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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Un tel de l'armée française - -Author: Gabriel Tristan Franconi - -Release Date: November 13, 2015 [EBook #50447] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Note de transcription: - - L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. La ponctuation a - également fait l'objet de quelques corrections mineures. - - Les mots imprimés en gras dans l'original sont notés ici - =en gras=. - - - - - _Un tel de - l'armée française_ - - - - - GABRIEL-TRISTAN FRANCONI - - - _Un tel de - l'armée française_ - - - [Logo de l'éditeur] - - - PAYOT & Cie, PARIS - 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN - 1918 - _Tous droits réservés_ - - - - - Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation - réservés pour tous pays - - _Copyright 1918, by PAYOT & Cie_ - - - - - A MES AMIS, MORTS ET VIVANTS - DE L'ARMÉE FRANÇAISE - A ALBERT URWILLER - UN QUI N'EST PAS COMME LES AUTRES - - - - -UNE JEUNESSE - - -Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent un profil -à jamais orgueilleux et viril, Un Tel, malgré les épuisements et -les fièvres, garde le visage de ses vingt ans. Il est la parfaite -image d'une époque inquiète, le souple sujet d'une race sportive et -spirituelle. - -Né au cÅ“ur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux dont l'âme -affectionne la claire campagne, la lumière mouvante des fleuves aux -vertes rives, les lignes graves et simples des châteaux, les parcs -galants où rêve sur de fuyantes terrasses le peuple immortel des -statues; Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques -insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne ouvert, ivres de -lectures folles, invoquant le décevant mirage de la liberté. - -Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en leur -printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier, pour finir dans -le sang du peuple! - -Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder en lui les échos -attardés d'anciennes clameurs; il lui monte aux lèvres l'amer parfum -des vins troublants, qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées -neuves où fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie. Mais, -vienne un après-midi de tennis et de course, de fortes heures où les -muscles rivalisent d'adresse, alors Un Tel, animal épris uniquement -de vitesse et de joie, rebondit sur le sol de France comme une balle -légère. - -Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté. - -Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse poésie de la neige, -suivre d'un Å“il captivé le vol magique des hirondelles et trouver au -pain du ménage une saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs -parfaits, lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un cÅ“ur pur et -l'enthousiasme fleuri de l'enfance? - -Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le marin qui voit -partir sur une eau tranquille l'esquif de bois verni où tremble une -voile courbe, Un Tel avait été cela. - -Sa prime enfance fut une longue kermesse, une pimpante théorie de fêtes -naïves, de bonheurs frêles comme des bateaux, et qui laissaient, eux -aussi, sur l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur -et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table dressée -sous d'aimables ombrages, le retour des bois dans les parfums du -soir. Il aima les défilés multicolores du carnaval. Il suivit les -chars ensoleillés, où s'enivraient d'éphémères triomphes les reines -des marchés. Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges le -ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls parés de crèches -et d'étoiles, heures tendres des patronages, douceur illuminée et -musicale des vêpres, Un Tel aspire encore leur encens délicat. Malgré -l'indifférence et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le -faisait jadis pleurer en écoutant le chÅ“ur des confrériennes. - -Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue bruyante! - -La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru des romances -aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin de participer à l'ivresse -commune. Puis, le groupe harmonieux se disjoignait. Certains, que le -lyrisme assoiffait, couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur -place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les berçait encore. -Un Tel, pour ajouter à la simplicité du repas familial un peu de la -splendeur printanière, achetait une livre de fraises nouvelles. - -La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers le sol dur, ainsi -qu'une sainte en prières, elle semblait porter un lourd fardeau. Femme -du peuple qui ne saurait être brisée par les chagrins et le labeur, -elle pliait. N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une -fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le repas du soir. -Sur le poêle bancal, où s'animait un feu tremblant, la soupe bouillait, -chère eau chaude aromatisée qui réconforte, compagne quotidienne de -ceux qui n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du -soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul, ranime et -nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de tambour, chassait le -silence; la porte s'ouvrait, Un Tel embrassait sa mère, il mettait -une nappe blanche sur la table, levait la flamme de la lampe, et voici -que la mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était, -soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses jaillissaient de -quelque invisible fontaine. - -Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la journée; il avait -quinze ans, une âme enthousiaste et gamine, et il ignorait encore qu'il -est souvent pénible de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont -la petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante. C'était -l'heure de la causerie. La vieille mère contait l'histoire de la -famille. - -Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un travailleur; tout -jeune, il avait fait son tour de France. Il repose dans la banlieue -mélancolique, en un cimetière peuplé d'érables rouges et d'ormes. - -Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. Il allait, la -musette au côté, travaillant de bourgade en bourgade. Comme il avait -belle prestance, les filles lui souriaient. Parfois, fatigué de rôder à -l'aventure, il s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil -au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler ses forces, il -contemplait avec amour l'image de celle qui devait être un jour sa -femme. - -En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant les terres -labourées. Il revint à Paris, élever de solides charpentes. Vinrent -d'heureux jours, on se maria un matin d'hiver; la noce s'en fut à -Robinson, où les bosquets déserts étaient couverts de neige. - -La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: une fille naquit, -jolie comme un enfant Jésus et qui souriait dans son berceau. Elle -avait cinq ans, quand, un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital. -La petite n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les jardins -du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés de guignols, de -chevaux de bois et de balançoires. Le père, l'année suivante, tomba -d'un échafaudage. - -Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de sa vie. - -Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux dont nul -roman héroïque ne saurait dire l'intime et vivante beauté. Les routes -assombries où son destin l'avait mené lui semblaient s'élargir à -l'horizon, comme des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son -jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi quand, desservant -la table, il jetait au loin les miettes dorées tombées sur la nappe, on -eût dit que ces douloureux souvenirs s'envolaient avec elles. - -Un Tel est au physique un homme moderne, affectant un américanisme -voulu, sous lequel apparaît aisément une fantaisie d'artiste. De -sombres étoffes donnent à son clair visage une lumière particulière. -Il a le pas rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'Å“il -vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, Un Tel est -un nerveux Apollon dont la silhouette complexe dessine sur l'écran du -monde une ombre de tendresse et de brutalité. - -Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir d'impossibles joies, il -désira d'étranges compagnes, dont une chanteuse, qui fut son premier -amour. - -Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains sensuels. La -musique animant les courbes de son corps, elle apparaissait telle -une voile marine qui, gonflée d'un vent joyeux, se joue sur la mer -lumineuse. L'électricité lui faisait une étincelante parure, et le -populaire acclamait la volupté de ses gestes. Elle était le fruit -tentant et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des simples -s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre à sa lèvre écarlate, -imaginaient qu'elle avait la fraîcheur de ces oranges de Jérusalem, où -du sang coule sous l'écorce d'or. - -Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la chanteuse, eut en -son cÅ“ur une illumination; il l'aima pour le vice énervant de ses -yeux. Elle était l'incarnation de l'amour, la bacchante populaire, -glorifiée par la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au bar -tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit à la sombre -porte du concert; elle sortit, pauvrement vêtue. Un Tel hésitait à la -reconnaître; mais elle vint le rejoindre, car elle avait compris qu'il -l'aimait. - -Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses du canal, où -la lune se baignait parmi des cheminées d'usines renversées. Ils -arrivèrent sur une place déserte. Farfale entraîna l'adolescent dans -un couloir obscur, dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et -triste, telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait jamais -vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse était ouverte au -vent nocturne. Le plafond avait un large trou. Dans le toit croulant, -flambait un triangle d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente -se mit à tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du jeune -homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, les désirs de -l'adolescent s'envolèrent; subitement se brisa le cercle de feu qui lui -brûlait les tempes. - -Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait du ciel, -sentaient mourir en eux les orages de l'amour. On eût dit, à les voir -l'un près de l'autre, contemplant les arcs-en-ciel évanouis de leur -rêve, qu'un vent rapide leur avait enlevé les parures de leur jeunesse. - -Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux que s'il avait -connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint embellir sa chambrette; il -mit à son lit des draps frais, il prit une taie d'oreiller qui sentait -le foin coupé. A l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé, -reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, pour dormir -après l'orage, choisit une branche fleurie d'amandier. - -Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des Orientales, des juives -aux lourdes chevelures. Beautés maladives, bijoux affinés et frêles, -bêtes perfides ou splendides, tendres prostituées; il mit au front de -toutes ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de son désir -et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit qu'il lui fallait -rechercher une femme dont les idées et les sens auraient une parenté -frémissante avec son cÅ“ur et sa raison. - -Tout homme a, de par le monde, une femme née pour être sienne. Souvent -cette amante prédestinée meurt sans avoir rencontré celui qu'elle -attendait. Un Tel connut, dans une nature chaude et riche où la forêt -et la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne qui devait -embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. Ce fut simple et fort, -comme les jeux des plantes et des eaux. - - - - -LA FOIRE AUX IDÉES - - -La génération dont Un Tel est le type exact aima les idées, comme -des femmes. Elle erra, parmi les formules sociales, à la recherche -d'une impossible perfection, les adoptant et les rejetant avec une -égale ardeur. Mais, parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle -sut garder un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le -grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement, une élégance -d'esprit lui permettant d'estimer, sans excès, les formes nobles, les -jolies couleurs et le verbe aux inflexions savantes, qui sont la parure -extérieure des idées et leur réelle magnificence. - -Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent Tailhade -posait si joliment, au front du pauvre boulanger Caserio, le laurier -d'Harmodius. La naïveté de cette confession, groupant pour de -fraternelles agapes, sous les ombrages d'un éternel été, les hommes -les plus divers, ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel. -Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où les êtres, vivant -sans la menace impérieuse du Code et sous une royauté morale unique, se -partageraient fraternellement les richesses du monde. - -Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir de boire tel -estimable alcool; rechercher l'hygiène de la vie en toute chose, -abattre les monuments du passé, mettre en commun les femmes et les -jardins, sans pouvoir revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un -pont, la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait un régime -d'ablutions incessantes, tel autre fou vous enjoignait de contempler -toute chose sous un angle géométrique. Tout fidèle de la nouvelle -religion s'érigeait en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la -vérité. - -Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie stupide. Au reste, -l'échec d'une colonie communiste où des ouvriers, des professeurs et -un vacher s'arrachèrent, durant quelques semaines, les cheveux, sous -l'Å“il irrité de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait -de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir de faire vivre -en commun, sur un même plan social, les diversités d'hommes. - -Certes, de curieuses figures, évoquant les premiers siècles chrétiens, -illustraient l'anarchie. Probes, fières, charitables, elles honoraient -le parti naissant. Mais, combien leur action fut vaine, et de quel -mépris le troupeau les entoura. La foi, pour estimable qu'elle puisse -être, ne saurait vivifier des choses mortes. De toutes les erreurs -modernes, la plus étrange fut cette perversité de l'idée qui fit -admettre, comme vérités intransigeantes et absolues, de pauvres petites -rêveries qu'avaient dédaigneusement rejetées nos pères. - -Les partis politiques et leurs bas intérêts ne séduisirent point Un -Tel, dont la nature indépendante rêvait de se dévouer et de combattre. - -Ayant dissipé les nuées qui l'entouraient, Un Tel comprit aisément que -les rues de son quartier, les fortifications de Paris, les tonnelles -riantes de la banlieue lui tenaient autrement au cÅ“ur que les gens et -les choses de Valachie; il entrevit, image encore faible et confuse, -lumière sereine illuminant les conflits, les intérêts, la vie et la -mort, cette chose imprécise et vivante qui s'impose à tout homme: la -Patrie, société sinon fraternelle, du moins policée, organisée, de ceux -qui ont des intérêts communs, l'amour du même sol, une communauté de -souvenirs et d'espoirs. - -Un Tel était poète. Il fréquentait les bouges où les gueux bercent -leurs misères; il buvait avec eux jusqu'à ce que retentissent en ses -tempes les saintes musiques de l'ivresse. L'alcool fouettait ses nerfs; -tel le psaltérion, le poète, pour chanter, a besoin d'être battu par -des verges de fer. - -Marie, la servante obscure d'un bar de la rue de Bièvre où s'enivrait -Un Tel, accueillait avec calme cet étrange client. Promenant sur les -tables souillées un torchon humide, elle allait, toute menue en ses -loques dérisoires, indifférente aux propos des buveurs. Campagnarde -qui échoua dans un bouge obscur de la Cité, elle n'avait au monde -qu'un désir: aimer son frère, et ce pieux sentiment gagnait, à vivre -parmi les tourments et les rudes passions de la plèbe, une pureté -particulière. - -La Bruyère, le frère de Marie, était un fort gaillard à barbe -orientale, dont la folie n'inquiétait aucunement la servante. Elle -gardait, sur une planche de la cuisine, la modeste portion de bÅ“uf -bouilli et le verre de vin qui sauraient apaiser la faim et la soif du -malheureux, au cas où son délire ne le persécuterait pas outre mesure. - -Fou! Le gueux l'était. Il se croyait le maître des forces mystérieuses -qui règnent sur le monde, l'être dont la sagesse dicte aux nations -leur conduite. Il écrivait aux empereurs. Musique guerrière, peinture -pastorale, poésie érotique, La Bruyère pratiqua tous les arts, hors -celui de raisonner justement. - -Sur la route aventureuse d'Un Tel, il joua le rôle douloureux et -sauveur de l'ilote dont il faut éviter le sort misérable. - -Certes, Un Tel ne pratiqua pas la bohème navrante de La Bruyère; il ne -vécut pas, par amour du pittoresque, dans une mansarde malodorante et -glacée; il ne chanta pas des romances sentimentales dans les cours, -mendiant ainsi les quelques sous nécessaires à sa vie quotidienne. Il -est vrai qu'il trouva dérisoire de vagabonder à la recherche d'une -maigre pitance et de joies éphémères, alors qu'un labeur sans gloire, -courageusement accepté, permet à tout homme de se créer une existence -agréable, harmonieuse et simple. Néanmoins, il aima cette recherche -maladive de l'anormal et de l'excessif, ce débraillé intellectuel qui -régna dans les cercles jeunes, bohème de l'idée autrement pernicieuse -que la pauvre fantaisie des pantins de Murger. - -Un Tel sut réfréner son désir et ne plus vouloir que des choses -humaines. - -Il est vain de créer des architectures de principes, qui n'ont aucune -base réelle, et qui satisfont, uniquement, l'orgueil de leur créateur. - -Un Tel sentit avec justesse qu'il importait avant tout de faire -jaillir la sensibilité profonde de son être, telle une source pure -cachée sous le feuillage des rythmes et des couleurs. Il comprit que -l'anarchisme des uns et l'impérialisme des autres, que le classicisme -ou le romantisme, que tous les «ismes» modernes ne sont que des voiles -flottantes, ravissant à nos yeux la déesse lumineuse, la superbe Isis, -dont les hommes, inlassablement, rêvent de connaître l'immatériel -visage. - - - - -ISMES ET CRATES - - -Les temps étaient défunts où le poète pouvait chanter: - - _La gloire est une couronne - Faite de roses et de lauriers_. - -Un Tel eût aimé exprimer ses idées en quelques mots concis et créer -des Å“uvres peuplées d'idées claires. Mais il connut la vanité d'un tel -effort. Ecrire un drame où l'on exalte l'héroïsme d'une vie simple, -aux prises avec les passions, et qui sait les dompter, faire une gerbe -étincelante et naïve de poèmes sont de pures folies. Des sages dirent à -Un Tel: «Inventez un isme, découvrez un crate, tel est le secret de la -réussite. Créez un mot, enfoncez-le comme un clou d'or dans la vieille -boiserie littéraire.» Un Tel dédaigna le conseil des sages. Il s'en fut -chez un isolé des lettres, un des maîtres dont l'art sobre, image de -leur vie, l'enchantait. - ---Vous avez du courage d'écrire à notre époque. Enfin, vous êtes jeune, -il vous faudra beaucoup de courage. Je ne veux pas vous désespérer; -mais comment peut-on écrire encore? - -Ayant dit, triste et grave en sa maison froide, le maître reprit la -plume un instant délaissée. - -Un Tel avait rêvé une poésie énergique et vivante. Il lui apparaissait -que la mission du poète était de faire visiter aux hommes des -jardins irréels et merveilleux: d'héroïser la roulotte et le chemin, -d'illuminer la vie simple et pénible des travailleurs. Loin du bluff et -du snobisme des écoles, il voulait chanter, libre oiseau à qui l'on ne -peut rogner les ailes. Certes, les poètes utilitaires, normaliens ivres -de succès, fondateurs d'écoles, surenchéristes forcenés, méprisaient -Un Tel. Les esclaves ont toujours détesté l'affranchi. Il ne voulut -point former une faction nouvelle; il refusa d'associer à son art une -politique arriviste et brutale. Ce fut un homme libre. - -Un jeune versificateur insultait à Racine, qui, pour le remplacer, -faisait retentir entre les vieux murs de l'Odéon la canonnade de -Rivoli. Un sculpteur de génie mourait de froid en son atelier, alors -que la foule injuste et stupide admirait Archipenko bâtissant des -gnomes affreux dans des plaques de tôle. Surpassant en renommée les -autres ismes, survenant après les naïfs primitifs, les anges adorables -de Boticelli, le rire et les chairs de Jordaens, les arbres illuminés -et rêveurs de Corot, le cubisme régnait. Sous prétexte d'originalité, -toutes les folies se donnaient libre cours. Chacun désirait une vogue -et des succès immédiats. L'Å“uvre n'était rien, et seule valait qu'on -la considère la renommée que l'on en tirait. Pauvre génération qui ne -savait pas qu'un artiste ignoré tailla dans un marbre immortel la -victoire de Samothrace. - -Un écrivain cultivé et qui n'ignorait pas que la plus haute sagesse est -encore de se bien connaître soi-même avait alors émis sur ses confrères -ce jugement sans douceur: «L'homme de lettres est une charogne.» -L'avilissement de certaine jeunesse qui se croyait audacieuse et se -disait géniale, ses procédés réclamistes et son insolente prétention -feront la stupéfaction de nos fils lorsque, pour notre honte, ils nous -rechercheront dans le dédale empuanti des revues littéraires. - -Toutes auraient pu, en admettant qu'elles fussent courageuses, inscrire -à leur fronton le dur verset du chÅ“ur aristophanesque: «Il n'est pas -facile de m'adoucir, quand on ne parle pas dans mon sens.» Mais elles -n'avaient qu'une sorte d'intransigeance, la pire, celle qui ne pardonne -pas aux êtres d'être justes et bons. - -Invoquant la chimère au corps de biche, au buste de femme, à la jambe -de fauve, tous les poètes véhéments en firent un animal domestique; -ils l'asservirent à leurs bas intérêts. Sans doute, férus de science, -sinon de belles-lettres, ils avaient appris que la chimère, outre ses -ailes qui la font traverser les mirages du monde, est aussi le roi des -harengs. - -En ces temps confus, les istes dévoraient les crates et réciproquement. -Il y avait grande liesse en la République des lettres quand mourait -de faim un poète. L'union se faisait alors. Les rongeurs accouraient -en foule, brandissant leur plume vengeresse. Ils dansaient autour du -cadavre qui, pour eux, exhalait une fraîche odeur d'imprimerie. - -Deubel s'était jeté dans la Marne, un soir de faim et d'amertume, -suicide inexplicable, puisque la veille encore une mondaine avait fait -à ce gueux l'honneur de lui offrir une place de garde-chasse. Des -histrions sans âme triomphaient sur les scènes parisiennes; d'habiles -faiseurs encombraient les expositions d'art; des poètes volontairement -abscons accaparaient les éditeurs. - -La vieille boiserie littéraire allait craquer sous les innombrables -clous d'or que d'impatients arrivistes y plantaient. - -Mais vint la guerre. - - - - -LE MIRACLE DE LA MARNE - - -Ayant suspendu, par les pieds, les curés liégeois aux cordes de -leurs clochers, l'envahisseur descendait vers Paris. Les villages -brûlaient comme des meules. Parmi le sifflement des obus et l'exode des -populations affolées, des petites gamines, indifférentes au tumulte -guerrier, poursuivaient devant elles de jeunes dindons qui s'étaient -enfuis de la ferme. Des vieux pêchaient dans l'eau calme où se mirent -les jolis moulins et, si quelque obus troublait leur quiétude, ils s'en -allaient un peu plus loin exercer un art patient, sinon fructueux. -Enfants et vieillards, qui ne vouliez pas croire à la guerre, -qu'êtes-vous devenus? - -Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les premières balles, la -petite famille s'est enfuie. Une vierge en pleurs fouette le cheval. -La tête doucement inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours -qu'elle eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore. -Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux champêtres. L'âtre -affectueux et les greniers ensoleillés sont en cendres, la foudre -dispersa les pierres du foyer. - -Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de jadis, ce -vagabondage inquiet des âges primitifs, où le Barbare aveuglé brisait, -rageusement, les Å“uvres humaines. - -Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées, les enfants -éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu d'un combat; ils sont -la frémissante proie que poursuit un glaive ruisselant encore du sang -de leurs frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une armée -vaincue. - -Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels, vicieux et maraudeurs. -Ils gardent au cÅ“ur des tourments innombrables les mÅ“urs simples et -douces de la famille. - -C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais adolescents -qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces bergers épiques qui suivent -l'armée. On voit des pâtres de treize ans, délaissés de leur troupeau -fugitif, servir, au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû -connaître encore que les enchantements. Leur souriante ingénuité défie -la mort. Ils ajoutent au tragique des heures une jeunesse particulière, -et la France guerrière, malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce -printemps inattendu. - -Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange courageux, dont la -tombe discrète, exhaussée d'une croix blanche que couronne un béret, -fera dire plus tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la grande -guerre étaient-ils si petits?» - -Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est qu'il fallait, -pour l'ennoblissement de l'histoire, à la vilenie de l'envahisseur -renversant les berceaux, qu'une réponse fût faite par de jolis enfants. -Ainsi s'explique votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous. - -Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et le berger resta -seul avec ses moutons. Quand vinrent les uhlans, le gosse intrépide -suivit nos armées. C'est le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire -du feu à l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat. Un -Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le cÅ“ur de l'enfant, et nul -verbe ailé n'a besoin d'entretenir au cÅ“ur irrité d'Un Tel la sainte -fureur et le juste courroux qui rendent invincibles. - -Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises, des demeures -harmonieuses renaîtront des ruines, mais Un Tel à jamais se remémorera, -utile et grave leçon, ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud -et le regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat. - -Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente, entre leurs faibles -murs battus par les marées humaines, et qui virent revenir nos troupes, -sanglantes et victorieuses. Ceux-là , seuls peut-être, comprennent ce -que fut le miracle de la Marne. - -Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la fermière subit -l'envahisseur, avec la réserve hostile et polie du paysan. Hoffmann, le -cuisinier des officiers, assis auprès d'elle, admire la salle familiale -où flambe l'âtre large. - -Pour ce rustre, la guerre est une manÅ“uvre prolongée, où la maraude -est honorée et l'ivresse permise; la France est un verdoyant polygone -que l'on peut traverser sans péril. - -Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé se laisse éblouir -par les miroitements alternés du balancier de cuivre qui danse au cÅ“ur -de la vieille horloge. Si l'hôtesse était moins revêche, comme il -ferait bon vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles, -jadis taillées dans le cÅ“ur des grands arbres; qu'il serait plaisant -de s'enivrer en cette demeure émouvante, qui sent bon la cire et les -pommes. - -Voici huit jours que les Allemands sont là . Le maire a dit au fermier: - ---L'heure est grave, la commune a besoin d'être défendue par ses -meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur d'être otage. - ---Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux bien être otage. - -Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards armés, dont les -yeux luisaient comme des baïonnettes, il comprit soudain que certains -honneurs ont de redoutables revers et qu'il lui fallait, en prévision -de jours orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les livres. - -Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la salle de la -mairie, compte les minutes, son épouse, indifférente aux obus qui -déchirent la soie lumineuse du ciel, s'évertue à maintenir, en leur -maison brutalement envahie, l'ordre traditionnel des choses. - -Toutes les filles du village se sont enfuies dans la forêt proche. Le -mystérieux pavillon d'un garde-chasse leur est un sûr asile, où elles -attendront que la tempête se soit apaisée. - -Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où chantent les -balles. Pourtant, une même espérance a caressé l'âme de toutes ces -hirondelles que la peur groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti -le retour du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à qui de -belles amours futures sont promises, cueillant de leurs mains brûlantes -les fleurs blessées du soir, tendrement évoquent en un rêve de sang et -d'azur de lointains fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le -mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où rôde, parmi les -eaux vives et les vents embaumés, le cortège éblouissant des vierges -françaises. - -La table est servie chez les fermiers. Hoffmann a disposé -symétriquement le couvert. Il a réquisitionné une armée de bouteilles, -bons vins pourpres, qui semblent rougir plus encore d'être la proie de -l'ennemi. - -Cependant que les officiers s'apprêtent à dévorer la dernière oie de la -basse-cour, la fermière, le front à la vitre de la cuisine, a cru voir, -décevant mirage, la silhouette d'un cavalier français traversant les -jardins. - -La voix impérative du commandant éclate: - ---Depuis quand buvons-nous deux vins différents dans le même verre? - -Les grosses mains rouges du cuisinier s'emparent de verres fins et -sonores, aimable cadeau d'une aïeule fortunée, qui ne servirent pas -depuis la première communion des filles. - -Le commandant vitupère: - ---Ces gueux cachent leur vin, leur or et leurs filles. Nos troupes ont -traversé la France, au pas de parade; nous voici à quelques lieues de -Paris, et nous nous arrêtons. Depuis huit jours, un vil peuple nous -résiste. - -Tu peux vociférer, commandant, la vieille se rit de tes menaces et de -tes volontés; des ombres vengeresses entourent la ferme, des cavaliers, -l'épée haute, traversent les avoines. - -Dans la fumée des cigares et des vins, les Allemands virent à peine se -lever le fer qui les abattit. Durant que la tête aux yeux révulsés du -commandant roule dans les cendres du foyer, Un Tel, maigre, boueux et -ravi, formule cette oraison funèbre: - ---Il n'y aurait pas moyen de casser une croûte, la petite mère? - -Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de misères et de -beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante et parcimonieuse, de -répondre: - ---Je vais vous donner toutes mes pommes; elles commencent à pourrir. - -Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines mains les ramures -tombantes, les vierges apparaissent; tandis que s'éloignent les -vainqueurs, elles reviennent au village. - -Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux beaux yeux qu'ils -devinent jolis, mais dont ils ne posséderont jamais les charmes -émouvants, de jeunes hommes meurent à la fleur de leurs ans ou -acceptent les pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la -bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard de regret. - -Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la France, vierges -qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte du Barbare sans espoir de vous -retrouver: Marie aux lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali -à la voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu du dur -combat, vous incarniez, pour le soldat de la Marne, en votre joliesse -désirable et frémissante, l'indépendance, l'harmonie et la liberté. - - - - -EN LIGNE - - -Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où l'artillerie est -cachée sont des buissons ardents. Il faut monter en ligne. Dans le -village en ruines, au faîte d'un pan de mur, une plaque demeure, battue -des vents: «La mendicité est interdite dans le département.» - -C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, retournée, éventrée -par les explosions. Une avenue, faite de troncs d'arbres, mène vers la -ligne. - -Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser sa forme et sa -couleur. - -Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse région de -l'aventure. Son sac, où des lettres, des vivres et du linge forment un -ensemble compact et moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades -battent ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son fusil au fil -téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant de suivre l'ombre qui le -précède, il trébuche et s'irrite. - -Des voix font passer des recommandations: «Attention au fil. Faites -passer qu'on ne suit pas. Faites passer: Halte.» D'autres voix, surgies -de la terre, demandent, sourdes, inquiètes: - ---Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte? - -L'irritation d'Un Tel gagne la file errante. - ---Quel est l'imbécile qui est en tête? - ---On va trop vite! - -Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée par la courroie -du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante et molle. Il lui faut -repartir, car ceux qui le suivent le renverseraient et lui passeraient -sur le corps. Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un -vertige écÅ“urant à les parcourir. - -Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément au poste -qu'ils garderont. Les escouades descendantes s'incrustent dans le mur, -afin de laisser passer la relève. - -Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque de terre, -entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, fortin garni de grenades, -sentinelle dont la vigilance doit être absolue et qui garde la France. -A deux ou trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des -pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle éclatant des -dents blanches, attendent un lointain réveil. Ces morts ont le visage -de leur âme. Les nuits de vent et de pluie, il faut aller s'étendre -auprès de ces squelettes et, sous leur protection, écouter la nuit afin -de pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait de se -glisser jusqu'à la tranchée. - -Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre et du sang, la -respiration haletante, s'étend sur le sol, sa couverture repliée sur -la tête, attendant le sommeil. Les fusées lumineuses se balancent -dans l'espace, telles les lampes suspendues d'un temple immense. -Frappées par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent vers -l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en lui-même, en présence -de la mort et de l'aventure, il se sent une plus vive clairvoyance, une -émotion accrue par le tragique de la situation. Il se met à penser, -afin de mieux vivre les instants que le destin lui compte. - -La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, pour soi-même, -quelque réelle fraternité les combattants puissent avoir entre eux. - -Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La tranchée est un -lieu de méditation. Les meilleurs soldats, les plus dévoués, les plus -braves, ceux dont la vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands -taciturnes. - -Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. Chacun -s'organise un coin particulier, où il pourra reposer la tête sur le -sac. Le soldat désire, avant tout, un bien-être individuel que nul -ne partagera, et il ne faudrait pas voir de l'égoïsme dans ce besoin -naturel d'isolement et de propriété. - -Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; l'eau y coule les -jours de pluie, des claies pourries y recouvrent le sol, les rats y -foisonnent, mais on y goûte un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade -s'y groupe et y joue d'interminables parties de manille, indifférente -aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du bois mort sur -le parapet, Un Tel aime allumer dans son gourbi un feu généreux. La -flamme claire, mouvante, haute et bientôt recourbée, lui semble prendre -les divers aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et ce lui -est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse occasion de se -ressouvenir. - -Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la tranchée. Tout le -jour, ce seront de multiples corvées: transport de bombes à ailettes, -de gabions; la nuit prochaine, il faudra veiller encore. - -Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, animés de -passions divines et surgis d'une antique épopée sont donc les -combattants de cette grande guerre? Un Tel cherche des dieux, autour de -lui, et ne voit que des hommes. - -Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, se -reprochant mille méfaits, entre autres de n'avoir rien à se reprocher. -La guerre vint. La vie de la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux -adversaires. Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide -cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, ils -apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme qui les -séparait se dissipa. - -Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. Il était président -effectif des «Joyeux Bigophonistes du Marché des Trois-Vierges», -président honoraire de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants -Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de l'Exposition -Internationale d'Alimentation et de Chauffage d'Ivry. Il était -orgueilleux de son commerce et naturellement enclin à favoriser les -arts. La pire injure à lui faire était de l'appeler épicier, comme si -un honorable commerçant en aliments et vins pouvait être à ce point -avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant inférieur qui -vend du suif et de la benzine. - -Donquixotte avait une culture générale assez étendue. Il récitait, sans -en rien omettre, la Déclaration des Droits de l'Homme; il avait lu de -nombreuses études sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à -travers les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait jadis, -sur l'air de _Flotte, petit drapeau!_ une marche de la Mutualité, avec -accompagnement de bigophone. - -Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au plus heureux -des négoces. - -Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de Berlioz, la vieille -demeure où naquit Musset; pourquoi ne pas nous enorgueillir de la -maison Donquixotte? - -L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le niveau -intellectuel de la foule et de faire mourir de rage ses concurrents, -mit au fronton de sa demeure un tableau allégorique: _L'Alimentation -ouvrant aux Arts les portes de la Renommée_. L'Alimentation, reine -parée d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait les -Arts, lesquels étaient incarnés en la personne d'un bohème guenilleux -et maléfique. La vitrine s'ornait encore d'une superbe pièce montée. -Ce n'était plus une pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la -gélatine et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des colonnettes -de saucisson soutenaient cet édifice qui, pareil au temple de Salomon, -demeurera célèbre par son opulence. - -Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les sots disaient de -lui «N'est-il pas vendu à toutes les réactions, avec son Sacré-CÅ“ur en -saindoux?» Niais ou criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice -gastronomique un temple païen élevé à la gloire d'une force sociale -invincible: l'Alimentation. C'était une pièce unique dans l'histoire -de la civilisation. Donquixotte avait décidé de ne l'entamer que le -jour où il fiancerait sa fille. En effet, cette pâtisserie était si -parfaitement épicée, si raisonnablement construite, que les plus -grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner. - -Donquixotte était un homme d'ordre. - -Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement -révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la section socialiste -révolutionnaire internationale du quartier Saint-Placide, il avait pour -mission de suivre, jusqu'à la dernière demeure, le corps des camarades -décédés. Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de donner à son -fils une éducation grave et forte, et afin de pouvoir se rafraîchir au -«Rendez-Vous des Parents», pieusement il confiait à l'enfant le drapeau -dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil. - -Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. Ils se sont -découvert des goûts semblables; ils se sont aperçus que le même désir -de vie heureuse et simple les animait; ils ont compris que, pour -réaliser leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant tout, -les villes et la terre nationales. - -La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, bâtira un -palais du peuple. Le soir, le peuple dînera en chantant. Les fruits, -les pâtisseries et les vins, artistement groupés sur de vastes tables, -appartiendront à tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin. -Aux nuits parfumées où flamberont des lampions dans les arbres, il -fera doux de vivre parmi la joie naturelle des choses. Heureuses, les -voix se répercuteront, en fanfares, dans les bois d'alentour. En ce -nouvel âge d'or, les hommes, joyeusement, travailleront en commun à la -prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la table du peuple, -étant donné qu'il apportera de savoureuses provisions. - -Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère de Donquixotte, -il se retrouve en eux. Ne cachent-ils pas, sous des masques grotesques, -un visage d'homme? - -Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles besognes, ils sont -appelés, tous deux, à ôter leur masque en présence de la mort errante. -Mais le vent des obus ne leur a pas encore arraché les défroques dont -ils se parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, un -paisible bourgeois; Citoillien est encore un farouche révolutionnaire. - -Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, avec sa fiancée, -furent douces. Ils visitèrent le Louvre. Dans les salles fraîches et -spacieuses où vécurent les rois, ils se crurent de grands seigneurs -invités à la cour. Ils se regardèrent passer entre les glaces -parallèles, et cela les enivra que de contempler leurs images se -reflétant à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon de -Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, la jeune fille -avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut charmant; dans les fossés -du fort, des gamins chassaient le lézard; les amoureux revinrent en -bateau. Le fleuve était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait -un long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel. - -Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite et facilement -irritée. - -Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le souci constant de -diminuer auprès de la fille qui leur naquit l'autorité sacrée du père, -répétant avec une vigueur toujours accrue cette formule lapidaire: - ---Ton père est un imbécile! - -Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une femme du monde: -châtelaine errante et nostalgique; il rêva d'une de ces filles de vingt -ans qui s'abandonnent aux séducteurs, un jour inespéré, telles de -pauvres oiseaux blessés. - -Jamais il ne vit la femme qu'il aima. - -C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts de la petite -fée déposaient une bouteille à la porte. Craignant fort son épouse, -Donquixotte n'osait se lever pour admirer la belle; mais le soir, -voluptueusement, il cachait un tendre mot au fond de la bouteille. - -Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge comme une pomme -d'api. - -Il lui écrivit: - -«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous offrir un petit chalet -de bois sculpté et de brique. Un potager nous donnerait des légumes -que nous mangerions sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le -lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie comme un bassin -empli de poissons rouges. Vous me feriez du gâteau de riz, agrémenté de -rhum et de raisin de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge, -car je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée. Les -amours des chevaliers, des reines et des pages pâliraient devant les -nôtres.» - -Elle lui répondit: - -«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je pourrai vous -rejoindre avec mes six enfants.» - -Citoillien avait eu des amours moins romanesques; il les narrait -simplement: - ---Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son âme si je croyais -à l'existence de Dieu) était une femme de caractère. Partageant mes -idées, mes peines et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous -nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai jamais aimé les -curés, elle non plus). On fit un petit festin chez un traiteur des -environs; le vin était affreux, mais j'avais un tel bonheur qu'il me -semblait boire du soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière -qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie. - -Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, le -démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, dirigeant avec -sagesse les mouvements de son cÅ“ur, avait une vie sentimentale -ordonnée, tandis que Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence, -s'était livré aux mille fantaisies de l'amour. - -Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte a d'audace -irraisonnée, autant Citoillien possède de tranquille courage. -Volontaire pour toutes les missions périlleuses, heureux de ramper -entre les fils de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles. -Citoillien guette le retour de son camarade; sur le feu de la cagna, -il lui garde une soupe chaude; il préserve de l'inondation la claie -où le patrouilleur reposera; il défend la musette de l'absent contre -l'offensive des rats affamés. - -Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses formules de -l'union sacrée, pratique la seule union réelle, celle qui groupe, -sous la mitraille, les hommes désemparés, et par laquelle, fortifié, -soutenu, réconforté, le soldat parvient à protéger des vents la petite -flamme éperdue qui vit en lui. - -Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux parois de la -tranchée il s'assied. Une douceur progressive et mélancolique attendrit -son âme. - -La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des papillons -décoratifs se posent sur le cÅ“ur des chardons pour y mourir, une -auréole de feu illumine les plantes et le trot d'un cheval retentit -sous les feuillages. - -Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber les arbustes. -C'est un guerrier monté sur une maigre haridelle. Un Tel s'approche -de ce héros, dont la lance brisée flambe au clair de lune, et qu'il -reconnaît pour l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau. - -Lentement, le chevalier lève la visière de son casque et montre ses -yeux où se mirent toutes les démences héroïques de sa vie. Il est -douloureusement beau. Un Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il -l'invite à pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux d'être -l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des routes, le grand errant -dont l'ombre immense apparaît, conquérante, sur tous les chemins de -l'aventure. - -Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main brûlante; il sort -de son étrange somnolence et, penché vers le trou d'ombre où vivent -ses camarades, il entend une voix menaçante, celle de Sancho Pança -Citoillien, invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet -enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades avec le rab de -pain. - - - - -PATROUILLE - - -La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses semblent -rôder dans les fils de fer; peut-être sont-ce des rats qui mènent -ainsi, au cÅ“ur de l'ombre, d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre -les chairs et meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est -suspendu; toute la nature subit une angoisse fiévreuse, sorte de -brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre les combattants. - -Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner parmi les ronces et -les charognes, offrant une fois de plus leur chair glacée à la flèche -de feu qui, dans sa course errante, les viendra frapper brutalement. - -Des voix confuses murmurent: - ---Une patrouille est sortie! Attention! - -Quelque imprudent brise des branches entre les lignes ou fait cliqueter -son arme. Les fusées jaillissent des bouquets d'arbustes. Il faut que -la terre où s'incruste la patrouille errante ait le visage immobile -d'un désert. - -Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés devant elles; leur -esprit est calme et rêveur, car elles aperçoivent, malgré l'horreur -et l'effroi qui les entourent, au delà de la ligne ennemie, un miroir -merveilleux leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes, -le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs entendent les -anciens violons au rythme énervant desquels dansèrent leurs premières -amours, parmi le concert rageur des vents et les fusillades. - -La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la fortune la -protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule de terre et de sacs -de sable exhaussant un grand arbre renversé. - -Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande songe, elle -aussi, aux soirs harmonieux où elle jouait de la guitare dans les -rues de Marbourg, sous les fenêtres fleuries de la fille d'un grave -privat-docent; elle revoit les farandoles universitaires dans la ville -médiévale, les causeries printanières avec de joyeux compagnons, autour -des vastes chopes où la bière claire brillait comme des escarboucles. - -Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe aux pieds de la -sentinelle; une gerbe d'or fuse et le franc buveur de jadis, l'amant -élégiaque dont le cÅ“ur sait joindre à la douceur de GÅ“the l'amertume de -Henri Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé -par la douleur, souffle comme un taureau dont le poitrail fut ouvert -par la courte épée de Bombita. - -Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes -françaises. - -Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère -inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le -petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait, -à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les -travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. -La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée -comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante, -occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille -renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois -paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie. -La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans -doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se -formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. -Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage -obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est -relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure -de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance. -Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui -les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les -apeure. - -Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la -gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le -fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer, -les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile, -dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une -gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes. - - - - -GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE - - -Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, unanimement appelé -«le Rempart de Calonne», en glorieux témoignage de l'héroïsme -particulier avec lequel il défendit la tranchée de Calonne, un jour où -les vagues d'assaut menaçaient Verdun. - -L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya sur la Marne, l'Yser -et la Meuse, enchantera les enfants si, plus tard, un enlumineur -fait apparaître au centre des explosions, tel il fut, couronné d'un -passe-montagne troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne -patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina la plume -d'or de Moréas, l'affable séducteur aux dents éblouissantes, à l'Å“il -conquérant, une manière de conquistador en guenilles. - -Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs de popote. Il -sait dorer un rôti, épicer une sauce et charmer la plus revêche des -commères. Après un copieux repas, il estime fort narrer, avec une voix -chaude, de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses récits -ne laissent pas que de ressembler aux contes galants de la Renaissance -italienne. - -Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à dresser une tente, -à découvrir du bois et de l'eau dans le désert. Il se fit craindre et -chérir d'un peuple de nègres qu'il battait sans remords. Il eut les -fièvres. On l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque -légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, mais vivant. - -Quand il revint en France, abandonnant les rudes compagnons de la -légion, il se sentit amoindri, diminué, comme si le meilleur de -lui-même ne pouvait s'exprimer ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi -de vastes espaces. - -Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de ses voyages, -l'art de convaincre les hommes, ne redoutant pas les fatigues et les -incertitudes d'une vie errante, Gustave fit mille métiers. Il fut -placier en dentelles, coulissier; il représenta divers parfums aux -noms orientaux. Certes, ces industries lui furent prospères; mais il -triompha particulièrement dans la faïencerie, où son génie sut produire -et répandre avec succès un article commun: le vase de nuit. - -Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, pour son -incessant besoin d'agir, un emploi illimité. Ses capacités somnolentes -d'aventurier, ses qualités de chef de bande, allaient enfin se donner -libre cours. - -Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui valurent l'admiration -des proches, il ne tire nul orgueil, mais il s'honore de certaines -chasses à l'escargot qu'il fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, -tandis que nos canons lourds bombardaient les forts avancés de Metz. -Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots ayant dégorgé -dans le gros sel, Gustave les savourait, aromatisés d'herbes et frits -en du lard rance, au seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière -du crépuscule. Les mouches le persécutaient, ainsi que la vague odeur -d'une proche charogne. Ayant cueilli de mignonnes fraises sauvages, le -Polonais reposait, pareil au Sybarite que lassa l'abus des viandes et -des vins. - -Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, Gustave fit des -crêpes. La farine vint de l'arrière, les Å“ufs furent découverts en de -modestes fermes que les obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, -rude comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient sur -le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. Gustave, maître-coq -orgueilleux et réjoui, joignait à l'art souverain de faire sauter la -crêpe une manière rapide, discrète et non moins élégante de la déguster. - -Ses exploits ont un succès égal à ses mÅ“urs aimables. Mais son joyeux -caractère et la fantaisie de sa vie semblent faire oublier sa valeur. -Certes, on le sait brave et, confusément, les anciens du bataillon se -souviennent d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur -le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt traîtresse, -invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint à retourner vers ses -lignes. - -La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave aimera, plus tard, -en des jours de paix et de tendresse, auprès d'un feu chanteur, ne -saura deviner quel héroïsme veille au cÅ“ur de son amant; lui-même -oubliera l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le fit pareil à -ces figures irréelles des naïves légendes: hercules plongeant un fer -vainqueur dans les flancs irrités d'un terrible dragon. - -Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs farouches et les -paysans de la section ont nommé le «Rempart de Calonne», affectionnant -son courage et peut-être chérissant plus encore son amitié pour les -ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe qui le poursuit -au poker. - - - - -LULUSSE DE CHARONNE - - -Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, noir de suie, -Lulusse de Charonne, une grillade frottée d'oignon en main, disserte -sur la haute stratégie de nos états-majors. Il redit les mille lieux -communs chers à la foule ignorante, mais avec une telle verve que -les idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en semblent -transfigurées. Il est le truchement entre le civil et le militaire. -Sociable à l'excès, confiant et protecteur, il faut le voir, à -l'arrière, faisant les honneurs du cantonnement aux ribaudes errantes -dont la fantaisie misérable est liée au destin des armées. - -Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès l'enfance, connut -des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans une phalange déguenillée qui -se livrait à la guerre des rues et bientôt il excella à couvrir de -grossières injures les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent -de l'invective, grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put faire -respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, des rôtis -incendiés et des bouillons saumâtres dont il remplit, au cours de la -campagne, les gasters épouvantés de ses camarades. - -Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes autres acrobaties, -d'un naturel batailleur et sportif, le cuisinier acquit rapidement sur -la troupe l'autorité nécessaire. - -Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait au repos, -Lulusse claironnait le plus bref, le plus militaire et le moins écouté -des commandements: - ---Aux pommes! - -Multipliant les conseils, il suivait d'un Å“il hautain l'épluchage des -tubercules: - ---Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez! - -Souventes fois, la besogne étant accomplie à la diable, il ajoutait: - ---Quel sale travail vous faites! On dirait que vous les épluchez par le -milieu. - -Certains jours, la menace à la bouche, l'Å“il courroucé, Lulusse -traversait le cantonnement, sous la pluie, à la recherche d'invisibles -éplucheurs. Tragique, il ouvrait la porte des estaminets et, pareil au -jeune Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, oublieux de -ses premiers devoirs, d'une voix où la menace et le reproche étaient -sourdement alternés, il certifiait, en appelant à la justice immanente -qui toujours poursuivit le coupable: - ---Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous mangerez de la m... - -Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante et fumeuse, -aime à narrer des histoires de Charonne, légendes de la misère où des -héros rabougris et crapuleux prennent une allure chevaleresque. - ---Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas plus haut qu'une -vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». Quel type! Costeau et -bon garçon, la crème des associés. Si on lui cherchait des raisons, il -allait droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi de -là , où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait l'importun. -Après, d'un coup de tête en pleine poitrine, il l'envoyait rouler dans -le ruisseau. En une minute, l'autre était mort. C'était sentimental! - -Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, tout ce qui se -distingue des choses coutumières en horreur ou joliesse, l'excessif et -l'inattendu sont des choses sentimentales. Il est, lui-même, selon la -formule, un grand sentimental. - -Ce bourreau des cÅ“urs aime une brune, au peigne d'écaille planté dans -la chevelure comme un poignard: Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à -ses heures perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis de -paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la voir traverser d'un pas -rythmique la rue embaumée d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, -tant ils avaient d'allégresse et de légèreté. - -Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, apprit un -jour à la troupe assemblée autour de la cuisine que Lulusse avait -été détrôné dans le cÅ“ur de Berthe par le subtil et redoutable -«Cuirassier». Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus -orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se vit -interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en termes -irrespectueux. - ---Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»? - ---Tu parles, si c'est sentimental! - ---Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies juments! - -Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient dans le cÅ“ur méprisé -de Lulusse. - -Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, le cuisinier -dédaigna de se venger. Il continua de préparer, avec un art toujours -plus affiné, l'éternel rata dont la compagnie était quotidiennement -gavée. Pleurant secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur qui -entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil dont il parfumait -ses sauces. - -Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de mettre fin à l'ironie -des camarades, et pour que fût affirmée la supériorité du mâle en cette -aventure: - ---Berthe, à ma première permission, je lui planterai mon couteau de -cuisine dans le ventre. - -Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant oublier la grâce de -l'une pour les yeux charmeurs de l'autre. - -Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses réserves de chocolat -avec les émigrés qu'attire sa cuisine odorante. Il donne également -son cÅ“ur à toutes les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le -parfum de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses bons mots -amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon que, sous les plus -violents bombardements, le cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas -moins brûler les sauces. - -Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en dépit de son -antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. Charonne, n'est-ce pas -la patrie, avec toute sa vie chatoyante et mouvementée? Il n'est au -monde d'aussi joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre -sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses de fleurs -parent les rues de leurs prestigieux éventaires, on se croirait dans un -paradis sentimental et pavoisé. - -Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent paisibles à -jamais les carrefours heureux de son enfance. Il n'a pas sollicité -d'être cuisinier, il le fut. C'est avec une pareille indifférence qu'il -accueillerait son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile -invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile que de -faire éplucher des pommes de terre à une compagnie d'infanterie. - - - - -BICHROMATE OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE - - -Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux -avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs -parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris -l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers -la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par -une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une -vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien. - -Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs, -chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer -les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel -était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, -fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se -propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et -de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du -mécanicien Bichromate. - -Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des -mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait -et soulevait une force obscure. - -Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant -tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un -alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il -alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour -tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère -défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés -et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres -de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait -la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la -chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer. -Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux -navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute? - -Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces -mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite! -Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manÅ“uvre battant les fers -rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, -qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans -douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste, -poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant -décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, -malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait -sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces -terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre -d'en forger d'autres. - -Un soir, son moteur, battant tel un cÅ“ur heureux de vivre, ébranla -la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les -persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de -plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des -pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais -cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du -mécanicien était irradiée. - -Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée, -Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères, -acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières -d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés -de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres -précieuses dans la Ville éternelle. - -Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les -étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux -d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette. - -La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son -ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait -jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or -scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis -l'Å“uvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa -jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il -s'absorbe en son rêve intérieur. - -Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les -midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de -fête. - -La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil -à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate -se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre -et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre. - -Il triomphait. - -Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette -s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur -l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse. - -C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de -l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la -cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme -et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait -d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée -d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues. -Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il -imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cÅ“ur et son courage. - -De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration -ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant -de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille -courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père. - -La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers -outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer -cet amour sordide. - -Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des -anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence. -En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues -qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme. - -Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix -byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés -d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des -serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer -de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce -fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des -jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de -l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de -se battre. - -Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de -fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent. - -Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont -les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver, -fleurissent leur viril langage, - ---Tiens, c'est toi! - ---Oui, c'est moi!... Et toi? - ---C'est moi! - -Puis, en chÅ“ur, ils s'exclamèrent: - ---Ah! c'te vieille vache! - -Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la -retraite, de ces temps où le doute régnait au cÅ“ur du soldat. Il évoqua -les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles -incertaines et tragiques. - -Bichromate répondit: - ---Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré, -il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je -pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier -et qui désirerait une tombe pas trop éloignée? - -Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de -son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient -motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent. - -Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée: - ---Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma -motocyclette. - - - - -LE VIEUX - - -La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'Å“il fixe et dur comme un -métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée. - -C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble -d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le -vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste, -l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il -sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent -le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles -épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un -subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement -aimé de tous, car il représente le chef. - -Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante, -cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait -vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine. - -Le soldat, dont le cÅ“ur ne s'embarrasse pas de vaine littérature, -voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en -présence d'un tel chef, dit de lui: - ---Le vieux, il est vache, mais c'est un as! - -Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une -route perdue. - -Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant -scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien -livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à -ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante -manière de le résoudre. - -On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le -devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue -colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à -l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne -ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le -danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était -une statue émouvante de la volonté. - -Ce soir-là , pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une -journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa -tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors -que la mort frôlait son visage. - -Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché par les -mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes qu'un hasard -généreux avait épargnés et lui tint ce discours: - ---Mes amis, je voulais vous dire que vous vous étiez bien conduits! -Merci! Il en fut de même partout où le 5e bataillon s'est battu. Ayez -l'orgueil de ce que vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos -enfants: «J'étais à Tahure!» - -«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades morts au champ -d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup à l'appel. Ils vivront dans nos -cÅ“urs. Leurs familles doivent être fières d'eux comme je le suis de -vous tous! - -«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes battus. Je vous ai -dit de ne pas vous reposer encore. Il fallait terrasser, vous avez -terrassé; j'ai reçu les félicitations d'un inspecteur du génie pour les -travaux exécutés par le bataillon sur les positions conquises: elles -vous reviennent. - -«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs, -une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas -ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo! -Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.» - -«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons -à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter -sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu -nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, -se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où -la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!» -Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les -armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les -bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons -maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du -5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure, -enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si -courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier -de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout -cela; une fois encore, merci! - -«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un -repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de -revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude -du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres -suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les -rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans -un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en -sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son -cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur -ce chapitre. Allez. Je vous remercie.» - -Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début -de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit -ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il -marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve -mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin. - -Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du -commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce, -un cÅ“ur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports -sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour -où le vieux daigna lui parler. - -Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné, -rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel, -l'interpella. - -Au garde-à -vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux: - ---Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un -de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite. -Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé -dans mon bataillon! - -Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument -la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline. - - - - -CEUX DE L'ARRIÈRE - - -Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, sont de -trépidantes artères où afflue la vie française. On y voit des parcs -d'artillerie, des abattoirs ruisselants de sang et d'eau, des centres -de ravitaillement où la judicieuse répartition du sucre et du café se -complique de paperasseries savantes. - -Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière un formidable -commerce. Les autobus, chargés de viande abattue, ronflent sourdement. -Les fourgons, les fourragères, les caissons groupés symétriquement -sur les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de foin et -d'obus. - -Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, et cette ruche -immense, aux mouvements ordonnés comme ceux d'une belle machine, -travaille avec la joie consciente de fortifier le front. - -Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un métal aussi pur -que l'homme des tranchées, modestes artisans de l'Å“uvre nationale, -collaborateurs indispensables de l'effort français, ils n'en font -pas moins un dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois -l'occasion de se montrer courageux. - -Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des Chartes, conservateur -d'une intéressante bibliothèque picarde, ayant dormi d'un lourd -sommeil, non sans avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie -chante encore en son cÅ“ur de serre-frein au train des équipages, une -certaine aube s'éveilla, brusquement, dans une grange où bêlait un -peuple de brebis. - -Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène vers le champ -de ravitaillement les boîtes de potage salé dont se substantent les -soldats. - ---Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il pas que le travail -modeste des faibles seconde habilement l'éclatante bravoure des forts? -M. Toulemonde ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de -l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de troupeaux, de -convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui acceptent le sacrifice d'un -effort obscur, afin que rien ne manque aux légions armées qui les -défendent. - -Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il entendit un bruit -étrange. Surgi du mystère de la nuit, couvert de paille et de boue, un -homme se dressait, soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui -contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de son entourage. -C'était un Allemand. - -Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés au sommeil était -désormais prisonnier? - -Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne et rassérénante -chanta: - - _Le pays des fruits d'or - Et des roses vermeilles_. - -Nul doute, on était toujours en terre française, et ce chant attestait -la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus matinal. - -Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires dont la -perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, le Français s'assura de -la personne ahurie de son adversaire. - -Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus tard, le cavalier -Courtejambe, grave bibliothécaire revenu aux poussières de ses livres, -contera aux enfants éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit -d'un très authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en arrière -de nos lignes. - -Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué pour les combats, -préféra brouetter des boîtes de potage que de se perdre et de perdre la -France en des discussions byzantines alors que le Barbare éventrait nos -portes du Nord. - -En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui aura l'honneur -de se battre, toute chose ayant actuellement sa juste place, il est -bien que chaque veilleur posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un -auxiliaire dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes. - -Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant où fleurit -l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes y jouent avec élégance le -rôle du soldat, voire même ils en tirent d'inestimables succès. Ces -bataillons d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source -d'inquiétude et de rancÅ“ur pour le combattant, lequel avec raison -souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des usurpateurs. - -Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude des armées -sans en connaître la grandeur, alors que les amateurs de la guerre, -dans leur orgueil criminel, ne veulent en goûter que les fruits dorés. - -De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre qui, ne nuisant à -personne, ravissait son heureux possesseur. L'amateur, sans chercher -vainement à découvrir le mystère et la science des choses, pratiquait -tous les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux en -souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois un homme nouveau, -tel était le rêve de l'amateur; il le réalisait le dimanche sans -prétention, avec cette bonhomie bourgeoise qui est une des parures de -notre caractère national. - -L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. Lorenzaccio, élevé -pour régner, fier adolescent promis à la couronne et qui devint le plus -exquis des régicides, fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin, -professionnel charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit en un -fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, cultiva l'amateurisme. Le -citoyen Capet fit de la serrurerie, et M. Ingres joua du violon. - -Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces demoiselles -gantées qui, sur les plages mondaines d'avant-guerre, peignaient de -frêles aquarelles où elles donnaient à la mer miroitante une couleur -de praline. Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures -tourmentées où les convictions s'exprimaient à coups de canne? Encore -que la guerre ne fût pas «fraîche et joyeuse», ainsi que la rêvaient -les hobereaux allemands, elle connut, malgré ses horreurs et ses -pestilences, son amateurisme. - -Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, généraux de -plume et combien peu d'épée, maniant à la fois les sophismes les plus -contradictoires et les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger, -tels furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les salles de -rédaction, les salons académiques et les brasseries littéraires, alors -que toute la jeunesse de France agonisait dans les nouveaux champs -catalauniques. - -Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel n'ignore pas que -certains, dont l'exemple ne fut pas suivi, poussèrent leur amour de la -guerre jusqu'à la faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement, -comme les autres, et moururent. - -Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme de la -guerre, à travers les périls et les malheurs, préféré devenir des -professionnels de la gloire. Un Tel aimerait à voir les diseurs de bons -mots, les propagateurs d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter -cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances ne devraient pas -ignorer que les meilleures pages de notre histoire furent écrites avec -du sang. Au moins, faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière, -ajoutée à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer -l'énergie du combattant et sa volonté de victoire. - - - - -DE L'AMOUR - - -Les missives chargées de joie ou de douleur sont toute la vie du -soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs plis parfumés, elles -lui font une âme ardente, sereine, amère, lumineuse. Il est de durs -faits de guerre, nés d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, -l'évocation d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne caresse, -suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter les colères -nécessaires, à nourrir la force du combattant. - -Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui semblait être le -plus inconnu des contes de fée est devenu une légende d'infortune: -toutes les amours connurent alors le plus cruel des déchirements. - -Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et calme. Plus -discipliné que brave, il accomplit ses devoirs avec une ponctualité -d'employé. Il a en Argonne une ferme cachée sous la verdure; des -chevaux et des bÅ“ufs somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine -gracieuse et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, il -dut abandonner sa maison, qui bientôt fut cernée par les uhlans. Puis, -les colonnes de von Kluck reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de -sa femme: - -«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement et -chaque coup m'arrachait le cÅ“ur. Quand nous les vîmes arriver, nous -nous cachâmes en forêt; mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: -j'étais avec la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait. -Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son casque sur ma -tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé d'autre...» - -Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu que les ennemis -eussent pillé sa ferme, emmené ses chevaux. Pour l'instant, il ne -voyait plus que le geste galant de l'officier posant sur la blonde tête -de sa femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé d'autre», -disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité? - -Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait irrité contre -les idées incertaines qui le venaient assaillir. Le sang lui montait -du cÅ“ur aux yeux, avec les larmes. Poussé par une volonté féroce de -détruire, il prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt -traîtresse des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux chêne et, -malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, il surveilla -la ligne ennemie. - -Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit sec de branches -cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit un des patrouilleurs et, -pareil au pasteur qui, jadis, levait sur l'agneau de sacrifice un -glaive implacable, il le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains -ensanglantées la tête de son adversaire. - -Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni vaillance, mourut -au combat avec la rage héroïque d'un fauve, parce qu'il fallait que fût -vengée sur une tête ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une -fusillade crépita, des ombres sortirent des petits postes, le tonnerre -des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué apprit à la France -que nous nous étions rendus maîtres d'un élément de tranchée très -important. - -Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait déclenché, ce -soir-là , dans la Woëvre, un combat imprévu, et paré d'un nouveau -laurier nos armes triomphantes. - -Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le danger constant, la -présence de la mort, la vermine et la boue donnent à ces passions une -intensité imprévue; elles sont d'autant plus violentes que le destin -les veut éphémères. - -Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un vif désir d'aimer. -Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou ribaude, la femme sera toujours -parée, aux yeux du soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même -sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de vivre. - -Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie dévastée où -des miséreux, parqués comme des bêtes, font chauffer sur une forge -abandonnée leur pauvre soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les -soldats maugréent contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance -coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, auprès des brasiers -improvisés, de pâles émigrées, fines ombres des anciens bonheurs, -tendres évocations des paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures -qui rendent les femmes désirables et les font pareilles à des divinités -souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les soldats chantent des -romances où se heurtent naïvement la joie des amants satisfaits et la -douleur des amours contrariées. - -Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une allégresse monte -dans le cantonnement bohème, des folies d'un jour couvent sous les -regards: on dirait une folle kermesse en quelque village souriant des -Flandres. - -Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de la sucrerie. Les -Parisiens évoquent, en chÅ“ur: _Mirella, ma jolie_... et toutes les -pimpantes vierges qu'ils aimèrent, petites ouvrières alertes comme -les oiseaux. Les Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes -endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, dans la campagne -ombreuse: - - _Pour avoir fille et garçon - Comme les autres._ - -Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient les filles -sur le mail embaumé, rêvent à leur passé viril et conquérant. - -Les poitrines se bombent, les cÅ“urs battent plus activement. De petites -émigrées, venues des villes incendiées du Nord, échappées aux balles -qui les poursuivaient, ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au -bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires. Les femmes ne -sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme captivante, plus encore que la -valeur et la discipline, la force invincible des armées? - - - - -DE L'IDÉE DE DIEU - - -Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins splendides, -dans les jardins de lumière et d'eau vive. Maintenant, dans la -tranchée, il est indifférent à la beauté des choses. Jadis, à l'aube, -quand les cantonniers arrosaient les rues encore désertes de la -capitale, il avait des carillons au cÅ“ur; les fraîcheurs de l'aube -l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte. - -Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se découvre faible -et désemparé devant la destinée. Cette mort de l'imagination, chez -un poète, est lente comme le départ silencieux des vieillards. Il -est triste de sentir sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de -la maison où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors -que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel est pareil à -l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant vainement une branche -pour se reposer. Mais le désir de croire et d'aimer, le besoin -d'admirer la nature et de découvrir au delà du ciel des mondes éternels -et prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables qui, à -peine refermées, s'ouvrent et saignent à nouveau. - -Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard lumineux, -de la ligne de terre qui, de la mer aux Vosges, atteste la présence -des armées. Chaque soldat la porte en lui, confuse, inexplicable et -vivante. Dans tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes -reposent sous le champ reverdissant, les femmes, les enfants, les -vieillards ont senti que naissait en eux une religion nouvelle. - -Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes des soldats -devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a sept tombes: trois d'entre -elles portent des croix sans parure, ce sont des tombes allemandes; -les tombes françaises sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé, -le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier pour les -héros qui moururent afin que soient reconquis la forêt, le fleuve clair -et les champs. Couronne adorable de jeunesse et de douceur, les petites -entourent le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies. - -La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le maire, un athée -notoire, vient à son tour honorer les tombes. Ainsi un culte naissant, -une piété commune réunissent le prêtre et l'athée. - -Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, adversaires -irréductibles, les voici, face à face, animés d'une même pensée. Ils -ne se diront aucun des vains mots que l'homme créa pour exprimer les -mouvements de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, que leur -pauvre cÅ“ur avait un même besoin d'aimer, au delà des discordes et des -misères du siècle, une insaisissable et pure beauté. - -Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, Un Tel le partage. - -Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se rend à l'office. - -Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir des anciennes -croyances. D'entendre le mâle chÅ“ur de la soldatesque s'élever sous la -voûte ogivale, joint aux voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa -première communion et la ripaille qui la fêta. - -Toute la famille était assemblée. On but maintes bouteilles. Ce fut une -orgie rayonnante, embaumée d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme -déjà complexe du communiant une fraîcheur forestière. - -Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la messe, dans une toute -petite église, bien trop petite pour contenir l'armée accourue. Un -Tel resta à la porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des -vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. Une mignonne -fillette montait sur les pieds d'Un Tel, afin de mieux voir l'office. -Une infirme, assise sur un talus, ses deux béquilles auprès d'elle, -chantait les cantiques monotones de la Passion. Un soleil clair, un -soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au buis apporté -par les campagnardes une fraîcheur d'eau et de forêt. - -De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique d'enfants de -chÅ“ur que guidait un prêtre portant une palme et un gros bréviaire. Le -groupe vint auprès d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une -voix profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, la -palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait à Un Tel que, dans -la simplicité du matin, toutes les divinités du monde désiraient que -fussent fêtées les verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y -avait, non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour d'un jour -qui s'ébauchait entre une fermière aimable et un cavalier. - -Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous ceux qui les -connurent, un désir d'irréel. Des simples, avec la foi des anciens -âges, virent au ciel de Dixmude un drapeau qui flottait dans une -étoile. Un Tel, pareillement, incline à désirer le surnaturel. - -Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait mourir avec elle. -Cette foi, qui ne se relie, à l'heure actuelle, à aucune confession -déterminée, reportera-t-elle, vers des buts humains, une force, une -passion à de meilleures fins réservées? - -Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, pour lui -seul, en son cÅ“ur, et par amour de l'indépendance, cette poésie -inexprimée dont le rythme le charmera. Puissent alors ces paysages -de lumière intérieure lui faire oublier les vulgarités de la vie et -lui donner la paix et le bonheur que les faibles hommes demandent aux -religions. - -Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en l'esprit inquiet -d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs contraires, lui donner une foi -harmonieuse et parfaite? - -Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les méditations de la -tranchée et les aventures guerrières ont transformé, rêve d'un dieu qui -serait semblable à l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant -aux faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie, un dieu -ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime dans tout ce qu'elle -a de charmeur et de voluptueux. - - - - -LE NOËL BARBELÉ - - -C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et douloureuse. -En ligne, Un Tel brûle des racines et des sarments, car il est -glacé, immobilisé par le froid, semblable à ces cadavres anonymes -qu'enveloppe, sereine et silencieuse, la magie de décembre, l'âme du -veilleur devient âpre et sauvage; elle ne parvient à s'adoucir qu'au -repos, dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du brasier. -Au loin, les ruisseaux argentés et les pins vernis donnent au paysage -le charme naïf et détaillé de ces peintures primitives hollandaises -que peignirent de cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de -pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de l'hiver; leur charme -grave échappe forcément à ses yeux, la nature étant, avant tout, la -complice du soldat, celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison -que d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel évoque les -jours évanouis où il aima les bois, les nuages et les eaux pour leur -seule beauté; il ne devinait pas alors qu'une tragédie se préparait, -lointaine, menaçante, et qui marchait avec les armées, entre ciel et -terre, dans la voix des clairons. - -Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. Voici venir -l'effrayante nuit où les mille embûches de l'ombre vont se dresser -autour des petits postes. La terre se désagrège. La sentinelle a de la -terre sur les lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel. -Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour de la corvée de -soupe. - -Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles douleurs des -révolutions, regrets des illusions mortes, deuils, amertumes, -impuissantes colères, toutes les misères du monde, qu'êtes-vous, -comparées à la grande misère actuelle des peuples? - -Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël. - -Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de cette année de -combats farouches où il fallut, pied à pied, défendre la terre. Il -songe aux compagnons abandonnés, la poitrine trouée, dans un champ -anonyme, sous les pluies de feu. - -Une année historique finit, qui ne verra pas, à son départ, les -orgies de ses devancières. Elle est un être invisible et parfait qui -pénètre dans les jardins éternels. Sa forme pure se dresse au ciel -de l'histoire, architecture élevée avec des pleurs, du sang et des -sentiments absolus. - -Malgré les mécanismes formidables, les coalitions d'argent et toute -la puissance destructrice des barbares, les peuples épris de liberté -résistèrent. - -Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice, -indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines -parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée. - -Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il -aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs -ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau -perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse -destinée, image des légions sans âme et sans discipline. - -Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui -regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant -n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cÅ“ur fiévreux -battant au cÅ“ur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, -les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes -joyeuses, nom prestigieux qui charme le cÅ“ur de tous les combattants, -meneurs de bÅ“ufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois. - -Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués -comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome -des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme -la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez, -prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes -et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!» - -Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles -civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais, -furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend -encore le retour de la corvée de soupe. - -Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24 -décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines -étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu. -Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les -splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets -d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les -cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons, -l'enchantaient. - -Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice, -pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses -divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait -votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et -l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les -riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en -des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de -l'hiver. - -L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe. - -Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au -carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du -parapet. - -Où sont les autres? - -Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la -dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un -bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de -Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer. - -Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre -ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet, -blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête -du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous -son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui -incombait. - -Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il -agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de -mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte -ou suprême éclair de vérité: - ---Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent -de la guerre... les autres en crèvent. - - - - - _A Denise Real - A Max Barbier - en hommage_ - -LE SANG VERSÉ - - -Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance -sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune -semblent être des cités nègres improvisées au cÅ“ur des ruines. Bientôt, -au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats -vont partir. - -En route! - -Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son -fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des -éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux: -Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques. -Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs -cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de -leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement. - -Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits d'être -admirés. Le tambour-major, menant sa clique juvénile, bombe le torse, -comme si de sa vaillante et seule poitrine devaient sortir les -multiples fanfares qui feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur -les routes, les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages -mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, suivent, eux -aussi, les petits chasseurs. - -Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les villages dans -une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, canons sont attachés les uns aux -autres, comme si les épreuves subies en commun les avaient à jamais -unis. Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, objets de -cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, une mandoline, -évoquant les déménagements parisiens que chanta Rictus. La boue des -marécages et la craie des routes ont patiné les roues des voitures, -où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable et splendide, -ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare et triomphale dans une -province durement conquise. - -L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits gourbis, de -sombres cagnas, des maisons recouvertes d'armatures et de blindages -apparaissent sous les voûtes verdoyantes. Il en sort une musique aux -rythmes lascifs, orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du -pipeau sous le sifflement magique des obus? - -C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle en un mirliton -primitif, taillé dans une branche de sureau. Au pied d'antiques arbres, -s'épouillent de grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes; -ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et d'aucuns, ayant fait -macérer dans le jus de l'ordinaire des plantes aromatiques, offrent -affectueusement ce breuvage composite aux compagnons d'aventure qui -demain partageront leurs dangers. - -La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. Las de dormir -en des granges aux toits défoncés, sur la paille pourrie, et d'être -éveillés par le cortège errant des brebis, dont les voix de cristal -brisé semblent pleurer sur le sort des campagnes, les hommes sont -heureux d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers les astres. - -Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, descend à -la soupe; il lave ses marmites à la petite fontaine aux eaux vivantes -qui demeure, témoignage d'un passé calme, au centre du village abattu; -il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les pains de -l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur alléchante et chaude -des lentilles, il revient à la tranchée où l'espèrent ses compagnons -affamés. Tout le jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes -d'argent traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, et -le vrombissement de leurs moteurs ajoute à l'anxiété de l'heure une -magie harmonieuse. - -Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première ligne, les -bataillons s'avancent, d'un pas égal et fort, pareil au rythme assourdi -du flux entre les rochers. - -Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée dans la terre -frémissante, la tranchée Y dessine aux yeux troublés de l'adversaire -l'implacable et savante géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui -la fouettent ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait -garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations qui -l'emplissent, une paix extérieure, visage viril où s'affirme une vie -passionnée. Fleuve orageux, le sang de France court en ses étroits -boyaux. - -Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques et -charmeuses, des obus filent en chantant. Tels des jets d'eau, jaillis -d'un sol magique, se lève une moisson de baïonnettes lumineuses. Un -Tel s'arque pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la -tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la tranchée -froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la boue stagnante de ses -boyaux et le sanglant mystère de ses parois, n'en est pas moins une -libre avenue, courageusement ouverte à l'espérance française. - -Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, en -troublant écho, dans la poitrine des combattants. Un Tel, retenant -l'élan qui l'emporte, écoute retentir en lui ce rythme égal et continu -qu'il croit être le cÅ“ur vivant de sa destinée. Les adversaires -se rejoignent, cependant que la mitraille déchire leurs légions -parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des nuits -pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. La tranchée -Y, cuve où fusionnaient les énergies d'une foule, vient d'éclater, -projetant au front de l'ennemi des groupes d'athlètes fortifiés par -l'âpre désir de vaincre. - -Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps -une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette -discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de -la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel. - -Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la -caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines -heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses -yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs -voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la -théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il -faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi -l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple -berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les -étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan -robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes, -et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes -intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent. - -Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir, -s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions -l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres; -leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques. -Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du -ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir -d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les -explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses, -broyant les armes, les casques et les têtes. - -Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient -de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries, -de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce -délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine, -qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque -orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné -de perles de sang leurs masques révulsés. - -Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que -l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air -multicolore du crépuscule l'_Angelus_ berceur de sa vieille église; -mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades. - -Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée. - -Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver -incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille, -musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement -ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais -volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des -cruautés de bistouri. - -Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course -orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le -distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique -isolement de la douleur. - -Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les -arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont -il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple -sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car -rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de -vaincre la mort. - -Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie -sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile -unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence -des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des -choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et -leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries -champêtres. - -Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du soir émeut, erre à -la recherche d'une ambulance. Dans un bois, défriché par la mitraille, -à travers les buissons d'épines où respire le printemps nouveau-né, il -suit magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct courageux. - -Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités en leurs nids -verdoyants, écoutent chanter leurs mères. Un être est là , boueux, -genoux en terre, les bras tendus vers le dernier des cercles de -lumière brûlant encore au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte, -pure source jaillie d'une âme martyre, se joint au chÅ“ur aérien des -choses. - -C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux d'enfant perdu, ancien -maltôtier des ports orientaux qui jadis exhibait des muscles élastiques -sur les clairs débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts -de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des alanguissements de -femme, un berger lui tatoua sur la tempe une étoile, le destinant à la -sereine adoration du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en -ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant sa nudité -superbe, en un ciel de jets d'eaux parfumés, doit jouer là -haut avec -des bouquets d'astres. - -Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait où il lui faudrait -veiller la mort d'un Africain, guenilleux et dévoré des poux. - -Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat qui se meurt, -bercé par les doux mots qu'il ne comprend pas, et s'efforçant de -ranimer en lui l'image évanouie de sa maison natale, le tirailleur -agonisant revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les soirs -embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il serrait en ses bras -heureux une mignonne amante, tant il est vrai que le souvenir amer et -joli de l'amour est le compagnon fidèle de la mort. - -Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat est entouré d'un -verre fragile. Vienne le moindre orage, la prison lumineuse se brise -et le pauvre isolé entre, tout armé, dans la grande communion des -morts. Partageant l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce -qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa des continents -et des mers pour secourir le plus beau pays du monde occidental. - -Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine et de sang, dans -la terre qu'il a défendue. Sa tombe sera, sans doute, ornée d'une -bouteille où rutilait, jadis, un ardent bourguignon, et qui gardera -dans ses flancs transparents la date de sa mort simple et son nom -inconnu. Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le soldat qu'un -obus abattit. - -Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé comme un vieux -saule, inclinera son regret vers la terre où le cher disparu fut -couché. A moins qu'un dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur -une seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en sorte que -rien ne perpétue le souvenir du lieu où le héros repose. C'est alors -que, privées de la vénération des siens, ses cendres auront un droit -absolu à l'hommage de tous. - -Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance d'un -peuple innombrable les joies, les incertitudes et la pauvreté de -notre existence éphémère, Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle -et sombre abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau de -miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les portes du ciel. - - - - -AZUR! AZUR! AZUR - - -Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en une salle claire et -chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure qui lui permet de retrouver -le charme et les douceurs de l'arrière. Il est parfaitement heureux, -acceptant les douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée, -satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, estimant juste -qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, un accueil fraternel. - -Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère n'abandonnent pas -le soldat. Ici, comme dans la tranchée, la mort, amante insatiable, -accompagne le combattant qu'elle désire. - -Certains, aux multiples blessures, ont des infections progressives, -dont on peut suivre la marche silencieuse. Leur corps est un grand -abcès sournois qui perce lentement. Leur langue est brûlée, leurs joues -se creusent; leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et -fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève leur poitrine. - -Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent les -bras, que se tendent les mains vers on ne sait quel espoir fugitif, -c'est que l'âme est à fleur de peau. L'être exprime une grande douleur; -la venue des amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière -inconnue ne peuvent le ranimer. Comment le mourant verrait-il les -choses de ce monde, alors que ses yeux sont tournés vers l'éternité? - -Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux espoir des -guerriers fortunés. - -L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. Elle a une douceur -enveloppante et volontaire qui la rend à la fois aimable et redoutée. -Nulle protestation ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle -est indifférente aux supplications des uns, au silence des autres. -Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer leurs souffrances et -semblant s'indifférer absolument de la rouge horreur de leurs plaies. - -Les infirmières ont une âme étrangement sensible. La nuit, elles -entendent qu'un de leurs malades va mourir. Un souffle inconnu, une -lointaine voix, un léger attouchement les avertissent du départ d'un -de leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, en l'air -nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui s'envole? - -Un vieux docteur, brave père de famille, austère savant qui, de père en -fils, soigna les robustes laboureurs de sa contrée, opère les grands -blessés. Il est l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort, -inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair gangrenée. Il -recrée le sang, purifie les artères; il fait d'un corps pantelant une -maison saine, aérée, où se retrouvent les lignes premières. Il replace -géométriquement ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un corps -ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et fort, comme un beau -fleuve. - -L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il semble qu'en la -coupe jolie de ses mains tendues fermente le vin de la résurrection. -Elle incarne, sous son voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme -ailée qui ressuscite les combattants accablés. - -Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle les tendresses des -mères et des amantes, si désirées aux heures de la souffrance. - -Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme par des moyens -maléficieux. Elle veille, l'implacable, au chevet du blessé, droite -comme un flambeau funèbre, et les efforts conjugués du docteur et de -l'infirmière ne peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants -renaissent, à force de soins et d'amour. - -Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir un -magnifique orgueil plus tard, en des printemps paisibles, quand ils -verront venir vers eux l'interminable cortège heureux des Lazares -qu'ils ressuscitèrent. - -C'est vraiment une résurrection que le retour prochain du blessé à la -vie normale. - -Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, de traverser le -jardin où les pommiers fleuris ouvrent leurs prestigieuses ombrelles, -s'est levé. Faiblement, d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il -s'efforce, patient et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore. - -Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait que -le sang va couler, une fois encore, par la plaie cuisante, à peine -refermée. Certes, cet effort est difficile. L'infirmière offre son -bras fraternel au soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants, -effrayés et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit? - -Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers pas et de -reprendre, éternel vagabond, la grande aventure de sa vie. Bientôt, il -lui sera donné de revoir sa chère maison, ses livres aimés, l'intérieur -étrange qu'il s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet -instant. - -Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs d'éther. -Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir des misères encourues et -du sang versé, il n'est pour le convalescent de plus riche espérance. - -C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, attendant l'heure -libératrice. Au fond de la salle ombreuse, une voix émouvante appelle, -sans arrêt, un secours impossible: - ---Infirmier, infirmier, j'étouffe! - -C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a la colonne vertébrale -déplacée; mais sa volonté de vivre le dresse et le ranime; il se -consumera, comme une torche, jusqu'à la cendre. - -Une fois encore, narguant la science impuissante et la charité, la mort -sera triomphante. Après tant d'autres sacrifices, martyr modeste, -un paysan de France meurt, tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres -paysans, comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant en des -rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le retour des bêtes dans la -poésie du soir, les veillées intimes autour du bon feu. - ---J'étouffe. - -Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer en des saisons -meilleures un air léger et calme que n'aigriraient plus les odeurs -d'iode et de picrate. Mais il importait avant tout de se battre, -de subir des maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang -vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, elle -aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire. - - - - -LE RETOUR - - -Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les hôpitaux où la joie -de vivre est atténuée par la douleur, revoit enfin les rues de son -enfance, et leur cher aspect coutumier est plus que jamais sensible à -son cÅ“ur. - -Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des grâces qu'Un Tel -ignorait. Les bars, jadis bruyants, illuminés, où se pressait une foule -énervée, sont devenus des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses -où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le réfugié, ce -pèlerin de la guerre. - -L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées des -autres sont mortes. Il semblerait que le quartier, sentant passer la -grande menace, a groupé, fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que -divisaient naguère des humeurs et des intérêts opposés. - -Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se montre. N'est-il -pas le sauveur, celui sans qui l'église archaïque aux tours émouvantes, -le jardin aux gazons réguliers, l'école où chantent des gamines, -n'existeraient plus, férocement anéantis? - -On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme vacillante prête -à la guerre des horreurs qu'elle n'a pas, l'admirent, et les commères, -que sa fantaisie irrita, condescendent à l'estimer pour ce qu'il -représente de force nécessaire. - -L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le porter à croire que -cette sympathie totale durera, la guerre terminée. De ce qu'elle est -éphémère et fuyante, il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et -le charme. - -Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a vagabondé sans répit -dans l'ombre et le vent. Un Tel, à la table où il aimait écrire, tente -de ranimer en son esprit le peuple d'images et de mots qui jadis -l'emplissait. Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au cours de -sa méditation dans la tranchée semblent vouloir chasser les rêveries -anciennes. - -Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa tiède demeure, le -soldat ne peut oublier les dures nuits de la guerre. Il lui semble -entendre encore la plainte errante des mourants; il revoit les -squelettes glacés de ses camarades, veilleurs éternels placés en avant -des lignes françaises. - -Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur le sol dur, -entouré d'une couverture boueuse, profondément. La mollesse des -oreillers et des matelas énerve, et rien ne vaut le sommeil animal, -duquel on sort repu et brisé comme après un rude massage. - -Idées et réalités de la guerre; choses apprises, devinées en présence -des morts; hommes entrevus dans la mêlée, défilé des jours mornes -et tourmentés; tout cela s'impose au cÅ“ur du soldat. Une mosaïque -faite de tous ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes, -ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel. - -Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions et ses -souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. Il découvre qu'existe -un soldat ignoré du combattant, sorte de héros d'opérette surgi, -tout armé, de la cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur -trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise et de lâcheté, nul -d'entre ceux qui revinrent de la grande mêlée, soit indifférence ou -stupeur, n'a voulu le dire. - -Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux d'être en -harmonie avec ses compatriotes demeurés à l'arrière, abandonnant toutes -les impressions ressenties, délaissant les justes directions que la -souffrance impose à sa pensée, doit avant tout copier servilement -le geste maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné pour -l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit en narrant -d'insipides gaudrioles et meurt en chantant. - -Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les morts ont été -dévêtus et les rats viennent, lentement, leur dévorer la figure. Ces -pauvres n'eurent pas la fin brutale du combattant, ils se virent -mourir, loin de la femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur; -ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. Et vous -autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait sous la boue et l'ordure, -et qui êtes, maintenant, asphyxiés et rigides, chantiez-vous quand le -fer déchira vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice le -plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le faire mourir, un -refrain de café-concert aux lèvres. - -Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont étrangement -compressés. Leur fosse pouvait contenir vingt corps; on en mit -quarante, placés sans pitié, la tête des uns frôlant les pieds des -autres. Toute la jeunesse de France est couchée dans la terre ardente, -et voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux du monde -qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable juge, une silhouette -burlesque et grivoise du soldat. - -Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre de toute une race -finisse dans une orgie de mensonges et de calembours. - -Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, les commères -attroupées sur la vieille place, où jadis se poursuivaient en criant -des gamins qui sont maintenant des soldats, tous ceux qui ont souffert, -pleuré au cours de leur existence, savent que le combattant, couvert -de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue en la tempête, un -être dont la chair, cinglée des vents, est offerte, nuit et jour, aux -coups du destin. Un Tel se sent aimé de ces gens-là . Seuls l'irritent -les esprits aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui les -traits galvaudés et flétris du poilu légendaire. - -Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur et parfait égoïste, -qu'Un Tel comprit nettement que la guerre n'a point transformé le monde. - -Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention de ce noble -artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, un obus effilé, -une carafe sont des merveilles de ligne et de volume. La Marne sauva -Paris de l'anéantissement, dites-vous! Quelle erreur est la vôtre, -une nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: La -sculpture sera désormais une géométrie inexplicable où les troncs de -cône chevaucheront des parallélépipèdes. - -Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec des prétentions -de géant. Le désir qu'il exprima de ne s'intéresser qu'à son Å“uvre -masque ses appétits gourmands. Il lui faut une bonne table, des vins -de choix, une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine -inquiété par les drames cinématographiques dont il est le fidèle -admirateur. Disserter sur l'art contemporain en savourant une liqueur -parfumée est autrement utile à l'humanité que le lancement de la -grenade. - -Dites à Mortné - ---Vos subtiles arguties importent peu. La France est envahie, ravagée; -votre maison elle-même est menacée, battez-vous! - -Il vous répondra - ---Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien demandé. En outre, ça -n'est pas intéressant. Ma maison est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne -suis ni un lâche ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je -saurai l'abattre. - -Mortné admet le corps à corps. Menacé directement dans ses biens, il -se battrait; il ne permettrait pas qu'un Allemand vînt détruire les -glaises informes où il croit avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon -épouser les querelles de la nation? - -Une légion innombrable a pu descendre vers Paris, férocement armée, -ayant asservi la science à sa fureur guerrière. Des mortiers de 420, -de puissants obusiers auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge -de fer si nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de cette -légion. Cela importait peu. - -Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs, non pas -un obus, mais un homme, dans la demeure de Mortné, il nous eût alors -montré qu'il savait, lui aussi, se battre et triompher. - - * * * * * - -Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage qu'il aimait et la -douceur archaïque de son quartier, Un Tel, un instant, a pu se griser -d'un éphémère triomphe. Certes, les gamines aux nattes enrubannées et -les vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration. Mais il -a vite compris que la lutte n'était pas terminée, qu'il lui fallait -encore défendre contre les mensonges dorés de la légende la vérité de -sa douleur et arracher aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les -fruits de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé des -foudres et de la mort. - - - - -LA RIVIERA DU MONTPARNASSE - - -Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, d'artistes et de -souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. Ce soir, afin de revivre les -émotions anciennes, le convalescent parcourt le quartier, maintenant -ombreux, où errent comme lui des nègres et des marins, recherchant un -refuge sonore, éternels gamins bercés d'une romance. - -Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la Riviera de -Montparnasse. - -L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement au cÅ“ur charmé -des jeunes hommes. La fumée irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux -violons couvrent son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement -ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en des refrains naïfs -les amours des arsouilles, dressant au centre des lumières une chair -palpitante et transfigurée. - -Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées comme des -lances, entourent le tréteau, évoquant le charme lointain des îles en -fleurs; de hautes glaces affinent et multiplient la beauté des femmes. - -Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues à son plafond -d'azur et les musiques en goguette créent une atmosphère énervante et -magique qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le charme -des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement d'être fortuné et -la nocturne volupté des sombres ombrages où frémit le vent de la mer. - -Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, parmi les rythmes -et les illuminations, une ivresse héroïque qui l'exhaussera, ornant -d'images imprécises et jolies l'ombre de sa misère. - -Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable courage -naissent d'une chanson. Les combattants, au sortir de la mêlée, les -femmes délaissées, les adolescents rêveurs viennent à la Riviera du -Montparnasse, avec une âme simple, désireuse de joie et de clarté. Leur -sensibilité y découvre des horizons plus vastes; ils en sont éblouis, -comme s'ils avaient bu ce philtre généreux qui donnait aux héros -légendaires une invincible vigueur. - -La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour -et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les -marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde -que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante -fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la -grande encanailleuse. - -Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du -populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé -lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des -chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres -des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de -France. - -Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de -petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs, -ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, -renaissent à la joie et à l'espérance. - -La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre. - -Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête -tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants -l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles, -l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il? - -Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie. -Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il -évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd -de l'éther. - -Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome -méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui -paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des -souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et -de lanternes peintes. - -Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins -la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un -instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire -et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances. - -Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où -furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins -nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit, -en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites -qui l'avilissaient. - -Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son -âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent -entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée, -amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un -nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici -chasser les marchands. - -Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé -contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de -refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur -public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à -la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la -gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents -à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées -et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur -fortune. - -Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et -modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là , alchimistes dévoués, -donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance. - -Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un -artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère, -également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait -des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait -bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les -riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met -l'accent ému qu'exige son rôle attendri. - -Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant -en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa -bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne -sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle -surchauffée. - -On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon -fait danser, au cÅ“ur de tous, la joie de vivre. - -Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le -chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés -sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu -incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de -ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe -à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de -cet amuseur. - -Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des -marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent, -certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une -large blessure au cÅ“ur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie -sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les -nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les -soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à -minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains -aux lèvres? - - - - -LE SOLDAT PERDU - - -Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec -quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux, -l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée, -parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière, -qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus -estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent -et grave, à la vie saine, aux mÅ“urs raisonnables. - -Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains -phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes -d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives -aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues -d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race -errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur -nos institutions et nos Å“uvres. Leurs époux, frêles adolescents venus -des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les -discours de ces viragos. - -Autour des petites tables chargées de soucoupes, les métèques -audacieux qui prétendent imposer leurs maladies mentales et leurs -tares à la pensée française se donnaient rendez-vous. Des oisifs les -rejoignaient, vieillards qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en -compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits par l'étrangeté -du lieu, courtisanes raffinées dont l'ancien métier de modèle a formé -le goût. - -Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de s'y noyer, -afin de mieux comprendre combien il est, désormais, étranger à toute -sa fièvre mauvaise. Le soldat, perdu en ce tourbillon, méprise -infailliblement ces esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en -présence d'événements grandioses, alors que le monde en fut bouleversé, -se refusèrent de changer leurs mesquines habitudes et la conception -égoïste qu'ils avaient des choses. - -Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des écrivains qui -firent l'amer sacrifice de leur sang et de leur liberté. Ceux-là ont -acquis le droit de s'irriter et de réprimer un jour les manifestations -orgueilleuses et turbulentes de cette phalange ultra-moderne. - -«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan Rictus, est une -longue plaisanterie; Constantin Meunier est un pompier et Cézanne -un marchand de couleurs. Seuls apparaissent, confuses et promises -néanmoins à un prestigieux avenir, les quelques influences dont les -ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront de nous -élever à la splendeur d'imagination, à la géniale pureté des Sioux.» - -Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, dans le -café sonore où les artistes sont réunis. - -Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions cursives et rares, -mettent à la base même de leur art l'originalité de la forme. Faute de -pouvoir faire mieux, ils révolutionnent la syntaxe et la typographie. -Balbutiant des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une poésie -saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent et se répètent -en un rythme nègre et décevant. - -Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves visions -entrevues au cours des combats ne saurait l'être? Un Tel estime que -l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, dans une forme neuve -et révolutionnaire, mais bien en lui-même, extérieurement au mode -d'expression. Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, Un Tel -sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination et de verbe, malvats -de la poésie, ayant l'enfance de croire qu'il suffit de se coiffer d'un -chapeau haut de forme pour être gentilhomme. - -A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs Å“uvres, dénombrant -leurs admirateurs. Le mépris de cette sorte de gens à l'égard de leurs -confrères est égal à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés -nient toute évolution profitable; ils réduisent à néant les Å“uvres de -leurs aînés, bouleversant les lois heureuses sans lesquelles l'art ne -serait qu'un délire stérile. Un Tel s'indigne de cette promiscuité. Il -souffre d'entendre ces prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi -de leur cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons du -Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, dans le ciel illimité qui -les ravissait, les viles fumées de l'Amérique industrielle. - -Un soldat est là , solitaire échoué par hasard sur la banquette où il -rêve, au côté d'une mulâtresse aux dents étincelantes qui parle de -l'Å“uvre récente de son amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel -converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas tous deux perdus en -cette foule? - -Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut en entendant le -premier coup de canon. Le presbytère était fleuri et bien ordonné, on -y buvait un excellent vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles -maisons, c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal. -Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une boiteuse au -museau de musaraigne. Le conseiller municipal était un brave homme qui -s'occupait de ses bêtes et d'administration, sans autre ambition que le -bien-être de la commune. - -Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat -était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans -trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au -front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne -comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père -avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant -eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si -vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux -poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance, -jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne -souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel -comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il -confia à ce nouveau camarade son irritation. - -Ils burent, unis dans le mépris du civil. - -Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la -mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du -subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les -deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient -parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à -celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et -vous ménage des surprises. - -Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un -compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la -vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses -confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une -amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur -partagé ne leur semblait pas miraculeux. - -Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre -soldat, son frère. - - - - -L'ANCIEN - - -A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien, -Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect -l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu -et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté. - -Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée, -sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange -aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur, -il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, -en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est -accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière, -la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque -multicolore et l'arbre verdoyant. - -Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent -à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des -soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes -agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans -autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes -économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs -guenilles, gardaient une obscure élégance. - -Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux -mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie -aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat -indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le -pouvoir. - -C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions surgir, au déclin -du quatrième Etat syndicaliste, un cinquième Etat où régneraient les -vagabonds. Pourquoi l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas -à son tour un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne -consentit à l'esclavage? - -L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis aux déclassés, -estimait être relativement heureux. Depuis vingt ans, il ne couchait -plus dans un lit. L'été, à la campagne, il dormait dans les arbres; -les corbeaux l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent -comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines heures qui furent -belles, où les paysans, pour s'égayer, le conviaient à leurs noces; il -buvait dans le verre de la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs -la bouteille. L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages de -Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. Il s'y livrait à -de rares et modestes besognes: il vendait des brochures sans jamais -parvenir à se constituer un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au -reste, considérant que la misère était sa profession. - -A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité et un maintien -souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant récit de ses souvenirs -militaires. Garde forestier en 1870, sans redouter la mort et la -servitude, il avait porté des dépêches à travers les lignes ennemies. -Combien de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé de -songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient ce -récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée à traiter de radotages -l'historique d'événements où la France avait souffert et mérité par son -courage intrépide l'admiration de son adversaire. - -Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux qui défendirent le -sol envahi. En serait-il de même pour les combattants de la grande -guerre et se pourrait-il qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît -de quolibets un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle -question qu'il était impossible de ne point se poser en présence de -ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à se ressouvenir d'un passé -d'honneur et de souffrance. - -Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est écouté. Dans les -bouges où les convalescents lutinent les filles, il parle haut, ne -voulant pas que les soldats de 1914 puissent l'accuser de n'avoir pas -servi. De son bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter -les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa voix sonne la -charge. La tenancière du bouge, une matrone, n'a plus besoin d'imposer -le silence à sa bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et -les gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un passé si -intimement relié à notre présent tourmenté. Un Tel admire cette suite -harmonieuse et logique dans notre histoire; il lui semble entrevoir en -une perspective infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux -mourussent pour que fussent affirmés notre force et notre désir de -vivre. - -Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit: - -«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs trains immobilisés où -le pain et les vivres moisissaient qui devaient ravitailler l'armée de -Mac-Mahon. Ce qui nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant -Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la main. J'allais la -nuit dans les lignes allemandes porter des dépêches, je ramassais les -livrets de nos camarades morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait -surpris sans qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur -gamelle remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils allaient manger; -il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, rien; ils avaient été -tués. J'ai vu tout cela! Les brigands me cherchèrent dans ma maison, -j'en avais une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la -cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu. - -«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? Puis, il y eut la -Marne. Vous êtes courageux, les enfants; nous aussi, nous l'étions, -mais on nous trahissait.» - -Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne vaillance, -Un Tel ressent quelque amertume à considérer le sort misérable de ce -vieux combattant. Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte -que la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le pays de -l'asservissement. - -Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à redouter que de -jeunes vétérans, ayant tout perdu dans l'immense conflit, viennent -grossir les rangs de l'armée bohème du cinquième Etat, lui donnant un -esprit combatif, une organisation et une vigueur invincibles. - - - - -EN ROUTE - - -En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel résolut de -n'attacher qu'une relative importance aux hommages de ceux qui -vantaient ses exploits sans les connaître, et parce qu'il est bon de -couronner le soldat blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida -de repousser les conseils mesquins de certains égoïstes satisfaits, -lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement lorsque le hasard -vous fit sortir de la mêlée, ne pas s'y précipiter à nouveau. - -Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération -commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, Un Tel, déclaré -inapte à l'infanterie, sollicita de partir sur les tanks. - -La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination des enfants, -ces poètes de quelques saisons qu'on voudrait immortelles, ainsi que -celles des poètes, ces éternels enfants. - -Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut faire examiner -sa blessure par de nombreuses commissions, appelées à en juger toutes -différemment et sans que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât -intéresser les autres. - ---Et celui-là ! Qu'en ferons-nous? dit un major. - ---Sa profession, demanda un aigre vieillard aux yeux myopes. - ---Journaliste. - ---Envoyons-le au grand quartier général pour allonger les communiqués! - -Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux de combattre -et préférant le péril à la quiétude de l'arrière est suspect, Un Tel -balbutia: - ---Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un trop vif -inconvénient, être versé dans le service des tanks. - -Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait qui ne -tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait qu'on y fît -attention. Quels mobiles étranges le poussaient à choisir un poste -réputé dangereux? N'y aurait-il pas, sous ce désir apparent de -combattre, un mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment, -cette opposition violente à l'ordre des choses était de par trop -révolutionnaire! - -Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent tous vers plus -de quiétude et de bien-être, vers une paix heureuse, et voici qu'un -importun ne permettait pas à la commission les ironies faciles par -lesquelles les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est pas -terminée. - ---Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous allons vous envoyer à -la campagne, mon ami. - -Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, déjà fort -usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut qu'une commission de santé -élève toujours un jugement dressé comme une barricade, empli d'attendus -énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant major -accabla Un Tel de cette phrase vengeresse: - ---Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se défiler, celui-ci -tient à se faire casser la gueule. Patientez, mon ami, le centre des -réformes décidera de votre cas. Je vous déclare inapte au service armé. - -En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, le centre -groupe des milliers d'hommes aux membres atrophiés et tordus. L'ennui -règne en ce purgatoire du soldat. Toute la nuit, pour bercer son -sommeil, les usines d'alentour vrombissent et mille trains sifflent qui -partent, tentateurs, vers des zones libres, loin de la mesquinerie de -l'arrière et des bureaucraties. - -Un Tel se présenta devant deux majors. - ---Cet homme est incapable d'appartenir au service armé... Allons donc! - -Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les jugements des hommes sont -faillibles, les deux majors affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à -l'infanterie. - -Heureux en son cÅ“ur d'une telle décision, le soldat, qui se savait -pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage -d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, -dans le train des équipages. - -Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à -l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut -repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans -ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il -faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre -laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il -estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la -vigueur, doit se battre. - -D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se -rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que -soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se -disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier -de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est -chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le -rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de -chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent? - -Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se -faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté. - -Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement -étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois -de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit -d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se -battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts -mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la -trajectoire d'une balle errante. - -L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille -raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à -s'éloigner de la lutte. - -Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la -vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera -l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le -soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où -jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites -guerriers. - -Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la -guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle -vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste -pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous -les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de -partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence. - -Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance -et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et -d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel -de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité. -Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et -mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les -soldats ont acquises dans la tranchée. - -Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la -vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera -l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit, -il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à -cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser. - -Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec -tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs -qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une -part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit. - -Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel, -auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales -devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un -Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse -et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les -autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la -bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous -les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées -de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour. - -C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée, -la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il -faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé, -de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes -et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait -s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être -fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille, -exprimait ainsi: - ---Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les -veines. - -Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son -cÅ“ur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec -ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité -de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines -fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois -de plus, avec la fortune et la douleur. - - - - -ÉCOLE BUISSONNIÈRE - - -Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence, -et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration -militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli -voyage en Bretagne. - -Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter, -pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès -l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres -taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un -buste de corsaire. - -De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs -rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sÅ“urs en -robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés -et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares, -nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière -pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques, -était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville. - -En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons -avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots -ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre -épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions, -les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon -à carreaux blancs et noirs. - -Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant -aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi, -recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église, -un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur -sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à -la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux -bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient -fougueusement à la poursuite d'une invisible smala. - -Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des -juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur -monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse -et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement -inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne. -Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas -sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange, -onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie -éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière. - -Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au -haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de -Chantilly transportée dans une campagne biblique. - -Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux, -sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit -jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris -comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse. - -La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les -splendeurs du service actif. - -Quelle activité! - -Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de -labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience, -les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui -consiste à mesurer la vanité des Å“uvres humaines. - -De toutes les Å“uvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle -accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si -l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, -les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant -de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu. - -Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère -comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son -grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de -se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de -la ville, et d'y défoncer une cloison. - -Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant -de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des -scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite -des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être -immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel -de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne -pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière, -formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant -obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à -la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il -exposait ses conceptions sur l'amour. - -Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de -vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté -maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles -ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent -silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait, -manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette -troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était -transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison; -il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche -glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on -était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette Å“uvre brutale, -une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule. - -Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son -existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature. - -Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler -rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage -d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre, -manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote -de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt -ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait -du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des -fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire, -il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons -simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque -haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la -suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de -persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela -fût possible, que la guerre avait accentué sa folie. - -Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un -Tel, sur la route où courait un vent d'orage: - ---Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire -disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma -personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte -qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes -jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la -main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays -de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en -morceaux pour ma défense. - -«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont -reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas -sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité. -Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une -direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en -apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort, -de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le -comité secret: c'est moi! - -«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux. -Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant -certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, -il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18. -Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil, -et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des -événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux. - -«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain: -«Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie; -les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui -fut fait. - -«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise, -en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des -sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence -générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour -agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de -saint Georges. - -«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi -d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait -savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe: -«Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.» - -«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie et le bien-être -dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire la France. Il est des -jaloux qui disent de moi: «Pourquoi n'est-il pas au front, un gaillard, -un Bourbon?» Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait -s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.» - -Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait sa folie, -lui remémorant d'aimables plaisanteries de jadis et les ovations -ironiques qui saluaient le mage au quartier Latin. Toute une jeunesse -ne l'avait-elle pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant sur -les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son aise la foule de -ses admirateurs? - -Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa folie, La Bruyère -voyait les choses de la guerre avec un esprit qui n'était pas tellement -différent de celui des hommes raisonnables. Il avait la sensibilité -primesautière, le jugement orgueilleux de nombre de ses contemporains, -et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir déformant un peu les -désirs et les passions de son époque. - -Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins de la cité. Une -foule dense les entourait, dont l'exubérance et la joie les incitaient -à délaisser leur entretien, afin d'admirer la ville. C'était le marché. -Sur la place bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient -agitées par le vent de la mer, comme des voiles. - -Une forte commère enrubannée, consciente de son honnêteté et fière -de sa baraque de toile, faisait ruisseler en ses mains le flot des -chaînes, des glaces, des couteaux, des chapelets et des fausses perles. -Elle claironnait un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur. - ---Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au lieu de quarante, ça -vient d'un incendie. Profitez du malheur! - -Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du monde la profession de -foi de leur siècle. Voulant justifier les petits profits nécessaires, -ils expliquaient et condamnaient les prospérités insolentes et -criminelles. - ---Profitez du malheur! - -Cela sonnait durement, comme un commandement irrité. Néanmoins, -cette femme était excusable qui, voulant adoucir le sort de ses deux -gars partis au front, vendait de la camelote brillante avec des mots -d'assassin. Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, et il -est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger l'ignominie des -profiteurs, l'inspirait. - -A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure et d'or, qui, -sans la guerre, coucheraient sur cette paille où vivent actuellement, -couverts de vermine, ceux qui les enrichissent, Un Tel préférait La -Bruyère, riche de folie et d'espérances. - -Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante -d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur, -aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit -une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils -burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur -conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué -sur la _Gloire_; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face -de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes -passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la -ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à -la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine. - -Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se -sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes. - -C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière, -l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant. - - - - - _A M. le Colonel Vormot, - Commandant le ...e d'Infanterie._ - -HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE - - -Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le -plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent -particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue -sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du -généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où -sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de -l'immortelle espérance. - -Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant -hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la -souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, -il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au -danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre. - -Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine, -accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et -consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus -enviée des récompenses. - -Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du -soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer -regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection, -adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent -leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux -de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une -fourragère est le symbole. - -Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans -repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la -souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments. -Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus -et d'abnégations. - -Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le -régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge. -L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait, -prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur, -le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les -ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le -généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le -gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues. - -Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes, -le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt -d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient -dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris -d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux -casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés. - -C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il -fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en -dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses -qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats. - -Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes -les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de -la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit -Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa -gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable -et, malgré ses pertes, indompté. - -Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de -rancÅ“urs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée -et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une -frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle -aboutit à de puissants résultats. - -Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré, -il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle -lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant, -avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible -appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure -enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du -précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de -l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un -Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs. - -Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours -insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est -multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire -l'Å“uvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure -besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de -son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre -fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux -couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée -l'omelette aux fines herbes. - -Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était -transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais -il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette -algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la -mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie -victorieuse. - -Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils -devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue. -Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes -innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux. - -Les fantassins se préparaient à lutter. - -Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils osaient imaginer -leur était souriant. Ils se voyaient blessés, transportés à l'arrière -par des brancardiers attentifs, couchés en des lits doux et clairs, -entourés de soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, de -promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures sentimentales. - -Certains soignaient particulièrement leur toilette; d'autres cachaient -dans la poche de leur capote des images de femmes et d'enfants. Il -en était qui partaient à la recherche d'une ultime bouteille, vaine -précaution, car des vivres et des boissons étaient distribués en -abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui donnent aux -soldats un moral parfait. - -Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce ravitaillement -alimentaire, il se faisait dans les compagnies une sorte de veillée -intellectuelle. - -Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. Consultant la -carte, ils expliquaient ce que devaient être les différentes phases -de l'assaut. Les cartes représentaient, exactement, le terrain qu'il -importait de conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées -françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire. - -Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon devait -parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur des positions, -maintenant rasées, où jadis des petits bois sombres frémissaient dans -le vent. L'artillerie précéderait les premières vagues d'assaut. Rien -ne devait arrêter la progression lente et mathématique des troupes. -Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur la carte, telle -autre se grouperait sur les ruines de tel ouvrage. - -Les photographies prises par l'aviation révélaient chez l'ennemi -d'étranges bouleversements. Quelques rares abris existaient encore, où -celui-ci, terré, attendait le redoutable assaut qui devait l'anéantir. - -Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où chaque homme reçoit -une besogne obscure et limitée. Franchir les diverses barrières, -surprendre l'adversaire, nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont -autant de travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires -peuvent utiliser leur compétence particulière et leur commune bravoure. - -Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission de nettoyer les -sapes. Il lui était ordonné de supprimer tout ce qui tenterait une -vaine résistance; il se sentait une respiration égale, la main ferme, -l'âme décidée. - -La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, convaincu de -l'efficacité de ses actes, assuré de défendre ses intérêts et ses -affections, n'écoutait pas les paroles désabusées de quelques -camarades. Certes, il savait que l'ambition des grands chefs est une -des raisons principales de nos offensives, mais il lui importait peu -que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si leur ambition -concordait avec l'intérêt des armées. Aussi bien que le dévouement -silencieux des soldats, le bruyant orgueil des généraux gagne des -victoires. - -Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets automatiques et -de grenades, la toile de tente en sautoir, les hommes, dans l'ombre -propice du soir, partirent vers les lignes. Des obus illuminaient le -ciel. La troupe était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette -jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube que des chairs -broyées et des membres épars. - -Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé. - -Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute, -il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la -fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice. - -La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon -prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du -pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de -lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche -silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée. - -Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un -ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux -collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient -être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel, -couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie -l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de -magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense -mécanisme. - -Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante, -après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs -objectifs. - -Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se -déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où -les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où -dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles. - -Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de -grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le -souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi -les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 -Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf -admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y -avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées. -Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent -aujourd'hui dérisoires! - -A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent -et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée -allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des -chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes -croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de -pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber. - -L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans -l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets -de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps -séparés, se retrouvaient: - ---Tiens, te v'là , vieille canaille! - ---Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba! - ---Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette fois-ci? Il y a -pourtant assez longtemps qu'on te rencontre. - -Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser quelques instants sur -les joies de l'arrière et le muflisme du civil. - -Ce n'était pas une attaque, mais une marche d'épreuve dans un terrain -mouvant. Le tir de barrage de l'adversaire ne se déclanchait pas; les -troupes avançaient, allaient à l'aventure, droit devant elles, et -malgré les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement d'un -obus de 75 couvrait de boue et de poudre un assaillant de par trop -téméraire; quelque isolé tombait, frappé à la poitrine d'une balle de -mitrailleuse; n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile -succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau dont les -eaux illuminaient la vallée. - -Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, ils -l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. Une seule -chose apparaissait, réelle, absolue, la cote 304 était reconquise. -Il fallait organiser le terrain, terrasser, creuser une tranchée -profonde et continue, dissimuler à l'observation des adversaires les -mitrailleuses. On ne le fit point, non par ignorance ou faiblesse, mais -parce que la crainte du danger ne survit jamais à la pire des épreuves. -Seul un malheur nouveau peut inspirer, quelques instants, une peur -salutaire. - -Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, séparés de -leurs sections, groupés au hasard, se mirent à visiter le terrain -conquis, comme si des guides invisibles leur imposaient une mystérieuse -direction. - -Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, au torse -sectionné. Il se plut à contempler un magazine allemand abandonné -dans un abri; on y voyait d'héroïques images: une représentation -d'_Iphigénie_ au théâtre prussien de Namur, ou bien encore des -princesses de Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire -même un officier hautain courtisé par des Polonaises admiratives, -témoignages de force orgueilleuse et de joie prétorienne. Des armes -traînaient, dont un glaive large et clair, qu'on eût dit enlevé à -quelque panoplie du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de -cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire. - -Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. Les blessés -aux chairs déchirées appelaient désespérément les brancardiers; -certains se voyaient mourir, isolés de tous, ignorant le sort de leur -bataillon et redoutant de voir surgir une patrouille ennemie. - -Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes françaises. Les -obus, avec une précision parfaite, écrasaient les escouades, faisant -voler les armes, les bidons et les pierres, arrachant les membres -et décapitant les veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre, -courait à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions. - -Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus. - -Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à -peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes -et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient -lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance -irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge. - -Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce -peuple abattu. - -La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des -morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote -304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue. - - - - -LE POTE - - -C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le -Pote, c'est-à -dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme -intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé. - -Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des -caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable -et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, -demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées -françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise -dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus -stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus -expansive. - -A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'Å“il noir, qui -partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel -conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en -des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme -de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos -armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent. - -Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle -du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section. -Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des -traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier -qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé -de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas -informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants. - -Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant -des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des -quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans -les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des -chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote -au cours de sa prime jeunesse. - -Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats -singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines. -Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin, -narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils -accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques. - -Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et -les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir -six frères et sÅ“urs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais. - -Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux, -il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube, -panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir -dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder -des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une -science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre -de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il -rapportait fièrement à sa mère. - -Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande, -copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour -les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de -chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant -point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse -ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse -gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse. - -A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat, -irréductiblement indiscipliné. Certes, il manÅ“uvrait avec vigueur, on -ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait -pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue -carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et -révolutionnaire. - -A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il -accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant -la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il -gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail -et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de -Tap-Tap. - -Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en -firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable -qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers. - -Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit -un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les -spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le -Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux -et fantaisiste. - -Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités -de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment -ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes. - -L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et -primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules. -Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé -s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur: - ---Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis. - -Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, il disait encore à -son fidèle compagnon Gustave, le Rempart de Calonne: - ---Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut de forme, tandis -que je baladerai mon attelage, je te gueulerai: «Oh! eh! Gustave...» -Et tu ne te retourneras pas, vieille cloche de mon cÅ“ur. Dame, ça -t'ennuiera de jacter avec un mec qui aura un falzard de velours. - -Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les fainéants, les -peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment au créneau, les soldats -qui n'ont pas l'amour absolu du devoir et le courage constant qu'il -faut à la guerre: - ---C'est des ordures! - -Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément, sous un -bombardement formidable, à l'entrée d'une sape. Né pour les actions -éclatantes, il fut enterré avec ses hommes, sans combattre. Et -pourtant, lorsqu'il courait au danger, l'Å“il en feu, la tête haute et -la jugulaire serrant son menton volontaire, on évoquait, à le voir, les -fougueuses images de l'Empire où des cavaliers intrépides chevauchaient -des boulets. - -De toute cette vie splendide anéantie, demeure un souvenir clair et -consolateur; mais une amertume se mêle à sa beauté, si l'on songe à la -mère du mort, à ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que -vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur, solide -et gai, qui fut un des plus beaux soldats de France. - - - - -TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE - - -Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur attente, les -fantassins se narrent de fortes histoires où vit, implacable et -souriant, l'humour français. A la 304, sur la position conquise, ceux -que la mort épargna évoquent avec joie les innombrables mésaventures de -Tap-Tap, un de ces cÅ“urs inférieurs dont le destin fut de ne connaître, -de l'existence militaire, que la vile servitude. - -Gonflé comme une outre, l'Å“il rond, la trogne amarante, Tap-Tap -était, avant la guerre, l'adjudant classique et redoutable, le Flick -patibulaire immortalisé par Courteline, terreur du quartier, âme -obscure et toujours irritée. En la période héroïque où nous vivons, il -est demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière, régnant, -au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires et de bleuets. -Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien de l'honneur, car il égaya les -escouades les plus affligées par le seul souvenir de ses exploits. - -Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant l'attitude brisée de -Tap-Tap bredouillant des phrases ridicules, obtient un bruyant succès. - -Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien et sa femme; il -les confondait dans une même ferveur. - -Il disait des frites: - ---Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée qui les fait, elles -sont toutes dorées et savoureuses. Ah! mon cher, dès qu'elles sont -placées sur la table... à droite, par quatre... direction de ma gueule! - -Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné, la queue -en trompette et la coiffure d'un lion, il suivait son maître à -l'exercice, à la salle des rapports, en tous lieux. Peu respectée des -troupes, cette bête fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui -s'appesantissait l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés. - -Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations heureuses. - -Un jour, la compagnie manÅ“uvrait dans la vaste cour de la caserne; -l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes, afin d'éblouir le colonel, -commanda impérieusement: - ---Compagnie! - -La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt brusque, sorte de -tension unanime vers l'ordre attendu. - -Le chien fit: «Brrroupp!» - -A ce commandement, peu réglementaire, les hommes prirent une immobilité -parfaite. - -Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer à l'avancement -cet instructeur imprévu. N'importe, le chien, malgré l'ingratitude des -supérieurs, connut des heures insignes. A la sentinelle discourtoise -qui prétendait lui interdire l'entrée des casernements (les femmes, les -chiens et les colporteurs étaient alors bannis des casernes), Tap-Tap -commandait: - ---Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer, mon chien! -C'est un petit adjudant. - -La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse, admirant la -haute situation de son époux, et qui, outre ses talents culinaires, -avait toutes les vertus qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon. - ---Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle soit belle, belle, -belle, mais elle aime bien. - -Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre, plus expressif. - -Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable soldat: figure -aimable, mise soignée, attitude respectueuse; il semblait être le plus -correct des troupiers français. - ---C'est bien ici, monsieur Tap-Tap? - ---Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de fabriquer un violon -avec une boîte à cigares; il sera content de vous voir... - ---Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple communication. - ---De la part de qui? - ---De la part de ses hommes. Vous lui direz que c'est un c... - -Le gentil messager n'attendit pas la réponse. - -Mais, la considération du commun importe peu, si l'on s'estime -soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas à cet orgueilleux devoir. - -Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus au bataillon, -évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que l'heureux homme est -maintenant sous-lieutenant; sa femme en est toute rubescente. Chez les -commerçants, elle exulte. - -Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère. Il y a là une -commandante arrogante, la capitaine, la trésorière, des lieutenantes. -Mme la capitaine est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle -accepte, sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse Tap-Tap. Ce -ne sont que plaintes sur la hausse du sucre, le manque de beurre et -l'imperfection des camemberts. Enfin, pour couronner cet édifice de -récriminations, Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces dames, -de conclure: - ---Heureusement que nous autres, femmes d'officiers, on se dém... - -La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne. Nul mieux que lui -ne sait conduire une patrouille d'avant-garde et organiser un secteur, -en Bretagne. Il dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et, -lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de calvados, -sortent en titubant, il s'écrie: - ---Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls pour mieux les -surprendre. - -Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette, d'une boîte -à sardine emplie d'essence et d'un manche à balai, Tap-Tap recrée -le plus exact des aéroplanes. L'infanterie approche silencieusement; -l'aviateur met le feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent -du pilote. - -Que si les bleus sourient de ces étranges manÅ“uvres et les trouvent -puériles, il leur en cuirait de le montrer, l'instructeur ne laissant -pas que d'avoir la dent dure; à quelque godelureau qui, le voyant -venir, se permit de crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement: - ---Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre. J'en prends quarante -pour moi; il vous en reste quatre... et vous les passerez à la salle de -police. - -Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un bon garçon sous une -rude écorce. Victime d'une hostilité de par trop rigoureuse, il a, sans -doute, des beautés morales ignorées. - -Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent la gloire du -métier militaire et ses douleurs sans en connaître jamais la basse -amertume, qui sait s'il n'a pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré: - ---Ce sont de braves, d'admirables garçons! - -Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la cote 304, qui semble -être celle de la reconnaissance, a dit, en forme de conclusion: - ---Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme ça qu'on reprendra -l'Alsace et la Lozère! - - - - -EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES MILITAIRES - - -Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette dans la mêlée, -avec violence, afin qu'ils rebondissent, de vallons en vallons, jusqu'à -l'arrière, et qu'ils y éclatent grenades insolentes, à la face du -profiteur de la guerre et du bourgeois suralimenté. - -D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à l'usage, aucune de -leurs qualités vigoureuses. - -«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois la certitude d'être -vainqueur et celle de ne recueillir du noble effort généreusement -accompli que des misères et des souffrances. Qu'on les ait, celui -qui lutte n'en peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la -certitude du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les pieds -gelés. - -«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux qui invoquent la -victoire, les pieds au chaud, le ventre à table. Juste leçon de choses, -cette phrase apprend aux égoïstes que les conquêtes ne se font pas en -portant des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être comparé -à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse et la boue de l'hiver. - -Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour de la gloire, -combien vous êtes durs à l'égard de ceux qui ne connurent de la guerre -que les honneurs et les profits! - -Certaines phrases du soldat masquent des sentiments hésitants et -troubles; ce sont des miroirs mensongers où l'inquiétude ne veut pas se -manifester, car il faut toujours avoir la pudeur de sa crainte. - -Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée dans le secteur?» - -Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère et crainte -inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être parfait, l'ennemi est -invisible et silencieux, et voici qu'une fusée atteste sa présence et -sa vigilance. Il est vraiment ridicule que des adversaires indélicats -veuillent troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être -inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» Question gouailleuse, -qui témoigne à la fois du désir d'être renseigné et de l'indifférence -relative où l'on est de savoir exactement ce qui se passe. - -«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une parfaite abnégation. Si -les obus s'écrasent dans le boyau où les fantassins, aplatis sur le -sol, attendent d'être pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que -la mort est égale pour tous: officiers et soldats. - -Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis partis vers les -paysages heureux de la fortune et de l'amour, descend dans les gares -obscures de la mort. Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur -de s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la fierté de -le taire. La vie était une promenade agréable, courte et souriante; -voici qu'il faut descendre du train bruyant; descendons en chÅ“ur, avec -l'harmonieux ensemble des troupes bien dressées. - -Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On n'a pas idée de -ça à Clignancourt» est le reflet d'un regret attristé. Clignancourt ou -tel autre quartier affectionné, phare illuminant la misère du monde, -prisme de souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cÅ“ur du soldat, -c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, l'homme vivant en -paix n'a pas idée de ce que peut être la souffrance. Il n'a pas idée de -ça. «Ça», ce sont les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur -entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse. - -«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les ravins -marécageux, où traîne un gaz écÅ“urant. «Ça», c'est la perspective de -n'être bientôt qu'un amas informe de vers et d'étoffes que rejettera -sur le parapet la pelle indifférente des pionniers. A Clignancourt, -lorsque les bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre -de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure dans les rues -animées. On ne pense pas alors à la nécessité qu'il y a de quitter les -belles dont la grâce est un enchantement et d'aller mourir, déchiré par -une aveugle mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à -ces choses. - -Mais c'est en la plus chère des affections humaines que le soldat, aux -heures d'angoisse, cherche un réconfort: «Pleure pas! Tu la reverras, -ta mère!» C'est, malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace -et d'amour. - -Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si -le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres -d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu -as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la -consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur -des explosions et des enlisements. - -La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont -couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte. - -Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances. - -«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le -coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir -à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain -soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de -moins à souffrir. - -«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance: -voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui -savent garder un cÅ“ur champêtre. Les citadins sont particulièrement -sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince -de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils -aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur -de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une -joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver. - -Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de -rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies -immédiates. - -«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse -satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la -répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir -diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en -sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation -de l'infini; il est nécessaire au moral des armées. - -Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le -quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet -que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité -bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son -bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.» - -Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous -ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de -première ligne: «Attention au fil!» - -Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou -s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il -est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à -la fois, ses fidèles. - -Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont -les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On -ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples -accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que -leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans -les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas -prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur. - -Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos -en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de -vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cÅ“ur!», formule clairvoyante, -cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé -mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de -femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette -autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il -ne tombe même pas d'obus!» - - - - -LES PARADIS ARTIFICIELS - - -Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus cette âme réjouie -qui le fait pareil aux enfants. Un Tel se sent alors isolé, parmi le -peuple des camarades, ironisé de ceux qui l'entourent, abandonné de ses -amis, l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses de son -désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire à d'impossibles joies. -Vivant en de magnifiques mirages où le viennent bercer les ombres des -plaisirs disparus, enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent -alors le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre. - -De simples lectures lui sont une occasion d'oublier sa misère. -Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler et réjouir les cÅ“urs -taciturnes. Il est difficile d'aimer avec la foi des simples lorsque -l'on a une âme compliquée, habituée aux mystères des idées, aux -passions agitées, à la frénésie de la chair. - -Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une affection pure, -et la joie la plus vive est encore celle qui jaillit, sans fièvre, de -notre cÅ“ur. Cette rare joie est fuyante, et vainement l'homme tente -de la retenir. Les paradis artificiels du soldat, les rêveries qui -l'enchantent sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour -entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste qui n'est guère -compatible avec la brutalité des choses militaires. - -L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans l'imagination d'Un -Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui voudrait une forme sensible, des -couleurs et des lignes déterminées. - -Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, sa femme, -parce qu'elles sont de chair, avant que d'avoir les vertus et les -beautés de l'esprit. N'en aurait-il jamais eu qu'une image, il la -chérirait peut-être, cette femme élue, pour la splendeur inconnue et -désirable que les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne -peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en la religion du -Christ était sacrifier sa vie, il eût été le plus ardent des martyrs. -Le catholicisme n'étant plus qu'une organisation sociale, puissante -et parfaitement policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme -rêve de réchauffer son cÅ“ur glacé. Aussi, ne pouvant avoir une -religion fortifiante et las de chercher au ciel l'impossible bonheur, -tente-t-il de réaliser ici-bas, par des artifices humains, des paradis -consolateurs. - -Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la lecture d'un beau -livre, l'audition d'une musique chère, la vue d'un paysage harmonieux -sont des moyens immédiats de recréer le mirage. - -A lire _Laurette ou le Cachet rouge_, d'Alfred de Vigny, dans une -mince édition aux jolis caractères, Un Tel évoque à la fois toutes les -lectures qu'il fit et ses amours, dont certaines eurent la simplicité -de ce conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, admirant le -style grave et volontairement châtié de cet écrivain magnifique qui, -délaissant le vain falbalas des phrases, ne voulut, pour son Å“uvre, -d'autres pompes que celles austères et rares de la noblesse d'esprit. - -C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme de certains, la -vilenie des autres et toute cette gadoue sanglante qui l'entoure. - -Dans un petit village bombardé, les musiciens du régiment, en rond, -exécutent avec un art inégal les morceaux de leur répertoire. Les -cuivres sonnent, entre les murs croulants, comme s'ils voulaient -renverser, à leur tour, les fermes que les obus négligèrent. - -Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat; -elle ajoute à la douceur illuminée du soleil un rayon d'or sonore -et communique à tous une sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut -échapper. - -Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès des cuivres. - -Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les airs mille fois -entendus; des automobilistes américains, graves, vêtus avec soin, -méticuleusement rasés, ont tenu à assister à cette manifestation d'art; -ils y ont mis la solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi, -par leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui qu'ils -viennent visiter. - -Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte meusien que -l'éclatement des bombes ne trouble pas, suit avec une fièvre visible le -rythme de l'orchestre; il se balance, tout son petit être enlevé par -les mesures alternées des marches ou des berceuses; on dirait une de -ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs barbares, miment les -passions des hommes. Le gosse est possédé d'un esprit de flamme, car -voici que retentissent, volupteuses et lentes, les premières mesures de -_Lakmé_. - -La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer dans les -temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité d'Un Tel. Pareil -à l'enfant enivré, il suit les mouvements de la vague sonore. Mais il -évoque encore des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées -d'opéra-comique où _Lakmé_ l'enchantait. Il était prostré dans un coin -ombreux de ce poulailler célèbre où tous les bohèmes et les midinettes -de Paris viennent oublier leur misère. Il avait, auprès de lui, une -maîtresse à la gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce -perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs. - -Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs conquérants, un -orgueil illimité, tout cet azur avait été chassé du ciel. Mais, voici -que la musique rendait, divin artifice, les joies perdues, qu'elle -apportait sur ses ailes invisibles les parfums de l'amour, le frôlement -des chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris. - -Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la musique, le livre -et les spectacles changeants de la nature, aime la griserie qui lui -vient de ses propres idées. - -Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente beauté les -réalités les plus dures. C'est par elle que l'on croit à la nécessité -du sacrifice. Elle permet de mourir avec abnégation, de subir les pires -maux, de vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, d'être -un soldat. - -Il est évident que trois années de guerre ont transformé les idées -d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; il se voyait fortuné, -admiré de tous. La guerre lui apprit à être heureux dans la simplicité, -comme d'autres, mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant la -mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers. - -Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements tragiques de ces -temps; mais, de toutes celles dont la pensée d'Un Tel est occupée, les -idées de guerre, nées de la grande épreuve, priment impérieusement. Un -Tel, au cours de multiples conversations, dans les cantonnements et -les sapes, se fait l'apôtre d'un droit nouveau, aux règles dures et -inflexibles. - -Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, osent -prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront égoïstement sur -les joies de ce monde et qu'ils se hâteront de jouir en compensation de -toutes les privations subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée, -s'oppose absolument à cette conception basse de la vie future des -soldats victorieux. - -Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, l'esprit de -fraternité et de dévouement qui anime les soldats. Il défendra, au nom -de ceux qui se sont battus, au nom des morts, le droit des combattants -au bien-être, à la vie équilibrée. - -Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment l'ont faite; être -une force raisonnable et puissante et imposer aux pouvoirs publics -la volonté des hommes qui firent la France victorieuse, telle est -l'intention d'Un Tel. - -Son programme social est simple. Il veut secourir les victimes de la -guerre en mettant à contribution les fortunes des munitionnaires, -commerçants enrichis au cours de la tourmente, qui se doivent de faire -vivre les enfants et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une -révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute idée politique -ou confessionnelle, exiger qu'une place honorable soit accordée aux -combattants dont les sacrifices et les efforts surent assurer la -continuation de notre vie nationale. - -Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole de joie et -d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, certes; les idées -sont des maîtresses dont Un Tel a connu, sans jamais leur en tenir -rancune, l'implacable infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci, -nées dans le plus formidable des orages, défiant les vents contraires, -ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de tendres musiques -faites pour bercer l'ennui et la rancÅ“ur des soldats; elles ont la -souplesse et la vigueur des choses vivantes; elles s'imposeront, -animant les discussions sociales, soulevant les foules obscures et -réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en un siècle -ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, les raisins de la -Terre promise. - - - - -LE PEUPLE ET LE ROI - - -Il est juste que les combattants, ayant subi les pires peines, -reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne sont pas toujours -répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt que l'on porte aux soldats, -de quelque façon qu'il se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un -Tel fut-il ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son -régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue les troupes dont -l'audace reconquit les hauteurs de Verdun. Ce lui fut, au surplus, une -occasion inespérée de boire, de manger chaud et de se dépouiller de -toute sa vermine. - -Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré d'ovations et de -fanfares, le drapeau, protégé par une gaine de toile cirée, attend de -nouvelles gloires, couché dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti -le drapeau de son ombre. - -Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs sont ornés de -lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement en viande fraîche, -disent les soldats) emporte l'escorte du drapeau vers un champ -d'aviation où grondent cent moteurs. - -Les drapeaux de Verdun sont déployés. - -En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe en lambeaux, muets -symboles de maux effroyables. Le vent soulève leur écarlate. On dirait, -à les voir, un parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent -ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en dépit de leur -volontaire ironie, se voit l'âme de la patrie. - -Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux. Ce sont des -paysans, des ouvriers. La force vit en eux de ceux qui, ayant -guillotiné leur maître et brûlé les demeures aristocratiques, -renversèrent tous les empires du monde. - -Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui des colères de -régicide, se sent pris d'une grande émotion. - -Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé de ses terres -pour avoir refusé de trahir sa parole, passe en revue, aux accents -débonnaires de la _Brabançonne_, les troupes françaises. Il est grand -et distingué. Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant les -drapeaux. - -Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime pour sa -simplicité, certes, mais il aime surtout en lui cet air taciturne qui -sied aux grands capitaines. Magnifique et réservé, triste et cordial, -c'est ainsi que lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi, -celui qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait le -tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre grand homme, chargé -de toutes les misères d'un peuple. - -Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes, ils se laissent -choir en «feuille morte», ils descendent vertigineusement vers les -baïonnettes lumineuses et, soudain, se redressent. L'aviation danse, au -ciel limpide, toute une fantasia de métal et de flammes. - -Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire du globe, -s'inclinent en présence d'une majesté. Il se fait une fusion, entre -le prince et la foule, comme si, se prêtant un mutuel appui, ces deux -forces comprenaient enfin la nécessité de leurs rôles réciproques. - -Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement sentimental imposé -par les circonstances, une conclusion sociale immédiate. Un Tel sait -trop bien, pour en avoir souffert, que, dans leurs imperfections -multiples, les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à -transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant de générosité -simple incarnée dans un homme, à la nécessité où nous sommes, -actuellement, de faire tenir le symbole de tout ce que nous aimons sur -une tête, fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier d'or. - -Les musiques jouent une fois encore la _Brabançonne_. Le roi s'éloigne, -cependant que les soldats, assis sur la pelouse, devant leurs -faisceaux, font une orgie de sardines et de confitures. - - - - -LA DÉGRADATION - - -Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant les auvents des -maisons désertes. Le ruissellement de la pluie et les mille bruits -de l'orage ajoutent à l'angoisse de minuit. L'homme, attaqué par -des puissances invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se -terre, convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa faiblesse -éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert de boue, traverse -furieusement la place de l'Eglise. - -Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers, à la -veille d'être dégradés, reposent, gardés par la maréchaussée. Si leur -corps est étendu sur le fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment -pas, et leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages de -leur enfance. - -Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée par ses -compagnons, comme indigne de porter les armes. Le «hors la loi» civil, -ce voleur cynique qu'une justice nécessaire condamne, nargue souvent -son juge; le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais -le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue des grands -criminels. Ne plus être ce matricule vivant, ce rouage symbolique, -ce postulant à la mort qu'est un modeste soldat, combien de ceux -qui partirent vers d'impossibles gloires, à la mobilisation, se -résoudraient à cette indignité? - -La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter à jamais -les esprits et les corps des soldats et de savoir leur imposer les -généreux sacrifices de vivre et de mourir ensemble. Jean et Paul, les -deux prisonniers, n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir -militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils n'étaient en -rien responsables du délit qui les fait condamner. - -Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les vaches dans les -pâturages paternels; un obscur instinct le forçait alors à frapper ses -bêtes. Garnement redoutable, il devint, à seize ans, la terreur des -bals champêtres, le champion de toutes les rixes sanglantes. - -Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre est de courir, -sans cesse, après d'insaisissables amours, fut la proie de toutes les -belles infidèles de la capitale. - -Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un camarade éventré, -afin de lui ravir son anneau d'or; Paul, poursuivant une amoureuse, -déserta. Tous deux furent condamnés à cinq ans de prison. - -En cette nuit orageuse où il semble que doit errer l'âme immortelle et -courroucée du roi Lear, les deux hommes attendent leur dégradation. - -L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans un vaste champ, le -bataillon est assemblé. Le soleil fait aux troupes l'aumône d'une -caresse. Jean et Paul sont amenés au centre des soldats. Ils sont là , -les frères de combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons -au cÅ“ur loyal, ceux avec qui furent partagés la misère et le vin; ils -vont assister à l'humiliation des deux condamnés. - -Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes luisent, -inflexibles comme la loi, droites ainsi que des consciences de -soldats. Le commandant, vêtu de kaki, présente le sabre. Un sergent, -fébrilement, jette à terre le calot des deux misérables; il leur -arrache leurs boutons qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille, -comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, il lui semble -que tout le sang de son corps afflue en ses poings noueux. Paul est -pâle et sombre, diminué par son regret et sa honte, tel un vieillard -qui regarde mourir son dernier amour. - -Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux hommes s'en vont. -Jean, rouge de rage contenue, songe qu'il va pouvoir boire enfin le -café matinal; Paul pleure doucement. L'armée des camarades s'éloigne, -cependant que certains regrettent de devoir rester dans le rang, alors -qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, de si jolis -boutons de capote. - - - - -UN TEL A TRÉBIZONDE - - -Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, Un Tel eut la -joie, longtemps espérée, de revenir en permission. Quatre saisons -semblables, quatre manières différentes de combattre. Le premier -automne fut mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des -triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs victorieux -de Tahure, sut redonner l'espérance aux cÅ“urs les plus désabusés; le -troisième nous fit perfectionner nos méthodes scientifiques de guerre: -la Somme nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés, -d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, terminant -avec honneur la bataille de Verdun, affirma la puissance de notre -machinisme, de notre chimie et de nos armements. - -Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné par les -événements et le temps, Un Tel put juger que l'esprit de l'arrière -subissait des transformations plus radicales encore. - -Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel égoïsme inavoué se -cachait sous les sympathies apparentes du civil; il avait jugé, sans -en tirer rancÅ“ur, la faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats -qui pavoisaient la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit -connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et vivant de ses -profits, vermine dorée grouillant dans le Paris libre et fier de jadis. - -Combien, hélas! d'esprits frivoles et désÅ“uvrés se joignirent à cette -horde mercantile, croyant être suprêmement élégants en affichant -la sorte d'indifférence souriante qui prend, chez le civil, le nom -immérité de persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement -une mode criminelle, masquant les appétits féroces et les mille -lâchetés endormies au cÅ“ur des hommes. - -Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui l'avait séduit -étrangement, tel un poison magique ou un maléficieux opium. La mère -d'Un Tel lui offrait tous les jeudis un magazine illustré écrit pour -l'enfance. Le gamin y découvrit _Les Vautours du Bosphore_, sorte de -récit romanesque des derniers jours de Trébizonde. - -On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes pour adorer des -vierges esclaves. De jeunes femmes d'Anatolie jouaient de la guzla, -le soir, dans les jardins où chantaient des fontaines. L'empereur se -prélassait parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans -se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une meute hurlante. -Des processions traversaient la ville; les soldats inclinaient leur -large glaive lorsque passaient, adorés des foules, entourés d'enfants -extasiés, les ostensoirs d'or. - -Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne voyait pas venir vers -elle, traversant l'orageuse poussière du désert, les janissaires -de Mahomet II, les troupes cruelles et innombrables, montées sur -des éléphants blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens -tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; ils -cherchèrent alors des formules prestigieuses, des rythmes harmonieux, -des parfums raffinés dont le pouvoir arrêterait les légions ottomanes. -Les étendards furent hissés sur les remparts, les aristocrates se -couvrirent de cuirasses où rutilaient des diamants et des fleurs. - -Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit pas le -mammouhd; il renversa les remparts pavoisés, fit enfermer les belles -Trébizondines en des sacs que les janissaires précipitèrent dans le -Bosphore; il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses -draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, empereurs -de Trébizonde. La reine dut défendre, contre les vautours du Bosphore, -les cadavres ensanglantés des sept princes, cependant que la fille -aînée des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les vaincus -de Trébizonde, sans honte, organisèrent des festins, confiants en -l'immortalité de leur race; leurs femmes dansèrent nues devant -le conquérant. Les porte-lyres, les déclamateurs, les choristes, -délaissant l'orthodoxie chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes -vibrants à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent dans les -harems, vendant les colliers et les bracelets qu'ils avaient arrachés -aux vierges noyées dont les corps avaient échoué sur les rives. - -Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, la volupté, la -fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. Il avait relu cent -fois le naïf roman, lui donnant une portée symbolique. - -Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de tenir en sa main -durcie la clef d'or qui lui permettrait de pénétrer le mystère de toute -chose. A la lumière de ce roman dérisoire, que son imagination de poète -avait réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations de son -temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il crut, au cours de sa -permission, faire, après tant de voyages sur l'Yser, la Marne et la -Meuse, une promenade étrange sur les rives perfides du Bosphore. - -Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule curieuse se -pressait, désireuse de voir les soldats boueux, les vrais, les -revenants du front, il ne lui sembla pas, dès l'abord, que la grande -capitale orientale était si différente de Paris. - -Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats de toutes les -nations. Des hommes, vêtus de complets dont la coupe s'apparentait à -la tenue militaire, erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel -sut que ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement musclés -et doués d'une incomparable vigueur, étaient des indispensables -sans lesquels on ne saurait assurer la vie des ministères et -sous-secrétariats qui sont, en Orient, comme en France, l'âme même de -la nation. - -Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la cité. Il s'en -fut aux boulevards, où régnait une vive allégresse. Tout un peuple -de courtisanes aux toilettes provocantes se laissaient lutiner par -des Espagnols petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de -tous les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux terrasses, -en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, sans doute, le plus -splendide des éloges en faveur de la nation guerrière qui, malgré sa -douleur cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. Certes, -on aurait eu quelque difficulté à croire, en voyant cette grande -kermesse, à la présence proche des troupes mahométanes. Pourtant, un -certain communiqué militaire annonçait que des combats acharnés avaient -eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde. - -Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que de lire ses -gazettes. Les feuilles importantes, celles à fort tirage, représentent -un esprit commun, assez éloigné du caractère réel de la nation. C'est -dans les petites revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les -désirs vrais, les colères de la foule. - -Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit avec plaisir que -l'amour demeurait, en Orient, l'occupation primordiale de tous. Il -s'agissait là d'un amour frivole et sans portée sérieuse, d'une joie -légère, d'un aimable échange de bons procédés entre gens de sexes -différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de femmes généralement -blondes et fortunées; des secrétaires aux armées ambitionnaient à -gagner un cÅ“ur, grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer -ces mots énigmatiques: Secteur postal tant. - -Certains hebdomadaires politiques reflétaient des âmes d'une -incomparable énergie; on y luttait, sans crainte, contre le -cléricalisme ou la démocratie, adversaires dont la force doit être -formidable, puisque, malgré des siècles de polémique, nul ne parvint à -les abattre. - -Un Tel se rendit compte, également, que les modes importaient à -Trébizonde. Il admira que l'on pût se passionner, en temps de guerre, -pour la coupe d'un manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme -dans la souffrance, une possession de soi-même, une maîtrise des nerfs -dont les Parisiennes eussent été certainement incapables. Qu'il y ait -une littérature de modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la -vie nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas arrivés à -ébranler le moral des citadins? - -Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à l'excessif l'amour -de l'armée, pour que des hommes n'ayant jamais été aux tranchées -consentissent à se chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds -manteaux, à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du soldat. - -Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva l'Orient -merveilleux des «vautours du Bosphore». Ce n'étaient qu'assassinats -mystérieux, vols de documents, disparitions énigmatiques. Un jeune -voyou, devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé en -prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, eussent porté, -peinte à leur dos, la croix jaune infamante, avaient fondé des agences -chargées d'injurier les honnêtes citoyens, de les accuser des pires -crimes. Un pacha, riche comme un conte des _Mille et Une Nuits_, -entouré de femmes empanachées et ruisselantes de pierreries, avait -acheté des consciences de proconsuls et tissé avec des fils d'or, -contre sa patrie, la trame la plus infâme. Une danseuse qui se disait -Hindoue et se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus Aphrodite, -après avoir charmé de sa danse voluptueuse Trébizonde en émoi, avait -vendu les plans du grand état-major. - -On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les «Vautours du Bosphore» -eux-mêmes étaient surpassés. - -Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants impériaux, -la nouvelle Trébizonde a des vautours d'une autre envergure, des -carnassiers à tête de citoyens qui déchiquettent de la chair vivante, -de la bonne chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des -danseuses et des automobiles, à peine sorti d'une prison d'enfants, -rentra dans une cellule de grande personne, ayant planté son bec acéré -dans le dos de ses compatriotes en armes. Cet autre brassait des -affaires de trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se -nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. Combien de -vierges d'Anatolie et d'ailleurs avaient, pour un peu d'or étranger, -subi les caresses de ce pacha? - -Heureusement, toutes les nations cultivées subissent une tyrannie -puérile et charmante, celle des petites revues littéraires. L'esprit -du lecteur en sort rasséréné. Trébizonde se devait d'avoir des poètes -abstraits chez qui l'amour de l'obscurité compensait celui des -belles-lettres. - -A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire et -théâtrale et qui porte le nom d'une ville où l'on aspire à mourir -de l'avoir contemplée, Un Tel eut la joie de se mêler, anonymement, -à une foule glorieuse. Les plus spirituels d'entre les critiques -trébizondins, des hommes de théâtre, des managers, des actrices, le -monde cinématographique, tous ceux que l'on admire et qui s'admirent -encore mieux, discutaient en buvant du porto. - -Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter à perte de vue sur -les opérations des armées. Ils tenaient à montrer que les pires maux ne -sauraient troubler en rien une forte race. Le jeune premier exprimait -en termes mesurés son opinion sur la récente générale du Théâtre -Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune premier, son concurrent. -Les cinématographistes vilipendaient les firmes nouvelles, reprochant -aux éditeurs de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et -leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios déshabillaient -les actrices. Mais, agités par la fièvre du soir et les vapeurs des -vins, c'est lorsqu'ils expliquaient leur rôle national qu'il fallait -les voir. Ils se retrouvaient une âme semblable, une même manière -d'observer les événements, un égal désir de ne pas y participer. - -Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir le moral du -soldat; écrire des pages émouvantes sur les combats, tels devaient être -leurs rôles en temps de guerre. - -Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de sa convalescence, -cette aimable romance sur la conservation des élites; ce n'était alors -qu'une théorie, timidement exposée. A Trébizonde, le droit de préserver -sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la race était -accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs du théâtre et de la -presse qui, par leurs attitudes conquérantes et leur crâne élégance, -donnèrent à Un Tel le sens exact de son infériorité. - -Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et qui se font écraser -par les éléphants sacrés du mammouhd, sont de médiocres défenseurs de -la patrie, comparés à cette génération fleurie de fils d'académiciens -et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres de la cité ou -pâles androgynes qui poussent l'amour des hommes jusqu'au plus raffiné -des orientalismes. - -Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit que ses mÅ“urs -normales, sa brutale santé étaient un défi à l'élégance et à la grâce -de ces enfançons vers qui montait l'encens des élites trébizondines. - -A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout honneur et toute -joie doivent revenir à ceux qui se battent dans la fange, se noient -dans les ravins inondés ou meurent d'épuisement, par les nuits de -tempête, comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire qu'une -précieuse jeunesse, conservée prudemment dans un service d'intendance -ou de photographie, est autrement utile à la vie nationale. Elle -entretient l'élégance et le bon ton dans les rues de la cité; il est -bien qu'on la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire aux -étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent des lointains archers -du sultan, nous sommes un peuple aimable et joyeux!» - -Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette forme d'esprit -supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries où patrouillent les -sectionnaires des administrations, ceux qui portent des abeilles -brodées sur leur pourpoint, le combattant est gentiment nommé le P. B. -D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. Certes, on le considère -à sa juste valeur. Il est un rouage nécessaire, une utilité, comme -les Å“ufs dans l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque; -mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui donc oserait -soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant l'audace de demeurer dans la -boue ou la poussière, durant plusieurs années, n'est pas cette chose -sympathique en somme et naïve que les gens spirituels ont appelé le P. -B. D. F. - -Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son désir d'aventures -n'avait pas exagéré, qui montrait les Trébizondins, à la veille d'être -égorgés, chantant sur leurs remparts. Les descendants des invertis et -des apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas démérité de -leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, de poètes, d'amoureuses et de -comédiens était le même que celui qui laissa mourir les enfants des -Comnènes et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des vautours. - -Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à toute cette vie -prestigieuse et clinquante, Un Tel désira quelque repos. Il erra en -de paisibles quartiers où des artisans travaillaient le fer et le -bois. De vieilles femmes usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour -les soldats. Il vit de maigres femmes plier sous de lourds fardeaux, -avec une abnégation, une ténacité qui faisaient d'elles les obscures -amazones d'une guerre misérable. Il connut la peine du peuple, les -courses infinies qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son -enfant. Il rencontra des bambins, dont les pères étaient tous morts en -défendant la patrie, qui revenaient de l'école, une petite serviette -sous le bras, en jouant comme des moineaux. Une jeune fille les -accompagnait, grave de toute cette maternité charitable qui la poussait -à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à Trébizonde des -infirmières bénévoles veillaient au chevet des soldats mourants. Il sut -d'admirables dévouements, des générosités splendides. - -Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, loin -du Bosphore chanteur et lumineux, rejoindre les grandes concentrations -militaires, suivre son régiment dans l'hiver et la nuit. - -Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple de vieillards, de -femmes et d'enfants s'associerait, la paix revenue, aux aspirations -des soldats; il devinait que, sous les ors menteurs et les voiles -fastueux de la Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable. - -Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha -attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire -accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus -harmonieuse et la plus libre des capitales du monde. - - - - -LES NOUVEAUX SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS - - -Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au Salon littéraire le -plus estimé de la guerre. Toujours il exista un cercle, choisi entre -mille, où se groupèrent les beaux esprits et les caractères originaux -de l'époque. Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de -ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se créèrent des -renommées. - -La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. Elle attire, sans -violence, les êtres les plus divers. L'art des femmes est de savoir -se rendre à la fois toutes-puissantes et impersonnelles; elles -président leur salon et, pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent -et disparaissent pour laisser place à leurs invités, à la manière de -ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, quand même, leur -souveraine lumière. Tel le ver méprisable s'insinue au cÅ“ur des roses, -de vils personnages hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés. - -Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les grands salons -littéraires. Une femme le présidait. D'une beauté assez froide, vêtue -avec une recherche grave, elle n'inspirait pas le désir, mais on -aimait à l'admirer pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie. - -De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des espoirs et des -regrets, les sommités de l'art et ses apprentis se groupaient -autour d'elle. Enfin, pour que ce salon ressemblât parfaitement à -ses devanciers, quelques canailles prétentieuses y encombraient les -fauteuils. - -La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient uniquement pour -y savourer des gâteaux, de cinq à sept, une fois par semaine. - -Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais avec noblesse -et sans profit. Une pensée pieuse avait présidé à sa création. La -prêtresse de cette tendre chapelle rêvait, rien moins, que d'honorer -les écrivains morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer -dans leurs Å“uvres. Quelques paroles étaient offertes au disparu; de -belles voix disaient les pages les plus éloquentes de son Å“uvre, et -l'on se séparait en communiant dans le souvenir du cher absent, dont -le corps avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins, -grâce à son génie naissant, laissait une âme immortelle. - -Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de lettres ne se -réalisait qu'imparfaitement. La faute en était aux personnages -frivoles dont l'indifférence narguait la tendresse des convaincus. Il -est dommage que le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y -éclôt de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y admettre -certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète qui se permit, -déchet humain immobilisé, d'exalter en vers patriotiques le courage -des soldats. Ce versificateur à monocle, une tête de Baudelaire pour -cantiniers, célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, créait une -sorte d'amertume dans un lieu où ne devait régner que l'admiration la -plus affectueuse; il était la lie du plus pur des vins. - -Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences irritantes -l'émotion des plus chers instants. Certaines petites cabotines se -paraient, selon le rite du jour, de robes aux couleurs diverses, rouges -en l'honneur des blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en -arborer de tricolores. - -De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman soyeux, décorés -d'ordres inconnus, osaient se joindre aux vrais soldats sur qui -subsistait, malgré les soins décents, la boue tenace de Verdun. - -On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la mort fut un exemple; -des mutilés qui, de leurs mains broyées, ne pourront plus écrire; des -prisonniers, dont le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque -part, dans un camp silésien. - -Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint -exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en -un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les -tombes où reposent des poètes de vingt ans. - -Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission, -le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du -souvenir. - -On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre -l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui, -un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui -reste l'apanage du combattant. - - - - -LE MARIAGE DE LULUSSE - - -Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux -Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls -salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de -soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux -compagnon d'armes. - -Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le -boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir, -près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses -fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe. - -Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir -été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier, -l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un -infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le -pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur -l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant -des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant -l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que -celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à -jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets -où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il -frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un -nombre illimité de bouteilles. - -Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées -et le chÅ“ur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien -n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse -infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et, -négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule -que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître -en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait. - -Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure -noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse -l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus, -l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être -une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait -possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des -amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait -pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une -femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de -famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes. - -Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de -déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en -présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de -l'amour. Ils allaient se marier. - ---Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un -Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un -comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera -pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour -un coup. - -Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa -gouaille et ses allures orgueilleuses. - -Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée -d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que -la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les -amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs, -ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des -vins miroitaient au soleil. - -Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre, -il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être -gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les -innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font -le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les -trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y -avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier -des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles -en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque, -Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens, -aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées -qu'ils connurent. - -Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse -qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou -s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une -voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur -animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme. -Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand, -selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière. - ---C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse. - -Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste -attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au -piano, et l'on dansa. - -Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait -une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement. -Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. -Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa -carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan, -bousculaient l'objet, sans y prendre attention. - -Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes, -la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de -l'infirme, qui se mit à pleurer. - - - - -LA KERMESSE - - -Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de ces aimables -villages de la Marne, entourés de croix de bois et qui reverdissent et -prospèrent malgré les incendies qui les ont ravagés. Des maisons de -briques ont été reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent -se recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les caves, des abris -protecteurs. L'église romane, son clocher abattu, sa nef ouverte, -atteste du malheur qui s'abattit sur la région. - -Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans le village une -particulière allégresse. Les soldats se promenaient, en quête de -secrètes beuveries, l'accès des cafés leur étant interdit. Au seuil -des granges, des lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, -interpellaient les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques qui -en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués de la table et de -l'amour. Un clairon lointain sonnait des fanfares heureuses. - -Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, à l'entrée du -village, un concert. - -Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des lampions bleus, -suspendus aux ramures, illuminèrent sa scène improvisée. La foule -des soldats se pressait sur des gradins de fortune: chaises, bancs ou -charrettes dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, un -petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de la poule au pot et -des belles, prit place, entouré de l'auréole d'azur que lui faisaient, -harmonieusement, les soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, -admiraient en silence les lampions que le vent balançait dans les -arbres. - -L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva un formidable -enthousiasme. - -Parsingaux, le chef de musique, caressait de son bâton sa noble barbe. -Il conduisait, d'un air méprisant, les cuivres et les bois. Les -soldats, en chÅ“ur, reprenaient au refrain, témoignant de la joie qu'ils -avaient de sentir leur cÅ“ur bondir au rythme des fanfares et du mépris -qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. Ils chantaient: - - _Pan! Pan! Pan! Pan! - Il a tout du ballot, - Il s'appelle Parsingaux_. - -Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise presse. On l'accusait -d'avoir donné jadis, alors qu'il était simple brancardier, de l'argent -pour que d'autres fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en -avait pas moins la croix de guerre. - ---Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la foule. - -Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, le chef -d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le refrain. C'était le plus -indescriptible des charivaris. On pouvait y retrouver des bravos, des -exclamations, des appels, un murmure de voix pareil au mouvement des -mers. - -Un comique excentrique, au visage glabre, entra en scène. Sa voix aigre -avait quelque chose d'hostile et de plaisant à la fois. Ses gestes de -pantin enchantaient par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de -son répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son jeu, une -sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme si, interprète convaincu de -la stupidité de ses rôles, il s'en moquait intérieurement. - -La joie du soldat est facile et communicative: une pirouette, un mot -drôle, une ritournelle lui donnent l'illusion d'un spectacle riche en -couleurs; il se croit au music-hall, il évoque les chansons arsouilles -de Gaby Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses -voluptueuses au miroitement illimité des lumières, toute la folie -des samedis soir au faubourg. La salle embaume l'orange, le musc et -le tabac. L'orchestre exalte les fièvres endormies au cÅ“ur de la -foule: désir d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies -des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse illusion; il -se croyait à la Riviera du Montparnasse; il revoyait les femmes aux -yeux profonds, à la gorge frémissante, dont le mystère l'attirait; il -reconstituait ainsi les éléments brisés de son bonheur. - -Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques où -s'expriment ses colères à l'égard du civil: - - _Vivent les poilus qui z'ont la fourragère._ - -Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil que l'on -a d'être fort, valeureux, conscient de son devoir, la splendeur des -ovations parisiennes à la revue des drapeaux, la joie imprévue que l'on -eut de voir tant d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes, -alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et justifiées, -ces chansons-là sonneront, un jour, durement, à l'oreille des -profiteurs. Il en est qui feraient trembler de peur les indifférents -s'ils pouvaient les entendre. - -Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. Le bataillon, ce -soir-là , voulait s'amuser. La représentation de _L'Anglais tel qu'on le -parle_ lui fut une occasion de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire -du colonel, paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune -miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé sa redingote. -Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même n'aurait pas reconnu son -enfant en cette fantaisie burlesque. - -A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, au clair de -lune, vers leurs cantonnements. Il y avait dans l'air irisé de la nuit -des parfums d'amour, et les hommes, soulagés du poids de leur ennui, -retrouvaient, d'avoir été bercés par des musiques et des refrains, -l'allégresse et la bonté de leur jeunesse. - -Il semblait que la paix était revenue sur le monde. - - - - -MONSEIGNEUR CHEZ LES DOUBLARDS - - -Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats irrespectueux au -sergent-major, cet être supérieur et absolu qui tient en ses mains -tachées d'encre la destinée d'une compagnie. - -Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement que leurs -devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs eux-mêmes» n'avaient -pas, ce sont des comptables, des notaires, tous gens de bureau -consciencieux, sinon dévoués, et parfois aimables. - -Les doublards du 5e bataillon, celui d'Un Tel, forment un groupe -original et sympathique. Ils suivent, d'assez loin, le mouvement des -armées et ne connaissent des combats actuels que les états de pertes, -l'élaboration des citations, les rapports de patrouille, les situations -administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les défauts du -soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, peiné et combattu, -ce qui les fait mieux estimer de tous. Scribes inférieurs, ils -retrouvent dans leur encrier toute la poussière d'une gloire éclatante -et si l'ange de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le -révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul doute que -son aile ne frôle au passage le front soucieux des doublards. - -Les doublards du 5e bataillon sont bruyants. Ils aiment la bonne -chère, les vins de marque, les cigares craquant au toucher et le jeu -qui met un peu d'imprévu dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi -que tous les groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre: -serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? La baraque où -s'élabore leur méticuleuse besogne, battue des vents, au faîte d'une -côte, leur tient lieu de dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils -travaillent, mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement. -Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de grattoir et de -règle; la guerre, terrible fée qui transforme le monde, a civilisé les -«ronds-de-cuir». - -Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que cet homme ait -été notaire quelque part. On l'imagine, aisément, naissant, à la -stupéfaction de sa nourrice, avec un double galon d'or sur ses petits -bras. Grand, sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être -prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et sa tête carrée -contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser un repas, d'estimer -un romancier, d'interpréter une circulaire? Lempêtré impose violemment -sa manière de voir. Il devient vif et tranchant comme une paire de -ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant donnée la perpétuelle -irritation du bonhomme et sa voix agressive. - -Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une idée généreuse, un -dévouement désintéressé, un enthousiasme réel, ces choses étant -contraires à sa nature. - -Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, est un esprit -narquois; à la gravité de Lempêtré, il ajoute l'éternel sourire de -son ironie facile. Delile, autre doublard, se contente de bien vivre, -d'écouter ses compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs -paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que de faire avec -exactitude ce qui doit être fait. - -Enfin, voici Monseigneur! - -C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, ainsi que le -baptisèrent les camarades, Monseigneur enfin, curé d'Aubervilliers en -des temps paisibles; homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de -son ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages anéantis; -nonce des tranchées. - -De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus de permission, -assistent avec joie aux joutes oratoires qui ont lieu au cours des -repas et qui mettent aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier -subit avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, ses -confrères. Lempêtré se révèle fougueux anticlérical; il accuse, en -roulant des yeux féroces, les prêtres de mille crimes, en général, -et particulièrement Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en -faire un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque flèche -fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand amusement de la -galerie. La sympathie des soldats est acquise à Monseigneur; néanmoins, -ils aiment à dire en sa présence des énormités où les mots déguisent -à peine la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les -simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent Lempêtré, malgré -ses discours démagogiques, et parce qu'il se montre le maître, le -dispensateur des faveurs; ils ne lui pardonnent pas de se croire un -chef, au sens magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard. - -Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le tendre -pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses épaules afin -de leur épargner les pierres des routes. Il a pour ses hommes une -condescendance infinie: - ---Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la vertu qu'ils -montrent à souffrir en silence. Je comprends leurs excès au repos. -Voire, j'aime s'ils sont ivres. Quand le vin les guide, ils sont -joyeux, ils chantent; leur oubli de toute chose leur interdisant de -penser à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité. - -Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de l'Eglise et manque -un peu d'orthodoxie; il n'en révèle pas moins chez le prêtre qui le -loue une bonté parfaitement chrétienne. - -Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, jeunes adolescents -épris d'idéal, avaient eu un même désir de connaître. Ces voyageurs de -l'idée, ayant pris des routes différentes, s'étaient croisés sans doute -en certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: Villiers -de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon Bloy, au style douloureux et -tourmenté. Ils eussent pu se rencontrer chez le fougueux polémiste à -tête de dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes, -connurent le chemin du taudis où vociférait le mendiant ingrat. Il -est des feux qui attirent, dans la nuit, les errants. On les quitte -rapidement, après s'être frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir -ému de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont de purs -foyers où les hommes se retrouvent. - -Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en eux des lyriques -fervents et naïfs. C'était l'époque où les pires décadents, habitués -des brasseries littéraires, convertis à une sorte de foi brumeuse, -venaient à l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un d'eux, -fils de tribun républicain, après avoir erré parmi tous les marécages -et pratiqué les débauches latines, créa _Les Echos du Silence_, -revuette mystique où l'on exaltait l'amour du martyr, la croyance en -une vie supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances -infernales. Un ami de Monseigneur collaborait également à cette revue. -L'invisible lien des Lettres réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers -au plus aventureux des poètes. - -Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. Cet écrivain les -conduisit en de graves chapelles où de nobles cérémonies les émurent. -Les départs des missionnaires, les prises de voiles séduisirent les -artistes. Ils apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts -où l'âme est enlevée par le rythme des chÅ“urs palestriens. Un Tel et -Monseigneur aimaient Huysmans. - -Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, précisant leurs -raisons d'estime, Lempêtré se sentait exilé d'eux, relégué par un -destin cruel dans une zone inférieure. Certes, parfois, il risquait un -mot déplacé, une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler -le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer leurs chimères. - -Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, rééquipement -des hommes, Monseigneur s'intéressait particulièrement aux étoiles, ce -qui, pour un prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux -belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, il étudiait -les groupements de lumières, les chars, les carrés, les doubles lettres -inscrites à la voûte d'azur et qui sont autant de dessins merveilleux -dus à quelque main divine. - -Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à reconnaître la -beauté violette et tremblante de Wega de la Lyre qu'il aima pour son -nom précieux. Au reste, les noms d'Orient dont se parent les étoiles -lui furent un ravissement. - -Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population turbulente -de sa paroisse et les soirs où il lui fallait défendre sa soutane -contre l'injure des voyous; il allait vers eux et, par les moyens d'une -rhétorique savante, il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un -homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme les autres hommes. -Il ne lui déplaisait pas de narrer les persécutions que lui valut la -passion d'une vieille bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, -lors de son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se rejoindront au -ciel pour l'éternité!» - -Les soirs de liesse, autour de la table branlante où les doublards et -leurs unités étaient assemblés, fort écouté, Monseigneur dissertait -sur les Pères de l'Eglise. Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de -saint Augustin et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur -leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la tranchée malgré -la boue et les explosions. Tel farceur louait les charmes abondants -d'une épicière du parage; il insistait sur sa croupe imposante et ses -seins où pourraient reposer les têtes amies de toute une escouade. -Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de Flaubert, tenté par -les mille démons de la chair et de la table. Il ne manquait rien à sa -tentation, pas même les belles pommes de terre ovales et dorées dont le -fumet lui caressait agréablement la narine. - -Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps commencée: - ---Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux et -compliqué, devant ce mécanisme savant, je crois à l'existence d'une -force supérieure régissant nos destinées. Dieu existe, mais j'en -reviendrai toujours à l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui -présiderait nos agapes et bénirait nos amours. - -Monseigneur ne pouvait admettre une conception semblable. Il importait -d'être absolument avec l'Eglise. On ne pouvait, à son choix, croire ou -ne pas croire, admettre telles vérités et se permettre de récuser les -autres. - ---J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas cette passion -amoindrie qui vous fait Å“uvrer charnellement avec honte et tristesse, -mais un amour joyeux qui se livre à toutes les fantaisies de la chair. -Il y a, dans la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité -profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée des dieux, s'il en -est au ciel. - -Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait pas aux idées -arrêtées; il savait tourner les positions, désireux avant tout de -sympathiser avec tous, d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, -dans les cÅ“urs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient -fleurir les sentiments chrétiens. - -Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur n'en recueillait -pas moins l'affection de tous. On lui était reconnaissant de sa -bonhomie; il était estimé pour les services innombrables rendus à la -troupe. Aussi, par une condescendance fraternelle, les soldats, au -dessert, chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes sacrés -aux paroles luxurieuses. - -Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de ses compagnons -louer les trois anges généreux qui vinrent porter au monde, un soir, - - _De bien belles choses._ - -Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de Noël. Tous communiaient -dans une sorte de religion irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe, -avait un charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité réelle -et de sereine joie. - -Ce soir-là , Monseigneur offrait une bouteille de vin bouché aux -doublards et absolvait, dans son cÅ“ur, Lempêtré, demandant pour lui, -au Seigneur, un peu d'intelligence et de bonté, prière qui jamais, -hélas! ne fut exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à la -douceur, insensible et bête comme un papier timbré. - -Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du prêtre, la troupe -allait admirer les astres, dont la paix harmonieuse devrait être un -exemple, incitant les hommes à calmer leurs agitations meurtrières. - - - - -LA RENCONTRE - - -Etre du même village ou de la même rue crée entre deux soldats un -lien indissoluble. Fût-il le plus avili des buveurs, le compagnon qui -naquit dans la maison où l'on vécut mérite une affection particulière. -Combien, par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua leur -cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures délices. - ---Tu es un frère. A notre prochaine permission, je te présenterai à ma -sÅ“ur! - -Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima fort le brave -ivrogne qu'il rencontra un certain soir et qui lui parla du pays. - -Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes! - -Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles femmes attendent, -en priant, la mort qui les sauvera de la noire misère; rue bruyante, -participant aux fièvres populaires; rue où l'on chante, où l'on se -bat, où l'on aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées -par des esprits vulgaires, un aspect archaïque: telle est la rue des -Canettes. - -De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières prêtes à éclater, -surgissent aux heures troubles des guerres et des révolutions des -énergies imprévues, des forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient -dans les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les étrangers -des quartiers adjacents, assez audacieux pour s'aventurer en une zone -aussi barbare, moururent en braves, cherchant de leurs yeux angoissés -les tours inégales et sonores de l'église Saint-Sulpice. - -Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère à l'enfant un -caractère particulier. On ne courut pas en vain dans le plus magnifique -des jardins du monde--le Luxembourg--sans en garder un désir éternel -de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la courbe des parterres et -l'ordonnance des allées vous font une âme équilibrée. Le jardin devient -ainsi une école d'élégance et de sérénité. - -Apprendre de la nature le secret d'être artiste est l'apanage de tous. -Le gamin loqueteux qui, las de tourner dans la cour empuantie de sa -maison, comme une hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau -du bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue. -D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des marronniers, il sera poète. -Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle à ne vouloir être qu'une pauvre -chose obscure, le style de son quartier la marquerait d'un signe -éternel. - -Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien de -Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes. - -L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la guerre. Il avait une -trogne bourgeonnante, des yeux chavirés, mais Un Tel reconnut en lui, -à travers la démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le cher -accent du terroir. - -Il semblerait que les idées des habitants de la rue des Canettes -n'aient jamais d'amertume; leurs rêves gardent un arrière-parfum de -verdure et d'encens. - -L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient un cÅ“ur -tendre et chimérique: - ---Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le renfoncement, -celle où le juif qui a de si jolies filles tient un bazar de peaux de -lapin. J'étais cordonnier; ta mère se servait chez nous. On faisait -les ressemelages et nous avions toute la clientèle du quartier. On les -reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on se battait le -samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on revient! Toutes les filles -du quartier mettront leurs chapeaux de printemps et leurs robes de -la Samaritaine pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les -caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de l'accordéon -toute la nuit. Il coulera du vin dans les ruisseaux. On embrassera les -femmes des autres sur les lèvres. - -«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des idées -révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, s'il n'est pas mort -gelé dans sa boutique peinte en rouge, au retour, je lui paie une -muffée étonnante. Je lui dois une grande reconnaissance, à cet homme; -il a vendu des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge comme des -briques, même les jours sans viande. - -«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué dans les -états-majors; que je le revoie, celui-là , avec sa raie et son faux col, -après la guerre, je ferai sûrement un malheur! - -«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on se lavait la gorge -le matin avec du vin blanc, il est prisonnier. S'il en revient, il -trouvera toujours, chez moi, chaussure à son pied. - -«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il en est mort, Seigneur! -que c'est à croire qu'il n'y a que nous de sacrifiés. - -«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, je balancerai -tous les meubles de la mairie dans la fontaine Saint-Sulpice. Je dis -cela sans méchanceté, je sais bien qu'il faut être humanitaire. On -s'entr'aidera, après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On -sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en moins, les -discours.» - -Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la rue. Il disait -les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux du 14 Juillet, Fêtes-Dieu -sur la place printanière, où les plus rudes lurons du quartier se -courbaient devant la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie -délicieuse en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs de -jours heureux. - -Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une ferveur égale sa -rue frémissante aux odeurs de gargote. Parent éloigné de ce cordonnier -bavard, Un Tel l'écoutait avec ravissement. Ce lui fut une occasion -inespérée de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; il -en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure angoissante où l'on -sentait venir, à travers les vallons glacés, le grand hiver taciturne, -il eut devant ses yeux l'image exacte et bien-aimée de la petite -patrie, ce grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt tout -ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat n'oubliera jamais -l'accueil fraternel. - -L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, afin de rêver -en attendant la nuit. Une fine pluie se mit à tomber, qui le chassa -de la plaine. Le soldat s'en fut, à l'aventure, sur des pistes -glissantes, giflé par un vent rapide. Il marchait vers l'inconnu pour -dissiper la tristesse qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres -transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, il -heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris d'un désir de marche -interminable, perdant tout sens d'orientation, satisfait de souffrir, -d'errer sur la terre retournée, dans la douleur universelle. Bientôt, -il franchit les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant -vers un vaste marécage où se miraient les derniers rayons du soleil. - -Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la présence de -l'adversaire. - -Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement dans le ravin. -Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui fit prendre une piste -où demeurait la trace de pas anciens; une force le poussait aux -épaules; il n'aurait su résister au vent qui l'emportait; il marchait -instinctivement, les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux -de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la direction de -la rue des Canettes, vers la féerie des jets d'eau et les ombrages -embaumés du Luxembourg. - - - - -SIMPLE IDYLLE - - -JolicÅ“ur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être nommée la classe -aimable pour sa jeunesse souriante et sa tendresse. Il était né à -Tours, parmi la verdure, et ses yeux bleus gardaient la franchise et la -lumière de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits fins -et réguliers. - -Paris lui était apparu dans toute sa séduction et l'avait captivé, sans -le perdre, malgré ses passions perfides, ses plaisirs pervers et sa -frivolité. Devenu soldat, l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et -des sentiments puérils qui le rendaient charmant. - -Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher de l'hiver et -des bourrasques, trop indiscipliné pour admettre le joug absolu de la -vie militaire, il ne pouvait pas oublier, sans regret, les bonheurs -naïfs et si proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement -interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, et cela lui -formait une mélancolie dont ses heures s'embellissaient, tant il y a de -grâce à voir une amertume parer de ses légères épines une tête vouée à -l'insouciance. - -Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait connu de ces -amours rêveuses. Adorateur de la femme, il l'avait été religieusement. -Mais des heures de fièvre et de regret, des colères et des trahisons -lui avaient appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une odeur -de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se garde, une décevante -servitude. - -JolicÅ“ur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier les -douleurs amoureuses. - -Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés à leur joie et -jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent que d'éphémères liaisons, -ils ne connurent que l'échange ému de tendres paroles, le soir, en -des parcs déserts, où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains -rapides, baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges -délicieux du premier amour, combien vous êtes éloignés de la passion -réelle! Toutes les fleurs dont se pare la statue du jeune dieu au -cruel carquois sont vite desséchées et, trop souvent, naissent de leur -poussière le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages. - -Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents au tumulte du -siècle, esquissèrent le geste d'amour. JolicÅ“ur, ainsi que tous ses -camarades de la classe aimable, avait dû, un matin bruyant sur le -quai d'une gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui le -regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle les fièvres de -la chair. - -Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant enlevait ainsi à ces -deux enfants leurs chers plaisirs? La saison des jeux du cÅ“ur semblait -terminée; on ne cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se -ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en se tenant la -main, parmi les nuages mobiles ou transparents, le vol concentrique des -oiseaux; on ne lirait plus dans un livre choisi l'histoire féerique -et douloureuse des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier -Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, désormais, -le cÅ“ur de ces enfants? La séparation leur rendrait-elle sensible la -vanité de leurs amours incomplètes? - -Il n'y paraissait guère chez JolicÅ“ur, qui gardait de sa petite amie le -même souvenir tendre. - -Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, assise sur -un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un marronnier. Elle était brune -et portait une robe blanche. Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se -l'avouer; ils le firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes -et qui embaumaient comme une cassolette où brûleraient des parfums -d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion avec une grâce infinie. - -Les vieillards les contemplaient, non sans envie et regret, quand ils -se promenaient, en se confiant leurs pensées. Il y avait en eux la -beauté matinale des roses, alors que le soleil ne les a pas encore -énervées. Ils aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses; -s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, ils se disaient: - ---Plus tard, nous aurons une maison semblable. - -Une seule fois, JolicÅ“ur avait été saisi d'un trouble étrange. En -embrassant les joues de son amie, le matin de son départ, il avait -senti frémir sur sa poitrine les deux seins ronds comme des pommes de -la vierge. Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; voire, -à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, JolicÅ“ur -n'était pas un homme vil, passionné, égoïste ou sublime comme le sont -les hommes; c'était un enfant qui faisait la guerre. - -Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; il gardait, -lui-même, trop de jeunesse pour ne pas affectionner ce petit soldat -imprévu qu'un destin, pour le moins ironique, avait affublé de rudes -vêtements et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour sa tête menue; -JolicÅ“ur portait, en outre, un fusil plus haut que lui. - -Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent ceux qui ne -connurent pas de grands périls ont les apparences de l'héroïsme. Au -sortir des camps d'instruction et dans sa première période de tranchée, -la classe 17 fut particulièrement insouciante. - -Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent les positions -de l'ennemi, dans un terrain inconnu où des embuscades pouvaient être -tendues. Des volontaires furent demandés; il y en eut une vingtaine: -Donquixotte, l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir été jadis -un homme doux et conciliant, et d'autres que la lassitude n'avait pas -encore aveulis. JolicÅ“ur sollicita de participer à cette opération. - -On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu que l'on ne -se reposerait pas, que l'on observerait tous les replis du terrain, -que l'on visiterait les gourbis abandonnés, les sapes défoncées où -l'adversaire pourrait se dissimuler. - -JolicÅ“ur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit était troublante, -et plus d'un piquet, au loin, prenait une silhouette hostile. -Qu'importe! N'était-il pas en compagnie de camarades aguerris, et ne -voyait-il pas se refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune, -le visage de sa petite femme, subitement devenu grave et diaphane, -telle l'image noyée d'une lointaine et mélancolique Ophélie. - -Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, guidé par son instinct -de chasseur, ne devinait pas le rêve du jeune soldat. D'excavations en -excavations, la troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes -se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs observaient la -nuit; mille bruits se faisaient entendre, confus, indéterminés; des -travailleurs devaient, au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à -droite, avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre -avec l'ombre, être une chose immobile et prête à bondir. - -JolicÅ“ur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était si petit! - -Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit s'affaisser le -bleuet; touché au cÅ“ur, il mourait, sans murmure, inclinant la tête sur -sa poitrine, gentiment, comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège -affligé, portant l'enfant mort vers la tranchée française. - -Un Tel recueillit les objets que JolicÅ“ur tenait de sa fiancée: une -bague où était gravé un nom de fleur, un petit couteau, une chaîne avec -un trèfle à quatre feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui -avait envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la terrible -nouvelle. - -Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer! - -Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il tenta de laisser une -illusion à celle qui jamais ne devait voir revenir l'absent qu'elle -attendait; il assura que, peut-être, JolicÅ“ur, blessé grièvement, -enlevé dans une embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est -trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait pas un tel -coup au cÅ“ur! Pour savoir être malheureux, il y faut une accoutumance. - -Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de cris et de -lamentations. La louve à qui l'on abat les siens hurle dans le bois -et se déchire la chair, en témoignage de son désespoir; les grandes -amantes qui virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis sur -leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent un crêpe éternel -à leur cÅ“ur désolé. Qu'allait-il advenir? - -La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel avait imaginé; -elle sut trouver des mots résignés où sonnaient, malgré tout, les -carillons d'une nouvelle espérance; elle eut une tristesse de bon ton. -La balle qui avait abattu JolicÅ“ur ne l'avait pas, elle-même, blessée -mortellement. - -Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance inutile, Un Tel fit -un petit paquet des chers souvenirs du défunt et le mit sur la tombe -fraîche où flambait une cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la -fiancée du bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente -ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de l'amour était déjà -consolée. - - - - -CHEF DE BANDE - - -Un Tel était un des rares survivants parmi ceux dont les exploits -faisaient la gloire de son bataillon. Morts, blessés, disparus, -repartis à l'arrière, las de la lutte incessante et des misères de -l'infanterie, toute une phalange de braves s'était dispersée. C'était -à peine si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement en des -faits d'armes connus de tous demeuraient dans la mémoire oublieuse -des camarades. Néanmoins, sortis vainqueurs de toutes les épreuves, -unis à jamais dans la plus étroite des fraternités, quelques soldats -perpétuaient les traditions de vaillance, de fidélité et de bonne -humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée magnifique et -disséminée. - -Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses camarades, devint -un chef. Les circonstances l'y aidèrent; une chance inouïe lui permit -de ne jamais défaillir, de dompter toutes les difficultés. Chef, ce -rôle impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme ne pouvant -être parfait, souvent le hasard collabore à son mérite. Un Tel était -de ceux que le hasard avait favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur -sa propre valeur; il savait dans quelle exacte mesure la fortune -avait aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son esprit -combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des conflits et des bagarres -politiques, il avait été naturellement disposé à faire la guerre. Il -était un soldat à la manière de ces partisans qui se faisaient tuer -sur les marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais pour le -plaisir sportif de se battre. - -Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris de citadin à -l'égard du paysan; l'attitude des gens de la terre sous la mitraille, -leur ténacité dans l'effort les lui fit admirer; il comprit tous les -hommes et voulut les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons. -Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cÅ“ur la haine jalouse -qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un contact de sympathie -s'était établi entre tous les combattants; ils furent disposés à se -découvrir des qualités et choisirent pour chefs les plus habiles et les -plus courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et l'on vit le -terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, partager son vin -avec Donquixotte, un infâme capitaliste. - -Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en ignore, avait admis, -au temps où la mitraille ne l'avait pas encore diminué, que les gars -du Nord étaient de bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures -terreuses, les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs de Douai, -longs comme des perches, le lui rendaient généreusement. - -Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres et soignait -les âmes en sa cure d'Aubervilliers, n'avait pas imaginé qu'il saurait -conquérir un jour l'affection des gouapes qui le poursuivaient de -coassements ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent à -la guerre à admirer un charretier argotique et rude qui mourut, face à -l'ennemi, immobile, stoïque, comme le chevalier Bayard. Ils avaient, -dans une barbarie savante, organisée, fait refleurir la cordialité des -âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir devant un danger -qui les menaçait tous. Ainsi, ce que la prospérité n'avait point fait, -la douleur le réalisait. - -Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le type parfait -de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés à l'arrière, dans les -états-majors, Un Tel les solutionnait à coups de pistolet, sans vaine -forfanterie, y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait -même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il est aisé, -au demeurant, de combattre sur des cartes, le centimètre en main, de -prendre des petits postes, en les encerclant d'un trait bleu: il est -plus difficile d'agir. - -Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du monde où l'action -était souveraine, ce qui lui conférait une indiscutable autorité. Des -milliers d'hommes se révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et, -ce qui est mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres. -Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il serait dérisoire de -prétendre à les connaître tous, et des milliers de tombes gardent le -secret de leur témérité. On peut dire, sans outrepasser la vérité, que -ceux-là seuls firent la guerre. - -Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de vieilles familles -roturières ou nés dans les châteaux armoriés, qui affirmèrent devant -l'histoire le désir de vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes -fraternelles qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme aux -premiers âges, le fer en main, afin de défendre les foyers attaqués. - -L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance et la -bonne humeur des armées; il suscita l'émulation chez les braves. - -Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; il a déplacé -l'organisation des partis et des classes, et nulle puissance humaine -ne pourrait, maintenant, lutter contre. Les bandes sont constituées; -elles ont des chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les -suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires dangers, vaincu -la mort en d'innombrables combats. Ces bandes militaires déséquipées, -revenues à la vie sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour -du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, un peu -moins d'apparente brutalité. Envers elles, les Etats n'exerceront -aucun moyen répressif. Elles se différencieront des groupes, sans -honneur, qui régnaient avant la guerre sur la République: financiers -véreux, démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient leurs -compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, pour des buts nobles, -dans l'épreuve et sans autre ambition que de partager des souffrances. -En vérité, une nouvelle féodalité se lève sur le monde! - -Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer par les nuits -sans lune; le groupe franc qui saute à la gorge de l'adversaire et le -terrasse; les hommes déterminés qui demeurent à leur poste, sous un -bombardement, formeront l'aristocratie de demain. Elle sera juste, -forte, implacable. Que si les combattants négligeaient d'exiger leurs -droits et de les imposer à la foule oublieuse, les chefs de bande, -les compagnons au geste prompt, au verbe facile, se dresseraient, -sentinelles obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau -code social où chaque soldat, payé des services rendus, sera considéré -dans la mesure de ses anciens sacrifices. - - - - -LE BANQUET DU CAMP B OU LES DIALOGUES SÉVÈRES - - -Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper autour de lui une -bande intrépide et joyeuse. Combattre est bien; savoir vivre au repos -et s'organiser son bien-être est mieux encore. Une bande heureusement -conduite doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et de -cuisine, qui sont primordiales. - -Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils sont une occasion -de se revoir, de boire un vin qui chante au cÅ“ur et porte à l'amitié; -ils exigent surtout un génie grandiose d'organisation. Découvrir des -Å“ufs, des vins et des desserts participe souvent de la magie; les plats -ont alors une saveur spéciale d'être rares et coûteux; n'estime-t-on -pas les choses pour la peine que l'on eut à se les procurer? - -L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat est débridée: -c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, violemment. - -Ces agapes fraternelles permettent à chacun d'exprimer son être -intime, de résumer les impressions ressenties au cours des derniers -combats. Au reste, l'échange de vues en présence des bouteilles, la -communion de pensée autour d'une table improvisée sont dans la pure -tradition des banquets. Et puis, le soldat l'affirme: - ---Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir dans un coin, tout -seul. - -On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, quelques jours, -au sortir des tranchées; elles y manifestaient leur âpre désir d'être -heureuses; elles se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des -plaisirs humains. - -Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; ils y dormaient -avec une volupté profonde, en compagnie des rats. - -Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un plaisir de dieu. -Sous la protection des arbres, assis à des tables vacillantes, les -hommes discutaient, attendant impatiemment que les ravitailleurs -en vins, chargés de bidons, revinssent des villages environnants, -porteurs d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes -compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur manteau d'azur. - -Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, un cimetière aux -tombes parallèles, où reposaient les morts du bataillon, flamboyait de -toutes ses cocardes, de ses croix et de ses couronnes. - -Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer les tombes, mais -sans y mettre cette douleur superficielle dont le rite funèbre se pare. -Nous vivons en des âges virils où l'anéantissement est accepté. - -Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et de chansons; on -eût dit un vaste navire où des marins ivres et proches de la terre, -revenus d'une traversée périlleuse, fêtaient le retour dans les ports -que l'on aime. - -Ce soir-là , le secteur était heureux! - -Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans une sauce rousse et -parfumée d'oignons, composaient avec des gestes de prêtre un gâteau -mystérieux où les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se -joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude des bougies, -le couvert fut placé: gamelles bosselées, assiettes en aluminium, -quarts rouges et dorés par le vin, fourchettes brisées. Des bouteilles, -aux cachets de cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en -un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, l'heure du -gai sacrifice. - -Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de cette table, à peine -décrassés, ornés encore d'une barbe sauvage. La bande fêtait son -immortalité. Malgré les assauts, les bombardements, les sournoises -maladies et l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un -sang riche couler à leur peau. - -Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant qu'il l'était -jadis à son comptoir, alors qu'il débitait l'andouillette et le porc -et qu'il se passionnait aux aventures de d'Artagnan et aux évasions -de Monte-Cristo, exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque -ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter force plats -consistants. - -Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes blessures, n'avait -plus sa beauté de ruffian, son Å“il altier; il semblait adouci, comme -affiné par l'âge et la souffrance. - -Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, oubliant les -révoltes anciennes, évoquant des souvenirs bachiques, citant les noms -glorieux des villages où tout le bataillon était ivre. - -Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, évitant -avec habileté que les conteurs ne se livrent aux récits paillards -dont la troupe est friande. Il rompait le pain avec douceur, comme -à l'office, veillant à ce que chacun ait sa part de bien-être, de -lumière, de vin et de sauce odorante. - -Un brave cÅ“ur, sous une rude charpente, le sergent Massacré, prit la -parole: - ---Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon Å“il, et dix litres -de vin ne me font pas reculer. Chacun a ses idées, ici-bas; mon rêve, -à la descente des tranchées, c'est d'aller aux douches tout habillé. -Ensuite, tu te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu -regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, et te voilà tout -neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; pourquoi l'embarrasser -de théories inutiles? Les types qui m'abrutissent de phrases et de -conseils, je leur réponds: «Cause à l'autre.» - -Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade se mit à chanter: - - _Tout le long, le long du corridor - On faisait des rêves d'o-o-or._ - -Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où de jolies femmes lui -offraient des oranges, des cigares et des confiseries. Quelles jolies -fêtes les infirmières organisaient dans le jardin, sous les pommiers -fleuris! Marthe Chenal y vint chanter autre chose que - - _Tout le long, le long du corridor..._ - -C'était peut-être la _Marseillaise_! - -La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient avec -un bruit d'armes, les bouchons volaient; à l'aide d'un poignard -scintillant, un jeune grenadier découpait habilement le rôti. On but -à la croix de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine -permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, et les convives -ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur de la nuit. - -Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives délaissèrent -les propos futiles ou grossiers; le vin, au lieu que de troubler leur -raison, l'aiguisait sans doute et la rendait clairvoyante. Chacun -exposa sa conception de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du -civil. - -Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et nul ne peut deviner -le secret de la grande muette. Ce soir-là , pour elle seule, dans la -zone inviolée du civil, l'armée fit entendre sa redoutable voix. - -Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur coutumière, établit -un réquisitoire contre le civil. En mots simples, compris de tous, le -prêtre s'associa au courroux unanime. - ---Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, négligeant les -tendres leçons du seul maître que je reconnaisse, se montrèrent, en -ces événements, des égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain -avec l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main charitable, -quand l'émigré et l'orphelin imploraient d'eux un secours? La vertu -de charité fut trop souvent l'apanage du soldat, le grand misérable -de notre époque. Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les -familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux et qui firent -argent de sa pauvreté; ceux-là , civils notoires et respectés, seront -bannis de la communion des hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la -plus jolie des vertus chrétiennes. - -Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla. - ---Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme est toujours un -loup pour l'homme. Des usiniers ont intensifié le travail des femmes, -afin de rétribuer leur personnel à des tarifs inférieurs; une femme, -n'est-ce pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a spéculé -sur le besoin de défense de la nation. Il nous fallait des armes et des -munitions: on nous a vendu des grenades qui n'éclataient pas et des -pistolets qui sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans -la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis nous fabriquaient -des semelles en carton-pâte. Le civil, avec notre peau, s'est fait de -riches portefeuilles. - -Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don Juan des jours -paisibles, il gardait rancune à celles qu'il avait adorées d'avoir été -volages; il en voulait plus encore aux amants embusqués, aux financiers -luxurieux, à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la foudre et des -vents, à la faveur de leur or victorieux, faisaient la conquête des -femmes infidèles du soldat. - -Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, il exposa ses -furieuses revendications: - ---Il y a des tas de types qui sont venus se soulager sur notre fumier; -on aurait dû leur fiche des coups de fourche. Nous sommes trop bons! -Le civil nous endort avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci, -le poilu par-là ! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» La première fois -que je suis allé à Paris, je vis le métro arriver, j'ignorais qu'il -repartait si vite, je ne me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture -qui repart. Je reste là , sur le quai, comme une andouille. Une autre -voiture arrive, je saute dedans en bousculant une grosse dame. On -m'injurie, on m'appelle voyou, moi, un sanglier des Ardennes, titulaire -de quatre citations... Et ils appellent cela, les civils, avoir de -l'affection pour le poilu! - -Les buveurs communièrent dans le même courroux à l'égard de ceux qui, -selon la parole du petit Breton qui mourut un soir dans les bras d'Un -Tel, vivent de la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de la -nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être dans les villes -éblouissantes de lumières, auprès des tables fleuries où courtisanes -et munitionnaires s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la -sourde menace venue des champs, des forêts et des plaines où toute une -jeunesse armée attend le formidable retour. - - - - -POLLUX LE CHEVALIER DU CINÉMA - - -En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par ses allures -excentriques; son accoutrement lui valait l'estime des gamins. Une -tête de clown sous un sombrero, des épaules roulantes de lutteur, un -pantalon à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à la -foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et l'admirait pour -son rôle social; n'était-il pas un roi de la cinématographie, un de -ces hommes dont les pitreries s'inscrivent en lignes de lumière sur -tous les écrans du monde et qui font rêver au delà des mers, de belles -inconnues? - -Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un jeune premier, la -beauté sombre de l'amant éconduit; ce joyeux camarade était grotesque -et disloqué. En société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui -ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus sensible des -romances, et c'est quand il lançait en l'air les bouteilles débouchées -qu'il le fallait admirer; parfois, un consommateur se voyait éclaboussé -de bière ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui n'enlèvent -rien au talent du jongleur. - -Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un échafaudage et -passer de la rude main d'un policier sous le jet d'eau de l'arroseur -municipal forment les premiers éléments de la cascade. Nageur -intrépide, l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait -hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un fiacre, se heurtait -à la vitrine d'un antiquaire, entrait la tête la première dans un -service en porcelaine, recevait quarante in-folio sur la nuque, le -sourire et le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et joyeux -les plus invraisemblables des scénarios. Couvert de suie et de cirage, -il devenait le roi vorace et redouté de quelque tribu nègre inconnue; -roulé dans la farine, il se transformait en mitron qu'une femme -déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à l'encolure, on -eût dit un aventurier du Far West. Il incarna mille rôles et ce fut, au -dire de ses pairs, dans celui d'un singe qu'il triompha. - -Certains de ceux dont la mission est d'amuser la foule et de lui donner -les plus imprévues, les plus troublantes des sensations, sont, au -demeurant, de très paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte -de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent, au -sortir de la scène, de leurs tourments et de leurs passions; ils -quittent le pourpoint du guerrier, la robe du monsignor ou la sombre -cape du traître pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues, -que des pères de famille, de bons époux, fidèles à leur foyer, amis de -la quiétude et du bien-être. - -Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute circonstance, il se -croyait en scène, paradait, jouant un rôle éternel, avec des grimaces -et des contorsions inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les -pianos, équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les -meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, hurlant -des refrains idiots. Sa vie était une intéressante et pittoresque -création; elle avait la fantaisie d'un film comique et donnait cette -impression brillante et saccadée d'une projection lumineuse au cours de -la nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit. - -Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant sous une morgue -extérieure la plus fébrile des fantaisies, formaient une phalange de -travailleurs acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière -élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une boule de billard; -il y a une façon risible de tomber à terre en faisant un grand écart; -on peut, avec esprit, fumer un cigare des deux bouts, telles étaient -les savantes occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, du plus -moderne des arts, étaient des êtres particulièrement tourmentés; ils -recherchaient, par des procédés nouveaux, à donner l'illusion du vrai -dans le miraculeux, à dessiner les formes excessives de la joie et de -la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, leur physique -se prêtait à la réalisation du comique; ils étaient d'une maigreur -extrême. On eût dit, à les voir défiler, la pipe au bec et le canotier -sur l'oreille, une combinaison d'angles. - -Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de coloristes, de -danseurs et d'artistes gardaient à Pollux une affection vraie. En son -art, n'est-il pas un maître incontesté? Le premier des Pi-Ouit était -audacieux, il avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; -il sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce qui ne -laissait pas que de le parer d'un juste laurier. Brutal, grossier, -excentrique, Pollux n'en était pas moins, en un siècle vulgaire, un -être chevaleresque. Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de -mieux bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un mari -jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on eût dit qu'il allait, -pareil au clown de Banville, «crever le plafond de toile» et rouler -dans les lampes à arc qui sont, elles aussi, «des étoiles». - -Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, et -rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une âme et des mÅ“urs de rimeur. -François Villon fut paillard et grand dépendeur d'andouilles; Pollux -n'ignorait rien du vol à la tire et des plus viles luxures! - -Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit de devenir un grand -premier en amour. La muse de la bande des Pi-Ouit, artiste habile et -fêtée en sa jeunesse, prit avec la maturité une ampleur excessive. Elle -avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et lumineux; elle savait -tirer la langue à ravir, elle était espiègle et bedonnante, ce qui la -faisait ressembler à quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à -Nuremberg par un artisan en délire. - -La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, en concierge; -elle était, quand elle interprétait les jeunes filles, joignant -ses courtes mains sur son triple ventre, une caricature atroce de -Claudine. Son apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la -soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant retomber -sur le sol, où elle rebondissait comme un ballon. Un jour, sous cette -charpente burlesque, il sentit que battait une pulsation frêle et -régulière; découverte inouïe: la môme Citrouille avait un cÅ“ur! - -Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui préférait encore son -art; aussi s'amusait-il à exagérer les manifestations de sa tendresse; -dans son inconscience, il ridiculisait la plus douce des traditions -païennes, le geste universel et gracieux par excellence: le baiser -sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance suscitait, -quotidiennement, des stupéfactions, des rires et des batailles; la -foule les poursuivait de quolibets, les acclamait; parfois, le peuple -est inconstant: des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui -permettait à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration de -boxe française accompagnée de sauts périlleux. - -La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein triomphe; certaines -de ses créations avaient remporté un succès mondial. Les marchands -de bÅ“ufs de l'Amérique du Sud, les nervis marseillais aux foulards -coloriés, les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs de la -Martinique, les obscurs paysans des campagnes mystiques où l'icône -est vénérée, toutes les foules désireuses de voir un peu d'irréel et -de mensonge parer leurs existences avaient suivi, avec une passion -commune, les invraisemblables aventures, en douze parties, de «Pollux, -roi des mines d'or», à qui de sinistres bandes veulent arracher la -fortune et l'honneur. Le héros, ayant juré de garder le secret du filon -d'or jadis découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre à la -reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait le plan sur son -cÅ“ur; des traîtres, vainement, tentaient de le lui ravir; ne pouvant -s'emparer du précieux talisman qui leur eût assuré la richesse, ils -emprisonnaient la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement -à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, délivrait la -douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, le peuple des mineurs se -révoltait; Pollux le réduisait au silence, après un combat magnifique -où cinq cents cavaliers, qu'on eût dit descendus des fresques de -Michel-Ange, traversaient au galop l'écran vingt fois de suite. - -Un matin doux et frais, où le vent animait de sa caresse légère les -roses des jardins, Pollux et sa gentille protégée s'épousaient; les -mineurs jetaient des fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le -traître s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le remords -et des cavaliers mystérieux, il croyait voir apparaître, invincibles et -menaçantes, les ombres de ses victimes. - -Il avait conquis la célébrité et le cÅ“ur des petites ouvrières de -toutes les vastes cités du monde. Il délaissait la môme Citrouille, -s'étant épris de la jeune Américaine aux yeux limpides qui -interprétait, à ses côtés, avec une ingénuité délicieuse, l'héritière -aux 500 millions. - -Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du chevalier Pollux, -aux traits fortement accusés, ne se dessinât ostensiblement; elle fut -recouverte par les affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit -dans la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent, -sales et décolorés, sur des murailles de banlieue, attestant la valeur -de toute gloire humaine. - -La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné, mais d'une -élasticité surprenante, apte à toutes les besognes, prêt à tous les -coups de main, Fregoli de la bataille, à la fois éclaireur, grenadier, -homme de liaison, souvent heureux et toujours assoiffé. - -Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse des défenseurs -de Calonne et des conquérants de 304; il suivit Un Tel dans toutes -ses aventures; chose étrange, il ne se signala pas en des combats -singuliers; il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire. -Ce familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait dans -l'ombre, avec obstination, simplement, durement, comme les camarades, -souffrant de l'hiver et des bourrasques, couvert de vermine et de terre. - -Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme de la guerre; -il soutint, à sa manière, le moral de ses camarades; il contribua -à leur donner une âme égale et forte par sa verve endiablée. Les -pirouettes dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des -soldats, en des saisons de particulière amertume, les plus fiévreux des -encouragements. - -Alors que les obus creusaient dans la tranchée de vastes entonnoirs, -tandis que les escouades effrayées se terraient, Pollux, une -cigarette aux lèvres, demeurait à son poste, avec forfanterie. -N'avait-il pas encouru de plus redoutables périls au cours de sa vie -cinématographique, quand il combattait dans un imaginaire Alaska contre -de modestes figurants transformés en de féeriques chercheurs d'or? - -Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence courante lui -était une magnifique occasion de bonheur; il se croyait toujours devant -l'objectif, prêt à inscrire sur la pellicule immortelle un geste -héroïque. - -Pollux avait le cÅ“ur et l'esprit d'un gavroche: - ---Où tombent actuellement les obus? faisait demander le capitaine que -le bombardement inquiétait. - -Et l'infatigable farceur de répondre: - ---Dis-lui qu'ils tombent par terre. - -Pauvre clown! Il cachait une tristesse vraie et délicate sous les -scintillements de sa joie. Las des amours faciles et grotesques qu'il -avait connues, délaissant la «môme Citrouille» et ses tendresses de -cirque, il rêvait de vivre un jour, dans le luxe et la fantaisie, -auprès de l'Américaine ingénue qu'une jolie fiction lui avait fait -épouser à l'écran. Elle s'appelait Mary; elle avait des poignets -d'enfant, des mains fines et transparentes, un rire frais et chanteur -comme de l'eau. Quand Pollux, l'arrachant à ses ravisseurs, la portait -en ses bras, il la sentait trembler sur sa poitrine, comme une colombe. - -Une nuit silencieuse, Un Tel et sa bande partirent en reconnaissance. -Les hommes traversaient, en rampant, la forêt; Pollux les précédait, -leur cherchant un chemin parmi la broussaille. - -Il marchait fièrement, au clair de lune, inconscient du danger. -N'était-il pas l'invincible roi des mines d'or, le Chevalier sans peur -et sans reproche du Cinéma? Il ne songeait pas à l'adversaire qu'il -pourrait rencontrer et qui l'abattrait; il ne voyait pas l'Å“il de feu -des mitrailleuses qui le guettait dans l'ombre bleue; il ajoutait une -nouvelle aventure à la série des films qui lui valurent sa renommée. -Celle-ci, comme les autres, se terminerait par une pirouette, un -sourire et des bravos. Ce fut, hélas! une pirouette sanglante! - -De la gauche à la droite, subitement, une fusillade éclata. Les balles -brisaient les branches, s'aplatissaient sur les cailloux et trouaient -les arbres; les grenades s'ouvraient en gerbes sonores et flamboyantes; -la reconnaissance se dispersa comme un vol de moineaux. - -Un Tel, en s'enfuyant, entendit Pollux, blessé, qui criait en son -délire: - ---A moi, mes fidèles mineurs! - -Le silence se fit entre les lignes. La nuit suivante, les camarades de -Pollux sortirent, afin de retrouver son corps. Auprès d'une source, ils -découvrirent une croix. Une main ennemie, un instant fraternelle, y -avait écrit ces simples mots où ne se devinait pas le mystère de toute -une vie: - -«Ici repose un brave mort pour la France.» - - - - -LAZARE CARNOT OU LES MOUSQUETAIRES DU F. M. - - «Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront - le nom de mousquetaires.» - - (_Instructions sur l'Infanterie_.) - - -Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque, avait la propriété -de grouper des êtres d'exception, venus de tous les points du monde, -attirés à lui par une force inconnue. Il sut se créer de ferventes -affections. Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée pour sa -nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence; d'autres, afin -de le suivre, abandonnant leurs craintes instinctives, devinrent -téméraires; d'autres le haïrent violemment, ainsi que l'exécraient -jadis les trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la -vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu l'honneur -d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir ému. - -Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques vers qui les -hommes se dirigent. Un Tel avait toujours guidé la destinée de ses -camarades, et nombre de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui -reprochaient son emprise sur la volonté des leurs. - -Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple: Lazare Carnot, -nègre athlétique, né aux îles, parmi des végétations magnifiques. Il -ne se parait pas, aux jours de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été -l'injurier que de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en -main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu, un Européen -infortuné. - ---Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen de la épublique de -Jean-Jacques Ousseau et de Icto Hugo. - -Cet homme libre était l'esclave de son affection. Susceptible à -l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus cruelles plaisanteries, tant -il était asservi. - -Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur; il -était appelé à défendre, par un feu juste et rapide, ses camarades, en -cas de combat imprévu ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple; -il suivait strictement les instructions reçues. Il y avait quelque -chose de puéril dans cette discipline de nègre qui ne cherchait pas à -comprendre les raisons du combat, s'abstenait de discuter la valeur de -son arme, tirant parce qu'il fallait tirer. - -A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique; Un Tel -sollicitait alors ses confidences. Le nègre évoquait la splendeur -de son île: il y avait un port aux eaux lumineuses; le chef du port -était coiffé d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé -à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la rade; il en -venait deux ou trois par an. Des femmes en pagnes miroitants, portant -de larges ombrelles en toutes saisons, se promenaient dans l'avenue -sablée qui montait au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis, ainsi -nommée par des marins de passage; des couples y dansaient jusqu'à -l'aube. - -Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour, formaient -l'orchestre de ce bal cosmopolite où s'enlaçaient des êtres de toutes -couleurs: noirs aux sourires épanouis, mulâtres fins et graves, -matelots anglais chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises -échouées en cette île à la suite de marchés honteux. - ---On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au pemier étage; le -plancé s'est écoulé; nous sommes tombés su la tête des autes danseu; on -a bien i! - -Lazare Carnot habitait une maison en carrés de plâtre, recouverte de -chaume; il y faisait une délicieuse fraîcheur. C'est là qu'il reçut une -nuit la visite d'une petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint -frapper à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras. - ---Qui est là ? - ---C'est l'Amour! dit une voix musicale. - -Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles aussi jolies? - -La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il gardait une grande -discrétion relativement à ses conceptions sociales. Il avait une -opinion déterminée sur la guerre: - ---Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique fançaise. La Fance -se battait, je suis venu de suite servi son dapeau. - -Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon à nombre -d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en oublièrent pas moins -leurs devoirs les plus impérieux. - -Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait à se -remémorer certaines élections où l'on se battait à coups de bâton, -afin que fussent affirmés dans l'île les principes «émocatiques» -et «anticléicaux» que toutes les civilisations nègres envient à la -métropole. Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui aussi, -l'union sacrée. - -Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et d'un parfait soldat. -Son arme était luisante, propre, méticuleusement entretenue; jamais un -gravier n'eût risqué d'en entraver le précieux mécanisme. - -C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir la plus dure -des guerres. Un Tel pensait à ces écrivains humanitaires qui se virent -froissés en leurs nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient -à notre Å“uvre guerrière; il lui apparaissait que le bon, le naïf Lazare -Carnot était autrement utile à la cause française que ces folliculaires -partis se terrer en Suisse, où ne grondait pas la tempête, afin de nous -donner des leçons de dignité humaine. - -Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave hier encore, -fût venu apprendre à des apôtres férus des principes de nos grands -ancêtres comment on défendait la liberté; il se proposait, la paix -venue, de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos amours, -nos passions politiques, nos divertissements, nos arts et nos femmes, -et de lui demander humblement de nous apprendre la franchise et la -simplicité. - - - - -L'AVION ABATTU - - -Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques camouflées en -rasant le gazon. Son appareil roula quelques secondes et s'enleva -légèrement; l'hélice faisait un vent forcené, le moteur ronflait avec -un rythme égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche offert -par une danseuse, attachée à un fil, semblait ouvrir sur le vide des -yeux épouvantés. - -Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé d'obus errants. -L'avion, secoué par les explosions, cherchait dans la lumière une route -heureuse. Il lui fallait traverser les barrages d'artillerie, survoler -les lignes ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où se -terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles «maxim». - -Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa belle vie -sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux et forts de son -adolescence et la chère maison où l'attendaient, anxieusement, ses -amours. Les hameaux brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses, -les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement. Des -groupes traversaient les routes, minuscules et héroïques; ce petit -peuple d'azur se préparait à mourir! - -L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel oiseau -précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes. - -Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se sentait maître -de lui; il observait avec calme les replis du terrain, les cours -d'eau, les terres remuées, les pistes foulées, tout ce qui révélait -une présence humaine. Parfois, un fusant dessinait son panache dans -le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son visiteur, lui -offrait un bouquet de lumière. - -Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient secoués de -convulsions; on eût cru entendre gronder un dragon apocalyptique. Des -oiseaux au vol triangulaire fuyaient devant le corsaire du ciel, cet -errant inattendu des célestes jardins. - -L'avion survolait les lignes françaises. - -La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes dissimulées, -toute cette Å“uvre automatique de feu et de destruction, vues de haut, -paraissaient dérisoires. Se pouvait-il qu'une humanité stupide se crût -fortement défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que des -pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une immense brume? - -Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées de l'adversaire -et leurs bouleversements: il importait, avant tout, de savoir si la -position pouvait être enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il -arrêta son moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient monter -du ravin. - -Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à l'observateur; une -odeur irritante de poudre le prit à la gorge; d'invisibles canons, avec -leurs obus rapides, lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait -secoué par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; il -lui semblait que son appareil craquait sous lui, sinistrement. - -Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une flamme jaillit et, -dans un tourbillon de feu, de métal en fusion et de toile arrachée, -l'oiseau s'abattit au centre du ravin, les ailes mortes. - -Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe de lumière. - -Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. Ainsi, -éclaireur avancé de nos troupes, le jeune lieutenant, les reins brisés, -les bras en croix, attend l'impossible relève. Puisse un assaut -glorieux mener jusqu'à lui nos vagues triomphantes! - -Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent eux aussi -d'être vengés; combien, dont les os demeurent sur le sol, qui semblent -exiger qu'on les vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux -qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des morts couchés -entre les lignes? - -Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque le civil -s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête à jouir encore -d'un jour heureux, n'entend-il pas des doigts glacés qui frappent -à ses carreaux? S'il ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être -comprendrait-il la plainte immense de tous les soldats qui n'ont pas -été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les ombres des héros -s'insurger contre les cités et revenir, implacables, au milieu des -festins, renverser sur le sein des femmes volages les vins fins dont -leurs courtisans s'abreuvent? - -Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins de l'arrière, -clients énervés des bars secrets où l'on tangue, prenez garde qu'un -soir les pilotes morts au champ d'honneur ne viennent se joindre à vos -farandoles! - - - - -LA RELÈVE - - -Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il est une chose que -les soldats, au cÅ“ur de la tranchée, contemplent avec espérance: la -relève. L'image de cet instant les console et les fortifie; elle leur -donne le courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les misères -de la guerre et triompher de ses périls. - ---Ce soir! C'est la relève! - -Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste, qui courent la -première ligne, portés sur une aile invisible, vous avez ranimé le -soldat glacé, redonné du cÅ“ur au veilleur abattu! - -Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la zone de mort, avoir -le droit de marcher sur les routes et de revoir des maisons. Les -relèves sont dures, elles se compliquent de bombardements imprévus; -parfois, le guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd -dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop murmurer les -marches inutiles, la pluie qui lui cingle la face, le vent qui le -terrasse, car il entrevoit au bout de la route le radieux repos dans -une grange, les beuveries et les jeux. - -Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer des pistes -périlleuses; c'est à peine s'il est possible de voir, aux nuits -profondes, les trous d'obus et les excavations creusés sous les pas du -soldat. Les étoffes et les équipements mouillés pèsent aux épaules, la -boue colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre la colonne. -Aussi les relèves ont-elles un caractère individuel. - -L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui dise: - ---C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant! Sauve-toi! - -Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin noueux, il s'en va. -Où va-t-il? - -Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule sombre qui, elle -aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait les routes et les camps -les yeux fermés s'il le fallait, tant il désire le repos de l'esprit et -du corps; sans doute se tromperait-il parfois quelques instants, mais -sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver la bonne piste. - -Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et que le pas sonne -librement, sans contrainte, sur la route, les voix s'élèvent, les -cigarettes s'allument; les hommes, séparés de leur unité, se groupent. -On dirait que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit les -carrefours et marche vers les villes, désireux de participer à nouveau -au festin de la vie. La relève, c'est une résurrection. - -Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours, sur un -immortel panneau, ces retours pittoresques par les routes camouflées -avec des toiles pendantes, ce qui les fait ressembler à des voies -triomphales. - -Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette du soldat -moderne; ils ont l'air de s'être battus sous Vercingétorix, couverts -de peaux ou de caoutchoucs, ficelés en d'étranges capotes, vêtus de -sacs à terre, perdus dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs -islandais. - -Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir réveiller les -échos. Certains, vaincus par la fatigue, titubent comme s'ils étaient -ivres. On dirait le retour d'une kermesse, tant il y a d'allégresse -difficilement contenue dans le cÅ“ur de ces ressuscités. - -A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le désordre -s'organise. Ces hommes en loques forment, néanmoins, une armée. Les uns -boitent. Les autres traînent sur la route, porteurs de bouteillons qui -leur battent aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, ils -donnent une impression de force et de sécurité. - -Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à peine leurs aînés, -consentiront à n'être que des paquets de boue errant sur les routes, -la France vivra. Consentiront-ils toujours à une telle souffrance? Ils -l'ont supportée, ils la supporteront encore parce qu'ils croient à la -justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où ils sont de se -battre. - -Les voici qui s'installent dans une immense sape où tout un bataillon -pourrait dormir; ils s'étendent sur des couchettes étagées; l'humidité -suinte aux parois de leur demeure; l'air est irrespirable, mais il est -si doux de retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, que -ce lieu infect les enchante. - -Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les aspirations et -les pensées de tous, partage cette joie enfantine; il se joint aux -conversations des camarades. - -Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de fouet de la -relève, se raniment et retrouvent leur primitive vigueur. - -Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des braves; les idées y -sont en fusion. A la lueur incertaine des bougies, il semblerait qu'un -avenir se crée, turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui -élevèrent les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! Les -compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, aux heures de liberté et de -repos, leur Å“uvre qu'ils espèrent immortelle: la paix. Ils la savent -lointaine, parce qu'ils la veulent parfaite. - -La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination de poète; il -la pare de splendeurs qu'elle n'aura pas. De vils poètes, perroquets -arriérés, attachés à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile, -ce retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là , profiteurs masqués -en troubadours, consentiront à fêter Un Tel un jour par an, ainsi que -jadis les Césars permettaient à la canaille d'être reine. Quand les -lampions seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment de -reconnaissance à leurs défenseurs. - -La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y songer, aucun des -combattants ne la veut faire avant que soient établies la gloire et -la sécurité de la race. Certes, tous les soldats ne sauraient fixer -exactement les raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les -armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes dont Un Tel -est le type, n'auront cure des changements politiques, des influences -sentimentales, des raisons économiques qui pourraient orienter la -guerre dans une direction différente de celle qu'ils se sont imposée. - -Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra besogner encore, se -battre âprement, regagner le terrain pied à pied. La lassitude arrête -parfois le bras du soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les -membres. Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses compagnons, et -pourtant, malgré cette diminution des forces, il a décidé de lutter. - -L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de la bravoure, -vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, entre les lignes, des -mourants qui demandent du secours; il y a des morts qui tendent leurs -bras décharnés vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de -l'arrière refusent de se joindre à cette armée dont ils louent la -vaillance, il est à craindre qu'à la grande relève elle ne les chasse -de leurs positions, de leurs intérieurs fleuris, si toutefois elle -consent à leur laisser une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à -l'heure où tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de -France acceptaient de mourir. - -«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des soldats. Cette -aspiration au bonheur est humaine, mais elle se complète d'une -acceptation émouvante de la souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce -qui se traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que les -soldats de l'armée française seront loin de tout ce qui leur est cher, -la femme qu'ils aiment et le faubourg où ils naquirent. - -Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, Un Tel et ses -compagnons feront la grande relève, qu'ils désirent heureuse, cordiale, -ensoleillée, car rien ne leur serait douloureux comme d'être obligés, -la guerre étant finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs -et les ploutocrates de l'arrière. - - - - -UNE CHAUMIÈRE, UN CÅ’UR ET L'INDÉPENDANCE - - -Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans doute l'heure -heureuse où, délaissant les armes, il lui sera loisible de reprendre -le cours de sa vie civile. Il sera de ces prédestinés qui verront la -grande relève, terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants -immortels ne pourront, hélas! rejoindre. - -La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des jeunes hommes qui la -firent et qui en reviendront. Pour quelques-uns, devant en garder une -lassitude infinie, combien, au contraire, verront s'accroître leur -amour de la lutte et de l'aventure. - -Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues brisées, ouvriers -retrouvant l'usine si longtemps désertée, auront un but unique: -être heureux! Les souffrances subies avec fermeté portent en elles -un stimulant particulier: elles préparent à la joie et la font plus -vivement désirer. - -Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui furent meurtris -dans leur chair, jouiront d'un bonheur facilement accessible. La -possession de ce qui leur faisait défaut, le retour au foyer, -la compagnie d'une femme leur assureront des joies immédiates et -précieuses. - -Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; il leur -suffira, pour s'estimer heureux, de posséder une chaumière, un cÅ“ur les -aimant et l'indépendance. - -Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y brûlerait-il, à Noël, -que des branches mortes, ramassées dans les bois du voisinage, il -faudra que les anciens combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils -vécurent en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours -paisibles, leur course vagabonde. - -Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon sa fantaisie; il -l'embellira de la féerie qui chante en son cÅ“ur; il y mettra les fleurs -à jamais épanouies de son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute -avec mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les vents; que ce -soit le somptueux appartement aux meubles de bois laqué, odorant et -rare, tous les intérieurs auront une même douceur; on y connaîtra des -joies pareilles, un divin repos. - -Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art, gardera son studio -d'avant-guerre, demeure étrange où les livres, les armes et les étoffes -tenaient lieu d'objets utiles et pratiques; un sabre congolais, à la -lame large, droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète y -veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers jaunis où jadis il -inscrivait ses pensées intimes. - -Niché sous le toit, dominant son vieux quartier, éveillé dès l'aube -par les angélus de Saint-Sulpice dont les tours semblent transparentes -en la brume et prêtes à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa -demeure; elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche du ciel -merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent les marchandes, où les -chiens aboient, où le peuple chante. - -Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du Luxembourg et -leur parfum enchantent les rues désertes, ses fenêtres ouvertes sur -l'azur illimité du ciel, Un Tel cherchera les étoiles familières dont -Monseigneur lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant comme une -armure, et la modeste Wega de la Lyre. - -Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette musique et cette -clarté que seule une femme peut y apporter avec sa voix caressante et -sa chair lumineuse. Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié -sa vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les chers liens. -La bohème amoureuse, ses passions éphémères nées au cours d'une nuit -d'orgie et dès l'aube évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne -suffiront pas à peupler la vie sentimentale des anciens combattants. - -Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette union définitive -de deux êtres partageant, avec une âme fervente, espérance, fortune -et adversité. Ils feront sauter sur leurs genoux un enfant aux -yeux rieurs, à la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la -petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet enfant, ils -auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes, avec leurs défauts mignons -d'autrefois, leur gourmandise, leur naïveté et tout cet enchantement -qu'ils avaient au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au -bout de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre d'orge: -telle sera la consolation de leurs misères, le prix de leurs nuits -angoissées, le laurier que mérite leur valeur. - -Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur, si elle ne -lui accorde pas des droits, en considération de ses sacrifices, il -lui restera, au moins, de n'avoir pas lutté pour tous, vainement, -puisqu'une femme et un enfant lui en garderont amour et reconnaissance. - -Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront à peu de chose, -en somme. Ils ne permettront pas qu'après avoir défendu ce que les -penseurs officiels et les politiciens de l'époque appelaient les -libertés du monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés -françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur bonheur, ils -s'élèveront. - -Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements. Indifférent -à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera pas que se crée, néanmoins, -contre lui ou sans lui, une aristocratie financière, injuste et -méprisante; il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui -jugulent la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs; il -revendiquera le principe absolu de la désunion sacrée, la liberté pour -tous de penser et d'exprimer des idées sans les faire entrer dans le -cadre d'un parti, le droit de n'avoir d'autre lien que ses affections. - -Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le feu groupa sous son -terrible joug; ils se solidariseront contre l'infortune, indifférents -aux systèmes politiques et sociaux. Pour eux, le régime acceptable -sera celui qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une -chaumière, de pouvoir se créer une famille et des libertés. - -Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure en heure, afin -de se distraire de la pluie, de l'ennui ou de la souffrance, les -veilleurs établissent les principes d'une société nouvelle. - -Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève, tel sera, à son -retour, Un Tel, soldat dont l'âme est toute l'âme jeune, ardente et -généreuse de l'armée française. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - - Une jeunesse 9 - La foire aux idées 17 - Ismes et crates 22 - Le miracle de la Marne 26 - En ligne 33 - Patrouille 44 - Gustave le Rempart de Calonne 47 - Lulusse de Charonne 51 - Bichromate ou la motocyclette infinie 56 - Le vieux 62 - Ceux de l'arrière 67 - De l'amour 72 - De l'idée de Dieu 77 - Le Noël barbelé 82 - Le sang versé 87 - Azur! Azur! Azur 96 - Le retour 101 - La Riviera du Montparnasse 107 - Le soldat perdu 113 - L'ancien 118 - En route 123 - Ecole buissonnière 130 - Histoire d'une fourragère 139 - Le pote 150 - Tap-Tap ou la servitude militaire 155 - Exégèse de certaines phrases militaires 160 - Les paradis artificiels 166 - Le peuple et le roi 172 - La dégradation 175 - Un Tel à Trébizonde 178 - Les nouveaux souvenirs de la maison des morts 190 - Le mariage de Lulusse 194 - La kermesse 198 - Monseigneur chez les Doublards 202 - La rencontre 211 - Simple idylle 217 - Chef de bande 224 - Le banquet du camp B ou les dialogues sévères 229 - Pollux le Chevalier du Cinéma 237 - Lazare Carnot ou les Mousquetaires du F. M. 246 - L'avion abattu 251 - La relève 255 - Une chaumière, un cÅ“ur et l'indépendance 261 - - -Imprimerie E. DURAND. 18, rue Séguier - - - - - CHOIX DE LIVRES - PUBLIÉS PAR LA - LIBRAIRIE PAYOT & Cie - 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN - PARIS - - [Logo de l'éditeur] - - _MM. PAYOT & Cie enverront leur catalogue et la liste de leurs - prochaines publications à tout lecteur qui en fera la demande_. - - -G. CLÉMENCEAU - -LA FRANCE DEVANT L'ALLEMAGNE - - In-8 6 fr. - - Lisez les trois cents pages de ce livre qui paraît court, qui - donne la sensation d'une marche rapide, d'une montée à l'assaut. - - GUSTAVE GEFFROY. - - Tous les Français, quelles que soient leurs opinions, y verront - le visage ardent de la Patrie, et les Alliés, combattant - pour un même destin, les neutres, spectateurs lointains du - duel farouche, y trouveront l'image de la France, réveillée - brusquement de sa confiance d'hier, et plus belle que jamais - aux grands jours de son Histoire. - - (_Le Temps_). - - Ce livre permet de juger en pleine connaissance de cause le - rôle d'un des hommes politiques qui ont eu en ces dernières - années la plus grande influence sur l'opinion française. - - (_La Revue de Paris_). - - Ce livre contient des pages tout à fait saisissantes. - - (_Daily Mail_). - - C'est toute la pensée française que M. G. Clemenceau exprime - dans cet ouvrage, en homme d'Etat, en philosophe, en patriote. - - (_La Nouvelle Revue_). - - M. Clemenceau parle, dans ce livre, en patriote clairvoyant et - attentif. - - (_Revue chrétienne_). - - Campant l'une devant l'autre les deux grandes personnalités - morales de la France et de l'Allemagne, M. Clemenceau oppose - magistralement les vertus surhumaines les plus pures, les plus - hautes, de l'une, à l'appétit monstrueux de l'autre. - - (_Bordeaux-Colonial_). - - _La France devant l'Allemagne_, c'est le livre de l'époque la - plus tragique que l'on ait connue, le tableau d'un conflit de - civilisation tel que la terre n'en avait jamais vu. - - (_Commerce et Industrie_). - - On se souviendra, en France, de la voix prophétique dont - l'écho nous arrive par _La France devant l'Allemagne_, de M. - Clemenceau. Cet homme a sauvé son pays en l'avertissant. - - (_Gazette de Lausanne_). - - -LIEUTENANT E. R. (Capitaine Tuffrau) - -CARNET D'UN COMBATTANT - - Avec 64 dessins à la plume de CARLÈGLE - - In-16 4 fr. 50 - - L'auteur conte avec une simplicité, une sincérité qui égalent - l'art le plus consommé, qui sont de l'art et du meilleur... - - PIERRE MILLE (_Le Temps_). - - Un livre sincère et réconfortant, un livre qui montre par quoi - l'on dure au front et comment on tient, un livre fait pour - soutenir tous les courages. - - (_Le Journal_). - - Je recommande le _Carnet d'un Combattant_ à tous mes lecteurs - militaires ou civils, car il est l'ouvrage d'un homme - d'honneur, qui voit juste, et l'expression même de la réalité. - C'est un admirable volume que tous les civils doivent lire. - - Capitaine Z... - - Cet ouvrage écrit avec mesure, vrai sans exagération, réaliste - sans grossièreté, présente les choses comme elles sont et - traduit le véritable état d'âme des soldats. On les voit vivre - et agir pendant l'assaut, au repos, à l'arrière, en corvée, - en marche. L'horreur d'un pareil enfer ne déforme ni leur - volonté, ni leur imagination, ni leur courage. De jolis dessins - illustrent ces pages héroïques et simples. - - A. ALBALAT (_Journal des Débats._) - - L'auteur du _Carnet d'un Combattant_ est un écrivain de bonne - race et de bonne tradition. Il a la force, le goût et le charme. - - (_L'Action française_). - - C'est le seul volume de ce temps, avec _Le Feu_, qui nous fasse - toucher l'âme même, boueuse et tragique, de la guerre aux - tranchées... - - LOUIS DELLUC. - - Les récits du capitaine Tuffrau sont intéressants, bien - venus, d'une langue souple et claire et donnent, en résumé, - la physionomie des nôtres en présence de l'abominable guerre - actuelle... - - CHARLES MERKI (_Le Mercure de France_). - - Beauté, noblesse, simplicité émanent de ces trente-deux - esquisses, toutes vibrantes d'une émotion contenue, brossées - avec un art discret... - - (_L'Union française_). - - Ce livre est un beau livre, un de ceux dont nous, Français, - pouvons être fiers; non seulement pour la qualité de l'artiste - nouveau qui s'y révèle, mais à cause de l'âme qui l'inspire. En - un temps où les yeux de l'étranger sont fixés sur notre pays, - on aime de penser que c'est un Français qui a écrit ces pages, - et que l'on saura par elles la hauteur où peuvent atteindre - sans jactance certaines âmes de chez nous. - - (_La France_). - - -CAPITAINE Z... - -L'ARMÉE DE LA GUERRE - - Les officiers. -- Les soldats. -- Le chef de section. -- - L'infanterie. -- Troupes d'élite. -- Engagés volontaires. -- - Marsouins. -- Chasseurs. -- Zouaves. -- Cyclistes. -- Conseils - de guerre. -- La discipline du front. -- La légende du poilu. - -- La liaison au combat. - - In-16 4 fr. 50 - - -L'ARMÉE DE 1917 - - Le chef de corps. -- Le troupier. -- Officiers de troupe. - -- Le chef de bataillon. -- Le commandant de compagnie. - -- Sous-officiers. -- Le caporal. -- Mitrailleurs. -- - Téléphonistes. -- Joyeux. -- Crapouilloteurs. -- Infirmières. - -- Le poète de la guerre. -- Les progrès de notre infanterie. - -- Le poilu et les journaux. - - In-16 4 fr. 50 - - _L'Armée de la Guerre_ aura certainement de l'influence sur - notre corps d'officiers et sur les générations nouvelles. C'est - en quelque façon un chef-d'Å“uvre... Il faut lire et faire lire: - _L'Armée de la Guerre_. - - LÉON DAUDET (_L'Action française_). - - C'est le livre le plus sincère qui, depuis le début des - hostilités, ait été publié sur nos troupes... - - CHARLES CHENU, _ancien bâtonnier_ (_L'Intransigeant_). - - Le livre du capitaine Z... est le plus merveilleux antidote - qu'un soldat de bonne trempe, bien racé--qu'importe qu'il soit - de la carrière ou qu'il soit d'aventure!--ait fourni pour - calmer l'énervement, l'impatience. - - JEAN NOREL (_Mercure de France_). - - Un livre d'une belle franchise, tout plein de santé, d'énergie - guerrière, d'ironie lucide... - - ROBERT DE TRAZ (_Journal de Genève_). - - Un livre d'une martiale franchise, d'expressive sincérité, de - vigoureux jugement, d'un bon sens souverain... Oui, certes, en - ces pages, c'est notre armée qui vit, son cÅ“ur qui splendit et - son âme qui fleurit... - - PAUL COURCOURAL (_Le Nouvelliste de Bordeaux_). - - D'un mot, voulez-vous mon opinion sur le vivant ouvrage - du capitaine Z... C'est--ou du moins ce devrait être--le - catéchisme des civils. - - J. TALLENDEAU (_Le Populaire_, Nantes). - - Ah! l'Å“uvre bien française que celle-là !... Ce qui en constitue - l'originalité, c'est son caractère de bon sens critique... - - (_La Liberté du Sud-Ouest_, Bordeaux). - - C'est une Å“uvre forte, virile, musclée, qui vous empoigne et ne - vous lâche plus... - - (_Annales africaines_). - - -GEORGES BONNET - -L'AME DU SOLDAT - - In-16 4 fr. 50 - - L'intérêt de ce livre est profond. Tous les Français qui - songent aux grands problèmes de demain liront _L'Ame du Soldat_. - - (_Le Gaulois_). - - Ces pages doivent être considérées comme les plus importantes, - par leur signification et leur portée, entre tout ce qui a paru - depuis le début de la guerre. - - (_Le Mercure de France_). - - _L'Ame du Soldat_ est un beau livre, sain et fort. - - HENRI CLOUARD (_L'Opinion_). - - Ce livre, écrit avec un rare souci de vérité, constitue un - document unique. - - P. G. S. (_La Revue._) - - Ce livre touche à toutes les questions vivantes d'aujourd'hui. - Il a le mérite d'être mesuré, équitable, sensé et d'avoir voulu - être tel. - - ROGER MARTIN DU GARD. - - C'est là le livre qu'il faut lire, le seul jusqu'ici dans ce - genre, le seul qui nous livre quelques sentiments secrets du - poilu. - - (_Le Télégramme_, Boulogne-sur-Mer). - - L'auteur a essayé de montrer _le Poilu tel qu'il est_, avec ses - qualités et ses défauts, ses hésitations et ses défaillances. - Il a pénétré son cÅ“ur. - - (_Le Poilu_). - - Ce livre est une réaction contre la «littérature» de guerre. - C'est l'âme d'un Français patriote à qui la guerre a beaucoup - appris. - - (_Nouvelle Gazette de Zurich_). - - Je ne connais pas de livre plus fort, plus vrai, plus - instructif que _L'Ame du Soldat_. - - ALBERT-FRANÇOIS PONCET (_La Revue._) - - L'emphase, voilà l'ennemi. Un auteur qui n'a point d'emphase, - dans l'esprit ni dans le style, si de surcroît il voit juste, - doit inspirer confiance. Il sied de croire, pour cette raison, - M. Georges Bonnet et son livre _L'Ame du Soldat_. - - ABEL HERMANT (_Le Figaro._) - - M. Georges Bonnet parle en soldat, le langage d'un soldat, sans - parti pris, sans intransigeance, surtout sans haine. - - MARC HENRY (_La France._) - - M. Georges Bonnet a entrepris de faire pénétrer jusque dans les - coins les plus reculés de la zone de l'arrière quelques idées - saines et quelques bonnes vérités touchant les sentiments et - les pensées de nos héroïques défenseurs. - - GASTON DESCHAMPS (_Le Temps._) - - -ANTOINE REDIER - -MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE - - Ouvrage couronné par l'Académie française - - Le devoir. -- Terrassiers. -- La Liberté. -- Frères d'armes. - -- La Gloire. -- Alouettes, Coquelicots, Souris. -- La Force. - -- Le Dieu des Armées. -- La Bravoure. -- L'Ennemi. -- - Intelligents. -- Les Lettres. -- L'Honneur. -- La Patrie. - - In-16 4 fr. 50 - - Ces réflexions généreuses, entremêlées d'anecdotes savoureuses, - d'observations pittoresques, forment l'un des témoignages les - plus intéressants et les plus vivants que nous ayons sur la - guerre et sur l'état d'âme des combattants. - - (_La Revue des Deux-Mondes_). - - ... Livre de penseur et de soldat, de psychologue et de - moraliste, franc et simple, profond et vrai... - - (_Le Gaulois_). - - ... Pages de bonne foi, directement inspirées de la réalité, - simples de ton, franches d'accent, lumineuses d'espoir... - - (_Journal des Débats_). - - Un bon et fier livre, où il y a de la philosophie, de la - poésie, et la plus noble littérature... - - (_L'Action française_). - - Un des livres les plus émouvants inspirés par la guerre. Les - méditations sur le devoir, sur l'honneur, sur la gloire font - songer aux plus belles pages de Vigny... - - (_L'Opinion_). - - M. Antoine Redier a écrit de bien jolies _Méditations dans - la Tranchée_. Je dis jolies parce que la fraîcheur et la - jeunesse, la modestie et la simplicité s'en dégagent, alors que - l'esprit franc et réfléchi y découvre la profondeur et le don - d'observation du poète qui a pensé la _Servitude et Grandeur - Militaires_... - - (_La Presse_). - - Nous avons trouvé dans ce livre de la joie et de la lumière, - une âme et une pensée française au plus haut point et, - vraiment, c'est un beau livre, un livre puissant... - - (_Le Nouvelliste de Bordeaux_). - - C'est une étude de la psychologie du Français combattant, - pénétrante, intelligente, variée, facile à lire, très - agréable... - - (_L'Express de Lyon_). - - «Le beau, c'est le bon sens qui parle bon français.» Eut-on - jamais l'occasion d'appliquer mieux cette pensée qu'au bel - ouvrage intitulé: _Méditations dans la Tranchée_? - - (_Liberté du Sud-Ouest_, Bordeaux). - - -ANTOINE REDIER - -PIERRETTE - -ROMAN - - _Aux jeunes filles - pour qu'elles réfléchissent._ - - In-16 4 fr. 50 - - Situation émouvante, tragique, développée avec un art plein de - séduction et une logique implacable, d'une force entraînante. - - (_Le Gaulois._) - - M. Redier reprend le grave problème de l'éducation des - filles... Il apporte des solutions personnelles, souvent - ingénieuses, souvent profondes, toujours nettes et courageuses. - - LOUIS DE MONDADON (_Les Etudes._) - - Les pensées de l'écrivain sont bienfaisantes et d'une urgente - actualité. - - (_L'Express de Lyon._) - - Mettant en Å“uvre ses qualités de sensibilité et ses dons de - style, Redier a donné un volume simple et émouvant, rempli - d'âme et de vérité. - - (_Dépêche de Lille._) - - _Pierrette_ est un livre attrayant et utile. - - (_Le Populaire_, Nantes.) - - Toutes les jeunes filles, tous les Français, au front et à - l'arrière, voudront connaître l'histoire de _Pierrette_. Tous - aimeront ce livre entraînant, noble, gai: avec cela, si humain, - qu'on ne le lira qu'en tremblant. - - JEAN MADIA (_Le Radical_, Marseille.) - - On éprouvera, à lire ces pages débordantes de vie, un véritable - enchantement. - - (_Le Salut Public_, Lyon.) - - La plume de M. Redier est une plume bien française. - - PAUL COURCOURAL (_Le Nouvelliste_, Bordeaux.) - - Ces pages tenteront tous les Français. - - (_La Dépêche de Cherbourg._) - - La sensibilité de cet écrivain est d'une qualité - extraordinaire. Comme d'autres, des poètes, aiment les fleurs - qui embaument, il respire avec ivresse le parfum des âmes - nobles et fraîches. - - (_Est Républicain_, Nancy.) - - Je souhaite que mes lecteurs lisent comme moi, et avec le même - recueillement, ces pages d'analyse pénétrante et de profession - courageuse. - - GASTON VALRAN (_Le Bulletin des Halles._) - - Il y a longtemps qu'on n'écrivait plus ainsi. _Pierrette_ est - le livre que nous devait cette époque. - - (_Revue internationale de Médecine et de Chirurgie._) - - On lira avec fruit ce livre qui est un acte d'apostolat social. - - (_Revue du Front._) - - Lisez _Pierrette_, intrigue émouvante, tout à la fois, - sentimentale, guerrière, traduite en un langage sobre, - distingué, d'une parfaite tenue littéraire. - - (_Le Poilu._) - - -LIEUTENANT PÉRICARD - -DEBOUT LES MORTS! - -SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'UN SOLDAT DE LA GRANDE GUERRE - - I--FACE A FACE - - Préface de M. MAURICE BARRÉS, de l'Académie française 35 - dessins à la plume de M. PAUL THIRIAT et une couverture - illustrée par JONAS - - II--PAQUES ROUGES - - 30 dessins à la plume de M. PAUL THIRIAT - - Chaque vol. in-16 4 fr. 50 - - (Ouvrage couronné par l'Académie française) - -CEUX DE VERDUN - - In-16 4 fr. 50 - - DEBOUT LES MORTS - - Aujourd'hui, dans le monde entier, chacun connaît cet épisode - que d'innombrables articles, des gravures, des poésies, ont - popularisé. Vous vous rappelez? Les Allemands ont envahi une - tranchée et brisé toute résistance; nos soldats gisent à - terre; mais, soudain, de cet amas de blessés et de cadavres, - quelqu'un se soulève et, saisissant à portée de sa main un sac - de grenades, s'écrie: «_Debout les morts!_...» Un élan balaye - l'envahisseur. Le mot sublime avait fait une résurrection. - - J'ai désiré connaître le héros de ce fait immortel. Je me suis - trouvé en présence d'un lieutenant aux cheveux blancs. - - MAURICE BARRÈS, de l'_Académie française_. - - _Face à Face_ décrit avec une belle franchise les souvenirs et - les impressions de la grande guerre. - - _Louis Barthou._ - - _Face à Face_ est un livre qu'on sent être d'une absolue - sincérité... - - RENÉ BAZIN, de l'_Académie française_. - - Livre admirable de simplicité et de sincérité... - - PIERRE L'ERMITE (_La Croix_). - - Le lieutenant Péricard peint sur le vif les grognons et les - grognards de Verdun, les éternels mécontents qui finalement se - battent comme des lions. Il faut lire de pareils livres et voir - de près cette vie de tranchées, d'assauts, de fusillades pour - comprendre réellement ce que c'est que cette prodigieuse race - française, et de quels efforts surhumains elle est capable. Cet - admirable récit devrait être entre toutes les mains. - - A. ALBALAT (_Journal des Débats_). - - _Face à Face_ semble avoir été écrit avec Rosalie comme - porte-plume. Vivants, sincères, simples, émouvants, élevés, ce - sont de vrais récits de soldats. _Ceux de Verdun_ se recommande - par les mêmes qualités. - - (_La Liberté_). - - Ces souvenirs sont charmants d'humour, de bonhomie, de vivacité - pittoresque et familière, de modeste simplicité. - - (_Revue des Deux Mondes_). - - -ALBERT ERLANDE - -EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRANGÈRE - - In-16 4 fr. 50 - - Avez-vous lu le récit d'Albert Erlande, _En campagne avec la - Légion étrangère_, ce livre de résignation sublime dans la - boue, dans la tragédie des tranchées? - - PAUL ADAM. - - En ces récits brefs et précis, l'auteur nous trace de curieuses - silhouettes de légionnaires, de types de «poilus» parfois - déconcertants... Ce livre est un acte de justice. - - ROLAND DE MARÈS. - - Quelle galerie d'hommes extraordinaires nous montre M. Albert - Erlande! - - Ce récit, Å“uvre scrupuleusement historique, ne contient - pas de digressions sur la guerre, mais des faits, des - actes qui montrent des soldats. Et quelle galerie d'hommes - extraordinaires. Des types de vieux soldats de carrière comme - on n'en trouve plus qu'à la légion! Des figures inoubliables de - chefs! Et toutes ces aventures écrites en un style de sang et - de feu se développent dans une atmosphère de bonne humeur et - d'héroïsme unique. - - (_La Croix._) - - Récit plein de fougue et de passion, livre de soldat, pensé et - écrit par un soldat. - - (_L'Homme enchaîné._) - - L'auteur nous montre les légionnaires, hommes de tous les - mondes et de toutes les conditions, que l'esprit de corps, - l'ambiance et l'ascendant des officiers parviennent rapidement - à fondre pour en faire une force d'élite. - - (_L'Intransigeant._) - - C'est une belle Å“uvre, vécue, fougueuse, alerte et simple. - - (_Le Siècle._) - - En affirmant que cet ouvrage est un chef-d'Å“uvre, nous - exprimons l'avis de tous ceux qui l'ont déjà savouré. - - (_L'Illustré._) - - Comme toute épopée tient de la vie et du roman, le livre - d'Erlande exprime la vérité d'existence de son bataillon, - aussi puissant, plus soigné, plus délicat et peut-être plus - exact encore, dans sa tenue et sa retenue, que celui de Henri - Barbusse sur son escouade. - - ÉMILE ROUX-PARASSAC (_Le Feu._) - - On publie trop de «souvenirs» qui n'ont aucun intérêt pour ne - pas reconnaître la réelle valeur littéraire du texte vivant et - pittoresque de M. Albert Erlande. - - (_La Renaissance._) - - La simplicité, la vie, l'émotion aussi qui règnent dans tout - cet ouvrage, le rendent d'autant plus intéressant et l'on sait - gré à l'auteur d'avoir raconté seulement la vie des volontaires - et des vieux légionnaires qui les encadraient et de ne s'être - point laissé entraîner, comme tant d'autres, à disserter sur la - guerre ou sur des états d'âmes. - - F. P. (_Le Petit Havre._) - - -COMTE ALEXIS TOLSTOI - -LE LIEUTENANT DEMIANOF - -RÉCITS DE GUERRE 1914-1915 - -Traduction de SERGE PERSKY - - In-16 4 fr. 50 - - Ah! les beaux récits, nés sous les étoiles, écrits à la lueur - d'un pauvre foyer de soldat. - - ÉDOUARD HERRIOT. - - Ces beaux récits sont autant d'aventures de guerre vécues, - colorées, pittoresques, de forme originale et d'impression - vraiment neuve... - - (_L'Echo de Paris_). - - Ceux qui veulent pénétrer «l'âme russe» et saisir sur le vif - le caractère profondément patriotique de la révolution russe - liront avec intérêt: _Le Lieutenant Demianof_, la dernière - Å“uvre du comte Alexis Tolstoï, l'un des plus célèbres écrivains - de la jeune Russie. - - Cet admirable livre est magistralement traduit par M. S. Persky. - - GEORGES BATAULT. - - Ce que je n'ai pu montrer de ces récits du comte Alexis - Tolstoï, c'est la singulière et saisissante ambiance de mystère - dans laquelle ils se meuvent. - - PIERRE MILLE (_Le Temps_). - - Le comte Alexis Tolstoï a suivi les armées russes et a noté, - avec une grande puissance d'évocation, les impressions - ressenties parmi les soldats sous forme de nouvelles qui - égalent les meilleurs contes de guerre de Maupassant. - - (_Le Gaulois_). - - L'ouvrage est rempli de pages de vision nette et d'émotion - profonde, écrite en pleine action... - - (_Liberté du Sud-Ouest_). - - Ces récits, d'un intérêt puissant, sont l'Å“uvre d'un - observateur au coup d'Å“il prompt, à la notion rapide, qui - s'attache à nous initier à ce milieu si différent du nôtre et - nous ménage, à chaque pas, autant de poignantes sensations que - de piquantes surprises. - - LOUIS BRES (_Le Sémaphore de Marseille_). - - -JACQUES PIRENNE - -LES VAINQUEURS DE L'YSER - - Dessins de JAMES THIRIAR - Préfaces de ÉMILE VERHAEREN et ÉMILE VANDERVELDE - - In-16 4 fr. 50 - - Le soldat belge, tant Wallon que Flamand, semble relever d'une - psychologie purement occidentale. Il ne peut et ne pourra se - plier jamais, comme le soldat teuton et turc, à une discipline - inflexiblement servile et fataliste et asiatique. C'est ce que - ce livre que j'ai la joie de préfacer démontre sinon à chaque - page, du moins à chaque chapitre. - - 22 novembre 1916. ÉMILE VERHAEREN. - - Le volume de M. Jacques Pirenne est curieux à plus d'un titre; - il contient beaucoup de choses; c'est un témoignage direct, - des choses vues par un des acteurs du drame et consignées avec - la fraîcheur des impressions immédiates. Aussi devra-t-il être - gardé pour le témoignage précieux qu'il apporte concernant la - première année de la grande guerre actuelle et qu'on devra - consulter pour écrire l'histoire de la ruée sur Calais,--dont - l'Allemagne n'avait nullement prévu le désagréable et - mortifiant avortement dans les marécages de l'Yser. - - CHARLES MERKI (_Le Mercure de France._) - - De toutes les productions littéraires que fournit la guerre, le - volume de Pirenne se distingue par un constant souci d'étude - psychologique. - - MAURICE GAUCHEZ (_L'Opinion Wallonne._) - - M. Jacques Pirenne a entrepris de nous montrer le soldat belge - tel qu'il est, et il a fait Å“uvre pieuse. Ces hommes, jeunes et - vieux, qui combattent là -bas sur l'Yser, qui après la retraite - d'Anvers ont «tenu» contre la formidable armée allemande et - lui ont coupé la route vers Calais, sont des héros dignes - de la légende antique. Depuis trois années, loin des leurs, - demeurés dans les provinces occupées, ils défendent le dernier - lambeau du sol natal avec un courage qui n'a jamais fléchi, - une foi en la victoire qu'aucune déception n'a pu troubler. M. - J. Pirenne nous dit leurs misères et leurs joies en des pages - pittoresques, simples et touchantes. - - (_Annales politiques et littéraires._) - - L'ouvrage de M. Jacques Pirenne est certainement celui qui fait - le mieux connaître le soldat belge, sa vie quotidienne, en sa - réelle atmosphère, mêlée à des épisodes touchants, poignants ou - glorieux. - - (_L'Indépendance Belge._) - - Ce livre est un livre de bonne foi, constate Émile Vandervelde - qui en a écrit la deuxième préface. A ce titre-là et puis - aussi, à cause de son absence de toute recherche de grands mots - ou de grands effets, il restera comme un témoignage et comme un - document. - - F. P. (_Le Havre._) - - Patiemment rassemblées au cours de longs mois de campagne, les - notes se sont accumulées et ont fini par constituer un ensemble - où le texte et les dessins concourent à recréer l'atmosphère, - l'esprit, la vie même du front. Et c'est à ce point de vue que - les auteurs ont créé une Å“uvre vraiment originale et nouvelle. - - (_Journal de Genève._) - - -PIERRE MAC ORLAN - -LES POISSONS MORTS - -(LA LORRAINE. L'ARTOIS, VERDUN, LA SOMME) - - In-16 illustré par GUS BOFA 4 fr. 50 - - Ce volume, un des plus sincères de la littérature de guerre, - est une suite de récits très simples, qui dégagent une émotion - d'autant plus profonde qu'elle est exprimée au naturel. - - (_L'Intransigeant._) - - M. P. Mac Orlan sait voir, et peint simplement ce qu'il a - vu. En lisant son livre on est frappé de l'exactitude de ses - tableaux, de la vérité des conversations de soldats qu'il - rapporte. - - (_L'Opinion._) - - Ce livre d'un des jeunes maîtres, avant la guerre, de l'humour - français, est le carnet de route d'un soldat qui, même dans - les pires moments où la fatigue annihile jusqu'à la force de - penser, sait pourquoi il se bat. - - (_L'Illustration._) - - Je signale les _Poissons morts_ de Pierre Mac Orlan, un de nos - meilleurs auteurs gais, à qui sa note habituelle n'interdit pas - les impressions de guerre et qui sait les traduire avec une - émouvante sobriété. - - PAUL SOUDAY (_Le Temps._) - - Une vision aiguë, objective et pittoresque de l'ambiance, un - détachement parfait dans la plaisanterie et le sarcasme qui - donne à l'effet une ampleur singulière, le goût du bien-dire, - allant, souventes fois, jusqu'à l'afféterie, avec, sous tant de - grâces, de recherches, de précautions pour n'être point taxé - d'enthousiasme, une émotion vivante et chaleureuse, le _flebile - nescio quid_, l'accent pitoyable qui porte au cÅ“ur, tels sont - les attributs dont la bigarrure signale aux humanistes le - récent volume de M. Pierre Mac Orlan: _Les Poissons Morts_. - - LAURENT TAILHADE (_L'Å’uvre._) - - C'est un livre d'honnête homme. Saluons! Il est tragiquement - illustré par M. Gus Bofa, grand blessé de guerre, dont le - talent est probe et grand. - - (_Les Hommes du Jour._) - - Ce livre recèle des choses rares qui vous consolent et - rafraîchissent après la lecture de tant de banalités. - C'est un livre qu'il faut lire. Nous disons _lire_ et non - _parcourir_, car, dans ce dernier cas, on risquerait de ne - point goûter toutes les finesses, toute la saveur de cette - Å“uvre délicate jusqu'en ses crudités et qui, par son art, nous - donne des reflets saisissants et véridiques de la guerre de - 1914-1915-1916-1917-19... - - G. FABRI (_Revue du Front et le Souvenir._) - - Ce livre est une contribution curieuse et précieuse à la - psychologie du soldat de la très grande guerre. - - (_Le Nouvelliste_, Bordeaux.) - - Récits très émouvants, très pittoresques, d'un naturel - extraordinaire, racontés avec une verve amusante. - - (_L'Eclair_, Montpellier.) - - Je n'entreprendrai ni d'analyser, ni de résumer ce livre. La - besogne serait ingrate et le résultat ne pourrait à aucun point - de vue donner une idée de la vie, de la bonne et simple humeur - répandues dans cet ouvrage, écrit du meilleur des styles. - - FERNAND POLET (_Le Petit Havre._) - - -COMMANDANT ÉMILE VEDEL - -NOS MARINS A LA GUERRE SUR MER ET SUR TERRE - - Ouvrage honoré d'une Souscription du Ministère de la Marine - - In-16 4 fr. 50 - - Ce livre-là , outre qu'il est admirable, est le plus émouvant - qui ait été écrit sur nos marins _combattant à la mer_. - - PIERRE LOTI, de l'Académie Française (_Le Petit Parisien_). - - Lisez et faites lire ce livre. - - LÉON DAUDET (_L'Action française_). - - Technicien très informé, écrivain très expert et singulièrement - vivant, documenté aux meilleures sources, le commandant Vedel - nous permet littéralement d'assister à des événements ou à des - épisodes tout à fait caractéristiques... Cet ouvrage plaira à - tous. - - (_Le Moniteur de la Flotte_). - - Ce livre si documenté, si vivant, si vibrant de patriotisme. - - COMMANDANT VIDI (_La Croix_). - - Le récit, court, se précipite, entraîne le lecteur haletant - comme aux péripéties d'un drame qui se déroule sous ses yeux... - - LUCIEN DESCAVES. - - Ce livre retrace tous les haute faits, sur terre et sur mer, de - notre armée navale... La vente de l'ouvrage se fait au profit - des Å“uvres de mer. Et cette raison s'ajoute à son mérite pour - justifier le succès qu'il obtient. - - LIEUTENANT-COLONEL ROUSSET (_La Liberté_). - - Ces récits, émouvants et précis, rendent à notre armée de mer - l'hommage que mérite son esprit de devoir et de sacrifice... - - (_La Revue de Paris_). - - Le commandant Vedel passe en revue, avec un talent prestigieux - et une documentation hors ligne, tous les faits héroïques, tous - les drames où nos marins ont joué un rôle... - - (_Le Gaulois_). - - ... Pages d'une puissance dramatique extraordinaire... - - (_Havre-Eclair_). - - ... Livre poignant et superbe... - - (_Le Nouvelliste_, Bordeaux). - - Le lecteur est pris, en face de ces récits d'une vérité - terrible, d'un frisson d'émotion où l'angoisse se mêle à - l'admiration... - - DE BOUZOLS (_Express de Lyon_). - - Témoignage vécu, vivant, autorisé de ce qu'a fait notre marine - sur les différents théâtres où elle a déployé son activité... - - (_Le Populaire_, Nantes). - - -MARC HENRY - -AU PAYS DES MAITRES CHANTEURS - - Quelques aspects de l'Allemagne socialiste. -- Artistes, - monarques et censeurs. -- Femmes allemandes. -- Quelques formes - de la vie courante. -- Milieux juifs. -- Maîtres-chanteurs, - étudiants, officiers et agents de police. -- La foire aux - vanités. - - Grand in-8 avec hors-texte en couleurs 4 fr. 50 - -TROIS VILLES - -VIENNE--MUNICH--BERLIN - - In-16 4 fr. 50 - - C'est un livre exceptionnel parmi les livres publiés durant - cette guerre... Il a produit sur moi une impression profonde. - - J. ERNEST-CHARLES (_La Grande Revue_). - - ... Livre d'une documentation aussi riche et variée - qu'attrayante... - - (_Le Gaulois_). - - ... Les souvenirs d'Allemagne, de Marc Henry, agrémentés de - nombreuses et piquantes anecdotes, amuseront de nombreux - lecteurs... - - (_Le Temps_). - - ... M. Marc Henry a, mieux que personne, pu voir et juger - l'Allemagne d'avant la guerre... - - LAURENT TAILHADE (_L'Å’uvre_). - - ... Très curieux ouvrage abondamment observé... - - CHARLES MERKI (_Le Mercure de France_). - - ... L'auteur, qui a vécu longtemps à Berlin et à Munich, - connaît fort bien l'Allemagne; il a su voir au delà des façades - et son style, d'un réalisme savoureux, sait conserver une vie - étrange aux trouvailles de son observation impitoyable. - - (_La Revue de Paris_). - - ... Les anecdotes que nous conte Marc Henry, sous leur forme - nette, alerte, vibrante, ont souvent une portée politique ou - sociale très grande... - - (_Le Radical_). - - Ces deux livres sont pleins de mouvement, d'entrain, - d'anecdotes, d'évocations colorées... - - (_Journal de Genève_). - - -RENÉ PUAUX - -LE MENSONGE DU 3 AOUT 1914 - - Gr. in-8, illustré de 21 photographies, croquis et cartes - hors texte 5 fr. - - Bourré de documents, de plans, de croquis, d'autographes, de - pièces de conviction, le réquisitoire de M. René Puaux n'a - pas la prétention d'être complet ni définitif. Tel qu'il est, - il suffirait à faire condamner n'importe quel accusé devant - n'importe quel jury. - - (_L'Opinion_). - - _Le Mensonge du 3 août 1914_ met définitivement au jour - le mécanisme de l'agression allemande avec une minutie - passionnante de détails. - - (_L'Illustration_). - - On conserve une impression de stupeur quand on lit les - témoignages accumulés dans le _Mensonge du 3 août_. - - (_Le Mercure de France_). - - Ce livre constituera pour ceux qui écriront l'histoire du - conflit mondial une base d'études absolument sûre. - - (_Annales politiques et littéraires_). - - Voici, avec des témoignages accablants, des faits contrôlés, - le dossier de l'honnêteté française et de la préméditation - scélérate des Empires du Centre à l'origine du conflit actuel. - - (_L'Information_). - - C'est le premier travail historique sur les origines de la - guerre qui ait été établi sur des documents d'archives. - - (_La Revue de Paris_). - - _Le Mensonge du 3 août 1914_ soumet à une analyse serrée le - tissu d'impostures et d'infamies dont est formée la déclaration - de guerre allemande à la République française. - - (_Journal des Débats_). - - Après avoir lu cet ouvrage, tout homme éclairé et de bonne - foi conclura avec l'auteur que «c'est sur la base d'odieux - mensonges que la guerre a été déclarée». - - (_L'Action française_). - - On ne peut lire sans indignation les chapitres qui nous - montrent comment a été fabriquée la déclaration de guerre et - nous donnent une idée des mensonges qui ont été accumulés à - cette époque pour tromper l'opinion publique. - - (_La Réforme sociale_). - - _Le Mensonge du 3 août 1914_, dont la lecture est passionnante, - est le premier travail historique sur les origines de la guerre - qui ait été établie sur des documents jusqu'ici secrets des - archives du gouvernement français. - - (_L'Eclair de Montpellier_). - - «Qui a commencé? Cela s'établit par des faits simples, clairs, - vérifiables par tous. Vous en trouverez l'exposé dans le - _Mensonge du 3 août 1914_.» - - (_L'Eclair de Montpellier._) - - Le résultat de ce laborieux et consciencieux travail, - indispensable pour établir la responsabilité de la guerre - actuelle, est le suivant: toutes les allégations des bureaux de - la Wilhelmstrasse s'effondrent. - - (_Journal de Genève._) - - Ce livre apporte à l'histoire les témoignages nécessaires pour - asseoir son jugement. - - (_Le Bulletin des Armées de la République._) - - -MAURICE MURET - -L'ORGUEIL ALLEMAND - - In-16 4 fr. 50 - - Ouvrage couronné par l'Académie française. - -L'ÉVOLUTION BELLIQUEUSE DE GUILLAUME II - - In-16 4 fr. 50 - - Il faut saluer, chez M. Maurice Muret, le bon sens qui lui - suggère des appréciations plutôt historiques, et, j'entends, - par là , des évaluations positives, utiles... - - EDMOND BARTHELEMY (_Mercure de France_). - - Livres de combat, mais livres de vérité. Livres de - circonstance, dira Maurice Muret, mais livres d'histoire. - - J. ERNEST-CHARLES (_La Grande Revue_). - - Livre unique et sans exemple dans l'histoire universelle. - - JACQUES MORLAND (_L'Opinion_). - - Il faut lire _L'Évolution belliqueuse de Guillaume II_... C'est - une curieuse analyse du caractère du kaiser, et tous ceux qui - s'interrogent sur demain rechercheront avec M. Muret la courbe - d'évolution du «surhomme». - - (_Le Rappel_). - - Lisons attentivement les très curieux livres de l'érudit - Maurice Muret... Nous comprendrons mieux notre adversaire et - notre alliée; nous serons plus assurés de notre chance. - - PAUL ADAM (_L'Information_). - - ... Livre tout rempli de faits précis, écrit d'une plume - alerte, animé d'un véritable souffle d'éloquence... - - CH. BÉMONT (_Revue Historique_). - - Etude scrupuleuse et pénétrante du caractère, de la pensée et - de la politique de Guillaume II depuis son avènement jusqu'à - l'acte décisif qui engage sa responsabilité devant l'Histoire... - - A. L. (_La Revue_). - - Ouvrages de premier ordre, de ceux--si peu nombreux--qu'on - doit lire si on veut étudier la genèse d'un cataclysme sans - précédent dans l'histoire et pour établir les responsabilités - de l'Allemagne. - - JULES VÉRAN (_L'Eclair_, Montpellier). - - ... Å’uvres fortement étudiées, qui témoignent d'une lecture - énorme, d'une connaissance profonde du milieu... - - ED. ROSSIER (_Journal de Genève_). - - -JULES SAGERET - -LA GUERRE ET LE PROGRÈS - - In-16 4 fr. 50 - - Livre vraiment encyclopédique, où la biologie, l'ethnographie, - la politique et l'histoire s'entrelacent et s'appuient - réciproquement de la plus harmonieuse façon. Nous ne saurions - trop le recommander aux Français éclairés. Ils se sentiront, au - cours de cette lecture, souvent convaincus, toujours intéressés - et charmés, et quand ils l'auront terminée, ils auront - conscience d'un enrichissement de ce qu'ils nous permettront - d'appeler leur _ameublement cérébral_. - - Docteur LUC (_La Victoire._) - - Que la Grande Guerre devienne la victoire sur la guerre, - s'achève en guerre du Progrès, les chances de ce dénouement - existent; au total, elles ont augmenté. - - Le présent ouvrage, écrit pour peser cet espoir, le fortifiera. - - (_Revue internationale de Médecine et de Chirurgie._) - - En présence du déchaînement actuel de barbarie, n'y a-t-il pas - lieu de désespérer de l'humanité, de la juger inapte au progrès? - - Mais qu'est-ce que le progrès? - - C'est cette notion si confuse que l'auteur cherche à éclairer. - - (_Le Moniteur médical._) - - Dans ce livre si actuel et si remarquable, tant par l'abondance - de l'information que par la justesse du sens critique, M. Jules - Sageret vous fait faire le tour des connaissances humaines. - - PAUL SOUDAY. - - Pour être de philosophie scientifique, le livre de M. Jules - Sageret n'en est pas moins d'actualité brûlante, ce qui - explique les blancs dont l'a enrichi la censure. - - HENRI MAZEL (_Le Mercure de France._) - - Dans cet ouvrage foisonnent les remarques judicieuses, parfois - les pensées profondes. Qui l'aura lu devra abandonner bien - des idées toutes faites et reviser sur nombre de points ses - jugements. - - L. A. (_La Revue._) - - Livre riche en pensées. - - G. BONNET (_La France._) - - On trouvera dans ce livre de quoi réfléchir utilement. - - (_Paris-Midi._) - - Voici un ouvrage sérieux, qui exprime de fortes et solides - pensées. Le progrès! Quelle sera son évolution demain?... - Quelle est son action aujourd'hui? Quelle influence la guerre - exercera-t-elle dans la marche de l'humanité vers cet idéal? - Autant de graves problèmes que M. Jules Sageret étudie à la - lumière des données philosophiques dont nous poursuivons chaque - jour la solution. - - (LE POPULAIRE, Nantes.) - - - - -BIBLIOTHÈQUE MINIATURE - -Chaque volume (7 X 10 cm.) relié 2 fr. - - - 1. ALFRED DE MUSSET. _Les Nuits._ - 2. GÉRARD DE NERVAL. _Sylvie._ - 3. MOLIÈRE. _L'Avare._ - 4. MARCELINE DESBORDES-VALMORE. _Élégies._ - 5. BALZAC. _La Grenadière._ - 6. ALFRED DE MUSSET. _Un Caprice._ - 7. ANDRÉ CHÉNIER. _Idylles._ - 8. LA ROCHEFOUCAULT. _Maximes._ - 9. MARIVAUX. _Le jeu de l'amour et du hasard._ - 10. ALFRED DE VIGNY. _Les Destinées._ - 11. MAURICE DE GUÉRIN. _Le Centaure._ - 12. J. JOUBERT. _Pensées._ - 13. HENRI HEINE. _L'Intermezzo._ - 14. NAPOLÉON. _Pensées._ - 15. ALFRED DE VIGNY. _Laurette._ - 16. Mme DE BEAUMONT. _La Belle et la Bête._ - 17. ALFRED DE MUSSET. _Poésies._ - 18. OMAR KHAYYAM. _Les Rubà iyà t._ - 19. MARC AURÈLE. _Pensées._ - 20. ALFRED DE VIGNY. _Chatterton._ - 21. _Les larmes héroïques. Psaumes d'alleluia - recueillis par_ S. PALATAM - 22. PASCAL. _Pensées._ - 23. ÉPICURE. _Pensées._ - 24. AUGUSTE BRIZEUX. _Marie._ - 25. PASCAL. _Prières Et Méditations._ - 26. SHAKESPEARE. _Roméo et Juliette._ - 27. _Aucassin et Nicolette._ - 28. 29. 30. 31. 32. _Imitation de Jésus-Christ._ - 33. LA BRUYÈRE. _Caractères._ - 34. TH. BOTREL. _Chansons et Poésies._ - 35. H. DE RÉGNIER. _Odelettes._ - 36. VAUVENARGUES. _Réflexions et Maximes._ - 37. RONSARD. _Poésies._ - 38. _La Sagesse de_ LA FONTAINE. - 39. BAUDELAIRE. _Les Fleurs du Mal._ - 40. PLATON. _Pensées._ - 41. SPINOZA. _Pensées._ - 42. STENDHAL. _De l'Homme._ - - -Paraîtront incessamment: - - 43. CHATEAUBRIAND. _Paysages._ - 44. DÉMOCRITE. _Pensées._ - 45. ANATOLE FRANCE. _Pensées._ - 46. BAUDELAIRE. _Le Spleen de Paris._ - 47. ÉMILE VERHAEREN. _Poésies._ - 48. P.-J. PROUDHON. _Pensées._ - 49. FRANÇOIS BACON. _Pensées._ - 50. EDGAR POE. _Poèmes choisis._ - 51. DE BONALD. _Pensées._ - - - - -LIVRES DE COMBATTANTS ET DE TÉMOINS DE LA GRANDE GUERRE - -_Collection de Volumes in-16_: 4 fr. 50 - - - =Louis-Paul ALAUX.=--SOUVENIRS DE GUERRE D'UN SOUS-OFFICIER - ALLEMAND. - - =Raoul ALLIER.=--LES ALLEMANDS A SAINT-DIÉ. - - =Claude ANET.=--LA RÉVOLUTION RUSSE. A PÉTROGRAD ET AUX ARMÉES. - - =Luigi BARZINI.=--SCÈNES DE LA GRANDE GUERRE. - - EN BELGIQUE ET EN FRANCE. - - LA GUERRE MODERNE, SUR TERRE, DANS LES AIRS ET SOUS LES EAUX. - - =Georges BONNET.=--L'AME DU SOLDAT. - - =Victor BUCAILLE.=--LETTRES DE PRÊTRES AUX ARMÉES. - - =M. BUTTS.=--HÉROS! ÉPISODES DE LA GRANDE-GUERRE. - - =Léopold CHAUVEAU.=--DERRIÈRE LA BATAILLE (3 fr.) - - =Antoine DELECRAZ.=--PARIS PENDANT LA MOBILISATION. - - =Maurice DIDE.=--CEUX QUI COMBATTENT ET QUI MEURENT. - - =Albert ERLANDE.=--EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRANGÈRE. - - =Gabriel-Tristan FRANCONI.=--UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE. - - =F... (Hubert).=--LA GUERRE NAVALE. MER DU NORD. MERS LOINTAINES. - - =PAUL FIOLLE.=--LA MARSOUILLE. - - =Raymond JUBERT.=--VERDUN (Mars, Avril, Mai 1916). - - =Stéphane LAUZANNE.=--FEUILLES DE ROUTE D'UN MOBILISÉ. - - =Pierre MAC ORLAN.=--LES POISSONS MORTS. - - =Capitaine MARABINI.=--LES GARIBALDIENS DE L'ARGONNE. - - =Lord NORTHCLIFFE.=--A LA GUERRE. - - =Pierre PARAF.=--SOUS LA TERRE DE FRANCE. - - =PAUL PATTE.=--LE CRAN. - - =Lieutenant Jacques PÉRICARD.=--_Debout les Morts!_ - I. FACE A FACE. II. PAQUES ROUGES. - - CEUX DE VERDUN. - - =Jacques PIRENNE.=--LES VAINQUEURS DE L'YSER. - - =Jules POIRIER.=--REIMS (1er AOUT-31 DÉCEMBRE 1914). - - =Antoine REDIER.=--MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE. - - =Alexis TOLSTOI.=--LE LIEUTENANT DEMIANOF. - - =Capitaine TUFFRAU.=--CARNET D'UN COMBATTANT. - - =Robert VAUCHER.=--AVEC LES ARMÉES DE CADORNA. - - =Commandant Emile VEDEL.=--NOS MARINS A LA GUERRE. SUR MER - ET SUR TERRE. - - =Y...=--L'ODYSSÉE D'UN TRANSPORT TORPILLE. - - =Capitaine Z.=--L'ARMÉE DE LA GUERRE. - - L'ARMÉE DE 1917. - - -PAYOT & Cie, 106, Boul. Saint-Germain, PARIS - -Imp. E. Durand, 18, Rue Séguier, Paris - - * * * * * - -Corrections: - - Page 13: «ou» remplacé par «on» (on eût dit que ces douloureux - souvenirs). - Page 14: «obscure» remplacé par «obscur» (dans un couloir obscur). - Page 74: «déclanché» remplacé par «déclenché» (avait déclenché, - ce soir-là ). - Page 131: «nul» remplacé par «nulle» (et nulle épice compémentaire). - Page 142: «à à » remplacé par «à » (appartenait à Donquixotte). - Page 204: «contraire» remplacé par «contraires» (ces choses étant - contraires). - Page 231: «Monte-Christo» remplacé par «Monte-Cristo» (aux évasions - de Monte-Cristo). - Page 278: «impressoins» remplacé par «impressions» (les impressions - ressenties). - Page 280: «souvente» remplacé par «souventes» (allant, souventes - fois, jusqu'à l'afféterie). - Page 283: «réquisitiore» remplacé par «réquisitoire» (le réquisitoire - de M. René Puaux). - Page 285: «cheque» remplacé par «chaque» (dont nous poursuivons - chaque jour). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un tel de l'armée française, by -Gabriel Tristan Franconi - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE *** - -***** This file should be named 50447-0.txt or 50447-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/4/4/50447/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Un tel de l'armée française - -Author: Gabriel Tristan Franconi - -Release Date: November 13, 2015 [EBook #50447] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="noind sansrf"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p class="noind sansrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="cent cs20 sep2 sepb4"><i>Un tel de<br /> -l'armée française</i></div> - -<div class="npage screenonly"> - <div class="cent"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="Couverture" width="450" height="600" /> - </div> - <p class="cent cs6 sansrf">L'image de couverture et l'image ci-dessus ont été créées pour<br /> - cette édition électronique à partir de la couverture originale du livre.<br /> - Elles appartiennent au domaine public.</p> -</div> - -<div class="npage"> - <div class="cent cs16">GABRIEL-TRISTAN FRANCONI</div> - -<hr class="hr2" /> - -<h1><i>Un tel de<br /> -l'armée française</i></h1> - - <div style="width: 105px; margin: 2em auto 2em auto; text-align: center;"> - <img src="images/logo.jpg" alt="Logo" width="105" height="150" /> - </div> - - <div class="cent">PAYOT & C<sup>ie</sup>, PARIS<br /> - 106, <span class="cs6">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span></div> - -<hr class="hr1" /> - - <div class="cent">1918</div> - - <div class="cent cs6"><i>Tous droits réservés</i></div> -</div> - -<div class="npage" style="text-align: center;"> - <div class="cent">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation<br /> - réservés pour tous pays</div> - - <div class="sep1 cent"><i>Copyright 1918, by PAYOT & C<sup>ie</sup></i></div> -</div> - -<div class="npage cent spac"> -A MES AMIS, MORTS ET VIVANTS<br /> -DE L'ARMÉE FRANÇAISE<br /> -A ALBERT URWILLER<br /> -UN QUI N'EST PAS COMME LES AUTRES -</div> - -<h2 id="Page_9">UNE JEUNESSE</h2> - -<p>Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent -un profil à jamais orgueilleux et viril, Un Tel, -malgré les épuisements et les fièvres, garde le visage -de ses vingt ans. Il est la parfaite image d'une époque -inquiète, le souple sujet d'une race sportive et spirituelle.</p> - -<p>Né au cœur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux -dont l'âme affectionne la claire campagne, la lumière -mouvante des fleuves aux vertes rives, les lignes graves -et simples des châteaux, les parcs galants où rêve sur -de fuyantes terrasses le peuple immortel des statues; -Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques -insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne -ouvert, ivres de lectures folles, invoquant le décevant -mirage de la liberté.</p> - -<p>Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en -leur printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier, -pour finir dans le sang du peuple!</p> - -<p>Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder -en lui les échos attardés d'anciennes clameurs; il lui -monte aux lèvres l'amer parfum des vins troublants, -<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span> -qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées neuves où -fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie. -Mais, vienne un après-midi de tennis et de course, de -fortes heures où les muscles rivalisent d'adresse, alors -Un Tel, animal épris uniquement de vitesse et de joie, -rebondit sur le sol de France comme une balle légère.</p> - -<p>Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté.</p> - -<p>Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse -poésie de la neige, suivre d'un œil captivé le vol magique -des hirondelles et trouver au pain du ménage une -saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs parfaits, -lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un cœur -pur et l'enthousiasme fleuri de l'enfance?</p> - -<p>Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le -marin qui voit partir sur une eau tranquille l'esquif de -bois verni où tremble une voile courbe, Un Tel avait -été cela.</p> - -<p>Sa prime enfance fut une longue kermesse, une -pimpante théorie de fêtes naïves, de bonheurs frêles -comme des bateaux, et qui laissaient, eux aussi, sur -l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur -et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table -dressée sous d'aimables ombrages, le retour des bois -dans les parfums du soir. Il aima les défilés multicolores -du carnaval. Il suivit les chars ensoleillés, où -s'enivraient d'éphémères triomphes les reines des marchés. -Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges -le ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls -parés de crèches et d'étoiles, heures tendres des patronages, -<span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span> -douceur illuminée et musicale des vêpres, Un Tel -aspire encore leur encens délicat. Malgré l'indifférence -et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le faisait -jadis pleurer en écoutant le chœur des confrériennes.</p> - -<p>Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue -bruyante!</p> - -<p>La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru -des romances aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin -de participer à l'ivresse commune. Puis, le groupe harmonieux -se disjoignait. Certains, que le lyrisme assoiffait, -couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur -place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les -berçait encore. Un Tel, pour ajouter à la simplicité du -repas familial un peu de la splendeur printanière, achetait -une livre de fraises nouvelles.</p> - -<p>La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers -le sol dur, ainsi qu'une sainte en prières, elle semblait -porter un lourd fardeau. Femme du peuple qui ne saurait -être brisée par les chagrins et le labeur, elle pliait. -N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une -fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le -repas du soir. Sur le poêle bancal, où s'animait un feu -tremblant, la soupe bouillait, chère eau chaude aromatisée -qui réconforte, compagne quotidienne de ceux qui -n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du -soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul, -ranime et nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de -tambour, chassait le silence; la porte s'ouvrait, Un Tel -<span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span> -embrassait sa mère, il mettait une nappe blanche sur la -table, levait la flamme de la lampe, et voici que la -mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était, -soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses -jaillissaient de quelque invisible fontaine.</p> - -<p>Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la -journée; il avait quinze ans, une âme enthousiaste et -gamine, et il ignorait encore qu'il est souvent pénible -de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont la -petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante. -C'était l'heure de la causerie. La vieille mère contait -l'histoire de la famille.</p> - -<p>Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un -travailleur; tout jeune, il avait fait son tour de France. -Il repose dans la banlieue mélancolique, en un cimetière -peuplé d'érables rouges et d'ormes.</p> - -<p>Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. -Il allait, la musette au côté, travaillant de bourgade en -bourgade. Comme il avait belle prestance, les filles lui -souriaient. Parfois, fatigué de rôder à l'aventure, il -s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil -au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler -ses forces, il contemplait avec amour l'image de celle -qui devait être un jour sa femme.</p> - -<p>En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant -les terres labourées. Il revint à Paris, élever de solides -charpentes. Vinrent d'heureux jours, on se maria un -matin d'hiver; la noce s'en fut à Robinson, où les bosquets -déserts étaient couverts de neige.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span> -La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: -une fille naquit, jolie comme un enfant Jésus et qui -souriait dans son berceau. Elle avait cinq ans, quand, -un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital. La petite -n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les -jardins du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés -de guignols, de chevaux de bois et de balançoires. -Le père, l'année suivante, tomba d'un échafaudage.</p> - -<p>Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de -sa vie.</p> - -<p>Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux -dont nul roman héroïque ne saurait dire l'intime -et vivante beauté. Les routes assombries où son destin -l'avait mené lui semblaient s'élargir à l'horizon, comme -des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son -jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi -quand, desservant la table, il jetait au loin les miettes -dorées tombées sur la nappe, <ins id="cor_1" title="ou">on</ins> eût dit que ces douloureux -souvenirs s'envolaient avec elles.</p> - -<p>Un Tel est au physique un homme moderne, affectant -un américanisme voulu, sous lequel apparaît aisément -une fantaisie d'artiste. De sombres étoffes donnent -à son clair visage une lumière particulière. Il a le pas -rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'œil -vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, -Un Tel est un nerveux Apollon dont la silhouette complexe -dessine sur l'écran du monde une ombre de tendresse -et de brutalité.</p> - -<p>Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir -<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span> -d'impossibles joies, il désira d'étranges compagnes, dont une -chanteuse, qui fut son premier amour.</p> - -<p>Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains -sensuels. La musique animant les courbes de son corps, -elle apparaissait telle une voile marine qui, gonflée d'un -vent joyeux, se joue sur la mer lumineuse. L'électricité -lui faisait une étincelante parure, et le populaire acclamait -la volupté de ses gestes. Elle était le fruit tentant -et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des -simples s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre -à sa lèvre écarlate, imaginaient qu'elle avait la fraîcheur -de ces oranges de Jérusalem, où du sang coule sous -l'écorce d'or.</p> - -<p>Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la -chanteuse, eut en son cœur une illumination; il l'aima -pour le vice énervant de ses yeux. Elle était l'incarnation -de l'amour, la bacchante populaire, glorifiée par -la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au -bar tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit -à la sombre porte du concert; elle sortit, pauvrement -vêtue. Un Tel hésitait à la reconnaître; mais elle vint -le rejoindre, car elle avait compris qu'il l'aimait.</p> - -<p>Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses -du canal, où la lune se baignait parmi des cheminées -d'usines renversées. Ils arrivèrent sur une place déserte. -Farfale entraîna l'adolescent dans un couloir <ins id="cor_2" title="obscure">obscur</ins>, -dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et triste, -telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait -jamais vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse -<span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span> -était ouverte au vent nocturne. Le plafond avait -un large trou. Dans le toit croulant, flambait un triangle -d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente se mit à -tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du -jeune homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, -les désirs de l'adolescent s'envolèrent; subitement -se brisa le cercle de feu qui lui brûlait les tempes.</p> - -<p>Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait -du ciel, sentaient mourir en eux les orages de l'amour. -On eût dit, à les voir l'un près de l'autre, contemplant -les arcs-en-ciel évanouis de leur rêve, qu'un vent rapide -leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.</p> - -<p>Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux -que s'il avait connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint -embellir sa chambrette; il mit à son lit des draps frais, -il prit une taie d'oreiller qui sentait le foin coupé. A -l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé, -reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, -pour dormir après l'orage, choisit une branche fleurie -d'amandier.</p> - -<p>Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des -Orientales, des juives aux lourdes chevelures. Beautés -maladives, bijoux affinés et frêles, bêtes perfides ou -splendides, tendres prostituées; il mit au front de toutes -ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de -son désir et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit -qu'il lui fallait rechercher une femme dont les idées -et les sens auraient une parenté frémissante avec son -cœur et sa raison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span> -Tout homme a, de par le monde, une femme née -pour être sienne. Souvent cette amante prédestinée -meurt sans avoir rencontré celui qu'elle attendait. Un Tel -connut, dans une nature chaude et riche où la forêt et -la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne -qui devait embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. -Ce fut simple et fort, comme les jeux des plantes et -des eaux.</p> - -<h2 id="Page_17">LA FOIRE AUX IDÉES</h2> - -<p>La génération dont Un Tel est le type exact aima les -idées, comme des femmes. Elle erra, parmi les formules -sociales, à la recherche d'une impossible perfection, les -adoptant et les rejetant avec une égale ardeur. Mais, -parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle sut garder -un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le -grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement, -une élégance d'esprit lui permettant d'estimer, sans -excès, les formes nobles, les jolies couleurs et le verbe -aux inflexions savantes, qui sont la parure extérieure -des idées et leur réelle magnificence.</p> - -<p>Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent -Tailhade posait si joliment, au front du pauvre boulanger -Caserio, le laurier d'Harmodius. La naïveté de cette -confession, groupant pour de fraternelles agapes, sous -les ombrages d'un éternel été, les hommes les plus divers, -ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel. -Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où -les êtres, vivant sans la menace impérieuse du Code et -sous une royauté morale unique, se partageraient fraternellement -les richesses du monde.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span> -Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir -de boire tel estimable alcool; rechercher l'hygiène de la -vie en toute chose, abattre les monuments du passé, -mettre en commun les femmes et les jardins, sans pouvoir -revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un pont, -la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait -un régime d'ablutions incessantes, tel autre fou vous -enjoignait de contempler toute chose sous un angle géométrique. -Tout fidèle de la nouvelle religion s'érigeait -en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la vérité.</p> - -<p>Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie -stupide. Au reste, l'échec d'une colonie communiste où -des ouvriers, des professeurs et un vacher s'arrachèrent, -durant quelques semaines, les cheveux, sous l'œil irrité -de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait -de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir -de faire vivre en commun, sur un même plan social, -les diversités d'hommes.</p> - -<p>Certes, de curieuses figures, évoquant les premiers -siècles chrétiens, illustraient l'anarchie. Probes, fières, -charitables, elles honoraient le parti naissant. Mais, -combien leur action fut vaine, et de quel mépris le -troupeau les entoura. La foi, pour estimable qu'elle -puisse être, ne saurait vivifier des choses mortes. De -toutes les erreurs modernes, la plus étrange fut cette -perversité de l'idée qui fit admettre, comme vérités -intransigeantes et absolues, de pauvres petites rêveries -qu'avaient dédaigneusement rejetées nos pères.</p> - -<p>Les partis politiques et leurs bas intérêts ne séduisirent -<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span> -point Un Tel, dont la nature indépendante rêvait -de se dévouer et de combattre.</p> - -<p>Ayant dissipé les nuées qui l'entouraient, Un Tel -comprit aisément que les rues de son quartier, les fortifications -de Paris, les tonnelles riantes de la banlieue -lui tenaient autrement au cœur que les gens et les -choses de Valachie; il entrevit, image encore faible et -confuse, lumière sereine illuminant les conflits, les intérêts, -la vie et la mort, cette chose imprécise et vivante -qui s'impose à tout homme: la Patrie, société sinon -fraternelle, du moins policée, organisée, de ceux qui ont -des intérêts communs, l'amour du même sol, une communauté -de souvenirs et d'espoirs.</p> - -<p>Un Tel était poète. Il fréquentait les bouges où les -gueux bercent leurs misères; il buvait avec eux jusqu'à -ce que retentissent en ses tempes les saintes musiques -de l'ivresse. L'alcool fouettait ses nerfs; tel le -psaltérion, le poète, pour chanter, a besoin d'être battu -par des verges de fer.</p> - -<p>Marie, la servante obscure d'un bar de la rue de -Bièvre où s'enivrait Un Tel, accueillait avec calme cet -étrange client. Promenant sur les tables souillées un -torchon humide, elle allait, toute menue en ses loques -dérisoires, indifférente aux propos des buveurs. Campagnarde -qui échoua dans un bouge obscur de la Cité, -elle n'avait au monde qu'un désir: aimer son frère, -et ce pieux sentiment gagnait, à vivre parmi les tourments -et les rudes passions de la plèbe, une pureté particulière.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span> -La Bruyère, le frère de Marie, était un fort gaillard -à barbe orientale, dont la folie n'inquiétait aucunement -la servante. Elle gardait, sur une planche de la cuisine, -la modeste portion de bœuf bouilli et le verre de vin -qui sauraient apaiser la faim et la soif du malheureux, -au cas où son délire ne le persécuterait pas outre -mesure.</p> - -<p>Fou! Le gueux l'était. Il se croyait le maître des -forces mystérieuses qui règnent sur le monde, l'être -dont la sagesse dicte aux nations leur conduite. Il écrivait -aux empereurs. Musique guerrière, peinture pastorale, -poésie érotique, La Bruyère pratiqua tous les -arts, hors celui de raisonner justement.</p> - -<p>Sur la route aventureuse d'Un Tel, il joua le rôle -douloureux et sauveur de l'ilote dont il faut éviter le -sort misérable.</p> - -<p>Certes, Un Tel ne pratiqua pas la bohème navrante -de La Bruyère; il ne vécut pas, par amour du pittoresque, -dans une mansarde malodorante et glacée; il ne -chanta pas des romances sentimentales dans les cours, -mendiant ainsi les quelques sous nécessaires à sa vie -quotidienne. Il est vrai qu'il trouva dérisoire de vagabonder -à la recherche d'une maigre pitance et de joies -éphémères, alors qu'un labeur sans gloire, courageusement -accepté, permet à tout homme de se créer une -existence agréable, harmonieuse et simple. Néanmoins, -il aima cette recherche maladive de l'anormal et de -l'excessif, ce débraillé intellectuel qui régna dans les -cercles jeunes, bohème de l'idée autrement pernicieuse -<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span> -que la pauvre fantaisie des pantins de Murger.</p> - -<p>Un Tel sut réfréner son désir et ne plus vouloir que -des choses humaines.</p> - -<p>Il est vain de créer des architectures de principes, -qui n'ont aucune base réelle, et qui satisfont, uniquement, -l'orgueil de leur créateur.</p> - -<p>Un Tel sentit avec justesse qu'il importait avant tout -de faire jaillir la sensibilité profonde de son être, telle -une source pure cachée sous le feuillage des rythmes -et des couleurs. Il comprit que l'anarchisme des uns -et l'impérialisme des autres, que le classicisme ou le -romantisme, que tous les «ismes» modernes ne sont -que des voiles flottantes, ravissant à nos yeux la déesse -lumineuse, la superbe Isis, dont les hommes, inlassablement, -rêvent de connaître l'immatériel visage.</p> - -<h2 id="Page_22">ISMES ET CRATES</h2> - -<p>Les temps étaient défunts où le poète pouvait chanter:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse6">La gloire est une couronne</div> - <div class="verse6">Faite de roses et de lauriers.</div> -</div> - -<p>Un Tel eût aimé exprimer ses idées en quelques mots -concis et créer des œuvres peuplées d'idées claires. -Mais il connut la vanité d'un tel effort. Ecrire un drame -où l'on exalte l'héroïsme d'une vie simple, aux prises -avec les passions, et qui sait les dompter, faire une -gerbe étincelante et naïve de poèmes sont de pures -folies. Des sages dirent à Un Tel: «Inventez un isme, -découvrez un crate, tel est le secret de la réussite. -Créez un mot, enfoncez-le comme un clou d'or dans la -vieille boiserie littéraire.» Un Tel dédaigna le conseil -des sages. Il s'en fut chez un isolé des lettres, un des -maîtres dont l'art sobre, image de leur vie, l'enchantait.</p> - -<p>—Vous avez du courage d'écrire à notre époque. -Enfin, vous êtes jeune, il vous faudra beaucoup de -courage. Je ne veux pas vous désespérer; mais comment -peut-on écrire encore?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span> -Ayant dit, triste et grave en sa maison froide, le -maître reprit la plume un instant délaissée.</p> - -<p>Un Tel avait rêvé une poésie énergique et vivante. -Il lui apparaissait que la mission du poète était de faire -visiter aux hommes des jardins irréels et merveilleux: -d'héroïser la roulotte et le chemin, d'illuminer la vie -simple et pénible des travailleurs. Loin du bluff et du -snobisme des écoles, il voulait chanter, libre oiseau à -qui l'on ne peut rogner les ailes. Certes, les poètes -utilitaires, normaliens ivres de succès, fondateurs d'écoles, -surenchéristes forcenés, méprisaient Un Tel. Les esclaves -ont toujours détesté l'affranchi. Il ne voulut point -former une faction nouvelle; il refusa d'associer à son -art une politique arriviste et brutale. Ce fut un homme -libre.</p> - -<p>Un jeune versificateur insultait à Racine, qui, pour -le remplacer, faisait retentir entre les vieux murs de -l'Odéon la canonnade de Rivoli. Un sculpteur de génie -mourait de froid en son atelier, alors que la foule injuste -et stupide admirait Archipenko bâtissant des gnomes -affreux dans des plaques de tôle. Surpassant en renommée -les autres ismes, survenant après les naïfs primitifs, -les anges adorables de Boticelli, le rire et les chairs -de Jordaens, les arbres illuminés et rêveurs de Corot, -le cubisme régnait. Sous prétexte d'originalité, toutes -les folies se donnaient libre cours. Chacun désirait une -vogue et des succès immédiats. L'œuvre n'était rien, -et seule valait qu'on la considère la renommée que l'on -en tirait. Pauvre génération qui ne savait pas qu'un -<span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span> -artiste ignoré tailla dans un marbre immortel la victoire -de Samothrace.</p> - -<p>Un écrivain cultivé et qui n'ignorait pas que la plus -haute sagesse est encore de se bien connaître soi-même -avait alors émis sur ses confrères ce jugement sans -douceur: «L'homme de lettres est une charogne.» -L'avilissement de certaine jeunesse qui se croyait audacieuse -et se disait géniale, ses procédés réclamistes et -son insolente prétention feront la stupéfaction de nos -fils lorsque, pour notre honte, ils nous rechercheront -dans le dédale empuanti des revues littéraires.</p> - -<p>Toutes auraient pu, en admettant qu'elles fussent -courageuses, inscrire à leur fronton le dur verset du -chœur aristophanesque: «Il n'est pas facile de m'adoucir, -quand on ne parle pas dans mon sens.» Mais elles -n'avaient qu'une sorte d'intransigeance, la pire, celle -qui ne pardonne pas aux êtres d'être justes et bons.</p> - -<p>Invoquant la chimère au corps de biche, au buste -de femme, à la jambe de fauve, tous les poètes véhéments -en firent un animal domestique; ils l'asservirent -à leurs bas intérêts. Sans doute, férus de science, sinon -de belles-lettres, ils avaient appris que la chimère, outre -ses ailes qui la font traverser les mirages du monde, -est aussi le roi des harengs.</p> - -<p>En ces temps confus, les istes dévoraient les crates -et réciproquement. Il y avait grande liesse en la République -des lettres quand mourait de faim un poète. -L'union se faisait alors. Les rongeurs accouraient en -foule, brandissant leur plume vengeresse. Ils dansaient -<span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span> -autour du cadavre qui, pour eux, exhalait une fraîche -odeur d'imprimerie.</p> - -<p>Deubel s'était jeté dans la Marne, un soir de faim -et d'amertume, suicide inexplicable, puisque la veille -encore une mondaine avait fait à ce gueux l'honneur -de lui offrir une place de garde-chasse. Des histrions -sans âme triomphaient sur les scènes parisiennes; d'habiles -faiseurs encombraient les expositions d'art; des -poètes volontairement abscons accaparaient les éditeurs.</p> - -<p>La vieille boiserie littéraire allait craquer sous les -innombrables clous d'or que d'impatients arrivistes y -plantaient.</p> - -<p>Mais vint la guerre.</p> - -<h2 id="Page_26">LE MIRACLE DE LA MARNE</h2> - -<p>Ayant suspendu, par les pieds, les curés liégeois aux -cordes de leurs clochers, l'envahisseur descendait vers -Paris. Les villages brûlaient comme des meules. Parmi -le sifflement des obus et l'exode des populations affolées, -des petites gamines, indifférentes au tumulte -guerrier, poursuivaient devant elles de jeunes dindons -qui s'étaient enfuis de la ferme. Des vieux pêchaient -dans l'eau calme où se mirent les jolis moulins et, si -quelque obus troublait leur quiétude, ils s'en allaient un -peu plus loin exercer un art patient, sinon fructueux. -Enfants et vieillards, qui ne vouliez pas croire à la -guerre, qu'êtes-vous devenus?</p> - -<p>Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les -premières balles, la petite famille s'est enfuie. Une -vierge en pleurs fouette le cheval. La tête doucement -inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours qu'elle -eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore. -Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux -champêtres. L'âtre affectueux et les greniers ensoleillés -sont en cendres, la foudre dispersa les pierres du -foyer.</p> - -<p>Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de -<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span> -jadis, ce vagabondage inquiet des âges primitifs, où le -Barbare aveuglé brisait, rageusement, les œuvres humaines.</p> - -<p>Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées, -les enfants éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu -d'un combat; ils sont la frémissante proie que -poursuit un glaive ruisselant encore du sang de leurs -frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une -armée vaincue.</p> - -<p>Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels, -vicieux et maraudeurs. Ils gardent au cœur des tourments -innombrables les mœurs simples et douces de la -famille.</p> - -<p>C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais -adolescents qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces -bergers épiques qui suivent l'armée. On voit des pâtres -de treize ans, délaissés de leur troupeau fugitif, servir, -au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû -connaître encore que les enchantements. Leur souriante -ingénuité défie la mort. Ils ajoutent au tragique des -heures une jeunesse particulière, et la France guerrière, -malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce printemps -inattendu.</p> - -<p>Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange -courageux, dont la tombe discrète, exhaussée d'une -croix blanche que couronne un béret, fera dire plus -tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la -grande guerre étaient-ils si petits?»</p> - -<p>Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est -<span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span> -qu'il fallait, pour l'ennoblissement de l'histoire, à la -vilenie de l'envahisseur renversant les berceaux, qu'une -réponse fût faite par de jolis enfants. Ainsi s'explique -votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous.</p> - -<p>Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et -le berger resta seul avec ses moutons. Quand vinrent -les uhlans, le gosse intrépide suivit nos armées. C'est -le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire du feu à -l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat. -Un Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le cœur -de l'enfant, et nul verbe ailé n'a besoin d'entretenir au -cœur irrité d'Un Tel la sainte fureur et le juste courroux -qui rendent invincibles.</p> - -<p>Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises, -des demeures harmonieuses renaîtront des ruines, mais -Un Tel à jamais se remémorera, utile et grave leçon, -ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud et le -regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat.</p> - -<p>Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente, -entre leurs faibles murs battus par les marées humaines, -et qui virent revenir nos troupes, sanglantes et -victorieuses. Ceux-là, seuls peut-être, comprennent ce -que fut le miracle de la Marne.</p> - -<p>Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la -fermière subit l'envahisseur, avec la réserve hostile et -polie du paysan. Hoffmann, le cuisinier des officiers, -assis auprès d'elle, admire la salle familiale où flambe -l'âtre large.</p> - -<p>Pour ce rustre, la guerre est une manœuvre prolongée, -<span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span> -où la maraude est honorée et l'ivresse permise; la -France est un verdoyant polygone que l'on peut traverser -sans péril.</p> - -<p>Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé -se laisse éblouir par les miroitements alternés du balancier -de cuivre qui danse au cœur de la vieille horloge. -Si l'hôtesse était moins revêche, comme il ferait bon -vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles, -jadis taillées dans le cœur des grands arbres; qu'il -serait plaisant de s'enivrer en cette demeure émouvante, -qui sent bon la cire et les pommes.</p> - -<p>Voici huit jours que les Allemands sont là. Le maire -a dit au fermier:</p> - -<p>—L'heure est grave, la commune a besoin d'être -défendue par ses meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur -d'être otage.</p> - -<p>—Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux -bien être otage.</p> - -<p>Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards -armés, dont les yeux luisaient comme des baïonnettes, -il comprit soudain que certains honneurs ont de redoutables -revers et qu'il lui fallait, en prévision de jours -orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les -livres.</p> - -<p>Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la -salle de la mairie, compte les minutes, son épouse, -indifférente aux obus qui déchirent la soie lumineuse du -ciel, s'évertue à maintenir, en leur maison brutalement -envahie, l'ordre traditionnel des choses.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span> -Toutes les filles du village se sont enfuies dans la -forêt proche. Le mystérieux pavillon d'un garde-chasse -leur est un sûr asile, où elles attendront que la tempête -se soit apaisée.</p> - -<p>Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où -chantent les balles. Pourtant, une même espérance a -caressé l'âme de toutes ces hirondelles que la peur -groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti le retour -du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à -qui de belles amours futures sont promises, cueillant -de leurs mains brûlantes les fleurs blessées du soir, tendrement -évoquent en un rêve de sang et d'azur de lointains -fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le -mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où -rôde, parmi les eaux vives et les vents embaumés, le -cortège éblouissant des vierges françaises.</p> - -<p>La table est servie chez les fermiers. Hoffmann a -disposé symétriquement le couvert. Il a réquisitionné -une armée de bouteilles, bons vins pourpres, qui semblent -rougir plus encore d'être la proie de l'ennemi.</p> - -<p>Cependant que les officiers s'apprêtent à dévorer la -dernière oie de la basse-cour, la fermière, le front à la -vitre de la cuisine, a cru voir, décevant mirage, la -silhouette d'un cavalier français traversant les jardins.</p> - -<p>La voix impérative du commandant éclate:</p> - -<p>—Depuis quand buvons-nous deux vins différents -dans le même verre?</p> - -<p>Les grosses mains rouges du cuisinier s'emparent de -verres fins et sonores, aimable cadeau d'une aïeule fortunée, -<span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span> -qui ne servirent pas depuis la première communion -des filles.</p> - -<p>Le commandant vitupère:</p> - -<p>—Ces gueux cachent leur vin, leur or et leurs -filles. Nos troupes ont traversé la France, au pas de -parade; nous voici à quelques lieues de Paris, et nous -nous arrêtons. Depuis huit jours, un vil peuple nous -résiste.</p> - -<p>Tu peux vociférer, commandant, la vieille se rit de -tes menaces et de tes volontés; des ombres vengeresses -entourent la ferme, des cavaliers, l'épée haute, traversent -les avoines.</p> - -<p>Dans la fumée des cigares et des vins, les Allemands -virent à peine se lever le fer qui les abattit. -Durant que la tête aux yeux révulsés du commandant -roule dans les cendres du foyer, Un Tel, maigre, boueux -et ravi, formule cette oraison funèbre:</p> - -<p>—Il n'y aurait pas moyen de casser une croûte, la -petite mère?</p> - -<p>Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de -misères et de beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante -et parcimonieuse, de répondre:</p> - -<p>—Je vais vous donner toutes mes pommes; elles -commencent à pourrir.</p> - -<p>Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines -mains les ramures tombantes, les vierges apparaissent; -tandis que s'éloignent les vainqueurs, elles reviennent -au village.</p> - -<p>Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux -<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span> -beaux yeux qu'ils devinent jolis, mais dont ils ne posséderont -jamais les charmes émouvants, de jeunes hommes -meurent à la fleur de leurs ans ou acceptent les -pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la -bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard -de regret.</p> - -<p>Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la -France, vierges qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte -du Barbare sans espoir de vous retrouver: Marie aux -lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali à la -voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu -du dur combat, vous incarniez, pour le soldat de la -Marne, en votre joliesse désirable et frémissante, l'indépendance, -l'harmonie et la liberté.</p> - -<h2 id="Page_33">EN LIGNE</h2> - -<p>Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où -l'artillerie est cachée sont des buissons ardents. Il faut -monter en ligne. Dans le village en ruines, au faîte d'un -pan de mur, une plaque demeure, battue des vents: -«La mendicité est interdite dans le département.»</p> - -<p>C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, -retournée, éventrée par les explosions. Une avenue, -faite de troncs d'arbres, mène vers la ligne.</p> - -<p>Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser -sa forme et sa couleur.</p> - -<p>Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse -région de l'aventure. Son sac, où des lettres, des -vivres et du linge forment un ensemble compact et -moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades battent -ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son -fusil au fil téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant -de suivre l'ombre qui le précède, il trébuche et s'irrite.</p> - -<p>Des voix font passer des recommandations: «Attention -au fil. Faites passer qu'on ne suit pas. Faites passer: -Halte.» D'autres voix, surgies de la terre, demandent, -sourdes, inquiètes:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span> -—Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?</p> - -<p>L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.</p> - -<p>—Quel est l'imbécile qui est en tête?</p> - -<p>—On va trop vite!</p> - -<p>Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée -par la courroie du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante -et molle. Il lui faut repartir, car ceux qui le suivent -le renverseraient et lui passeraient sur le corps. -Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un -vertige écœurant à les parcourir.</p> - -<p>Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément -au poste qu'ils garderont. Les escouades descendantes -s'incrustent dans le mur, afin de laisser passer -la relève.</p> - -<p>Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque -de terre, entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, -fortin garni de grenades, sentinelle dont la vigilance -doit être absolue et qui garde la France. A deux ou -trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des -pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle -éclatant des dents blanches, attendent un lointain réveil. -Ces morts ont le visage de leur âme. Les nuits de vent -et de pluie, il faut aller s'étendre auprès de ces squelettes -et, sous leur protection, écouter la nuit afin de -pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait -de se glisser jusqu'à la tranchée.</p> - -<p>Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre -et du sang, la respiration haletante, s'étend sur le sol, -sa couverture repliée sur la tête, attendant le sommeil. -<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span> -Les fusées lumineuses se balancent dans l'espace, telles -les lampes suspendues d'un temple immense. Frappées -par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent -vers l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en -lui-même, en présence de la mort et de l'aventure, il -se sent une plus vive clairvoyance, une émotion accrue -par le tragique de la situation. Il se met à penser, afin -de mieux vivre les instants que le destin lui compte.</p> - -<p>La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, -pour soi-même, quelque réelle fraternité les combattants -puissent avoir entre eux.</p> - -<p>Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La -tranchée est un lieu de méditation. Les meilleurs soldats, -les plus dévoués, les plus braves, ceux dont la -vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands taciturnes.</p> - -<p>Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. -Chacun s'organise un coin particulier, où il pourra reposer -la tête sur le sac. Le soldat désire, avant tout, un -bien-être individuel que nul ne partagera, et il ne faudrait -pas voir de l'égoïsme dans ce besoin naturel d'isolement -et de propriété.</p> - -<p>Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; -l'eau y coule les jours de pluie, des claies pourries y -recouvrent le sol, les rats y foisonnent, mais on y goûte -un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade s'y groupe et -y joue d'interminables parties de manille, indifférente -aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du -bois mort sur le parapet, Un Tel aime allumer dans son -<span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span> -gourbi un feu généreux. La flamme claire, mouvante, -haute et bientôt recourbée, lui semble prendre les divers -aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et -ce lui est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse -occasion de se ressouvenir.</p> - -<p>Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la -tranchée. Tout le jour, ce seront de multiples corvées: -transport de bombes à ailettes, de gabions; la nuit prochaine, -il faudra veiller encore.</p> - -<p>Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, -animés de passions divines et surgis d'une antique épopée -sont donc les combattants de cette grande guerre? -Un Tel cherche des dieux, autour de lui, et ne voit que -des hommes.</p> - -<p>Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, -se reprochant mille méfaits, entre autres de -n'avoir rien à se reprocher. La guerre vint. La vie de -la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux adversaires. -Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide -cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, -ils apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme -qui les séparait se dissipa.</p> - -<p>Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. -Il était président effectif des «Joyeux Bigophonistes -du Marché des Trois-Vierges», président honoraire -de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants -Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de -l'Exposition Internationale d'Alimentation et de Chauffage -d'Ivry. Il était orgueilleux de son commerce et -<span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span> -naturellement enclin à favoriser les arts. La pire injure -à lui faire était de l'appeler épicier, comme si un honorable -commerçant en aliments et vins pouvait être à ce -point avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant -inférieur qui vend du suif et de la benzine.</p> - -<p>Donquixotte avait une culture générale assez étendue. -Il récitait, sans en rien omettre, la Déclaration des -Droits de l'Homme; il avait lu de nombreuses études -sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à travers -les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait -jadis, sur l'air de <i>Flotte, petit drapeau!</i> une marche de -la Mutualité, avec accompagnement de bigophone.</p> - -<p>Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au -plus heureux des négoces.</p> - -<p>Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de -Berlioz, la vieille demeure où naquit Musset; pourquoi -ne pas nous enorgueillir de la maison Donquixotte?</p> - -<p>L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le -niveau intellectuel de la foule et de faire mourir de -rage ses concurrents, mit au fronton de sa demeure un -tableau allégorique: <i>L'Alimentation ouvrant aux Arts -les portes de la Renommée</i>. L'Alimentation, reine parée -d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait -les Arts, lesquels étaient incarnés en la personne -d'un bohème guenilleux et maléfique. La vitrine s'ornait -encore d'une superbe pièce montée. Ce n'était plus une -pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la gélatine -et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des -<span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span> -colonnettes de saucisson soutenaient cet édifice qui, -pareil au temple de Salomon, demeurera célèbre par -son opulence.</p> - -<p>Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les -sots disaient de lui «N'est-il pas vendu à toutes les -réactions, avec son Sacré-Cœur en saindoux?» Niais ou -criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice gastronomique -un temple païen élevé à la gloire d'une force -sociale invincible: l'Alimentation. C'était une pièce -unique dans l'histoire de la civilisation. Donquixotte -avait décidé de ne l'entamer que le jour où il fiancerait -sa fille. En effet, cette pâtisserie était si parfaitement -épicée, si raisonnablement construite, que les plus -grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.</p> - -<p>Donquixotte était un homme d'ordre.</p> - -<p>Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement -révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la -section socialiste révolutionnaire internationale du quartier -Saint-Placide, il avait pour mission de suivre, jusqu'à -la dernière demeure, le corps des camarades décédés. -Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de -donner à son fils une éducation grave et forte, et afin -de pouvoir se rafraîchir au «Rendez-Vous des Parents», -pieusement il confiait à l'enfant le drapeau -dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.</p> - -<p>Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. -Ils se sont découvert des goûts semblables; ils se -sont aperçus que le même désir de vie heureuse et -simple les animait; ils ont compris que, pour réaliser -<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span> -leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant -tout, les villes et la terre nationales.</p> - -<p>La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, -bâtira un palais du peuple. Le soir, le peuple dînera -en chantant. Les fruits, les pâtisseries et les vins, artistement -groupés sur de vastes tables, appartiendront à -tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin. Aux -nuits parfumées où flamberont des lampions dans les -arbres, il fera doux de vivre parmi la joie naturelle des -choses. Heureuses, les voix se répercuteront, en fanfares, -dans les bois d'alentour. En ce nouvel âge d'or, -les hommes, joyeusement, travailleront en commun à -la prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la -table du peuple, étant donné qu'il apportera de savoureuses -provisions.</p> - -<p>Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère -de Donquixotte, il se retrouve en eux. Ne cachent-ils -pas, sous des masques grotesques, un visage d'homme?</p> - -<p>Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles -besognes, ils sont appelés, tous deux, à ôter leur masque -en présence de la mort errante. Mais le vent des obus -ne leur a pas encore arraché les défroques dont ils se -parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, -un paisible bourgeois; Citoillien est encore un -farouche révolutionnaire.</p> - -<p>Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, -avec sa fiancée, furent douces. Ils visitèrent le Louvre. -Dans les salles fraîches et spacieuses où vécurent les -rois, ils se crurent de grands seigneurs invités à la cour. -<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span> -Ils se regardèrent passer entre les glaces parallèles, et -cela les enivra que de contempler leurs images se reflétant -à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon -de Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, -la jeune fille avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut -charmant; dans les fossés du fort, des gamins chassaient -le lézard; les amoureux revinrent en bateau. Le fleuve -était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait un -long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.</p> - -<p>Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite -et facilement irritée.</p> - -<p>Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le -souci constant de diminuer auprès de la fille qui leur -naquit l'autorité sacrée du père, répétant avec une vigueur -toujours accrue cette formule lapidaire:</p> - -<p>—Ton père est un imbécile!</p> - -<p>Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une -femme du monde: châtelaine errante et nostalgique; -il rêva d'une de ces filles de vingt ans qui s'abandonnent -aux séducteurs, un jour inespéré, telles de pauvres -oiseaux blessés.</p> - -<p>Jamais il ne vit la femme qu'il aima.</p> - -<p>C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts -de la petite fée déposaient une bouteille à la porte. -Craignant fort son épouse, Donquixotte n'osait se lever -pour admirer la belle; mais le soir, voluptueusement, -il cachait un tendre mot au fond de la bouteille.</p> - -<p>Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge -comme une pomme d'api.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span> -Il lui écrivit:</p> - -<p>«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous -offrir un petit chalet de bois sculpté et de brique. Un -potager nous donnerait des légumes que nous mangerions -sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le -lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie -comme un bassin empli de poissons rouges. Vous me -feriez du gâteau de riz, agrémenté de rhum et de raisin -de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge, car -je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée. -Les amours des chevaliers, des reines et des pages -pâliraient devant les nôtres.»</p> - -<p>Elle lui répondit:</p> - -<p>«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je -pourrai vous rejoindre avec mes six enfants.»</p> - -<p>Citoillien avait eu des amours moins romanesques; -il les narrait simplement:</p> - -<p>—Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son -âme si je croyais à l'existence de Dieu) était une -femme de caractère. Partageant mes idées, mes peines -et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous -nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai -jamais aimé les curés, elle non plus). On fit un petit -festin chez un traiteur des environs; le vin était affreux, -mais j'avais un tel bonheur qu'il me semblait boire du -soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière -qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.</p> - -<p>Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, -le démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, -<span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span> -dirigeant avec sagesse les mouvements de son -cœur, avait une vie sentimentale ordonnée, tandis que -Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence, s'était -livré aux mille fantaisies de l'amour.</p> - -<p>Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte -a d'audace irraisonnée, autant Citoillien possède -de tranquille courage. Volontaire pour toutes les -missions périlleuses, heureux de ramper entre les fils -de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles. Citoillien -guette le retour de son camarade; sur le feu de la -cagna, il lui garde une soupe chaude; il préserve de -l'inondation la claie où le patrouilleur reposera; il défend -la musette de l'absent contre l'offensive des rats -affamés.</p> - -<p>Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses -formules de l'union sacrée, pratique la seule union -réelle, celle qui groupe, sous la mitraille, les hommes -désemparés, et par laquelle, fortifié, soutenu, réconforté, -le soldat parvient à protéger des vents la petite flamme -éperdue qui vit en lui.</p> - -<p>Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux -parois de la tranchée il s'assied. Une douceur progressive -et mélancolique attendrit son âme.</p> - -<p>La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des -papillons décoratifs se posent sur le cœur des chardons -pour y mourir, une auréole de feu illumine les plantes -et le trot d'un cheval retentit sous les feuillages.</p> - -<p>Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber -les arbustes. C'est un guerrier monté sur une maigre -<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span> -haridelle. Un Tel s'approche de ce héros, dont la lance -brisée flambe au clair de lune, et qu'il reconnaît pour -l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.</p> - -<p>Lentement, le chevalier lève la visière de son casque -et montre ses yeux où se mirent toutes les démences -héroïques de sa vie. Il est douloureusement beau. Un -Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il l'invite à -pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux -d'être l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des -routes, le grand errant dont l'ombre immense apparaît, -conquérante, sur tous les chemins de l'aventure.</p> - -<p>Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main -brûlante; il sort de son étrange somnolence et, penché -vers le trou d'ombre où vivent ses camarades, il entend -une voix menaçante, celle de Sancho Pança Citoillien, -invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet -enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades -avec le rab de pain.</p> - -<h2 id="Page_44">PATROUILLE</h2> - -<p>La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses -semblent rôder dans les fils de fer; peut-être -sont-ce des rats qui mènent ainsi, au cœur de l'ombre, -d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre les chairs et -meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est suspendu; -toute la nature subit une angoisse fiévreuse, -sorte de brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre -les combattants.</p> - -<p>Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner -parmi les ronces et les charognes, offrant une fois de -plus leur chair glacée à la flèche de feu qui, dans sa -course errante, les viendra frapper brutalement.</p> - -<p>Des voix confuses murmurent:</p> - -<p>—Une patrouille est sortie! Attention!</p> - -<p>Quelque imprudent brise des branches entre les lignes -ou fait cliqueter son arme. Les fusées jaillissent des -bouquets d'arbustes. Il faut que la terre où s'incruste la -patrouille errante ait le visage immobile d'un désert.</p> - -<p>Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés -devant elles; leur esprit est calme et rêveur, car elles -aperçoivent, malgré l'horreur et l'effroi qui les entourent, -au delà de la ligne ennemie, un miroir merveilleux -<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span> -leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes, -le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs -entendent les anciens violons au rythme énervant -desquels dansèrent leurs premières amours, parmi le -concert rageur des vents et les fusillades.</p> - -<p>La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la -fortune la protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule -de terre et de sacs de sable exhaussant un grand -arbre renversé.</p> - -<p>Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande -songe, elle aussi, aux soirs harmonieux où elle -jouait de la guitare dans les rues de Marbourg, sous -les fenêtres fleuries de la fille d'un grave privat-docent; -elle revoit les farandoles universitaires dans la ville -médiévale, les causeries printanières avec de joyeux -compagnons, autour des vastes chopes où la bière claire -brillait comme des escarboucles.</p> - -<p>Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe -aux pieds de la sentinelle; une gerbe d'or fuse et le -franc buveur de jadis, l'amant élégiaque dont le cœur -sait joindre à la douceur de Gœthe l'amertume de Henri -Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé -par la douleur, souffle comme un taureau dont le -poitrail fut ouvert par la courte épée de Bombita.</p> - -<p>Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les -lignes françaises.</p> - -<p>Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, -sans colère inutile, mathématiquement. La présence de -cette sentinelle, dans le petit poste avancé, nuisait à -<span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span> -la sûreté du bataillon. Il fallait, à tout prix, la supprimer; -ainsi elle ne tirerait plus sur les travailleurs, elle -ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. La -sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, -équipée comme celle qui vient d'être abattue et -pareillement vigilante, occupera le petit poste allemand; -qu'importe, une autre patrouille renversera l'audacieuse. -A l'aube, il serait vain de demander aux trois paysans -patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche -énergie. La sentinelle les empêchait de ramasser du -bois sur le parapet! Sans doute, il est des motifs plus -nobles et moins précis qu'ils ne se formulent pas, en -leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. Ils -ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur -courage obscur et par quels fils mystérieux leur acte -simple et brutal est relié à la prospérité et à la grandeur -de leur race. Ils n'ont cure de ces mots magiques -par lesquels on pourrait louer leur vaillance. Une force -instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement -qui les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de -leur exploit les apeure.</p> - -<p>Une mission devait être remplie, pour l'honneur de -leur escouade, la gloire de leur compagnie et la fière -renommée du bataillon: elle le fut correctement. Retrouvant -le gourbi fangeux où ils purent reposer, les -patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire -inutile, dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe -vînt leur offrir une gamelle d'eau tiède où nageaient -d'étranges légumes.</p> - -<h2 id="Page_47">GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE</h2> - -<p>Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, -unanimement appelé «le Rempart de Calonne», en -glorieux témoignage de l'héroïsme particulier avec lequel -il défendit la tranchée de Calonne, un jour où -les vagues d'assaut menaçaient Verdun.</p> - -<p>L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya -sur la Marne, l'Yser et la Meuse, enchantera les enfants -si, plus tard, un enlumineur fait apparaître au centre -des explosions, tel il fut, couronné d'un passe-montagne -troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne -patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina -la plume d'or de Moréas, l'affable séducteur aux -dents éblouissantes, à l'œil conquérant, une manière de -conquistador en guenilles.</p> - -<p>Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs -de popote. Il sait dorer un rôti, épicer une sauce et -charmer la plus revêche des commères. Après un copieux -repas, il estime fort narrer, avec une voix chaude, -de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses -récits ne laissent pas que de ressembler aux contes -galants de la Renaissance italienne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span> -Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à -dresser une tente, à découvrir du bois et de l'eau dans -le désert. Il se fit craindre et chérir d'un peuple de -nègres qu'il battait sans remords. Il eut les fièvres. On -l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque -légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, -mais vivant.</p> - -<p>Quand il revint en France, abandonnant les rudes -compagnons de la légion, il se sentit amoindri, diminué, -comme si le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer -ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi de vastes -espaces.</p> - -<p>Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de -ses voyages, l'art de convaincre les hommes, ne redoutant -pas les fatigues et les incertitudes d'une vie errante, -Gustave fit mille métiers. Il fut placier en dentelles, -coulissier; il représenta divers parfums aux noms orientaux. -Certes, ces industries lui furent prospères; mais -il triompha particulièrement dans la faïencerie, où son -génie sut produire et répandre avec succès un article -commun: le vase de nuit.</p> - -<p>Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, -pour son incessant besoin d'agir, un emploi illimité. -Ses capacités somnolentes d'aventurier, ses qualités de -chef de bande, allaient enfin se donner libre cours.</p> - -<p>Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui -valurent l'admiration des proches, il ne tire nul orgueil, -mais il s'honore de certaines chasses à l'escargot qu'il -fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, tandis que -<span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span> -nos canons lourds bombardaient les forts avancés de -Metz. Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots -ayant dégorgé dans le gros sel, Gustave les savourait, -aromatisés d'herbes et frits en du lard rance, au -seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière du crépuscule. -Les mouches le persécutaient, ainsi que la -vague odeur d'une proche charogne. Ayant cueilli de -mignonnes fraises sauvages, le Polonais reposait, pareil -au Sybarite que lassa l'abus des viandes et des vins.</p> - -<p>Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, -Gustave fit des crêpes. La farine vint de l'arrière, les -œufs furent découverts en de modestes fermes que les -obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, rude -comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient -sur le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. -Gustave, maître-coq orgueilleux et réjoui, joignait -à l'art souverain de faire sauter la crêpe une manière -rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.</p> - -<p>Ses exploits ont un succès égal à ses mœurs aimables. -Mais son joyeux caractère et la fantaisie de sa vie semblent -faire oublier sa valeur. Certes, on le sait brave -et, confusément, les anciens du bataillon se souviennent -d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur -le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt -traîtresse, invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint -à retourner vers ses lignes.</p> - -<p>La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave -aimera, plus tard, en des jours de paix et de tendresse, -auprès d'un feu chanteur, ne saura deviner quel -<span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span> -héroïsme veille au cœur de son amant; lui-même oubliera -l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le -fit pareil à ces figures irréelles des naïves légendes: -hercules plongeant un fer vainqueur dans les flancs -irrités d'un terrible dragon.</p> - -<p>Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs -farouches et les paysans de la section ont nommé le -«Rempart de Calonne», affectionnant son courage et -peut-être chérissant plus encore son amitié pour les -ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe -qui le poursuit au poker.</p> - -<h2 id="Page_51">LULUSSE DE CHARONNE</h2> - -<p>Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, -noir de suie, Lulusse de Charonne, une grillade frottée -d'oignon en main, disserte sur la haute stratégie de nos -états-majors. Il redit les mille lieux communs chers à -la foule ignorante, mais avec une telle verve que les -idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en -semblent transfigurées. Il est le truchement entre le -civil et le militaire. Sociable à l'excès, confiant et protecteur, -il faut le voir, à l'arrière, faisant les honneurs -du cantonnement aux ribaudes errantes dont la fantaisie -misérable est liée au destin des armées.</p> - -<p>Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès -l'enfance, connut des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans -une phalange déguenillée qui se livrait à la guerre des -rues et bientôt il excella à couvrir de grossières injures -les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent de l'invective, -grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put -faire respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, -des rôtis incendiés et des bouillons saumâtres dont -il remplit, au cours de la campagne, les gasters épouvantés -de ses camarades.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span> -Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes -autres acrobaties, d'un naturel batailleur et sportif, le -cuisinier acquit rapidement sur la troupe l'autorité nécessaire.</p> - -<p>Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait -au repos, Lulusse claironnait le plus bref, le plus -militaire et le moins écouté des commandements:</p> - -<p>—Aux pommes!</p> - -<p>Multipliant les conseils, il suivait d'un œil hautain -l'épluchage des tubercules:</p> - -<p>—Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!</p> - -<p>Souventes fois, la besogne étant accomplie à la -diable, il ajoutait:</p> - -<p>—Quel sale travail vous faites! On dirait que vous -les épluchez par le milieu.</p> - -<p>Certains jours, la menace à la bouche, l'œil courroucé, -Lulusse traversait le cantonnement, sous la pluie, -à la recherche d'invisibles éplucheurs. Tragique, il -ouvrait la porte des estaminets et, pareil au jeune -Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, -oublieux de ses premiers devoirs, d'une voix où la -menace et le reproche étaient sourdement alternés, il -certifiait, en appelant à la justice immanente qui toujours -poursuivit le coupable:</p> - -<p>—Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous -mangerez de la m...</p> - -<p>Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante -et fumeuse, aime à narrer des histoires de Charonne, -<span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span> -légendes de la misère où des héros rabougris et -crapuleux prennent une allure chevaleresque.</p> - -<p>—Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas -plus haut qu'une vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». -Quel type! Costeau et bon garçon, la crème -des associés. Si on lui cherchait des raisons, il allait -droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi -de là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait -l'importun. Après, d'un coup de tête en pleine -poitrine, il l'envoyait rouler dans le ruisseau. En une -minute, l'autre était mort. C'était sentimental!</p> - -<p>Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, -tout ce qui se distingue des choses coutumières en horreur -ou joliesse, l'excessif et l'inattendu sont des choses -sentimentales. Il est, lui-même, selon la formule, un -grand sentimental.</p> - -<p>Ce bourreau des cœurs aime une brune, au peigne -d'écaille planté dans la chevelure comme un poignard: -Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à ses heures -perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis -de paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la -voir traverser d'un pas rythmique la rue embaumée -d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, tant ils -avaient d'allégresse et de légèreté.</p> - -<p>Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, -apprit un jour à la troupe assemblée autour -de la cuisine que Lulusse avait été détrôné dans le -cœur de Berthe par le subtil et redoutable «Cuirassier». -Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus -<span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span> -orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se -vit interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en -termes irrespectueux.</p> - -<p>—Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?</p> - -<p>—Tu parles, si c'est sentimental!</p> - -<p>—Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies -juments!</p> - -<p>Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient -dans le cœur méprisé de Lulusse.</p> - -<p>Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, -le cuisinier dédaigna de se venger. Il continua de -préparer, avec un art toujours plus affiné, l'éternel rata -dont la compagnie était quotidiennement gavée. Pleurant -secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur -qui entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil -dont il parfumait ses sauces.</p> - -<p>Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de -mettre fin à l'ironie des camarades, et pour que fût -affirmée la supériorité du mâle en cette aventure:</p> - -<p>—Berthe, à ma première permission, je lui planterai -mon couteau de cuisine dans le ventre.</p> - -<p>Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant -oublier la grâce de l'une pour les yeux charmeurs de -l'autre.</p> - -<p>Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses -réserves de chocolat avec les émigrés qu'attire sa cuisine -odorante. Il donne également son cœur à toutes -les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le parfum -<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span> -de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses -bons mots amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon -que, sous les plus violents bombardements, le -cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas moins brûler -les sauces.</p> - -<p>Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en -dépit de son antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. -Charonne, n'est-ce pas la patrie, avec toute sa vie chatoyante -et mouvementée? Il n'est au monde d'aussi -joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre -sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses -de fleurs parent les rues de leurs prestigieux -éventaires, on se croirait dans un paradis sentimental -et pavoisé.</p> - -<p>Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent -paisibles à jamais les carrefours heureux de son -enfance. Il n'a pas sollicité d'être cuisinier, il le fut. -C'est avec une pareille indifférence qu'il accueillerait -son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile -invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile -que de faire éplucher des pommes de terre à une -compagnie d'infanterie.</p> - -<h2 id="Page_56">BICHROMATE<br /> -OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE</h2> - -<p>Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un -Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse -le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis -des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire -de France sur les bancs vernis de l'école communale. -Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés -mystérieusement par une même voix intérieure à des -destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel -était poète, Bichromate était mécanicien.</p> - -<p>Suivre la courbe des choses, admirer la transparence -des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante -et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé -inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier -du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre -des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent -et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à -l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et -formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.</p> - -<p>Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair -<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span> -de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps -frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.</p> - -<p>Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite -et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage, -Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit -une forge de modeste calibre qu'il alluma pour -l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour -tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage -de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de -clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan -polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient -sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la -maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses -de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait -en une sorte de steamer. Parti à la découverte -d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire -Bichromate était-il l'indomptable argonaute?</p> - -<p>Parfois, pour les travaux importants, il prenait un -aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans -âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et -porte ouverte, le manœuvre battant les fers rouges sur -le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, -qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, -pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il -faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation -d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de -se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, -malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, -<span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span> -forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut -vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière -première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.</p> - -<p>Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de -vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières, -secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir -des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge, -irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des -pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile -d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa -aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.</p> - -<p>Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait -terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, -admiré des commères, acclamé des gamins, dans -une apothéose de grondements et de poussières d'or, -suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés -de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre -et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.</p> - -<p>Un matin de printemps où le soleil embellissait les -femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient -être les plus beaux d'entre les jardins du monde, -Bichromate essaya sa motocyclette.</p> - -<p>La machine froide et compliquée avait désormais des -ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le -pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du -carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la -porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'œuvre -qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de -<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span> -sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères -de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.</p> - -<p>Les commères se groupaient au seuil des antiques -maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous, -on eût dit un jour de fête.</p> - -<p>La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans -le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait -reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine -élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante -que nul obstacle humain ne saurait vaincre.</p> - -<p>Il triomphait.</p> - -<p>Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. -La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et -remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute -une jeunesse.</p> - -<p>C'est vers cette époque que le jeune artisan connut -la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient -inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il -eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y -oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait -d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle -écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, -en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas -que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait -qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son -courage.</p> - -<p>De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son -admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une -pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables, -<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span> -Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui -jadis avait été la maîtresse de son père.</p> - -<p>La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita -les chers outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. -La guerre vint terminer cet amour sordide.</p> - -<p>Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de -bricoler. Il fit des anneaux en aluminium et dut bientôt -lutter contre une vile concurrence. En effet, les gens -de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues qui -n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.</p> - -<p>Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles -et de croix byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, -surchargés d'acanthes; d'autres s'enroulèrent -autour des doigts ainsi que des serpents. Bichromate -poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer de tons -barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et -ce fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa -le découpage des jugulaires, cette mode orna de lauriers -entrelacés tous les képis de l'infanterie française. Il -arriva que ce soldat eut même l'occasion de se battre.</p> - -<p>Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, -peuplé de fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.</p> - -<p>Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et -charmants dont les soldats, en témoignage du bonheur -qu'ils ont de se retrouver, fleurissent leur viril langage,</p> - -<p>—Tiens, c'est toi!</p> - -<p>—Oui, c'est moi!... Et toi?</p> - -<p>—C'est moi!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span> -Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:</p> - -<p>—Ah! c'te vieille vache!</p> - -<p>Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la -Marne, de la retraite, de ces temps où le doute régnait -au cœur du soldat. Il évoqua les routes mauvaises, le -vent des nuits froides, les patrouilles incertaines et tragiques.</p> - -<p>Bichromate répondit:</p> - -<p>—Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon -père fut enterré, il y a quelques années, à Montparnasse; -crois-tu qu'après la guerre je pourrai revendre -le caveau à une famille honnête, habitant le quartier et -qui désirerait une tombe pas trop éloignée?</p> - -<p>Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place -en l'esprit de son compagnon; il ne comprit pas les raisons -mystérieuses qui pouvaient motiver, dès la paix -revenue, un aussi vif besoin d'argent.</p> - -<p>Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:</p> - -<p>—Quand je serai redevenu civil, il me faudra de -l'argent pour finir ma motocyclette.</p> - -<h2 id="Page_62">LE VIEUX</h2> - -<p>La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe -et dur comme un métal, le geste bref et concis, le -vieux visite la tranchée.</p> - -<p>C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur -redouble d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement -au créneau, car le vieux exige une tranchée propre, -imprenable. On ne pourrait, au reste, l'abuser sur le -travail accompli au cours de la nuit précédente. Il sait -l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre -surélèvent le parapet. Il impose à ses hommes un labeur -constant, des veilles épuisantes. Jamais il ne pardonna -la faiblesse ou l'erreur d'un subordonné, mais -tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement aimé -de tous, car il représente le chef.</p> - -<p>Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et -clairvoyante, cette infaillible décision, sans lesquels une -foule en armes serait vouée, quel que soit son courage, à -la défaite certaine.</p> - -<p>Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine -littérature, voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration -qu'il ressent en présence d'un tel chef, dit de -lui:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span> -—Le vieux, il est vache, mais c'est un as!</p> - -<p>Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, -recherchant une route perdue.</p> - -<p>Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, -ayant scrupuleusement envisagé toutes les nécessités -du combat, sans rien livrer au hasard. Etant donné -le grave problème que l'attaque impose à ses troupes, -il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante -manière de le résoudre.</p> - -<p>On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, -le devancer dans la tourmente, le dissimuler au -flanc d'une longue colline, le lancer enfin sur la butte -qu'il fallait arracher à l'adversaire. Aucune émotion -particulière n'animait ses traits, il ne ressentait aucune -colère, il n'avait pas cette irritation que donne le danger. -Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, -il était une statue émouvante de la volonté.</p> - -<p>Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux -survivant d'une journée triomphante, le vieux était le -sauveur à qui l'on pardonne sa tyrannie parce qu'il sut -être exigeant et sévère envers lui-même alors que la -mort frôlait son visage.</p> - -<p>Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché -par les mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes -qu'un hasard généreux avait épargnés et lui tint -ce discours:</p> - -<p>—Mes amis, je voulais vous dire que vous vous -étiez bien conduits! Merci! Il en fut de même partout -où le 5<sup>e</sup> bataillon s'est battu. Ayez l'orgueil de ce que -<span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span> -vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos enfants: -«J'étais à Tahure!»</p> - -<p>«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades -morts au champ d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup -à l'appel. Ils vivront dans nos cœurs. Leurs familles -doivent être fières d'eux comme je le suis de vous -tous!</p> - -<p>«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes -battus. Je vous ai dit de ne pas vous reposer encore. -Il fallait terrasser, vous avez terrassé; j'ai reçu les félicitations -d'un inspecteur du génie pour les travaux exécutés -par le bataillon sur les positions conquises: elles -vous reviennent.</p> - -<p>«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent -des abris sûrs, une bonne tranchée. Je sais que tous -les régiments ne comprennent pas ainsi leur devoir. -Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo! -Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable -de lui succéder.»</p> - -<p>«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous -nous battrons à nouveau, nous terrasserons encore; je -sais que je puis compter sur vous. Ce fut une terrible -lutte. Les anciens, et ils sont peu nombreux maintenant, -ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, se souviennent -de toutes nos misères, de tous nos efforts. -Partout où la France avait besoin de ses enfants, vous -avez répondu: «Présents!» Vivants souvenirs: Vitry-le-François, -où le régiment culbuta les armées du Kronprinz; -l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les -<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span> -bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, -nous avons maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, -où les grenadiers du 5<sup>e</sup> bataillon ont fait trembler -de terreur le 22<sup>e</sup> poméranien; Tahure, enfin, dont vous -êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si -courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer -combien j'étais fier de vous. Tahure, c'est le plus beau -jour de ma vie! Je vous dois tout cela; une fois encore, -merci!</p> - -<p>«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous -avez droit à un repos mérité. Il y a longtemps que vous -n'avez pas eu l'occasion de revenir à l'arrière. Vous -êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude du vin, ni la -résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres -suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme -saoul dans les rues. C'est dégradant, et le soldat français -ne peut se montrer dans un pareil état. Si l'un de -vos camarades fait du scandale, que je n'en sache rien, -ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son -cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai -pas à revenir sur ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»</p> - -<p>Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux -vit mourir au début de la campagne ses deux fils, jeunes -officiers enthousiastes. Il apprit ensuite la mort de sa -femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il marche, -songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans -un rêve mathématique de victoire, chargé du poids invisible -de son chagrin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span> -Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La -brusquerie du commandant le charme, car elle laisse -deviner, sous une rude écorce, un cœur facilement ému, -où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports sont -distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir -du jour où le vieux daigna lui parler.</p> - -<p>Dans un petit village champenois, heureux de se -retrouver lavé, peigné, rafraîchi, Un Tel rôdait, quand -le vieux, accompagné du colonel, l'interpella.</p> - -<p>Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en -ces termes élogieux:</p> - -<p>—Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué -récemment. Un de mes meilleurs soldats. Je -tenais à vous signaler sa belle conduite. Un Tel, boutonnez -votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé -dans mon bataillon!</p> - -<p>Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux -mots qui résument la vie du vieux, et celle de tout soldat: -valeur et discipline.</p> - -<h2 id="Page_67">CEUX DE L'ARRIÈRE</h2> - -<p>Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, -sont de trépidantes artères où afflue la vie française. -On y voit des parcs d'artillerie, des abattoirs ruisselants -de sang et d'eau, des centres de ravitaillement -où la judicieuse répartition du sucre et du café se complique -de paperasseries savantes.</p> - -<p>Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière -un formidable commerce. Les autobus, chargés de -viande abattue, ronflent sourdement. Les fourgons, les -fourragères, les caissons groupés symétriquement sur -les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de -foin et d'obus.</p> - -<p>Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, -et cette ruche immense, aux mouvements ordonnés -comme ceux d'une belle machine, travaille avec la joie -consciente de fortifier le front.</p> - -<p>Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un -métal aussi pur que l'homme des tranchées, modestes -artisans de l'œuvre nationale, collaborateurs indispensables -de l'effort français, ils n'en font pas moins un -dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois -l'occasion de se montrer courageux.</p> - -<p>Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des -<span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span> -Chartes, conservateur d'une intéressante bibliothèque -picarde, ayant dormi d'un lourd sommeil, non sans -avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie chante -encore en son cœur de serre-frein au train des équipages, -une certaine aube s'éveilla, brusquement, dans -une grange où bêlait un peuple de brebis.</p> - -<p>Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène -vers le champ de ravitaillement les boîtes de potage -salé dont se substantent les soldats.</p> - -<p>—Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il -pas que le travail modeste des faibles seconde habilement -l'éclatante bravoure des forts? M. Toulemonde -ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de -l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de -troupeaux, de convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui -acceptent le sacrifice d'un effort obscur, afin que rien -ne manque aux légions armées qui les défendent.</p> - -<p>Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il -entendit un bruit étrange. Surgi du mystère de la nuit, -couvert de paille et de boue, un homme se dressait, -soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui -contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de -son entourage. C'était un Allemand.</p> - -<p>Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés -au sommeil était désormais prisonnier?</p> - -<p>Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne -et rassérénante chanta:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse6">Le pays des fruits d'or</div> - <div class="verse6">Et des roses vermeilles.</div> -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span> -Nul doute, on était toujours en terre française, et ce -chant attestait la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus -matinal.</p> - -<p>Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires -dont la perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, -le Français s'assura de la personne ahurie de -son adversaire.</p> - -<p>Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus -tard, le cavalier Courtejambe, grave bibliothécaire revenu -aux poussières de ses livres, contera aux enfants -éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit d'un très -authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en -arrière de nos lignes.</p> - -<p>Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué -pour les combats, préféra brouetter des boîtes de potage -que de se perdre et de perdre la France en des discussions -byzantines alors que le Barbare éventrait nos -portes du Nord.</p> - -<p>En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui -aura l'honneur de se battre, toute chose ayant actuellement -sa juste place, il est bien que chaque veilleur -posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un auxiliaire -dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.</p> - -<p>Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant -où fleurit l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes -y jouent avec élégance le rôle du soldat, voire -même ils en tirent d'inestimables succès. Ces bataillons -d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source -d'inquiétude et de rancœur pour le combattant, lequel -<span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span> -avec raison souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des -usurpateurs.</p> - -<p>Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude -des armées sans en connaître la grandeur, alors -que les amateurs de la guerre, dans leur orgueil criminel, -ne veulent en goûter que les fruits dorés.</p> - -<p>De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre -qui, ne nuisant à personne, ravissait son heureux possesseur. -L'amateur, sans chercher vainement à découvrir -le mystère et la science des choses, pratiquait tous -les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux -en souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois -un homme nouveau, tel était le rêve de l'amateur; il le -réalisait le dimanche sans prétention, avec cette bonhomie -bourgeoise qui est une des parures de notre caractère -national.</p> - -<p>L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. -Lorenzaccio, élevé pour régner, fier adolescent promis -à la couronne et qui devint le plus exquis des régicides, -fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin, professionnel -charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit -en un fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, -cultiva l'amateurisme. Le citoyen Capet fit de la serrurerie, -et M. Ingres joua du violon.</p> - -<p>Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces -demoiselles gantées qui, sur les plages mondaines -d'avant-guerre, peignaient de frêles aquarelles où elles -donnaient à la mer miroitante une couleur de praline. -Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures tourmentées -<span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span> -où les convictions s'exprimaient à coups de -canne? Encore que la guerre ne fût pas «fraîche et -joyeuse», ainsi que la rêvaient les hobereaux allemands, -elle connut, malgré ses horreurs et ses pestilences, -son amateurisme.</p> - -<p>Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, -généraux de plume et combien peu d'épée, maniant -à la fois les sophismes les plus contradictoires et -les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger, tels -furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les -salles de rédaction, les salons académiques et les brasseries -littéraires, alors que toute la jeunesse de France -agonisait dans les nouveaux champs catalauniques.</p> - -<p>Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel -n'ignore pas que certains, dont l'exemple ne fut pas -suivi, poussèrent leur amour de la guerre jusqu'à la -faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement, -comme les autres, et moururent.</p> - -<p>Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme -de la guerre, à travers les périls et les malheurs, -préféré devenir des professionnels de la gloire. Un Tel -aimerait à voir les diseurs de bons mots, les propagateurs -d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter -cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances -ne devraient pas ignorer que les meilleures pages de -notre histoire furent écrites avec du sang. Au moins, -faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière, ajoutée -à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer -l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.</p> - -<h2 id="Page_72">DE L'AMOUR</h2> - -<p>Les missives chargées de joie ou de douleur sont -toute la vie du soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs -plis parfumés, elles lui font une âme ardente, sereine, -amère, lumineuse. Il est de durs faits de guerre, nés -d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, l'évocation -d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne -caresse, suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter -les colères nécessaires, à nourrir la force du -combattant.</p> - -<p>Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui -semblait être le plus inconnu des contes de fée est -devenu une légende d'infortune: toutes les amours connurent -alors le plus cruel des déchirements.</p> - -<p>Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et -calme. Plus discipliné que brave, il accomplit ses devoirs -avec une ponctualité d'employé. Il a en Argonne une -ferme cachée sous la verdure; des chevaux et des bœufs -somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine gracieuse -et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, -il dut abandonner sa maison, qui bientôt fut -cernée par les uhlans. Puis, les colonnes de von Kluck -<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span> -reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de sa femme:</p> - -<p>«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement -et chaque coup m'arrachait le cœur. Quand -nous les vîmes arriver, nous nous cachâmes en forêt; -mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: j'étais avec -la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait. -Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son -casque sur ma tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé -d'autre...»</p> - -<p>Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu -que les ennemis eussent pillé sa ferme, emmené ses -chevaux. Pour l'instant, il ne voyait plus que le geste -galant de l'officier posant sur la blonde tête de sa -femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé -d'autre», disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?</p> - -<p>Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait -irrité contre les idées incertaines qui le venaient assaillir. -Le sang lui montait du cœur aux yeux, avec les -larmes. Poussé par une volonté féroce de détruire, il -prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt traîtresse -des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux -chêne et, malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, -il surveilla la ligne ennemie.</p> - -<p>Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit -sec de branches cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit -un des patrouilleurs et, pareil au pasteur qui, jadis, -levait sur l'agneau de sacrifice un glaive implacable, il -le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains ensanglantées -la tête de son adversaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span> -Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni -vaillance, mourut au combat avec la rage héroïque d'un -fauve, parce qu'il fallait que fût vengée sur une tête -ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une fusillade -crépita, des ombres sortirent des petits postes, le -tonnerre des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué -apprit à la France que nous nous étions rendus -maîtres d'un élément de tranchée très important.</p> - -<p>Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait -<ins id="cor_3" title="déclanché">déclenché</ins>, ce soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu, -et paré d'un nouveau laurier nos armes triomphantes.</p> - -<p>Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le -danger constant, la présence de la mort, la vermine et -la boue donnent à ces passions une intensité imprévue; -elles sont d'autant plus violentes que le destin les veut -éphémères.</p> - -<p>Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un -vif désir d'aimer. Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou -ribaude, la femme sera toujours parée, aux yeux du -soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même -sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de -vivre.</p> - -<p>Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie -dévastée où des miséreux, parqués comme des bêtes, -font chauffer sur une forge abandonnée leur pauvre -soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les soldats maugréent -contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance -coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, -<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span> -auprès des brasiers improvisés, de pâles émigrées, fines -ombres des anciens bonheurs, tendres évocations des -paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures qui rendent -les femmes désirables et les font pareilles à des -divinités souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les -soldats chantent des romances où se heurtent naïvement -la joie des amants satisfaits et la douleur des amours -contrariées.</p> - -<p>Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une -allégresse monte dans le cantonnement bohème, des -folies d'un jour couvent sous les regards: on dirait -une folle kermesse en quelque village souriant des -Flandres.</p> - -<p>Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de -la sucrerie. Les Parisiens évoquent, en chœur: <i>Mirella, -ma jolie</i>... et toutes les pimpantes vierges qu'ils aimèrent, -petites ouvrières alertes comme les oiseaux. Les -Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes -endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, -dans la campagne ombreuse:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse6">Pour avoir fille et garçon</div> - <div class="verse4">Comme les autres.</div> -</div> - -<p>Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient -les filles sur le mail embaumé, rêvent à leur -passé viril et conquérant.</p> - -<p>Les poitrines se bombent, les cœurs battent plus activement. -De petites émigrées, venues des villes incendiées -<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span> -du Nord, échappées aux balles qui les poursuivaient, -ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au -bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires. -Les femmes ne sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme -captivante, plus encore que la valeur et la discipline, -la force invincible des armées?</p> - -<h2 id="Page_77">DE L'IDÉE DE DIEU</h2> - -<p>Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins -splendides, dans les jardins de lumière et d'eau vive. -Maintenant, dans la tranchée, il est indifférent à la -beauté des choses. Jadis, à l'aube, quand les cantonniers -arrosaient les rues encore désertes de la capitale, -il avait des carillons au cœur; les fraîcheurs de l'aube -l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte.</p> - -<p>Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se -découvre faible et désemparé devant la destinée. Cette -mort de l'imagination, chez un poète, est lente comme -le départ silencieux des vieillards. Il est triste de sentir -sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de la maison -où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors -que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel -est pareil à l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant -vainement une branche pour se reposer. Mais le désir -de croire et d'aimer, le besoin d'admirer la nature et -de découvrir au delà du ciel des mondes éternels et -prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables -qui, à peine refermées, s'ouvrent et saignent à -nouveau.</p> - -<p>Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard -<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span> -lumineux, de la ligne de terre qui, de la mer aux -Vosges, atteste la présence des armées. Chaque soldat -la porte en lui, confuse, inexplicable et vivante. Dans -tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes -reposent sous le champ reverdissant, les femmes, -les enfants, les vieillards ont senti que naissait en eux -une religion nouvelle.</p> - -<p>Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes -des soldats devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a -sept tombes: trois d'entre elles portent des croix sans -parure, ce sont des tombes allemandes; les tombes françaises -sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé, -le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier -pour les héros qui moururent afin que soient reconquis -la forêt, le fleuve clair et les champs. Couronne adorable -de jeunesse et de douceur, les petites entourent -le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies.</p> - -<p>La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le -maire, un athée notoire, vient à son tour honorer les -tombes. Ainsi un culte naissant, une piété commune -réunissent le prêtre et l'athée.</p> - -<p>Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, -adversaires irréductibles, les voici, face à face, -animés d'une même pensée. Ils ne se diront aucun des -vains mots que l'homme créa pour exprimer les mouvements -de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, -que leur pauvre cœur avait un même besoin d'aimer, -au delà des discordes et des misères du siècle, -une insaisissable et pure beauté.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span> -Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, -Un Tel le partage.</p> - -<p>Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se -rend à l'office.</p> - -<p>Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir -des anciennes croyances. D'entendre le mâle chœur de -la soldatesque s'élever sous la voûte ogivale, joint aux -voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa première -communion et la ripaille qui la fêta.</p> - -<p>Toute la famille était assemblée. On but maintes -bouteilles. Ce fut une orgie rayonnante, embaumée -d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme déjà complexe -du communiant une fraîcheur forestière.</p> - -<p>Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la -messe, dans une toute petite église, bien trop petite -pour contenir l'armée accourue. Un Tel resta à la -porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des -vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. -Une mignonne fillette montait sur les pieds d'Un Tel, -afin de mieux voir l'office. Une infirme, assise sur un -talus, ses deux béquilles auprès d'elle, chantait les cantiques -monotones de la Passion. Un soleil clair, un -soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au -buis apporté par les campagnardes une fraîcheur d'eau -et de forêt.</p> - -<p>De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique -d'enfants de chœur que guidait un prêtre portant -une palme et un gros bréviaire. Le groupe vint auprès -d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une voix -<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span> -profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, -la palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait -à Un Tel que, dans la simplicité du matin, toutes -les divinités du monde désiraient que fussent fêtées les -verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y avait, -non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour -d'un jour qui s'ébauchait entre une fermière aimable -et un cavalier.</p> - -<p>Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous -ceux qui les connurent, un désir d'irréel. Des simples, -avec la foi des anciens âges, virent au ciel de Dixmude -un drapeau qui flottait dans une étoile. Un Tel, pareillement, -incline à désirer le surnaturel.</p> - -<p>Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait -mourir avec elle. Cette foi, qui ne se relie, à l'heure -actuelle, à aucune confession déterminée, reportera-t-elle, -vers des buts humains, une force, une passion à -de meilleures fins réservées?</p> - -<p>Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, -pour lui seul, en son cœur, et par amour de l'indépendance, -cette poésie inexprimée dont le rythme le -charmera. Puissent alors ces paysages de lumière intérieure -lui faire oublier les vulgarités de la vie et lui -donner la paix et le bonheur que les faibles hommes -demandent aux religions.</p> - -<p>Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en -l'esprit inquiet d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs -contraires, lui donner une foi harmonieuse et parfaite?</p> - -<p>Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les -<span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span> -méditations de la tranchée et les aventures guerrières -ont transformé, rêve d'un dieu qui serait semblable à -l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant aux -faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie, -un dieu ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime -dans tout ce qu'elle a de charmeur et de voluptueux.</p> - -<h2 id="Page_82">LE NOËL BARBELÉ</h2> - -<p>C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et -douloureuse. En ligne, Un Tel brûle des racines -et des sarments, car il est glacé, immobilisé par -le froid, semblable à ces cadavres anonymes qu'enveloppe, -sereine et silencieuse, la magie de décembre, -l'âme du veilleur devient âpre et sauvage; -elle ne parvient à s'adoucir qu'au repos, -dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du -brasier. Au loin, les ruisseaux argentés et les pins -vernis donnent au paysage le charme naïf et détaillé de -ces peintures primitives hollandaises que peignirent de -cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de -pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de -l'hiver; leur charme grave échappe forcément à ses -yeux, la nature étant, avant tout, la complice du soldat, -celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison que -d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel -évoque les jours évanouis où il aima les bois, les nuages -et les eaux pour leur seule beauté; il ne devinait pas -alors qu'une tragédie se préparait, lointaine, menaçante, -et qui marchait avec les armées, entre ciel et terre, -dans la voix des clairons.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span> -Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. -Voici venir l'effrayante nuit où les mille embûches de -l'ombre vont se dresser autour des petits postes. La -terre se désagrège. La sentinelle a de la terre sur les -lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel. -Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour -de la corvée de soupe.</p> - -<p>Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles -douleurs des révolutions, regrets des illusions mortes, -deuils, amertumes, impuissantes colères, toutes les misères -du monde, qu'êtes-vous, comparées à la grande -misère actuelle des peuples?</p> - -<p>Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.</p> - -<p>Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de -cette année de combats farouches où il fallut, pied à -pied, défendre la terre. Il songe aux compagnons abandonnés, -la poitrine trouée, dans un champ anonyme, -sous les pluies de feu.</p> - -<p>Une année historique finit, qui ne verra pas, à son -départ, les orgies de ses devancières. Elle est un être -invisible et parfait qui pénètre dans les jardins éternels. -Sa forme pure se dresse au ciel de l'histoire, architecture -élevée avec des pleurs, du sang et des sentiments -absolus.</p> - -<p>Malgré les mécanismes formidables, les coalitions -d'argent et toute la puissance destructrice des barbares, -les peuples épris de liberté résistèrent.</p> - -<p>Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des -peuples, justice, indépendance, défense des nations opprimées, -<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span> -ne sont plus de vaines parures, d'éclatants -pavillons abritant les corsaires de l'idée.</p> - -<p>Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses -défenseurs. Il aspire à bientôt revenir dans sa vieille -ferme où des coqs querelleurs ensanglantaient la cour. -Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau perdu lors -de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse -destinée, image des légions sans âme et sans discipline.</p> - -<p>Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles -du fils, et qui regarde passer des troupes inconnues, -espère. Peut-être l'enfant n'est point mort; peut-être, -replié dans la tranchée, cœur fiévreux battant au cœur -de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, les -enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes -joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de -tous les combattants, meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, -prêtres ou rois.</p> - -<p>Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers -sont parqués comme des bêtes; un vent de France, un -vent vif où survole l'arome des forêts et le parfum des -femmes, y chante, fier et berceur comme la mer, un -cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez, -prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez -vos compagnes et vos enfants sur les quais -des gares bien-aimées!»</p> - -<p>Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le -minuit de vieilles civilisations; sa mystérieuse douceur -s'impose à la nature; mais, furieuse, indifférente à la -<span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span> -beauté de l'heure, l'escouade attend encore le retour de -la corvée de soupe.</p> - -<p>Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son -enfance. Le 24 décembre, au crépuscule, il faisait la -tournée des crèches; certaines étaient pompeuses et -riches, d'autres possédaient un charme ingénu. Leur -paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, -les splendides rois mages et le nègre qui porte en ses -bras des coffrets d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, -joueurs de cornemuse, dont les cheveux sont bouclés, -ainsi que la blanche laine de leurs moutons, l'enchantaient.</p> - -<p>Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile -annonciatrice, pendue sur le râtelier de l'âne, attestait -la présence des choses divines, comme vous étiez belles! -La neige, cruelle au soldat, faisait votre beauté. Sans -elle, il n'est de rois mages sympathiques et l'enfant pardonne -à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, -et les riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce -qu'ils rôdèrent en des chemins glacés, partageant avec -les arbres de Judée la misère de l'hiver.</p> - -<p>L'escouade attend toujours le retour de la corvée de -soupe.</p> - -<p>Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît -enfin au carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale -sur la banquette du parapet.</p> - -<p>Où sont les autres?</p> - -<p>Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune -Breton de la dernière classe, est revenu seul. La corvée -<span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span> -a été fauchée par un bombardement. La troupe sera -privée de vin et de café, une nuit de Noël, alors qu'il -eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.</p> - -<p>Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. -L'ombre ne permet pas de voir le sang noir -qui coule à son front. En effet, blessé, alors que le -canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête du -compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne -ouvert sous son casque enfoncé, dur à la souffrance, -fidèle à la mission qui lui incombait.</p> - -<p>Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin -de Noël, car il agonise. D'une voix simple, où ne semble -même pas gronder le regret de mourir, il dit, humble -constatation d'un paysan que son délire exalte ou suprême -éclair de vérité:</p> - -<p>—Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il -y en a qui vivent de la guerre... les autres en crèvent.</p> - -<div class="npage" id="Page_87"> -<div style="width: 9em; margin: 0 1em 2em auto;"> - <div class="noind"><i>A Denise Real<br /> - A Max Barbier</i></div> - <div class="algnr">en hommage</div> -</div> - -<h2 class="nobreak">LE SANG VERSÉ</h2> -</div> - -<p>Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et -la délivrance sont peuplés de troupes bigarrées, dont -les bivouacs de fortune semblent être des cités nègres -improvisées au cœur des ruines. Bientôt, au pas de -parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats -vont partir.</p> - -<p>En route!</p> - -<p>Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque -compagnie a son fanion archaïque et coloré, brodé d'or, -où de pourpres lémures, des éléphants blancs et des -crânes se convulsent sous des noms glorieux: Bolante, -La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques. -Les bataillons avancent, suivis de leurs trains -régimentaires, de leurs cuisines roulantes enfumées, où -trônent des maîtres-coqs hilares, et de leurs brancardiers -qu'un moine botté conduit paternellement.</p> - -<p>Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits -<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span> -d'être admirés. Le tambour-major, menant sa clique -juvénile, bombe le torse, comme si de sa vaillante et -seule poitrine devaient sortir les multiples fanfares qui -feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur les routes, -les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages -mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, -suivent, eux aussi, les petits chasseurs.</p> - -<p>Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les -villages dans une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, -canons sont attachés les uns aux autres, comme si les -épreuves subies en commun les avaient à jamais unis. -Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, -objets de cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, -une mandoline, évoquant les déménagements -parisiens que chanta Rictus. La boue des marécages et -la craie des routes ont patiné les roues des voitures, -où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable -et splendide, ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare -et triomphale dans une province durement conquise.</p> - -<p>L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits -gourbis, de sombres cagnas, des maisons recouvertes -d'armatures et de blindages apparaissent sous les voûtes -verdoyantes. Il en sort une musique aux rythmes lascifs, -orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du -pipeau sous le sifflement magique des obus?</p> - -<p>C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle -en un mirliton primitif, taillé dans une branche de -sureau. Au pied d'antiques arbres, s'épouillent de -<span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span> -grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes; -ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et -d'aucuns, ayant fait macérer dans le jus de l'ordinaire -des plantes aromatiques, offrent affectueusement ce -breuvage composite aux compagnons d'aventure qui -demain partageront leurs dangers.</p> - -<p>La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. -Las de dormir en des granges aux toits défoncés, sur la -paille pourrie, et d'être éveillés par le cortège errant -des brebis, dont les voix de cristal brisé semblent pleurer -sur le sort des campagnes, les hommes sont heureux -d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers -les astres.</p> - -<p>Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, -descend à la soupe; il lave ses marmites à la -petite fontaine aux eaux vivantes qui demeure, témoignage -d'un passé calme, au centre du village abattu; -il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les -pains de l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur -alléchante et chaude des lentilles, il revient à la tranchée -où l'espèrent ses compagnons affamés. Tout le -jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes d'argent -traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, -et le vrombissement de leurs moteurs ajoute à -l'anxiété de l'heure une magie harmonieuse.</p> - -<p>Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première -ligne, les bataillons s'avancent, d'un pas égal -et fort, pareil au rythme assourdi du flux entre les rochers.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span> -Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée -dans la terre frémissante, la tranchée Y dessine aux -yeux troublés de l'adversaire l'implacable et savante -géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui la fouettent -ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait -garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations -qui l'emplissent, une paix extérieure, visage viril -où s'affirme une vie passionnée. Fleuve orageux, le -sang de France court en ses étroits boyaux.</p> - -<p>Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques -et charmeuses, des obus filent en chantant. Tels -des jets d'eau, jaillis d'un sol magique, se lève une -moisson de baïonnettes lumineuses. Un Tel s'arque -pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la -tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la -tranchée froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la -boue stagnante de ses boyaux et le sanglant mystère -de ses parois, n'en est pas moins une libre avenue, courageusement -ouverte à l'espérance française.</p> - -<p>Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, -en troublant écho, dans la poitrine des combattants. -Un Tel, retenant l'élan qui l'emporte, écoute -retentir en lui ce rythme égal et continu qu'il croit être -le cœur vivant de sa destinée. Les adversaires se rejoignent, -cependant que la mitraille déchire leurs légions -parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des -nuits pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. -La tranchée Y, cuve où fusionnaient les énergies -d'une foule, vient d'éclater, projetant au front de l'ennemi -<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span> -des groupes d'athlètes fortifiés par l'âpre désir de -vaincre.</p> - -<p>Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux -du temps une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, -et cette discipline qu'il importe d'observer -en présence des réalités sévères de la guerre moderne -répugne à l'audace d'Un Tel.</p> - -<p>Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et -d'images; la caresse légère d'immatériels baisers frôle -son front et certaines heures, qui lui furent douces, -renaissent, lumières sereines, en ses yeux où le dernier -hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs voilées, -amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, -toute la théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège -le combattant. Il faudrait être cruellement infortuné -pour n'avoir pas auprès de soi l'ange gardien dont le -visage irréel console et fortifie. Le simple berger, descendu -des cimes bleues où il jouait rêveusement -avec les étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui -l'espère. Le paysan robuste, l'insoucieux bohème ont, -eux aussi, des belles chairs jeunes, et ces guerriers -enamourés connaissent les plus riches des fêtes intérieures, -grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.</p> - -<p>Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, -las de courir, s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La -féerie des explosions l'entoure. Des bombes fusent, -pourpre couronne, à la cime des arbres; leur mitraille -fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques. -<span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span> -Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la -moire délicate du ciel, se jettent vertigineusement dans -une rivière, y faisant jaillir d'éblouissantes gerbes -d'eau. Efficace soutien des assaillants, les explosifs -s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses, -broyant les armes, les casques et les têtes.</p> - -<p>Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. -Ils rêvaient de stupres grandioses dans Paris -illuminé, de bruyantes beuveries, de joyeux massacres -en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce délirant -orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine, -qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête -dorée, comme si quelque orfèvre démoniaque, désireux -de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné de perles de -sang leurs masques révulsés.</p> - -<p>Les folles voix des courageuses alouettes se sont -tues, afin que l'homme, éloigné des choses familières, -écoute chanter dans l'air multicolore du crépuscule -l'<i>Angelus</i> berceur de sa vieille église; mais les échos -ne répercutent que le torrent des canonnades.</p> - -<p>Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte -de la mêlée.</p> - -<p>Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant -aime à retrouver incurvé dans les coquillages, un -bourdonnement emplit son oreille, musique lointaine -dont les douces inflexions blessent délicatement ses -nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, -mais volontaire, et cet humble feu de bivouac, -allumé sous les chairs, a des cruautés de bistouri.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span> -Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit -une course orageuse, confus d'être frappé sans qu'une -particulière aventure le distingue de tous ses compagnons -égorgés, il se replie dans le tragique isolement -de la douleur.</p> - -<p>Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles -flottantes les arbres abattus, il panse sa chair qu'un -éclat déchira. Le péril dont il est entouré active les -souples ressorts de son être et décuple sa volonté. Il -éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car -rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître -l'âpre délice de vaincre la mort.</p> - -<p>Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides -de l'artillerie sont caressées par les ombres nocturnes. -Irisant la nue, une étoile unique, gardienne avancée -des célestes jardins, affirme, en présence des hommes -éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des -choses éternelles. Des brouillards délicats montent de -la rivière, et leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, -incite aux rêveries champêtres.</p> - -<p>Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du -soir émeut, erre à la recherche d'une ambulance. Dans -un bois, défriché par la mitraille, à travers les buissons -d'épines où respire le printemps nouveau-né, il suit -magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct -courageux.</p> - -<p>Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités -en leurs nids verdoyants, écoutent chanter leurs mères. -Un être est là, boueux, genoux en terre, les bras tendus -<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span> -vers le dernier des cercles de lumière brûlant encore -au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte, pure -source jaillie d'une âme martyre, se joint au chœur -aérien des choses.</p> - -<p>C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux -d'enfant perdu, ancien maltôtier des ports orientaux -qui jadis exhibait des muscles élastiques sur les clairs -débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts -de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des -alanguissements de femme, un berger lui tatoua sur la -tempe une étoile, le destinant à la sereine adoration -du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en -ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant -sa nudité superbe, en un ciel de jets d'eaux -parfumés, doit jouer là-haut avec des bouquets d'astres.</p> - -<p>Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait -où il lui faudrait veiller la mort d'un Africain, guenilleux -et dévoré des poux.</p> - -<p>Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat -qui se meurt, bercé par les doux mots qu'il ne comprend -pas, et s'efforçant de ranimer en lui l'image -évanouie de sa maison natale, le tirailleur agonisant -revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les -soirs embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il -serrait en ses bras heureux une mignonne amante, tant -il est vrai que le souvenir amer et joli de l'amour est -le compagnon fidèle de la mort.</p> - -<p>Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat -est entouré d'un verre fragile. Vienne le moindre orage, -<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span> -la prison lumineuse se brise et le pauvre isolé entre, -tout armé, dans la grande communion des morts. Partageant -l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce -qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa -des continents et des mers pour secourir le plus beau -pays du monde occidental.</p> - -<p>Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine -et de sang, dans la terre qu'il a défendue. Sa tombe -sera, sans doute, ornée d'une bouteille où rutilait, jadis, -un ardent bourguignon, et qui gardera dans ses flancs -transparents la date de sa mort simple et son nom inconnu. -Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le -soldat qu'un obus abattit.</p> - -<p>Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé -comme un vieux saule, inclinera son regret vers la -terre où le cher disparu fut couché. A moins qu'un -dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur une -seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en -sorte que rien ne perpétue le souvenir du lieu où le -héros repose. C'est alors que, privées de la vénération -des siens, ses cendres auront un droit absolu à l'hommage -de tous.</p> - -<p>Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance -d'un peuple innombrable les joies, les -incertitudes et la pauvreté de notre existence éphémère, -Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle et sombre -abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau -de miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les -portes du ciel.</p> - -<h2 id="Page_96">AZUR! AZUR! AZUR</h2> - -<p>Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en -une salle claire et chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure -qui lui permet de retrouver le charme et les douceurs -de l'arrière. Il est parfaitement heureux, acceptant les -douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée, -satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, -estimant juste qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, -un accueil fraternel.</p> - -<p>Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère -n'abandonnent pas le soldat. Ici, comme dans la tranchée, -la mort, amante insatiable, accompagne le combattant -qu'elle désire.</p> - -<p>Certains, aux multiples blessures, ont des infections -progressives, dont on peut suivre la marche silencieuse. -Leur corps est un grand abcès sournois qui perce lentement. -Leur langue est brûlée, leurs joues se creusent; -leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et -fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève -leur poitrine.</p> - -<p>Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent -les bras, que se tendent les mains vers on ne -<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span> -sait quel espoir fugitif, c'est que l'âme est à fleur de -peau. L'être exprime une grande douleur; la venue des -amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière inconnue -ne peuvent le ranimer. Comment le mourant -verrait-il les choses de ce monde, alors que ses yeux -sont tournés vers l'éternité?</p> - -<p>Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux -espoir des guerriers fortunés.</p> - -<p>L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. -Elle a une douceur enveloppante et volontaire qui la -rend à la fois aimable et redoutée. Nulle protestation -ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle est indifférente -aux supplications des uns, au silence des -autres. Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer -leurs souffrances et semblant s'indifférer absolument -de la rouge horreur de leurs plaies.</p> - -<p>Les infirmières ont une âme étrangement sensible. -La nuit, elles entendent qu'un de leurs malades va -mourir. Un souffle inconnu, une lointaine voix, un -léger attouchement les avertissent du départ d'un de -leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, -en l'air nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui -s'envole?</p> - -<p>Un vieux docteur, brave père de famille, austère -savant qui, de père en fils, soigna les robustes laboureurs -de sa contrée, opère les grands blessés. Il est -l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort, -inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair -gangrenée. Il recrée le sang, purifie les artères; il fait -<span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span> -d'un corps pantelant une maison saine, aérée, où se -retrouvent les lignes premières. Il replace géométriquement -ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un -corps ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et -fort, comme un beau fleuve.</p> - -<p>L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il -semble qu'en la coupe jolie de ses mains tendues fermente -le vin de la résurrection. Elle incarne, sous son -voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme ailée qui ressuscite -les combattants accablés.</p> - -<p>Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle -les tendresses des mères et des amantes, si désirées -aux heures de la souffrance.</p> - -<p>Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme -par des moyens maléficieux. Elle veille, l'implacable, -au chevet du blessé, droite comme un flambeau funèbre, -et les efforts conjugués du docteur et de l'infirmière ne -peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants -renaissent, à force de soins et d'amour.</p> - -<p>Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir -un magnifique orgueil plus tard, en des printemps -paisibles, quand ils verront venir vers eux l'interminable -cortège heureux des Lazares qu'ils ressuscitèrent.</p> - -<p>C'est vraiment une résurrection que le retour prochain -du blessé à la vie normale.</p> - -<p>Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, -de traverser le jardin où les pommiers fleuris ouvrent -leurs prestigieuses ombrelles, s'est levé. Faiblement, -<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span> -d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il s'efforce, patient -et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.</p> - -<p>Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait -que le sang va couler, une fois encore, par -la plaie cuisante, à peine refermée. Certes, cet effort -est difficile. L'infirmière offre son bras fraternel au -soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants, effrayés -et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?</p> - -<p>Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers -pas et de reprendre, éternel vagabond, la grande aventure -de sa vie. Bientôt, il lui sera donné de revoir sa -chère maison, ses livres aimés, l'intérieur étrange qu'il -s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet -instant.</p> - -<p>Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs -d'éther. Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir -des misères encourues et du sang versé, il n'est -pour le convalescent de plus riche espérance.</p> - -<p>C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, -attendant l'heure libératrice. Au fond de la salle ombreuse, -une voix émouvante appelle, sans arrêt, un -secours impossible:</p> - -<p>—Infirmier, infirmier, j'étouffe!</p> - -<p>C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a -la colonne vertébrale déplacée; mais sa volonté de -vivre le dresse et le ranime; il se consumera, comme -une torche, jusqu'à la cendre.</p> - -<p>Une fois encore, narguant la science impuissante et -la charité, la mort sera triomphante. Après tant d'autres -<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span> -sacrifices, martyr modeste, un paysan de France meurt, -tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres paysans, -comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant -en des rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le -retour des bêtes dans la poésie du soir, les veillées -intimes autour du bon feu.</p> - -<p>—J'étouffe.</p> - -<p>Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer -en des saisons meilleures un air léger et calme -que n'aigriraient plus les odeurs d'iode et de picrate. -Mais il importait avant tout de se battre, de subir des -maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang -vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, -elle aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.</p> - -<h2 id="Page_101">LE RETOUR</h2> - -<p>Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les -hôpitaux où la joie de vivre est atténuée par la douleur, -revoit enfin les rues de son enfance, et leur cher -aspect coutumier est plus que jamais sensible à son -cœur.</p> - -<p>Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des -grâces qu'Un Tel ignorait. Les bars, jadis bruyants, -illuminés, où se pressait une foule énervée, sont devenus -des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses -où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le -réfugié, ce pèlerin de la guerre.</p> - -<p>L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées -des autres sont mortes. Il semblerait que le -quartier, sentant passer la grande menace, a groupé, -fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que divisaient -naguère des humeurs et des intérêts opposés.</p> - -<p>Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se -montre. N'est-il pas le sauveur, celui sans qui l'église -archaïque aux tours émouvantes, le jardin aux gazons -réguliers, l'école où chantent des gamines, n'existeraient -plus, férocement anéantis?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span> -On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme -vacillante prête à la guerre des horreurs qu'elle n'a -pas, l'admirent, et les commères, que sa fantaisie irrita, -condescendent à l'estimer pour ce qu'il représente de -force nécessaire.</p> - -<p>L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le -porter à croire que cette sympathie totale durera, la -guerre terminée. De ce qu'elle est éphémère et fuyante, -il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et le -charme.</p> - -<p>Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a -vagabondé sans répit dans l'ombre et le vent. Un Tel, -à la table où il aimait écrire, tente de ranimer en son -esprit le peuple d'images et de mots qui jadis l'emplissait. -Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au -cours de sa méditation dans la tranchée semblent vouloir -chasser les rêveries anciennes.</p> - -<p>Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa -tiède demeure, le soldat ne peut oublier les dures nuits -de la guerre. Il lui semble entendre encore la plainte -errante des mourants; il revoit les squelettes glacés de -ses camarades, veilleurs éternels placés en avant des -lignes françaises.</p> - -<p>Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur -le sol dur, entouré d'une couverture boueuse, profondément. -La mollesse des oreillers et des matelas énerve, -et rien ne vaut le sommeil animal, duquel on sort repu -et brisé comme après un rude massage.</p> - -<p>Idées et réalités de la guerre; choses apprises, -<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span> -devinées en présence des morts; hommes entrevus dans la -mêlée, défilé des jours mornes et tourmentés; tout cela -s'impose au cœur du soldat. Une mosaïque faite de tous -ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes, -ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.</p> - -<p>Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions -et ses souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. -Il découvre qu'existe un soldat ignoré du combattant, -sorte de héros d'opérette surgi, tout armé, de la -cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur -trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise -et de lâcheté, nul d'entre ceux qui revinrent de la -grande mêlée, soit indifférence ou stupeur, n'a voulu -le dire.</p> - -<p>Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux -d'être en harmonie avec ses compatriotes demeurés à -l'arrière, abandonnant toutes les impressions ressenties, -délaissant les justes directions que la souffrance impose -à sa pensée, doit avant tout copier servilement le geste -maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné -pour l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit -en narrant d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.</p> - -<p>Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les -morts ont été dévêtus et les rats viennent, lentement, -leur dévorer la figure. Ces pauvres n'eurent pas la fin -brutale du combattant, ils se virent mourir, loin de la -femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur; -ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. -<span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span> -Et vous autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait -sous la boue et l'ordure, et qui êtes, maintenant, asphyxiés -et rigides, chantiez-vous quand le fer déchira -vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice -le plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le -faire mourir, un refrain de café-concert aux lèvres.</p> - -<p>Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont -étrangement compressés. Leur fosse pouvait contenir -vingt corps; on en mit quarante, placés sans pitié, la -tête des uns frôlant les pieds des autres. Toute la jeunesse -de France est couchée dans la terre ardente, et -voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux -du monde qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable -juge, une silhouette burlesque et grivoise du -soldat.</p> - -<p>Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre -de toute une race finisse dans une orgie de mensonges -et de calembours.</p> - -<p>Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, -les commères attroupées sur la vieille place, où jadis -se poursuivaient en criant des gamins qui sont maintenant -des soldats, tous ceux qui ont souffert, pleuré au -cours de leur existence, savent que le combattant, couvert -de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue -en la tempête, un être dont la chair, cinglée des vents, -est offerte, nuit et jour, aux coups du destin. Un Tel -se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent les esprits -aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui -les traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span> -Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur -et parfait égoïste, qu'Un Tel comprit nettement que la -guerre n'a point transformé le monde.</p> - -<p>Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention -de ce noble artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, -un obus effilé, une carafe sont des merveilles -de ligne et de volume. La Marne sauva Paris de l'anéantissement, -dites-vous! Quelle erreur est la vôtre, une -nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: -La sculpture sera désormais une géométrie inexplicable -où les troncs de cône chevaucheront des parallélépipèdes.</p> - -<p>Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec -des prétentions de géant. Le désir qu'il exprima de ne -s'intéresser qu'à son œuvre masque ses appétits gourmands. -Il lui faut une bonne table, des vins de choix, -une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine -inquiété par les drames cinématographiques dont il est le -fidèle admirateur. Disserter sur l'art contemporain en -savourant une liqueur parfumée est autrement utile à -l'humanité que le lancement de la grenade.</p> - -<p>Dites à Mortné</p> - -<p>—Vos subtiles arguties importent peu. La France est -envahie, ravagée; votre maison elle-même est menacée, -battez-vous!</p> - -<p>Il vous répondra</p> - -<p>—Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien -demandé. En outre, ça n'est pas intéressant. Ma maison -est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne suis ni un lâche -<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span> -ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je saurai -l'abattre.</p> - -<p>Mortné admet le corps à corps. Menacé directement -dans ses biens, il se battrait; il ne permettrait pas qu'un -Allemand vînt détruire les glaises informes où il croit -avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon épouser les -querelles de la nation?</p> - -<p>Une légion innombrable a pu descendre vers Paris, -férocement armée, ayant asservi la science à sa fureur -guerrière. Des mortiers de 420, de puissants obusiers -auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge de fer si -nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de -cette légion. Cela importait peu.</p> - -<p>Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs, -non pas un obus, mais un homme, dans la -demeure de Mortné, il nous eût alors montré qu'il savait, -lui aussi, se battre et triompher.</p> - -<hr class="light" /> - -<p>Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage -qu'il aimait et la douceur archaïque de son quartier, -Un Tel, un instant, a pu se griser d'un éphémère triomphe. -Certes, les gamines aux nattes enrubannées et les -vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration. -Mais il a vite compris que la lutte n'était pas terminée, -qu'il lui fallait encore défendre contre les mensonges -dorés de la légende la vérité de sa douleur et arracher -aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les fruits -de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé -des foudres et de la mort.</p> - -<h2 id="Page_107">LA RIVIERA DU MONTPARNASSE</h2> - -<p>Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, -d'artistes et de souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. -Ce soir, afin de revivre les émotions anciennes, -le convalescent parcourt le quartier, maintenant ombreux, -où errent comme lui des nègres et des marins, -recherchant un refuge sonore, éternels gamins bercés -d'une romance.</p> - -<p>Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la -Riviera de Montparnasse.</p> - -<p>L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement -au cœur charmé des jeunes hommes. La fumée -irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux violons couvrent -son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement -ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en -des refrains naïfs les amours des arsouilles, dressant -au centre des lumières une chair palpitante et transfigurée.</p> - -<p>Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées -comme des lances, entourent le tréteau, évoquant -le charme lointain des îles en fleurs; de hautes glaces -affinent et multiplient la beauté des femmes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span> -Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues -à son plafond d'azur et les musiques en goguette -créent une atmosphère énervante et magique -qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le -charme des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement -d'être fortuné et la nocturne volupté des -sombres ombrages où frémit le vent de la mer.</p> - -<p>Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, -parmi les rythmes et les illuminations, une ivresse -héroïque qui l'exhaussera, ornant d'images imprécises -et jolies l'ombre de sa misère.</p> - -<p>Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable -courage naissent d'une chanson. Les combattants, -au sortir de la mêlée, les femmes délaissées, les -adolescents rêveurs viennent à la Riviera du Montparnasse, -avec une âme simple, désireuse de joie et de -clarté. Leur sensibilité y découvre des horizons plus -vastes; ils en sont éblouis, comme s'ils avaient bu ce -philtre généreux qui donnait aux héros légendaires une -invincible vigueur.</p> - -<p>La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs -ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire, -souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux -Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait -leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante -fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha -Thérésa, la grande encanailleuse.</p> - -<p>Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination -du populaire, toutes les chanteuses de jadis: -<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span> -amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de -Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons -à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres -des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons -du tour de France.</p> - -<p>Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits -soupers où de petits abbés disaient des épigrammes. -Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes -étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, -renaissent à la joie et à l'espérance.</p> - -<p>La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du -pauvre.</p> - -<p>Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais -baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et -les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés -dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit -absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?</p> - -<p>Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa -patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la -table de marbre, il évoque les vertiges anciens de -l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.</p> - -<p>Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux -clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations -occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges -animaux malades, absolument différentes des souples -danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons -d'osier et de lanternes peintes.</p> - -<p>Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en -subit pas moins la magie du rythme et des lumières. -<span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span> -Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des -pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer -par la mièvrerie sentimentale des romances.</p> - -<p>Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et -pernicieuse où furent professées, parmi les danses et -les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là -que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant -des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites -qui l'avilissaient.</p> - -<p>Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert -a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent -les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes. -Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du -panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse -est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et -courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.</p> - -<p>Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, -dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes -isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon -le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut -du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la -voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et -chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion -ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des -peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes -qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.</p> - -<p>Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, -avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, -<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span> -alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie, -tous les soirs, un reflet d'espérance.</p> - -<p>Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, -un artiste belge, d'une santé florissante, évoque -auprès d'une commère, également plantureuse, les -jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux -dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait -bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable -menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne -ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son -rôle attendri.</p> - -<p>Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il -danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, -ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante, -sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont -plus que rires, exclamations, appels délirants à travers -la salle surchauffée.</p> - -<p>On dirait une franche et voluptueuse kermesse où -ce meneur de cotillon fait danser, au cœur de tous, la -joie de vivre.</p> - -<p>Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. -Il ignore que le chanteur apprit récemment la -mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place -du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu -incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, -et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse -exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers -de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de -cet amuseur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span> -Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, -au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls -l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients -de leur rôle prestigieux et portant une large -blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent -une joie sans pareille, afin que les marins errants, les -ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale -pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent -les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit, -dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des -refrains aux lèvres?</p> - -<h2 id="Page_113">LE SOLDAT PERDU</h2> - -<p>Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, -avec quelques rares esprits cultivés et beaucoup -de sots et de prétentieux, l'amour des belles-lettres. -C'est dans une brasserie surpeuplée, parfumée de -tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière, -qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent -plus estimables que jamais les paysans de son -escouade, au raisonnement lent et grave, à la vie saine, -aux mœurs raisonnables.</p> - -<p>Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, -Roumains phraseurs, toute une faune cosmopolite -y discutait des problèmes d'art moderne, séduite -par l'incohérence et le désordre. Des juives aux cheveux -taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, -férues d'esthétique et des questions sociales, âpres à -soutenir leur race errante, trônaient en des poses martiales, -condamnant sans douceur nos institutions et nos -œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus des Carpathes -lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, -les discours de ces viragos.</p> - -<p>Autour des petites tables chargées de soucoupes, les -<span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span> -métèques audacieux qui prétendent imposer leurs maladies -mentales et leurs tares à la pensée française se donnaient -rendez-vous. Des oisifs les rejoignaient, vieillards -qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en -compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits -par l'étrangeté du lieu, courtisanes raffinées dont -l'ancien métier de modèle a formé le goût.</p> - -<p>Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de -s'y noyer, afin de mieux comprendre combien il est, -désormais, étranger à toute sa fièvre mauvaise. Le soldat, -perdu en ce tourbillon, méprise infailliblement ces -esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en présence -d'événements grandioses, alors que le monde en -fut bouleversé, se refusèrent de changer leurs mesquines -habitudes et la conception égoïste qu'ils avaient -des choses.</p> - -<p>Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des -écrivains qui firent l'amer sacrifice de leur sang et de -leur liberté. Ceux-là ont acquis le droit de s'irriter et de -réprimer un jour les manifestations orgueilleuses et turbulentes -de cette phalange ultra-moderne.</p> - -<p>«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan -Rictus, est une longue plaisanterie; Constantin Meunier -est un pompier et Cézanne un marchand de couleurs. -Seuls apparaissent, confuses et promises néanmoins à -un prestigieux avenir, les quelques influences dont les -ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront -de nous élever à la splendeur d'imagination, à la -géniale pureté des Sioux.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span> -Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, -dans le café sonore où les artistes sont réunis.</p> - -<p>Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions -cursives et rares, mettent à la base même de leur art -l'originalité de la forme. Faute de pouvoir faire mieux, -ils révolutionnent la syntaxe et la typographie. Balbutiant -des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une -poésie saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent -et se répètent en un rythme nègre et décevant.</p> - -<p>Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves -visions entrevues au cours des combats ne saurait l'être? -Un Tel estime que l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, -dans une forme neuve et révolutionnaire, -mais bien en lui-même, extérieurement au mode d'expression. -Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, -Un Tel sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination -et de verbe, malvats de la poésie, ayant l'enfance -de croire qu'il suffit de se coiffer d'un chapeau -haut de forme pour être gentilhomme.</p> - -<p>A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs -œuvres, dénombrant leurs admirateurs. Le mépris de -cette sorte de gens à l'égard de leurs confrères est égal -à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés nient -toute évolution profitable; ils réduisent à néant les -œuvres de leurs aînés, bouleversant les lois heureuses -sans lesquelles l'art ne serait qu'un délire stérile. Un Tel -s'indigne de cette promiscuité. Il souffre d'entendre ces -prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi de leur -<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span> -cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons -du Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, -dans le ciel illimité qui les ravissait, les viles fumées -de l'Amérique industrielle.</p> - -<p>Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la -banquette où il rêve, au côté d'une mulâtresse aux -dents étincelantes qui parle de l'œuvre récente de son -amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel -converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas -tous deux perdus en cette foule?</p> - -<p>Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut -en entendant le premier coup de canon. Le presbytère -était fleuri et bien ordonné, on y buvait un excellent -vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles maisons, -c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal. -Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une -boiteuse au museau de musaraigne. Le conseiller municipal -était un brave homme qui s'occupait de ses bêtes -et d'administration, sans autre ambition que le bien-être -de la commune.</p> - -<p>Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de -guerre. Le soldat était parti parce que l'impérieux devoir -militaire le commandait. Dans trois mois, se disait-il, -je reviendrai. Il avait baisé sa femme au front, -puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant -qui ne comprenait pas la gravité de l'heure et, devant -cet être frêle, le père avait pleuré. Il ne savait ce -qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant eu une permission, -il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est -<span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span> -si vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres -peintes, aux poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes -amies d'enfance, jadis aimées, en des printemps -paisibles. Hélas! Pas un visage ne souriait à son -ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel -comprit cette misère et, parce que les soldats ont une -âme commune, il confia à ce nouveau camarade son irritation.</p> - -<p>Ils burent, unis dans le mépris du civil.</p> - -<p>Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux -confiait à la mulâtresse son désir «que la compénétration -de l'objectif et du subjectif lui permît de réaliser -le vrai bloc plastique», les deux soldats affirmaient la -valeur de la grenade citron qui tient parfaitement en -main et dont les éclats sont redoutables, comparée à -celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la -garce, et vous ménage des surprises.</p> - -<p>Un Tel était heureux que la bonne santé morale et -la calme raison d'un compagnon lui aient fait oublier, -en buvant une fraîche bouteille, la vilenie et la stupidité -de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses confrères. -Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert -une amitié, alors qu'il désespérait de tous et de -lui-même. Ce bonheur partagé ne leur semblait pas -miraculeux.</p> - -<p>Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, -comme un autre soldat, son frère.</p> - -<h2 id="Page_118">L'ANCIEN</h2> - -<p>A la manière dont le public accueillait les récits de -l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection -et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse -pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de -naître en un pays prospère, calme et redouté.</p> - -<p>Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure -débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante -lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier, -ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à -cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui -le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il -est accoutumé à les rencontrer au même carrefour, -narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant -à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre -verdoyant.</p> - -<p>Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, -où couchent à la corde une dizaine de gueux -dans la même soupente; habitué des soupes populaires, -l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes -et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, -sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de -graves problèmes économiques, en compagnie de -<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span> -déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une -obscure élégance.</p> - -<p>Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de -Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les -fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment -une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant -qui fera peut-être un jour sa révolution et -conquerra le pouvoir.</p> - -<p>C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions -surgir, au déclin du quatrième Etat syndicaliste, un -cinquième Etat où régneraient les vagabonds. Pourquoi -l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas à son tour -un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne -consentit à l'esclavage?</p> - -<p>L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis -aux déclassés, estimait être relativement heureux. Depuis -vingt ans, il ne couchait plus dans un lit. L'été, à -la campagne, il dormait dans les arbres; les corbeaux -l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent -comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines -heures qui furent belles, où les paysans, pour s'égayer, -le conviaient à leurs noces; il buvait dans le verre de -la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs la bouteille. -L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages -de Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. -Il s'y livrait à de rares et modestes besognes: il -vendait des brochures sans jamais parvenir à se constituer -un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au reste, -considérant que la misère était sa profession.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span> -A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité -et un maintien souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant -récit de ses souvenirs militaires. Garde forestier en -1870, sans redouter la mort et la servitude, il avait -porté des dépêches à travers les lignes ennemies. Combien -de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé -de songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient -ce récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée -à traiter de radotages l'historique d'événements où la -France avait souffert et mérité par son courage intrépide -l'admiration de son adversaire.</p> - -<p>Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux -qui défendirent le sol envahi. En serait-il de même pour -les combattants de la grande guerre et se pourrait-il -qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît de quolibets -un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle -question qu'il était impossible de ne point se poser en -présence de ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à -se ressouvenir d'un passé d'honneur et de souffrance.</p> - -<p>Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est -écouté. Dans les bouges où les convalescents lutinent -les filles, il parle haut, ne voulant pas que les soldats de -1914 puissent l'accuser de n'avoir pas servi. De son -bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter -les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa -voix sonne la charge. La tenancière du bouge, une -matrone, n'a plus besoin d'imposer le silence à sa -bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et les -gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un -<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span> -passé si intimement relié à notre présent tourmenté. Un -Tel admire cette suite harmonieuse et logique dans -notre histoire; il lui semble entrevoir en une perspective -infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux -mourussent pour que fussent affirmés notre force et -notre désir de vivre.</p> - -<p>Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:</p> - -<p>«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs -trains immobilisés où le pain et les vivres moisissaient -qui devaient ravitailler l'armée de Mac-Mahon. Ce qui -nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant -Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la -main. J'allais la nuit dans les lignes allemandes porter -des dépêches, je ramassais les livrets de nos camarades -morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait surpris sans -qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur gamelle -remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils -allaient manger; il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, -rien; ils avaient été tués. J'ai vu tout cela! Les -brigands me cherchèrent dans ma maison, j'en avais -une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la -cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.</p> - -<p>«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? -Puis, il y eut la Marne. Vous êtes courageux, les enfants; -nous aussi, nous l'étions, mais on nous trahissait.»</p> - -<p>Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne -vaillance, Un Tel ressent quelque amertume à -considérer le sort misérable de ce vieux combattant. -<span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span> -Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte que -la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le -pays de l'asservissement.</p> - -<p>Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à -redouter que de jeunes vétérans, ayant tout perdu dans -l'immense conflit, viennent grossir les rangs de l'armée -bohème du cinquième Etat, lui donnant un esprit combatif, -une organisation et une vigueur invincibles.</p> - -<h2 id="Page_123">EN ROUTE</h2> - -<p>En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel -résolut de n'attacher qu'une relative importance aux -hommages de ceux qui vantaient ses exploits sans les -connaître, et parce qu'il est bon de couronner le soldat -blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida de -repousser les conseils mesquins de certains égoïstes -satisfaits, lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement -lorsque le hasard vous fit sortir de la mêlée, -ne pas s'y précipiter à nouveau.</p> - -<p>Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération -commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, -Un Tel, déclaré inapte à l'infanterie, sollicita de -partir sur les tanks.</p> - -<p>La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination -des enfants, ces poètes de quelques saisons -qu'on voudrait immortelles, ainsi que celles des poètes, -ces éternels enfants.</p> - -<p>Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut -faire examiner sa blessure par de nombreuses commissions, -appelées à en juger toutes différemment et sans -que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât -intéresser les autres.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span> -—Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.</p> - -<p>—Sa profession, demanda un aigre vieillard aux -yeux myopes.</p> - -<p>—Journaliste.</p> - -<p>—Envoyons-le au grand quartier général pour allonger -les communiqués!</p> - -<p>Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux -de combattre et préférant le péril à la quiétude de -l'arrière est suspect, Un Tel balbutia:</p> - -<p>—Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un -trop vif inconvénient, être versé dans le service des -tanks.</p> - -<p>Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait -qui ne tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait -qu'on y fît attention. Quels mobiles étranges le -poussaient à choisir un poste réputé dangereux? N'y -aurait-il pas, sous ce désir apparent de combattre, un -mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment, -cette opposition violente à l'ordre des choses -était de par trop révolutionnaire!</p> - -<p>Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent -tous vers plus de quiétude et de bien-être, vers une -paix heureuse, et voici qu'un importun ne permettait -pas à la commission les ironies faciles par lesquelles -les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est -pas terminée.</p> - -<p>—Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous -allons vous envoyer à la campagne, mon ami.</p> - -<p>Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, -<span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span> -déjà fort usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut -qu'une commission de santé élève toujours un jugement -dressé comme une barricade, empli d'attendus -énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant -major accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:</p> - -<p>—Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se -défiler, celui-ci tient à se faire casser la gueule. Patientez, -mon ami, le centre des réformes décidera de votre -cas. Je vous déclare inapte au service armé.</p> - -<p>En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, -le centre groupe des milliers d'hommes aux -membres atrophiés et tordus. L'ennui règne en ce purgatoire -du soldat. Toute la nuit, pour bercer son sommeil, -les usines d'alentour vrombissent et mille trains -sifflent qui partent, tentateurs, vers des zones libres, -loin de la mesquinerie de l'arrière et des bureaucraties.</p> - -<p>Un Tel se présenta devant deux majors.</p> - -<p>—Cet homme est incapable d'appartenir au service -armé... Allons donc!</p> - -<p>Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les -jugements des hommes sont faillibles, les deux majors -affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à l'infanterie.</p> - -<p>Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, -qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots -promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation -de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le -train des équipages.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span> -Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour -d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus -judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être, -comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur -de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au -soldat montant à l'assaut une volonté de destruction -contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. -Simplement, il estime qu'un jeune homme valide, -dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se -battre.</p> - -<p>D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer -au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite -qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le -règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent -indispensables à la vie nationale, continuant le cours -régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où -l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin. -Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique -d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de -chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et -l'anéantissent?</p> - -<p>Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de -l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent -une évidente lâcheté.</p> - -<p>Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et -singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour -peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli -tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui; -il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se -<span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span> -battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de -tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu -l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle -errante.</p> - -<p>L'ironie des uns, les protestations affectueuses des -autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent -le convalescent à s'éloigner de la lutte.</p> - -<p>Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au -soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, -rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux -qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses -blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait, -on le chassera, sans considérer en rien ses mérites -guerriers.</p> - -<p>Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui -souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités, -au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années -infernales, transformera la France en un juste pays où -le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. -Tous les soldats ont la rude conviction que les -égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la -race seront châtiés de leur indifférence.</p> - -<p>Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la -firent une endurance et des qualités qui les mettront -à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur -volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel -de la gloire, seront en présence du combattant en -état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la -lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable -<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span> -volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises -dans la tranchée.</p> - -<p>Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit -la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant -de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure -où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler -son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à -cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le -briser.</p> - -<p>Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. -Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux -qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront -se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une -part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.</p> - -<p>Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la -lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se -remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors -que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera -faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse -et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous -les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre -les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès -desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts -reviendront, ils prendront place autour des tables chargées -de bouteilles et de victuailles, lors des festins du -retour.</p> - -<p>C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, -en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un -Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi: -<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span> -instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle -en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et -de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et -les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers -la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape -héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:</p> - -<p>—Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions -du sang dans les veines.</p> - -<p>Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, -imprimée en son cœur frémissant, la certitude absolue -du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra -mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière, -sous la protection d'un million de poitrines fraternelles, -se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, -une fois de plus, avec la fortune et la douleur.</p> - -<h2 id="Page_130">ÉCOLE BUISSONNIÈRE</h2> - -<p>Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa -convalescence, et sans doute en récompense de sa bonne -volonté, l'administration militaire décida qu'il ferait, -avant que de rejoindre le front, un joli voyage en Bretagne.</p> - -<p>Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut -la joie de visiter, pour la première fois, sa pittoresque -villégiature. Il aima, dès l'abord, cette ville où, pour -l'accueillir, s'élevait sous les arbres taillés de la grand'-place, -coulé dans un bronze sombre et dur, un buste de -corsaire.</p> - -<p>De jeunes garces, troublées par la présence de cet -étranger en leurs rues désertes, le regardaient avec des -yeux poignants. Des sœurs en robe blanche descendaient -lentement de vieux escaliers aux degrés usés et -couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, -bossus, hilares, nains aux jambes cagneuses, petits-fils -de rudes marins, dernière pulsation d'une race brûlée -par l'alcool et le soleil des tropiques, était groupé, tel -un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.</p> - -<p>En vue de se présenter au conseil de révision, ces -jeunes Bretons avaient arboré le chapeau enrubanné, -<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span> -le veston à godets, les sabots ornementés des jours de -beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre épileptique, -une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions, -les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse -son pantalon à carreaux blancs et noirs.</p> - -<p>Un riche mariage, celui d'une opulente commère -avec un lieutenant aux yeux bleus, avait lieu dans une -petite église dont le beffroi, recouvert de tuiles lumineuses, -domine la ville. Au seuil de l'église, un suisse -herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé -sur sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un -pantalon écarlate, à la housarde, et rayé d'or, et, tel, -il ressemblait à ces généraux bohèmes qui, dans les -toiles animées de nos grands-pères, galopaient fougueusement -à la poursuite d'une invisible smala.</p> - -<p>Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis -s'énervaient des juments hennissantes, avaient été transformés -en dortoirs. Une froideur monacale emplissait -cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse et -de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement -inutile et <ins id="cor_4" title="nul">nulle</ins> épice complémentaire ne gâtait -cette pitance paysanne. Une étrange bière, où le houblon -était absent, ajoutait au frugal repas sa particulière -amertume. Mais le pain, rond comme une tête -d'ange, onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en -mordant cette mie éblouissante, avait la chaude sensation -de se nourrir de lumière.</p> - -<p>Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans -cesse, donnait au haras un aspect bigarré. On eût dit -<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span> -une élégante et sobre écurie de Chantilly transportée -dans une campagne biblique.</p> - -<p>Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone -des corbeaux, sachant que la mer était proche, -en souvenir des promenades qu'il fit jadis sur les plages -parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris comme -un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.</p> - -<p>La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux -yeux du soldat les splendeurs du service actif.</p> - -<p>Quelle activité!</p> - -<p>Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments -de labeur manuel, peuvent être, pour qui sait -les utiliser avec patience, les suscitateurs de la plus -sereine des philosophies, celle qui consiste à mesurer -la vanité des œuvres humaines.</p> - -<p>De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée -de caserne, celle accomplie loin des lignes, est la -plus inutile. Il importe d'abord, si l'on est soldat, de -faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, les -outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, -en usant de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on -est attendu.</p> - -<p>Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de -ce mystère comique qu'est et sera toujours une corvée -militaire, Un Tel, à qui son grade conférait la maîtrise -d'une escouade, reçut un matin l'ordre de se rendre -dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre -de la ville, et d'y défoncer une cloison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span> -Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez -le commandant de la place quérir trois pelles, trois pioches -et une lime. Des scribes hautains lui enjoignirent -de se présenter à la caserne dite des Jacobins; il suffisait -d'y invoquer leur assentiment pour être immédiatement -servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel -de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; -celui déclara ne pouvoir donner d'aussi précieux objets -que sur demande régulière, formulée en termes prévus -et dûment signée du commandant d'armes. Ayant obtenu -la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme -préposé à la garde du matériel fût revenu de l'estaminet -où, tout le jour, il exposait ses conceptions sur l'amour.</p> - -<p>Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets -d'enfants, et de vastes pelles, l'escouade parcourut le -quartier du centre. Ayant heurté maintes portes et troublé -la quiétude matinale de toutes les vieilles ménagères -d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent -silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne -inquiétait, manda la supérieure. Celle-ci, doucement -émue en présence de cette troupe armée, daigna se -souvenir que jadis, alors que le couvent était transformé -en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison; -il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait -espéré qu'une pioche glorieuse ferait tomber tout ce -platras inutile. Puis, alors que l'on était las d'attendre -la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale, une -converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup -d'épaule.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span> -Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin -de varier son existence et de lui rendre plus agréable -sa villégiature.</p> - -<p>Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en -leur parler rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut -accosté par un personnage d'allure romantique, à la -barbe sale, qui, jouant avec son feutre, manifesta une -vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote de -la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les -vingt ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente -qu'il parait du nom d'atelier, peignant des fleurs -et de naïves marines où des fauves menaçants bâillaient -sur le rivage. Végétarien involontaire, il se nourrissait -de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons simplistes -prenaient La Bruyère pour le descendant réel de -quelque haute lignée; ils le supposaient tombé dans une -enfance vicieuse à la suite de fortes études et de débauche. -La Bruyère était un exemple de persévérance -dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela -fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.</p> - -<p>Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, -aux côtés d'Un Tel, sur la route où courait un -vent d'orage:</p> - -<p>—Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent -me faire disparaître. Une dizaine d'hommes, en -armes, vinrent s'emparer de ma personne et me conduisirent -à la mairie. J'avisais une petite porte qui s'ouvrait -sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à -toutes jambes, prêt à étrangler la première personne qui -<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span> -aurait osé porter la main sur moi. Je fis huit cents kilomètres -pour me rendre en ce pays de chouans où les -paysans me sont fidèles et se feraient mettre en morceaux -pour ma défense.</p> - -<p>«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux -de Paris m'ont reconnu comme le véritable descendant -des Naundorff. Ce ne fut pas sans peine, car mes ennemis -veillaient. J'ai su imposer la vérité. Désormais, je -mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles -une direction, un éclaircissement? Elles constituent un -comité secret en apparence, ne voulant pas avouer -qu'elles viennent, en dernier ressort, de demander -conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le -comité secret: c'est moi!</p> - -<p>«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à -tous les généraux. Quand Painlevé prit les rênes du -Pouvoir, je lui écrivis, conseillant certaines réformes. -Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, il -me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la -classe 18. Il appelait cela une réforme. De ce jour, je -lui refusai tout conseil, et cela ne laisse pas que de se -ressentir déjà dans la marche des événements. Ah! non, -les civils ne valent pas les généraux.</p> - -<p>«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. -J'ai dit à Pétain: «Faites charger les canons par -la gueule, enlevez toute l'infanterie; les Allemands -bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» -Ce qui fut fait.</p> - -<p>«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté -<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span> -anglaise, en vue d'appliquer une de mes récentes -inventions à la capture des sous-marins. Il me fallut -lutter à tout instant, vaincre l'indifférence générale et -mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules -pour agir et être une force. Je ferai de grandes choses -avec le secours de saint Georges.</p> - -<p>«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, -et le roi d'Espagne se sont entretenus à mon -sujet; mes agents me l'ont fait savoir. Alphonse, toujours -parfaitement renseigné, a dit à Philippe: «Méfie-toi -de ce La Bruyère, c'est une force.»</p> - -<p>«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie -et le bien-être dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire -la France. Il est des jaloux qui disent de moi: «Pourquoi -n'est-il pas au front, un gaillard, un Bourbon?» -Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait -s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»</p> - -<p>Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait -sa folie, lui remémorant d'aimables plaisanteries -de jadis et les ovations ironiques qui saluaient le -mage au quartier Latin. Toute une jeunesse ne l'avait-elle -pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant -sur les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son -aise la foule de ses admirateurs?</p> - -<p>Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa -folie, La Bruyère voyait les choses de la guerre avec -un esprit qui n'était pas tellement différent de celui des -hommes raisonnables. Il avait la sensibilité primesautière, -le jugement orgueilleux de nombre de ses -<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span> -contemporains, et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir -déformant un peu les désirs et les passions de son -époque.</p> - -<p>Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins -de la cité. Une foule dense les entourait, dont l'exubérance -et la joie les incitaient à délaisser leur entretien, -afin d'admirer la ville. C'était le marché. Sur la place -bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient -agitées par le vent de la mer, comme des voiles.</p> - -<p>Une forte commère enrubannée, consciente de son -honnêteté et fière de sa baraque de toile, faisait ruisseler -en ses mains le flot des chaînes, des glaces, des -couteaux, des chapelets et des fausses perles. Elle claironnait -un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.</p> - -<p>—Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au -lieu de quarante, ça vient d'un incendie. Profitez du -malheur!</p> - -<p>Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du -monde la profession de foi de leur siècle. Voulant -justifier les petits profits nécessaires, ils expliquaient -et condamnaient les prospérités insolentes et criminelles.</p> - -<p>—Profitez du malheur!</p> - -<p>Cela sonnait durement, comme un commandement -irrité. Néanmoins, cette femme était excusable qui, voulant -adoucir le sort de ses deux gars partis au front, -vendait de la camelote brillante avec des mots d'assassin. -Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, -<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span> -et il est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger -l'ignominie des profiteurs, l'inspirait.</p> - -<p>A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure -et d'or, qui, sans la guerre, coucheraient sur cette paille -où vivent actuellement, couverts de vermine, ceux qui -les enrichissent, Un Tel préférait La Bruyère, riche de -folie et d'espérances.</p> - -<p>Las de rôder, les deux compagnons prirent place à -la table accueillante d'une petite auberge. Un conscrit -breton, à la tête d'inquisiteur, aux yeux d'acier, le cou -gonflé par un goitre naissant, leur servit une soupe -chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. -Ils burent du cidre dur à la gorge et doré comme des -pommes. L'hôtesse leur conta les aventures de son fils, -un marin sans spécialité, embarqué sur la <i>Gloire</i>; elle -accusa rageusement la cabaretière d'en face de monopoliser -les billons pour les revendre à la foire. Des -femmes passaient, dont les sabots claquaient sur les -pavés pointus de la ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; -des parfums marins ajoutaient à la tendresse illuminée -du soir une fraîcheur sereine.</p> - -<p>Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de -l'heure, Un Tel se sentait prêt à pardonner à la vilenie -des hommes.</p> - -<p>C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école -buissonnière, l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au -combattant.</p> - -<div class="npage" id="Page_139"> -<div style="width: 16em; margin: 0 1em 2em auto; text-align: center;"> - <p class="cent"><i>A M. le Colonel Vormot</i>,<br /> - <i>Commandant le ...<sup>e</sup> d'Infanterie</i>.</p> -</div> - -<h2 class="nobreak">HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE</h2> -</div> - -<p>Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est -toujours le plus beau régiment de France. Pourtant, il -en est qui se signalent particulièrement par leur vaillance -constante, leur belle tenue sous les armes et leurs -succès réitérés. Ceux-là reçoivent du généralissime ce -suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique -où sont étroitement liés le rouge du sang versé et le -vert printanier de l'immortelle espérance.</p> - -<p>Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait -reçut l'éclatant hommage de la fourragère. Composé de -Bretons songeurs et durs à la souffrance, de Picards -malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, il fut -une phalange de héros simples, de braves gens indifférents -au danger, sur qui l'acide du doute ne savait -mordre.</p> - -<p>Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la -terre ou de l'usine, accomplirent des labeurs guerriers -<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span> -en ouvriers infatigables et consciencieux, et leur effort -patient et prolongé leur valut la plus enviée des récompenses.</p> - -<p>Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent -l'estime du soldat: vieillards suivant la marche de -nos bataillons avec l'amer regret de leur impuissance, -femmes dont le souvenir est une protection, adolescents -aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent -leurs aînés, tous les amis du troupier français, -compagnons heureux de sa vie civile, ne peuvent imaginer -de quels humbles sacrifices une fourragère est le -symbole.</p> - -<p>Terrasser sous les pires bombardements, monter à -l'assaut, veiller sans repos dans la nuit menaçante, être -brave, mépriser la fatigue et la souffrance, c'est le -tribut offert à la France par tous les régiments. Afin de -recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de -vertus et d'abnégations.</p> - -<p>Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans -la mêlée, le régiment d'Un Tel partit, au début de la -guerre, vers la Meuse belge. L'armée du général Langle -de Cary, à laquelle cette unité appartenait, prit, lors de -la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur, -le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes -et les ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette -tenue valeureuse, le généralissime l'autorisa à demeurer -quarante-huit heures de plus que le gros des troupes sur -les lignes inviolées par elle défendues.</p> - -<p>Aux soirs orageux de la Marne, traversant les -<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span> -villages en flammes, le régiment poursuivit les colonnes -allemandes jusqu'en la forêt d'Argonne. Maurupt, Sermaizes -et les bourgs d'alentour se consumaient dans -une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris -d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires -aux casques noirs du kronprinz jonchaient les -rues de leurs corps éventrés.</p> - -<p>C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur -hiver d'Argonne. Il fallut combattre huit mois dans les -bois ravagés, tenir la tranchée, en dépit des grenades -et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses qui, -soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.</p> - -<p>Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un -Tel fut de toutes les offensives. Au pas de parade, il -s'empara, une aube brumeuse, de la crête de Tahure, -désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit Verdun. -Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment -devait à sa gloire d'être partout où l'on se battait. La -Somme le revit indomptable et, malgré ses pertes, -indompté.</p> - -<p>Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, -de joies et de rancœurs. Un Tel était un des -atomes de cette force, souvent diminuée et toujours -renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une -frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de -ses camarades, elle aboutit à de puissants résultats.</p> - -<p>Ayant participé à toutes les batailles où le régiment -s'était honoré, il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit -de sa fourragère. Elle lui appartenait; elle était à ceux -<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span> -qui, ne fût-ce qu'un instant, avaient souffert pour elle. -Ce petit patrimoine de gloire indivisible appartenait <ins id="cor_5" title="à à">à</ins> -Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure -enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent -les fils du précieux cordon. La gaieté turbulente de -Lulusse et la fantaisie de l'adjudant Gustave, toutes les -vertus agissantes des compagnons d'Un Tel parèrent, -elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.</p> - -<p>Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure -toujours insatisfait; il semblerait que la somme -des sacrifices à venir est multipliée par celle des douleurs -encourues. Aussi, afin de parfaire l'œuvre de son -régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure -besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs -fanées de son drapeau et de gagner, à force de -peine et de témérité, l'autre fourragère, récompense des -unités victorieuses, cordon vert et or, aux couleurs de -la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée -l'omelette aux fines herbes.</p> - -<p>Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que -la guerre était transformée. Il en avait appris le pittoresque -et l'horrible, mais il ignorait encore la perfection -tragique de la lutte moderne, cette algèbre implacable -de la destruction que seuls la pyrotechnie, la -mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui -font l'infanterie victorieuse.</p> - -<p>Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient -l'attaque qu'ils devinaient prochaine. L'artillerie tonnait -avec une violence continue. Le ciel était vibrant de -<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span> -moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes innombrables -de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.</p> - -<p>Les fantassins se préparaient à lutter.</p> - -<p>Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils -osaient imaginer leur était souriant. Ils se voyaient -blessés, transportés à l'arrière par des brancardiers attentifs, -couchés en des lits doux et clairs, entourés de -soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, -de promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures -sentimentales.</p> - -<p>Certains soignaient particulièrement leur toilette; -d'autres cachaient dans la poche de leur capote des -images de femmes et d'enfants. Il en était qui partaient -à la recherche d'une ultime bouteille, vaine précaution, -car des vivres et des boissons étaient distribués en -abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui -donnent aux soldats un moral parfait.</p> - -<p>Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce -ravitaillement alimentaire, il se faisait dans les compagnies -une sorte de veillée intellectuelle.</p> - -<p>Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. -Consultant la carte, ils expliquaient ce que devaient -être les différentes phases de l'assaut. Les cartes -représentaient, exactement, le terrain qu'il importait de -conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées -françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.</p> - -<p>Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon -devait parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur -des positions, maintenant rasées, où jadis des petits -<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span> -bois sombres frémissaient dans le vent. L'artillerie précéderait -les premières vagues d'assaut. Rien ne devait -arrêter la progression lente et mathématique des troupes. -Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur -la carte, telle autre se grouperait sur les ruines de tel -ouvrage.</p> - -<p>Les photographies prises par l'aviation révélaient chez -l'ennemi d'étranges bouleversements. Quelques rares -abris existaient encore, où celui-ci, terré, attendait le -redoutable assaut qui devait l'anéantir.</p> - -<p>Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où -chaque homme reçoit une besogne obscure et limitée. -Franchir les diverses barrières, surprendre l'adversaire, -nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont autant de -travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires -peuvent utiliser leur compétence particulière et -leur commune bravoure.</p> - -<p>Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission -de nettoyer les sapes. Il lui était ordonné de supprimer -tout ce qui tenterait une vaine résistance; il se sentait -une respiration égale, la main ferme, l'âme décidée.</p> - -<p>La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, -convaincu de l'efficacité de ses actes, assuré de défendre -ses intérêts et ses affections, n'écoutait pas les paroles -désabusées de quelques camarades. Certes, il savait -que l'ambition des grands chefs est une des raisons -principales de nos offensives, mais il lui importait peu -que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si -leur ambition concordait avec l'intérêt des armées. Aussi -<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span> -bien que le dévouement silencieux des soldats, le -bruyant orgueil des généraux gagne des victoires.</p> - -<p>Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets -automatiques et de grenades, la toile de tente en sautoir, -les hommes, dans l'ombre propice du soir, partirent -vers les lignes. Des obus illuminaient le ciel. La troupe -était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette -jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube -que des chairs broyées et des membres épars.</p> - -<p>Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village -écroulé.</p> - -<p>Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être -dure; sans doute, il serait blessé; mais il échapperait à -la mort. La confiance en la fortune et le désir de vivre -conduisent les armées vers le sacrifice.</p> - -<p>La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. -Le bataillon prit un chemin détourné, ouvert dans -la broussaille. Lentement, du pas des processions, des -milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de lune, -vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette -marche silencieuse, menace formidable pesant sur sa -destinée.</p> - -<p>Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la -file errante. Un ravin empli d'eau, traversé de passerelles -légères, séparait deux collines; dans cette cuve de -mort et d'effroi, les hommes semblaient être de fantomales -apparitions surgies d'une tombe immense. Un -Tel, couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait -avec une âpre joie l'odeur de terre et de poudre qui -<span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span> -l'entourait. Il y avait une sorte de magie captivante à -n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense -mécanisme.</p> - -<p>Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures -cinquante, après un bombardement précipité de cinq -minutes, et gagner leurs objectifs.</p> - -<p>Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les -compagnies se déployaient en lignes de tirailleurs. Des -trous avaient été creusés, où les hommes se couchaient; -on eût dit, à ras de terre, des berceaux où dormaient -de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.</p> - -<p>Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt -de fusées et de grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon -des cascades de lumière. Le souvenir vint au soldat des -soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi les valses et -les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 Juillet -de son enfance, quand sa vieille mère le menait au -Pont-Neuf admirer les fusées multicolores et les bouquets -d'artifices. Il y avait liesse, et les femmes s'abandonnaient -à la joie d'être désirées. Pauvres folies d'antan, -combien ceux qui vous connurent vous trouvent -aujourd'hui dérisoires!</p> - -<p>A quatre heures cinquante, sans commandement, les -hommes se levèrent et marchèrent, automatiquement, -vers ce qui avait été la tranchée allemande, amas de -terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des -chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, -aux charpentes croulantes, existaient encore. Ces sapes -<span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span> -obscures, inondées de pétrole, éventrées par les grenades, -se mirent à flamber.</p> - -<p>L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se -rejoignaient dans l'assaut, indifférents au possible danger, -étonnés, voire même inquiets de ne rencontrer aucune -résistance. De vieux compagnons, longtemps séparés, -se retrouvaient:</p> - -<p>—Tiens, te v'là, vieille canaille!</p> - -<p>—Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!</p> - -<p>—Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette -fois-ci? Il y a pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.</p> - -<p>Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser -quelques instants sur les joies de l'arrière et le muflisme -du civil.</p> - -<p>Ce n'était pas une attaque, mais une marche -d'épreuve dans un terrain mouvant. Le tir de barrage de -l'adversaire ne se déclanchait pas; les troupes avançaient, -allaient à l'aventure, droit devant elles, et malgré -les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement -d'un obus de 75 couvrait de boue et de poudre -un assaillant de par trop téméraire; quelque isolé tombait, -frappé à la poitrine d'une balle de mitrailleuse; -n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile -succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau -dont les eaux illuminaient la vallée.</p> - -<p>Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, -ils l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. -Une seule chose apparaissait, réelle, absolue, -<span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span> -la cote 304 était reconquise. Il fallait organiser le terrain, -terrasser, creuser une tranchée profonde et continue, -dissimuler à l'observation des adversaires les mitrailleuses. -On ne le fit point, non par ignorance ou -faiblesse, mais parce que la crainte du danger ne survit -jamais à la pire des épreuves. Seul un malheur nouveau -peut inspirer, quelques instants, une peur salutaire.</p> - -<p>Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, -séparés de leurs sections, groupés au hasard, se -mirent à visiter le terrain conquis, comme si des guides -invisibles leur imposaient une mystérieuse direction.</p> - -<p>Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, -au torse sectionné. Il se plut à contempler un magazine -allemand abandonné dans un abri; on y voyait d'héroïques -images: une représentation d'<i>Iphigénie</i> au théâtre -prussien de Namur, ou bien encore des princesses de -Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire -même un officier hautain courtisé par des Polonaises -admiratives, témoignages de force orgueilleuse et de -joie prétorienne. Des armes traînaient, dont un glaive -large et clair, qu'on eût dit enlevé à quelque panoplie -du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de -cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.</p> - -<p>Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. -Les blessés aux chairs déchirées appelaient désespérément -les brancardiers; certains se voyaient mourir, isolés -de tous, ignorant le sort de leur bataillon et redoutant -de voir surgir une patrouille ennemie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span> -Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes -françaises. Les obus, avec une précision parfaite, écrasaient -les escouades, faisant voler les armes, les bidons -et les pierres, arrachant les membres et décapitant les -veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre, courait -à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.</p> - -<p>Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.</p> - -<p>Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes -hommes, nés à peine à l'amour, mourir sans espoir de -revoir les villes trépidantes et les campagnes silencieuses -de leur enfance. Certains semblaient lancer encore -le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance -irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.</p> - -<p>Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être -vivant parmi ce peuple abattu.</p> - -<p>La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les -visages durcis des morts. C'est ainsi que fut reprise, -aux armées du kronprinz, la cote 304, d'où l'ennemi, -trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.</p> - -<h2 id="Page_150">LE POTE</h2> - -<p>C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses -soldats nommé le Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, -le fidèle compagnon, l'homme intrépide et fraternel qui -ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.</p> - -<p>Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus -chevaleresque des caractères un extérieur plaisant et -faubourien, une verve inépuisable et commune. Il en est -qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, demeurèrent -incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées -françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir -s'immortalise dans les conversations des troupiers, -comme si, couché par un obus stupide, ce héros avait -conquis dans la mort une vie plus riche et plus expansive.</p> - -<p>A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil -noir, qui partirent vers les Amériques, parées des pourpres -de Racine, Un Tel conta la vie du Pote. Sans -doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en des mots exquis, -appris aux rois des métaux la splendeur d'un -homme de chez nous. Des millions de dollars ont été -peut-être offerts à nos armes par un boyard que les -gestes du Pote enchantèrent.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span> -Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression -conventionnelle du mot. Il était de haute taille, dépassant -d'une tête sa section. Il avait un corps admirablement -proportionné, la poitrine large, des traits réguliers, -une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier -qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à -jamais angoissé de n'avoir pu retrouver de cette architecture -magnifique qu'un amas informe et léger d'os -brisés et de muscles sanglants.</p> - -<p>Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était -un enfant des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par -une marchande des quatre-saisons. Tracasser les gardes -du parc, jeter des pierres dans les vitrines de la pharmacie -et attacher des casseroles à la queue des chiens -errants, telles avaient été les occupations principales du -Pote au cours de sa prime jeunesse.</p> - -<p>Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés -en des combats singuliers, car ils courtisaient, à treize -ans, les mêmes gourgandines. Ensemble, ils avaient traversé -à la nage le canal Saint-Martin, narguant la police -impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils accompagnaient -la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.</p> - -<p>Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de -son quartier et les amitiés équivoques; il se mit au -travail, sa mère ayant à nourrir six frères et sœurs qui -chérissaient la soupe fumante et le pain frais.</p> - -<p>Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades -silencieux, il se fit charretier. Le métier est -<span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span> -dur. Il faut se lever à l'aube, panser les bêtes, nettoyer -et gratter le harnachement, atteler, partir dans Paris, -éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder -des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a -là toute une science difficile à acquérir. A quinze ans, -le Pote menait la pierre de taille, attelant à six chevaux, -gagnant des journées d'homme qu'il rapportait fièrement -à sa mère.</p> - -<p>Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres -de viande, copieusement arrosées de vin du faubourg, -heureux de se dépenser pour les siens, glorieux d'avoir -été, par le malheur, élevé à la dignité de chef de famille. -Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant -point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, -la grosse ménagère aux mains rouges qui lui lavait son -linge, l'affectueuse gardienne qui l'avait bercé quand il -était un gosse.</p> - -<p>A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais -soldat, irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait -avec vigueur, on ne pouvait nier que son arme fût -brillante; mais il n'en terrorisait pas moins Tap-Tap, -son adjudant, lequel, au cours de sa longue carrière, -n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois -et révolutionnaire.</p> - -<p>A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. -Infatigable, il accomplissait les travaux les plus durs, -abattant les arbres, creusant la terre avec acharnement, -portant les sacs des camarades éclopés. Il gardait son -âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du -<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span> -travail et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, -la douleur de Tap-Tap.</p> - -<p>Il devint un exemple de force et de conscience et les -événements en firent un chef, à la fois chéri et redouté, -sorte de guide implacable qui savait entraîner les plus -hésitants parmi les pires dangers.</p> - -<p>Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. -On eût dit un enfant dont les yeux riaient à la lumière -et qui admirait les spectacles de la vie, en amateur -qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le Pote s'imposait -d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux et -fantaisiste.</p> - -<p>Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant -aux incongruités de table chères au truculent Rabelais: -rots sonores et pets hardiment ponctués, il était la gaieté -turbulente des popotes.</p> - -<p>L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange -et primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement -d'épaules. Surprenait-il un de ses hommes au -repos, alors qu'un travail pressé s'imposait, au fainéant -il disait, sans douceur:</p> - -<p>—Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le -cassis.</p> - -<p>Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, -il disait encore à son fidèle compagnon Gustave, le -Rempart de Calonne:</p> - -<p>—Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut -de forme, tandis que je baladerai mon attelage, je te -gueulerai: «Oh! eh! Gustave...» Et tu ne te retourneras -<span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span> -pas, vieille cloche de mon cœur. Dame, ça t'ennuiera -de jacter avec un mec qui aura un falzard de -velours.</p> - -<p>Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les -fainéants, les peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment -au créneau, les soldats qui n'ont pas l'amour -absolu du devoir et le courage constant qu'il faut à la -guerre:</p> - -<p>—C'est des ordures!</p> - -<p>Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément, -sous un bombardement formidable, à l'entrée -d'une sape. Né pour les actions éclatantes, il fut enterré -avec ses hommes, sans combattre. Et pourtant, lorsqu'il -courait au danger, l'œil en feu, la tête haute et la jugulaire -serrant son menton volontaire, on évoquait, à le -voir, les fougueuses images de l'Empire où des cavaliers -intrépides chevauchaient des boulets.</p> - -<p>De toute cette vie splendide anéantie, demeure un -souvenir clair et consolateur; mais une amertume se -mêle à sa beauté, si l'on songe à la mère du mort, à -ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que -vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur, -solide et gai, qui fut un des plus beaux soldats de -France.</p> - -<h2 id="Page_155">TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE</h2> - -<p>Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur -attente, les fantassins se narrent de fortes histoires où -vit, implacable et souriant, l'humour français. A la 304, -sur la position conquise, ceux que la mort épargna évoquent -avec joie les innombrables mésaventures de Tap-Tap, -un de ces cœurs inférieurs dont le destin fut de -ne connaître, de l'existence militaire, que la vile servitude.</p> - -<p>Gonflé comme une outre, l'œil rond, la trogne amarante, -Tap-Tap était, avant la guerre, l'adjudant classique -et redoutable, le Flick patibulaire immortalisé par -Courteline, terreur du quartier, âme obscure et toujours -irritée. En la période héroïque où nous vivons, il est -demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière, -régnant, au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires -et de bleuets. Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien -de l'honneur, car il égaya les escouades les plus affligées -par le seul souvenir de ses exploits.</p> - -<p>Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant -l'attitude brisée de Tap-Tap bredouillant des phrases -ridicules, obtient un bruyant succès.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span> -Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien -et sa femme; il les confondait dans une même ferveur.</p> - -<p>Il disait des frites:</p> - -<p>—Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée -qui les fait, elles sont toutes dorées et savoureuses. -Ah! mon cher, dès qu'elles sont placées sur la table... -à droite, par quatre... direction de ma gueule!</p> - -<p>Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné, -la queue en trompette et la coiffure d'un lion, -il suivait son maître à l'exercice, à la salle des rapports, -en tous lieux. Peu respectée des troupes, cette bête -fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui s'appesantissait -l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés.</p> - -<p>Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations -heureuses.</p> - -<p>Un jour, la compagnie manœuvrait dans la vaste cour -de la caserne; l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes, -afin d'éblouir le colonel, commanda impérieusement:</p> - -<p>—Compagnie!</p> - -<p>La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt -brusque, sorte de tension unanime vers l'ordre attendu.</p> - -<p>Le chien fit: «Brrroupp!»</p> - -<p>A ce commandement, peu réglementaire, les hommes -prirent une immobilité parfaite.</p> - -<p>Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer -à l'avancement cet instructeur imprévu. N'importe, le -chien, malgré l'ingratitude des supérieurs, connut des -<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span> -heures insignes. A la sentinelle discourtoise qui prétendait -lui interdire l'entrée des casernements (les femmes, -les chiens et les colporteurs étaient alors bannis des -casernes), Tap-Tap commandait:</p> - -<p>—Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer, -mon chien! C'est un petit adjudant.</p> - -<p>La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse, -admirant la haute situation de son époux, et -qui, outre ses talents culinaires, avait toutes les vertus -qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon.</p> - -<p>—Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle -soit belle, belle, belle, mais elle aime bien.</p> - -<p>Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre, -plus expressif.</p> - -<p>Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable -soldat: figure aimable, mise soignée, attitude respectueuse; -il semblait être le plus correct des troupiers -français.</p> - -<p>—C'est bien ici, monsieur Tap-Tap?</p> - -<p>—Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de -fabriquer un violon avec une boîte à cigares; il sera -content de vous voir...</p> - -<p>—Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple -communication.</p> - -<p>—De la part de qui?</p> - -<p>—De la part de ses hommes. Vous lui direz que -c'est un c...</p> - -<p>Le gentil messager n'attendit pas la réponse.</p> - -<p>Mais, la considération du commun importe peu, si -<span class="pagenum" id="Page_158">[158]</span> -l'on s'estime soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas -à cet orgueilleux devoir.</p> - -<p>Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus -au bataillon, évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que -l'heureux homme est maintenant sous-lieutenant; sa -femme en est toute rubescente. Chez les commerçants, -elle exulte.</p> - -<p>Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère. -Il y a là une commandante arrogante, la capitaine, -la trésorière, des lieutenantes. Mme la capitaine -est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle accepte, -sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse -Tap-Tap. Ce ne sont que plaintes sur la hausse du -sucre, le manque de beurre et l'imperfection des camemberts. -Enfin, pour couronner cet édifice de récriminations, -Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces -dames, de conclure:</p> - -<p>—Heureusement que nous autres, femmes d'officiers, -on se dém...</p> - -<p>La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne. -Nul mieux que lui ne sait conduire une patrouille -d'avant-garde et organiser un secteur, en Bretagne. Il -dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et, -lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de -calvados, sortent en titubant, il s'écrie:</p> - -<p>—Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls -pour mieux les surprendre.</p> - -<p>Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette, -d'une boîte à sardine emplie d'essence et d'un manche -<span class="pagenum" id="Page_159">[159]</span> -à balai, Tap-Tap recrée le plus exact des aéroplanes. -L'infanterie approche silencieusement; l'aviateur met le -feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent du -pilote.</p> - -<p>Que si les bleus sourient de ces étranges manœuvres -et les trouvent puériles, il leur en cuirait de le montrer, -l'instructeur ne laissant pas que d'avoir la dent dure; à -quelque godelureau qui, le voyant venir, se permit de -crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement:</p> - -<p>—Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre. -J'en prends quarante pour moi; il vous en reste quatre... -et vous les passerez à la salle de police.</p> - -<p>Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un -bon garçon sous une rude écorce. Victime d'une hostilité -de par trop rigoureuse, il a, sans doute, des beautés -morales ignorées.</p> - -<p>Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent -la gloire du métier militaire et ses douleurs sans -en connaître jamais la basse amertume, qui sait s'il n'a -pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré:</p> - -<p>—Ce sont de braves, d'admirables garçons!</p> - -<p>Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la -cote 304, qui semble être celle de la reconnaissance, a -dit, en forme de conclusion:</p> - -<p>—Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme -ça qu'on reprendra l'Alsace et la Lozère!</p> - -<h2 id="Page_160">EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES<br /> -MILITAIRES</h2> - -<p>Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette -dans la mêlée, avec violence, afin qu'ils rebondissent, -de vallons en vallons, jusqu'à l'arrière, et qu'ils y éclatent -grenades insolentes, à la face du profiteur de la -guerre et du bourgeois suralimenté.</p> - -<p>D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à -l'usage, aucune de leurs qualités vigoureuses.</p> - -<p>«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois -la certitude d'être vainqueur et celle de ne recueillir -du noble effort généreusement accompli que des misères -et des souffrances. Qu'on les ait, celui qui lutte n'en -peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la certitude -du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les -pieds gelés.</p> - -<p>«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux -qui invoquent la victoire, les pieds au chaud, le ventre -à table. Juste leçon de choses, cette phrase apprend aux -égoïstes que les conquêtes ne se font pas en portant -des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être -comparé à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse -et la boue de l'hiver.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span> -Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour -de la gloire, combien vous êtes durs à l'égard de ceux -qui ne connurent de la guerre que les honneurs et les -profits!</p> - -<p>Certaines phrases du soldat masquent des sentiments -hésitants et troubles; ce sont des miroirs mensongers -où l'inquiétude ne veut pas se manifester, car il faut -toujours avoir la pudeur de sa crainte.</p> - -<p>Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée -dans le secteur?»</p> - -<p>Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère -et crainte inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être -parfait, l'ennemi est invisible et silencieux, et voici -qu'une fusée atteste sa présence et sa vigilance. Il est -vraiment ridicule que des adversaires indélicats veuillent -troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être -inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» -Question gouailleuse, qui témoigne à la fois du désir -d'être renseigné et de l'indifférence relative où l'on est -de savoir exactement ce qui se passe.</p> - -<p>«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une -parfaite abnégation. Si les obus s'écrasent dans le boyau -où les fantassins, aplatis sur le sol, attendent d'être -pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que la mort -est égale pour tous: officiers et soldats.</p> - -<p>Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis -partis vers les paysages heureux de la fortune et de -l'amour, descend dans les gares obscures de la mort. -Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur de -<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span> -s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la -fierté de le taire. La vie était une promenade agréable, -courte et souriante; voici qu'il faut descendre du train -bruyant; descendons en chœur, avec l'harmonieux ensemble -des troupes bien dressées.</p> - -<p>Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On -n'a pas idée de ça à Clignancourt» est le reflet d'un -regret attristé. Clignancourt ou tel autre quartier affectionné, -phare illuminant la misère du monde, prisme de -souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cœur du soldat, -c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, -l'homme vivant en paix n'a pas idée de ce que peut être -la souffrance. Il n'a pas idée de ça. «Ça», ce sont -les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur -entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.</p> - -<p>«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les -ravins marécageux, où traîne un gaz écœurant. «Ça», -c'est la perspective de n'être bientôt qu'un amas informe -de vers et d'étoffes que rejettera sur le parapet la pelle -indifférente des pionniers. A Clignancourt, lorsque les -bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre -de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure -dans les rues animées. On ne pense pas alors à la nécessité -qu'il y a de quitter les belles dont la grâce est un -enchantement et d'aller mourir, déchiré par une aveugle -mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à -ces choses.</p> - -<p>Mais c'est en la plus chère des affections humaines -que le soldat, aux heures d'angoisse, cherche un réconfort: -<span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span> -«Pleure pas! Tu la reverras, ta mère!» C'est, -malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace -et d'amour.</p> - -<p>Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le -sang versé, si le combattant revoit sa mère, la sainte -femme qui calmait les fièvres d'autrefois en posant au -front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu as une -mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle -pas la consolatrice, celle qui guérit de toute peine -et fait oublier l'horreur des explosions et des enlisements.</p> - -<p>La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de -ceux qui sont couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la -poitrine ouverte.</p> - -<p>Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.</p> - -<p>«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est -l'espoir-type. Le coucher, fût-ce dans la fange, c'est -dormir et «mourir un peu», mourir à la solitude sentimentale, -à la fatigue, oublier. Etre au lendemain soir, -c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux -jours de moins à souffrir.</p> - -<p>«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» -Autre espérance: voir les fleurs! C'est une modeste -joie permise, en mai, à ceux qui savent garder un cœur -champêtre. Les citadins sont particulièrement sensibles -à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince -de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la -nature: ils aiment en elle la protection que ses forêts -leur donnent, la fraîcheur de ses eaux et la caresse du -<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span> -soleil. «Vivement le mois de mai» est une joyeuse -sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.</p> - -<p>Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire -d'illusoire et de rêve qui n'empêche aucunement les -combattants d'aspirer à des joies immédiates.</p> - -<p>«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant -une réponse satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du -rab de rab dans la répartition des aliments. L'art du -parfait caporal est de savoir diviser une boîte de sardines -en quinze rations égales et de faire en sorte qu'il -y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation -de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.</p> - -<p>Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat -doit boire. Le quart est nuisible en ce qu'il rationne le -vin; seul, le bidon permet que l'on satisfasse entièrement -sa soif, surtout depuis qu'une autorité bienveillante -a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son -bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon -pour la classe.»</p> - -<p>Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le -mot connu de tous ceux qui tournèrent dans les boyaux -à la recherche d'une position de première ligne: «Attention -au fil!»</p> - -<p>Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous -coupe la face ou s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, -on est relié à l'arrière; il est une sorte de dieu -favorable et taquin qui protège et persécute, à la fois, -ses fidèles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span> -Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, -les boyaux ont les leurs: «Faites passer qu'on ne suit -pas» est le plus répandu. On ne suit jamais d'assez -près, et la file est coupée par de multiples accidents. -Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir -que leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne -meurt pas les uns sans les autres, n'est-ce pas? C'est -pour cela que ceux qui ne suivent pas prient qu'on les -attende; ils veulent leur part de malheur.</p> - -<p>Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, -éclos en d'obscures cervelles et qui sont une -merveille de sagesse et de vérité. Ainsi: «Près du -front, loin du cœur!», formule clairvoyante, cristallisant -fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé -mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de -nombre de femmes; toutes pauvretés de nos temps qui -suffisent à justifier cette autre parole vengeresse du -front: «Y a un civil dans le secteur et il ne tombe -même pas d'obus!»</p> - -<h2 id="Page_166">LES PARADIS ARTIFICIELS</h2> - -<p>Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus -cette âme réjouie qui le fait pareil aux enfants. Un Tel -se sent alors isolé, parmi le peuple des camarades, ironisé -de ceux qui l'entourent, abandonné de ses amis, -l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses -de son désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire -à d'impossibles joies. Vivant en de magnifiques mirages -où le viennent bercer les ombres des plaisirs disparus, -enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent alors -le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.</p> - -<p>De simples lectures lui sont une occasion d'oublier -sa misère. Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler -et réjouir les cœurs taciturnes. Il est difficile d'aimer -avec la foi des simples lorsque l'on a une âme -compliquée, habituée aux mystères des idées, aux passions -agitées, à la frénésie de la chair.</p> - -<p>Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une -affection pure, et la joie la plus vive est encore celle qui -jaillit, sans fièvre, de notre cœur. Cette rare joie est -fuyante, et vainement l'homme tente de la retenir. Les -paradis artificiels du soldat, les rêveries qui l'enchantent -sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour -entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste -<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span> -qui n'est guère compatible avec la brutalité des choses -militaires.</p> - -<p>L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans -l'imagination d'Un Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui -voudrait une forme sensible, des couleurs et des lignes -déterminées.</p> - -<p>Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, -sa femme, parce qu'elles sont de chair, avant que -d'avoir les vertus et les beautés de l'esprit. N'en aurait-il -jamais eu qu'une image, il la chérirait peut-être, cette -femme élue, pour la splendeur inconnue et désirable que -les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne -peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en -la religion du Christ était sacrifier sa vie, il eût été le -plus ardent des martyrs. Le catholicisme n'étant plus -qu'une organisation sociale, puissante et parfaitement -policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme -rêve de réchauffer son cœur glacé. Aussi, ne pouvant -avoir une religion fortifiante et las de chercher au ciel -l'impossible bonheur, tente-t-il de réaliser ici-bas, par -des artifices humains, des paradis consolateurs.</p> - -<p>Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la -lecture d'un beau livre, l'audition d'une musique chère, -la vue d'un paysage harmonieux sont des moyens immédiats -de recréer le mirage.</p> - -<p>A lire <i>Laurette ou le Cachet rouge</i>, d'Alfred de -Vigny, dans une mince édition aux jolis caractères, -Un Tel évoque à la fois toutes les lectures qu'il fit et -ses amours, dont certaines eurent la simplicité de ce -<span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span> -conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, -admirant le style grave et volontairement châtié de cet -écrivain magnifique qui, délaissant le vain falbalas des -phrases, ne voulut, pour son œuvre, d'autres pompes -que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.</p> - -<p>C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme -de certains, la vilenie des autres et toute cette gadoue -sanglante qui l'entoure.</p> - -<p>Dans un petit village bombardé, les musiciens du -régiment, en rond, exécutent avec un art inégal les morceaux -de leur répertoire. Les cuivres sonnent, entre les -murs croulants, comme s'ils voulaient renverser, à leur -tour, les fermes que les obus négligèrent.</p> - -<p>Allègre ou mélancolique, la musique est douce à -l'ouïe du soldat; elle ajoute à la douceur illuminée du -soleil un rayon d'or sonore et communique à tous une -sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut échapper.</p> - -<p>Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès -des cuivres.</p> - -<p>Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les -airs mille fois entendus; des automobilistes américains, -graves, vêtus avec soin, méticuleusement rasés, ont tenu -à assister à cette manifestation d'art; ils y ont mis la -solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi, par -leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui -qu'ils viennent visiter.</p> - -<p>Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte -meusien que l'éclatement des bombes ne trouble pas, -suit avec une fièvre visible le rythme de l'orchestre; il -<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span> -se balance, tout son petit être enlevé par les mesures -alternées des marches ou des berceuses; on dirait une -de ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs -barbares, miment les passions des hommes. Le gosse est -possédé d'un esprit de flamme, car voici que retentissent, -volupteuses et lentes, les premières mesures de <i>Lakmé</i>.</p> - -<p>La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer -dans les temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité -d'Un Tel. Pareil à l'enfant enivré, il suit les -mouvements de la vague sonore. Mais il évoque encore -des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées -d'opéra-comique où <i>Lakmé</i> l'enchantait. Il était prostré -dans un coin ombreux de ce poulailler célèbre où tous -les bohèmes et les midinettes de Paris viennent oublier -leur misère. Il avait, auprès de lui, une maîtresse à la -gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce -perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.</p> - -<p>Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs -conquérants, un orgueil illimité, tout cet azur avait été -chassé du ciel. Mais, voici que la musique rendait, divin -artifice, les joies perdues, qu'elle apportait sur ses ailes -invisibles les parfums de l'amour, le frôlement des -chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.</p> - -<p>Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la -musique, le livre et les spectacles changeants de la nature, -aime la griserie qui lui vient de ses propres -idées.</p> - -<p>Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente -beauté les réalités les plus dures. C'est par elle que -<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span> -l'on croit à la nécessité du sacrifice. Elle permet de -mourir avec abnégation, de subir les pires maux, de -vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, -d'être un soldat.</p> - -<p>Il est évident que trois années de guerre ont transformé -les idées d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; -il se voyait fortuné, admiré de tous. La guerre -lui apprit à être heureux dans la simplicité, comme d'autres, -mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant -la mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.</p> - -<p>Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements -tragiques de ces temps; mais, de toutes celles dont -la pensée d'Un Tel est occupée, les idées de guerre, -nées de la grande épreuve, priment impérieusement. -Un Tel, au cours de multiples conversations, dans les -cantonnements et les sapes, se fait l'apôtre d'un droit -nouveau, aux règles dures et inflexibles.</p> - -<p>Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, -osent prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront -égoïstement sur les joies de ce monde et qu'ils -se hâteront de jouir en compensation de toutes les privations -subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée, -s'oppose absolument à cette conception basse de la vie -future des soldats victorieux.</p> - -<p>Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, -l'esprit de fraternité et de dévouement qui anime les -soldats. Il défendra, au nom de ceux qui se sont battus, -au nom des morts, le droit des combattants au bien-être, -à la vie équilibrée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span> -Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment -l'ont faite; être une force raisonnable et puissante et -imposer aux pouvoirs publics la volonté des hommes qui -firent la France victorieuse, telle est l'intention d'Un Tel.</p> - -<p>Son programme social est simple. Il veut secourir les -victimes de la guerre en mettant à contribution les fortunes -des munitionnaires, commerçants enrichis au cours -de la tourmente, qui se doivent de faire vivre les enfants -et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une -révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute -idée politique ou confessionnelle, exiger qu'une place -honorable soit accordée aux combattants dont les sacrifices -et les efforts surent assurer la continuation de -notre vie nationale.</p> - -<p>Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole -de joie et d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, -certes; les idées sont des maîtresses dont Un Tel -a connu, sans jamais leur en tenir rancune, l'implacable -infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci, nées dans -le plus formidable des orages, défiant les vents contraires, -ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de -tendres musiques faites pour bercer l'ennui et la rancœur -des soldats; elles ont la souplesse et la vigueur -des choses vivantes; elles s'imposeront, animant les -discussions sociales, soulevant les foules obscures et -réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en -un siècle ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, -les raisins de la Terre promise.</p> - -<h2 id="Page_172">LE PEUPLE ET LE ROI</h2> - -<p>Il est juste que les combattants, ayant subi les pires -peines, reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne -sont pas toujours répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt -que l'on porte aux soldats, de quelque façon qu'il -se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un Tel fut-il -ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son -régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue -les troupes dont l'audace reconquit les hauteurs de -Verdun. Ce lui fut, au surplus, une occasion inespérée -de boire, de manger chaud et de se dépouiller de toute -sa vermine.</p> - -<p>Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré -d'ovations et de fanfares, le drapeau, protégé par une -gaine de toile cirée, attend de nouvelles gloires, couché -dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti le drapeau -de son ombre.</p> - -<p>Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs -sont ornés de lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement -en viande fraîche, disent les soldats) emporte -l'escorte du drapeau vers un champ d'aviation où grondent -cent moteurs.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span> -Les drapeaux de Verdun sont déployés.</p> - -<p>En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe -en lambeaux, muets symboles de maux effroyables. Le -vent soulève leur écarlate. On dirait, à les voir, un -parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent -ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en -dépit de leur volontaire ironie, se voit l'âme de la -patrie.</p> - -<p>Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux. -Ce sont des paysans, des ouvriers. La force vit en eux -de ceux qui, ayant guillotiné leur maître et brûlé les -demeures aristocratiques, renversèrent tous les empires -du monde.</p> - -<p>Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui -des colères de régicide, se sent pris d'une grande émotion.</p> - -<p>Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé -de ses terres pour avoir refusé de trahir sa parole, -passe en revue, aux accents débonnaires de la <i>Brabançonne</i>, -les troupes françaises. Il est grand et distingué. -Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant -les drapeaux.</p> - -<p>Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime -pour sa simplicité, certes, mais il aime surtout en -lui cet air taciturne qui sied aux grands capitaines. -Magnifique et réservé, triste et cordial, c'est ainsi que -lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi, celui -qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait -le tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre -<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span> -grand homme, chargé de toutes les misères d'un peuple.</p> - -<p>Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes, -ils se laissent choir en «feuille morte», ils descendent -vertigineusement vers les baïonnettes lumineuses et, -soudain, se redressent. L'aviation danse, au ciel limpide, -toute une fantasia de métal et de flammes.</p> - -<p>Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire -du globe, s'inclinent en présence d'une majesté. -Il se fait une fusion, entre le prince et la foule, comme -si, se prêtant un mutuel appui, ces deux forces comprenaient -enfin la nécessité de leurs rôles réciproques.</p> - -<p>Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement -sentimental imposé par les circonstances, une conclusion -sociale immédiate. Un Tel sait trop bien, pour en -avoir souffert, que, dans leurs imperfections multiples, -les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à -transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant -de générosité simple incarnée dans un homme, à la -nécessité où nous sommes, actuellement, de faire tenir -le symbole de tout ce que nous aimons sur une tête, -fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier -d'or.</p> - -<p>Les musiques jouent une fois encore la <i>Brabançonne</i>. -Le roi s'éloigne, cependant que les soldats, assis sur la -pelouse, devant leurs faisceaux, font une orgie de sardines -et de confitures.</p> - -<h2 id="Page_175">LA DÉGRADATION</h2> - -<p>Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant -les auvents des maisons désertes. Le ruissellement de -la pluie et les mille bruits de l'orage ajoutent à l'angoisse -de minuit. L'homme, attaqué par des puissances -invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se terre, -convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa -faiblesse éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert -de boue, traverse furieusement la place de l'Eglise.</p> - -<p>Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers, -à la veille d'être dégradés, reposent, gardés -par la maréchaussée. Si leur corps est étendu sur le -fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment pas, et -leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages -de leur enfance.</p> - -<p>Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée -par ses compagnons, comme indigne de porter les -armes. Le «hors la loi» civil, ce voleur cynique qu'une -justice nécessaire condamne, nargue souvent son juge; -le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais -le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue -des grands criminels. Ne plus être ce matricule vivant, -<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span> -ce rouage symbolique, ce postulant à la mort qu'est un -modeste soldat, combien de ceux qui partirent vers -d'impossibles gloires, à la mobilisation, se résoudraient -à cette indignité?</p> - -<p>La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter -à jamais les esprits et les corps des soldats et -de savoir leur imposer les généreux sacrifices de vivre -et de mourir ensemble. Jean et Paul, les deux prisonniers, -n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir -militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils -n'étaient en rien responsables du délit qui les fait condamner.</p> - -<p>Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les -vaches dans les pâturages paternels; un obscur instinct -le forçait alors à frapper ses bêtes. Garnement redoutable, -il devint, à seize ans, la terreur des bals champêtres, -le champion de toutes les rixes sanglantes.</p> - -<p>Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre -est de courir, sans cesse, après d'insaisissables amours, -fut la proie de toutes les belles infidèles de la capitale.</p> - -<p>Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un -camarade éventré, afin de lui ravir son anneau d'or; -Paul, poursuivant une amoureuse, déserta. Tous deux -furent condamnés à cinq ans de prison.</p> - -<p>En cette nuit orageuse où il semble que doit errer -l'âme immortelle et courroucée du roi Lear, les deux -hommes attendent leur dégradation.</p> - -<p>L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans -un vaste champ, le bataillon est assemblé. Le soleil fait -<span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span> -aux troupes l'aumône d'une caresse. Jean et Paul sont -amenés au centre des soldats. Ils sont là, les frères de -combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons -au cœur loyal, ceux avec qui furent partagés la -misère et le vin; ils vont assister à l'humiliation des -deux condamnés.</p> - -<p>Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes -luisent, inflexibles comme la loi, droites ainsi que des -consciences de soldats. Le commandant, vêtu de kaki, -présente le sabre. Un sergent, fébrilement, jette à terre -le calot des deux misérables; il leur arrache leurs boutons -qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille, -comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, -il lui semble que tout le sang de son corps afflue -en ses poings noueux. Paul est pâle et sombre, diminué -par son regret et sa honte, tel un vieillard qui regarde -mourir son dernier amour.</p> - -<p>Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux -hommes s'en vont. Jean, rouge de rage contenue, songe -qu'il va pouvoir boire enfin le café matinal; Paul pleure -doucement. L'armée des camarades s'éloigne, cependant -que certains regrettent de devoir rester dans le -rang, alors qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, -de si jolis boutons de capote.</p> - -<h2 id="Page_178">UN TEL A TRÉBIZONDE</h2> - -<p>Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, -Un Tel eut la joie, longtemps espérée, de revenir en -permission. Quatre saisons semblables, quatre manières -différentes de combattre. Le premier automne fut -mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des -triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs -victorieux de Tahure, sut redonner l'espérance aux -cœurs les plus désabusés; le troisième nous fit perfectionner -nos méthodes scientifiques de guerre: la Somme -nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés, -d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, -terminant avec honneur la bataille de Verdun, affirma -la puissance de notre machinisme, de notre chimie et -de nos armements.</p> - -<p>Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné -par les événements et le temps, Un Tel put juger -que l'esprit de l'arrière subissait des transformations -plus radicales encore.</p> - -<p>Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel -égoïsme inavoué se cachait sous les sympathies apparentes -du civil; il avait jugé, sans en tirer rancœur, la -faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats qui pavoisaient -<span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span> -la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit -connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et -vivant de ses profits, vermine dorée grouillant dans le -Paris libre et fier de jadis.</p> - -<p>Combien, hélas! d'esprits frivoles et désœuvrés se -joignirent à cette horde mercantile, croyant être suprêmement -élégants en affichant la sorte d'indifférence -souriante qui prend, chez le civil, le nom immérité de -persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement -une mode criminelle, masquant les appétits féroces -et les mille lâchetés endormies au cœur des hommes.</p> - -<p>Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui -l'avait séduit étrangement, tel un poison magique ou -un maléficieux opium. La mère d'Un Tel lui offrait tous -les jeudis un magazine illustré écrit pour l'enfance. Le -gamin y découvrit <i>Les Vautours du Bosphore</i>, sorte -de récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.</p> - -<p>On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes -pour adorer des vierges esclaves. De jeunes femmes -d'Anatolie jouaient de la guzla, le soir, dans les jardins -où chantaient des fontaines. L'empereur se prélassait -parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans -se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une -meute hurlante. Des processions traversaient la ville; -les soldats inclinaient leur large glaive lorsque passaient, -adorés des foules, entourés d'enfants extasiés, -les ostensoirs d'or.</p> - -<p>Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne -voyait pas venir vers elle, traversant l'orageuse poussière -<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span> -du désert, les janissaires de Mahomet II, les troupes -cruelles et innombrables, montées sur des éléphants -blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens -tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; -ils cherchèrent alors des formules prestigieuses, des -rythmes harmonieux, des parfums raffinés dont le pouvoir -arrêterait les légions ottomanes. Les étendards -furent hissés sur les remparts, les aristocrates se couvrirent -de cuirasses où rutilaient des diamants et des -fleurs.</p> - -<p>Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit -pas le mammouhd; il renversa les remparts -pavoisés, fit enfermer les belles Trébizondines en des -sacs que les janissaires précipitèrent dans le Bosphore; -il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses -draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, -empereurs de Trébizonde. La reine dut défendre, -contre les vautours du Bosphore, les cadavres ensanglantés -des sept princes, cependant que la fille aînée -des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les -vaincus de Trébizonde, sans honte, organisèrent des -festins, confiants en l'immortalité de leur race; leurs -femmes dansèrent nues devant le conquérant. Les porte-lyres, -les déclamateurs, les choristes, délaissant l'orthodoxie -chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes vibrants -à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent -dans les harems, vendant les colliers et les bracelets -qu'ils avaient arrachés aux vierges noyées dont les -corps avaient échoué sur les rives.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span> -Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, -la volupté, la fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. -Il avait relu cent fois le naïf roman, lui -donnant une portée symbolique.</p> - -<p>Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de -tenir en sa main durcie la clef d'or qui lui permettrait -de pénétrer le mystère de toute chose. A la lumière de -ce roman dérisoire, que son imagination de poète avait -réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations -de son temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il -crut, au cours de sa permission, faire, après tant de -voyages sur l'Yser, la Marne et la Meuse, une promenade -étrange sur les rives perfides du Bosphore.</p> - -<p>Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule -curieuse se pressait, désireuse de voir les soldats -boueux, les vrais, les revenants du front, il ne lui -sembla pas, dès l'abord, que la grande capitale orientale -était si différente de Paris.</p> - -<p>Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats -de toutes les nations. Des hommes, vêtus de complets -dont la coupe s'apparentait à la tenue militaire, -erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel sut que -ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement -musclés et doués d'une incomparable vigueur, étaient -des indispensables sans lesquels on ne saurait assurer -la vie des ministères et sous-secrétariats qui sont, en -Orient, comme en France, l'âme même de la nation.</p> - -<p>Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la -cité. Il s'en fut aux boulevards, où régnait une vive -<span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span> -allégresse. Tout un peuple de courtisanes aux toilettes -provocantes se laissaient lutiner par des Espagnols -petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de tous -les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux -terrasses, en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, -sans doute, le plus splendide des éloges en -faveur de la nation guerrière qui, malgré sa douleur -cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. -Certes, on aurait eu quelque difficulté à croire, en -voyant cette grande kermesse, à la présence proche des -troupes mahométanes. Pourtant, un certain communiqué -militaire annonçait que des combats acharnés avaient -eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.</p> - -<p>Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que -de lire ses gazettes. Les feuilles importantes, celles à -fort tirage, représentent un esprit commun, assez éloigné -du caractère réel de la nation. C'est dans les petites -revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les -désirs vrais, les colères de la foule.</p> - -<p>Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit -avec plaisir que l'amour demeurait, en Orient, l'occupation -primordiale de tous. Il s'agissait là d'un amour -frivole et sans portée sérieuse, d'une joie légère, d'un -aimable échange de bons procédés entre gens de sexes -différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de -femmes généralement blondes et fortunées; des secrétaires -aux armées ambitionnaient à gagner un cœur, -grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer -ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span> -Certains hebdomadaires politiques reflétaient des -âmes d'une incomparable énergie; on y luttait, sans -crainte, contre le cléricalisme ou la démocratie, adversaires -dont la force doit être formidable, puisque, malgré -des siècles de polémique, nul ne parvint à les -abattre.</p> - -<p>Un Tel se rendit compte, également, que les modes -importaient à Trébizonde. Il admira que l'on pût se -passionner, en temps de guerre, pour la coupe d'un -manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme -dans la souffrance, une possession de soi-même, une -maîtrise des nerfs dont les Parisiennes eussent été certainement -incapables. Qu'il y ait une littérature de -modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la vie -nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas -arrivés à ébranler le moral des citadins?</p> - -<p>Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à -l'excessif l'amour de l'armée, pour que des hommes -n'ayant jamais été aux tranchées consentissent à se -chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds manteaux, -à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du -soldat.</p> - -<p>Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva -l'Orient merveilleux des «vautours du Bosphore». -Ce n'étaient qu'assassinats mystérieux, vols de -documents, disparitions énigmatiques. Un jeune voyou, -devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé -en prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, -eussent porté, peinte à leur dos, la croix jaune infamante, -<span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span> -avaient fondé des agences chargées d'injurier -les honnêtes citoyens, de les accuser des pires crimes. -Un pacha, riche comme un conte des <i>Mille et Une -Nuits</i>, entouré de femmes empanachées et ruisselantes -de pierreries, avait acheté des consciences de proconsuls -et tissé avec des fils d'or, contre sa patrie, la trame -la plus infâme. Une danseuse qui se disait Hindoue et -se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus -Aphrodite, après avoir charmé de sa danse voluptueuse -Trébizonde en émoi, avait vendu les plans du grand -état-major.</p> - -<p>On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les -«Vautours du Bosphore» eux-mêmes étaient surpassés.</p> - -<p>Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants -impériaux, la nouvelle Trébizonde a des vautours -d'une autre envergure, des carnassiers à tête de citoyens -qui déchiquettent de la chair vivante, de la bonne -chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des danseuses -et des automobiles, à peine sorti d'une prison -d'enfants, rentra dans une cellule de grande personne, -ayant planté son bec acéré dans le dos de ses compatriotes -en armes. Cet autre brassait des affaires de -trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se -nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. -Combien de vierges d'Anatolie et d'ailleurs -avaient, pour un peu d'or étranger, subi les caresses de -ce pacha?</p> - -<p>Heureusement, toutes les nations cultivées subissent -<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span> -une tyrannie puérile et charmante, celle des petites -revues littéraires. L'esprit du lecteur en sort rasséréné. -Trébizonde se devait d'avoir des poètes abstraits chez -qui l'amour de l'obscurité compensait celui des belles-lettres.</p> - -<p>A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire -et théâtrale et qui porte le nom d'une ville où -l'on aspire à mourir de l'avoir contemplée, Un Tel eut -la joie de se mêler, anonymement, à une foule glorieuse. -Les plus spirituels d'entre les critiques trébizondins, -des hommes de théâtre, des managers, des actrices, -le monde cinématographique, tous ceux que l'on admire -et qui s'admirent encore mieux, discutaient en buvant -du porto.</p> - -<p>Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter -à perte de vue sur les opérations des armées. Ils tenaient -à montrer que les pires maux ne sauraient troubler -en rien une forte race. Le jeune premier exprimait -en termes mesurés son opinion sur la récente générale -du Théâtre Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune -premier, son concurrent. Les cinématographistes vilipendaient -les firmes nouvelles, reprochant aux éditeurs -de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et -leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios -déshabillaient les actrices. Mais, agités par la fièvre du -soir et les vapeurs des vins, c'est lorsqu'ils expliquaient -leur rôle national qu'il fallait les voir. Ils se retrouvaient -une âme semblable, une même manière d'observer -les événements, un égal désir de ne pas y participer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span> -Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir -le moral du soldat; écrire des pages émouvantes -sur les combats, tels devaient être leurs rôles en temps -de guerre.</p> - -<p>Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de -sa convalescence, cette aimable romance sur la conservation -des élites; ce n'était alors qu'une théorie, timidement -exposée. A Trébizonde, le droit de préserver -sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la -race était accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs -du théâtre et de la presse qui, par leurs attitudes -conquérantes et leur crâne élégance, donnèrent -à Un Tel le sens exact de son infériorité.</p> - -<p>Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et -qui se font écraser par les éléphants sacrés du mammouhd, -sont de médiocres défenseurs de la patrie, comparés -à cette génération fleurie de fils d'académiciens -et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres -de la cité ou pâles androgynes qui poussent l'amour des -hommes jusqu'au plus raffiné des orientalismes.</p> - -<p>Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit -que ses mœurs normales, sa brutale santé étaient un -défi à l'élégance et à la grâce de ces enfançons vers qui -montait l'encens des élites trébizondines.</p> - -<p>A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout -honneur et toute joie doivent revenir à ceux qui se battent -dans la fange, se noient dans les ravins inondés -ou meurent d'épuisement, par les nuits de tempête, -comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire -<span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span> -qu'une précieuse jeunesse, conservée prudemment dans -un service d'intendance ou de photographie, est autrement -utile à la vie nationale. Elle entretient l'élégance -et le bon ton dans les rues de la cité; il est bien qu'on -la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire -aux étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent -des lointains archers du sultan, nous sommes un peuple -aimable et joyeux!»</p> - -<p>Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette -forme d'esprit supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries -où patrouillent les sectionnaires des administrations, -ceux qui portent des abeilles brodées sur leur -pourpoint, le combattant est gentiment nommé le -P. B. D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. -Certes, on le considère à sa juste valeur. Il est un -rouage nécessaire, une utilité, comme les œufs dans -l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque; -mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui -donc oserait soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant -l'audace de demeurer dans la boue ou la poussière, -durant plusieurs années, n'est pas cette chose sympathique -en somme et naïve que les gens spirituels ont -appelé le P. B. D. F.</p> - -<p>Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son -désir d'aventures n'avait pas exagéré, qui montrait les -Trébizondins, à la veille d'être égorgés, chantant sur -leurs remparts. Les descendants des invertis et des -apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas -démérité de leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, -<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span> -de poètes, d'amoureuses et de comédiens était le même -que celui qui laissa mourir les enfants des Comnènes -et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des -vautours.</p> - -<p>Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à -toute cette vie prestigieuse et clinquante, Un Tel désira -quelque repos. Il erra en de paisibles quartiers où des -artisans travaillaient le fer et le bois. De vieilles femmes -usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour les soldats. -Il vit de maigres femmes plier sous de lourds -fardeaux, avec une abnégation, une ténacité qui faisaient -d'elles les obscures amazones d'une guerre misérable. -Il connut la peine du peuple, les courses infinies -qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son enfant. -Il rencontra des bambins, dont les pères étaient -tous morts en défendant la patrie, qui revenaient de -l'école, une petite serviette sous le bras, en jouant -comme des moineaux. Une jeune fille les accompagnait, -grave de toute cette maternité charitable qui la poussait -à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à -Trébizonde des infirmières bénévoles veillaient au chevet -des soldats mourants. Il sut d'admirables dévouements, -des générosités splendides.</p> - -<p>Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, -loin du Bosphore chanteur et lumineux, -rejoindre les grandes concentrations militaires, suivre -son régiment dans l'hiver et la nuit.</p> - -<p>Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple -de vieillards, de femmes et d'enfants s'associerait, la -<span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span> -paix revenue, aux aspirations des soldats; il devinait -que, sous les ors menteurs et les voiles fastueux de la -Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.</p> - -<p>Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque -pacha attardé ou quelque inverti trop lyrique; -mais, cette besogne sanitaire accomplie, Trébizonde n'en -serait pas moins la plus belle, la plus harmonieuse et -la plus libre des capitales du monde.</p> - -<h2 id="Page_190">LES NOUVEAUX SOUVENIRS<br /> -DE LA MAISON DES MORTS</h2> - -<p>Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au -Salon littéraire le plus estimé de la guerre. Toujours il -exista un cercle, choisi entre mille, où se groupèrent -les beaux esprits et les caractères originaux de l'époque. -Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de -ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se -créèrent des renommées.</p> - -<p>La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. -Elle attire, sans violence, les êtres les plus divers. L'art -des femmes est de savoir se rendre à la fois toutes-puissantes -et impersonnelles; elles président leur salon et, -pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent et disparaissent -pour laisser place à leurs invités, à la manière de -ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, -quand même, leur souveraine lumière. Tel le ver méprisable -s'insinue au cœur des roses, de vils personnages -hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.</p> - -<p>Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les -grands salons littéraires. Une femme le présidait. D'une -beauté assez froide, vêtue avec une recherche grave, -<span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span> -elle n'inspirait pas le désir, mais on aimait à l'admirer -pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.</p> - -<p>De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des -espoirs et des regrets, les sommités de l'art et ses -apprentis se groupaient autour d'elle. Enfin, pour que -ce salon ressemblât parfaitement à ses devanciers, -quelques canailles prétentieuses y encombraient les fauteuils.</p> - -<p>La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient -uniquement pour y savourer des gâteaux, de -cinq à sept, une fois par semaine.</p> - -<p>Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais -avec noblesse et sans profit. Une pensée pieuse avait -présidé à sa création. La prêtresse de cette tendre chapelle -rêvait, rien moins, que d'honorer les écrivains -morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer -dans leurs œuvres. Quelques paroles étaient offertes -au disparu; de belles voix disaient les pages les plus -éloquentes de son œuvre, et l'on se séparait en communiant -dans le souvenir du cher absent, dont le corps -avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins, -grâce à son génie naissant, laissait une âme -immortelle.</p> - -<p>Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de -lettres ne se réalisait qu'imparfaitement. La faute en -était aux personnages frivoles dont l'indifférence narguait -la tendresse des convaincus. Il est dommage que -le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y éclôt -de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y -<span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span> -admettre certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète -qui se permit, déchet humain immobilisé, d'exalter -en vers patriotiques le courage des soldats. Ce versificateur -à monocle, une tête de Baudelaire pour cantiniers, -célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, -créait une sorte d'amertume dans un lieu où ne devait -régner que l'admiration la plus affectueuse; il était la lie -du plus pur des vins.</p> - -<p>Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences -irritantes l'émotion des plus chers instants. Certaines -petites cabotines se paraient, selon le rite du jour, de -robes aux couleurs diverses, rouges en l'honneur des -blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en -arborer de tricolores.</p> - -<p>De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman -soyeux, décorés d'ordres inconnus, osaient se joindre -aux vrais soldats sur qui subsistait, malgré les soins -décents, la boue tenace de Verdun.</p> - -<p>On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la -mort fut un exemple; des mutilés qui, de leurs mains -broyées, ne pourront plus écrire; des prisonniers, dont -le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque part, -dans un camp silésien.</p> - -<p>Certaines heures y furent poignantes, témoin celle -où un vieillard vint exprimer sa douleur sur la mémoire -d'un jeune, regrettant de vivre en un temps où les -anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les -tombes où reposent des poètes de vingt ans.</p> - -<p>Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une -<span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span> -brève permission, le seul lieu où se pratiquait, en des -rites nouveaux, la religion du souvenir.</p> - -<p>On peut revenir au front avec une âme moins irritée -contre l'indifférence du civil quand le hasard vous fit -rencontrer, chez lui, un peu de cette fraternité souriante -et de cet esprit de corps qui reste l'apanage du combattant.</p> - -<h2 id="Page_194">LE MARIAGE DE LULUSSE</h2> - -<p>Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques -dans le vieux Paris. Il voulait revoir la ville, sous -tous ses aspects, les seuls salons littéraires ne suffisant -pas à satisfaire sa curiosité de soldat. C'est alors qu'il -rencontra Lulusse de Charonne, un vieux compagnon -d'armes.</p> - -<p>Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, -le boute-en-train de la compagnie, avait été -frappé cruellement, un soir, près d'un carrefour, en distribuant -le rata, dans l'exercice de ses fonctions culinaires. -Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.</p> - -<p>Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de -sa personnalité. Avoir été le mâle vigoureux qui séduit -et mate, à la fois, un quartier, l'homme satisfait de sa -force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un infirme -pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce -fut le pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté -l'emporta sur l'amertume et la faiblesse. A Charonne, -Lulusse redevint le conquérant des beaux soirs; -il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant -l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie -moins noble que celle des armes, une gloire solide et -incontestée. Même, il en vint à jouer de son malheur, -<span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span> -à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets où le -peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son -pilon, il frappait sur les tables de marbre, commandant -d'une voix impérieuse un nombre illimité de bouteilles.</p> - -<p>Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues -étaient illuminées et le chœur des oiseaux peuplait les -jardins de pures chansons où rien n'apparaissait de la -colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse infinie -lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et, -négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. -La crapule que Lulusse émerveillait par son insolence -ne voulait pas reconnaître en lui le lion de -Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.</p> - -<p>Une jeune couturière au visage triste et doux, à la -chevelure noire, était la cause involontaire de ce changement -rapide, Lulusse l'avait rencontrée dans le faubourg. -Elle passait, les yeux perdus, l'attitude modeste. -Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être une -opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il -avait possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et -la lèvre écarlate des amoureuses; elle ne se parait pas -d'étoffes éclatantes et ne portait pas à sa gorge la trace -des morsures du dernier amant. C'était une femme -simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une -mère de famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.</p> - -<p>Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de -travailler, de déserter les bars; la jeune couturière, -effrayée mais admirative, en présence de cet homme -<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span> -redoutable, s'était abandonnée à la joie de l'amour. Ils -allaient se marier.</p> - -<p>—Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, -dit Lulusse à Un Tel. J'enterre ma vie de gouape. -Je veux devenir un citoyen patenté, un comme les -autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne -s'ennuiera pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, -on sera toujours là pour un coup.</p> - -<p>Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait -sa gouaille et ses allures orgueilleuses.</p> - -<p>Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie -fut dénuée d'inutile pompe, le maire officia avec -simplicité. C'est alors que la noce commença. Chez un -traiteur bourguignon, la famille et les amis étaient assemblés. -La table, chargée de bouteilles et de fleurs, -ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or -et le rubis des vins miroitaient au soleil.</p> - -<p>Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires -de guerre, il enluminait avec joie des aventures -qui ne laissaient pas que d'être gaies en elles-mêmes; -il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les innocents, -ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive -font le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, -qui tombait dans les trous d'eau et qu'il fallait repêcher -avec une crosse de fusil; il y avait l'ordonnance du -capitaine, celui qui préparait à son officier des choux-fleurs -à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons -drilles en somme, et si délicieusement niais! Puis, du -plaisant à l'héroïque, Lulusse contait ses anciens exploits. -<span class="pagenum" id="Page_197">[197]</span> -Un Tel abondait dans ce sens, aimant à revoir -ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées qu'ils -connurent.</p> - -<p>Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient -cette jeunesse qui n'avait pas tremblé dans la -tempête. Les femmes riaient ou s'apitoyaient, selon la -couleur des récits, cependant que le fils d'une voisine, -indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur -animale les gâteaux délaissés. La petite mariée -contemplait son homme. Comme il était beau, et quelle -émotion elle avait ressentie quand, selon une plaisanterie -classique, il lui avait enlevé sa jarretière.</p> - -<p>—C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita -Lulusse.</p> - -<p>Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, -pianiste attitrée des noces, dont le concours avait -été sollicité, se mit au piano, et l'on dansa.</p> - -<p>Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil -d'homme, portait une jambe mécanique, enleva sa -femme et se mit à tourner follement. Soudain, il pâlit -et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. Sa -jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule -avec sa carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, -emportés par leur élan, bousculaient l'objet, sans y -prendre attention.</p> - -<p>Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes -entraînantes, la petite mariée, compatissante, posa -sa fine main sur le front de l'infirme, qui se mit à -pleurer.</p> - -<h2 id="Page_198">LA KERMESSE</h2> - -<p>Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de -ces aimables villages de la Marne, entourés de croix de -bois et qui reverdissent et prospèrent malgré les incendies -qui les ont ravagés. Des maisons de briques ont été -reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent se -recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les -caves, des abris protecteurs. L'église romane, son clocher -abattu, sa nef ouverte, atteste du malheur qui -s'abattit sur la région.</p> - -<p>Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans -le village une particulière allégresse. Les soldats se -promenaient, en quête de secrètes beuveries, l'accès -des cafés leur étant interdit. Au seuil des granges, des -lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, interpellaient -les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques -qui en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués -de la table et de l'amour. Un clairon lointain sonnait -des fanfares heureuses.</p> - -<p>Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, -à l'entrée du village, un concert.</p> - -<p>Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des -lampions bleus, suspendus aux ramures, illuminèrent -<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span> -sa scène improvisée. La foule des soldats se pressait sur -des gradins de fortune: chaises, bancs ou charrettes -dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, -un petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de -la poule au pot et des belles, prit place, entouré de -l'auréole d'azur que lui faisaient, harmonieusement, les -soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, admiraient -en silence les lampions que le vent balançait dans les -arbres.</p> - -<p>L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva -un formidable enthousiasme.</p> - -<p>Parsingaux, le chef de musique, caressait de son -bâton sa noble barbe. Il conduisait, d'un air méprisant, -les cuivres et les bois. Les soldats, en chœur, reprenaient -au refrain, témoignant de la joie qu'ils avaient de -sentir leur cœur bondir au rythme des fanfares et du -mépris qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. -Ils chantaient:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse7">Pan! Pan! Pan! Pan!</div> - <div class="verse6">Il a tout du ballot,</div> - <div class="verse6">Il s'appelle Parsingaux.</div> -</div> - -<p>Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise -presse. On l'accusait d'avoir donné jadis, alors qu'il -était simple brancardier, de l'argent pour que d'autres -fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en avait -pas moins la croix de guerre.</p> - -<p>—Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la -foule.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span> -Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, -le chef d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le -refrain. C'était le plus indescriptible des charivaris. On -pouvait y retrouver des bravos, des exclamations, des -appels, un murmure de voix pareil au mouvement des -mers.</p> - -<p>Un comique excentrique, au visage glabre, entra en -scène. Sa voix aigre avait quelque chose d'hostile et de -plaisant à la fois. Ses gestes de pantin enchantaient -par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de son -répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son -jeu, une sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme -si, interprète convaincu de la stupidité de ses rôles, il -s'en moquait intérieurement.</p> - -<p>La joie du soldat est facile et communicative: une -pirouette, un mot drôle, une ritournelle lui donnent -l'illusion d'un spectacle riche en couleurs; il se croit au -music-hall, il évoque les chansons arsouilles de Gaby -Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses -voluptueuses au miroitement illimité des lumières, -toute la folie des samedis soir au faubourg. La salle -embaume l'orange, le musc et le tabac. L'orchestre -exalte les fièvres endormies au cœur de la foule: désir -d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies -des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse -illusion; il se croyait à la Riviera du Montparnasse; il -revoyait les femmes aux yeux profonds, à la gorge frémissante, -dont le mystère l'attirait; il reconstituait ainsi -les éléments brisés de son bonheur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span> -Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques -où s'expriment ses colères à l'égard du civil:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse12">Vivent les poilus qui z'ont la fourragère.</div> -</div> - -<p>Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil -que l'on a d'être fort, valeureux, conscient de son -devoir, la splendeur des ovations parisiennes à la revue -des drapeaux, la joie imprévue que l'on eut de voir tant -d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes, -alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et -justifiées, ces chansons-là sonneront, un jour, durement, -à l'oreille des profiteurs. Il en est qui feraient trembler -de peur les indifférents s'ils pouvaient les entendre.</p> - -<p>Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. -Le bataillon, ce soir-là, voulait s'amuser. La représentation -de <i>L'Anglais tel qu'on le parle</i> lui fut une occasion -de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire du colonel, -paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune -miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé -sa redingote. Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même -n'aurait pas reconnu son enfant en cette fantaisie -burlesque.</p> - -<p>A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, -au clair de lune, vers leurs cantonnements. Il y avait -dans l'air irisé de la nuit des parfums d'amour, et les -hommes, soulagés du poids de leur ennui, retrouvaient, -d'avoir été bercés par des musiques et des refrains, -l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.</p> - -<p>Il semblait que la paix était revenue sur le monde.</p> - -<h2 id="Page_202">MONSEIGNEUR<br /> -CHEZ LES DOUBLARDS</h2> - -<p>Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats -irrespectueux au sergent-major, cet être supérieur -et absolu qui tient en ses mains tachées d'encre la destinée -d'une compagnie.</p> - -<p>Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement -que leurs devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs -eux-mêmes» n'avaient pas, ce sont des comptables, -des notaires, tous gens de bureau consciencieux, -sinon dévoués, et parfois aimables.</p> - -<p>Les doublards du 5<sup>e</sup> bataillon, celui d'Un Tel, forment -un groupe original et sympathique. Ils suivent, d'assez -loin, le mouvement des armées et ne connaissent des -combats actuels que les états de pertes, l'élaboration -des citations, les rapports de patrouille, les situations -administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les -défauts du soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, -peiné et combattu, ce qui les fait mieux estimer -de tous. Scribes inférieurs, ils retrouvent dans leur encrier -toute la poussière d'une gloire éclatante et si l'ange -de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le -<span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span> -révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul -doute que son aile ne frôle au passage le front soucieux -des doublards.</p> - -<p>Les doublards du 5<sup>e</sup> bataillon sont bruyants. Ils aiment -la bonne chère, les vins de marque, les cigares -craquant au toucher et le jeu qui met un peu d'imprévu -dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi que tous les -groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre: -serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? -La baraque où s'élabore leur méticuleuse besogne, battue -des vents, au faîte d'une côte, leur tient lieu de -dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils travaillent, -mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement. -Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de -grattoir et de règle; la guerre, terrible fée qui transforme -le monde, a civilisé les «ronds-de-cuir».</p> - -<p>Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que -cet homme ait été notaire quelque part. On l'imagine, -aisément, naissant, à la stupéfaction de sa nourrice, -avec un double galon d'or sur ses petits bras. Grand, -sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être -prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et -sa tête carrée contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser -un repas, d'estimer un romancier, d'interpréter -une circulaire? Lempêtré impose violemment sa manière -de voir. Il devient vif et tranchant comme une -paire de ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant -donnée la perpétuelle irritation du bonhomme et sa -voix agressive.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span> -Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une -idée généreuse, un dévouement désintéressé, un enthousiasme -réel, ces choses étant <ins id="cor_6" title="contraire">contraires</ins> à sa -nature.</p> - -<p>Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, -est un esprit narquois; à la gravité de Lempêtré, -il ajoute l'éternel sourire de son ironie facile. Delile, -autre doublard, se contente de bien vivre, d'écouter ses -compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs -paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que -de faire avec exactitude ce qui doit être fait.</p> - -<p>Enfin, voici Monseigneur!</p> - -<p>C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, -ainsi que le baptisèrent les camarades, Monseigneur -enfin, curé d'Aubervilliers en des temps paisibles; -homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de son -ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages -anéantis; nonce des tranchées.</p> - -<p>De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus -de permission, assistent avec joie aux joutes oratoires -qui ont lieu au cours des repas et qui mettent -aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier subit -avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, -ses confrères. Lempêtré se révèle fougueux -anticlérical; il accuse, en roulant des yeux féroces, les -prêtres de mille crimes, en général, et particulièrement -Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en faire -un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque -flèche fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand -<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span> -amusement de la galerie. La sympathie des soldats est -acquise à Monseigneur; néanmoins, ils aiment à dire en -sa présence des énormités où les mots déguisent à peine -la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les -simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent -Lempêtré, malgré ses discours démagogiques, et parce -qu'il se montre le maître, le dispensateur des faveurs; -ils ne lui pardonnent pas de se croire un chef, au sens -magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.</p> - -<p>Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le -tendre pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses -épaules afin de leur épargner les pierres des routes. Il -a pour ses hommes une condescendance infinie:</p> - -<p>—Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la -vertu qu'ils montrent à souffrir en silence. Je comprends -leurs excès au repos. Voire, j'aime s'ils sont -ivres. Quand le vin les guide, ils sont joyeux, ils chantent; -leur oubli de toute chose leur interdisant de penser -à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.</p> - -<p>Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de -l'Eglise et manque un peu d'orthodoxie; il n'en révèle -pas moins chez le prêtre qui le loue une bonté parfaitement -chrétienne.</p> - -<p>Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, -jeunes adolescents épris d'idéal, avaient eu un même -désir de connaître. Ces voyageurs de l'idée, ayant pris -des routes différentes, s'étaient croisés sans doute en -certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: -<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span> -Villiers de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon -Bloy, au style douloureux et tourmenté. Ils eussent pu -se rencontrer chez le fougueux polémiste à tête de -dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes, -connurent le chemin du taudis où vociférait le -mendiant ingrat. Il est des feux qui attirent, dans la -nuit, les errants. On les quitte rapidement, après s'être -frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir ému -de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont -de purs foyers où les hommes se retrouvent.</p> - -<p>Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en -eux des lyriques fervents et naïfs. C'était l'époque où -les pires décadents, habitués des brasseries littéraires, -convertis à une sorte de foi brumeuse, venaient à -l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un -d'eux, fils de tribun républicain, après avoir erré parmi -tous les marécages et pratiqué les débauches latines, -créa <i>Les Echos du Silence</i>, revuette mystique où l'on -exaltait l'amour du martyr, la croyance en une vie -supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances -infernales. Un ami de Monseigneur collaborait -également à cette revue. L'invisible lien des Lettres -réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers au plus aventureux -des poètes.</p> - -<p>Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. -Cet écrivain les conduisit en de graves chapelles où de -nobles cérémonies les émurent. Les départs des missionnaires, -les prises de voiles séduisirent les artistes. Ils -apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts -<span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span> -où l'âme est enlevée par le rythme des chœurs palestriens. -Un Tel et Monseigneur aimaient Huysmans.</p> - -<p>Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, -précisant leurs raisons d'estime, Lempêtré se sentait -exilé d'eux, relégué par un destin cruel dans une zone -inférieure. Certes, parfois, il risquait un mot déplacé, -une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler -le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer -leurs chimères.</p> - -<p>Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, -rééquipement des hommes, Monseigneur s'intéressait -particulièrement aux étoiles, ce qui, pour un -prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux -belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, -il étudiait les groupements de lumières, les chars, les -carrés, les doubles lettres inscrites à la voûte d'azur et -qui sont autant de dessins merveilleux dus à quelque -main divine.</p> - -<p>Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à -reconnaître la beauté violette et tremblante de Wega -de la Lyre qu'il aima pour son nom précieux. Au reste, -les noms d'Orient dont se parent les étoiles lui furent -un ravissement.</p> - -<p>Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population -turbulente de sa paroisse et les soirs où il lui -fallait défendre sa soutane contre l'injure des voyous; il -allait vers eux et, par les moyens d'une rhétorique savante, -il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un -homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme -<span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span> -les autres hommes. Il ne lui déplaisait pas de narrer -les persécutions que lui valut la passion d'une vieille -bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, lors de -son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se -rejoindront au ciel pour l'éternité!»</p> - -<p>Les soirs de liesse, autour de la table branlante où -les doublards et leurs unités étaient assemblés, fort -écouté, Monseigneur dissertait sur les Pères de l'Eglise. -Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de saint Augustin -et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur -leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la -tranchée malgré la boue et les explosions. Tel farceur -louait les charmes abondants d'une épicière du parage; -il insistait sur sa croupe imposante et ses seins où pourraient -reposer les têtes amies de toute une escouade. -Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de -Flaubert, tenté par les mille démons de la chair et de -la table. Il ne manquait rien à sa tentation, pas même -les belles pommes de terre ovales et dorées dont le -fumet lui caressait agréablement la narine.</p> - -<p>Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps -commencée:</p> - -<p>—Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux -et compliqué, devant ce mécanisme savant, je -crois à l'existence d'une force supérieure régissant nos -destinées. Dieu existe, mais j'en reviendrai toujours à -l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui présiderait -nos agapes et bénirait nos amours.</p> - -<p>Monseigneur ne pouvait admettre une conception -<span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span> -semblable. Il importait d'être absolument avec l'Eglise. -On ne pouvait, à son choix, croire ou ne pas croire, admettre -telles vérités et se permettre de récuser les autres.</p> - -<p>—J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas -cette passion amoindrie qui vous fait œuvrer charnellement -avec honte et tristesse, mais un amour joyeux qui -se livre à toutes les fantaisies de la chair. Il y a, dans -la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité -profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée -des dieux, s'il en est au ciel.</p> - -<p>Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait -pas aux idées arrêtées; il savait tourner les positions, -désireux avant tout de sympathiser avec tous, -d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, dans -les cœurs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient -fleurir les sentiments chrétiens.</p> - -<p>Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur -n'en recueillait pas moins l'affection de tous. On -lui était reconnaissant de sa bonhomie; il était estimé -pour les services innombrables rendus à la troupe. Aussi, -par une condescendance fraternelle, les soldats, au dessert, -chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes -sacrés aux paroles luxurieuses.</p> - -<p>Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de -ses compagnons louer les trois anges généreux qui -vinrent porter au monde, un soir,</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse6">De bien belles choses.</div> -</div> - -<p>Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de -<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span> -Noël. Tous communiaient dans une sorte de religion -irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe, avait un -charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité -réelle et de sereine joie.</p> - -<p>Ce soir-là, Monseigneur offrait une bouteille de vin -bouché aux doublards et absolvait, dans son cœur, Lempêtré, -demandant pour lui, au Seigneur, un peu d'intelligence -et de bonté, prière qui jamais, hélas! ne fut -exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à -la douceur, insensible et bête comme un papier timbré.</p> - -<p>Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du -prêtre, la troupe allait admirer les astres, dont la paix -harmonieuse devrait être un exemple, incitant les hommes -à calmer leurs agitations meurtrières.</p> - -<h2 id="Page_211">LA RENCONTRE</h2> - -<p>Etre du même village ou de la même rue crée entre -deux soldats un lien indissoluble. Fût-il le plus avili des -buveurs, le compagnon qui naquit dans la maison où -l'on vécut mérite une affection particulière. Combien, -par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua -leur cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures -délices.</p> - -<p>—Tu es un frère. A notre prochaine permission, je -te présenterai à ma sœur!</p> - -<p>Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima -fort le brave ivrogne qu'il rencontra un certain soir et -qui lui parla du pays.</p> - -<p>Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes!</p> - -<p>Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles -femmes attendent, en priant, la mort qui les sauvera de -la noire misère; rue bruyante, participant aux fièvres -populaires; rue où l'on chante, où l'on se bat, où l'on -aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées -par des esprits vulgaires, un aspect archaïque: -telle est la rue des Canettes.</p> - -<p>De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières -<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span> -prêtes à éclater, surgissent aux heures troubles des -guerres et des révolutions des énergies imprévues, des -forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient dans -les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les -étrangers des quartiers adjacents, assez audacieux pour -s'aventurer en une zone aussi barbare, moururent en -braves, cherchant de leurs yeux angoissés les tours inégales -et sonores de l'église Saint-Sulpice.</p> - -<p>Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère -à l'enfant un caractère particulier. On ne courut -pas en vain dans le plus magnifique des jardins du -monde—le Luxembourg—sans en garder un désir -éternel de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la -courbe des parterres et l'ordonnance des allées vous -font une âme équilibrée. Le jardin devient ainsi une -école d'élégance et de sérénité.</p> - -<p>Apprendre de la nature le secret d'être artiste est -l'apanage de tous. Le gamin loqueteux qui, las de tourner -dans la cour empuantie de sa maison, comme une -hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau du -bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue. -D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des -marronniers, il sera poète. Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle -à ne vouloir être qu'une pauvre chose obscure, -le style de son quartier la marquerait d'un signe -éternel.</p> - -<p>Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien -de Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span> -L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la -guerre. Il avait une trogne bourgeonnante, des yeux -chavirés, mais Un Tel reconnut en lui, à travers la -démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le -cher accent du terroir.</p> - -<p>Il semblerait que les idées des habitants de la rue -des Canettes n'aient jamais d'amertume; leurs rêves -gardent un arrière-parfum de verdure et d'encens.</p> - -<p>L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient -un cœur tendre et chimérique:</p> - -<p>—Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le -renfoncement, celle où le juif qui a de si jolies filles -tient un bazar de peaux de lapin. J'étais cordonnier; ta -mère se servait chez nous. On faisait les ressemelages -et nous avions toute la clientèle du quartier. On les -reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on -se battait le samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on -revient! Toutes les filles du quartier mettront leurs chapeaux -de printemps et leurs robes de la Samaritaine -pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les -caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de -l'accordéon toute la nuit. Il coulera du vin dans les -ruisseaux. On embrassera les femmes des autres sur -les lèvres.</p> - -<p>«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des -idées révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, -s'il n'est pas mort gelé dans sa boutique peinte en rouge, -au retour, je lui paie une muffée étonnante. Je lui dois -une grande reconnaissance, à cet homme; il a vendu -<span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span> -des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge -comme des briques, même les jours sans viande.</p> - -<p>«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué -dans les états-majors; que je le revoie, celui-là, -avec sa raie et son faux col, après la guerre, je ferai -sûrement un malheur!</p> - -<p>«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on -se lavait la gorge le matin avec du vin blanc, il est -prisonnier. S'il en revient, il trouvera toujours, chez -moi, chaussure à son pied.</p> - -<p>«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il -en est mort, Seigneur! que c'est à croire qu'il n'y a -que nous de sacrifiés.</p> - -<p>«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, -je balancerai tous les meubles de la mairie dans la -fontaine Saint-Sulpice. Je dis cela sans méchanceté, je -sais bien qu'il faut être humanitaire. On s'entr'aidera, -après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On -sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en -moins, les discours.»</p> - -<p>Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la -rue. Il disait les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux -du 14 Juillet, Fêtes-Dieu sur la place printanière, où -les plus rudes lurons du quartier se courbaient devant -la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie délicieuse -en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs -de jours heureux.</p> - -<p>Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une -ferveur égale sa rue frémissante aux odeurs de gargote. -<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span> -Parent éloigné de ce cordonnier bavard, Un Tel l'écoutait -avec ravissement. Ce lui fut une occasion inespérée -de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; -il en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure -angoissante où l'on sentait venir, à travers les vallons -glacés, le grand hiver taciturne, il eut devant ses yeux -l'image exacte et bien-aimée de la petite patrie, ce -grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt -tout ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat -n'oubliera jamais l'accueil fraternel.</p> - -<p>L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, -afin de rêver en attendant la nuit. Une fine pluie se mit -à tomber, qui le chassa de la plaine. Le soldat s'en fut, -à l'aventure, sur des pistes glissantes, giflé par un vent -rapide. Il marchait vers l'inconnu pour dissiper la tristesse -qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres -transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, -il heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris -d'un désir de marche interminable, perdant tout sens -d'orientation, satisfait de souffrir, d'errer sur la terre -retournée, dans la douleur universelle. Bientôt, il franchit -les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant -vers un vaste marécage où se miraient les derniers -rayons du soleil.</p> - -<p>Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la -présence de l'adversaire.</p> - -<p>Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement -dans le ravin. Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui -fit prendre une piste où demeurait la trace de pas anciens; -<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span> -une force le poussait aux épaules; il n'aurait su -résister au vent qui l'emportait; il marchait instinctivement, -les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux -de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la -direction de la rue des Canettes, vers la féerie des jets -d'eau et les ombrages embaumés du Luxembourg.</p> - -<h2 id="Page_217">SIMPLE IDYLLE</h2> - -<p>Jolicœur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être -nommée la classe aimable pour sa jeunesse souriante -et sa tendresse. Il était né à Tours, parmi la verdure, -et ses yeux bleus gardaient la franchise et la lumière -de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits -fins et réguliers.</p> - -<p>Paris lui était apparu dans toute sa séduction et -l'avait captivé, sans le perdre, malgré ses passions perfides, -ses plaisirs pervers et sa frivolité. Devenu soldat, -l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et des sentiments -puérils qui le rendaient charmant.</p> - -<p>Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher -de l'hiver et des bourrasques, trop indiscipliné pour -admettre le joug absolu de la vie militaire, il ne pouvait -pas oublier, sans regret, les bonheurs naïfs et si -proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement -interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, -et cela lui formait une mélancolie dont ses heures -s'embellissaient, tant il y a de grâce à voir une amertume -parer de ses légères épines une tête vouée à l'insouciance.</p> - -<p>Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait -<span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span> -connu de ces amours rêveuses. Adorateur de la femme, -il l'avait été religieusement. Mais des heures de fièvre -et de regret, des colères et des trahisons lui avaient -appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une -odeur de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se -garde, une décevante servitude.</p> - -<p>Jolicœur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier -les douleurs amoureuses.</p> - -<p>Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés -à leur joie et jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent -que d'éphémères liaisons, ils ne connurent que l'échange -ému de tendres paroles, le soir, en des parcs déserts, -où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains rapides, -baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges -délicieux du premier amour, combien vous êtes -éloignés de la passion réelle! Toutes les fleurs dont se -pare la statue du jeune dieu au cruel carquois sont vite -desséchées et, trop souvent, naissent de leur poussière -le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.</p> - -<p>Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents -au tumulte du siècle, esquissèrent le geste d'amour. -Jolicœur, ainsi que tous ses camarades de la classe -aimable, avait dû, un matin bruyant sur le quai d'une -gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui -le regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle -les fièvres de la chair.</p> - -<p>Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant -enlevait ainsi à ces deux enfants leurs chers plaisirs? -<span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span> -La saison des jeux du cœur semblait terminée; on ne -cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se -ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en -se tenant la main, parmi les nuages mobiles ou transparents, -le vol concentrique des oiseaux; on ne lirait -plus dans un livre choisi l'histoire féerique et douloureuse -des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier -Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, -désormais, le cœur de ces enfants? La séparation -leur rendrait-elle sensible la vanité de leurs -amours incomplètes?</p> - -<p>Il n'y paraissait guère chez Jolicœur, qui gardait de -sa petite amie le même souvenir tendre.</p> - -<p>Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, -assise sur un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un -marronnier. Elle était brune et portait une robe blanche. -Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se l'avouer; ils le -firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes et qui -embaumaient comme une cassolette où brûleraient des -parfums d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion -avec une grâce infinie.</p> - -<p>Les vieillards les contemplaient, non sans envie et -regret, quand ils se promenaient, en se confiant leurs -pensées. Il y avait en eux la beauté matinale des roses, -alors que le soleil ne les a pas encore énervées. Ils -aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses; -s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, -ils se disaient:</p> - -<p>—Plus tard, nous aurons une maison semblable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span> -Une seule fois, Jolicœur avait été saisi d'un trouble -étrange. En embrassant les joues de son amie, le matin -de son départ, il avait senti frémir sur sa poitrine les -deux seins ronds comme des pommes de la vierge. -Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; -voire, à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, -Jolicœur n'était pas un homme vil, passionné, -égoïste ou sublime comme le sont les hommes; c'était -un enfant qui faisait la guerre.</p> - -<p>Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; -il gardait, lui-même, trop de jeunesse pour ne -pas affectionner ce petit soldat imprévu qu'un destin, -pour le moins ironique, avait affublé de rudes vêtements -et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour -sa tête menue; Jolicœur portait, en outre, un fusil plus -haut que lui.</p> - -<p>Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent -ceux qui ne connurent pas de grands périls ont -les apparences de l'héroïsme. Au sortir des camps d'instruction -et dans sa première période de tranchée, la -classe 17 fut particulièrement insouciante.</p> - -<p>Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent -les positions de l'ennemi, dans un terrain inconnu où -des embuscades pouvaient être tendues. Des volontaires -furent demandés; il y en eut une vingtaine: Donquixotte, -l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir -été jadis un homme doux et conciliant, et d'autres que -la lassitude n'avait pas encore aveulis. Jolicœur sollicita -de participer à cette opération.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span> -On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu -que l'on ne se reposerait pas, que l'on observerait -tous les replis du terrain, que l'on visiterait les gourbis -abandonnés, les sapes défoncées où l'adversaire pourrait -se dissimuler.</p> - -<p>Jolicœur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit -était troublante, et plus d'un piquet, au loin, prenait -une silhouette hostile. Qu'importe! N'était-il pas en -compagnie de camarades aguerris, et ne voyait-il pas se -refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune, -le visage de sa petite femme, subitement devenu grave -et diaphane, telle l'image noyée d'une lointaine et -mélancolique Ophélie.</p> - -<p>Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, -guidé par son instinct de chasseur, ne devinait pas le -rêve du jeune soldat. D'excavations en excavations, la -troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes -se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs -observaient la nuit; mille bruits se faisaient entendre, -confus, indéterminés; des travailleurs devaient, -au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à droite, -avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre -avec l'ombre, être une chose immobile et prête -à bondir.</p> - -<p>Jolicœur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était -si petit!</p> - -<p>Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit -s'affaisser le bleuet; touché au cœur, il mourait, sans -murmure, inclinant la tête sur sa poitrine, gentiment, -<span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span> -comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège affligé, portant -l'enfant mort vers la tranchée française.</p> - -<p>Un Tel recueillit les objets que Jolicœur tenait de sa -fiancée: une bague où était gravé un nom de fleur, -un petit couteau, une chaîne avec un trèfle à quatre -feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui avait -envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la -terrible nouvelle.</p> - -<p>Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!</p> - -<p>Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il -tenta de laisser une illusion à celle qui jamais ne devait -voir revenir l'absent qu'elle attendait; il assura que, -peut-être, Jolicœur, blessé grièvement, enlevé dans une -embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est -trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait -pas un tel coup au cœur! Pour savoir être malheureux, -il y faut une accoutumance.</p> - -<p>Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de -cris et de lamentations. La louve à qui l'on abat les -siens hurle dans le bois et se déchire la chair, en -témoignage de son désespoir; les grandes amantes qui -virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis -sur leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent -un crêpe éternel à leur cœur désolé. Qu'allait-il -advenir?</p> - -<p>La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel -avait imaginé; elle sut trouver des mots résignés où -sonnaient, malgré tout, les carillons d'une nouvelle -espérance; elle eut une tristesse de bon ton. La balle -<span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span> -qui avait abattu Jolicœur ne l'avait pas, elle-même, -blessée mortellement.</p> - -<p>Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance -inutile, Un Tel fit un petit paquet des chers souvenirs du -défunt et le mit sur la tombe fraîche où flambait une -cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la fiancée du -bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente -ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de -l'amour était déjà consolée.</p> - -<h2 id="Page_224">CHEF DE BANDE</h2> - -<p>Un Tel était un des rares survivants parmi ceux -dont les exploits faisaient la gloire de son bataillon. -Morts, blessés, disparus, repartis à l'arrière, las de la -lutte incessante et des misères de l'infanterie, toute -une phalange de braves s'était dispersée. C'était à peine -si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement -en des faits d'armes connus de tous demeuraient dans -la mémoire oublieuse des camarades. Néanmoins, sortis -vainqueurs de toutes les épreuves, unis à jamais dans -la plus étroite des fraternités, quelques soldats perpétuaient -les traditions de vaillance, de fidélité et de -bonne humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée -magnifique et disséminée.</p> - -<p>Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses -camarades, devint un chef. Les circonstances l'y aidèrent; -une chance inouïe lui permit de ne jamais défaillir, -de dompter toutes les difficultés. Chef, ce rôle -impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme -ne pouvant être parfait, souvent le hasard collabore à -son mérite. Un Tel était de ceux que le hasard avait -favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur sa propre valeur; -<span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span> -il savait dans quelle exacte mesure la fortune avait -aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son -esprit combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des -conflits et des bagarres politiques, il avait été naturellement -disposé à faire la guerre. Il était un soldat à la -manière de ces partisans qui se faisaient tuer sur les -marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais -pour le plaisir sportif de se battre.</p> - -<p>Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris -de citadin à l'égard du paysan; l'attitude des gens de -la terre sous la mitraille, leur ténacité dans l'effort les -lui fit admirer; il comprit tous les hommes et voulut -les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons. -Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cœur la -haine jalouse qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un -contact de sympathie s'était établi entre tous les combattants; -ils furent disposés à se découvrir des qualités -et choisirent pour chefs les plus habiles et les plus -courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et -l'on vit le terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, -partager son vin avec Donquixotte, un infâme -capitaliste.</p> - -<p>Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en -ignore, avait admis, au temps où la mitraille ne l'avait -pas encore diminué, que les gars du Nord étaient de -bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures terreuses, -les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs -de Douai, longs comme des perches, le lui rendaient -généreusement.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span> -Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres -et soignait les âmes en sa cure d'Aubervilliers, -n'avait pas imaginé qu'il saurait conquérir un jour l'affection -des gouapes qui le poursuivaient de coassements -ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent -à la guerre à admirer un charretier argotique et -rude qui mourut, face à l'ennemi, immobile, stoïque, -comme le chevalier Bayard. Ils avaient, dans une barbarie -savante, organisée, fait refleurir la cordialité des -âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir -devant un danger qui les menaçait tous. Ainsi, ce que -la prospérité n'avait point fait, la douleur le réalisait.</p> - -<p>Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le -type parfait de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés -à l'arrière, dans les états-majors, Un Tel les -solutionnait à coups de pistolet, sans vaine forfanterie, -y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait -même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il -est aisé, au demeurant, de combattre sur des cartes, -le centimètre en main, de prendre des petits postes, en -les encerclant d'un trait bleu: il est plus difficile -d'agir.</p> - -<p>Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du -monde où l'action était souveraine, ce qui lui conférait -une indiscutable autorité. Des milliers d'hommes se -révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et, ce qui est -mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres. -Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il -serait dérisoire de prétendre à les connaître tous, et -<span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span> -des milliers de tombes gardent le secret de leur témérité. -On peut dire, sans outrepasser la vérité, que -ceux-là seuls firent la guerre.</p> - -<p>Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de -vieilles familles roturières ou nés dans les châteaux -armoriés, qui affirmèrent devant l'histoire le désir de -vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes fraternelles -qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme -aux premiers âges, le fer en main, afin de défendre les -foyers attaqués.</p> - -<p>L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance -et la bonne humeur des armées; il suscita l'émulation -chez les braves.</p> - -<p>Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; -il a déplacé l'organisation des partis et des classes, -et nulle puissance humaine ne pourrait, maintenant, -lutter contre. Les bandes sont constituées; elles ont des -chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les -suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires -dangers, vaincu la mort en d'innombrables combats. -Ces bandes militaires déséquipées, revenues à la vie -sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour -du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, -un peu moins d'apparente brutalité. Envers elles, -les Etats n'exerceront aucun moyen répressif. Elles se -différencieront des groupes, sans honneur, qui régnaient -avant la guerre sur la République: financiers véreux, -démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient -leurs compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, -<span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span> -pour des buts nobles, dans l'épreuve et sans autre -ambition que de partager des souffrances. En vérité, -une nouvelle féodalité se lève sur le monde!</p> - -<p>Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer -par les nuits sans lune; le groupe franc qui saute à la -gorge de l'adversaire et le terrasse; les hommes déterminés -qui demeurent à leur poste, sous un bombardement, -formeront l'aristocratie de demain. Elle sera -juste, forte, implacable. Que si les combattants négligeaient -d'exiger leurs droits et de les imposer à la foule -oublieuse, les chefs de bande, les compagnons au geste -prompt, au verbe facile, se dresseraient, sentinelles -obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau -code social où chaque soldat, payé des services -rendus, sera considéré dans la mesure de ses anciens -sacrifices.</p> - -<h2 id="Page_229">LE BANQUET DU CAMP B<br /> -OU LES DIALOGUES SÉVÈRES</h2> - -<p>Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper -autour de lui une bande intrépide et joyeuse. Combattre -est bien; savoir vivre au repos et s'organiser son bien-être -est mieux encore. Une bande heureusement conduite -doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et -de cuisine, qui sont primordiales.</p> - -<p>Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils -sont une occasion de se revoir, de boire un vin qui -chante au cœur et porte à l'amitié; ils exigent surtout -un génie grandiose d'organisation. Découvrir des œufs, -des vins et des desserts participe souvent de la magie; -les plats ont alors une saveur spéciale d'être rares et -coûteux; n'estime-t-on pas les choses pour la peine que -l'on eut à se les procurer?</p> - -<p>L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat -est débridée: c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, -violemment.</p> - -<p>Ces agapes fraternelles permettent à chacun -<span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span> -d'exprimer son être intime, de résumer les impressions -ressenties au cours des derniers combats. Au reste, -l'échange de vues en présence des bouteilles, la -communion de pensée autour d'une table improvisée -sont dans la pure tradition des banquets. Et puis, le -soldat l'affirme:</p> - -<p>—Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir -dans un coin, tout seul.</p> - -<p>On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, -quelques jours, au sortir des tranchées; elles -y manifestaient leur âpre désir d'être heureuses; elles -se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des plaisirs -humains.</p> - -<p>Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; -ils y dormaient avec une volupté profonde, en -compagnie des rats.</p> - -<p>Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un -plaisir de dieu. Sous la protection des arbres, assis à -des tables vacillantes, les hommes discutaient, attendant -impatiemment que les ravitailleurs en vins, chargés de -bidons, revinssent des villages environnants, porteurs -d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes -compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur -manteau d'azur.</p> - -<p>Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, -un cimetière aux tombes parallèles, où reposaient les -morts du bataillon, flamboyait de toutes ses cocardes, -de ses croix et de ses couronnes.</p> - -<p>Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer -<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span> -les tombes, mais sans y mettre cette douleur superficielle -dont le rite funèbre se pare. Nous vivons en -des âges virils où l'anéantissement est accepté.</p> - -<p>Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et -de chansons; on eût dit un vaste navire où des marins -ivres et proches de la terre, revenus d'une traversée périlleuse, -fêtaient le retour dans les ports que l'on aime.</p> - -<p>Ce soir-là, le secteur était heureux!</p> - -<p>Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans -une sauce rousse et parfumée d'oignons, composaient -avec des gestes de prêtre un gâteau mystérieux où -les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se -joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude -des bougies, le couvert fut placé: gamelles bosselées, -assiettes en aluminium, quarts rouges et dorés par le -vin, fourchettes brisées. Des bouteilles, aux cachets de -cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en -un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, -l'heure du gai sacrifice.</p> - -<p>Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de -cette table, à peine décrassés, ornés encore d'une barbe -sauvage. La bande fêtait son immortalité. Malgré les -assauts, les bombardements, les sournoises maladies et -l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un -sang riche couler à leur peau.</p> - -<p>Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant -qu'il l'était jadis à son comptoir, alors qu'il débitait -l'andouillette et le porc et qu'il se passionnait aux -aventures de d'Artagnan et aux évasions de Monte-<ins id="cor_7" title="Christo">Cristo</ins>, -<span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span> -exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque -ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter -force plats consistants.</p> - -<p>Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes -blessures, n'avait plus sa beauté de ruffian, son -œil altier; il semblait adouci, comme affiné par l'âge et -la souffrance.</p> - -<p>Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, -oubliant les révoltes anciennes, évoquant des souvenirs -bachiques, citant les noms glorieux des villages où tout -le bataillon était ivre.</p> - -<p>Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, -évitant avec habileté que les conteurs ne se -livrent aux récits paillards dont la troupe est friande. -Il rompait le pain avec douceur, comme à l'office, veillant -à ce que chacun ait sa part de bien-être, de lumière, -de vin et de sauce odorante.</p> - -<p>Un brave cœur, sous une rude charpente, le sergent -Massacré, prit la parole:</p> - -<p>—Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon -œil, et dix litres de vin ne me font pas reculer. Chacun -a ses idées, ici-bas; mon rêve, à la descente des tranchées, -c'est d'aller aux douches tout habillé. Ensuite, tu -te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu -regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, -et te voilà tout neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; -pourquoi l'embarrasser de théories inutiles? Les -types qui m'abrutissent de phrases et de conseils, je -leur réponds: «Cause à l'autre.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span> -Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade -se mit à chanter:</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse8">Tout le long, le long du corridor</div> - <div class="verse8">On faisait des rêves d'o-o-or.</div> -</div> - -<p>Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où -de jolies femmes lui offraient des oranges, des cigares -et des confiseries. Quelles jolies fêtes les infirmières -organisaient dans le jardin, sous les pommiers fleuris! -Marthe Chenal y vint chanter autre chose que</p> - -<div class="poem ital"> - <div class="verse8">Tout le long, le long du corridor...</div> -</div> - -<p>C'était peut-être la <i>Marseillaise</i>!</p> - -<p>La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient -avec un bruit d'armes, les bouchons volaient; -à l'aide d'un poignard scintillant, un jeune grenadier -découpait habilement le rôti. On but à la croix -de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine -permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, -et les convives ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur -de la nuit.</p> - -<p>Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives -délaissèrent les propos futiles ou grossiers; le vin, au -lieu que de troubler leur raison, l'aiguisait sans doute -et la rendait clairvoyante. Chacun exposa sa conception -de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du civil.</p> - -<p>Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et -nul ne peut deviner le secret de la grande muette. Ce -<span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span> -soir-là, pour elle seule, dans la zone inviolée du civil, -l'armée fit entendre sa redoutable voix.</p> - -<p>Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur -coutumière, établit un réquisitoire contre le civil. En -mots simples, compris de tous, le prêtre s'associa au -courroux unanime.</p> - -<p>—Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, -négligeant les tendres leçons du seul maître que -je reconnaisse, se montrèrent, en ces événements, des -égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain avec -l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main -charitable, quand l'émigré et l'orphelin imploraient -d'eux un secours? La vertu de charité fut trop souvent -l'apanage du soldat, le grand misérable de notre époque. -Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les -familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux -et qui firent argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires -et respectés, seront bannis de la communion des -hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la plus jolie -des vertus chrétiennes.</p> - -<p>Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.</p> - -<p>—Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme -est toujours un loup pour l'homme. Des usiniers ont -intensifié le travail des femmes, afin de rétribuer leur -personnel à des tarifs inférieurs; une femme, n'est-ce -pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a -spéculé sur le besoin de défense de la nation. Il nous -fallait des armes et des munitions: on nous a vendu -des grenades qui n'éclataient pas et des pistolets qui -<span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span> -sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans -la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis -nous fabriquaient des semelles en carton-pâte. Le civil, -avec notre peau, s'est fait de riches portefeuilles.</p> - -<p>Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don -Juan des jours paisibles, il gardait rancune à celles -qu'il avait adorées d'avoir été volages; il en voulait plus -encore aux amants embusqués, aux financiers luxurieux, -à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la -foudre et des vents, à la faveur de leur or victorieux, -faisaient la conquête des femmes infidèles du soldat.</p> - -<p>Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, -il exposa ses furieuses revendications:</p> - -<p>—Il y a des tas de types qui sont venus se soulager -sur notre fumier; on aurait dû leur fiche des coups de -fourche. Nous sommes trop bons! Le civil nous endort -avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci, le -poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» -La première fois que je suis allé à Paris, je vis le -métro arriver, j'ignorais qu'il repartait si vite, je ne -me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture qui repart. -Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une -autre voiture arrive, je saute dedans en bousculant une -grosse dame. On m'injurie, on m'appelle voyou, moi, -un sanglier des Ardennes, titulaire de quatre citations... -Et ils appellent cela, les civils, avoir de l'affection pour -le poilu!</p> - -<p>Les buveurs communièrent dans le même courroux -à l'égard de ceux qui, selon la parole du petit Breton -<span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span> -qui mourut un soir dans les bras d'Un Tel, vivent de -la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de -la nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être -dans les villes éblouissantes de lumières, auprès -des tables fleuries où courtisanes et munitionnaires -s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la -sourde menace venue des champs, des forêts et des -plaines où toute une jeunesse armée attend le formidable -retour.</p> - -<h2 id="Page_237">POLLUX LE CHEVALIER DU CINÉMA</h2> - -<p>En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par -ses allures excentriques; son accoutrement lui valait -l'estime des gamins. Une tête de clown sous un sombrero, -des épaules roulantes de lutteur, un pantalon -à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à -la foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et -l'admirait pour son rôle social; n'était-il pas un roi de -la cinématographie, un de ces hommes dont les pitreries -s'inscrivent en lignes de lumière sur tous les écrans du -monde et qui font rêver au delà des mers, de belles -inconnues?</p> - -<p>Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un -jeune premier, la beauté sombre de l'amant éconduit; -ce joyeux camarade était grotesque et disloqué. En -société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui -ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus -sensible des romances, et c'est quand il lançait en -l'air les bouteilles débouchées qu'il le fallait admirer; -parfois, un consommateur se voyait éclaboussé de bière -ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui -n'enlèvent rien au talent du jongleur.</p> - -<p>Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un -échafaudage et passer de la rude main d'un policier -<span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span> -sous le jet d'eau de l'arroseur municipal forment les -premiers éléments de la cascade. Nageur intrépide, -l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait -hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un -fiacre, se heurtait à la vitrine d'un antiquaire, entrait -la tête la première dans un service en porcelaine, -recevait quarante in-folio sur la nuque, le sourire et -le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et -joyeux les plus invraisemblables des scénarios. Couvert -de suie et de cirage, il devenait le roi vorace et -redouté de quelque tribu nègre inconnue; roulé dans -la farine, il se transformait en mitron qu'une femme -déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à -l'encolure, on eût dit un aventurier du Far West. Il -incarna mille rôles et ce fut, au dire de ses pairs, dans -celui d'un singe qu'il triompha.</p> - -<p>Certains de ceux dont la mission est d'amuser la -foule et de lui donner les plus imprévues, les plus -troublantes des sensations, sont, au demeurant, de très -paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte -de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent, -au sortir de la scène, de leurs tourments et -de leurs passions; ils quittent le pourpoint du guerrier, -la robe du monsignor ou la sombre cape du traître -pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues, -que des pères de famille, de bons époux, fidèles à -leur foyer, amis de la quiétude et du bien-être.</p> - -<p>Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute -circonstance, il se croyait en scène, paradait, jouant un -<span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span> -rôle éternel, avec des grimaces et des contorsions -inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les pianos, -équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les -meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, -hurlant des refrains idiots. Sa vie était une intéressante -et pittoresque création; elle avait la fantaisie -d'un film comique et donnait cette impression brillante -et saccadée d'une projection lumineuse au cours de la -nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.</p> - -<p>Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant -sous une morgue extérieure la plus fébrile des -fantaisies, formaient une phalange de travailleurs -acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière -élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une -boule de billard; il y a une façon risible de tomber à -terre en faisant un grand écart; on peut, avec esprit, -fumer un cigare des deux bouts, telles étaient les savantes -occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, -du plus moderne des arts, étaient des êtres particulièrement -tourmentés; ils recherchaient, par des procédés -nouveaux, à donner l'illusion du vrai dans le miraculeux, -à dessiner les formes excessives de la joie et de -la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, -leur physique se prêtait à la réalisation du comique; -ils étaient d'une maigreur extrême. On eût dit, à les -voir défiler, la pipe au bec et le canotier sur l'oreille, -une combinaison d'angles.</p> - -<p>Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de -coloristes, de danseurs et d'artistes gardaient à Pollux -<span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span> -une affection vraie. En son art, n'est-il pas un maître -incontesté? Le premier des Pi-Ouit était audacieux, il -avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; il -sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce -qui ne laissait pas que de le parer d'un juste laurier. -Brutal, grossier, excentrique, Pollux n'en était pas -moins, en un siècle vulgaire, un être chevaleresque. -Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de mieux -bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un -mari jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on -eût dit qu'il allait, pareil au clown de Banville, «crever -le plafond de toile» et rouler dans les lampes à arc -qui sont, elles aussi, «des étoiles».</p> - -<p>Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, -et rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une -âme et des mœurs de rimeur. François Villon fut paillard -et grand dépendeur d'andouilles; Pollux n'ignorait -rien du vol à la tire et des plus viles luxures!</p> - -<p>Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit -de devenir un grand premier en amour. La muse de la -bande des Pi-Ouit, artiste habile et fêtée en sa jeunesse, -prit avec la maturité une ampleur excessive. -Elle avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et -lumineux; elle savait tirer la langue à ravir, elle était -espiègle et bedonnante, ce qui la faisait ressembler à -quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à Nuremberg -par un artisan en délire.</p> - -<p>La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, -en concierge; elle était, quand elle interprétait -<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span> -les jeunes filles, joignant ses courtes mains sur son -triple ventre, une caricature atroce de Claudine. Son -apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la -soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant -retomber sur le sol, où elle rebondissait comme -un ballon. Un jour, sous cette charpente burlesque, il -sentit que battait une pulsation frêle et régulière; découverte -inouïe: la môme Citrouille avait un cœur!</p> - -<p>Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui -préférait encore son art; aussi s'amusait-il à exagérer -les manifestations de sa tendresse; dans son inconscience, -il ridiculisait la plus douce des traditions païennes, -le geste universel et gracieux par excellence: le -baiser sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance -suscitait, quotidiennement, des stupéfactions, des -rires et des batailles; la foule les poursuivait de quolibets, -les acclamait; parfois, le peuple est inconstant: -des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui permettait -à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration -de boxe française accompagnée de sauts -périlleux.</p> - -<p>La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein -triomphe; certaines de ses créations avaient remporté -un succès mondial. Les marchands de bœufs de l'Amérique -du Sud, les nervis marseillais aux foulards coloriés, -les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs -de la Martinique, les obscurs paysans des campagnes -mystiques où l'icône est vénérée, toutes les foules désireuses -de voir un peu d'irréel et de mensonge parer -<span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span> -leurs existences avaient suivi, avec une passion commune, -les invraisemblables aventures, en douze parties, -de «Pollux, roi des mines d'or», à qui de sinistres -bandes veulent arracher la fortune et l'honneur. Le -héros, ayant juré de garder le secret du filon d'or jadis -découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre -à la reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait -le plan sur son cœur; des traîtres, vainement, tentaient -de le lui ravir; ne pouvant s'emparer du précieux talisman -qui leur eût assuré la richesse, ils emprisonnaient -la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement -à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, -délivrait la douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, -le peuple des mineurs se révoltait; Pollux le réduisait -au silence, après un combat magnifique où cinq cents cavaliers, -qu'on eût dit descendus des fresques de Michel-Ange, -traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.</p> - -<p>Un matin doux et frais, où le vent animait de sa -caresse légère les roses des jardins, Pollux et sa gentille -protégée s'épousaient; les mineurs jetaient des -fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le traître -s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le -remords et des cavaliers mystérieux, il croyait voir -apparaître, invincibles et menaçantes, les ombres de -ses victimes.</p> - -<p>Il avait conquis la célébrité et le cœur des petites -ouvrières de toutes les vastes cités du monde. Il délaissait -la môme Citrouille, s'étant épris de la jeune Américaine -aux yeux limpides qui interprétait, à ses côtés, avec -<span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span> -une ingénuité délicieuse, l'héritière aux 500 millions.</p> - -<p>Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du -chevalier Pollux, aux traits fortement accusés, ne se -dessinât ostensiblement; elle fut recouverte par les -affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit dans -la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent, -sales et décolorés, sur des murailles de banlieue, -attestant la valeur de toute gloire humaine.</p> - -<p>La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné, -mais d'une élasticité surprenante, apte à toutes -les besognes, prêt à tous les coups de main, Fregoli de -la bataille, à la fois éclaireur, grenadier, homme de -liaison, souvent heureux et toujours assoiffé.</p> - -<p>Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse -des défenseurs de Calonne et des conquérants de 304; -il suivit Un Tel dans toutes ses aventures; chose -étrange, il ne se signala pas en des combats singuliers; -il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire. Ce -familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait -dans l'ombre, avec obstination, simplement, durement, -comme les camarades, souffrant de l'hiver et des bourrasques, -couvert de vermine et de terre.</p> - -<p>Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme -de la guerre; il soutint, à sa manière, le moral -de ses camarades; il contribua à leur donner une âme -égale et forte par sa verve endiablée. Les pirouettes -dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des -soldats, en des saisons de particulière amertume, les -plus fiévreux des encouragements.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span> -Alors que les obus creusaient dans la tranchée de -vastes entonnoirs, tandis que les escouades effrayées -se terraient, Pollux, une cigarette aux lèvres, demeurait -à son poste, avec forfanterie. N'avait-il pas encouru de -plus redoutables périls au cours de sa vie cinématographique, -quand il combattait dans un imaginaire Alaska -contre de modestes figurants transformés en de féeriques -chercheurs d'or?</p> - -<p>Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence -courante lui était une magnifique occasion de bonheur; -il se croyait toujours devant l'objectif, prêt à inscrire -sur la pellicule immortelle un geste héroïque.</p> - -<p>Pollux avait le cœur et l'esprit d'un gavroche:</p> - -<p>—Où tombent actuellement les obus? faisait demander -le capitaine que le bombardement inquiétait.</p> - -<p>Et l'infatigable farceur de répondre:</p> - -<p>—Dis-lui qu'ils tombent par terre.</p> - -<p>Pauvre clown! Il cachait une tristesse vraie et délicate -sous les scintillements de sa joie. Las des amours -faciles et grotesques qu'il avait connues, délaissant la -«môme Citrouille» et ses tendresses de cirque, il -rêvait de vivre un jour, dans le luxe et la fantaisie, -auprès de l'Américaine ingénue qu'une jolie fiction lui -avait fait épouser à l'écran. Elle s'appelait Mary; elle -avait des poignets d'enfant, des mains fines et transparentes, -un rire frais et chanteur comme de l'eau. Quand -Pollux, l'arrachant à ses ravisseurs, la portait en ses -bras, il la sentait trembler sur sa poitrine, comme une -colombe.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span> -Une nuit silencieuse, Un Tel et sa bande partirent -en reconnaissance. Les hommes traversaient, en rampant, -la forêt; Pollux les précédait, leur cherchant un -chemin parmi la broussaille.</p> - -<p>Il marchait fièrement, au clair de lune, inconscient -du danger. N'était-il pas l'invincible roi des mines d'or, -le Chevalier sans peur et sans reproche du Cinéma? -Il ne songeait pas à l'adversaire qu'il pourrait rencontrer -et qui l'abattrait; il ne voyait pas l'œil de feu des -mitrailleuses qui le guettait dans l'ombre bleue; il -ajoutait une nouvelle aventure à la série des films qui -lui valurent sa renommée. Celle-ci, comme les autres, -se terminerait par une pirouette, un sourire et des bravos. -Ce fut, hélas! une pirouette sanglante!</p> - -<p>De la gauche à la droite, subitement, une fusillade -éclata. Les balles brisaient les branches, s'aplatissaient -sur les cailloux et trouaient les arbres; les grenades -s'ouvraient en gerbes sonores et flamboyantes; la reconnaissance -se dispersa comme un vol de moineaux.</p> - -<p>Un Tel, en s'enfuyant, entendit Pollux, blessé, qui -criait en son délire:</p> - -<p>—A moi, mes fidèles mineurs!</p> - -<p>Le silence se fit entre les lignes. La nuit suivante, -les camarades de Pollux sortirent, afin de retrouver son -corps. Auprès d'une source, ils découvrirent une croix. -Une main ennemie, un instant fraternelle, y avait écrit -ces simples mots où ne se devinait pas le mystère de -toute une vie:</p> - -<p>«Ici repose un brave mort pour la France.»</p> - -<h2 id="Page_246" style="margin-bottom: 1em;">LAZARE CARNOT<br /> -OU LES MOUSQUETAIRES DU F. M.</h2> - -<div style="width: 20em; margin: 2em 1em 2em auto; text-align: center;"> - <p class="cent">«Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront<br /> - le nom de mousquetaires.»</p> - - <p class="algnr">(<i>Instructions sur l'Infanterie</i>.)</p> -</div> - -<p>Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque, -avait la propriété de grouper des êtres d'exception, -venus de tous les points du monde, attirés à lui par -une force inconnue. Il sut se créer de ferventes affections. -Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée -pour sa nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence; -d'autres, afin de le suivre, abandonnant leurs -craintes instinctives, devinrent téméraires; d'autres le -haïrent violemment, ainsi que l'exécraient jadis les -trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la -vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu -l'honneur d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir -ému.</p> - -<p>Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques -vers qui les hommes se dirigent. Un Tel avait -toujours guidé la destinée de ses camarades, et nombre -<span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span> -de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui reprochaient -son emprise sur la volonté des leurs.</p> - -<p>Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple: -Lazare Carnot, nègre athlétique, né aux îles, parmi des -végétations magnifiques. Il ne se parait pas, aux jours -de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été l'injurier que -de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en -main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu, -un Européen infortuné.</p> - -<p>—Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen -de la épublique de Jean-Jacques Ousseau et de Icto -Hugo.</p> - -<p>Cet homme libre était l'esclave de son affection. -Susceptible à l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus -cruelles plaisanteries, tant il était asservi.</p> - -<p>Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur; -il était appelé à défendre, par un feu -juste et rapide, ses camarades, en cas de combat imprévu -ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple; il -suivait strictement les instructions reçues. Il y avait -quelque chose de puéril dans cette discipline de nègre -qui ne cherchait pas à comprendre les raisons du combat, -s'abstenait de discuter la valeur de son arme, tirant -parce qu'il fallait tirer.</p> - -<p>A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique; -Un Tel sollicitait alors ses confidences. Le -nègre évoquait la splendeur de son île: il y avait un -port aux eaux lumineuses; le chef du port était coiffé -d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé -<span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span> -à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la -rade; il en venait deux ou trois par an. Des femmes en -pagnes miroitants, portant de larges ombrelles en toutes -saisons, se promenaient dans l'avenue sablée qui montait -au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis, -ainsi nommée par des marins de passage; des couples -y dansaient jusqu'à l'aube.</p> - -<p>Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour, -formaient l'orchestre de ce bal cosmopolite où -s'enlaçaient des êtres de toutes couleurs: noirs aux -sourires épanouis, mulâtres fins et graves, matelots anglais -chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises -échouées en cette île à la suite de marchés honteux.</p> - -<p>—On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au -pemier étage; le plancé s'est écoulé; nous sommes -tombés su la tête des autes danseu; on a bien i!</p> - -<p>Lazare Carnot habitait une maison en carrés de -plâtre, recouverte de chaume; il y faisait une délicieuse -fraîcheur. C'est là qu'il reçut une nuit la visite d'une -petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint frapper -à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras.</p> - -<p>—Qui est là?</p> - -<p>—C'est l'Amour! dit une voix musicale.</p> - -<p>Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles -aussi jolies?</p> - -<p>La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il -gardait une grande discrétion relativement à ses conceptions -sociales. Il avait une opinion déterminée sur -la guerre:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span> -—Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique -fançaise. La Fance se battait, je suis venu de suite -servi son dapeau.</p> - -<p>Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon -à nombre d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en -oublièrent pas moins leurs devoirs les plus impérieux.</p> - -<p>Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait -à se remémorer certaines élections où l'on se -battait à coups de bâton, afin que fussent affirmés dans -l'île les principes «émocatiques» et «anticléicaux» -que toutes les civilisations nègres envient à la métropole. -Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui -aussi, l'union sacrée.</p> - -<p>Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et -d'un parfait soldat. Son arme était luisante, propre, -méticuleusement entretenue; jamais un gravier n'eût -risqué d'en entraver le précieux mécanisme.</p> - -<p>C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir -la plus dure des guerres. Un Tel pensait à ces -écrivains humanitaires qui se virent froissés en leurs -nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient à -notre œuvre guerrière; il lui apparaissait que le bon, -le naïf Lazare Carnot était autrement utile à la cause -française que ces folliculaires partis se terrer en Suisse, -où ne grondait pas la tempête, afin de nous donner des -leçons de dignité humaine.</p> - -<p>Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave -hier encore, fût venu apprendre à des apôtres -<span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span> -férus des principes de nos grands ancêtres comment -on défendait la liberté; il se proposait, la paix venue, -de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos -amours, nos passions politiques, nos divertissements, -nos arts et nos femmes, et de lui demander humblement -de nous apprendre la franchise et la simplicité.</p> - -<h2 id="Page_251">L'AVION ABATTU</h2> - -<p>Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques -camouflées en rasant le gazon. Son appareil roula -quelques secondes et s'enleva légèrement; l'hélice faisait -un vent forcené, le moteur ronflait avec un rythme -égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche -offert par une danseuse, attachée à un fil, semblait -ouvrir sur le vide des yeux épouvantés.</p> - -<p>Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé -d'obus errants. L'avion, secoué par les explosions, cherchait -dans la lumière une route heureuse. Il lui fallait -traverser les barrages d'artillerie, survoler les lignes -ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où -se terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles -«maxim».</p> - -<p>Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa -belle vie sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux -et forts de son adolescence et la chère maison -où l'attendaient, anxieusement, ses amours. Les hameaux -brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses, -les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement. -Des groupes traversaient les routes, minuscules -<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span> -et héroïques; ce petit peuple d'azur se préparait -à mourir!</p> - -<p>L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel -oiseau précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes.</p> - -<p>Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se -sentait maître de lui; il observait avec calme les replis -du terrain, les cours d'eau, les terres remuées, les -pistes foulées, tout ce qui révélait une présence humaine. -Parfois, un fusant dessinait son panache dans -le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son -visiteur, lui offrait un bouquet de lumière.</p> - -<p>Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient -secoués de convulsions; on eût cru entendre gronder -un dragon apocalyptique. Des oiseaux au vol triangulaire -fuyaient devant le corsaire du ciel, cet errant -inattendu des célestes jardins.</p> - -<p>L'avion survolait les lignes françaises.</p> - -<p>La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes -dissimulées, toute cette œuvre automatique de feu et -de destruction, vues de haut, paraissaient dérisoires. Se -pouvait-il qu'une humanité stupide se crût fortement -défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que -des pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une -immense brume?</p> - -<p>Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées -de l'adversaire et leurs bouleversements: il importait, -avant tout, de savoir si la position pouvait être -enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il arrêta son -<span class="pagenum" id="Page_253">[253]</span> -moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient -monter du ravin.</p> - -<p>Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à -l'observateur; une odeur irritante de poudre le prit à -la gorge; d'invisibles canons, avec leurs obus rapides, -lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait secoué -par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; -il lui semblait que son appareil craquait sous -lui, sinistrement.</p> - -<p>Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une -flamme jaillit et, dans un tourbillon de feu, de métal -en fusion et de toile arrachée, l'oiseau s'abattit au -centre du ravin, les ailes mortes.</p> - -<p>Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe -de lumière.</p> - -<p>Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. -Ainsi, éclaireur avancé de nos troupes, le jeune -lieutenant, les reins brisés, les bras en croix, attend -l'impossible relève. Puisse un assaut glorieux mener -jusqu'à lui nos vagues triomphantes!</p> - -<p>Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent -eux aussi d'être vengés; combien, dont les os -demeurent sur le sol, qui semblent exiger qu'on les -vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux -qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des -morts couchés entre les lignes?</p> - -<p>Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque -le civil s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête -à jouir encore d'un jour heureux, n'entend-il pas -<span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span> -des doigts glacés qui frappent à ses carreaux? S'il -ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être comprendrait-il -la plainte immense de tous les soldats qui n'ont -pas été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les -ombres des héros s'insurger contre les cités et revenir, -implacables, au milieu des festins, renverser sur le sein -des femmes volages les vins fins dont leurs courtisans -s'abreuvent?</p> - -<p>Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins -de l'arrière, clients énervés des bars secrets où l'on -tangue, prenez garde qu'un soir les pilotes morts au -champ d'honneur ne viennent se joindre à vos farandoles!</p> - -<h2 id="Page_255">LA RELÈVE</h2> - -<p>Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il -est une chose que les soldats, au cœur de la tranchée, -contemplent avec espérance: la relève. L'image de cet -instant les console et les fortifie; elle leur donne le -courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les -misères de la guerre et triompher de ses périls.</p> - -<p>—Ce soir! C'est la relève!</p> - -<p>Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste, -qui courent la première ligne, portés sur une aile invisible, -vous avez ranimé le soldat glacé, redonné du -cœur au veilleur abattu!</p> - -<p>Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la -zone de mort, avoir le droit de marcher sur les routes -et de revoir des maisons. Les relèves sont dures, elles -se compliquent de bombardements imprévus; parfois, le -guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd -dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop -murmurer les marches inutiles, la pluie qui lui cingle -la face, le vent qui le terrasse, car il entrevoit au bout -de la route le radieux repos dans une grange, les beuveries -et les jeux.</p> - -<p>Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer -<span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span> -des pistes périlleuses; c'est à peine s'il est possible de -voir, aux nuits profondes, les trous d'obus et les excavations -creusés sous les pas du soldat. Les étoffes et -les équipements mouillés pèsent aux épaules, la boue -colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre -la colonne. Aussi les relèves ont-elles un caractère -individuel.</p> - -<p>L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui -dise:</p> - -<p>—C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant! -Sauve-toi!</p> - -<p>Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin -noueux, il s'en va. Où va-t-il?</p> - -<p>Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule -sombre qui, elle aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait -les routes et les camps les yeux fermés s'il le -fallait, tant il désire le repos de l'esprit et du corps; -sans doute se tromperait-il parfois quelques instants, -mais sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver -la bonne piste.</p> - -<p>Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et -que le pas sonne librement, sans contrainte, sur la -route, les voix s'élèvent, les cigarettes s'allument; les -hommes, séparés de leur unité, se groupent. On dirait -que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit -les carrefours et marche vers les villes, désireux de -participer à nouveau au festin de la vie. La relève, c'est -une résurrection.</p> - -<p>Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours, -<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span> -sur un immortel panneau, ces retours pittoresques -par les routes camouflées avec des toiles pendantes, ce -qui les fait ressembler à des voies triomphales.</p> - -<p>Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette -du soldat moderne; ils ont l'air de s'être battus -sous Vercingétorix, couverts de peaux ou de caoutchoucs, -ficelés en d'étranges capotes, vêtus de sacs à terre, perdus -dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs -islandais.</p> - -<p>Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir -réveiller les échos. Certains, vaincus par la fatigue, -titubent comme s'ils étaient ivres. On dirait le retour -d'une kermesse, tant il y a d'allégresse difficilement -contenue dans le cœur de ces ressuscités.</p> - -<p>A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le -désordre s'organise. Ces hommes en loques forment, -néanmoins, une armée. Les uns boitent. Les autres traînent -sur la route, porteurs de bouteillons qui leur battent -aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, -ils donnent une impression de force et de sécurité.</p> - -<p>Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à -peine leurs aînés, consentiront à n'être que des paquets -de boue errant sur les routes, la France vivra. Consentiront-ils -toujours à une telle souffrance? Ils l'ont supportée, -ils la supporteront encore parce qu'ils croient -à la justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où -ils sont de se battre.</p> - -<p>Les voici qui s'installent dans une immense sape où -<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span> -tout un bataillon pourrait dormir; ils s'étendent sur des -couchettes étagées; l'humidité suinte aux parois de leur -demeure; l'air est irrespirable, mais il est si doux de -retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, -que ce lieu infect les enchante.</p> - -<p>Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les -aspirations et les pensées de tous, partage cette joie -enfantine; il se joint aux conversations des camarades.</p> - -<p>Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de -fouet de la relève, se raniment et retrouvent leur primitive -vigueur.</p> - -<p>Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des -braves; les idées y sont en fusion. A la lueur incertaine -des bougies, il semblerait qu'un avenir se crée, -turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui élevèrent -les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! -Les compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, -aux heures de liberté et de repos, leur œuvre qu'ils -espèrent immortelle: la paix. Ils la savent lointaine, -parce qu'ils la veulent parfaite.</p> - -<p>La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination -de poète; il la pare de splendeurs qu'elle -n'aura pas. De vils poètes, perroquets arriérés, attachés -à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile, ce -retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs -masqués en troubadours, consentiront à fêter -Un Tel un jour par an, ainsi que jadis les Césars permettaient -à la canaille d'être reine. Quand les lampions -<span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span> -seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment -de reconnaissance à leurs défenseurs.</p> - -<p>La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y -songer, aucun des combattants ne la veut faire avant -que soient établies la gloire et la sécurité de la race. -Certes, tous les soldats ne sauraient fixer exactement les -raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les -armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes -dont Un Tel est le type, n'auront cure des changements -politiques, des influences sentimentales, des -raisons économiques qui pourraient orienter la guerre -dans une direction différente de celle qu'ils se sont -imposée.</p> - -<p>Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra -besogner encore, se battre âprement, regagner le terrain -pied à pied. La lassitude arrête parfois le bras du -soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les membres. -Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses -compagnons, et pourtant, malgré cette diminution des -forces, il a décidé de lutter.</p> - -<p>L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de -la bravoure, vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, -entre les lignes, des mourants qui demandent du secours; -il y a des morts qui tendent leurs bras décharnés -vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de l'arrière -refusent de se joindre à cette armée dont ils -louent la vaillance, il est à craindre qu'à la grande -relève elle ne les chasse de leurs positions, de leurs -intérieurs fleuris, si toutefois elle consent à leur laisser -<span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span> -une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à l'heure où -tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de -France acceptaient de mourir.</p> - -<p>«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des -soldats. Cette aspiration au bonheur est humaine, mais -elle se complète d'une acceptation émouvante de la -souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce qui se -traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que -les soldats de l'armée française seront loin de tout ce -qui leur est cher, la femme qu'ils aiment et le faubourg -où ils naquirent.</p> - -<p>Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, -Un Tel et ses compagnons feront la grande relève, qu'ils -désirent heureuse, cordiale, ensoleillée, car rien ne leur -serait douloureux comme d'être obligés, la guerre étant -finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs -et les ploutocrates de l'arrière.</p> - -<h2 id="Page_261">UNE CHAUMIÈRE,<br /> -UN CŒUR ET L'INDÉPENDANCE</h2> - -<p>Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans -doute l'heure heureuse où, délaissant les armes, il lui -sera loisible de reprendre le cours de sa vie civile. Il -sera de ces prédestinés qui verront la grande relève, -terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants -immortels ne pourront, hélas! rejoindre.</p> - -<p>La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des -jeunes hommes qui la firent et qui en reviendront. Pour -quelques-uns, devant en garder une lassitude infinie, -combien, au contraire, verront s'accroître leur amour -de la lutte et de l'aventure.</p> - -<p>Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues -brisées, ouvriers retrouvant l'usine si longtemps -désertée, auront un but unique: être heureux! Les -souffrances subies avec fermeté portent en elles un -stimulant particulier: elles préparent à la joie et la -font plus vivement désirer.</p> - -<p>Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui -furent meurtris dans leur chair, jouiront d'un bonheur -facilement accessible. La possession de ce qui leur faisait -<span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span> -défaut, le retour au foyer, la compagnie d'une -femme leur assureront des joies immédiates et précieuses.</p> - -<p>Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; -il leur suffira, pour s'estimer heureux, de posséder -une chaumière, un cœur les aimant et l'indépendance.</p> - -<p>Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y -brûlerait-il, à Noël, que des branches mortes, ramassées -dans les bois du voisinage, il faudra que les anciens -combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils vécurent -en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours -paisibles, leur course vagabonde.</p> - -<p>Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon -sa fantaisie; il l'embellira de la féerie qui chante en -son cœur; il y mettra les fleurs à jamais épanouies de -son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute avec -mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les -vents; que ce soit le somptueux appartement aux meubles -de bois laqué, odorant et rare, tous les intérieurs -auront une même douceur; on y connaîtra des joies -pareilles, un divin repos.</p> - -<p>Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art, -gardera son studio d'avant-guerre, demeure étrange où -les livres, les armes et les étoffes tenaient lieu d'objets -utiles et pratiques; un sabre congolais, à la lame large, -droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète -y veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers -jaunis où jadis il inscrivait ses pensées intimes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span> -Niché sous le toit, dominant son vieux quartier, -éveillé dès l'aube par les angélus de Saint-Sulpice dont -les tours semblent transparentes en la brume et prêtes -à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa demeure; -elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche -du ciel merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent -les marchandes, où les chiens aboient, où le peuple -chante.</p> - -<p>Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du -Luxembourg et leur parfum enchantent les rues désertes, -ses fenêtres ouvertes sur l'azur illimité du ciel, -Un Tel cherchera les étoiles familières dont Monseigneur -lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant -comme une armure, et la modeste Wega de la Lyre.</p> - -<p>Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette -musique et cette clarté que seule une femme peut y -apporter avec sa voix caressante et sa chair lumineuse. -Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié sa -vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les -chers liens. La bohème amoureuse, ses passions éphémères -nées au cours d'une nuit d'orgie et dès l'aube -évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne suffiront -pas à peupler la vie sentimentale des anciens -combattants.</p> - -<p>Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette -union définitive de deux êtres partageant, avec une âme -fervente, espérance, fortune et adversité. Ils feront -sauter sur leurs genoux un enfant aux yeux rieurs, à -la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la -<span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span> -petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet -enfant, ils auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes, -avec leurs défauts mignons d'autrefois, leur gourmandise, -leur naïveté et tout cet enchantement qu'ils avaient -au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au bout -de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre -d'orge: telle sera la consolation de leurs misères, le -prix de leurs nuits angoissées, le laurier que mérite leur -valeur.</p> - -<p>Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur, -si elle ne lui accorde pas des droits, en considération -de ses sacrifices, il lui restera, au moins, de n'avoir pas -lutté pour tous, vainement, puisqu'une femme et un -enfant lui en garderont amour et reconnaissance.</p> - -<p>Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront -à peu de chose, en somme. Ils ne permettront pas -qu'après avoir défendu ce que les penseurs officiels -et les politiciens de l'époque appelaient les libertés du -monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés -françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur -bonheur, ils s'élèveront.</p> - -<p>Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements. -Indifférent à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera -pas que se crée, néanmoins, contre lui ou sans -lui, une aristocratie financière, injuste et méprisante; -il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui jugulent -la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs; -il revendiquera le principe absolu de la désunion -sacrée, la liberté pour tous de penser et d'exprimer des -<span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span> -idées sans les faire entrer dans le cadre d'un parti, le -droit de n'avoir d'autre lien que ses affections.</p> - -<p>Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le -feu groupa sous son terrible joug; ils se solidariseront -contre l'infortune, indifférents aux systèmes politiques -et sociaux. Pour eux, le régime acceptable sera celui -qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une -chaumière, de pouvoir se créer une famille et des -libertés.</p> - -<p>Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure -en heure, afin de se distraire de la pluie, de l'ennui ou -de la souffrance, les veilleurs établissent les principes -d'une société nouvelle.</p> - -<p>Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève, -tel sera, à son retour, Un Tel, soldat dont l'âme est -toute l'âme jeune, ardente et généreuse de l'armée -française. -<span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span></p> - -<h2 id="toc" style="margin-bottom: 1.5em;">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<hr class="hr2" /> - -<table class="tabmat" summary="Table des matières"> - <tr> - <td colspan="2" class="tdr">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Une jeunesse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La foire aux idées</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Ismes et crates</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le miracle de la Marne</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">En ligne</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Patrouille</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Gustave le Rempart de Calonne</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Lulusse de Charonne</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Bichromate ou la motocyclette infinie</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le vieux</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Ceux de l'arrière</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">De l'amour</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">De l'idée de Dieu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le Noël barbelé</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le sang versé</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Azur! Azur! Azur</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le retour</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La Riviera du Montparnasse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le soldat perdu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_113">113</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">L'ancien</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_118">118</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">En route</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Ecole buissonnière</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Histoire d'une fourragère</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le pote</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_150">150</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Tap-Tap ou la servitude militaire</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_155">155</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl"><span class="pagenum">[268]</span> - Exégèse de certaines phrases militaires</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_160">160</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Les paradis artificiels</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le peuple et le roi</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La dégradation</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Un Tel à Trébizonde</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_178">178</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Les nouveaux souvenirs de la maison des morts</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le mariage de Lulusse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_194">194</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La kermesse</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Monseigneur chez les Doublards</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_202">202</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La rencontre</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_211">211</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Simple idylle</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Chef de bande</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Le banquet du camp B ou les dialogues sévères</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Pollux le Chevalier du Cinéma</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Lazare Carnot ou les Mousquetaires du F. M.</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">L'avion abattu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">La relève</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdl">Une chaumière, un cœur et l'indépendance</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_261">261</a></td> - </tr> -</table> - -<hr /> - -<div class="cent cs6">Imprimerie E. DURAND. 18, rue Séguier</div> - -<div class="npage"> -<div class="cent spac2"><span class="cs16">CHOIX DE LIVRES</span><br /> -PUBLIÉS PAR LA<br /> -<span class="cs16">LIBRAIRIE PAYOT & C<sup>IE</sup></span><br /> -106, <span class="ext">BOULEVARD SAINT-GERMAIN<br /> -PARIS</span></div> - -<div style="width: 105px; margin: 4em auto 2em auto; text-align: center;"> - <img src="images/logo.jpg" alt="Logo" width="105" height="150" /> -</div> - -<p><i>MM. PAYOT & C<sup>ie</sup> enverront leur catalogue et la liste -de leurs prochaines publications à tout lecteur qui en fera -la demande</i>.</p> -</div> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">G. CLÉMENCEAU</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LA FRANCE<br /> -DEVANT L'ALLEMAGNE</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-8</td> - <td class="tdr">6 fr.</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Lisez les trois cents pages de ce livre qui paraît court, qui -donne la sensation d'une marche rapide, d'une montée à l'assaut.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Gustave Geffroy.</span></p> - -<p class="crtq">Tous les Français, quelles que soient leurs opinions, y verront -le visage ardent de la Patrie, et les Alliés, combattant -pour un même destin, les neutres, spectateurs lointains du -duel farouche, y trouveront l'image de la France, réveillée -brusquement de sa confiance d'hier, et plus belle que jamais -aux grands jours de son Histoire.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Temps</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre permet de juger en pleine connaissance de cause le -rôle d'un des hommes politiques qui ont eu en ces dernières -années la plus grande influence sur l'opinion française.</p> - -<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre contient des pages tout à fait saisissantes.</p> - -<p class="aut">(<i>Daily Mail</i>).</p> - -<p class="crtq">C'est toute la pensée française que M. G. Clemenceau exprime -dans cet ouvrage, en homme d'Etat, en philosophe, en -patriote.</p> - -<p class="aut">(<i>La Nouvelle Revue</i>).</p> - -<p class="crtq">M. Clemenceau parle, dans ce livre, en patriote clairvoyant -et attentif.</p> - -<p class="aut">(<i>Revue chrétienne</i>).</p> - -<p class="crtq">Campant l'une devant l'autre les deux grandes personnalités -morales de la France et de l'Allemagne, M. Clemenceau -oppose magistralement les vertus surhumaines les plus pures, -les plus hautes, de l'une, à l'appétit monstrueux de l'autre.</p> - -<p class="aut">(<i>Bordeaux-Colonial</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>La France devant l'Allemagne</i>, c'est le livre de l'époque la -plus tragique que l'on ait connue, le tableau d'un conflit de -civilisation tel que la terre n'en avait jamais vu.</p> - -<p class="aut">(<i>Commerce et Industrie</i>).</p> - -<p class="crtq">On se souviendra, en France, de la voix prophétique dont -l'écho nous arrive par <i>La France devant l'Allemagne</i>, de -M. Clemenceau. Cet homme a sauvé son pays en l'avertissant.</p> - -<p class="aut">(<i>Gazette de Lausanne</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">LIEUTENANT E. R. (Capitaine Tuffrau)</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">CARNET<br />D'UN COMBATTANT</div> - -<p class="cent">Avec 64 dessins à la plume de CARLÈGLE</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">L'auteur conte avec une simplicité, une sincérité qui égalent -l'art le plus consommé, qui sont de l'art et du meilleur...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Mille</span> (<i>Le Temps</i>).</p> - -<p class="crtq">Un livre sincère et réconfortant, un livre qui montre par -quoi l'on dure au front et comment on tient, un livre fait pour -soutenir tous les courages.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Journal</i>).</p> - -<p class="crtq">Je recommande le <i>Carnet d'un Combattant</i> à tous mes lecteurs -militaires ou civils, car il est l'ouvrage d'un homme d'honneur, -qui voit juste, et l'expression même de la réalité. C'est un admirable -volume que tous les civils doivent lire.</p> - -<p class="aut">Capitaine Z...</p> - -<p class="crtq">Cet ouvrage écrit avec mesure, vrai sans exagération, réaliste -sans grossièreté, présente les choses comme elles sont et traduit -le véritable état d'âme des soldats. On les voit vivre et agir -pendant l'assaut, au repos, à l'arrière, en corvée, en marche. -L'horreur d'un pareil enfer ne déforme ni leur volonté, ni leur -imagination, ni leur courage. De jolis dessins illustrent ces -pages héroïques et simples.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">A. Albalat</span> (<i>Journal des Débats.</i>)</p> - -<p class="crtq">L'auteur du <i>Carnet d'un Combattant</i> est un écrivain de -bonne race et de bonne tradition. Il a la force, le goût et le -charme.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p> - -<p class="crtq">C'est le seul volume de ce temps, avec <i>Le Feu</i>, qui nous -fasse toucher l'âme même, boueuse et tragique, de la guerre -aux tranchées...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Louis Delluc.</span></p> - -<p class="crtq">Les récits du capitaine Tuffrau sont intéressants, bien venus, -d'une langue souple et claire et donnent, en résumé, la physionomie -des nôtres en présence de l'abominable guerre actuelle...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq">Beauté, noblesse, simplicité émanent de ces trente-deux esquisses, -toutes vibrantes d'une émotion contenue, brossées -avec un art discret...</p> - -<p class="aut">(<i>L'Union française</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre est un beau livre, un de ceux dont nous, Français, -pouvons être fiers; non seulement pour la qualité de l'artiste -nouveau qui s'y révèle, mais à cause de l'âme qui l'inspire. -En un temps où les yeux de l'étranger sont fixés sur notre -pays, on aime de penser que c'est un Français qui a écrit ces -pages, et que l'on saura par elles la hauteur où peuvent atteindre -sans jactance certaines âmes de chez nous.</p> - -<p class="aut">(<i>La France</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">CAPITAINE Z...</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">L'ARMÉE DE LA GUERRE</div> - -<p class="hang">Les officiers. — Les soldats. — Le chef de section. — L'infanterie. — Troupes -d'élite. — Engagés volontaires. — Marsouins. — Chasseurs. — Zouaves. — Cyclistes. — Conseils -de guerre. — La discipline du front. — La légende -du poilu. — La liaison au combat.</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<div class="bktt">L'ARMÉE DE 1917</div> - -<p class="hang">Le chef de corps. — Le troupier. — Officiers de troupe. — Le -chef de bataillon. — Le commandant de compagnie. — Sous-officiers. — Le -caporal. — Mitrailleurs. — Téléphonistes. — Joyeux. — Crapouilloteurs. — Infirmières. — Le poète de -la guerre. — Les progrès de notre infanterie. — Le poilu -et les journaux.</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq"><i>L'Armée de la Guerre</i> aura certainement de l'influence sur -notre corps d'officiers et sur les générations nouvelles. C'est en -quelque façon un chef-d'œuvre... Il faut lire et faire lire: -<i>L'Armée de la Guerre</i>.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Léon Daudet</span> (<i>L'Action française</i>).</p> - -<p class="crtq">C'est le livre le plus sincère qui, depuis le début des hostilités, -ait été publié sur nos troupes...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Charles Chenu</span>, <i>ancien bâtonnier</i> (<i>L'Intransigeant</i>).</p> - -<p class="crtq">Le livre du capitaine Z... est le plus merveilleux antidote -qu'un soldat de bonne trempe, bien racé—qu'importe qu'il -soit de la carrière ou qu'il soit d'aventure!—ait fourni pour -calmer l'énervement, l'impatience.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Jean Norel</span> (<i>Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq">Un livre d'une belle franchise, tout plein de santé, d'énergie -guerrière, d'ironie lucide...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Robert de Traz</span> (<i>Journal de Genève</i>).</p> - -<p class="crtq">Un livre d'une martiale franchise, d'expressive sincérité, de -vigoureux jugement, d'un bon sens souverain... Oui, certes, en -ces pages, c'est notre armée qui vit, son cœur qui splendit et -son âme qui fleurit...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Courcoural</span> (<i>Le Nouvelliste de Bordeaux</i>).</p> - -<p class="crtq">D'un mot, voulez-vous mon opinion sur le vivant ouvrage -du capitaine Z... C'est—ou du moins ce devrait être—le catéchisme -des civils.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">J. Tallendeau</span> (<i>Le Populaire</i>, Nantes).</p> - -<p class="crtq">Ah! l'œuvre bien française que celle-là!... Ce qui en constitue -l'originalité, c'est son caractère de bon sens critique...</p> - -<p class="aut">(<i>La Liberté du Sud-Ouest</i>, Bordeaux).</p> - -<p class="crtq">C'est une œuvre forte, virile, musclée, qui vous empoigne et -ne vous lâche plus...</p> - -<p class="aut">(<i>Annales africaines</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">GEORGES BONNET</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">L'AME DU SOLDAT</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">L'intérêt de ce livre est profond. Tous les Français qui songent -aux grands problèmes de demain liront <i>L'Ame du Soldat</i>.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p class="crtq">Ces pages doivent être considérées comme les plus importantes, -par leur signification et leur portée, entre tout ce qui -a paru depuis le début de la guerre.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>L'Ame du Soldat</i> est un beau livre, sain et fort.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Henri Clouard</span> (<i>L'Opinion</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre, écrit avec un rare souci de vérité, constitue un -document unique.</p> - -<p class="aut">P. G. S. (<i>La Revue.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre touche à toutes les questions vivantes d'aujourd'hui. -Il a le mérite d'être mesuré, équitable, sensé et d'avoir voulu -être tel.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Roger Martin du Gard.</span></p> - -<p class="crtq">C'est là le livre qu'il faut lire, le seul jusqu'ici dans ce -genre, le seul qui nous livre quelques sentiments secrets du -poilu.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Télégramme</i>, Boulogne-sur-Mer).</p> - -<p class="crtq">L'auteur a essayé de montrer <i>le Poilu tel qu'il est</i>, avec ses -qualités et ses défauts, ses hésitations et ses défaillances. Il a -pénétré son cœur.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Poilu</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre est une réaction contre la «littérature» de guerre. -C'est l'âme d'un Français patriote à qui la guerre a beaucoup -appris.</p> - -<p class="aut">(<i>Nouvelle Gazette de Zurich</i>).</p> - -<p class="crtq">Je ne connais pas de livre plus fort, plus vrai, plus instructif -que <i>L'Ame du Soldat</i>.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Albert-François Poncet</span> (<i>La Revue.</i>)</p> - -<p class="crtq">L'emphase, voilà l'ennemi. Un auteur qui n'a point d'emphase, -dans l'esprit ni dans le style, si de surcroît il voit juste, -doit inspirer confiance. Il sied de croire, pour cette raison, -M. Georges Bonnet et son livre <i>L'Ame du Soldat</i>.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Abel Hermant</span> (<i>Le Figaro.</i>)</p> - -<p class="crtq">M. Georges Bonnet parle en soldat, le langage d'un soldat, -sans parti pris, sans intransigeance, surtout sans haine.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Marc Henry</span> (<i>La France.</i>)</p> - -<p class="crtq">M. Georges Bonnet a entrepris de faire pénétrer jusque dans -les coins les plus reculés de la zone de l'arrière quelques idées -saines et quelques bonnes vérités touchant les sentiments et les -pensées de nos héroïques défenseurs.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Gaston Deschamps</span> (<i>Le Temps.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">ANTOINE REDIER</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE</div> - -<p class="cent">Ouvrage couronné par l'Académie française</p> - -<p class="hang">Le devoir. — Terrassiers. — La Liberté. — Frères d'armes. — La -Gloire. — Alouettes, Coquelicots, Souris. — La -Force. — Le Dieu des Armées. — La Bravoure. — L'Ennemi. — Intelligents. — Les -Lettres. — L'Honneur. — La Patrie.</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Ces réflexions généreuses, entremêlées d'anecdotes savoureuses, -d'observations pittoresques, forment l'un des témoignages -les plus intéressants et les plus vivants que nous ayons -sur la guerre et sur l'état d'âme des combattants.</p> - -<p class="aut">(<i>La Revue des Deux-Mondes</i>).</p> - -<p class="crtq">... Livre de penseur et de soldat, de psychologue et de moraliste, -franc et simple, profond et vrai...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p class="crtq">... Pages de bonne foi, directement inspirées de la réalité, -simples de ton, franches d'accent, lumineuses d'espoir...</p> - -<p class="aut">(<i>Journal des Débats</i>).</p> - -<p class="crtq">Un bon et fier livre, où il y a de la philosophie, de la poésie, -et la plus noble littérature...</p> - -<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p> - -<p class="crtq">Un des livres les plus émouvants inspirés par la guerre. Les -méditations sur le devoir, sur l'honneur, sur la gloire font -songer aux plus belles pages de Vigny...</p> - -<p class="aut">(<i>L'Opinion</i>).</p> - -<p class="crtq">M. Antoine Redier a écrit de bien jolies <i>Méditations dans la -Tranchée</i>. Je dis jolies parce que la fraîcheur et la jeunesse, la -modestie et la simplicité s'en dégagent, alors que l'esprit franc -et réfléchi y découvre la profondeur et le don d'observation -du poète qui a pensé la <i>Servitude et Grandeur Militaires</i>...</p> - -<p class="aut">(<i>La Presse</i>).</p> - -<p class="crtq">Nous avons trouvé dans ce livre de la joie et de la lumière, -une âme et une pensée française au plus haut point et, vraiment, -c'est un beau livre, un livre puissant...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste de Bordeaux</i>).</p> - -<p class="crtq">C'est une étude de la psychologie du Français combattant, -pénétrante, intelligente, variée, facile à lire, très agréable...</p> - -<p class="aut">(<i>L'Express de Lyon</i>).</p> - -<p class="crtq">«Le beau, c'est le bon sens qui parle bon français.» Eut-on -jamais l'occasion d'appliquer mieux cette pensée qu'au bel -ouvrage intitulé: <i>Méditations dans la Tranchée</i>?</p> - -<p class="aut">(<i>Liberté du Sud-Ouest</i>, Bordeaux).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">ANTOINE REDIER</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">PIERRETTE</div> - -<p class="cent">ROMAN</p> - - <div style="width: 14em; margin: 0 0 0 auto;"> - <div class="cent"><i>Aux jeunes filles<br /> - pour qu'elles réfléchissent.</i> - </div> - </div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Situation émouvante, tragique, développée avec un art plein -de séduction et une logique implacable, d'une force entraînante.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois.</i>)</p> - -<p class="crtq">M. Redier reprend le grave problème de l'éducation des filles... -Il apporte des solutions personnelles, souvent ingénieuses, souvent -profondes, toujours nettes et courageuses.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Louis de Mondadon</span> (<i>Les Etudes.</i>)</p> - -<p class="crtq">Les pensées de l'écrivain sont bienfaisantes et d'une urgente -actualité.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Express de Lyon.</i>)</p> - -<p class="crtq">Mettant en œuvre ses qualités de sensibilité et ses dons de -style, Redier a donné un volume simple et émouvant, rempli -d'âme et de vérité.</p> - -<p class="aut">(<i>Dépêche de Lille.</i>)</p> - -<p class="crtq"><i>Pierrette</i> est un livre attrayant et utile.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Populaire</i>, Nantes.)</p> - -<p class="crtq">Toutes les jeunes filles, tous les Français, au front et à l'arrière, -voudront connaître l'histoire de <i>Pierrette</i>. Tous aimeront -ce livre entraînant, noble, gai: avec cela, si humain, qu'on ne -le lira qu'en tremblant.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Jean Madia</span> (<i>Le Radical</i>, Marseille.)</p> - -<p class="crtq">On éprouvera, à lire ces pages débordantes de vie, un véritable -enchantement.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Salut Public</i>, Lyon.)</p> - -<p class="crtq">La plume de M. Redier est une plume bien française.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Courcoural</span> (<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux.)</p> - -<p class="crtq">Ces pages tenteront tous les Français.</p> - -<p class="aut">(<i>La Dépêche de Cherbourg.</i>)</p> - -<p class="crtq">La sensibilité de cet écrivain est d'une qualité extraordinaire. -Comme d'autres, des poètes, aiment les fleurs qui embaument, il -respire avec ivresse le parfum des âmes nobles et fraîches.</p> - -<p class="aut">(<i>Est Républicain</i>, Nancy.)</p> - -<p class="crtq">Je souhaite que mes lecteurs lisent comme moi, et avec le -même recueillement, ces pages d'analyse pénétrante et de profession -courageuse.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Gaston Valran</span> (<i>Le Bulletin des Halles.</i>)</p> - -<p class="crtq">Il y a longtemps qu'on n'écrivait plus ainsi. <i>Pierrette</i> est le -livre que nous devait cette époque.</p> - -<p class="aut">(<i>Revue internationale de Médecine et de Chirurgie.</i>)</p> - -<p class="crtq">On lira avec fruit ce livre qui est un acte d'apostolat social.</p> - -<p class="aut">(<i>Revue du Front.</i>)</p> - -<p class="crtq">Lisez <i>Pierrette</i>, intrigue émouvante, tout à la fois, sentimentale, -guerrière, traduite en un langage sobre, distingué, d'une -parfaite tenue littéraire.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Poilu.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">LIEUTENANT PÉRICARD</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">DEBOUT LES MORTS!</div> - -<p class="cs6">SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'UN SOLDAT DE LA GRANDE GUERRE</p> - -<p class="cent cs12">I—FACE A FACE</p> - -<p class="cent cs8">Préface de M. <span class="smcap">Maurice BARRÉS</span>, de l'Académie française<br /> -35 dessins à la plume de M. <span class="smcap">Paul THIRIAT</span> et une couverture -illustrée par JONAS</p> - -<p class="cent cs12">II—PAQUES ROUGES</p> - -<p class="cent cs8">30 dessins à la plume de M. <span class="smcap">Paul THIRIAT</span></p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">Chaque vol. in-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<p class="cent cs8">(Ouvrage couronné par l'Académie française)</p> - -<div class="bktt">CEUX DE VERDUN</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="cent">DEBOUT LES MORTS</p> - -<p class="crtq">Aujourd'hui, dans le monde entier, chacun connaît cet épisode -que d'innombrables articles, des gravures, des poésies, -ont popularisé. Vous vous rappelez? Les Allemands ont envahi -une tranchée et brisé toute résistance; nos soldats gisent -à terre; mais, soudain, de cet amas de blessés et de cadavres, -quelqu'un se soulève et, saisissant à portée de sa main un sac -de grenades, s'écrie: «<i>Debout les morts!</i>...» Un élan balaye -l'envahisseur. Le mot sublime avait fait une résurrection.</p> - -<p class="crtq">J'ai désiré connaître le héros de ce fait immortel. Je me -suis trouvé en présence d'un lieutenant aux cheveux blancs.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Maurice Barrès</span>, de l'<i>Académie française</i>.</p> - -<p class="crtq"><i>Face à Face</i> décrit avec une belle franchise les souvenirs et -les impressions de la grande guerre.</p> - -<p class="aut"><i>Louis Barthou.</i></p> - -<p class="crtq"><i>Face à Face</i> est un livre qu'on sent être d'une absolue sincérité...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">René Bazin</span>, de l'<i>Académie française</i>.</p> - -<p class="crtq">Livre admirable de simplicité et de sincérité...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Pierre L'Ermite</span> (<i>La Croix</i>).</p> - -<p class="crtq">Le lieutenant Péricard peint sur le vif les grognons et les -grognards de Verdun, les éternels mécontents qui finalement -se battent comme des lions. Il faut lire de pareils livres et -voir de près cette vie de tranchées, d'assauts, de fusillades -pour comprendre réellement ce que c'est que cette prodigieuse -race française, et de quels efforts surhumains elle est capable. -Cet admirable récit devrait être entre toutes les mains.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">A. Albalat</span> (<i>Journal des Débats</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>Face à Face</i> semble avoir été écrit avec Rosalie comme porte-plume. -Vivants, sincères, simples, émouvants, élevés, ce sont -de vrais récits de soldats. <i>Ceux de Verdun</i> se recommande -par les mêmes qualités.</p> - -<p class="aut">(<i>La Liberté</i>).</p> - -<p class="crtq">Ces souvenirs sont charmants d'humour, de bonhomie, de -vivacité pittoresque et familière, de modeste simplicité.</p> - -<p class="aut">(<i>Revue des Deux Mondes</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">ALBERT ERLANDE</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">EN CAMPAGNE<br /> -<span class="cs8">AVEC</span><br /> -LA LÉGION ÉTRANGÈRE</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Avez-vous lu le récit d'Albert Erlande, <i>En campagne avec la -Légion étrangère</i>, ce livre de résignation sublime dans la boue, -dans la tragédie des tranchées?</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Adam.</span></p> - -<p class="crtq">En ces récits brefs et précis, l'auteur nous trace de curieuses -silhouettes de légionnaires, de types de «poilus» parfois déconcertants... -Ce livre est un acte de justice.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Roland de Marès.</span></p> - -<p class="crtq">Quelle galerie d'hommes extraordinaires nous montre M. Albert -Erlande!</p> - -<p class="crtq">Ce récit, œuvre scrupuleusement historique, ne contient pas de -digressions sur la guerre, mais des faits, des actes qui montrent -des soldats. Et quelle galerie d'hommes extraordinaires. Des -types de vieux soldats de carrière comme on n'en trouve plus -qu'à la légion! Des figures inoubliables de chefs! Et toutes ces -aventures écrites en un style de sang et de feu se développent -dans une atmosphère de bonne humeur et d'héroïsme unique.</p> - -<p class="aut">(<i>La Croix.</i>)</p> - -<p class="crtq">Récit plein de fougue et de passion, livre de soldat, pensé et -écrit par un soldat.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Homme enchaîné.</i>)</p> - -<p class="crtq">L'auteur nous montre les légionnaires, hommes de tous les -mondes et de toutes les conditions, que l'esprit de corps, l'ambiance -et l'ascendant des officiers parviennent rapidement à -fondre pour en faire une force d'élite.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Intransigeant.</i>)</p> - -<p class="crtq">C'est une belle œuvre, vécue, fougueuse, alerte et simple.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Siècle.</i>)</p> - -<p class="crtq">En affirmant que cet ouvrage est un chef-d'œuvre, nous exprimons -l'avis de tous ceux qui l'ont déjà savouré.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Illustré.</i>)</p> - -<p class="crtq">Comme toute épopée tient de la vie et du roman, le livre d'Erlande -exprime la vérité d'existence de son bataillon, aussi puissant, -plus soigné, plus délicat et peut-être plus exact encore, -dans sa tenue et sa retenue, que celui de Henri Barbusse sur son -escouade.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Émile Roux-Parassac</span> (<i>Le Feu.</i>)</p> - -<p class="crtq">On publie trop de «souvenirs» qui n'ont aucun intérêt pour -ne pas reconnaître la réelle valeur littéraire du texte vivant et -pittoresque de M. Albert Erlande.</p> - -<p class="aut">(<i>La Renaissance.</i>)</p> - -<p class="crtq">La simplicité, la vie, l'émotion aussi qui règnent dans tout -cet ouvrage, le rendent d'autant plus intéressant et l'on sait gré -à l'auteur d'avoir raconté seulement la vie des volontaires et des -vieux légionnaires qui les encadraient et de ne s'être point laissé -entraîner, comme tant d'autres, à disserter sur la guerre ou sur -des états d'âmes.</p> - -<p class="aut">F. P. (<i>Le Petit Havre.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">COMTE ALEXIS TOLSTOI</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LE LIEUTENANT DEMIANOF</div> - -<div class="cent cs12">RÉCITS DE GUERRE 1914-1915</div> - -<div class="cent cs8">Traduction de <span class="smcap">Serge PERSKY</span></div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Ah! les beaux récits, nés sous les étoiles, écrits à la lueur -d'un pauvre foyer de soldat.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Édouard Herriot.</span></p> - -<p class="crtq">Ces beaux récits sont autant d'aventures de guerre vécues, -colorées, pittoresques, de forme originale et d'impression vraiment -neuve...</p> - -<p class="aut">(<i>L'Echo de Paris</i>).</p> - -<p class="crtq">Ceux qui veulent pénétrer «l'âme russe» et saisir sur le vif -le caractère profondément patriotique de la révolution russe -liront avec intérêt: <i>Le Lieutenant Demianof</i>, la dernière œuvre -du comte Alexis Tolstoï, l'un des plus célèbres écrivains de la -jeune Russie.</p> - -<p class="crtq">Cet admirable livre est magistralement traduit par M. S. -Persky.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Georges Batault.</span></p> - -<p class="crtq">Ce que je n'ai pu montrer de ces récits du comte Alexis -Tolstoï, c'est la singulière et saisissante ambiance de mystère -dans laquelle ils se meuvent.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Mille</span> (<i>Le Temps</i>).</p> - -<p class="crtq">Le comte Alexis Tolstoï a suivi les armées russes et a noté, -avec une grande puissance d'évocation, les <ins id="cor_8" title="impressoins">impressions</ins> ressenties -parmi les soldats sous forme de nouvelles qui égalent -les meilleurs contes de guerre de Maupassant.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p class="crtq">L'ouvrage est rempli de pages de vision nette et d'émotion -profonde, écrite en pleine action...</p> - -<p class="aut">(<i>Liberté du Sud-Ouest</i>).</p> - -<p class="crtq">Ces récits, d'un intérêt puissant, sont l'œuvre d'un observateur -au coup d'œil prompt, à la notion rapide, qui s'attache -à nous initier à ce milieu si différent du nôtre et nous ménage, -à chaque pas, autant de poignantes sensations que de piquantes -surprises.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Louis Bres</span> (<i>Le Sémaphore de Marseille</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">JACQUES PIRENNE</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LES VAINQUEURS<br /> -DE L'YSER</div> - -<p class="cent cs8">Dessins de <span class="smcap">James THIRIAR</span></p> - -<p class="cent cs8">Préfaces de <span class="smcap">Émile VERHAEREN</span> et <span class="smcap">Émile VANDERVELDE</span></p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Le soldat belge, tant Wallon que Flamand, semble relever -d'une psychologie purement occidentale. Il ne peut et ne pourra -se plier jamais, comme le soldat teuton et turc, à une discipline -inflexiblement servile et fataliste et asiatique. C'est ce que ce -livre que j'ai la joie de préfacer démontre sinon à chaque page, -du moins à chaque chapitre.</p> - -<p class="aut"><span style="float: left;">22 novembre 1916.</span> <span class="smcap">Émile Verhaeren.</span></p> - -<p class="crtq">Le volume de M. Jacques Pirenne est curieux à plus d'un -titre; il contient beaucoup de choses; c'est un témoignage direct, -des choses vues par un des acteurs du drame et consignées avec -la fraîcheur des impressions immédiates. Aussi devra-t-il être -gardé pour le témoignage précieux qu'il apporte concernant la -première année de la grande guerre actuelle et qu'on devra -consulter pour écrire l'histoire de la ruée sur Calais,—dont -l'Allemagne n'avait nullement prévu le désagréable et mortifiant -avortement dans les marécages de l'Yser.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France.</i>)</p> - -<p class="crtq">De toutes les productions littéraires que fournit la guerre, le -volume de Pirenne se distingue par un constant souci d'étude -psychologique.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Maurice Gauchez</span> (<i>L'Opinion Wallonne.</i>)</p> - -<p class="crtq">M. Jacques Pirenne a entrepris de nous montrer le soldat -belge tel qu'il est, et il a fait œuvre pieuse. Ces hommes, jeunes -et vieux, qui combattent là-bas sur l'Yser, qui après la retraite -d'Anvers ont «tenu» contre la formidable armée allemande et -lui ont coupé la route vers Calais, sont des héros dignes de la -légende antique. Depuis trois années, loin des leurs, demeurés -dans les provinces occupées, ils défendent le dernier lambeau du -sol natal avec un courage qui n'a jamais fléchi, une foi en la -victoire qu'aucune déception n'a pu troubler. M. J. Pirenne nous -dit leurs misères et leurs joies en des pages pittoresques, simples -et touchantes.</p> - -<p class="aut">(<i>Annales politiques et littéraires.</i>)</p> - -<p class="crtq">L'ouvrage de M. Jacques Pirenne est certainement celui qui -fait le mieux connaître le soldat belge, sa vie quotidienne, en sa -réelle atmosphère, mêlée à des épisodes touchants, poignants -ou glorieux.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Indépendance Belge.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre est un livre de bonne foi, constate Émile Vandervelde -qui en a écrit la deuxième préface. A ce titre-là et puis aussi, à -cause de son absence de toute recherche de grands mots ou de -grands effets, il restera comme un témoignage et comme un document.</p> - -<p class="aut">F. P. (<i>Le Havre.</i>)</p> - -<p class="crtq">Patiemment rassemblées au cours de longs mois de campagne, -les notes se sont accumulées et ont fini par constituer un ensemble -où le texte et les dessins concourent à recréer l'atmosphère, -l'esprit, la vie même du front. Et c'est à ce point de vue que -les auteurs ont créé une œuvre vraiment originale et nouvelle.</p> - -<p class="aut">(<i>Journal de Genève.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">PIERRE MAC ORLAN</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LES POISSONS MORTS</div> - -<div class="cent cs12">(LA LORRAINE. L'ARTOIS, -VERDUN, LA SOMME)</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16 illustré par GUS BOFA</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Ce volume, un des plus sincères de la littérature de guerre, -est une suite de récits très simples, qui dégagent une émotion -d'autant plus profonde qu'elle est exprimée au naturel.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Intransigeant.</i>)</p> - -<p class="crtq">M. P. Mac Orlan sait voir, et peint simplement ce qu'il a vu. -En lisant son livre on est frappé de l'exactitude de ses tableaux, -de la vérité des conversations de soldats qu'il rapporte.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Opinion.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre d'un des jeunes maîtres, avant la guerre, de l'humour -français, est le carnet de route d'un soldat qui, même dans les -pires moments où la fatigue annihile jusqu'à la force de penser, -sait pourquoi il se bat.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Illustration.</i>)</p> - -<p class="crtq">Je signale les <i>Poissons morts</i> de Pierre Mac Orlan, un de nos -meilleurs auteurs gais, à qui sa note habituelle n'interdit pas -les impressions de guerre et qui sait les traduire avec une émouvante -sobriété.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Souday</span> (<i>Le Temps.</i>)</p> - -<p class="crtq">Une vision aiguë, objective et pittoresque de l'ambiance, un -détachement parfait dans la plaisanterie et le sarcasme qui donne -à l'effet une ampleur singulière, le goût du bien-dire, allant, -<ins id="cor_9" title="souvente">souventes</ins> fois, jusqu'à l'afféterie, avec, sous tant de grâces, de -recherches, de précautions pour n'être point taxé d'enthousiasme, -une émotion vivante et chaleureuse, le <i lang="la" xml:lang="la">flebile nescio quid</i>, l'accent -pitoyable qui porte au cœur, tels sont les attributs dont la bigarrure -signale aux humanistes le récent volume de M. Pierre Mac -Orlan: <i>Les Poissons Morts</i>.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Laurent Tailhade</span> (<i>L'Œuvre.</i>)</p> - -<p class="crtq">C'est un livre d'honnête homme. Saluons! Il est tragiquement -illustré par M. Gus Bofa, grand blessé de guerre, dont le talent -est probe et grand.</p> - -<p class="aut">(<i>Les Hommes du Jour.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre recèle des choses rares qui vous consolent et rafraîchissent -après la lecture de tant de banalités. C'est un livre qu'il -faut lire. Nous disons <i>lire</i> et non <i>parcourir</i>, car, dans ce dernier -cas, on risquerait de ne point goûter toutes les finesses, toute la -saveur de cette œuvre délicate jusqu'en ses crudités et qui, par -son art, nous donne des reflets saisissants et véridiques de la -guerre de 1914-1915-1916-1917-19...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">G. Fabri</span> (<i>Revue du Front et le Souvenir.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre est une contribution curieuse et précieuse à la psychologie -du soldat de la très grande guerre.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux.)</p> - -<p class="crtq">Récits très émouvants, très pittoresques, d'un naturel extraordinaire, -racontés avec une verve amusante.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Eclair</i>, Montpellier.)</p> - -<p class="crtq">Je n'entreprendrai ni d'analyser, ni de résumer ce livre. La -besogne serait ingrate et le résultat ne pourrait à aucun point de -vue donner une idée de la vie, de la bonne et simple humeur -répandues dans cet ouvrage, écrit du meilleur des styles.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Fernand Polet</span> (<i>Le Petit Havre.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">COMMANDANT ÉMILE VEDEL</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">NOS MARINS<br /> -A LA GUERRE<br /> -<span class="cs8">SUR MER ET SUR TERRE</span></div> - -<p class="cent cs8">Ouvrage honoré d'une Souscription du Ministère de la Marine</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Ce livre-là, outre qu'il est admirable, est le plus émouvant -qui ait été écrit sur nos marins <i>combattant à la mer</i>.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Loti</span>, de l'Académie Française (<i>Le Petit Parisien</i>).</p> - -<p class="crtq">Lisez et faites lire ce livre.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Léon Daudet</span> (<i>L'Action française</i>).</p> - -<p class="crtq">Technicien très informé, écrivain très expert et singulièrement -vivant, documenté aux meilleures sources, le commandant -Vedel nous permet littéralement d'assister à des événements -ou à des épisodes tout à fait caractéristiques... Cet ouvrage -plaira à tous.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Moniteur de la Flotte</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre si documenté, si vivant, si vibrant de patriotisme.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Commandant Vidi</span> (<i>La Croix</i>).</p> - -<p class="crtq">Le récit, court, se précipite, entraîne le lecteur haletant -comme aux péripéties d'un drame qui se déroule sous ses -yeux...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Lucien Descaves.</span></p> - -<p class="crtq">Ce livre retrace tous les haute faits, sur terre et sur mer, de -notre armée navale... La vente de l'ouvrage se fait au profit -des œuvres de mer. Et cette raison s'ajoute à son mérite pour -justifier le succès qu'il obtient.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Lieutenant-Colonel Rousset</span> (<i>La Liberté</i>).</p> - -<p class="crtq">Ces récits, émouvants et précis, rendent à notre armée de -mer l'hommage que mérite son esprit de devoir et de sacrifice...</p> - -<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p> - -<p class="crtq">Le commandant Vedel passe en revue, avec un talent prestigieux -et une documentation hors ligne, tous les faits héroïques, -tous les drames où nos marins ont joué un rôle...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p class="crtq">... Pages d'une puissance dramatique extraordinaire...</p> - -<p class="aut">(<i>Havre-Eclair</i>).</p> - -<p class="crtq">... Livre poignant et superbe...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux).</p> - -<p class="crtq">Le lecteur est pris, en face de ces récits d'une vérité terrible, -d'un frisson d'émotion où l'angoisse se mêle à l'admiration...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">De Bouzols</span> (<i>Express de Lyon</i>).</p> - -<p class="crtq">Témoignage vécu, vivant, autorisé de ce qu'a fait notre marine -sur les différents théâtres où elle a déployé son activité...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Populaire</i>, Nantes).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">MARC HENRY</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">AU PAYS<br /> -<span class="cs8">DES</span><br /> -MAITRES CHANTEURS</div> - -<p class="hang">Quelques aspects de l'Allemagne socialiste. — Artistes, -monarques et censeurs. — Femmes allemandes. — Quelques -formes de la vie courante. — Milieux juifs. — Maîtres-chanteurs, -étudiants, officiers et agents de police. — La foire -aux vanités.</p> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">Grand in-8 avec hors-texte en couleurs</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<div class="bktt">TROIS VILLES<br /> -<span class="cs8">VIENNE—MUNICH—BERLIN</span></div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">C'est un livre exceptionnel parmi les livres publiés durant -cette guerre... Il a produit sur moi une impression profonde.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">J. Ernest-Charles</span> (<i>La Grande Revue</i>).</p> - -<p class="crtq">... Livre d'une documentation aussi riche et variée qu'attrayante...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p> - -<p class="crtq">... Les souvenirs d'Allemagne, de Marc Henry, agrémentés de -nombreuses et piquantes anecdotes, amuseront de nombreux -lecteurs...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Temps</i>).</p> - -<p class="crtq">... M. Marc Henry a, mieux que personne, pu voir et juger -l'Allemagne d'avant la guerre...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Laurent Tailhade</span> (<i>L'Œuvre</i>).</p> - -<p class="crtq">... Très curieux ouvrage abondamment observé...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq">... L'auteur, qui a vécu longtemps à Berlin et à Munich, connaît -fort bien l'Allemagne; il a su voir au delà des façades et -son style, d'un réalisme savoureux, sait conserver une vie -étrange aux trouvailles de son observation impitoyable.</p> - -<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p> - -<p class="crtq">... Les anecdotes que nous conte Marc Henry, sous leur forme -nette, alerte, vibrante, ont souvent une portée politique ou -sociale très grande...</p> - -<p class="aut">(<i>Le Radical</i>).</p> - -<p class="crtq">Ces deux livres sont pleins de mouvement, d'entrain, d'anecdotes, -d'évocations colorées...</p> - -<p class="aut">(<i>Journal de Genève</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">RENÉ PUAUX</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LE MENSONGE<br /> -<span class="cs8">DU 3 AOUT 1914</span></div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">Gr. in-8, illustré de 21 photographies, croquis et cartes -hors texte</td> - <td class="tdr">5 fr.</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Bourré de documents, de plans, de croquis, d'autographes, -de pièces de conviction, le <ins id="cor_10" title="réquisitiore">réquisitoire</ins> de M. René Puaux n'a pas -la prétention d'être complet ni définitif. Tel qu'il est, il suffirait à -faire condamner n'importe quel accusé devant n'importe quel -jury.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Opinion</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i> met définitivement au jour le -mécanisme de l'agression allemande avec une minutie passionnante -de détails.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Illustration</i>).</p> - -<p class="crtq">On conserve une impression de stupeur quand on lit les -témoignages accumulés dans le <i>Mensonge du 3 août</i>.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq">Ce livre constituera pour ceux qui écriront l'histoire du -conflit mondial une base d'études absolument sûre.</p> - -<p class="aut">(<i>Annales politiques et littéraires</i>).</p> - -<p class="crtq">Voici, avec des témoignages accablants, des faits contrôlés, -le dossier de l'honnêteté française et de la préméditation scélérate -des Empires du Centre à l'origine du conflit actuel.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Information</i>).</p> - -<p class="crtq">C'est le premier travail historique sur les origines de la -guerre qui ait été établi sur des documents d'archives.</p> - -<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i> soumet à une analyse serrée -le tissu d'impostures et d'infamies dont est formée la déclaration -de guerre allemande à la République française.</p> - -<p class="aut">(<i>Journal des Débats</i>).</p> - -<p class="crtq">Après avoir lu cet ouvrage, tout homme éclairé et de bonne -foi conclura avec l'auteur que «c'est sur la base d'odieux -mensonges que la guerre a été déclarée».</p> - -<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p> - -<p class="crtq">On ne peut lire sans indignation les chapitres qui nous montrent -comment a été fabriquée la déclaration de guerre et -nous donnent une idée des mensonges qui ont été accumulés -à cette époque pour tromper l'opinion publique.</p> - -<p class="aut">(<i>La Réforme sociale</i>).</p> - -<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i>, dont la lecture est passionnante, -est le premier travail historique sur les origines de -la guerre qui ait été établie sur des documents jusqu'ici secrets -des archives du gouvernement français.</p> - -<p class="aut">(<i>L'Eclair de Montpellier</i>).</p> - -<p class="crtq">«Qui a commencé? Cela s'établit par des faits simples, clairs, -vérifiables par tous. Vous en trouverez l'exposé dans le <i>Mensonge -du 3 août 1914</i>.»</p> - -<p class="aut">(<i>L'Eclair de Montpellier.</i>)</p> - -<p class="crtq">Le résultat de ce laborieux et consciencieux travail, indispensable -pour établir la responsabilité de la guerre actuelle, est le -suivant: toutes les allégations des bureaux de la Wilhelmstrasse -s'effondrent.</p> - -<p class="aut">(<i>Journal de Genève.</i>)</p> - -<p class="crtq">Ce livre apporte à l'histoire les témoignages nécessaires pour -asseoir son jugement.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Bulletin des Armées de la République.</i>)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">MAURICE MURET</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">L'ORGUEIL ALLEMAND</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<p class="cent cs8">Ouvrage couronné par l'Académie française.</p> - -<div class="bktt">L'ÉVOLUTION BELLIQUEUSE<br /> -DE GUILLAUME II</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Il faut saluer, chez M. Maurice Muret, le bon sens qui lui -suggère des appréciations plutôt historiques, et, j'entends, par -là, des évaluations positives, utiles...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Edmond Barthelemy</span> (<i>Mercure de France</i>).</p> - -<p class="crtq">Livres de combat, mais livres de vérité. Livres de circonstance, -dira Maurice Muret, mais livres d'histoire.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">J. Ernest-Charles</span> (<i>La Grande Revue</i>).</p> - -<p class="crtq">Livre unique et sans exemple dans l'histoire universelle.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Jacques Morland</span> (<i>L'Opinion</i>).</p> - -<p class="crtq">Il faut lire <i>L'Évolution belliqueuse de Guillaume II</i>... C'est -une curieuse analyse du caractère du kaiser, et tous ceux qui -s'interrogent sur demain rechercheront avec M. Muret la courbe -d'évolution du «surhomme».</p> - -<p class="aut">(<i>Le Rappel</i>).</p> - -<p class="crtq">Lisons attentivement les très curieux livres de l'érudit Maurice -Muret... Nous comprendrons mieux notre adversaire et -notre alliée; nous serons plus assurés de notre chance.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Adam</span> (<i>L'Information</i>).</p> - -<p class="crtq">... Livre tout rempli de faits précis, écrit d'une plume alerte, -animé d'un véritable souffle d'éloquence...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Ch. Bémont</span> (<i>Revue Historique</i>).</p> - -<p class="crtq">Etude scrupuleuse et pénétrante du caractère, de la pensée -et de la politique de Guillaume II depuis son avènement jusqu'à -l'acte décisif qui engage sa responsabilité devant l'Histoire...</p> - -<p class="aut">A. L. (<i>La Revue</i>).</p> - -<p class="crtq">Ouvrages de premier ordre, de ceux—si peu nombreux—qu'on -doit lire si on veut étudier la genèse d'un cataclysme -sans précédent dans l'histoire et pour établir les responsabilités -de l'Allemagne.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Jules Véran</span> (<i>L'Eclair</i>, Montpellier).</p> - -<p class="crtq">... Œuvres fortement étudiées, qui témoignent d'une lecture -énorme, d'une connaissance profonde du milieu...</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Ed. Rossier</span> (<i>Journal de Genève</i>).</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs12">JULES SAGERET</div> - -<hr class="hr2" /> - -<div class="bktt">LA GUERRE<br /> -ET LE PROGRÈS</div> - -<table summary="Prix" width="100%"> -<tr> - <td class="tdl">In-16</td> - <td class="tdr">4 fr. 50</td> -</tr> -</table> - -<hr class="hr4" /> -</div> - -<p class="crtq">Livre vraiment encyclopédique, où la biologie, l'ethnographie, -la politique et l'histoire s'entrelacent et s'appuient réciproquement -de la plus harmonieuse façon. Nous ne saurions trop le -recommander aux Français éclairés. Ils se sentiront, au cours de -cette lecture, souvent convaincus, toujours intéressés et charmés, -et quand ils l'auront terminée, ils auront conscience d'un enrichissement -de ce qu'ils nous permettront d'appeler leur <i>ameublement -cérébral</i>.</p> - -<p class="aut">Docteur <span class="smcap">Luc</span> (<i>La Victoire.</i>)</p> - -<p class="crtq">Que la Grande Guerre devienne la victoire sur la guerre, -s'achève en guerre du Progrès, les chances de ce dénouement -existent; au total, elles ont augmenté.</p> - -<p class="crtq">Le présent ouvrage, écrit pour peser cet espoir, le fortifiera.</p> - -<p class="aut">(<i>Revue internationale de Médecine et de Chirurgie.</i>)</p> - -<p class="crtq">En présence du déchaînement actuel de barbarie, n'y a-t-il pas -lieu de désespérer de l'humanité, de la juger inapte au progrès?</p> - -<p class="crtq">Mais qu'est-ce que le progrès?</p> - -<p class="crtq">C'est cette notion si confuse que l'auteur cherche à éclairer.</p> - -<p class="aut">(<i>Le Moniteur médical.</i>)</p> - -<p class="crtq">Dans ce livre si actuel et si remarquable, tant par l'abondance -de l'information que par la justesse du sens critique, -M. Jules Sageret vous fait faire le tour des connaissances humaines.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Paul Souday.</span></p> - -<p class="crtq">Pour être de philosophie scientifique, le livre de M. Jules -Sageret n'en est pas moins d'actualité brûlante, ce qui explique -les blancs dont l'a enrichi la censure.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">Henri Mazel</span> (<i>Le Mercure de France.</i>)</p> - -<p class="crtq">Dans cet ouvrage foisonnent les remarques judicieuses, parfois -les pensées profondes. Qui l'aura lu devra abandonner bien des -idées toutes faites et reviser sur nombre de points ses jugements.</p> - -<p class="aut">L. A. (<i>La Revue.</i>)</p> - -<p class="crtq">Livre riche en pensées.</p> - -<p class="aut"><span class="smcap">G. Bonnet</span> (<i>La France.</i>)</p> - -<p class="crtq">On trouvera dans ce livre de quoi réfléchir utilement.</p> - -<p class="aut">(<i>Paris-Midi.</i>)</p> - -<p class="crtq">Voici un ouvrage sérieux, qui exprime de fortes et solides -pensées. Le progrès! Quelle sera son évolution demain?... Quelle -est son action aujourd'hui? Quelle influence la guerre exercera-t-elle -dans la marche de l'humanité vers cet idéal? Autant de -graves problèmes que M. Jules Sageret étudie à la lumière des -données philosophiques dont nous poursuivons <ins id="cor_11" title="cheque">chaque</ins> jour la -solution.</p> - -<p class="aut">(<span class="smcap">Le Populaire</span>, Nantes.)</p> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs16">BIBLIOTHÈQUE MINIATURE</div> - -<hr class="hr2" /> - -<p class="cent cs8">Chaque volume (7 X 10 cm.) relié 2 fr.</p> - -<table summary="Liste de livres" width="100%"> - <tr> - <td style="width: 50%; padding-right: 0.5em; border-right: solid 1px;"> -<ul class="lsoff cs8"> -<li> 1. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Les Nuits.</i></li> -<li> 2. <span class="smcap">Gérard de Nerval.</span> <i>Sylvie.</i></li> -<li> 3. <span class="smcap">Molière.</span> <i>L'Avare.</i></li> -<li> 4. <span class="smcap">Marceline Desbordes-Valmore.</span> <i>Élégies.</i></li> -<li> 5. <span class="smcap">Balzac.</span> <i>La Grenadière.</i></li> -<li> 6. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Un Caprice.</i></li> -<li> 7. <span class="smcap">André Chénier.</span> <i>Idylles.</i></li> -<li> 8. <span class="smcap">La Rochefoucault.</span> <i>Maximes.</i></li> -<li> 9. <span class="smcap">Marivaux.</span> <i>Le jeu de l'amour et du hasard.</i></li> -<li>10. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Les Destinées.</i></li> -<li>11. <span class="smcap">Maurice de Guérin.</span> <i>Le Centaure.</i></li> -<li>12. <span class="smcap">J. Joubert.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>13. <span class="smcap">Henri Heine.</span> <i>L'Intermezzo.</i></li> -<li>14. <span class="smcap">Napoléon.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>15. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Laurette.</i></li> -<li>16. M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Beaumont</span>. <i>La Belle et la Bête.</i></li> -<li>17. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Poésies.</i></li> -<li>18. <span class="smcap">Omar Khayyam.</span> <i>Les Rubàiyàt.</i></li> -<li>19. <span class="smcap">Marc Aurèle.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>20. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Chatterton.</i></li> -<li>21. <i>Les larmes héroïques. Psaumes d'alleluia recueillis par</i> <span class="smcap">S. Palatam</span></li> -<li>22. <span class="smcap">Pascal.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>23. <span class="smcap">Épicure.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>24. <span class="smcap">Auguste Brizeux.</span> <i>Marie.</i></li> -</ul> - </td> - <td style="width: 50%; padding-left: 0.5em;"> -<ul class="lsoff cs8" style="margin-bottom: 0;"> -<li>25. <span class="smcap">Pascal.</span> <i>Prières Et Méditations.</i></li> -<li>26. <span class="smcap">Shakespeare.</span> <i>Roméo et Juliette.</i></li> -<li>27. <i>Aucassin et Nicolette.</i></li> -<li>28. 29. 30. 31. 32. <i>Imitation de Jésus-Christ.</i></li> -</ul> -<ul class="lsoff cs8" style="margin-top: 0;"> -<li>33. <span class="smcap">La Bruyère.</span> <i>Caractères.</i></li> -<li>34. <span class="smcap">Th. Botrel.</span> <i>Chansons et Poésies.</i></li> -<li>35. <span class="smcap">H. de Régnier.</span> <i>Odelettes.</i></li> -<li>36. <span class="smcap">Vauvenargues.</span> <i>Réflexions et Maximes.</i></li> -<li>37. <span class="smcap">Ronsard.</span> <i>Poésies.</i></li> -<li>38. <i>La Sagesse de</i> <span class="smcap">La Fontaine</span>.</li> -<li>39. <span class="smcap">Baudelaire.</span> <i>Les Fleurs du Mal.</i></li> -<li>40. <span class="smcap">Platon.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>41. <span class="smcap">Spinoza.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>42. <span class="smcap">Stendhal.</span> <i>De l'Homme.</i></li> -</ul> - -<div class="cs8">Paraîtront incessamment:</div> - -<ul class="lsoff cs8"> -<li>43. <span class="smcap">Chateaubriand.</span> <i>Paysages.</i></li> -<li>44. <span class="smcap">Démocrite.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>45. <span class="smcap">Anatole France.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>46. <span class="smcap">Baudelaire.</span> <i>Le Spleen de Paris.</i></li> -<li>47. <span class="smcap">Émile Verhaeren.</span> <i>Poésies.</i></li> -<li>48. <span class="smcap">P.-J. Proudhon.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>49. <span class="smcap">François Bacon.</span> <i>Pensées.</i></li> -<li>50. <span class="smcap">Edgar Poe.</span> <i>Poèmes choisis.</i></li> -<li>51. <span class="smcap">De Bonald.</span> <i>Pensées.</i></li> -</ul> - </td> - </tr> -</table> -</div> - -<div class="npage"> -<div class="cent cs16" style="padding: 5px; border: solid 2px;">LIVRES DE COMBATTANTS ET DE -TÉMOINS DE LA GRANDE GUERRE</div> - -<table summary="Liste de livres" style="width: 90%; border-left: solid 2px; - border-right: solid 2px; margin: 0 auto 0 auto;"> - <tr style="height: 2em;"> - <td colspan="2" class="cent cs8"><i>Collection de Volumes in-16</i>: 4 fr. 50</td> - </tr> - <tr> - <td style="width: 50%; padding-right: 0.5em; border-right: solid 1px;"> -<ul class="lsoff cs8"> -<li><b>Louis-Paul ALAUX.</b>—<span class="smcap">Souvenirs de Guerre - d'un Sous-Officier Allemand.</span></li> - -<li><b>Raoul ALLIER.</b>—<span class="smcap">Les - Allemands a Saint-Dié.</span></li> - -<li><b>Claude ANET.</b>—<span class="smcap">La Révolution - Russe. A Pétrograd et aux Armées.</span></li> - -<li><b>Luigi BARZINI.</b>—<span class="smcap">Scènes - de la Grande Guerre.</span></li> - -<li><span class="smcap">En Belgique et en France.</span></li> - -<li><span class="smcap">La Guerre Moderne, sur Terre, dans les Airs et - sous les Eaux.</span></li> - -<li><b>Georges BONNET.</b>—<span class="smcap">L'Ame - du Soldat.</span></li> - -<li><b>Victor BUCAILLE.</b>—<span class="smcap">Lettres - de Prêtres aux Armées.</span></li> - -<li><b>M. BUTTS.</b>—<span class="smcap">Héros! Épisodes - de la Grande-Guerre.</span></li> - -<li><b>Léopold CHAUVEAU.</b>—<span class="smcap">Derrière - la Bataille</span> (3 fr.)</li> - -<li><b>Antoine DELECRAZ.</b>—<span class="smcap">Paris - pendant la Mobilisation.</span></li> - -<li><b>Maurice DIDE.</b>—<span class="smcap">Ceux - qui Combattent et qui Meurent.</span></li> - -<li><b>Albert ERLANDE.</b>—<span class="smcap">En - Campagne avec la Légion Étrangère.</span></li> - -<li><b>Gabriel-Tristan FRANCONI.</b>—<span class="smcap">Un - Tel de l'Armée Française.</span></li> - -<li><b>F... (Hubert).</b>—<span class="smcap">La Guerre - Navale. Mer du Nord. Mers lointaines.</span></li> - -<li><b>PAUL FIOLLE.</b>—<span class="smcap">La Marsouille.</span></li> - -<li><b>Raymond JUBERT.</b>—<span class="smcap">Verdun</span> - (Mars, Avril, Mai 1916).</li> -</ul> - </td> - <td style="width: 50%; padding-left: 0.5em;"> -<ul class="lsoff cs8"> -<li><b>Stéphane LAUZANNE.</b>—<span class="smcap">Feuilles - de Route d'un Mobilisé.</span></li> - -<li><b>Pierre MAC ORLAN.</b>—<span class="smcap">Les - Poissons Morts.</span></li> - -<li><b>Capitaine MARABINI.</b>—<span class="smcap">Les - Garibaldiens de l'Argonne.</span></li> - -<li><b>Lord NORTHCLIFFE.</b>—<span class="smcap">A - la Guerre.</span></li> - -<li><b>Pierre PARAF.</b>—<span class="smcap">Sous - la Terre de France.</span></li> - -<li><b>PAUL PATTE.</b>—<span class="smcap">Le Cran.</span></li> - -<li><b>Lieutenant Jacques PÉRICARD.</b>—<i>Debout les - Morts!</i> I. <span class="smcap">Face a Face.</span> - II. <span class="smcap">Paques Rouges.</span></li> - -<li><span class="smcap">Ceux de Verdun.</span></li> - -<li><b>Jacques PIRENNE.</b>—<span class="smcap">Les - Vainqueurs de l'Yser.</span></li> - -<li><b>Jules POIRIER.</b>—<span class="smcap">Reims</span> - (1<sup>er</sup> <span class="smcap">Aout-31 Décembre</span> - 1914).</li> - -<li><b>Antoine REDIER.</b>—<span class="smcap">Méditations - dans la Tranchée.</span></li> - -<li><b>Alexis TOLSTOI.</b>—<span class="smcap">Le - Lieutenant Demianof.</span></li> - -<li><b>Capitaine TUFFRAU.</b>—<span class="smcap">Carnet - d'un Combattant.</span></li> - -<li><b>Robert VAUCHER.</b>—<span class="smcap">Avec - les Armées de Cadorna.</span></li> - -<li><b>Commandant Emile VEDEL.</b>—<span class="smcap">Nos - Marins a la Guerre. Sur Mer et sur Terre.</span></li> - -<li><b>Y...</b>—<span class="smcap">L'Odyssée d'un Transport - Torpille.</span></li> - -<li><b>Capitaine Z.</b>—<span class="smcap">L'Armée - de la Guerre.</span></li> - -<li><span class="smcap">L'Armée de 1917.</span></li> -</ul> - </td> - </tr> -</table> - -<div class="cent cs16" style="padding: 5px; border: solid 2px;"> - PAYOT & C<sup>ie</sup>, 106, Boul. Saint-Germain, PARIS -</div> - -<div class="sep2 cent cs6">Imp. E. Durand, 18, Rue Séguier, Paris</div> -</div> - -<div class="npage"> - <div class="box"> -<p class="sansrf" id="au_lecteur">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs -typographiques évidentes ont été corrigées. Les mots en question sont -soulignés <ins title="orthographe initiale">en gris</ins>: positionnez -le curseur sur ces mots pour voir l'orthographe initiale. La liste de -ces corrections se trouve ci-dessous. La ponctuation a également fait -l'objet de quelques corrections mineures.</p> - -<p class="sansrf sep2">Corrections.</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 13</a>: «ou» remplacé par «on» (on eût dit que ces douloureux - souvenirs).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 14</a>: «obscure» remplacé par «obscur» (dans un couloir obscur).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 74</a>: «déclanché» remplacé par «déclenché» (avait déclenché, - ce soir-là).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 131</a>: «nul» remplacé par «nulle» (et nulle épice compémentaire).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 142</a>: «à à» remplacé par «à» (appartenait à Donquixotte).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 204</a>: «contraire» remplacé par «contraires» (ces choses étant - contraires).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 231</a>: «Monte-Christo» remplacé par «Monte-Cristo» (aux évasions - de Monte-Cristo).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 278</a>: «impressoins» remplacé par «impressions» (les impressions - ressenties).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 280</a>: «souvente» remplacé par «souventes» (allant, souventes - fois, jusqu'à l'afféterie).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 283</a>: «réquisitiore» remplacé par «réquisitoire» (le réquisitoire - de M. René Puaux).</p> - -<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 285</a>: «cheque» remplacé par «chaque» (dont nous poursuivons - chaque jour).</p> - - </div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Un tel de l'armée française, by -Gabriel Tristan Franconi - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE *** - -***** This file should be named 50447-h.htm or 50447-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/4/4/50447/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - - </body> -</html> diff --git a/old/50447-h/images/couverture.jpg b/old/50447-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index dac8fe6..0000000 --- a/old/50447-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50447-h/images/cover.jpg b/old/50447-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 57eec5a..0000000 --- a/old/50447-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/50447-h/images/logo.jpg b/old/50447-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index adb2401..0000000 --- a/old/50447-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
