoir et ce que j'ai toujours senti digne de
-recherches, savoir: l'explication du phénomène de la dégradation
-complète des arts dans le moyen âge.
-
- [409] M. de Metternich veut parler de Saint-Paul-hors-les-murs,
- basilique édifiée entre 375 et 385 par Valentinien II et Théodose
- Ier. Construite sur l'emplacement d'une chapelle dont la
- construction avait été commencée par Constantin, elle contenait
- quatre-vingts colonnes de marbre violet et de marbre de Paros.
- Cette basilique fut incendiée en 1823 et reconstruite par Léon
- XII.
-
-Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas
-pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que
-moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à
-mon confrère mort ou vivant.
-
-On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de
-l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des
-Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont
-pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la
-basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont
-bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et
-resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté
-ancienne.
-
-_Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la
-religion chrétienne_, et le fait est aussi simple que naturel.
-
-La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au
-contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir
-que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens,
-l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair
-avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant
-de pouvoir s'y fixer.
-
-Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les
-images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même
-du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les
-catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud,
-ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le
-repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs
-fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples,
-à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils
-n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient
-avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû
-renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.
-
-Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée
-foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire
-autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que
-bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne
-à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le
-courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des
-ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par
-nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait
-point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne
-devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone
-romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un
-temple païen.
-
-Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la
-barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais
-détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de
-pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la
-décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré
-par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en
-bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les
-restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant
-chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait
-jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus
-belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne
-s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de
-dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose;
-elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des
-extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un
-résultat tardif.
-
-Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je
-t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des
-plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair
-avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme
-l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux
-que toute autre.
-
-
- Ce 8.
-
-Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton
-numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la
-finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as
-bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un
-tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je
-pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais
-par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien
-des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer
-de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que
-trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé
-une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma
-disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour
-te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à
-mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.
-
-Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme
-la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que
-je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon
-lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu
-sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés
-aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour
-vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est
-tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur
-lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le
-mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant
-que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon
-cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague,
-il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je
-m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas
-me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde
-comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est
-extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce
-fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie,
-tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit,
-tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus
-opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi
-combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!
-
-
- Ce 10[410].
-
-Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point
-permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre
-et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point
-répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de
-plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste
-ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais
-que d'italien.
-
- [410] Samedi saint.
-
-Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la
-Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix,
-cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des
-génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de
-produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la
-fois le cœur et les sens.
-
-Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles
-se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme
-le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la
-chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le
-commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas
-absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur
-qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la
-raison et aux sens.
-
-Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais
-couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont
-également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois
-pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant
-d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a
-dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a
-rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady
-Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé
-tout ce qu'il y a ici de mes pays.
-
- [411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3
- avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe
- comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818.
- Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à
- Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER,
- _Moniteur des dates_).
-
-Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y
-en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques
-_cavalieri serventi cicisbei_[412] et elles se passent pour le même
-plaisir l'_amico_ et quelquefois encore l'_incognito_. Ce dernier fait
-dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la
-saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés
-des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et
-la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur.
-Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas
-me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je
-suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana;
-le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.
-
- [412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée.
-
-Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel
-soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau
-coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent
-toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation
-que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation
-d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par
-conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer
-Barbares ni toi ni moi.
-
-Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont
-des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour
-le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux
-de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de
-petits.
-
-Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force
-d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau,
-qui est pour moi une véritable _patrie portative_.
-
-
- Ce 12.
-
-Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques!
-Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.
-
-Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je
-n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui
-agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle
-à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du
-dimanche de Pâques.
-
-Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les
-chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui
-conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux
-fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la
-façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au
-nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se
-prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé
-d'une belle et noble fonction.
-
-Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des
-spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413].
-Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le
-bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre
-n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents
-hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination,
-devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.
-
- [413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la
- coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à
- 8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la
- colonnade (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 202).
-
-Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que
-j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est
-tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le
-monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré
-primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus
-belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette
-magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice,
-vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce
-qui brille, mais dans ce qui dure.
-
- [414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le
- feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que
- j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.
-
- Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place
- Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées
- d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à
- l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a
- représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son
- immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont
- l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan
- inférieur et latéral» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III,
- p. 202).
-
-
- Ce 13.
-
-Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas
-charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car
-Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il
-vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en
-expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous
-n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?
-
-N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais,
-par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer
-de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La
-première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je
-suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour,
-amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un
-moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après
-coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me
-connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me
-connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne
-mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en
-France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des
-nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas.
-J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des
-hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de
-bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les
-connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une
-pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que
-deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la
-distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se
-passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!
-
-Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu
-le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être?
-Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du
-palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de
-leur seul aspect pittoresque!
-
-Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le
-plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les
-lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à
-toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le
-seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement
-placé hors de mon action.
-
-Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce
-monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous.
-Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand
-d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand
-d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus
-de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras
-enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.
-
-
- Ce 14.
-
-J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à
-F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui
-donner de lettre.
-
-Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber
-malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu
-l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une
-apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement.
-La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura
-empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété
-l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au
-désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai
-mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet
-de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins
-ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es
-incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de
-santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je
-veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas.
-Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.
-
-Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que
-je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens
-de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que
-je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce
-qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.
-
-
- Ce 15.
-
-Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien
-rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la
-veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann],
-lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a
-été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire
-prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes
-lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de
-Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!
-
-J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.
-
-Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y
-offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité.
-Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme
-le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la
-ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de
-citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de
-citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai
-empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si
-j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.
-
-Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à
-quarante mille fruits.
-
-Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des
-pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas
-davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les
-hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel
-ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme
-aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres
-individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console,
-si tu m'aimes tel que je suis.
-
-Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de
-n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux
-voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie
-qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à
-pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un
-temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se
-présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander:
-_Siete signori Inglesi?_[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui
-ai demandé pourquoi elle avait mis _i signori Inglesi_ en quarantaine:
-_Non pagano mai niente_[417], a été la seule et bonne réponse. Il est
-de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries
-particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils
-donnent communément aux inspecteurs ou valets _una manica di 2
-pauli_[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent
-par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne
-savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu
-leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux.
-Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais
-c'est _de bon ton_ et un Anglais succombe toujours à cet axiome.
-
- [415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au
- troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une
- nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa
- voûte s'écroula en 1828.
-
- [416] Vous êtes Anglais?
-
- [417] Ils ne payent jamais rien.
-
- [418] Un pourboire de deux pauli.
-
-
- Ce 16.
-
-Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer.
-Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te
-dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est
-toi.
-
-Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois
-ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi
-celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les
-libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le
-principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des
-hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups
-de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir
-reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.
-
- [419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être
- assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3
- mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817,
- de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de
- l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec
- le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils
- excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était
- peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux,
- Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut
- le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années
- suivantes (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XXVIII,
- col. 135.--_Allgemeine deutsche Biographie_, t. XVI, p. 772).
-
- Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril
- ...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va
- se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon
- parti.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 290)
-
-Adieu, bonne amie.
-
-
-
-
-No 23.
-
-
- Rome, ce 18 avril 1819.
-
-Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27
-et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion
-ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de
-prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne.
-Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand
-intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420].
-Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à
-l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne
-s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à
-_notre sort_, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je
-crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais
-mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.
-
- [420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les
- lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses
- projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de
- Vienne. Voir p. 199.
-
-Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de
-l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera
-rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients
-des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que
-tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai
-tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein
-d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu
-seras au bal le jour de ma mort.
-
-Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la
-société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien
-qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines
-circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en
-recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se
-borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de
-désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul,
-malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards
-justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.
-
- [421] Très probablement Wellington.
-
-Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce
-que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et
-je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite
-et le cœur humain.
-
-W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à
-se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt
-et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de
-ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des
-succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce
-genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent
-combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils
-rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme
-la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le
-dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que
-la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et
-ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de
-légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce
-paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les
-spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle
-qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée
-d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans
-les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à
-la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la
-sienne, et chacun s'en va coucher--seul.
-
-Mon amie, j'ai été de ces acteurs.
-
-Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin
-du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de
-repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre
-ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui
-constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom
-tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en
-remplacer le bienfait, ni le compenser.
-
-Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit
-éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je
-nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de
-contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus
-ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout
-comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le
-meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami
-éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les
-plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras
-pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins.
-Mon amie, puis-je avoir de la présomption?
-
-Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a
-pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome
-l'on appelle _una constipatione_, qui l'a empêché d'aller te voir.
-Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu
-n'es pas pour lui ce que tu es pour moi.
-
-A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te
-dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est
-vue demander par un cardinal, ces jours derniers: _Signora, tu mi pare
-molto constipata_[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long
-séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à
-trouver une réponse à une pareille _apostrofe cardinalizia_.
-
- [422] Vous me paraissez très enrhumée.
-
-
- Ce 19.
-
-Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses
-succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor
-soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point
-épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les
-contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me
-fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22
-t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans
-nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par
-Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je
-voudrais pouvoir aller moi-même.
-
- [423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers
- la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le
- 3 avril.
-
-Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le
-même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies
-de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le
-col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je
-serai refait.
-
-
- Ce 20.
-
-Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au
-Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré
-tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon
-rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner
-et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est
-raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot,
-bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi.
-
- [424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à
- Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé
- secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul.
- Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au
- Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il
- perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823).
- Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (_Nouvelle biographie
- générale_ (Didot), t. XI, col. 530).
-
-Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en
-expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre
-autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady
-Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de
-l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque
-et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis
-tranquillement dans leur chambre.
-
-Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il
-m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à
-Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme
-un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas
-craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous
-assassinera tous les deux.»
-
- [425] Voir _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 227 à
- 269.
-
-Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux
-esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même.
-C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les
-Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure
-partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux
-pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.
-
- [426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25
- octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant
- avait créé, en 1818, la _Minerve française_ où il défendait avec
- ardeur la liberté de la presse et développait ses idées
- libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: _De la
- politique qui peut réunir tous les partis en France_, qui était
- une réponse à celle de Chateaubriand: _De la Monarchie selon la
- Charte_ (_Grande Encyclopédie_, t. XII, p. 570).
-
- [427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE),
- né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet
- 1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre
- introuvable dans une brochure célèbre: _De la Monarchie selon la
- Charte_. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le
- _Conservateur_, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua
- avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, _Isographie des
- membres de l'Académie française_, p. 53).--Dans une lettre à
- Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre
- les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin
- Constant et les Lanjuinais.» (_Mémoires du prince de Metternich_,
- t. III, p. 246).
-
-Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande
-de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau
-point de départ.
-
-Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près
-que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon
-amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu
-y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la
-baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes
-lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.
-
-La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête
-à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on
-a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant
-Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze
-date des premières ères de la république. Combien il s'est passé
-d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre
-où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne
-peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.
-
-Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal
-qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par
-force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que
-j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de
-ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le
-découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et
-les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi
-ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.
-
-
- Ce 21.
-
-Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui
-confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré
-qu'elle soit bien vide de sens.
-
-Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon
-éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car
-je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.
-
-J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me
-manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu
-as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr
-et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce
-que serait cet avenir!
-
-Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu
-n'en doutes pas.
-
-
-
-
-No 24.
-
-
- Rome, ce 23 avril 1819.
-
-Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je
-compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai
-pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de
-remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci
-a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé
-morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son
-existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon
-cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout
-ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon
-goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments
-anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.
-
-Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher
-à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé
-de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des
-marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas
-réellement pour Terracine.
-
-
- Mola[428], ce 24, 9 heures du soir.
-
-Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil
-sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée
-au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de
-Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui,
-depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une
-épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage
-autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la
-mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de
-fruits et de fleurs.
-
- [428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies.
-
-C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins.
-Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite
-non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus
-riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional
-encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes
-grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et
-l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.
-
- [429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église)
- en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août
- 1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité
- publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura
- en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc.
- (_Nouvelle Biographie générale_ (Didot), t. XL, vol. 105).
-
-L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît,
-d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est
-né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait
-beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun
-avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais
-que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir _du savoir_ sans
-qu'il existât _des savants_. Si tu étais femme savante au lieu de tout
-ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas.
-
- [430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est
- erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an
- 106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa
- Caposele était la propriété des rois de Naples.
-
-
- Naples, ce 25.
-
-Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a
-pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne
-pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que
-le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein
-d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de
-tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une
-terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée
-de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour
-que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce
-bas monde.
-
-J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une
-plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du
-monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le
-cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432].
-Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé
-ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un
-salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon.
-
- [431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le
- parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo).
-
-La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui
-nous amènera de la pluie.
-
-Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu
-recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte
-pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me
-sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve.
-J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre
-dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu
-ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la
-distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux!
-
-
- Ce 26.
-
-Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller
-rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient
-être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne,
-s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de
-bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur
-nombre est infiniment petit.
-
- [432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3
- mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant
- et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre;
- mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison,
- on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.»
- (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 206).
-
-J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le
-compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours,
-ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces
-peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu
-éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes
-sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de _ce
-moins_ dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon
-cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges
-de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même
-quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore
-ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le
-droit de compter jamais sur ma raison.
-
-
- Ce 27.
-
-J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton
-no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois
-rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié
-les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières,
-mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors
-le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.
-
-Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai
-écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon
-amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux
-quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu
-partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction,
-mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée
-quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le
-monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore
-pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus
-importantes de ma vie.
-
-
- Ce 28.
-
-J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu
-favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est
-magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une
-montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom
-de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à
-gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au
-cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de
-Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et
-de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap
-de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des
-campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la
-nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette
-même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger
-les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une
-porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour.
-Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est
-classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des
-sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon
-essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui
-mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement
-trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples,
-c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il
-serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons
-de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en
-Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont
-toutes ici--à vingt heures de marche de Rome!
-
- [433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe.
-
-Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie,
-je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester
-avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été
-plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le
-Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la
-terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une
-égale satisfaction.
-
-Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est
-ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui
-dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme
-ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu
-de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est
-fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine
-de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le
-Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés.
-Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.
-
- [434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent
- raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de
- personnes du grand monde (_Dictionnaire de l'Académie française_,
- édition de 1878, t. II, p. 684).
-
- [435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de
- Naples.
-
- [436] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 205.
-
-
- Ce 30.
-
-Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me
-faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent
-m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y
-réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas
-embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton
-cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je
-sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce
-que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je
-suis sûr de ne pas me tromper.
-
-Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant,
-bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre
-n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la
-pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée
-ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle
-pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux
-douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es
-guère confiante.
-
-Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien
-l'employer comme on le fait ici--car _addio_ se dit aux arrivants et
-ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au _How do you do_ des Anglais.
-
-Quand aurai-je le bonheur de faire le premier _shake hand_ avec toi?
-
-Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce
-qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-
-
-I
-
-
-Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples.
-Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de
-Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux.
-
-Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des
-Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers
-le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre
-à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas
-la seule cause de ce voyage.
-
-L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de
-manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les
-Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand.
-
-Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit
-démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique,
-un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu
-nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre
-ville d'eaux.
-
-Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées
-par lui dans la _Revue Hebdomadaire_[437] ont été écrites par le
-prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad.
-
- [437] _Revue Hebdomadaire_, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p.
- 648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest
- Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le
- lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents.
-
-La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne
-s'est pas refroidie.
-
- [438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (_Revue
- Hebdomadaire_, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de
- Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la
- police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre
- les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone.
-
- En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant
- d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa
- femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma
- bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je
- serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à
- Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le
- 18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il
- serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux
- jours.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 221).
-
- La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine,
- nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y
- est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.»
-
- Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée
- dans ses _Mémoires_ (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je
- suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de
- Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à
- Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et
- Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin...
- Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à
- Brixen.»
-
- Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner,
- M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet
- publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette
- ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons.
-
-«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me
-plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une
-centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui
-fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste
-du monde[439].»
-
- [439] _Revue Hebdomadaire_ du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, _Un
- Roman du prince de Metternich_, p. 662.
-
-Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie
-et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien
-plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les
-secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes
-calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite
-entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la
-réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps,
-même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera
-la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de
-louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de
-la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me
-pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore
-entrés en folie[441].»
-
- [440] _Ibid._, p. 664.
-
- [441] _Ibid._, p. 665.
-
-M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance
-à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du
-Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].»
-
- [442] _Ibid._, p. 666.
-
-Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats
-ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre
-les ministres allemands.
-
-Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite
-d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son
-amant:
-
-«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à
-Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue
-quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu
-marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la
-compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement
-cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans
-mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces
-paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit,
-j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été
-charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions
-beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur
-tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton
-cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été
-réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].»
-
- [443] Chez Lady Jersey.
-
- [444] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
- Roman du prince de Metternich_, p. 49.
-
-Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven
-mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut
-être le parrain.
-
-M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du
-rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne
-amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas
-délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton
-terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne
-resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être
-de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache
-bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été
-décidé[445].»
-
- [445] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
- Roman du prince de Metternich_, p. 34. Le prince de Metternich à
- l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre).
-
-Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des
-premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir
-légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant.
-Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche,
-au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt
-jouissances[446].»
-
- [446] _Ibid._, p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue.
- Vienne, ce 2 novembre 1819.
-
-Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse
-nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant
-que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon
-amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il
-arrive rarement du mal à mes amis[447].»
-
- [447] _Ibid._, p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4
- (novembre).
-
- A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven
- reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous,
- jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à
- l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé
- pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle
- sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie.
-
- Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819.
-
- Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un
- courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis
- résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations
- et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement.
- J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je
- vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que
- tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait
- merveille.
-
- Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi
- veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je
- ne cesserai de ma vie d'être
-
- Votre tout dévoué et bien attaché,
-
- NICOLAS.
-
- Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas.
-
-L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout
-genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si
-ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.
-
-Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an
-aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y
-triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était
-cruellement frappé.
-
-Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion
-lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.
-
-Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en
-pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde
-douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par
-ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée
-au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas
-résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le
-terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].»
-
- [448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820
- (_Lettres autographes composant la collection de M. Alfred
- Bovet._ Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244).
-
-Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de
-Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de
-Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce
-moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée
-au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de
-Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait
-emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au
-devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis
-plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant!
-Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années,
-elle était ma meilleure amie[449].»
-
- [449] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 361. Vienne,
- le 25 juillet.
-
-M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois
-enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate.
-Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie
-ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le
-prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier.
-Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450].
-
- [450] _Ibid._, t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29
- juillet.
-
-Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre
-expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique
-d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne
-contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de
-Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui
-de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai
-1821.
-
- [451] _Ibid._, t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet.
-
-Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant
-cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle
-n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard,
-ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le
-moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.
-
-A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.
-
-La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et
-l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire
-aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais
-l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne
-permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de
-profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc.
-
-M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable
-d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient
-réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait
-de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de
-l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés
-des trois pays intéressés.
-
-M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier
-de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le
-prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur
-d'Autriche.
-
- [452] Le 25 mai 1821 (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VII,
- p. 656).
-
- [453] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.
-
-Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait
-invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour
-venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps
-prier.
-
-Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de
-Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à
-Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455].
-
- [454] _Gazette d'Augsbourg_ du 2 novembre 1821, no 306, p.
- 1223.--_Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
- Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.
-
- [455] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
- Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821.
-
-Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de
-liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés.
-
-Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées:
-«Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute
-remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant
-la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de
-trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient
-d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].»
-
- [456] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 480.
- Hanovre, 25 octobre 1821.
-
-Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites
-aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de
-Cambridge avec son amie[457].
-
- [457] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
- Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.
-
-Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le
-marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham,
-l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de
-Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et
-concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de
-Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à
-9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de
-Cumberland et de Cambridge.
-
- [458] _Gazette d'Augsbourg_ du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255.
-
-«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de
-Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était
-à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et
-sur la landgrave de Hesse-Hombourg.
-
-«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi
-seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le
-prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage,
-s'était retiré pendant le concert.
-
-«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des
-personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en
-lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants
-d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec
-une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été
-d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages
-d'Angleterre[459].»
-
- [459] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
- Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.
-
-Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier
-note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de
-Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de
-Lieven[460].»
-
- [460] _Archives du ministère des affaires étrangères._ Hanovre,
- Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.
-
-Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été
-retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8
-heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven
-chez la duchesse de Cumberland[461].»
-
- [461] _Ibid._, vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au
- baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821.
-
-Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux
-deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles
-plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que,
-vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage.
-
-De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg;
-mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle
-rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5
-novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463].
-Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz,
-envoyé autrichien[464].
-
- [462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de
- l'Empereur romain (_Moniteur universel_) du vendredi 9 novembre
- 1821, no 313, p. 1529.--_Gazette d'Augsbourg_ du 8 novembre 1821,
- no 312, p. 1246.
-
- [463] _Gazette d'Augsbourg_ du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259.
-
- [464] _Ibid._ du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363.
-
-Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le
-samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir
-assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur
-par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie
-rejoignait son poste en passant par Paris.
-
- [465] _Moniteur universel_ du lundi 19 novembre 1821, no 323, p.
- 1569.
-
-M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière
-une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par
-le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui
-véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier.
-
-Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux
-commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le
-représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres
-dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces
-derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de
-régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par
-le différend turco-russe.
-
- [466] _Gazette d'Augsbourg_ du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195.
-
-Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se
-rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte
-la trace de leur félicité.
-
-«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de
-société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque
-toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès
-suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez
-elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire
-napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff
-(plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres
-termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à
-notre salon de Vienne[468].»
-
- [467] _Sic._ Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont
- ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un
- singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de
- prince qu'en 1826.
-
- [468] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Vérone,
- 12 novembre (sans nom de destinataire).
-
-De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le
-Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince
-Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve
-tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des
-personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe
-et par leur agrément personnel.
-
-«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses
-rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée
-d'amitié avec lui[469]».
-
- [469] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her
- residence in London_, p. 59. Vérone, 1er décembre.
-
-Il nous semble que ce n'était pas _ici_ seulement qu'elle s'était liée
-avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est
-peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant,
-par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa
-famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait.
-Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par
-une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte
-que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote
-et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue
-que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470].
-
- [470] _Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode_, t.
- VI, p. 142.
-
-Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho,
-l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer
-dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout
-l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix
-ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les
-jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].»
-
- [471] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 120, et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 59.
-
-La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme
-de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous
-ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait
-eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne.
-Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs
-reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu
-quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont
-le prince détestait l'insupportable verbiage.
-
-Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et
-avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le
-jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon
-mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et
-c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à
-cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez
-d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un
-honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].»
-
-L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de
-Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une
-jolie perfidie.
-
-En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère
-plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine
-fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit
-Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne
-Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable
-serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].»
-
-Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir
-ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de
-nouveau la question.
-
-L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse
-percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à
-Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a
-dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte
-Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre
-place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix
-n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne.
-Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff;
-c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa
-besogne à Paris[474].»
-
- [472] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899. Ernest DAUDET, _Un
- Roman du prince de Metternich_, p. 51. La comtesse de Lieven à M.
- de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819).
-
- [473] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 532. Le
- prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23
- janvier (1822).
-
- [474] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 121 et _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 60. La
- comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822.
-
-Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou
-moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé
-pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.
-
-M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il
-fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du
-chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven
-n'obtint jamais le poste tant convoité.
-
-M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de
-Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823,
-ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade,
-Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une
-entrevue avec M. de Marcellus[477].
-
- [475] _Mémoires du prince de Metternich_, t. III, p. 560. Venise,
- le 16 décembre.
-
- [476] _Letters of Dorothea, princess Lieven_, p. 64.--Jusque-là,
- l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de
- Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover
- Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien.
-
- [477] _Archives du ministère des affaires étrangères._
- Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M.
- de Chateaubriand, 7 janvier 1823.
-
-A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du
-chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant
-laquelle ils se retrouveront à Brighton.
-
-Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver
-1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans
-une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille
-d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit
-mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au
-moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de
-passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première
-ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice
-bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement
-complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à
-l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où
-l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le
-plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher
-des jambes en Italie[478].»
-
- [478] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
- Nikolaus I_. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à
- Nesselrode, 11/23 septembre 1823.
-
-La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville
-Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à
-Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa
-constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si
-soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au
-printemps prochain»[479].
-
- [479] _Ibid._, t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21
- novembre/3 décembre 1823.
-
-Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat
-de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur
-l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être
-anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au
-commencement d'avril[480].»
-
- [480] Théodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
- Nikolaus I_, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22
- janvier 1824.
-
-Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit
-seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481].
-
- [481] _Ibid._, t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17
- novembre 1824.
-
-Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son
-voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince,
-en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de
-Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il
-rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette
-ville jusqu'au mois de juin 1824[484].
-
- [482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme
- Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà
- donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M.
- de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu
- fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay,
- Rome, 9 janvier 1824 (_Catalogue de la maison veuve Gabriel
- Charavay_, no 263).
-
- Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de
- Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait
- arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (_Mémoires du
- prince de Metternich_, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage
- fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une
- d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec
- Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore
- la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre
- correspondance.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p.
- 93).
-
- [483] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 25--«25
- novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas
- si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.»
-
- [484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (_Mémoires du prince de
- Metternich_, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était
- peut-être adressée à Mme de Lieven.
-
-L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants.
-
-En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier
-fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie,
-en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la
-fin de septembre[487].
-
-De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de
-mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours,
-il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la
-princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants
-survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles,
-minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès
-d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de
-l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin;
-là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour
-Mayence[488].
-
- [485] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.
- 604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825.
-
- [486] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 76. Londres 2/14 mars 1825.
-
- [487] _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, t. I, p.
- 613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825.
-
- [488] _Moniteur universel_ du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418.
-
-Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor
-pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se
-rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension
-des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus
-inévitable.
-
-Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous
-révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages.
-D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur
-mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si
-souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il
-était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre
-1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis
-quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades
-déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M.
-Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de
-Metternich[489]»
-
- [489] Theodor SCHIEMANN, _Geschichte Russlands unter Kaiser
- Nikolaus I_, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23
- septembre/5 octobre 1825.
-
-Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que,
-sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré?
-Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans
-doute un prétexte seul manquait pour la rupture.
-
-Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle?
-
-A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction.
-
-L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme
-de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé
-ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce
-que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est
-différée jusqu'au printemps[490].»
-
- [490] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 126.
-
-Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19
-novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel
-anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le
-prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur
-Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans
-l'histoire[491].»
-
- [491] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de
- Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre
- 1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier
- s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un
- cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus
- corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale
- et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou
- bien l'_histoire_ de Russie va commencer là où vient de finir le
- _roman_.» (_Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 258).
-
-Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était
-arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492].
-
- [492] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 205.
-
-C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la
-correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette
-correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826.
-
-A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une
-indication qui nous paraît avoir sa valeur.
-
-Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un
-comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des
-quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le
-commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main,
-qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots:
-_Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826_.
-
-Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à
-Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de
-Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont
-elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort.
-
-Il devait en être de même du côté du prince.
-
-En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne
-Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion
-comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans
-quelque bruit.
-
-La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste,
-issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la
-chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était
-marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui
-et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la
-société de Vienne.
-
-Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de
-Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour;
-peut-être même les brava-t-il.
-
- [493] Joseph VON HORMAYR, _Kaiser Franz und Metternich_, ein
- nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38.
-
-«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse
-Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à
-suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier
-besoin de ma vie privée: un intérieur[494].»
-
-Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère
-que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec
-joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a
-maintenant fini par une mésalliance[495].»
-
- [494] _Mémoires du prince de Metternich_, t. IV, p. 345.
-
- [495] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,
- 1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890,
- in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827.
-
-Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich
-disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur
-d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une
-lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint
-lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment
-où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y
-avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.
-
- [496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier
- 1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier
- précédent.
-
-
- «Vienne, ce 25 février 1829.
-
-«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres,
-et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de
-la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise
-avec vous.
-
-«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être
-réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon
-intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie _qui
-m'appartenait_ et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma
-propriété--tout a péri en moi et autour de moi.
-
-«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent
-de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été
-qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de
-ce que vulgairement on désigne par _homme du monde_; mon esprit, mon
-cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des
-pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon
-existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais
-s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en
-sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché
-longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être
-qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de
-tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune
-personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de
-mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de
-leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur
-abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant
-toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que
-mon cœur puisse lui appartenir en entier.
-
-«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle
-entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses
-qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le
-meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que
-jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me
-l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec
-la sienne.
-
-«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué.
-Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans
-une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais
-pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée
-indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.
-
-«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le
-sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait
-été ni plus universel ni moins emprunté.
-
-«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à
-celle qui n'est plus.
-
-«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu.
-
-«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces
-larmes qui, seules, sont dignes de son cœur.
-
-«Adieu, ma chère amie.--M.[497]».
-
- [497] Collection particulière. Lettre autographe signée M.
-
-De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de
-Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de
-son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à
-témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme
-de Lieven était alors oubliée.
-
-Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de
-l'autre le prince et son amie?
-
-Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement
-reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour
-beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion.
-
-Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le
-changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven.
-
-Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez
-réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu
-dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus
-active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les
-intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte
-des partis.
-
-Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient
-très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de
-Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements.
-
-Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une
-fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la
-direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se
-plaindre de ses intrigues.
-
-M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de
-Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer
-qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à
-Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les
-plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est
-ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning,
-Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la
-caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place
-occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève
-au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].»
-
- [498] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London._ Biographical notice, p. VIII et IX.
-
-Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations,
-et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son
-tour, si cela convient à ses desseins[499].»
-
- [499] _Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of
- Wellington and other distinguished contemporaries_, edited by his
- daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861,
- p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre
- 1840.
-
-Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée
-très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à
-ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de
-premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses
-la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.
-
-Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un
-représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et
-plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de
-l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès
-lors la versatilité de ses amitiés.
-
-Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le
-vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la
-faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être
-de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que
-je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de
-préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une
-démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].»
-
- [500] _Despatches, correspondence and memoranda of field marshal
- Arthur, duke of Wellington_, edited by his son the duke of
- Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º,
- Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à
- Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828.
-
-Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se
-retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus
-tard, elle devait faire l'un de ses intimes.
-
-Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les
-attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.
-
-Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus
-frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses
-sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce
-noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition.
-Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au
-pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure
-très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces
-incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard
-comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la
-diplomatie.
-
-M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition
-d'esprit.
-
-Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu
-près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le
-chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut
-de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses
-conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié
-précieux en Mme de Lieven.
-
-Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un
-jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise,
-longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata
-précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et,
-prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas.
-
- [501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à
- Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la
- mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien
- s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel
- elles viennent se briser.» (_Mémoires du prince de Metternich_,
- t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.)
-
-La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours
-pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et
-l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo
-d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes
-égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour,
-envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826.
-
-Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur
-les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich.
-
-Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put
-vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On
-peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots
-aigres.
-
-Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture:
-leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur
-politique.
-
-
-
-
-II
-
-
-Un misanthrope a dit que l'amour n'était que le commencement de la
-haine.
-
-Si l'amour de Mme de Lieven pour M. de Metternich avait été ardent,
-sa haine fut tenace--peut-être parce que son dépit avait été profond.
-
-Après la rupture de sa liaison avec le prince, la comtesse ne parle
-plus de ce dernier qu'en termes amers, presque constamment violents,
-souvent immérités.
-
-A défaut de sa dignité, tant de souvenirs communs auraient dû
-cependant protéger le chancelier contre ses attaques.
-
-Dès le 13 juillet 1827, à propos du traité par lequel la France, la
-Russie et l'Angleterre s'étaient engagées à imposer leur médiation au
-sultan, Dorothée écrivait à son frère: «Les intrigues autrichiennes
-ont amené M. de Metternich plus loin qu'il ne pensait, dans une belle
-situation. Tant mieux[502]!»
-
- [502] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 103. Londres, 1/13 juillet 1827.
-
-Le 20 octobre, son ancien amant ayant refusé de s'associer à l'action
-combinée des trois puissances, elle est encore plus vive: «Pour ma
-part, j'en suis venue à croire que Metternich, l'homme d'habileté, est
-mort, car il n'y en a pas trace dans sa présente conduite. C'est
-quelque usurpateur de son nom qui a cherché querelle à tout le monde,
-qui persiste obstinément dans toutes les erreurs politiques que sa
-vanité a provoquées, qui, juste en ce moment, a offensé le roi
-d'Angleterre (jusqu'alors son admirateur) dans l'affaire du duc de
-Brunswick[503] et qui, pour couronner ses erreurs, à l'âge de soixante
-ans, agit comme un niais[504].»
-
- [503] M. de Metternich, pour éviter que la querelle pendante
- entre le duc et ses sujets ne vînt devant la Diète, avait fait
- des ouvertures amicales aux deux parties.
-
- [504] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 106. Richmond, 8/20 octobre 1827.--Le dernier
- membre de phrase fait allusion au mariage de M. de Metternich
- avec Mlle de Leykam. Le chancelier n'avait pas soixante ans,
- comme le dit Mme de Lieven, mais cinquante-quatre ans.
-
-Depuis 1824, Mme de Lieven entretenait une correspondance suivie avec
-Lord Grey. Le grand homme d'État, nous l'avons déjà dit, s'était
-laissé charmer par l'esprit et la grâce de l'ambassadrice. Chaque
-jour, il lui faisait parvenir un billet et, jusqu'à sa mort, son
-amitié pour elle ne se démentit jamais.
-
-De son côté, la comtesse voyait en lui le chef d'un parti puissant,
-l'homme désigné pour prendre le pouvoir, enfin la plus haute influence
-capable de balancer celle des tories.
-
-La publication de leurs lettres ne laisse guère de doute sur la pureté
-d'une affection que l'âge du comte Grey aurait déjà pu sauver
-d'insinuations malveillantes.
-
-Dorothée fit à cet ami fidèle l'aveu de sa liaison avec M. de
-Metternich et, à l'heure du désenchantement, elle l'associa à ses
-peines. Il fut le confident de ses rancœurs.
-
-Le 4 novembre 1827, Lord Grey nous donne, par une de ses missives, une
-preuve nouvelle que la rupture du chancelier et de Mme de Lieven
-était, dès ce moment, un fait accompli.
-
-Cette dernière lui ayant parlé d'épouser un _curé_ de campagne, si
-jamais elle devenait veuve, il lui répond: «J'ai été fort amusé en me
-représentant que vous étiez la femme d'un _curé_ de campagne, occupée
-aux détails journaliers de votre humble ménage, avec vos cochons, vos
-moutons, vos vaches et votre poulailler. Rien ne manquerait à ce
-tableau pour être complet, si ce n'est que Metternich ne soit l'autre
-partie. Mais la force d'attraction qui, autrefois, aurait pu produire
-cet effet, est bien finie[505].»
-
- [505] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_,
- 1824-1841, t. I, p. 68. Howick, 4 novembre 1827.
-
-A ce moment déjà, le coup de tonnerre de Navarin avait éclaté:
-déception pour l'Autriche, triomphe pour les alliés. Mme de Lieven est
-enthousiasmée: «Le curé a reçu la nouvelle de Navarin le jour même de
-son mariage--5 novembre. Quel feu de joie pour célébrer l'occasion!»
-
-«Et savez-vous, ajoute-t-elle, quels sont les premiers mots qui me
-sont échappés en apprenant la bataille de Navarin: «Certainement,
-c'est Metternich qui a fait cela[506]!»
-
- [506] _Ibid._, t. I, p. 73 et 74. Londres, 19 novembre 1827.
-
-Trois jours auparavant, faisant allusion au traité de Londres, elle
-s'était écriée: «Il y a un traité qui n'a pas été mort-né comme M. de
-Metternich l'avait prédit. Bien au contraire, l'enfant est
-remarquablement vivant[507].»
-
- [507] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 110. Londres, 4/16 novembre 1827.
-
-Un mois plus tard: «Metternich est tombé plus bas dans l'estime
-publique... En un mot, il est tout à fait par terre[508].»
-
- [508] _Ibid.,_ p. 115. Londres, 5/17 décembre 1827.
-
-Peu après, survint la mort de Canning. L'arrivée de Wellington au
-ministère marque un recul dans les bonnes dispositions de la
-Grande-Bretagne à l'égard des Grecs. Mme de Lieven ne décolère pas.
-
-«Le duc de Wellington est premier ministre, écrit-elle à son frère. Il
-préfère les voies tortueuses de Metternich à la droite marche de
-l'empereur Nicolas[509].»
-
- [509] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 122. Londres, 8/20 février 1828.
-
-Quant à Lord Aberdeen, c'est un «mauvais ministre», «un homme
-honorable et rien de plus», parce qu'il a toujours été considéré comme
-le «séide de Metternich.»
-
-Cependant, la joie de l'ambassadrice éclate quand ce même Aberdeen
-vient lui déclarer «qu'il n'était ni un coquin ni un fou, et qu'il
-fallait être l'un ou l'autre pour avoir quelque égard pour M. de
-Metternich[510].»
-
- [510] _Ibid._, p. 137. Londres, 18/30 juin 1828.
-
-Elle se félicite de tout ce qui trouble les combinaisons de «ce grand
-homme d'État, dont le crédit, malgré tout, fait encore prime auprès
-des ministres». Et, ajoute-t-elle: «C'est pitié qu'il en soit
-ainsi[511]!»
-
- [511] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p,
- 128. Londres, 14 août 1828.
-
-Elle guette tous les événements qui pourraient «donner la jaunisse à
-M. de Metternich et Cie[512].»
-
- [512] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 146. Londres, 13/25 juillet 1828.
-
-Elle répond à Wellington, révoquant en doute un projet dont la mise à
-exécution eût été mauvaise politique de la part du chancelier:
-«Pensez-vous donc alors qu'il en ait fait une bonne[513]?»
-
- [513] _Ibid._, p. 151. Londres, 10/22 août 1828.
-
-Mais la guerre avait éclaté entre la Russie et la Porte. Mme de Lieven
-ne se réjouit pas moins des succès des armées moscovites que des
-difficultés qu'ils occasionnent à l'Autriche. Lorsque la paix sera
-imposée par ses compatriotes au sultan, elle dira à Lord Aberdeen:
-«Tant pis pour vous, milord. Nous ne vous avons pas dupés; vous vous
-êtes dupés vous-mêmes. Vos propres illusions ou celles inspirées par
-votre patron, le prince de Metternich, ont été vos véritables
-ennemis[514].»
-
- [514] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 199. Richmond, 10/22 octobre 1829.
-
-D'autres fois, elle dépasse toute mesure. Le 31 décembre 1828, elle
-écrit à Lord Grey: «Qu'est-il advenu des talents et de l'intelligence
-de Metternich? Car il était intelligent, et extrêmement. Je me
-souviens que Lord Castlereagh avait coutume de l'appeler «un arlequin
-politique», et ce n'était pas mal dire[515]».
-
- [515] _Correspondent of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
- 215. Londres, 31 décembre 1828.
-
-Quelques jours plus tard, elle est heureuse d'entendre le roi
-d'Angleterre parler de son ancien amant «comme il le mérite, comme
-d'un homme sans croyance ni respect pour la loi, ni pour sa propre
-parole», et lui dire «qu'en fait il n'était pas d'iniquité dont il ne
-le crût capable[516].»
-
- [516] _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence
- in London_, p. 175. Londres, 3/15 janvier 1829.
-
-Mme de Lieven pensait-elle à celui qu'elle appelait «le grand spectre
-blanc»[517], quand elle écrivait à Lord Grey: «Je n'ai jamais eu
-grande croyance dans le couplet de la ballade qui dit:
-
- Et l'on revient toujours
- A ses premiers amours,
-
-car rien n'est plus rare dans la vie que de revenir à ses premiers
-amours[518].»
-
- [517] _Ibid._, p. 204. Richmond, 4/16 novembre 1829.
-
- [518] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
- 232. Richmond, 29 janvier 1829.
-
-Et aussitôt, comme pour prouver que tel n'est pas son cas, elle
-ajoute: «Nos relations avec l'Autriche sont tout ce que l'on peut
-désirer, en nous réservant en même temps le droit de considérer le
-prince de Metternich comme le plus grand coquin qui soit sur la face
-de la terre. En passant, j'étais avant-hier à dîner avec le duc de
-Wellington et nous parlions de lui. Le duc me dit: «Je n'ai jamais
-partagé l'opinion qu'il fût un grand homme d'État; c'est un héros de
-société et rien de plus.» J'ai eu beaucoup de plaisir à entendre
-cela[519].»
-
- [519] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
- 233. Richmond, 29 janvier 1829.
-
-Deux ans après, Lord Grey appelle ironiquement Metternich «le vieil
-ami, l'homme le plus franc et le plus loyal[520]» et l'ambassadrice
-répète: «En ce qui concerne l'homme le plus franc et le plus loyal, je
-suis tout à fait d'accord avec vous[521].»
-
- [520] _Ibid._, t. II, p. 137. Londres (Downing Street), 17
- janvier 1831.
-
- [521] _Ibid._, t. II, p. 138, 18 janvier 1831.
-
-En 1836, le prince de Metternich est devenu «le plus grand fourbe du
-monde[522].»
-
- [522] _Ibid._, t. III, p. 185. Howick, 2 février 1836.
-
-La haine de Mme de Lieven l'aveuglait à un tel point que Lord Grey
-crut devoir, à un certain moment, la rappeler doucement aux
-convenances. Le morceau est à citer en entier: la leçon est jolie.
-
-«Ainsi, lui écrivit-il, l'homme d'énormément d'esprit, d'une franchise
-et d'une loyauté tout à fait remarquable, etc., etc., a fini par
-devenir le plus grand coquin du monde! Pour ses qualités morales, vous
-avez été trompée et vous vous êtes méprise, mais, pour celles de son
-intelligence, vous n'avez pu l'être. La puissance de son esprit et
-celle de ses talents comme homme d'État ne peuvent pas être altérées
-par la route qu'il prend, ni souffrir d'autre diminution que celle
-souvent produite, on aime à le croire, par une conduite tortueuse. Je
-me souviens que vous me disiez en ville que le duc de Wellington
-parlait de lui comme d'un homme d'État. Des opinions qui changent si
-complètement pourraient, tout au moins, exciter quelque méfiance au
-sujet de la solidité du jugement par lequel elles ont été
-formées[523].»
-
- [523] _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, t. I, p.
- 237. Howick, 1er février 1829.
-
-Cette douche d'eau froide était méritée, il faut bien en convenir.
-
-Quant à M. de Metternich, il sut mieux conserver le respect de l'amour
-qui n'était plus. Dans la partie de sa correspondance publiée par son
-fils, il est très rarement question de son ancienne amie. Il prouvait
-cependant qu'il la connaissait bien, en écrivant à Apponyi, alors
-ambassadeur à Paris: «Je suis surpris que vous ne me nommiez jamais...
-la princesse de L... La princesse doit se remuer dans un sens
-quelconque, car il n'est pas dans sa nature de rester tranquille[524].»
-
- [524] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VI, p. 187. Vienne,
- 2 janvier 1837.
-
-Le chancelier pouvait se montrer dédaigneux des attaques et des
-colères de l'ambassadrice de Russie, mais la pensée se reporte avec
-tristesse au temps où la comtesse de Lieven écrivait au ministre des
-Affaires Étrangères d'Autriche «Aime-moi, mon bon Clément, aime-moi de
-tout ton cœur: aime-moi le jour, la nuit, toujours. Adieu, adieu, bon
-ami[525]!»
-
- [525] _Revue Hebdomadaire_ du 4 août 1899, Ernest DAUDET, _Un
- roman du prince de Metternich_, p. 52. Le 6 septembre (1819).
-
-
-
-
-III
-
-
-Le nouveau tsar, Nicolas Ier, à l'occasion de son couronnement, le 3
-septembre 1826, donna à la famille de Lieven une nouvelle preuve de
-cette bienveillance, dont elle avait été comblée par ses
-prédécesseurs. Il conféra aux enfants de sa gouvernante et à elle-même
-le titre de prince et la qualité d'Altesse Sérénissime[526].
-
- [526] Dix-huit mois plus tard, le 12 mars 1828, à la mort de sa
- belle-mère, Mme de Lieven recevait encore de la famille impériale
- un brevet de dame d'honneur de l'impératrice Alexandra Féodorovna
- (Arthur KLEINSCHMIDT, _Fürstin Dorothea Lieven dans Westermanns
- Illustrierte Deutsche Monatshefte_, octobre 1898, p. 24).
-
-Christophe Andréïévitch, devenu le prince de Lieven, conserva jusqu'en
-1834 le poste d'ambassadeur de Russie en Grande-Bretagne.
-
-De 1826 à cette date, la vie de sa femme se passa en une lutte de tous
-les instants pour soutenir la politique moscovite, au cours de
-laquelle elle ne sut pas toujours observer la neutralité entre les
-partis qu'auraient dû lui imposer les privilèges diplomatiques dont
-elle jouissait et l'accueil reçu par elle à Londres.
-
-A l'époque où les affaires de Portugal, la guerre russo-turque,
-l'agitation de la Pologne mettaient aux prises les intérêts des cours
-de Saint-James et de Saint-Pétersbourg, elle attaqua avec ardeur le
-ministère de Wellington.
-
-On pût même l'accuser d'avoir, pour assurer la perte de ce dernier,
-servi d'intermédiaire entre le duc de Cumberland et les amis
-d'Huskisson. L'existence de cette petite conspiration est très
-controversée. Le Premier Ministre, en tout cas, était convaincu de sa
-réalité[527].
-
- [527] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 91.--Voir une
- lettre du duc de Wellington au comte d'Aberdeen (_Despatches,
- etc., of Wellington (in continuation of the former series),_ 8
- vol. in-8º, 1867-1880, t. VI, p. 56, 29 juillet 1829) reproduite
- par M. Robinson (_Letters of Dorothea, princess Lieven, during
- her residence in London_, p. XII).
-
-Un jour, il s'expliqua franchement sur le compte de M. et Mme de
-Lieven. Le 24 août 1829, il écrivait, parlant d'eux, au comte
-d'Aberdeen: «Depuis que je suis au ministère, ils ont joué un jeu de
-parti anglais au lieu de faire les affaires de leur souverain. J'ai
-les meilleures preuves que tous les deux ont été engagés (comme
-meneurs) dans les intrigues pour nous priver du pouvoir, depuis
-janvier 1828, qu'ils ont dénaturé notre conduite et nos vues auprès de
-leur maître, et qu'ils sont la seule cause de la froideur actuelle
-entre les deux gouvernements... Dans un autre pays, même en Russie ou
-en France, ou avec un autre monarque... cela justifierait amplement
-notre intervention pour obtenir le rappel du prince de Lieven. Mais, à
-mon avis, cette mesure nous ferait plus de mal que de bien[528].»
-
- [528] Wellington au comte d'Aberdeen, 24 août 1829 (_loc. cit._,
- t. VI, p. 103).
-
-«J'ai reconnu, disait encore Wellington, le mois suivant, à Lord
-Heytesbury, que, depuis l'année 1826, le prince et la princesse de
-Lieven se sont efforcés de représenter, à Saint-Pétersbourg, ma
-conduite, soit au gouvernement soit en dehors de celui-ci, de la
-manière la plus défavorable. Je crois bien que leur mécontentement a
-commencé à la suite d'une conversation que j'ai eue avec le prince de
-Lieven, à la fin de 1826, sur la conversion du protocole d'avril 1826
-en traité de juillet 1827...
-
-«...Je n'étais pas au pouvoir d'avril 1827 à janvier 1828, et durant
-ce temps, je sais que le prince et la princesse... ont écrit de moi
-tout le mal qu'ils pensaient et beaucoup plus qu'ils n'en savaient.
-Depuis mon retour au ministère, ils ont été ce qu'on appelle en
-opposition régulière avec le gouvernement, ils ont dénaturé auprès de
-leur Cour tout ce que nous avons fait et particulièrement tout ce que
-j'ai fait[529]...»
-
- [529] Wellington à Lord Heytesbury, 8 septembre 1829 (_loc.
- cit._, t. VI, p. 145).
-
-Nous savons déjà que si le duc n'exigea pas le rappel de ces
-singuliers diplomates, ce ne fut que par conscience de sa supériorité.
-
-Les vœux de la princesse furent momentanément comblés par la chute du
-ministère détesté[530] et l'arrivée au pouvoir de Lord Grey. Toujours
-selon Wellington, le grand mérite de ce dernier aux yeux de Dorothée
-était de conserver «encore quelques vieilles idées d'opposition de M.
-Fox sur ce que les Turcs devaient être chassés d'Europe[531]».
-
- [530] En novembre 1830.
-
- [531] Wellington au comte d'Aberdeen, 29 juillet 1829 (_loc.
- cit._, t. VI, p. 58).
-
-Mme de Lieven prend part aux négociations qui précèdent la formation
-du nouveau cabinet. Lord Grey veut offrir le portefeuille des affaires
-étrangères à Lord Lansdowne. Elle le décide à en charger son ami, Lord
-Palmerston, avec lequel elle a dansé sa première valse à Londres[532].
-Et c'est cependant ce ministre qui obtiendra ce que son prédécesseur
-n'avait pas voulu demander: le rappel de l'ambassadeur de Russie!
-
- [532] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 170.
-
-Son triomphe, d'ailleurs, ne fut pas de longue durée. Lord Grey
-n'était pas homme à sacrifier son devoir à ses attachements. Le
-conflit entre la Belgique et la Hollande, l'insurrection polonaise
-multipliaient les causes de froissement entre Saint-Pétersbourg et le
-Foreign office. Bientôt, pour Mme de Lieven, Palmerston ne sera plus
-qu'un «très petit esprit, lourd, obstiné[533]» et Lord Grey lui-même
-deviendra une «vieille femme».
-
- [533] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.
- 308.
-
-En 1833, les choses se gâtent. D'après un propos tenu à Greville par
-Mellish, la princesse «passe son temps à intriguer et à brouiller les
-cartes dans toutes les cours d'Europe». George Villiers l'accuse de
-chercher «à provoquer une guerre n'importe où[534]».
-
- [534] _Ibid._, p. 305.
-
-Palmerston, dès lors, est décidé à se débarrasser de son encombrant
-voisinage. La vacance de l'ambassade d'Angleterre à Saint-Pétersbourg
-lui en fournit le prétexte.
-
-Le dernier titulaire, Lord Heytesbury, ayant demandé à être relevé de
-ses fonctions, le cabinet anglais voulut désigner pour son successeur
-M. Stratford Canning. Nesselrode fit savoir que ce dernier ne serait
-pas reçu à la Cour impériale: «C'est un homme impossible, soupçonneux,
-pointilleux, méfiant» avait-il dit pour justifier son refus[535] et
-Dorothée Christophorovna avait dû transmettre officieusement cette
-résolution.
-
- [535] _Ibid._, p. 307.
-
-Palmerston répondit en maintenant la nomination de Stratford Canning.
-
-Par la maladresse de son intervention, Mme de Lieven avait mis les
-torts de son côté: «Elle s'est emballée, prétend Lady Cowper, et
-habituée à ce qu'on lui cède, elle a cru qu'elle l'emporterait haut la
-main[536]».
-
- [536] GREVILLE, _la Cour de George IV et de Guillaume IV_, p.
- 308.
-
-La situation devenait grave. La princesse, peu soucieuse de perdre son
-poste, se précipita en Russie pour arranger le différend. Elle y reçut
-un accueil des plus flatteurs: «L'Empereur est allé au-devant d'elle
-en mer, l'a prise à son bord et l'a conduite dans sa voiture au
-palais, où il l'a fait entrer dans la chambre de l'impératrice,
-qu'elle a trouvée en chemise[537]». Les souverains ne ménagèrent pas à
-leur ambassadrice les marques de faveur et de reconnaissance, mais,
-quand celle-ci revint en Angleterre, en août 1833, la question
-Stratford Canning n'avait pas fait un pas. Sir Robert Bligh, fils du
-comte de Darnley, continuait à diriger, en qualité de chargé
-d'affaires, l'ambassade britannique de Saint-Pétersbourg.
-
- [537] _Ibid._, p. 325.
-
-Sur ces entrefaites, des causes plus graves vinrent envenimer le
-conflit entre les puissances anglaise et russe. Les susceptibilités de
-la première avaient été violemment surexcitées lors du traité
-d'Unkiar-Skelessi[538] par lequel le tsar et le sultan venaient de
-former une alliance offensive et défensive. Un instant on put craindre
-de voir la guerre éclater.
-
- [538] Le 8 juillet 1833.
-
-Le traité de Saint-Pétersbourg accrut encore la mauvaise humeur du
-gouvernement de Guillaume IV, successeur de son frère George IV[539].
-La polémique s'éleva à un ton très vif.
-
- [539] Le traité de Saint-Pétersbourg, signé le 29 janvier 1834,
- avait obligé les Russes à évacuer la Moldavie et la Valachie,
- mais, en leur laissant la nomination des hospodars, leur avait
- conservé une influence dans ces États.
-
-Au mois de mai 1834, le prince de Lieven reçut ses lettres de
-rappel[540]. Sa carrière diplomatique prenait fin.
-
- [540] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.
-
-Le coup fut profondément sensible à la princesse. Elle s'en vengea
-plus tard, en appliquant à Lord Palmerston un mot de M. de Talleyrand:
-«Il dépendra toujours d'un ministre des affaires étrangères, quelque
-médiocre qu'il soit, de chasser un ambassadeur[541].» Mais, sur le
-moment, elle éprouva une véritable douleur.
-
- [541] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 183.
-
-L'événement l'atteignait, non seulement dans son orgueil, mais aussi
-dans tout ce qui lui était cher. C'étaient de nouvelles habitudes à
-prendre, une nouvelle situation à se créer, de nouvelles relations à
-chercher, toute une vie à refaire.
-
-Cependant le tsar avait pris grand soin de montrer que ce rappel
-n'était pas une disgrâce. Il avait nommé M. de Lieven à la charge
-enviée du gouverneur du tsarévitch. L'ex-ambassadeur s'embarqua
-seulement au mois d'août pour la Russie, sur un navire mis à sa
-disposition par l'Amirauté.
-
-Madame de Lieven laissa, dans la société de Londres, «un grand
-vide»[542]. Son salon tenait trop de place dans le monde politique
-pour qu'il en fût autrement. D'autre part, à côté de ses défauts,
-l'ambassadrice de Russie possédait des qualités d'intelligence,
-d'esprit et de charme, «une incontestable supériorité d'attitude et de
-manières[543]» qui avaient groupé autour d'elle un noyau d'hommes et
-de femmes distingués, auquel elle allait beaucoup manquer.
-
- [542] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 342.
-
- [543] M. DE MARCELLUS, _Chateaubriand et son temps_, p. 269.
-
-«On voit ici avec regret Mme de Lieven faire ses paquets[544]»,
-écrivait la duchesse de Dino, cette belle et captivante nièce de
-Talleyrand, qui faisait les honneurs de l'ambassade de France. Et Lord
-Grey, tombé du pouvoir, écrivait à son amie, parlant du départ
-prochain: «C'est comme un arrêt de mort[545].»
-
- [544] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 148. La duchesse
- de Dino à M. de Barante. Londres, 13 juillet 1834.
-
- [545] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 150.
-
-Revenue sans enthousiasme en Russie, l'ancienne maîtresse du
-chancelier d'Autriche ne pouvait plus guère se plaire dans son pays
-natal.
-
-Elle était trop conquise à la liberté occidentale pour s'accommoder du
-régime moscovite.
-
-Elle ne pouvait retrouver auprès du tsar un terrain propice aux
-intrigues de politique extérieure qui la passionnaient si fort:
-l'immunité diplomatique dont elle avait tant abusé ne l'avait pas
-suivie à la Cour de son souverain.
-
-D'autre part, depuis de longues années, elle s'était déshabituée du
-climat russe. Elle avait beaucoup apprécié, à ce point de vue, ses
-séjours à Berlin et à Londres. Maintenant, elle redoutait l'influence
-du froid de Saint-Pétersbourg sur sa santé déclinante.
-
-Aussi ne peut-on s'étonner de la voir se plaindre et se lamenter.
-Sans doute, elle enveloppe ses sentiments de bien des formes, pour ne
-pas heurter l'impérial Maître qui peut tout savoir. Mais, cependant,
-son esprit et son cœur sont pleins du regret de Londres.
-
-Elle se reprend à chérir l'Angleterre. Rien de ce qui s'y passe ne
-peut la laisser indifférente et, à peine arrivée dans sa nouvelle
-résidence, elle pense à se faire envoyer des nouvelles du pays, témoin
-de sa splendeur.
-
-«Daignez me pardonner, chère Lady Stuart, écrit-elle le 10 novembre
-1834[546], de répondre si tard à vos aimables et gracieuses paroles.
-Elles m'ont fait le plus grand plaisir. Vous êtes bien bonne de
-m'aimer. C'est au reste un acte de justice. J'aime tant toute cette
-Angleterre, en gros, en détail! Je mets tant de prix à ce qu'on s'y
-souvienne un peu de moi! Vous me faites la plus aimable des promesses,
-en me permettant d'espérer de vos nouvelles pour tout événement public
-ou particulier qui aurait de l'intérêt pour moi. _Tout_ m'intéresse
-chez vous. Je vous prie de vous souvenir de cela.»
-
- [546] Cette lettre inédite fait partie de la très précieuse
- collection d'autographes de M. Raoul Warocqué. Nous en devons la
- communication à l'obligeante entremise de M. G. Van der Meylen.
- Nous leur exprimons à tous deux notre égale gratitude.
-
-Dans la même lettre, la princesse raconte son installation: «Je ne
-suis établie en ville que depuis deux jours. Jusqu'ici, j'ai habité la
-campagne avec la Cour, ce qui fait que je ne connais rien qu'elle et
-que j'ai maintenant tout à apprendre ici. J'ai une magnifique maison,
-et bien chaude et bien commode par-dessus le marché. Cela est une
-vraie jouissance. Je ne puis pas dire que la neige le soit. Nous
-sommes en plein hiver. J'ai pleuré de chagrin.»
-
-Et elle termine sur ces mots: «Nous avons ici Lord Douro et M.
-Canning. J'ai un grand plaisir à les voir. Il suffit d'être Anglais
-pour m'aller droit au cœur.»
-
-Wellington, Aberdeen, Palmerston étaient cependant Anglais, eux
-aussi...
-
-Mme de Lieven était peut-être plus sincère quand elle écrivait à son
-frère: «Un changement total de carrière après vingt-quatre ans
-d'habitudes morales et matérielles, toutes différentes, est une époque
-grave dans la vie. On dit qu'on regrette même sa prison lorsqu'on y a
-passé des années. A ce compte, je puis bien regretter un beau climat,
-une belle position sociale, des habitudes de luxe et de confort que je
-ne puis retrouver nulle part, et des amis tout à fait indépendants de
-la politique[547].»
-
- [547] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 183.
-
-La princesse ne resta que sept mois à la Cour de Nicolas Ier. Une
-terrible catastrophe vint l'en arracher à tout jamais.
-
-Le 4 mars 1835, à quelques heures d'intervalle, deux de ses enfants
-étaient emportés par la fièvre scarlatine. C'étaient les jeunes
-princes Georges et Arthur, venus au monde à Londres en 1819 et 1825,
-ses derniers-nés, ses préférés. L'un avait seize ans, l'autre dix.
-
-Affolée, meurtrie, le cœur à jamais brisé, la mère en pleurs ne
-songea plus qu'à quitter sa patrie dont elle rendait le climat
-responsable de la mort de ses fils. Elle était d'ailleurs incapable
-pour longtemps de reprendre son rôle de sûre conseillère auprès du
-gouverneur du tsarévitch. Elle se rendit avec son mari en Allemagne,
-puis, bientôt, celui-ci, rappelé par son service et par son zèle de
-courtisan, la laissa seule sur la terre étrangère, pour rejoindre son
-élève.
-
-Elle passa l'été à Berlin et à Baden-Baden. En septembre 1835, elle
-arriva à Paris.
-
-De nouvelles épreuves l'y attendaient.
-
-Elle ne voulait à aucun prix revenir en cette Russie qui lui rappelait
-tant d'amers souvenirs. Mais, à cette époque, «la loi russe ne
-reconnaissait pas aux sujets du tsar le droit de sortir de
-l'Empire[548].»
-
- [548] Ch. SEIGNOBOS, _Histoire politique de l'Europe
- contemporaine_. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º, p. 560.
-
-L'émigration était considérée comme un crime et pouvait être punie de
-déportation et de confiscation. Il fallait une autorisation
-personnelle de l'empereur pour se fixer à l'étranger. Ce dernier
-l'accordait rarement et au plus pour cinq ans.
-
-Nicolas Ier ne tenait guère à voir son intrigante sujette s'établir de
-nouveau au loin, libre du frein de ses fonctions officielles. Mais,
-par-dessus tout, il redoutait de la voir s'installer à Paris.
-
-Or, sa dignité interdisait à Mme de Lieven de reparaître d'une façon
-suivie à Londres, où elle n'aurait plus retrouvé sa place au premier
-rang. Paris restait donc la seule ville où son activité intellectuelle
-pût s'exercer, où elle pût trouver dans le monde qu'elle aimait un
-oubli de sa douleur, une compensation au vide de son existence.
-
-M. de Lieven, interprétant et exagérant les intentions du souverain,
-se montra en cette circonstance d'une rigueur difficilement excusable
-à l'encontre de sa malheureuse femme. Oubliant tout ce qu'il lui
-devait, oubliant les égards mérités par la détresse de la mère, il
-voulut l'obliger de revenir à Saint-Pétersbourg.
-
-Mme de Lieven se révolta. Son mari alla jusqu'à la menacer de lui
-supprimer tout subside. Rien n'y fit[549].
-
- [549] Mme de Lieven passa l'été de 1836 en partie à Valençay,
- chez le prince de Talleyrand, en partie à Londres chez son amie
- la duchesse de Sutherland (_Souvenirs du baron de Barante_, t. V,
- p. 405. Le comte Molé au baron de Barante, 13 juin 1836).
-
-De guerre lasse, l'empereur et le prince finirent par accorder, sinon
-une autorisation formelle, du moins un consentement tacite à la
-séparation. Mais la princesse avait été profondément blessée:
-désormais, tout est rompu entre elle et ce mari qui, disait-elle
-justement, lui avait «montré une absence de cœur, de simple
-pitié[550]» inconcevable.
-
- [550] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 228.
-
-Elle apprendra sans émotion sa mort survenue à Rome au cours d'un
-voyage du tsarévitch[551]. Elle ne conservera de lui que le nom, mais,
-bizarrerie de la vanité humaine, elle tiendra à ce nom jusqu'à
-refuser, dit-on, de l'échanger contre celui d'un ami très cher.
-
- [551] Le 29 décembre 1838/10 janvier 1839.
-
-A Paris, où elle s'était installée dans un appartement de l'Hôtel de
-la Terrasse[552], situé rue de Rivoli, en face du jardin des
-Tuileries, Dorothée n'avait pas tardé à reconstituer dans son salon
-l'une de ces réunions d'hommes influents, devenues un besoin pour
-elle.
-
- [552] Journal _le Nord_. Correspondance de Paris du 30 janvier
- 1857.
-
-Déjà, en 1836, M. Molé note que sa maison a «été constamment un
-centre très actif et de plus d'une couleur[553].»
-
- [553] _Souvenirs du baron de Barante_, t. V, p. 405. Le comte
- Molé au baron de Barante. Paris, 13 juin 1836.
-
-Greville la retrouve à l'un de ses voyages en France, en janvier 1837,
-et il décrit ainsi son existence: «Mme de Lieven paraît s'être fait à
-Paris une situation des plus agréables. Elle est chez elle tous les
-soirs et, son salon étant un terrain neutre, tous les partis s'y
-rencontrent, si bien qu'on y voit les adversaires politiques les plus
-acharnés engagés dans des discussions courtoises... Parmi les hommes
-du jour, ceux qu'elle préfère sont Molé, aimable, intelligent, de
-bonne compagnie et, sinon le plus brillant de tous, du moins celui qui
-a le plus de sens et de jugement; Thiers, le plus remarquable de
-beaucoup, plein d'esprit et d'entrain; Guizot et Berryer, tous deux
-remplis de mérite[554].»
-
- [554] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.
-
-Quelques mois plus tard, le comte Molé écrira de son côté à Barante
-ces lignes non exemptes de fiel: «Le salon de la princesse de Lieven
-est toujours le lieu de réunion de toutes les ambitions en travail.
-Thiers, Guizot et Berryer y vont matin et soir[555].»
-
- [555] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 47. Le comte
- Molé au baron de Barante, 20 août 1837.
-
-A la même époque enfin, Lord Malmesbury parle d'elle en ces termes:
-«Après avoir été ambassadrice ou plutôt _ambassadeur_ à Londres, Mme
-de Lieven est venue s'établir à Paris, où son salon est le rendez-vous
-non seulement du monde élégant, mais aussi des hommes d'État les plus
-distingués. Guizot n'en bouge pas et Molé y est très assidu. Mlle de
-Mensingen, une fort jolie chanoinesse, préside la table à thé autour
-de laquelle se presse le personnel jeune et gai[556].»
-
- [556] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_
- (1807-1869), p. 47, 3 mai 1837.
-
-Au cours d'un voyage en Angleterre, la princesse fut reçue en
-audience, le 30 juillet 1837, par la reine Victoria. Celle-ci, dit
-Greville, «s'est montrée fort aimable, mais paraissait intimidée,
-embarrassée et n'a parlé que de choses insignifiantes. Sa Majesté aura
-ouï dire que la princesse est une intrigante et elle aura eu peur de
-se compromettre[557].»
-
- [557] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, p. 11.
-
-Greville ne croyait pas si bien dire. La souveraine avait été mise en
-garde par le roi Léopold. Dans une de ses lettres récemment publiées,
-ce dernier supplie sa jeune amie de se méfier de l'ancienne
-ambassadrice[558].
-
- [558] Le roi des Belges à la reine Victoria. «Neuilly, 12 juillet
- 1837.--D'après ce que j'entends, il y a beaucoup d'intrigues
- actuellement en train en Angleterre. La princesse de Lieven et un
- autre individu, récemment importé de son pays, semblent s'occuper
- très activement de ce qui ne les regarde pas; méfiez-vous-en.»
- (_La reine Victoria d'après sa correspondance inédite._
- Traduction française avec introduction et notes par Jacques
- Bardoux. Paris, Hachette, 1907, 3 vol. in-8º, t. I, p. 123).
-
- Le roi des Belges à la reine Victoria. «Laeken, 29 juillet
- 1837.--Je suis heureux de vous voir sur vos gardes vis-à-vis de la
- princesse de Lieven et de ses pareilles.» (_Ibid._, t. I, p. 127).
-
-La vie de la princesse de Lieven avait reçu à ce moment une
-orientation nouvelle.
-
-Le 15 juin 1836[559], invitée à dîner chez le duc de Broglie, elle fut
-placée à table à côté de M. Guizot. Celui-ci raconte ainsi
-l'impression qu'il reçut de sa voisine: «Je fus frappé de la dignité
-douloureuse de sa physionomie et de ses manières; elle avait
-cinquante ans; elle était dans un profond deuil qu'elle n'a jamais
-quitté; elle entamait et cessait tout à coup la conversation, comme
-retombant à chaque instant sous l'empire d'une pensée qu'elle
-s'efforçait de fuir. Une ou deux fois, ce que je lui dis parut
-l'atteindre et la tirer un moment d'elle-même; elle me regarda, comme
-surprise de m'avoir écouté et prenant pourtant quelque intérêt à mes
-paroles. Nous nous séparâmes, moi avec un sentiment de sympathie pour
-sa personne et sa douleur, elle avec quelque curiosité à mon
-sujet[560].»
-
- [559] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 236.
-
- [560] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_. Paris,
- Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 206.
-
-L'année suivante, M. Guizot perdit l'un de ses fils[561]. Mme de
-Lieven lui écrivit: «J'ai acheté chèrement le droit d'entrer plus
-qu'aucun autre dans vos douleurs. Je cherchais des malheureux, quand
-le ciel m'a si cruellement frappée. Si votre cœur en cherche à son
-tour, arrêtez votre pensée sur moi plus malheureuse cent fois que
-vous, malheureuse au bout de deux ans comme je l'étais le premier
-jour[562].»
-
- [561] François Guizot, mort le 15 février 1837.
-
- [562] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 209.
-
-Le 5 mai 1837, à propos d'une discussion sur les fonds secrets
-demandés par le ministère Molé, M. Guizot avait expliqué à la tribune
-pourquoi, peu auparavant, il avait abandonné son portefeuille: «La
-princesse de Lieven, raconte-t-il, venait quelquefois aux séances de
-la Chambre des députés; elle assistait à celle-ci, et le lendemain
-elle m'exprima vivement le plaisir qu'elle avait pris à mon langage et
-à mon succès. Ainsi commença, entre elle et moi, une amitié qui
-devint de jour en jour plus sérieuse et plus intime. Nous avions
-connu, l'un et l'autre, les grandes tristesses humaines et atteint
-l'âge des mécomptes; l'intimité s'établit entre nous simplement,
-naturellement, sans aucune pensée politique[563].»
-
- [563] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 211.
-
-Cette intimité ne se démentit jamais. Les mots décisifs qui la
-nouèrent semblent avoir été prononcés le 24 juin 1837, au cours d'une
-visite à Châtenay, chez Mme de Boigne[564]. Dix-huit ans auparavant,
-les mêmes mots avaient peut-être servi, au cours de l'excursion de
-Spa, à Dorothée et à Clément de Metternich pour se donner leurs
-cœurs. Mais, cette fois, les déceptions de jadis devaient être
-épargnées à l'amante.
-
- [564] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 236.
-
-Jusqu'au jour où la mort vint la briser, cette nouvelle union embellit
-la vieillesse des deux êtres qui l'avaient formée.
-
-Mme de Lieven trouva ainsi, auprès de l'honnête homme qu'elle aimait,
-le repos et la sécurité d'affection qui, jusqu'alors, lui avaient fait
-défaut. Cette histoire d'amour forme certainement la plus belle page
-de sa vie, la plus calme, la plus reposante, et c'est dans la
-correspondance échangée par elle avec le ministre de Louis-Philippe,
-correspondance dont la famille de l'académicien conserve précieusement
-les originaux, que les admirateurs de la princesse iront chercher le
-meilleur d'elle-même.
-
-Le bruit courut longtemps qu'un mariage secret avait uni les deux
-amis. M. Guizot lui-même l'a démenti dans une lettre à Lord Aberdeen:
-«Rien de secret ne nous eût convenu ni à l'un ni à l'autre. De plus,
-je n'aurais jamais épousé personne sans lui donner mon nom, et elle
-tenait au sien»[565].
-
- [565] Ernest DAUDET, _Une vie d'ambassadrice au siècle dernier_,
- p. 325.
-
-Mme de Lieven ne tenait pas tant encore au nom qu'au titre. Sa
-répugnance à le perdre dut bien être la véritable raison qui l'empêcha
-d'accepter la légitimation des liens de son cœur.
-
-M. Ernest Daudet redit une anecdote qui, assure-t-il, se contait à
-l'époque où ce mariage aurait pu avoir lieu.
-
-Un jour, en voiture, au bois de Boulogne, Mme de Nesselrode aurait
-posé cette question à l'ancienne amie de M. de Metternich:
-
-«Ma chère, on dit que vous allez épouser Guizot. Est-ce vrai?
-
-«Et la princesse d'éclater de rire et de s'écrier en se renversant sur
-les coussins:
-
---«Oh! ma chère, me voyez-vous annoncée madame Guizot![566]»
-
- [566] _Ibid._, p. 323.
-
-Quoi qu'il en soit, à dater du jour où elle se donna à son dernier
-ami, Mme de Lieven fit deux parts de son activité politique: l'une lui
-sera réservée; elle emploiera l'autre à renseigner le gouvernement
-russe sur l'état des esprits en France.
-
-Elle apporte d'abord tout son cœur au service de son amant. Quand ce
-dernier est envoyé à Londres comme ambassadeur de France[567], elle
-s'ingénie à lui faciliter sa mission, à lui éviter les erreurs et les
-faux pas sur ce terrain nouveau pour lui. Sa profonde connaissance de
-la société anglaise lui permet de le mettre en garde contre les
-maladroites manœuvres, les démarches inutiles, le dangereux
-enivrement de la situation.
-
- [567] Février 1840.
-
-Le 29 octobre 1840, M. Guizot, rappelé à Paris, reçoit le portefeuille
-des affaires étrangères. Il conservera le pouvoir jusqu'en 1848[568].
-Pendant cette longue période, Mme de Lieven restera l'Égérie du
-ministre.
-
- [568] M. Guizot fut nommé président du Conseil le 19 septembre
- 1847.
-
-Dans son salon, celui-ci «règne et gouverne»[569]. Deux fois par jour,
-à 2 heures et après son dîner, il vient passer quelques moments ou
-quelques heures auprès d'elle.
-
- [569] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 168. La comtesse
- de Castellane au baron de Barante. Paris, 7 janvier 1839.
-
- [570] _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, p. 257.
-
-Non seulement la princesse le conseille ou le réconforte, mais elle
-agit efficacement pour sa défense quand il est menacé.
-
-Au commencement de 1845, le ministère venait d'être très ébranlé par
-l'affaire Pritchard. On pouvait craindre de voir Robert Peel se
-glorifier devant le Parlement d'un triomphe sur la France. Mme de
-Lieven voit le danger et charge le frère de Greville de demander
-instamment «que, ni dans le discours de la Reine, ni dans la
-discussion de l'adresse, il ne soit rien dit qui puisse porter
-préjudice à Guizot, dont le sort dépend d'une parole imprudente»[570].
-Cette intervention fut efficace et Peel parla de la France «de manière
-à satisfaire pleinement Guizot, sans que la dignité de l'Angleterre
-ait aucunement à en souffrir»[571].
-
- [571] _Ibid._, p. 258.
-
-Pendant toute la durée du passage aux affaires de son ami, la
-princesse, bien qu'assez froidement reçue à la Cour par la reine
-Amélie et par Madame Adélaïde[572], fut véritablement une puissance
-avec laquelle comptaient les puissants du jour[573].
-
- [572] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 47.
-
- [573] Quand Greville vint à Paris, en 1847, chargé par Lord
- Clarendon d'une mission officieuse pour tenter d'amener une
- détente dans les rapports des deux gouvernements britannique et
- français, c'est d'abord Mme de Lieven qu'il va voir. Déjà quand
- Lord Palmerston avait voulu venir à Paris, il avait fait tâter le
- terrain par l'intermédiaire de cette dernière (_Les quinze
- premières années du règne de la reine Victoria_, p. 286).
-
-On aimerait à être certain qu'elle n'abusa jamais de cette situation
-privilégiée.
-
-Greville disait: «Sa présence à Paris... doit être fort utile à sa
-Cour, car une femme comme elle sait toujours glisser quelque
-observation intéressante et utile[574].»
-
- [574] _La Cour de George IV et de Guillaume IV_, p. 432.
-
-Elle avait repris sa correspondance avec la tsarine. «Confiante en sa
-propre valeur, écrit Mme de Mirabeau, elle s'estimait beaucoup plus
-pour ce qu'elle «faisait» que pour ce qu'elle «était» et elle se
-sentait aussi fière d'être, à Paris, mandataire intime de «son
-Empereur» que d'avoir été à Londres ambassadrice de Russie. Il est
-incontestable qu'elle fut un précieux auxiliaire pour son pays,
-qu'elle servait avec une ardeur passionnée[575].»
-
- [575] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p. 533.
- _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_, publiées par
- la comtesse de Mirabeau, nièce de ce dernier.
-
-En effet, les conseillers de Nicolas se servaient volontiers de leurs
-intrigantes compatriotes pour se mieux renseigner.
-
-«Au nombre des moyens employés par le gouvernement russe, disait en
-1832 le major Lambert, est celui de faire voyager des femmes.
-
-«Vous vous rappelez la belle Mme Narichkine, Mme Ostermann
-et tant d'autres qui employaient leurs charmes pour saisir des
-confidences»[576].
-
- [576] Note communiquée par M. Germain Bapst.
-
-Le rôle de Mme de Lieven dut rentrer dans cette catégorie. En tous
-cas, ce rôle n'était pas ignoré de ses contemporains. Un jour, Mme de
-Mirabeau, nièce de M. de Bacourt[577], consultait son oncle sur la
-manière de répondre à une épineuse demande de renseignements. Ce
-dernier, précisément, était en train d'écrire à la princesse:
-
- [577] Mme de Lieven avait fait la connaissance de M. de Bacourt
- alors que ce dernier était premier secrétaire d'ambassade à
- Londres.
-
-«Mon oncle me présente, en me disant de la lire, la lettre qu'il
-venait de terminer, et dans laquelle il passait en revue divers
-événements de l'Europe et racontait d'agréables anecdotes inédites;
-mais il aurait pu, sans se compromettre, publier le tout dans tous les
-journaux français et étrangers.--Voilà, me dit-il, ce qu'on peut
-appeler un dîner sans rôti. Emploie le même système; notifie
-aimablement quelques détails insignifiants et, si on désire des
-renseignements plus sérieux, on ira les chercher ailleurs»[578].
-
- [578] _Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p, 531.
- _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt._
-
-Dans une autre occasion, M. de Metternich communiquait au comte de
-Buol une lettre de miss Marion Ellice: «Il vous suffira, d'ailleurs,
-de savoir, ajoutait-il, que cette miss Ellice est une personne douée
-de hautes qualités intellectuelles et que, depuis plusieurs années,
-elle fait la correspondance de la princesse de Lieven, dont elle est
-l'amie intime... Vous savez que cette dernière joue le rôle de
-correspondante personnelle de l'empereur Nicolas. Elle adresse ses
-rapports à l'impératrice»[579].
-
- [579] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 359. Le
- prince de Metternich au comte de Buol, 12 juillet 1853.
-
-Vers la même époque, le maréchal de Castellane, avec son rude parler
-de soldat, confirme ces indications: «La princesse de Lieven et Mme
-Narichkine, dit-il, sont deux ambassadeurs femelles non avoués, comme
-l'empereur de Russie en a toujours à Paris»[580].
-
- [580] _Journal du maréchal de Castellane_, 1804-1862. Paris,
- Plon, 1896, 5 vol. in-8º, t. V, p. 27.
-
-Après la mort de la princesse, Lord Malmesbury dira encore qu'elle
-«avait toujours été employée comme agent secret par l'empereur
-Nicolas, avec qui elle correspondait directement»[581].
-
- [581] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 237.
-
-Ses familiers connaissaient donc le danger qu'ils couraient en se
-montrant trop confiants vis-à-vis de l'amie de M. Guizot. Il dut
-falloir toute l'habileté de celle-ci pour maintenir sa situation
-mondaine envers et contre tous les soupçons qui pesaient sur elle.
-
-Mme de Lieven n'avait pas tardé à quitter son appartement de l'Hôtel
-de la Terrasse. Elle avait loué en 1838 l'entresol du bel hôtel de
-Talleyrand, situé au coin de la rue de Rivoli et de la rue
-Saint-Florentin, avec vue sur la place de la Concorde. Cet immeuble
-venait d'être acheté par M. de Rothschild et l'étage en question avait
-constitué l'appartement particulier du prince de Bénévent. La duchesse
-de Talleyrand[582] n'avait pas été sans être froissée de cette
-location. «Comment trouvez-vous Mme de Lieven, disait-elle, qui
-m'écrit l'autre jour qu'elle cherche à louer l'entresol de M. de
-Talleyrand pour l'hiver prochain? C'est être bien pressée de me fermer
-sa porte, car vous pensez bien que c'est précisément cet entresol
-qu'il me serait impossible de fréquenter»[583].
-
- [582] Dorothée de Courlande, duchesse de Dino, devenue duchesse
- de Talleyrand par la mort de son beau-père, Archambauld-Joseph de
- Talleyrand-Périgord, frère du prince de Bénévent, survenue le 28
- avril 1838.
-
- [583] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VI, p. 80. La duchesse
- de Talleyrand au baron de Barante. Baden, 15 juillet 1838.
-
-La princesse passa outre à ces susceptibilités. Installée
-définitivement dans l'hôtel l'année suivante[584], c'est là qu'elle
-reçut désormais.
-
- [584] _Ibid._, t. VI, p. 339. La duchesse de Talleyrand au baron
- de Barante. Paris, 27 septembre 1839.
-
-Elle y passait l'hiver, partageant son été entre Baden-Baden,
-Schlangenbad, de courts voyages à Londres ou quelques villégiatures
-chez ses intimes.
-
-A partir de 1845, elle occupa, pendant les mois de la belle saison, un
-pavillon tout à côté de celui que M. Guizot habitait, dans un coin de
-Passy, alors presque désert, qu'on appelait Beauséjour, et qui est
-devenu le boulevard de ce nom[585].
-
- [585] _Journal du maréchal de Castellane_, t. III, p. 330.--C'est
- à tort que l'éditeur des _Souvenirs du baron de Barante_ place ce
- Beauséjour près de Saint-Germain.
-
-Mais quand survint la révolution de 1848, Mme de Lieven dut quitter
-Paris. Elle était trop compromise par ses relations avec le président
-du conseil pour ne pas avoir à redouter le contre-coup des événements.
-Greville raconte ainsi sa fuite, d'après elle-même:
-
-«Elle s'était d'abord réfugiée chez les Saint-Aulaire, puis à
-l'ambassade d'Autriche: ensuite Pierre d'Arenberg l'a prise sous sa
-garde et l'a cachée chez le peintre anglais Roberts, qui l'a amenée
-ici (à Londres) comme sa femme, avec de l'or et des bijoux cachés
-dans sa robe[586].»
-
- [586] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, p. 368.
-
-Le train qui la conduisait à Londres transportait aussi M. Guizot,
-sans qu'elle s'en doutât. Le ministre s'était échappé en passant par
-la Belgique.
-
-La princesse de Lieven devait rester éloignée de Paris jusqu'au mois
-d'octobre 1849[587]. Quand elle y revint, son salon reprit vite son
-importance.
-
- [587] Elle partagea son temps, pendant ce séjour à l'étranger,
- entre Londres, Richmond, Brighton et Schlangenbad, continuant à
- recevoir les hommes politiques de tous les partis. Le 3 juillet
- 1849, le duc Decazes, parlant d'un voyage qu'il venait de faire à
- Richmond, écrivait au baron de Barante: «Mme de Lieven a son
- salon ouvert tous les jours à 4 et à 8 heures. Guizot y vient
- régulièrement à 2 heures et après dîner.» (_Souvenirs du baron de
- Barante_, t. VII, p. 456).--En Angleterre, où elle retourna en
- 1850, elle ne sut résister à son goût pour l'intrigue. Le prince
- Albert, dans un mémorandum daté d'Osborne, 8 août 1850, raconte
- que Palmerston s'inquiète du complot tramé contre lui à
- l'instigation d'étrangers, «se plaignant particulièrement... de
- Guizot, de la princesse de Lieven, etc., etc.» (_La reine
- Victoria d'après sa correspondance inédite_, t. II, p. 388).
-
- La lettre ci-dessous, jusqu'à présent inédite, donne quelques
- détails sur la vie que menait Mme de Lieven à Richmond. Elle était
- adressée à M. Jacques Tolstoï, attaché à l'ambassade de Russie à
- Paris, et provient de la précieuse collection d'autographes de M.
- le général Rebora.
-
- Richmond, mardi le 15 août 1848.
-
- Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'apprendre votre
- arrivée, Monsieur, et je vous remercie bien vite de l'avis que
- vous m'en donnez et de votre bonne intention de venir me voir.
- Permettez-moi de vous proposer demain mercredi. Voulez-vous venir
- le matin? Je suis visible depuis midi, et je sors à 3 heures pour
- ma promenade. Ou bien voulez-vous dîner avec moi? Je dîne à 6
- heures précises. Si ni l'une ni l'autre de ces propositions ne
- vous agréent, peut-être seriez-vous ici avant 3 heures pour faire
- avec moi une promenade dans ce charmant pays. Vous n'aurez plus le
- temps de me répondre, à moins que ceci ne vous parvienne
- aujourd'hui de bonne heure. Dans ce cas, dites-moi un mot. Si non,
- je vous attendrai demain à l'un des moments indiqués, et je vous
- assure que je m'en réjouis beaucoup.
-
- Mille compliments.
-
- La princesse DE LIEVEN.
-
-Un article du journal _l'Événement_ annonce que le Prince Président en
-a interdit l'entrée au général Changarnier, et celui-ci s'y rend dès
-le dimanche suivant comme pour démentir cette information[588]. C'est
-de ce salon que partent les tentatives de négociations entamées par
-Guizot, en vue d'une réconciliation et d'une entente de son parti avec
-Louis-Napoléon. Parlant de ces pourparlers, la maîtresse de maison
-écrivait à Lord Beauvale (plus tard le comte Melbourne) le 1er
-décembre 1851: «Beaucoup de personnes prétendent que, tout en ayant
-l'air de s'y prêter, le président n'a pas grande envie d'user de ce
-moyen. Un coup d'État le ferait mieux arriver, et il y est tout
-préparé[589].»
-
- [588] _Journal du maréchal de Castellane_, t. VI, p. 200.
-
- [589] _Les quinze premières années de la reine Victoria_, p, 454.
-
-Vingt-quatre heures plus tard, l'événement donnait raison à Mme de
-Lieven.
-
-Après le 2 décembre, l'influence de cette dernière reste redoutée.
-Lord Malmesbury a entendu un amusant récit d'un dîner donné par les
-Douglas pour mettre en rapport le Président et l'ancienne
-ambassadrice: «Ils ont été comme deux chiens de faïence, et celle-ci a
-déclaré qu'il n'y avait rien à en faire[590].»
-
- [590] Lord MALMESBURY, _Mémoires d'un ancien ministre_, p. 160.
-
-Quelques mois plus tard, quand Mlle de Montijo sera fiancée à
-l'empereur, ses conseillers la conduiront faire une visite rue
-Saint-Florentin: «Notre future impératrice était dimanche chez Mme de
-Lieven, écrit M. de Saint-Aulaire, point embarrassée de prendre la
-première place, de passer la première aux portes et cela, dit-on, de
-fort bonne grâce[591].»
-
- [591] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 48. Le comte
- de Saint-Aulaire au baron de Barante, 22 janvier 1853.
-
-L'hommage que rendait ainsi à sa puissance celle qui devait être
-bientôt, dans sa radieuse beauté, l'impératrice Eugénie, n'empêcha pas
-la princesse de commettre peu après l'une des plus graves erreurs de
-sa longue carrière.
-
-De sérieuses complications avaient surgi entre la France et la Russie.
-La guerre allait éclater entre les deux nations, amenant un désastre
-pour la seconde. Dans cette guerre, dans cette meurtrissure de sa
-patrie, Mme de Lieven avait une large part de responsabilité. Elle
-avait encouragé les illusions du gouvernement du tsar, pensant
-le nouvel empire français trop peu solide pour risquer une
-aventure lointaine, convaincue que Napoléon III céderait, si, à
-Saint-Pétersbourg, on savait être ferme. L'ambassadeur de Russie à
-Paris, M. de Kisseleff, avait été plus clairvoyant, mais ce furent les
-conseils de la princesse qui l'emportèrent[592].
-
- [592] Cette action néfaste était connue aux Tuileries, et
- l'Impératrice disait au maréchal de Castellane: «Oui, c'est cette
- ambassade de femmes qui a fait la guerre. Les personnes
- importantes qui allaient dans les salons de Mmes de Lieven,
- Narichkine, Kalergis disaient que la guerre était impossible,
- qu'il y avait trop d'intérêts en jeu, que l'industrie était
- poussée trop loin pour que la guerre pût avoir lieu. Kisseleff,
- croyant que l'empereur était très capable de la faire et que
- l'alliance anglaise était probable, écrivait dans un sens opposé;
- cela lui a valu des avertissements de sa cour; il n'osait plus
- exprimer ou, du moins, il n'exprimait plus que timidement son
- opinion» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 113).
-
-Quand nos troupes furent parties pour la Crimée, elle prit tristement
-le chemin de Bruxelles[593]. Malgré la continuation des hostilités,
-elle obtint à l'automne l'autorisation de revenir à Paris, et s'y tint
-dans une patriotique réserve, impatiente cependant de voir signer la
-paix «afin de reprendre sa vie politique habituelle[594]». Le traité
-de Paris[595] aurait pu le lui permettre, mais la mort ne lui en
-laissa pas le temps.
-
- [593] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 59. Le comte
- de Saint-Aulaire au baron de Barante. Paris, 27 février 1854.
-
- [594] _Journal du maréchal de Castellane_, t. V, p. 95.
-
- [595] Mars 1856.
-
-Depuis longtemps, sa santé, qui n'avait jamais été robuste, était
-devenue très précaire[596].
-
- [596] En novembre 1852, le maréchal de Castellane note déjà: Elle
- «est fort souffrante et ne se lève plus de dessus son canapé. Ce
- qui la soutient, c'est de s'occuper de politique, sa grande
- passion.» (_Journal du maréchal de Castellane_, t. IV, p. 408).
-
- Il répète en décembre 1852: «La princesse de Lieven est fort
- souffrante; elle n'ira pas loin. La politique est la seule chose
- qui remonte ses forces; elle en a la rage. Sa perte fera un vide à
- Paris, pour les ambassadeurs surtout. Elle a une correspondance
- dans toute l'Europe; elle a le besoin de savoir.» (_Ibid._, t. IV,
- p. 420).
-
-Au début de l'année 1857, ses forces déclinèrent rapidement. Elle
-avait alors soixante-douze ans, mais était encore en pleine possession
-de toutes ses facultés.
-
-Dans la nuit du 26 au 27 janvier, elle s'éteignit sans souffrance,
-entourée de l'un de ses fils, d'un neveu, de son vieil et fidèle ami,
-M. Guizot. Celui-ci, dans d'éloquentes lettres au baron de Barante, a
-tracé, en termes émus, le récit de son agonie[597].
-
- [597] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VIII, p. 156 et 159. M.
- Guizot au baron de Barante. Paris, 3 février et lundi 9 février
- 1857.
-
-Quand elle ne fut plus, on remit à l'ancien président du Conseil un
-billet qu'elle avait griffonné la veille pour lui--son dernier billet,
-le point final de sa longue correspondance: «Je vous remercie de vingt
-années d'affection et de bonheur. Ne m'oubliez pas[598].»
-
- [598] _Ibid._, t. VIII, p. 159. Ces mots rappellent ceux d'un
- billet de la comtesse Marie Esterhazy à sa mère, dont M. de
- Metternich avait autrefois parlé à Mme de Lieven. Voir p. 16.
-
-Trois jours plus tard, sa dépouille mortelle quittait l'entresol de
-l'hôtel de Rothschild pour être transportée au château de Mesohten, en
-Courlande, «dans le caveau où reposaient déjà son mari et les deux
-fils qu'elle avait perdus... dans le monument qu'elle leur avait fait
-élever[599]».
-
- [599] M. GUIZOT, _Mélanges biographiques et littéraires_, p. 222.
-
-Elle avait déjà vu disparaître ses deux frères, Alexandre et
-Constantin de Benckendorf. Des trois fils qui lui restaient à son
-départ de Russie, l'un avait succombé en Amérique, et son mari avait
-eu la cruauté de ne pas l'en aviser. Elle avait appris la nouvelle par
-une lettre qu'elle lui avait écrite, retournée par la poste à
-l'expéditeur avec la mention «Mort»[600].
-
- [600] Les princes Paul et Alexandre qui, seuls, lui survécurent
- de ses six enfants, moururent célibataires. Le dernier fut
- lieutenant-général, sénateur, gouverneur civil de Moscou,
- conseiller privé adjoint du ministre des domaines (ERMERIN,
- _Annuaire de la noblesse de Russie_, 2e année, 1892, p. 135).
-
-Le jour qui précéda sa fin, elle demandait encore au baron de Hübner
-dans quelle ville devait se tenir le Congrès chargé de régler la
-question de Neuchâtel[601].
-
- [601] Comte DE HÜBNER, _Neuf ans de souvenirs d'un Ambassadeur
- d'Autriche à Paris, 1851-1859_, publiés par son fils le comte
- Alexandre de Hübner, 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904, t. II, p.
- 6.
-
-La politique fut ainsi, jusqu'au dernier soupir, le principal intérêt
-de la vie de cette grande dame d'autrefois que fut la princesse
-Dorothée de Lieven.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le prince de Metternich épousa en troisièmes noces, le 30 janvier
-1831, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris, qui, dit M. de Falloux,
-«peut-être justifiait mieux cette union par l'éclat de sa beauté que
-par le secours diplomatique qu'elle pouvait apporter à un homme
-d'État[602].» A défaut de ce secours, la nouvelle princesse donna à
-son mari un dévouement ardent et passionné, fait d'admiration et de
-tendresse, dont les traces se retrouvent sans cesse dans le _Journal_
-laissé par elle[603].
-
- [602] Le comte DE FALLOUX, _Mémoires d'un royaliste_, t. I, p.
- 79.
-
- [603] _Mémoires du prince de Metternich_, t. V, VI, VII, VIII.
-
-Mais, plus d'une fois, le chancelier eut à réparer les erreurs de sa
-femme. Comme un jour, l'ambassadeur de France, le comte de
-Saint-Aulaire, complimentait celle-ci sur l'éclat d'un splendide
-diadème dont elle avait orné son front, et lui disait: «Madame, votre
-tête est parée d'une couronne,» elle lui répondit assez vivement:
-«Pourquoi pas? elle m'appartient; si elle n'était pas ma propriété, je
-ne la porterais pas[604].»
-
- [604] _Ibid._, t. V, p. 557 (Journal de la princesse Mélanie, 9
- janvier 1834).
-
-Cette scène se passait le 1er janvier 1834. La révolution de 1830
-n'était pas encore oubliée. On vit dans ces paroles une allusion
-blessante pour Louis-Philippe, et il ne fallut rien moins qu'une
-intervention du chancelier et une démarche aux Tuileries du comte
-Apponyi pour réparer cette maladresse[605].
-
- [605] _Ibid._, t. V, p. 593.
-
-Malgré ses incartades, la princesse Mélanie exerça une influence
-réelle sur son mari et ne fut peut-être pas étrangère à l'aveuglement
-politique qui amena la chute de celui-ci.
-
-Le prince avait vu l'apogée de sa puissance au Congrès de Vérone. Le
-système auquel il avait donné son nom, orgueilleusement défini par
-lui «l'application des lois qui régissent le monde[606]» tenait trop
-peu compte des intérêts et des idées en mouvement, pour ne pas se
-heurter bien vite à des obstacles insurmontables.
-
- [606] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 630.
-
-Les nations européennes échappaient l'une après l'autre à son joug. De
-toutes parts, son œuvre donnait des signes de décrépitude: «Je passe
-mon temps, disait-il lui-même, à étayer des édifices vermoulus[607].»
-
- [607] _Ibid._, t. VII, p. 301.
-
-Après la mort de François Ier, son successeur, le débile Ferdinand Ier
-conserva ses hautes fonctions à M. de Metternich, mais le pouvoir du
-chancelier devint de jour en jour plus précaire. Le réveil des
-nationalités, jusque-là méconnues par lui, amenait des troubles
-sanglants en Hongrie, en Galicie. Dans les provinces slaves,
-l'opposition grandissait.
-
-Au dehors, les affaires de Belgique, les affaires d'Espagne,
-l'agitation de l'Allemagne troublaient le vieux diplomate, qui, devenu
-très sourd, presque aveugle, assistait impuissant au déclin de sa
-grandeur.
-
-Il sombra définitivement au mois de mars 1848. Les nouvelles de la
-Révolution accomplie à Paris déterminèrent la catastrophe.
-
-A ce moment, l'impopularité du prince de Metternich était à son
-comble. Dans la famille impériale même, il n'était pas aimé, et
-l'empereur François n'était plus là pour le couvrir. Un concurrent
-redoutable pour lui avait surgi en la personne du comte Kolowrat, qui
-représentait, aux yeux de tous, un vague libéralisme en opposition
-avec toutes les idées de l'ancien règne.
-
-Le chancelier pourtant ne semblait pas prévoir le danger imminent dont
-il était menacé. Le comte de Hübner a fait un curieux tableau de la
-quiétude qui régnait alors au palais de la Chancellerie: «Ce qui me
-frappe sans m'étonner, écrit-il le 25 février 1848, c'est
-l'insouciance, le laisser-aller charmant qui, malgré les gros nuages
-qui pointent sur l'horizon, règnent dans ce salon (celui de la
-princesse Mélanie) aux «petits jours», lorsque la maîtresse de la
-maison réunit les élus: quelques gros bonnets du corps diplomatique,
-quelques _big swells_ du pays, tandis que la jeunesse se groupe autour
-du thé de la princesse Herminie de Metternich. Notre société est si
-habituée au beau temps qui a régné en Autriche depuis 1815, qu'elle a
-perdu le souvenir des tempêtes du commencement du siècle[608].»
-
- [608] Comte DE HÜBNER, _Une année de ma vie_, 1848-1849, Paris,
- Hachette, 1891, in-8º, p. 7.
-
-Le 13 mars cependant, les étudiants de Vienne envahirent la salle des
-États de la Basse-Autriche, et contraignirent ceux-ci à demander le
-renvoi immédiat de M. de Metternich.
-
-Mme de Lieven tenait de M. de Flahault un récit de la crise. Tous les
-détails n'en sont peut-être pas scrupuleusement exacts, mais dans ces
-pages où l'ancienne ambassadrice tient la première place, sa version
-est celle qu'il est le plus intéressant de citer:
-
-«Quand le peuple s'est soulevé et a demandé des réformes libérales, on
-a promis qu'une réponse serait donnée dans les deux heures, et
-ministres et archiducs se sont réunis en conseil. La question posée,
-Metternich prend la parole et pérore pendant une heure et demie pour
-ne rien dire, jusqu'à ce que l'archiduc Jean, tirant sa montre, lui
-fasse cette observation:--«Prince, il nous reste une demi-heure, et
-nous n'avons pas encore délibéré sur la réponse qu'il convient de
-faire au peuple.»--«Monseigneur, s'écrie alors Kolowrat, voilà
-vingt-cinq ans que je siège dans ce conseil avec le prince de
-Metternich, et je l'ai toujours entendu parler ainsi sans venir au
-fait.»--«Mais aujourd'hui, il faut y venir et sans tarder, reprend
-l'archiduc. Savez-vous, prince, que les premiers du peuple demandent
-votre démission?» Metternich de répondre qu'à son lit de mort
-l'empereur François lui a fait jurer de ne jamais abandonner son fils,
-mais que, si la famille impériale désire sa retraite, il se
-considérera comme relevé de son serment. Les archiducs déclarent
-qu'ils la désirent, et il consent à s'en aller. Alors l'Empereur
-intervient pour dire: «C'est moi qui suis le souverain après tout, et
-c'est à moi de décider. Dites au peuple que je consens à tout!» Ce
-crétin couronné ayant ainsi réglé la question, le grand ministre qui,
-pendant quarante ans, avait despotiquement gouverné l'empire dont il
-était la personnification, s'est aussitôt retiré, et à l'heure
-présente on ignore encore le lieu où il a cherché un refuge[609].»
-
- [609] GREVILLE, _Les quinze premières années du règne de la reine
- Victoria_, p. 375.
-
-Ce conseil s'était tenu chez l'archiduc Louis, dans la nuit du 13 au
-14 mars.
-
-Son sacrifice accompli, l'ex-chancelier rentra dans son palais. Les
-épreuves commençaient: «Je ne saurais dire, écrit la princesse
-Mélanie, tous les témoignages d'ingratitude et de basse méchanceté que
-j'ai recueillis en ce jour. Je n'ai jamais fait grand cas des hommes,
-mais j'avoue que je ne me les étais pas figurés aussi vils. De même
-que les rats abandonnent un navire qui sombre, de même nous avons été
-fuis par une foule d'amis égarés par la peur.»
-
-L'épouse admirable ajoute: «Tout le monde se réjouissait de voir
-Clément abaissé dans l'opinion publique de l'Europe; mais moi je le
-regarde comme plus grand que jamais[610].»
-
- [610] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 545 (Journal
- de la princesse Mélanie).
-
-Le 14 mars au matin, le prince de Metternich dut quitter la
-Chancellerie et se réfugier chez ses amis Taaffe. Mais Vienne n'était
-plus un abri sûr pour lui. Escorté de sa femme et de trois fidèles,
-Rodolphe de Liechtenstein, Charles Hügel et Rechberg, il se rendit
-nuitamment au château de Felsberg[611]. Le 21, la municipalité de la
-petite ville exigea son départ dans les vingt-quatre heures. Celui qui
-avait eu l'Europe à ses pieds ne savait où aller.
-
- [611] _Ibid._, t. VII, p. 629 (Autobiographie), p. 546 (Journal
- de la princesse Mélanie).
-
-Sa fille lui suggéra l'idée de chercher un refuge en Angleterre.
-
-Il partit pour Olmütz: le commandant d'armes ne voulut pas engager sa
-responsabilité en le laissant pénétrer dans cette place. Il repartit
-en chemin de fer, et débarqua, avec sa femme, à la dernière station
-avant Prague, tous deux se «dissimulant comme des voleurs[612].» Les
-fugitifs purent, en payant le triple du tarif, se faire conduire en
-voiture à Dresde.
-
- [612] _Ibid._, t. VIII, p. 5 (Journal de la princesse Mélanie).
-
-La traversée de l'Allemagne ne présentait guère plus de sécurité pour
-eux que celle des états autrichiens. De Dresde à Hanovre, ils firent
-le voyage dans leur berline, que l'on avait placée sur un wagon en
-leur imposant l'obligation de tenir les stores baissés.
-
-Par Minden, Fürstenau, Oldenzort ils atteignirent la Hollande, et, le
-20 avril, ils débarquèrent à Blackwall d'où ils gagnèrent Londres dans
-la même journée[613].
-
- [613] A son arrivée à Londres, M. de Metternich descendit avec
- les siens à Brunswick-Hôtel, Hanover Square; mais, quinze jours
- après son arrivée, il s'installa dans la maison de Lord Denbigh,
- 44, Eaton-Square.
-
-L'accueil que le prince reçut adoucit ses blessures. Dans son pays,
-«il ne pouvait plus compter sur personne[614].» Mais le peuple anglais
-a le culte des souvenirs glorieux. Déchu, le chancelier d'Autriche
-était encore le représentant d'un passé de force et de puissance. Tout
-ce qui avait un nom tint à honneur de l'entourer.
-
- [614] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 5 (Journal
- de la princesse Mélanie).
-
-Son orgueil d'ailleurs ne l'avait pas abandonné. Il retrouva, sur le
-sol de la Grande-Bretagne, un autre grand proscrit, M. Guizot, et ce
-dernier nous donne, dans ses _Mémoires_, une curieuse preuve de cette
-vanité persistante. Il rapporte ainsi une conversation qu'il eut avec
-son ancien collègue: «L'erreur, me dit-il un jour, avec un
-demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles, l'erreur n'a
-jamais approché de mon esprit.»--«J'ai été plus heureux que vous, mon
-prince, lui dis-je; je me suis plus d'une fois aperçu que je m'étais
-trompé[615].»
-
- [615] M. GUIZOT, _Mémoires pour servir à l'histoire de mon
- temps_, t. V, p. 21.
-
-M. de Metternich ne comprit peut-être pas cette fine repartie.
-
-Pourtant la terre d'exil était dure pour ce vaincu. Après avoir passé
-quelques mois à Brighton, à la fin de 1848, le printemps et l'été de
-1849 à Richmond, le prince se rendit à Bruxelles[616]: pour l'ancien
-propriétaire du Johannisberg, de Plass, de Kœnigswart, de tant de
-terres et de châteaux somptueux, mis sous séquestre, le séjour de
-l'Angleterre était devenu trop onéreux!
-
- [616] A Richmond, M. et Mme de Metternich habitèrent Old Palace.
- A Bruxelles, ils louèrent une maison appartenant au violoniste
- Bériot et située 11, boulevard de l'Observatoire. Ils y
- demeurèrent du mois d'octobre 1849 au 17 octobre 1850. A cette
- dernière date, ils s'installèrent au palais d'Arenberg, près du
- Sablon (_Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 50, 72 et
- 90).
-
-Cependant l'heure de l'oubli vint, l'orage s'apaisa. L'ancien
-chancelier, auquel ses biens avaient été rendus, put retourner au
-Johannisberg en juin 1851. Le séjour de Vienne redevenait possible
-pour lui: la révolution démocratique et constitutionnelle de 1848
-avait abouti à une restauration du pouvoir absolu. M. de Metternich
-rentra dans la capitale de l'Autriche au mois de septembre 1851. Il
-était désormais à l'abri des tempêtes, mais sa carrière politique
-était terminée.
-
-Il vécut assez pour voir le début de la guerre d'Italie, avec laquelle
-commençaient les longs malheurs de sa patrie. Il «s'éteignit doucement
-et sans agonie[617]» à Vienne le 11 juin 1859 vers midi, sept jours
-après Magenta, treize jours avant Solférino.
-
- [617] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 648. Le
- baron Alexandre de Hübner au prince Richard de Metternich,
- Vienne, le 26 mai 1883.
-
-Durant les dernières années de sa vie, les deuils de famille avaient
-continué à fondre sur lui.
-
-En 1829, quelques mois après sa seconde femme, il avait perdu son fils
-aîné, le prince Victor. En 1833 et en 1836, il avait eu à pleurer une
-fille, puis un fils, issus de son troisième mariage, la petite
-princesse Marie et le jeune prince Clément. Enfin, le 3 mars 1854, il
-voyait s'éteindre la fidèle compagne des mauvaises heures, l'amie
-constante et sûre des routes de l'exil, sa troisième femme, la
-princesse Mélanie. Des quatorze enfants auxquels il avait donné son
-nom, six seulement lui survivaient[618].
-
- [618] De son second mariage avec Mlle de Leykam, M. de Metternich
- n'avait eu qu'un fils: le prince Richard, né le 7 janvier 1829,
- qui mourut le 1er mars 1895. Il avait épousé le 13 juin 1856 sa
- nièce, la comtesse Pauline Sandor, dont l'esprit et l'entrain
- firent tant de sensation à la cour des Tuileries sous le Second
- Empire. Il fut ambassadeur d'Autriche à Paris et son nom, comme
- celui de sa femme, est associé aux joies ainsi qu'aux détresses
- de l'entourage de Napoléon III.
-
- Du troisième mariage du prince Clément avec la comtesse Zichy
- naquirent cinq enfants.
-
- 1º Mélanie, née le 27 février 1832, morte le 14 janvier 1897,
- mariée le 20 novembre 1853 au comte Joseph Zichy.
-
- 2º Clément, né le 21 avril 1833, mort le 10 juin de la même année.
-
- 3º Paul, né le 14 octobre 1834, mort le 6 février 1906, épouse, le
- 9 mai 1868, la comtesse Mélanie Zichy-Ferraris.
-
- 4º Marie, née le 23 mars 1836, morte le 12 juin 1836.
-
- 5º Lothaire, né le 12 septembre 1837, mort le 2 octobre 1904,
- épousa successivement Caroline Reitter (21 avril 1868) et la
- comtesse Françoise Mittrowsky (5 juin 1900).
-
- (STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I, p.
- 56.--_Almanach de Gotha._--_Mémoires du prince de Metternich_).
-
-L'ancien chancelier, avant de mourir, avait aussi vu disparaître deux
-femmes dont les noms devaient éveiller en lui bien des pensées: à
-Paris, la princesse de Lieven, en janvier 1857, à Vienne la princesse
-Bagration, le 21 mai de la même année.
-
-Cette dernière était revenue habiter l'Autriche. Elle avait été
-accueillie avec empressement par son ancien amant. Quand elle
-succomba, les familiers du prince n'osèrent, pendant trois jours, lui
-annoncer la nouvelle, tant ils redoutaient la secousse que celle-ci
-pouvait causer au vieillard. Il fallut pourtant s'y résoudre, lorsque
-les journaux annoncèrent le décès. Après bien des précautions
-oratoires, on se risqua à lui dire la vérité. L'ancien chancelier,
-très tranquillement, eut seulement ces mots pour réponse: «Vraiment,
-cela m'étonne qu'elle ait vécu si longtemps[619].»
-
- [619] STROBL VON RAVELSBERG, _Metternich und seine Zeit_, t. I,
- p. 54.
-
-Nous ne savons ce qu'il put dire de la princesse de Lieven. Très
-probablement, son oraison funèbre ne fut pas plus tendre. Égoïsme et
-oubli! Celle qu'il avait tant aimée méritait pourtant mieux. A défaut
-d'un regret à la maîtresse, son cœur aurait été équitable en faisant
-à l'amour passé la grâce d'un souvenir ému.
-
-De cet amour, ses lettres, seules, ont survécu. Elles lui attireront
-peut-être, après quatre-vingt-dix ans, quelques sympathies nouvelles.
-On retrouvera en elles un peu de l'âme de ce grand charmeur, dont tant
-de ses contemporaines ont subi la fascination.
-
-Sans doute, les pages écrites à l'amie du moment témoignent de
-beaucoup d'infatuation, de beaucoup de légèreté, de beaucoup de
-pédantisme philosophique. Mais elles ne seraient pas de M. de
-Metternich, s'il en était autrement.
-
-
-
-
-V
-
-
-Pour ne pas interrompre le rapide exposé des aventures de nos deux
-personnages, nous avons réservé pour ces pages le récit de leurs
-dernières rencontres.
-
-Au reste, ce n'était pas tant l'histoire de leur vie que celle de leur
-commune passion qu'il s'agissait de conter, et les rencontres dont
-nous allons parler, après l'amour, après la haine, marquent l'oubli,
-cette seconde mort de toute liaison.
-
-On nous pardonnera de revenir en arrière pour faire assister le
-lecteur à la mélancolique conclusion de ce roman mi-parti politique,
-mi-parti sentimental.
-
-Après leur rupture, le prince de Metternich et la princesse de Lieven
-étaient restés plus de vingt années sans se revoir.
-
-Le temps, ce grand pacificateur, avait fait son œuvre quand, en 1848,
-ils se retrouvèrent à Brighton.
-
-Le destin avait été cruel pour l'un comme pour l'autre.
-
-Le chancelier, proscrit, chassé de son pays par la révolution,
-cherchait avec angoisse la place où il pourrait «poser sa tête pour
-mourir[620].» Infirme, dépouillé de ses biens, abandonné de tous, il
-ne lui restait, de sa puissance perdue, que le spectacle des
-ingratitudes dont il était abreuvé. Dans ce désastre, seule, sa
-confiance en lui-même survivait.
-
- [620] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 43.
-
-Celle qui avait été l'ambassadrice fêtée du tsar, vieillie, malade,
-brisée dans ses plus pures affections, se trouvait sur la même terre
-hospitalière, après avoir fui, elle aussi, devant l'émeute populaire.
-
-Cependant, une consolation leur avait été réservée: aux côtés de M. de
-Metternich, le zèle d'une femme très dévouée s'efforçait de panser les
-blessures du vieil homme d'État; à ceux de Mme de Lieven, se trouvait
-l'ami sûr au sort duquel elle avait, avec tendresse, définitivement
-lié le sien. Mais ce n'était ni à la princesse Mélanie ni à M. Guizot
-que Clément et Dorothée pensaient quand, jadis, à Aix, ils s'étaient
-réjouis de ne plus être seuls, chacun de leur côté, dans la vie...
-
-Au mois de novembre 1848, l'un et l'autre étaient venus chercher un
-peu de calme et de repos au bord de la mer, à Brighton. Ils se virent
-fréquemment, et leurs relations renouées se continuèrent à Richmond et
-à Londres, suivant les étapes de l'exil.
-
-La troisième princesse de Metternich parle de ces rencontres dans les
-termes les plus simples: «La princesse de Lieven est arrivée. J'ai eu
-avec elle un entretien de deux heures... Je suis allée avec Clément
-faire une visite à la princesse de Lieven. Nous y avons trouvé M.
-Guizot... Nous voyons beaucoup la princesse de Lieven. Elle nous tient
-au courant de tout ce qui se passe à Paris... La comtesse
-Chreptovitch, fille du comte de Nesselrode, est venue nous voir avec
-la princesse de Lieven...[621]»
-
- [621] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 36, 37, 42,
- 85 (Journal de la princesse Mélanie).
-
-Nous connaissons d'autre part, par une lettre de Mme de Lieven à M. de
-Barante, l'impression de celle-ci: l'ami d'autrefois n'avait pas
-retrouvé son auréole.
-
-«Je vois M. et Mme de Metternich tous les jours, écrit-elle. Elle,
-grosse, vulgaire, naturelle, bonne et d'un usage facile. Lui, plein de
-sérénité, de satisfaction intérieure, d'interminable bavardage, bien
-long, bien lent, bien lourd, très métaphysique, ennuyeux quand il
-parle de lui-même et de son infaillibilité, charmant quand il raconte
-le passé et surtout l'empereur Napoléon[622].»
-
- [622] _Souvenirs du baron de Barante_, t. VII, p. 421. La
- princesse de Lieven à M. de Barante, Brighton, 19 janvier 1849.
-
-En août 1850, l'ancien chancelier et l'ex-ambassadrice se retrouvèrent
-encore à Bruxelles. Le prince s'apprêtait à prendre le chemin du
-retour vers sa patrie. Mme de Lieven revenait de Schlangenbad et
-rentrait en France, en passant par l'Angleterre[623]. Ils ne devaient
-plus se voir. Le journal de la princesse Mélanie nous fait connaître
-le sujet de quelques discussions politiques auxquelles ils prirent
-part pendant ces rapides réunions, mais nous ne savons rien de plus
-sur leurs adieux.
-
- [623] _Mémoires du prince de Metternich_, t. VIII, p. 88 (Journal
- de la princesse Mélanie).
-
-Si donc l'on prenait à la lettre les documents que nous venons de
-citer, aucune fibre du cœur du prince ou de celui de la princesse
-n'aurait tressailli au cours de ces entrevues.
-
-Même en l'absence de tout document, ne peut-on penser qu'il dut
-cependant en être autrement? Purent-ils vraiment se côtoyer sans jeter
-un regard sur le passé? N'étaient-ils pas, l'un pour l'autre,
-l'évocation vivante de leurs plus brillantes années?
-
-Ils étaient à l'apogée de leurs carrières lorsqu'ils s'étaient aimés.
-Ils ne se retrouvaient, aigris et désabusés, que pour comparer leurs
-détresses.
-
-S'ils n'échangèrent pas les paroles émues qui auraient pu leur venir
-aux lèvres, si même ils en échangèrent dont ils ont gardé le secret,
-revécurent-ils par la pensée les jours à jamais révolus, ceux où ils
-s'étaient adressé de si tendres et vibrants serments d'amour?
-
-Pensèrent-ils à ce «toujours» dont ils avaient voulu faire la devise
-de leur passion et qui n'est pas dans la nature humaine?
-
-Ces deux vaincus se souvinrent-ils de la mélancolique pensée écrite
-par Jean-Paul sur l'album du Johannisberg, au temps où leurs deux
-cœurs n'en faisaient qu'un: «Le souvenir est le seul Paradis d'où
-nous ne puissions être chassés?»
-
-
-
-
-SOURCES
-
-
-
-
-I
-
-LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH
-A LA COMTESSE DE LIEVEN
-
-
-Les lettres publiées dans le présent volume sont reproduites d'après
-les originaux, sans aucune suppression ni modification, sauf la
-rectification de l'orthographe.
-
-Ces originaux, de la main du prince de Metternich, sont écrits en
-français. Ils ont été, très antérieurement à l'époque où ils sont
-venus en notre possession, réunis en deux volumes, revêtus chacun d'un
-carton bleu pâle.
-
-Le premier volume comprend les lettres écrites en 1818; le second
-celles écrites pendant les quatre premiers mois de 1819. Au dos du
-premier, une inscription manuscrite porte:
-
- «_1818.--1-9.--Correspondance intime du P_ce _de M.
- 1818-1826_.
-
-Au dos du second, on lit également:
-
- _1819.--10-24.--Corresp_ce _intime du P_ce _de M_ch.
- _1818-1826_.
-
-Après l'indication de l'année, 1818 ou 1819, les chiffres 1-9, 10-24
-sont les numéros d'ordre des lettres contenues dans chaque recueil.
-
-Toutes ces lettres sont écrites sur fort papier blanc, doré sur
-tranches, de format variable. Les dimensions extrêmes s'écartent peu
-cependant de 12c 1/2 sur 20c 1/2.
-
-
-
-
-II
-
-INTRODUCTION ET CONCLUSION
-
-1º LA PRINCESSE DE LIEVEN
-
-
-A) _Correspondance et Mémoires de la princesse._
-
-1º _Correspondence of princess Lieven and Earl Grey_, 1824-1841,
-edited and translated by Guy Le Strange. 3 vol. in-8º. Londres, R.
-Bentley, 1890.
-
- Après la mort de Lord Grey, en juillet 1845, les lettres de Mme
- de Lieven furent rendues à celle-ci par les exécuteurs
- testamentaires du comte. En octobre 1846, Mme de Lieven les
- confia, en même temps que celles à elle adressées par l'homme
- d'État anglais au duc de Sutherland.
-
- Écrites en français, les lettres de la princesse ont été, pour
- cette publication, traduites en anglais.
-
- Cet ouvrage a donné lieu à de nombreux articles et comptes
- rendus.
-
- En France, Mlle Marie Dronsart en a donné une analyse très fidèle
- dans: _La princesse de Lieven et le comte Grey_ (_Correspondant_
- du 10 juin 1890, t. CLIX, p. 907).
-
- En Angleterre, voir _Edinburgh Review_, t. CLXXI, p. 453;
- _Westminster Review_, t. CXXXIII, p. 643; _Athenæum_ t. XC-1, p.
- 141, t. XCI-1, p. 145; _Spectator_, t. LXIV, p. 121; _Saturday
- Review_, t. LXIX, p. 71; t. LXXI, p. 177.
-
-2º _Lettres de la princesse de Lieven à M. de Bacourt_ publiées par la
-comtesse de Mirabeau (_Correspondant_ du 10 août 1893, t. CLXXII, p.
-531).
-
-3º _Un roman du prince de Metternich_, par M. Ernest Daudet, (_Revue
-hebdomadaire_), du 29 juillet 1899, t. VIII, p. 648, et du 4 août 1899,
-t. IX, p. 30).
-
- Contient quatre lettres de Mme de Lieven au prince de Metternich.
- Bien que M. Daudet, par excès de prudence, hésite à les lui
- attribuer d'une façon certaine, ces lettres sont certainement de
- Mme de Lieven, de même que les lettres du prince, publiées dans
- le même travail, sont adressées à cette dernière. Les unes et les
- autres font partie de la correspondance dont nous publions ici le
- début.
-
-4º _Souvenirs du baron de Barante, de l'Académie française_,
-1782-1866, publiés par son petit-fils Claude de Barante. 8 vol. in-8º.
-Paris, Calmann Lévy, 1890-1901.
-
- Les tomes V et VII contiennent vingt-six lettres écrites par la
- princesse au baron de Barante et datées du 17 février 1836 au 23
- octobre 1850. Il est, par ailleurs, souvent question de Mme de
- Lieven, soit dans les souvenirs eux-mêmes, soit dans les lettres
- écrites ou reçues par l'auteur.
-
-5º _Pauls Tod. Aufzeichnung der Fürstin Darja Christophorowna Liewen
-geb. Baronesse Benkendorf._ Extraits des mémoires de la princesse
-(11-23 mars 1801) où elle raconte ce qu'elle vit de la tragédie où
-Paul Ier trouva la mort, publiés dans: _Die Ermordung Pauls und die
-Thronbesteigung Nikolaus I._ Neue Materialen veröffentlicht und
-eingeleitet von Professor Dr. Theodor Schiemann. In-8º, Berlin, Georg
-Reimer, 1902.
-
-6º _Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in
-London_, 1812-1834. Edited by Lionel G. Robinson, in-8º, Londres,
-Longmans, Green and Co, 1902.
-
- Ces lettres, traduites en anglais et précédées d'une remarquable
- étude de L. G. Robinson, sont extraites de la correspondance
- échangée entre Mme de Lieven et son frère, le général Alexandre
- de Benckendorf, et qui est passée, par héritage, entre les mains
- de la famille Apponyi.
-
-7º Les ouvrages de M. Ernest Daudet, classés dans la série qui suit,
-contiennent de nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven.
-
-
-B) _Biographies._
-
-1º _Mélanges biographiques et littéraires. La princesse de Lieven_ par
-M. Guizot, in-8º. Paris, Michel Lévy, 1868.
-
-2º Article _Lieven_ (_Dorothée de Benckendorf, princesse de_) par G.
-G. (Guillaume Guizot) dans la _Biographie Universelle ancienne et
-moderne_ (_Michaud_).
-
- M. Guillaume Guizot, dans cet article, reproduit en partie les
- renseignements donnés par son père dans l'ouvrage précédent.
-
-3º _Portrait de Mme la princesse de Lieven à la manière du duc de
-Saint-Simon._ Janvier 1857.--_Notice of the late princess of Lieven_,
-par Ralph Sneyd, publiée dans les _Miscellanies of the Philobiblon
-Society_, t. XIII, Londres, 1871-1872.
-
- Portrait très curieux de la princesse à la fin de sa vie, écrit
- en français. Il avait été donné par M. Sneyd à Lady Alice Peel,
- l'une des amies les plus intimes de Mme de Lieven.
-
-4º _Fürstin Dorothea Lieven_, par Arthur Kleinschmidt, dans
-_Westermanns Illustrierte deutsche Monatshefte_ (Brunswick) octobre
-1898, livraison 505, p. 21.
-
-5º _Princess Lieven_, par M. A. Laugel dans _The Nation_ (New York),
-t. LXXIII, p. 299 et 319.
-
-6º _Princess Lieven and her Friendships_ dans _Temple Bar_ (Londres)
-t. CXIX, p. 517.
-
- * * * * *
-
-M. Ernest Daudet qui, le premier en France, a étudié avec soin la vie
-et le rôle de Mme de Lieven, a publié sur elle, outre l'ouvrage
-mentionné sous le no 3 de la précédente série:
-
-7º _La princesse de Lieven_, d'après les papiers inédits de la
-duchesse Decazes (journal _Le Temps_ des 10 et 20 janvier 1898).
-
-Ces articles ont été analysés dans la _Revue encyclopédique_, 1898, p.
-217.
-
-8º _La princesse de Lieven_ (_Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre
-1901, t. CLXVII, p. 307).
-
-9º _La reine Victoria en France_ (1843). (_Revue des Deux Mondes_ du
-15 mars 1902, t. CLXX, p. 357).
-
- D'après la correspondance inédite de la princesse et de M.
- Guizot.
-
-10º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier._ (_Revue des Deux
-Mondes_, 1er janvier, 1er février et 1er mars 1903, t. CLXXIV, p. 154
-et 625; t. CLXXV, p. 194).
-
- Pour ces différents travaux, M. Daudet a utilisé les lettres de
- Mme de Lieven à son frère, dont une partie seulement avait été
- publiée par M. Lionel G. Robinson, sa correspondance avec Guizot
- et les archives de famille du duc Decazes. Ils contiennent de
- nombreux extraits de lettres de Mme de Lieven.
-
- M. E. Daudet, qui ne cache pas sa sympathie pour son héroïne, a
- condensé les études ci-dessus en un volume:
-
-11º _Une vie d'Ambassadrice au siècle dernier. La princesse de
-Lieven._ in-8º. Paris, Plon, 1903.
-
- Voir au sujet de ce livre les comptes rendus de M. Paul Muret,
- dans la _Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine_, t. V,
- 1903-1904, p. 136, de M. L. Batiffol dans la _Revue
- Hebdomadaire_, t. XII, 1903, p. 172, de M. Gaston Deschamps dans
- le _Temps_ du 2 août 1903.
-
-
-C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._
-
-1º _Mémoires d'outre-tombe_, par Chateaubriand, parus d'abord dans la
-_Presse_ (21 octobre 1848-3 juillet 1850), puis en 12 volumes in-12,
-1849-1850.
-
- Nous avons suivi l'édition de cet ouvrage célèbre donnée par M.
- Edmond Biré, 6 vol. in-12, Paris, Garnier frères, s. d.
-
-2º _Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps_ par M. Guizot. 8
-vol. in-8º, Paris, Michel Lévy, 1858.
-
-3º _Despatches, Correspondence and memoranda of field marshal Arthur,
-duke of Wellington_, 1819-1832, edited by his son the duke of
-Wellington (in continuation of the former series), 8 vol.
-in-8º--Londres, John Murray, 1867-1880.
-
- Les premières séries: _Despatches from 1799 to 1818_, compiled
- from official and authentic documents by lieutenant-colonel
- Gurwood, 13 vol. in-8º, Londres, 1834-1839, dont de nouvelles
- éditions ont été données en 8 vol. in-8º en 1844-1847 et en 1852,
- et _Supplementary Despatches and Memoranda_ (1794-1818) edited by
- his son the duke of Wellington, 15 vol. in-8º, Londres, John
- Murray, 1858-1872, contiennent aussi quelques mentions de Mme de
- Lieven.
-
-4º _Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn
-Christian-Friedrich von Stockmar_, zusammengestellt von Ernst,
-Freiherr von Stockmar. In-8º. Brunswick, Friedrich Vieweg und Sohn,
-1872.
-
-5º _The Greville Memoirs_ (Mémoires de Charles Cavendish Fulke
-Greville) publiés en trois parties:
-
- a) _A Journal of the Reigns of King George IV and King William IV._
- Edited by Henry Reeve, 3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co,
- 1874; nouvelle édition 1875.
-
- Des extraits de ces volumes ont été traduits en français et
- publiés par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre: _La cour de
- George IV et de Guillaume IV. Souvenirs d'un témoin oculaire_,
- in-12, Paris, Firmin-Didot, 1888.
-
- b) _A Journal of the Reign of Queen Victoria from 1837 to 1852_,
- 3 vol. in-8º, Londres, Longmans, Green and Co, 1885.
-
- Traduit en partie par Mlle Marie-Anne de Bovet sous le titre:
- _Les quinze premières années du règne de la Reine Victoria.
- Souvenirs d'un témoin oculaire_, in-12, Paris, Firmin-Didot,
- 1889.
-
- c) _A Journal of the Reign of Queen Victoria 1852-1860._ 2 vol
- in-8º, Londres, Longmans, Green and Co. 1887.
-
-6º _Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de
-Metternich, chancelier de Cour et d'État_, publiés, par son fils, le
-prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de
-Klinkowstrœm.
-
-Édition française, 8 vol. in-8º, Paris, Plon, 1880-1884.
-
- Cet ouvrage a paru simultanément en français, en anglais et en
- allemand. Les trois éditions sont identiques. Il se compose d'une
- autobiographie écrite par le prince et embrassant les périodes
- 1773-1810 et 1835-1848, de mémoires, lettres et documents émanant
- de lui, enfin du journal de la princesse Mélanie.
-
- L'autobiographie ne peut être consultée sans réserves. Beaucoup
- de dates même y sont fausses.
-
-7º _Memoirs of an Ex-Minister. An Autobiography, by the right hon. the
-earl of Malmesbury_, 2 vol. in-8º, Londres, 1884.
-
- Une traduction de cet ouvrage a été donnée par M. A. B. sous le
- titre: _Mémoires d'un ancien ministre_ (1807-1869) par Lord
- Malmesbury, in-12, Paris, Ollendorf, 1886.
-
-8º _Souvenirs du baron de Barante_ (voir ci-dessus, A, 4º.)
-
-9º _Mémoires du prince de Talleyrand_, publiés avec une préface et
-des notes par le duc de Broglie, 8 vol. in-8º, Paris, Calmann Lévy,
-1891.
-
- Voir au sujet de ces Mémoires, p. XXXVI, note 70.
-
-10º. _Letters of Harriet, Countess Granville_ (1810-1845) edited by
-her son the hon. F. Leveson Gower. 2 vol. in-8º, Londres, Longmans,
-Green and Cº, 1894.
-
-11º. _Journal du maréchal de Castellane_ 1804-1862. 5 vol. in-8º,
-Paris, Plon, 1897.
-
-12º. _Correspondance de S. M. l'Impératrice Marie Féodorovna avec Mlle
-de Nélidoff, sa demoiselle d'honneur_ (1797-1801), publiée par la
-princesse Lise Troubetzkoï, in-16, Paris, Ernest Leroux, 1896.
-
-13º _Le dernier bienfait de la Monarchie_, par le duc de Broglie,
-in-8º, Paris, Calmann Lévy, s. d.
-
- Dans ce livre, publié en 1902 après la mort de l'auteur, ce
- dernier rapporte ses impressions personnelles sur Mme de Lieven.
-
-14º _Correspondence of Lady Burghersh with the duke of Wellington_,
-edited by her daughter Lady Rose Weigall. In-8º, Londres, John Murray,
-1903.
-
-15º _Souvenirs de la baronne du Montet_, 1785-1866. In-8º, Paris,
-Plon, 1904.
-
-16º _Comte de Hübner.--Neuf ans de souvenirs d'un ambassadeur
-d'Autriche à Paris_ (1851-1859), publiés par son fils le comte
-Alexandre de Hübner. 2 vol. in-8º, Paris, Plon, 1904.
-
-17º _Récits d'une tante.--Mémoires de la comtesse de Boigne, née
-d'Osmond_, publiés d'après le manuscrit original par M. Charles
-Nicoullaud. 4 volumes in-8º, Paris, Plon, 1907.
-
-18º _La Reine Victoria d'après sa correspondance inédite._ Traduction
-française avec introduction et notes par Jacques Bardoux. 3 vol.
-in-8º, Paris, Hachette, 1907.
-
- Publié en anglais à Londres, 3 vol. in-8º, 1907, avec
- l'autorisation et sous le haut patronage de S. M. le roi Édouard
- VII, par Arthur C. Benson et le vicomte Esher.
-
-19º _Lettres et papiers du Chancelier comte de Nesselrode_
-(1760-1850). Extraits de ses archives, publiés et annotés avec une
-introduction par le comte A. de Nesselrode. 7 vol. in-8º, Paris,
-Lahure.
-
-En dehors de ces ouvrages, il y a lieu de citer _The Correspondence of
-the Earl of Aberdeen_, collection préparée par les soins de son fils,
-Sir Arthur Hamilton-Gordon, gouverneur de Ceylan, imprimée à titre
-privé, mais non publiée.
-
-
-D) _Ouvrages divers._
-
-1º Collection du _Moniteur universel_.
-
-2º Collection de la _Gazette Universelle d'Augsbourg_.
-
-3º Collection du _Journal de Paris_.
-
-4º Collection du _Journal des Débats_.
-
-5º _Hommage à Mme la princesse de Lieven_, par Sergius Uwarow. In-8º,
-Saint-Pétersbourg, 1829.
-
- A propos de la mort de la princesse Charlotte de Lieven,
- belle-mère de la princesse Dorothée.
-
-6º _Fürst Karl Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter
-seiner Oberleitung_, par Frédéric Busch. In-4º, Dorpat, 1846.
-
- Sur le beau-frère de Mme de Lieven.
-
-7º _Fürst Kosloffski, Kaiserlich russischer wirklicher Staatrath,
-Kammerherr des Kaisers, ausserordentlicher Gesandter und
-bevollmächtiger Minister in Turin, Stuttgart und Karlsruhe.
-Herausgegeben von Dr. Wilhelm Dorow._ In-16, Leipzig, Philipp Reclam
-Junior, 1846.
-
-8º _Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et
-Nicolas, et particulièrement pendant la crise de 1825_, par J. H.
-Schnitzler. 2 vol. in-8º, Paris, Renouard, 1847.
-
- Le tome I contient une notice sur la famille de Lieven. Le même
- auteur a consacré à la même famille une notice assez détaillée
- dans l'_Encyclopédie des Gens du Monde_.
-
-9º Journal _le Nord_. Courrier de Paris, signé Nemo (Henry de Pène),
-et Correspondance de Paris du 30 janvier 1857.
-
-10º _Chateaubriand et son temps_, par le comte de Marcellus, in-8º,
-Paris, 1859.
-
-11º _Annuaire de la noblesse de Russie_, par Ermerin, 2e année, 1892.
-
-12º _Drei Jahrhunderte russischer Geschichte, 1598-1898_, par A.
-Kleinschmidt, in-8º, Berlin, J. Räde, 1898.
-
-13º _Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I_, par Theodor
-Schiemann. 2 vol. in-8º, Berlin, Reimer, 1904.
-
-14º Édition du grand-duc Nicolas Mikhaïlowitch.--_Portraits russes des
-XVIIIe et XIXe siècles._ 3 vol. in-8º parus, Saint-Pétersbourg,
-manufacture des papiers d'État, 1905.
-
-15º _Autour du Congrès d'Aix-la-Chapelle, 1818_, par M. Ernest Daudet
-(_Correspondant_ du 10 juillet 1907, t. CCXXVIII, p. 35).
-
-16º _Catalogues d'autographes_ de la maison Jacques, puis Étienne,
-puis Noël Charavay, nos 176, 206, 215, 225, 249, 269, 282, 327.
-
-17º _La Revue des Autographes_, catalogue à prix marqué de la maison
-Gabriel, puis veuve Gabriel Charavay, nos 137, 196, 238, 252, 262,
-263, 264, 270.
-
-18º _Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet_,
-décrites par Étienne Charavay. Paris, Charavay, 1884, in-4.
-
-
-E) _Sources manuscrites._
-
-1º _Archives du Ministère des Affaires étrangères._
-
- En dehors des indications naturellement très nombreuses sur le
- rôle politique et diplomatique du prince et de la princesse de
- Lieven, on trouve quelques détails utiles pour la biographie de
- cette dernière dans les volumes 614, 615, 616 et 617 de la
- _Correspondance d'Angleterre_, dans le volume 56 de la
- _Correspondance de Hanovre_.
-
-2º Lettre autographe signée, Saint-Pétersbourg, le 10 novembre 1834, à
-Lady Stuart.--Collection de M. Warocqué.
-
-3º Lettre autographe signée. Paris, 12 mai 1843, à «ma chère
-Marie».--Collection particulière.
-
-4º Deux lettres autographes signées: l'une du lundi 11 novembre à M.
-Jacques Tolstoï, et l'autre en date de Richmond, 15 août
-1848.--Collection de M. le général Rebora.
-
-5º Lettre aut. signée du grand-duc Nicolas à Mme de Lieven.
-Saint-Pétersbourg, 21 novembre-3 décembre 1819.--Communication de M.
-Noël Charavay.
-
-6º Copie de lettres de la comtesse de Lieven à M. de Metternich,
-Londres, 12, 13, 14, 15, 16 et 17 février 1820 et de M. de Metternich
-à la comtesse, Vienne, 24 et 25 mars 1820.--Ces copies, exécutées par
-le Cabinet Noir de la Restauration, ont été données par M. Forneron à
-M. le comte Puslowski qui nous les a communiquées.
-
-
-F) _Iconographie de Mme de Lieven._
-
-Th. Lawrence a fait le portrait de Mme de Lieven à l'âge d'environ
-vingt ans. Ce tableau se trouve aujourd'hui à Londres, à la National
-Gallery. Une photogravure le reproduit dans le livre: _Letters of
-Dorothea, princess Lieven during her residence in London_, publié par
-M. L. G. Robinson.
-
-Ce portrait a été gravé par W. Bromley.
-
-Un dessin du même Th. Lawrence, exécuté en 1823, représentant Mme de
-Lieven à quarante-trois ans, est aujourd'hui en la possession du
-grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch, qui l'a reproduit dans ses _Portraits
-russes des XVIIIe et XIXe siècles_ (t. III, portrait 24).
-
-Il existe un autre portrait de la même personne par Day, qui a été
-gravé par H. Wright.
-
-Enfin, en 1856, l'année qui précéda sa mort, Mme de Lieven fut de
-nouveau portraiturée par G. F. Watts. Cette peinture, qui la
-représente assise, vêtue d'une robe de velours noir, est aujourd'hui à
-Londres, à Holland House et est la propriété du comte de Ilchester.
-Elle est reproduite en héliogravure dans _Letters of Dorothea,
-princess Lieven, during her residence in London_.
-
-Vers 1810 parut à Londres une caricature représentant Mme de Lieven,
-très maigre, dansant avec le prince Kozlovski, très gros, avec la
-légende: La latitude et la longitude de Saint-Pétersbourg.
-
-On trouve une autre très curieuse caricature de Mme de Lieven par
-Prosper Mérimée (dessin à la plume) reproduite dans _Prosper Mérimée.
-L'homme, l'écrivain, l'artiste_, publication du Comité du Centenaire
-de Mérimée, in-8º, Paris, _Journal des Débats_, 1907 (planche VIII).
-Ce dessin fait partie d'une collection particulière.
-
-Enfin, signalons que le portrait donné par M. A. Kleinschmidt dans les
-«Westermanns Monatshefte» d'octobre 1898 (p. 29) comme celui de la
-princesse Dorothée de Lieven est en réalité celui de sa belle-mère,
-Charlotte de Gaugreben.
-
-
-
-
-2º LE PRINCE DE METTERNICH
-
-
-Une bibliographie complète du prince de Metternich, au point de vue
-diplomatique et politique, demanderait l'examen de tous les ouvrages,
-mémoires, recueils de lettres et documents ayant trait à l'histoire de
-l'Europe, de 1797 (Congrès de Rastatt) à 1848, et même jusqu'à
-l'époque de la mort du chancelier en 1859.
-
-Notre cadre est loin de comporter un pareil travail. Nous nous
-contenterons donc de signaler ci-dessous les principaux ouvrages où
-nous avons pu trouver des renseignements sur la biographie du prince
-et sur sa vie privée.
-
-
-A) _Mémoires et correspondance du prince._
-
-Le seul ouvrage, publié ou laissé par M. de Metternich, qui puisse
-être utile au point de vue biographique, est le suivant: _Mémoires,
-documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich_,
-publiés par son fils, le prince Richard de Metternich. (Voir II. Iº,
-C, no 6.)
-
-En 1841, _la Semaine_, IVe année, nos 23 à 29, 37 à 41, a publié des
-_Mémoires du prince de Metternich_, mais cette publication constituait
-une véritable mystification, qui a été interrompue après le 12e
-numéro. L'auteur supposé en est Ch. de Saint-Maurice.
-
-Malgré leur évidente fausseté, ces mémoires ont été traduits en
-allemand par Friedrich Meinhardt, et publiés à Weimar en 1849[624].
-
- [624] J. M. QUÉRARD, _Les supercheries littéraires dévoilées_, t.
- III, p. 1127.
-
-
-B) _Biographies._
-
-1º _Fürst Clemens von Metternich und sein Zeitalter._
-Geschichtlich-biographische Darstellung, etc., par Wilhelm Binder,
-in-8º, Ludwigsburg, 1836.
-
-2º _Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien_ (Louis
-de Loménie), t. II. M. de Metternich, in-12, Paris, René et Cie, 1842.
-
-3º _Fürst Metternich und das österreichische Staatssystem_, par
-Anton-Johann Gross-Hoffinger, 2 vol. in-8º, Leipzig, 1846.
-
-4º _Fürst Metternich; biographische Skizze, nach den besten Quellen
-und den neuesten Ereignissen entworfen_, par Ludwig von Alvensleben,
-in-8º, Vienne, 1848.
-
-5º _Kaiser Franz und Metternich. Ein nachgelassenes Fragment_, par
-Joseph von Hormayr, in-8º, Berlin, 1848.
-
-6º _Fürst Metternich. Geschichte seines Lebens und seiner Zeit_, par
-Schmidt-Weissenfels, 2 vol. in-8º, Prague, Kober und Markgraf, 1860.
-
-7º _Un Chancelier d'ancien Régime. Le Règne diplomatique de M. de
-Metternich_, par Charles de Mazade, in-8º, Paris, Plon, 1889.
-
-8º _Le prince de Metternich_ par Charles de Lacombe (_Correspondant_
-du 10 décembre 1882, t. XLIII, p. 892).
-
- Ces deux derniers ouvrages ont paru à la suite et à propos de la
- publication des _Mémoires_.
-
-9º _Metternich und seine auswärtige Politik_ par Fed. von Demelitsch,
-in-8º, Stuttgart, Cotta, 1898.
-
-10º _Metternich und seine Zeit_, 1773-1859, par Ferdinand Strobl von
-Ravelsberg. 2 vol. in-8º, Vienne et Leipzig, C. W. Stern, 1906-1907.
-
- Beaucoup de dates fausses.
-
-
-
-C) _Mémoires et Correspondances des Contemporains._
-
-Tous les ouvrages, déjà indiqués pour Mme de Lieven et, en outre:
-
-1º _Tagebücher von K. A. Varnhagen von Ense._ 14 vol. in-8º. Publiés
-successivement à Leipzig, F. A. Brockhaus; à Zurich, Meyer und Zeller;
-à Hambourg, Hoffmann und Campe, de 1860 à 1870.
-
-2º _Tagebücher von Friedrich von Gentz_, mit Vorwort und Nachwort von
-K. A. Varnhagen von Ense, in-8º. Leipzig, F. A. Brockhaus 1861.--Cet
-ouvrage ne contient que des extraits des journaux de Gentz.
-
-Une édition complète de ceux-ci a été publiée sous le titre:
-
-_Aus dem Nachlasse Varnhagen's von Ense.--Tagebücher von Friedrich von
-Gentz_, 4 vol. in-8º, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1873-1874.
-
-3º _Mémoires de Mme de Rémusat_, 1802-1808, publiés avec une préface
-et des notes par son petit-fils Paul de Rémusat, 3 vol. in-8º, Paris,
-Calmann Lévy, 1879-1880.
-
-4º _Mémoires de Mme la duchesse d'Abrantès. Souvenirs historiques sur
-Napoléon, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l'Empire et la
-Restauration._ La première édition de cet ouvrage parut en 1831-1835,
-18 vol. in-8º, Paris, Ladvocat. Nouvelle édition, 10 vol. in-12,
-Paris, Garnier frères, 1893.
-
-5º _Mémoires d'un Royaliste_, par le comte de Falloux, 2 vol. in-8º,
-Paris, Perrin, 1888.
-
-6º _Une année de ma vie, 1848-1849_, par le comte de Hübner, in-8º,
-Paris, Hachette, 1891.
-
-7º _Histoire de mon temps. Mémoires du Chancelier Pasquier_, publiés
-par M. le duc d'Audiffret-Pasquier, 6 vol. in-8º, Paris, Plon,
-1893-1895.
-
-8º _Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-1815_, par le comte A. de la
-Garde-Chambonas, publiés avec introduction et notes par le comte
-Fleury, in-8º, Paris, Vivien, 1901.
-
-L'édition originale de cet ouvrage a paru en 1843, 2 vol. in-8º, à
-Paris, chez Appert sous le titre: _Fêtes et Souvenirs du Congrès de
-Vienne, Tableaux des Salons, Scènes anecdotiques et Portraits._
-
-9º _Correspondance diplomatique des Ambassadeurs et Ministres de
-Russie en France et de France en Russie avec leurs gouvernements de
-1814 à 1830_, publiée par A. Polovtsoff, 3 vol. in-8º parus.
-Saint-Pétersbourg. Édition de la Société Impériale d'Histoire de
-Russie, 1902-1907.
-
-10º _La Cour et le Règne de Paul Ier. Souvenirs, portraits,
-anecdotes_, par le comte Fédor Golovkine, publiés avec introduction et
-notes par S. Bonnet, in-8º, Paris, Plon, 1905.
-
-11º _Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie et de
-mon temps_, par le marquis de Bouillé, 1769-1812, publiés par P. L. de
-Kermaingant, 2 vol. in-8º, Paris, Picard, 1908.
-
-
-D) _Ouvrages divers._
-
-1º _Almanach de Gotha_, principalement ceux de 1819, 1836, 1848 et
-1860.
-
-2º Journal _L'Assemblée Nationale_, du 19 juin 1851: Le prince de
-Metternich à Bruxelles.
-
-3º _Metternich et le Gouvernement de Juillet_, par Antonin Debidour,
-dans la _Revue bleue_, 1883, t. XXXII, p. 428.
-
-4º _La Société française du Consulat et de l'Empire_, par Ernest
-Bertin, in-16, Paris, Hachette, 1890.
-
-5º _Napoléon et sa famille_, par Frédéric Masson, 8 vol. in-8º, Paris,
-Ollendorf, 1900-1906.
-
-6º Catalogues d'autographes de la maison Noël Charavay et de la maison
-veuve Gabriel Charavay.
-
-
-E) _Manuscrits._
-
-Lettre autographe signée, ce 25 février 1829, à une destinataire
-inconnue.--Collection particulière.
-
-
-
-
-INDEX DES NOMS DE PERSONNES
-
-
- A
-
- ABERDEEN (George Gordon, Lord), 173, 211, 338, 339, 345, 350, 351,
- 357, 363, 396.
-
- ABRANTÈS (duc et duchesse D'). Voir Junot.
-
- ADÉLAÏDE (Madame), 366.
-
- ALBEMARLE (William-Charles Keppel, comte D'), 150.
-
- ALBEMARLE (Élisabeth Southwell, comtesse D'), première femme du
- précédent, 150.
-
- ALBEMARLE (Charlotte-Susanne Hunloke, comtesse D'), deuxième femme
- du comte d'Albemarle, 150.
-
- ALBERT, Prince Consort, 370.
-
- ALEXANDRA FÉODOROVNA, impératrice de Russie, épouse de l'empereur
- Nicolas Ier, 338, 349, 353, 366, 368.
-
- ALEXANDRE Ier, empereur de Russie, C, XVIII, XXXIV, XXXV, XXXVI,
- XXXIX, LVI, LVII, LX, LXI, LXII, LXVIII, LXIX, 10, 43, 59, 60, 65,
- 66, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 145, 154, 182, 206, 214, 215, 228, 251,
- 252, 295, 321, 330, 333, 340, 341.
-
- ALEXANDRE NICOLAÏÉVITCH, tsarévitch, depuis empereur de Russie, 354,
- 358, 359.
-
- ALISON (Sir Archibald), 6, 61, 107.
-
- ALOPEUS (David Maximovitch, baron D'), LXI.
-
- ALVENSLEBEN (Ludwig VON), 400.
-
- AMÉLIE, reine des Français. Voir Marie-Amélie.
-
- ANGOULÊME (Louis-Antoine de Bourbon, duc D'), LXVII.
-
- ANTRAIGUES (le comte D'), 116.
-
- APPONYI (famille), 391.
-
- APPONYI (Antoine-Rodolphe, comte), 260, 332, 348, 375.
-
- APPONYI (Thérèse Nogarola de Vesone, comtesse), XLVII, 260, 262,
- 330, 332.
-
- APPONYI (Anna de Benckendorff, comtesse), XXXI, 260.
-
- ARBUTHNOT (Charles, Lord), 263.
-
- ARBUTHNOT (Lady), née Clapcott-Lisle, première femme du précédent,
- 263.
-
- ARBUTHNOT (Harriett Fane, Lady), deuxième femme de Lord Arbuthnot,
- 263.
-
- ARENBERG (Ernest-Engelbert, duc D'), 52.
-
- ARENBERG (Marie-Thérèse de Windischgraetz, duchesse D'), 52.
-
- ARENBERG (Pierre, prince D'), 369.
-
- ARMFELDT (Gustave-Maurice, comte D'), 116.
-
- AUDIFFRET-PASQUIER (duc D'), 401.
-
- AUERSPERG (famille D'), 66.
-
- AUERSPERG (Vincent, prince D'), 79.
-
- AUERSPERG (Gabrielle-Marie de Lobkowitz, princesse D'), 79.
-
- AUGUSTE (Paul-Frédéric-), duc d'Oldenbourg, 136.
-
- AULARD (A.), XIII.
-
-
- B
-
- BACCIOCHI (Marie-Anne-Élisa Bonaparte, princesse), 247.
-
- BACOURT (M. DE), diplomate français, XXXVI, 366, 367, 390.
-
- BAGRATION (Pierre, prince), XXIII, XXIV.
-
- BAGRATION (Catherine Pavlovna Skavronska, princesse), femme du
- précédent, XXIII, XXIV, 382, 383.
-
- BAGRATION (Clémentine, princesse), fille de la précédente, voir
- Blome.
-
- BANDINELLI (Baccio), sculpteur italien, 258.
-
- BAPST (Germain), j, 367.
-
- BARANTE (Amable-Guillaume-Prosper, baron DE), XXXIV, XXXIX, XLVIII,
- LII, 181, 355, 359, 360, 365, 369, 370, 371, 372, 373, 385, 386,
- 391, 394.
-
- BARANTE (Claude DE), 391.
-
- BARDOUX (Jacques), 361, 395.
-
- BARING, banquier anglais, LX.
-
- BARRIÈRE (François), II.
-
- BASEDOW (Jean-Bernard), XII.
-
- BASSANVILLE (Mme DE), XXIII.
-
- BATIFFOL (L.), 393.
-
- BEALE, orientaliste anglais, 182.
-
- BEAUHARNAIS (Stéphanie-Louise-Adrienne DE), grande-duchesse de Bade.
- Voir Stéphanie.
-
- BEAUVALE (Fréderic Lamb, Lord), 371.
-
- BEES (Mme), 310.
-
- BENCKENDORFF (Christophe Ivanovitch DE), général russe, père de
- Mme de Lieven, XXX.
-
- BENCKENDORFF (Charlotte-Auguste-Jeanne Schilling de Canstadt,
- baronne DE), femme du précédent, XXX, XXXI, XXXII.
-
- BENCKENDORFF (Alexandre Christophorovitch, comte DE), fils des
- précédents, XXXI, XXXII, 138, 206, 260, 325, 333, 334, 342, 344,
- 357, 374, 391, 392.
-
- BENCKENDORFF (Élisabeth-Andréïevna Donetz-Zakharievski, comtesse DE),
- femme du précédent, XXXI.
-
- BENCKENDORFF (Anna Alexandrovna DE), comtesse Apponyi. Voir Apponyi.
-
- BENCKENDORFF (Constantin Christophorovitch DE), XXXI, XXXII, 374.
-
- BENCKENDORFF (Marie Christophorovna DE). Voir Schewitsch.
-
- BENSON (Arthur C.), 395.
-
- BERGAMI (Bartolomeo), 145.
-
- BÉRIOT, violoniste, 381.
-
- BERNSTORFF (Christian-Gunther, comte DE), homme d'État prussien, 325.
-
- BERRYER (Pierre-Antoine), 360.
-
- BERTIN (Ernest), 402.
-
- BIANCHI, musicien, 253.
-
- BINDER VON KRIEGELSTEIN (Antoine, baron), père des suivants, 80.
-
- BINDER VON KRIEGELSTEIN (Charles, baron), diplomate autrichien, 80.
-
- BINDER VON KRIEGELSTEIN (François,
- baron), diplomate autrichien, ministre à La Haye, 80.
-
- BINDER VON KRIEGELSTEIN (Frédéric, baron), conseiller de la légation
- autrichienne à Paris, LXXI, 80.
-
- BINDER (Wilhelm), 400.
-
- BINGHAM (George-Charles, Lord), 114.
-
- BIRÉ (Ed.), II, 393.
-
- BIREN. Voir Courlande.
-
- BLIGH (Sir Robert), 353.
-
- BLOME (Otto, comte), général danois, XXIV.
-
- BLOME (Clémentine Bagration, comtesse), XXIV.
-
- BOHRER (les frères), LIX.
-
- BOIGNE (Charlotte-Louise-Éléonore-Adélaïde d'Osmond, comtesse DE),
- XXVII, XL, XLI, XLV, LI, LII, LIV, 34, 80, 260, 261, 363, 395.
-
- BONNET (Raoul), j, 11, 254, 301.
-
- BORODINE (Prince), 252.
-
- BOUILLÉ (Louis-Joseph-Amour, marquis DE), XXVIII, 41, 402.
-
- BOVET (Alfred), 318, 397.
-
- BOVET (Mlle Marie-Anne DE), XLVII, XLVIII, 394.
-
- BRAMMERTZ (Mlle), LVIII.
-
- BRENDEL (François-Antoine), évêque constitutionnel du Bas-Rhin, X.
-
- BRISSOT (Jacques-Pierre), 212.
-
- BROGLIE (Albert, duc DE), XXXVI, XLI, XLII, 395.
-
- BROGLIE (Victor, duc DE), XLI, 361.
-
- BROMLEY (W.), graveur, 398.
-
- BROTONNE (Léonce DE), 41.
-
- BRUNSWICK (duc DE). Voir Charles.
-
- BUCKINGHAM (John Hobart, comte DE), 4.
-
- BUOL-SCHAUENSTEIN (Charles, comte DE), 367, 368.
-
- BURDETT (Sir Francis), 56, 124, 262.
-
- BURGHERSH (John Fane, Lord), 253, 254, 261, 263, 264, 265, 266.
-
- BURGHERSH (Priscilla Fane, Lady), 261, 266, 395.
-
- BURKE (John), 263.
-
- BUSCH (Frédéric), XXXIII.
-
- BYRON (George Gordon, Lord), 79, 124.
-
-
- C
-
- CAMBRIDGE (Adolphe-Frédéric, duc DE), 321.
-
- CAMBRIDGE (Auguste-Wilhelmine-Louise de Hesse-Cassel, duchesse DE),
- femme du précédent, 322.
-
- CAMDEN (Lord), Lord-lieutenant d'Irlande, 6.
-
- CAMELFORD (le baron), 211.
-
- CAMPE (J. H.), XII.
-
- CANNING (George), 61, 211, 331, 338, 341, 344, 357.
-
- CANOVA (Antoine), 84, 254, 277, 282.
-
- CAPO D'ISTRIA (Jean, comte), 10, 19, 57, 96, 116, 225, 326, 327, 341.
-
- CARACCIOLI (Dominique, marquis), 267.
-
- CARAMAN (Victor-Louis-Charles de Riquet, comte, puis marquis, puis
- duc DE), ambassadeur de France à Vienne, 117, 163, 250, 325.
-
- CARAMAN (Joséphine-Léopoldine-Ghislaine de Mérode-Westerloo,
- comtesse DE), femme du précédent, 117.
-
- CARLOVITZ (M. DE), envoyé autrichien à Francfort, 323.
-
- CAROLINE-Amélie-Élisabeth de Brunswick-Wolfenbüttel, reine
- d'Angleterre, femme de George IV, 144, 145.
-
- CAROLINE-AUGUSTE, impératrice d'Autriche, née princesse de
- Bavière, épouse de François Ier, 187.
-
- CARS (Mme DES), L.
-
- CARLOS (Don), frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne. Voir
- Charles-Marie-Isidore.
-
- CASTELLANE (le maréchal DE), XXXVIII, 368, 369, 371, 372, 373, 395.
-
- CASTELLANE (la comtesse Jean DE), XXVII.
-
- CASTLEREAGH (Robert Stewart, Lord), marquis de Londonderry,
- homme d'État anglais, LVIII, LX, 4, 6, 9, 19, 34, 56, 57, 60,
- 61, 80, 116, 124, 146, 209, 322, 346.
-
- CASTLEREAGH (Emilie-Anne Hobart, Lady), L, LIX, LXI, 4, 34, 80,
- 81, 116, 120, 144, 153, 209.
-
- CATALANI (Angelica), cantatrice, LIX.
-
- CATHERINE II, impératrice de Russie, XXXII.
-
- CATHERINE PAVLOVNA, reine de Würtemberg, 136, 141.
-
- CATILINA, 247, 280.
-
- CELLINI (Benvenuto), 258.
-
- CETTO (Auguste, baron DE), 89.
-
- CHARAVAY (Étienne), 397.
-
- CHARAVAY (Gabriel), XLVII, 330, 397, 402.
-
- CHARAVAY (Jacques), 397.
-
- CHARAVAY (Noël), j, V, XXVI, 317, 397, 398, 402.
-
- CHARLES IV, roi d'Espagne, 141.
-
- CHARLES-FRÉDÉRIC-AUGUSTE-GUILLAUME, duc de Brunswick-Wolfenbüttel,
- 342.
-
- CHARLES-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, 82.
-
- CHARLES-LOUIS-FRÉDÉRIC, grand-duc de Bade, petit-fils du précédent,
- 82.
-
- CHARLES-LOUIS, duc de Parme, prend en 1849 le titre de comte de
- Villafranca, XLIV.
-
- CHARLES-Marie-Isidore de Bourbon, comte de Molina (Don Carlos),
- frère de Ferdinand VII, roi d'Espagne, XLIII.
-
- CHARLES-Louis-Marie-Ferdinand de Bourbon, comte de Montemolin,
- fils du précédent, XLIII.
-
- CHARLOTTE, reine d'Angleterre, épouse de George III, XLIV, 141, 267.
-
- CHARLOTTE-Caroline, princesse d'Angleterre, fille du Prince Régent,
- LIII.
-
- CHATEAUBRIAND (François-René, vicomte DE), b, I, II, VI, XXVI,
- XXXIX, XLV, XLVIII, 301, 326, 328, 393.
-
- CHELMSFORD (Lord), 339.
-
- CHOLMONDELEY (George), vicomte Malpas, 263.
-
- CHOLMONDELEY (Hester Edwards, Lady), femme du précédent, 263.
-
- CHOLMONDELEY (George-James, premier marquis DE), fils des précédents,
- 263.
-
- CHOLMONDELEY (Charlotte Bertie, Lady), femme du précédent, 263.
-
- CHOLMONDELEY (Hester). Voir Clapcott-Lisle.
-
- CHOTEK (Marie Berchtold, comtesse DE), 183.
-
- CHREPTOVITCH (Hélène Carlovna de Nesselrode, comtesse), 385.
-
- CHUQUET (Arthur), h, i, XI, XIII.
-
- CICÉRON, 305, 306.
-
- CLAPCOTT-LISLE (William), 263.
-
- CLAPCOTT-LISLE (Hester Cholmondeley, Mrs), 263.
-
- CLARENDON (Lord), 366.
-
- CLIFFORD (Lord), 150.
-
- COBENZEL (Louis, comte DE), 43.
-
- COIGNY (Madame DE), 335.
-
- COLLOREDO-WALLSEE (Joseph, comte DE), 55.
-
- COLLOREDO-WALLSEE (Wenceslas, comte DE), 55.
-
- CONSALVI (Hercule, cardinal), 274, 300.
-
- CONSTANT (Benjamin), 301.
-
- CONSTANTIN LE GRAND, empereur romain, 281, 282.
-
- CONSTANTIN PAVLOVITCH (le grand-duc), 206, 207, 333.
-
- CONYNGHAM (la marquise DE), II, XXXVII, 322.
-
- COOK (James), X.
-
- COURLANDE (Pierre de Biren, duc DE), 110.
-
- COURLANDE (Anne-Charlotte-Dorothée de Medem, duchesse DE),
- femme du précédent, 110.
-
- COURLANDE (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse DE).
- Voir Sagan.
-
- COURLANDE (Dorothée de Biren, princesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.
-
- COWPER (Lady), plus tard Lady Palmerston, 353.
-
- CRICHTON, médecin anglais, 329.
-
- CUMBERLAND (Ernest-Auguste, duc DE), depuis roi de Hanovre, 349.
-
- CUMBERLAND (Frédérique-Louise-Caroline-Sophie-Alexandrine de
- Mecklembourg-Strélitz, duchesse DE), depuis reine de Hanovre,
- LIII, 98, 322, 323.
-
- CZERNYCHEFF. Voir Tchernycheff.
-
-
- D
-
- DARNLEY (Comte DE), 61.
-
- DARNLEY (Comte DE), fils du précédent, 353.
-
- DAUDET (Ernest), I, II, III, IV, XXXV, XLI, XLII, XLIII, LV, LVII,
- LIX, LXXI, LXXII, 32, 252, 314, 315, 316, 317, 325, 326, 327, 328,
- 348, 351, 354, 355, 357, 359, 361, 363, 364, 390, 391, 392, 393,
- 397.
-
- DAY, peintre, 398.
-
- DEBIDOUR (Antonin), 402.
-
- DECAZES (Élie, comte, puis duc), III, IV, 115, 146, 156, 301, 332,
- 370.
-
- DECAZES (Élie, 3e duc), 393.
-
- DECAZES (la duchesse), XLII, XLIII, 392.
-
- DEMELITSCH (Fed, VON), 400.
-
- DEMIDOFF (la princesse), née Benckendorff, XXXI.
-
- DENBIGH (Lord), 380.
-
- DESANDROINS (le vicomte), 42.
-
- DESCHAMPS (Gaston), 393.
-
- DESSOLLE (le général), 115, 156.
-
- DILLON (Édouard, comte), 260, 261.
-
- DILLON (Fanny Harland, comtesse), femme du précédent, 261.
-
- DILLON (Georgine), fille des précédents. Voir Karolyi.
-
- DILLON (Robert), père du comte Édouard, 260.
-
- DILLON (Marie Disconson, Mme), femme du précédent, 260.
-
- DINO (duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.
-
- DJANIB-EFFENDI. Voir Mouhammed-Salih-Effendi.
-
- DOLGOROUKI (le prince Pierre Pétrovitch), LIV, 251, 252.
-
- DOLGOROUKOV, 63.
-
- DOROW (Wilhelm), 11, 144, 396.
-
- DOUGLAS (la famille), 371.
-
- DOURO (Lord), 357.
-
- DRONSART (Mlle Marie), 390.
-
- DUMON, ministre français, XLII.
-
- DUSSIEUX (L.), XLIV.
-
-
- E
-
- ÉDOUARD VII, roi d'Angleterre, 395.
-
- ÉLISA BONAPARTE. Voir Bacciochi.
-
- ELLICE (Miss Marion), 367.
-
- ELTZ (Aimery, comte D'), 55.
-
- ENGELHARDT (Catherine). Voir Skavronska.
-
- ERMERIN, XXX, 63, 83, 251, 374.
-
- ESHER (le vicomte), 395.
-
- ESTERHAZY (Paul-Antoine, prince), ambassadeur d'Autriche à Londres, IV,
- 97, 98, 111, 134, 135, 139, 144, 147, 148, 154, 157, 159, 168, 190,
- 191, 193, 195, 196, 198, 199, 200, 201, 202, 206, 207, 237, 243, 244,
- 255, 268, 296, 297, 299, 311, 315.
-
- ESTERHAZY (Marie-Thérèse de Thurn et Taxis, princesse), femme du
- précédent, XLV, 98, 134, 193.
-
- ESTERHAZY (Nicolas, prince), père du prince Paul, 97, 147, 236.
-
- ESTERHAZY (Marie de Liechtenstein, princesse), femme du précédent, 97,
- 237.
-
- ESTERHAZY (Joseph, comte), XXI, LXVIII, 6, 160, 319.
-
- ESTERHAZY (Marie-Léopoldine de Metternich, comtesse), 1re femme du
- précédent, XXI, LXVIII, 6, 8, 33, 59, 84, 105, 109, 124, 142, 160,
- 161, 210, 236, 240, 243, 247, 248, 253, 265, 266, 271, 273, 274,
- 277, 280, 299, 300, 319, 373.
-
- ESTERHAZY (Hélène Bezobrazoff, comtesse), 2e femme du comte
- Joseph, 6.
-
- EUGÉNIE, impératrice des Français, 371, 372.
-
-
- F
-
- FAGAN (Louis), 211.
-
- FALLOUX (Frédéric-Alfred-Pierre, comte DE), XX, XXVII, 374, 375, 401.
-
- FARNÈSE (Alexandre), cardinal, depuis Pape sous le nom de Paul III,
- 273.
-
- FERDINAND Ier, empereur d'Autriche, 59, 376, 378.
-
- FERDINAND VII, roi d'Espagne, 141.
-
- FERDINAND Ier, roi des Deux-Siciles, XVIII, XIX, 311.
-
- FERDINAND III, grand-duc de Toscane, 248, 259.
-
- FERDINAND-CHARLES-ANTOINE, archiduc d'Autriche-Este-Modène, 271.
-
- FETH-ALI-CHAH, chah de Perse, 182, 188, 225.
-
- FICQUELMONT (Charles-Louis, comte DE), 35, 108.
-
- FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Alexandre-Sébastien, comte DE), 139.
-
- FLAHAULT DE LA BILLARDERIE (Auguste-Charles-Joseph, comte DE),
- fils du précédent, 139, 377.
-
- FLEURY (le comte), XX, 111, 401.
-
- FLORET (Engelbert-Joseph, chevalier DE), LV, LVIII, LXIV, LXXI,
- 14, 21, 28, 53, 60, 226, 235, 236, 239, 255, 291.
-
- FONTENAY (M. DE), diplomate français, XLVII, 330.
-
- FORBES (John), amiral anglais, 261.
-
- FORGERON, LIV, 398.
-
- FORSTER (Georges), X.
-
- FOX (Charles), 212, 351.
-
- FRANÇOIS Ier, empereur d'Autriche, f, VII, XIV, XVIII, LVII, LVIII,
- LIX, LXXIII, 10, 14, 21, 44, 45, 60, 62, 63, 64, 65, 71, 78, 94,
- 100, 104, 108, 113, 171, 182, 183, 187, 191, 210, 216, 217, 248,
- 258, 265, 271, 276, 277, 280, 301, 314, 321, 330, 331, 334, 376,
- 378.
-
- FRANK (Jean-Pierre), médecin, 230.
-
- FRÉDÉRIC-GUILLAUME II, roi de Prusse, 10.
-
- FRÉDÉRIC-GUILLAUME III, roi de Prusse, XVI, XVIII, XXXV, XXXVI,
- LVII, LIX, LX, LXVIII, 10, 65, 145, 252, 261.
-
- FRÉDÉRIQUE, reine de Hanovre. Voir Cumberland (duchesse DE).
-
- FREMANTLE (Sir Thomas-Francis), amiral anglais, 265, 268.
-
-
- G
-
- GALLES (prince de). Voir George IV.
-
- GALLES (princesse de). Voir Caroline, reine d'Angleterre.
-
- GAMS, 271.
-
- GAUGREBEN (Charles Posse DE), général russe, XXXII.
-
- GAUGREBEN (Charlotte Karlovna Posse DE), fille du précédent.
- Voir Lieven.
-
- GENERALI (Pietro), 268.
-
- GENTZ (Frédéric DE), XXI, XXVII, XXVIII, 112, 115, 301, 401.
-
- GEORGE III, roi d'Angleterre, 51, 141, 267.
-
- GEORGE IV, prince régent, puis roi d'Angleterre, II, XVIII, XXXVI,
- XXXVII, XXXIX, LIII, LXVII, 21, 51, 53, 98, 132, 142, 144, 145,
- 161, 168, 267, 320, 321, 322, 323, 331, 342, 346, 353.
-
- GIRY (A.), XII.
-
- GODERICH (Lord), 211.
-
- GOLOVKINE (Georges Alexandrovitch), ministre de Russie à Vienne,
- 63, 66, 131, 132, 163, 194, 227, 228, 251, 326, 327.
-
- GOLOVKINE (Gabriel), bisaïeul du précédent, 63.
-
- GOLOVKINE (le comte Fédor), cousin germain de Georges et auteur
- des _Souvenirs_, XXV, XXVI, 63, 402.
-
- GORDON (Sir Robert), chargé d'affaires d'Angleterre à Vienne, 173,
- 190, 195, 198, 200, 206, 250, 255, 290, 300, 303.
-
- GORDON (Sir Alexandre), 173.
-
- GOULESKO (le ban), 131.
-
- GOUVION-SAINT-CYR (le maréchal), 115, 146, 156.
-
- GRANVILLE (Harriett, comtesse), 395.
-
- GRENVILLE (Lord), 211.
-
- GRENVILLE (Anne Pitt, Lady), XXXVIII, 211.
-
- GRÉVILLE (Charles Cavendish Fulke), XLVII, XLVIII, L, LIV, 185,
- 352, 353, 360, 361, 365, 366, 369, 370, 378, 394.
-
- GREY (Charles, comte), LII, 56, 114, 211, 334, 335, 338, 340, 343,
- 344, 345, 346, 347, 348, 351, 352, 355, 390.
-
- GROS-HOFFINGER (Antoine-Jean), 400.
-
- GUILFORD (Frédéric North, Lord), 131, 132.
-
- GUILLAUME IV, roi d'Angleterre, 353.
-
- GUILLAUME V, stathouder de Hollande, 60.
-
- GUILLAUME Ier, roi des Pays-Bas, LXIX, 60.
-
- GUILLAUME II, roi des Pays-Bas, 60.
-
- GUILLAUME Ier, roi de Würtemberg, 136.
-
- GUIZOT (François-Pierre-Guillaume), e, XXXVIII, XL, XLIV, LIII,
- 161, 360, 361, 362, 363, 364, 365, 368, 369, 370, 371, 373, 374,
- 380, 385, 391, 392, 393.
-
- GUIZOT (François), fils du précédent, 362.
-
- GUIZOT (Guillaume), frère du précédent, 392.
-
- GURWOOD, lieutenant-colonel anglais, 393.
-
- GUTENBERG, 84.
-
-
- H
-
- HADDO (Lord), 173.
-
- HAGUE, musicien, 253.
-
- HAMILTON-GORDON (Sir Arthur), 396.
-
- HAMMER (M. DE), 187.
-
- HANOTAUX (Gabriel), i.
-
- HARDENBERG (Charles-Auguste, prince DE), LIX, LXVIII, 36.
-
- HARROWBY (Dudley Ryder, comte DE), 185.
-
- HARROWBY (Suzanne Leveson-Gower, Lady), 185.
-
- HATZFELD (Louis, prince DE), LX.
-
- HEILIGER, 217.
-
- HELZEBRUN. Voir Lebzeltern.
-
- HERRIOT (Édouard), XXVI.
-
- HESSE-HOMBOURG (prince héritier DE), LXIV.
-
- HEYTESBURY (William A'Court, baron), 339, 350, 351, 352.
-
- HITROFF (Nicolas Fédorovitch), 261.
-
- HITROFF (Mme), 261, 262.
-
- HOBART (John). Voir Buckingham.
-
- HOBART CARADOC. Voir Howden.
-
- HOBHOUSE (John Cam), 124, 215.
-
- HOFFMANN, X.
-
- HOLLAND (Lord), II.
-
- HOLLAND (Lady), XXXVIII.
-
- HORMAYR (Joseph DE), 334, 400.
-
- HOWDEN (Sir John Hobart Caradoc, baron), second mari de la
- princesse Bagration, XXIV.
-
- HÜBNER (Joseph-Alexandre, comte DE), 374, 377, 381, 395, 401.
-
- HÜBNER (Alexandre, comte DE), fils du précédent, 374, 395.
-
- HUGEL (Charles), 379.
-
- HUNLOKE (Sir Henry), 150.
-
- HUNT (Henry), 262, 280.
-
- HURET (Léopold), 155, 191.
-
- HUSKISSON (William), 349.
-
-
- I
-
- ILCHESTER (comte DE), 398.
-
- ISABELLE-MARIE, reine d'Espagne, 141.
-
-
- J
-
- JEAN VI, roi de Portugal, 141.
-
- JEAN, archiduc d'Autriche, 378.
-
- JERSEY (George Villiers, IVe comte DE), 114.
-
- JERSEY (George Child-Villiers, Ve comte DE), 78.
-
- JERSEY (Sarah-Sophie Fane, comtesse DE), femme du précédent,
- XXXVII, 78, 116, 123, 124, 125, 126, 215, 247, 301, 316.
-
- JOSEPH II, empereur d'Allemagne, 248.
-
- JOSÉPHINE, impératrice des Français, 82.
-
- JUNOT (Andoche), duc d'Abrantès, XXV, XXVI.
-
- JUNOT (Mme) née Laure Permond, duchesse d'Abrantès, XXV, XXVI, 401.
-
-
- K
-
- KALERGIS (Mme), 372.
-
- KARADSHA (le prince), 131.
-
- KAROLYI (le comte), 261.
-
- KAROLYI (Georgine Dillon, comtesse), 261.
-
- KAUNITZ (Wenceslas-Antoine, prince DE), homme d'État autrichien,
- XV, 215.
-
- KAUNITZ (Ernest, prince DE), beau-père du prince de Metternich,
- XV, 42, 43.
-
- KAUNITZ (Dominique-André, prince DE), 215, 235.
-
- KAUNITZ (Aloys-Wenceslas, prince DE), fils du précédent, ambassadeur
- d'Autriche à Rome, 215, 216.
-
- KAUNITZ (Françoise Ungnad de Weissenwolf, princesse DE), femme du
- précédent, 215.
-
- KELLERMANN (François-Christophe), maréchal de France, LVIII, 47.
-
- KENT (Édouard, duc DE), LXXII, 50, 51, 52.
-
- KENT (Marie-Louise-Victoire de Saxe-Saalfeld-Cobourg, duchesse DE),
- LXXII, 50, 51, 53.
-
- KERMAINGANT (P.-L. DE), XXVIII, 402.
-
- KHITROFF, voir Hitroff.
-
- KING (M.), 196.
-
- KINNAIRD (Charles, Lord), 262, 263.
-
- KINNAIRD (Olivia Fitzgerald, Lady), 262, 263.
-
- KISSELEFF (M. DE), ambassadeur de Russie à Paris, 372.
-
- KLEINSCHMIDT (Arthur), XXXII, L, 349, 392, 397, 399.
-
- KLINKOWSTRŒM (A. DE), XI, 394.
-
- KOLOWRAT (François-Antoine, comte DE), 35, 376, 378.
-
- KOLOWRAT (Rose Kinsky, comtesse DE), 183.
-
- KOTZEBUE (Auguste DE), X, 295, 301, 313.
-
- KOURAKINE (Alexandre Borissovitch, prince), diplomate russe, 227.
-
- KOZLOVSKI (Pierre Borissovitch, prince), diplomate russe, 11, 12,
- 13, 144, 396, 398.
-
- KRUSEMARCK (Frédéric-Guillaume-Louis DE), ministre de Prusse à
- Vienne, 251.
-
- KUEFSTEIN (François, comte DE), 55.
-
-
- L
-
- LABOUCHÈRE, banquier, LX.
-
- LACOMBE (M. DE), XIX, XX, 400.
-
- LAFON, violoncelliste, LIX.
-
- LA FORCE (François-Philibert-Bertrand Nompar de Caumont, duc DE), 41.
-
- LA FORCE (Marie-Constance de Lamoignon, duchesse DE), XXVIII, 41.
-
- LA GARDE-CHAMBONAS (comte A. DE), XX, XXIII, XXIV, 12, 111, 144, 401.
-
- LAMB (George), 124.
-
- LAMBERT (le major), 367.
-
- LAMOIGNON (M. DE), ancien garde des sceaux, XXVIII.
-
- LAMOIGNON (Marie-Constance DE), fille du précédent. Voir La Force.
-
- LANJUINAIS (Jean-Denis, comte DE), 301.
-
- LANSDOWNE (Henry Petty-Fitzmaurice, Lord), 210, 211, 351.
-
- LA TOUR (la princesse DE), LXI.
-
- LA TOUR DU PIN (Frédéric-Séraphin, marquis DE), LXIX.
-
- LAUDERDALE (James Maitland, Lord), 212.
-
- LAUGEL (A.), 392.
-
- LAVISSE (Ernest), 206.
-
- LAWRENCE (Sir Thomas), peintre anglais, XLV, LXVII, 9, 82, 83, 108,
- 111, 130, 142, 143, 195, 240, 398.
-
- LÉARDI (Paul, comte), nonce à Vienne, 163.
-
- LEBZELTERN (Louis, comte DE), LXIV, 28, 66[625], 196.
-
- [625] Le _Moniteur universel_ du 31 décembre 1818, cité page 66,
- l'appelle par erreur Helzebrun.
-
- LEININGEN (Emich-Charles, prince DE), 50.
-
- LEININGEN (Victoria-Marie-Louise de Saxe-Saalfeld-Cobourg,
- princesse DE), femme du précédent, 50.
-
- LEININGEN (Charles-Frédéric-Guillaume-Emich, prince DE),
- fils des précédents, 50.
-
- LEINSTER (le duc DE), 263.
-
- LÉON XII (Annibal della Genga), pape, 281, 300.
-
- LÉOPOLD Ier, roi des Belges, 361.
-
- LÉOPOLD II, empereur d'Allemagne, auparavant grand-duc de Toscane
- sous le nom de Léopold Ier, XIV, 10, 248.
-
- LÉOPOLDINE-CAROLINE-JOSÉPHINE, archiduchesse d'Autriche, épouse de
- Pierre d'Alcantara, prince héréditaire de Portugal, XVIII.
-
- LE STRANGE (Guy), 335, 390.
-
- LESUR (Charles-Louis), LXVIII, 131, 141.
-
- LEVESON GOWER (F.), 395.
-
- LEYKAM (Marie-Antoinette DE). Voir Metternich.
-
- LIECHTENSTEIN (princesse DE), mère du suivant, 157.
-
- LIECHTENSTEIN (Maurice-Joseph, prince DE), 60, 147, 148, 154, 157,
- 218, 230, 231, 244.
-
- LIECHTENSTEIN (Léopoldine Esterhazy, princesse DE), femme du
- précédent, 60, 147, 148, 218, 231, 232.
-
- LIECHTENSTEIN (Rodolphe, prince DE), 379.
-
- LIEVEN (famille DE), 396.
-
- LIEVEN (Otto-Henri-André Romanovitch, baron DE), général, XXXII,
- XXXIII.
-
- LIEVEN (Charlotte Karlovna Posse de Gaugreben, baronne DE), femme
- du précédent, gouvernante des petits-enfants de Catherine II, XXXII,
- LXV, 349, 396, 399.
-
- LIEVEN (Charles Andréïévitch DE), fils aîné des précédents, XXXIII,
- 396.
-
- LIEVEN (André Karlovitch DE), fils du précédent, XXXIII.
-
- LIEVEN (Christophe Andréïévitch, comte, puis prince DE), deuxième
- fils du prince André Romanovitch, ambassadeur de Russie à Londres,
- XXXIII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII, XXXVIII, XXXIX, XL, XLI, LX,
- LXII, LXIV, LXV, LXVI, LXXII, LXVIII, LXIX, 1, 3, 7, 11, 19, 20,
- 22, 28, 61, 63, 78, 87, 110, 135, 155, 162, 206, 209, 218, 269,
- 296, 320, 321, 322, 323, 324, 327, 328, 329, 330, 331, 332, 339,
- 349, 350, 351, 354, 358, 359, 374.
-
- LIEVEN (Dorothée de Benckendorff, comtesse, puis princesse DE),
- femme du précédent, _passim_.
-
- LIEVEN (Alexandre Christophorovitch, prince DE), fils des précédents,
- XLIII, LV, 374.
-
- LIEVEN (Paul Christophorovitch, prince DE), frère du précédent, LV,
- 330, 374.
-
- LIEVEN (Constantin Christophorovitch, prince DE), frère des
- précédents, LV, 374.
-
- LIEVEN (Georges Christophorovitch, prince DE), frère des précédents,
- IV, 217, 316, 357, 374.
-
- LIEVEN (Arthur Christophorovitch, prince DE), frère des précédents,
- 331, 357, 374.
-
- LIEVEN (Ivan Andréïévitch DE), troisième fils du baron André
- Romanovitch, XXXIII.
-
- LIEVEN (Catherine Andréïévna DE). Voir Viétinhof.
-
- LOBKOWITZ (François-Joseph-Maximilien-Ferdinand, prince DE), 79.
-
- LŒVENSTEIN-ROCHEFORT (Charles-Thomas-Albert-Louis-Joseph-Constantin,
- prince DE), 52.
-
- LŒWENSTEIN-ROCHEFORT (Sophie-Louise-Wilhelmine de Windischgraetz,
- princesse DE), 51, 52.
-
- LOMÉNIE (Louis DE), XXII, XXIII, 400.
-
- LONDONDERRY (le marquis DE), père de Lord Castlereagh, 6.
-
- LONDONDERRY (le marquis DE). Voir Castlereagh.
-
- LOUIS XVIII, roi de France, III, IV, XVIII, 114, 117, 156, 182, 260.
-
- LOUIS-PHILIPPE, roi des Français, XIII, XLII, 363, 375.
-
- LOUIS-NAPOLÉON. Voir Napoléon III.
-
- LOUIS Ier, roi de Bavière, 131.
-
- LOUIS, archiduc d'Autriche, 378.
-
- LOUIS, prince de Prusse, XXVII.
-
- LOUISE-AMÉLIE de Bourbon, grande duchesse de Toscane, 248.
-
- LOUISE-Auguste-Wilhelmine-Amélie de Mecklembourg-Strelitz,
- reine de Prusse, épouse de Frédéric-Guillaume III, 98.
-
- LOUISE-MARIE-THÉRÈSE de Bourbon, reine d'Espagne, épouse de
- Charles IV, 141.
-
-
- M
-
- M. A. B., XLII, 394.
-
- MALMESBURY (Lord), XLII, LI, 360, 361, 366, 368, 371, 394.
-
- MARCEL, XIII.
-
- MARCELLUS (le comte DE), II, XLV, L, 328, 355, 396.
-
- MARESCALCHI, 246.
-
- MARICOURT (le baron de), 139.
-
- MARIE-AMÉLIE, reine des Français, 366.
-
- MARIE-ANTOINETTE d'Autriche, reine de France, 260.
-
- MARIE FÉODOROVNA, née Sophie-Dorothea-Augusta de Würtemberg,
- impératrice douairière de Russie, veuve de Paul Ier, XXX, XXXIII,
- XXXIV, LXV, LXVI, LXIX, 395.
-
- MARIE-LOUISE d'Autriche, impératrice des Français, XVII, XXV, XLIV,
- 230.
-
- MASSON (Frédéric), i, XXV, 402.
-
- MAXIMILIEN Ier-Joseph, roi de Bavière, 131.
-
- MAXIMILIEN-Joseph-Jean, archiduc d'Autriche, 270, 271.
-
- MAZADE (Charles DE), VI, 400.
-
- MÉDICIS (Côme DE), 248.
-
- MÉDICIS (Laurent DE), 248.
-
- MEINHARDT (Frédéric), 400.
-
- MELBOURNE (William Lamb, Lord), 124, 211.
-
- MELLISH, 352.
-
- MENSINGEN (Mlle DE), 360.
-
- MERKLE (J.), 136.
-
- MÉRIMÉE (Prosper), e, 211, 398, 399.
-
- METTERNICH (Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann, prince DE), père du
- chancelier, VIII, XV, XVI, XXII, LVII, 40.
-
- METTERNICH (Maria-Béatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg, princesse DE),
- femme du précédent, VIII, XXII.
-
- METTERNICH (Clément-Wenceslas-Lothaire, prince DE), fils aîné du
- précédent, chancelier d'Autriche, _passim_.
-
- METTERNICH (Marie-Éléonore de Kaunitz, princesse DE), première
- femme du chancelier, XV, XXI, XXV, LX, LXI, LXII, LXIV, 6, 42,
- 55, 59, 60, 63, 77, 83, 104, 161, 224, 236, 240, 246, 247, 258,
- 274, 275, 276, 277, 289, 293, 295, 307, 314, 319, 331, 373.
-
- METTERNICH (Marie-Antoinette de Leykam, comtesse de Beilstein,
- princesse DE), deuxième femme du chancelier, 334, 335, 336, 337,
- 343, 382.
-
- METTERNICH (Mélanie-Marie-Antoinette
- Zichy-Ferraris, princesse DE), troisième femme du chancelier,
- XXVI, 66, 374, 375, 377, 378, 381, 382, 384, 385, 386, 394.
-
- METTERNICH (Marie-Léopoldine, princesse DE), fille du chancelier,
- issue du premier mariage. Voir Esterhazy (comtesse).
-
- METTERNICH (Franz-Karl-Johann-Georg, prince DE), fils du chancelier,
- issu du premier mariage, XXI.
-
- METTERNICH (Clément-Eduard, prince DE), fils du chancelier, issu du
- premier mariage, XXI.
-
- METTERNICH (Franz-Karl-Victor, prince DE), fils du chancelier, issu
- du premier mariage, attaché d'ambassade à Paris, XXI, 224, 225, 230,
- 236, 331, 382.
-
- METTERNICH (Clémentine-Marie-Octavie, princesse DE), fille du
- chancelier, issue du premier mariage, XXI, 142, 143, 240, 318.
-
- METTERNICH (Léontine-Pauline-Marie, princesse DE), fille du
- chancelier, issue du 1er mariage. Voir Sandor de Slavnicza.
-
- METTERNICH (Hermina-Gabrielle-Marie, princesse DE), fille du
- chancelier, issue du premier mariage, XXI, 59, 377.
-
- METTERNICH (Richard-Clément-Joseph-Lothaire-Hermann, prince DE),
- fils du chancelier, issu du deuxième mariage, ambassadeur à Paris,
- XI, XXI, 335, 348, 381, 382, 394, 399.
-
- METTERNICH (Pauline-Clémentine-Marie-Walbourge Sandor de Slavnicza,
- princesse DE), femme du précédent, XXI, 382.
-
- METTERNICH (Mélanie, princesse DE), fille du chancelier, issue du
- troisième mariage. Voir Zichy.
-
- METTERNICH (Clément, prince DE), fils du chancelier, issu du
- troisième mariage, 382.
-
- METTERNICH (Paul, prince DE), fils du chancelier, issu du 3e
- mariage, 382.
-
- METTERNICH (Mélanie-Zichy-Ferraris, princesse DE), femme du
- précédent, 382.
-
- METTERNICH (Marie, princesse DE), fille du chancelier, issue du
- troisième mariage, 382.
-
- METTERNICH (Lothaire, prince DE), fils du chancelier, issu du
- troisième mariage, 382.
-
- METTERNICH (Caroline Reitter, princesse DE), première femme du
- précédent, 382.
-
- METTERNICH (Françoise Mittrowsky, princesse DE), deuxième femme
- du prince Lothaire, 382.
-
- METTERNICH (Joseph, comte DE), frère du chancelier, VIII.
-
- METTERNICH (Louis DE), frère du chancelier, VIII.
-
- METTERNICH (Pauline DE), sœur du chancelier. Voir Würtemberg.
-
- MICHALI, 267.
-
- MICHEL-ANGE BUONAROTTI, 258, 286, 288.
-
- MICHEL PAVLOVITCH (le grand-duc), XXXII.
-
- MILLS, 279.
-
- MIRABEAU (la comtesse DE), 366, 367, 390.
-
- MIRAFLORÊS (le marquis), XLVII.
-
- MIRZA-ABDUL-HASSAN-KHAN, ambassadeur du chah de Perse, 90, 181,
- 182, 183, 187, 189.
-
- MOLÉ (Mathieu-Louis, comte), 359, 360, 362.
-
- MONTEMOLIN (le comte DE), fils de Don Carlos. Voir Charles-Louis
- -Marie-Ferdinand de Bourbon, XLIII.
-
- MONTET (la baronne DU), 63, 183, 187, 261, 393.
-
- MONTIJO (Eugénie DE). Voir Eugénie, impératrice des Français.
-
- MORNINGTON (la comtesse DE), 261.
-
- MORNY (le duc DE), 139.
-
- MOUHAMMED-SALYH-EFFENDI, dit Djanib-effendi, reiss-effendi, 189.
-
- MOUSTIER (le marquis DE), 321, 322, 323.
-
- MÜHLENBECK (E.), XIII.
-
- MUNSTER (Ernest-Frédéric-Herbert, comte DE), 323.
-
- MURAT (Joachim), grand-duc de Berg, puis roi de Naples, XXV.
-
- MURAT (Caroline Bonaparte), femme du précédent, XXIV, XXV.
-
- MURET (Paul), LII, 393.
-
-
- N
-
- NAPOLÉON Ier, empereur des Français, f, X, XI, XIII, XVI, XVII,
- XXIV, XXV, XXXVI, LVIII, LXIII, 43, 44, 47, 131, 132, 135, 187,
- 237, 275, 276, 277, 300, 350, 386.
-
- NAPOLÉON III, empereur des Français, XXI, 335, 371, 372, 382.
-
- NARICHKINE (Mme), 367, 368, 372.
-
- NELIDOFF (Mlle DE), XXX, 395.
-
- NEP (le colonel), 34, 35.
-
- NESSELRODE (Charles Robert, comte DE), a, III, XXVIII, LXII, LXIII,
- LXIV, LXIX, 10, 19, 27, 28, 115, 237, 324, 325, 326, 327, 329,
- 330, 331, 332, 338, 352, 385, 395.
-
- NESSELRODE (Marie Dmitrievna Gourieff, comtesse DE), III, LXI,
- LXIII, LXIV, 28, 237, 325, 364.
-
- NESSELRODE (le comte A. DE), 396.
-
- NEUMANN (Philippe, baron), LXXI, 32, 33, 55, 84, 91, 110, 118,
- 121, 123, 138, 140, 146, 149, 155, 157, 158, 178, 191, 195, 199,
- 205, 206, 209, 232, 236, 290, 291, 292, 296, 317.
-
- NEUMANN (Augusta Sommerset, baronne), 32.
-
- NICOLAS Ier PAVLOVITCH, empereur de Russie, c, XXXII, 96, 206,
- 317, 318, 341, 345, 349, 353, 354, 357, 358, 359, 366, 368, 398.
-
- NICOLAS MIKHAÏLOVITCH (le grand-duc), i, XXIV, XXXI, XXXIII, 155,
- 397, 398.
-
- NICOULLAUD (Charles), 395.
-
-
- O
-
- ŒTTINGER, 21, 32, 52, 56, 66, 79, 83, 89, 98, 111, 132, 147, 150,
- 237, 246, 268, 271, 273, 286.
-
- OLDENBOURG (le duc D'). Voir Auguste (Frédéric-Paul).
-
- OPPIZONI (Charles, cardinal), 246.
-
- ORLÉANS (Louise-Marie-Adélaïde de Bourbon-Penthièvre, duchesse
- douairière D'), 155.
-
- ORLÉANS (le duc D'). Voir Louis-Philippe.
-
- OSTERMANN (Mme), 367.
-
- OTTENFELS-GSCHWIND (François-Xavier, baron D'), 333.
-
- OUVAROFF (Fédor Pétrovitch, comte), 79, 80, 82.
-
-
- P
-
- PAHLEN (Pierre, comte), XXXIV.
-
- PALFFY (Jean-Charles, comte), 55.
-
- PALLADIO (Andréa), 243.
-
- PALMELLA-SOUSA-HOLSTEIN (don Pedro, marquis DE), LIV.
-
- PALMERSTON (Henry-John Temple,
- Lord), 211, 338, 339, 351, 352, 353, 354, 357, 366, 370.
-
- PALMSTIERNA (Nils-Frédéric, baron DE), diplomate suédois, 132.
-
- PANIZZI, 211.
-
- PARIS (A.-B.), XLII.
-
- PARISCH (David), banquier, LX.
-
- PARME (le duc DE). Voir Charles-Louis.
-
- PASQUIER (Étienne-Denis, baron), 115, 321, 322, 323, 401.
-
- PAUL Ier PÉTROVITCH, empereur de Russie, XXXI, XXXII, XXXIII,
- XXXIV, 10, 136, 206, 227, 391.
-
- PEEL (Sir Robert), 70, 338, 365.
-
- PEEL (Lady Alice), 392.
-
- PÈNE (Henry DE), 396.
-
- PFEFFEL DE KRIEGELSTEIN (Christian-Hubert, baron), 89.
-
- PHILIPPE, duc de Parme, 141.
-
- PICHLER (Luigi), graveur sur médailles, 107, 133.
-
- PIE VI (Jean-Ange Braschi), Pape, 305.
-
- PIE VII (Grégoire-Louis-Barnabé Chiaramonti), Pape, f, LXXII, 84,
- 194, 275, 276.
-
- PIERRE LE GRAND, empereur de Russie, 63.
-
- PIERRE D'ALCANTARA-Antoine-Joseph, prince héréditaire de Portugal,
- depuis empereur du Brésil, XVIII.
-
- PISANI (Paul), X.
-
- PITT (William), 56.
-
- PLATONI, musicien, 253.
-
- POLLIO, XIII.
-
- POLOVTSOFF (Alexandre), 63, 115, 402.
-
- PONSONBY (John, baron, puis vicomte), 114.
-
- PONSONBY (Élisabeth-Frances Villiers, Lady), 114, 144.
-
- PORTOGALLO, musicien, 253.
-
- POSSE DE GAUGREBEN. Voir Gaugreben et Lieven.
-
- POTEMKIN, XXIV.
-
- POTENS, 251.
-
- POZZO DI BORGO (Charles-André, comte), XXXIX, 115, 116, 154, 210,
- 328.
-
- PRITCHARD, 365.
-
- PUSLOWSKI (le comte), j, LIV, LXIV, 398.
-
-
- Q
-
- QUÉRARD (Joseph-Marie), 400.
-
-
- R
-
- RADCLIFFE (William), 140.
-
- RADCLIFFE (Anna Ward, Mme), romancière, 139.
-
- RADET (le général), 275.
-
- RAIKES (Thomas), 338, 339.
-
- RAIKES (Harriet), 339.
-
- RAMBAUD (Alfred), 206.
-
- RAPHAËL (Raffaello Sanzio), 276, 279.
-
- REBORA (le général), j, I, 370, 397.
-
- RÉCAMIER (Mme), II, XXVI.
-
- RECHBERG (Jean-Bernard, comte DE), 379.
-
- REEVE (Henry), 394.
-
- REICHSTADT (Napoléon-François-Charles-Joseph, duc DE), 230.
-
- RÉMUSAT (Mme DE), XXIV, 401.
-
- RÉMUSAT (Paul DE), XXIV, 401.
-
- RÉVÉREND (le vicomte), 261.
-
- RICHELIEU (le maréchal DE), 254.
-
- RICHELIEU (Armand-Emmanuel-Sophie-Septimanie du Plessis, duc DE),
- LVI, 10, 14, 114, 115, 125, 181, 228, 301.
-
- RICHTER (Jean-Paul), 48, 387.
-
- RIVIÈRE (le marquis DE), ambassadeur de France à Constantinople,
- 181, 182.
-
- ROBERTS, peintre anglais, 369.
-
- ROBINSON (Lionel G.), VII, XXXVIII, XLIV, 138, 162, 338, 350, 391,
- 392, 398.
-
- ROHAN-GUÉMÉNÉE (Jules-Armand-Louis, prince DE), premier mari de la
- duchesse de Sagan, 110.
-
- ROMILLY (Sir Samuel), 124.
-
- ROSSINI (Gioacchino), 249.
-
- ROTHSCHILD (Anselme, baron DE), 324.
-
- ROTHSCHILD (James, baron DE), 368, 373.
-
- RUFFO (le commandeur, puis prince Alvar), 131, 261, 325.
-
- RUSSELL (John, Lord), 124, 211.
-
-
- S
-
- SAGAN (Catherine-Frédérique-Wilhelmine de Biren, princesse de
- Courlande, duchesse DE), f, XXVI, XXVII, XXVIII, 69, 97, 110,
- 111, 112, 148, 196, 197, 198, 207, 208, 244.
-
- SAGAN (Dorothée de Biren, princesse de Courlande, comtesse puis
- duchesse de Talleyrand-Périgord, duchesse de Dino, puis, après
- la mort de la précédente, duchesse DE). Voir Talleyrand-Périgord.
-
- SAINT-AULAIRE (famille DE), 369.
-
- SAINT-AULAIRE (Louis-Clair de Beaupoil, comte DE), 371, 372, 375.
-
- SAINT-MAURICE (Ch. DE), 399.
-
- SALM (la princesse DE), LXI.
-
- SAND (Charles-Louis), 295, 313.
-
- SANDOR (Maurice, comte), XXI.
-
- SANDOR (Léontine-Pauline-Marie de Metternich, comtesse), épouse du
- précédent, XXI, 59, 379.
-
- SANDWICH (George-John Montagu, comte DE), 286.
-
- SANDWICH (Marianne-Julienne-Louise Corry, comtesse DE), 286.
-
- SAXE-SAALFELD-COBOURG (François-Frédéric-Antoine, duc DE), 50.
-
- SCHEWITSCH (lieutenant-général), XXXII.
-
- SCHEWITSCH (Marie de Benckendorff, Mme), XXX, XXXI, XXXII.
-
- SCHIEMANN (Théodor), XXXIV, 329, 330, 332, 391, 397.
-
- SCHMIDT-WEISSENFELS, 400.
-
- SCHNEIDER (Euloge), XII.
-
- SCHNITZLER (J.-H.), XXXII, 396.
-
- SCHŒNFELD (Louis, comte DE), 100.
-
- SCHUERMANS (Albert), XI.
-
- SCHULENBURG-WITZENBURG (Charles-Rodolphe, comte DE), troisième mari
- de la duchesse de Sagan, 110.
-
- SCHWARZEMBERG (la famille DE), 66.
-
- SCHWEBEL (Louis), 148.
-
- SEIGNOBOS (Charles), 56, 358.
-
- SEINGUERLET (E.), XII.
-
- SERRE (M. DE), 146, 156.
-
- SEVEROLI (Antoine-Gabriel), cardinal, 273.
-
- SEYDA-EFFENDI, 189.
-
- SEYMOUR (Lady), XLVII.
-
- SHAKESPEARE, 204.
-
- SIMON (J.-Frédéric), précepteur de Metternich, XII, XIII, XIV.
-
- SKAVRONSKI (général Paul), XXIV.
-
- SKAVRONSKA (Catherine Engelhardt, Mme), XXIV.
-
- SKAVRONSKA (Catherine Pavlovna). Voir Bagration.
-
- SNEYD (Ralph), XXXI, XLV, XLIX, L, 392.
-
- SOREL (Albert), XIV, XVII.
-
- SOUZA-BOTELHO (José-Maria DE), 139.
-
- SOUZA (Adélaïde Filleul, Mme DE), 139, 140.
-
- STADION (Philippe, comte DE), XVI.
-
- STAËL-HOLSTEIN (le baron DE), 186.
-
- STAËL-HOLSTEIN (Anne-Louise-Germaine Necker, baronne DE), f, LXXII,
- 186.
-
- STAFFORD (le premier marquis DE), 185.
-
- STAUDENHEIM (Jacob, chevalier DE), médecin de Metternich, 220, 229,
- 230.
-
- STEIGENTESCH (Auguste-Ernest, baron DE), LXIV, 28.
-
- STENDMANN (Georges), 11.
-
- STEPHANIE-Louise-Adrienne de Beauharnais, grande-duchesse de Bade,
- 82.
-
- STEWART (Robert), Voir Castlereagh.
-
- STEWART (Charles William, Lord), ambassadeur d'Angleterre à Vienne,
- 60, 61, 88, 97, 106, 107, 109, 110, 111, 169, 173, 205, 226, 299.
-
- STEWART (Lady), née Darnley, première femme du précédent, 61.
-
- STEWART (Francès-Anne Vane-Tempest, Lady), deuxième femme du
- précédent, 61, 107, 169, 299.
-
- STOCKMAR (Christian-Frédéric, baron DE), XLV, XLVI, 393.
-
- STOCKMAR (Ernest, baron DE), XLVI, 393.
-
- STRATFORD CANNING DE REDCLIFFE (Vicomte), 352, 353.
-
- STROBL VON RAVELSBERG (F.), IX, XXIV, 6, 66, 98, 111, 148, 224,
- 248, 382, 383, 400.
-
- STROGONOFF (Grégoire, baron), 327.
-
- STUART (Sir Charles), ambassadeur d'Angleterre à Paris, 69.
-
- STUART (Lady), 356, 397.
-
- SUTHERLAND (le duc DE), 390.
-
- SUTHERLAND (la duchesse DE), 359.
-
-
- T
-
- TAAFE (la famille), 379.
-
- TALBOT (Master), 114.
-
- TALBOT (Miss), 114.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Charles-Maurice, prince DE), II, XVIII, XXVII,
- XXXVI, XL, XLVII, XLVIII, XLIX, LII, 111, 139, 354, 355, 359, 368,
- 369, 394.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Archambaud-Joseph, duc DE), frère du précédent,
- 368.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Edmond comte, puis duc DE), duc de Dino, fils
- du précédent, 111.
-
- TALLEYRAND-PÉRIGORD (Dorothée de Biren, princesse de Courlande,
- comtesse, puis duchesse DE), duchesse de Dino, duchesse de Sagan
- après la mort de sa sœur, XXVII, XLVIII, LII, 111, 355, 368, 369.
-
- TATISTCHEFF (Dmitri Pavlovitch), 324, 328.
-
- TAYLOR (Mrs), 299.
-
- TCHERNYCHEFF (le comte, depuis prince Alexandre Ivanovitch), 82, 83.
-
- THÉODOSE Ier, empereur romain, 281.
-
- THIERS (Louis-Adolphe), XLVIII, LIV, 360.
-
- THORVALDSEN (Bertel), 83, 84, 133, 277.
-
- THUGUT (François, baron DE), XVI.
-
- TOLSTOÏ (Jacques), 370, 397.
-
- TRAUTTMANSDORFF (le comte DE), XVI.
-
- TRAUTTMANSDORFF (Weichard-Joseph, comte DE), 147.
-
- TRAUTTMANSDORFF (Marie-Thaddée, comte DE), cardinal, 147.
-
- TROUBETZKOÏ (le prince Vassili Serguéïévitch), deuxième mari de
- la duchesse de Sagan, 110, 196.
-
- TROUBETZKOÏ (le prince), 96.
-
- TROUBETZKOÏ (la princesse Lise), XXX, 395.
-
- TRUBERT, (M.), XLII.
-
-
- U
-
- UNGER, graveur, 9.
-
- UWAROW (Sergius), XXXII, 396.
-
-
- V
-
- VALENTINIEN II, empereur, 281.
-
- VAN DER MEYLEN (G.), 356.
-
- VANE-TEMPEST (Sir Harry), 61, 169.
-
- VANE-TEMPEST (Frances-Anne). Voir Stewart.
-
- VARNHAGEN VON ENSE (K. A.), 401.
-
- VICTORIA, reine d'Angleterre, 51, 53, 361, 395.
-
- VIÉTINHOF (le baron), XXXIII.
-
- VIÉTINHOF (Catherine Andréïevna de Lieven, baronne), XXXIII.
-
- VIGNOLA (Giacomo Barozzio da), 273.
-
- VILLAFRANCA (le comte DE). Voir Charles-Louis, duc de Parme.
-
- VILLAFRANCA (le marquis DE), ami du comte de Montemolin, fils de
- Don Carlos, XLIII.
-
- VILLIERS (George), plus tard comte Clarendon, 352, 366.
-
- VLAKONZTKY (le postelnik), 131.
-
- VOGT (Nicolas), X.
-
-
- W
-
- WALDERDORFF (Adalbert DE), prince abbé de Fulda, 47.
-
- WALISZEWSKY (K.), XXXII.
-
- WALLIS (Joseph, comte DE), 55, 63.
-
- WAROCQUÉ (Raoul), j, 356, 397.
-
- WATTS (G.-F.), peintre anglais, 398.
-
- WEIGALL (Lady Rose), 395.
-
- WELLINGTON (Arthur Wellesley, duc DE), LXIX, 6, 14, 22, 26, 70, 72,
- 79, 90, 94, 95, 262, 263, 297, 298, 325, 338, 339, 344, 345, 347,
- 348, 349, 350, 351, 357, 393, 395.
-
- WELLINGTON (le duc DE), fils du précédent, 339, 393.
-
- WESTMORELAND (John Fane, comte DE), 78.
-
- WHITBREAD (Samuel), 56, 57.
-
- WILDENSTEIN, propriétaire à Aix-la-Chapelle, 10.
-
- WINDISCHGRAETZ (Alfred-Candide-Ferdinand, comte, puis prince DE),
- 51, 52.
-
- WINDISCHGRAETZ (Marie-Eléonore-Philippine-Louise de Schwarzenberg,
- princesse DE), épouse du précédent, 52.
-
- WINDISCHGRAETZ (Marie-Thérèse DE), sœur du prince Alfred. Voir
- Arenberg.
-
- WINDISCHGRAETZ (Sophie-Louise-Wilhelmine DE), sœur de la
- précédente. Voir Lœwenstein-Rochefort.
-
- WINDISCHGRAETZ (Eulalie-Flore-Auguste DE), sœur des précédentes,
- 52.
-
- WOLKONSKY (la princesse), née Benckendorff, XXXI.
-
- WRIGHT (H.), graveur anglais, 398.
-
- WÜRTEMBERG (Sophie-Dorothée princesse DE). Voir Marie Féodorovna.
-
- WÜRTEMBERG (Ferdinand-Auguste-Frédéric, duc DE), VIII.
-
- WÜRTEMBERG (Pauline de Metternich, duchesse DE), épouse du
- précédent, VIII.
-
-
- Y
-
- YARMOUTH (Francis Seymour, comte DE), 212.
-
-
- Z
-
- ZEIDLER, musicien, 253.
-
- ZICHY (la famille), 66.
-
- ZICHY (le comte), LX, LXIV, 28.
-
- ZICHY (François, comte), 66.
-
- ZICHY (Marie-Wilhelmine dite Molly Ferraris, comtesse), épouse du
- précédent, 66, 334.
-
- ZICHY-FERRARIS (Mélanie-Marie-Antoinette), fille des précédents,
- troisième femme de Metternich. Voir ce dernier nom.
-
- ZICHY-FERRARIS (Mélanie), épouse du prince Paul de Metternich.
- Voir ce dernier nom.
-
- ZICHY (Joseph, comte), 382.
-
- ZICHY (Mélanie de Metternich, comtesse), épouse du précédent, 382.
-
- ZONDADARI (Antoine-Félix, cardinal), 271.
-
- ZOUBOFF (le comte), XXXIII.
-
-
-
-
-ERRATUM
-
-
-P. 193. Mettre le rappel de note [1] après _Dischingen_.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- Préface de M. Arthur CHUQUET _a_
-
- INTRODUCTION I
-
- Lettres du Prince de Metternich 1
-
- Conclusion 313
-
- Sources 389
-
- Index des noms de personnes 403
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
-
-Rue Garancière, 8
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Lettres du prince de Metternich à l
- comtesse de Lieven, 1818-1819 1818-, by Klemens Wenzel von Metternich
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DU PRINCE DE METTERNICH ***
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