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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Haine d'amour - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: November 21, 2015 [EBook #50521] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées - ainsi: a^b et a^{bc}. - - - - - Haine d’Amour - - - - - DU MÊME AUTEUR - - -_POÉSIE_ - - FLEURS D’AVRIL, ouvrage couronné par l’Académie française, - 1 vol. 3 » - - SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le grand prix de - poésie à l’Académie française, 1 vol. » 75 - - UN MYSTÉRIEUX AMOUR. 1 vol. 3 50 - - RÊVES ET VISIONS, ouvrage couronné par l’Académie française. - 1 vol. 3 » - - POUR LES PAUVRES. 1 vol. in-4º papier vergé 3 » - - -_ROMAN_ - - LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par l’Académie - française. 1 vol. 3 50 - - L’AMANT DE GENEVIÈVE. 1 vol. 3 50 - - MARCELLE. 1 vol. 3 50 - - AMOUR D’AUJOURD’HUI. 1 vol. 3 50 - - NÉVROSÉE. 1 vol. 3 50 - - UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol. 3 50 - - PASSION SLAVE. 1 vol. 3 50 - - JUSTICE DE FEMME. 1 vol. 3 50 - - L’AUBERGE DES SAULES, illustré par Jeanne Lemerre et Henri - Pille. 1 vol. 9 » - - -_TRADUCTION_ - - LORD BYRON, Œuvres complètes. Tome I (_Heures d’Oisiveté_, - _Childe Harold_) précédé d’un _Essai sur Lord Byron_. - 1 vol. in-12, papier vélin, orné d’un portrait de Lord Byron. 6 » - - Tome II (_Le Giaour_, _La Fiancée d’Abydos_, _Le Corsaire_, - _Lara_, etc.). Traduction couronnée par l’Académie française. 6 » - - -_SOUS PRESSE_ - - LORD BYRON, tome III 1 vol. - - STERNE, _Voyage sentimental_ (traduction nouvelle) 1 vol. - - - _Tous droits réservés._ - - - - - _DANIEL LESUEUR_ - - Haine d’Amour - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCC XCIV - - -[Illustration] - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - Page - - CHAPITRE I. 1 - - CHAPITRE II. 44 - - CHAPITRE III. 77 - - CHAPITRE IV. 98 - - CHAPITRE V. 141 - - CHAPITRE VI. 175 - - CHAPITRE VII. 198 - - CHAPITRE VIII. 223 - - CHAPITRE IX. 274 - - CHAPITRE X. 288 - - CHAPITRE XI. 314 - - CHAPITRE XII. 322 - - CHAPITRE XIII. 350 - - CHAPITRE XIV. 367 - - CHAPITRE XV. 404 - - CHAPITRE XVI. 411 - - - - -Haine d’Amour - - - - -I - - -SOUS un soleil tendre, mouillé de brumes légères, par un matin charmant -d’avril, un landau de grande remise descendait les Champs-Élysées. Au -premier coup d’œil, on reconnaissait la classique voiture de noce,—non -pas la berline doublée de satin blanc et aux lanternes argentées -des mariées de boutique, mais l’équipage plus sobre que préfère la -bourgeoisie à prétentions mondaines, et qui généralement s’accompagne -d’un petit coupé pour les époux. - -La destination de ce landau se trahissait d’ailleurs moins par -l’astiquage des harnais un peu fatigués, par la toilette soignée -des chevaux et par on ne sait quel air de gala, que par l’éclair -d’une cravate et d’un plastron blancs, que l’on voyait étinceler à -l’intérieur, entre les revers d’un habit noir. - -Un jeune homme, dans un angle du large véhicule, s’enfonçait et -s’effaçait, comme gêné, à cette heure matinale et parmi l’activité -ambiante, par son costume de soirée, que dissimulait à peine un élégant -par-dessus clair. Certainement ce jeune homme avait devant lui quelque -journée de bombance et de paresse; aussi put-il voir s’allumer d’envie, -sur son passage, le regard des employés qui s’arrêtaient une seconde, -avant d’entrer, avec un soupir d’ennui, sous le porche du Ministère de -la Marine. - -Pourtant c’était à une véritable corvée—telle du moins il la désignait -en lui-même—que se rendait Vincent de Villenoise. - -Garçon d’honneur!... Quelle fonction dépourvue de sens et d’intérêt, -décorée de quel titre absurde!—«Je suis garçon d’honneur!» Pouvait-on, -sans les faire suivre d’une exclamation énervée, formuler ces trois -mots d’un jargon ridicule,—ces trois mots qui représentaient pour lui -quinze heures de piétinement, de parade et de fadaises?... - -Et c’était pour cela, pour ce supplice bête, que Vincent renonçait au -programme ordinaire d’une de ses journées: à sa promenade à cheval dans -les allées du Bois; à quelque intéressant assaut chez Ruzé ou à deux -ou trois bons cartons chez Gastinne; et surtout à ses chers moments -de rêverie et d’étude, dans la pénombre recueillie de son immense et -sévère cabinet de travail, au premier étage de son hôtel, rue Jean -Goujon! Il le voyait, son hôtel, qu’il venait à peine de quitter. Il se -tenait devant la porte... Il y rentrait par la pensée... Il montait le -large escalier, où, sur la moquette, ses pas s’assourdissaient... Il -pénétrait dans sa pièce préférée, dans son sanctuaire d’âme... Et tout -de suite, de la multitude des volumes alignés le long des murs, comme -des œuvres artistiques çà et là dispersées, émanait, vers son esprit -impersonnel et attentif, tout ce que l’humanité, à travers les âges, -élabora de réflexions, de chimères et d’hypothèses. Sur son bureau, -il apercevait un livre ouvert, un livre latin: les _Astronomiques_ -de Manilius. Puis, à côté, des feuillets couverts d’écriture: la -traduction commencée,—cette traduction qui devait, en faisant mieux -connaître le poète romain, mettre à sa véritable place, à côté de -Lucrèce, ce philosophe de fatalisme et d’impassibilité que fut Manilius. - -Vincent regretta de n’être point devant ce bureau, la plume suspendue -sur ces feuillets, prête à tracer, puis à raturer souvent, les mots -laborieux. Mais le caractère même de ses travaux de prédilection, à ce -moment, le frappa d’une tristesse. - -«Traduire... Jamais produire...» soupira-t-il. - -Car—il en avait conscience, trop clairement—sa ferveur, sa docilité -d’érudit, venaient de son manque d’originalité intellectuelle, de sa -radicale impuissance à créer. - -Vincent de Villenoise avait la curiosité de la pensée des autres. Il -n’était pas possédé par cette curiosité différente, celle de l’inconnu, -qui précipite un esprit en avant, dans les abîmes et malgré les -vertiges, en lui inspirant, au contraire, le dédain de ce que déjà les -autres ont exploré, découvert. - -Mais, comme—dans ce landau qui le menait chercher une invitée de la -noce—il énonçait avec mélancolie cette espèce de jeu de mots, devise -forcée de son intelligence: «Traduire... Jamais produire...» ses yeux -rencontrèrent une affiche. Et la coïncidence lui parut tellement -saisissante d’ironie, que Vincent rit à demi-voix, comme avec une -personne vivante, de la moquerie que lui lançaient les choses. - -Elle était, cette affiche, d’une vulgarité criante. - -Étalée sur la palissade en planches où s’enfermaient les travaux d’une -maison en construction, elle représentait une gigantesque et rutilante -bouteille, se détachant comme en relief sur un fond du jaune le plus -vif. Une étiquette enroulée aux flancs de cette bouteille portait deux -mots, écrits en lettres d’un pied: APÉRITIF BERTET. Et, tout au bas, -sur le fond jaune, on lisait encore cette recommandation, d’un style -tellement concis qu’elle en devenait inoubliable: _Le meilleur des -apéritifs_. - -C’était tout. Mais cette affiche-là, Vincent savait qu’à la première -palissade en planches de la prochaine maison en construction il -allait la retrouver; que, s’il prenait un train quelconque, pour -n’importe quelle direction, l’affiche flamboierait devant ses yeux à -toutes les stations de la ligne; que, s’il descendait en n’importe -quelle ville d’Europe, il verrait surgir l’affiche le long des murs; -qu’il apercevrait des réductions de l’affiche aux vitres de tous -les cafés; que, dans les théâtres, il verrait descendre l’affiche, -pendant l’entr’acte, avec le rideau-annonce. Il savait encore que, -s’il s’embarquait sur un paquebot, dans un port quelconque, l’affiche, -reproduite sur toile vernie, et circonscrite en un cadre de bois, -voyagerait avec lui, suspendue dans un coin de la salle à manger; -que, s’il abordait au Caire, dans les Indes, au Japon, ou jusque dans -quelque île à peine explorée des archipels océaniens, la première chose -qui frapperait ses regards dès qu’il aurait mis pied à terre, ce serait -la bouteille de pourpre sur fond d’or, avec son cachet de cire en -guise de cimier, l’écartèlement de son étiquette blanche, et sa devise -en exergue: _Le meilleur des apéritifs_. Car cette affiche paraissait -être le blason du monde civilisé, de ce monde moderne qui pourrait -cependant plus que tout autre se passer d’apéritif, tant est dévorante -la faim de jouissances qui le rend esclave de ses entrailles. - -«Traduire... Jamais produire...» répéta Vincent de Villenoise. «Mon -père, lui, a produit quelque chose... l’APÉRITIF BERTET.» C’est avec -une ironie à l’égard de cette facile invention, un mouvement de -rage contre sa propre impuissance et d’humeur contre l’insolence de -cette énorme affiche suggestionnant l’humanité avec deux mots et la -silhouette d’une bouteille, que le jeune homme émit pour lui-même cette -réflexion. Cependant il était injuste, puisque son immense fortune, son -hôtel de la rue Jean Goujon, son château de Villenoise—dont, après les -formalités légales, son père, Armand Bertet, avait pris et lui avait -légué le nom,—tout, jusqu’à son instruction raffinée, jusqu’à ses -studieux loisirs, était sorti de la panse arrondie de cette purpurine -bouteille. Pourquoi donc la haïssait-il, souffrait-il tant de la -voir?... Au point que s’il eût connu quelque région habitable où ne se -fussent point glissées les réclames de l’APÉRITIF BERTET, Vincent s’y -serait réfugié; non pas pour toujours—il aimait trop Paris—mais de -temps à autre, en guise de cure morale, pour éliminer de son organisme -le jaune et le rouge de cette affiche, dont la sensation l’exaspérait. - -Peut-être... (bien que l’accoutumance au bien-être et l’ingratitude -envers ses causes soient tellement naturelles qu’il semble inutile de -les expliquer), peut-être Vincent de Villenoise sentait-il confusément -que, malgré son rôle de corne d’abondance, la bouteille de l’affiche -avait eu des torts envers lui. Sans cet incroyable flot d’or que, de -ses gros flancs de verre glauque, de son goulot commun, elle avait -déversé dans la misérable arrière-boutique d’Armand Bertet, le petit -Vincent aurait reçu une éducation bien différente. Au lieu d’être, -pendant dix-huit ans, comprimé dans le moule où se réalise le type du -«monsieur» et du «savant», tel que le concevait son père,—l’ancien -garçon épicier Armand, devenu Bertet le marchand de produits chimiques, -puis M. Bertet l’inventeur de l’apéritif, puis M. Bertet de Villenoise, -directeur d’usine, et enfin M. de Villenoise, châtelain et maire -de sa commune;—au lieu d’avoir plié sa souple intelligence et son -trop docile caractère à la discipline du lycée, des précepteurs -particuliers, de l’École Normale et de l’École de Droit; au lieu de -n’avoir vu rien de plus glorieux au monde que le maximum des points -dans les examens, que les soutenances de thèse, que les titres de -docteur et d’agrégé, Vincent eût de bonne heure engagé la lutte pour -la vie. Et quelque chose lui disait que, dans cette lutte, il n’eût -pas été vaincu. Doué comme il l’était, comme il l’avait montré dès sa -petite enfance, peut-être ne lui avait-il manqué qu’un peu de volonté, -un certain esprit d’initiative pour devenir vraiment «quelqu’un». -Mais cette volonté, cet esprit d’initiative, doivent, avec le genre -d’éducation moderne, être poussés jusqu’à l’indépendance outrée, -l’instinct de contradiction, la révolte, pour ne pas s’éteindre sous -l’effroyable amas des idées toutes pensées et des opinions toutes -faites, sous l’amoncellement des connaissances tout élaborées, et -dans le laminoir des examens identiques écrasant à la même mesure -les esprits les plus dissemblables. C’est même sans doute parce -que de telles qualités d’énergie triomphent seulement lorsqu’elles -ont l’exagération d’un défaut, que tous les hommes illustres sont -contraints d’avouer aux enfants, dans les distributions de prix, qu’ils -ont été des «cancres» au collège. Vérité presque à coup sûr, mais -vérité bien dangereuse à dire devant des auditeurs de douze ans. - -Vincent de Villenoise, loin d’être un cancre, avait porté sur son -front d’adolescent tous les lauriers universitaires. Bien légères, -ces couronnes de papier doré! Toutefois de quel poids fabuleux, de -quel cercle de plomb elles écrasent et enserrent de plus en plus -l’intelligence humaine, la volonté humaine! Heureusement on ne les -propose pas partout comme but suprême aux efforts des générations qui -grandissent. - -De pareilles réflexions s’ébauchaient à peine, en ce matin d’avril, -dans l’esprit de M. de Villenoise, tandis que le landau de noce le -transportait vers une personne inconnue de lui, M^{me} Pirard, qu’il -devait ramener chez le général Méricourt, où le cortège s’assemblait. -Pourtant, il avait déjà craint de découvrir en lui-même une certaine -impuissance à vouloir; et cette crainte lui redevenait sensible -précisément parce qu’il allait assister, ce jour-là même, au mariage de -son meilleur ami, Robert Dalgrand, avec M^{lle} Lucienne Méricourt, la -fille du général. - -Oui, Robert se mariait. Robert avait pu prendre cette détermination -énorme de changer radicalement sa vie, de risquer son bonheur, pour -une seule chance de bonheur plus grand, contre vingt chances de -malheur possible. Robert avait accepté de jouer sa sécurité morale, -son indépendance, tout son avenir, à pile ou face, avec l’inconnu -pour enjeu. Et cela tranquillement, presque brusquement, sans les -hésitations, les retards, les tourments d’incertitude qui, pour -Vincent, eussent accompagné un acte d’une telle importance. - -Se marier!... Depuis deux ans que sa trentaine avait sonné, Vincent, -parfois, avait entrevu ce que pourrait devenir son existence s’il -parvenait à hausser sa volonté jusqu’à une décision pareille. Mais, -outre que des circonstances très spéciales semblaient—à son point de -vue du moins—lui interdire de songer au mariage, son antipathie pour -les résolutions irréparables et l’insuffisance des données d’après -lesquelles se serait déterminé son choix, suffisaient pour couper court -aux fantaisies nuptiales de son imagination. - -Il admirait donc Robert—comme un homme qui a peur de l’eau admire le -nageur qui pique une tête: sans l’envier précisément. - -Cependant M. de Villenoise n’eut pas le loisir d’analyser pourquoi -son état d’esprit tournait à un vague mécontentement de lui-même. Il -arrivait chez cette M^{me} Pirard, qu’on l’envoyait quérir,—une tante -veuve d’un certain âge, qui le fit attendre assez longtemps au salon -parce que sa toilette n’était pas terminée. Tandis que, dans le secret -de la chambre à coucher, la couturière élargissait à la hâte un corsage -de satin grenat dans lequel, au dernier moment, la dame ne pouvait -pas entrer, Vincent, qui, machinalement, feuilletait des albums de -photographies, profita de sa solitude pour bâiller jusqu’aux larmes; -puis il murmura entre ses dents: - -«Sacristi! voilà des corvées qui convertiraient à l’union libre!» - -Mais la veuve parut, montrant, sous les frisures grisonnantes de ses -cheveux, un visage presque aussi grenat que sa cuirasse de satin. -La couturière venait de lui dire: «Madame ne porte pas trente ans.» -Et la grosse personne, qui savourait cette phrase, fut saisie d’un -attendrissement à se trouver tout à coup face à face avec un jeune -homme. Vincent, à sa vue, se leva, reprit sur une table son claque, -dont le ressort serrait un de ses gants, et s’inclina, sans se douter -que, sous ce corsage sanglé à outrance, un cœur encore sensible venait -de précipiter ses battements, au grand risque d’une congestion pour la -dame. Pourtant, si, lorsqu’elle eut soupiré très fort pour reprendre sa -respiration et qu’il la suivit à travers l’antichambre et l’escalier, -Vincent se fût avisé du danger de suffocation qu’elle venait de courir, -il eût peut-être volontiers convenu tout bas que sa jolie barbe en -était cause. - -C’était sa coquetterie, en effet, et le principal charme de sa -physionomie, cette fine mousse blonde, qui, savamment taillée, -allongeait en pointe son visage, foisonnait et frisait au-dessus de sa -lèvre, et s’en allait, presque rasée vers le haut des joues, se perdre -en léger coup d’estompe sous les cheveux à peine plus foncés. C’était -elle qui donnait de la douceur à ses yeux bruns, de l’affinement à ses -traits, un air d’élégance et d’énergie à toute sa personne. Grâce à -cette barbe si bien plantée, coupée avec art, Vincent avait la tête -amoureuse et martiale d’un gentilhomme du XVI^e siècle, et pouvait -porter crânement son nom de Villenoise. D’ailleurs, à part une secrète -prédilection pour ce mâle ornement de son visage, le jeune homme -n’avait aucune fatuité. - -Remonté en voiture, cette fois à côté de la grosse M^{me} Pirard, il -faisait des efforts pour écouter poliment. Car elle jugeait à propos -de causer. Vincent ne s’intéressait guère aux détails qu’elle lui -donnait sur la famille de son cousin le général. Et il s’exaspérait -intérieurement à l’idée que ce bavardage n’était que le commencement -d’un supplice destiné à se prolonger jusqu’à minuit. Mais, s’apercevant -qu’il ne lui donnait pas la réplique, la dame le questionna -directement. Elle voulut savoir quelle était la demoiselle d’honneur de -M. de Villenoise. - -—M^{lle} Gilberte Méricourt, madame. - -—Ah! ma petite Gilberte... La sœur de Lucienne. Car vous savez sans -doute que la fiancée de votre ami s’appelle Lucienne? - -—Je l’avais oublié, madame. - -—Tiens! Et vous avez retenu le nom de Gilberte? - -—C’est que je l’avais écrit... pour le faire broder sur un mouchoir -que je lui offre, comme c’est l’usage, avec le bouquet. - -—Vous connaissez déjà mes deux petites cousines? - -—Je les ai vues une fois, avec leur père, à l’Opéra. Mon ami Robert -Dalgrand m’a conduit dans leur loge. - -—Une fois?... C’est tout?... Vous n’étiez donc pas à la soirée de -contrat? - -—Non, madame. Je vais dans le monde aussi peu que possible. -Aujourd’hui, si ce n’était pas pour le meilleur de mes camarades -d’enfance... - -—Oh! votre amitié pour M. Dalgrand remonte aux années de collège? - -—D’école communale, madame. J’ai suivi l’école avant d’entrer au lycée. - -—Et M. Dalgrand a continué d’être votre compagnon d’études? - -—Robert Dalgrand n’a jamais suivi les cours du lycée, madame. - -—Où donc a-t-il passé ses examens? - -—Il n’a jamais passé d’examens, madame. - -La stupéfaction et le désappointement se peignirent sur les traits de -M^{me} Pirard. Elle demanda, en baissant la voix, comme s’il se fût agi -pour M. Dalgrand d’une circonstance déshonorante: - -—Est-ce que mon cousin, M. Méricourt, le sait? - -—Le général, madame, connaît toute la vie du fiancé de sa fille. - -—Pauvre Lucienne! murmura M^{me} Pirard. Pourvu que cet homme la rende -heureuse! - -—Cela dépendra beaucoup de M^{lle} Lucienne, remarqua Vincent. - -—Oh! reprit M^{me} Pirard en pinçant les lèvres, ma cousine est une -jeune personne si supérieure! Elle a tous ses brevets. Le plus grand -malheur pour elle serait de tomber sur un mari d’esprit peu cultivé, -qui ne la comprendrait pas, qui la ferait végéter dans un milieu -vulgaire... - -M. de Villenoise, en ce moment, s’amusait. Aussi laissait-il M^{me} -Pirard exhaler son hostilité subite et sa méfiance contre ce Robert -Dalgrand qui ne rentrait plus à ses yeux dans aucun compartiment -du casier social. Pas de diplômes!... Et on lui donnait le titre -d’ingénieur! Mais c’était donc un imposteur, un aventurier, cet -homme-là, quelque chevalier d’industrie! Et il osait épouser la -fille d’un général! D’où sortait-il? Avait-on seulement pris des -renseignements? La grosse dame ne pouvait se retenir de montrer toutes -ses craintes même devant l’ami intime de cet inquiétant personnage. -Elle les résuma dans un soupir: - -—Moi qui le trouvais si bien! Et l’on m’assurait que c’est un garçon -très distingué! - -—Plus que distingué, madame, dit Vincent d’une voix douce. Il a du -génie. - -M^{me} Pirard le regarda et, du coup, suspendit l’averse de ses -paroles. Ce jeune homme à la barbe blonde se moquait d’elle, -évidemment. Mais pourquoi? N’avait-elle pas parlé en femme sensée, en -parente soucieuse du bonheur de sa jeune cousine et plus au fait des -choses de ce monde qu’un général manœuvrant dans la vie civile comme -un hanneton dans une carafe? Elle fut si visiblement déconcertée que M. -de Villenoise eut pitié d’elle. En quelques mots—quitte à n’être pas -compris—il lui fit le portrait de Robert Dalgrand. - -Non, c’était vrai, son ami n’avait même point passé le baccalauréat, -et se trouverait fort en peine pour décliner _rosa_, la rose. Mais -cela ne l’empêchait pas d’être l’un des grands constructeurs de son -temps, et d’avoir établi des voies ferrées, élevé des viaducs, jeté -des ponts sur des rivières, plus rapidement et à moins de frais qu’on -ne l’avait fait avant lui. Ses succès venaient surtout de son habileté -merveilleuse à manier les hommes, de la faculté qu’il possédait de -faire accomplir à vingt ouvriers, sans excès de travail, la besogne -de cinquante. Mais la science ne lui manquait pas. Oh! non point la -science superficielle et encyclopédique des écoles dites «spéciales»... -Mais les connaissances acquises par l’observation, par les expériences -progressives, par les voyages techniques. Tout petit garçon, dans -l’atelier où son père, l’ouvrier Dalgrand, réparait des machines pour -une Compagnie de chemin de fer; plus tard, quand lui-même, après -l’obtention d’un simple certificat d’études, fut devenu l’un des -employés inférieurs de cette Compagnie, Robert trouvait des aliments -à sa passion pour la mécanique. Ce qu’il admirait surtout, ce qui -remplissait ses rêves, c’étaient les colossales œuvres de fer, et aussi -l’activité formidable et précise des machines. Dès qu’il avait quelque -loisir, il profitait des facilités de circulation que lui donnait son -emploi pour aller suivre sur place des travaux qui l’intéressaient. -Parfois il risquait des conseils, élaborait des projets, dressait des -plans. On finit par le retirer des bureaux, par lui confier une équipe -de terrassiers; et, quand il eut achevé en deux semaines un nivellement -pour lequel un ingénieur sorti de l’École des Mines demandait un -mois avec le double d’hommes, ce fut un étonnement. Mais aussitôt -des jalousies l’entravèrent. Des chefs et sous-chefs, plus ou moins -brevetés, se scandalisèrent devant la supériorité de cet indépendant -sur des professionnels; la hiérarchie menacée entra en lutte avec lui. -Robert céda, quitta l’Europe. Aussi bien, une occasion s’offrait; un -ingénieur qui partait pour établir une voie ferrée en Asie Mineure -l’emmena comme contremaître. Cet homme pensait exploiter le jeune -Dalgrand; mais celui-ci ne fut pas dupe. Connaissant les devis de son -patron, il en combina d’autres, où les dépenses se trouvaient réduites -des deux tiers. Il se faisait fort de gagner plusieurs kilomètres -sur la longueur de la ligne, sans avoir à creuser des terrains plus -résistants, et de se servir exclusivement d’ouvriers indigènes, qui -coûtaient fort peu, sans prolonger d’un seul jour le temps calculé -pour des Européens, que l’on eût engagés à grands frais. L’ingénieur -craignit qu’il ne portât son projet aux ministres du Sultan avant que -le sien, à lui, fût agréé de façon officielle. Il lui proposa une -association. Robert y consentit. Malgré toutes les finesses de son -collaborateur, il réalisa des bénéfices considérables. Ce fut pour lui -le commencement de la fortune. Depuis lors—c’est-à-dire au cours de -dix années—le nom de Robert Dalgrand s’était attaché à des travaux -dont quelques-uns comptaient parmi les plus hardis de ce dernier quart -de siècle. Mais la plupart avaient été exécutés à l’étranger. Aussi -la célébrité du jeune homme, d’ailleurs assez spéciale, n’était-elle -pas établie à Paris, où l’on n’admet guère, à quelques éclatantes -exceptions près, que les gloires du boulevard. Aujourd’hui Robert avait -trente-trois ans, il était riche, et il nourrissait une ambition: -c’était de se consacrer à quelque œuvre française, de vaincre au -profit de sa renommée les préjugés d’une patrie où fleurissaient à son -encontre la hiérarchie, le fonctionnarisme et les diplômes. - -Vincent de Villenoise achevait à peine d’ébaucher ce récit, quand le -landau s’arrêta devant la maison du boulevard Malesherbes où demeurait -le général Méricourt. D’autres voitures, du même style banal, mêlées -de quelques victorias ou coupés de maître, stationnaient en longue -file au bord du trottoir. Près de la porte cochère, des badauds -s’attroupaient. Un petit patronnet, sa manne sur la tête, ricana -lorsqu’il eut vu passer M^{me} Pirard: - -—Ah! là, là... Mince de tourte!... J’vas recommander le moule au -patron. - -En bas, le vestibule était transformé en un buisson de plantes vertes, -entre lesquelles un passage donnait accès à l’escalier. C’était une -grande maison de rapport, dont le général n’occupait que le troisième -étage. Aux deux premiers paliers, parmi d’autres plantes vertes, les -locataires entr’ouvraient leurs portes pour voir descendre le cortège. - -M^{me} Pirard s’arrêta; la respiration lui manquait. Vincent saisit cet -instant pour lui dire: - -—Pardon... Mais je ne suis pas au courant de la famille... Je ne -voudrais pas commettre d’impair. La générale Méricourt est morte, -n’est-ce pas? - -La dame inclina la tête, désespérant de dire: «Oui». Et elle n’avait -pas encore repris haleine assez pour parler quand, avec elle, Vincent -de Villenoise entra dans le grand salon. - -Une foule de toilettes claires mêlées à des habits noirs papillotèrent -devant les yeux du jeune homme. Il hésitait. Mais tout de suite -quelqu’un s’avança, lui prit la main, et la lui serra d’une telle -étreinte qu’il en fut remué. C’était Robert Dalgrand. - -—Toi, enfin!... mon cher Vincent... Quel bonheur! - -—Mon vieux Robert... Tous mes vœux, tu sais... De toute mon âme!... - -A dire cela, de Villenoise s’émut lui-même, en découvrant avec quelle -vivacité de désir, quelle chaleur d’affection, il souhaitait le bonheur -de son ami. L’ennui qu’il éprouvait tout à l’heure de la «corvée» de -cette noce s’effaçait dans la commotion profonde de cette poignée de -main. - -Troublé de se sentir brusquement tout autre, il s’inclinait maintenant -devant le général. Celui-ci était en costume civil, n’ayant pas remis -son uniforme depuis plus de deux ans qu’il avait pris sa retraite. -C’était un homme âgé, marié fort tard, et connu pour le culte qu’il -gardait à la mémoire de sa femme, comme pour la passion de tendresse -dont il enveloppait ses deux filles. Vincent remarqua sa haute taille, -sa grosse moustache blanche, ses petits yeux expressifs et bons, puis, -à son cou, la cravate rouge de la Légion d’honneur. - -Mais aussitôt Robert l’entraînait à l’écart. - -—Je suis heureux, Vincent... Oh! si tu savais comme je suis heureux! - -A cette affirmation, une sorte de frisson interne refroidit M. de -Villenoise. L’ardeur qu’il avait mise à souhaiter la félicité de son -ami venait-elle donc de ce que, tout à l’heure encore, il doutait de -cette félicité? D’où procède cette vague mais indéniable souffrance que -cause l’affirmation trop éclatante du bonheur des autres? Est-ce la -jalousie simple et basse, ou le sentiment que notre existence et notre -affection sont alors réduites au minimum d’importance pour eux? - -Comme son ami s’éloignait pour souhaiter la bienvenue à d’autres -personnes, Vincent le suivit du regard. - -Le héros de la fête dépassait plus ou moins par la taille tous les -hommes qui se trouvaient là. Le général seul était presque aussi -grand que lui. Mais le général, auprès de son futur gendre, semblait -un peuplier dans le voisinage d’un chêne. Robert avait des épaules -proportionnées à sa haute stature, des membres d’athlète, dont on -voyait, sous le drap fin de l’habit noir, jouer les muscles avec une -aisance robuste qui n’était pas sans grâce; hors de son col blanc -s’érigeait un cou solide, et, surmontant ce cou, une tête brune et -douce, aux traits réguliers, aux yeux d’enfant. Il portait la barbe, -ainsi que son ami de Villenoise, mais une barbe plus drue, moins -élégante, et foncée comme la coque d’une châtaigne mûre. C’était un -superbe garçon, chez qui peut-être on eût découvert plus vite que chez -l’autre les traces de l’hérédité plébéienne. La simplicité de ses -manières, l’intelligence de sa physionomie, le charme persuasif de sa -voix, lui donnaient, il est vrai, une toute particulière distinction. -Mais il n’avait pas l’affinement que de Villenoise devait à de plus -lointaines habitudes de luxe ainsi qu’à tous les sports les plus -choisis de l’esprit et du corps. - -Cependant, parmi les nombreux invités réunis dans ce salon, les -conversations languissaient; les yeux se tournaient vers une porte -intérieure; des messieurs regardaient leur montre; la mariée se faisait -attendre. Et sa sœur Gilberte, la demoiselle d’honneur de Vincent, -l’aidait sans doute à terminer sa toilette, car le jeune homme l’avait -en vain demandée à Robert. - -Lui seul, de Villenoise, ne sentait pas cet énervement de l’heure qui -passe, car, ne connaissant personne parmi tout ce monde, il s’enfonçait -en lui-même, se perdait dans ses souvenirs d’enfance, où se mêlait -l’image de Dalgrand. - -Dans ce recul, cette image lui paraissait presque plus familière. -En effet, durant les dernières années, Robert, ayant vécu presque -constamment hors de France, s’enveloppait d’un peu d’inconnu pour -l’affection dépaysée de son ancien camarade. - -Maintenant Vincent le revoyait gamin de six ans, dans la cour de -l’école communale, qui lui tendait la moitié de sa tartine de quatre -heures. - -Oh! cette moitié de tartine... Parfois elle avait apaisé les affres -d’une faim véritable chez le chétif garçonnet qu’il était alors -lui-même. Car la misère, chez les Bertet, avait été épouvantable, alors -que, pour lancer l’apéritif, l’inventeur en arrivait aux expédients -désespérés. La réclame, après avoir dévoré le fonds de commerce, -les économies, le crédit du négociant, absorbait les meubles, les -vêtements, la nourriture du ménage: elle épuisa le sang et la vie -de M^{me} Bertet, qui en mourut. Et nulle clientèle ne venait à -l’apéritif. Alors, comme il ne pouvait pas en vendre, son inventeur -en donna. Il distribua sa liqueur aux cafetiers, aux débitants de -boissons; il en fit charger à bord des navires, qui l’emportèrent -dans le monde entier. Les marchands, désormais ayant tout à gagner, -forcèrent la vente. Et la hantise du mot finalement opéra... C’était -bien sur cela qu’il avait compté, le petit droguiste que ses voisins -traitaient de fou. Il jouait une martingale avec la destinée. -L’important était—comme pour toute martingale—qu’il pût renouveler -ses enjeux jusqu’à ce que la chance eût tourné. Il ne possédait plus un -centime, et il cherchait autour de son taudis un clou pour se pendre, -quand la première commande lui arriva. Le lendemain il en vint dix, -le surlendemain trente... Et ce fut une marée sans reflux: le flot -des millions monta, creva sa porte, envahit tout. A peine avait-il -agrandi son établissement, qu’il lui fallait agrandir encore, jusqu’à -ce qu’il acquît le château et fonda l’usine de Villenoise, cette usine -où travaillait, à l’heure même, pour son fils et son héritier unique, -une population d’ouvriers. - -Plus d’une fois Vincent avait repassé dans son esprit les péripéties de -cette étrange fortune, mais jamais avec des évocations de détails plus -précises qu’en cette matinée de noce, où il regardait aller et venir, -parmi le chatoyant fouillis des robes de soie et de velours, la grande -silhouette aux gestes tranquilles de son ancien camarade. - -Enfin une porte, au fond, s’ouvrit toute grande; un remous creusa -la foule des invités, sur les lèvres desquels courut un murmure de -sympathie et d’admiration. Et, tout à coup, M. de Villenoise vit -s’avancer, d’une démarche muette et glissante, la plus charmante -incarnation de la grâce virginale, de l’innocence et du ravissement. - -C’était la mariée, celle qui se nommait encore M^{lle} Lucienne -Méricourt, et qui, dans une heure, s’appellerait M^{me} Robert Dalgrand. - -Sous son voile de tulle, aussi léger qu’une vapeur, on voyait, sur ses -joues délicatement roses, l’ombre de ses cils abaissés. Sa bouche, -dans un indéfinissable sourire, trahissait la joie qui lui remplissait -l’âme. Quelque chose d’adorable et de suave émanait de ce sourire, -à cause de la pudeur qui s’efforçait de fermer les fines lèvres -et de l’extase qui les entr’ouvrait. Quand on avait vu ce sourire, -qui prenait le cœur tout d’abord, les regards, irrésistiblement, se -portaient vers la petite touffe d’oranger presque perdue dans les -fortes ondes des cheveux châtain clair. Et la signification de cette -fleurette, couronnant toute cette vivante et mouvante blancheur, -effaçait les autres pensées. Une curiosité aiguë s’emparait des -spectateurs... Curiosité qui, par son objet et sa nature, par les -images qu’elle évoquait, eût, sous le masque d’élégance, intérieurement -ramené tous ces êtres à des instincts d’animalité brutale, si -pour chacun ne s’y fussent mêlés des souvenirs, des espérances, -des déceptions, et cette fumée de mélancolie qui, dans le cœur, -invinciblement s’élève devant tous les mystères humains. - -Lucienne, saluant de la tête sans lever les yeux sur personne, marcha -droit vers son père. Elle lui prit le bras, à deux mains, d’une façon -câline. Et le général, pour donner le signal du départ, eut un geste -brusque de commandement militaire, sans doute parce qu’il redoutait -quelque assaut de son émotion. - -Un jeune homme, debout à la porte, se mit à faire l’appel des noms, -deux par deux, suivant l’ordre où les couples devaient descendre et -prendre place dans les voitures. - -M. Méricourt sortit en tête avec Lucienne. La longue traîne de satin -blanc mit un intervalle. Puis l’on vit s’avancer, donnant le bras à -une dame, le premier témoin de la mariée,—un chef d’armée célèbre, -également en costume civil, mais avec le cordon de grand-croix en -sautoir sous son gilet. Robert Dalgrand venait ensuite, accompagné de -sa mère,—grande vieille femme, aux traits rustiques, un peu durs, mais -empreints d’une singulière dignité. - -Cette ancienne paysanne, veuve d’un ouvrier mécanicien, ne montrait ni -gaucherie ni étonnement dans ce milieu supérieur où son fils l’avait -élevée par son génie et où il allait lui donner pour bru la fille d’un -général. C’est que M^{me} Dalgrand était trop la mère de Robert par -la lucidité de l’intelligence et l’énergie de la volonté pour n’avoir -pas pressenti devant son enfant quelque merveilleux avenir, et pour ne -pas s’être inconsciemment préparée de longue date à tenir partout et -toujours sa place à côté de lui. - -A la voir passer, toute droite et fière, avec son air de matrone -biblique, Vincent recommençait à se souvenir, à rêvasser, l’esprit -perdu au fil de sa songerie. Mais tout à coup il entendit son nom et -tressaillit; on l’appelait avec sa demoiselle d’honneur. - -«M. Vincent de Villenoise... M^{lle} Gilberte Méricourt.» - -Où était-elle? Comment allait-il savoir? Il se retourna, effaré. - -Tout près de lui, une jeune fille lui souriait, tendant la main pour -lui prendre le bras. Mais, dans sa surprise, il ne songeait pas à -l’offrir. Elle lui dit: - -—Vous ne me reconnaissez pas?... Venez, dépêchons-nous! - -D’elle-même, elle posa la main sur sa manche, l’entraîna presque -vers l’escalier. Alors il crut devoir lui exprimer quelque plaisir -d’être son cavalier pour la journée entière. La phrase lui vint -plus spontanée, plus sincère qu’il ne l’aurait attendue un instant -auparavant. Son appréhension d’une corvée disparaissait devant le désir -de produire une impression favorable. - -M^{lle} Gilberte répondit: - -—Moi aussi, je suis contente de vous avoir pour garçon d’honneur. -Tous, nous vous aimons déjà. M. Dalgrand nous a tant parlé de vous! - -Ils descendirent. Comme elle lui donnait le bras, leurs deux têtes -se trouvaient si proches qu’il n’osait la regarder. Il ne voyait -que le bouquet et l’aumônière qu’elle tenait à la main:—un bouquet -tout blanc, garni comme une collerette par le point à l’aiguille du -mouchoir que M. de Villenoise avait choisi très beau pour nouer autour -de ces fleurs, et une aumônière faite de la même étoffe que sa robe -et attachée par les mêmes rubans. Ils étaient, ces rubans et cette -robe, de deux nuances délicieuses: l’étoffe, du ton jaune pâle, presque -blanc, de l’avoine mûre; et les étroites bandes de velours, du vert -tendre et argenté de cette avoine avant que le soleil l’ait rendue -bonne pour la moisson. Le chapeau de paille portait des nœuds de ce -velours et des touffes de primevères de la même couleur que la robe. -Tout de suite, dès qu’il avait aperçu la jeune fille debout à son côté, -M. de Villenoise avait eu les yeux comme caressés par l’harmonie et la -fraîcheur de cette toilette. - -Mais ce fut seulement une fois installé en face d’elle, dans le landau, -qu’il eut la vision distincte de M^{lle} Gilberte Méricourt. - -Encore... fut-ce bien la vision distincte?... Voit-on jamais d’une -façon précise les êtres ou les objets dont le premier abord provoque -l’éveil d’un sentiment? Ce qui attire ou ce qui éloigne fortement le -cœur a-t-il jamais pour le regard cette netteté de couleurs et de -contours qui supporte la description? - -Ce que Gilberte avait de plus séduisant, c’était le coloris plein de -délicatesse et d’éclat de son teint, de ses yeux, de ses cheveux, -de ses lèvres, de ses dents. Le brun profond, le rose vif, le blanc -nacré, contrastaient et s’avivaient sur sa physionomie, dans une -splendeur indicible de jeunesse. La pourpre de sa bouche un peu -grande fleurissait sur des dents éblouissantes; ses sourcils foncés -soulignaient son front blanc; les narines de son petit nez irrégulier -mais joli prenaient, comme l’ourlet de ses fines oreilles, des -transparences rosées de coquillage; et la masse de sa chevelure d’un -brun franc se relevait sur sa nuque pâle et soyeuse, où s’estompaient -quelques courtes mèches frisottantes. Ses prunelles mêmes n’offraient -pas une de ces nuances indécises, changeantes ou troublées, qu’ont si -souvent les yeux humains; elles étaient d’une couleur sombre et pure, -comme les yeux des gazelles. - - * * * * * - -Durant le court trajet du boulevard Malesherbes à la mairie de la rue -d’Anjou, M^{lle} Gilberte ne parla pas à Vincent. Quand on fut descendu -de voiture et que le cortège, au bas de l’escalier, se forma pour -monter à la salle des mariages, le jeune homme sentit comme un souffle -de plaisir lui caresser le cœur au moment où, de nouveau, elle glissa -un bras sous le sien. - -Ce qu’il éprouvait l’étonna. Mais il trouva la sensation douce et, pour -ne pas la faire évanouir, se refusa tout de suite à l’analyser. Et -aussitôt, dans ses manières avec Gilberte, se montra cette grâce émue, -qui, même silencieuse, devient pour une femme le plus vif et le plus -éloquent hommage. - -Pendant la cérémonie du mariage civil, comme le maire lisait les -articles du code, Vincent, dont le regard porté droit devant lui, en -apparence, épiait de côté sa demoiselle d’honneur, crut voir pâlir ce -visage au teint si fin. Il se tourna vers elle avec une expression de -sollicitude. La jeune fille ne remarqua même pas son mouvement. Mais -Lucienne et son fiancé se levèrent pour prononcer le «oui» qui devait -les unir. Alors le sang reparut au visage de Gilberte, et, en même -temps, deux gouttes brillantes vinrent lui mouiller les cils. - -Vincent ne put s’empêcher de s’avancer en s’inclinant vers elle, pour -rencontrer son regard et se faire, par les yeux au moins, le confident -de ce chagrin naïf. Et il fut charmé de la voir lui sourire, en -secouant la tête d’un geste imperceptible, le doigt levé jusqu’à ses -lèvres comme pour lui recommander le silence. C’était entre eux un -petit secret d’émotion, et c’était aussi une promesse de délicate et -confiante causerie, car il lui demanderait, et elle lui dirait sans -doute, de quelle intime source avaient jailli ces deux larmes. - -Déjà le cortège se reformait pour se rendre à l’église de la Madeleine. -Assis de nouveau l’un en face de l’autre dans le landau, Gilberte et -Vincent ne se parlaient guère plus que dans le premier trajet; mais -à plusieurs reprises leurs yeux se cherchèrent; et il lui sembla -remarquer qu’elle se reposait, par la confidence plaintive que lui -envoyait son regard, de la gaieté dont elle faisait montre avec tout le -monde, et surtout lorsqu’elle se trouvait à proximité de son père ou de -sa sœur. - -Décidément, M. de Villenoise ne jugeait plus ennuyeux son rôle de -garçon d’honneur. Un intérêt très vif captivait son imagination. La -jolie fille dont il devait s’occuper matériellement à toute minute -n’absorbait pas moins désormais sa pensée intime que son attention -superficielle. Et ce n’était pas seulement par le petit mystère d’une -tristesse qu’elle dissimulait à tous hors à lui-même, c’était par le -simple mouvement de sa personne gracieuse, par des tours de tête, -par des finesses d’expression, par des sourires divers suivant les -interlocuteurs, par des agenouillements à l’église, avec un joli geste -des épaules et l’inclinaison de sa nuque si blanche sous ses vivants et -lourds cheveux bruns. - -«Est-ce qu’elle est pieuse?» se demandait Vincent, debout près de la -jeune fille prosternée. «Que dit-elle à Dieu dans ce moment? Que se -passe-t-il dans cette petite tête? Comment envisage-t-elle le mariage -de sa sœur? Elle rêve du sien peut-être?... Qu’en attend-elle?» - -Dans toute autre circonstance, cette sorte de curiosité eût éloigné -mentalement le jeune homme de M^{lle} Méricourt. Sous l’artificielle -candeur des jeunes filles, Vincent devinait avec une sorte d’effroi -l’extravagance de leurs rêves, dont c’est le triste rôle du mari de les -désillusionner; et il se sentait parfaitement résolu à ne jamais jouer -ce rôle. Pour rien au monde il n’eût voulu associer à son existence un -de ces pauvres êtres, qui en sont réduits à la ruse pour deviner la -vie, où, brusquement ensuite, on les jette, sans transition entre la -brutalité de cette vie et le vague univers providentiel et maniéré, -dans lequel on les tenait en cage. Il les plaignait et les dédaignait, -comme des créatures factices, dont la femme, plus tard, se dégagera -sous l’influence de la passion et de la vie, mais qui, dans leur -uniforme insignifiance, ne peuvent donner à prévoir ce que sera cette -femme un jour. - -Et voilà, parce que Gilberte Méricourt avait un certain visage, un -certain regard, et, sur sa peau fraîche, certaines nuances exquises, -que Vincent commençait à lui prêter une valeur intime, déniée de parti -pris à toutes ses pareilles. - -Peut-être aussi subissait-il la suggestion de la cérémonie religieuse, -dont la beauté, la solennité, donnaient tant d’importance au mariage -qui s’accomplissait là, et tant de prix, par suite, à la virginité, -qui se symbolisait toute blanche, devant les somptuosités de l’autel, -éblouissant d’orfèvreries, de lumières et de fleurs. - -Lorsque Robert Dalgrand glissa l’alliance au doigt de Lucienne, dont -la petite main dégantée mit une rose lueur de chair sous le nuage -mystique du voile, M. de Villenoise éprouva comme une vague nostalgie, -comme un mécontentement de sa propre existence, et un désir indistinct -de quelque chose qui lui aurait manqué. - -Un instant après, le suisse étant venu s’incliner devant lui, en -murmurant deux ou trois mots, il vit Gilberte se lever. Elle lui tendit -son bouquet, et il comprit qu’il s’agissait de faire la quête. Alors -il prit une main de la jeune fille, qui, de l’autre, présentait son -aumônière. Elle allait de rang en rang, se penchait en allongeant -le bras d’un geste souple, et se redressait avec un sourire de -remerciement, tandis que les pièces de métal tintaient en tombant les -unes sur les autres. Et cela recommençait toujours, car la vaste église -était remplie de monde; quand ils eurent fini d’un côté il leur fallut -changer de main et remonter dans l’autre sens. - -Or c’était justement les minutes que Vincent considérait d’avance avec -le plus d’appréhension dans cette journée de noce, celles de cette -quête, où le garçon d’honneur ne peut tenir que la plus gauche des -attitudes, tandis que la demoiselle exhibe sa toilette et se soucie de -recueillir plus d’œillades admiratives pour elle-même que de pièces -blanches pour la paroisse. - -Maintenant, s’il leur reprochait quelque chose, à ces minutes -charmantes, c’était de fuir trop vite. Il marchait dans un rêve très -doux, pas à pas sur ce tapis rouge d’église, avec la main de cette -jolie fille appuyée sur sa main. Quand Gilberte s’inclinait pour tendre -l’aumônière aux personnes les plus éloignées, Vincent serrait un peu -les doigts pour la retenir et sentait au bras le poids de son jeune -corps; puis il pliait le coude et la redressait en l’attirant vers -lui. Et il éprouvait la sensation d’être très loin, seul avec elle, -et de lui prêter, d’une façon efficace, nécessaire, la protection de -sa force. Lorsque la quête fut finie, tous deux revenus à leur place, -et que M^{lle} Méricourt s’isola pour s’agenouiller sur le prie-Dieu, -Vincent eut comme un tressaillement de réveil, comme un serrement de -cœur désappointé. - - * * * * * - -Pourtant, au cours de cette journée qu’il avait prévue si longue -et qui passa comme un éclair,—au lunch, et durant la réception de -l’après-midi chez le général, et au dîner de l’Hôtel Continental où -elle fut sa voisine, et dans le bal où la valse les enlaça,—il ne lui -fit pas la cour. Aussi fut-il étonné de surprendre par instants, dans -les yeux bruns de Gilberte, comme un rayonnement attendri qui répondait -à quelque chose au fond de son âme à lui, quelque chose qu’il ne -s’expliquait pas et qu’il ne croyait pas avoir trahi le moins du monde. -Toutefois, c’était bien une réponse et non point une offensive de -coquetterie, ce joli regard un peu moqueur, un peu troublé, mais d’une -si spontanée confiance, dont parfois elle accueillit celles de ses -phrases qu’il aurait jugées les plus banales. M. de Villenoise commença -donc—mais bien tard—à se surveiller avec rigueur; car, s’étant -interdit, pour des raisons qu’il s’imaginait indestructibles, de songer -au mariage, il s’interdisait également de laisser deviner à cette jeune -fille l’immense sympathie qu’elle lui inspirait. - -Ils parlèrent ensemble fort peu d’ailleurs, la parole ne servant à -rien lorsque entrent en jeu les mystérieuses affinités d’où va naître -l’amour. Cette façon de se consulter sur ses goûts réciproques, de -découvrir que l’on aime l’un et l’autre la musique ou les voyages, que -l’on éprouve un égal ennui dans les réunions mondaines et qu’on leur -préfère la solitude des bois et autres beautés de la nature; tous ces -préliminaires d’une attraction simultanée ne sont que des symptômes, -sous couleur d’être des moyens. On ne se plaît pas parce que l’on s’est -exprimé des penchants identiques; mais on s’exprime des penchants -identiques, et même on croit les posséder, parce que l’on se plaît ou -que l’on veut se plaire. - -M. de Villenoise apprit donc, sans que son cœur, déjà secrètement -touché, en battît plus ou moins vite, que Gilberte ne prenait aucun -plaisir aux quadrilles, mais trouvait la valse une chose très -amusante; qu’elle avait encore des professeurs de littérature anglaise, -de piano et d’italien; qu’elle adorait l’Opéra-Comique, mais qu’elle -préférait l’équitation. - -Il était beaucoup plus curieux de savoir pourquoi elle avait pleuré à -la mairie et pourquoi son visage, à plusieurs reprises, s’était voilé -d’une tristesse contre laquelle elle semblait se défendre. - -Comme elle ne pouvait guère lui parler confidentiellement que pendant -qu’ils dansaient, ce fut en valsant qu’elle le lui expliqua. - -—Ma sœur Lucienne et moi, dit-elle, nous ne nous quittions jamais. -Nos leçons, nos promenades, nos emplettes, nous les faisions ensemble. -Qu’est-ce que je vais devenir sans ma petite Luce? Voyez-vous, -monsieur, quand j’y pense, la vie me semble tellement triste que je -voudrais mourir. - -Il sourit à ce mot, que prononcent si vite les désespoirs de la -vingtième année. - -Elle reprit: - -—Vous ne me croyez pas? C’est parce que vous n’avez pas de sœur. -Mais l’idée de retrouver sa chambre vide!... (La voix de Gilberte -s’étrangla.) Ah! si ce n’était pas pour mon père... je voudrais -vraiment mourir ce soir. - -—Mais vous vous marierez à votre tour. - -Elle rougit, haussa légèrement les épaules. - -—Bah! qui sait? - -—Comment, qui sait? dit-il en riant. Auriez-vous prononcé des vœux -devant l’autel de sainte Catherine? - -—Oh! non. - -—Alors? - -Elle se tut d’un petit air mystérieux. M. de Villenoise insista. - -—Vous voulez savoir?... dit-elle avec un regard sincère de ses beaux -yeux bruns. Eh bien, moi, je ne consentirai à me marier que comme -Lucienne, seulement avec quelqu’un qui me plaira tout à fait. - -—Et... vous ne prévoyez donc pas qu’on puisse vous plaire... tout à -fait? - -Elle répondit—peut-être un peu trop vivement: - -—Oh! si... - -Puis elle resta interdite une seconde, rougit plus fort, et ajouta: - -—Mais je connais bien la vie, allez. Celui qui me plaira, je ne lui -plairai pas. C’est toujours ainsi. - -—Toujours?... Non. Voyez votre sœur et mon ami Robert. - -—Oh! Lucienne est plus jolie et meilleure que moi. D’ailleurs, il y a -des exceptions. Et cette chance-là ne se rencontrera pas deux fois dans -une même famille. - -—Vous êtes donc modeste, mademoiselle Gilberte? Voilà une qualité -presque invraisemblable chez une jeune fille. - -—Ces pauvres jeunes filles! Vous avez l’air de leur en vouloir. -Qu’est-ce qu’elles vous ont fait? - -—Elles me font peur. - -Gilberte eut un rire d’enfant. - -—Quelle plaisanterie! Ainsi, moi, est-ce que je vous fais peur? - -—Plus que vous ne croyez. - -Gilberte baissa les yeux et un silence suivit. Comme ils étaient l’un -devant l’autre dans un angle du salon et que la musique faisait encore -tourner les autres couples, elle leva les mains et lui dit: - -—Valsons. - -Il l’entraîna d’un élan presque rageur, fâché contre lui-même et aussi -contre elle, sans savoir au juste pourquoi. - -Mais tout à coup, après avoir ramené la jeune fille à sa place, M. de -Villenoise s’aperçut que les mariés étaient partis. Alors il eut la -vision du coupé qui emportait Robert et Lucienne. Il se les imagina, -dans l’ombre de cette voiture close, savourant les premières minutes -de solitude. Il se représenta la lenteur et l’hésitation des premières -tendresses... Et cette virginale robe blanche enserrée par ce robuste -bras vêtu de drap noir... D’un grand effort, il tâcha de réveiller son -scepticisme à l’égard du mariage, son culte pour l’indépendance et sa -haine de tout lien, en même temps que sa méfiance des virginités de -corps obtenues par l’atrophie ou la déviation des âmes. Il ne put pas. -Tout cela faisait place à un malaise de désir indistinct, à un sourd -désenchantement de ce qui, jusque-là, suffisait à occuper sa fantaisie, -sinon à lui remplir le cœur. - -Cependant, le général, désireux de se retirer, cherchait sa fille -cadette. Il s’arrêta devant le garçon d’honneur de Gilberte, qui se -leva aussitôt. - -—Je n’ai pas eu le loisir de causer avec vous, monsieur, dit le -vieillard. Je le regrette. Mon gendre nous a dit de vous tant de bien! -Mais nous nous retrouverons. Vous êtes des nôtres désormais. - -—Mon général, c’est beaucoup d’honneur... - -—Vous êtes un lettré, un travailleur, reprit M. Méricourt. Mon cousin, -le membre de l’Institut,—vous l’avez vu? le second témoin de ma fille -Lucienne,—estime beaucoup vos œuvres. J’admire cela infiniment chez un -jeune homme dans votre grande situation de fortune. Tant d’autres ne -songeraient qu’à s’amuser... - -—Mais cela m’amuse, mon général. - -M. Méricourt chercha une autre phrase d’éloge. Toutefois, sur ce -terrain, il était mal à l’aise, ne sachant pas au juste la nature -des travaux aux-quels se livrait Vincent, et se rappelant avoir -passé, dans la _Revue des Deux Mondes_, des articles signés de lui -sur «l’Alexandrinisme dans la littérature romaine». Le titre l’avait -effrayé; il ne les avait pas lus. - -Brusquement donc, il aborda un autre sujet. - -—Vous montiez, ces jours-ci, un beau cheval, monsieur. Il a des lignes -superbes, beaucoup de branche, des jambes de cerf; et il se rassemble, -m’a-t-il paru, à galoper sur le bord d’un chapeau. - -—Ah! ma jument alezane... Gipsy. Oui, une bonne bête. Où donc -l’avez-vous vue, mon général? - -—Au Bois. Je vous ai aperçu à plusieurs reprises. Mais... de loin. Car -vous ne fréquentez pas l’avenue des Poteaux, ni celle des Acacias. - -—Non, j’avoue que la foule... - -—Ne vous attire pas. Moi non plus. Du moins la foule des bipèdes. Mais -celle des quadrupèdes m’intéresse. Je connais tous les beaux chevaux de -Paris. J’aime à les rencontrer là. Puis ma fillette est contente de se -voir saluer par tous les officiers. - -—Alors M^{me} Dalgrand va se trouver privée. Car mon ami Robert... - -—Oh! interrompit le général—tombant au piège de Vincent, qui voulait -le faire parler de Gilberte,—ce n’est pas de ma fille aînée qu’il -s’agit. Lucienne est une écuyère médiocre; elle manque du feu sacré. -Mais c’est la petite!... On dirait qu’elle est née à cheval, cette -gamine-là. Vous la verrez... Elle est étonnante. - -—Est-ce que M^{lle} Gilberte aimerait chasser à courre? Nous avons ce -qu’il faut, dans mes modestes bois de Villenoise. - -—Merci, monsieur. Je vous suis bien reconnaissant. Mais ce sont là des -goûts de haut luxe que je ne voudrais pas lui donner. - -M. Méricourt expliqua même qu’il désirait plutôt modérer cette passion -chez Gilberte. Car pourrait-elle monter plus tard, quand elle serait -mariée? C’était douteux. Avec les jeunes filles et les difficultés de -leur établissement, on ne peut jamais savoir. Sans sa position spéciale -dans l’armée,—car il restait un maître et un arbitre en matière -d’équitation, et pouvait encore, par exceptionnelle faveur, choisir ses -montures dans les écuries de l’École Militaire,—sa fortune personnelle -ne lui permettrait guère, à lui comme à sa fille, que les rosses de -manège. Le général dit tout cela fort simplement, sauf l’allusion un -peu emphatique à sa renommée d’écuyer hors ligne, rival des comte -d’Aure et des Baucher. - -—Ah! jeune homme, je ne connais pas vos moyens, mais je ferais le -pari de rester encore, à mon âge, plus longtemps que vous en selle aux -allures vives, et de vous faire demander grâce. Aux dernières manœuvres -que j’ai dirigées,—il y a de cela quatre ans au plus,—je semais -derrière moi mes aides de camp... - -Lorsque le général abordait un sujet, il ne l’abandonnait pas de -sitôt. De sorte qu’au lieu d’emmener Gilberte, il laissa s’organiser -un cotillon: quelques figures improvisées seulement, car on manquait -d’accessoires. Les jeunes gens prirent des fleurs dans les corbeilles -pour les échanger avec les jeunes filles. Vincent reçut un brin de -réséda et la mission de danser avec la demoiselle qui portait un brin -semblable. Il la trouva tout de suite. C’était Gilberte. - -—Mais, dit-elle, avant de valser, nous devons échanger nos fleurs. - -Elle accepta celle du jeune homme, et, à son tour, lui fixa la sienne -au revers de l’habit. Puis ils valsèrent sans mot dire. Ensuite, comme -c’était la dernière danse et qu’une débandade s’opérait parmi les -invités, ils se dirent au revoir. - -Un instant après, comme un groupe de gens empêchait M. de Villenoise -d’approcher du vestiaire, il aperçut encore M^{lle} Méricourt à qui -l’on passait sa sortie de bal. Avant de la fermer, elle ôta les fleurs -du cotillon, épinglées sur son corsage, et qui, s’écrasant sous le -manteau, auraient taché sa robe délicate. Elle les enlevait vivement, -les laissait tomber à terre sans regarder autour d’elle, ne se sachant -pas observée par lui, qui s’effaçait derrière d’autres personnes. -Machinalement, il attendait qu’elle touchât le brin de réséda. Elle le -prit et parut le jeter comme les autres. Mais, lorsqu’une seconde après -elle éleva la main vers son cou pour remonter son col garni de plumes -frisées, Vincent aperçut distinctement la fleurette qu’elle dissimulait -dans sa paume. - -Un désir ardent le prit de s’assurer qu’elle la gardait pour de bon, -qu’elle l’emportait en souvenir. - -Il rejoignit la jeune fille et le général, s’inquiéta s’ils avaient -une voiture. Il avait commandé son coupé, et il le mettait à leur -disposition. M. Méricourt refusa, disant qu’il avait fait attendre un -des landaus de la noce. Déjà le chasseur de l’hôtel partait pour faire -entrer la voiture sous la voûte. - -Tandis que tous trois se tenaient sur le trottoir du péristyle, Vincent -remarqua que Gilberte gardait obstinément sa main droite cachée sous -sa sortie de bal, où elle l’avait glissée d’un geste vif en le voyant -s’approcher. - -Un fracas ébranla les murs; les pas des chevaux sonnèrent sur les -dalles, et, dans la cour, le landau tourna, s’arrêta devant eux. Alors -le jeune homme se découvrit pour accepter la main que lui offrait le -général. Comme il restait le bras à demi étendu, Gilberte comprit -qu’il attendait de sa part une semblable faveur. Gauchement, pour lui -présenter sa main libre, elle appuya du coude contre sa poitrine un -éventail qu’elle tenait. L’éventail glissa. Gilberte eut un mouvement -involontaire; et, sous la sortie de bal, une seconde écartée, M. de -Villenoise vit distinctement qu’elle n’avait pas lâché sa fleur. - -Ce fut sans doute à cause de cela que, dans son coupé, en revenant chez -lui, il ôta le brin de réséda piqué dans sa boutonnière, s’y caressa -la moustache avec un geste lent et rêveur de la tête, puis, l’étalant -de façon à le froisser aussi peu que possible, il le glissa dans son -porte-cartes. - - - - -II - - -LA rue Jean Goujon s’étendait, déserte et sèche, entre les façades de -ses maisons bleuies de nuit claire et écrasées de silence, lorsque le -coupé de M. de Villenoise y réveilla des sonorités inattendues. - -Il était une heure du matin. Tout dormait ou semblait dormir, dans ce -quartier riche, où l’épaisseur des murs doublés de tentures somptueuses -défend et appesantit le repos des habitants. Aussi la voix du cocher -sonna-t-elle avec une étrangeté presque lugubre quand il cria, tout à -travers cet engourdissement de sommeil: - -—La porte, s’il vous plaît! - -Après le déchirement de ce cri, tout sembla plus muet et plus mort. -Mais, presque aussitôt, deux battants s’écartèrent, ouvrant dans la -nuit une baie de clarté. La voiture s’y engouffra. Vincent mit pied à -terre dans un grand vestibule, où une seule lampe électrique, enfermée -dans un calice de verre jaune, éclairait le pied d’un escalier et -quelques palmes d’un camœrops gigantesque, en laissant au delà tout un -enfoncement d’obscurité. - -—Monsieur, dit un valet qui tendait un plateau sur lequel -apparaissait, parmi plusieurs lettres, le rectangle bleu d’un -télégramme, cette dépêche est arrivée voilà deux heures à peine. -Autrement, je l’aurais portée à Monsieur, soit chez M. Méricourt, soit -à l’Hôtel Continental. - -Vincent prit les papiers sans répondre, jeta un coup d’œil sur les -écritures des enveloppes; puis, sans se presser, il ouvrit la dépêche. -Comme il n’attendait rien de pénible ou d’heureux, ce télégramme, qui -cependant ne venait pas de Paris,—car ce n’était pas la carte fermée -des communications pneumatiques,—ne lui causait nul sursaut d’émotion -ou de curiosité. - -Il le lut d’un regard froid et continua de le regarder ensuite, sans -qu’à cette contemplation aucun éclair s’allumât dans ses prunelles. -Pourtant, il ne composait sa physionomie pour personne, pas même -pour Prosper, son valet de chambre, qui, aussitôt les lettres -remises, était monté dans le cabinet de toilette, afin de toucher le -commutateur des lumières électriques et de préparer l’eau chaude. - -La dépêche était datée de Cannes et contenait ces mots: - - _Portrait terminé. Serai à Paris dans trois ou quatre jours. Ne puis - plus attendre joie de vous revoir._ - - SABINE. - -Ces deux lignes, que composaient les caractères détachés et sans -expression du télégraphe, retenaient, comme par une fascination -morne, les regards et les pensées de Vincent. Le jeune homme restait -d’une immobilité de statue, sans un tressaillement de plaisir ou -d’impatience, sans un sourire, ou une nervosité, ou un dédain. A la -fin, une grande pitié triste monta dans ses yeux. Il murmura: - -—Pauvre femme! - -Puis il monta l’escalier, lentement, avec une hésitation de tout le -corps où se trahissait bien l’indécision, l’anémie de la volonté, qui -était comme la diathèse de son âme. - -Pourtant, il ne songeait point à s’imposer une ligne de conduite -nouvelle. Nul effort nécessaire ne sollicitait son énergie. Sa vie -était organisée suivant les exigences de certains devoirs aux-quels -Vincent ne rêvait point, même un instant, de se soustraire. Mais la -seule résolution d’examiner si, tout au fond de lui-même, un sentiment -ne venait pas de s’éveiller qui lui rendrait peut-être pénible -désormais l’accomplissement de tels devoirs, lui semblait difficile à -prendre. S’interroger virilement lui apparaissait comme essentiel et -cependant lui coûtait trop. Que deviendrait-il s’il découvrait qu’il -aimait, ou tout au moins qu’il était capable d’aimer?... Alors qu’il -avait cru si bien engourdir son cœur pour le livrer jusqu’à la mort, -sans flamme ardente mais toutefois sans regret, et comme l’acquit d’une -dette d’honneur, à cette Sabine, dont il avait involontairement brisé -la vie. - -Certes, il le lui devait, ce cœur. Et ce n’était pas trop, croyait-il, -payer la fantaisie passionnée que Sabine expiait de son côté par la -perte d’une fortune, d’un beau nom, et par l’ironique mépris dont -l’avait accablée le monde. - -Elle qui, durant huit années, fut la comtesse de Rovencourt, était, -depuis son divorce, redevenue tout simplement Sabine Marsan. Au lieu -de son ancien hôtel au parc Monceau, elle habitait un rez-de-chaussée -rue de la Pompe. Et tous les millions de M. de Villenoise, dont sa -fierté n’acceptait pas un centime, étaient impuissants à l’empêcher -de travailler pour vivre, de peindre des fleurs et des portraits à -l’aquarelle afin d’entretenir le modeste luxe qui, pour cette créature -dédaigneuse et fine, représentait le strict nécessaire. - -Il est vrai—et Vincent se l’était dit déjà, dans l’état de froide -clairvoyance où met la moindre parole maladroite d’une femme dont -on n’est plus épris,—il est vrai que cet étalage de labeur et de -rigoureuse dignité pouvait être un calcul pour contraindre Vincent à la -seule démarche qui lui eût permis de partager sa fortune avec Sabine, -c’est-à-dire au mariage. Mais certaines circonstances, fort atténuantes -pour lui, l’empêchaient de se croire tenu à une si complète réparation. -Et il restait réfractaire à toute suggestion tendant à le mener vers -un tel acte d’héroïsme, que sa très rigide et délicate conscience -elle-même jugeait exagéré. - -En effet, il avait eu jadis des raisons sérieuses de croire qu’il -n’était pas le premier homme pour qui la comtesse de Rovencourt eût -trompé son mari. Certains propos qui la lui firent croire presque -facile, et les coquetteries qu’elle se permit à son égard, plus encore -peut-être que la force d’un entraînement irrésistible, l’avaient -décidé à lui faire la cour. Et si le prestige du titre, si le reflet -de noblesse émané d’un très spécial milieu avait, pour l’héritier de -l’APÉRITIF, ajouté une forte séduction à la grâce très captivante -de Sabine, toutefois, même alors, il s’était rendu compte du rien -de cabotinage et de bohème dont cette femme sans race, épousée pour -sa beauté par le comte de Rovencourt, imprégnait l’atmosphère d’une -aristocratique résidence. - -Épouser Sabine... Chaque fois qu’un réveil de passion ou qu’une -crise de pitié tendre pour les souffrances d’orgueil devinées chez -sa maîtresse amenait M. de Villenoise à envisager cette résolution, -un souvenir, tout à coup, le faisait bondir en arrière. C’était -l’image d’une scène abominable: l’évocation du petit appartement que, -six années auparavant, il avait mis tant d’amoureuse coquetterie à -parer pour y recevoir la comtesse de Rovencourt, et dans lequel, un -inoubliable soir, il avait eu la rage et l’humiliation de la voir -s’écraser, dans la brutalisation de toutes ses pudeurs de femme, sous -le mépris de son mari et la curiosité froidement outrageante des -hommes de police. Ah! la dégradation dans son propre cœur de cette -malheureuse—dont pourtant il causait la honte—et le sentiment de -son impuissance à lui!... Jamais cela ne s’effacerait. Ce n’était pas -l’obstacle légal du flagrant délit qui empêchait M. de Villenoise de -donner son nom à Sabine. Car le comte de Rovencourt, satisfait par le -honteux châtiment de la constatation, n’avait pas été jusqu’à réclamer -la flétrissure d’un jugement correctionnel. Il avait retiré sa -plainte, et réclamé le divorce pour simple incompatibilité d’humeur, -sans alléguer l’adultère. Par pitié ou par dédain, il laissait à sa -femme coupable la possibilité d’épouser celui pour qui elle l’avait -trompé. Mais le scandale n’en avait pas moins amusé tout Paris. Et -l’écœurant souvenir n’en restait pas moins fixé dans le cœur de Vincent. - -Cette nuit, dans sa chambre, dans son grand lit drapé où vivement il -s’était réfugié pour mieux réfléchir, cette lassitude d’une liaison -rendue indissoluble par les circonstances lui courbatura l’âme tout à -coup, l’écrasa sous une pesanteur de fatalité. Ainsi donc Sabine allait -revenir... Dans trois jours, quatre au plus, Vincent recevrait un autre -télégramme—daté de Paris celui-là—ou bien quelque billet apporté -au galop par un commissionnaire. Alors il mettrait son chapeau, il -retournerait rue de la Pompe, il reprendrait les habitudes interrompues -pendant deux mois... Une minutieuse vision lui montrait tous les -détails de cette visite, semblable à tant d’autres qui suivraient... Il -se voyait quittant à pied son hôtel pour parcourir d’un pas hygiénique -le joli trajet de la rue Jean Goujon jusqu’à la mairie de Passy, toute -voisine de la maison où habitait M^{me} Marsan. Ce trajet, il en -connaissait les moindres accidents; sa mémoire faisait défiler devant -lui des physionomies familières de maisons, et des coins de verdures -pimpantes, des ovales éclatants de corbeilles fleuries, dans les petits -jardinets de l’avenue Henri Martin. Même en pensée, il s’attardait, -flânait dans ce décor parisien, observait les nuances changeantes -de l’heure ou de la saison, sans hâte bien vive d’arriver au but. -Pourtant, au coin de la rue de la Pompe, sa démarche se précipitait, -il parcourait allègrement les derniers mètres. C’est que, soudain, -il songeait à la bonne minute de l’accueil, à l’exclamation de joie -dont Sabine le saluerait, et à cette charmante silhouette de femme, -immobilisée d’émotion, debout dans ce cadre d’art et de fantaisie -qu’était l’atelier où elle passait presque toute son existence. - -Hélas! le court frisson d’attendrissement dont le secouait par avance -la spontanéité de l’étreinte, l’oubli de toutes les misères communes -dans la chaude joie du revoir, s’atténuait, s’évanouissait bien -vite sous l’anxiété de ce qui allait suivre. Il prévoyait trop le -recommencement de la sourde lutte où, depuis le divorce de Sabine, -tous deux, avec un acharnement absurde, piétinaient, écrasaient leur -pauvre amour. Car, si la maîtresse ne se consolait pas de sa déchéance, -l’amant ne lui pardonnait pas les droits que, de par cette déchéance, -elle croyait avoir sur lui. Et chacun faisait d’autant plus souffrir -l’autre, qu’ils avaient à leur disposition les armes par lesquelles -ils pouvaient réciproquement se blesser au plus profond du cœur. En -effet, la froide inertie de Vincent exaspérait l’âme impatiente et -passionnée de Sabine autant que l’âpre impétuosité de cette âme glaçait -et irritait M. de Villenoise. - - * * * * * - -C’était après des scènes pénibles, après des bouderies sans fin à -peine tempérées par de mornes politesses, que Sabine Marsan s’était -décidée à partir pour le Midi. La commande d’un portrait d’enfant pour -une famille qui passait l’hiver à Cannes lui fournissait le prétexte -et la possibilité de ce voyage. Elle s’y décida comme à une mesure de -haute politique: car elle se figurait punir Vincent par son absence, -le forcer à s’apercevoir qu’elle lui était indispensable et à trembler -de la perdre un jour tout à fait. Ainsi peut-être lui ferait-elle -accomplir un pas vers le mariage, auquel il se refusait, et qui pour -elle, soit amour, soit ambition, soit désir de revanche contre la -destinée, était devenu l’idée fixe, le but suprême,—un but vers lequel -elle se lançait d’une volonté aveugle, violemment et maladroitement. - -Mais Sabine était trop soumise aux impulsions de ses réflexes nerveux -et à la fougue de son caractère pour mettre en œuvre la diplomatie -qui, généralement, se trouve à la portée des femmes. Son départ, -qui lui coûta d’ailleurs beaucoup,—car elle souffrait loin de -Vincent d’une façon différente mais bien plus amère qu’auprès de -lui,—son départ devait produire un effet contraire à celui qu’elle -en attendait. Elle l’effectuait trop tard, après avoir laissé trop se -tendre leurs quotidiennes relations, si bien que son éloignement, au -lieu de se faire sentir comme une intolérable privation, agit comme -une délivrance. Les deux mois qui venaient de s’écouler avaient été -pour M. de Villenoise une période d’apaisement, durant laquelle il -s’était absorbé tout à loisir dans ses chères études, le cœur mort ou -du moins engourdi, l’imagination calme, l’esprit triomphant et lucide. -Sa correspondance avec Sabine s’était poursuivie régulièrement sans -troubler ce délicieux état d’âme,—délicieux au moins pour lui, pour -son dandysme intellectuel et sentimental, pour sa curiosité d’érudit, -pour son scepticisme à l’égard des grandes passions, qu’il considérait -volontiers comme des crises physiologiques propres aux tempéraments -mal équilibrés. Les lettres de M^{me} Marsan et ses propres réponses -ne révélaient nulle hostilité amoureuse, pas même une sorte de paix -armée entre ces singuliers amants. On y eût découvert plutôt cette -confiance que l’extinction des sentiments passionnés laisse éclore -entre deux époux vers les dernières années d’une union sans reproche. -C’était le bavardage à peine tendre mais très intime de deux êtres -enchaînés par l’indestructible réseau de longues habitudes communes, -et qui ont acquis le besoin de se parler de tout, même des moindres -puérilités extérieures. Si M. de Villenoise eût joui moins profondément -de l’accalmie que cette séparation mettait dans son orageuse liaison -avec la violente Sabine, il se fût inquiété peut-être de reconnaître, -aux mille indices de cette minutieuse correspondance, avec quelle force -le liait une chaîne que pour le moment il ne sentait plus. Mais il -était si reconnaissant de ne pas recevoir à chaque courrier des pages -de protestations, de reproches ou de plaintes, qu’il s’abandonnait au -plaisir d’écrire tout naturellement, sans apprêt comme sans réticences, -des lettres dont il n’était pas tenu de faire des lettres d’amour. - -Peut-être commençait-il à croire que, de son côté, Sabine enfin se -convertissait à cette camaraderie charmante, et que la tyrannique -affection de ce cœur féminin s’apaisait en une amitié plus -compréhensive, plus capable de désintéressement, lorsqu’il reçut—au -retour de l’inoubliable journée de noce—le télégramme de M^{me} -Marsan. La soudaine impatience qu’elle y témoignait de le revoir—cette -impatience dont elle ne parlait même pas dans sa lettre de la veille -et qu’elle manifestait ainsi tout à coup—lui prouva qu’il allait -la retrouver toute pareille à elle-même. Car, à ce petit fait, il -reconnaissait trop Sabine. Comme c’était bien d’elle cette brusque -frénésie d’un sentiment qui paraissait dormir et qui, d’une minute -à l’autre, la dominait, devenait irrésistible! Vincent pressentait, -même à une telle distance, la fièvre dont était brûlée la pauvre -femme,—cette fièvre qui s’emparait d’elle chaque fois qu’elle avait -pris la résolution de parler ou d’agir, et qui la rendait incapable -de toute temporisation, de toute mesure. Une fatalité de sa nature -impulsive empêchait Sabine de traverser sans se dévorer intérieurement -l’intervalle de temps, si court fût-il, que demandait sa pensée pour se -transformer en acte. Sans doute elle avait pu supporter avec la fermeté -tranquille affichée dans sa correspondance l’exil de deux mois; mais, -du moment qu’elle avait décidé son retour, elle ne patienterait pas -sans torture durant les deux journées qui l’en séparaient encore. - -Était-ce donc parce qu’il pensait aux ardeurs douloureuses de ce cœur -tourmenté, ou dans un sentiment de compassion pour cette existence à -jamais assombrie, ou par la prévision d’un plus cruel avenir, qu’il -murmura en lisant la dépêche datée de Cannes, et plus d’une fois -encore, durant une longue nuit sans sommeil: - -«Pauvre Sabine!... Pauvre femme!...» - - * * * * * - -Quoi qu’il en fût, dès le lendemain matin, la première action de -Vincent tendit au bonheur de celle qu’il plaignait d’une si étrange -pitié. Sans attendre que son valet de chambre entrât chez lui, à sept -heures, suivant la consigne, dès six heures et demie M. de Villenoise -sonna. - -Prosper parut, et, sur l’ordre de son maître, ouvrit les volets. Une -fraîcheur d’avril, une clarté bleue et rose, pénétrèrent dans la grande -pièce tendue de velours sombre, obscurcie de boiseries anciennes, et, -çà et là seulement, égayée par des bibelots en ivoire ou en porcelaine -de Saxe, par un panneau de glace au-dessus de la cheminée en chêne -sculpté, par quelques bergeries galantes du XVIII^e siècle, dues à des -pinceaux de maîtres et espacées le long des murs. - -—Donnez-moi mon buvard, de l’encre, une plume, dit M. de Villenoise. - -Assis dans son lit, le genou soulevé pour soutenir son buvard, il -griffonna: - - «_Madame Sabine Marsan, hôtel Beau-Rivage, Cannes._ - - «_Suis bien heureux. Vous souhaite bon voyage et vous attends avec - impatience. A bientôt._ - - «VINCENT.» - -—Tenez, dit-il au domestique, faites porter cela et revenez préparer -mon tub. Ah!... s’exclama-t-il comme Prosper allait quitter la chambre. - -Le valet se retourna. M. de Villenoise eut une courte hésitation. A la -fin il demanda, mais avec une ombre de gêne: - -—La jument n’est pas sellée, n’est-ce pas? - -—Je ne pense pas. Est-ce que monsieur l’a commandée plus tôt ce matin? - -—Non... Au contraire, je ne sortirai pas à sept heures et demie comme -d’habitude. Passez à l’écurie et dites à Andrew de seller seulement -pour... mettons pour... neuf heures. - -Prosper sortit, étonné de l’espèce d’embarras qu’avait manifesté -son maître en donnant un ordre si simple. Mais ce n’était pas à -l’égard de ses gens que M. de Villenoise éprouvait ce vague sentiment -de confusion: c’était vis-à-vis de lui-même. Car, s’étant demandé -depuis la veille comment il était possible que, dans ses quotidiennes -promenades à cheval, il n’eût jamais rencontré le général et M^{lle} -Méricourt, qui, de même, allaient au Bois chaque matin, il avait -réfléchi que, sans doute, une jeune fille et un vieillard choisissaient -des heures plus tardives que les siennes. Il possédait d’ailleurs ce -renseignement qu’on avait chance de les voir plutôt dans les allées -fréquentées, tandis que lui-même préférait les grands espaces déserts -du côté de Longchamps et de Bagatelle; il sentait donc, sans se le -dire encore, qu’il allait changer son itinéraire comme il changeait le -moment de sa promenade. Cette petite stratégie absorbait maintenant -toute sa pensée, tandis que, de bonne foi, il se croyait occupé -d’autre chose. Jusqu’à neuf heures il se tint dans son cabinet de -travail. Ce n’était pas par l’image de Sabine qu’il cherchait à -combattre ses souvenirs d’hier et son absurde espoir de ce matin. -Non... Sabine... Il était quitte envers elle depuis cette réponse -télégraphiée qu’il avait voulue sincère et qu’il justifierait dans -deux jours—comme si elle l’avait été—par toutes les attitudes d’une -tendresse devenue, hélas! un devoir. D’ailleurs, il eût été impossible -à Vincent de mettre en face l’une de l’autre, même dans la plus -inconsciente évocation, Sabine Marsan et Gilberte Méricourt... L’une, -cette maîtresse, jetée définitivement dans ses bras et dans sa vie par -une scandaleuse catastrophe... L’autre, cette enfant que, malgré tous -ses partis pris et toutes ses préventions contre les jeunes filles, -il jugeait d’une ingénuité, d’une fraîcheur d’âme semblable à sa -merveilleuse fraîcheur de chair, à sa beauté de fleur candide. Il était -lié à la première, soit! et par d’indissolubles liens. Mais en quoi -cela pouvait-il l’empêcher d’admirer secrètement la seconde? Pourquoi -ne pas goûter le charme du rêve qu’elle éveillait en lui? Après tout, -la vie que nous vivons ne tient pas tout entière dans la réalité. Si -notre volonté le plus souvent reste impuissante contre les fatalités -extérieures, nous sommes du moins les maîtres de nos songes. - -Telles étaient les pensées flottantes en l’esprit distrait de -M. de Villenoise, tandis qu’il se croyait adonné tout entier à -l’éclaircissement d’un vers douteux de Manilius. Machinalement son -intelligence suscitait des mots et presque des idées équivalant au -texte latin, tant le fonctionnement de son cerveau approchait, à force -de savante discipline, de la perfection mécanique. - -Cependant son regard, parfois, se levait de la page commencée, errait -autour de cette bibliothèque où il avait concentré toutes ses joies -intellectuelles depuis qu’il avait renoncé à remplir son existence -par les joies du cœur. Elle tenait, cette bibliothèque, en sa plus -longue dimension, toute la largeur de l’hôtel, et peu s’en fallait -qu’elle ne fût carrée. Les hautes fenêtres à petites vitres nombreuses -s’obscurcissaient de stores du côté de la rue, tandis qu’en arrière -elles s’ouvraient sur la verdure d’un jardin où fleurissaient des -marronniers énormes. Et rien ne pouvait charmer une âme disposée à la -rêverie et à l’étude comme les couleurs et les parfums de ces arbres -puissants épanouis dans un ciel pur, venant imprégner le recueillement -de cette pièce immense, aux murailles tapissées de livres, aux consoles -et aux vitrines toutes chargées d’objets d’art. - -Dans la cour, sous les fenêtres, tout à coup un cheval s’ébroua. On -entendit des fers heurter impatiemment le pavé, et la voix, aux -inflexions britanniques, d’un palefrenier qui calmait l’animal. M. -de Villenoise leva les yeux vers un cartel, et vit que neuf heures -allaient sonner. Il descendit. - -Sous la voûte il se mit en selle,—vivement, parce que Gipsy se -montrait nerveuse au montoir. Et il la retint quelques secondes, comme -elle prenait son élan, pour lui apprendre à ne pas partir sans ordre, -avec une fougue brutale, ainsi qu’une bête mal élevée. - -—N’ai-je pas l’étrier gauche plus court que l’autre, Andrew? Voyez -donc si c’est au dixième point. - -—Au dixième point, oui, monsieur, dit le groom en examinant -l’étrivière. - -—Allons maintenant, ma belle, fit le jeune homme en flattant de la -main le cou de son cheval. - -Gipsy, s’efforçant d’être sage, partit d’un pas raisonnable. Mais, dans -la rue, à la première bouffée d’air, à la première vision d’espace -ensoleillé, ce fut plus fort qu’elle: ses jambes fines se détendirent, -puis se replièrent bien haut comme pour mieux battre le sol; et elle -dansait, l’encolure arrondie, les oreilles droites, une grande mèche -dorée voltigeant sous le frontal, entre ses beaux yeux noirs, où -s’affolait le plaisir de la course attendue. - -Vincent rendit complètement la main; les rênes tombèrent de toute leur -longueur. Il habituait ses chevaux à ne lui donner un départ que dans -le rassemblé. Gipsy comprit que, pour le moment, elle risquerait un -châtiment si elle insistait. Elle allongea le cou et se mit au pas. - -Cependant, une fois dehors, M. de Villenoise ne songea plus qu’à la -façon dont il rencontrerait M^{lle} Méricourt. Cela se passerait -peut-être dans l’allée des Poteaux, ou encore tout de suite, dans -l’avenue du Bois. Car Vincent, au lieu de gagner le Trocadéro et -d’entrer dans le Bois, comme il le faisait habituellement, par la -porte de la Muette, remontait vers l’Étoile. Et déjà il se figurait -la silhouette de l’amazone, le geste dont elle lui rendrait son -salut, l’exclamation bienveillante du général, qui lui proposerait de -chevaucher un instant avec eux pour bavarder d’équitation. - -Cette perspective qui, d’abord, amusa M. de Villenoise et lui fit -prendre patience, l’obséda, puis finit par l’énerver à mesure que les -quarts d’heure passèrent sans qu’elle se réalisât. Chaque fois que, -de loin, il croyait voir une jeune femme à cheval à côté d’un vieux -monsieur, il se figurait que c’était Gilberte. Aussitôt il mettait -Gipsy au petit galop. Puis, lorsqu’il arrivait près des cavaliers, il -reconnaissait qu’il s’était trompé. Parfois même le monsieur n’était -pas vieux et la femme n’était plus jeune. Mais quoi! c’était agaçant -aussi... Jamais il n’avait vu M. Méricourt ni M^{lle} Gilberte à -cheval. Il ne connaissait ni leur physionomie sous cet aspect, ni la -robe de leurs bêtes, ni la nuance de leur costume. Et, de loin, il -pouvait les confondre avec les premiers cavaliers venus. - -Vincent, vers onze heures et demie, rentra chez lui de mauvaise humeur. -Heureusement pour Gipsy, il n’était pas de ces gens qui soulagent leurs -nerfs en tourmentant leur monture, et elle avait plutôt pris plaisir -aux nombreux petits temps de galop à la poursuite d’un vieux monsieur -et d’une jeune demoiselle. Aussi rentra-t-elle plus satisfaite que son -maître, de son beau pas cadencé, humant de loin la bonne odeur de sa -litière fraîche, dans son box élégant, et le bouquet de son avoine. - - * * * * * - -Le soir, M. de Villenoise reçut une lettre de Sabine. Il y reconnut -l’état d’esprit que le télégramme lui avait fait pressentir: une -fébrilité, dont l’approche, au simple contact de ce papier, déjà -crispait ses propres nerfs; une impatience de le revoir sous laquelle -il croyait deviner moins une vraie tendresse que le despotique vouloir -de le monter au même diapason. Sabine avait une façon de lui dire: -«N’est-ce pas que nous allons être heureux? N’est-ce pas que c’est trop -affreux, deux mois passés l’un sans l’autre, et que nous ne pourrons -plus nous quitter... jamais?» à travers laquelle il lisait, à tort ou à -raison, comme une leçon dictée, comme un programme de sentiments qu’on -lui imposait, bien plus que l’expression d’un simple et sincère élan -d’amour. - -«Elle veut donc toujours me suggestionner!» pensa-t-il. «Mais elle n’a -pas en elle-même la force calme qu’exige un pareil rôle.» - -Puis, après quelques minutes de réflexion, il se dit encore: - -«Je serai ce que je dois être et ce que je puis être. Voilà tout.» - -Sabine lui annonçait son retour pour le surlendemain. Elle arrivait à -neuf heures du matin. Mais elle le suppliait instamment de ne pas venir -à la gare. - -«Si elle m’aimait avec sa tendresse plus qu’avec sa vanité,» -rumina-t-il, «elle voudrait me voir dès son arrivée. Mais elle est trop -coquette pour se montrer après dix-huit heures de voyage. Eh bien, tant -mieux! Je ne manquerai pas ma promenade au Bois.» - -Le raisonnement de Vincent n’était pas juste. Car, chez une femme -de trente-cinq ans telle que Sabine, que torture déjà le souci de -sa décroissante beauté, c’est souvent un héroïsme d’amour qui fait -sacrifier à des considérations de coquetterie la joie de voir l’aimé -quelques instants plus tôt. Mieux vaut le sevrer d’un bonheur, ce trop -fragile amour, que l’aventurer sans ses armes ordinaires, c’est-à-dire -sans cette grâce du visage qui lui est indispensable pour vaincre et -pour durer. - -Toutefois cette mesure de prudence adoptée par M^{me} Marsan se -tourna contre elle, car ce fut précisément ce matin-là qu’enfin M. de -Villenoise, au Bois, rencontra M^{lle} Méricourt. - -C’était dans une allée cavalière presque tout à fait déserte. Vincent -aperçut la jeune fille de loin, et de dos, car elle allait dans le -même sens que lui. Pourtant, cette fois, il fut tellement certain que -c’était bien elle, qu’il éprouva une stupéfaction d’avoir jamais pu s’y -tromper. - -A quelques foulées en avant de son père—qui suivait au pas le bord de -l’allée, dans l’ombre des jeunes feuillages—M^{lle} Méricourt faisait -faire, au trot, des contre-changements de main de deux pistes à son -cheval. - -Elle exécutait cet exercice—un des plus difficiles de l’équitation, -et assurément le plus difficile pour une femme, à cause de l’inégalité -des aides—avec une précision qui étonna Vincent. Tout de suite il se -rendit compte que le général n’avait rien exagéré en parlant de sa -fille comme d’une écuyère remarquable. En même temps le jeune homme -apprécia la modestie de l’amazone qui, dans cette allée solitaire, ne -travaillait pas pour la galerie. - -Avec ses mouvantes et parfaites attitudes, sous la fine pluie d’or -verdi qui tombait des grêles verdures d’avril ensoleillées, Gilberte -formait la silhouette la plus délicieuse. Elle avait juste la taille -qui est jolie à cheval, sans trop de sveltesse ni d’embonpoint. Les -épaules étaient relativement larges, d’une ligne à peine tombante; les -bras descendaient d’un mouvement aisé, sans raideur; le buste long -s’amincissait à la ceinture, et les hanches se dégageaient, d’une -courbe très fine, reposant d’aplomb sur la selle. Contre le flanc -gauche du cheval, la courte jupe noire se collait, grâce à la fixité -du genou et du pied passé dans l’étrier, qui ne la soulevaient d’aucun -pli. Au-dessus du corsage sombre paraissait la ligne claire d’un col -droit; et un petit chapeau en gros paillaisson blanc, étroitement bordé -de noir, surmontait la masse brune des cheveux tordus, dans laquelle, -parfois, quelque rayon de soleil allumait une flambée rousse. - -Du côté droit au côté gauche de l’allée, puis du côté gauche au côté -droit, cette charmante amazone semblait voltiger lentement, d’un trot -rythmé qui appuyait à peine sur le sol. Le cheval, placé parallèlement -au bord de la route, ne procédait pas par petits bonds de côté, mais -croisait les pieds comme un maître de danse, ainsi qu’il convenait pour -la perfection de ce difficile travail. En venant comme il faisait, -par derrière, Vincent ne voyait pas bouger le bras gauche de M^{lle} -Méricourt, ce qui prouvait la justesse avec laquelle ses doigts -devaient donner les indications de rênes. Et la cravache s’écartait à -peine du flanc de la bête, pour aller à droite, comme la jambe s’en -écartait invisiblement pour aller à gauche, tant était légère autant -que précise l’action des aides inférieures. - -M. de Villenoise, au petit pas, se gardait de rejoindre trop vite -M. Méricourt. Il préférait laisser à ses yeux le loisir de savourer -le gracieux spectacle, et à son cœur le temps de goûter le quelque -chose d’attendri et d’immatériel que ce spectacle éveillait en lui. -Une tentation même lui venait de tourner bride et de s’en aller, -en sentant croître jusqu’à une intensité presque aiguë le charme -qui l’envahissait. Oui, décidément, il y avait un danger dans des -sensations pareilles. Mais, après tout, qu’éprouvait-il? Ce n’était pas -un commencement d’amour, certes, puisqu’il ne courait pas vers cette -jeune fille, puisqu’il ne ressentait pas même le désir de lui parler. -Non... Seulement il eût voulu la suivre ainsi, sans être aperçu, et -la voir toujours devant lui. Eh bien, ce n’était qu’une admiration -d’artiste, une émotion tout intellectuelle. N’importe, il ferait mieux -de s’en aller... C’était plus sage. Il s’en irait dans une minute... -Il s’en irait quand M^{lle} Méricourt aurait atteint ce gros arbre -là-bas... Oh! elle y arriverait bientôt... Encore deux lacets de -droite à gauche, et de gauche à droite, elle y serait. Alors Vincent -détournerait Gipsy dans une allée de traverse... - -Le jeune homme aurait-il vraiment tenu cette résolution? Qui pourrait -le dire? Il n’en sut jamais rien lui-même. Car, avant que Gilberte eût -achevé le dernier contre-changement de main à la hauteur du gros arbre, -son père, averti par le pressentiment qu’éveille en nous une présence -voisine qui nous intéresse, se retourna sur sa selle et vit M. de -Villenoise. - -Les deux hommes se saluèrent. Le général retint son cheval et Vincent -pressa le sien. Ils se trouvèrent côte à côte. - -Puis M. Méricourt s’écria: - -—Gilberte!... Une bonne rencontre!... Viens dire bonjour à ton garçon -d’honneur. - -M^{lle} Méricourt, à la voix de son père, arrêta sa monture et la -retourna par une demi-pirouette souple et correcte. Mais elle ne devait -pas avoir compris, car son visage, calme et rosé lorsqu’il apparut, -changea d’expression dès qu’elle aperçut Vincent. Elle pâlit, puis -rougit; et la gêne visible qu’elle éprouva de cette rougeur colora ses -traits plus vivement encore. - -Quand il la vit rougir ainsi, Vincent se troubla. C’est à peine s’il -eut la présence d’esprit d’ôter son chapeau, puis de le passer dans la -main gauche pour toucher de la droite celle que la jeune fille lui -tendait. - -Afin de donner cette poignée de main, Gilberte avait rapproché son -cheval par un appuyé qui témoignait de l’obéissance de sa bête autant -que de sa propre habileté. Mais Vincent ne le remarqua même pas. -Vainement il cherchait quelque chose à dire, alors que des compliments -à l’écuyère étaient un sujet tout indiqué. - -Ce fut M. Méricourt qui parla le premier, et—tout -naturellement—d’équitation; il vanta de nouveau les belles formes et -le rassemblé parfait de Gipsy. - -—Mais ne lui ôtez-vous pas un peu de son perçant, monsieur, dit-il, à -la maintenir ainsi toujours en main? - -—Cette jument est tellement équilibrée, mon général, répondit M. -de Villenoise, que la mise en main est presque sa position la plus -naturelle. J’ai de la peine, au contraire, à la faire s’étendre lorsque -je veux allonger son pas. - -—Elle a une robe ravissante, s’écria Gilberte. Elle est dorée comme -on avait doré artificiellement le cheval de l’empereur Galba, dans la -pantomime de _Néron_, à l’Hippodrome. - -—Si cela vous amusait de la monter, mademoiselle, vous lui feriez -beaucoup d’honneur. Vous me laisserez seulement le temps de l’essayer -en dame dans un manège, pour m’assurer qu’elle supporte bien la jupe. - -—Vous mettriez une jupe? demanda Gilberte égayée. - -—Bien entendu. - -Elle éclata de rire. - -—Ah! je voudrais bien vous voir. - -—Pour cela, non, dit Vincent, qui se tourna pour lui sourire. - -Leurs yeux se rencontrèrent. - -Ce sont toujours les yeux qui trahissent l’affinité inconsciente de -deux êtres l’un pour l’autre. Ce mystère, que le cœur peut ignorer -longtemps, les prunelles aussitôt le reflètent. Elles n’en savent point -garder le secret. - -Les regards de Vincent et de Gilberte s’effleurèrent en un de ces -contacts imprévus, involontaires, et si poignants, que l’âme, ensuite, -ne peut plus, sans hypocrisie vis-à-vis d’elle-même, conserver sa -sécurité. - -Ils se détournèrent aussitôt l’un de l’autre. Mais cet «aussitôt» était -encore trop tard. Et tel fut l’oubli des choses extérieures où cette -révélation de leurs prunelles plongea les deux jeunes gens, qu’ils -crurent sortir d’un songe quand ils entendirent M. Méricourt prononcer -d’un ton placide: - -—Je ne suis pas du tout certain, moi, monsieur, que cette jument, -telle qu’elle est mise, conviendrait à une dame, car vous me paraissez -la monter avec beaucoup de jambe. - -Vincent dut faire un effort pour percevoir le sens net des mots, et il -ouvrait enfin la bouche pour répondre, lorsque le général reprit: - -—Vous avez parfaitement raison d’ailleurs. S’il y a une chose -détestable, c’est l’équitation sans jambe. Mais à notre époque et dans -notre pays, où l’on ne trouve plus guère de gens ayant assez d’empire -sur eux-mêmes pour en avoir sur leurs bêtes, on ne dresse plus les -chevaux à comprendre la jambe. Que dis-je?... On ne les dresse même -plus à la supporter. Oui, monsieur, le croiriez-vous? Un lieutenant, -l’autre jour, à l’École de Guerre, a eu le toupet de me dire: «Mais, -mon général, si je me servais de mes jambes, je ferais emballer ma -jument. D’ailleurs, avec elle, je n’en ai pas besoin, elle a déjà trop -d’impulsion sans cela.» Il croyait que les jambes servent seulement à -augmenter l’impulsion!... Ah! l’animal!... Mais moi, monsieur, je donne -toutes les indications à mon cheval avec les jambes!... Oui, toutes... -depuis l’arrêt jusqu’au galop de charge, et jusqu’au changement de -pied. Voyons, je vous le demande, comment conçoit-on que, sans jambe, -on puisse équilibrer un cheval? - -Ce «je vous le demande» n’était heureusement qu’une figure de -rhétorique dans la bouche du général, qui, une fois empoigné par son -sujet favori, ne s’arrêtait plus, même pour laisser la place aux -répliques de son interlocuteur. L’autorité qu’on ne lui discutait -pas en pareille matière, et l’habitude de s’adresser à des officiers -hiérarchiquement inférieurs que le respect retenait de l’interrompre, -déterminaient chez lui cette tendance au monologue. M. de Villenoise -eut à l’en bénir, ce matin-là. Car le jeune homme se sentait aussi -incapable que possible de soutenir une conversation. Tandis qu’il -pouvait à loisir, sous l’attention extérieure prêtée à ce bruit de -paroles, bercer le plus délicieux des rêves. - -L’allée cavalière dans laquelle ils marchaient donnait exactement -passage à leurs trois chevaux de front. Même quelques branches les -frôlaient; et c’est pourquoi il avait pris à M^{lle} Méricourt la -place en dehors, laissant ainsi la jeune fille entre son père et -lui-même. Il se trouvait à gauche et parfois le pied de Gilberte -effleurait sa botte. Ni lui ni elle ne tournaient la tête, mais tous -deux tendaient leurs regards en avant, comme n’osant plus croiser leurs -prunelles. Toutefois ils avaient si fortement la sensation de leur -présence réciproque qu’ils ne pouvaient penser à autre chose. Et les -délicates verdures d’avril, dans lesquelles leurs yeux s’enfonçaient, -ne leur devenaient visibles que parce qu’elles prenaient aussitôt des -significations correspondant à leurs sentiments intimes, à l’espèce de -gêne oppressante et douce qui leur étreignait le cœur. Ils ne devaient -plus revoir cette nuance de feuilles jeunes, cette perspective d’allée -sous bois mollement sablée d’un épais sable roux et colorée de cette -couleur de soleil, sans se rappeler cette promenade. - -Cependant ils débouchèrent dans l’avenue des Acacias. Les feuillages, -brusquement, s’espacèrent, dévoilant une large nappe de ciel bleu. La -lumière s’étala, violente, entre les hautes cimes plus tardivement -verdoyantes que les taillis. Des voitures filaient sur la chaussée; des -cavaliers galopaient; deux officiers saluèrent. La jolie sauvagerie et -l’intimité du décor disparurent. En même temps disparut aussi l’espèce -de charme qui scellait les lèvres et détournait les yeux de Gilberte et -de Vincent. Ils se sentirent plus éloignés l’un de l’autre. Alors ils -se regardèrent, ils se parlèrent. Mais avec un regret de leur étrange -et délicieuse angoisse... - -—C’est comme leur façon de comprendre la théorie de la main fixe, -continuait le général. C’est très bien, la main fixe... Mais encore -faut-il s’entendre!... Ça ne veut pas dire la main de bois, car alors, -plantez-moi un crochet dans l’arçon de la selle et attachez-y les -rênes, ça sera la même chose. La main parle à la bouche du cheval. Et -comment une main de bois pourrait-elle parler?... - -—Mademoiselle, demanda Vincent à Gilberte, faites-vous aussi des -contre-changements de main de deux pistes au galop? - -—Pas correctement, non, monsieur. Je n’y suis jamais arrivée. - -—Et tu n’y arriveras jamais, reprit le général. Une femme ne peut pas. -C’est là qu’il en faut des jambes, pour le soutien de l’allure et pour -les changements de pied!... - -Il s’interrompit. - -—Ah! dit-il, voici le maréchal. - -Vincent leva les yeux. Un cavalier, qu’il connaissait de vue, comme -le connaissaient tous les habitués du Bois, venait à eux d’un pas -tranquille. Tout de suite le jeune homme fut saisi par le respect -un peu ému que lui inspirait cette maigre figure, d’une crânerie -si élégante à cheval malgré ses quatre-vingts ans, et qui semblait -résister à l’âge avec toute la puissante inertie de sa légendaire -obstination. - -Cependant M. Méricourt eut, de côté, vers sa fille et M. de Villenoise, -un coup d’œil rapide. Il hésita; puis, brusquement, dit à Vincent—mais -d’une voix qui manquait de chaleur: - -—Désirez-vous que je vous présente? - -Le jeune homme comprit. Sa présence prolongée auprès de M^{lle} -Méricourt allait devenir un sujet de remarques, non seulement pour les -amis du général, mais pour tout ce monde assoiffé de cancans qui n’a -pas en vain baptisé son point de ralliement dans le Bois matinal du -nom de _La Potinière_. - -Aussitôt il prit congé, s’excusant même: - -—C’était si intéressant de vous écouter, mon général! Je ne voulais -pas vous interrompre. - -—Ah! j’en ai bien d’autres à vous dire, cria gaiement M. Méricourt. -Mais je vous repincerai. Venez donc un de ces matins, vers huit heures, -me demander au Champ de Mars, au grand manège de l’École. Je vous -montrerai ce que j’obtiens par le dressage à pied. Vous verrez... C’est -très curieux. - -Après avoir, en la saluant, rencontré de nouveau le regard de -Gilberte,—un long regard brun et doux qu’il emporta dans son cœur, -comme l’autre soir il avait emporté dans sa poche, contre sa poitrine, -le brin de réséda,—Vincent retourna en arrière et reprit la petite -allée verte que tout à l’heure ils avaient suivie côte à côte. - -Oh! la charmante petite allée, si bien enclose de feuillage, et si -peu à la mode, si dédaignée des promeneurs que les pas de leurs -chevaux n’y seraient peut-être pas effacés jusqu’au soir! A y attarder -ainsi sa rêverie, Vincent oubliait le mouvement de la vie mondaine -qui s’agitait à peu de distance. Il se croyait au fond de son parc -immense à Villenoise. Et il n’y était pas seul. De nouveau Gilberte y -chevauchait à côté de lui. Le général aussi était là qui développait -sa théorie de la main fixe. Oui, le général en personne. Car il ne -gênait en rien l’espèce de mirage en train de se fixer dans l’esprit -de Vincent. Ce brave cœur de vieux militaire, que l’on sentait si -paternel, si dévoué à l’adoration de ses deux fillettes, donnait au -contraire comme une consistance, une solidité, à l’espèce de tableau de -famille qui s’esquissait dans l’imagination de M. de Villenoise. Une -famille... Une femme, un père, un foyer... Étaient-ce donc ces choses -dont le confus désir tourmentait, depuis le matin de la noce, celui -qui avait été—tellement contre son gré—le garçon d’honneur de Robert -Dalgrand? Étaient-ce donc ces choses qui prêtaient une signification -plus profonde au charme de Gilberte, à ce charme fait de grâce et de -fraîcheur morales autant que de grâce et de fraîcheur physiques? - -«Une famille!...» se dit Vincent, «Est-ce que j’en ai eu? Est-ce que -j’en aurai jamais?» - -Sa mère?... Il se la rappelait à peine. Le seul souvenir qu’il -conservât d’elle était celui des pleurs qu’elle versait en cachette, -disant à son petit garçon: «Ne le raconte pas à ton père, que j’ai -pleuré. Mais, vois-tu, mon pauvre enfant, avec ses idées d’inventeur, -il nous mettra sur la paille.» - -Son père?... Eh bien, non, c’était plus fort que lui!... Quand il -voulait penser au père Bertet, ce qui s’évoquait devant ses yeux -c’était l’affiche énorme avec la bouteille de l’APÉRITIF. - -Voilà pour la famille dans le passé. Puis, lorsqu’il regardait -l’avenir, il y apercevait... Sabine. - -Jusqu’à présent, il avait étouffé ses vagues regrets sous une ironie -voulue à l’égard du mariage, de la fidélité des femmes et de la candeur -des jeunes filles. En cherchant les mauvais côtés de la famille, il -avait fini par ne plus voir que ceux-là. Et il triomphait de les -découvrir plus nombreux que les bons, oubliant qu’il en est ainsi pour -toutes les choses humaines. D’ailleurs, à force de dénigrer en face de -lui-même aussi bien que devant les autres ce qu’il ne pouvait posséder, -Vincent avait fini par croire, de bonne foi, qu’il conformait sa vie -à ses théories, alors que c’étaient ses théories, au contraire, qu’il -conformait aux nécessités et aux fatalités de son existence. - -De là vint son étonnement de tout ce qui s’éveilla en lui dès qu’il eut -rencontré Gilberte. - -Il ne pouvait croire à ce qu’il éprouvait. Il ne se reconnaissait pas. - - - - -III - - -COMME M. de Villenoise s’y attendait, il trouva chez lui, à son retour -du Bois, un mot de Sabine. Elle l’avait écrit dès son arrivée rue de la -Pompe, pour appeler Vincent près d’elle le plus vite possible. Et elle -comptait sur lui pour déjeuner. - -Le jeune homme changea de vêtements et partit à pied pour se rendre -chez son amie. - -Il se mit en marche sans entrain, comme il l’avait prévu deux jours -auparavant. Et tout de suite se déroula le décor de cette promenade -tant de fois accomplie depuis six années. C’étaient les mêmes -perspectives d’avenues élégantes, les mêmes carrefours qu’il coupait -machinalement suivant une ligne identique, les mêmes jardinets où -toutes les fleurs se tenaient droites comme dans les bouquets montés; -et, là-haut, dans le ciel, c’étaient toujours les deux minarets du -Trocadéro, qui semblaient à Vincent deux bornes immuables limitant -et rétrécissant son rêve. Il reconnut encore, au bout de toutes les -rues dans lesquelles son œil s’enfonçait, des pans découpés dans -l’énorme charpente rougeâtre de la Tour Eiffel; tantôt l’assise d’un -des piliers; tantôt une courbe de l’arête; et là-bas, à ce tournant -qu’il reconnaissait, une brusque apparition d’ensemble: un grand -spectre de fer, grêle et déchiqueté, tel que l’ossature d’un monument -antédiluvien, construit par une race de géants disparue. Et, comme -toutes les fois, le regard de Vincent monta de la base au faîte, -s’obstinant à vouloir se donner une sensation de hauteur qui échappait -à sa vue, bien que son cerveau l’attestât. Même, ainsi que jadis, un -mot de Robert Dalgrand se formula dans sa pensée, un mot qui surgissait -toujours pour lui à ce même angle de trottoir, car c’est là qu’il -l’avait entendu il y avait déjà longtemps: - -—Je ferai mieux que cela, avait dit son ami en désignant la Tour -Eiffel. Je le dégotterai, ce grand échafaudage, bâti pour aller -réchampir la lune. - -«Il ne le dégottera plus,» se dit Vincent, «car maintenant le voilà -marié. Et un homme marié, c’est un homme fini pour les hardis travaux -et les grandes entreprises.» - -Ainsi le fait seul de parcourir le trajet entre la rue Jean Goujon -et la rue de la Pompe ramenait Vincent sur la voie des paradoxes -coutumiers. Ce n’était pas seulement son corps qui reprenait une -routine; son esprit et même son cœur s’étaient engagés sur l’ancien -chemin. A mesure qu’il avançait, l’image de Sabine se précisait, plus -attirante... Des souvenirs s’insinuaient en lui, le reprenaient, lui -faisaient monter aux lèvres un sourire, ou dans les yeux une brume -d’attendrissement! Il était maintenant bien près de s’en vouloir, de -s’accuser d’ingratitude et d’injustice, en songeant à cette pauvre -femme charmante, qu’une seule de ses dures pensées, à lui, si elle la -connaissait, tuerait plus sûrement et par de plus atroces souffrances -que le plus cruel poison. - -Mais il arrivait devant sa porte... Et, vaguement remué, prêt à -l’indulgence pour elle à cause des torts dont il se trouvait coupable, -il franchissait la voûte d’une énorme maison de rapport, passait devant -une loge de concierge, dans laquelle, entre des colonnes de stuc et -à travers une baie vitrée, on voyait resplendir le palissandre et le -velours rouge, franchissait une cour, et se dirigeait vers un second -corps de logis donnant sur des jardins. - -Sabine Marsan, qui en occupait le rez-dechaussée, avait obtenu -l’adjonction à son appartement d’une petite serre; elle avait fait -ouvrir largement le mur qui joignait cette serre au salon, et, du tout, -elle avait composé le plus charmant atelier qui se pût voir. - -Quand Vincent y pénétra, dans cet atelier, il se sentit tout de suite -ressaisi par le décor. La gamme chantante des verdures, des étoffes, -des toiles posées sur des chevalets, l’emplit de cette poignante -douceur que suscite une familière mélodie inentendue depuis longtemps. -Les verrières, malgré de grands stores abaissés, laissaient passer -des rais de soleil. Des palmiers y trempaient les pointes de leurs -feuilles, d’où la lumière semblait rejaillir, toute verte; ou bien elle -pétillait à la cassure d’une soie drapée. Il y avait des nattes claires -sur le parquet, des sièges d’osier écrasés de coussins, un magnifique -tapis d’Orient, cadeau de M. de Villenoise, un mannequin japonais -dans un angle, et partout des moulages, des croquis, des ébauches, -une profusion de paravents. Puis, ce qui ajoutait à cette fantaisie, -à cette gaieté, c’étaient de toutes parts, dans des vases de toutes -formes et de toutes dimensions, des gerbes de lilas et de roses, que -M. de Villenoise y avait fait porter le matin même, avant le retour de -Sabine. - -Lorsque la femme de chambre introduisit Vincent, un dogue danois, d’une -taille énorme, se leva et s’approcha du visiteur, en remuant la queue -d’un air content. - -—Bonjour, Hirsow, dit le jeune homme qui flatta sa tête massive. Eh -bien, où donc est ta maîtresse? - -Une portière se souleva. Elle parut. - -Et, mieux que l’intimité du décor, l’aspect de cette femme troubla le -cœur de Vincent. Ce n’était pas qu’elle fût très belle... Certes elle -l’avait été; elle l’était encore presque, malgré la vive clarté de -ce midi d’avril qui imprégnait, qui baignait l’ombre même, en dépit -des stores, et qui montrait le déclin de la jeunesse sur cette peau -légèrement jaunie de brune, et aux angles un peu froissés de ces longs -yeux noirs. Cette beauté, encore si désirable—et qui devait resplendir -le soir aux lumières,—n’était pas ce qui fit s’ouvrir avec une -effusion si spontanée les bras de Vincent. Non... Mais la femme qu’il -enveloppa d’une étreinte émue était celle que, pendant six années, il -avait entendue lui dire: «Je t’aime!» Et à chaque fois qu’elle lui -disait ce mot elle lui avait pris une parcelle d’âme, de jeunesse, en -même temps qu’elle fixait en lui une parcelle de souvenir. Si bien que -beaucoup de lui-même était maintenant en elle, et qu’il ne pouvait -descendre dans son propre cœur sans y rencontrer des fragments de -cette autre existence avec laquelle la sienne, si étroitement, s’était -confondue. Cela pouvait s’appeler peut-être tout simplement la force -de l’habitude, mais qu’est-ce que l’habitude, sinon ce que nous avons -mis de nous-mêmes dans des êtres et dans des choses, et ce qui fait -qu’ils nous tiennent ensuite, lorsque nous disons, nous, que «nous y -tenons». - -—Mon Vincent!... murmurait Sabine. - -Puis elle l’écartait à la longueur des bras, le regardait au fond des -yeux, et répétait encore: - -—Mon Vincent!... - -Ils s’étonnèrent tous deux, et de bonne foi, d’avoir pu rester si -longtemps éloignés l’un de l’autre. Et ils passèrent quelques minutes -à se dire les plus tendres choses, des enfantillages et des folies; ou -bien à se taire, perdus en de lents baisers. Mais ils se refusaient à -préciser leurs sentiments et à s’interroger sur les deux derniers mois: -comme s’ils avaient eu peur que la réalité ne fît s’évanouir l’ivresse -factice où les jetait cette heure exceptionnelle. - -Cependant la femme de chambre vint leur annoncer que le déjeuner était -servi. - -—Bien... dit Sabine. - -Pourtant ni elle ni Vincent ne se levèrent de l’étroit divan qui les -rapprochait. Un mouvement hors de ce siège où leurs corps se frôlaient, -et peut-être le charme allait-il se rompre. Quelque chose de douteux -et d’amer glissait déjà sur leurs lèvres, où se refroidissaient leurs -baisers. - -—Ah! pourquoi n’es-tu pas venu passer vingt-quatre heures à Cannes? -soupira Sabine. Tu le pouvais, toi. N’es-tu pas absolument libre, -indépendant de tout? - -Cette phrase malheureuse rendit sensible à Vincent ce qu’il oubliait -en ce moment même, c’est-à-dire le bien-être qu’il avait éprouvé de sa -solitude, et le manque absolu d’entraînement vers ce Midi où il aurait -retrouvé Sabine. Il répondit, en abandonnant le tutoiement de leur -intimité: - -—Mais, ma chère amie, vous étiez partie... un peu pour me fuir, -n’est-il pas vrai?... Vous ne pouviez plus me voir sans vous irriter -contre moi. - -—Ah! tais-toi... C’est parce que je t’aime. (Il éleva les sourcils, -avec un sourire assez dur.) Oui... et parce que je souffre de ton -indifférence! - -—Voulez-vous, ma chérie, dit-il froidement, que nous prenions ensemble -au moins notre premier repas sans reproches? - -Les lèvres de Sabine pâlirent; ses yeux eurent une courte flamme noire. -Elle se dressa; puis avec un léger ricanement: - -—C’est vrai, vous m’y faites penser. Le déjeuner nous attend. -Venez-vous? - -Vincent la suivit, déjà fâché contre lui-même et contre elle. Mais, -avant de monter les trois marches qui menaient à la salle à manger, -Sabine se retourna, lui jeta les bras au cou. - -—Des reproches?... Non, non, je ne veux pas vous en faire... -Jamais!... O mon ami! vous m’aimerez comme vous voudrez, comme vous -pourrez... J’ai trop souffert loin de vous! Si vous saviez!... Ah! j’ai -tort de vous le dire... Mais je ne puis pas vivre sans vous... Je n’ai -que toi, vois-tu!... - -Un peu attendri, un peu gêné aussi par cette exaltation, il la calmait -de quelques paroles câlines; puis, désignant la porte près d’eux, au -delà de laquelle la femme de chambre attendait devant leur couvert mis: - -—Chut!... Estelle peut nous entendre. - -—Qu’importe! fit Sabine. - -Pourtant elle baissa la voix: - -—M’aimes-tu? - -—Tu le sais bien. - -—Dis-le-moi alors. - -—Je t’aime beaucoup. - -—Oh! ne dis pas «beaucoup». - -—Préfères-tu donc que je dise «un peu»? - -—Méchant!... Dis-moi: «Ma Sabine, je t’aime». - -Il répéta: «Ma Sabine, je t’aime». Mais avec un effort presque visible. -Et, tout de suite, il lui en voulut un peu de l’avoir contraint à -prononcer un mot dont, en son cœur, quelque chose d’obscur démentait -la signification absolue. Elle-même ne s’y trompa pas. Dès cette -seconde, elle sentit s’éveiller à nouveau la rageuse douleur dont la -torturait son attachement désespéré pour cet homme. Elle s’était promis -tant de bonheur à le revoir pourtant!... Et voici qu’à table, en face -de lui, à le constater si calme, si tranquillement gai, à l’entendre -parler de Cannes, et du portrait qu’elle avait réussi, et des petits -potins du monde artistique, elle s’irritait sans savoir pourquoi, elle -se tendait intérieurement. La tentation lui venait de dire quelque -chose de violent et de cruel. Un désir de plus en plus aigu la poussait -à faire souffrir Vincent, parce qu’elle souffrait de lui. Et ce n’était -pas la tendresse qui l’arrêtait, la forçait à sourire d’un air doux: -c’était la peur de le glacer, de l’éloigner davantage, et le sentiment -de sa propre impuissance. - -Oh! qu’elle aurait donc été soulagée de son bizarre tourment, si -elle avait pu, en même temps, crier à M. de Villenoise: «Je vous -déteste!...» et l’attacher à sa vie par des liens indestructibles. -Car des mouvements de haine la soulevaient, à sentir que jamais il ne -serait possédé d’elle comme elle était possédée de lui. - -Cependant le déjeuner s’avançait. Sur la table, au service coquet, -semée de petits bouquets de fleurs, Estelle avait successivement posé -les plats préférés de Vincent. Une vraie dînette d’amoureux, que -Sabine avait combinée avec toute sa science raffinée de mondaine et -de voluptueuse, et dont elle s’était réjouie à l’avance comme d’un -recommencement de bonheur. - -—Je ne sais pas comment vous faites, ma chère amie, dit Vincent avec -gaieté. Je ne mange bien que chez vous. J’ai envie d’envoyer mon chef -en apprentissage auprès de votre cuisinière. - -—Ma cuisinière?... Vous savez bien que je n’en ai pas. - -—Cependant, ce n’est pas Estelle?... - -Sabine échangea un sourire avec la bonne, qui, en ce moment, apportait -les fruits. - -—Si... c’est un peu Estelle... mais sous ma direction. - -Il se récria. - -—Vous vous occupez de cuisine!... - -—Bien entendu. Ou, du moins, quand vous venez vous asseoir à ma -modeste table. Car pour moi-même, je ne m’en donnerais jamais le tracas. - -Contrarié, M. de Villenoise déclara: - -—En ce cas, je n’accepterai plus un repas ici. - -—Vous ne me ferez pas cette peine, dit Sabine. Mais qu’est-ce qui vous -étonne?... - -Et, après un silence durant lequel la bonne quitta la pièce, elle -ajouta: - -—Puis-je avoir votre train de maison? - -—Il ne tiendrait qu’à vous, ma chère amie. - -—Comment cela? - -—Est-ce que tout ce que je possède ne vous appartient pas? Vous n’avez -qu’un mot à dire pour en disposer. - -—Merci, répliqua-t-elle. Il ne me sied pas, et je vous l’ai répété -cent fois, d’être une femme entretenue. - -Il la regarda tristement. Elle était plus pâle encore que d’habitude, -ses grands sourcils noirs froncés, le regard dédaigneux, la bouche -souffrante. Alors, baissant la voix, il prononça, avec un grand effort -de tendresse et de conciliation: - -—Voyons, ma chérie, vous savez bien qu’en acceptant de moi une faible -partie de ce que vous avez perdu par ma faute, vous ne pourriez pas -vous croire une femme entretenue. - -—Soit, mais le monde le croirait. - -—Le monde?... Il vous oublierait. Vous ne tenez pas à lui. Vous n’avez -pas besoin de le fréquenter. - -—C’est ce qui vous trompe, dit-elle violemment. Le fréquenter... non, -je n’y tiens pas. Car je le méprise, il me dégoûte, ce monde qui me -jette la pierre, à moi!... et qui lèche la trace de vos pas, à vous!... -parce que vous êtes un homme et que vous avez de l’argent. Nous avons -pourtant commis la même faute... Et si l’affaire avait suivi son cours, -le tribunal qui nous aurait condamnés pour adultère vous eût appelé -«mon complice»!... - -M. de Villenoise fit un mouvement. - -—Je sais... reprit Sabine sans lui permettre d’ouvrir la bouche. -Vous allez me dire que vous n’étiez pas marié, vous... que vous étiez -libre... - -Il secoua la tête. Elle attendit, déconcertée. Puis, comme il ne -parlait pas, elle demanda: - -—Eh bien?... - -—J’allais seulement vous proposer de passer dans votre atelier, où le -café doit être servi. - -—Ah! ricana-t-elle, ce sujet de conversation vous gêne? - -—Il m’est horriblement pénible, ma chère amie. - -Elle répondit, exaspérée: - -—Je comprends ça. - -—D’ailleurs, fit-il avec résignation, rien ne nous empêchera, n’est-ce -pas? de continuer cet entretien dans la pièce à côté. - -Tout en parlant, il se leva, et, comme diversion, se mit à jouer avec -Hirsow, le chien danois, qui, après avoir déjeuné à la cuisine, venait -de se faire rouvrir par Estelle la porte de la salle à manger. - -—Allons, Hirsow, saute là, mon vieux camarade! ordonna-t-il en -désignant ses épaules. - -Hirsow se dressa, et lui posa vers le haut de la poitrine deux pattes -puissantes. Vincent, bien qu’arc-bouté pour le recevoir, fit un pas -de recul. Et le chien, qui maintenant dépassait en hauteur le jeune -homme, inclinait vers lui sa tête formidable, la gueule entr’ouverte -par un halètement de joie. - -—Assez, Hirsow, tu es trop lourd. Mais, voyez, Sabine, comme ce chien -est content de me revoir... Oui, mon vieux... assez... oui, c’est bien, -reprit-il, tandis que l’animal se frôlait contre lui avec des petits -cris extasiés. Cela me fait vraiment plaisir. - -—Vincent, reprit Sabine en allumant une cigarette russe, vous avez -beau ne pas vouloir m’entendre, il y a cependant une chose que je veux -absolument vous dire. - -—Dites, mon amie, fit-il avec un soupir. Et il s’enfonça dans une -bergère, auprès de la petite table portant le plateau du café, dans un -angle de cette serre, qui élargissait l’atelier, et qu’au dehors un -jardinet muré de lierre isolait de tout voisinage.—Ah! le joli coin! -murmura-t-il encore. Quel goût vous avez, Sabine! - -C’était une suprême tentative. Elle demeura inutile. Et l’inévitable -scène commença. - -Pour la millième fois, Sabine peignit les amertumes de sa situation. -Elle souffrait atrocement de se voir déclassée, mais n’admettait -point qu’elle le fût, déclarant s’estimer au-dessus de ses anciennes -relations mondaines qui détournaient la tête pour ne pas la saluer. -Oui... à Cannes, par exemple, où elle en avait rencontré plusieurs. -A cause de cela, le séjour de cette ville lui était devenu un -supplice. Cependant la plupart de ces femmes ne se gênaient pas pour -tromper leurs maris, et, le jour où il leur arriverait aussi quelque -catastrophe, elles ne seraient pas capables, comme elle-même, de -demander à l’art la dignité de leur existence et la réhabilitation. -Quant à elle, son talent lui rendrait ce qu’elle avait perdu... Des -titres plus beaux que sa couronne de comtesse, et des titres qu’au -moins elle ne devrait qu’à elle seule... Puis, qui sait?... la fortune -peut-être... - -Sabine s’exaltait, enragée d’orgueil, aiguillonnée par un besoin de -revanche contre le sort, contre la société, contre son amant lui-même, -qui lui offrait de l’argent et lui refusait son nom. - -Comme Vincent se taisait, ne paraissait pas croire à ses succès -de peintre,—car les portraits de M^{me} Marsan l’eussent à peine -fait vivre si elle n’eût possédé quelques rentes, produit de ses -diamants admirables, jadis conservés grâce à la générosité du comte -de Rovencourt, puis échangés contre des valeurs;—comme Vincent se -taisait, Sabine lui lança même cette phrase, avec un cinglement -d’ironie: - -—D’ailleurs, qu’importe?... J’aime mieux dix louis gagnés par mon -pinceau que dix millions rapportés par l’APÉRITIF BERTET. - -A ce moment, Vincent regarda sa montre. - -—Quoi!... s’écria-t-elle. Le jour de mon retour!... Ne m’avez-vous pas -réservé toute votre après-midi? - -—Pour ce que nous en faisons... dit le jeune homme. - -—Voilà, reprit Sabine, comme vous traitez une femme qui a tant -souffert pour vous!... Ne devriez-vous pas être touché de ce que je ne -veuille rien recevoir de vous que votre amour? Si je le possédais, je -serais la femme la plus heureuse du monde, et je ne regretterais rien. -Mais, ajouta-t-elle d’une voix amère, je vous demande la seule chose -que vous ne puissiez pas me donner. - -—Ah! s’écria-t-il, perdant la maîtrise de lui-même, je vous donne -plus que vous ne le saurez jamais!... Et la misérable fortune que je -mettais à vos pieds tout à l’heure n’est rien auprès de ce que je vous -sacrifie... - -—Vincent!... Vincent!... Qu’est-ce que tu veux dire?... - -Elle était domptée, transformée... Mais d’une si effrayante façon que -M. de Villenoise eut peur de sa victoire. Cette créature violente, -belle malgré tout dans sa colère, changea de visage: son teint mat prit -une nuance terreuse, ses traits se tirèrent, ses lèvres blêmirent. - -—Que peux-tu me sacrifier?... balbutia-t-elle. Parle... Je le devine, -va... C’est un mariage. O Vincent!... mon Vincent! Tu en aimes une -autre... Je te suis à charge. Eh bien, je me tuerai!... Oh! oui, ce -sera bon de mourir... Tu ne m’aimes plus!... Oh! c’est trop affreux!... -c’est trop affreux!... - -Elle porta les deux mains à sa gorge. Elle étouffait. Une contraction -nerveuse lui coupa la parole. Sa voix s’étrangla; les mots se perdirent -en un rauque gémissement. Puis, tout à coup, un cri jaillit, et elle -s’abattit en avant, le front sur le tapis. - -«Allons!...» se dit M. de Villenoise avec un soupir d’irritation. - -Mais la pitié le saisit, effaça tout. Déjà il s’agenouillait près -d’elle, soulevait sa tête, prenait ses mains raidies, et baisait, avec -des paroles de consolation, ses yeux, qui, sous les longues paupières, -avaient perdu leur flamme et se convulsaient légèrement: - -—Sabine... Ma chérie... A quoi penses-tu?... Moi, me marier!... -Mais il n’en est pas question... Mais je n’y songe pas!... Écoute... -voyons... Tu sais bien que je t’ai donné toute ma vie... - -—Ah! gémit-elle avec un flot de larmes qui termina la crise nerveuse, -tu le regrettes!... - -Il protesta; il lui fit des serments. Et comme elle demandait -l’explication de ce mot de «sacrifice» prononcé par lui tout à l’heure, -il déclara que c’était une plaisanterie. - -—Une plaisanterie!... avec l’expression que tu y as mise! - -—Eh bien, non, c’est vrai... Je ne plaisantais pas... Mais je voulais -te taquiner, me venger un peu... Car tu m’avais poussé à bout. - -—Moi?... Comment?... fit-elle avec la plus sincère surprise. En te -disant que je t’aimais pour toi-même, que je ne voulais pas de ta -fortune?... - -Il n’insista pas. D’abord parce que c’était inutile; puis parce -qu’il pensait à autre chose. En ce moment, Sabine, appuyée contre sa -poitrine, semblait revenir à la vie, à la jeunesse, à la douceur et au -sourire, dans son étreinte. Ses propres nerfs d’homme secoués par le -bouleversement de cette nature féminine, par les pleurs de ces beaux -yeux, par les caresses, commençaient à pressentir la saveur aiguë de -volupté qui, souvent, s’était, pour eux, dégagée de pareilles scènes. -Il pressa donc silencieusement et plus étroitement la jeune femme sur -son cœur. Elle frissonna tout entière, poussa un soupir; puis, se -dégageant: - -—Les yeux me brûlent, dit-elle. Je voudrais les baigner d’eau fraîche. - -Et, traversant l’atelier, elle alla soulever la portière qui voilait -l’entrée de son boudoir. - -Vincent la suivit. - - * * * * * - - - - -IV - - -A partir de ce moment, la vie ancienne reprit pour Vincent de -Villenoise,—cette vie régulière et aux horizons fermés, dans laquelle -le mariage de son ami Robert Dalgrand et l’apparition de Gilberte -avaient jeté un trouble délicieux, qui ressemblait à une espérance. Dès -qu’il eut revu Sabine, dès qu’il se fut à nouveau fait le serment de -remplir son devoir envers cette femme si malheureuse et si passionnée, -dont le cœur tenait au sien par des fibres si aisément saignantes, -il s’interdit de rencontrer volontairement M^{lle} Méricourt. Car, -s’il croyait ne pas encore aimer Gilberte, du moins convenait-il avec -lui-même qu’il était bien près de l’aimer. Il en était même à cette -phase redoutable d’un sentiment nouveau, où tout s’efface, dans le -souvenir, des passions qui l’ont précédé, et où l’on s’affirme de bonne -foi n’avoir jamais connu l’amour. Seulement M. de Villenoise ajoutait: -«Et je ne le connaîtrai jamais, du moins dans ce qu’il a de complet, -d’absolu. Cette charmante fille est la seule créature qui pouvait me -l’inspirer.» - - * * * * * - -Maintenant il montait à cheval de très bonne heure. - -Les plus matineux des habitués du Bois, en arrivant aux environs -des lacs, le rencontraient retournant déjà vers la Muette, car il -prenait, pour rentrer, le chemin où il n’avait nulle chance de croiser -Gilberte et le général. Aussitôt arrivé chez lui, il s’enfermait -dans sa bibliothèque et s’enfonçait dans sa traduction de Manilius. -L’après-midi il faisait des armes, écrivait des lettres, rendait des -visites, ou bien explorait des boutiques d’antiquaires. Quant à ses -soirées, elles appartenaient à Sabine. - -Jamais M^{me} Marsan ne venait rue Jean Goujon. Elle n’y avait mis -les pieds que deux ou trois fois, et seulement parce que son amant se -trouvait malade. C’était, chez elle, un scrupule de fierté. Le luxe -écrasant de l’hôtel de Villenoise la gênait. Il ne lui convenait ni -de le partager, ni d’en être le témoin modeste et ébahi. D’ailleurs, -elle ne tenait pas à se donner en spectacle à des laquais. Pas -davantage ne voulait-elle paraître accepter sa situation clandestine. -Quelle répugnance n’eût-elle pas éprouvée, en quittant le somptueux -appartement du maître de la maison, à se voir reconduite par lui -jusqu’à la portière d’un fiacre, comme une grisette qui, dans le -creux de son gant, emporte «son petit cadeau»! S’éloigner furtivement -de cette demeure où elle ne désespérait pas de s’installer un jour -en épouse légitime... Jamais! Si elle y entrait, ce serait la tête -haute, appuyée au bras de son mari. Et quelle joie sauvage elle -éprouverait alors, à voir s’aplatir devant ses millions ceux qui jadis -s’étaient aplatis devant son titre de comtesse, et qui, aujourd’hui, -se détournaient scandalisés sur son passage!... Mais ne serait-ce pas -abdiquer à jamais un tel espoir que d’habituer M. de Villenoise à la -recevoir chez lui autrement que sous le nom et avec tous les droits -qu’elle y voulait étaler? En attendant, c’était chez elle qu’elle -accueillait son ami. - -Dans l’atelier à demi obscur, où des abat-jour immenses atténuaient la -clarté des lampes, ils avaient d’interminables causeries. Et, malgré -l’âpreté d’orgueil et de passion toujours pressentie sous les paroles -de Sabine, bien souvent pour eux s’égrenaient des heures pleines d’un -charme profond. La jeune femme déployait un esprit original, donc -la disposition naturellement ironique et dédaigneuse s’était encore -accentuée par les déboires de sa vie. Elle jugeait toutes choses avec -un scepticisme impitoyable, mais dont le fond pénible se voilait sous -des mots ingénieux et plaisants. Quand elle parvenait à s’oublier -elle-même, à désarmer un peu en face de cet adversaire adoré qu’était -pour elle son amant, elle se lançait parfois dans le plus divertissant -des bavardages. Et la façon dont elle envoyait au plafond ses paradoxes -avec la fumée de sa cigarette russe réveillait chez Vincent des -velléités amoureuses. Elle était d’ailleurs bien belle à voir quand -elle s’animait sans trop d’aigreur, et qu’elle avançait, en débitant -des bravades, sa brune tête hardie de guerrière. Les fins reflets des -abat-jour jaunâtres ou rosés mettaient sur son visage fatigué un fard -délicat. Elle ne paraissait plus ses trente-cinq ans, dont son âme -brûlante avait trop fidèlement enregistré le passage sur son front, aux -coins de sa bouche et à l’entour de ses yeux. Et elle savait si bien de -quelle quantité de séduction la rehaussait le cadre accoutumé qu’elle -se refusait à mille petits projets, qui, autrement, l’eussent tentée. -Ainsi c’était une chose rarement obtenue par M. de Villenoise qu’ils -allassent ensemble dîner hors de Paris, dans quelque coin de verdure, -à Meudon ou à Ville-d’Avray. Pourtant, le printemps, cette année-là, -s’épanouissait en journées merveilleuses, en soirées de tiédeur et de -parfums. Vincent rappelait à Sabine combien autrefois elle aimait les -promenades à travers bois, terminées par quelque repas fort mauvais -mais si amusant, sous une tonnelle de vigne vierge. Maintenant ce que -Sabine craignait—en se gardant bien de l’avouer—c’était la barbare -franchise des longs jours, cette cruauté de la Nature qui, dans la -hardiesse de sa jeunesse recouvrée, prodigue les rayons, multiplie la -clarté, fait ruisseler le soleil sur la fraîcheur de ses verdures et -de ses floraisons, et prolonge les heures éclatantes, sans se soucier -des pauvres visages féminins dont la beauté agonise, d’une douloureuse -agonie que tant de lumière outrage. - -Parfois cependant, ne sachant plus à quelle excuse recourir, M^{me} -Marsan acceptait une partie de ce genre. Mais alors elle s’arrangeait -pour qu’on se mît en route très tard. Et, comme tous deux détestaient -les restaurants connus, les prétentieuses _Têtes Noires_ où l’on -retrouve, sous les étoiles, l’odeur des couloirs que jalonnent les -portes numérotées des cabinets particuliers et la muette effronterie -des garçons en veste courte, ils échouaient, vers neuf heures, dans une -guinguette, où ils ne trouvaient plus à manger que des sardines et des -œufs avec le veau en ragoût des bûcherons et des rouliers. - -Peu leur importait d’ailleurs. Car ils avaient devant eux l’heure -unique, l’heure d’attendrissement et de chimère, durant laquelle ils -marcheraient au bras l’un de l’autre sous les bois devenus obscurs. - -Durant cette heure-là, Vincent oubliait sa lassitude et Sabine -l’inquiète angoisse de sa passion. Lui, trouvait des paroles sans -réticences, des réflexions où ne perçait pas de regret, et de lentes -pressions de main plus enlaçantes que les étreintes complètes de la -possession. Elle, se sentait apaisée, rajeunie, sous cette ombre -complice. Une confiance plus assurée en elle-même dissipait les idées -qui la torturaient habituellement, faisait s’évanouir les craintes, les -doutes, les jalousies, les terreurs de l’avenir, les écœurements du -passé, et jusqu’au tourment suprême, né de la différence d’âge entre -elle et celui qu’elle aimait. Presque insignifiante, cette différence -d’âge: trois ans à peine... Mais combien leurs situations et leurs -caractères l’accentuaient! Car la femme divorcée, finie, mise à l’écart -de la société, voyait se fermer l’avenir, au moment où il offrait tous -ses triomphes et toutes ses joies à ce garçon libre, beau, intelligent -et riche. En outre, Vincent, avec sa calme tête blonde de rêveur, ne -paraissait pas même trente ans; alors que la brune Sabine, toujours -brûlée de quelque fièvre d’âme ou de chair, en accusait près de -quarante. - -Qu’ils étaient bienfaisants les soirs de solitude et de nocturne -enchantement où s’atténuaient de telles distances!... Sur la route -grise, entre les hautes futaies criblées d’étoiles, ou le long des -coupes de bois qui dévalaient en plis de terrain pâles, hérissés çà -et là par les arbres épargnés, Sabine et Vincent marchaient, serrés -l’un contre l’autre, plus silencieux à mesure que s’avançait l’heure. -L’infini les enveloppait, les rapprochait. Ils ne s’en voulaient plus -de rien. Ils étaient deux êtres qui s’aimaient dans l’espace et dans la -nuit, deux êtres destinés à mourir et que réunissait le sentiment de -leur fragilité en face de la beauté et de la mélancolie des choses. - -Un ciel immense, piqué d’astres, s’étendait au-dessus des blêmes -clairières. Sabine s’arrêtait pour le contempler, et disait les noms -des étoiles. Cela amusait Vincent de l’entendre prononcer des syllabes -étranges, pour désigner les beaux joyaux mystérieux scintillant -si haut, si loin, et que cette connaissance de leurs symboliques -appellations rapprochait, semblait mettre à portée de la pensée et de -la main. - -—Voici, disait-elle, Arcturus, du Bouvier... Ici, au zénith, c’est -Wéga, de la constellation de la Lyre. A droite, c’est Déneb... Un -peu au-dessus, Altaïr... Et là-bas, plus près de l’horizon, cette -magnifique étoile... Vous ne vous rappelez plus?... C’est Aldebaran. - -Vincent répétait après elle: «Ah! oui, c’est vrai... Aldebaran...» -Mais, au lieu d’élever ses regards, il les abaissait vers elle, et -il souriait à ce profil pâle et fin, que la nuit rendait suave, à -ces grands yeux noirs tournés là-haut, à cette bouche gracieusement -pédante. Sabine sentait sur son visage les prunelles caressantes du -jeune homme. Elle les y laissait posées sans trahir tout d’abord -l’intime volupté dont leur effleurement la pénétrait. Puis, n’y tenant -plus, brusquement elle lui faisait face: - -«Ah! tu m’aimes!...» s’écriait-elle avec une certitude de plaire qui la -transfigurait, la rendait adorable. - -Alors il mettait les bras autour d’elle, amenait lentement les lèvres -jusqu’à sa bouche, et murmurait dans la joie de sa propre sincérité: -«Oui, Sabine... ma chère Sabine... je t’aime.» - -Une série de soirées semblables détendit un peu le caractère de M^{me} -Marsan. Elle eut de la gaieté, de l’abandon, de la grâce. Comme Vincent -lui consacrait plus de temps qu’autrefois, et lui rendait un compte -minutieux des heures qu’il ne passait point auprès d’elle, Sabine crut -tenir une place plus grande que jamais dans le cœur et dans la vie de -son amant. - -La délicatesse de M. de Villenoise, le soin qu’il prenait d’agir en -amoureux pour se suggestionner à lui-même cet amour et pour éloigner -des rêves pleins de péril; puis les fugitifs éclairs de bonheur -jaillis encore parfois d’une réminiscence, d’un attendrissement ou -d’une admiration commune, rendirent à leur liaison comme une apparence -de douceur et de stabilité. Cela dura quelques semaines, à peu près -tout le temps que Robert Dalgrand et sa jeune femme consacrèrent à leur -voyage de noce. - -M. de Villenoise redoutait le retour de son ami. Car, alors, les -rencontres avec Gilberte deviendraient inévitables. Comment se refuser -à voir les Dalgrand, qui, naturellement, recevraient souvent leur -sœur? Toutefois, le jeune homme repoussait d’avance, et résolument, -la complicité des circonstances. «Ce sont les lâches,» pensait-il, -«qui s’exposent à la tentation; ils escomptent leur propre faiblesse, -et, pour ne pas s’avouer la tyrannie de leurs désirs, ils paraissent -n’obéir qu’à la fatalité.» Il combinait donc différents prétextes pour -se soustraire à des relations dangereuses. «Et si tous ces moyens ne -réussissent pas,» concluait-il, «ce sera bien simple... Je dirai tout à -Robert.» - -Un jour, il eut une surprise. Sabine lui demanda sans préambule: - -—Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé du mariage de votre ami Dalgrand? - -—Je ne pensais pas, répondit-il, que cela vous intéressât. - -Elle reprit: - -—Sans doute à cause de mon peu de sympathie pour M. Dalgrand. Mais je -tiens beaucoup plus à savoir ce que font mes ennemis qu’à connaître les -démarches de mes amis. C’est d’une bien autre importance pour moi. - -—Où prenez-vous que Robert soit votre ennemi? - -—N’a-t-il pas souvent cherché à vous séparer de moi? - -—Souvent?... Comment l’aurait-il pu? Nous nous connaissons à peine -depuis sept ans, vous et moi, n’est-ce pas, Sabine? Or, en voilà dix -que Robert dirige des travaux à l’étranger et ne met guère les pieds -en France. Il n’a su notre liaison que par votre divorce, et il ignore -qu’elle dure toujours. Je ne sais pas si seulement il m’a parlé de vous -trois fois. - -Sabine eut un petit rire sardonique. - -—Je crois bien... Car il en a parlé si agréablement les deux -premières, que vous avez dû lui interdire ce sujet de conversation. - -—Oh! voyons, ma chère amie, ce que vous dites là n’est pas exact. - -M. de Villenoise essaya de rétablir les faits. Ou plutôt il essaya de -retrouver la nuance sous laquelle, voici déjà longtemps, il les avait -rapportés à Sabine. Mais, comme la vérité gisait entre ses atténuations -et les exagérations de la jeune femme, ils ne purent s’entendre, et, -chacun accusant l’autre de mauvaise foi, ce fut l’occasion d’une -querelle. - -—Dalgrand n’avait rien contre vous, soutenait Vincent. C’était la -situation qu’il trouvait fâcheuse. - -—Et pourquoi, je vous prie? - -—Ah! vous le savez bien... Il possède au plus haut degré l’esprit de -famille et la passion de la régularité... Il n’a jamais rêvé le bonheur -que dans le mariage. - -—Vous allez me persuader, reprit Sabine, qu’il vous conseillait de -m’épouser! - -Vincent ne put s’empêcher de répondre: - -—Non... Car il ne comprend le mariage qu’avec une jeune fille. - -Des mots de ce genre remettaient à vif toutes les blessures de Sabine. - -—Une jeune fille!... s’écria-t-elle violemment. Oui, quand on a encore -le droit d’en épouser une, quand on n’a pas brisé la vie d’une autre... - -Puis, changeant de ton: - -—Ah! ricana-t-elle, une jeune fille!... Il tenait à la vertu, -votre ami Robert... C’est pour cela qu’il a épousé une des petites -Méricourt... - -M. de Villenoise tressaillit. D’où Sabine connaissait-elle ce nom? Et -que voulait-elle dire? Devant son regard inquiet, elle reprit avec une -gaieté volontairement insolente: - -—Oui, des gamines qui n’ont plus de mère, et que leur vieux général -de père laisse vivre à l’américaine. Un peu culotte de peau, le papa... -Et quant aux fillettes, ça court les chemins à pied ou à cheval, et ça -ne doit pas ignorer grand’-chose... - -—Ma chère, dit sèchement M. de Villenoise, nommez-moi donc la femme -dont vous pourriez parler sans essayer de la salir. - -—Moi!... se récria-t-elle. Personne n’a plus d’indulgence que moi pour -les femmes... Ce que je déteste, c’est l’hypocrisie sociale. - -Elle se lança dans une tirade. Comment! C’était elle qu’on accusait -d’être injuste envers les femmes!... Mais pas du tout!... Elles avaient -bien raison, les femmes, de ne pas s’astreindre aux fausses vertus que -le despotisme masculin leur impose! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, -à elle, Sabine, que les femmes fussent honnêtes, au sens que les hommes -prêtent à ce mot? Elle préférait, chez une femme, l’intelligence, la -bonté, le talent, l’énergie, la délicatesse du cœur, à la chasteté... -Seulement elle riait de la bêtise des hommes, pour qui la seule grande -affaire est de n’être pas trompés. Et leur vanité aussi lui était un -spectacle vraiment drôle... Ainsi ce grand benêt de Dalgrand, qui -prêchait en faveur des rosières, se figurait que sa femme n’avait -jamais regardé un homme avant lui. Mais depuis l’âge de dix ans, elle -cherchait un mari, cette petite fille délurée d’officier sans fortune! -Et, maintenant qu’elle l’avait trouvé, sa principale occupation allait -être de chercher un amant. - -—Et ce sera bien fait! conclut Sabine. Ça lui apprendra, à votre -vertueux ami... Ah! il trouve qu’il y a des femmes qu’on n’épouse pas! -Eh bien, la sienne lui prouvera que celles qu’on épouse sont aussi -celles qui vous font... arriver de certains accidents. - -Ce n’était pas la première fois que les amertumes secrètes amassées au -cœur de Sabine s’échappaient en de tels excès de paroles. Mais rarement -elle allait jusqu’à de si précises personnalités. Ce qui l’avait -entraînée ce jour-là, c’est qu’elle venait d’apprendre, tout à fait -par hasard, que M. de Villenoise avait été garçon d’honneur, à la noce -de Robert Dalgrand, avec une des demoiselles Méricourt. Elle s’étonna, -puis s’irrita du mystère qu’il lui en avait fait. Mais elle se garda -bien de lui dire qu’un vieux numéro de journal, enveloppant des romans -qu’on lui rendait, lui avait fourni, dans un écho de quelques lignes, -les principaux détails de la cérémonie. Elle préféra garder pour -elle ce mince renseignement, afin de le débiter ensuite sous forme -d’allusions qui la feraient paraître beaucoup mieux informée qu’elle ne -l’était en réalité. Puis, dès les premières paroles, et comme cela ne -lui arrivait que trop souvent, son caractère susceptible et emporté -lui avait fait perdre toute mesure. - -Elle se fit grand tort dans l’esprit de M. de Villenoise, et elle -le sentit à la façon presque brutale dont il lui enjoignit de ne -jamais reparler de M. ni de M^{me} Dalgrand, pas plus que de M^{lle} -Méricourt. Il se départit de sa courtoisie habituelle, prit un ton de -commandement et de menace. Pendant une seconde l’orgueilleuse Sabine -eut la tentation de le braver. Mais elle le vit faire un mouvement -comme pour partir... Elle trembla qu’il ne revînt pas. Alors elle -voulut tourner la chose en plaisanterie. Et elle eut la mortification -de le voir conserver un air de tristesse et de dédain. - -Il ne la jugeait point avec trop de sévérité cependant. Au contraire, -une plus grande indulgence lui venait tandis qu’au cours de semblables -scènes il sentait son cœur s’éloigner d’elle. «Quel poison,» -pensait-il, «est une seule faute passée dans la vie et dans l’âme d’une -femme!... Et ce poison agit d’autant plus sûrement que cette femme est -plus affinée, plus fière!... Celle-ci ne manque pourtant ni de tact, ni -de jugement, ni de cœur... Mais elle a fait fausse route, elle a gâché -sa vie... Maintenant elle ne voit plus rien que par l’intermédiaire de -son orgueil malade. Et il n’y a pas de remède. Son mariage avec moi, -qu’elle souhaite avec une si pénible ardeur, ne la guérirait pas. Elle -croirait découvrir chez les autres de l’ironie, chez moi du regret... -Elle m’en voudrait toujours d’être plus jeune qu’elle... Sa jalousie ne -serait plus contenue par la crainte de me rebuter et de me perdre... Ce -serait des scènes continuelles... Un enfer... où périrait certainement -l’affection que je lui garde encore.» - -«L’affection...» M. de Villenoise ne disait plus en lui-même «l’amour». -Et, par suite des maladresses qu’accumulait Sabine, cette tendresse -défaillante s’approchait toujours plus de la résignation. - -A la rancune qu’il lui gardait d’avoir dénigré les deux personnes qu’il -admirait le plus, Robert et Gilberte, elle ajoutait d’autres griefs. -Ainsi elle eut une fantaisie qui déplut fort à Vincent, celle d’adopter -un costume d’homme pour peindre dans son atelier. - -Une après-midi, comme il arrivait plus tôt que de coutume, il aperçut -une silhouette masculine, dans une vareuse et un pantalon de flanelle -blanche, debout devant un chevalet. Il eut un sursaut d’étonnement. -Mais la silhouette se retourna: c’était Sabine. La tête brune de la -jeune femme émergeait d’un col droit, et sur son buste fin s’étalait un -plastron empesé, où flottait une longue cravate. Elle se mit à rire en -voyant que M. de Villenoise demeurait sur le seuil, comme pétrifié. - -—Je vous fais peur? demanda-t-elle. - -—Non, dit-il. Mais je voudrais savoir si Estelle aurait aussi bien -introduit dans votre atelier un autre visiteur que moi. - -—Et pourquoi pas? - -Elle rougissait, vexée. Car elle s’attendait à un compliment, et elle -ne voyait pas, dans les yeux de Vincent, l’éclair d’admiration qui -aurait corrigé le mécontentement de son attitude. Pourtant elle avait -constaté que ce travestissement lui allait à ravir; on y distinguait -l’élégance de son corps souple, et surtout il la rajeunissait. Depuis -le matin elle se réjouissait de l’effet qu’elle allait produire. Et -peu lui eût importé le reproche d’inconvenance, si le regard de son -amant lui eût avoué qu’elle plaisait. Mais ce regard n’était que dur et -gênant. - -Elle prit un air détaché. - -—Mon Dieu! vous ne m’avez donc jamais vue ainsi?... C’est mon costume -de travail. Avec tout ce gâchis de couleurs, nous sommes presque -forcées, nous autres femmes... - -Vincent remarqua: - -—C’est pour cela que vous l’avez pris blanc? - -—Et puis, ajouta-t-elle, c’est plus original. Rosa Bonheur s’habille -en homme... même pour sortir dans la rue... Oui, elle se promène en -blouse. - -—Prenez cette tenue-là pour travailler, tant que vous voudrez, dit M. -de Villenoise. Mais, je vous en prie, pas devant moi. Cela me déplaît -prodigieusement. C’est tout simplement horrible. - -Elle sentit qu’il était sincère, malgré l’inexactitude et la forme -désobligeante du jugement. Aussi, comme elle craignait par-dessus tout -de lui déplaire, elle eût probablement relégué au plus vite et pour -jamais ses vêtements d’homme dans une armoire, s’il n’eût cru devoir -poursuivre: - -—D’ailleurs, je vous le répète, je ne comprends pas que vous songiez à -vous laisser voir par des étrangers sous une mascarade pareille. C’est -tout ce qu’il y a de plus inconvenant, et, pour une femme seule, comme -vous êtes... - -—A qui la faute si je suis seule? repartit Sabine. - -—Peu importe... Vous l’êtes. Et si vous ne voulez pas qu’on vous -manque de respect... - -—Dites donc, mon cher! cria Sabine en croisant les bras sur son -plastron empesé. C’est vous qui osez parler du respect qu’on me doit? -Et qui donc m’a fait perdre celui de tout le monde?... Ah! cela vous -rend jaloux qu’on me voie dans ce costume! Dites-le donc franchement, -au lieu de me faire une morale déplacée. - -Vincent aurait dû rire, marcher vers elle et la faire taire avec -un baiser. Car elle était vraiment d’une séduction irrésistible et -comique, avec son costume hardi et son attitude batailleuse, la jambe -droite avancée dans le pantalon de flanelle, les bras crispés contre sa -chemise de garçon, et la colère de son joli visage rendue puérile par -l’air d’enfant que lui prêtait son attirail masculin. Mais un glacier -même serait plus facile à dégeler qu’un amant qui sent venir une scène. -Aussi Vincent, qui s’exaspérait sous son masque froid, répondit avec un -haussement d’épaules: - -—Jaloux?... Je voudrais bien savoir lequel de nous deux est jaloux de -l’autre. - -Sur quoi Sabine répliqua: - -—Tant mieux pour vous si vous ne l’êtes pas! Car je mettrai -constamment ce costume dans mon atelier. Vous n’êtes pas mon mari pour -vous permettre d’y trouver à redire. - -Si M. de Villenoise murmura: «Heureusement pour moi!...» ou quelque -chose de ce genre, la jeune femme ne l’entendit pas ou feignit de ne -pas l’entendre. Car, ainsi qu’il lui arrivait toujours, elle commençait -à souffrir de sa propre violence, et de la punition dont elle se -frappait en voulant blesser son ami. Des larmes rageuses montaient dans -ses yeux en songeant qu’elle se condamnait à lui déplaire. Cependant -son orgueil restait si fort qu’elle s’obstina, plusieurs jours de -suite, à rester vêtue en homme jusqu’à l’heure où elle attendait -Vincent. Même, pour mieux lui faire sentir qu’elle était libre, et que, -tant qu’il ne l’épousait pas, il ne pouvait se prévaloir d’aucun droit -sur elle, Sabine accentua les façons masculines dont s’offusquait tant -M. de Villenoise. Elle installa un tir au fond de son petit jardin et -s’exerça au pistolet. Vincent trouva des boîtes de cartouches et des -cartons mouchetés de balles traînant sur les guéridons, dans l’atelier. -Elle ne se contenta plus d’une cigarette d’Orient prise dans l’étui -du jeune homme lorsqu’ils buvaient le café ensemble; elle en eut -constamment aux lèvres; et des bouts d’ambre, des allumettes-bougies, -jusqu’à des paquets de _caporal_, se mêlèrent à ses étuis de couleurs. -Elle parla même de se faire couper les cheveux; mais, comme elle les -avait très longs et fort beaux, elle se garda de donner suite à cette -velléité. - -La crainte exprimée par Vincent qu’elle ne fût aperçue par d’autres -hommes dans son costume de garçon suggéra en outre à Sabine l’idée -de le rendre jaloux. Son obstiné désir du mariage lui inspirait ces -tactiques. Si Vincent voulait l’avoir toute à lui, la soustraire aux -obsessions et aux tentations, eh bien, il n’avait qu’à l’épouser! A -plusieurs reprises, en arrivant chez elle, M. de Villenoise rencontra -dans l’atelier des messieurs qui, le lorgnon à l’œil, examinaient -les études et les ébauches de l’artiste, ou qui, renversés dans -des fauteuils et les jambes croisées, causaient avec un évident -sans-gêne. Les premières fois, il constata que M^{me} Marsan, pour -les recevoir, avait passé une robe d’intérieur. Mais, comme il ne fit -aucune remarque, lorsqu’elle lui expliqua: «Ce sont des journalistes -qui viennent examiner mes envois pour le Salon,» Sabine, outrée de -son affectation de confiance ou d’indifférence, poussa les choses -plus loin. Et un beau soir, vers six heures, comme précisément il -venait chercher son amie pour dîner à la campagne, il la trouva, -dans la vareuse et le pantalon de flanelle blanche, qui causait avec -un personnage aux cheveux grisonnants, à l’air hautain, et de fort -élégante tournure. - -Sabine les présenta: - -—M. Vincent de Villenoise... Le comte de Bréville. - -Ce dernier prit congé, en disant: - -—Ainsi, c’est entendu. Je vous amènerai cette dame. Et vous déciderez -vous-même pour le costume... La toilette de ville ou le décolleté... Ce -que vous jugerez le plus seyant à sa physionomie. - -Quand Sabine revint du seuil de l’atelier, où elle avait reconduit le -comte de Bréville, elle posa sur M. de Villenoise un regard triomphant -et s’écria: - -—Vous le voyez, c’est une commande. - -Il se taisait. La jeune femme reprit: - -—Je ne l’aurais jamais eue, si j’avais continué à vivre en recluse, -suivant vos conseils. C’est un journaliste influent qui m’a fait -connaître M. de Bréville... Un de ces journalistes à qui j’ai eu le -bon esprit d’envoyer ma carte avec l’invitation à visiter mes envois -pour le Champ de Mars. - -Vincent dit, avec une voix qui voulait garder un accent naturel: - -—C’est la femme ou la sœur de M. de Bréville dont vous allez faire le -portrait? - -—Non, répliqua Sabine avec un air de bravade. C’est sa maîtresse. - -—Ah! je comprends, reprit M. de Villenoise. Cela m’eût étonné... - -Il prononçait lentement, et lentement aussi ses yeux toisèrent la fine -silhouette, d’une masculinité équivoque. Rien ne pouvait être plus -blessant que son intonation, sa réticence voulue, son regard... Mais il -était exaspéré. Tous ses efforts intérieurs ne tendaient qu’à garder -son sang-froid. - -Sous le mépris calculé de sa voix et de ses prunelles, Sabine bondit -littéralement de fureur. Elle eut un élan de fauve. Et lui, par un -instinctif mouvement de défense, mit les bras en avant, saisit les -frêles poings crispés. - -Elle bégaya: - -—Le lâche!... Le lâche!... - -Puis, quand il eut ouvert les doigts, ce fut elle qui le prit à -l’épaule, enfonçant ses ongles dans l’étoffe et dans la chair. Et, tout -en l’immobilisant par cette étreinte, elle avait un geste comme pour le -pousser vers la porte, avec ce cri: - -—Va-t’en!... Mais va-t’en donc!... Je ne peux plus te voir!... - -—Lâchez-moi, dit-il. Je m’en irai. Je ne demande pas mieux. Cette vie -n’est plus tenable. - -Elle ricana—mais d’un ricanement qui ressemblait à un sanglot. Et elle -souhaitait la force de le chasser, tout en s’épouvantant de ce qu’elle -éprouverait quand il aurait passé la porte. Jamais elle n’avait eu tant -envie de l’insulter, de le meurtrir, ni tant de frayeur de le perdre. -Une impulsion lui vint de se laisser glisser à ses pieds, d’y fondre -en larmes et en paroles de repentir. Mais, d’avance, elle sentait les -angoisses qui en résulteraient pour son orgueil, l’horreur que lui -inspirerait Vincent s’il ne la relevait pas avec le mot précis qu’elle -attendrait de lui. D’ailleurs ce serait abandonner la lutte, accepter -le rôle de maîtresse soumise, renoncer aux revendications de ce qu’elle -croyait ses droits. Elle se serait rendue odieuse en pure perte. - -Toutes ces pensées traversaient comme des éclairs son état trouble et -violent. Et la cruelle tension de ses nerfs lui faisait mal à crier. - -—Il faut en finir, prononça froidement M. de Villenoise. J’avoue que -je ne suis point fait pour endurer de pareilles scènes. Nous nous -sommes séparés deux mois pour les interrompre. Elles recommencent. -C’est ma faute, évidemment. Je me reconnais incapable de vous rendre -heureuse... Mais enfin, si nous ne pouvons nous supporter qu’à -distance, prenons-en notre parti. - -Tandis qu’il parlait, Sabine avait détaché ses mains de l’épaule du -jeune homme. A présent elle le regardait, très droite, toute blanche, -ses beaux yeux noirs brillant d’un éclat pénible et fixe. - -Ce regard oppressait et irritait Vincent, figeait en lui la tendresse -et la pitié. Il y voyait s’annoncer l’attaque de nerfs. - -—D’ailleurs, ma chère amie, reprit-il—en mettant à ce mensonge -nécessaire une certaine douceur d’intonation,—je venais précisément -vous dire que les affaires m’appellent à Villenoise. Le directeur de -mon usine m’écrit qu’il a besoin de moi... - -—Épargnez-vous donc les frais d’imagination, dit-elle. Pourquoi cette -fausse excuse?... Qui vous retient?... Partez. - -Maintenant elle avait presque l’air calme. Pourtant elle sentait -croître en elle-même une souffrance aiguë, intolérable. - -—Ah! c’est ainsi? dit Vincent. Je ne voulais pas vous quitter -brusquement, Sabine. Mais puisque vous le prenez de la sorte... Adieu. - -Elle répondit sans faire un mouvement: - -—Adieu. - -Il se rapprocha d’elle, souleva une de ses mains, qu’il baisa. Puis, -comme cette main retombait inerte, il s’attarda quelques secondes, -un sourire gêné sur les lèvres, n’ayant plus la force de saisir cette -liberté qu’on lui donnait, qu’il désirait tant... Car il connaissait -trop la pauvre nature brûlante et douloureuse qui se raidissait devant -lui—sous l’ironie de ce costume d’homme... Cependant, que faire?... De -quelque façon qu’il agît, ne verrait-il pas, à chacun de ses gestes, -saigner et s’enflammer ce cœur de femme? A cette minute même, une -sensation de cauchemar lui coupait la respiration, creusait dans sa -poitrine comme un vide où nul organe ne fonctionnait plus. La tentation -de fuir l’emporta. Il balbutia: - -—Je vous écrirai. - -Et il se dirigea vers la porte. - -Dans l’atelier, derrière lui, un grand silence inquiétant. Puis, tout -à coup, comme il touchait la portière, un cri aigu, un nom clamé comme -par la détresse d’un être en danger de mort: - -—Vincent!... - -Il se retourna. Follement Sabine s’élançait vers une table, saisissait -un objet, l’approchait de sa tempe. Vincent vit un éclair de métal, -puis il entendit un bruit sec. Du pouce elle venait d’armer son petit -revolver, un de ces bibelots garçonniers dont elle s’entourait depuis -quelque temps. - -—Si tu sors... je me tue! - -Elle l’aurait fait. La surexcitation de ses nerfs eût crispé son doigt -sur la détente. - -M. de Villenoise revint d’un seul bond, lui tourna la main pour diriger -le canon en l’air, puis, détachant de force les doigts serrés, lui -enleva l’arme. Tout de suite après, une émotion rétrospective amollit -les membres du jeune homme. Il pâlit. Et Sabine, dont il maintenait -encore le poignet, sentit sa paume devenir humide et froide. - -—Ah! gémit-elle, tu m’aimes donc encore un peu! - -Elle se jeta sur sa poitrine, l’étreignit à pleins bras, baisa son -visage, ses mains, le drap de son habit. - -—Vincent, pardonne-moi!... Je suis une misérable, je te rends -malheureux. Mais je t’aime... Ah! je t’aime... Et je souffre!... - -Comme il fit un geste, elle se cramponnait à lui: - -—Ne me quitte pas!... Par pitié ne me quitte pas! Je ne sais pas ce -que je ferais... J’ai peur... - -Il protesta—mais d’une voix blanche, résignée—qu’il ne songeait plus -à partir. - -—Oh! s’écria-t-elle, ne me parle pas sur ce ton. Je sens bien que tu -me détestes... Et cela me rend folle! - -—Mais non, ma chérie... Te détester!... Cela me serait impossible, -quoi que tu fasses... Mais pourquoi t’infliges-tu de pareils -tourments?... Nous pourrions être si tranquillement, si doucement amis! - -Avec un sourire d’ironie navrée, elle répéta ce mot: - -—«Amis...» - -Puis les larmes vinrent. Elle pleurait dans un humble -abattement,—toute sa violence tombée. C’étaient de lourdes larmes, -des sanglots profonds, comme d’une petite fille au désespoir. Et son -costume d’homme la rendait plus pitoyable, par le contraste de cette -virilité apparente avec sa puérile détresse. - -Vincent lui en fit la remarque, essayant de rire, afin de la ramener -par une plaisanterie au ton de leur familiarité ordinaire. Elle écarta -son mouchoir de ses yeux, et jeta sur elle-même un regard surpris. Dans -le tumulte de son orgueil soulevé, de son impérieuse passion, de ses -pleurs d’impuissance, elle avait oublié les circonstances extérieures, -elle avait perdu conscience de son travestissement. M. de Villenoise, -avec un sursaut d’inquiétude, la vit se dresser tout à coup. L’avait-il -offensée de nouveau par cette anodine moquerie prononcée pour la -distraire? Qu’allait-elle imaginer encore? Tout était à craindre de -cette nature follement irritable, impulsive à l’excès. - -Sabine marchait vers le mannequin revêtu d’une robe japonaise, dans -un angle de l’atelier. Tout en marchant, elle ôtait son veston, le -jetait avec dédain. Bientôt elle revint sur ses pas, la silhouette -changée, son corps souple ondulant dans une houppelande nippone, où -de fantastiques oiseaux, sur un fond de soie violette, éployaient des -ailes d’or. - -—Là! dit-elle. M’aimes-tu mieux ainsi? Je ne le remettrai plus jamais, -ce costume d’homme qui t’a fait fâcher contre moi. - -Un sourire triste et fin souligna cette promesse, à laquelle Sabine -avait mis une intonation d’espiègle repentir. Avec les vêtements, la -femme aussi venait de se transformer. Déjà cette créature d’imagination -s’abandonnait toute à une sensation nouvelle. Les yeux tragiques -ruisselaient encore de larmes, et pourtant leur regard s’aiguisait -de coquetterie; au coin de la bouche, la gaieté, la tendresse, -frémissaient, allaient s’épanouir. Sabine, en drapant autour d’elle -la robe orientale, venait de s’apercevoir dans un paravent de glaces. -Elle se trouva—comme elle était en effet—d’une beauté étrange; et -la certitude d’un immédiat triomphe sensuel effaça l’impression de sa -récente défaite morale. Une réaction se fit en elle. Par quelle cruelle -folie s’était-elle tout à l’heure tant fait souffrir?... Après tout -Vincent n’était-il pas là, comme il y était hier, comme il y serait -demain... toujours?... Et, s’il lui en voulait un peu, il ne lui en -voudrait plus du tout dans une minute, quand elle se serait approchée -de lui, quand elle l’aurait frôlé de cette soie souple aux rudes -oiseaux en fils d’or... - -La volonté de cette victoire sécha sous les paupières de Sabine les -dernières brumes de son passionné chagrin. Avec un éclat de rire -provocant et bizarre, elle vint s’abattre sur le tapis, aux pieds de -Vincent. - -—Tiens... dit-elle. Je suis ton esclave, ta chose. Je n’essaierai plus -de lutter contre toi. Cela me fait trop de mal. - -Elle le regardait de bas en haut. Ses prunelles sombres se noyaient -sous l’épais velours de ses cils. Ses cheveux glissaient, dénoués, -comme des serpents noirs, sur l’éclatante soie violette. Et l’étroite -robe japonaise se tendait suivant les inflexions de son corps -prosterné. Cette posture si humble s’embellissait de tout l’orgueil -qu’elle abaissait là, devant lui. Mais était-ce bien la même femme que -tout à l’heure?... Si follement variable de visage et de pensée, on la -sentait toujours palpitante de sentiments trop excessifs. Une vapeur -de volupté montait de cette ardeur inapaisable de la chair et du cœur. -Certes, on eût pu l’aimer jusqu’à la même démence qui l’emportait -elle-même. Toutefois, pour cela, il eût été nécessaire qu’elle manquât -de franchise. Elle se laissait trop voir. Son âme sans mystère semblait -une mer tourmentée dont le flot resterait transparent et clair. Sur -sa frénésie intérieure, elle aurait dû mettre le masque impassible de -la Chimère antique. Pour être tout à fait femme et perpétuellement -victorieuse, ce qui lui faisait défaut, c’était l’artifice. - -A cause de cette lacune, M. de Villenoise, quoique souvent -reconquis,—ainsi ce soir par le manège délicieux de cette amoureuse -Japonaise,—ne laissait pas de se détacher de plus en plus. Ces scènes -et leurs alternatives de fureurs et de caresses exténuaient son -sentiment. Et, quoiqu’il eût prudemment effacé, sous l’éloignement et -l’oubli, l’impression causée par Gilberte Méricourt, cependant l’image -de cette jeune fille, qui continuait à rayonner vaguement dans les -régions inconscientes de son cœur, lui rendait plus pesante encore une -liaison si différente de son rêve. - -Le matin, lorsque, enfermé dans sa bibliothèque, il travaillait à sa -traduction de Manilius, un songe à présent le hantait. Il se figurait -la douceur auprès de lui d’une présence féminine si calme qu’elle n’eût -point troublé l’atmosphère de rêverie et de silence. C’était l’idée -du mariage—cette idée jadis hostile—qui maintenant lui apparaissait -avec toutes les séductions de l’irréalisable. Dans son vaste hôtel, il -voyait glisser, pour disparaître derrière chaque porte, une silhouette -légère, qu’il s’interdisait de préciser. Cette compagne de rêve, il -l’imaginait douce, invraisemblablement douce, avec des gestes lents -et de suaves lèvres presque toujours closes. Il ne souhaitait pas -d’entendre le son de sa voix, mais ce qu’évoquait son oreille, c’était -l’insensible bruissement des fines étoffes—surahs ou batistes—dont -elle aurait été vêtue. Parfois il pensait à ses yeux, qui se seraient -posés sur lui tandis qu’il écrivait... Mais ce qui surgissait alors, -c’étaient des yeux bruns, trop connus, et si vivants, au regard si -chaudement expressif, que Vincent tressaillait, puis s’enfonçait avec -plus d’application dans les obscurités de ses textes latins. - -N’importe... Les heures studieuses du matin devenaient pour lui d’une -suggestion pleine de péril. Dans la journée, parmi les allées et venues -de la vie extérieure, il combattait mieux son malaise. Mais, dans la -solitude de sa bibliothèque, il n’osait plus lever les yeux de sa page -blanche, ni les promener sur les sièges vides et sur les bibelots -immobiles. - -Un jour, comme il sentait s’accentuer jusqu’à la noire tristesse la -mélancolie de sa vie manquée, il reçut une lettre de Robert Dalgrand. - -Elle était timbrée de Belgique. M. de Villenoise, après un peu -d’étonnement, se rappela que le voyage de noce des jeunes époux -devait se conformer à l’itinéraire suivant: la Suisse, puis les bords -du Rhin, et, en détail, les Pays-Bas. Mais voilà deux mois qu’ils -étaient partis. On était maintenant en juin. Comment Robert pouvait-il -abandonner si longtemps son usine, les ateliers de construction qu’il -avait récemment établis à Billancourt? - -Sa lettre donnait de ce retard une explication à laquelle Vincent -ne s’attendait guère. Robert y parlait plus encore de travaux et -d’inventions que d’amour. Les délices de la lune de miel n’avaient -point ralenti l’étonnante activité de son cerveau. S’il restait en -Belgique, c’est qu’il y organisait une entreprise tout à fait nouvelle, -qui devait révolutionner l’industrie. Mais, maintenant, il avait obtenu -l’autorisation nécessaire du gouvernement royal. Son idée ne semblait -pas à d’autres absolument chimérique. Il n’avait donc plus qu’à la -mettre à exécution. Ce n’était pas ce qui pouvait l’embarrasser. -D’ailleurs il ne précisait pas son projet. «Je veux,» disait-il à -Vincent, «t’en ménager la surprise. Je vais rentrer à Paris dans -quelques jours, et je te dirai, en deux mots, de quoi il s’agit. Mais -c’est ici, en Belgique, que tu viendras juger mon œuvre. Elle doit être -terminée cet automne. Je ne puis encore te fixer la date exacte... Une -date qui comptera, je t’en réponds, dans l’histoire de l’industrie -humaine.» - -Un peu plus loin, après avoir parlé de sa jeune femme avec le même -enthousiasme que de sa mystérieuse découverte,—si bien que M. de -Villenoise ne se reconnaissait plus entre les phrases qui concernaient -l’une ou l’autre,—Robert ajoutait: - -«Je t’ai dit un jour, n’est-ce pas? que je dégotterai la Tour Eiffel. -Eh bien, mon cher, je ne croyais pas alors y arriver de si radicale -façon. Quand j’aurai sorti ce que j’ai dans mon sac, toute cette -ferraille paraîtra tellement encombrante et ridicule qu’il ne restera -plus qu’à la déboulonner.» - -De la part d’un homme dont les actes avaient toujours été supérieurs à -ses paroles, une telle assurance promettait des choses extraordinaires. - -M. de Villenoise, dont les prévisions quant aux conséquences du -mariage pour Robert se trouvaient si promptement contredites par la -réalité, resta confondu devant l’ampleur et la force tranquille d’une -pareille nature. Quoi! l’amour, cette passion tellement exclusive, -au lieu d’absorber Dalgrand, semblait presque doubler sa puissance -de travail. Ce garçon-là préparait ce qui serait peut-être une des -grandes inventions du siècle parmi le dépaysement délicieux d’un -voyage de noce! Vincent fit sur lui-même un retour qui, bien que -dépourvu de jalousie, ne laissa pas de l’humilier. Car, depuis deux -mois, les simples inquiétudes de cœur dont il souffrait suffisaient -à troubler ses travaux d’érudit. Chaque jour, son esprit, sollicité -par son rêve, s’insurgeait davantage contre l’application à une tâche -pourtant modeste et toute tracée. Évidemment (le jeune homme devait -bien en convenir avec lui-même) le beau calme de sa vie s’était -envolé... peut-être à jamais. Et maintenant même, en achevant cette -lettre de Robert, comment se fit-il qu’il tressaillit à une phrase -plus insignifiante pourtant que toutes les autres? Son ami mettait en -post-scriptum: - -«Qu’as-tu donc fait à ma petite belle-sœur Gilberte? Gare à toi si tu -as flirté avec elle, don Juan! Il y avait, dans une lettre à sa sœur, -certain récit d’une promenade à cheval... Puis, maintenant, ce sont -des sous-entendus mélancoliques... _On ne te voit plus..._ Elle ne dit -pas grand’-chose, mais, tu sais, les petites filles... ça n’est pas -difficile de lire entre leurs lignes.» - -Cette taquinerie sans importance prit, aux yeux de Vincent, des -proportions considérables. Il y pensa beaucoup, comme à la plus -sérieuse chose du monde. Même il se mit à se suggérer des remords, pour -se persuader qu’en effet il avait produit sur Gilberte une trop vive -impression. Il se rappela le brin de réséda qu’elle avait emporté du -bal, son trouble en le rencontrant au Bois, le regard qu’elle avait -échangé avec lui tandis qu’ils étaient à cheval. Et tout son passé de -joli garçon, les avances des femmes, l’habitude de plaire, l’aidèrent à -supposer que Gilberte était préoccupée de lui comme il était préoccupé -d’elle. Rien ne pouvait moins le guérir des prodromes d’une passion -qu’une aussi troublante hypothèse. - -A l’improviste, sans l’avoir voulu, il revit M^{lle} Méricourt. - -C’était un soir, au théâtre. Et ce qui lui rendit plus émouvante la -présence de la jeune fille, c’est qu’il se trouvait en compagnie de -Sabine. - -M^{me} Marsan, qui évitait de se montrer avec M. de Villenoise dans -les réunions mondaines, lui avait demandé cependant de prendre -une baignoire au Théâtre-Français et de l’y conduire, pour la -représentation d’adieu d’un sociétaire. Les principaux artistes de -Paris, dans les genres les plus divers, devaient jouer des fragments -de leurs meilleures créations. C’était, pour elle qui sortait si peu, -une occasion d’entendre à la fois plusieurs célébrités dont elle ne -connaissait encore que les noms. - -Vincent se tenait donc assis à côté d’elle, dans l’ombre de leur -étroite loge, presque entièrement isolé de la salle, lorsque, levant -les yeux vers le très petit nombre de spectatrices qu’il pouvait -apercevoir, tout à coup, avec une soudaineté d’apparition, il vit -surgir la gracieuse silhouette de Gilberte Méricourt. - -Immobile, les yeux vers la scène, elle se renversait légèrement contre -le dossier de son fauteuil. Sans doute, elle se trouvait là depuis un -moment; mais lui la reconnut si brusquement et dans le sursaut d’un -tel choc, qu’il n’eût pas éprouvé de sensation plus violente si cette -apparition s’était produite par un enchantement. - -Ce qu’il ressentit tout d’abord ne fut pas de la joie, mais de la gêne -et presque de la frayeur. Il eut un mouvement comme pour se lever et -s’enfuir. Sabine crut qu’il manquait d’espace et recula sa chaise. -Mais c’était elle, la pauvre femme, qui, sans le savoir, entravait -si péniblement son ami. Qu’elle fût là, près de lui, seule avec lui, -tandis que la chère innocente figure planait là-haut, hors de portée, -interdite même à ses regards dont M^{me} Marsan pourrait observer -la direction, révélait à Vincent un état d’âme qu’il ne s’était -point avoué, et lui montrait, avec un symbolisme clair et cruel, ce -que désormais sa vie deviendrait entre ces deux femmes. Mais il eut -à peine le temps de pressentir l’avenir comme dans un éclair. Son -immédiat souci l’absorba trop. Il trembla que Gilberte ne le reconnût -dans la pénombre de cette baignoire, en tête-à-tête avec une femme. -Que penserait-elle?... Quelles suppositions, quels jugements lui -suggérerait son ingénuité de vierge, qui, après tout, ne pouvait être -l’absolue ignorance? Vincent avait beau se dire: «Qu’importe? Puisque -je ne serai jamais rien pour elle, puisque je ne puis prétendre à sa -main.» Malgré ce raisonnement, il sentait comme un confus espoir qui, -tout au fond de son cœur, demandait à vivre, et qu’un coup d’œil trop -clairvoyant de la jeune fille anéantirait pour toujours. - -Il s’enfonça davantage dans l’ombre de la baignoire. Pas assez, -toutefois, pour perdre la vision de Gilberte. Et il s’avançait, puis se -reculait, partagé entre son désir de la contempler et sa crainte d’être -aperçu par elle. En même temps, l’autre crainte, celle que Sabine ne le -devinât, rendait ses mouvements furtifs et gauches. - -—Qu’avez-vous, mon ami? demanda M^{me} Marsan. - -—Rien. - -—Est-ce que quelque chose vous gêne? - -—Pas du tout. - -—Vous ne devez pas voir la moitié de la scène, comme vous êtes placé -là? - -Il prétexta qu’il avait mal aux yeux, que les lumières le fatiguaient. -Intérieurement, elle s’étonna. Non pas des imperceptibles incidents, -mais du soudain changement d’humeur de M. de Villenoise. Car il était -venu fort gaiement à cette représentation, et, tout à l’heure, le fou -rire l’avait pris devant l’impayable façon dont Coquelin, dans _Les -Précieuses_, criait: «Au voleur!...» - -Maintenant, quoiqu’une divette à la mode débitât drôlement, sur ces -planches solennelles, des couplets éclos au «Chat Noir», Vincent ne -souriait même pas. Son visage, tourné vers la chanteuse, ne reflétait -rien des effets inattendus de la mimique ni de la suggestive perversité -des intonations. Mais l’expression de ses traits restait rigide et -tendue comme sous l’intensité d’une idée fixe. Et, par instants, ses -prunelles, invinciblement attirées, glissaient dans une direction que -Sabine ne déterminait pas encore, pour revenir, avec une espèce de -sursaut conscient, poser leur regard vide sur la femme qui minaudait -toute seule au milieu de la scène. - -—Eh bien, dit tout à coup M^{me} Marsan, je suis bien aise de l’avoir -entendue, cette fameuse étoile. Mais je ne comprends pas l’engouement -du public. Moi, elle m’agace. Et vous? - -M. de Villenoise eut un haussement d’épaules. - -—Je croyais, insista Sabine, que vous l’admiriez. Vous m’en avez parlé -avec tant d’enthousiasme après votre soirée chez la marquise de Vernage! - -Vincent répondit par un monosyllabe d’indifférence. - -—Peut-être,—reprit Sabine avec lenteur et sans quitter des yeux la -figure de son ami,—peut-être a-t-elle moins bien chanté, ce soir, -cette complainte de _La Cruche cassée_, qui vous avait produit une -telle impression chez la marquise. - -—Cela se peut... Oui, en effet, j’ai remarqué une différence, prononça -Vincent, qui sentit une intention dans l’interrogatoire auquel on le -soumettait, et qui voulut prouver à quel point il était resté attentif. - -Un frisson parcourut la chair de Sabine. La divette, ce soir, n’avait -pas chanté la complainte de _La Cruche cassée_!... Vincent n’avait rien -entendu! Il se laissait absorber tout entier par une préoccupation, et, -cette préoccupation, il la dissimulait! Qu’était-ce?... A quoi pensait -le jeune homme? A quoi pouvait-il penser, si ce n’est à une femme? - -Toutes les griffes des jalousies, des colères, des inquiétudes -habituelles à Sabine, lui entrèrent d’un seul coup dans le cœur. Car, -pour sa sensibilité exaspérée, il n’en fallait pas plus que cette -misérable circonstance. Elle eut, sous le calme qu’elle s’efforçait -de garder, comme un cri intérieur de rage souffrante. Eh quoi!... -Justement ce soir!... Au moment où, par hasard, elle s’amusait sans -arrière-pensée, où elle jouissait franchement d’un plaisir partagé avec -celui sans qui, pour elle, aucun plaisir n’existait! Elle s’en était -réjouie tout le jour. Et, dans l’apaisement qui la faisait fredonner -cette après-midi devant son chevalet, elle avait cru goûter le fruit -de ses soumissions récentes. Car voici bien près d’une semaine qu’elle -n’avait rien fait qui pût lui déplaire et que, tout en souffrant de la -singulière souffrance que lui causaient tous les gestes et tous les -mots du jeune homme qui ne se rapportaient point à leur amour, elle -l’avait laissé agir et parler sans essayer de le contraindre. - -Elle avait pu s’applaudir de ses efforts. Un peu de repos berçait -son âme troublée. Tout à l’heure, dans la voiture qui les amenait au -théâtre, en se serrant contre Vincent, elle croyait le sentir plus à -elle que jamais. Elle éprouvait des réveils de gaieté, de jeunesse. -Puis cette atmosphère de théâtre, rarement respirée désormais, ajoutait -une griserie légère à sa joie profonde. Et, dès les premières scènes du -spectacle, elle avait ri comme une enfant. - -Maintenant, c’était fini. Une piqûre d’aiguille suffisait à crever la -bulle éblouissante de sa félicité. L’exaltation de bonheur, sans cause -bien précise, qui soulevait son âme, venait de s’affaisser tout à coup, -et peut-être avec moins de raison encore que pour s’envoler jusqu’aux -nuages. Mais tel était le pauvre cœur excessif de Sabine: des hauteurs -de la joie, il tombait brusquement aux affres du désespoir. - -La jeune femme refréna pourtant l’impulsion qui la poussait à -convaincre Vincent de distraction et de fourberie, et à réclamer de -lui une explication immédiate. Généralement, elle cédait à cette -fougue intérieure, qui la sortait d’un état presque intolérable, et -détendait par du bruit et de l’action la fixité de sa pensée sur une -image trop pénible. Mais les dernières discussions avaient si mal -tourné pour elle—aboutissant à d’humiliantes concessions de sa part -et au refroidissement visible de Vincent—qu’elle rassembla toutes -ses forces pour tâcher de recourir à des expédients moins dangereux. -Elle se laissa donc dévorer silencieusement par son angoisse et elle se -contenta d’observer M. de Villenoise. - -En face de cette baignoire où se passait ce double drame dans ces deux -cœurs humains, sous ces deux physionomies muettes, la représentation -continuait. On jouait maintenant une scène d’_Hernani_. L’acteur qui -faisait ce soir-là ses adieux commençait le long monologue de don -Carlos devant le tombeau de Charlemagne. Après les calembredaines -chat-noiresques de la divette à la mode, on entendait une voix -caverneuse s’écrier: - - _Charlemagne, pardon! ces voûtes solitaires - Ne devraient répéter que paroles austères._ - -Sabine s’éventait avec un grand éventail en plumes noires. Vincent -ne bougeait plus, ayant trouvé une position qui lui permettait de -lever son regard vers Gilberte sans détourner son visage de la scène. -Cependant, il n’osait profiter de cette facilité, car il sentait, -dans l’ombre, les prunelles ardentes de Sabine qui, fréquemment, -effleuraient son front et ses paupières. A la fin, n’y tenant plus, -il posa la main devant ses yeux. Et Sabine vit très bien qu’il -regardait quelque chose par l’imperceptible écartement des doigts. Mais -l’obstacle, sans arrêter les regards du jeune homme, en dissimulait la -direction. - -Toutefois—comme la femme la moins maîtresse d’elle-même garde encore -une supériorité de finesse sur le plus circonspect des hommes—la -représentation ne s’acheva pas sans que Sabine eût découvert le sujet -des préoccupations de Vincent. Pour y parvenir, elle affecta de -s’intéresser tellement à ce qui se passait sur la scène que le jeune -homme prit le change. Il s’oublia quelques secondes de trop dans -une contemplation passionnée et soucieuse. L’expression de ses yeux -trahissait quelque chose de plus grave même que de l’admiration. Sabine -en fut consternée. Son cœur se crispa. Ce fut avec une sensation de -chute et d’effondrement qu’elle éleva ses regards vers le balcon. - -Au premier rang, elle vit une jeune fille, assise à côté d’un vieux -monsieur de tournure militaire. Chose étrange, ce fut celui-ci -qu’elle examina le plus consciemment tout de suite. Et les moustaches -blanches, la rosette à la boutonnière, l’air un peu rigide et figé, -amenèrent immédiatement dans la pensée de Sabine les trois syllabes -du mot: «général». Puis, comme par le jeu d’un mécanisme, ces trois -syllabes, à leur tour, évoquèrent le nom dont elle les avait le plus -souvent accompagnées au cours de certaines inquiétudes récentes, et, -mentalement, elle prononça: «Méricourt». Avant d’avoir bien regardé -Gilberte, elle avait établi son identité, et elle pressentait une -rivale. La vie est pleine de ces presciences et de ces fatalités. - -Quelle femme pourra blâmer le sentiment de douloureuse haine avec -lequel Sabine considéra Gilberte?... Dès le premier coup d’œil, elle -eut, cette artiste, la notion du charme indescriptible émanant de ce -jeune visage. Elle put constater chez M^{lle} Méricourt un attrait -plus captivant que la beauté. C’était cette merveilleuse fraîcheur du -teint et cette adorable douceur flottant sur toute la personne, qui -avaient séduit M. de Villenoise avant même qu’il les analysât. Dans la -façon dont cette jeune fille écoutait, dont elle maniait son éventail, -dont elle se tournait en souriant vers son père, il y avait une grâce -inconcevable. Et cette grâce paraissait morale autant que matérielle: -c’était une expression plutôt qu’une ligne ou qu’un geste. On éprouvait -à la voir ce qu’on éprouve devant certaines fleurs et devant certains -oiseaux, dont la beauté est si suave que l’attendrissement dont elle -pénètre le cœur surpasse le ravissement des yeux. Ah! que Sabine sentit -bien quelle puissance ignorante d’elle-même se jouait aux moindres -mouvements de cette enfant simple et délicieuse! Et la pensée que cette -petite n’avait pas vingt ans, et qu’elle-même, à côté, semblerait une -vieille femme, lui fit jaillir sous les paupières deux larmes de feu. - -Cependant son orgueil n’abdiquait pas. Ne valait-elle pas mieux, -avec toutes les richesses de sa passion, de son intelligence, de son -art, que cette fillette infatuée de jeunesse?... Mais les hommes -préféreraient toujours une peau plus fraîche, des yeux plus naïfs, -une plus souple nature, prompte à subir leur égoïsme de despotes. On -ne les prenait, on ne les dominait qu’en satisfaisant leurs instincts -les plus bas. Ce Vincent, qui dévorait des yeux cette petite niaise, -oubliait peut-être en ce moment leurs six années d’amour et tous -les sacrifices qu’elle avait faits pour lui, simplement parce qu’il -constatait des airs de tourterelle sur un visage de poupée. Il pensait -devenir facilement un grand homme dans cette imagination d’écolière qui -le prendrait pour ce qu’il se donnerait... Sabine le méprisa. Mais, -en même temps, son âme s’attachait à lui d’une si furieuse ardeur -qu’elle s’affolait à l’idée de perdre cet homme dont elle dénigrait -les sentiments... Sa jalousie, à peine éclose, sans preuves encore, la -suppliciait. Avec une frénésie qui semblait devoir déchaîner quelque -force de la nature, elle souhaita la mort de Gilberte Méricourt. - -Tranquille cependant en apparence, elle agitait son éventail en plumes -noires. M. de Villenoise regardait maintenant la scène, avec des -yeux absents et fixes. Là-haut, sous la clarté du lustre, Gilberte -s’absorbait dans sa joie d’enfant, le visage tendu, la joue rose, la -bouche entr’ouverte par un sourire. Même, à un instant, elle battit -des mains. Et, comme son père lui dit sans doute que cela n’était pas -très correct pour une jeune fille, elle eut un petit sursaut effaré, -puis tout de suite un air bien sage, avec un peu de confusion dans ses -prunelles. - -—J’ai la migraine, dit brusquement Sabine. Je souffre à mourir... -Sortons. - -Vincent lui fit remarquer que le spectacle finissait, qu’ils n’auraient -pas le temps de quitter le théâtre avant la bousculade générale -et qu’ils seraient pris dans la foule. On entendait, en effet, un -remue-ménage de petits bancs; des loges s’ouvrirent avec bruit. - -—Voyez... fit Vincent. Vous qui craignez tant les rencontres... - -—Non, non... Ne bougeons pas, dit-elle. - -Jamais elle ne quittait sa baignoire avant le départ des derniers -spectateurs. Car, par-dessus tout, elle craignait de se trouver face -à face avec quelque ancienne relation de ce monde dont elle avait -été l’une des reines. Elle resta donc, comme d’habitude, à épier par -la fente de la porte, et à nommer à voix basse les personnes qu’elle -reconnaissait. Tout en souffrant atrocement à cette espèce de revue, -elle manquait rarement de la faire, surtout dans des soirées comme -celle-ci, où elle pouvait voir défiler dans le corridor ce qu’on -appelle le «Tout-Paris», c’est-à-dire les gens qui, jadis, tenaient -à honneur d’être reçus chez elle. Ce qu’elle éprouvait en ce moment, -debout derrière cette porte entr’ouverte, avec la fureur de jalousie -qui lui dévorait le cœur, serait impossible à décrire. - -Avec un mépris exaspéré, Sabine murmurait entre ses dents les noms -de tant de femmes qui ne la valaient pas peut-être, dont elle aurait -pu nommer les amants, et qui passaient, levant leurs petites têtes -arrogantes, au bras de leurs maris. - -—Voilà M^{me} de Blairac... Comme elle se maquille maintenant!... Et -_votre_ marquise de Vernage... Dieu! qu’elle a enlaidi!... Étiennette -Dulaure. Et, naturellement, à deux pas derrière, son cousin Norbert -d’Épeuilles... Philippine de Berval... - -Cette litanie continuait. M. de Villenoise n’écoutait pas. Mais, sans -prêter l’oreille aux syllabes, il avait le dégoût et la honte de ce qui -se passait là. Cette pauvre Sabine, avec l’aigreur de ses rancunes, lui -faisait mieux sentir quelle exception elle formait dans la société, à -quelle distance elle se trouvait de tout ce qui marche à ciel ouvert, -de tout ce qui est normal et régulier. Lui-même, debout derrière elle -dans cette loge obscure où tous deux se cachaient, ne se trouvait-il -pas lié à la faute et au malheur de cette femme? N’était-il pas à -jamais privé de la joie que procurent la fierté et la dignité dans -l’amour? Il ne devait pas songer à se montrer parmi cette foule à côté -d’une compagne de son choix, entourée, comme il la rêvait, de tous les -respects et de toutes les admirations. Non, ce bonheur-là ne serait -jamais le sien. De quoi se plaignait Sabine alors que lui-même ne se -plaignait pas? - -Après la soirée qu’il venait de passer, de telles réflexions semblaient -plus amères à M. de Villenoise. Si M^{me} Marsan s’était retournée -pour observer, dans la presque obscurité, sa silhouette immobile, elle -eût frémi de voir cette face d’ombre, où la mâle beauté bien connue se -raidissait dans une expression morne et hostile. - -Mais—saisie par le désir de le blesser, de l’intriguer—sans un -mouvement vers lui, elle dit d’une voix plus haute: - -—Tiens, voilà la petite Méricourt et le vieux général! - -—Taisez-vous!... murmura-t-il avec une sourde violence, en lui -étreignant le poignet. - -—Eh bien, qu’est-ce qui vous prend? ricana-t-elle. - -—Ils auraient pu vous entendre, reprit-il un peu confus. On a -l’oreille si fine pour son propre nom. - -Elle eut un aigre rire. Sa malice avait réussi. Elle avait vu l’effet -de son exclamation sur Vincent. Mais elle avait pu élever la voix sans -crainte. Car ni le général ni Gilberte n’avaient passé devant sa loge. - -«C’était donc bien eux!» pensa-t-elle. «Et il ne me les a pas montrés! -Il a fait semblant de ne pas les voir. Il ne m’avait pas non plus parlé -de cette noce, où elle a été sa demoiselle d’honneur. Oh! il se passe -quelque chose... Peut-être est-il déjà épris de cette petite poseuse. -Et elle aura fait la coquette avec lui. Ce n’est pas étonnant, il a des -millions... Ah! l’affreuse fille, que je la hais! Dieu! s’il songeait -à l’épouser!... Mais non... cela ne se fera pas... car je les tuerais -tous les deux!...» - -Tels étaient les sentiments qui rabaissaient et déchiraient l’âme de -Sabine, tandis que Vincent la ramenait, dans sa voiture, rue de la -Pompe. Mais elle ne disait rien. Elle ne l’attaquait pas ouvertement, -comme elle l’aurait fait dans une circonstance de moindre gravité. -L’effroi de ce qu’elle soupçonnait la rendait cette fois prudente et -muette. Vincent, non plus, ne parlait pas de leur soirée. Une tristesse -profonde, une vague inquiétude, lui serraient le cœur et lui fermaient -la bouche. - -Quand le coupé s’arrêta, il mit un baiser sur la joue de son amie. Mais -les lèvres comme la joue restèrent froides. - -Puis la porte cochère battit, la voiture tourna... Et chacun des deux -amants se trouva seul en face de la nuit. - - - - -V - - -MAINTENANT Vincent de Villenoise était un homme très malheureux. Depuis -la soirée au Théâtre-Français, il ne pouvait plus nier à lui-même qu’il -aimât Gilberte. Et non seulement il souffrait de ne pouvoir épouser -cette jeune fille, mais il était torturé par la pensée que bientôt, -inévitablement, elle en épouserait un autre. Plus sa raison et la force -de sa volonté le maintenaient éloigné d’elle, plus croissait en lui -le désir d’être mêlé à sa vie, de l’approcher, de savoir ce qu’elle -faisait, ce qu’elle pensait, quelles étaient les personnes dont elle -s’entourait le plus volontiers. Parfois il lui semblait que de telles -satisfactions pourraient lui suffire, et il prenait la résolution de -fréquenter sa famille dès que Dalgrand serait de retour. Puis il -comprenait que ce serait commettre la pire imprudence. Alors il se -rudoyait intérieurement, comme l’on rudoie pour son bien le malade -qui veut guérir et qui pourtant cherche à éluder les prescriptions du -médecin. - -Cependant la vie lui devenait terne et pesante. Le présent se traînait -dans l’ennui. L’avenir s’enfonçait en des perspectives monotones. -Son immense fortune, loin de le consoler, ajoutait un point de vue -pénible à ses réflexions. Car, s’il avait été libre, cette fortune eût -facilité son mariage avec Gilberte, lui eût permis d’entourer de luxe -cette créature charmante. Comme il aurait été heureux de lui donner -tout ce qui s’achète, et, en particulier, les beaux chevaux que devait -souhaiter cette amazone accomplie! - -Malgré lui, il se représentait, avec des détails irritants, tout ce qui -aurait pu être. Il voyait les doux yeux bruns s’illuminer de surprise -et de plaisir devant les cadeaux princiers dont il embellissait -leurs imaginaires fiançailles. Et le désir de la chose impossible -s’exaspérait en lui à ces rêves d’une dangereuse précision. - -Puis tout cet argent qu’il dispersait à sa guise le troublait encore -par l’orgueilleuse répugnance qu’à cet égard montrait Sabine. Il -n’avait même pas la satisfaction de s’acquitter un peu envers celle-ci -à mesure qu’il lui reprenait son cœur. Il la dépouillait sans rien lui -rendre. Si elle avait été sensible aux somptuosités matérielles, et si -sa fierté ne lui avait pas interdit de les accepter d’un amant, avec -quelle prodigalité Vincent n’eût-il pas racheté chacune des pensées par -lesquelles il offensait l’amour de cette malheureuse femme! - -Pauvre Sabine!... Depuis quelque temps, elle ne l’accablait plus de -ses reproches, elle ne l’offusquait plus de ses fantaisies... Elle -avait cessé toutes ses violences... Elle ne lui faisait plus de -scènes... Une terreur secrète semblait l’avoir domptée. Elle devenait -soumise et timide. Était-ce le pressentiment d’une fatalité installée -en dominatrice dans ce cœur d’homme sans lequel elle ne pouvait pas -vivre?... Peut-être tremblait-elle devant quelque chose qu’elle n’osait -se dire à elle-même... Vincent la trouvait d’autant plus touchante -qu’il sentait s’accomplir, en lui et malgré lui, l’irrévocable malheur -de cette amie encore si chère. Il s’en voulait et il la plaignait. -Mais, en la voyant si triste, il ne pouvait pas lui dire les mots qui -l’eussent réconfortée, avec l’accent qu’il l’eût convaincue. Il se -taisait. Elle ne lui dictait plus de phrases passionnées, craignant -trop sans doute l’intonation dont elles résonneraient sur ses lèvres. -Leurs conversations demeuraient indifférentes. Leurs silences -ressemblaient à celui qu’on garde près d’un mort. - -Un matin, comme Vincent travaillait dans sa bibliothèque, on lui -apporta la carte d’un visiteur. Il allait rappeler la consigne à son -domestique et condamner sa porte, lorsque, machinalement, il jeta les -yeux sur le bristol. Aussitôt il eut une légère exclamation, quitta sa -place et descendit. En bas, il n’eut pas plus tôt ouvert la porte du -petit salon, que Robert Dalgrand fut dans ses bras. - -Ils s’étreignirent comme deux femmes. Et, de fait, Vincent mit un peu -de nervosité féminine dans son effusion. Cette large et solide poitrine -d’ami lui fit l’effet d’un appui et d’un refuge. Tout de suite il crut -retrouver à ce contact un peu de l’énergie qui lui faisait défaut -depuis quelques semaines. Son cœur se remplit à nouveau de l’admiration -confiante qui, lorsqu’il était gamin, lui inspirait tant de sécurité -près de son camarade. - -Jamais d’ailleurs plus qu’aujourd’hui Robert n’avait paru taillé pour -ce rôle fortifiant. Toute sa personne respirait l’activité, le triomphe -et l’allégresse. Cependant sa joyeuse physionomie prit un air de -gravité dès qu’il eut examiné Vincent. - -—Qu’as-tu donc, mon pauvre vieux? Je ne te trouve pas bonne mine. - -—J’ai été un peu préoccupé, dit M. de Villenoise. Mais c’est à peu -près fini. Je te conterai cela plus tard. - -—Quelque chose à ta fabrique?... demanda Robert avec inquiétude. -Est-ce que l’APÉRITIF ne va plus? - -—Je me moque bien de l’APÉRITIF, ricana Vincent. La fabrique marche -toute seule. Tu sais que j’ai là un directeur... l’intelligence et la -probité mêmes. - -—Alors?... sourit Robert en posant l’index sur le côté gauche du -veston de son ami. - -Vincent secoua la tête avec vivacité. Ensuite il éclata de rire, comme -si l’hypothèse qu’il souffrît de peines de cœur lui parût la meilleure -plaisanterie du monde. Robert ne fut qu’à moitié dupe de cette gaieté, -mais il n’insista pas. Malgré leur intime et profonde entente, les deux -amis ne s’étaient jamais trouvés d’accord sur la question «femme», -et ils avaient cessé de la discuter entre eux. La longue absence de -Dalgrand et le regret un peu désapprobateur avec lequel il avait -autrefois vu s’engager la liaison de Vincent avec Sabine rendaient le -sujet plus inabordable encore. Aussi, tout en accueillant comme une -espèce de sauvegarde pour sa volonté chancelante la présence de son -ami, les inspirations indirectes d’un jugement si droit, le spectacle -d’une si belle santé d’âme, M. de Villenoise était encore fort éloigné -d’une confidence précise. Cette confidence serait d’autant plus -difficile à faire qu’il s’agissait de M^{lle} Méricourt, et qu’il -faudrait reparler de Sabine, dont le nom, depuis des années, n’avait -plus été prononcé entre les deux camarades. - -Avec quelle déplorable évidence les soucis actuels de Vincent -confirmeraient, d’ailleurs, les raisonnements et les prédictions que -jadis lui avait adressés Robert?... Pour celui-ci, dès son adolescence, -il n’avait jamais conçu l’amour autrement qu’avec le cortège des -sentiments les plus loyaux et les plus fiers. - -A ceux qui, devant lui, vantaient la passion et dénigraient le mariage, -il ne cachait pas l’écœurement que lui inspirait l’adultère, ni -l’impossibilité où il se trouvait d’aimer une femme qu’il partagerait -avec un autre, ni encore son incapacité morale de jamais séduire -une jeune fille. Les belles prouesses dont les jeunes gens tirent -volontiers vanité lui faisaient hausser les épaules. Sans prétendre à -une impossible chasteté, il reléguait au rang des innommables besoins -tout ce qui n’était pas l’amour... Et il ne concevait l’amour qu’avec -la fidélité de l’époux, la dignité de l’épouse, les joies—aujourd’hui -si démodées—de la famille, et l’orgueil d’une nombreuse et forte -descendance. - -Tout le reste, tout le romanesque malsain qui donne pour but à l’amour -des plaisirs stériles et d’un ordre, en somme, passablement honteux, -lui semblait le triomphe d’un inqualifiable égoïsme, d’un égoïsme -de la chair et de l’animalité, bien inférieur à l’ambition, ce noble -égoïsme de l’esprit. - -Pour lui, la question était grave. Elle dépassait la portée d’une -simple discussion entre hommes, au moment des cigares et du café. Il -y avait là plus qu’un prétexte à fanfaronnades et à paradoxes. Robert -croyait y voir la pierre de touche où se manifeste l’affaissement du -caractère moderne, et aussi l’écueil contre lequel se briseront et -s’effondreront certaines races. - -Le dégoût de la vie, qui, de nos jours, prend des allures -philosophiques sous le nom de pessimisme, semblait à cet homme d’action -tout bonnement l’impuissance à vivre la vie comme elle doit être vécue, -c’est-à-dire non pour soi-même, pour sa personnalité restreinte et -temporaire, mais pour sa personnalité générale épandue dans l’humanité -et pour sa personnalité future prolongée dans les enfants. - -On ne veut plus d’enfants, parce qu’ils coûtent beaucoup d’argent à -élever, donnent beaucoup de peine, puis vous paient d’ingratitude quand -ils sont grands. - -Sans expliquer que l’ingratitude des enfants est en raison directe de -l’argent dépensé pour eux, et qu’en supprimant l’une des difficultés -on élude l’autre; sans ajouter que les enfants ne coûtent cher qu’aux -parents vaniteux et aveugles, ignorant les principes d’une virile -éducation, Robert se plaisait à donner aux viveurs l’argument suivant: - -«Vos sens aussi vous coûtent cher, vous donnent beaucoup de peine à -contenter, et vous paient d’une fameuse ingratitude lorsque vous êtes -devenus vieux!» - -En somme, ce vaillant, qui ne reculait devant aucune tâche, se croyait -le droit de mépriser une société dont l’idéal consiste à éluder le plus -de devoirs possible. - -Cette société, d’ailleurs, il la voyait clairement s’acheminer vers sa -ruine. - -S’il s’était marié, ce n’était donc pas, comme ses contemporains, -pour augmenter ses plaisirs au moyen d’une dot, sans augmenter ses -obligations;—non, c’était pour remplir joyeusement et fièrement son -rôle d’homme et de citoyen, et pour recueillir les seules satisfactions -que la nature ait voulues complètes: celles qui naissent du don de -soi-même, de l’effort et du dévouement. - -Cette façon de comprendre l’existence lui faisait juger avec un peu -de sévérité les travaux et les amours de Vincent. L’érudition lui -semblait un sillon facile et peu fécond dans le champ de l’activité -humaine. Quant à la liaison avec une femme mariée, Sabine de -Rovencourt,—liaison devenue si scandaleusement notoire par un flagrant -délit, une condamnation du tribunal correctionnel et le divorce de -la comtesse,—la plus indulgente attitude qu’avait pu prendre Robert -à cet égard était de n’en jamais parler. Il s’y était si complètement -astreint qu’il ignorait les phases dernières et la durée de cette -liaison. Ses longues absences lui avaient ôté d’ailleurs toute occasion -de s’éclairer sur ce point. Certains détails étaient sortis de sa -mémoire. Il n’avait donc aucune donnée sur ce que pouvait être, à la -période actuelle, la vie amoureuse de Vincent. - -L’idée avait-elle déjà surgi dans sa tête que cet ami, toujours -si cher, pourrait devenir un frère pour lui en épousant Gilberte -Méricourt? M. de Villenoise se le demanda, non sans une sorte -d’angoisse, lorsque Robert, après lui avoir longuement parlé de -sa précieuse Lucienne et de sa nouvelle famille, renouvela cette -taquinerie qu’il lui avait écrite à propos de Gilberte. - -—Que s’est-il donc passé entre vous?... Depuis notre retour, elle -prend un air tout drôle dès qu’on prononce ton nom. - -—Mais... je n’ai guère revu M^{lle} Gilberte qu’une fois depuis ton -mariage. - -—Allons donc!... Vous vous êtes rencontrés au Bois. - -—Au Bois... Oui, c’est cela... Une seule fois. - -—Comment!... Tu n’as pas fait de visite?... Ayant été garçon -d’honneur?... - -—Non. - -—Ah! mais je ne m’étonne plus... Mon beau-père aussi m’a paru très -frais à ton égard. Ne t’avait-il pas proposé de venir voir ses séances -de dressage à l’École de Guerre? - -—Je n’ai pas eu le temps. - -—Mais tu as dû le blesser! Cela me contrarie fort. Tu sais qu’il -n’invite pas tout le monde. Il est très mystérieux pour ses -expériences, le général. Certainement il a cru t’accorder une faveur... -Et tu n’y réponds pas! - -Robert prenait si vivement à cœur ce qu’il jugeait un manque d’égards -envers son beau-père et Gilberte, que M. de Villenoise, très soucieux -d’agir en homme du monde et préoccupé de ne pas froisser son ami, -s’engagea tout de suite à quelques démarches de politesse. Il -déposerait sa carte le jour même boulevard Malesherbes. Il irait, le -lendemain matin, demander le général Méricourt à l’École de Guerre. - -—Mais non, dit le constructeur. Ces visites coup sur coup... après ta -réserve exagérée... cela paraîtrait drôle. Fais mieux; viens déjeuner -jeudi à la maison. Ils seront là. J’arrangerai les choses. Et l’on est -si bien disposé pour toi!... On ne te gardera pas rancune. - -Vincent n’eut qu’un instant très court d’hésitation. Presque tout de -suite il dit: «Oui.» Pourquoi?... Lui-même ne s’en rendit pas bien -compte, tant cette acceptation s’éloignait des résolutions très -fermes qu’il avait prises. Il lui sembla qu’il obéissait à la crainte -instinctive que Dalgrand ne devinât quelque chose. Ce sentiment nouveau -s’était éveillé, en effet, comme une espèce de fausse honte, dès le -premier abord de son ami, et grandissait au cours de cette conversation -tranquille, devant cette physionomie pleine d’une force si raisonnable, -d’une si éclatante franchise. - -—C’est entendu, disait Dalgrand, tu viendras déjeuner jeudi. Tu -connais la maison, à Billancourt? Du reste, tout le monde pourra te -l’indiquer. Et tu verras de loin la cheminée de l’usine. - -—Jeudi?... fit M. de Villenoise. Nous sommes aujourd’hui lundi. J’ai -le temps d’aller avant tout présenter mes hommages à M^{me} Dalgrand. - -—Si tu veux. Seulement ne viens que mercredi, vers cinq heures. -J’annoncerai ta visite à Lucienne, qui te renouvellera mon invitation, -croyant te la faire pour la première fois, au dernier moment. Sans cela -Gilberte nous en voudrait de ne pas l’avoir prévenue. Elle doit arriver -à cheval, après sa promenade au Bois, pour déjeuner en famille, telle -qu’elle sera, en amazone... Puis elle veut ensuite visiter les ateliers. - -—Mais alors ne paraîtrai-je pas indiscret?... - -—Du tout, mon cher. Quelle plaisanterie! Ma famille n’est-elle pas la -tienne? Si tu savais comme on t’y connaît, comme on t’y aime déjà! Il -a fallu ton caprice de sauvagerie pour refroidir un peu le général et -Gilberte. Encore, ajouta Robert avec un imperceptible sourire, j’ai -dans l’idée qu’on en a conçu plus de tristesse que de dépit. - -Ce mot de «famille», que Dalgrand répétait avec une intonation si -profondément heureuse; ces images d’intimité, de cordialité, qu’il -évoquait; cette tristesse indulgente qu’il attribuait à certain «on» -sous lequel Vincent ne voyait que Gilberte, toutes ces caressantes et -légères influences enveloppaient et engourdissaient le cœur troublé de -M. de Villenoise. C’était son rêve récent qui prenait forme, et contre -lequel il allait peut-être ne plus pouvoir se défendre... Déjà, dans sa -pensée, il se transportait à ce jeudi matin, où il serait assis près de -Gilberte, non plus à la table cérémonieuse du dîner de noce, mais chez -sa propre sœur, à elle,—cette sœur dont il tutoyait le mari, ce qui -créait entre eux comme une espèce de parenté. Il se figurait déjà cette -étroite réunion, où les couverts et les cœurs seraient si proches... Et -tel était le charme des puériles images, des prévisions insignifiantes -dont la perspective de ce repas emplissait son cerveau, qu’il ne -pensait même pas à questionner Dalgrand sur la nouvelle invention dont -le constructeur espérait tant de profit et de gloire. - -Cependant, comme Robert se levait, avec une allusion à l’urgence de ses -travaux, de Villenoise s’écria: - -—Eh bien, et cette grosse affaire en Belgique?... Peut-on savoir ce -que c’est?... - -—Oh! je n’ai pas le temps ce matin. Je te dirai cela jeudi. - -—Tu es content? - -—Plus que content. J’inaugure, dans l’industrie, une ère nouvelle. - -—Tu as donc enfin découvert la pierre philosophale? - -Dalgrand eut un beau rire d’orgueil. - -—Bien mieux que cela, mon cher. - -Mais il reprit: - -—Découvert, non... Je ne fais que rendre pratique une découverte qui -sera certainement la plus grande de ce demi-siècle quand je l’aurai -sortie des laboratoires et du domaine de la théorie... J’ai eu la -chance de trouver hier ce qu’un autre aurait trouvé demain, ce que -des savants et des industriels cherchent depuis quarante ans avec des -progrès presque journaliers, sans que le public d’ailleurs y ait prêté -la moindre attention... - -—Est-ce possible?... Ah! Robert, mon cher ami... que je suis -heureux!... Mais un mot, voyons!... Sur quoi dois-je te féliciter? - -L’inventeur lui serra la main avec un bon rire et secoua la tête. -Puis il mit son chapeau, ouvrit la porte, traversa le hall à grandes -enjambées. - -—Jeudi... répéta-t-il sur le seuil. Je ferai ma révélation en -famille. Jusqu’à présent, il n’y a que Lucienne qui sache. - -Il partit, laissant derrière lui un autre homme que le Vincent -démoralisé des derniers jours. - -En effet, dans l’esprit de M. de Villenoise, le tourment des espoirs -combattus et des résolutions difficiles s’effaçait devant la simplicité -des choses. Loin de se reprocher une défaillance, il se félicitait -de sa force, car il ne ressentait pas du tout, à l’idée de revoir -Gilberte, la lâcheté de cœur qui l’attendrissait et l’effrayait -naguère. A peine, en ce moment, percevait-il les élancements de cette -attraction redoutable qui, à la seule pensée de cette jeune fille, -emportait tout son être éperdument vers elle. Ce qui dominait en lui, -c’était le sentiment d’énergie joyeuse éclos au seul contact de Robert -et le bonheur de posséder une famille qui déjà le comptait comme sien. -Une fierté lui venait à l’idée que le grand secret de l’inventeur lui -serait dévoilé en même temps qu’à M^{lle} Méricourt. Cette preuve -d’intimité, de confiance donnée par son ami—et devant elle!—lui -semblait précieuse au delà de toute expression. Puis, enfin, il n’avait -pas à choisir. Robert lui montrait qu’il avait affligé le général et sa -fille... Du moment qu’on avait été froissé par son abstention, son plus -immédiat devoir était de réparer l’effet produit. - -C’est donc avec une légèreté d’âme et d’humeur tout à fait inaccoutumée -depuis quelque temps qu’il se présenta ce soir-là chez Sabine. La -jeune femme en fut tout d’abord ravie, puis, bientôt, inquiète. Car la -finesse extraordinaire de ses perceptions amoureuses lui fit sentir que -ce bienfaisant résultat ne venait pas d’elle. Ce n’était l’effet ni de -sa présence, ni de la gaieté qu’elle affectait, ni de sa résignation. -Quels efforts ne lui fallait-il pas faire pour rire lorsque Vincent -riait, alors qu’elle eût voulu lui poser la main sur la bouche, -étouffer l’essor de cette joie qu’elle sentait jaillir d’une source -profonde, si obscure et si effrayante pour elle! - -Mais à quel moyen recourir pour se débarrasser des appréhensions qui la -torturaient? Épier Vincent ou le faire suivre?... Elle avait trop de -fierté pour cela. Le questionner?... Elle n’osait plus. Elle avait peur -d’elle-même, et de sa propre violence. Elle avait peur de lui, et de sa -franchise. Certes, il ne la blesserait pas directement. Mais elle le -connaissait trop pour qu’il pût tout à fait dissimuler avec elle. - -S’il avait une fantaisie pour cette petite Méricourt, et s’il se -trahissait, la rage orgueilleuse de Sabine briserait tout, le jetterait -à cette rivale, rendrait tout retour impossible. Tandis que, dans le -silence, cette crise s’éteindrait peut-être. Après tout, il était -loyal. Il se devait à elle, de par les circonstances et de par les plus -sérieuses promesses. Il n’était pas homme à oublier pour un caprice ni -le passé ni ses serments. Elle patienterait donc, elle se tairait et -attendrait...—pauvre nature follement frémissante et douloureuse—au -prix de quel effroyable héroïsme! - -Le matin du jeudi, elle se trouvait dans son atelier, essayant de -peindre, mais mal en train, péniblement consciente de son insuffisance -artistique, tandis que lui—qu’elle rêvait au travail, dans la grande -bibliothèque—conduisait son phaéton le long du quai, se dirigeant vers -Billancourt. - -Comme elle aurait souffert de l’apercevoir, si rayonnant de masculine -beauté, de vague espérance, et de ce reflet d’élégance et de richesse -dont la séduction est irrésistible même pour les yeux les plus -austères! Oui, elle aurait souffert... Car elle eût voulu être la seule -jouissance, la seule splendeur, le seul but et le seul orgueil de sa -vie. Parfois elle le souhaitait pauvre, infirme, défiguré, dénué de -tout. Alors peut-être il l’aimerait uniquement, furieusement, avec -exigence, avec jalousie, avec désespoir, comme elle l’aimait elle-même. - -Là, dans cet atelier, ses pinceaux à la main, elle ne pensait qu’à lui. -Et c’était sans tendresse, avec une passion âpre et comme desséchée, -qui l’épouvantait presque. Dieu!... Elle se souvenait du temps où -elle quittait l’hôtel de Rovencourt pour aller le retrouver à quelque -rendez-vous. Elle ne l’aimait pas ainsi alors, il n’était pas tout -pour elle. A travers sa jeunesse de mondaine coquette et comblée, il -passait comme l’incarnation d’un rêve dangereux et ardent, duquel on -se réveillerait sans effort, et dont le souvenir serait délicieux plus -tard. Elle lui aurait ri au nez s’il avait eu la prétention d’occuper -tout son cœur et d’absorber toute sa vie!... Maintenant, de quels liens -d’esclave elle était attachée à cet homme!... Des liens si serrés et si -durs qu’il ne pouvait plus, lui, faire un mouvement sans qu’elle-même -en fût meurtrie. - -Elle se révoltait. «Pourquoi ne puis-je pas vivre sans lui? Et pourquoi -est-ce que je souffre à ses côtés?... Quelqu’un a-t-il jamais aimé d’un -si étrange amour?... Est-ce une fatalité?... Un mal mystérieux?... -Est-ce à cause de ma ruine et de mon isolement que je tiens à lui -si fort?... Ai-je donc une âme basse, dirigée par les plus vils -intérêts?... Car je songe aussi à sa fortune et à ma réhabilitation, -lorsque je souhaite de l’épouser.» - -Ce doute sur elle-même ne faisait qu’effleurer l’orgueilleuse Sabine. -Sentant malgré tout, dans le fond de sa nature, une supériorité -bizarre, elle trouvait son sort trop injuste et se considérait le plus -souvent avec une intense pitié. - -Cette pitié—qu’elle eût repoussée de la part des autres avec -indignation—était le vrai sentiment que dût inspirer cette -organisation de souffrance, cette splendide et lamentable machine -nerveuse, produite par un travail héréditaire de raffinement, à -travers plusieurs générations humaines. Fleur altière et saignante -d’une civilisation trop excessive... Mécanisme sensible jusqu’à -l’affolement... Organisme dans lequel la faculté de réaction s’exalte -jusqu’à une disproportion singulière avec la cause agissante, et qui se -détend et vibre sous l’effleurement d’une haleine comme il le ferait -normalement sous le choc d’un marteau d’acier. - - * * * * * - -Au sortir de l’atmosphère orageuse, oppressante, qui, parfois, -accablait Vincent près de cette créature de passion, il lui semblait, -à coté de Gilberte, aspirer des bouffées fraîches de printemps. Assis -près d’elle dans la salle à manger de Billancourt, il se laissait -gagner par une griserie d’âme semblable à celle que procure aux -sens l’odeur des bois en mai, après une fine ondée. C’était la même -dilatation de tout l’être, la même sensation de force épanouie et de -rajeunissement, le même attendrissement sans cause, la même intensité -d’espoir. - -Ce déjeuner chez les Dalgrand fut gai, d’ailleurs, d’une gaieté qui -n’était pas l’animation plus ou moins factice d’une réunion mondaine. -Les cinq personnes assemblées là sentaient circuler entre elles, sans -exception et sans obstacle, ce courant mystérieux qu’on appelle la -sympathie. Après un reproche amical de M. Méricourt et un premier -regard un peu timide et triste de Gilberte, les torts apparents de M. -de Villenoise furent parfaitement oubliés. On le traita comme un ami -d’ancienne date, comme un membre inséparable de ce petit cercle intime. -Lucienne eut pour lui des attentions ingénieuses. A propos d’un plat, -puis en lui choisissant un cigare, elle montra qu’elle connaissait -déjà quelques-uns de ses goûts. C’était prouver que Robert avait -souvent parlé de lui. Cette gracieuse jeune femme disait, d’une voix -douce, et sans avoir l’air d’y toucher, des choses fort spirituelles. -Vincent avait les plus séduisantes qualités de causeur. Elle sut le -faire briller. Tout en s’adressant à elle, il goûta la joie de fixer -l’attention admirative de Gilberte. Et quelle valeur prend le plus -infime succès quand on le rapporte à un seul être! - -—Tu t’entendras bien avec ma petite femme, dit Dalgrand avec -son air de bon géant heureux. Et il pinça gentiment l’oreille de -Lucienne.—Moi, je ne cause guère. Je suis un barbare... - -—Toi?... s’écria-t-elle. - -Cette exclamation fut accompagnée d’un regard vers son mari, qui fit -entrevoir à M. de Villenoise toute une profondeur d’ingénue adoration. - -—Mais oui! reprit l’inventeur. En dehors de mon affaire... Tiens, -Vincent, dans les musées des Pays-Bas, que nous avons visités, j’étais -honteux de ne pas éprouver grand’chose devant les chefs-d’œuvre qui la -remuaient si fort. - -—Ah! dit-elle, suis-je bien sûre de n’avoir pas admiré par -tradition?... Je savais les catalogues par cœur. Tandis que toi, à -Anvers, devant cette sublime _Descente de Croix_ de Quentin Metsys... - -Elle s’arrêta, la parole coupée par l’impression qu’ils avaient -partagée là-bas, un matin, dans cette grande salle déserte de musée, -devant ce poème merveilleux et déchirant de l’angoisse humaine. - -—Eh bien, quoi donc, mon vieux Robert? demanda Vincent. Est-ce que tu -y aurais été de ta petite larme? - -—Non, mais j’ai été empoigné, c’est vrai... Et Lucienne l’a senti. -C’est peut-être la seule fois où j’aie compris ce que l’inspiration -d’un peintre peut faire tenir sur quelques mètres carrés de toile. -Toute une religion se condense là dedans... Tout un état d’âme -séculaire de l’humanité... - -—Tiens! dit malicieusement Lucienne. Je croyais que tu étais un -barbare, que tu ne parlais pas peinture... - -Dalgrand lui sourit. Puis, comme on se levait de table, et comme -leurs invités passaient sur la terrasse, où le café était servi, -le constructeur retint sa femme en arrière, la prit à la taille, -l’embrassa, d’un baiser lent et muet. - -Le général avec Gilberte se tenaient déjà sous le grand store en -toile, et regardaient la Seine, dont ils n’étaient séparés que par une -balustrade de pierre et par le chemin de halage. Mais Vincent, qui -s’attardait, allumant son cigare, eut dans le dos comme le frisson de -cette caresse d’amoureux. Il en frémit tout entier. Pour la première -fois, en relevant ses regards vers M^{lle} Méricourt, il sentit son -cœur battre à grands coups passionnés. Jusque-là, il n’avait vu -en elle que la compagne idéale, pleine de grâce pour les yeux, de -tendresse pour l’âme, de suavité pour l’esprit... Cette chaste image -se troubla... ou plutôt le miroir humain qui la reflétait s’obscurcit -d’une brume de volupté... L’aiguillon qui rend l’amour irrésistible -pénétra dans sa chair... M. de Villenoise n’essaya plus de se donner -le change. Il comprit pourquoi il était venu, pourquoi le déjeuner lui -avait semblé si amusant, la société si cordiale, le jour si rayonnant, -et Lucienne si spirituelle. - -Un instant de plus il resta debout à la même place, laissant éteindre -successivement plusieurs allumettes contre le bout de son londrès, pour -contempler encore. - -Gilberte s’appuyait à la balustrade. Sa tête inclinée dépassait -l’ombre de la tente de toile, et le soleil dorait ses cheveux bruns. -Sa silhouette fine s’enlevait sur l’air bleu et sur le fond argenté -que déroulait plus bas la rivière. En face d’elle, au bord d’une île, -des saules gris trempaient dans l’eau leurs chevelures, et de longs -peupliers montaient tout droit, sans un balancement, sur le ciel pâle -et chaud. - -Tout à coup la jeune fille tressaillit au hurlement strident que jeta -la sirène d’un remorqueur. Puis elle se retourna en riant. - -Vincent pensa que rien n’était comparable à la grâce de cette attitude -et de ce rire. Comme cela ferait un joli tableau de genre, cette jeune -fille vêtue d’une jupe d’amazone avec un corsage bouffant de batiste à -fleurettes roses, la taille serrée dans une ceinture de lawn-tennis, -à demi renversée sur cette blanche balustrade de pierre, avec tant -d’espace autour d’elle, et, dans le fond, ce grand fleuve calme et ces -perspectives verdoyantes. - -—Que tu as bien fait, Luce, cria Gilberte à sa sœur, de me prêter ce -corsage pour déjeuner! J’aurais étouffé sous mon plastron empesé et -dans ma veste de drap. - -Ceci, c’était une petite manœuvre de coquetterie. Car elle avait -rencontré le regard de M. de Villenoise, et elle craignait qu’il ne -critiquât la façon dont s’ajustait cette jolie blouse de batiste, un -peu étroite peut-être pour ses épaules. Mais, aussitôt, la jeune fille -ajouta: - -—Est-ce le moment, «monsieur mon frère», comme disent les -souverains,—et elle esquissa une révérence devant Robert,—est-ce le -moment de nous révéler votre grande découverte? - -M. de Villenoise eut un mouvement. Il ne pensait plus du tout à cette -chose, si importante pour Dalgrand, dont celui-ci devait leur parler. - -Mais il dissimula sa distraction sous un amical mensonge. - -—J’allais te le demander, dit-il en se tournant vers son ami. - -Robert hésita. Il jeta un coup d’œil au dehors, dans l’atmosphère qui -vibrait de chaleur au-dessus de la rivière aveuglante. Ensuite il fit -deux pas sur la terrasse, pour regarder dans une autre direction. - -Ce qu’il aperçut de ce côté, ce fut une vaste cour, blanche de soleil, -au fond de laquelle s’élevaient ses ateliers de construction. Derrière -les murs pétillant de lumière, on devinait le travail ardent des -machines. La haute cheminée fumait. Un homme sortit, les bras nus hors -de sa chemise noirâtre, et qui, du revers de sa main, essuyait la sueur -sur son front. - -—Non, dit Robert... Décidément... - -Il se retourna. - -—C’est là-bas que j’aurais voulu vous faire voir... vous expliquer... -Mais il fait trop chaud pour visiter l’usine... Ces dames en seraient -malades. - -Gilberte protesta, avec la vivacité, le courage et la curiosité de ses -vingt ans. - -—Oh! j’aurais tant voulu!... - -Et elle ajouta cette gentille phrase, que Vincent surprit au vol et -laissa glisser jusqu’à son cœur: - -—Il y a des gens qui travaillent là dedans!... Comment -trouverions-nous qu’il fait trop chaud pour nous y promener? - -—En tout cas, tu m’en dispenseras, fillette, dit le général. Moi, j’ai -fait ma tâche, ce matin. Deux heures au manège, sur un cheval que des -lieutenants n’osaient pas monter... Pour un vieux bonhomme comme moi, -cela suffit. - -—Vous avez raison, père, dit Dalgrand—qui crut voir poindre une -théorie sur l’équitation, et qui se hâta d’approuver le vieillard pour -l’interrompre plus poliment.—Eh bien, voulez-vous m’entendre ici? Ou -préférez-vous le jardin? - -Du côté opposé à l’usine, un petit parc offrait des verdures hautes et -touffues sous lesquelles d’étroites allées s’enfonçaient dans l’ombre. -C’est là que, après délibération, Robert conduisit ses auditeurs. Ils -s’assirent dans des fauteuils d’osier, sous une voûte de tilleuls. Pas -une goutte de soleil ne filtrait à travers l’épaisseur des feuillages. -Et la Seine, qui, de la terrasse, paraissait une nappe d’argent fondu, -se laissait apercevoir d’ici teintée d’un bleu presque froid. On -croyait en sentir le souffle sur la peau. Il faisait si bon que chacun -s’en montra surpris. - -—Tant mieux! s’écria Robert. Vous ne vous endormirez pas en -m’écoutant. C’est un peu technique et ennuyeux, ce que j’ai à vous dire. - -En quelques mots d’abord et très simplement, puis en détail, à mesure -que leurs exclamations et leurs questions l’entraînaient, l’inventeur -présenta sa découverte. - -Il venait de rendre réalisable dans la pratique le grand rêve -métallurgique de cette fin de siècle: la substitution de l’aluminium au -fer. Au métal oxydable et pesant, il faisait succéder un métal trois -fois plus léger et absolument inaltérable. Pour cela, il s’était servi -d’un alliage très résistant: celui de l’aluminium avec le silicium; -successivement il avait essayé de le combiner, à diverses proportions, -avec de l’antimoine, du tungstène, et différents autres corps dont il -évita de prononcer les noms. Enfin il avait trouvé la formule de ce -qu’il appelait «le métal de l’avenir». Et pour prouver la supériorité -de ce composé d’aluminium sur le fer, au triple point de vue de la -facilité de main-d’œuvre, de la durée et de l’économie, il était en -train de construire un viaduc qu’il avait l’autorisation de jeter sur -la Meuse, près de Dinant. - -—L’inauguration de ce viaduc aura lieu en septembre, ajouta-t-il, -devant les autorités belges et les délégations savantes du monde -entier. Père, Gilberte, et toi, mon cher Vincent, je compte sur votre -présence à cette solennité industrielle. - -Les trois personnes auxquelles Dalgrand venait de s’adresser se -taisaient—peut-être avec un peu de désappointement. L’immense portée -de ce qu’on leur annonçait ne les frappait pas encore. Pour en -embrasser les conséquences, il leur aurait fallu quelques connaissances -scientifiques, et certaines habitudes intellectuelles tout à fait -différentes des leurs. - -Lucienne, mise au courant par les conversations de son mari, et -d’ailleurs haussée jusqu’à ce niveau par l’enthousiasme de son amour, -s’énerva devant le silence de l’auditoire. - -—Vous ne comprenez donc pas?... dit-elle. Un métal nouveau!... Ce sont -toutes les conditions de la vie qui changent... C’est la civilisation -qui se transforme. On dit «l’âge du bronze», «l’âge du fer». Le -vingtième siècle sera l’âge de l’aluminium!... - -Elle se tourna vers Robert, et d’un geste charmant lui saisit la main. - -—Songez donc à la gloire de l’homme qui ouvre une ère nouvelle à -l’humanité! - -Vincent réfléchissait. Peu à peu, devant sa pensée, s’élargissaient les -horizons. - -—Serait-ce possible?... interrogea-t-il, les yeux fixés sur son ami. - -—A la gloire près... oui... j’en suis sûr, prononça Dalgrand.—Et -dans sa voix grave, sur son visage énergique, rayonnait effectivement -une admirable certitude.—Mais je n’ai point tout accompli seul... Si -vous saviez que d’efforts, depuis des années, se sont tendus dans cette -direction! - -—Bah!... dit Lucienne avec un mouvement de la main qui rejetait dans -l’ombre toute la foule anonyme des travailleurs, qui balayait tout, ne -laissant la lumière et l’espace que pour le génie de Robert. - -Gilberte regardait sa sœur. Une intense émotion gonflait son cœur de -jeune fille,—une émotion faite à la fois de sympathie et d’envie pour -tant de fierté dans l’amour. Oh! que cela devait être bon de pouvoir -penser ainsi, parler ainsi de l’homme à qui l’on s’était donnée corps -et âme!... Oui, c’est comme cela qu’elle pouvait concevoir la passion. -Aujourd’hui seulement elle commençait à comprendre. Car, avec sa -curiosité de vierge, elle s’était posé bien des questions, elle avait -fait bien des remarques, depuis le premier jour des fiançailles de -sa sœur. Et cette observation attentive, cette intuition toujours en -éveil, s’étaient aiguisées davantage au retour du voyage de noce. - -Époux... Ils étaient époux, ce jeune homme presque étranger il y avait -si peu de temps, et cette Lucienne, qui semblait à Gilberte une autre -elle-même. Elle les entendait se tutoyer, elle les voyait s’embrasser; -elle pénétrait dans leur chambre—leur unique chambre—où s’étalait -un grand lit bas, plein de mystère. Et l’étonnement de cette chose -subsistait pour la jeune fille,—étonnement mêlé d’un peu de jalousie, -de répugnance et d’irritation. - -Elle observait les regards inexplicables que Robert, à la dérobée, -posait sur le visage ou la taille de Lucienne, et laissait traîner sur -les lèvres de la jeune femme, lorsque celle-ci parlait ou souriait. -Elle examinait son beau-frère: il avait la barbe drue, les épaules -larges, les gestes contenus et forts. - -Toute cette mâle apparence choquait légèrement Gilberte, lui paraissait -voisine de la brutalité. Elle en voulait un peu à Lucienne, chaque fois -qu’elle l’entendait dire, en parlant de ce garçon aux bras d’athlète: -«mon mari». Et lorsque, lui, disait: «ma femme», elle éprouvait une -véritable gêne. - -Mais ce dont Gilberte souffrait confusément sans pouvoir se -l’expliquer, c’était de la sensation qu’entre elle et sa sœur un abîme -s’était creusé, où sombrait leur confiance, leur intimité d’enfants. -Toutes deux, si semblables jusque-là et si unies, semblaient à présent -deux créatures de nature différente. Plus d’intérêts communs, de -projets partagés, de lectures à deux. Maintenant, lorsque Gilberte -ouvrait un livre sur la table de sa sœur, Lucienne se précipitait: -«Attends, montre un peu. Oh! donne, ce n’est pas pour toi.» La plus -jeune, agacée, ripostait: «Tu le lis bien!... Tu lis donc de mauvaises -choses?» M^{me} Dalgrand souriait sans répondre, et ce sourire, ce -silence, ce petit air de supériorité, blessaient la cadette. Malgré son -adoration pour sa sœur et la bonté qui, chez les Méricourt, était une -vertu de famille, Gilberte laissait alors échapper quelque mouvement -d’impatience: «Ah! si toutes les jeunes filles deviennent comme ça dès -qu’elles sont «madame», j’aime mieux ne jamais me marier! C’est donc -une bien vilaine chose, le mariage, qu’on en fasse tant de mystère, et -qu’il vous apprenne un tas d’horreurs dont on n’ose même pas parler?...» - -Ce mécontentement irraisonné, ce malaise confus que Gilberte n’avait -pas pu surmonter depuis le mariage de Lucienne, s’évanouissait au cours -de la journée que M. de Villenoise vint passer à Billancourt. Peu à -peu, sans qu’elle se demandât pour quelle cause, son cœur s’emplissait -d’une joie si grande, qu’elle en vint à ressentir une indulgence, une -sympathie pour ce bonheur à deux, dont l’égoïsme, la veille encore, -l’irritait. Et quand Lucienne, avec un si touchant enthousiasme, -proclama sa foi au génie de son mari, Gilberte crut sentir un bandeau -se soulever de dessus ses yeux. Tout l’univers mystérieux de l’amour -s’éclaira d’un jour inattendu. Cette admiration lui sembla plus -enviable à éprouver que les transports ou les mièvreries de sentiment -qu’elle essayait de se peindre, et dont se moquait son scepticisme de -fillette. - -Mais, pour elle, son enthousiasme n’irait jamais, comme celui de -sa sœur, vers un mécanicien,—ce mécanicien fût-il un inventeur de -génie. Elle ne comprenait que la gloire de l’artiste ou celle de -l’écrivain. Construire un viaduc en aluminium au lieu de le construire -en fer, voilà une chose qui ne l’emballait pas! D’autant plus qu’elle -ne voyait pas très clairement la différence entre le cerveau du -constructeur et celui de ses ouvriers. Ne travaillaient-ils pas à une -œuvre commune? Quand on félicitait Robert d’avoir fait un pont, après -tout c’étaient ses hommes qui l’avaient fait. Et son beau-frère ne -cachait pas l’importance de l’exécution matérielle. Il y mettait la -main, descendant aux moindres détails, prenant les outils des derniers -manœuvres pour leur montrer à mieux s’en servir. Gilberte l’avait vu -revenir des ateliers avec les doigts noircis. Dès lors, à son estime -pour ce grand travailleur s’était mêlée une ombre à peine sensible -de dédain. Et il y avait un peu de hauteur indulgente au fond de -l’attendrissement où la jeta l’admiration de Lucienne pour son mari. -L’homme qu’elle aimerait, elle, Gilberte, aurait plus de raffinement et -d’élégance dans la supériorité. - -Involontairement, tandis que Robert esquissait l’histoire de -l’aluminium, depuis sa découverte par Wœhler en 1827, la jeune fille -leva les yeux vers M. de Villenoise. - -Elle savait que, tout jeune, il avait écrit des vers. Dalgrand le lui -avait dit, et même lui en avait montré. Un griffonnage de lycéen, sur -une feuille de cahier réglée de bleu, et que l’amitié du constructeur -conservait comme une relique. Gilberte avait lu quelques-uns de ces -vers, où Vincent traçait le portrait de la créature idéale qu’il -aimerait un jour. - - _Elle aura les yeux clairs et purs comme une source, - Et de très douces mains où mon front s’appuiera, - Quand mon esprit, lassé d’une éternelle course, - Du haut de l’infini lentement descendra..._ - -Gilberte regardait ce front, plein de pensées et de rêves, qui, fatigué -par des envolées dans l’infini, voudrait trouver des mains de femme, -patientes et câlines, pour s’y reposer. Le visage de Vincent, avec sa -finesse blonde et ses yeux profonds, exprimait bien les aspirations et -les mélancolies d’un poète. - -Elle se le représentait à sa table de travail, traduisant les -philosophes anciens, reconstituant sous la poussière des textes l’idéal -d’un autre âge. Elle le savait passionnément épris de l’antiquité. -Des réminiscences de son propre cours de littérature flottaient dans -sa petite tête chimérique de pensionnaire. Elle pensait à Sophocle, à -Euripide, à l’exorde _ex abrupto_ de Cicéron, et se disait que lire ces -auteurs dans leur propre langue était certes plus difficile et plus -distingué que de construire des viaducs en aluminium. D’ailleurs, pour -achever la comparaison, Robert possédait une faculté d’être heureux -qui trahissait une nature un peu simple et épaisse; tandis que M. de -Villenoise, avec son air noblement soucieux, devait se sentir au cœur -quelqu’une de ces vagues et incurables blessures dont souffrent seuls -les êtres supérieurs. Encore une fois, Gilberte leva les yeux sur le -front du jeune homme,—ce beau front d’un modelé large et ferme sous -la courte frisure des cheveux bien plantés,—puis, tout de suite, elle -abaissa son regard sur ses propres mains. Et elle fut contrariée de -se voir des petites pattes grassouillettes et rosées par la chaleur, -au lieu des doigts blancs et fuselés que Vincent se représentait sans -doute lorsqu’il avait écrit ses vers. - -On eût relu à M. de Villenoise le quatrain sur lequel M^{lle} Méricourt -élevait le léger château de ses rêves, qu’il eût été bien surpris. Il -ne l’aurait pas reconnu. Et justement, par une rencontre bizarre de -pensées, il regardait les mains de Gilberte. N’osant arrêter ses yeux -sur le visage de la jeune fille, tout en écoutant les explications de -Robert, il se permettait du moins, à la dérobée, la contemplation de -ses mains. Et leur peau légèrement colorée par un sang vif et jeune, -leurs ongles fins, leurs petits mouvements divers, toute leur vivante -fraîcheur épanouie sur le drap sombre de la jupe d’amazone, lui -suggérait des idées d’agenouillements sur le sable, de dévots baisers à -l’extrême bout de leurs doigts... ou de baisers plus ardents au fond de -leurs paumes tièdes... - -—Vous m’avez bien suivi? continuait Robert. Le kilogramme d’aluminium, -qui coûtait, en 1854, trois mille francs, coûtait il y a quelques -mois neuf francs, après avoir traversé toute la série des valeurs -intermédiaires. Ce prix de revient continue à s’abaisser, surtout en -France, où abonde la bauxite, le principal minerai,—une terre formée -d’aluminium, et de sesquioxyde de fer,—une terre, vous m’entendez -bien?... Une argile, quoi!... c’est-à-dire un des corps les plus -répandus de la nature. Il y en a partout de l’aluminium... Tenez, il -y en a là! (Il frappa le sol de son pied.) L’extraction coûte encore -un peu cher, mais, en utilisant les sources naturelles de force, les -chutes d’eau, par exemple, avec le transport de la force à distance par -l’électricité... - -L’inventeur, n’étant plus interrompu, se lançait dans des définitions -techniques, parlait de méthode électrolytique, de turbines, de dynamo, -de chevaux-heures... Lucienne continuait à boire ses paroles et à le -dévorer des yeux. M. Méricourt, très droit sur son siège, dissimulait -une demi-somnolence sous la raideur de son attitude militaire. Quant -à Gilberte et à Vincent, comment fussent-ils jusqu’au bout restés des -auditeurs attentifs?... Chacun voyait, sous les traits de l’autre, -se fixer de plus en plus son rêve,—ce rêve de bonheur et d’amour, -plus grand que l’âme qui le contient, plus beau que l’être qui -l’incarne, dont la Nature, par ironie ou par pitié, a doublé la misère -humaine. D’ailleurs, ils n’en savaient presque rien eux-mêmes. Ils -ne s’analysaient pas. Ils goûtaient ce mystérieux effet réciproque -de présence qui, au début de l’amour, est d’une si écrasante joie -qu’il anéantit toute réflexion, tout étonnement et tout désir. Ils se -taisaient, ils ne se regardaient même pas. Ils étaient suprêmement -heureux. - - - - -VI - - -CE fut au lendemain de cette visite à Billancourt que M. de Villenoise -envisagea pour la première fois la possibilité d’une rupture avec -Sabine. - -«Pourquoi lui sacrifierais-je tout le bonheur de ma vie,» pensa-t-il, -«puisque, aussi bien, je ne la rends pas heureuse?» - -Et il se fit cette autre réflexion, qui, parmi les délicatesses et les -héroïsmes de son cœur, germa comme une herbe finement vénéneuse, sortie -de l’inévitable grain de lâcheté masculine: - -«D’ailleurs, ce ne sera pas moi qui la quitterai. A chaque nouvelle -scène, dans l’exaspération de ses crises d’orgueil, elle ne manque -jamais de me donner mon congé. Je la prendrai simplement au mot. Et, -cette fois, je ne me laisserai attendrir ni par ses menaces de suicide, -ni par ses attaques de nerfs...» - -Maintenant, quand il pensait à sa situation vis-à-vis de Sabine, ce qui -s’affirmait chez Vincent, c’était le sentiment de ses droits: droit -à la liberté, droit à l’amour, droit au bonheur... Bientôt vint s’y -adjoindre le sentiment de ses devoirs envers la jeune fille qu’il lui -préférait. - -Sans s’être jamais permis de faire à Gilberte aucun aveu, même -indirect, il ne tarda pas à se sentir deviné par M^{lle} Méricourt. -Et il lui sembla que quelque chose d’infiniment tendre, profond et -confiant, lui répondait dans le secret de cette nature de candeur et de -loyauté. - -A quels accents, pour d’autres imperceptibles, avait-il reconnu cet -écho si mystérieusement enseveli? Il n’aurait pu le dire, fût-ce -à lui-même. Il ne voyait pas souvent M^{lle} Méricourt. Quelques -rencontres au Bois, ou chez les Dalgrand; une invitation à dîner du -général... Ce fut tout pendant plusieurs semaines. Cependant c’était -pour ces hasards insignifiants que Vincent restait à Paris, bien que le -mois de juillet fût commencé,—une série de longues et lourdes journées -de soleil, avec des flamboiements de façades blanches et de trottoirs -poussiéreux, sur lesquels les ombres géométriques des édifices se -dessinaient sans évoquer une idée de fraîcheur. - -Mais le jeune homme connaissait les raisons qui retenaient M. Méricourt -et sa fille dans la capitale. Le général n’avait pas le moyen d’emmener -des chevaux à la campagne. Et il lui était d’autant plus impossible -de renoncer, même temporairement, à l’équitation, qu’à son âge il ne -pouvait conserver sa virtuosité qu’au prix d’une continuelle pratique. -Il parlait donc seulement d’emmener Gilberte une quinzaine au bord de -la mer. Quant aux Dalgrand, revenus à peine d’un long voyage de noce, -et retenus à Billancourt par la fabrication du pont en aluminium, ils -ne projetaient aucun déplacement. Pour une Parisienne comme la jeune -femme du constructeur-mécanicien, cette rive de la Seine, où fumaient -des cheminées d’usine, constituait d’ailleurs la campagne. - -Elle n’était pas la seule à y trouver du charme. Son petit parc, -dont les charmilles et les allées tournantes donnaient l’illusion de -l’espace, et dont les verdures s’entr’ouvraient sur la nappe bleue de -la rivière, semblait à M. de Villenoise l’endroit le plus agréable du -monde. Il y recueillait de légers souvenirs. C’était une attitude de -Gilberte, un regard, la façon dont elle lui avait dit adieu ou bonjour, -ou quelque phrase dans laquelle il retrouvait la simplicité de cœur, -la puissance de tendresse et la bonté de cette charmante fille. Puis -aussi, c’étaient certains petits traits capables de flatter sa vanité -en même temps que son amour: de naïves réflexions par lesquelles, -sans le vouloir, M^{lle} Méricourt trahissait son admiration pour -les travaux du fin latiniste, de l’érudit, du philosophe et du poète -qu’il était ou qu’il aurait voulu être. Il se sentait installé dans -cette gracieuse imagination précisément au rang qu’il rêvait d’occuper -parmi l’élite intellectuelle de ses contemporains. En s’inclinant sur -ce séduisant miroir, il croyait se voir tel qu’il était; il goûtait -l’oubli délicieux des lacunes qu’il était bien forcé de se découvrir, à -d’autres moments, dans le caractère et dans l’esprit. La plus puissante -espèce de fascination l’attirait vers Gilberte: il s’aimait mieux en -elle, et voilà pourquoi surtout il l’aimait. - -Le petit parc de Billancourt était le cadre matériel qui fixait le -contour de ces impressions. - -Un jour, pour la première fois, Vincent y fit quelques pas en -tête-à-tête avec Gilberte. - -La jeune fille cherchait une ombrelle oubliée près de quelque banc. -M. de Villenoise explorait, de son côté, les charmilles. Ils se -rencontrèrent. - -—Je ne l’ai pas, fit-il d’un air désolé. Et vous? - -—Elle est donc introuvable! dit-elle. - -Mais une expression d’espièglerie animait son visage d’enfant. Vincent -la contemplait, perdant un peu la tête, et ayant à un degré pénible la -conscience de son propre trouble. Tout à coup elle éclata de rire. - -—Mais regardez-moi donc, M. de Villenoise! - -—Je ne fais que cela, sourit-il. - -Elle rit plus fort. - -—L’ombrelle... Mais la voilà, l’ombrelle!... - -Et elle l’agitait, toute grande ouverte, au-dessus de sa tête. Elle la -tenait ainsi depuis un moment. Vincent ne s’en était pas aperçu. - -Comme ils revenaient, côte à côte et lentement, vers le groupe des -autres personnes, Gilberte continua de le taquiner. - -—A quoi pensiez-vous donc?... Voyons... Dites?... Comment, vrai, vous -ne voyiez pas mon ombrelle?... Vous aviez peut-être oublié que nous -étions partis pour la chercher. Vous savez, il ne faut pas devenir -savant jusqu’à la distraction. Bon pour un vieil académicien!... -Mais vous êtes trop jeune, allez, pour les palmes vertes et pour les -lunettes bleues!... - -—Vous abusez, dit Vincent, de ce que je n’ose pas recourir à mon -seul système possible de défense. Ce n’est pas la science qui me rend -distrait. - -—Quoi donc alors? - -Elle gardait le ton plaisant et étourdi qui lui permettait de mettre -ainsi le jeune homme en demeure de répondre. Pourtant elle sentit la -coquette provocation de son interrogatoire. Elle rougit, toute troublée -par le silence grave de Vincent. Et la subite tristesse répandue sur -ce mâle et beau visage étonna douloureusement Gilberte, lui gonfla le -cœur d’un vague effroi et d’une sympathie passionnée. - -A ce moment, M. de Villenoise s’arrêta, regardant vers le sol. La jeune -fille suivit la direction de ses yeux, et vit, à l’angle d’une pelouse, -une corbeille de pensées, autour de laquelle embaumait une bordure de -réséda. Tout de suite elle tressaillit en se rappelant le brin fleuri -qu’ils avaient partagé durant le cotillon, le soir du mariage. Elle -devina bien que, lui aussi, c’était à cela qu’il songeait. Une émotion -la suffoqua. N’allait-il pas évoquer ce souvenir, lui dire quelque -chose... une de ces paroles inouïes qui transforment l’aspect de -l’univers?... Elle souhaitait d’entendre sa voix, et en même temps de -s’enfuir. Jamais rien de pareil ne l’avait bouleversée. Pourtant elle -se tenait toute droite, figée dans son calme de jeune personne bien -élevée, comme un soldat sous les armes, et gardant même la maîtrise de -ses jolies prunelles brunes, pleines d’insouciance voulue. - -Vincent se baissa, cueillit une fleur, et la lui offrit sans rien dire. -La fleur était double, comme celle du bal, et Gilberte crut comprendre -qu’il souhaitait encore un partage. Elle n’osa pas. Elle dit seulement: -«Merci, monsieur.» Puis elle tourna le massif et vint s’asseoir près de -Lucienne. Mais avec un mécontentement d’elle-même, un désappointement -vague, et comme quelque chose de lourd qui lui serait tombé sur le -cœur. - -M. de Villenoise s’en voulait davantage. En effet, comment ne pas -pressentir qu’il était en train de troubler cette enfant?... Toutefois, -devant la corbeille de réséda, il avait été héroïque. Car une tentation -terrible l’avait assailli: celle de tirer son porte-cartes de la poche -de sa jaquette, et de montrer à M^{lle} Méricourt la fleur desséchée -qui, depuis le soir du bal, n’avait guère quitté sa poitrine. De quelle -gravité n’eût pas été un geste pareil!... Il était parvenu à se raidir -contre l’impulsion qui lui avait traversé le cerveau. Mais, quand il -s’était ensuite relevé pour offrir à Gilberte le double brin de réséda, -Vincent demeurait tout pâle de ce qu’il avait failli faire. - - * * * * * - -Peu de jours après, Robert, en déjeunant rue Jean Goujon, lui fit une -bizarre confidence. - -—Ma femme est un peu contrariée en ce moment, dit-il tout à coup. Et -moi aussi, comme de juste. - -—Pourquoi? questionna de Villenoise. - -—A cause de Gilberte... Nous l’aimons tant! - -—Est-ce qu’elle est malade? - -Il avait jeté cette interrogation avec une angoisse brusque, aussitôt -mêlée d’une espèce de remords. - -—Non, dit Dalgrand. Non... elle n’est pas malade. - -Il hésitait... Peut-être pour mieux observer son ami; peut-être devant -la nature délicate de ce qu’il avait entrepris de dire. - -—Mais qu’a-t-elle? demanda Vincent, d’une voix singulière. - -—Mon Dieu, voilà... C’est un mariage... - -—Un mariage!... - -—C’est-à-dire... - -—Comment, un mariage!... cria de Villenoise en se levant pour marcher -dans la chambre, bien qu’ils ne fussent pas même au dessert. Mais elle -est trop jeune! Elle n’a pas... - -Deux domestiques rentraient en même temps. Il dut se rasseoir. Et, -comme le maître d’hôtel ne quitta plus la pièce, il fallut changer la -conversation. Robert parla de ses affaires. Mais, là encore, le sujet -fut coupé lorsque M. de Villenoise demanda pour quelle raison son ami -ne réservait pas à la France la première application de sa découverte. -Pourquoi construire en Belgique le premier viaduc en aluminium? - -—Je t’expliquerai cela plus tard, dit l’inventeur. - -Il ne se souciait pas de révéler à des oreilles de valets la force -d’inertie et de routine que lui avait opposée l’administration -française, ni les pots-de-vin qu’on lui avait demandés pour soutenir -sa proposition, ou qu’on lui avait offerts pour l’empêcher d’y donner -suite. Certaines sociétés industrielles puissantes lui avaient -carrément offert la lutte, la lutte à coups de millions. Le vainqueur -serait celui qui pourrait acheter le plus de bonnes volontés dans le -monde politique et dans la presse. «S’il en est ainsi partout,» s’était -dit Robert, «du moins je ne constaterai pas cette plaie dans mon -propre pays. J’aime mieux voir cela chez les autres que chez moi. Je -retournerai donc à l’étranger.» Et, une fois de plus, s’était évanoui -son rêve tant caressé de transformer un de ses succès personnels en un -succès patriotique, et de doter la France d’une industrie nouvelle, -avant toutes les autres nations. - -Le souvenir de ses déboires et de ses écœurements lui avait presque -fait oublier Gilberte. Aussi, lorsqu’il se trouva dans le fumoir de son -ami, devant le café et les liqueurs, et qu’enfin les domestiques les -eurent laissés seuls, il eut une exclamation bien faite pour étonner M. -de Villenoise: - -—Ah! les malheureux! cria-t-il. C’est de l’argent qu’ils veulent! Ils -la feront mourir!... - -Vincent, dont les idées étaient ailleurs, eut un sursaut de -stupéfaction: - -—Grands dieux!... Robert!... De qui parles-tu? Qui fera-t-on -mourir?... - -Robert, tout animé, s’écria: - -—Eh! notre pauvre République, parbleu! - -Mais Vincent laissa échapper un: «Ah!...» tellement indifférent, que -l’indignation de Dalgrand tomba. - -—De qui croyais-tu donc que je parlais? - -—De personne... Je me fiche bien de ta politique!... - -Pourtant il n’osait tout de suite reparler de Gilberte. Sa nervosité -remit Dalgrand sur la voie. - -—Moi aussi, je m’en fiche, pour le moment. Ce qui me préoccupe, comme -je te le disais, c’est ma belle-sœur. - -—Puisque vous la mariez, dit l’autre avec une exaspération visible, tu -n’en auras bientôt plus le souci. - -—Mais nous ne la marions pas, mon ami! Justement j’allais te dire -qu’elle refuse un parti auquel tenait beaucoup le général. - -—Ah?... Elle refuse?... - -La détente, chez Vincent, fut si soudaine qu’il ne trouva rien d’autre -à dire. Et, comme Dalgrand n’ajouta pas autre chose tout de suite, il y -eut un moment de silence presque gauche. - -—Tu n’aimes pas le sucre, n’est-ce pas? dit enfin M. de Villenoise, -après en avoir mis machinalement six morceaux dans la tasse de son ami. -Déjà il en saisissait un septième avec la pince. - -—Mais non, je ne l’aime pas, nom d’un petit bonhomme! Tu es là qui me -fabriques un sirop!... - -Et Robert, satisfait de ce qu’il observait, mis en joie et bon enfant, -tapa en riant sur le genou de son ancien camarade: - -—Si ton père s’y était pris comme ça pour fabriquer l’APÉRITIF -BERTET... Ah! mon pauvre garçon, tu ne serais pas vingt fois -millionnaire! - -Vincent rit du bout des lèvres. En lui-même, il se disait: «Elle a -refusé un parti qui plaisait à son père... Elle m’aime!...» La joie et -l’effroi de cette certitude paralysaient tout en lui, même le désir -d’entendre parler d’elle, d’en savoir davantage sur ce prétendant -qu’elle avait éconduit. Il ne trouvait plus la force de s’arracher à sa -pensée intime, de composer sa physionomie, de prononcer des paroles. -Il souhaitait ardemment de rester seul. Il eût voulu que Dalgrand s’en -allât. - -Cependant, celui-ci entrait dans des détails. Personnellement, il -n’était pas fâché que ce mariage ne se fît pas. Gilberte avait bien -raison de choisir suivant son cœur... Et il appuyait sur ce thème, avec -la franchise de sa nature ouverte et droite, avec l’exaltation joyeuse -de ce qu’il croyait maintenant comprendre, et le désir difficilement -réprimé de sauter au cou de son ami, de lui crier: «C’est toi qu’elle -préfère... Elle a joliment raison!...» Mais ce qui l’ennuyait, c’était -que M. Méricourt et Lucienne déploraient la décision négative de -Gilberte, et même allaient jusqu’à persécuter un peu la jeune fille à -ce sujet. - -—Qu’est-ce donc que le jeune homme? demanda enfin M. de Villenoise. - -—Oh! un très gentil garçon et un bon parti. Le vicomte Pierre de -Bréville, un tout jeune capitaine qui vient de sortir breveté de -l’École de Guerre. C’est un ancien officier d’ordonnance du général... -Excellente famille, vieux nom, fortune très passable... Bel homme avec -cela... Et surtout grand favori de mon beau-père... C’était depuis -longtemps dans l’idée de M. Méricourt, ce mariage. Il aimait déjà le -jeune de Bréville comme un fils. - -Cette fois, M. de Villenoise écoutait avec intérêt. La préférence du -général pour ce jeune homme lui causait du dépit. Il avait beau ne pas -s’être mis sur les rangs, on aurait dû songer à lui, Vincent, comme à -un parti possible pour Gilberte. L’idée que, sans même lui donner le -temps de se déclarer, on en eût accepté un autre, et que maintenant on -regrettait cet autre, l’irritait contre M. Méricourt et contre la jeune -M^{me} Dalgrand. La pensée d’un rival appuyé par la famille piquait -son amour-propre en même temps qu’elle inquiétait ses sentiments plus -tendres. - -Si l’excellent Robert eût été capable de rouerie en une affaire si -délicate, il n’eût pas employé d’autre tactique pour décider Vincent -à conquérir sa belle-sœur. Mais il ne songeait pas à jouer au plus -fin. Et s’il avait même deviné plus que le général et Lucienne, c’était -uniquement par l’intuition de son amitié, par la clairvoyance de son -cœur large et tendre. - -—Et... M^{lle} Gilberte le connaît beaucoup ce... vicomte de Bréville? - -Déjà, il y avait de la haine dans l’accent avec lequel M. de Villenoise -prononçait le nom de cet inconnu. - -—Beaucoup, répondit Robert. Il ne lui déplaît pas comme homme, mais -elle prétend qu’elle ne pourrait le souffrir comme mari. - -—De Bréville... répéta Vincent d’une voix changée. Mais je connais ce -nom-là! - -—Tu l’auras lu dans les journaux, reprit Dalgrand. Ou tu auras -rencontré ces messieurs dans le monde. - -—Ces messieurs?... Ils sont plusieurs frères?... - -—Non, le vicomte est fils unique. Mais il y a son père, le comte de -Bréville. - -—Ah!... cria Vincent, qui porta la main à son front, comme sous -l’éclair d’un souvenir ou sous le choc d’une douleur. - -—Eh bien, qu’est-ce qui te prend? dit son ami. - -—Rien... Rien... Je croyais me rappeler... Mais je me trompe... oui, -je me trompe. Je ne les connais pas du tout, ces de Bréville. - -Robert le considéra avec inquiétude. Décidément, M. de Villenoise -était plus compliqué qu’il ne l’avait cru. Quelque chose se passait -en lui qui échappait à la perspicacité élémentaire de Dalgrand. Mais -ce quelque chose allait-il compromettre la paix ou le bonheur de -Gilberte? Non, par exemple! Il y mettrait bon ordre, lui, Robert. Il -ne laisserait pas son meilleur ami même faire le moindre chagrin à la -chère petite sœur! - -Tandis que Vincent fumait en silence, et tout préoccupé, une espèce -de remords vint à Dalgrand. Il se remémorait les anciennes théories -de son ami sur l’amour, le dédain que M. de Villenoise professait -jadis pour les jeunes filles... Sur quoi donc avait-il fondé l’espoir -que ce sceptique aurait changé? N’avait-il pas eu tort de l’attirer à -Billancourt? A présent, le mal était fait: Gilberte aimait Vincent. -De cela, Robert ne doutait plus. Mais n’avait-il pas trop à la légère -imaginé que cet amour, inévitablement, deviendrait réciproque? - -Les deux jeunes gens restaient maintenant l’un en face de l’autre, -silencieux, contraints. Chacun craignait d’avoir trop montré sa pensée -ou d’avoir trop paru comprendre celle qu’on voulait lui cacher. -Brusquement, sans transition, ils se dirent adieu. - -Lorsque Vincent fut seul, sa joie et son irritation éclatèrent. Il -marchait à travers les salons, il parlait tout haut. Ainsi, elle -refusait de se marier! Pourtant, elle ne pouvait compter sur lui, -puisqu’il n’avait fait aucune déclaration, aucune promesse. Non, -elle rejetait un beau parti, sans savoir même s’il songeait à elle, -simplement pour ne pas appartenir à un autre, dût-elle ne jamais être -à lui. Ah! la chère, l’adorable enfant! Un attendrissement infini -gonflait le cœur du jeune homme. Puis, tout à coup, le nom de Bréville -surgissait à travers l’ivresse de sa rêverie. Alors il s’emportait... -la rougeur lui montait au visage... ses yeux étincelaient comme s’il -eût aperçu en chair et en os ce rival inconnu... Ah! quel soulagement -s’il eût pu le rencontrer, le provoquer!... Sa colère enveloppait -aussi le général Méricourt et Lucienne Dalgrand. Comment ces gens-là -osaient-ils pousser Gilberte à épouser un homme qu’elle n’aimait pas?... - -Bréville... C’était de la bouche de Sabine qu’il avait entendu ce nom -pour la première fois. Mais à quelle occasion? L’agitation de ses idées -l’empêchait d’interroger sa mémoire. Chaque fois qu’il tentait de -remonter l’enchaînement de certains souvenirs, il se trouvait détourné -par quelque battement fou de son cœur, et par une voix de triomphe -criant au fond de lui: «Gilberte m’aime!... Elle m’attend!... C’est moi -qu’elle épousera!...» - -Énervé à la fin, il se jeta dans un fauteuil, mit les deux mains sur -ses yeux, tâcha de réfléchir posément. - -Il répéta plusieurs fois à demi-voix: «Bréville... comte de -Bréville...», malgré le grincement de dents involontaire qui lui -faisait hacher ces trois syllabes. Le son évoquerait une image. Et, -en effet, soudainement, il aperçut l’atelier de Sabine, puis la jeune -femme dans son costume d’homme, puis une silhouette masculine, un peu -vague; et il entendit M^{me} Marsan lui présenter cet étranger: «Le -comte de Bréville...» - -Ah! oui, il se rappelait maintenant. Ce monsieur qui commandait à -l’artiste le portrait de sa maîtresse... C’est cela... C’était le père. - -Alors, le mécontentement que jadis, à cette occasion, lui avait inspiré -Sabine, vint se confondre avec les sentiments d’hostilité qu’évoquait -le nom de ce prétendant à la main de Gilberte. Une espèce de solidarité -s’établit dans sa pensée entre M^{me} Marsan et ces inconnus qui se -mettaient en travers de son chemin. Ce vieux beau qui avait vu Sabine -habillée en garçon et qui se permettait de faire poser chez elle on ne -savait quelle créature, était le père du jeune homme qui demandait la -main de M^{lle} Méricourt. Une telle association d’idées exaspérait -Vincent. Et, ses dispositions agressives ne pouvant se porter sur -personne que sur sa maîtresse, ce fut contre elle que, finalement, se -tourna l’indignation du jeune homme. - -«Puisqu’elle tient tant à sa liberté,» murmura-t-il, «je serais bien -bête de ne pas reprendre la mienne! Je lui ai reparlé de ce portrait -de femme... Oui, je m’en souviens. Et elle n’a pas daigné me répondre. -C’était une commande... Sabine est pauvre, et je ne pouvais lui -interdire d’accepter ce travail. Ah! son travail... sa pauvreté!... Les -fait-elle sonner assez haut!... Ils lui donnent toutes les audaces, -tous les droits... Combien de fois a-t-elle revu ce comte de Bréville? -Je n’en sais rien... Ils ont dû causer ensemble... souvent peut-être... -Ce projet de mariage pour son fils... Il lui en a sans doute parlé... -Qui sait?... N’y serait-elle pas pour quelque chose?... Elle a tant de -finesse!... Et elle a pris ombrage de M^{lle} Méricourt... Ah! si elle -s’en est mêlée!...» - -Un geste de menace acheva le monologue de Vincent. Jamais un tel fonds -d’aigreur ne s’était soulevé en lui contre la maîtresse ancienne et -découronnée de l’auréole d’amour. Jamais si pesante ne lui avait paru -la chaîne qui le liait à cette femme. - -Quand il entra chez elle, le soir de ce jour, il avait sur le cœur la -cuirasse de cruel dégoût qu’ont les amants lassés et qui fait d’eux les -êtres les plus inconsciemment inhumains qui soient au monde. Il avait -couru le long des rues pour venir—comme il courait autrefois dans -l’impatience de revoir et de baiser cette brune tête. Aujourd’hui, il -ne se hâtait plus que vers la délivrance. Il se sentait la force de -rompre. Et il ne doutait pas qu’elle ne lui en fournît le prétexte. - -Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Sabine eut un cri de joie à le voir -si tôt. Elle l’attendait à peine. Depuis quelque temps, il ne venait -plus tous les soirs. Après son dîner solitaire, elle s’était assise -entre les plantes vertes, dans la galerie vitrée. Elle se balançait -dans un _rocking-chair_ en regardant s’évanouir lentement le jour -entre les paravents, les chevalets et les arbustes qui encombraient la -vaste pièce. Son grand chien danois, Hirsow, se tenait immobile à côté -d’elle, allongé sur une natte. De temps à autre, il soulevait sa tête -formidable et câline à la hauteur de la main que laissait pendre la -jeune femme. Doucement, il soulevait de son front les doigts inertes, -qui alors s’animaient un peu pour une distraite caresse. Ils étaient là -tous deux depuis près d’une heure, perdus dans leur rêverie: elle, avec -toute la douloureuse clairvoyance d’une pauvre créature humaine, qui -voit s’émietter à chaque minute un peu de sa jeunesse et de sa joie; et -lui, inconscient de l’imperceptible et incessante destruction, mais les -yeux pleins de toute l’inexplicable mélancolie dont la nature ennoblit -les prunelles de ses créatures muettes. - -Et, sans que Sabine eût fait un mouvement, elle se sentait maintenant -rouler sur les joues tout un ruissellement de larmes. - -Ce fut à ce moment que la porte s’ouvrit et que M. de Villenoise parut. - -Elle eut un élan si ravi que le jeune homme en fut remué. Puis, tout de -suite, il remarqua ses pleurs. - -—Qu’est-ce que vous avez donc, Sabine? - -Pour mieux lire sur son visage, il l’attirait vers le vitrage encore -clair. Elle lui montra des paupières lourdes et lasses, des joues un -peu creusées, avec un double pli de tristesse qui mettait comme une -ride de chaque côté de la bouche. Pauvre amie! Comme elle vieillissait! -Vincent se sentait envahir par une pitié qui l’éloignait d’elle plus -encore que la colère de tout à l’heure. Il demanda: - -—Pourquoi pleuriez-vous? - -—Oh! c’est fini, tout à fait fini, puisque vous voilà. - -Mais, comme il ne l’embrassait pas, et qu’elle lui trouvait des yeux -froids et singuliers, elle eut aux lèvres un nouveau tremblement -d’angoisse. - -Cependant, M. de Villenoise se tendait de plus en plus contre elle, -à cause du supplice qu’elle infligeait à sa propre sensibilité. Pour -échapper à un conflit de sentiments qui devenait intolérable, il -chercha tout de suite le prétexte d’une explication. Dans l’espoir de -découvrir et de deviner le portrait de femme commandé par le comte de -Bréville, il se mit à parcourir l’atelier, soulevant les draperies -qui recouvraient certaines toiles, feuilletant les cartons remplis -d’ébauches. D’abord, il affecta des gestes indifférents, tout en -causant de choses et d’autres, mais bientôt il s’activa si sérieusement -que Sabine en fit la remarque. - -—Vous cherchez quelque chose, mon ami? Attendez qu’on apporte de la -lumière. Je suis sûre que vous ne distinguez plus une académie d’une -nature morte. - -Il ne répondait pas. Elle insista: - -—Dites-moi ce que vous voulez, Vincent? Je vous le donnerai. - -Brusquement, il déclara: - -—Je cherche la maîtresse du comte de Bréville. Auriez-vous déjà livré -le portrait? - -—Le portrait?... Mais je ne l’ai pas fait! - -—Tiens! Pourquoi? - -—D’abord, dit Sabine, je ne sais pas si c’était sa maîtresse. M. de -Bréville est venu me demander de faire le portrait d’une dame, sans me -la nommer ni me dire qui elle était. J’ai supposé quelque intrigue. Et -je l’ai affirmé devant vous parce que... Ma foi, je ne sais plus... Par -bravade. - -—Comment était-elle, cette dame? - -—Je ne l’ai pas vue. - -—Le monsieur a renoncé à son projet? - -—Non, Vincent, reprit Sabine avec une douceur grave. C’est moi qui ai -refusé. Nous nous étions, vous et moi, querellés au sujet de cette -commande. Il ne vous paraissait pas convenable que je l’acceptasse. -J’ai écrit, dès le lendemain, à M. de Bréville pour le prier de ne plus -compter sur moi. - -—Est-ce possible? s’écria de Villenoise. - -—Je ne vous ai jamais menti, dit avec fierté M^{me} Marsan. - -—Mais, reprit-il, vous avez revu le comte? Il est revenu? Il a insisté? - -—Les termes de ma lettre étaient tels qu’il a jugé toute démarche -inutile. - -—Ainsi, dit maladroitement Vincent, vous ne connaissez pas son fils? - -—Son fils?... Je ne savais pas qu’il en eût un. - -Comme aucune parole de M. de Villenoise ne passait inaperçue pour -Sabine, elle reprit avec intérêt: - -—Qu’est-ce que ce fils? Pourquoi m’en parlez-vous? - -Il détourna son attention—d’une façon qu’elle remarqua encore—et il -ajouta: - -—Mais c’est un gros sacrifice que vous avez fait à ma susceptibilité -en refusant ce portrait! Vous me mettez dans un grand embarras, ma -chère Sabine. Comment puis-je reconnaître?... - -Elle s’écria: «Oh!...» avec une intonation de reproche. Puis elle -courut à lui, l’entoura de ses bras, mit son visage sous les lèvres du -jeune homme, et murmura: - -—Dis-moi seulement que tu es content! - -Pouvait-il ne pas incliner la tête et ne pas donner ce baiser qu’elle -attendait en récompense?... - - * * * * * - -Ainsi se terminait la scène qu’il avait provoquée, l’explication -qui devait amener quelque violence, lui fournir un prétexte de -rupture!... Mais aussi, c’était une fatalité! Cette femme, dont les -fureurs le lassaient autrefois, avait toutes les humilités, toutes -les délicatesses, lorsque, précisément, il souhaitait que cette -nature emportée surexcitât son propre courage jusqu’au déchirement -de la séparation. Pourquoi donc était-elle si complexe? Physiquement -aussi, elle se transformait suivant les heures. Dans cette soirée, -où il l’avait d’abord trouvée vieillie, fanée, lorsqu’il l’examinait -de son regard dur, il la vit si bien se transfigurer dans la joie, -sous son désir réveillé, sous sa caresse, qu’il en fut repris jusqu’à -l’enivrement. - -Et lui-même, d’ailleurs? Ne se surprenait-il pas en de telles -diversités d’intentions, de sensations, de jugements, qu’il éprouvait à -la fin la soif de ne plus penser, de ne plus vouloir, et de se laisser -emporter par le torrent de sa nature mystérieuse comme la feuille sur -le ruisseau, au hasard, sans réfléchir. Malheureusement, ce n’était pas -possible. Cette liberté de l’être instinctif, il ne pouvait la suivre -sans marcher vers quelque mauvaise action. N’avait-il pas déjà dévié -de ce que commande l’honneur? En songeant à cet amour pour Gilberte -qu’il apportait dans son cœur chez Sabine, et en se rappelant les -paroles de passion qui lui étaient ensuite échappées entre les bras -de sa maîtresse, il se frappa le front comme un coupable lorsqu’il se -retrouva dans le silence et dans la solitude de la nuit, au fond de son -hôtel muet. - -«Que faire?» murmura-t-il. «Quel parti prendre? Un homme s’est-il -jamais trouvé dans une si cruelle situation?» - - - - -VII - - -DANS une royale avenue de châtaigniers séculaires, parmi les ombres -verdoyantes et les clartés joyeuses d’une matinée d’août, un jeune -homme conduisait un break à deux chevaux. - -C’était Vincent. Il quittait son parc de Villenoise pour aller chercher -les Méricourt et les Dalgrand à la gare voisine. Derrière lui, dans le -fond de lumière qui éclatait au bout de la profonde avenue, on pouvait -apercevoir la façade de brique et de pierre, les hautes toitures -d’ardoises, les tourelles à poivrières, de son joli château moderne, -si ingénieusement copié sur des estampes du XVII^e siècle représentant -l’ancienne demeure des seigneurs de Villenoise. - -Plus loin, bien plus loin, dans un creux de terrain, dont le séparait -un bois, se dressaient des corps de bâtiment rectangulaires, à murs -blancs, à toits rouges, à multiples fenêtres coupées carrément, sans -linteaux ouvragés ni balcons de fer artistiques. Là, se fabriquait -l’APÉRITIF. Autour de l’usine se tassaient les maisons ouvrières. On -était satisfait de la vie dans ces alvéoles de ruche. Le nom de M. -Vincent y était populaire. La veille encore, le jeune maître, en les -parcourant, avait vu les visages rayonner là où il passait. Un mot de -lui avait éloigné quelques menaces de misères matérielles et morales. -Il avait, par le don d’une petite dot, rendu possible un mariage; -appelé de Paris, par téléphone, un célèbre docteur au chevet d’un -enfant blessé; réconcilié deux frères qui allaient en venir au procès. -Les sourires, les regards heureux l’avaient entouré, suivi. Et, dans -une de ces réflexions paradoxales que les gens trop comblés par la -fortune se plaisent à formuler, il s’était dit: «Je donne le bonheur -que je ne possède pas moi-même, car j’en suis réduit à envier le plus -humble de ces manœuvres.» - -Ce matin, en effet, c’était sans joie qu’il allait au devant de -Gilberte. - -Pour la fuir, pour rompre définitivement avec le rêve de la conquérir -et de la posséder, Vincent s’était réfugié à Villenoise. Tous les ans, -d’ailleurs, vers cette époque, il venait passer plusieurs semaines -dans son château. Ce séjour ne le séparait pas de Sabine, au contraire. -Sur les confins de sa vaste propriété, dans une direction opposée à -l’usine, près d’un village dont aucun habitant ne comptait parmi ses -ouvriers, M. de Villenoise avait acheté une villa, où, tous les étés, -Sabine s’installait avec sa fidèle femme de chambre, Estelle. - -Là, Vincent lui rendait régulièrement visite, comme à Paris; et, -comme à Paris, leurs rendez-vous n’avaient jamais lieu ailleurs que -chez M^{me} Marsan. Cette femme absolue et fière ne fréquentait pas -plus le château de Villenoise que l’hôtel de la rue Jean Goujon. Tout -au plus elle consentait à se promener au bras de son ami dans les -parties sauvages du domaine, qui contenait des sites célèbres par leur -caractère pittoresque. Vincent, qui se rendait toujours chez elle à -cheval et sans domestique, laissait sa monture dans l’écurie inoccupée -de la villa. Il ôtait lui-même le harnachement de sa bête, lui passait -un licol, lui donnait son avoine. Puis, il pénétrait à pied dans les -bois, avec Sabine, et, au retour de leur promenade, il avait vite fait -de seller et de brider son cheval. - -C’était ce genre de vie que le jeune homme avait repris depuis le -commencement du mois d’août. Après bien des luttes, il en était -arrivé à se dire qu’il n’était pas libre, qu’il n’avait pas le droit -d’assassiner moralement la pauvre créature qui ne possédait que -lui au monde et qui avait tout perdu à cause de lui. Elle n’était -pas parfaite; il ne l’aimait plus d’amour. Ces deux raisons ne -l’affranchissaient pas. Une autre femme, il est vrai, souffrirait de -sa résolution. Mais le mal serait moins profond dans le cœur de cette -belle jeune fille, devant qui s’ouvraient, pour la consoler, toutes les -perspectives du bonheur humain. D’ailleurs, il n’avait rien dit de ses -sentiments à Gilberte; et, d’autre part, que de serments il avait faits -à Sabine! C’était donc à celle-ci qu’il se devait, puisque à celle-ci -il s’était donné, il s’était promis pour toujours. - -Vincent, une fois de plus, se répétait de tels raisonnements, en -conduisant son break vers la gare où il allait retrouver ses amis. - -Il éprouvait le besoin d’affermir sa volonté, car, à l’idée qu’il -allait revoir M^{lle} Méricourt, qu’il passerait toute la journée près -d’elle, une émotion l’étreignait, amollissait ses muscles, précipitait -les battements de son cœur. - -C’est qu’il s’était imposé un devoir pour cette entrevue,—qu’il -avait acceptée exprès, s’il ne l’avait pas provoquée lui-même. -L’initiative de cette partie de campagne revenait, en effet, à -Dalgrand. Mais M. de Villenoise y avait vu l’occasion de détruire -volontairement dans le cœur de Gilberte un espoir que la loyauté -lui défendait d’y laisser grandir. Aujourd’hui même il voulait, à -tout prix, d’une façon quelconque, briser l’entente inexprimée, si -délicieusement douce, qui, presque inconsciemment des deux côtés, -s’était établie entre la jeune fille et lui-même. A quel moment précis -était née cette chose insaisissable et si troublante? Quelle en était -maintenant la puissance?... Il n’en savait rien, sa conscience ne lui -reprochait nulle tentative de séduction volontaire. Toutefois, si -elle l’avertissait un peu tard, cette conscience, elle parlait enfin -clairement: il ne pouvait continuer avec Gilberte son flirt dangereux -sans devenir un malhonnête homme. - -Mais comment, à quelle minute, par quelle attitude ou quelles paroles, -trouverait-il l’énergie de faire croire à cette adorée enfant qu’il ne -l’avait jamais aimée?... - -Le break s’arrêta devant la station du chemin de fer,—une station peu -fréquentée du département de l’Eure. De petits bâtiments neufs, deux -rangs de marronniers aux troncs gros comme le doigt, portant un maigre -bouquet de feuilles, un quai recouvert d’une forte couche de cailloux, -une lampisterie et une pompe, se dessinaient crûment sous le soleil. De -part et d’autre, la voie double allongeait ses quatre lignes de fer. - -Vincent donna les rênes au domestique immobile sur le siège à côté -de lui, sauta à terre, traversa la salle d’attente. Des employés -s’empressèrent de lui ouvrir les portes. Et il piétina pendant un -quart d’heure; il était arrivé trop tôt. - -Un roulement lointain qui grandit de seconde en seconde. Un coup de -sifflet qui fit tressaillir Vincent comme un cheval trop nerveux. Puis -le train qui s’arrête, des portières qui s’ouvrent, des exclamations -qui partent, des mains qui se tendent. Et la peur qu’elle ne fût pas -venue avec les autres, en ne la voyant pas descendre tout de suite!.... - -Elle sauta sur le quai la dernière, visiblement émue elle-même, et -jolie, ah! si jolie!... d’un tel éclat de jeunesse, avec sa peau -laiteuse et nacrée, ses joues de fleur, ses yeux d’enfant!... - -Elle portait une robe de batiste claire, un grand col de guipure -retombant sur les manches bouffantes autour du cou découvert. Et son -chapeau de paille très large, orné d’un gros nœud de taffetas glacé, -était garni sur le bord d’une dentelle qui retombait, mettant le -frisson d’une ombre fine sur ce visage délicieux. - -Lucienne Dalgrand était bien jolie aussi, dans une légère toilette, -un peu plus sérieuse que celle de sa sœur, mais aussi frêle d’étoffe -et fraîche de coloris,—une de ces toilettes qui font que les femmes, -chaque été, ont l’air de s’épanouir à nouveau comme les corolles des -parterres. - -Le général et son gendre, à côté de toute cette jeunesse et de toute -cette grâce, personnifiaient l’élégance et la force masculines, le -vieillard par sa belle tenue militaire, le jeune homme par sa robuste -apparence et sa mâle physionomie. - -Derrière eux venait une femme de chambre, qui portait les manteaux -contre la fraîcheur du soir et la valise contenant le matériel de nuit, -car, le voyage étant de deux longues heures, on ne repartirait sans -doute que le lendemain matin. - -M. de Villenoise fit monter cette femme sur le siège, à côté du -domestique, qui devait conduire. Lui-même s’assit dans le break avec -ses invités. - -A partir de ce moment, il n’eut plus conscience que de l’affreux -effort nécessité par le rôle qu’il s’était tracé. Ne rencontrer les -beaux regards de Gilberte qu’avec une prunelle inerte, impénétrable; -s’occuper de ses hôtes avec des prévenances égales, sans aucune -nuance de galanterie envers la jeune fille; mettre dans sa voix la -même indifférence que dans ses yeux quand il s’adressait à elle; -alourdir même et souligner cette indifférence, pour qu’elle en sentît -l’intention. Il en était réduit à souhaiter qu’elle comprît trop, -qu’elle s’offensât,—car il redoutait moins sa colère que sa douleur, -et il savait que le ressentiment est le brûlant remède qui cautérise -les plaies du cœur. - -Hélas! la voiture avait à peine franchi la royale avenue de -châtaigniers séculaires, elle tournait seulement devant le perron du -château, que Vincent avait pu voir passer, au fond des transparentes -prunelles brunes de Gilberte, comme l’ombre d’une naïve angoisse. - -Cette angoisse grandit, resserra son étau, devint presque visible, à -mesure que s’accentuait la froideur étudiée de M. de Villenoise. Les -nuances d’attitude auxquelles il s’appliqua devaient passer inaperçues -pour trois de ses invités. Mais celle pour qui se jouait son pénible -rôle ne pouvait guère s’y méprendre, et ne s’y méprit pas. - -On déjeuna longuement dans la salle à manger immense et haute, où le -déroulement des tapisseries anciennes couvrait les murs d’une obscurité -verdoyante d’où semblait émaner de la fraîcheur. On alla prendre le -café dans une grotte artificielle, au bord d’une nappe d’eau tout -encadrée par des feuillages. Puis, quand la chaleur du jour fut un peu -tombée, M. de Villenoise proposa de monter en voiture pour visiter le -domaine. - -—Je vous promènerai aujourd’hui dans les bois, dit-il. Et demain, -quand vous serez bien reposés, je vous montrerai l’usine. - -—Demain! s’écria Dalgrand. Demain, moi, je serai loin, mon cher. - -Vincent protesta, mais avec modération. Il souhaitait les voir partir -tous, ne se sentant pas sûr de lui si son supplice se prolongeait. -Pourtant il déclara que, si les affaires rappelaient son ami, du moins -il garderait à Villenoise le général et ces dames. Gilberte rougit et -regarda son père: - -—Oh! papa, tu sais bien... murmura-t-elle. - -M. Méricourt, surpris, tâcha de deviner le désir de sa fille. -Comprenant à un imperceptible mouvement de tête qu’elle lui dictait un -refus, il se mit à parler au hasard d’une visite d’un chef de corps -d’armée, qu’il attendait d’un jour à l’autre au manège de l’École de -Guerre. - -Vincent les observait. Il eut froid au cœur en constatant le prompt -succès de sa tactique. C’en était fait. La pauvre enfant ne songeait -plus qu’à fuir. Déjà!... Comme il suffisait de peu de chose pour -effarer cet ombrageux et délicat sentiment qu’elle portait en elle et -quelle croyait si bien caché! Il oublia de tenter même une insistance -polie. Et Lucienne, qui déclarait ne pas vouloir quitter son Robert, -fut toute gênée du silence de glace dans lequel tomba sa petite phrase -d’épouse amoureuse. - -—Eh bien, reprit enfin M. de Villenoise—avec une tristesse que l’on -put attribuer au désappointement de ne pas retenir ses hôtes,—il -faut alors opter entre les bois et l’usine, car nous ne pouvons tout -parcourir en une après-midi, surtout qu’il est déjà trois heures, -ajouta-t-il en consultant sa montre. - -—Ah! l’usine, s’écria Dalgrand. Je tiens à y conduire le général. -Il y a là une cité ouvrière modèle qui vaut le voyage de Paris -à Villenoise. Quant à tes bois, mon petit... Nous avons celui de -Boulogne, où je mènerai ces dames par compensation. - -—Nous le connaissons, dit Lucienne. - -—Quelle erreur! protesta Robert. Il n’y a pas une Parisienne qui -connaisse le bois de Boulogne. Pour vous, c’est l’avenue des Acacias, -celle des Poteaux et la pelouse de Longchamps. Je vous y montrerai -des petits coins!... Vous pourrez vous y croire à cent lieues de la -capitale, sous les bocages de l’ami Vincent. - -—Oui, mais chez moi, riposta de Villenoise, vous pourriez, mesdames, -vous croire à trois cents lieues, dans quelque pays de montagnes. J’ai -un éboulement de rochers, une cascade... - -—Bah! reprit Robert en riant, c’est une charretée de pierres qu’il -a fait porter dans un petit ravin... Et quant à sa cascade... -figurez-vous une gouttière crevée en temps d’orage... Et encore la -gouttière est plus grandiose. - -—Tu es méchant, dit Lucienne à son mari. Moi, je veux voir le chaos de -rochers, la cataracte! - -Elle amplifiait les mots en riant de sa malice. Et elle ajouta, avec -une petite moue: - -—D’ailleurs, les usines, tu sais... j’ai assez de la nôtre. - -Les taquineries et les pourparlers durèrent encore un moment. A la -fin, il fut décidé qu’on se diviserait en deux groupes. Dalgrand, qui -connaissait la cité ouvrière, y accompagnerait le général. Le directeur -de l’usine montrerait à ces messieurs les dernières innovations. Quant -à ces dames, elles iraient avec Vincent visiter les beautés naturelles -de la forêt, ce qu’on appelait dans le pays: le Puits du Diable, la -Fontaine aux Pins et le Salon des Fées,—noms fantastiques, dont, -malgré les railleries de Dalgrand, s’excitaient les imaginations de -Lucienne et de Gilberte. - -Deux voitures furent attelées: une charrette anglaise que Dalgrand -conduisit, ayant à ses côtés le général; et une victoria, dans laquelle -Vincent s’assit à reculons, faisant face aux deux jeunes femmes. - -—Vous ne craignez pas, j’espère, de marcher, ni même de grimper un -peu? leur demanda-t-il. Nous ne pourrons aller aux endroits les plus -curieux par les allées carrossables. - -Robert, qui entendit cette observation, se retourna. - -—Luce, ne te fatigue pas! cria-t-il à sa femme. Je ne veux pas qu’elle -grimpe dans de mauvais chemins! poursuivit-il d’un air significatif en -cherchant les yeux de Vincent. - -Celui-ci fit: «Ah! très bien!» tandis que Lucienne devenait très rouge -et murmurait d’un ton de reproche: «Oh! Robert...» - -Dalgrand reprit impitoyablement: - -—S’il faut escalader des sentiers de chèvres, emmène Gilberte. Ce sera -son affaire. Mais tu me feras plaisir de laisser Luce dans la voiture. - -Là-dessus, le constructeur, riant de son propre machiavélisme, de sa -précaution à deux fins, fit légèrement claquer son fouet et partit. - -«Comme cela,» pensa-t-il, «la petite maman future ne compromettra pas -notre grand espoir, et si, comme je le crois, Vincent et Gilberte ont -quelque chose à se dire, ils saisiront le prétexte que je leur fournis -de s’offrir un tête-à-tête.» - -—Allez d’abord au Salon des Fées, dit à son cocher M. de Villenoise. -Vous passerez par le Chêne au Pendu, ajouta-t-il. - -—Le Chêne au Pendu! s’écrièrent ensemble Gilberte et Lucienne. - -—Oh! vous ne verrez pas de squelette aux branches, dit Vincent. - -Il raconta la légende. Un des anciens seigneurs de Villenoise était -venu se pendre là par désespoir d’amour. - -—Ce n’est pas une mort de gentilhomme, remarqua Lucienne. - -—Tu peux supprimer «gentil», ajouta vivement Gilberte. - -—Que voulez-vous dire, mademoiselle? demanda Vincent. - -—Que les hommes ne se tuent pas par amour, prononça gravement la -jeune fille. Ils ne savent pas aimer jusqu’à la mort. Quand ils se -tuent, c’est qu’un venin d’orgueil ou d’intérêt rend mortelle leur -blessure d’amour. - -—Bah! dit Lucienne stupéfaite. Où es-tu devenue si savante, petite -fille? - -M. de Villenoise dit seulement: - -—Vous êtes sévère pour nous, mademoiselle. - -Il était devenu tout pâle. Pourquoi avait-elle prononcé les mots -d’orgueil et d’intérêt? Se croyait-elle dédaignée par lui à cause de -l’inégalité de leurs fortunes? Elle, qui n’avait aucun avantage social -à partager avec celui qu’elle épouserait, ne se sentait-elle pas -froissée par l’étalage de son luxe, à lui, Vincent, au moment où il se -détournait d’elle? Ah! brute qu’il était d’avoir choisi pour sa muette -rupture le décor de ce château fastueux, de ces bois dont il avait, par -comble de maladresse, vanté lui-même les beautés! - -La voiture s’arrêtait. On était devant le Chêne au Pendu. - -Au milieu du carrefour se dressait un de ces chênes séculaires, dont -l’aspect rapetisse et humilie l’existence humaine. C’était un arbre -parfaitement beau, un chef-d’œuvre de la patiente Nature. Son tronc, -qui mesurait quatre mètres de tour à la base, s’élevait d’un jet -puissant, tout droit, jusqu’à la naissance des grosses branches. Là, -il se divisait; il étendait des bras d’une incroyable force, portant -avec une fermeté sans lassitude, sur une circonférence prodigieuse, -des monceaux de ramures et de feuillages. Au centre, le fût robuste -continuait de monter comme une colonne, soutenant l’édifice de -verdure, le dôme d’ombre et de mystérieuse vie, où l’on devinait des -palpitations de sève et des bruissements d’ailes, les frissons de joie -du colosse mêlés aux tressaillements voluptueux des insectes et des -oiseaux qu’il abritait par milliers. Il avait une physionomie, cet -arbre, presque un reflet d’âme, une expression d’orgueil et d’énergie -vitale, avec un peu du calme et de la bonté des forts, et, dans son -immobilité de rêve, comme le flottant souvenir du passé millénaire. -Puis, ce qu’on admirait encore, c’était, sur tout cet âge et sur toute -cette force, la grâce puérile des bouquets de feuilles, ces feuilles -menues et découpées du chêne, qui semblaient, sur ce front formidable, -friser comme une folle et verte chevelure. - -—Oh! il est splendide, cet arbre! s’écria Gilberte. - -Lucienne ne disait rien, souriait vaguement—moins au spectacle -extérieur peut-être qu’à quelque pensée intime. - -M. de Villenoise eut un petit mouvement d’épaules dédaigneux. - -—Bah! c’est un chêne comme tous les autres, du bois à brûler, -dit-il... Vous pouvez marcher, Armand, cria-t-il à son cocher. - -Gilberte vit une nouvelle petite agression sourde dans ce mépris voulu -d’une belle chose qu’elle admirait. Entre deux êtres qui ne peuvent -s’expliquer, tout aggrave un malentendu qui commence. Mais, en parlant -de «brûler», Vincent était sincère. Il aurait mieux aimé maintenant -mettre le feu à sa forêt que d’y faire ce qu’il appelait en lui-même -avec rage «le tour du propriétaire». - -Pour atteindre le Salon des Fées, il fallut, malgré la défense de -Robert à Lucienne, descendre de voiture. - -—C’est à deux pas, disait Vincent, et par une allée très douce. - -En effet, au bout de quelques minutes, on se trouva dans un petit -cirque de verdure, très curieusement entouré d’un côté par une muraille -circulaire de rocher à pic. - -Les deux sœurs s’étonnèrent. - -—Tiens! du granit! - -Elles ne s’y attendaient pas. - -—C’est en effet de la roche dure, expliqua M. de Villenoise. Et -voilà pourquoi on fait l’honneur à ce petit accident de terrain -de le considérer comme une curiosité naturelle. Ce pauvre bloc de -pierre a aussi le mérite d’être un peu historique. On prétend que -l’ancien manoir féodal de Villenoise devait se dresser au sommet, et -non pas dans le vallon plus riant mais trop accessible où se trouve -l’habitation actuelle. - -—Il y a donc de l’espace là-haut? demanda Lucienne avec un mouvement -de tête vers le faîte du rocher. - -—Pas beaucoup, mais il pouvait y en avoir davantage autrefois. Car il -s’est produit un éboulement, de date relativement récente. Des blocs se -sont détachés du côté opposé à celui-ci. Ils ont laissé entre eux et la -colline une espèce de fissure assez bizarre, qu’on appelle le Puits du -Diable. Mais, pour voir cela, il faudrait grimper là-haut. - -—Nous irons! s’écria Lucienne. - -—Et la défense de Robert? - -M^{me} Dalgrand prit l’air piteux d’un enfant partagé entre la -tentation d’une espièglerie et la peur d’une pénitence. - -—Moi, dit Vincent qui devinait la cause des précautions imposées par -Dalgrand, je n’en prends pas la responsabilité. Réellement, chère -madame, ce serait pour vous une grande fatigue, et, peut-être, un petit -danger. - -Lucienne réfléchit un instant, puis, très vite, comme frappée d’une -idée, elle déclara: - -—Très bien! je vous attends ici. Vous allez monter avec Gilberte. - -Il fut inutile à la jeune fille de se défendre. Un peu tard, mais très -clairement, Lucienne venait de s’aviser qu’il y avait opportunité sans -doute à ménager un tête-à-tête entre M. de Villenoise et sa sœur, et -que peut-être cela entrait dans les intentions secrètes de Robert. Du -moment qu’elle croyait suivre une volonté de son mari, elle devenait -intraitable. Elle s’arrangea si bien, que, sans une affectation -ridicule, les deux jeunes gens ne pouvaient plus refuser de partir -ensemble. - -—Mais, dit Vincent, il faudra bien nous donner un grand quart d’heure, -parce que nous monterons par ce sentier et nous reviendrons par là.—Il -désignait une petite allée qui s’enfonçait dans la verdure.—M^{lle} -Gilberte verra en même temps ce que nous appelons la Fontaine aux Pins. - -—Allez, dit Lucienne, qui s’assit sur un des sièges en apparence -naturels disposés çà et là dans le salon de verdure. - -Le sentier, en s’élevant autour du rocher, devenait tout de suite -abrupt. A plusieurs reprises, malgré l’agilité de Gilberte, M. de -Villenoise dut lui donner la main. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent -un mot, si ce n’est le: «Permettez, mademoiselle», avec lequel le jeune -homme offrit son appui momentané. - -Lorsqu’ils arrivèrent en haut, M^{lle} Méricourt eut une surprise. -Elle ne s’était pas rendu compte de l’élévation atteinte, et elle fut -stupéfaite de voir à ses pieds moutonner les cimes d’arbres. C’était -comme une mer aux flots immobiles et sombres. Cela s’étendait de -toutes parts autour de l’îlot rocheux. Puis, par delà cette ceinture -de forêts, des terres de culture dorées par les épis, des prairies -vertes et, plus loin encore, des lointains bleuâtres se déployaient. -La coupole d’un ciel pur enfermait ce panorama, comme une tente -gigantesque de toile azur, mangée de soleil. D’abord Gilberte vit tout -cela confusément. Mais, peu à peu, elle distingua le château, avec ses -toitures incendiées de lumière; puis, comme un grand tapis presque -noir déroulé sur la claire verdure du parc anglais, les châtaigniers -de l’avenue. Vers l’horizon, un amas de briques rouges coupé de lignes -régulières et le panache gris d’une haute cheminée indiquaient les -bâtiments de l’usine et de la cité ouvrière. Du côté opposé, juste à -la lisière des bois, on apercevait une maison isolée entre les massifs -d’un jardin, et, à quelque distance, un village. La jeune fille en -demanda le nom. Vincent dit: «Je ne sais plus.» Puis il se détourna. La -présence de Sabine, là-bas, lui semblait remplir l’espace. - -—Tenez, reprit-il aussitôt, venez de ce côté, mademoiselle. Voici ce -qu’on appelle le Puits du Diable. - -Gilberte se pencha sur une anfractuosité d’aspect sinistre. Entre les -végétations qui en voilaient les bords, l’œil plongeait dans un trou -obscur dont il était impossible d’évaluer la profondeur. - -—Les paysans, dit encore M. de Villenoise, prétendent que ce sont -les oubliettes du château-fort qu’on croit avoir autrefois existé sur -cet observatoire naturel. Mais l’excavation n’a pu être creusée de -main d’homme à même le roc. D’ailleurs, je doute qu’on ait jamais rien -construit ici. Mes recherches ne m’ont pas fait découvrir la moindre -trace d’une fondation quelconque. - -—Oui, c’est curieux, observa Gilberte, surtout dans un pays presque -plat, peu accidenté comme celui-ci... - -Son regard ne quittait pas ce trou noir, sur lequel des légendes -couraient. Soudain elle se tourna, cherchant quelque chose à terre. - -—Un caillou... Je voudrais y jeter un caillou, dit-elle. - -Vincent ramassa une assez forte pierre. - -—Vous allez voir, annonça-t-il. Ça ne fera pas grand effet. La chute -s’assourdit sur un fond vaseux ou sur des mousses. - -Il lâcha la pierre. Gilberte compta tout bas jusqu’à cinq, puis on -entendit un choc sourd, un son mou, qui monta comme un soupir étouffé. - -—Cela fait froid dans le dos, dit Gilberte. Allons, retournons vers -Lucienne. - -Ils suivirent un autre petit chemin, d’une pente plus douce que le -premier. Bientôt des pins apparurent. De ce côté, on avait l’illusion -d’un coin de montagne. Une source filtrant parmi des pierres, et -tombant d’une hauteur de deux mètres, prenait des airs de cascade. -C’était la Fontaine aux Pins. Gilberte ôta ses gants pour sentir sur -ses mains la caresse froide de l’eau. M. de Villenoise, immobile, la -regardait faire. Elle se tenait dans une pose charmante, le buste -légèrement incliné, la taille et le corps en arrière pour ne pas -mouiller sa toilette. Son cou et son visage étaient tout roses de -chaleur, tandis que, sous le ruissellement, ses mains prenaient une -blancheur de marbre. - -Une émotion passa dans les yeux de Vincent. A ce moment, elle se -tourna, souriante, par une intuition de femme se sentant contemplée, -admirée... Et un grand frisson d’amour fit tressaillir à l’unisson ces -deux êtres, dans ce lieu plein de mystère, de fraîcheur, de silence. -Un rayon de bonheur illumina les prunelles brunes de la jeune fille... -Mais ce ne fut qu’un éclair. Déjà M. de Villenoise s’était ressaisi. -Comprenant que sa courte faiblesse détruisait sa laborieuse froideur -de la matinée, que se laisser surprendre ainsi c’était jouer avec -cette enfant le jeu le plus cruel, il prit tout à coup une résolution -extraordinaire. - -—Mademoiselle, dit-il, pardonnez-moi si je suis indiscret, mais j’aime -tant mon ami Dalgrand, je porte un si vif intérêt à sa famille, à la -vôtre... - -Il cherchait ses mots. Gilberte ne pouvait prévoir ce qu’il allait -lui dire, mais, au seul ton qu’il avait pris, elle pâlissait. Ses -joues si animées devenaient blanches, comme ses mains de marbre sous -le ruissellement de la source. Elle les avait retirées, d’ailleurs, -ses mains, en faisant un mouvement vers le jeune homme, et elle ne -les tenait plus sous la froide caresse de l’eau. Malgré cela, elle -les tendait toujours, ne sachant plus, dans son trouble, ce qu’elle -faisait. Et des gouttes roulaient sur les doigts blancs, puis tombaient -à terre, comme des larmes. - -—Que voulez-vous dire, monsieur? - -—Mon Dieu, mademoiselle, j’aborde un sujet bien délicat... un sujet -qui ne me concerne en rien. Mais j’ai vu Robert si préoccupé, si -affligé... Je sais que votre père et votre sœur y tiennent tant!... - -—Tiennent tant à quoi?... Mais parlez donc, monsieur?... - -Maintenant les mains blanches avaient un léger tremblement; les gouttes -d’eau tombaient plus vite à terre, comme des pleurs qui se précipitent. - -Vincent prononça d’une voix qui s’étranglait: - -—A... A votre mariage... avec... avec M. de Bréville. - -Violemment la couleur revint au visage de Gilberte. Les deux petites -mains mouillées se haussèrent vers sa poitrine. - -—On vous a chargé... balbutia-t-elle, de me parler?... - -—On ne m’a chargé de rien, mademoiselle. J’ai seulement imaginé qu’un -conseil... d’ami... - -—Un conseil en faveur de ce mariage? - -—Mon Dieu, oui, mademoiselle... Vos parents le désirent. - -Elle resta muette un moment, le regardant bien en face. Une expression -un peu égarée élargissait ses grands yeux. Elle ne comprenait pas. -Elle attendait sans doute qu’il dît quelque chose d’autre. Un espoir -la soutenait encore. Peut-être M. de Villenoise voulait-il l’éprouver? -Ou bien il parlait par dépit... Mais non!... A mesure que les idées -se classaient dans sa tête, il devenait plus impossible à la jeune -fille de prendre cette bizarre sortie pour une déclaration. D’ailleurs -Vincent n’ajoutait plus rien. Ce qu’il avait à dire était dit. Il -comptait donc sur sa perspicacité, ou plutôt il croyait avoir été -suffisamment clair. Tout à coup, elle pénétra son intention, comme par -une lueur affreuse. - -Elle pensa: «Ah! quelle honte!» - -Puis elle voulut composer son visage, prendre un air indifférent, ou -bien étaler de la dignité, ou encore essayer de l’ironie. Le désir -de se montrer à lui comme elle devait être l’emporta un instant -sur l’élan de désespoir qui lui arrachait le cœur. Un rôle à jouer -s’ébaucha dans sa tête. Elle crut s’entendre qui disait: «Mais -certainement, monsieur, j’épouserai M. de Bréville. Voulez-vous me -faire le plaisir d’être mon témoin?» - -Toutefois, du fond de sa nature, un grand soulèvement de sincérité -monta comme un flot, emporta les frêles réminiscences de quelques -lectures romanesques ou les leçons de mondaine hypocrisie. - -Elle dit avec une parfaite simplicité: - -—Non, monsieur, je n’épouserai pas M. de Bréville. Mais je ne compte -épouser personne d’autre. Je ne me marierai jamais. - -Puis elle se détourna et se remit à descendre le chemin. - -Et ce fut tout. Vincent n’eut qu’à la suivre. Derrière elle, il -marchait d’un pas lourd, les yeux vers le sol, comme un coupable. Il -n’osait même plus la regarder. Il ne se sentait plus le droit de se -réjouir la vue, comme tout à l’heure, par les lignes et la démarche de -cette jolie fille, par la fraîcheur de cette nuque et le reflet de ces -cheveux, par la souplesse de cette taille, par toute cette radieuse -jeunesse, qu’il venait de ravager d’une telle blessure. Il avait peur, -à quelque signe, de reconnaître le désastre dont il était la cause. -Et, tout en restant confondu par la fermeté, par la franchise de cette -enfant, il écoutait aussi en lui-même le cri de son propre amour qui -la rappelait d’une clameur éperdue. - -Mais, soudain, il crut à quelque miracle. Gilberte, avec une -exclamation affolée, sautait en arrière, se jetait presque entre ses -bras. Vincent la saisit. Et, une fois de plus, la volonté du jeune -homme chancela. Il allait s’écrier: «Non, non, c’est impossible!... Je -ne puis renoncer à vous, je vous aime!...» lorsque M^{lle} Méricourt -murmura: - -—Un homme... là... Ah! que j’ai eu peur! - -M. de Villenoise, étonné, courut à la touffe de broussailles que la -jeune fille désignait. - -—Qui va là? cria-t-il. - -Et il sortit un revolver qui ne le quittait jamais dans ces bois -pleins de cachettes et de surprises. Un froissement de feuilles se fit -entendre. - -—Qui va là? Répondez, ou je tire! cria encore M. de Villenoise en -armant son revolver avec bruit. - -Rien ne répondit dans la profondeur du fourré. Vincent alors s’engagea -dans le taillis. Mais il eut beau chercher de côté et d’autre, nul être -vivant ne parut. - -—Vous vous serez trompée, dit-il en revenant vers M^{lle} Méricourt. - -—J’ai vu un homme, certifia-t-elle. Un jeune homme très brun, sans -barbe. J’ai parfaitement distingué son visage. - -—Que faisait-il? - -—Il semblait nous épier. Car il a remué seulement quand j’ai jeté un -cri. Et il n’aurait peut-être pas bougé, si je n’avais distingué la -blancheur de sa figure dans l’épaisseur sombre des feuilles. - -Vincent doutait encore, lorsque Gilberte, débouchant la première dans -le Salon des Fées, lui dit en tressaillant: - -—Tenez... Là-haut. - -M. de Villenoise leva la tête juste à temps pour voir se courber et -disparaître une silhouette d’homme au sommet du rocher. - -—Tant pis! dit-il. Je ne vais pas remonter là-haut pour le pincer. -Mais soyez tranquille: il tombera sur un de mes gardes... - -—Qu’est-ce que vous avez? demanda Lucienne en s’avançant. Tu es -blanche comme un linge, ma pauvre Gilberte! - -Vincent répondit: - -—M^{lle} Méricourt a été effrayée par un vagabond... Quelque rôdeur ou -braconnier... Nous ne vous avons pas trop fait attendre, chère madame? -Voulez-vous maintenant me permettre de vous offrir mon bras pour -regagner la voiture? - - - - -VIII - - -TROIS semaines plus tard, M. de Villenoise, sachant que le général -et sa fille se trouvaient au bord de la mer, alla voir Dalgrand à -Billancourt. - -Son ami le mena dans les ateliers, lui montra les principales pièces -du viaduc en aluminium. C’étaient des poutres, des traverses, des -X, jolis à l’œil comme des morceaux d’orfèvrerie dans l’élégance de -leurs proportions et la douceur de leur ton métallique. On eût dit une -charpente en vieil argent, avec toutefois une nuance plus mate, d’un -gris plus bleuâtre. Mais ce qui stupéfia Vincent, ce fut l’incroyable -légèreté de ces grosses masses de métal. Deux hommes soulevaient les -plus pesantes, et lui-même en mania quelques-unes dont les dimensions -semblaient défier le bras d’un hercule. - -—Tu veux faire rouler des trains sur ces frêles choses-là?... -demanda-t-il à Robert, les bras tombés d’étonnement, l’œil incrédule. - -—C’est plus résistant que du fer qui en aurait plusieurs fois le -diamètre, répondit le constructeur. - -Dalgrand se lança dans des explications techniques. Puis il dit où en -était le pont. Là-bas, les piles étaient construites, les culées aussi. -Il y aurait trois travées de trente mètres. Maintenant il commençait -à expédier les diverses parties de la charpente. Le prix du transport -était insignifiant, à cause de leur extrême légèreté. Bientôt il -partirait, pour diriger l’ajustage. Ce ne serait rien de boulonner tout -cela. Ces grandes pièces de métal s’adaptaient les unes aux autres avec -la précision d’un mécanisme d’horlogerie. - -—Robert, dit tout à coup Vincent, qui l’avait attentivement écouté, -indique-moi donc une besogne un peu hasardeuse, où un galant homme -pourrait laisser sa vie proprement, sans que ce soit le suicide bête. - -L’accent dont il prononça cette phrase frappa Dalgrand plus que le sens -des mots. - -—Mon pauvre vieux! dit l’inventeur. C’est donc si grave que cela, -décidément? - -—Ah! j’en ai assez!... cria de Villenoise avec une soudaine violence. - -—Elle te tient donc bien? Et elle te rend donc bien malheureux? -demanda Robert. - -—Qu’est-ce que tu sais? interrogea Vincent, à qui répugnait une -confidence. - -—Pas grand’chose... Mais je devine. - -—Non, tu ne peux pas... Tu ne peux pas deviner... C’est à devenir fou! - -—Veux-tu que je t’en débarrasse? proposa tranquillement son ami. - -—De qui? - -—Eh! de cette femme... Car il y en a au moins une, je suppose. - -—Ah! ce n’est pas d’elle que je voudrais me débarrasser, reprit -Vincent. C’est de moi-même, de mon cœur torturé, de ma volonté malade, -de ma conscience qui m’accuse... - -Dalgrand dit avec lenteur et gravité: - -—Ah!... Tu sais donc combien tu as fait de mal?... - -—Robert!... murmura Vincent, qui pâlit. - -—Mon cher, reprit son ami du même ton pénétré, tu n’es pas absolument -coupable. Il y a eu de notre faute à tous. Si ta conduite n’avait pas -été correcte, sois tranquille... j’aurais agi en frère avant d’agir en -ami... Et il se serait passé entre nous quelque chose de terrible! Mais -je ne te trouve qu’un tort,—il est sérieux,—c’est de ne pas m’avoir -mis au courant de ta situation avant de me laisser t’introduire dans -l’intimité de ma famille... près de cette pauvre enfant... - -Vincent gémit: - -—Ah!... si tu savais comme je l’aime! - -—Je te défends de me dire cela! prononça fortement Robert. Je te -défends de le penser! - -L’autre s’écria vivement: - -—Je n’ai pas si longtemps à le dire ni à le penser, puisque je suis -résolu à mourir. - -—En voilà un moyen! ricana Dalgrand, qui haussa les épaules. Voyons... -as-tu confiance en moi? Dis-moi tout, tout exactement. On est souvent -très mauvais juge en ses propres affaires, et je puis découvrir une -issue que tu ne verrais pas. - -M. de Villenoise lui peignit, de la façon la plus fidèle, l’état de sa -liaison avec Sabine, les raisons qu’il avait pour ne pas abandonner -cette femme si follement sensible, qui ne vivait que par lui et que -pourtant il était devenu incapable de rendre heureuse. Il parla du -caractère violent et jaloux de son amie. «Depuis quelques jours,» -dit-il, «elle est devenue plus ombrageuse que jamais. Une circonstance -que j’ignore lui a fait croire que j’ai résolu de me séparer d’elle. -Nous passons de la tristesse la plus morne aux emportements les plus -insensés. C’est un supplice dont elle souffre, je t’assure, tout autant -que moi-même. Et cependant...» - -Robert répéta, avec une nuance d’ironie: - -—Et cependant?... - -—Il y a quelque chose d’incompréhensible, d’inouï, de pire que tout... - -—Parle donc, mon Dieu! A quoi servent les superlatifs et les -réticences? - -—Eh bien! avoua Vincent, si je devais la quitter de moi-même, par un -acte de ma seule volonté, je sais que je ne pourrais le faire sans un -déchirement affreux. - -—Allons donc! s’exclama Dalgrand, comme s’il venait enfin d’arracher -la racine douloureuse de cet abcès moral. - -Il y eut, entre les deux amis, un instant de silence. - -—As-tu un conseil à me donner? demanda enfin M. de Villenoise. - -—Certes, et catégorique. - -—Lequel? - -—Épouse M^{me} Marsan. - -—Voyons, mon cher, ne te moque pas de moi! Après m’être livré comme je -viens de le faire, je ne suis pas d’humeur à supporter la raillerie. - -—Je ne raille pas. Je ne prêche même pas. Je ne parle ni honneur, ni -devoir, parce que tu t’es mis dans un cas où le devoir et l’honneur -eux-mêmes hésitent et se partagent. Non, je te traite en malade qui -cherche un remède. Tu souffres surtout de la dualité de ton cœur et -de ta vie. Il te faut revenir à la simplicité de la ligne droite, et -mettre des deux côtés de ton chemin des murs si hauts que tu ne puisses -plus songer à faire l’école buissonnière. Puis tu dois cela, non pas -à la femme que tu épouses, mais à celle que tu n’épouses pas. Elle ne -guérira, comme tu ne guériras toi-même, que par la brutale contrainte -d’une situation nette. - -—Mais alors, hasarda Vincent, puisqu’il suffit d’un mariage, pourquoi -celui-là... et pas l’autre? - -—Parce que tu n’es pas libre, mon bon. Et la preuve, c’est que tu ne -te _sens_ pas libre. - -—Jamais... cria M. de Villenoise, jamais je ne ferai l’injure à -Gilberte d’épouser... - -—Ne prononce pas le nom de Gilberte, dit Robert d’un ton qui jeta du -froid entre les deux amis. - -Il y eut un silence. Enfin Dalgrand reprit, presque bourru: - -—Change d’air... Voyage... Remue-toi. - -Puis avec un petit ricanement de détente: - -—Viens avec moi en Belgique. Tu veux risquer ta vie... Je t’en -fournirai l’occasion. - -—Ah! dit Vincent, qui se leva, la main tendue, si ça pouvait être pour -toi!... - -—Non, cher vieux, pas tout à fait. - -Et il répondit à cet élan cordial. - -Puis il exposa son idée. - -Il s’attendait à un moment de grosse émotion, là-bas, quand on -essaierait le viaduc. Il avait confiance dans la solidité de l’œuvre... -Parbleu!... n’avait-il pas multiplié les calculs et les expériences? -Mais enfin ces expériences ne portaient que sur chaque pièce de -charpente isolément. Comment résisterait le pont sous un train en -marche, à toute petite vitesse, et avec la charge excessive que -l’administration des travaux publics exigeait avant d’autoriser la -circulation des voitures de voyageurs?... - -—Grands dieux! s’écria Vincent. Tu crains?... - -—Je ne crains pas. Mais je n’ai pas l’absolue certitude... Parce qu’il -y a un élément que je ne puis évaluer à l’avance. - -—Quel élément? - -—Les vibrations que donnera l’aluminium. Tu ignores naturellement -que l’amplitude des vibrations est d’autant plus considérable, et par -conséquent d’autant plus dangereuse, que l’ouvrage métallique est plus -léger, et soumis à des chocs plus régulièrement rythmiques. Un train -en marche donne le choc de chaque paire de roues aux joints des rails, -et produit en outre, avec les contre-poids des roues motrices des -locomotives, des impulsions périodiques. Ce qu’il y a de redoutable, -c’est que ces chocs affectent un certain rythme, en relation déterminée -avec le rythme propre des vibrations du pont. Eh bien, cette relation, -qu’il importe au plus haut point de connaître, je ne puis la calculer -d’avance pour un métal nouveau. - -—Mais alors, dit Vincent, le mécanicien qui se risquera là-dessus?... - -—Le mécanicien... Mais ce sera moi-même. - -—Toi!... - -—Crois-tu que je laisserais un brave homme exposer sa vie?... Et pour -une œuvre qui est la mienne! Pas un mécanicien ne dirait non. Ces -gens-là ne connaissent que la consigne... Comme les soldats. - -—Ah! s’écria Vincent, je comprends ce que tu veux me proposer... Je -ne demande qu’à me débarrasser de l’existence... Donc c’est moi qui -essaierai le pont... Eh bien, mon cher, ça me va... Je te remercie... -Je suis ton homme. - -Et, en effet, il paraissait ravi de l’idée. Il ajouta: - -—Ça n’est pas difficile, je suppose, de conduire une machine sur une -longueur de cent mètres? Tu me montreras. - -Dalgrand, secoué de fou rire, s’écroulait sur un divan. - -—Eh bien, tu me prends pour un joli garçon!... Je t’enverrais comme -ça?... Non, c’est impayable! Et puis alors, moi, je te regarderais -faire? - -Il riait comme un grand enfant, et repartait dans de nouveaux éclats de -joie chaque fois qu’il regardait le visage de son ami, figé dans une -gravité un peu mélodramatique. - -—Mais non... Voyons... C’est moi qui en ferai l’essai de mon viaduc. -Et il me portera, je t’en réponds, le brave camarade! Personne ne -mourra, va!... Seulement, si tu veux t’offrir une petite émotion, bien -ravigotante, je te permettrai de monter à côté de moi dans le train de -plaisir. Ça te secouera... Ça te changera de tes histoires de femmes... -Crédié! Ça n’est pas des gars comme nous qui abandonneront le beau -travail de la vie parce que nous ne savons plus à quel jupon nous -vouer!!... - -Maintenant Robert avait repris son sérieux. Et il discourait sur ce -qu’il appelait «la sottise» de son ami,—tenté peut-être de dire -un mot plus sévère. Allant et venant par la chambre, envoyant de -grands gestes, il exhalait enfin ce qu’il avait eu tant de peine à -contenir tout à l’heure. Sa prudence de froid conseiller craquait sous -la poussée de sa forte raison et de sa virilité puissante, un peu -brutale, un peu dédaigneuse de tous les raffinements du sentimentalisme -féminin. Que diable! il y avait autre chose dans l’existence que des -accidents amoureux. On n’était pas au monde pour devenir l’esclave -d’une fonction! Certes, c’était vexant d’avoir une femme quand on en -désirait une autre! Mais enfin, lorsqu’on s’était embarqué dans une -maladroite aventure, on en supportait bravement les conséquences. -Puis, pour oublier les déboires du cœur et des sens, on avait toutes -les satisfactions de la pensée: l’art, la science, les voyages, le -travail, et surtout tant d’immenses régions inexplorées de l’activité, -où les découvertes surgissaient à chaque pas. S’il ne s’agissait pas -de deux êtres profondément aimés par lui, il serait tenté de se faire -des gorges chaudes devant cette situation tragi-comique, à laquelle un -homme en apparence raisonnable ne trouvait de dénouement que le suicide. - -—Mais voilà, c’est toi, mon petit Vincent... Et quand nous étions -gamins, je t’appelais «la jeune fille». Tu n’es qu’un sensitif et un -impulsif. On t’a bourré le cerveau de littérature au lieu de fortifier -ta volonté et de développer tes muscles. Je te sais habile à te -torturer.... Ça m’ennuie de te voir dans la peine. Et puis surtout, il -y a la petite... - -Vincent eut une exclamation sourde. - -—Ah! dame, reprit Robert avec un peu d’émotion dans la voix, celle-là, -je la plains. Les femmes n’ont que ça pour les occuper. C’est tout -naturel qu’elles en fassent la grosse affaire de leur existence. - -—Ne parle pas d’elle, dit Vincent. Tu m’ôterais le courage que tu -viens de me donner. Tu as raison. Je dois agir en homme. Et je n’ai pas -le droit de me plaindre, puisqu’en faisant souffrir des innocents, je -ne supporte moi-même que les conséquences de ma conduite antérieure. -C’est toi qui as bien pris la vie. Moi, j’ai raté la mienne. - -Dalgrand voulut protester. Mais son ami lui posa une main sur le bras. - -—Quand partons-nous pour la Belgique? - - * * * * * - -Huit jours plus tard, ils étaient tous deux attablés l’un en face de -l’autre, dans un hôtel de Dinant, auprès d’une porte-fenêtre donnant -sur la Meuse. On venait de placer entre eux, dans une vasque d’argent, -deux douzaines des énormes écrevisses que l’on pêche dans cette -rivière. Et ce n’était qu’un infime détail dans le menu de la table -d’hôte,—menu qui tout de suite révélait l’abondance, le bien-être -copieux de ces plantureux Pays-Bas. - -—Ces messieurs les veulent-ils à la bordelaise ou à la dinandaise? -avait demandé le garçon, en proposant les écrevisses. - -Ce Parisien de Vincent ouvrait la bouche pour dire: «à la bordelaise», -lorsque Dalgrand, avec son expérience et son autorité de voyageur, lui -avait coupé la parole: - -—A la dinandaise, garçon. - -Et maintenant de Villenoise approuvait par ses exclamations de -gourmandise satisfaite, et plus encore par l’entrain de son appétit, -le choix de son compagnon. Les carapaces rouges s’entassaient sur -son assiette. Mais aussi le jeune homme déclarait n’avoir jamais rien -mangé d’aussi savoureux que ces bêtes, simplement cuites dans un -court-bouillon, et dont la chair gardait une fraîcheur exquise, un -parfum de grasse fleur fluviale, éclose dans la profondeur pure et -bleue de cette rivière aux limpidités cristallines. - -—A Paris, on ne se figure pas ce que c’est, prononça-t-il. Elles -ont voyagé quand nous les mangeons... C’est pour cela qu’il faut les -relever si fort. On n’oserait pas les y assaisonner aussi simplement. - -Dalgrand souriait: - -—Je t’avais bien dit. Allons, encore une! Pas de fausse honte. - -Puis se renversant contre le dossier de sa chaise: - -—Ah! nous y voilà donc, dans cette Belgique!... Enfin, je touche -au but. Je vais contempler mon œuvre debout... Tu verras comme elle -sera belle... toute brillante et argentée dans la lumière! Un métal -nouveau, qui déroutera les yeux mêmes... Au lieu de ce sombre fer, avec -sa couche sanglante de minium et ses salissantes peintures, on verra -étinceler l’alliage tout nu, sans préservatif, sans fard. - -—Décidément, demanda Vincent, comment l’appelles-tu, cet alliage? - -—De l’aluminium, jusqu’à nouvel ordre. Un mot composé trahirait -le corps que j’y ajoute principalement. Je ne veux révéler ma -formule que plus tard, après la réussite, si elle a lieu. Alors toi, -l’étymologiste, tu me baptiseras mon enfant. - -—L’aîné... corrigea de Villenoise en souriant. Car tu en attends un -autre. - -—Est-ce le générai qui t’a dit?... - -—Mais non... c’est toi-même, avec tes recommandations de ne pas -fatiguer M^{me} Lucienne, de ne pas la faire monter par de mauvais -chemins... - -—C’est vrai, s’écria joyeusement Robert. J’ai tous les bonheurs!... - -Mais, remarquant la physionomie mélancolique de Vincent, il ajouta bien -vite, la voix changée: - -—Excepté le tien, mon pauvre ami! Et je l’avais rêvé si complet. -Enfin!... - -Il se tourna vers le spectacle du dehors. - -Sur la rive opposée, l’énorme rocher que surmonte la citadelle leur -fermait la vue. Au bas de cette gigantesque muraille grise, des maisons -se tassaient, dont les pieds semblaient plonger dans la rivière. La -cathédrale élevait sa flèche bizarre, tout contre la face verticale du -granit. Et la ville presque entière était là, s’écrasant ainsi entre le -rempart d’eau et le rempart de pierre,—étroite cité comme en prison, -dont l’aspect cependant n’éveillait que des idées de contentement et -de paix. D’ailleurs, qu’importait l’horizon borné? L’eau qui coulait -là, c’était la liberté, l’espace... C’était la Meuse, volant à la mer -à travers la fertilité de la campagne et la richesse des villes. En -quelques heures, ce courant arrivait dans des centres qui comptent -parmi les plus actifs et les plus fortunés du monde. Ce petit vapeur, -qui chauffait là, le long du quai, allait partir pour Liège,—Liège, -la vieille cité savante, héroïque et industrieuse, jalouse autrefois -de ses libertés comme une république grecque, et qui ne craignait -pas de recevoir par des arquebusades un roi de France allié à un duc -de Bourgogne. Et ces lourdes péniches, enfoncées jusqu’à fleur d’eau -par le poids de leur cargaison, elles apportaient lentement jusqu’ici -toutes les marchandises débarquées sur les quais d’Anvers par les -navires du monde entier. - -—Drôle de petite ville! murmura M. de Villenoise. - -Le soir tombait, très doux, sur ce tableau dont la nouveauté le -transportait hors de sa vie, hors de ses sensations habituelles. Et -il regardait curieusement, sans pensée bien distincte, mais avec -une impression d’éloignement, de dépaysement, cet endroit qui avait -si longtemps existé en dehors de lui, et auquel, maintenant et pour -toujours, le lierait un souvenir. Une à une, des lumières surgissaient -aux fenêtres, piquant les ténèbres grandissantes. Pourtant une dernière -clarté flottait encore sur la Meuse, qui étincelait d’un éclat -métallique et mystérieux entre toutes ces formes d’ombre. - -—Viens, dit Dalgrand. Traversons le pont et faisons un tour dans la -ville. Je te montrerai le rocher Bayard. - -Ils y allèrent. C’était une course de dix minutes. Et il faisait -juste encore assez jour pour que Vincent pût voir la configuration -de ce rocher. A cette extrémité de la ville, la ceinture de granit -qui l’embrasse avance en promontoire jusque dans la Meuse, et toute -communication s’interromprait là, si le rocher ne se creusait d’une -arche sous laquelle passe la route. - -—C’est plus loin, en amont, que se trouve ton viaduc? demanda Vincent. - -—Non, c’est de l’autre côté, en aval. Tu y viendras demain, si -tu veux. Mais tu ne verras encore qu’une charpente informe. Je te -conseille d’attendre plutôt que tout soit terminé. C’est l’affaire -de quelques jours. Jusque-là, promène-toi dans le pays, explore les -environs. - -Un instant après, Dalgrand ajouta: - -—Maintenant, mon bon, je te quitte. Il faut que je rentre pour écrire -à Lucienne. - -—Il est bien entendu, n’est-ce pas? demanda M. de Villenoise, que ta -famille n’arrivera pas ici avant le jour de l’inauguration officielle? - -—Comment! Mais je crois bien! Voudrais-tu que ces pauvres petites -femmes nous vissent essayer le viaduc? Si peu de danger qu’il y ait, -j’espère, elles éprouveraient de cruelles émotions. Non, non... Je -n’ai pas même parlé à Lucienne de cette cérémonie préliminaire... -D’ailleurs, il y a une autre raison, tu comprends, pour que je ne hâte -pas leur arrivée ici... - -—Oui, dit Vincent avec amertume, cette raison, c’est ma présence. Mais -ne crains rien. Je ne suis venu que pour la grosse épreuve. Le jour du -triomphe ne me verra plus ici. - -—Hélas! il le faut bien, mon cher garçon. Et je vais même prendre -soin de marquer cela dans mes lettres, en disant que tu te trouves -rappelé avant cette date par une affaire importante. Sans cela Gilberte -refuserait certainement d’accompagner sa sœur. - -Tandis que l’inventeur prenait de son côté cette précaution -épistolaire, Vincent s’efforçait, par une lettre énergique, d’empêcher -que Sabine ne le poursuivît jusqu’à Dinant. M^{me} Marsan craignait -tout de ce voyage, n’y voyant qu’un prétexte à rencontre entre son -amant et M^{lle} Méricourt. La pauvre femme s’était-il ne savait -comment—si bien persuadée qu’il comptait épouser Gilberte qu’elle -avait commis l’imprudence de lui en parler ouvertement. «Prenez -garde,» lui avait-il dit, «n’abordez pas ce sujet. Il pourrait -en résulter des explications que vous regretteriez vous-même. -Contentez-vous de ma parole une fois donnée.» Elle avait tenu bon -jusqu’au départ. Mais alors, tout à coup, elle s’était mis en tête de -l’accompagner, ou, tout au moins, de le rejoindre. «Et si je te vois -auprès de cette jeune fille,» lui avait-elle annoncé, «je ferai un -esclandre. Je lui dirai que tu m’appartiens et qu’elle n’a pas le droit -de te voler à moi!» Puis elle avait ajouté: «Mais si tu ne dois pas la -retrouver là-bas, s’il est vrai qu’elle n’y soit pas avec sa famille, -pourquoi crains-tu que je ne t’y suive? Pourquoi n’oses-tu pas me -montrer à ton ami Dalgrand?» - -Pouvait-il lui dire qu’il allait chercher loin d’elle un peu de repos, -qu’il allait faire une cure d’énergie morale, trouver la force de lui -conserver son cœur, qui, malgré lui, s’arrachait d’elle? Pouvait-il -encore expliquer qu’après l’aveu fait à Robert, il lui semblait gênant -de mettre sa maîtresse en présence de son ami? - -Donc, à Dinant, M. de Villenoise vivait dans la crainte. Chaque fois -qu’il rentrait à l’hôtel, il tremblait que le chasseur ne lui dît: «Une -dame est venue.» Même au cours de ses excursions, et parfois dans les -endroits les moins fréquentés, il tressaillait au roulement inattendu -d’une voiture, à la brusque apparition d’une silhouette féminine. - -Un jour, au château de Walzin, il crut la voir. Il avait passé sous le -porche d’un moulin, et, tout de suite, sous ses pieds, il avait aperçu -la nappe claire de la Lesse, coupée brusquement par une dépression de -son lit de roc, par une sorte de gradin qu’elle franchissait avec des -blancheurs d’écume et le mugissement continu de ses eaux. Au-dessus de -cette chute, la rivière formait un calme bassin, dont le miroir noirci -s’approfondissait de toute l’ombre d’un immense rocher à pic. - -Un bateau se trouvait là,—un vieux bateau tout vermoulu, dans lequel -se tenait un passeur, vieux aussi, dont les bras nus et le visage -avaient la couleur du bois poudreux de son esquif. Le bonhomme grommela -quelque chose en patois, et M. de Villenoise crut comprendre qu’il -attendrait d’autres touristes, qu’il ne se dérangerait pas pour un -seul voyageur. Un juron français nettement articulé et surtout la vue -d’une pièce de quarante sous décidèrent l’antique batelier. A la grande -surprise de Vincent, il ne saisit aucune rame, mais, empoignant un -fil de fer qui courait le long du rocher, il fit avancer le bateau en -plaçant l’une après l’autre sur ce fil ses mains noueuses comme des -sarments. - -Dix à douze mètres plus loin, le fil se détachait du roc, et se -tendait sur des piquets jusqu’à la rive opposée. - -Lorsque Vincent vit reculer la muraille, ses yeux en quittèrent la base -visqueuse, d’une perpétuelle humidité, pour se porter vers le sommet. A -cinquante ou soixante mètres au-dessus de sa tête, il commença de voir -se détacher les rondeurs saillantes de quelques tourelles, la dentelle -en fer forgé des balcons, et des têtes grimaçantes de gargouilles. -Et il demeura saisi par la hardiesse de cette construction, par la -situation unique de ce château posé presque en surplomb au-dessus -d’un abîme. A mesure qu’il s’éloignait du rocher, l’architecture -pittoresque se dessinait plus distincte. Il reconnaissait les parties -très anciennes, datant peut-être du moyen âge, puis les additions -successives élevées par les différents propriétaires de Walzin. -Aujourd’hui cette demeure historique est la maison de campagne d’un -banquier bruxellois. Mais Vincent ne voulut pas songer à ce détail -prosaïque, afin de savourer sans mélange la poésie de ce lieu. Quand -la barque aborda l’autre bord, il en embrassa l’ensemble: le château, -qui paraissait presque petit sur son socle formidable, mais dont les -découpures élégantes s’enlevaient si fines sur le ciel; la surface -vertigineuse du rocher; en bas le miroir sombre de l’eau, puis la chute -brusque de la rivière, le chaos d’écume, et la rumeur qui montait, la -perpétuelle rumeur qui, depuis des siècles et des siècles, est la voix -de cette solitude. - -Cependant le batelier marmotta de nouveau quelque chose. M. de -Villenoise regarda dans une direction qu’indiquait le bonhomme. -Sous le porche du moulin, d’autres visiteurs arrivaient. Il fallait -attendre pour repartir que le passeur les eût fait traverser ou bien -retourner tout de suite avec lui. Vincent le renvoya, et se mit à -marcher lentement dans l’herbe épaisse. Puis, d’un regard machinal, il -suivit cette embarcation si drôlement manœuvrée le long de ce fil. Ses -yeux allèrent plus loin. Il eut un sursaut... Là-bas, sur le seuil du -moulin, parmi le groupe des touristes, il avait cru reconnaître Sabine. - -Dès lors, le paysage disparut. Il attacha des yeux pleins d’anxiété -sur cette silhouette féminine, d’une élégance, d’une sveltesse à -la distinguer entre mille autres. Encore quelques minutes, et elle -serait près de lui. Grands dieux! de quelles accusations ou de quelles -plaintes allait-elle l’accabler! Vincent jeta autour de lui un coup -d’œil découragé. Pas un sentier ne se dessinait sur la verdure de ce -coin sauvage fermé par une colline. Si une route s’était offerte, il -s’y serait lancé d’une fuite instinctive, abandonnant la voiture qui -l’attendait de l’autre côté du moulin. - -Maintenant le passeur avait embarqué son monde. Il se pendait de -nouveau sur son fil. Et il approchait. Bien que le vieux bateau -vermoulu parût près de s’enfoncer sous son chargement, la traversée -s’effectua sans autre incident que les petits cris perçants jetés de -temps à autre par les dames. - -Une à une elles sautèrent sur l’herbe... A la stupéfaction de Vincent, -Sabine n’était pas parmi les passagères. Non seulement elle n’y était -pas, mais il n’en vit aucune qui lui rappelât la silhouette aperçue -sous l’ombre du porche. Avait-il mal vu? Il put à peine le croire. Un -instant il pensa que M^{me} Marsan, l’ayant elle-même reconnu, s’était -cachée dans l’intérieur du moulin. Mais ce n’était pas vraisemblable. -Pourquoi serait-elle venue là, sinon pour le suivre? Et elle n’était -pas femme à hésiter, à reculer au moment de toucher le but. - -Cette minute d’émotion et de doute ne fut rien toutefois auprès de -l’impression extraordinaire, presque fantastique, apportée à Vincent -par la journée du lendemain. Certains frissons éprouvés alors lui -restèrent inoubliables, toujours prêts à s’éveiller au fond de son être -à la moindre évocation du souvenir. - -Ce matin-là, M. de Villenoise partit de son hôtel en voiture dès cinq -heures du matin. Il allait visiter les grottes de Han, ces immenses -cavités souterraines dans lesquelles la Lesse se précipite, et où elle -circule par des détours invisibles, ne laissant surprendre que près de -sa sortie le mystère de sa course. - -Il faut environ cinq heures pour se rendre en voiture de Dinant à -Han-sur-Lesse. Vincent avait préféré ce moyen de transport à cause de -la beauté de la promenade. La route surplombe des vallées remplies -jusqu’au bord d’une verdure touffue et toutes chantantes du murmure des -cascatelles; ou bien elle traverse des forêts de sapins; puis tout à -coup elle s’élève au flanc d’une montagne, découvrant au voyageur la -splendeur des horizons. - -Après avoir déjeuné au village de Han, M. de Villenoise alla d’abord -contempler ce qu’on appelle la Perte de la Lesse. Arrivant d’un cours -paresseux à travers les prairies, la rivière, tout à coup, bute contre -une chaîne de collines, dont la configuration interne ressemble à une -immense éponge pétrifiée, toute creusée qu’elle est par des centaines -de grottes. Au lieu de tourner cet obstacle, la Lesse, qu’aucune -ondulation de terrain n’a préparée à changer sa direction, se précipite -contre lui de toute la vitesse de ses eaux. Son effort sans doute a -percé la mince écorce de pierre; un gouffre s’ouvre... Elle s’y jette -d’un effroyable élan. Que devient-elle? Nul œil humain ne peut plus la -suivre jusqu’au moment où elle réapparaît sous la lueur des torches, -entre le scintillement des stalactites dans les profondeurs d’un -paysage de nuit, de rochers, de silence. - -M. de Villenoise s’attardait devant cet engloutissement de la rivière. -Il demeurait là, comme fasciné, à suivre du regard, dans l’obscurité -de l’abîme, le glissement éperdu des eaux. Chaque flot accourait du -fond de l’espace, bondissait dans la lumière, illuminé d’étincelles, -emperlé de bulles dansantes. C’était un mouvement de vie et de joie, -une course confiante et ravie. Soudain le sol manquait... Alors c’était -un changement de couleur, une lividité glauque, la chanson des eaux -tournée au gémissement d’épouvante, et l’effondrement si brusque dans -le vide que le cœur du spectateur sombrait aussi, chaviré d’un seul -coup, emporté par le vertige. - -A la fin le jeune homme, avec les oreilles bruissantes, et la tête -qui lui tournait un peu, s’arracha à cette contemplation. Un sentier -conduisait à l’ouverture des grottes. Il le prit, et il arriva au «Trou -de Han», juste à la minute où les guides commençaient la descente. Une -bande nombreuse de touristes et de gamins du pays portant des lumières -s’engouffrait sous une voûte obscure. M. de Villenoise détestait la -foule. Cependant il lui fallait ici renoncer à la solitude. Pour -descendre seul avec un guide, il aurait dû retenir un de ces hommes -longtemps à l’avance, et la grosse somme à débourser n’était que le -moindre obstacle qui pût l’arrêter dans l’exécution de cette fantaisie. - -Il prit donc son parti de se mettre en route avec les autres. Une -fillette déguenillée s’offrait à marcher devant lui avec une bougie -fichée dans un support de bois. - -—Soit, lui dit-il, je te prends... Va! - -En tête et en queue de la troupe, les guides élevaient des torches de -pétrole enfermées dans des cages de verre et soigneusement coiffées -de fumivores. Car les torches de résine, jadis usitées, ont tellement -noirci les stalactites qu’on a renoncé à s’en servir. - -Alors, dans un étroit couloir, un piétinement de troupeau commença. -Devant soi, c’était la nuit profonde. On ne savait où l’on allait. On -suivait aveuglément la lumière de front, qui luisait là-bas comme une -grosse étoile. Entre chaque voyageur, une bougie tremblotait, dont la -lueur ne pouvait qu’à peine percer tout ce noir. On distinguait tout -juste, à droite ou à gauche, un morceau de rocher luisant et humide. -Et les ténèbres compactes s’épaississaient, d’une densité telle -que la clarté n’atteignait pas toujours la voûte, et qu’il fallait -élever la main pour ne pas se briser le front. Les cris des gamins -vous avertissaient d’un abaissement du plafond, d’un rétrécissement -du chemin. Parfois même le guide s’arrêtait au bord de quelque -gouffre, le long d’un passage glissant, et il prenait la main des -dames, en éclairant de sa torche un trou sinistre, qui plongeait on -ne savait dans quelle éternelle nuit, et dont la gueule d’épouvante -s’interceptait mal de deux poutres jetées en travers. - -Tout à coup la route s’élargissait brusquement. Le guide annonçait -une des salles. On se groupait alors autour de lui. Les retardataires -se hâtaient, se bousculaient à tâtons, pour entendre la désignation -de cette cavité, le nom de celui qui l’avait découverte, et les -appellations qu’avaient suggérées les formes bizarres des stalactites. - -—Mesdames et messieurs, vous voyez ici le Trône de Pluton, en haut -duquel on distingue fort bien, le sceptre dans sa main droite, ce -monarque des enfers. Ici, à gauche, c’est la Chapelle de la Vierge. -Remarquez, messieurs, la finesse des colonnettes. Ce que vous voyez -devant vous, c’est le Nid de la Colombe. Vous distinguerez les ailes et -la tête de cet oiseau, qui est dans la position de couver ses œufs... - -Les cous se tendaient. Les exclamations admiratives partaient. Dans le -papillotement des lumières, on croyait de bonne foi apercevoir tout ce -qu’annonçait le guide. Le fait est que, sous la couche de fumée que -les torches de résine y ont déposée durant un siècle, la blancheur des -stalactites et des stalagmites a disparu. On ne les distingue plus du -roc sombre où elles se sont épanouies, comme une lente floraison de -pierre, remontant à des âges insondables, à une vertigineuse antiquité. - -—Les savants ont calculé, cria le guide, que, pour faire le Trône de -Pluton, les eaux ont dû suinter pendant plus de cent cinquante mille -ans. - -Et il ajouta d’un ton qui voulait rester modeste: - -—Ces messieurs et dames verront des stalagmites plus considérables -et absolument immaculées, dans les trois salles appelées les -«Merveilleuses», que mon père a découvertes au péril de sa vie, il y a -quinze ans. On n’y est jamais entré qu’avec des lampes à pétrole et du -magnésium. - -Puis plus bas, d’un ton confidentiel et pour ses voisins immédiats, il -expliqua que son père avait découvert ces belles salles en se glissant -par des fentes de rocher où il avait failli s’étouffer, où, de plus, -il risquait de rouler dans quelque précipice, d’être emporté par un -tourbillon d’eau, par cette rivière invisible, qui circulait on ne -savait où. Maintenant on avait élargi le passage à coups de mine, et -les visiteurs le parcouraient sans difficulté. Mais le coup de mine, -ajoutait-il, c’était bien hasardeux. Quels formidables éboulements ne -pouvait pas produire, dans ces régions inconnues, une explosion de -dynamite! Quand on pense que le plafond de la Salle du Dôme, qui a cent -cinquante mètres de long, est suspendu sur le vide, et supporte le -poids de la montagne! - -Une demi-heure s’était écoulée. Vincent commençait à trouver longue -cette promenade, lorsqu’un incident donna pour lui, à chaque phase de -ce piétinement dans le noir, un intérêt presque tragique. - -De nouveau, comme la veille, il avait cru reconnaître Sabine. -Mais de quelle troublante obsession s’accompagna cette incertaine -reconnaissance! Parmi les lumières falotes, la silhouette entrevue -surgissait, puis s’effaçait, disparaissait, replongeait dans la nuit. -Il la voyait comme s’il allait la toucher, s’élançait, voulait enfin -posséder la certitude... Et tout à coup un vacillement des bougies, un -détour brusque du chemin, la lui faisaient perdre. Alors c’était, parmi -cette foule qui semblait un troupeau d’ombres, toute une recherche -follement anxieuse, coupée de sursauts, d’hésitations, et, par moments, -de poltronnes défaillances. L’oppression de ce décor lugubre pesait -sur l’imagination de Vincent; un étau lui serrait le cœur. Parfois -il se demandait si son cerveau ne se détraquait pas, si l’idée fixe -chez lui ne se transformait pas en hallucination. Et il poursuivait -la femme inconnue pour s’assurer avant tout que sa vision n’était pas -subjective, mais reposait sur une ressemblance, si vague qu’elle fût. -De temps à autre, des effets inattendus se produisaient dont ses nerfs -étaient secoués jusqu’à une vraie souffrance physique. - -Dans la Salle du Dôme, pour ménager une surprise aux visiteurs, -les guides firent éteindre toutes les lumières. Et soudain ce -fut une insondable obscurité, la nuit dans toute sa profonde -horreur,—l’éternelle nuit qui régnait là, si loin des vivants, quand -la troupe des curieux s’en allait, quand les voix et les pas humains -regagnaient la surface. Une angoisse arrêta le battement des cœurs. -Si la voûte allait s’effondrer!... Si les lumières ne se rallumaient -plus!... L’avertissement des guides, qui recommandaient la plus -complète immobilité, éveilla l’idée des précipices où un seul pas -pouvait vous faire rouler dans une épaisseur de nuit plus horrible -encore et plus noire. - -Soudain, un éblouissement de clarté jaillit, un fulgurant éclair. -Tout apparut. Cette cavité monstrueuse, dont l’ombre, tout à l’heure, -absorbait le reflet des lampes et des bougies, s’illumina jusque dans -ses anfractuosités les plus lointaines. On vit la voûte colossale, le -hérissement des rochers, les fissures effrayantes, toute cette enceinte -dont les gradins semblaient attendre une assemblée de démons, et dans -laquelle une cathédrale aurait tenu à l’aise. Mais ce ne fut qu’une -rapide vision, le temps que dura l’incandescence du magnésium. La nuit -retomba, d’une lourdeur plus grande, dans un silence de saisissement. - -Vincent mit les deux mains sur sa poitrine. Cette fois le choc avait -été trop violent. Dans l’aveuglante lumière, à deux pas de lui, Sabine -lui était apparue, un sourire douloureux aux lèvres, la figure toute -blanche sous ses bandeaux noirs, ses yeux d’ombre fixés sur lui. - -Brisé d’émotion, dans l’étouffement de l’obscurité muette, il se dit: -«Ce n’est pas le moment de lui faire des reproches. Je vais simplement -lui tendre la main.» - -Mais on rallumait les bougies. Ses paupières battirent. Puis ses -prunelles encore éblouies la cherchèrent... Elle n’était plus là. Y -avait-elle été seulement? C’était à devenir fou! Vincent n’eut plus -qu’un désir: sortir de cette ombre ensorcelante, retrouver le grand -jour, avec l’usage précis de ses sens et la lucidité de sa raison. - -Toutefois il ne pouvait choisir son chemin, se hâter, s’écarter du -piétinant troupeau. Et il dut tout subir pendant plus de deux heures: -le détour pour visiter les «Merveilleuses», l’arrêt devant la «Tête de -Socrate», les feux de Bengale allumés le long des bords souterrains -de la Lesse, après le passage de cette rivière sur un pont de bois. -Là encore, parmi les reflets rouges qui faisaient ressembler ce cours -d’eau fantastique à un fleuve des enfers, M. de Villenoise fut -ressaisi par son illusion... Cette fine silhouette qui se détachait -en noire découpure sur un fond de vapeurs sanglantes, c’était bien le -corps souple de sa maîtresse. Puis, de nouveau, tout s’éteignit. - -Mais l’exploration touchait à sa fin. Quelques corridors, quelques -salles, furent encore traversés, et, pour la seconde fois, les -lumières palpitèrent à la surface d’une nappe d’eau. Le long d’une -plage douce et unie comme une sablonneuse grève normande, plusieurs -barques attendaient. On allait descendre la Lesse jusqu’à l’endroit où -elle-même reparaît au grand jour et sort de ce labyrinthe souterrain. - -Les voyageurs se placèrent sur les bancs. Les guides prirent les -avirons. Doucement les barques se mirent à glisser. Celle où s’était -assis M. de Villenoise se trouvait en tête. A sa grande surprise, on -éteignit encore toutes les lumières. Et c’était plus saisissant que -tout à l’heure, ces insondables ténèbres, avec cette sensation de -voguer à l’aveugle sur une eau noire et profonde comme était noire et -profonde la nuit. Pas une parole ne troublait le silence. On entendait -le clapotement des rames dans l’onde invisible. C’était une impression -unique dans son étrangeté. Vincent lui-même en oublia Sabine. - -Tout à coup, comme il fixait les yeux vers l’avant de la barque, il -vit une bande très mince de clarté verte entr’ouvrir le noir intense -des ténèbres. Cette bande s’élargit peu à peu sans que Vincent pût se -rendre compte de ce qui la constituait. Était-ce de l’eau ou du cristal -traversé par un rayon coloré? En tout cas ce n’était pas le jour, car -jamais le soleil des vivants n’avait produit cette coloration bizarre. -Encadrée par le velours noir de la nuit, c’était comme une flaque d’un -ciel invraisemblable, vert comme un crépuscule et lumineux comme une -aurore. - -Cependant, de part et d’autre de cette divine lueur, les murailles -de la grotte pâlirent, puis s’éclairèrent. Les saillies du rocher -surgirent d’abord de l’ombre, et dessinèrent des formes étranges de -blanches statues contre l’obscurité de la muraille. Mais toujours -cette clarté grandissante gardait au sortir de la nuit des reflets -inattendus, des délicatesses surnaturelles. On eût dit une lumière -de songe, quelque chose de jamais vu, d’à peine rêvé, d’absolument -indescriptible. - -Cette stupéfaction des yeux dura quelques minutes. Puis enfin M. -de Villenoise découvrit qu’il avait tout simplement devant lui -l’ouverture de la grotte, encadrant des prairies qu’illuminait le -soleil. Jamais il n’eût pu croire, avant de l’avoir constaté, qu’un -si simple effet pût donner par le contraste et par l’imprévu des -sensations si extraordinaires. Il en était encore tout impressionné, -tout ébloui, lorsque, machinalement, il se tourna vers ses compagnons, -pour retrouver sur leurs physionomies quelque chose de son propre -enchantement. Ce fut alors qu’une émotion, déterminée cette fois par -une cause précise, le secoua tout entier... Sabine se tenait assise -presque immédiatement derrière lui. Aucune hallucination, aucun jeu de -lumière, ne le troublait à présent. C’était bien elle qui se trouvait -là. Et, par conséquent, c’était bien elle aussi qu’il avait aperçue -dans la grotte. - -Elle lui adressait un regard un peu suppliant et embarrassé. Vincent -détourna la tête d’un air dur. - -Lorsqu’on débarqua, il fit deux pas, comme dans l’intention de ne pas -la reconnaître. - -Elle le rejoignit, lui toucha le bras, et d’un accent d’humilité: - -—Mon ami, ne m’en veuillez pas!... Si vous l’exigez, je repartirai ce -soir même. - -—Alors pourquoi êtes-vous venue? - -—Pour vous voir, Vincent... fût-ce à la dérobée. Si le rapprochement -dans la barque ne vous eût pas révélé ma présence, peut-être aurais-je -eu la force de m’éloigner sans me faire reconnaître de vous. - -Il répondit brutalement: - -—Oh! sans doute... Cela eût été plus commode pour m’épier. - -Elle devint très pâle, mais elle ne dit rien. Car elle avait trop -d’orgueil pour se lancer dans des protestations mensongères. - -—Eh bien, reprit M. de Villenoise avec une ironie méprisante, -êtes-vous certaine à présent que je ne vous ai rien dit qui ne fût -vrai? Vous m’avez rencontré seul dans cette excursion, seul dans celle -d’hier? - -—Celle d’hier? - -—Ah! vous croyiez que je ne vous avais pas aperçue... que vous étiez -rentrée assez tôt dans l’intérieur du moulin?... Vous faites un joli -métier, ma chère amie! - -—Vincent, ne me parlez ainsi!... Je vous aime d’une façon trop -douloureuse!... L’idée de ce voyage et de son but possible me rendait -folle!... - -—Avez-vous aussi pris vos renseignements à l’hôtel? Vous êtes-vous -assurée que je n’ai retrouvé dans ce pays aucune femme?... - -—Taisez-vous!... cria Sabine. Ne continuez pas sur ce ton... ou je -vais me jeter dans cette rivière. Vous me tuez!... - -Elle avait élevé la voix. Quelques personnes tournèrent la tête. Car -le groupe des touristes ne s’était pas encore dispersé. On entourait -le vestiaire, les dames reprenaient leurs chapeaux qu’elles avaient -quittés pour descendre dans les grottes. Les hommes se débarrassaient -des longues blouses de toile enfilées pour préserver leurs habits. Des -marchands offraient des photographies, des fragments de stalactites... -Parmi cette foule, le visage tragique de Sabine, son air agité, sa -voix frémissante, commençaient à attirer l’attention. - -M. de Villenoise, saisi d’une froide fureur, lui empoigna le bras, -l’entraîna. Et, pour se soulager par une marche à outrance, en même -temps que pour éviter une explication où il n’eût pas gardé son calme, -il la fit aller tout d’une traite jusqu’au village de Han-sur-Lesse. - -Là, il se rendit à l’auberge où il avait laissé sa voiture. Elle -n’était pas encore attelée. Le cocher ne se retrouvait pas. Vincent -n’avait donné des ordres que pour trois heures; il en était à peine -deux et demie. Mais il ne s’arrêta pas à cette considération. Et -lorsque enfin il tomba sur son conducteur, qui jouait aux cartes sous -une tonnelle, il s’emporta contre cet homme comme jamais de sa vie cela -ne lui était arrivé pour une si futile circonstance. - -Le flegmatique Flamand n’en alla pas plus vite. Il termina son coup de -cartes, compta ses points, puis se dirigea vers l’écurie. Et un moment -fort long se passa avant qu’on le vît revenir avec ses deux chevaux -tout harnachés. Il les laissa au bord de la route, et dut se faire -donner un coup de main pour dégager sa victoria prise entre les autres -véhicules. - -Pendant ce temps, M. de Villenoise tempêtait, jurait entre ses dents, -arpentait la route, si bien que Sabine n’essaya même pas de lui -adresser un mot. Brisée d’émotion et de fatigue, elle s’était assise -devant une petite table, à la porte de l’auberge. Le patron vint -aussitôt lui offrir ses services: - -—Madame va prendre quelque chose avant de repartir?... C’est loin, -Dinant!... Madame ne pourra pas se mettre à table avant huit heures. -Nous avons du poulet froid... - -—Mais non, mais non! cria M. de Villenoise. - -Et comme l’homme insistait: - -—Fichez-nous la paix! Nous avons ce qu’il nous faut dans la voiture. - -Au fond il se disait: «Tant pis si elle jeûne un peu!... Ça la matera. -Car, si elle garde la force de me quereller, je ne réponds plus de ce -que je lui dirai.» - -Mais déjà Sabine avait perdu toute velléité agressive. Désarmée par -l’absence de la famille Méricourt, par l’impossibilité de justifier -ses soupçons, elle sentait l’embarras et le côté honteux de son rôle. -A la tension nerveuse qui l’avait soutenue jusque-là, succédait un -anéantissement physique et moral. Elle souffrait de la fatigue, de -la faim, car elle avait tout oublié dans sa poursuite, ne s’arrêtant -pas, ne dormant pas, ne mangeant pas. Et maintenant, dans son cerveau -abasourdi, la colère de Vincent éclatait d’une façon qui l’étonnait, -l’énervait, la terrifiait à la fois. Cette colère avait beau ne pas se -tourner contre elle, comment douter qu’elle en fût le premier objet? -Jamais elle n’avait vu M. de Villenoise perdre ainsi sa maîtrise de -lui-même et sa correction de gentleman. Le seul mot qu’il lui avait -dit, sans radoucir d’ailleurs sa voix, fut: - -—Avez-vous une voiture, vous? - -—Non, dit-elle, je suis venue par le chemin de fer et par l’omnibus. - -—Bon. Je vous ramènerai si ça vous convient. - -Quand la voiture fut enfin attelée, il s’approcha de Sabine: - -—On n’attend que vous, ma chère amie. - -Ils s’assirent. Le cocher jeta sur leurs jambes une couverture. Puis -un long retour silencieux commença. Sauf pour échanger quelques -banalités indispensables, ou pour se demander les noms des sites qu’ils -traversaient, ni l’un ni l’autre n’essaya de rompre ce mutisme qui leur -pesait pourtant à tous les deux. Autrefois, Sabine eût glissé sa main -dans celle de Vincent, et, de ce simple geste, d’une parole câline, -elle eût terminé la bouderie, elle eût rompu le morne enchantement. -Ils se seraient disputés peut-être encore, mais d’une de ces disputes -à peine sincères des amants, qui prévoient trop d’avance le dénouement -toujours identique, la passionnée réconciliation. Aujourd’hui, ce -n’était plus cela. L’abîme entre eux était devenu si profond qu’ils -redoutaient l’écho de leur voix dans un tel gouffre moral. Le moindre -mot sonnerait la séparation et la mort. Sabine, tout en s’attachant -désespérément à Vincent, ne savait plus prononcer les paroles qui -enlacent, ni contenir celles qui éloignent et qui blessent. Conflit -horrible! Malgré la douloureuse intensité de sa passion, elle ne -retrouvait plus en elle la tendresse qui pardonne tout et qui retient -quand même. Elle ne savait plus que se rendre odieuse et souffrir. - -Cependant le soir tombait. Et toujours, dans l’oppression de ce -silence, la voiture s’en allait par les routes, sous les sapins noirs, -à travers les plaines, le long des vallées assombries où chantaient les -cascades. Parfois elle dévalait rapidement sur une pente. On voyait le -ruban blanc du chemin s’enfoncer très loin, puis remonter plus loin -encore, jusqu’au faîte de la colline opposée, dans un déroulement sans -fin. Et quand on remontait la côte, tout à coup la tristesse des choses -s’augmentait par le ralentissement de l’allure. Une voix cependant -s’élevait alors. C’était le cocher qui faisant claquer son fouet, -excitait ses bêtes: «Allez!... Hioup!... Allez, mes petits!...» - -Et les relais paraissaient plus navrants, dans les petits cabarets -isolés. Au dernier, l’hôtesse alluma une lampe. Les voyageurs, -grelottants, demandèrent une boisson chaude. Sabine regardait la -légère vapeur du grog s’élever de son verre. Puis elle leva les yeux -vers le plafond. Les solives vernies brillaient, comme d’ailleurs les -murs, comme tous les objets dans ces Flandres engouées de propreté. -On ne tarda pas à repartir. Il y avait trois marches devant la porte, -et une enseigne indistincte suspendue à une potence en fer. Tous ces -détails frappèrent Sabine. Reviendrait-elle jamais là?... Peut-être -s’y retrouverait-elle un jour, très vieille, le cœur éteint, et elle -y tressaillirait en se rappelant la douleur qu’elle y conduisait -aujourd’hui. - -Il faisait nuit noire lorsqu’ils atteignirent Dinant. Comme leur -voiture s’arrêtait dans la cour de l’hôtel où demeurait M. de -Villenoise, une grande silhouette sortit sous le porche, s’avança vers -eux. - -—C’est toi, Vincent? - -Dalgrand était là. Depuis vingt minutes il attendait son ami. Et la -présence d’une dame ne le gêna pas pour l’aborder. Car il prenait -Sabine pour une voyageuse ramenée par complaisance. Il ajouta: - -—Je suis venu dîner avec toi. J’ai quelque chose à te dire. - -M. de Villenoise fut consterné de ce hasard. Mais il eut le courage du -désespoir. Sa physionomie ne bougea pas. Avec une rage concentrée qui -glaçait sa voix et figeait son expression, il brava la gaucherie de la -situation par une présentation brusque. - -—Monsieur Robert Dalgrand, notre grand constructeur. Madame Sabine -Marsan, le peintre des jolies fleurs et des jolis visages. - -Il gardait si bien son air «homme du monde», que Robert s’y trompa. -Après le premier haut-le-corps dont il ne fut pas maître, l’inventeur -s’inclina, persuadé que Vincent avait préparé ce coup de théâtre, que -c’était le signe d’une résolution prise, et qu’il saluait la future -M^{me} de Villenoise. - -Partagé entre la satisfaction de voir son conseil suivi et le dépit -qu’il éprouvait pour Gilberte, Dalgrand eut tout d’abord envie de -s’excuser, de partir. Mais Sabine, avec un aplomb bien féminin, -heureuse d’affirmer immédiatement ses droits en face de cet homme dont -elle craignait l’influence, lui dit: - -—J’espère, monsieur, que ma présence ne change pas vos intentions et -que vous allez nous faire le plaisir de dîner avec nous. - -Vincent se tourna vers elle, stupéfait. Ce n’était plus la maîtresse -torturée de jalousie, la pauvre voyageuse accablée de lassitude, -la femme qui, tout à l’heure, courbait la tête à côté de lui comme -une coupable, sous son dur silence. Non... C’était la Parisienne -habituée aux hommages, invitant d’un ton qui commandait avec grâce, et -formulant cette invitation en leur nom à tous deux, comme si elle eût -été sa femme. Il n’en revenait pas, lui, l’homme qui n’avait pas à sa -disposition une pareille souplesse d’âme, une telle promptitude à juger -les situations, à y modeler son attitude, à en tirer parti. - -Il ne sut que penser lorsqu’il vit Robert offrir son bras à Sabine -et la conduire dans la salle à manger. En les suivant, il se sentait -fort petit garçon. Mais tout à coup, dans le chaos de ses pensées, -une dominante s’accentua. Pourvu que cette journée de fatigue et -d’émotion n’eût pas trop abîmé, vieilli Sabine! Parfois elle paraissait -de dix ans plus âgée que lui. Il eut peur de la pitié de Robert, du -ridicule qui s’attache à un malheureux garçon cramponné par une vieille -maîtresse. - -Dès qu’il se fut assis à table, un nouvel étonnement chassa cette -crainte. La certitude de remporter une victoire, la joie de l’occasion -qui s’offrait, l’idée qu’elle ressaisirait son amant par l’admiration -d’un autre homme, armèrent sur-le-champ Sabine de toutes les séductions -du bonheur, de toutes les ressources de la coquetterie. Elle n’eût pas -été plus radieuse si Vincent lui avait annoncé qu’il l’épouserait le -lendemain. Elle montra la sécurité d’une femme sûre de celui qu’elle -aime, et elle eut le tact d’affirmer sans aucune démonstration précise -une situation si délicate. Son mobile visage se para de toute la -vivacité triomphante de son animation intérieure. D’ailleurs, elle -sentait sur sa peau le fard des lumières; elle savait de quel éclat -brillaient alors ses yeux, son teint mat, ses admirables cheveux noirs. -La confiance dans sa beauté la rendait plus belle encore. Son esprit -fut à la hauteur de sa grâce. Et la perfection de sa physionomie, de sa -tenue, de sa conversation, fut telle, que Vincent lui-même en oublia -un instant sa rancune et sa contrainte. Il s’anima, il rit. Il goûta -même une satisfaction de vanité lorsque les regards de Dalgrand lui -déclarèrent: «Cristi! mon gaillard, elle est rudement bien! Et je ne -comprends guère la peine que tu éprouves à te résigner à ton sort.» - -Quant à Sabine, elle se disait: «Si ce Robert Dalgrand veut encore -après cela lui faire épouser sa belle-sœur, il n’est pas l’honnête -homme que l’on m’a dépeint... Et il ne serait même pas un honnête homme -du tout.» - -Elle ne fit d’ailleurs qu’une seule allusion directe à son amour. Cette -allusion eut pour but d’ôter à Robert—s’il l’avait—toute idée qu’elle -pût profiter de la fortune immense de M. de Villenoise. - -Comme elle étendait souvent sa main gauche sur la table, Dalgrand y -remarqua une bague, la seule que M^{me} Marsan portât. C’était un -bijou ancien, formé d’une petite miniature délicieuse qu’encadrait, -par un dessin très orignal, une fine guirlande en marcassites. -L’inventeur admira tout haut cette bague. - -—C’est le seul bijou, dit Sabine, que j’aie accepté de M. de -Villenoise. Et encore, remarquez-vous que, malgré sa valeur d’art, il -ne contient pas de pierres précieuses? Voyez-vous, monsieur Dalgrand, -l’amour n’est pas inaltérable comme votre aluminium: le contact de l’or -le corrompt. Aussi j’en ai préservé le mien. Mais combien j’aime ma -petite bague!... Vous me faites plaisir en la trouvant jolie. Elle est -à mon doigt depuis sept ans. Et elle ne le quittera jamais. - -Lorsque Dalgrand voulut prendre congé, M^{me} Marsan lui rappela qu’il -était venu pour causer avec M. de Villenoise. Elle offrit de se retirer -dans le salon voisin. - -—Je ne le souffrirai pas, madame, dit Robert. Ce que j’ai à dire peut -être entendu de vous. - -Il se retourna vers Vincent, et d’une voix changée, assourdie: - -—On essaie le viaduc après-demain. En es-tu toujours? - -—Plus que jamais! s’écria M. de Villenoise, avec un accent et un -élan qui donnaient une gravité singulière à sa phrase. Et il souligna -encore son exclamation en allant prendre la main de son ami, en la -serrant avec une effusion qui répondait sans doute à quelque chose de -sous-entendu entre eux. - -A peine Robert fut-il parti que Sabine dit à Vincent: - -—C’est donc après-demain l’inauguration? Et il était entendu que -vous y seriez! La famille Méricourt aussi, naturellement. Pourquoi me -disiez-vous que cette cérémonie n’aurait pas lieu avant la semaine -prochaine, et que vous ne resteriez pas ici pour y assister? - -Les soupçons qu’avaient éveillés chez Sabine les derniers mots -mystérieux des deux amis anéantissaient pour elle les triomphantes -sensations de cette soirée, la rejetaient à ses doutes, à ses -angoisses, et, du même coup, à ses maladresses. - -—Il ne s’agit pas de l’inauguration, répondit Vincent, qui haussa les -épaules. (De nouveau il se sentait irrité, découragé. Chez lui aussi, -les impressions apaisantes n’avaient été que passagères.) - -—De quoi s’agit-il donc? demanda Sabine. - -—De l’essai du pont sous diverses charges et à des vitesses -différentes. - -—L’essai du pont? Vous ne m’en aviez jamais parlé! - -C’était l’intention de s’exposer au danger à côté de Dalgrand qui avait -rendu discret M. de Villenoise. Maintenant encore il ne lui convenait -pas de rien expliquer. Outre qu’il voulait épargner une inquiétude -à M^{me} Marsan, et à lui-même des scènes ennuyeuses, le ton de juge -d’instruction que prenait celle-ci n’était pas pour lui desserrer les -lèvres. - -—Je savais bien, s’écria-t-elle, que vous me cachiez quelque chose! - -—Dans quel hôtel êtes-vous descendue, ma chère amie? Permettez-moi de -vous reconduire. Vous devez être fatiguée. - -—Vous n’aurez qu’un étage à monter, répliqua-t-elle railleusement. Je -demeure ici même. - -—Excellent poste d’observation! - -—Oh! non, dit-elle, car il n’y pas d’observation possible. Un menteur -comme vous échappe toujours par quelque subterfuge. - -—Sabine!... Je n’accepterai pas plus ce mot de vous que d’aucun être -au monde!... Vous allez le retirer, ou je vous quitte pour ne jamais -vous revoir! - -—Le retirer?... Ou le prouver?... Je vous donne le choix. - -—Prouvez-le!... Je vous en défie!... cria Vincent qui perdait son -sang-froid. - -—Quittons d’abord ce salon, dit-elle. Voulez-vous me mener dans votre -chambre? - -Il l’y conduisit. C’était une vaste pièce au rez-de-chaussée, donnant -sur la terrasse. Par les deux croisées ouvertes, on apercevait la -Meuse, qui scintillait sous les lumières. - -Vincent, pour ne pas sonner un valet qui eût vu M^{me} Marsan dans sa -chambre, alluma lui-même les candélabres de la cheminée, puis ferma les -volets, les fenêtres, les rideaux. - -Ensuite il marcha sur elle les bras croisés. - -—Prouvez-moi, dit-il, que je suis un menteur. - -Sabine tomba défaillante sur une chaise, mit ses deux mains devant son -visage et murmura: - -—Pardonnez-moi!... Je n’ai plus le courage de l’épreuve... - -Il lui écarta rudement les mains. - -—Sabine, dit-il, vous jouez avec la fierté d’un homme, avec sa -loyauté, avec tous ses meilleurs sentiments. Vous ne savez pas à quelle -force il me faut recourir... Mais ma patience est à bout! Quelle est -cette épreuve dont vous n’avez pas le courage, et qui doit montrer si -je sais dire la vérité? - -—Ah! je ne peux pas!... gémit-elle. Ayez pitié! Je suis une -misérable!... Je ne vous parlerai plus comme je l’ai fait. - -—Que vouliez-vous dire? - -—N’insistez pas. Dans deux jours cette malheureuse inauguration sera -passée... Nous retournerons à Paris ensemble, et nous oublierons ces -vilains moments. - -M. de Villenoise frappa du pied. - -—Je vous ai dit que ce n’est pas l’inauguration. - -—Alors vous me laisserez y assister! - -—Ah! c’est un piège! cria le jeune homme hors de lui. Vous ne me -croyez pas encore! Eh bien, non, vous n’y assisterez pas! Vous ne -pouvez pas y assister. Et vous repartirez pour Paris demain... ou tout -est fini entre nous. - -Sabine s’écria: - -—Il se passe après-demain quelque chose que vous voulez me cacher! -Pourquoi ne verrais-je pas essayer un viaduc? Vous m’éloignez pour être -libre. - -Vincent répondit: - -—Eh bien, soit! - -Alors elle se leva toute droite, le visage d’une blancheur de cendre, -et elle dit d’une voix sans timbre: - -—Cette épreuve dont je vous parlais tout à l’heure, voulez-vous encore -vous y soumettre? - -Il répliqua brutalement: - -—Allez-y!... - -—Vincent, reprit-elle, je vais vous poser une question, et je verrai -si vous savez mentir. - -Le jeune homme se troubla légèrement. - -—Quelle question?... Si c’est encore une de vos folies, aurai-je au -moins le droit de n’y pas répondre? - -—Que vous répondiez ou non, je devinerai bien la vérité, à moins que -vous ne soyez un parjure et un menteur. - -Il bondit de nouveau sous ces deux mots, prononcés avec la plus -méprisante intonation. A ce moment, son exaspération lui tourna la -tête comme une ivresse. Il vit trouble. Il ressemblait au taureau piqué -de banderilles. Il avait trop souffert secrètement à cause de cette -femme pour être ainsi harcelé par elle. D’ailleurs il ne lisait dans -ses yeux que méfiance et que haineuse fureur. Elle risquait beaucoup à -le défier. - -Mais elle-même ne se possédait plus. La malheureuse s’approcha de son -amant et lui dit: - -—Jurez-moi donc que vous n’aimez pas Gilberte Méricourt! - -Ce fut comme un coup qu’elle lui aurait porté en pleine poitrine. Il -recula. - -—Puisque vous ne savez pas mentir, ajouta-t-elle, ne réfléchissez -pas... Répondez. - -Il lui dit: - -—Qu’est-ce que vous voulez donc? Vous êtes une imprudente et une -folle!... - -Elle répétait, les lèvres raidies et blêmes, les yeux fixes: - -—Jurez... Jurez... - -—Je ne puis pas jurer cela. - -—Vous l’aimez donc? - -—Oui. - -Elle ne s’évanouit pas. Elle ne pleura pas. Une colère furieuse la -soutenait, et peut-être aussi l’atroce triomphe d’avoir convaincu -Vincent de sa duplicité. S’il aimait Gilberte, il cherchait à épouser -la jeune fille. Les deux idées se confondaient. Elle avait donc eu -raison d’incriminer ce voyage en Belgique. Sans doute il ne lui aurait -avoué la chose qu’une fois accomplie... Toutes ces pensées, qu’elle -embrassa en quelques secondes, la soulevèrent d’une indignation -qui supprima presque la douleur. Ses yeux n’avaient pas changé -d’expression, n’avaient pas quitté ceux de Vincent. Il attendait avec -anxiété ce que ce calme tout nouveau lui préparait. L’inévitable -crise de nerfs allait éclater. Il s’étonnait de ne pas voir couler -des torrents de pleurs. Il se rétracterait alors, il trouverait des -arguments—puisque ce n’était pas une rupture qu’il voulait. Mais tout -à coup, comme il allait prendre les devants, ne voyant arriver ni les -convulsions ni les sanglots, Sabine tourna sur ses talons, courut à la -porte, l’ouvrit, s’enfuit, s’élança dans l’escalier. - -Vincent la suivit—mais d’un pas moins prompt, pour ne pas donner aux -gens de l’hôtel le grotesque spectacle d’une poursuite. Quand il arriva -devant la porte qu’elle refermait à clef, il se mit à frapper, mais -inutilement. Il l’appela même à mi-voix. Point de réponse. Nul bruit à -l’intérieur. Un garçon passa, qui ramassait les chaussures. Cet homme -tourna plusieurs fois la tête avec curiosité le long du corridor. M. de -Villenoise, gêné, se retira. - -Une demi-heure après, comme il n’était pas minuit, le jeune homme -sonna et fit demander si M^{me} Marsan n’était pas encore couchée et -pouvait lui accorder deux minutes d’entretien. La femme de chambre vint -répondre que cette dame était au lit. - -—Vous a-t-elle répondu elle-même? demanda Vincent, dont une terrible -inquiétude crispait le cœur. - -—Oui, monsieur, répondit la servante. Cette dame m’a parlé à travers -la porte, sans ouvrir. - -Il se calma un peu en pensant qu’elle n’avait accompli aucune folie -sur le premier moment, qu’elle savait qu’il avait insisté pour la -revoir, qu’elle attendrait donc certainement jusqu’au lendemain, pour -connaître ce qu’il avait à lui dire, avant de prendre une résolution. -Mais il restait encore haletant d’effroi au moindre bruit. Dès qu’une -espagnolette ou une serrure grinçait dans le silence de la maison, il -écoutait avec anxiété s’il n’entendrait pas tout de suite après la -chute d’un corps dans la Meuse... - -Il ne reposa pas de la nuit. Toutefois, vers le matin, le jour étant -déjà levé, il s’endormit lourdement. - -Lorsqu’il ouvrit les yeux, il éprouva d’abord ce malaise confus et -abominable qu’apporte le réveil après un malheur. Tout de suite, il se -souvint, il sauta du lit. Comment lui, qui sacrifiait son existence -pour ne pas briser le cœur de Sabine, avait-il pu percer ce cœur de -la plus cruelle, de la plus inguérissable des blessures?... Il avait -commis l’action dont il se croyait le moins capable. Quelle éclipse -avait donc subie sa volonté? - -Il regarda sa montre. Elle marquait huit heures et demie. Avant même -de procéder à sa toilette, il écrivit un mot pour Sabine, puis sonna, -tendit l’enveloppe au domestique. - -—Mais, monsieur, dit l’homme, cette dame est partie dès la première -heure ce matin. - -Alors commença pour Vincent la crise d’attendrissement et de remords -que subissent les natures impressionnables après toute séparation -violence. Il oublia les torts de Sabine pour ne se rappeler que les -siens, à lui. Dans son imagination, les défauts de la pauvre femme -s’atténuèrent, et les qualités grandirent. Quel tort avait-elle, après -tout? Celui de trop l’aimer. La jalousie qu’elle avouait était une -souffrance et non un crime. Et il la revit telle qu’hier soir, au dîner -avec Robert: si séduisante, si jolie, d’un éclat si rayonnant! Que -lui manquait-il pour être toujours ainsi?... Se sentir aimée de lui, -Vincent... Pauvre passionnée Sabine! - -Il courut au télégraphe, et lui envoya cette dépêche à sa villa près de -Villenoise: - - _Ayez confiance en moi. Je serai chez vous après-demain dans la - matinée. Rien ne changera._ - - VINCENT. - -Mais, tout en combinant des mots qui, sous une indifférence -extérieure, portassent une signification consolante, le jeune homme -n’alla pas jusqu’à se contredire. En effet, la première émotion -passée, déjà naissait en lui l’espoir que Sabine, par fierté ou par -désintéressement, lui rendrait sa liberté, maintenant qu’elle le -savait épris d’une rivale. Car il ne l’abuserait plus: son cri avait -été trop sincère, Sabine était trop clairvoyante. Jamais, au prix des -plus habiles mensonges, il ne pourrait lui ôter la conviction qu’il -aimait Gilberte. Certes, il regrettait encore de le lui avoir dit, et -si brutalement!... Mais puisqu’elle le savait... De quoi cette femme -n’était-elle pas capable par orgueil? En ce moment il avait tout à -craindre ou à espérer d’elle. Pourquoi n’espérerait-il pas? - -Une espèce de fatalisme engourdit les pensées de Vincent. Après tout, -ne risquait-il pas sa vie demain, à côté de son ami Robert? A ses -yeux, le danger paraissait plus réel qu’à ceux de l’inventeur. Il -n’avait jamais cru d’une foi bien enthousiaste à toutes les vertus de -ce nouveau métal. Il attendrait donc de voir s’il vivait encore pour -recommencer à se tourmenter. - - - - -IX - - -LE lendemain, en apercevant le viaduc, une appréhension étreignit le -cœur de M. de Villenoise. Il n’avait pas voulu le visiter auparavant, -et il ne prévoyait pas ce qui lui apparut. - -C’était une construction d’une légèreté extraordinaire. Au-dessus des -piles très hautes, le tablier courait, se dessinant de profil comme une -ligne presque dépourvue d’épaisseur, que soutenait une charpente fine, -découpée sur le ciel en guipure métallique. Des grilles à volutes, d’un -modèle tout à fait artistique, servaient de garde-fous. - -Le viaduc se divisait en trois travées: celle du centre appuyée sur -les deux piles émergeant des flots bleus de la Meuse; les deux autres -rejoignant les culées accotées au remblai de la voie. - -Sur le ciel matinal, d’une pâleur laiteuse, toutes ces lignes déliées -et hardies se dessinaient en noir. Mais, lorsqu’on approchait, l’œil -restait saisi par la nuance d’argent mat qui reluisait doucement dans -la fraîche lumière. Alors on pensait à quelque caprice de Sardanapale -moderne, on croyait contempler un gigantesque objet d’art, sculpté dans -un métal précieux. - -Sur les berges, à une assez grande distance, et là-haut, dans la -campagne, des groupes de gens étaient massés. Comme on venait -d’interrompre, par ordre de police, la navigation sur la Meuse, et qu’à -cent mètres, en amont et en aval, des barques étaient postées, montées -par des agents qui faisaient respecter la consigne, le bruit s’était -répandu qu’on allait essayer le pont. La foule aussitôt arrivait pour -voir, avec l’espoir inavoué d’une catastrophe. Mais des piquets de -soldats, disposés en cordons, arrêtaient les badauds. - -Le long de la voie ferrée, et sur le viaduc même, des messieurs -allaient et venaient. On regardait de loin respectueusement leurs -silhouettes. C’étaient des personnages importants, les directeurs de -plusieurs Compagnies, des fonctionnaires de haut grade, des ingénieurs -étrangers. Même on affirmait que le ministre des travaux publics venait -d’arriver de Bruxelles. - -Près d’un hangar, sur la rive gauche, des machines chauffaient. On -entendait leur souffle rythmé. Puis, tout à coup, elles vomissaient -à grand bruit des flots de vapeur, ou lâchaient un coup de sifflet -strident. L’une d’elles s’avança jusqu’à la culée du viaduc, et -l’on s’amusa de voir courir quelques-uns des gros personnages qui -discutaient sur le tablier d’un air entendu. Ils avaient cru, eux -aussi, que la machine allait passer, et ils ne se souciaient pas -de faire peut-être avec elle un plongeon dans la rivière. Mais la -locomotive évoluait seulement pour aller se placer à la tête d’un train -de marchandises. - -Cependant un monsieur très grand, que l’on disait être le constructeur, -vint crier quelque chose à l’entrée du pont. Et, de ses longs bras -levés, il faisait des gestes de rappel. Ce fut alors une retraite -générale, mais digne, avec les arrêts de quelques retardataires, qui -flânaient un peu comme pour montrer leur indifférence au péril. Tous -ces messieurs, enfin, se massèrent sur la rive gauche, en arrière de la -culée. - -A ce moment, malgré le désir de quelque effrayant spectacle, les cœurs -se serrèrent un peu dans la foule. Une machine siffla, si loin du -pont qu’on ne l’apercevait pas de la berge. Puis brusquement on la -vit accourir, accélérant sa marche, filant à toute vapeur. Quand elle -toucha le tablier du viaduc, elle s’emballa comme une bête affolée. -Dans un grand fracas de métal, elle passa comme un éclair. Puis le -tapage s’éteignit soudain sur l’autre rive, et elle disparut là-bas, -avant qu’on se fût rendu compte. - -C’était l’essai d’un minimum de poids avec un maximum de vitesse. Il -avait réussi. Quelques applaudissements éclatèrent dans la foule. - -Maintenant, ceux de la berge comptaient sur le passage immédiat d’un -train. Aussi furent-ils surpris de voir quelques-uns des messieurs de -là-haut descendre au bord de la rivière, s’embarquer dans un petit -bateau de promenade, et gagner le milieu du courant. Là, le cou tordu, -la tête levée, ils examinaient le viaduc. En même temps, des ouvriers -s’accrochèrent aux charpentes et voltigèrent entre les poutres de -métal, comme des oiseaux dans une volière. Alors, parmi les badauds, -les plus perspicaces instruisirent l’ébahissement de leurs voisines et -donnèrent l’explication de la manœuvre. - -On s’assurait si rien n’avait fléchi. - -Robert Dalgrand et Vincent de Villenoise étaient dans la barque avec -deux ingénieurs. Leur examen paraissait satisfaisant. Et les ouvriers, -qu’ils interpellèrent, ne remarquaient pas un craquement, pas une -défaillance dans ce faisceau de forces organisé pour une formidable -résistance. - -Quand Dalgrand remonta, il voulut prendre la conduite du train de -fourgons vides qui devait tenter l’épreuve après la locomotive isolée. - -Des officieux déclarèrent qu’on l’en empêcherait, fût-ce par la force. -Il sourit et céda. Nulle inquiétude n’existait en lui au sujet de cette -seconde expérience. Il préférait se réserver pour la troisième. - -Quelques messieurs remuants se portèrent alors vers la machine du train -en partance, afin de donner des poignées de main au mécanicien et de -lui promettre des récompenses. - -—Messieurs, je vous en supplie, s’écria Dalgrand, n’allez pas troubler -ce brave homme! - -Il prit seulement avec lui le directeur de la Compagnie, devant qui le -mécanicien se redressa, comme un sergent devant son général. - -—Tu sais ce que tu vas faire, Vanier? demanda son chef. - -—Oui, monsieur le directeur. - -—Tu as confiance en nous? Tu ne crains rien? - -—Oh! rien du tout, monsieur le directeur. - -—Eh bien, conduis-moi ça avec sang-froid, dit Dalgrand d’un air gai. -Pas de grande vitesse! Ne te crois pas sur la malle des Indes. - -—Soyez tranquille, monsieur... Trente kilomètres à l’heure, pas plus. -Le convoi de ma belle-mère, quoi! - -—Parfait! approuvèrent les deux messieurs, avec un sourire. - -Pourtant l’homme hésitait. - -—Pardon... excuse... mais je n’ai nul besoin d’être deux, pas vrai? Si -c’était un effet de votre bonté de me débarrasser de ce gaillard-là, -qui a quatre gosses au logis. - -Il se dérangea un peu et démasqua le visage noirci du chauffeur, qui se -dissimulait de son mieux. - -—Comment t’appelles-tu, toi? Qu’est-ce que tu fais là? dit le -directeur. - -—Oh! messieurs, supplia le pauvre diable, je ne veux pas déserter mon -poste. Ne me déshonorez pas! Laissez-moi sur ma machine!... - -Et il ajouta, d’une voix désolée: - -—Elle n’a jamais fait dix mètres sans moi. Et maintenant, si elle -court un danger, faut-il que ça soit juste à c’t’heure que je -l’abandonne?... - -On se taisait toujours. Il dit: - -—D’abord, on n’y gagnera rien. Si elle tombe à l’eau, je m’y jette -après. - -—Grosse bête! fit le mécanicien. Tomber à l’eau! Y a pas de danger! - -Pourquoi donc alors voulait-il que son compagnon descendît? L’illogisme -généreux de ce brave toucha le directeur et Dalgrand. Mais ils n’en -firent rien voir. - -—Allons, assez causé! dit le premier. En route! - -Et il donna de la main le signal du départ. - -La machine siffla,—un long sifflement modulé que le mécanicien lança -comme une fanfare. Puis le train s’ébranla, lentement d’abord... un peu -plus vite... Le directeur avait tiré sa montre. Il suivit des yeux le -tuyau de la machine, et quand ce tuyau fut normal à la première culée, -il regarda l’aiguille des secondes. Puis il compta: «Un... deux... -trois...» jusqu’à huit. Entre huit et neuf, le fracas métallique cessa. -Le train avait passé le pont. - -—Huit secondes deux cinquièmes... Trente kilomètres à l’heure. Ce -garçon-là n’a pas accéléré d’un mètre. Qu’en dites-vous, Dalgrand? - -Dalgrand ne dit rien. Mais le directeur, en se tournant vers lui, crut -lui voir les yeux humides. - -—Vous n’oublierez pas ce Vanier, n’est-ce pas, cher monsieur? fit -alors l’inventeur. - -—Vous serez là pour me le rappeler, mon cher Dalgrand. - -Robert eut un geste vers l’autre train chargé qui l’attendait, vers -l’effrayante masse qu’il allait conduire au pas sur son fin viaduc. -Mais il sourit et il dit bien vite: - -—Certes, je l’espère. - -Déjà, des mains saisissaient les siennes. On le félicitait. Des -ingénieurs remontaient de la berge. Le pont d’aluminium n’avait pas -bronché. Mais Robert écarta tout le monde, supplia qu’on ne lui fît -aucun compliment avant l’épreuve définitive. Ses yeux cherchaient -Vincent. Tout de suite son ami fut à côté de lui. - -Quand on sut que ces deux jeunes gens voulaient monter sur la -locomotive du train chargé, où l’inventeur lui-même tiendrait le rôle -du mécanicien, les protestations les plus véhémentes éclatèrent. Le -ministre, les hauts fonctionnaires, interposèrent leur autorité; -tous les autres, et ceux même qui voyaient Robert et Vincent pour la -première fois, les conjuraient, en termes dramatiques, prodiguaient -une sentimentalité phraseuse. Les deux amis demeurèrent inébranlables. -M. de Villenoise, debout sur la plate-forme de la locomotive, les -bras croisés, le dos appuyé contre un côté de l’abri, ne répondait -même pas. Dalgrand disait seulement de temps à autre: «C’est inutile, -messieurs... c’est inutile...» - -Enfin, comme on insistait vraiment d’une façon gênante, il cria: -«Prenez garde!...» Et, lâchant la vapeur, il lança un formidable coup -de sifflet. - -Naturellement il ne toucha pas au robinet de marche, car il y avait des -gens jusque sur la plate-forme de sa machine. Malgré cela, l’effet fut -magique. Les hauts personnages bondirent comme des lapins, reculèrent -pêle-mêle de chaque côté de la voie en se cognant les uns contre les -autres. - -Dalgrand les vit qui élargissaient encore la distance à droite et à -gauche. Alors il envoya un second coup de sifflet et, tout de suite -cette fois, mit le train en mouvement. - -On devinait, au souffle court et profond de la machine, le prodigieux -effort accompli par la bête de fer pour mettre en branle la masse -accrochée derrière elle. Le tender regorgeait de houille. A sa suite, -une seconde locomotive et un second tender représentaient un poids -semblable de quarante mille kilos. Puis venaient des wagons remplis -d’obus vides empruntés à une fabrique voisine, des trucs chargés de -pierres de taille, d’autres où s’empilaient des meules de fonte. Et -tout cela commençait à rouler lourdement avec des à-coups réguliers -dont la terre tremblait. - -Dalgrand avait exagéré la charge imposée par le préfet de police et par -la Compagnie. Il voulait une épreuve éclatante, irréfutable, d’où la -supériorité de l’aluminium sur le fer ressortît tellement immense, que -le vieux métal en fût du coup détrôné, relégué dans les musées parmi -les antiquailles, montré dans l’avenir comme le symbole de la force -brutale dont le maniement pénible avait écrasé les peuples. Tandis -que le véritable instrument de l’humanité affinée, savante, de cette -humanité de demain, au cerveau puissant, aux muscles grêles, c’était ce -métal brillant et léger, souple et fort, le plus abondant de la nature, -et dont un simple fil remplacerait les lourdes barres sous lesquelles -l’ouvrier actuel, l’esclave du fer, se courbe, suant et meurtri. - -C’était une bataille qu’il livrait, cet inventeur debout sur sa -locomotive,—une bataille dans laquelle, ainsi que tous les vrais -conquérants, il voulait vaincre ou périr. Et voilà pourquoi il avait -tout risqué. Le visage très pâle mais très ferme, l’œil fixe et tendu -à travers la vitre de l’abri, il regardait cette route argentée -qu’étalait devant lui le viaduc. Il l’atteignait d’une marche très -lente. Et ce minimum de vitesse, condition expresse de l’expérience, -lui laissait le temps de réfléchir. C’était son œuvre bien-aimée contre -laquelle il menait peut-être la destruction. Il pensait à elle plus -qu’à sa propre vie. Son beau viaduc, d’une légèreté si audacieuse, -d’un scintillement si doux sous le soleil! Quel effort il allait -réclamer de lui!... N’était-ce pas de la barbarie de lui demander cette -prodigieuse et inutile résistance? Maintenant, il se repentait presque -d’avoir amoncelé contre lui ce poids insensé... Non pas par défaillance -devant la mort ni par crainte de la défaite, mais par tendresse pour -sa création, qu’il risquait d’anéantir, et pour son idée, dont il -reculerait indéfiniment le triomphe. - -Le doute, maintenant, lui poignait le cœur. Et la pensée aussi de son -ami augmenta sa faiblesse. Robert se tourna vers Vincent. - -—Tu peux quitter la locomotive sans quitter le train, dit-il d’une -voix altérée. Descends et remonte dans un fourgon. Nous allons assez -lentement pour cela. Au premier craquement, tu fileras en arrière. - -Vincent sourit et secoua la tête. - -—On croirait que tu doutes de ton œuvre... Moi, je n’en doute pas, mon -ami. - -Robert ne lui répondit pas. La locomotive s’engageait sur le tablier -d’aluminium. Une vibration métallique s’éleva... Puis, bientôt, sous le -poids des wagons, cela devint un gémissement... ensuite une clameur. -Tout le pont criait sous l’écrasement de cette masse. Les oreilles de -Dalgrand bourdonnèrent. Et il ne savait plus ce qu’il entendait, si -c’était seulement la trépidation du métal, ou si c’était le craquement -des charpentes, l’éclatement des joints, le hurlement désespéré de son -œuvre qui se disloquait, s’effondrait... - -D’en bas, la foule des curieux regardait, immobile d’attente, avec des -faces blanches, des bouches ouvertes et sans souffle. Allait-on voir ce -frêle plancher s’ouvrir, et cette effrayante charge culbuter, tomber à -pic, crever le miroir paisible de la Meuse?... - -La machine maintenant, avec sa sinistre lenteur, atteignait le milieu -du pont. Sur le ciel, le dessin des wagons se profilait, difforme par -l’énormité et la bizarrerie des chargements. Un roulement assourdi -remplissait l’espace. Et chaque fois qu’un nouveau chariot suivait les -autres sur le viaduc, ce tonnerre s’enflait, devenait plus menaçant. - -Cependant, sous la progression de la masse noire et mouvante, la ligne -étroite du pont gardait sa rigidité. Et les sveltes X qui lui servaient -de soutiens s’alignaient toujours avec une netteté d’épure sur le fond -laiteux de l’atmosphère, sans la moindre déformation dans leur élégante -géométrie. - -Et lentement, lentement, la locomotive continua d’avancer. A présent, -elle soufflait plus fort... Elle semblait se lasser de traîner cette -effroyable charge, que le léger viaduc soutenait, sans un effort -apparent, dans la merveilleuse sécurité de ses lignes infléchies. -Quelques mètres seulement et la machine atteindrait la seconde -culée... Cette distance se rétrécit encore... Mais, avant d’arriver à -l’extrémité du pont, tout à coup la locomotive s’arrêta, comme pour -reprendre haleine, à bout de force, exhalant sa vapeur par petits -halètements successifs. Le train, maintenant, s’allongeait tout entier -sur le viaduc. Dalgrand l’immobilisait là, pour qu’il prolongeât sa -pression, et aussi pour infliger encore aux charpentes la secousse de -l’arrêt et du départ. - -Alors, dans le silence brusquement tombé, devant ce triomphe de -la science et de la volonté humaines, en face de ce drame que -l’ignorant même pressentait si grand sous sa simplicité apparente, -l’enthousiasme de la foule éclata. Du fond des berges, du haut des -talus, de la lointaine campagne, des applaudissements partirent, et des -acclamations, des hourrahs. Ces bruits, toutefois, sonnèrent grêles -et comme perdus dans l’amplitude de l’espace, qui les absorba, les -dispersa. - -Quand la machine repartit, de nouveau la foule se tut; mais sans -anxiété désormais, les nerfs détendus dans l’assurance du succès final. -On ne craignait, on n’attendait plus rien. Ce n’était qu’un train -qui passait. On le regarda machinalement s’éloigner jusqu’au dernier -fourgon, son disque rouge accroché en queue, ses fanaux allumés comme -pour un voyage véritable. - -Et lorsque, l’expérience achevée, il eut filé se garer sur la droite, -on ne vit plus, entre la rivière bleue et le ciel gris-perle, que le -dessin délicat du viaduc, d’une inflexible rigidité dans sa hardiesse -légère, tout en lignes et en espaces de clarté, devenu désormais -imposant, sous sa finesse aérienne, par tout le prestige de sa force. - -Là-haut, à l’écart, sur la plate-forme de la locomotive au repos, -Dalgrand et de Villenoise s’étreignaient à pleins bras. - -Mais, seul peut-être, l’inventeur entrevoyait l’importance de son -triomphe: l’aurore d’une ère nouvelle, l’avènement du métal de -l’avenir, et la défaite du fer,—de ce fer pesant et dur, d’un travail -si coûteux, si lent, dont le règne brutal a cessé de correspondre -aux conceptions ambitieuses et à l’impatiente activité de la pensée -humaine. - - - - -X - - -L’ÉMOTION éprouvée par M. de Villenoise au passage du viaduc le -laissait dans un état d’âme tout spécial. C’était un contentement de -lui-même qui le disposait à l’indulgence, et aussi une aspiration -vers le dévouement et le travail, très favorable à Sabine, et à sa -traduction de Manilius, plutôt négligée durant les derniers mois. - -D’ailleurs ses recherches d’érudition n’allaient plus lui suffire. Il -voulait s’adonner à une tâche plus utile, d’un esprit plus moderne et -d’une application plus immédiate. Depuis vingt-quatre heures, Vincent -roulait dans sa tête de vagues et grandioses projets. L’exemple de -Robert, l’ivresse d’héroïsme et d’ambition partagée avec ce vaillant, -lui communiquaient une exaltation extraordinaire. Comme il ne pouvait -accomplir nulle découverte scientifique ou industrielle, Vincent se -proposait d’en poursuivre quelqu’une sur le domaine philanthropique -et social. Désormais il ne se contenterait plus de rendre heureux -ses ouvriers. Le bien-être de ces braves gens ne devait pas dépendre -du bon ou du mauvais vouloir d’un patron. Il allait étudier la -question ouvrière avec eux, parmi eux. Il écrirait des livres sur ses -observations, sur ses essais. Il tâcherait d’apporter, lui aussi, -sa pierre à l’édifice de demain, d’être l’actif manœuvre qui gâche -le plâtre et soulève les fardeaux, au lieu du rêveur aristocratique -enfermé dans les songes élégants d’autrefois. Et, lorsqu’il se serait -passionné pour son œuvre, sans doute il oublierait sa plaie d’amour, -son mal égoïste. Comme avait dit Robert, qu’étaient-ce que ces infimes -tourments auprès des préoccupations dignes d’absorber les forces et -les pensées d’un homme? Puisqu’il se croyait attaché à Sabine par un -devoir, il allait se réconcilier avec elle. Mais ensuite, il espacerait -leurs entrevues, il rendrait leurs relations plus distantes. Car il ne -devait pas laisser les exigences et les nervosités d’une femme entraver -ses entreprises futures. Il n’avait plus d’amour pour elle, et il en -avait pour une autre... soit! Mais qu’importait au héros moral qu’il -voulait être! Sa conduite à venir était bien simple: il éliminerait -l’amour de sa vie. - -En proie à cette espèce de fièvre sublime, M. de Villenoise fit presque -sans en avoir conscience le trajet de Dinant à Paris, puis celui de -Paris à Villenoise. - -Le lendemain,—le jour même pour lequel il avait annoncé par dépêche sa -visite à Sabine,—il arriva dans son château à neuf heures du matin. -Il fit aussitôt seller sa jument Gipsy, tandis que lui-même se mettait -entre les mains de son valet de chambre. Après une toilette rapide, il -monta à cheval et se dirigea vers la villa de M^{me} Marsan. - -La route était longue, car il lui fallait traverser la forêt, et il -en avait bien pour trois quarts d’heure en se hâtant. Tout de suite, -il mit sa jument au galop, lui laissant développer la fougue que de -simples promenades au pas, entre les mains des piqueux, avait amassée -chez cette ardente bête, pendant l’absence de son maître. Gipsy, -fort étonnée qu’on ne lui demandât pas quelque acte préliminaire -d’obéissance par une sévère mise en main, s’en donnait à cœur joie, -secouant avec espièglerie les rênes abandonnées sur son cou. Elle -allait, à grandes foulées vigoureuses, tout enivrée de vitesse. Et M. -de Villenoise eut même ensuite quelque difficulté lorsqu’il voulut la -ralentir. Enfin il la remit au petit galop rassemblé, puis au pas. Un -soudain besoin de flânerie et de rêve l’avait pris comme il passait -près du «Salon des Fées». Il se rappelait sa dernière promenade en cet -endroit. La vision précise de Gilberte lui apparut, avec l’air dont -elle avait dit certains mots, la façon dont elle tendait ses mains sous -le filet d’eau de la cascade, et la tristesse avec laquelle ensuite -elle s’était détournée de lui. - -Il songea aussi à la singulière frayeur qui l’avait tout à coup rejetée -entre ses bras. Depuis, M. de Villenoise n’avait plus pensé à cet -incident. Ses gardes ne lui avaient révélé aucune présence suspecte à -l’intérieur du domaine. Ce domaine était clos d’ailleurs, mais d’un mur -assez bas, facile à escalader, et qui, par places, tombait en ruines. -Quelque rôdeur avait pénétré jusque-là, puis, craignant d’être surpris, -s’était caché parmi les broussailles. Et le pauvre diable n’avait pu -retenir un mouvement d’admiration qui avait écarté les branches lorsque -avait passé, si près de lui, l’adorable jeune fille... - -Malgré cette réflexion rassurante, les yeux de Vincent fouillaient -l’épaisseur du fourré, et sa main droite s’enfonçait, d’un geste un peu -nerveux, dans celle de ses poches qui contenait un revolver. - -Il suivait alors une allée tout à fait assombrie par la proximité de -la colline rocheuse. A un moment, cette allée, qu’un cheval pouvait -parcourir, mais qui n’était pas carrossable, longeait le chaos de -pierres, d’arbustes et de plantes grimpantes où s’indiquait la place -de l’ancien éboulement. Les blocs écroulés disparaissaient sous -l’envahissement des verdures. Un sentiment de solitude profonde et la -sauvagerie du site procuraient à Vincent un plaisir légèrement anxieux, -grâce auquel il oublia, durant quelques minutes, et ses souvenirs et le -but de sa course. - -Mais un détour du chemin le ramena dans une large avenue qui ondulait -presque jusqu’à l’horizon, par des alternatives de montées et de -descentes, entre le rideau sombre des futaies. Alors il mit Gipsy au -trot. Et il ne l’arrêta plus que devant la grille de la villa. - -Du bout de son stick, et sans descendre de cheval, il agita la -sonnette. De l’autre côté d’une pelouse, sur les marches du perron, -Estelle, la femme de chambre, apparut. - -Elle s’exclama: «Ah! monsieur!...» Puis, au lieu d’ouvrir, elle rentra -dans la maison, comme pour appeler quelqu’un ou prendre quelque chose. -Un instant après, elle revint, tenant entre ses doigts une lettre. - -M. de Villenoise, pris d’impatience et d’inquiétude, avait sauté à -terre, et secouait de nouveau la sonnette, cette fois à tour de bras. -Pourquoi Sabine ne paraissait-elle pas à une fenêtre?... Elle devait -l’attendre cependant. - -Quand il revit Estelle, il cria: - -—Mais, sapristi! Arrivez donc! - -Et avant qu’elle eût ouvert la bouche: - -—En voilà une idée de me faire poser à la porte!... Où est madame?... -Est-ce qu’elle n’a pas reçu ma dépêche? - -—Je demande pardon à monsieur, dit la femme de chambre. Je cherchais -cette lettre que madame m’a dit de remettre à monsieur dès qu’il... - -—Elle n’est donc pas là!... - -Vincent jeta ce cri avec un frémissement d’émotion où il y avait de la -joie et de l’angoisse. - -—Non, monsieur... Mais madame sera ici sans faute demain matin... - -—Ah! dit-il,—et ce fut la joie qui se dissipa pour ne plus laisser -que l’angoisse,—qu’est-ce qu’il y a donc? - -La femme de chambre, qui maintenant ouvrait la grille, expliqua que -madame s’était trouvée forcée de partir pour Paris... Une retouche -à un tableau qu’on emportait en Amérique,—ce qui ne souffrait pas -de retard. Madame avait été désolée, car, ayant reçu la dépêche de -monsieur, elle se réjouissait de le revoir. Mais elle l’attendrait -demain, et si monsieur voulait indiquer le moment de la journée... - -Vincent regardait Estelle, cherchant à lire sur le visage de cette -fille quelque chose qu’elle ne disait pas. Il trouvait tout cela -singulier. Et, par une contradiction bien humaine, il se vexait de -ce que Sabine eût fait passer une affaire quelconque avant la grande -affaire de le revoir et de terminer leur querelle. Il demanda: - -—Madame ne pouvait donc pas me faire prévenir à Villenoise? J’ai -voyagé toute la nuit... - -—C’était difficile, monsieur. Le château est loin, à pied... Madame -n’a que moi... Ou alors il aurait fallu rencontrer un garde... - -—Bon... Assez... interrompit M. de Villenoise. Tenez-moi mon cheval. -Inutile de le faire entrer à l’écurie. Je repars tout de suite. - -Il traversa la pelouse, monta les marches, entra dans le salon, pour -lire la lettre de Sabine loin des regards curieux d’Estelle. - -M^{me} Marsan lui disait ce qu’avait dit la domestique, mais en y -ajoutant des paroles tendres et désolées. Aucun reproche quant au -brutal aveu dont il l’avait foudroyée à Dinant. Point d’allusion, même -détournée, à Gilberte. Mais un pardon bien humblement demandé pour sa -propre démence, pour l’indiscrétion de son voyage et les excès de sa -jalousie. Voici comment elle terminait: - -«Ah! mon Vincent, j’ai trop souffert!... Je n’interrogerai plus ton -cœur! Je le bercerai s’il dort, je le consolerai s’il souffre, je le -panserai s’il saigne!... Que m’importera son secret, tant que je le -tiendrai doucement dans mes deux mains, ce cœur chéri, tant que tu ne -me l’arracheras pas. Et vois-tu, je t’aime trop, moi, je te défie de me -l’ôter!...» - -M. de Villenoise mit froidement dans sa poche le feuillet satiné -sur lequel s’étalait cette phraséologie. «Je crois à son amour,» -pensa-t-il. «Hélas! je n’y crois que trop... Mais jamais je ne croirai -à cette angélique tendresse... Ce baume délicieux qu’elle me promet, où -le trouverait-elle? Son orgueil et sa passion ne lui versent dans l’âme -que des torrents de lave. C’est de bonne foi qu’elle veut m’ouvrir le -paradis... Mais elle n’en a pas les clefs. Nous ne sortirons jamais de -cet enfer.» - -Il alla retrouver son cheval, sauta en selle, et dit à la femme de -chambre: - -—Saluez votre maîtresse de ma part. Elle peut compter sur ma visite -demain, vers la même heure. - -Puis il rendit la main à Gipsy et partit au petit trot. Il se sentait -plus nerveux qu’en venant. L’absence de Sabine lui causait une -irritation. Mais tout de cette femme l’agaçait à présent. Si elle se -fût trouvée là, il n’aurait pas manqué d’être agressif. Ah! misère!... -Il résolut de ne plus penser à elle, au moins pour aujourd’hui. Non... -pas à elle... mais pas à une autre non plus... Il poussa un grand -soupir. - -«Allons,» se dit-il, «je vais rentrer bien vite. Je déjeunerai -aussitôt. Puis j’irai faire un tour à l’usine. Et, dès cette -après-midi, je causerai avec quelques-uns de mes ouvriers. Je verrai -quelles sont leurs idées, leurs aspirations... Je prendrai les -premières notes pour mon futur travail.» - -Il arrivait dans l’allée sombre, voisine de ce qu’il appelait «le -Chaos». Comme tout à l’heure à cet endroit même, il se mit au pas. -L’ombre était exquisement fraîche dans ce coin sauvage. De légers -pépiements d’oiseaux, avec le ruissellement distant, cristallin, de -l’invisible petite cascade, rendaient plus profond le silence des -grands bois déserts. - -Tout à coup, Gipsy parut inquiète. Elle coucha les oreilles, dressa la -tête, avec un regard de côté vers les roches noyées de verdure. Puis, -brusquement, elle fit un écart. - -M. de Villenoise, par principe, l’obligea à une volte-face, et voulut -la ramener vers le massif dont elle avait semblé prendre ombrage. Alors -la bête se défendit, pointa. Étonné,—car une telle résistance était -rare,—le cavalier attendit que la jument eût posé les sabots de devant -par terre, et il allait la corriger avec ses éperons, lorsqu’un fait -dont il ne se rendit pas tout de suite compte se produisit. - -Ce fut à la fois le bruit d’une détonation et un tel choc dans le -côté droit de Vincent qu’il en vacilla sur sa selle. Aussitôt Gipsy -s’emballa. Comme M. de Villenoise venait de lui rendre toutes les rênes -parce qu’elle pointait, il ne put prévenir son élan affolé. Mais déjà -il comprenait qu’on venait de tirer sur lui. Par un effort désespéré, -il tâcha d’arrêter sa jument. N’y parvenant pas, il retourna la tête -pour surprendre quelque indice. Et, distinctement, d’un rocher sur un -autre, il vit le bond dangereux, presque invraisemblable d’audace, d’un -homme qui s’enfuyait. - -A quoi bon retourner, même s’il avait réussi à calmer Gipsy folle de -peur?... Un cheval ne pouvait suivre un homme dans ce chaos de pierres. -Et lui, Vincent, ne s’y engagerait point à pied. Il était blessé... Il -le sentait. A chaque foulée de sa jument, il croyait maintenant qu’un -poignard entrait plus avant dans son flanc droit. Sur sa culotte gris -clair, du sang coulait, que le vent de la course parfois éclaboussait -en pluie sur la robe dorée de l’alezane. - -M. de Villenoise voulut tirer son mouchoir pour boucher sa blessure. -Mais une faiblesse lui cassa les bras. Une sueur froide mouilla -ses tempes. Son cœur se crispa dans une mortelle angoisse. Puis -l’étourdissement s’accentua. Un bien-être survint. Le galop furieux -de Gipsy l’emportait comme dans un rêve... Qu’est-ce qui fuyait si -vite de chaque côté de son chemin?... Toute une foule éperdue qui se -précipitait... Où donc couraient ces géants dont les fronts touchaient -le ciel?... - -C’étaient les châtaigniers de la royale avenue dont Vincent, de ses -yeux troubles, distinguait la déroute vertigineuse. Par quel prodige -d’équilibre inconscient le malheureux restait-il à cheval?... Gipsy -galopait toujours, mais, la vue du château l’ayant rassurée, elle -ralentit un peu son allure. Dans le parc anglais, des jardiniers -aperçurent M. de Villenoise, couché sur l’arçon, la tête glissant -contre la crinière. L’un d’eux remarqua du sang. Ils coururent et -crièrent. Des gens les virent du château. On s’élança. Devant le -premier homme d’écurie qui se présenta, Gipsy s’arrêta net. Et ce fut -le piqueur, aidé d’un garçon jardinier, qui reçut dans ses bras M. de -Villenoise évanoui. - - * * * * * - -Lorsque Vincent rouvrit les yeux, il vit à côté de son lit le médecin -attaché à la cité ouvrière dépendant de son usine. - -—Ne vous inquiétez pas, monsieur, dit modestement ce brave homme. J’ai -téléphoné à votre docteur de Paris. Il est déjà en route et il amène un -de nos premiers chirurgiens. - -—Un chirurgien!... s’écria le blessé. - -—Oh! simplement pour extraire la balle que vous avez dans le côté. -J’ai déjà fait un sondage, et je crois pouvoir vous répondre qu’aucun -organe essentiel n’est atteint. - -—On a voulu m’assassiner! dit Vincent. Mais comment?... Pourquoi?... -Quel est cet homme? Je n’ai pourtant pas d’ennemis. Mes ouvriers -m’aiment... N’est-ce pas, monsieur? - -—S’ils vous aiment!... L’usine est sens dessus dessous... Il ne -faudrait pas que le gredin s’y montrât!... M. le directeur était ici -à l’instant. Mais il est parti pour empêcher les hommes et les femmes -d’accourir au château. - -—Ils voulaient venir, ces braves gens?... - -—Oui, et les femmes se disputent à qui vous servira de garde... Mais, -monsieur, il ne faudrait pas vous agiter. Vous serez bien raisonnable -de ne pas parler du tout. - -La recommandation se trouva inutile. Avant la fin de la phrase, Vincent -était tombé dans un nouvel évanouissement. - -Il n’en sortit que dans le délire et la fièvre. - -L’impossibilité de l’interroger rendait absolu le mystère dont -s’enveloppait l’attentat. Le Parquet, prévenu sur-le-champ, ouvrit une -instruction. Mais, comme les données étaient à peu près nulles, force -fut d’attendre que le blessé lui-même—si toutefois il ne mourait -pas—pût fournir les renseignements indispensables. - -A cause de la personnalité de M. de Villenoise, de sa situation, du -bien qu’il faisait, des sympathies venues à lui de toutes parts, cette -tentative d’assassinat mit en rumeur toute la province et occupa -l’attention de Paris. - -La blessure de Vincent était très grave. Plusieurs sondages n’amenèrent -pas la découverte de la balle. Pour ces douloureuses opérations, il -fallait endormir le blessé. Chaque fois, les médecins tremblaient qu’il -ne se réveillât pas. - -Lorsque Sabine revint chez elle le soir du crime, elle savait déjà -l’horrible chose. L’émotion des gens à la gare, une conversation -entendue en route, lui avaient appris ce qui se passait. Elle parvint -dans sa villa tellement défaite, que sa femme de chambre qui, par -hasard, ne savait rien encore, en fut épouvantée. - -—Préparez-moi vite un sac de nuit, dit la malheureuse femme, qui -haletait. Je vais à Villenoise, et je n’en sortirai que lorsqu’il sera -hors de danger. - -Elle ajouta plus bas: - -—Ou morte, s’il... - -Une convulsion d’angoisse lui coupa la parole. - -—Mais, dit Estelle, madame sait-elle qu’il est déjà dix heures? La -nuit est particulièrement sombre. Comment madame ira-t-elle par le bois? - -—Le bois!... murmura Sabine. (Elle trembla, secouée d’un -frisson.)—Oh! non... La voiture qui m’a ramenée de la gare m’attend. -Je tournerai la propriété et je remonterai par la grande avenue. - -Deux heures après elle entrait dans la chambre du blessé. - -Toute sa volonté se tendait pour donner l’illusion d’un calme factice. -Car elle trouvait là des médecins qui ne la connaissaient pas, et, si -elle leur paraissait devoir être, par sa présence, un danger pour le -malade plutôt qu’un secours, ces messieurs lui fermeraient la porte -sans cérémonie. - -Quand ils la virent, toute pâle, mais très ferme, d’une distinction qui -s’imposait, et d’une beauté si douloureuse, tout de suite et presque -sans paroles ils lui donnèrent la place qu’elle réclamait au chevet du -blessé. - -Dans cette chambre muette, où planait une si sombre angoisse, elle -aperçut une robe de femme qui se mêlait aux redingotes noires des -illustres praticiens et à celle, un peu râpée, du modeste médecin de -campagne. C’était une humble jupe grisâtre d’ouvrière. Une des femmes -de l’usine avait été bien heureuse et bien fière qu’on voulût accepter -ses services. - -—Allez, ma bonne, lui dit Sabine de cet air à la fois doux et altier -auquel les gens du peuple ne résistent pas. Vous pouvez vous retirer -maintenant. C’est moi seule qui soignerai M. de Villenoise. - -L’ouvrière s’éloigna, refermant la porte sur elle si doucement qu’on -ne l’entendit pas. Alors Sabine s’avança vers le groupe des trois -hommes, qui la regardaient avec une curiosité grave, non exempte d’une -bienveillance attendrie. - -—Le sauverez-vous? leur demanda-t-elle. - -Naturellement ils lui donnèrent de l’espoir. - -—Mais où donc l’a frappé cette balle? Je croyais qu’il avait seulement -la jambe cassée. - -—La jambe cassée, madame! Mais cela ne serait rien... Qui a pu vous -dire?... - -—Oh! personne... fit-elle précipitamment. - -Pour ce soir, il n’y avait plus rien à faire. Les docteurs se -retirèrent dans leurs chambres. Celui de Villenoise voulait veiller, -mais, devant l’attitude de Sabine, il comprit que son dévouement -deviendrait de l’indiscrétion. Ces messieurs, d’ailleurs, se -tiendraient prêts à répondre au premier appel. - -—Soyez tranquille, dit M^{me} Marsan. Je vous réveillerai plutôt sans -nécessité. - -Et l’ironie légère de sa bouche avait l’air de dire: «Ce n’est pas -votre sommeil qui me préoccupe.» - -Le valet de chambre de M. de Villenoise, Prosper, s’installa sur un -fauteuil dans la pièce voisine, après avoir fermé, sur l’ordre de -«madame», la porte de communication. - -La consigne des médecins était simple. Il fallait, autant que possible, -empêcher le blessé de se mouvoir. Une potion calmante, versée par -demi-cuillerées, à intervalles égaux, entre ses lèvres entr’ouvertes, -devait le maintenir dans une espèce d’engourdissement et mettre -obstacle aux frénésies de la fièvre. Dès la première heure du jour, -on ferait une nouvelle tentative pour extraire la balle, qui avait -contourné l’os iliaque et se trouvait sans doute vers la hauteur de -l’aine. - -Près de Vincent, Sabine resta seule. - -Elle vint à son lit et le regarda. En présence des autres, à peine -avait-elle osé fixer les yeux sur ce visage. Si elle l’avait vu -vraiment, qu’aurait-elle trahi de sa douleur ou de sa passion? -Maintenant elle le contemplait. Toute droite, dans une immobilité de -statue, elle tâcha de prolonger cet examen. Ce qu’elle voulait, c’était -enchaîner son propre cœur, en dominer le tumulte, se rendre compte de -la situation, et penser avant de sentir. - -Elle ne put pas. Le spectacle était trop poignant. Sabine glissa sur -ses genoux, baisa la main du blessé qui pendait contre les couvertures, -se cacha les yeux avec cette pauvre main brûlante et inerte. Alors des -sanglots lui montèrent à la gorge. Longtemps elle pleura, étouffant -dans les draperies soyeuses sa convulsive douleur. Parfois sa tête -oscillait comme secouée d’un vertige d’angoisse voisin de la démence. -Puis elle s’immobilisa, le front enseveli,—apaisée peut-être par un -évanouissement... peut-être clouée là par quelque méditation terrible. - -—Les arbres se sauvent... Ils se sauvent!... Arrêtez-les!... Ils m’ont -tué!... Oh! les assassins!... - -Ces cris de délire, en éclatant au-dessus de Sabine, la rappelèrent à -elle-même. Elle bondit sur ses pieds, juste à temps pour que le valet -de chambre, attiré par la voix de son maître, ne la surprît pas dans -son étrange prostration. - -M. de Villenoise était sur son séant, la figure enflammée, le bras -tendu, les yeux dilatés d’effroi. Sabine le trouva plus navrant à voir -que tout à l’heure sous son masque blême de mourant. Elle perdait la -tête. - -—Courez, dit-elle à Prosper, courez... Réveillez les docteurs! - -Mais Prosper commença par saisir à bras-le-corps le buste de son -maître, tant il craignait un élan hors du lit. Le brusque appui des -pieds sur le sol pouvait tuer le blessé. - -—La potion... dit le domestique. Est-ce l’heure? - -Sabine courut au flacon, saisit la cuiller. Elle n’avait pas donné la -potion à temps!... Voilà pourquoi l’accès avait eu lieu. L’heure?... -Qu’en savait-elle?... Il y avait très longtemps peut-être... Grands -dieux! Qu’avait-elle fait?... Elle n’osait avouer sa négligence à ce -valet, plus attentif qu’elle-même. Si les médecins se doutaient de sa -faute, on l’empêcherait de soigner Vincent!... - -Toute tremblante, elle approcha la cuiller des lèvres du blessé. -Celui-ci continuait à divaguer, à se débattre, parlant toujours de -cette fuite des arbres, son pauvre cerveau ravagé par cette galopade -fantastique, par cette effrénée déroute glissant éperdument à sa droite -et à sa gauche. - -—Mais non... Il n’y a pas d’arbres... Que monsieur ne s’inquiète pas -comme ça... Monsieur est tranquillement dans son lit, disait Prosper -avec douceur. - -Le contact frais de la cuiller apaisa un instant le blessé, qui aspira -les quelques gouttes avec délices. - -—Encore... A boire!... murmura-t-il. - -Sabine lui donna un peu d’orangeade. Alors Vincent retomba sur ses -oreillers. Il s’agita encore un instant, murmura des mots entrecoupés, -mais sans violence. Et, un quart d’heure plus tard, après une seconde -cuillerée du calmant, il s’immobilisa de nouveau, tout épuisé, -avec cette rigidité du visage, ces prunelles noyées sous les cils -entr’ouverts, cet amincissement des narines, cette détente et cette -pâleur des lèvres, qui, tout d’abord, avaient tant impressionné Sabine. - -Le valet de chambre se retira. Et, durant le reste de la nuit, -M^{me} Marsan ne manqua plus de donner la potion avec régularité. -Elle ne pleura plus. A partir de cet instant, elle remplit sans -émotion apparente, sans interruption, sans lassitude, son rôle de -garde-malade. Elle conquit cet absolu sang-froid que montrent dans -certaines occasions, et parfois avec continuité, les gens extrêmement -nerveux, sang-froid produit moins par la domination que par la tension -excessive de leurs nerfs. - -Le lendemain, toutefois, elle n’osa pas insister quand les docteurs lui -interdirent absolument d’assister à la tentative qu’ils allaient faire -pour l’extraction de la balle. - -Ce fut une heure de suprême angoisse. - -Les minutes en furent si lentes, que la malheureuse femme, à la fin, -ne put tenir en place. Fuyant les chambres où elle suffoquait, elle -descendit des escaliers, traversa des salons qu’elle ne connaissait -pas, où jamais elle n’avait mis les pieds, et, tout à coup, se trouva -sur une terrasse. Des degrés de pierre descendaient à droite et à -gauche, avec des rampes qui s’arrondissaient. En face, l’immense avenue -de châtaigniers s’étendait, dans la somptuosité royale de sa largeur -sablée, de ses hautaines verdures. Et, tout de suite, ce qui surprit -Sabine, ce fut de voir, au milieu de cette avenue, la tache noire et -mouvante d’une voiture qui accourait à toute vitesse. - -Son cœur se serra. Elle eut peur que quelque parente de M. de -Villenoise, inconnue d’elle-même, ne vînt lui prendre sa place au -chevet de cet être qu’elle seule saurait arracher à la mort... O -Dieu! si c’était Gilberte!... Si vraiment il s’était fiancé à la -jeune fille!... Si celle-ci avait le droit de venir le soigner!... -Eh bien, quoi?... Elle la chasserait!... Elle lui crierait qu’elle -est la maîtresse de cet homme... Elle lui dirait... Ah! les paroles -lui viendraient assez vite... Des paroles telles que cette enfant -comprendrait qu’on ne lui volait pas, à elle, Sabine, l’amant qu’elle -adorait!... - -La voiture atteignit le perron, s’arrêta... Un homme sauta à terre. -Sabine, saisie, mit quelques secondes à le reconnaître... C’était -Robert Dalgrand. - -Il s’élança sur les degrés. Alors elle eut comme un mouvement de -terreur, de recul... - -Mais lui, resté sous l’impression de la soirée de Dinant, lui qui -voyait en elle la femme de son ami, et qui constatait sur ce visage -toute l’agonie de douleur qu’elle traversait, n’eut qu’un geste -d’ardente sympathie. Il tendit les deux mains, il s’écria: - -—Ah! chère madame... - -Elle s’avança, presque en chancelant. Et ce fut les bras que maintenant -Robert lui ouvrit, car elle défaillait. Il dut la soutenir, tandis -qu’elle gémissait: - -—Ah! c’est trop affreux!... C’est trop affreux!... - -Robert jeta un grand cri: - -—Vincent est mort!... - -—Non, non!... fit-elle en se redressant tout à coup. Oh! non!... oh! -ne dites pas cela... - -Puis, quand elle se fut un peu remise, elle ajouta: - -—On est en train d’extraire la balle... C’est une opération cruelle... -Les docteurs ont dû l’endormir...—Elle gémit de nouveau:—Oh!... Et -ils ont si peu d’espoir!... - -—Alors, dit Robert, je ne peux pas le voir... Il faut attendre... -Pauvre, pauvre ami!... - -Tous deux rentrèrent, montèrent au premier étage, s’avancèrent à pas -étouffés jusqu’à la porte de la chambre. Là, Prosper se tenait en -faction. Personne encore n’avait reparu. Aucun son ne sortait de la -pièce. - -Robert entraîna M^{me} Marsan dans le cabinet de travail. - -—Quelle est votre idée sur ce crime? lui dit-il à brûle-pourpoint. -Moi, j’ai une conviction que rien ne m’ôtera de la tête. - -Il la regardait avec cette expression intense et dure qu’ont les gens -en proie à des pensées tragiques. Les paupières de Sabine palpitèrent -et se baissèrent sous ce regard. Le peu de sang qui colorait ses lèvres -disparut. - -—Vous avez une conviction?... murmura-t-elle. - -—Oui. - -Elle prononça d’une voix éteinte: - -—Eh bien... dites... - -Il hésita. - -—Cela m’est difficile... à vous... madame. J’espérais que, vous-même, -d’abord, vous me mettriez sur la voie. - -—Moi?... cria-t-elle... Moi?... Mais qu’est-ce que je puis savoir?... - -Elle s’animait, parlait plus haut. - -—Moi qui l’adore!... Moi qui me tuerai s’il meurt!... Que voulez-vous -dire?... Comment connaîtrais-je son assassin?... - -—Chère madame, dit Robert très doucement en lui prenant la main, ne -vous faites pas tant de mal... Calmez-vous... J’ai tort de vous parler -de cela maintenant... - -Il la berçait de ses paroles comme un enfant malade. Sous la caresse de -son accent, Sabine parut sortir d’un cauchemar. Elle passa la main sur -son front, tourna vers le jeune homme des yeux surpris et craintifs. -Puis elle eut un rire nerveux. - -—Ah! ah!... c’est vrai... Je suis là qui m’excite... Je suis folle... -Je ne sais pas ce que je dis... Mais parlez, vous. Qu’est-ce que vous -croyez donc?... - -Maintenant, tandis qu’il voulait détourner la conversation, éviter ce -terrible sujet, c’était Sabine qui le pressait de lui découvrir ses -soupçons. - -—En qui auriez-vous confiance, si ce n’est en moi? lui disait-elle. -Que supposez-vous?... Une vengeance, n’est-ce pas?... Un ouvrier -renvoyé de l’usine?... - -Robert secoua la tête, avec un air de dire: «C’est plus grave encore -que cela.» - -Alors Sabine lui serra le bras d’une étreinte qui, même sur ses muscles -puissants, creusa une trace douloureuse. - -—Ah! s’écria-t-elle, parlez donc! Vous voyez bien que vous me -torturez!... - -Dalgrand ne devait réfléchir sur cette conversation que plus tard. - -—Vous le voulez? dit-il. Je regrette d’avoir commencé. Je pensais -que mon idée serait peut-être la vôtre et que vous me comprendriez -à demi-mot. Puisque vous ne la soupçonnez même pas, je crains les -réflexions qu’elle va vous suggérer. Ma conviction est que notre -malheureux Vincent... (il s’arrêta encore) a eu la folie... de -vouloir... de... enfin d’attenter lui-même à ses jours. - -Le saisissement de Sabine fut tel qu’elle en demeura muette, les yeux -effarés, ne comprenant pas. - -—Un suicide... murmura-t-elle enfin. Lui, se suicider... mais pourquoi? - -Dalgrand rougit comme une femme. «Elle ne soupçonnait pas l’état de son -cœur!» pensa-t-il. - -En effet, Sabine en ignorait les combats, tout en se dévorant de -jalousie à cause de Gilberte. Elle croyait que Vincent amoureux -suivrait simplement sa passion, comme elle-même l’aurait fait s’il eût -été possible qu’elle en aimât un autre. - -—Il avait des idées noires, expliquait vaguement Robert. Là-bas, en -Belgique, il n’est venu essayer le viaduc avec moi que dans l’intention -de risquer sa vie... - -—En Belgique... Risquer sa vie!... Il n’y allait donc pas pour?... - -—Madame!... dit Robert qui se leva, effrayé par l’expression -d’égarement que prit le visage de Sabine. - -—Mais... disait-elle, alors... C’est horrible!... C’est horrible!... - -Elle s’évanouit. Les médecins entraient. Robert, dans l’émotion et -l’embarras de sa position singulière, avec cette femme entre les bras -et ces messieurs qui le considéraient avec étonnement, n’eut pas la -notion juste des choses. Il ne savait plus après quelles paroles Sabine -avait perdu connaissance, et ne garda aucune appréciation exacte de -cette scène. - -—Messieurs, je suis Robert Dalgrand, le meilleur ami de M. de -Villenoise. Madame s’est trouvée mal parce que j’ai risqué l’hypothèse -d’une tentative de suicide... Le malheureux avait des chagrins... Mais -quel est au juste son état?... Je vous en supplie, dites-moi toute la -vérité! - -—Un suicide?... répéta le grand médecin de Paris avec un air de -surprise et de doute. Et il regarda le chirurgien. Celui-ci hocha la -tête, eut un grave sourire. - -—On ne se suicide pas en se braquant un revolver sur la hanche. Ou -alors ce n’était pas sérieux. - -—Messieurs, interposa le médecin du pays, notre blessé, dans un court -instant de connaissance, m’a parlé d’un homme qu’il avait vu s’enfuir. - -—Mais comment va-t-il?... Puis-je le voir?... Parlez... supplia -Dalgrand. - -Aussitôt ces messieurs lui donnèrent de l’espoir. Ils avaient enfin -extrait la balle. On l’avait retrouvée moins profondément qu’on ne -craignait, mais dans une direction imprévue. Le choc contre l’os -iliaque avait amorti la vitesse du projectile, qui n’avait pas pénétré -dans l’intestin, mais avait effleuré le péritoine. Une péritonite -localisée en résultait, dont le blessé pouvait certainement guérir, -mais que la moindre aggravation rendrait générale et sans doute -mortelle. - -—Ah! dit Sabine qui reprenait ses sens, il vivra!... C’est moi qui le -soigne... Aucune complication n’est à craindre. - -—Si vous n’êtes pas surprise par des faiblesses comme celle-ci, -madame, dit un des médecins avec douceur. - -—Non, non... Pas de danger!... fit-elle. - -Et, avant qu’on essayât de l’arrêter, elle glissa hors de la chambre. - -—Il faut la laisser faire, prononça le chirurgien. Des sentiments -comme ceux-là accomplissent plus de miracles que nos bistouris. - -—Et moi? demanda Robert. Puis-je aller le voir? - -—Pas encore, monsieur. M. de Villenoise est affaibli par l’opération -et étourdi par les anesthésiques. La moindre agitation serait -dangereuse. Ayez un peu de patience. Avant la fin de la journée, nous -lèverons sans doute la consigne. - - - - -XI - - -UNE des premières données, en même temps qu’une des premières surprises -du magistrat chargé d’instruire l’«affaire de Villenoise», fut le -faible calibre de la balle. Elle sortait évidemment, non d’un fusil, -ni même d’un pistolet de combat, mais d’un petit revolver de poche. -L’instrument du crime n’était donc pas l’arme d’un assassin vulgaire. -On pouvait à peine admettre que ce fût celle d’un homme décidé à tuer. -L’examen de cette balle tendait à détruire l’hypothèse d’une vengeance -d’ouvrier éconduit. D’ailleurs aucune expulsion ne s’était produite -à l’usine depuis une longue période de temps. La popularité dont y -jouissait M. de Villenoise rendait la supposition plus improbable -encore. - -L’agression n’était pas non plus le fait d’un voleur. Moins encore -celui d’un braconnier—qui aurait tiré un coup de fusil. Ayant éliminé -ces diverses catégories de criminels possibles, le juge d’instruction -se sourit finement à lui-même: sans nul doute il se trouvait en face -d’un drame passionnel. - -Comme le blessé ne pouvait encore subir un interrogatoire, le magistrat -fit venir Dalgrand et le questionna sur la femme, ou _les_ femmes qui -jouaient un rôle dans la vie de M. de Villenoise. - -—Je suis à même de vous renseigner très exactement sur ce point, -répondit l’inventeur. Mon intimité avec M. de Villenoise est telle que -je connais non seulement sa situation amoureuse, mais ses projets et -ses moindres pensées à ce sujet. Depuis six à sept ans, il est lié avec -M^{me} Sabine Marsan, que vous voyez à son chevet, et qui ne vous a -fait nul mystère de cette liaison. La douleur de cette pauvre femme, -le dévouement de ses soins envers mon ami, témoignent d’une tendresse -dont je connaissais déjà toute l’étendue. Il n’y a pas huit jours, -nous avons passé ensemble, à Dinant, une soirée des plus cordiales. -Leur affection réciproque semblait plus étroite que jamais. Pour tout -dire, j’ai des raisons de croire que M. de Villenoise était décidé à -régulariser la situation et que le mariage était prochain. Eh bien, -cette femme qui l’adore, qui allait porter son nom, est la seule femme -qui existe dans la vie de M. de Villenoise... - -Robert allait continuer. Il s’arrêta. - -—Vous semblez faire une restriction, monsieur, insinua le juge. - -—J’ai dit: dans sa vie, reprit Robert. Je n’ai pas dit: dans son cœur. -Mais il s’agit d’un mystère si délicat... - -—Cependant, monsieur... Dans l’intérêt de l’instruction... - -—Oh! cela n’importe en rien à l’instruction, monsieur. La pure jeune -fille à qui je pense ignore le rêve passager qu’elle a fait naître. Et -d’ailleurs (il sourit avec attendrissement) elle n’est pas de celles -qui tuent. Jamais elle n’a touché un revolver. - -Il y eut un instant de silence pendant lequel le juge se demanda s’il -insisterait. La physionomie de Dalgrand l’en découragea. Il reprit: - -—Connaissez-vous, monsieur, toutes les particularités de l’existence -que mène M^{me} Sabine Marsan? M. de Villenoise n’a-t-il aucun rival? - -—J’en donnerais volontiers ma parole d’honneur. Mais ceci est une -certitude exclusivement morale. Vous avez toutes les ressources de -l’enquête... - -Lorsque l’entretien fut terminé, Robert sortit avec un soupir de -soulagement. Ces secrets d’amour étalés, cette nécessaire mais brutale -analyse, le froissaient. Il songeait à Gilberte. Il s’émerveillait -d’avoir tout récemment découvert le prodige d’héroïque pudeur qu’est -parfois le cœur d’une jeune fille. - -La veille, il avait vu sa belle-sœur. Après avoir serré la main de son -ami sans que celui-ci l’eût reconnu, Robert était aussitôt retourné à -Paris pour donner des nouvelles à sa famille. - -Oh! dans quelle tragique mais tout intérieure et invisible angoisse -elle l’attendait, la pauvre enfant amoureuse!... Comme eux tous, -elle avait appris le malheur par les journaux; elle s’était déchiré -le cœur à toutes les phrases contradictoires et incohérentes du -fait-divers. Vincent était-il vivant ou mort? De quelle gravité était -sa blessure?... Impossible de le savoir au juste. Aussi c’est à cause -d’elle surtout que Robert s’était jeté dans le dernier train du soir, -pour lui sauver l’horreur de l’incertitude pendant toute une autre nuit. - -Elle n’avait pas de confidente, personne sur l’épaule de qui sangloter -sa peine. Trop fière ou trop chaste, elle n’avait murmuré dans -nulle oreille son gracieux rêve d’amour. Sa sœur elle-même ne s’en -doutait pas. Et Robert, qui l’avait deviné,—plus par Vincent que -par elle-même,—voyant ce rêve impossible, n’en avait rien dit à -Lucienne. La tendre complicité d’une sœur entretiendrait le mal au -lieu de le guérir. Le silence et l’ignorance valaient mieux autour de -Gilberte. Mais comme il la plaignait maintenant!... Quelle compassion -l’emportait, lui pourtant l’homme raisonnable et fort, l’inventeur -audacieux, le grand garçon rudement musclé, vers ce pauvre petit cœur -muet! - -Quand il la vit, si maîtresse d’elle-même, si simplement héroïque, -avec son visage d’enfant, assise à côté de son père, penchée sur sa -tapisserie, l’aiguille seulement un peu flottante entre ses doigts -tremblants, il perdit tout à coup le bel orgueil qui le grisait depuis -le passage du viaduc. «Elle!...» se dit-il, «mais elle aurait ri, à -côté de moi, sur la locomotive! Risquer sa vie! Qu’est-ce à côté de -ce qu’elle éprouve! Et de quelle mystérieuse pureté d’âme procède la -fermeté qu’elle déploie!» - -Il décrivit l’état de M. de Villenoise, atténuant ce que la situation -présentait encore de dangereux. Mais à quel point ne fut-il pas -déconcerté, lorsque Gilberte, levant ses beaux yeux bruns de sa -tapisserie, prononça, d’une voix un peu chevrotante: - -—Pauvre jeune homme!... Qui est-ce qui le soigne?... Il n’a pas de -mère, pas de sœur à son chevet!... Et les soins des étrangers, des -mercenaires... - -Elle n’acheva pas. Décidément les mots se brisaient d’une façon -embarrassante. - -—Mais, dit Lucienne, il a Robert. - -—Oh! s’écria Gilberte avec vivacité, Robert est ici. Demain seulement -il retournera... Et pendant toute cette longue nuit, dans le moment le -plus dangereux... - -Dalgrand prit alors un parti. Ne devait-il pas à cette enfant la -vérité, si dure qu’elle fût? - -—Ne vous tourmentez pas trop, mes petites, prononça-t-il,—s’adressant -à sa femme autant qu’à sa belle-sœur,—Vincent possède, au contraire, -la meilleure, la plus dévouée des garde-malades. Même pour vous, je ne -l’aurais pas quitté, si je ne l’avais laissé en bonnes mains. - -Lucienne devina tout de suite. D’un sourire malicieux elle riposta au -regard expressif de Robert, puis elle cligna des yeux en lui montrant -Gilberte. Il ne fallait pas en dire trop long devant la jeune fille. - -Celle-ci cependant questionnait, curieuse et instinctivement troublée: - -—Quelle est cette femme qui le soigne? - -—Une dame que vous ne connaissez pas, petite sœur. - -—Une de ses parentes, alors? - -Robert eut un: «Oui...» prolongé, assez équivoque. Il avait été sur le -point de trancher net, de dire: «C’est, je crois, sa fiancée.» Mais, -d’abord, il n’en avait pas le droit. Puis il craignit que le remède ne -fût pire que le mal. Comment la pauvre fillette, déjà toute secouée -d’inquiétude, supporterait-elle un semblable coup? - -Ses ménagements masculins n’atténuaient rien du tout. Il en avait trop -dit, comptant sur l’ignorance de la jeune fille. Mais cette ignorance -n’est que relative. Que de notions flottantes, émanées des causeries -même les moins risquées, des lectures même les plus avouables, et -de l’éducation littéraire même la plus restreinte, sans compter les -indiscrétions, les hasards, viennent se condenser dans ces petits -cerveaux! La curiosité les aiguise, la nature les éclaire. Et tout -cela les emplit d’une vérité à demi fausse, grossie ou diminuée, -mais déformée toujours, pire pour certaines natures que la réelle -connaissance des choses. - -Gilberte pressentit tout de suite que la femme qui avait ce bonheur -inouï de soigner Vincent, c’était sa rivale à elle-même. Toutefois, -malgré les craintes de Robert, elle en éprouva presque du soulagement. -Car elle s’était crue simplement dédaignée du jeune homme, et elle -avait eu la douleur de penser qu’il s’était joué d’elle comme d’une -fillette sans importance. Mais s’il était lié ou engagé ailleurs, -peut-être avait-il une excuse. Peut-être même... Une divination d’une -justesse extraordinaire éclaira ce cœur d’innocente. Elle comprit -certaines expressions de tristesse, certaines paroles inexplicables, -remarquées chez M. de Villenoise... Un roman plus flatteur et plus -doux se substituait peu à peu à son amère aventure. Pourtant ce qui ne -renaissait pas, ce qui ne renaîtrait jamais, c’était l’espoir. Quels -qu’eussent été les combats de Vincent, ils se termineraient maintenant -en faveur de cette femme assise à son chevet. Quel indestructible -lien que de mortelles souffrances atténuées par des mains légères! -Comment détourner son amour et ses regards d’un visage qu’on a vu -infatigablement auprès de soi durant les longues nuits fiévreuses? -Pauvre Gilberte, qui n’avait à donner que le sentiment intraduisible et -muet, enchaîné sous les triples barrières de la fierté, de la pudeur et -de la bonne éducation! Elle qui n’avait pas même le droit d’entrer dans -la chambre du blessé, de lui offrir une cuillerée de potion, de relever -ses oreillers sous sa tête douloureuse!... Comment aurait-elle pu se -faire aimer?... - -C’est à tout cela qu’elle songeait en tirant ses aiguillées de laine. -Robert et Lucienne s’étaient retirés. En relevant la tête, Gilberte -s’aperçut que le général s’était endormi dans son fauteuil, un livre de -stratégie glissé sur ses genoux. - -Alors la jeune fille laissa monter du fond de sa poitrine le long -sanglot silencieux qui l’étouffait depuis longtemps. Puis, une à une, -sur sa tapisserie, des larmes lourdes et désespérées tombèrent... - - - - -XII - - -VINCENT avait repris toute sa connaissance. Le danger semblait conjuré. -Il ne restait plus au malade qu’une extrême faiblesse. - -Un matin, Robert lui dit, en montrant Sabine qui, la tête renversée sur -le dossier d’une bergère, laissait ses yeux se fermer de lassitude: - -—Sais-tu bien ce que tu dois à cette adorable femme? - -Le regard encore lourd et indécis de Vincent suivit le geste de son -ami. Il considéra un instant Sabine. Et, comme ses nerfs n’avaient pas -repris leur solidité, tout de suite ses cils se mouillèrent. - -—Voyons, dit l’inventeur, ce n’est pas la peine de t’émotionner non -plus. - -—Si... murmura M. de Villenoise. Car j’ai été injuste envers elle... -J’ai été cruel... Je l’ai fait souffrir... - -—Ah! bien, si tu te mets à dire des bêtises, fit Robert, je vais -t’interdire de parler. - -—Tu ne sais pas... reprit le malade. - -—Je ne veux rien savoir, interrompit l’autre gaiement. - -Mais de Villenoise, avec un léger effort que lui coûtaient encore les -phrases un peu longues, insista: - -—Elle a été si bonne!... si patiente!... toute changée... Jamais je ne -l’avais vue ainsi... D’une telle douceur... Et pas la moindre allusion -pénible, pas un reproche... - -—Allons, dit Robert, préoccupé de la fatigue visible de Vincent, -tais-toi... Moi, d’abord, j’ai apporté du travail. Je vais prendre des -notes. - -Il se carra dans son fauteuil, ouvrit un livre, fit sortir la mine de -son porte-crayon, et se mit à lire. De temps en temps, il s’arrêtait -pour inscrire des signes dans les marges. - -La tête tournée sur ses oreillers, blancs comme son propre visage, M. -de Villenoise regardait toujours Sabine. - -La pauvre femme, brisée de fatigue, s’était endormie pour de bon. Et, -dans le ravage de sa beauté défaillante, se lisait la véritable étendue -de son dévouement. Car elle était à l’âge où le moindre excès, la -moindre imprudence, le plus léger surmenage précipite le déclin d’une -jeunesse qui va disparaître. Elle surtout, si effrayée par la crise -fatale, si hantée par cette idée qu’avec chaque parcelle évanouie -de ses charmes s’évanouissait une parcelle d’amour dans le cœur de -Vincent, elle ne pouvait ignorer le travail destructeur des nuits sans -sommeil. Trop clairvoyante sous ce rapport, et prenant d’ordinaire -tant de soin de son teint, l’abritant si volontiers de la grande -lumière, l’entretenant par d’ingénieux artifices de toilette qu’elle ne -pouvait pratiquer à Villenoise, comment avait-elle trouvé le courage -d’un irréparable sacrifice? Et maintenant que Vincent allait mieux, -maintenant qu’il discernait et jugeait tout, elle osait s’approcher de -lui dans la dure clarté de l’aube, après les heures mortifiantes d’une -longue veille. Parce que, dans cette délicate convalescence, les plus -grandes précautions étaient indispensables, et qu’elle ne voulait pas -confier son cher malade, fût-ce pour un instant, à d’autres mains. - -M. de Villenoise avait, dans sa nature nerveuse et fine, assez de côtés -féminins pour apprécier ce qui, aux yeux d’autres hommes, fût resté -inaperçu, ou même eût fait tort à Sabine. Un amant moins sentimental -aurait éprouvé peut-être un regret voisin du détachement à contempler -ce pauvre visage dont il eût été l’involontaire bourreau. Tandis que -jamais, dans tout son éclat, la beauté de Sabine n’avait remué Vincent -comme en ce moment le remuaient les meurtrissures du teint et des -traits, le bistre des yeux, l’amaigrissement des joues, et les menues -griffures des rides sur cette figure endormie. - -«Pauvre chère créature!» pensa-t-il. «Elle m’a sauvé la vie... Moi, -j’avais brisé la sienne!... Et à quel prix m’arrache-t-elle à la -mort?... Au prix de ce qu’une femme a de plus précieux,—surtout à son -âge,—sa beauté. Et cela lorsque je venais de lui avouer brutalement -mon amour pour une autre!...» - -Robert, qui leva les yeux de son livre, devina en partie les pensées de -Vincent. - -—Eh bien, lui dit-il, que comptes-tu faire? - -—L’épouser, répondit M. de Villenoise. - -A ce moment le médecin entra. Le mouvement de cette entrée réveilla -Sabine, qui vint écouter anxieusement les observations faites par -l’homme de science. - -—Je trouve un peu d’excitation, prononça celui-ci. Le pouls était -meilleur hier. - -Et, se tournant vers M^{me} Marsan: - -—Le juge d’instruction est en bas. Il désire interroger M. de -Villenoise le plus tôt possible. Mais je ne suis pas assez content de -mon malade aujourd’hui. Je vais demander qu’on remette cela à demain. - -—Docteur, je vous en prie!... s’écria Vincent d’une voix presque -forte. Faites-le entrer. J’ai si peu de chose à lui dire que cela ne me -fatiguera pas. - -Le médecin hocha la tête. - -—Mais, reprit nerveusement le blessé, vous ne savez donc pas que c’est -ce mystère qui me fait mal!... On a voulu ma mort... On la veut encore -peut-être... - -—Votre mort!... s’écria Sabine. - -Elle haussa les épaules. - -—Mais, quelques centimètres plus bas, cette petite balle vous eût fait -à la jambe une blessure insignifiante! Est-ce bien sûr qu’on ait voulu -vous tuer? - -Un silence étonné accueillit cette exclamation. M^{me} Marsan se força -de rire et ajouta très vite: - -—C’est vrai!... Il se met martel en tête. Ne faut-il pas le remonter -un peu? - -—Docteur, laissez venir le juge, insista Vincent. - -Le médecin se pencha de nouveau vers son malade. Mais Robert continua -de regarder Sabine, qui, elle-même, regardait M. de Villenoise. Et tout -à coup—il ne sut pas pourquoi—l’inventeur eut dans l’oreille comme -l’écho des paroles échangées entre lui et M^{me} Marsan, le lendemain -du crime, dans le cabinet de travail. Pourquoi repensait-il à cette -conversation? Peut-être parce que Sabine venait de s’exprimer avec -une intonation semblable. Que lui avait-elle dit alors? Il se sentait -près de s’en souvenir, comme dans un réveil bizarre d’impressions... -Une similitude d’accent évoquait des lambeaux de phrases, et aussi des -particularités de physionomie. Elle lui apparaissait de nouveau la même -femme que ce matin-là... Un peu différente d’elle-même, différente de -la garde-malade sublime qu’il admirait tout à l’heure... Pourquoi?... -L’autre jour, c’était l’émotion—ou du moins il l’avait cru. Mais -maintenant?... Quelle note inquiétante avait donc sonné dans sa voix?... - -Robert, pris d’un vague malaise, tenait toujours ses yeux fixés sur -M^{me} Marsan. Elle sentit ce regard qu’elle évitait de rencontrer. Et, -soudain, sans attendre le dernier avis du docteur, elle se détourna et -sortit de la chambre. - -Cependant le médecin se laissait fléchir par les instances de M. de -Villenoise. Craignant que son refus ne provoquât plus de fièvre que -l’entretien avec le juge, il partit en promettant de faire monter -celui-ci. - -Des minutes se passèrent. Personne ne paraissait. Le blessé -s’impatienta. - -—Va donc voir, dit-il à Robert. - -Bientôt celui-ci revint, suivi seulement de Sabine. - -—Mon ami, dit-elle en s’approchant du lit, c’est moi qui ai prié le -juge de partir. J’ai vu que le docteur faiblissait, je suis descendue -avant lui... - -Elle ajouta, en passant légèrement ses doigts sur le front du malade: - -—Oh! ne froncez pas méchamment vos sourcils. Pardonnez-moi... J’avais -si grand’peur que vous ne vous fissiez du mal!... - -—Est-ce sûr, demanda Vincent, qu’il reviendra demain? - -—Oui, oui... demain matin. Il est aussi pressé que vous. - -Le quelque chose de soupçonneux et d’inquiet qui s’était éveillé chez -Dalgrand se dressa de nouveau en lui, moins inconscient, plus aigu. Et, -dans la journée, cela prit forme. L’inventeur crut remarquer que M^{me} -Marsan souhaitait qu’il ne fût pas là quand le juge d’instruction -interrogerait Vincent. - -Depuis l’accident, Robert circulait sans cesse entre Paris et -Villenoise. Parfois il passait la nuit au château. C’était quand il y -arrivait dans la soirée. Ce jour-là, étant venu de Paris par le premier -train, il comptait s’en retourner avant le dîner, pour ne pas condamner -Lucienne à une solitude trop longue. Mais il trouva que M^{me} Marsan -s’occupait, par extraordinaire, un peu trop de son départ. Elle avait -donné bien vite l’ordre de faire atteler à trois heures pour conduire -M. Dalgrand à la gare. Puis, s’informant de l’heure où il faudrait le -faire chercher demain, elle avait dit: - -—Pas trop tôt le matin, n’est-ce pas? Nous aurons le juge -d’instruction... On pourrait oublier d’envoyer la voiture... Et déjà on -devra le chercher lui-même, au train d’Évreux. - -De telles objections, dans une maison où les nombreux attelages -n’avaient plus rien à faire, et de la part de Sabine, qui laissait -d’ordinaire tous ces soins au premier piqueur,—affectant même de ne -pas se poser en maîtresse vis-à-vis de la valetaille,—ne pouvaient -manquer de frapper Dalgrand, surtout dans l’état d’esprit où il se -trouvait. - -«Elle veut certainement,» se dit-il, «que je n’assiste pas à -l’interrogatoire de Vincent. Mais pourquoi?... Il faut que je sache. -Je resterai, et je l’observerai. Ces diables de petites cervelles -féminines... On ne sait jamais quelles bizarres combinaisons peuvent -s’y établir.» - -Robert, qui ne manquait pas de finesse, malgré la franchise large de sa -nature, ne déclara pas brusquement qu’il voulait rester à Villenoise. -Il sut se faire retenir par Vincent. D’après une idée qu’il lui -suggéra, le malade se mit en tête de le garder jusqu’au lendemain. - -—Vois-tu, dit celui-ci, je serais bien aise que tu fusses là en même -temps que le juge. Tu connais tout de ma vie... Tu auras peut-être une -idée qui ne nous viendrait ni à lui, ni à moi. Puis cela m’évitera la -fatigue de faire deux fois le même récit, les mêmes réflexions. Ce que -je dirai sera nouveau pour toi, puisqu’on ne m’a pas encore permis de -parler de... - -Robert l’interrompit en riant. - -—Et tu en dis bien long, cependant. Allons, tais-toi, sacré bavard! -C’est entendu, je reste. Je vais aller dans ton cabinet téléphoner à -Lucienne. - -Le malade secoua la tête. Puis, comme il se sentait vraiment las, il -fit signe à Sabine d’expliquer quelque chose. - -Celle-ci n’eut pas la présence d’esprit de cacher sa contrariété. Elle -prit un air glacial. - -—Le téléphone du château ne communique pas avec Paris, dit-elle. Il -n’y a que celui de l’usine. Téléphonez à l’usine, qui téléphonera à -Paris. Ou bien allez à l’usine, à votre choix. - -—Je vais à l’usine, dit Robert. Cela me promènera. Et je rapporterai à -Vincent des nouvelles de tout son monde. - -Quand il revint, deux heures après, il trouva M. de Villenoise -assoupi. Dès le seuil, il vit le doigt levé de Sabine. Il s’assit donc -à distance, et se mit à déployer un journal, avec toute la lenteur -nécessaire pour que le papier ne criât pas. - -M^{me} Marsan se leva et, souriant d’un air gracieux, vint se placer -sur un siège plus proche de l’inventeur. Elle avait donc réfléchi -sur sa propre maladresse? Comme il était sous l’influence d’une -prévention, Robert trouva maintenant quelque chose d’exagéré dans la -politesse qu’elle lui témoignait. - -—Nous pouvons parler, dit-elle à voix basse. Ce n’est pas encore, -malheureusement, le sommeil de la santé. C’est un accablement plus -profond. Pauvre ami!... - -—Il a dormi tout le temps de mon absence? demanda Robert. - -—Tout le temps. Et ça va bien, là-bas, à l’usine? - -—Comme sur des roulettes. On travaille ferme. Et tout ce monde-là ne -pense qu’à lui. Ah! il est sincèrement aimé. - -—Il le mérite bien. Mais lisez votre journal, monsieur Dalgrand. -Tenez, moi aussi, j’ai ma lecture. - -Elle lui montra un roman commencé. Ils échangèrent encore quelques -réflexions sur le sujet et sur l’auteur, puis Sabine se renversa contre -le dossier de son fauteuil et éleva le livre, derrière lequel son -visage disparut. Robert ne voyait plus que ses deux mains allongées et -pâles, qui soutenaient le volume. - -Lui-même s’absorba dans la politique. Mais, de temps à autre, la -blancheur de ces mains sur la reliure foncée l’attirait, et il relevait -les yeux. - -Tout à coup il se pencha vers elle, frappé par une remarque: - -—Tiens! mais votre bague... vous ne l’avez plus? - -Sabine eut un grand sursaut. Elle retira les mains si vivement que le -livre tomba sur ses genoux. - -—Oh! comme vous m’avez fait peur! - -En effet, elle restait blême, et tout son corps tremblait. - -—Mon Dieu! dit-il, que je suis fâché! C’est vrai... J’ai parlé trop -brusquement... Mais le souvenir de cette bague m’est revenu tout à -coup... Et vous m’aviez dit, à Dinant, que jamais elle ne quitterait -votre doigt. - -—J’ai eu le malheur de la casser, répondit Sabine, qui se remettait -avec peine. - -—De la casser!... - -—C’est-à-dire... la miniature. - -—Comment cela? Vous l’avez heurtée? - -—Probablement. - -—Et la miniature s’est fendue? - -—Fendue... brisée en morceaux... Enfin elle est tombée. - -—Vous avez les débris? - -—Non. - -—Tiens, pourquoi? On aurait pu recoller, raccommoder la chose, -peut-être. Mais vous devez être désolée, vous y teniez tant! - -—Que voulez-vous!... - -Cette exclamation d’une banalité résignée étonna Robert. Il crut -remarquer de la gêne dans l’attitude de M^{me} Marsan. Aussitôt il -insista beaucoup sur ce léger malheur. Où cela s’était-il produit? -Elle avait dû se faire mal? car il fallait un choc assez violent pour -briser cette petite plaque d’ivoire doublée d’or, surtout en plusieurs -morceaux. - -Elle ne se rappelait pas. Avait-elle eu le loisir d’y prêter attention -quand Vincent était à la mort? La miniature s’était détachée. Et s’il -y avait plusieurs morceaux, c’est qu’ensuite, probablement, on avait -marché dessus. Le fait est que la miniature n’existait plus, et que, -par conséquent, on ne pouvait la replacer dans le chaton de la bague. - -—Pourquoi ne portez-vous pas au moins l’anneau? demanda Robert, qui -s’amusait à prolonger l’embarras visible de Sabine. - -—Parce que Vincent aurait pu remarquer... - -Bien vite elle expliqua: - -—Cela lui aurait fait de la peine... l’aurait impressionné comme un -présage. Quand il sera guéri, je lui dirai. - -Un doute ironique pointait dans les yeux de Robert. - -—Pourquoi me regardez-vous comme cela? interrogea Sabine avec un -air de hauteur. Si vous ne me croyez pas, allez regarder dans cette -bonbonnière, là, vers le milieu de cette vitrine. Vous y trouverez la -bague. - -Il le fit comme elle le lui disait, poussé par un sentiment -irrésistible, qui supprimait toute galanterie, et presque toute -politesse,—car il semblait douter de sa parole. Dans la bonbonnière, -il trouva l’anneau d’or, avec la doublure du chaton, toujours entourée -par la guirlande en marcassites. Mais, de la miniature, il ne restait -qu’un fragment encore solidement encastré dans la monture. En examinant -l’objet avec attention, il remarqua que l’anneau, pourtant ancien et -massif, était déformé, faussé, et le chaton bossué. - -—Diable! murmura-t-il, avec un ton plein d’une méfiance voulue, il a -fallu un fameux choc!... - -Instinctivement il se sentait sur la piste de quelque petit mystère -féminin. Aussi, quoiqu’il n’y attachât guère d’importance, il -s’amusait, par malice, à prendre des airs soupçonneux et à poser sur -Sabine des regards capables de troubler la conscience la plus pure. -A son grand étonnement, il la vit se lever, et marcher vers lui avec -une telle expression de fureur mêlée d’effroi qu’il en fit un pas en -arrière. - -—Rendez-moi cette bague! dit-elle. - -Il la lui tendit tout de suite. Et aussitôt il en eut du regret, en -constatant la surprise et la joie mal dissimulées de M^{me} Marsan. Une -détente se produisit en elle. Sa main, crispée sur le bijou, s’enfonça -dans sa poche. Mais, en même temps, elle essaya de rire. - -—Allons! reprit-elle, vous feriez un mauvais juge d’instruction. Ne -vous essayez plus à jouer ce rôle-là. - -«Un juge d’instruction!...» Le mot eut un retentissement tragique -dans l’esprit de Robert. Cette bague avait donc un rapport quelconque -avec le crime?... Ce n’est pas le hasard qui fait monter aux lèvres -certaines syllabes à certains moments décisifs. En ce jour, et à -Villenoise, on ne parlait pas de juge d’instruction sans songer au -drame qui occupait toutes les pensées. Une femme comme Sabine n’aurait -pas fait une plaisanterie pareille, si quelque impulsion venue des -profondeurs mêmes de son âme ne l’eût poussée à prononcer cette phrase. - -«J’en aurais su davantage,» se dit Robert, «si j’avais feint de garder -cette bague. La crainte que je m’en emparasse a fait perdre la tête à -cette impérieuse créature, quand elle a vu que j’examinais le bijou -de trop près. Elle a peur que je ne soupçonne quelque chose... Et, de -fait, je soupçonne beaucoup... Mais quoi?... dans quel sens?... dans -quel ordre d’idées?... Je serais bien embarrassé de le dire. J’ai -pourtant un jalon maintenant. L’accident arrivé à cette bague coïncide -certainement avec le coup de revolver tiré sur mon pauvre ami. Partons -toujours de là. Nous arriverons peut-être à un résultat que M^{me} -Sabine elle-même ne saurait pas découvrir.» - -Justement ce soir-là, comme Vincent se trouvait mieux, après son long -sommeil, il supplia sa chère garde-malade de consentir à prendre enfin -un repas régulier, à descendre dîner avec Robert. Elle fit moins de -façons qu’il ne s’y attendait. Et, comme elle montrait même de la -gaieté, presque une nuance de coquetterie, le malade se mit à les -taquiner tous les deux, s’accusant d’imprudence, prenant plaisamment -ombrage du tête-à-tête qu’il provoquait lui-même. - -—Ah! enfin... s’écria-t-elle. J’entends votre bon rire. O Dieu!... -J’ai eu tellement peur de ne plus jamais... - -Un sanglot lui coupa la parole. Elle se pencha vers son amant... -Et—tandis que, par discrétion, Robert s’éloignait—les bras amaigris -du blessé enveloppèrent le buste fin qui touchait sa poitrine. - -—Chère Sabine!... Ma chère femme! - -—O mon Vincent!... - -Ils se donnèrent un long baiser. Puis, la première, pour ne point le -fatiguer par trop d’émotion, elle détacha leur étreinte. - -—Va, ma chérie, dit-il, avec un ton d’attendrissement profond. - -Elle se dirigea vers la porte. Mais, sur le seuil encore, elle lui -envoya, des lèvres et des doigts, une caresse avec un sourire. - -Robert, qui avait compté sur ce repas en tête-à-tête pour surprendre -quelque indice du secret de Sabine, se leva de table plus désorienté -qu’auparavant. Il s’était retrouvé en face de la charmeuse admirée en -Belgique. Une source mystérieuse de joie—ouverte, sans qu’il le sût, -par un mot de Vincent—transfigurait de nouveau la changeante créature. -Et, devant l’épanouissement de sa gaieté, dans le vol fantasque de son -esprit, sous le rayon de ses yeux fiers, Dalgrand perdit sa pénétration -d’analyste et d’observateur. Pourtant il garda l’impression de méfiance -éprouvée dans l’après-midi,—impression trop vive et trop nette pour -s’effacer de sitôt. - -Durant les heures silencieuses de la nuit, d’étranges idées le -hantèrent. - -Quand il se les rappela, au matin, en entrant dans la chambre de son -ami, Robert crut avoir été le jouet d’un cauchemar. - -Tout semblait harmonie et joie dans cette chambre, même sur la -physionomie du malade. M. de Villenoise allait beaucoup mieux, et -sur son visage pâle se peignait cette ivresse que cause à ceux qui -ont vu de tout près la mort la sensation du retour à la vie. Sabine -avait changé de toilette. Sa femme de chambre était venue avec une -malle. On avait mis de côté la robe sombre et simple, portée pendant -des jours et des nuits. La jeune femme—car elle paraissait jeune -ce matin-là—semblait vraiment la châtelaine de Villenoise, dans -l’élégance et l’intimité de son chez-elle, vêtue qu’elle était d’un -souple costume d’intérieur, d’un blanc crémeux et doux, rendu vaporeux -par la profusion des dentelles. Ses magnifiques cheveux noirs, partagés -comme toujours en deux bandeaux sur le front, n’étaient pas tordus -en chignon, mais pendaient en une seule grosse natte, dont le bout, -négligemment attaché, s’éparpillait en lourds anneaux et en mèches -folles bien au-dessous de la ceinture. Robert fut surpris de la grâce -que cette coiffure négligée donnait à cette beauté plutôt sévère; -dix années lui semblaient ôtées depuis la veille. Il est vrai que la -fraîcheur inattendue des joues et des lèvres, que l’éclat des yeux, -si l’on pouvait y voir le résultat d’une première nuit de complet -repos et l’effet d’une absence toute nouvelle d’inquiétude, devaient -être attribués peut-être plus exactement à un imperceptible et savant -maquillage. - -Quoi qu’il en fût, cette radieuse silhouette féminine, et on ne sait -quel air de fête répandu dans la pièce,—l’attirail des médicaments -disparu, des gerbes de chrysanthèmes disposées avec goût,—puis surtout -peut-être l’allégresse de vivre étincelant dans les yeux de cet homme -jeune, couché dans ce lit qui avait failli devenir son lit de mort, -tout ce spectacle, embrassé d’un coup d’œil, fit s’ouvrir le cœur un -peu serré de Robert Dalgrand. - -—Tu nous admires, hein? s’écria gaiement M. de Villenoise. Nous nous -sommes faits beaux. Regarde-moi donc! - -Et il carrait en riant ses épaules amincies dans un joli veston de -flanelle à ganses de soie. - -—Oh! le fat, riposta son ami du même ton. Toi, beau?... Par -exemple!... J’aime mieux regarder M^{me} Sabine. - -—Tiens!... dit Vincent. Et l’embrasser peut-être... Allons, vas-y, je -te le permets. - -Robert effleura galamment de sa moustache la poudre de riz si -habilement étendue sur la joue de M^{me} Marsan. Puis tous trois se -mirent à échanger des taquineries sans prétention, des drôleries -niaises, tous les enfantillages par où le cœur et l’esprit se -détendent, après les grands travaux et les grandes anxiétés. - -Un domestique vint demander si M. le juge d’instruction, avec son -greffier, pouvait être reçu par M. de Villenoise. - -On les fit entrer. Le magistrat prit un siège tout près du malade. Le -greffier s’assit à une petite table, que l’on débarrassa de plusieurs -bibelots pour qu’il pût écrire. Aussitôt M. de Villenoise demanda la -permission pour M^{me} Marsan et pour son ami Robert d’assister à -l’entretien. Le juge connaissait déjà ces deux personnes. Il acquiesça -avec un empressement poli. - -Dès le début de la séance, les facultés observatrices de Dalgrand -s’aiguisèrent en face d’un tout petit fait. Il observa que Sabine -s’asseyait derrière le juge et à contre-jour. - -«Décidément,» se dit-il, «elle a quelque chose à cacher,—quelque chose -que je dois et que je veux surprendre. Mais, mon Dieu! quel rapport -peut-il y avoir entre un secret de cette femme, qui tient à Vincent -plus qu’à sa propre vie, et le crime qui a failli le lui enlever?» - -Il se plaça lui-même de façon à l’observer le mieux possible. Mais à -peine était-il assis, qu’elle vira d’un mouvement imperceptible, et, -posant son coude sur le bras de son fauteuil, du côté de Robert, elle y -appuya sa tête de sorte qu’il ne vît plus son visage. - -«Oh! oh! ma belle,» pensa-t-il. «C’est donc sérieux?... Nous avons donc -vraiment peur?» - -M. de Villenoise raconta au juge tout ce qu’il savait de l’attentat -dirigé contre sa personne. C’était peu de chose. Et cependant il avait -aperçu l’assassin. - -—Vous dites, monsieur, que cet homme sautait d’un rocher sur l’autre, -et que le bond indiquait beaucoup de hardiesse, de légèreté? demanda le -magistrat. - -—Une hardiesse étonnante, monsieur. J’en ai été saisi, même dans ma -situation critique. - -—Donc l’homme est jeune, murmura le juge. - -Vincent releva le mot. - -—Jeune!... Oh! je le crois. Dans ma pensée, ce serait plutôt un jeune -garçon qu’un homme fait. - -—Sur quoi basez-vous cette supposition? - -—Mon Dieu!... C’est difficile à dire... Sur la silhouette, l’allure -du corps, et—je puis presque affirmer—l’absence de barbe. Mais, -monsieur, autant je distingue nettement cette rapide vision quand je -ferme les yeux, autant je suis incapable de la fixer par des mots, d’en -détailler le moindre trait. C’est une impression plutôt qu’une image... -Et cependant, je la vois.... Il me semble que je la vois!... - -M. de Villenoise, en prononçant ces derniers mots avec force, projeta -le buste en avant. - -Dalgrand crut remarquer—mais il n’en fut pas sûr—que Sabine avait eu -comme un léger haut-le-corps en arrière. - -—Nous avons fait une première perquisition, monsieur, reprit le juge, -vers l’endroit d’où nous supposions qu’était parti le coup de revolver. -Mais cet endroit, nous ne le connaissons pas avec certitude. Et si vous -voulez bien le déterminer exactement... aussi exactement, du moins, que -votre mémoire... - -—Monsieur, je puis vous l’indiquer à un mètre près. Et s’il m’était -possible de m’y rendre, je crois que je vous désignerais la broussaille -d’où l’on a tiré. Si vous partez du château... - -Il commença une description minutieuse de l’itinéraire à suivre, puis -de l’allée sombre, et enfin du point précis où Gipsy s’était cabrée. - -—D’ailleurs, ajouta-t-il, voici mon ami Dalgrand qui doit reconnaître, -à peu de chose près, l’endroit dont je parle, et qui vous y conduira. -Tu vois cela d’ici, n’est-ce pas, Robert?... La pointe du Chaos, là où -les derniers blocs de l’éboulement ont roulé, se sont arrêtés... - -Le juge se tourna légèrement vers l’inventeur qui faisait: «Oui,» de la -tête. - -—Et, tiens! reprit Vincent, frappé d’une idée. Le joli saut de mon -bonhomme, eh bien, il l’a exécuté un peu plus haut, en remontant, de -l’une à l’autre de ces deux roches... tu sais bien... entre lesquelles -je t’ai proposé un jour en riant de construire ton premier pont en -aluminium. - -—Ah! très bien, j’y suis, dit Dalgrand. - -—Alors, dit le juge, l’homme remontait dans les rochers... -Pourquoi?... Quel chemin rejoignait-il au sommet? - -—Aucun. Il ne pouvait que redescendre de l’autre côté par un sentier -en pente douce. Mais il se mettait momentanément hors de portée. Car, -pour le rattraper, il eût fallu bondir aussi lestement que lui, ou -faire un très grand détour. - -—N’y a-t-il pas, demanda le magistrat, une excavation vers la partie -supérieure de la colline? - -—Oui, un trou étroit et profond, que nous appelons le Puits du Diable. - -A ce nom, Robert vit distinctement trembler la main sur laquelle -reposait la tête de Sabine. - -—J’ai déjà pensé à faire fouiller ce trou, remarqua le juge. - -M^{me} Marsan changea de position, prit une de ses mains dans l’autre. -Mais, comme malgré son effort visible pour se raidir le frémissement -nerveux continuait, elle se leva, fit deux pas dans la chambre. -Et bientôt elle parut très occupée à disposer différemment les -chrysanthèmes d’une des gerbes. - -Robert n’osa la suivre des yeux. Il se sentait devenir tellement pâle -et craignait tant une trahison de son regard, qu’à son tour il enfouit -sa tête dans ses mains. - -Mais tout de suite il repoussa le soupçon inouï qui venait de le -traverser comme un éclair. - -«Elle a peur qu’on ne fouille ce trou, parce qu’elle y a jadis jeté -quelque lettre peut-être, un de ces riens compromettants que toutes -les femmes gardent parmi les chiffons de leur armoire à glace, et dont -elles ne se débarrassent qu’à la dernière extrémité. Voyons, est-ce que -j’ai eu un instant de folie? Qu’est-ce que j’allais imaginer là?...» - -Enfin maître de son propre trouble, il revint à la conscience de ce qui -se passait pour entendre Vincent expliquer que des fouilles dans le -Puits du Diable n’amèneraient guère de résultat. - -—Les roches se resserrent vers cinq à six mètres au-dessous de -l’ouverture, de façon à ne pas laisser passer le corps d’un homme. -C’est le revolver que vous penseriez peut-être retrouver là dedans, -monsieur? Eh bien, si l’assassin l’y a jeté, il connaissait l’endroit, -sans doute, et ce rétrécissement du trou. Il aurait eu là une idée -excellente. - -—Avez-vous vu, monsieur, dit le juge, la balle qui a failli vous tuer? - -—Non, répondit Vincent. Le docteur m’a dit qu’elle est d’un calibre -infime. - -—La voici, prononça le juge. - -M. de Villenoise la prit entre ses doigts d’un air un peu ému. Puis il -la fit rouler dans sa paume. Et finalement il éclata de rire. - -—Mais ce n’est pas sérieux! s’écria-t-il. C’est sorti d’un joujou -d’enfant. Dire que ce méchant petit grain de plomb!... C’est humiliant, -ma parole d’honneur! - -Comme le magistrat se taisait, Vincent, à son tour, l’interrogea: - -—Qu’en pensez-vous? - -—Je pense, dit-il, que cette balle est sortie d’une arme élégante, -d’un de ces petits revolvers à crosse ouvragée, que certains hommes du -monde aiment à avoir dans leurs poches, mais surtout que les femmes -adorent, comme des bijoux qui seraient dangereux. - -Robert, involontairement cette fois, leva les yeux vers Sabine. S’il -avait prévu son propre mouvement, il n’eût jamais osé l’accomplir. Son -regard en disait trop. - -Il rencontra celui de M^{me} Marsan. Elle posait sur lui, ardemment, -ses prunelles noires. Quand elle se vit surprise, elle ne les détourna -pas. Au contraire elle s’adressa directement à l’inventeur. - -—Oui, c’est vrai, dit-elle en relevant la dernière phrase du juge. -Je les connais, ces petits revolvers. J’en ai eu un moi-même... un -charmant, dont la crosse était de nacre avec mon chiffre en or. - -Le juge d’instruction se retourna vivement. Lui aussi, il examina cette -femme. - -Elle était calme, souriant presque de l’allusion faite à la puérile -crânerie de son sexe. Elle avança vers le lit, et passant la main -devant le juge: - -—Vous permettez?... dit-elle. - -Vincent lui tendit la balle: - -—Tenez, ma chère amie... C’est bien avec de petits projectiles de ce -genre que vous faisiez de si jolis cartons. - -—Madame est forte au pistolet? demanda le juge d’instruction. - -—Mais oui, assez... répondit-elle avec un léger rire de fierté. - -—Vous seriez bien bonne, madame, reprit le magistrat, de m’autoriser -à prendre chez vous votre revolver. Nous pourrions voir si c’est bien -ce genre d’arme... - -—Oh! dit-elle, je ne l’ai plus. Ces exercices masculins déplaisaient à -M. de Villenoise... Je m’en suis ôté jusqu’à la tentation. - -—C’est vrai, sourit Vincent. Je lui ai assez fait la guerre!... - -A cette exclamation du malade, le juge prit un air véritablement -perplexe. Puis, très vite, il s’empressa de faire dévier -l’interrogatoire, craignant qu’on n’eût entrevu le soupçon qui venait -de l’effleurer. Il avait fait une enquête minutieuse. Et maintenant -il était absolument certain que, dans la vie de M^{me} Marsan, toute -dévouée à son unique amour, nulle intrigue, nulle coquetterie même, -ne se dissimulait à M. de Villenoise. Celui-ci, d’autre part, offrait -l’exemple d’une fidélité rare chez un homme si jeune, dont la fortune -devait attirer les femmes comme la lumière attire les papillons, beau -garçon en outre, fait pour plaire et pour aimer à plaire. Bien que -soupçonneux par devoir et par vocation, le magistrat eut un mouvement -de gêne, en songeant à la pensée monstrueuse dont il venait d’obscurcir -ce délicat roman. D’ailleurs la monstruosité de la conjecture -l’humiliait moins que l’invraisemblance. Sur quelle piste absurde -avait-il failli s’égarer? Il rattrapa bien vite à ses propres yeux sa -courte sottise en affectant des airs d’homme du monde auprès de M^{me} -Marsan. - -Dès qu’il lui eut débité trois ou quatre phrases aimables, Sabine se -retira de nouveau derrière lui. Mais elle se retira par un brusque -renversement du corps, comme quelqu’un à bout de forces, qui n’en peut -plus, qui va, s’il ne quitte pas à temps la scène, défaillir sous le -poids de son rôle. Quand elle se rassit dans le même fauteuil qu’elle -avait quitté trois minutes auparavant pour arranger les fleurs, ce -fut un affaissement, un abandon écrasé de toute sa personne et un -laisser-aller de sa tête sur le dossier, tels que Dalgrand crut qu’elle -allait se trouver mal. - -Il se leva alors lui-même, changea de place. Car il ne voulait pas -qu’elle revînt à elle sous son regard, qu’elle lût dans ses yeux le -trouble effroyable de sa pensée. Il n’osait plus regarder cette femme. -Il se sentait vis-à-vis d’elle l’âme éperdue, le geste égaré, les -prunelles fuyantes d’un coupable. Trop de certitude en même temps que -trop de doutes le bouleversaient, lui ôtaient la disposition de son -jugement, la maîtrise de son attitude. - -Comment l’interrogatoire se termina, comment Robert se trouva dans une -voiture à côté du juge d’instruction, se dirigeant vers le lieu de -l’attentat, il s’en rendit à peine compte. Le désir de fuir avant tout, -de quitter momentanément son ami et Sabine, avait, pendant quelques -minutes, dominé son tumulte intérieur. Et il avait eu la force de leur -donner une main paisible, de sortir avec un air naturel, pour obtenir -cette délivrance immédiate. - -Une fois hors de la chambre, il reconquit en partie son sang-froid. Le -juge réfléchissait. Lui-même garda le silence. Du château à l’allée -mystérieuse, il eut le temps de se tracer une ligne de conduite. - -Dalgrand résolut de cacher à tous, aux magistrats aussi bien qu’à -Vincent, et surtout à Sabine, l’abominable soupçon qui, d’un seul coup, -lui avait étreint l’âme comme par des grilles acérées, ainsi qu’une -bête monstrueuse. Cette étreinte, il ne s’en débarrasserait qu’au moyen -d’une évidence établie par lui-même, dans un sens ou dans un autre. A -côté du juge d’instruction, il allait, lui, faire son enquête. Il y -apporterait toute la prudence, toute la dissimulation nécessaires. Car -de son habileté dépendaient son propre repos, le bonheur de Vincent -et—peut-être—celui de Gilberte. Il se répétait ces résolutions. Il -tendait sa volonté. Mais comment conquérir, dans de si extraordinaires -circonstances, l’impartialité, la froideur, la clairvoyance, dont il -voulait s’armer?... - -Il ne distinguait rien nettement. Son exploration avec le juge fut sans -fruit. D’ailleurs ce magistrat, n’étant plus assez jeune pour grimper -dans des rochers, se promettait de recommencer, avec des limiers lestes -et habiles, un examen plus minutieux. - -Ce fut le soir seulement que Robert reprit possession de lui-même. La -vue de sa petite belle-sœur, un peu pâlie et souffrante, mais d’une -si souriante douceur en son héroïque silence de vierge, retrempa ses -forces, lui rendit l’énergie, le calme dont le dénuait depuis quelques -heures cet immense bouleversement moral. - - - - -XIII - - -SI elle est coupable, elle l’est tout à fait,» se disait Robert, «et -elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice. -D’ailleurs, dans sa vie retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors -elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n’est pas là. Que -Vincent ne l’ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée -comme elle devait l’être, cela n’a rien d’étonnant non plus. Elle est -violente et jalouse. Je la crois capable d’une action désespérée. Mais -le but?... le but d’un pareil crime?... C’est là ce qui m’échappe, ce -qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant: ce -n’est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit; -elle a positivement arraché Vincent à la mort... Comment croire après -cela qu’elle ait jamais voulu le tuer?» - -Un premier mode d’investigation s’indiquait. Il fallait faire -causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et -sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la -supposition d’un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se -passer entre eux, d’où Robert tirerait un indice. - -Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de -Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui -parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il -s’interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête. - -Cependant l’enquête avait minutieusement examiné les roches et les -buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert. -Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun -renseignement. - -Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres -paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous -les détails de l’entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle -la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu’à certaines -allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois, -comme pour lui dire: «Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours... -Tu perds tes peines.» Était-ce là l’ironie audacieuse d’une criminelle -qui sait ses précautions bien prises, ou la moquerie supérieure d’une -innocente qui méprise le soupçon? - - * * * * * - -Un matin, à Billancourt, comme Dalgrand dépouillait son courrier dans -son cabinet de travail, il vit entrer sa belle-sœur. Elle était en -amazone, et son joli visage rougissait de chaleur sous ses frisettes -ébouriffées. Son air d’animation et d’enfance amena une taquinerie sur -les lèvres de l’inventeur. - -—Tiens, Gilberte!... De si bon matin!... On lève donc les petites -filles si tôt, mademoiselle? - -—Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j’ai fait trotter et -galoper ce pauvre papa! J’ai vraiment un peu peur qu’il ne prenne du -mal, car le fond de l’air est frais. - -Robert se leva. - -—Je vais lui prêter des vêtements. Il pourra se changer. - -—Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque -à l’École de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à -cheval du Point-du-Jour jusqu’ici. Ah! ça n’a pas été long! - -—Il se passe donc quelque chose de grave? demanda Robert, qui devint -sérieux. - -—Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une -indication sur l’assassin de M. de Villenoise. - -—J’en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et -d’incrédulité. - -En même temps il la forçait à s’asseoir. «Comme vous avez chaud!» -disait-il. «Tenez, mettez ceci sur vos épaules.» Et n’ayant rien -d’autre sous la main, il l’enveloppait d’un voile de divan en étoffe -algérienne,—ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses -préoccupations. - -—Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s’il s’agissait d’une -absurdité, père ne m’eût pas permis d’accourir ici ventre à terre. Mais -je l’ai mis au courant, et c’est lui qui m’a conseillé de vous prévenir -tout de suite. - -—Eh bien, voyons... Qu’est-ce que c’est? demanda l’inventeur. - -—Oh! ce n’est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m’est -revenu cette nuit, et je n’ai pu refermer l’œil. Mais d’abord, -dites-moi? N’est-ce pas dans ses propres bois qu’on a tiré sur M. de -Villenoise? - -—Oui, dans ses bois. Vous le savez bien. - -—Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On l’a blessé pendant une -promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l’a dit au juste. -D’ou venait-il? Où allait-il? - -—D’où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu -importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l’assassin le guettait au -bord d’une allée sombre, dans une espèce d’éboulis de rocs, encombré -de végétation folle... - -—C’est cela, interrompit Gilberte, le Chaos. - -—Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez. - -Sans relever cette interruption, la jeune fille reprit: - -—C’est au pied d’une colline rocheuse, couverte de l’autre côté par -des sapins. Au sommet, il y a un drôle de trou profond que l’on appelle -le Puits du Diable. - -—Tiens! s’écria son beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la -géographie de Villenoise? - -—Vous ne vous rappelez donc pas la promenade que j’ai faite avec -Lucienne et M. Vincent... le jour où nous sommes tous allés là-bas, et -où vous avez montré l’usine à papa? - -—Ah! oui. - -Tout de suite Robert se souvint. Mais il n’avait jamais su au juste -de quel côté Vincent avait conduit ces dames, parce qu’on avait pris -le train précipitamment. Puis, en chemin de fer, le général et lui -s’étaient entretenus de la fabrique. - -—Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s’ouvrirent plus -grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus -de la Fontaine aux Pins, j’ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui -nous épiait. J’ai eu peur... Il s’est sauvé. Mais deux minutes plus -tard, M. de Villenoise l’a distinctement aperçu qui se penchait au -sommet du rocher. - -—Un homme!... dit Robert. - -—Oui, un jeune homme. - -—Qu’est-ce qu’il faisait? - -—Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il -aurait tiré sur lui ce jour-là. - -De rose qu’elle était en évoquant la Fontaine aux Pins, Gilberte -maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l’animation -non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de -plaques brûlantes. - -—Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre -amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!... - -Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère -faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les -sanglots allaient suivre... Mais l’effort désespéré de sa pudeur -l’emporta. Elle trouva le courage de sourire. - -—C’est bête, n’est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j’ai -vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que -c’était sans doute l’assassin!... - -Devant ce parti pris de silence, Robert n’insista pas. Il détourna ses -propres yeux, qu’il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser -par une affectation de clairvoyance l’adorable fierté de cette enfant. -Quand il ne la regarda plus, le sens de ce qu’elle racontait lui revint. - -—Vous êtes bien sûre de tout ce que vous me dites là, ma petite -Gilberte? - -Elle répondit simplement: - -—Demandez à votre ami. - -Puis, comme il se taisait pour réfléchir, doutant un peu de -l’importance qu’il devait attacher à ce récit, n’y voyant guère qu’un -de ces fréquents effets de l’imagination féminine, une coïncidence -trouvée après coup et de bonne foi, Gilberte reprit avec un accent -d’horreur: - -—Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis sûre -que je le reconnaîtrais! - -—Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont -tressaillit Gilberte. Décrivez-le-moi. - -Il se penchait vers elle, empoigné cette fois, la respiration coupée. - -—C’était un tout jeune homme, pâle, très brun, très maigre, sans -barbe. Une figure plutôt efféminée, si ce n’était l’énergie des yeux. -Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m’ont jeté!... Toute ma vie je -le verrai!... - -A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu, -reculait son buste jusqu’au dossier de son fauteuil. Et ses yeux, -devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C’est que la vérité -de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop -tragique! - -—Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui!... -seule avec lui!... - -Gilberte eut un cri de saisissement. - -—Robert!... Qu’est-ce que vous dites?... - -—Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir. - -Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d’une -immobilité de pierre, fasciné par l’idée intérieure. - -Gilberte le regardait, tremblante d’anxiété, dévorée du désir -de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle -indéfinissable espérance. - -A la fin, elle prononça presque tout bas: - -—Robert... - -Puis, plus haut: - -—Robert, j’ai bien fait, n’est-ce pas? de vous dire... - -Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu’elle était là. Puis -sa physionomie s’adoucit, et il prononça d’un ton presque léger: - -—Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en -tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne. - -Elle fut désappointée par son accent. - -—Papa le sait déjà, dit-elle. - -—Oh! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder -le secret. - -Comme Gilberte ne bougeait pas, Robert ajouta: - -—Vous serez bien gentille d’aller maintenant la retrouver, Lucienne. -Moi, j’ai beaucoup à faire, je vous prierai de m’excuser. - -Alors elle rassembla son courage et lui dit d’un air brave, malgré -l’indécision de sa voix: - -—Vous savez, Robert, s’il faut aller raconter cela au juge -d’instruction, je n’aurai pas peur. Je ferai tout ce qu’il faudra pour -qu’on retrouve... - -Il l’interrompit d’un sourire. - -—Bravo, petite fille! Mais je vous le répète: ne vous mettez pas -martel en tête... C’est moi qui vous dirai quand il faudra parler au -juge d’instruction. - - * * * * * - -Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à -Villenoise, son imagination s’efforça de la revêtir d’habits d’homme. -Dans sa pensée, il relevait les lourds cheveux noirs sous un feutre -à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le -nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit; -puis il se répétait le signalement donné par Gilberte: «Un garçon brun, -maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n’était l’énergie des yeux...» -La ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude. - -Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de douceur adressé par -Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un -geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d’un cauchemar. -«Non, décidément, c’est impossible!...» - -Alors, tout ce qu’il prenait auparavant pour d’irréfutables preuves -s’affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que: -«brun, pâle, maigre?»... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes -sur dix. D’ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits -entrevus dans le saisissement d’un instant de frayeur? Et, d’autre -part, si Robert se reportait à l’interrogatoire de Vincent par le juge -d’instruction, comment s’étonner d’un peu d’émotion chez une femme -durant un pareil entretien, ou même d’une défaillance physique, surtout -après les extraordinaires fatigues supportées par M^{me} Marsan? Et -c’était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame!... - -Jamais si tragique problème ne s’était posé devant son esprit. Il ne se -rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus -rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n’y -plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un -répit, si court qu’il fût, l’obsession de son cerveau. - -Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se trouver seul avec son -ami. Pour cette occasion tant cherchée, Robert avait préparé un plan de -conversation. Il n’eut pas de mal à faire intervenir le nom de Sabine. -Ce fut même Vincent qui le prononça le premier. - -—Mais, dit Robert d’un ton de plaisanterie, je ne vois pas trace en -elle de ce caractère difficile dont tu me parlais. Jusqu’à présent, je -n’ai recueilli des indices que sur ta propre tyrannie. - -—Moi, un tyran! s’exclama de Villenoise, qui se mit à rire. - -—Certes... Ne lui as-tu pas interdit toutes sortes de choses?... -Attends que je me rappelle... Ah! oui... par exemple, de tirer au -pistolet. - -—Oh! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n’est pas contre le -pistolet précisément que j’objectais. Figure-toi qu’à un moment Sabine -s’amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines,—ce -que je déteste le plus chez une femme! Elle s’habillait en homme dans -son atelier, recevait ses modèles, et même des journalistes, dans ce -costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le -marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis, -brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans -un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses -révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s’interrompit -en remarquant une expression singulière sur le visage de l’inventeur, -qu’est-ce que tu as donc? Tu trouves, n’est-ce pas, qu’il fait trop -chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l’air. - -—C’est vrai, j’étouffe! dit Robert en se dirigeant vers la croisée. - -—Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n’est pas une atmosphère -pour toi, cet intérieur de malade. - -Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n’était -plus malade. - -M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son -fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une -courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la -première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir -le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans -leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de -ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu’il venait de -traverser. - -—Toi, malade! répétait Robert. Allons donc! Tu as plutôt l’air... eh! -parbleu... d’un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce? - -Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit -pas tout de suite. - -—Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c’était décidé. - -—Oui, soupira Vincent. Après ce qu’elle a fait pour moi, c’est mon -strict devoir. - -—Mais c’est un devoir qui, j’ai lieu de le supposer, ne te pèsera -guère. - -Vincent lui lança un regard de reproche. - -—Crois-tu, lui dit-il, que j’aie deux cœurs, ou que le mien puisse -oublier si vite? - -—Cependant... - -—Ne revenons pas là-dessus, dit avec fermeté M. de Villenoise. Je n’en -ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dangereuses et -inutiles. J’ai pour Sabine la plus infinie reconnaissance. Je l’aime -tendrement. Pourtant... (il hésita), pourtant, lorsque je l’épouserai, -je ne ferai pas un mariage d’amour. - -Là-dessus, il détourna la tête et ferma les yeux. Car il n’avait pas -encore la vigueur suffisante pour dominer son émotion. - -Dalgrand, que poussait le sentiment d’une effrayante responsabilité, -eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. -Un point très important devait être éclairci. - -—Voyons, dit-il, je ne t’accuse pas d’avoir deux cœurs,—comme tu -le disais à l’instant,—mais je présume que cet organe, unique chez -toi, ne s’est jamais guéri tout à fait de l’ancienne affection. La -reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce -bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te -souviens-tu pas de certaine soirée en Belgique, où j’ai pu me figurer -que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la -terre?... La reconnaissance, pourtant, n’était pas encore née. - -—Ah! cette soirée... cria Vincent. - -Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage -tout blanc. - -Robert eut le remords du mal qu’il faisait à ce convalescent. Mais il -touchait peut-être au fond de la vérité. Il fallait qu’il sût. - -—Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J’en ai gardé -le meilleur souvenir. - -Il parlait d’un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n’était -pas moins pâle que son ami. - -—Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon! dit Vincent. Tu es là -qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes -sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle -t’a joué la plus merveilleuse comédie!... - -Il s’interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence: - -—C’est trop fort! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme -à présent?... - -Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand -n’espéra plus lui en faire avouer davantage. - -—Voyons, reprit l’inventeur d’un ton bon enfant, quelle idée te -mets-tu dans la tête? Mais non, tu n’en dis pas du mal. - -Le silence de Vincent se prolongeait. Dalgrand reprit: - -—Bah! Elle t’avait fait quelque scène?... Ce n’est pas dire du mal -d’une femme que de raconter cela... surtout à un vieux frérot comme moi. - -M. de Villenoise avança la main. - -—Non, mon ami, j’aime mieux n’en plus reparler jamais... Pas même à -toi. Tu es pour moi autant et plus qu’un frère... Mais Sabine sera ma -femme... Si elle a eu quelques torts, je les oublie. Quant aux miens, -je les réparerai. Ce ne sont pas les moindres. J’ai agi brutalement, -cruellement... - -C’était la seconde fois que Vincent s’accusait de cet acte cruel, qui -devait rester un mystère pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait -suffisamment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté -que peut montrer un amant envers une femme aussi passionnément éprise -que Sabine, c’est de lui laisser entrevoir qu’il en peut aimer une -autre. M. de Villenoise n’était pas un homme à injurier sa maîtresse, -encore moins à la frapper. Et il aurait battu Sabine qu’il n’eût pas -gardé plus de remords que Robert n’en avait entrevu dans ses yeux à -deux reprises. - -Avec les données que possédait l’inventeur, on pouvait reconstituer -la scène de Dinant. S’il admettait que le personnage dont l’apparition -avait effrayé Gilberte était Sabine, travestie et cachée pour épier M. -de Villenoise, quelle n’avait pas dû être la rage de cette créature -violente en apercevant l’homme qu’elle aimait, seul dans les bois, -avec une jeune fille aussi jolie que M^{lle} Méricourt! Elle avait dû -en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie. -Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait -laissé échapper quelque parole irréparable—l’aveu peut-être de son -amour sacrifié—ou, pire encore, la phrase de rupture, l’intention -exprimée d’épouser la rivale. - -Alors s’expliquait l’affolement de la maîtresse jalouse, menacée -d’abandon. - -Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions -n’étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait -repris connaissance, le blessé et Sabine ne s’étaient pas regardés -comme des adversaires de la veille. Ils s’étaient tout de suite -témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de -quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine? -Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu’au meurtre voulût -ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à -l’infidélité? - -Ainsi, la situation restait la même. Des indices, oui... Des indices -de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve!... même -pas une preuve morale!... aucune certitude absolue! Impossible, dans un -pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient. -Vincent était presque guéri. Bientôt il allait annoncer officiellement -son mariage avec Sabine... Puis le conclure. Et Dalgrand, avec -le tragique soupçon qui lui dévorait le cœur, assisterait à la -cérémonie!... - -C’était à perdre le sang-froid et la raison. - -Et, durant tout ce temps, l’enquête officielle n’avait point avancé -d’un pas. Déjà les magistrats énervés souhaitaient de ne plus entendre -parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en -défaut. L’affaire allait être classée. - - - - -XIV - - -UNE après-midi, Robert Dalgrand arrivait à l’improviste chez son -beau-père, boulevard Malesherbes. - -C’était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille -se trouvaient à la maison. - -—Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte? - -—Tant que vous voudrez, mon ami. Qu’est-ce que vous voulez en faire, -de cette petite personne? - -—J’ai besoin d’elle. - -Il dit cela d’un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu’il -l’emmenait chez le juge d’instruction. M. Méricourt lui-même fut -impressionné par la gravité de son gendre. - -—Si c’est à propos de cette triste affaire de Villenoise, observa le -vieillard, ne serait-ce pas à moi plutôt de l’accompagner?... - -—Ayez confiance en moi. Je ne mènerai pas cette fillette où il ne -serait pas convenable qu’elle allât sans vous. Elle ne se trouvera avec -personne d’autre que moi-même. Mais c’est une course que je ne puis -faire sans elle. Et il m’est impossible de vous dire maintenant de quoi -il s’agit. - -—Va t’habiller, mignonne, dit le général. Et ne fais pas attendre -Robert. - -La recommandation était inutile. Malgré certains battements de cœur -provoqués par une inexplicable appréhension, la jeune fille eut bientôt -mis son chapeau, sa jaquette, ses gants. - -—Me voici, dit-elle. - -En bas, sur le boulevard, un fiacre fermé attendait. - -—Je vois que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilberte. - -—Non, mademoiselle, dit Robert plaisamment. Votre sœur n’est pas -sortie. Seulement j’ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd’hui -avec vous dans ma propre voiture. - -Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu’elle -voyageait dans le romanesque et le mystère. - -—Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez -jusqu’à l’Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Élysées à la gare -Saint-Lazare. - -—C’est donc une promenade hygiénique? sourit Gilberte. - -—Vous l’avez dit, petite sœur. - -Une fois dans la voiture, il expliqua: - -—Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m’y -suis pris d’avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures. - -Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit -encore faire un détour. - -—Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur. - -—Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci. - -—Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa. - -Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture -dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de -l’escalier des grandes lignes. - -—Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher. - -—Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs? - -—Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée -perpendiculairement au trottoir du café. - -—Eh bien, mettez-vous là, mais aussi près que possible de la gare, -ordonna Dalgrand. - -Le cocher prit l’air désobligeant qu’adoptent ses pareils pour se -conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il -obéit. Dalgrand remonta dans la voiture à côté de Gilberte. - -—Ne bougez pas, dit-il. Restez bien enfoncée dans votre coin. Là!... -Vous n’avancerez la tête que lorsque je vous le dirai. - -Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui, -Robert se mit à guetter avec une attention profonde. - -L’inventeur avait eu beaucoup de peine à combiner la rencontre qu’il -espérait obtenir aujourd’hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué. -Puis, enfin, il avait décidé Sabine non seulement à faire le voyage de -Paris, mais à convenir d’avance avec lui du train qu’elle reprendrait. -Depuis quelque temps il avait reconquis la confiance de M^{me} Marsan. -Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait -et le flattait, à cause de l’influence qu’il avait sur Vincent. Aussi -lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour -retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté. - -—Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle -d’attente quand on ouvrira les portes, ne m’attendez pas. C’est que je -me trouverai retenu par quelque affaire. - -—Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d’être exact. Moi je n’y -manquerai pas. - -C’était la première fois qu’elle quittait Vincent pour une aussi longue -absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand -connaissait trop Sabine pour penser qu’elle laisserait désormais M. -de Villenoise s’habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu’elle -l’abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était -donc bien sûr qu’elle ne manquerait pas son train. - -Cependant l’instant du départ approchait. Robert, en proie à cet -énervement spécial que cause l’attente, regardait tantôt l’aiguille -du gros cadran, là-haut en l’air, tantôt les fiacres entrant dans la -cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car -c’était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre -étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n’était -pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de -voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille -de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand -dévisageait à loisir les voyageurs qui s’approchaient. - -Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il -attendait l’apparition. - -Contrarié, il levait encore une fois les yeux vers l’horloge quand, -tout à coup, il sentit les mains de Gilberte se crisper sur son bras. -Malgré l’anxiété de son attente, il se retourna vivement. Ce fut -pour constater la pâleur et l’effroi répandus sur la figure de sa -belle-sœur. Les traits de la jeune fille étaient décomposés. - -—Oh! murmura-t-elle, l’homme!... - -Puis tout de suite: - -—C’est une dame!... Oh!... Mon Dieu!... - -Dalgrand comprit en un éclair. Il suivit le regard de Gilberte, et, -dans un fiacre s’arrêtant au ras du trottoir, il reconnut Sabine. - -M^{me} Marsan portait un petit feutre de voyage orné d’une simple -aigrette,—presque un chapeau d’homme. Une voilette au tissu -imperceptible ne cachait en rien ses traits. Et sa jaquette à revers -contribuait encore à lui donner une apparence légèrement masculine. - -—Regardez... Regardez, Gilberte! murmura Dalgrand. - -Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille. -Pourtant il eut le sang-froid de se dire: «Mon expérience réussit mieux -encore que si je lui avais moi-même désigné cette femme.» - -Sabine attendait que son cocher eût fini de compter sa monnaie. Elle se -tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de Robert -et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d’elle. -Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette -taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil. - -Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas -et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut -sous la voûte—lentement, la tête droite, sans aucune attention -apparente à l’admiration des passants. - -Dalgrand regarda Gilberte. - -Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l’interrogèrent même -pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux -épouvantés, dans ce pâle et muet visage d’enfant, lui firent peur. -N’avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement? - -—Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait -sûre? - -Elle répondit d’une voix de somnambule: - -—Tout à fait... tout à fait sûre. - -—Rentrons, fit-il. - -Et se penchant à la portière, il donna au cocher l’adresse du boulevard -Malesherbes. - -Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n’avait pas bougé. La -fixité, l’effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n’était -plus sinistre que son silence et son immobilité. - -—Mignonne... dit câlinement son beau-frère, prenant ses mains, qu’il -sentit froides à travers le gant. Voyez... C’est vous qui nous sauverez -tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle sera faite. - -—Ah! murmura la jeune fille, c’est épouvantable! C’est trop -épouvantable!... - -Elle fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire. -Ses nerfs se détendirent. Robert, en la voyant pleurer, éprouva un -soulagement infini. Car il se reprochait déjà de ne pas l’avoir -préparée, si peu que ce fût, à une émotion pareille. Lui qui -connaissait l’état d’âme de cette enfant, son amour, ses angoisses, -ses jalousies peut-être, n’aurait-il pas dû s’effrayer pour elle d’une -épreuve si tragique, où les plus secrètes profondeurs de son être -seraient à la fois bouleversées? Mais ses gros sanglots d’enfant le -rassuraient. Il lui dit doucement à l’oreille, comme on approchait de -la maison: - -—Pleure plus, petite sœur. Père croirait que j’ai fait du chagrin à sa -Gilberte. - -Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme: - -—Oh! Robert, dit-elle. Qu’est-ce que nous allons faire? - -—Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous -tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le -silence. En aurez-vous la force? - -Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce -cœur si chastement fermé: - -—Oh! mais elle est en route!... C’est vers lui qu’elle va!... Si elle -allait le tuer!... - -Il n’avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu’elle devait -forcément concevoir. - -Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là -n’existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l’intimité, la sécurité -régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent -songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il -manquait d’arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille: - -—Mais puisqu’elle a déjà voulu sa mort!... - -—Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C’est une -présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n’avons -pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude. -Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu... - -—Comment! peut-être? - -—Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela -même ne prouverait pas qu’elle eût tiré sur M. de Villenoise. - -Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à -part et le mit au courant. Mais, tout d’abord, il lui avait demandé -sa parole d’honneur de le laisser agir. Le vieillard lui conseilla -d’aller trouver le juge d’instruction et de tout dire à ce magistrat. -Puis il ajouta: - -—D’ailleurs, faites ce que vous jugerez le mieux. Après tout, M. de -Villenoise, s’il aime cette femme, lui pardonnera peut-être le coup de -pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la faire arrêter pour si peu -de chose. Entre amoureux, ces peccadilles ne font souvent que pimenter -la passion. - -Et M. Méricourt, avec un sourire sceptique, se désintéressa du drame. - -Il ne pensait guère que le bonheur et peut-être la vie de sa chère -petite Gilberte étaient noués à cette trame sanglante. Il ne s’en -douta pas davantage ce soir-là, quand il la vit prendre sa tapisserie -et s’asseoir comme d’habitude auprès de son fauteuil. Il remarqua -seulement qu’elle était un peu pâle. - -—C’est cette sacrée rencontre de cette après-midi, se dit-il. Ça l’a -remuée, cette fillette. Robert aurait bien dû laisser M. de l’APÉRITIF -se débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler cette mignonne à une -pareille histoire. Enfin, elle oubliera ça. Parlons-lui d’autre chose. - -—Tu ne sais pas? dit-il tout haut. Si ma petite Gilberte est bien -sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!... -Seulement, dame! ce n’est pas une bête de femme. Il ne faudra pas -l’agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te -permettrai. - -—Bien sûr, petit père. Et qu’est-ce que c’est que cette merveille de -cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire. - -Elle était soulagée que son père n’abordât pas le sujet qui lui -subjuguait l’âme. Pourtant elle aurait encore préféré le silence. - - * * * * * - -Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Villenoise sans téléphoner -comme d’habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver -à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un -omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à -pied, il pénétra dans le bois. - -Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l’endroit d’où l’on -avait tiré sur Vincent. Une force l’attirait là. Il ne pouvait pas -s’abstenir d’y retourner encore. - -Quand il se trouva dans l’allée, il s’arrêta en face du massif que -Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa -première sortie en voiture. - -Il y pénétra. L’accès en devenait plus facile, car les feuillages -s’éclaircissaient sous les coups de vent d’octobre et les piqûres de la -gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol, -souleva les feuilles et les mousses. - -Chacun de ses mouvements était presque machinal. Il n’espérait plus -rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les -pierres, remontant, comme avait fait le meurtrier, vers la cime de -l’escarpement. - -Bientôt il atteignit une roche assez élevée, séparée d’une autre un -peu plus basse, au delà de laquelle seulement il pouvait continuer -l’ascension. C’était là que l’homme, en fuyant, avait exécuté ce bond -dont l’esprit de Vincent était resté frappé. La distance entre les deux -roches était suffisante pour qu’on ne fut pas tenté de la franchir -de sang-froid. Mais, pour continuer à grimper de ce côté, il fallait -absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-être à -cause de cette force, qui ne lui laissait guère de légèreté ni de -souplesse, ne s’y était jamais risqué. Quand il voulait reprendre, -au delà du ravin, la trace du meurtrier, il tournait la colline et -redescendait du sommet jusque-là. - -Aujourd’hui, son intention n’était pas de prendre cette peine. Que -verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les -broussailles, il avait conservé l’espoir de découvrir un fragment -d’étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard -ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les -allées battues, la course du meurtrier n’avait dû laisser aucune trace. - -Robert s’arrêta donc au bord de l’excavation, à mesurer de l’œil ce -bond audacieux, qu’il n’eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus -impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient -le roc. - -«Une femme...» pensait-il. «Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n’y a -que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées...» - -Il distinguait sur l’autre bord l’endroit où elle avait dû reprendre -pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle -avait dû s’y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide... - -A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des -feuilles s’envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et -là, sur cette surface aride... - -Le jeune homme se pencha davantage. Ce n’était pas une cassure de -pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite -médaille d’argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau -regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce -minuscule objet qui venait d’attirer son attention. - -«Bah!» se dit-il, «c’est un petit caillou plat, ou quelque débris sans -conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons, -vais-je remonter la colline pour aller l’examiner de près?» - -Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger tout droit vers le -château. Mais, comme déjà il en prenait la direction, une espèce de -remords le saisit. - -«Je n’ai pas le droit de rien négliger,» pensa-t-il. - -Il tourna donc dans le Salon des Fées, prit le sentier qui montait le -plus directement. Puis, une fois au sommet, il s’orienta et se dirigea -du côté par où le meurtrier, dans sa fuite, avait abordé le plateau. Il -dut alors redescendre un peu, et, finalement, il se trouva sur la roche -faisant face à celle où il se tenait tout à l’heure. - -Mais d’ici, le point de vue étant tout à fait différent, il eut du -mal à identifier l’arbuste qui devait lui servir de repère. Quand il -l’eut reconnu, il lui fallut encore chercher longuement, parmi les -irrégularités du rocher, l’infime objet qui, de l’autre côté, avait -attiré son attention. Le rayon de soleil frappant cet objet quelques -minutes auparavant, s’était éloigné. Rien ne brillait plus sur la -surface grisâtre de la pierre. - -Dalgrand allait y renoncer, quand tout à coup son œil se fixa sur ce -qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le -posa dans sa paume, le retourna sur ses deux faces... Et tout à coup, -avec la soudaineté de la foudre, la vraie figure de cet objet éclata -dans son cerveau. - -C’était la miniature qu’il avait vue enchâssée dans la bague de -Sabine... cette miniature cassée à l’angle, arrachée du chaton par un -choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble, -et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si -évidemment fausse. - -C’était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu’elle -l’avait brisée, perdue!... Et cela s’était passé entre la soirée à -Dinant, où l’inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour -suivant, où il était accouru au chevet de son ami. - -Bien plus... L’endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature, -c’était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en -bondissant, et sous l’arbuste où sa main avait dû prendre un point -d’appui. - -Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu’il eût besoin -d’une preuve, mais parce qu’il voulait savoir s’il tenait vraiment en -main de quoi confondre une criminelle. Car il s’était réservé d’agir -lorsqu’il pourrait l’écraser d’une certitude et, du même coup, éclairer -Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu’il resterait -à cette femme habile une issue pour s’échapper, il devait craindre son -audace et l’aveugle générosité de M. de Villenoise. - -Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine -croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au -fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique, -d’une délicatesse délicieuse, et qui allait devenir une arme -effroyable. Comme il arrive dans certaines émotions puissantes et -imprévues, il s’écoutait sentir, avec l’étonnement de ce qui se passait -en lui. C’était une sombre joie mêlée d’orgueil, en même temps qu’une -indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la fois l’ivresse -et l’horreur de son rôle. - -Robert Dalgrand fut surpris dans sa méditation par les premières -ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il -allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la -briser, de la perdre ni de la montrer involontairement. Il tira son -porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa -montre. Cette fine lamette d’ivoire tiendrait certainement dans le -boîtier. Il l’essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran. -Elle s’y logeait également bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles. -Toutefois, après un instant de réflexion, ce fut sous le verre qu’il la -laissa. - -Au château, on l’attendait avec une impatience voisine de l’inquiétude. -La veille, il avait téléphoné ses regrets d’avoir manqué le train, -et le matin même il avait annoncé qu’il n’était pas sûr de pouvoir -venir. M. de Villenoise, habitué maintenant à ses visites presque -journalières, craignait qu’il ne fût survenu quelque accident à l’usine -de Billancourt. - -Quand il vit son ami, Vincent l’accueillit par un aimable reproche, -puis tout de suite, s’accusa d’égoïsme. - -—Au fait, dit-il, depuis plus d’un mois tu me consacres à peu près -toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour -un homme occupé comme toi, c’est le plus grand sacrifice d’affection, -c’est du dévouement «extra-supérieur»! Cher vieux Robert!... Et moi -qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à -guetter l’heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton -grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c’est à se -faire flanquer une balle de l’autre côté, pour être soigné de nouveau -comme je l’ai été par vous deux! - -En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise -baisa la main de Sabine. - -—Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi -aussi je regretterai de ne plus venir... D’ici quelque temps cela me -sera bien difficile. - -—Tu restes cependant jusqu’à demain matin? demanda Vincent. - -—Bien entendu. - -Et Robert ajouta: - -—Mais toi-même, et M^{me} Marsan, ne comptez-vous pas rentrer bientôt -à Paris? - -—Non... Pas avant Noël peut-être. - -—Cependant tu n’es pas assez solide encore pour chasser? - -—Oh! ce n’est pas la chasse à courre qui me retient. C’est une petite -formalité que nous t’annoncerons bientôt, car nous aurons besoin de toi. - -Il souriait. Sabine se détourna d’un air qui voulait être embarrassé. -Alors Dalgrand comprit que le mariage devait se célébrer à Villenoise. - -«Comment,» se disait-il, «vais-je obtenir de me trouver seul avec cette -femme, sans éveiller de surprise chez Vincent?» - -Avant la fin du dîner, il avait trouvé un prétexte. - -Durant leurs récentes causeries, on avait parlé peinture. Robert avait -poliment exprimé le désir de voir les œuvres de M^{me} Marsan. Celle-ci -l’avait invité à visiter son atelier de la rue de la Pompe. - -Mais Vincent s’était écrié: - -—Sans attendre que vous soyez de retour, vous devriez bien, ma chère -amie, montrer à Robert le tableau que vous venez de faire ici, à la -campagne. Vous n’avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela -me ferait plaisir qu’il le vît. - -—C’est bien facile, avait dit Sabine. Si monsieur Robert veut venir -jusqu’à ma maisonnette, un jour, avant d’aller prendre son train... La -voiture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et -demie en tout. - -C’est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il -était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux: une heure et demie de -voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant -encore trop pour lui. - -Sabine—bien qu’elle-même en eût naguère donné l’idée—montra peu -d’empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrand -désirait: un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons -de l’inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose -qui inquiétait M^{me} Marsan. - -—Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque -Robert ne reviendra pas de sitôt. - -Mise au pied du mur, Sabine déclara qu’elle pouvait s’arranger. On -partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait -prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l’après-midi, Vincent -viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le -secouait pas trop. - -Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à -coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était -que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fît manquer un plan -si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D’instinct elle -s’en méfiait et elle voulait le déjouer. Que pourrait-il lui dire -en présence de Vincent pour la décider à l’écouter seule à seul? Si -elle ne sortait pas avec lui demain matin, il faudrait partir sans lui -parler. Il avait trop dit, pour mieux hâter les choses, qu’il était -absolument forcé de prendre ce train de dix heures. - -Toute l’habileté de Robert se heurtait maintenant à cette difficulté -médiocre. - -Le lendemain, dès sept heures, il était dans la chambre de son ami. -Tous deux causèrent. On leur apporta le café au lait. La pendule sonna -huit heures et demie. M^{me} Marsan ne paraissait pas. - -—Le phaéton est attelé, vint annoncer le valet de chambre. - -Vincent fit demander si Madame était prête. - -—Madame fait dire qu’elle s’est éveillée trop tard, qu’elle n’est pas -habillée, fut la réponse. - -Une rage froide saisit Dalgrand. - -«Ah! tu te crois plus forte que moi!...» dit-il en lui-même. «Eh bien, -nous allons voir, ma belle!» - -A neuf heures moins cinq, Sabine parut. Elle se répandit en excuses. - -—Oh! ne vous désolez pas, madame, dit Robert. Nous avons encore -pleinement le temps de passer chez vous, puis d’aller à la gare. - -—Pour le train de dix heures quinze?... - -—Mais oui! - -—Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la -pendule. - -Sabine éclata de rire. - -—Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!... - -Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie: - -—Tenez, dit-elle, voilà neuf heures! - -—Cette pendule ne va pas, dit Robert. - -Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d’une -saisissante intensité: - -—C’est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez-la!... - -Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme -fascinée. Sur un geste qu’il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran -de la montre... - -La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet -microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé... - -Ce fut un coup de foudre. - -Sabine glissa d’abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour -une supplication... Puis elle s’abattit en arrière, les membres raidis, -les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux. - -M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita. - -—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’a-t-elle? cria-t-il. - -—Ce n’est rien, dit Dalgrand... Une attaque de nerfs. - -—Mais comment ça l’a-t-il prise? - -—Eh! je n’en sais pas plus que toi... Soignons-la d’abord. Laisse-moi -la porter sur ton lit. - -Dalgrand prit cette femme entre ses bras comme il eût fait d’un enfant, -et l’étendit avec douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait vers le -timbre électrique. - -—N’appelle pas! dit-il. Voyons, tu n’es pas vêtu. Veux-tu que ton -valet de chambre la voie ainsi entre nous deux? - -Vincent dit: - -—Tu as raison. - -Et il commença de s’habiller. Son premier saisissement se dissipait. La -pitié s’en allait en même temps. Il grommela: - -—Allons, voilà que ça la reprend! Je croyais que c’était fini, ces -crises-là. - -—Elle y est sujette? demanda hypocritement Robert, qui passait un -flacon sous le nez de Sabine. - -—Mais oui... Je te l’ai dit... Qu’est-ce que tu lui fais respirer là? - -—Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda l’étiquette collée sur la petite -bouteille. - -Il lut avec gravité: «Potion selon la formule», et un nombre de sept -chiffres. - -—Mais c’est une de mes drogues! s’écria Vincent. Qu’est-ce que tu veux -que ça lui fasse? Attends, j’ai des sels anglais dans mon cabinet de -toilette. - -Sabine gémissait d’une façon continue. Ses prunelles, remontées à -demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d’une vapeur -blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles -paraissaient s’incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de -Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha -les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s’en -détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence: - -—C’est de l’éther qu’il faudrait, opina Dalgrand. - -—J’en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans -le château. - -Un moment après, il revint. Les deux amis firent respirer de l’éther -à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l’eau sucrée et lui en -coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres. - -Peu à peu, les phénomènes nerveux s’atténuèrent. Les gémissements -saccadés s’espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les -prunelles reprirent leur éclat. - -—C’est fini, murmura Vincent. - -Malheureusement, ce qui frappa les yeux de Sabine, lorsqu’elle reprit -connaissance, ce fut le visage de Robert. Aussitôt elle retomba en -arrière avec un véritable hurlement de terreur. Et la crise hystérique -reprit avec une nouvelle intensité. - -—On dirait vraiment que c’est de t’avoir vu là... hasarda Vincent. - -—Évidemment... Dans son état, ma présence la gêne, dit Robert. Je vais -me retirer. Tu viendras me dire quand elle sera remise. - -—Mais ton train? - -—Je ne le prendrai pas. - -Robert se retira dans sa chambre. - -«La crise n’était pas jouée,» pensa-t-il. «Mais si elle m’en sert -d’autres de ce genre... Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de -l’existence de Vincent, comme je le lui demanderai... Ma foi, tant pis! -je la livre au juge d’instruction.» - - * * * * * - -Une heure après, il admirait l’énergie de cette volontaire créature. -L’effrayante convulsion passée, elle était redevenue elle-même, elle -souriait, elle s’excusait de ce qu’elle appelait «ses stupides nerfs», -et elle déclarait ne pas comprendre comment cela avait pu arriver. - -—Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi! -disait-elle. Alors, monsieur, j’espère que vous serez aimable tout à -fait. Vous viendrez jusqu’à mon _cottage_ comme vous me l’aviez promis, -avant de vous rendre à la gare? - -—Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en -s’inclinant. - -—Pas avant de déjeuner, j’espère, s’écria M. de Villenoise. - -A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d’une gaieté charmante -et d’un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu’une seule -lueur d’angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il -faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien -soupçonner de ce qui se passait en elle. - -«Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes!» -pensa Dalgrand. «Ou du moins d’une femme comme celle-ci.» - -Peu après le déjeuner, M^{me} Marsan et Robert montaient sur le -phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux. - -La première partie de la course fut silencieuse. L’homme en -livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment -fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par -l’angoisse? - -Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse. - -—Pas par là! s’écria Sabine avec une expression de terreur. - -—Mais si! dit Robert avec calme. Je sais bien qu’on ne peut pas -continuer en voiture. Mais nous ferons le tour de la colline à pied. -Le phaéton ira nous attendre de l’autre côté du Chaos. - -—Ah! murmura-t-elle, c’est là que vous voulez me conduire? - -—C’est là, répliqua-t-il. - -Et il ajouta d’un ton dégagé: - -—Je voudrais, chère madame, vous montrer l’endroit où j’ai trouvé ce -petit objet... - -Elle l’interrompit, d’une voix très basse, mais avec une fermeté -extraordinaire: - -—N’essayez pas de coup de théâtre. C’est inutile. Je m’expliquerai -aussi franchement chez moi. Mais, pour Dieu! marchons sans nous arrêter. - -Il la regarda. Elle n’avait pas tourné la tête, mais parlait avec les -yeux fixés droit devant elle, pour échapper autant que possible à la -curiosité du domestique. - -Elle prononça encore: - -—Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!... -Jamais là!... Marchons! - -Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée -première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime -pour l’y foudroyer plus sûrement. D’ailleurs sa promesse de franchise -équivalait à un aveu. Avait-elle donc résolu de dire la vérité? - -Il regagna l’allée principale, effleura du fouet les épaules de son -attelage, et le grand trot cadencé des chevaux rythma de nouveau le -silence. - -Lorsqu’on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le -chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle. - -A peine descendue de voiture, M^{me} Marsan dit à sa femme de chambre: - -—Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l’omnibus. -Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la -rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture. - -Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s’écria: - -—Comment! vous partez?... - -—Mon cher monsieur, nous avons à causer, n’est-ce pas? - -Il inclina la tête. - -—Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la -tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous -trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de -lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu’il sache! - -—Pardon, dit Dalgrand, il saura. - -Sabine blêmit. - -—Oui, fit-elle les dents serrées d’impuissante fureur, il saura... -Mais non pas vos calomnies, monsieur! Il saura la vérité, que je lui -dirai moi-même... Et il l’apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce -ne sera pas par accident, ni par surprise... Et je ne veux pas que ce -soit aujourd’hui! - -—Madame, dit l’inventeur, la vérité, je la connais tout entière, -appuyée sur les preuves les plus irréfutables. Ce sont ces preuves que -je voulais vous soumettre. Si vous refusez de les voir, je les porterai -à qui de droit. - -—Mais je ne refuse pas de vous entendre... limier de police! dit-elle -avec un superbe mépris. - -Et ses yeux, chargés d’une indicible haine, eurent la satisfaction de -voir Dalgrand rougir. - -—Seulement, ajouta-t-elle, on donne au moins à une femme le droit de -fixer l’heure et le lieu d’un rendez-vous. - -—Fixez, madame, répondit Robert. - -—A Paris, chez moi, dès l’arrivée du train. - -—Je suis à vos ordres. Mais M. de Villenoise ne devait-il pas vous -rejoindre ici tout à l’heure? - -—Cela me regarde. - -L’inventeur s’inclina. - -—Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir. - -Puis, lui lançant, comme elle passait devant lui, un coup d’œil -par-dessus l’épaule, elle ajouta en ricanant: - -—A moins que vous ne teniez toujours à monter voir mon tableau?... - -—Mais... ce serait avec plaisir, sourit Dalgrand, non sans une égale -ironie. - -Sabine haussa les épaules, traversa le jardin et monta sur le phaéton. - -—Quand vous nous aurez mis à la gare, dit-elle au domestique, vous -retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à -monsieur que j’ai été forcée de partir pour Paris. - -—Bien, madame. - -—N’est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne -se dérange pas. Vous ajouterez que c’est une lettre trouvée chez moi -qui m’a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain -de bonne heure. Vous avez bien compris? - -—Oui, madame. - -Un quart d’heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la -gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un -compartiment de premières, et s’effaça pour laisser monter la jeune -femme. - -—Je n’ai pas besoin de garde du corps, dit-elle. Vous trouverez de la -place ailleurs. - -Et elle escalada le marchepied. - -Il n’insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le -compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le -petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière -voisine, prêt à s’élancer s’il voyait descendre M^{me} Marsan. - -A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre. - -Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose de lugubre. Ni l’un -ni l’autre ne parlaient, et, quand ils pénétrèrent dans l’appartement -inhabité, le demi-jour, la fraîcheur et le silence semblaient le cadre -morne préparé pour recevoir l’horrible secret qu’ils apportaient. - -La femme de chambre n’arriva qu’après eux. Ce fut M^{me} Marsan qui -déverrouilla les serrures, ouvrit les volets, souleva les stores de -la petite serre. Alors le jardinet apparut,—un jardinet triste, déjà -dévasté par le précoce automne parisien, et au fond duquel, sur un mur -grisâtre, les dernières feuilles de la vigne vierge plaquaient des -taches de sang. - -Sabine choisit deux sièges enveloppés de leurs housses à rayures. - -—Je vous écoute, dit-elle. - -Sa physionomie, crispée d’inquiétude, avait perdu de son audace. - -—Madame, dit Robert, c’est vous qui avez tiré sur M. de Villenoise. - -Elle eut un rire étrange. - -—Ah! dit-elle, c’est bien à cela que je m’attendais. - -Si la conviction de Robert eût pu être ébranlée, elle l’aurait été -par le son de ce rire et le ton de cette exclamation. Il eut même un -instant de stupeur. - -Elle ajouta d’une voix très calme: - -—Prouvez-le. - -—Vous vous êtes habillée en homme et vous vous êtes cachée pour -assassiner mon ami, reprit l’inventeur, comme vous vous étiez déguisée -et cachée pour l’épier un jour qu’il se promenait avec deux dames... - -Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s’attendre, la troubla -d’une façon visible. Pourtant elle s’écria: - -—Quelle jolie invention! - -—Ne niez pas, dit-il, j’ai des témoins. - -Il reprit alors toute l’histoire du crime, telle qu’il l’avait -reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les -deux amants, comme s’il en eût connu les moindres détails, peignant la -fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et, -finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute -et le bris de la bague. - -—Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez -l’avoir trouvée, dit M^{me} Marsan. Quelle valeur cette découverte -a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise? -On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote. -Croyez-vous qu’on ne devinera pas vos motifs?... qu’on ne comprendra -pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser -votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n’irait -pas mal à cette petite fille d’officier pauvre!... - -Robert pâlit, avec une flamme aux yeux si effrayante que Sabine se -leva, prête à fuir... Mais à cette minute, un souvenir revint à -Dalgrand... celui d’un incident remarqué durant l’entrevue avec le -juge. Et, à tout hasard, il lança cette phrase, dont il ne pouvait -lui-même deviner la portée: - -—Vous oubliez, madame, que je suis mécanicien, et que j’ai des -moyens très faciles d’élargir le Puits du Diable, pour permettre aux -magistrats d’aller voir ce qui se trouve au fond. - -Sabine retomba sur son siège, écrasée, muette, les mains et les lèvres -tremblantes. - -Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, et, d’une voix subitement -adoucie: - -—Vous voyez, madame, qu’il vaut mieux tout me dire. Ce misérable -secret restera entre nous. - -—Entre vous et moi?... dit-elle, se trahissant par ce cri involontaire. - -—Non, dit Robert, Vincent le saura. - -—Il me pardonnera! s’écria victorieusement Sabine. Car j’ai agi par -amour... Et le ciel m’est témoin que je ne voulais pas le tuer! - -—Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand. - -Elle reprit son air le plus froidement hautain. - -—De quel droit me le demandez-vous? Je ne le dirai qu’à lui-même. Et -je vous le répète: il me pardonnera. - -Robert secoua lentement la tête. - -—Il vous pardonnerait s’il vous aimait, dit-il. - -Cette phrase fit l’effet d’un coup de massue. Les yeux altiers de -Sabine se noyèrent, s’effarèrent comme ceux d’une bête blessée à mort. - -—Oh! gémit-elle, si vous me percez faussement d’un tel doute, vous -êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j’aie fait, on n’a pas le -droit de frapper ainsi une pauvre femme! - -A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert. -Cependant il devait aller jusqu’au bout. Se rappelant cette «cruauté» -ignorée dont s’était accusé Vincent, il reprit: - -—Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur? - -Sabine murmura: - -—Il est revenu à moi depuis. - -—Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il -ajouta:—Depuis... l’accident?... - -Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan -désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle -n’avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans -doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un -imperceptible attendrissement dans la voix qu’il reprit: - -—Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vincent croit vous devoir la -vie, quel est le sentiment qu’il vous exprime? Prononce-t-il le mot -d’amour, ou celui de reconnaissance? - -—Il veut m’épouser, déclara Sabine. - -Mais cette réponse indirecte montrait la défaillance de son orgueil et -de sa sécurité. - -Robert insista: - -—Vous dit-il qu’il vous aime? - -Elle se tut. Son silence était bien la chose la plus abattue, la plus -navrée, la plus humble, dont Robert eût jamais été témoin. Pour ne -point avoir l’air d’en savourer la tristesse, il détourna les yeux. - -Tout à coup il entendit la voix de Sabine, mais si changée, si timide, -qu’il en tressaillit de surprise. Elle disait: - -—Monsieur, répondez-moi sur votre honneur. Vincent vous a-t-il dit -qu’il ne m’aime plus? - -Comme il se taisait, désarmé par cette douceur, hésitant à porter un -pareil coup, même à cette grande coupable, elle ajouta: - -—Vous m’avez fait bien du mal, monsieur, et je vous hais. Cependant -j’estime que vous êtes un honnête homme, et je croirai votre parole -d’honneur. Parlez. - -Il répondit: - -—Madame, je vous jure de dire la vérité. Vincent m’a confié qu’il vous -épousait par devoir. - -Sabine porta les deux mains vers son cœur et ferma les yeux, avec un -long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance -affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau, -et reprit très bas: - -—En aime-t-il une autre? - -—Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous -répondre. - -Elle eut un rire déchirant, atroce. - -—En effet, reprit-elle, vous aviez raison: il ne me pardonnera pas!... - -Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans -tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas -de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les -heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais. - -A la fin, Sabine parla: - -—Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me -livrer à la justice. - -Il l’interrogea du regard. - -—C’est, n’est-ce pas? reprit-elle, de m’exiler, de partir, peut-être -même de ne pas revoir une dernière fois Vincent. - -Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet -ordinaire: - -—Je crois que cela vaudrait mieux. - -—Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers -le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce. - -—Laquelle? - -—Ne retournez pas à Villenoise avant demain dans l’après-midi. D’ici -là, Vincent aura reçu une lettre de moi où je lui aurai tout avoué. Je -veux qu’il apprenne par moi-même... - -Elle s’interrompit devant le regard soupçonneux de Robert. - -—Quel serment faut-il faire? demanda-t-elle. - -Puis, avec un sourire de surhumaine tristesse: - -—Les sentiments de votre ami ne vous sont-ils pas garants que je ne -pourrai ni le circonvenir, ni fléchir son cœur, ni lui arracher mon -pardon? - -Comme Dalgrand réfléchissait encore, elle ajouta: - -—Voulez-vous que j’écrive l’aveu de mon crime, adressé au juge -d’instruction? Si je vous ai trompé, si j’ai revu Vincent lorsque vous -arriverez demain à Villenoise, vous ferez parvenir cette lettre. - -Elle se levait déjà pour chercher du papier, une plume. Mais la -sincérité, la dignité de son accent avaient persuadé l’inventeur. Il -fit un geste de la main. - -—Inutile, madame. - -Il s’était levé à son tour, et restait debout, embarrassé de quelque -chose qu’il avait encore à dire. - -—N’avons-nous pas fini, monsieur? - -—Madame, dit-il, s’il vous convenait de voyager en Amérique, vous -seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains -travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile. -Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes -constructions métalliques... - -Elle comprit son intention généreuse, et, l’interrompant avec ironie: - -—Vous pourriez aussi peut-être m’obtenir la clientèle de M. de -Villenoise? - -—Je vous assure, madame... - -Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu’il n’osa pas -insister. - -—Adieu donc, madame, dit-il. - -Dans la lenteur de son salut, l’inclinaison profonde de sa tête, il mit -toute la respectueuse politesse de l’homme du monde. - -Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les -prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue. - -Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu’il ne -devait plus oublier. - - - - -XV - - -LORSQUE, le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Robert -Dalgrand, dans une voiture de louage, franchit la grande grille de -Villenoise, une appréhension lui crispa le cœur. Que se serait-il -passé? Comment allait-il trouver Vincent? - -Devant lui, la royale avenue de châtaigniers s’étendait, d’aspect -plus grandiose encore, dans la sauvage tristesse de l’automne. Au -fond, la façade du château, blanche et rigide au milieu de son cadre -élargi, ressemblait à un visage dont l’impassibilité garde un secret -mélancolique. - -Pour la première fois peut-être, l’imagination, chez Robert, domina -l’énergie de la pensée, et il se sentit impressionné par la physionomie -des choses. - -Son malaise intérieur se changea en une terrible anxiété lorsqu’un -domestique lui dit que monsieur n’était pas au château, mais qu’il -avait laissé une lettre pour M. Dalgrand. - -—Une lettre pour moi!... - -—Oui, au cas où M. Dalgrand viendrait. - -—Où est-il?... A l’usine? - -—Non. Monsieur est parti brusquement pour Paris. - -«Parti brusquement pour Paris!...» Qu’avait-elle donc inventé, cette -femme, pour le faire accourir vers elle, lui qui ne pouvait encore sans -imprudence entreprendre ce voyage?... Que lui disait-elle en ce moment, -dans cet atelier où, hier, lui-même, Dalgrand, l’avait confondue, -réduite au désespoir et à la soumission?... Par quelles sorcelleries le -reprenait-elle? - -Ainsi elle avait manqué à sa parole! Elle avait trouvé moyen de revoir -Vincent! Elle l’avait joué, lui, Robert!... Mais ne s’était-il pas -conduit comme le dernier des insensés en refusant cette lettre qu’elle -voulait écrire pour le juge d’instruction? Dire qu’il avait cru cette -sirène, cette créature de sang et de perfidie! Maintenant tout était -bien perdu, car l’intervention même de la justice arriverait sans doute -trop tard pour éclairer Vincent, pour le délivrer du piège où elle -l’aurait enfermé. - -Ces réflexions ôtaient à Robert son habituel sang-froid, tandis qu’il -suivait le valet de chambre jusque dans le cabinet de travail où M. de -Villenoise avait laissé sa lettre. - -L’épaisseur du pli l’étonna. Robert déchira l’enveloppe, et tout de -suite il en remarqua une seconde sur laquelle ces mots en grosses -lettres lui sautèrent aux yeux: - -«Attends d’être seul pour lire.» - -Alors il remarqua que le domestique, un peu étonné de ce qui se -passait, demeurait planté devant lui, le regard luisant de curiosité. - -—Allez, dit Robert, laissez-moi. - -—Monsieur n’a besoin de rien? demanda le valet. - -—De rien. S’il me faut quelque chose, je sonnerai. - -—Monsieur dînera-t-il au château? Dois-je donner des ordres? - -—Eh! je n’en sais rien. Allez-vous-en! - -Une fois que l’homme eut quitté la pièce, Dalgrand, avant même de -s’asseoir, ouvrit la seconde enveloppe. Elle contenait une lettre assez -longue, d’une écriture qu’il ne reconnut pas, et un mot très court de -Vincent. - -Ce mot, Robert le saisit tout entier d’un coup d’œil. Et il continuait -à le contempler d’un regard fixe, tous les traits de son visage -pétrifiés et blêmes, dans une stupeur qui paralysait même l’émotion. -Puis, tout à coup, un cri sourd monta de sa poitrine. Son grand corps -chancela... Il s’abattit sur un siège, en essuyant, par un geste -machinal de la main, la sueur froide qui lui perlait au front. - -Voici ce qu’il avait lu: - - «Mon cher ami, - - «Sabine est morte. La malheureuse s’est empoisonnée cette nuit avec du - laudanum. Sa femme de chambre affolée est accourue m’apporter cette - terrible nouvelle, avec une lettre qu’elle devait me remettre dès ce - matin, suivant les dernières volontés de sa maîtresse. - - «Je cours auprès de l’infortunée qui n’est plus. Viens m’y rejoindre. - Mais lis d’abord sa lettre. Elle t’apprendra, paraît-il, peu de choses - que tu ne saches. - - «VINCENT.» - -Il se passa un moment avant que Robert eût le courage de lire cette -confession de Sabine. Mais l’idée que son ami l’attendait, plongé -dans les plus pénibles rêveries, auprès de cette morte, le rappela à -lui-même. Il déplia le papier et parcourut ce qui suit: - - «Mon Vincent bien-aimé, - - «Quand tu liras cette lettre, tu sauras déjà que je suis morte. Ne me - pleure pas, car je suis coupable. Pardonne-moi seulement! - - «C’est pour obtenir ce pardon que je quitte la vie. O mon Vincent! ne - me le refuse pas, puisque j’aurai tout racheté. J’ai conjuré la mort - que j’ai failli te donner. Maintenant je me fais justice. Par pitié, - n’enveloppe jamais mon souvenir dans une pensée de malédiction. - - «C’est moi qui ai tiré sur toi, Vincent. On te l’aurait dit si je ne - te l’avais pas révélé la première. Je n’ai donc pas le mérite de mon - aveu. - - «Ton ami Robert Dalgrand avait découvert la vérité. Sans lui, j’aurais - eu le bonheur suprême et monstrueux de te posséder à toujours par mon - crime. Faut-il le dire?... Je n’aurais pas eu de remords!... - - «Non, Vincent. La joie et l’orgueil d’être ton épouse m’auraient fait - m’applaudir de mon horrible action. Ce n’était pas possible, n’est-ce - pas?... Une femme ne peut pas être à la fois aussi diaboliquement - coupable et aussi divinement heureuse! Il ne fallait pas que cela fût. - - «Le but radieux auquel j’aurais touché t’explique ma conduite. Je n’ai - pas voulu te tuer, toi sans qui je ne puis pas vivre. Je pensais te - blesser à la jambe, pour te tenir enfermé près de moi pendant de longs - jours, pour t’entourer de mes soins, pour m’afficher auprès de toi, et - pour t’empêcher de revoir l’autre... l’autre!... celle que tu croyais - aimer. - - «Malgré ma sûreté de main, ma précaution de viser très bas, je t’ai - porté un coup qui a failli devenir mortel. O pauvre, pauvre adoré!... - Si tu savais ce que j’ai ressenti en approchant de ton lit de - souffrance!... - - «Si tu étais mort, je me serais tuée. - - «Tu n’en doutes pas, maintenant... - - «Oui, l’homme, le misérable criminel que tu as vu bondir sur les - rochers, c’était moi! Je me suis montrée exprès,—sûre, par mon - costume, d’égarer tes soupçons. En haut, dans un fourré, j’avais - laissé une jupe, un chapeau de femme et une mante de soie, avec - lesquels j’étais venue. J’ai rapidement passé tout cela sur mes - vêtements masculins. Mais j’ai jeté dans le Puits du Diable mon - petit revolver—celui à crosse de nacre avec mon chiffre en or—et - mon feutre d’homme roulé autour d’une pierre. Je savais que ces deux - objets tomberaient tout au fond, par l’étroite ouverture, là où se - resserre le puits, et qu’ils seraient hors de portée, à moins qu’on ne - minât le roc. - - «Maintenant, tu sais tout, Vincent. Tu es guéri, ma mort te rend - libre... Tu vas être heureux... Oh! ne me chasse pas entièrement de - ton cœur. Donne-moi ce pardon que je te demande! - - «Si un élan de miséricorde, si peut-être même un dernier frémissement - de tendresse pour la pauvre créature qui s’en va, te dicte ce pardon, - accorde-moi une suprême grâce, écris-le sur ma tombe. Fais inscrire - sur une petite plaque de marbre: «_Elle repose pardonnée._» Il me - semble qu’éternellement, à travers la pierre, je l’entendrai. Et je - pourrai y croire. On ne ment pas aux morts. - - «Tu feras cela. J’en suis sûre. Tu es si bon, Vincent!... Et cette - pensée adoucit en moi l’atroce douleur de savoir que désormais tu - seras heureux par une autre. - - «Adieu, et pardon! Je t’aime. - - «SABINE. - - «Je te prie de me faire enterrer dans le petit cimetière du village - près duquel j’ai vécu cet été.» - - - - -XVI - - -DIX mois s’étaient écoulés. Vincent de Villenoise avait épousé Gilberte. - -Le soir des noces, la jeune fille, en ôtant de son corsage le petit -bouquet d’oranger, montrait à son mari, sous les fleurs artificielles -et cousu dans un sachet de satin, le brin de réséda gardé depuis le bal -où elle était sa demoiselle d’honneur. Alors lui-même, en souriant, -tirait de son porte-cartes un brin tout pareil. Chacun avait eu la même -idée: le premier souvenir de leur amour devait les accompagner à la -fête nuptiale. Cette gracieuse coïncidence avait jeté Gilberte aux bras -de son mari, et commencé la défaite de sa virginale timidité. Ce fut la -première fleur échangée jadis qui, cette nuit-là, les fit amants. - -L’été commençait. Ils s’installèrent à Villenoise. - -Bien des changements avaient été faits dans la propriété. On avait -comblé le Puits du Diable, démoli l’allée qui longeait le Chaos, et -qui maintenant disparaissait sous une plantation de jeunes sapins. Des -tombereaux de terre jetés entre les rocs avaient transformé l’aspect du -ravin lui-même, et se couvraient de fleurs sauvages. A la lisière de la -forêt, la villa qu’avait habitée Sabine n’existait plus; le terrain, -vendu à un paysan, étalait au soleil le manteau or pâle d’un champ -d’avoine mûre. - -A la fabrique et dans la cité ouvrière, on connaissait bien déjà le -ravissant visage de la nouvelle châtelaine. M^{me} de Villenoise allait -là-bas presque journellement, dans son panier attelé de deux poneys. Et -c’était pour elle un amusement si doux d’exercer sur ce petit peuple -une royauté de providence généreuse, que son mari dut intervenir. - -—Prends garde, mignonne, il ne faut pas trop me les gâter. - -Ou bien: - -—Méfie-toi d’un premier enthousiasme. Tu ne dois rien commencer que tu -ne sois résolue à poursuivre. - -Un jour, Gilberte, après beaucoup d’hésitations, pria Vincent de la -conduire visiter la tombe de Sabine. - -La jeune femme avait depuis longtemps appris par son beau-frère les -moindres détails de la triste histoire, et même elle avait lu la lettre -de la morte. - -M. de Villenoise accueillit sa requête avec étonnement. Cependant, -réflexion faite, il consentit. - -Par une matinée splendide, tous deux partirent à cheval, à travers -bois, se rendant au petit cimetière. Le groom tint leurs montures à la -grille. Ils entrèrent. - -C’était un de ces endroits adorables et mélancoliques, où, dans les -très humbles campagnes, la mort se montre d’une bonhomie si douce -et d’une si naïve coquetterie. Un fouillis de fleurs. Des rosiers, -jadis plantés par des mains pieuses, mais qu’on a cessé d’émonder, et -qui maintenant envahissent tout. Des herbes hautes, cachant la forme -étroite et allongée des monticules funèbres. De larges marguerites, de -petits œillets sauvages, des scabieuses aux tons fins, et, de place -en place, les nobles hampes de roses trémières. On ne distinguait pas -les sentiers. Grâce aux croix seulement, on évitait de marcher sur les -tombes. - -Mais, au milieu de toute cette verdure et de ces couleurs, un espace -d’une crudité blanche attira et choqua l’œil de Gilberte. - -Elle s’approcha, éblouie par cet éclat de marbre sous le ciel d’un bleu -dur, dans la pluie aveuglante de lumière. - -Une grille dorée l’arrêta. Et elle resta en contemplation devant la -tombe de Sabine. - -A deux pas derrière elle, M. de Villenoise, gêné, restait les yeux à -terre, tête nue sous la brûlure du soleil. - -Le monument était un chef-d’œuvre artistique. Vincent l’avait commandé -à un très grand sculpteur. Appuyée contre le bloc de marbre qui portait -le nom de la morte, une figure féminine d’une grâce délicieuse étendait -à demi la main droite, dans un geste d’apaisement, de pardon, de pitié. -Elle semblait vouloir faire descendre quelque chose d’infiniment doux -dans l’invisible profondeur de la tombe. Un peu au-dessous de cette -main, et déroulé à l’angle du bloc, un feuillet de marbre portait ces -mots, qui commentaient le geste de la statue: - - ELLE REPOSE PARDONNÉE. - -Ainsi était accompli le vœu suprême de Sabine. Pour les rares visiteurs -du cimetière, cette inscription devait sembler une simple formule -religieuse. - -Cependant Gilberte s’était retournée vers son mari. Elle lui toucha -le bras. Il leva les yeux. Jamais elle ne lui avait paru si belle. -Une gravité attendrie rendait plus séduisant ce visage où flottait un -charme d’enfance. Elle dit: - -—Je la trouve superbe, cette tombe. Mais regarde!... Rien que du -marbre et du métal doré! Elle n’a donc personne au monde, cette pauvre -femme, qui lui apporte parfois une gerbe de roses, ou même un simple -bouquet des champs?... - -Et, comme Vincent, très ému, se taisait, Gilberte ajouta d’une voix -insinuante et câline, ainsi qu’une petite fille qui demanderait une -grosse faveur: - -—Nous viendrons mettre ici des fleurs, n’est-ce pas? Vois-tu... sa -folie et son crime ont fait notre bonheur. Et elle a tant souffert!... - -Puis, plus bas encore, la jeune femme murmura: - -—Pauvre, pauvre créature de douleur et de passion!... Vincent, elle -t’aimait et elle t’a perdu... N’est-elle pas assez punie? - -[Illustration] - - - - - _Achevé d’imprimer_ - - le cinq mai mil huit cent quatre-vingt-quatorze - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25 - - _A PARIS_ - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Haine d'amour, by Daniel Lesueur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HAINE D'AMOUR *** - -***** This file should be named 50521-0.txt or 50521-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/5/2/50521/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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