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-Project Gutenberg's Un tel de l'armée française, by Gabriel Tristan Franconi
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Un tel de l'armée française
-
-Author: Gabriel Tristan Franconi
-
-Release Date: November 13, 2015 [EBook #50447]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte. La ponctuation a
- également fait l'objet de quelques corrections mineures.
-
- Les mots imprimés en gras dans l'original sont notés ici
- =en gras=.
-
-
-
-
- _Un tel de
- l'armée française_
-
-
-
-
- GABRIEL-TRISTAN FRANCONI
-
-
- _Un tel de
- l'armée française_
-
-
- [Logo de l'éditeur]
-
-
- PAYOT & Cie, PARIS
- 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
- 1918
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
- Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
- réservés pour tous pays
-
- _Copyright 1918, by PAYOT & Cie_
-
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- A MES AMIS, MORTS ET VIVANTS
- DE L'ARMÉE FRANÇAISE
- A ALBERT URWILLER
- UN QUI N'EST PAS COMME LES AUTRES
-
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-
-UNE JEUNESSE
-
-
-Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent un profil
-à jamais orgueilleux et viril, Un Tel, malgré les épuisements et
-les fièvres, garde le visage de ses vingt ans. Il est la parfaite
-image d'une époque inquiète, le souple sujet d'une race sportive et
-spirituelle.
-
-Né au cœur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux dont l'âme
-affectionne la claire campagne, la lumière mouvante des fleuves aux
-vertes rives, les lignes graves et simples des châteaux, les parcs
-galants où rêve sur de fuyantes terrasses le peuple immortel des
-statues; Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques
-insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne ouvert, ivres de
-lectures folles, invoquant le décevant mirage de la liberté.
-
-Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en leur
-printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier, pour finir dans
-le sang du peuple!
-
-Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder en lui les échos
-attardés d'anciennes clameurs; il lui monte aux lèvres l'amer parfum
-des vins troublants, qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées
-neuves où fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie. Mais,
-vienne un après-midi de tennis et de course, de fortes heures où les
-muscles rivalisent d'adresse, alors Un Tel, animal épris uniquement
-de vitesse et de joie, rebondit sur le sol de France comme une balle
-légère.
-
-Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté.
-
-Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse poésie de la neige,
-suivre d'un œil captivé le vol magique des hirondelles et trouver au
-pain du ménage une saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs
-parfaits, lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un cœur pur et
-l'enthousiasme fleuri de l'enfance?
-
-Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le marin qui voit
-partir sur une eau tranquille l'esquif de bois verni où tremble une
-voile courbe, Un Tel avait été cela.
-
-Sa prime enfance fut une longue kermesse, une pimpante théorie de fêtes
-naïves, de bonheurs frêles comme des bateaux, et qui laissaient, eux
-aussi, sur l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur
-et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table dressée
-sous d'aimables ombrages, le retour des bois dans les parfums du
-soir. Il aima les défilés multicolores du carnaval. Il suivit les
-chars ensoleillés, où s'enivraient d'éphémères triomphes les reines
-des marchés. Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges le
-ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls parés de crèches
-et d'étoiles, heures tendres des patronages, douceur illuminée et
-musicale des vêpres, Un Tel aspire encore leur encens délicat. Malgré
-l'indifférence et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le
-faisait jadis pleurer en écoutant le chœur des confrériennes.
-
-Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue bruyante!
-
-La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru des romances
-aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin de participer à l'ivresse
-commune. Puis, le groupe harmonieux se disjoignait. Certains, que le
-lyrisme assoiffait, couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur
-place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les berçait encore.
-Un Tel, pour ajouter à la simplicité du repas familial un peu de la
-splendeur printanière, achetait une livre de fraises nouvelles.
-
-La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers le sol dur, ainsi
-qu'une sainte en prières, elle semblait porter un lourd fardeau. Femme
-du peuple qui ne saurait être brisée par les chagrins et le labeur,
-elle pliait. N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une
-fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le repas du soir.
-Sur le poêle bancal, où s'animait un feu tremblant, la soupe bouillait,
-chère eau chaude aromatisée qui réconforte, compagne quotidienne de
-ceux qui n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du
-soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul, ranime et
-nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de tambour, chassait le
-silence; la porte s'ouvrait, Un Tel embrassait sa mère, il mettait
-une nappe blanche sur la table, levait la flamme de la lampe, et voici
-que la mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était,
-soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses jaillissaient de
-quelque invisible fontaine.
-
-Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la journée; il avait
-quinze ans, une âme enthousiaste et gamine, et il ignorait encore qu'il
-est souvent pénible de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont
-la petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante. C'était
-l'heure de la causerie. La vieille mère contait l'histoire de la
-famille.
-
-Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un travailleur; tout
-jeune, il avait fait son tour de France. Il repose dans la banlieue
-mélancolique, en un cimetière peuplé d'érables rouges et d'ormes.
-
-Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente. Il allait, la
-musette au côté, travaillant de bourgade en bourgade. Comme il avait
-belle prestance, les filles lui souriaient. Parfois, fatigué de rôder à
-l'aventure, il s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil
-au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler ses forces, il
-contemplait avec amour l'image de celle qui devait être un jour sa
-femme.
-
-En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant les terres
-labourées. Il revint à Paris, élever de solides charpentes. Vinrent
-d'heureux jours, on se maria un matin d'hiver; la noce s'en fut à
-Robinson, où les bosquets déserts étaient couverts de neige.
-
-La vieille mère évoquait les douleurs du ménage: une fille naquit,
-jolie comme un enfant Jésus et qui souriait dans son berceau. Elle
-avait cinq ans, quand, un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital.
-La petite n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les jardins
-du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés de guignols, de
-chevaux de bois et de balançoires. Le père, l'année suivante, tomba
-d'un échafaudage.
-
-Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de sa vie.
-
-Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux dont nul
-roman héroïque ne saurait dire l'intime et vivante beauté. Les routes
-assombries où son destin l'avait mené lui semblaient s'élargir à
-l'horizon, comme des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son
-jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi quand, desservant
-la table, il jetait au loin les miettes dorées tombées sur la nappe, on
-eût dit que ces douloureux souvenirs s'envolaient avec elles.
-
-Un Tel est au physique un homme moderne, affectant un américanisme
-voulu, sous lequel apparaît aisément une fantaisie d'artiste. De
-sombres étoffes donnent à son clair visage une lumière particulière.
-Il a le pas rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'œil
-vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse, Un Tel est
-un nerveux Apollon dont la silhouette complexe dessine sur l'écran du
-monde une ombre de tendresse et de brutalité.
-
-Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir d'impossibles joies, il
-désira d'étranges compagnes, dont une chanteuse, qui fut son premier
-amour.
-
-Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains sensuels. La
-musique animant les courbes de son corps, elle apparaissait telle
-une voile marine qui, gonflée d'un vent joyeux, se joue sur la mer
-lumineuse. L'électricité lui faisait une étincelante parure, et le
-populaire acclamait la volupté de ses gestes. Elle était le fruit
-tentant et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des simples
-s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre à sa lèvre écarlate,
-imaginaient qu'elle avait la fraîcheur de ces oranges de Jérusalem, où
-du sang coule sous l'écorce d'or.
-
-Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la chanteuse, eut en
-son cœur une illumination; il l'aima pour le vice énervant de ses
-yeux. Elle était l'incarnation de l'amour, la bacchante populaire,
-glorifiée par la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au bar
-tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit à la sombre
-porte du concert; elle sortit, pauvrement vêtue. Un Tel hésitait à la
-reconnaître; mais elle vint le rejoindre, car elle avait compris qu'il
-l'aimait.
-
-Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses du canal, où
-la lune se baignait parmi des cheminées d'usines renversées. Ils
-arrivèrent sur une place déserte. Farfale entraîna l'adolescent dans
-un couloir obscur, dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et
-triste, telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait jamais
-vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse était ouverte au
-vent nocturne. Le plafond avait un large trou. Dans le toit croulant,
-flambait un triangle d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente
-se mit à tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du jeune
-homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue, les désirs de
-l'adolescent s'envolèrent; subitement se brisa le cercle de feu qui lui
-brûlait les tempes.
-
-Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait du ciel,
-sentaient mourir en eux les orages de l'amour. On eût dit, à les voir
-l'un près de l'autre, contemplant les arcs-en-ciel évanouis de leur
-rêve, qu'un vent rapide leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.
-
-Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux que s'il avait
-connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint embellir sa chambrette; il
-mit à son lit des draps frais, il prit une taie d'oreiller qui sentait
-le foin coupé. A l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé,
-reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui, pour dormir
-après l'orage, choisit une branche fleurie d'amandier.
-
-Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des Orientales, des juives
-aux lourdes chevelures. Beautés maladives, bijoux affinés et frêles,
-bêtes perfides ou splendides, tendres prostituées; il mit au front de
-toutes ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de son désir
-et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit qu'il lui fallait
-rechercher une femme dont les idées et les sens auraient une parenté
-frémissante avec son cœur et sa raison.
-
-Tout homme a, de par le monde, une femme née pour être sienne. Souvent
-cette amante prédestinée meurt sans avoir rencontré celui qu'elle
-attendait. Un Tel connut, dans une nature chaude et riche où la forêt
-et la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne qui devait
-embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent. Ce fut simple et fort,
-comme les jeux des plantes et des eaux.
-
-
-
-
-LA FOIRE AUX IDÉES
-
-
-La génération dont Un Tel est le type exact aima les idées, comme
-des femmes. Elle erra, parmi les formules sociales, à la recherche
-d'une impossible perfection, les adoptant et les rejetant avec une
-égale ardeur. Mais, parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle
-sut garder un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le
-grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement, une élégance
-d'esprit lui permettant d'estimer, sans excès, les formes nobles, les
-jolies couleurs et le verbe aux inflexions savantes, qui sont la parure
-extérieure des idées et leur réelle magnificence.
-
-Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent Tailhade
-posait si joliment, au front du pauvre boulanger Caserio, le laurier
-d'Harmodius. La naïveté de cette confession, groupant pour de
-fraternelles agapes, sous les ombrages d'un éternel été, les hommes
-les plus divers, ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel.
-Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où les êtres, vivant
-sans la menace impérieuse du Code et sous une royauté morale unique, se
-partageraient fraternellement les richesses du monde.
-
-Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir de boire tel
-estimable alcool; rechercher l'hygiène de la vie en toute chose,
-abattre les monuments du passé, mettre en commun les femmes et les
-jardins, sans pouvoir revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un
-pont, la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait un régime
-d'ablutions incessantes, tel autre fou vous enjoignait de contempler
-toute chose sous un angle géométrique. Tout fidèle de la nouvelle
-religion s'érigeait en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la
-vérité.
-
-Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie stupide. Au reste,
-l'échec d'une colonie communiste où des ouvriers, des professeurs et
-un vacher s'arrachèrent, durant quelques semaines, les cheveux, sous
-l'œil irrité de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait
-de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir de faire vivre
-en commun, sur un même plan social, les diversités d'hommes.
-
-Certes, de curieuses figures, évoquant les premiers siècles chrétiens,
-illustraient l'anarchie. Probes, fières, charitables, elles honoraient
-le parti naissant. Mais, combien leur action fut vaine, et de quel
-mépris le troupeau les entoura. La foi, pour estimable qu'elle puisse
-être, ne saurait vivifier des choses mortes. De toutes les erreurs
-modernes, la plus étrange fut cette perversité de l'idée qui fit
-admettre, comme vérités intransigeantes et absolues, de pauvres petites
-rêveries qu'avaient dédaigneusement rejetées nos pères.
-
-Les partis politiques et leurs bas intérêts ne séduisirent point Un
-Tel, dont la nature indépendante rêvait de se dévouer et de combattre.
-
-Ayant dissipé les nuées qui l'entouraient, Un Tel comprit aisément que
-les rues de son quartier, les fortifications de Paris, les tonnelles
-riantes de la banlieue lui tenaient autrement au cœur que les gens et
-les choses de Valachie; il entrevit, image encore faible et confuse,
-lumière sereine illuminant les conflits, les intérêts, la vie et la
-mort, cette chose imprécise et vivante qui s'impose à tout homme: la
-Patrie, société sinon fraternelle, du moins policée, organisée, de ceux
-qui ont des intérêts communs, l'amour du même sol, une communauté de
-souvenirs et d'espoirs.
-
-Un Tel était poète. Il fréquentait les bouges où les gueux bercent
-leurs misères; il buvait avec eux jusqu'à ce que retentissent en ses
-tempes les saintes musiques de l'ivresse. L'alcool fouettait ses nerfs;
-tel le psaltérion, le poète, pour chanter, a besoin d'être battu par
-des verges de fer.
-
-Marie, la servante obscure d'un bar de la rue de Bièvre où s'enivrait
-Un Tel, accueillait avec calme cet étrange client. Promenant sur les
-tables souillées un torchon humide, elle allait, toute menue en ses
-loques dérisoires, indifférente aux propos des buveurs. Campagnarde
-qui échoua dans un bouge obscur de la Cité, elle n'avait au monde
-qu'un désir: aimer son frère, et ce pieux sentiment gagnait, à vivre
-parmi les tourments et les rudes passions de la plèbe, une pureté
-particulière.
-
-La Bruyère, le frère de Marie, était un fort gaillard à barbe
-orientale, dont la folie n'inquiétait aucunement la servante. Elle
-gardait, sur une planche de la cuisine, la modeste portion de bœuf
-bouilli et le verre de vin qui sauraient apaiser la faim et la soif du
-malheureux, au cas où son délire ne le persécuterait pas outre mesure.
-
-Fou! Le gueux l'était. Il se croyait le maître des forces mystérieuses
-qui règnent sur le monde, l'être dont la sagesse dicte aux nations
-leur conduite. Il écrivait aux empereurs. Musique guerrière, peinture
-pastorale, poésie érotique, La Bruyère pratiqua tous les arts, hors
-celui de raisonner justement.
-
-Sur la route aventureuse d'Un Tel, il joua le rôle douloureux et
-sauveur de l'ilote dont il faut éviter le sort misérable.
-
-Certes, Un Tel ne pratiqua pas la bohème navrante de La Bruyère; il ne
-vécut pas, par amour du pittoresque, dans une mansarde malodorante et
-glacée; il ne chanta pas des romances sentimentales dans les cours,
-mendiant ainsi les quelques sous nécessaires à sa vie quotidienne. Il
-est vrai qu'il trouva dérisoire de vagabonder à la recherche d'une
-maigre pitance et de joies éphémères, alors qu'un labeur sans gloire,
-courageusement accepté, permet à tout homme de se créer une existence
-agréable, harmonieuse et simple. Néanmoins, il aima cette recherche
-maladive de l'anormal et de l'excessif, ce débraillé intellectuel qui
-régna dans les cercles jeunes, bohème de l'idée autrement pernicieuse
-que la pauvre fantaisie des pantins de Murger.
-
-Un Tel sut réfréner son désir et ne plus vouloir que des choses
-humaines.
-
-Il est vain de créer des architectures de principes, qui n'ont aucune
-base réelle, et qui satisfont, uniquement, l'orgueil de leur créateur.
-
-Un Tel sentit avec justesse qu'il importait avant tout de faire
-jaillir la sensibilité profonde de son être, telle une source pure
-cachée sous le feuillage des rythmes et des couleurs. Il comprit que
-l'anarchisme des uns et l'impérialisme des autres, que le classicisme
-ou le romantisme, que tous les «ismes» modernes ne sont que des voiles
-flottantes, ravissant à nos yeux la déesse lumineuse, la superbe Isis,
-dont les hommes, inlassablement, rêvent de connaître l'immatériel
-visage.
-
-
-
-
-ISMES ET CRATES
-
-
-Les temps étaient défunts où le poète pouvait chanter:
-
- _La gloire est une couronne
- Faite de roses et de lauriers_.
-
-Un Tel eût aimé exprimer ses idées en quelques mots concis et créer
-des œuvres peuplées d'idées claires. Mais il connut la vanité d'un tel
-effort. Ecrire un drame où l'on exalte l'héroïsme d'une vie simple,
-aux prises avec les passions, et qui sait les dompter, faire une gerbe
-étincelante et naïve de poèmes sont de pures folies. Des sages dirent à
-Un Tel: «Inventez un isme, découvrez un crate, tel est le secret de la
-réussite. Créez un mot, enfoncez-le comme un clou d'or dans la vieille
-boiserie littéraire.» Un Tel dédaigna le conseil des sages. Il s'en fut
-chez un isolé des lettres, un des maîtres dont l'art sobre, image de
-leur vie, l'enchantait.
-
---Vous avez du courage d'écrire à notre époque. Enfin, vous êtes jeune,
-il vous faudra beaucoup de courage. Je ne veux pas vous désespérer;
-mais comment peut-on écrire encore?
-
-Ayant dit, triste et grave en sa maison froide, le maître reprit la
-plume un instant délaissée.
-
-Un Tel avait rêvé une poésie énergique et vivante. Il lui apparaissait
-que la mission du poète était de faire visiter aux hommes des
-jardins irréels et merveilleux: d'héroïser la roulotte et le chemin,
-d'illuminer la vie simple et pénible des travailleurs. Loin du bluff et
-du snobisme des écoles, il voulait chanter, libre oiseau à qui l'on ne
-peut rogner les ailes. Certes, les poètes utilitaires, normaliens ivres
-de succès, fondateurs d'écoles, surenchéristes forcenés, méprisaient
-Un Tel. Les esclaves ont toujours détesté l'affranchi. Il ne voulut
-point former une faction nouvelle; il refusa d'associer à son art une
-politique arriviste et brutale. Ce fut un homme libre.
-
-Un jeune versificateur insultait à Racine, qui, pour le remplacer,
-faisait retentir entre les vieux murs de l'Odéon la canonnade de
-Rivoli. Un sculpteur de génie mourait de froid en son atelier, alors
-que la foule injuste et stupide admirait Archipenko bâtissant des
-gnomes affreux dans des plaques de tôle. Surpassant en renommée les
-autres ismes, survenant après les naïfs primitifs, les anges adorables
-de Boticelli, le rire et les chairs de Jordaens, les arbres illuminés
-et rêveurs de Corot, le cubisme régnait. Sous prétexte d'originalité,
-toutes les folies se donnaient libre cours. Chacun désirait une vogue
-et des succès immédiats. L'œuvre n'était rien, et seule valait qu'on
-la considère la renommée que l'on en tirait. Pauvre génération qui ne
-savait pas qu'un artiste ignoré tailla dans un marbre immortel la
-victoire de Samothrace.
-
-Un écrivain cultivé et qui n'ignorait pas que la plus haute sagesse est
-encore de se bien connaître soi-même avait alors émis sur ses confrères
-ce jugement sans douceur: «L'homme de lettres est une charogne.»
-L'avilissement de certaine jeunesse qui se croyait audacieuse et se
-disait géniale, ses procédés réclamistes et son insolente prétention
-feront la stupéfaction de nos fils lorsque, pour notre honte, ils nous
-rechercheront dans le dédale empuanti des revues littéraires.
-
-Toutes auraient pu, en admettant qu'elles fussent courageuses, inscrire
-à leur fronton le dur verset du chœur aristophanesque: «Il n'est pas
-facile de m'adoucir, quand on ne parle pas dans mon sens.» Mais elles
-n'avaient qu'une sorte d'intransigeance, la pire, celle qui ne pardonne
-pas aux êtres d'être justes et bons.
-
-Invoquant la chimère au corps de biche, au buste de femme, à la jambe
-de fauve, tous les poètes véhéments en firent un animal domestique;
-ils l'asservirent à leurs bas intérêts. Sans doute, férus de science,
-sinon de belles-lettres, ils avaient appris que la chimère, outre ses
-ailes qui la font traverser les mirages du monde, est aussi le roi des
-harengs.
-
-En ces temps confus, les istes dévoraient les crates et réciproquement.
-Il y avait grande liesse en la République des lettres quand mourait
-de faim un poète. L'union se faisait alors. Les rongeurs accouraient
-en foule, brandissant leur plume vengeresse. Ils dansaient autour du
-cadavre qui, pour eux, exhalait une fraîche odeur d'imprimerie.
-
-Deubel s'était jeté dans la Marne, un soir de faim et d'amertume,
-suicide inexplicable, puisque la veille encore une mondaine avait fait
-à ce gueux l'honneur de lui offrir une place de garde-chasse. Des
-histrions sans âme triomphaient sur les scènes parisiennes; d'habiles
-faiseurs encombraient les expositions d'art; des poètes volontairement
-abscons accaparaient les éditeurs.
-
-La vieille boiserie littéraire allait craquer sous les innombrables
-clous d'or que d'impatients arrivistes y plantaient.
-
-Mais vint la guerre.
-
-
-
-
-LE MIRACLE DE LA MARNE
-
-
-Ayant suspendu, par les pieds, les curés liégeois aux cordes de
-leurs clochers, l'envahisseur descendait vers Paris. Les villages
-brûlaient comme des meules. Parmi le sifflement des obus et l'exode des
-populations affolées, des petites gamines, indifférentes au tumulte
-guerrier, poursuivaient devant elles de jeunes dindons qui s'étaient
-enfuis de la ferme. Des vieux pêchaient dans l'eau calme où se mirent
-les jolis moulins et, si quelque obus troublait leur quiétude, ils s'en
-allaient un peu plus loin exercer un art patient, sinon fructueux.
-Enfants et vieillards, qui ne vouliez pas croire à la guerre,
-qu'êtes-vous devenus?
-
-Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les premières balles, la
-petite famille s'est enfuie. Une vierge en pleurs fouette le cheval.
-La tête doucement inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours
-qu'elle eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore.
-Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux champêtres. L'âtre
-affectueux et les greniers ensoleillés sont en cendres, la foudre
-dispersa les pierres du foyer.
-
-Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de jadis, ce
-vagabondage inquiet des âges primitifs, où le Barbare aveuglé brisait,
-rageusement, les œuvres humaines.
-
-Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées, les enfants
-éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu d'un combat; ils sont
-la frémissante proie que poursuit un glaive ruisselant encore du sang
-de leurs frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une armée
-vaincue.
-
-Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels, vicieux et maraudeurs.
-Ils gardent au cœur des tourments innombrables les mœurs simples et
-douces de la famille.
-
-C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais adolescents
-qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces bergers épiques qui suivent
-l'armée. On voit des pâtres de treize ans, délaissés de leur troupeau
-fugitif, servir, au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû
-connaître encore que les enchantements. Leur souriante ingénuité défie
-la mort. Ils ajoutent au tragique des heures une jeunesse particulière,
-et la France guerrière, malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce
-printemps inattendu.
-
-Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange courageux, dont la
-tombe discrète, exhaussée d'une croix blanche que couronne un béret,
-fera dire plus tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la grande
-guerre étaient-ils si petits?»
-
-Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est qu'il fallait,
-pour l'ennoblissement de l'histoire, à la vilenie de l'envahisseur
-renversant les berceaux, qu'une réponse fût faite par de jolis enfants.
-Ainsi s'explique votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous.
-
-Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et le berger resta
-seul avec ses moutons. Quand vinrent les uhlans, le gosse intrépide
-suivit nos armées. C'est le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire
-du feu à l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat. Un
-Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le cœur de l'enfant, et nul
-verbe ailé n'a besoin d'entretenir au cœur irrité d'Un Tel la sainte
-fureur et le juste courroux qui rendent invincibles.
-
-Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises, des demeures
-harmonieuses renaîtront des ruines, mais Un Tel à jamais se remémorera,
-utile et grave leçon, ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud
-et le regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat.
-
-Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente, entre leurs faibles
-murs battus par les marées humaines, et qui virent revenir nos troupes,
-sanglantes et victorieuses. Ceux-là, seuls peut-être, comprennent ce
-que fut le miracle de la Marne.
-
-Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la fermière subit
-l'envahisseur, avec la réserve hostile et polie du paysan. Hoffmann, le
-cuisinier des officiers, assis auprès d'elle, admire la salle familiale
-où flambe l'âtre large.
-
-Pour ce rustre, la guerre est une manœuvre prolongée, où la maraude
-est honorée et l'ivresse permise; la France est un verdoyant polygone
-que l'on peut traverser sans péril.
-
-Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé se laisse éblouir
-par les miroitements alternés du balancier de cuivre qui danse au cœur
-de la vieille horloge. Si l'hôtesse était moins revêche, comme il
-ferait bon vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles,
-jadis taillées dans le cœur des grands arbres; qu'il serait plaisant
-de s'enivrer en cette demeure émouvante, qui sent bon la cire et les
-pommes.
-
-Voici huit jours que les Allemands sont là. Le maire a dit au fermier:
-
---L'heure est grave, la commune a besoin d'être défendue par ses
-meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur d'être otage.
-
---Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux bien être otage.
-
-Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards armés, dont les
-yeux luisaient comme des baïonnettes, il comprit soudain que certains
-honneurs ont de redoutables revers et qu'il lui fallait, en prévision
-de jours orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les livres.
-
-Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la salle de la
-mairie, compte les minutes, son épouse, indifférente aux obus qui
-déchirent la soie lumineuse du ciel, s'évertue à maintenir, en leur
-maison brutalement envahie, l'ordre traditionnel des choses.
-
-Toutes les filles du village se sont enfuies dans la forêt proche. Le
-mystérieux pavillon d'un garde-chasse leur est un sûr asile, où elles
-attendront que la tempête se soit apaisée.
-
-Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où chantent les
-balles. Pourtant, une même espérance a caressé l'âme de toutes ces
-hirondelles que la peur groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti
-le retour du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à qui de
-belles amours futures sont promises, cueillant de leurs mains brûlantes
-les fleurs blessées du soir, tendrement évoquent en un rêve de sang et
-d'azur de lointains fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le
-mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où rôde, parmi les
-eaux vives et les vents embaumés, le cortège éblouissant des vierges
-françaises.
-
-La table est servie chez les fermiers. Hoffmann a disposé
-symétriquement le couvert. Il a réquisitionné une armée de bouteilles,
-bons vins pourpres, qui semblent rougir plus encore d'être la proie de
-l'ennemi.
-
-Cependant que les officiers s'apprêtent à dévorer la dernière oie de la
-basse-cour, la fermière, le front à la vitre de la cuisine, a cru voir,
-décevant mirage, la silhouette d'un cavalier français traversant les
-jardins.
-
-La voix impérative du commandant éclate:
-
---Depuis quand buvons-nous deux vins différents dans le même verre?
-
-Les grosses mains rouges du cuisinier s'emparent de verres fins et
-sonores, aimable cadeau d'une aïeule fortunée, qui ne servirent pas
-depuis la première communion des filles.
-
-Le commandant vitupère:
-
---Ces gueux cachent leur vin, leur or et leurs filles. Nos troupes ont
-traversé la France, au pas de parade; nous voici à quelques lieues de
-Paris, et nous nous arrêtons. Depuis huit jours, un vil peuple nous
-résiste.
-
-Tu peux vociférer, commandant, la vieille se rit de tes menaces et de
-tes volontés; des ombres vengeresses entourent la ferme, des cavaliers,
-l'épée haute, traversent les avoines.
-
-Dans la fumée des cigares et des vins, les Allemands virent à peine se
-lever le fer qui les abattit. Durant que la tête aux yeux révulsés du
-commandant roule dans les cendres du foyer, Un Tel, maigre, boueux et
-ravi, formule cette oraison funèbre:
-
---Il n'y aurait pas moyen de casser une croûte, la petite mère?
-
-Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de misères et de
-beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante et parcimonieuse, de
-répondre:
-
---Je vais vous donner toutes mes pommes; elles commencent à pourrir.
-
-Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines mains les ramures
-tombantes, les vierges apparaissent; tandis que s'éloignent les
-vainqueurs, elles reviennent au village.
-
-Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux beaux yeux qu'ils
-devinent jolis, mais dont ils ne posséderont jamais les charmes
-émouvants, de jeunes hommes meurent à la fleur de leurs ans ou
-acceptent les pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la
-bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard de regret.
-
-Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la France, vierges
-qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte du Barbare sans espoir de vous
-retrouver: Marie aux lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali
-à la voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu du dur
-combat, vous incarniez, pour le soldat de la Marne, en votre joliesse
-désirable et frémissante, l'indépendance, l'harmonie et la liberté.
-
-
-
-
-EN LIGNE
-
-
-Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où l'artillerie est
-cachée sont des buissons ardents. Il faut monter en ligne. Dans le
-village en ruines, au faîte d'un pan de mur, une plaque demeure, battue
-des vents: «La mendicité est interdite dans le département.»
-
-C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée, retournée, éventrée
-par les explosions. Une avenue, faite de troncs d'arbres, mène vers la
-ligne.
-
-Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser sa forme et sa
-couleur.
-
-Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse région de
-l'aventure. Son sac, où des lettres, des vivres et du linge forment un
-ensemble compact et moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades
-battent ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son fusil au fil
-téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant de suivre l'ombre qui le
-précède, il trébuche et s'irrite.
-
-Des voix font passer des recommandations: «Attention au fil. Faites
-passer qu'on ne suit pas. Faites passer: Halte.» D'autres voix, surgies
-de la terre, demandent, sourdes, inquiètes:
-
---Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?
-
-L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.
-
---Quel est l'imbécile qui est en tête?
-
---On va trop vite!
-
-Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée par la courroie
-du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante et molle. Il lui faut
-repartir, car ceux qui le suivent le renverseraient et lui passeraient
-sur le corps. Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un
-vertige écœurant à les parcourir.
-
-Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément au poste
-qu'ils garderont. Les escouades descendantes s'incrustent dans le mur,
-afin de laisser passer la relève.
-
-Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque de terre,
-entouré de fils barbelés, d'arbres abattus, fortin garni de grenades,
-sentinelle dont la vigilance doit être absolue et qui garde la France.
-A deux ou trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des
-pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle éclatant des
-dents blanches, attendent un lointain réveil. Ces morts ont le visage
-de leur âme. Les nuits de vent et de pluie, il faut aller s'étendre
-auprès de ces squelettes et, sous leur protection, écouter la nuit afin
-de pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait de se
-glisser jusqu'à la tranchée.
-
-Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre et du sang, la
-respiration haletante, s'étend sur le sol, sa couverture repliée sur
-la tête, attendant le sommeil. Les fusées lumineuses se balancent
-dans l'espace, telles les lampes suspendues d'un temple immense.
-Frappées par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent vers
-l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en lui-même, en présence
-de la mort et de l'aventure, il se sent une plus vive clairvoyance, une
-émotion accrue par le tragique de la situation. Il se met à penser,
-afin de mieux vivre les instants que le destin lui compte.
-
-La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement, pour soi-même,
-quelque réelle fraternité les combattants puissent avoir entre eux.
-
-Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La tranchée est un
-lieu de méditation. Les meilleurs soldats, les plus dévoués, les plus
-braves, ceux dont la vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands
-taciturnes.
-
-Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise. Chacun
-s'organise un coin particulier, où il pourra reposer la tête sur le
-sac. Le soldat désire, avant tout, un bien-être individuel que nul
-ne partagera, et il ne faudrait pas voir de l'égoïsme dans ce besoin
-naturel d'isolement et de propriété.
-
-Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions; l'eau y coule les
-jours de pluie, des claies pourries y recouvrent le sol, les rats y
-foisonnent, mais on y goûte un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade
-s'y groupe et y joue d'interminables parties de manille, indifférente
-aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du bois mort sur
-le parapet, Un Tel aime allumer dans son gourbi un feu généreux. La
-flamme claire, mouvante, haute et bientôt recourbée, lui semble prendre
-les divers aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et ce lui
-est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse occasion de se
-ressouvenir.
-
-Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la tranchée. Tout le
-jour, ce seront de multiples corvées: transport de bombes à ailettes,
-de gabions; la nuit prochaine, il faudra veiller encore.
-
-Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis, animés de
-passions divines et surgis d'une antique épopée sont donc les
-combattants de cette grande guerre? Un Tel cherche des dieux, autour de
-lui, et ne voit que des hommes.
-
-Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient, se
-reprochant mille méfaits, entre autres de n'avoir rien à se reprocher.
-La guerre vint. La vie de la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux
-adversaires. Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide
-cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement, ils
-apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme qui les
-séparait se dissipa.
-
-Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation. Il était président
-effectif des «Joyeux Bigophonistes du Marché des Trois-Vierges»,
-président honoraire de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants
-Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de l'Exposition
-Internationale d'Alimentation et de Chauffage d'Ivry. Il était
-orgueilleux de son commerce et naturellement enclin à favoriser les
-arts. La pire injure à lui faire était de l'appeler épicier, comme si
-un honorable commerçant en aliments et vins pouvait être à ce point
-avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant inférieur qui
-vend du suif et de la benzine.
-
-Donquixotte avait une culture générale assez étendue. Il récitait, sans
-en rien omettre, la Déclaration des Droits de l'Homme; il avait lu de
-nombreuses études sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à
-travers les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait jadis,
-sur l'air de _Flotte, petit drapeau!_ une marche de la Mutualité, avec
-accompagnement de bigophone.
-
-Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au plus heureux
-des négoces.
-
-Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de Berlioz, la vieille
-demeure où naquit Musset; pourquoi ne pas nous enorgueillir de la
-maison Donquixotte?
-
-L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le niveau
-intellectuel de la foule et de faire mourir de rage ses concurrents,
-mit au fronton de sa demeure un tableau allégorique: _L'Alimentation
-ouvrant aux Arts les portes de la Renommée_. L'Alimentation, reine
-parée d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait les
-Arts, lesquels étaient incarnés en la personne d'un bohème guenilleux
-et maléfique. La vitrine s'ornait encore d'une superbe pièce montée.
-Ce n'était plus une pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la
-gélatine et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des colonnettes
-de saucisson soutenaient cet édifice qui, pareil au temple de Salomon,
-demeurera célèbre par son opulence.
-
-Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les sots disaient de
-lui «N'est-il pas vendu à toutes les réactions, avec son Sacré-Cœur en
-saindoux?» Niais ou criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice
-gastronomique un temple païen élevé à la gloire d'une force sociale
-invincible: l'Alimentation. C'était une pièce unique dans l'histoire
-de la civilisation. Donquixotte avait décidé de ne l'entamer que le
-jour où il fiancerait sa fille. En effet, cette pâtisserie était si
-parfaitement épicée, si raisonnablement construite, que les plus
-grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.
-
-Donquixotte était un homme d'ordre.
-
-Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement
-révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la section socialiste
-révolutionnaire internationale du quartier Saint-Placide, il avait pour
-mission de suivre, jusqu'à la dernière demeure, le corps des camarades
-décédés. Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de donner à son
-fils une éducation grave et forte, et afin de pouvoir se rafraîchir au
-«Rendez-Vous des Parents», pieusement il confiait à l'enfant le drapeau
-dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.
-
-Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats. Ils se sont
-découvert des goûts semblables; ils se sont aperçus que le même désir
-de vie heureuse et simple les animait; ils ont compris que, pour
-réaliser leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant tout,
-les villes et la terre nationales.
-
-La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie, bâtira un
-palais du peuple. Le soir, le peuple dînera en chantant. Les fruits,
-les pâtisseries et les vins, artistement groupés sur de vastes tables,
-appartiendront à tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin.
-Aux nuits parfumées où flamberont des lampions dans les arbres, il
-fera doux de vivre parmi la joie naturelle des choses. Heureuses, les
-voix se répercuteront, en fanfares, dans les bois d'alentour. En ce
-nouvel âge d'or, les hommes, joyeusement, travailleront en commun à la
-prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la table du peuple,
-étant donné qu'il apportera de savoureuses provisions.
-
-Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère de Donquixotte,
-il se retrouve en eux. Ne cachent-ils pas, sous des masques grotesques,
-un visage d'homme?
-
-Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles besognes, ils sont
-appelés, tous deux, à ôter leur masque en présence de la mort errante.
-Mais le vent des obus ne leur a pas encore arraché les défroques dont
-ils se parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades, un
-paisible bourgeois; Citoillien est encore un farouche révolutionnaire.
-
-Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis, avec sa fiancée,
-furent douces. Ils visitèrent le Louvre. Dans les salles fraîches et
-spacieuses où vécurent les rois, ils se crurent de grands seigneurs
-invités à la cour. Ils se regardèrent passer entre les glaces
-parallèles, et cela les enivra que de contempler leurs images se
-reflétant à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon de
-Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe, la jeune fille
-avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut charmant; dans les fossés
-du fort, des gamins chassaient le lézard; les amoureux revinrent en
-bateau. Le fleuve était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait
-un long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.
-
-Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite et facilement
-irritée.
-
-Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le souci constant de
-diminuer auprès de la fille qui leur naquit l'autorité sacrée du père,
-répétant avec une vigueur toujours accrue cette formule lapidaire:
-
---Ton père est un imbécile!
-
-Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une femme du monde:
-châtelaine errante et nostalgique; il rêva d'une de ces filles de vingt
-ans qui s'abandonnent aux séducteurs, un jour inespéré, telles de
-pauvres oiseaux blessés.
-
-Jamais il ne vit la femme qu'il aima.
-
-C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts de la petite
-fée déposaient une bouteille à la porte. Craignant fort son épouse,
-Donquixotte n'osait se lever pour admirer la belle; mais le soir,
-voluptueusement, il cachait un tendre mot au fond de la bouteille.
-
-Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge comme une pomme
-d'api.
-
-Il lui écrivit:
-
-«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous offrir un petit chalet
-de bois sculpté et de brique. Un potager nous donnerait des légumes
-que nous mangerions sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le
-lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie comme un bassin
-empli de poissons rouges. Vous me feriez du gâteau de riz, agrémenté de
-rhum et de raisin de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge,
-car je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée. Les
-amours des chevaliers, des reines et des pages pâliraient devant les
-nôtres.»
-
-Elle lui répondit:
-
-«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je pourrai vous
-rejoindre avec mes six enfants.»
-
-Citoillien avait eu des amours moins romanesques; il les narrait
-simplement:
-
---Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son âme si je croyais
-à l'existence de Dieu) était une femme de caractère. Partageant mes
-idées, mes peines et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous
-nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai jamais aimé les
-curés, elle non plus). On fit un petit festin chez un traiteur des
-environs; le vin était affreux, mais j'avais un tel bonheur qu'il me
-semblait boire du soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière
-qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.
-
-Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien, le
-démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier, dirigeant avec
-sagesse les mouvements de son cœur, avait une vie sentimentale
-ordonnée, tandis que Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence,
-s'était livré aux mille fantaisies de l'amour.
-
-Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte a d'audace
-irraisonnée, autant Citoillien possède de tranquille courage.
-Volontaire pour toutes les missions périlleuses, heureux de ramper
-entre les fils de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles.
-Citoillien guette le retour de son camarade; sur le feu de la cagna,
-il lui garde une soupe chaude; il préserve de l'inondation la claie
-où le patrouilleur reposera; il défend la musette de l'absent contre
-l'offensive des rats affamés.
-
-Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses formules de
-l'union sacrée, pratique la seule union réelle, celle qui groupe,
-sous la mitraille, les hommes désemparés, et par laquelle, fortifié,
-soutenu, réconforté, le soldat parvient à protéger des vents la petite
-flamme éperdue qui vit en lui.
-
-Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux parois de la
-tranchée il s'assied. Une douceur progressive et mélancolique attendrit
-son âme.
-
-La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des papillons
-décoratifs se posent sur le cœur des chardons pour y mourir, une
-auréole de feu illumine les plantes et le trot d'un cheval retentit
-sous les feuillages.
-
-Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber les arbustes.
-C'est un guerrier monté sur une maigre haridelle. Un Tel s'approche
-de ce héros, dont la lance brisée flambe au clair de lune, et qu'il
-reconnaît pour l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.
-
-Lentement, le chevalier lève la visière de son casque et montre ses
-yeux où se mirent toutes les démences héroïques de sa vie. Il est
-douloureusement beau. Un Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il
-l'invite à pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux d'être
-l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des routes, le grand errant
-dont l'ombre immense apparaît, conquérante, sur tous les chemins de
-l'aventure.
-
-Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main brûlante; il sort
-de son étrange somnolence et, penché vers le trou d'ombre où vivent
-ses camarades, il entend une voix menaçante, celle de Sancho Pança
-Citoillien, invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet
-enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades avec le rab de
-pain.
-
-
-
-
-PATROUILLE
-
-
-La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses semblent
-rôder dans les fils de fer; peut-être sont-ce des rats qui mènent
-ainsi, au cœur de l'ombre, d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre
-les chairs et meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est
-suspendu; toute la nature subit une angoisse fiévreuse, sorte de
-brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre les combattants.
-
-Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner parmi les ronces et
-les charognes, offrant une fois de plus leur chair glacée à la flèche
-de feu qui, dans sa course errante, les viendra frapper brutalement.
-
-Des voix confuses murmurent:
-
---Une patrouille est sortie! Attention!
-
-Quelque imprudent brise des branches entre les lignes ou fait cliqueter
-son arme. Les fusées jaillissent des bouquets d'arbustes. Il faut que
-la terre où s'incruste la patrouille errante ait le visage immobile
-d'un désert.
-
-Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés devant elles; leur
-esprit est calme et rêveur, car elles aperçoivent, malgré l'horreur
-et l'effroi qui les entourent, au delà de la ligne ennemie, un miroir
-merveilleux leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes,
-le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs entendent les
-anciens violons au rythme énervant desquels dansèrent leurs premières
-amours, parmi le concert rageur des vents et les fusillades.
-
-La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la fortune la
-protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule de terre et de sacs
-de sable exhaussant un grand arbre renversé.
-
-Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande songe, elle
-aussi, aux soirs harmonieux où elle jouait de la guitare dans les
-rues de Marbourg, sous les fenêtres fleuries de la fille d'un grave
-privat-docent; elle revoit les farandoles universitaires dans la ville
-médiévale, les causeries printanières avec de joyeux compagnons, autour
-des vastes chopes où la bière claire brillait comme des escarboucles.
-
-Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe aux pieds de la
-sentinelle; une gerbe d'or fuse et le franc buveur de jadis, l'amant
-élégiaque dont le cœur sait joindre à la douceur de Gœthe l'amertume de
-Henri Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé
-par la douleur, souffle comme un taureau dont le poitrail fut ouvert
-par la courte épée de Bombita.
-
-Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes
-françaises.
-
-Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère
-inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le
-petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait,
-à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les
-travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau.
-La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée
-comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante,
-occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille
-renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois
-paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie.
-La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans
-doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se
-formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point.
-Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage
-obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est
-relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure
-de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance.
-Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui
-les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les
-apeure.
-
-Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la
-gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le
-fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer,
-les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile,
-dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une
-gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes.
-
-
-
-
-GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE
-
-
-Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, unanimement appelé
-«le Rempart de Calonne», en glorieux témoignage de l'héroïsme
-particulier avec lequel il défendit la tranchée de Calonne, un jour où
-les vagues d'assaut menaçaient Verdun.
-
-L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya sur la Marne, l'Yser
-et la Meuse, enchantera les enfants si, plus tard, un enlumineur
-fait apparaître au centre des explosions, tel il fut, couronné d'un
-passe-montagne troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne
-patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina la plume
-d'or de Moréas, l'affable séducteur aux dents éblouissantes, à l'œil
-conquérant, une manière de conquistador en guenilles.
-
-Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs de popote. Il
-sait dorer un rôti, épicer une sauce et charmer la plus revêche des
-commères. Après un copieux repas, il estime fort narrer, avec une voix
-chaude, de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses récits
-ne laissent pas que de ressembler aux contes galants de la Renaissance
-italienne.
-
-Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à dresser une tente,
-à découvrir du bois et de l'eau dans le désert. Il se fit craindre et
-chérir d'un peuple de nègres qu'il battait sans remords. Il eut les
-fièvres. On l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque
-légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, mais vivant.
-
-Quand il revint en France, abandonnant les rudes compagnons de la
-légion, il se sentit amoindri, diminué, comme si le meilleur de
-lui-même ne pouvait s'exprimer ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi
-de vastes espaces.
-
-Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de ses voyages,
-l'art de convaincre les hommes, ne redoutant pas les fatigues et les
-incertitudes d'une vie errante, Gustave fit mille métiers. Il fut
-placier en dentelles, coulissier; il représenta divers parfums aux
-noms orientaux. Certes, ces industries lui furent prospères; mais il
-triompha particulièrement dans la faïencerie, où son génie sut produire
-et répandre avec succès un article commun: le vase de nuit.
-
-Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, pour son
-incessant besoin d'agir, un emploi illimité. Ses capacités somnolentes
-d'aventurier, ses qualités de chef de bande, allaient enfin se donner
-libre cours.
-
-Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui valurent l'admiration
-des proches, il ne tire nul orgueil, mais il s'honore de certaines
-chasses à l'escargot qu'il fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre,
-tandis que nos canons lourds bombardaient les forts avancés de Metz.
-Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots ayant dégorgé
-dans le gros sel, Gustave les savourait, aromatisés d'herbes et frits
-en du lard rance, au seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière
-du crépuscule. Les mouches le persécutaient, ainsi que la vague odeur
-d'une proche charogne. Ayant cueilli de mignonnes fraises sauvages, le
-Polonais reposait, pareil au Sybarite que lassa l'abus des viandes et
-des vins.
-
-Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, Gustave fit des
-crêpes. La farine vint de l'arrière, les œufs furent découverts en de
-modestes fermes que les obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire,
-rude comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient sur
-le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. Gustave, maître-coq
-orgueilleux et réjoui, joignait à l'art souverain de faire sauter la
-crêpe une manière rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.
-
-Ses exploits ont un succès égal à ses mœurs aimables. Mais son joyeux
-caractère et la fantaisie de sa vie semblent faire oublier sa valeur.
-Certes, on le sait brave et, confusément, les anciens du bataillon se
-souviennent d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur
-le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt traîtresse,
-invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint à retourner vers ses
-lignes.
-
-La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave aimera, plus tard,
-en des jours de paix et de tendresse, auprès d'un feu chanteur, ne
-saura deviner quel héroïsme veille au cœur de son amant; lui-même
-oubliera l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le fit pareil à
-ces figures irréelles des naïves légendes: hercules plongeant un fer
-vainqueur dans les flancs irrités d'un terrible dragon.
-
-Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs farouches et les
-paysans de la section ont nommé le «Rempart de Calonne», affectionnant
-son courage et peut-être chérissant plus encore son amitié pour les
-ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe qui le poursuit
-au poker.
-
-
-
-
-LULUSSE DE CHARONNE
-
-
-Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, noir de suie,
-Lulusse de Charonne, une grillade frottée d'oignon en main, disserte
-sur la haute stratégie de nos états-majors. Il redit les mille lieux
-communs chers à la foule ignorante, mais avec une telle verve que
-les idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en semblent
-transfigurées. Il est le truchement entre le civil et le militaire.
-Sociable à l'excès, confiant et protecteur, il faut le voir, à
-l'arrière, faisant les honneurs du cantonnement aux ribaudes errantes
-dont la fantaisie misérable est liée au destin des armées.
-
-Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès l'enfance, connut
-des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans une phalange déguenillée qui
-se livrait à la guerre des rues et bientôt il excella à couvrir de
-grossières injures les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent
-de l'invective, grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put faire
-respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, des rôtis
-incendiés et des bouillons saumâtres dont il remplit, au cours de la
-campagne, les gasters épouvantés de ses camarades.
-
-Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes autres acrobaties,
-d'un naturel batailleur et sportif, le cuisinier acquit rapidement sur
-la troupe l'autorité nécessaire.
-
-Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait au repos,
-Lulusse claironnait le plus bref, le plus militaire et le moins écouté
-des commandements:
-
---Aux pommes!
-
-Multipliant les conseils, il suivait d'un œil hautain l'épluchage des
-tubercules:
-
---Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!
-
-Souventes fois, la besogne étant accomplie à la diable, il ajoutait:
-
---Quel sale travail vous faites! On dirait que vous les épluchez par le
-milieu.
-
-Certains jours, la menace à la bouche, l'œil courroucé, Lulusse
-traversait le cantonnement, sous la pluie, à la recherche d'invisibles
-éplucheurs. Tragique, il ouvrait la porte des estaminets et, pareil au
-jeune Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, oublieux de
-ses premiers devoirs, d'une voix où la menace et le reproche étaient
-sourdement alternés, il certifiait, en appelant à la justice immanente
-qui toujours poursuivit le coupable:
-
---Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous mangerez de la m...
-
-Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante et fumeuse,
-aime à narrer des histoires de Charonne, légendes de la misère où des
-héros rabougris et crapuleux prennent une allure chevaleresque.
-
---Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas plus haut qu'une
-vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». Quel type! Costeau et
-bon garçon, la crème des associés. Si on lui cherchait des raisons, il
-allait droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi de
-là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait l'importun.
-Après, d'un coup de tête en pleine poitrine, il l'envoyait rouler dans
-le ruisseau. En une minute, l'autre était mort. C'était sentimental!
-
-Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, tout ce qui se
-distingue des choses coutumières en horreur ou joliesse, l'excessif et
-l'inattendu sont des choses sentimentales. Il est, lui-même, selon la
-formule, un grand sentimental.
-
-Ce bourreau des cœurs aime une brune, au peigne d'écaille planté dans
-la chevelure comme un poignard: Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à
-ses heures perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis de
-paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la voir traverser d'un pas
-rythmique la rue embaumée d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux,
-tant ils avaient d'allégresse et de légèreté.
-
-Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, apprit un
-jour à la troupe assemblée autour de la cuisine que Lulusse avait
-été détrôné dans le cœur de Berthe par le subtil et redoutable
-«Cuirassier». Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus
-orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se vit
-interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en termes
-irrespectueux.
-
---Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?
-
---Tu parles, si c'est sentimental!
-
---Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies juments!
-
-Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient dans le cœur méprisé
-de Lulusse.
-
-Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, le cuisinier
-dédaigna de se venger. Il continua de préparer, avec un art toujours
-plus affiné, l'éternel rata dont la compagnie était quotidiennement
-gavée. Pleurant secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur qui
-entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil dont il parfumait
-ses sauces.
-
-Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de mettre fin à l'ironie
-des camarades, et pour que fût affirmée la supériorité du mâle en cette
-aventure:
-
---Berthe, à ma première permission, je lui planterai mon couteau de
-cuisine dans le ventre.
-
-Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant oublier la grâce de
-l'une pour les yeux charmeurs de l'autre.
-
-Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses réserves de chocolat
-avec les émigrés qu'attire sa cuisine odorante. Il donne également
-son cœur à toutes les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le
-parfum de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses bons mots
-amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon que, sous les plus
-violents bombardements, le cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas
-moins brûler les sauces.
-
-Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en dépit de son
-antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. Charonne, n'est-ce pas
-la patrie, avec toute sa vie chatoyante et mouvementée? Il n'est au
-monde d'aussi joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre
-sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses de fleurs
-parent les rues de leurs prestigieux éventaires, on se croirait dans un
-paradis sentimental et pavoisé.
-
-Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent paisibles à
-jamais les carrefours heureux de son enfance. Il n'a pas sollicité
-d'être cuisinier, il le fut. C'est avec une pareille indifférence qu'il
-accueillerait son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile
-invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile que de
-faire éplucher des pommes de terre à une compagnie d'infanterie.
-
-
-
-
-BICHROMATE OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE
-
-
-Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux
-avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs
-parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris
-l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers
-la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par
-une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une
-vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.
-
-Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs,
-chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer
-les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel
-était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple,
-fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se
-propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et
-de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du
-mécanicien Bichromate.
-
-Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des
-mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait
-et soulevait une force obscure.
-
-Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant
-tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un
-alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il
-alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour
-tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère
-défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés
-et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres
-de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait
-la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la
-chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer.
-Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux
-navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?
-
-Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces
-mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite!
-Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers
-rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins,
-qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans
-douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste,
-poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant
-décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce,
-malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait
-sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces
-terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre
-d'en forger d'autres.
-
-Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla
-la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les
-persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de
-plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des
-pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais
-cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du
-mécanicien était irradiée.
-
-Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée,
-Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères,
-acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières
-d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés
-de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres
-précieuses dans la Ville éternelle.
-
-Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les
-étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux
-d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.
-
-La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son
-ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait
-jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or
-scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis
-l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa
-jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il
-s'absorbe en son rêve intérieur.
-
-Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les
-midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de
-fête.
-
-La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil
-à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate
-se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre
-et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.
-
-Il triomphait.
-
-Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette
-s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur
-l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.
-
-C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de
-l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la
-cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme
-et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait
-d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée
-d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues.
-Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il
-imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.
-
-De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration
-ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant
-de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille
-courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.
-
-La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers
-outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer
-cet amour sordide.
-
-Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des
-anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence.
-En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues
-qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.
-
-Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix
-byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés
-d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des
-serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer
-de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce
-fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des
-jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de
-l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de
-se battre.
-
-Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de
-fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.
-
-Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont
-les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver,
-fleurissent leur viril langage,
-
---Tiens, c'est toi!
-
---Oui, c'est moi!... Et toi?
-
---C'est moi!
-
-Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:
-
---Ah! c'te vieille vache!
-
-Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la
-retraite, de ces temps où le doute régnait au cœur du soldat. Il évoqua
-les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles
-incertaines et tragiques.
-
-Bichromate répondit:
-
---Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré,
-il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je
-pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier
-et qui désirerait une tombe pas trop éloignée?
-
-Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de
-son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient
-motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent.
-
-Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:
-
---Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma
-motocyclette.
-
-
-
-
-LE VIEUX
-
-
-La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe et dur comme un
-métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée.
-
-C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble
-d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le
-vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste,
-l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il
-sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent
-le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles
-épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un
-subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement
-aimé de tous, car il représente le chef.
-
-Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante,
-cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait
-vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine.
-
-Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine littérature,
-voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en
-présence d'un tel chef, dit de lui:
-
---Le vieux, il est vache, mais c'est un as!
-
-Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une
-route perdue.
-
-Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant
-scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien
-livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à
-ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante
-manière de le résoudre.
-
-On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le
-devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue
-colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à
-l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne
-ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le
-danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était
-une statue émouvante de la volonté.
-
-Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une
-journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa
-tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors
-que la mort frôlait son visage.
-
-Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché par les
-mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes qu'un hasard
-généreux avait épargnés et lui tint ce discours:
-
---Mes amis, je voulais vous dire que vous vous étiez bien conduits!
-Merci! Il en fut de même partout où le 5e bataillon s'est battu. Ayez
-l'orgueil de ce que vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos
-enfants: «J'étais à Tahure!»
-
-«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades morts au champ
-d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup à l'appel. Ils vivront dans nos
-cœurs. Leurs familles doivent être fières d'eux comme je le suis de
-vous tous!
-
-«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes battus. Je vous ai
-dit de ne pas vous reposer encore. Il fallait terrasser, vous avez
-terrassé; j'ai reçu les félicitations d'un inspecteur du génie pour les
-travaux exécutés par le bataillon sur les positions conquises: elles
-vous reviennent.
-
-«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent des abris sûrs,
-une bonne tranchée. Je sais que tous les régiments ne comprennent pas
-ainsi leur devoir. Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo!
-Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable de lui succéder.»
-
-«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous nous battrons
-à nouveau, nous terrasserons encore; je sais que je puis compter
-sur vous. Ce fut une terrible lutte. Les anciens, et ils sont peu
-nombreux maintenant, ceux qui partirent avec moi à la mobilisation,
-se souviennent de toutes nos misères, de tous nos efforts. Partout où
-la France avait besoin de ses enfants, vous avez répondu: «Présents!»
-Vivants souvenirs: Vitry-le-François, où le régiment culbuta les
-armées du Kronprinz; l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les
-bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain, nous avons
-maintenu nos positions; la tranchée de Calonne, où les grenadiers du
-5e bataillon ont fait trembler de terreur le 22e poméranien; Tahure,
-enfin, dont vous êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si
-courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer combien j'étais fier
-de vous. Tahure, c'est le plus beau jour de ma vie! Je vous dois tout
-cela; une fois encore, merci!
-
-«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous avez droit à un
-repos mérité. Il y a longtemps que vous n'avez pas eu l'occasion de
-revenir à l'arrière. Vous êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude
-du vin, ni la résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres
-suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme saoul dans les
-rues. C'est dégradant, et le soldat français ne peut se montrer dans
-un pareil état. Si l'un de vos camarades fait du scandale, que je n'en
-sache rien, ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son
-cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai pas à revenir sur
-ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»
-
-Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux vit mourir au début
-de la campagne ses deux fils, jeunes officiers enthousiastes. Il apprit
-ensuite la mort de sa femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il
-marche, songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans un rêve
-mathématique de victoire, chargé du poids invisible de son chagrin.
-
-Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La brusquerie du
-commandant le charme, car elle laisse deviner, sous une rude écorce,
-un cœur facilement ému, où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports
-sont distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir du jour
-où le vieux daigna lui parler.
-
-Dans un petit village champenois, heureux de se retrouver lavé, peigné,
-rafraîchi, Un Tel rôdait, quand le vieux, accompagné du colonel,
-l'interpella.
-
-Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en ces termes élogieux:
-
---Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué récemment. Un
-de mes meilleurs soldats. Je tenais à vous signaler sa belle conduite.
-Un Tel, boutonnez votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé
-dans mon bataillon!
-
-Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux mots qui résument
-la vie du vieux, et celle de tout soldat: valeur et discipline.
-
-
-
-
-CEUX DE L'ARRIÈRE
-
-
-Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges, sont de
-trépidantes artères où afflue la vie française. On y voit des parcs
-d'artillerie, des abattoirs ruisselants de sang et d'eau, des centres
-de ravitaillement où la judicieuse répartition du sucre et du café se
-complique de paperasseries savantes.
-
-Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière un formidable
-commerce. Les autobus, chargés de viande abattue, ronflent sourdement.
-Les fourgons, les fourragères, les caissons groupés symétriquement
-sur les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de foin et
-d'obus.
-
-Les petites villes sont toutes sonores de mille cris, et cette ruche
-immense, aux mouvements ordonnés comme ceux d'une belle machine,
-travaille avec la joie consciente de fortifier le front.
-
-Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un métal aussi pur
-que l'homme des tranchées, modestes artisans de l'œuvre nationale,
-collaborateurs indispensables de l'effort français, ils n'en font
-pas moins un dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois
-l'occasion de se montrer courageux.
-
-Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des Chartes, conservateur
-d'une intéressante bibliothèque picarde, ayant dormi d'un lourd
-sommeil, non sans avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie
-chante encore en son cœur de serre-frein au train des équipages, une
-certaine aube s'éveilla, brusquement, dans une grange où bêlait un
-peuple de brebis.
-
-Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène vers le champ
-de ravitaillement les boîtes de potage salé dont se substantent les
-soldats.
-
---Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il pas que le travail
-modeste des faibles seconde habilement l'éclatante bravoure des forts?
-M. Toulemonde ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de
-l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de troupeaux, de
-convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui acceptent le sacrifice d'un
-effort obscur, afin que rien ne manque aux légions armées qui les
-défendent.
-
-Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il entendit un bruit
-étrange. Surgi du mystère de la nuit, couvert de paille et de boue, un
-homme se dressait, soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui
-contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de son entourage.
-C'était un Allemand.
-
-Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés au sommeil était
-désormais prisonnier?
-
-Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne et rassérénante
-chanta:
-
- _Le pays des fruits d'or
- Et des roses vermeilles_.
-
-Nul doute, on était toujours en terre française, et ce chant attestait
-la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus matinal.
-
-Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires dont la
-perfection est à l'honneur de notre Sorbonne, le Français s'assura de
-la personne ahurie de son adversaire.
-
-Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus tard, le cavalier
-Courtejambe, grave bibliothécaire revenu aux poussières de ses livres,
-contera aux enfants éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit
-d'un très authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en arrière
-de nos lignes.
-
-Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué pour les combats,
-préféra brouetter des boîtes de potage que de se perdre et de perdre la
-France en des discussions byzantines alors que le Barbare éventrait nos
-portes du Nord.
-
-En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui aura l'honneur
-de se battre, toute chose ayant actuellement sa juste place, il est
-bien que chaque veilleur posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un
-auxiliaire dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.
-
-Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant où fleurit
-l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes y jouent avec élégance le
-rôle du soldat, voire même ils en tirent d'inestimables succès. Ces
-bataillons d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source
-d'inquiétude et de rancœur pour le combattant, lequel avec raison
-souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des usurpateurs.
-
-Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude des armées
-sans en connaître la grandeur, alors que les amateurs de la guerre,
-dans leur orgueil criminel, ne veulent en goûter que les fruits dorés.
-
-De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre qui, ne nuisant à
-personne, ravissait son heureux possesseur. L'amateur, sans chercher
-vainement à découvrir le mystère et la science des choses, pratiquait
-tous les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux en
-souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois un homme nouveau,
-tel était le rêve de l'amateur; il le réalisait le dimanche sans
-prétention, avec cette bonhomie bourgeoise qui est une des parures de
-notre caractère national.
-
-L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres. Lorenzaccio, élevé
-pour régner, fier adolescent promis à la couronne et qui devint le plus
-exquis des régicides, fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin,
-professionnel charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit en un
-fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné, cultiva l'amateurisme. Le
-citoyen Capet fit de la serrurerie, et M. Ingres joua du violon.
-
-Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces demoiselles
-gantées qui, sur les plages mondaines d'avant-guerre, peignaient de
-frêles aquarelles où elles donnaient à la mer miroitante une couleur
-de praline. Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures
-tourmentées où les convictions s'exprimaient à coups de canne? Encore
-que la guerre ne fût pas «fraîche et joyeuse», ainsi que la rêvaient
-les hobereaux allemands, elle connut, malgré ses horreurs et ses
-pestilences, son amateurisme.
-
-Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires, généraux de
-plume et combien peu d'épée, maniant à la fois les sophismes les plus
-contradictoires et les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger,
-tels furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les salles de
-rédaction, les salons académiques et les brasseries littéraires, alors
-que toute la jeunesse de France agonisait dans les nouveaux champs
-catalauniques.
-
-Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel n'ignore pas que
-certains, dont l'exemple ne fut pas suivi, poussèrent leur amour de la
-guerre jusqu'à la faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement,
-comme les autres, et moururent.
-
-Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme de la
-guerre, à travers les périls et les malheurs, préféré devenir des
-professionnels de la gloire. Un Tel aimerait à voir les diseurs de bons
-mots, les propagateurs d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter
-cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances ne devraient pas
-ignorer que les meilleures pages de notre histoire furent écrites avec
-du sang. Au moins, faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière,
-ajoutée à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer
-l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.
-
-
-
-
-DE L'AMOUR
-
-
-Les missives chargées de joie ou de douleur sont toute la vie du
-soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs plis parfumés, elles
-lui font une âme ardente, sereine, amère, lumineuse. Il est de durs
-faits de guerre, nés d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot,
-l'évocation d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne caresse,
-suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter les colères
-nécessaires, à nourrir la force du combattant.
-
-Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui semblait être le
-plus inconnu des contes de fée est devenu une légende d'infortune:
-toutes les amours connurent alors le plus cruel des déchirements.
-
-Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et calme. Plus
-discipliné que brave, il accomplit ses devoirs avec une ponctualité
-d'employé. Il a en Argonne une ferme cachée sous la verdure; des
-chevaux et des bœufs somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine
-gracieuse et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation, il
-dut abandonner sa maison, qui bientôt fut cernée par les uhlans. Puis,
-les colonnes de von Kluck reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de
-sa femme:
-
-«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement et
-chaque coup m'arrachait le cœur. Quand nous les vîmes arriver, nous
-nous cachâmes en forêt; mais, un soir, je voulus revoir notre ferme:
-j'étais avec la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait.
-Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son casque sur ma
-tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé d'autre...»
-
-Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu que les ennemis
-eussent pillé sa ferme, emmené ses chevaux. Pour l'instant, il ne
-voyait plus que le geste galant de l'officier posant sur la blonde tête
-de sa femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé d'autre»,
-disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?
-
-Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait irrité contre
-les idées incertaines qui le venaient assaillir. Le sang lui montait
-du cœur aux yeux, avec les larmes. Poussé par une volonté féroce de
-détruire, il prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt
-traîtresse des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux chêne et,
-malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément, il surveilla
-la ligne ennemie.
-
-Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit sec de branches
-cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit un des patrouilleurs et,
-pareil au pasteur qui, jadis, levait sur l'agneau de sacrifice un
-glaive implacable, il le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains
-ensanglantées la tête de son adversaire.
-
-Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni vaillance, mourut
-au combat avec la rage héroïque d'un fauve, parce qu'il fallait que fût
-vengée sur une tête ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une
-fusillade crépita, des ombres sortirent des petits postes, le tonnerre
-des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué apprit à la France
-que nous nous étions rendus maîtres d'un élément de tranchée très
-important.
-
-Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait déclenché, ce
-soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu, et paré d'un nouveau
-laurier nos armes triomphantes.
-
-Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le danger constant, la
-présence de la mort, la vermine et la boue donnent à ces passions une
-intensité imprévue; elles sont d'autant plus violentes que le destin
-les veut éphémères.
-
-Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un vif désir d'aimer.
-Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou ribaude, la femme sera toujours
-parée, aux yeux du soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même
-sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de vivre.
-
-Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie dévastée où
-des miséreux, parqués comme des bêtes, font chauffer sur une forge
-abandonnée leur pauvre soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les
-soldats maugréent contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance
-coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir, auprès des brasiers
-improvisés, de pâles émigrées, fines ombres des anciens bonheurs,
-tendres évocations des paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures
-qui rendent les femmes désirables et les font pareilles à des divinités
-souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les soldats chantent des
-romances où se heurtent naïvement la joie des amants satisfaits et la
-douleur des amours contrariées.
-
-Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une allégresse monte
-dans le cantonnement bohème, des folies d'un jour couvent sous les
-regards: on dirait une folle kermesse en quelque village souriant des
-Flandres.
-
-Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de la sucrerie. Les
-Parisiens évoquent, en chœur: _Mirella, ma jolie_... et toutes les
-pimpantes vierges qu'ils aimèrent, petites ouvrières alertes comme
-les oiseaux. Les Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes
-endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces, dans la campagne
-ombreuse:
-
- _Pour avoir fille et garçon
- Comme les autres._
-
-Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient les filles
-sur le mail embaumé, rêvent à leur passé viril et conquérant.
-
-Les poitrines se bombent, les cœurs battent plus activement. De petites
-émigrées, venues des villes incendiées du Nord, échappées aux balles
-qui les poursuivaient, ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au
-bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires. Les femmes ne
-sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme captivante, plus encore que la
-valeur et la discipline, la force invincible des armées?
-
-
-
-
-DE L'IDÉE DE DIEU
-
-
-Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins splendides,
-dans les jardins de lumière et d'eau vive. Maintenant, dans la
-tranchée, il est indifférent à la beauté des choses. Jadis, à l'aube,
-quand les cantonniers arrosaient les rues encore désertes de la
-capitale, il avait des carillons au cœur; les fraîcheurs de l'aube
-l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte.
-
-Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se découvre faible
-et désemparé devant la destinée. Cette mort de l'imagination, chez
-un poète, est lente comme le départ silencieux des vieillards. Il
-est triste de sentir sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de
-la maison où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors
-que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel est pareil à
-l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant vainement une branche
-pour se reposer. Mais le désir de croire et d'aimer, le besoin
-d'admirer la nature et de découvrir au delà du ciel des mondes éternels
-et prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables qui, à
-peine refermées, s'ouvrent et saignent à nouveau.
-
-Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard lumineux,
-de la ligne de terre qui, de la mer aux Vosges, atteste la présence
-des armées. Chaque soldat la porte en lui, confuse, inexplicable et
-vivante. Dans tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes
-reposent sous le champ reverdissant, les femmes, les enfants, les
-vieillards ont senti que naissait en eux une religion nouvelle.
-
-Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes des soldats
-devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a sept tombes: trois d'entre
-elles portent des croix sans parure, ce sont des tombes allemandes;
-les tombes françaises sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé,
-le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier pour les
-héros qui moururent afin que soient reconquis la forêt, le fleuve clair
-et les champs. Couronne adorable de jeunesse et de douceur, les petites
-entourent le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies.
-
-La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le maire, un athée
-notoire, vient à son tour honorer les tombes. Ainsi un culte naissant,
-une piété commune réunissent le prêtre et l'athée.
-
-Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent, adversaires
-irréductibles, les voici, face à face, animés d'une même pensée. Ils
-ne se diront aucun des vains mots que l'homme créa pour exprimer les
-mouvements de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre, que leur
-pauvre cœur avait un même besoin d'aimer, au delà des discordes et des
-misères du siècle, une insaisissable et pure beauté.
-
-Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient, Un Tel le partage.
-
-Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se rend à l'office.
-
-Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir des anciennes
-croyances. D'entendre le mâle chœur de la soldatesque s'élever sous la
-voûte ogivale, joint aux voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa
-première communion et la ripaille qui la fêta.
-
-Toute la famille était assemblée. On but maintes bouteilles. Ce fut une
-orgie rayonnante, embaumée d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme
-déjà complexe du communiant une fraîcheur forestière.
-
-Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la messe, dans une toute
-petite église, bien trop petite pour contenir l'armée accourue. Un
-Tel resta à la porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des
-vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes. Une mignonne
-fillette montait sur les pieds d'Un Tel, afin de mieux voir l'office.
-Une infirme, assise sur un talus, ses deux béquilles auprès d'elle,
-chantait les cantiques monotones de la Passion. Un soleil clair, un
-soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au buis apporté
-par les campagnardes une fraîcheur d'eau et de forêt.
-
-De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique d'enfants de
-chœur que guidait un prêtre portant une palme et un gros bréviaire. Le
-groupe vint auprès d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une
-voix profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire, la
-palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait à Un Tel que, dans
-la simplicité du matin, toutes les divinités du monde désiraient que
-fussent fêtées les verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y
-avait, non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour d'un jour
-qui s'ébauchait entre une fermière aimable et un cavalier.
-
-Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous ceux qui les
-connurent, un désir d'irréel. Des simples, avec la foi des anciens
-âges, virent au ciel de Dixmude un drapeau qui flottait dans une
-étoile. Un Tel, pareillement, incline à désirer le surnaturel.
-
-Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait mourir avec elle.
-Cette foi, qui ne se relie, à l'heure actuelle, à aucune confession
-déterminée, reportera-t-elle, vers des buts humains, une force, une
-passion à de meilleures fins réservées?
-
-Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement, pour lui
-seul, en son cœur, et par amour de l'indépendance, cette poésie
-inexprimée dont le rythme le charmera. Puissent alors ces paysages
-de lumière intérieure lui faire oublier les vulgarités de la vie et
-lui donner la paix et le bonheur que les faibles hommes demandent aux
-religions.
-
-Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en l'esprit inquiet
-d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs contraires, lui donner une foi
-harmonieuse et parfaite?
-
-Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les méditations de la
-tranchée et les aventures guerrières ont transformé, rêve d'un dieu qui
-serait semblable à l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant
-aux faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie, un dieu
-ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime dans tout ce qu'elle
-a de charmeur et de voluptueux.
-
-
-
-
-LE NOËL BARBELÉ
-
-
-C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et douloureuse.
-En ligne, Un Tel brûle des racines et des sarments, car il est
-glacé, immobilisé par le froid, semblable à ces cadavres anonymes
-qu'enveloppe, sereine et silencieuse, la magie de décembre, l'âme du
-veilleur devient âpre et sauvage; elle ne parvient à s'adoucir qu'au
-repos, dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du brasier.
-Au loin, les ruisseaux argentés et les pins vernis donnent au paysage
-le charme naïf et détaillé de ces peintures primitives hollandaises
-que peignirent de cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de
-pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de l'hiver; leur charme
-grave échappe forcément à ses yeux, la nature étant, avant tout, la
-complice du soldat, celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison
-que d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel évoque les
-jours évanouis où il aima les bois, les nuages et les eaux pour leur
-seule beauté; il ne devinait pas alors qu'une tragédie se préparait,
-lointaine, menaçante, et qui marchait avec les armées, entre ciel et
-terre, dans la voix des clairons.
-
-Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang. Voici venir
-l'effrayante nuit où les mille embûches de l'ombre vont se dresser
-autour des petits postes. La terre se désagrège. La sentinelle a de la
-terre sur les lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel.
-Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour de la corvée de
-soupe.
-
-Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles douleurs des
-révolutions, regrets des illusions mortes, deuils, amertumes,
-impuissantes colères, toutes les misères du monde, qu'êtes-vous,
-comparées à la grande misère actuelle des peuples?
-
-Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.
-
-Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de cette année de
-combats farouches où il fallut, pied à pied, défendre la terre. Il
-songe aux compagnons abandonnés, la poitrine trouée, dans un champ
-anonyme, sous les pluies de feu.
-
-Une année historique finit, qui ne verra pas, à son départ, les
-orgies de ses devancières. Elle est un être invisible et parfait qui
-pénètre dans les jardins éternels. Sa forme pure se dresse au ciel
-de l'histoire, architecture élevée avec des pleurs, du sang et des
-sentiments absolus.
-
-Malgré les mécanismes formidables, les coalitions d'argent et toute
-la puissance destructrice des barbares, les peuples épris de liberté
-résistèrent.
-
-Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des peuples, justice,
-indépendance, défense des nations opprimées, ne sont plus de vaines
-parures, d'éclatants pavillons abritant les corsaires de l'idée.
-
-Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses défenseurs. Il
-aspire à bientôt revenir dans sa vieille ferme où des coqs querelleurs
-ensanglantaient la cour. Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau
-perdu lors de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse
-destinée, image des légions sans âme et sans discipline.
-
-Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles du fils, et qui
-regarde passer des troupes inconnues, espère. Peut-être l'enfant
-n'est point mort; peut-être, replié dans la tranchée, cœur fiévreux
-battant au cœur de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses,
-les enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes
-joyeuses, nom prestigieux qui charme le cœur de tous les combattants,
-meneurs de bœufs, ouvriers révolutionnaires, prêtres ou rois.
-
-Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers sont parqués
-comme des bêtes; un vent de France, un vent vif où survole l'arome
-des forêts et le parfum des femmes, y chante, fier et berceur comme
-la mer, un cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez,
-prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez vos compagnes
-et vos enfants sur les quais des gares bien-aimées!»
-
-Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le minuit de vieilles
-civilisations; sa mystérieuse douceur s'impose à la nature; mais,
-furieuse, indifférente à la beauté de l'heure, l'escouade attend
-encore le retour de la corvée de soupe.
-
-Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son enfance. Le 24
-décembre, au crépuscule, il faisait la tournée des crèches; certaines
-étaient pompeuses et riches, d'autres possédaient un charme ingénu.
-Leur paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge, les
-splendides rois mages et le nègre qui porte en ses bras des coffrets
-d'or l'enthousiasmaient. Les bergers, joueurs de cornemuse, dont les
-cheveux sont bouclés, ainsi que la blanche laine de leurs moutons,
-l'enchantaient.
-
-Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile annonciatrice,
-pendue sur le râtelier de l'âne, attestait la présence des choses
-divines, comme vous étiez belles! La neige, cruelle au soldat, faisait
-votre beauté. Sans elle, il n'est de rois mages sympathiques et
-l'enfant pardonne à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune, et les
-riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce qu'ils rôdèrent en
-des chemins glacés, partageant avec les arbres de Judée la misère de
-l'hiver.
-
-L'escouade attend toujours le retour de la corvée de soupe.
-
-Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît enfin au
-carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale sur la banquette du
-parapet.
-
-Où sont les autres?
-
-Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune Breton de la
-dernière classe, est revenu seul. La corvée a été fauchée par un
-bombardement. La troupe sera privée de vin et de café, une nuit de
-Noël, alors qu'il eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.
-
-Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations. L'ombre
-ne permet pas de voir le sang noir qui coule à son front. En effet,
-blessé, alors que le canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête
-du compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne ouvert sous
-son casque enfoncé, dur à la souffrance, fidèle à la mission qui lui
-incombait.
-
-Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin de Noël, car il
-agonise. D'une voix simple, où ne semble même pas gronder le regret de
-mourir, il dit, humble constatation d'un paysan que son délire exalte
-ou suprême éclair de vérité:
-
---Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il y en a qui vivent
-de la guerre... les autres en crèvent.
-
-
-
-
- _A Denise Real
- A Max Barbier
- en hommage_
-
-LE SANG VERSÉ
-
-
-Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et la délivrance
-sont peuplés de troupes bigarrées, dont les bivouacs de fortune
-semblent être des cités nègres improvisées au cœur des ruines. Bientôt,
-au pas de parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats
-vont partir.
-
-En route!
-
-Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque compagnie a son
-fanion archaïque et coloré, brodé d'or, où de pourpres lémures, des
-éléphants blancs et des crânes se convulsent sous des noms glorieux:
-Bolante, La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques.
-Les bataillons avancent, suivis de leurs trains régimentaires, de leurs
-cuisines roulantes enfumées, où trônent des maîtres-coqs hilares, et de
-leurs brancardiers qu'un moine botté conduit paternellement.
-
-Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits d'être
-admirés. Le tambour-major, menant sa clique juvénile, bombe le torse,
-comme si de sa vaillante et seule poitrine devaient sortir les
-multiples fanfares qui feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur
-les routes, les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages
-mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres, suivent, eux
-aussi, les petits chasseurs.
-
-Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les villages dans
-une rumeur d'orage. Chevaux, hommes, canons sont attachés les uns aux
-autres, comme si les épreuves subies en commun les avaient à jamais
-unis. Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes, objets de
-cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture, une mandoline,
-évoquant les déménagements parisiens que chanta Rictus. La boue des
-marécages et la craie des routes ont patiné les roues des voitures,
-où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable et splendide,
-ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare et triomphale dans une
-province durement conquise.
-
-L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits gourbis, de
-sombres cagnas, des maisons recouvertes d'armatures et de blindages
-apparaissent sous les voûtes verdoyantes. Il en sort une musique aux
-rythmes lascifs, orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du
-pipeau sous le sifflement magique des obus?
-
-C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle en un mirliton
-primitif, taillé dans une branche de sureau. Au pied d'antiques arbres,
-s'épouillent de grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes;
-ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et d'aucuns, ayant fait
-macérer dans le jus de l'ordinaire des plantes aromatiques, offrent
-affectueusement ce breuvage composite aux compagnons d'aventure qui
-demain partageront leurs dangers.
-
-La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube. Las de dormir
-en des granges aux toits défoncés, sur la paille pourrie, et d'être
-éveillés par le cortège errant des brebis, dont les voix de cristal
-brisé semblent pleurer sur le sort des campagnes, les hommes sont
-heureux d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers les astres.
-
-Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux, descend à
-la soupe; il lave ses marmites à la petite fontaine aux eaux vivantes
-qui demeure, témoignage d'un passé calme, au centre du village abattu;
-il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les pains de
-l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur alléchante et chaude
-des lentilles, il revient à la tranchée où l'espèrent ses compagnons
-affamés. Tout le jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes
-d'argent traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes, et
-le vrombissement de leurs moteurs ajoute à l'anxiété de l'heure une
-magie harmonieuse.
-
-Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première ligne, les
-bataillons s'avancent, d'un pas égal et fort, pareil au rythme assourdi
-du flux entre les rochers.
-
-Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée dans la terre
-frémissante, la tranchée Y dessine aux yeux troublés de l'adversaire
-l'implacable et savante géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui
-la fouettent ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait
-garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations qui
-l'emplissent, une paix extérieure, visage viril où s'affirme une vie
-passionnée. Fleuve orageux, le sang de France court en ses étroits
-boyaux.
-
-Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques et
-charmeuses, des obus filent en chantant. Tels des jets d'eau, jaillis
-d'un sol magique, se lève une moisson de baïonnettes lumineuses. Un
-Tel s'arque pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la
-tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la tranchée
-froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la boue stagnante de ses
-boyaux et le sanglant mystère de ses parois, n'en est pas moins une
-libre avenue, courageusement ouverte à l'espérance française.
-
-Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute, en
-troublant écho, dans la poitrine des combattants. Un Tel, retenant
-l'élan qui l'emporte, écoute retentir en lui ce rythme égal et continu
-qu'il croit être le cœur vivant de sa destinée. Les adversaires
-se rejoignent, cependant que la mitraille déchire leurs légions
-parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des nuits
-pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent. La tranchée
-Y, cuve où fusionnaient les énergies d'une foule, vient d'éclater,
-projetant au front de l'ennemi des groupes d'athlètes fortifiés par
-l'âpre désir de vaincre.
-
-Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux du temps
-une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance, et cette
-discipline qu'il importe d'observer en présence des réalités sévères de
-la guerre moderne répugne à l'audace d'Un Tel.
-
-Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et d'images; la
-caresse légère d'immatériels baisers frôle son front et certaines
-heures, qui lui furent douces, renaissent, lumières sereines, en ses
-yeux où le dernier hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs
-voilées, amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux, toute la
-théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège le combattant. Il
-faudrait être cruellement infortuné pour n'avoir pas auprès de soi
-l'ange gardien dont le visage irréel console et fortifie. Le simple
-berger, descendu des cimes bleues où il jouait rêveusement avec les
-étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui l'espère. Le paysan
-robuste, l'insoucieux bohème ont, eux aussi, des belles chairs jeunes,
-et ces guerriers enamourés connaissent les plus riches des fêtes
-intérieures, grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.
-
-Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel, las de courir,
-s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La féerie des explosions
-l'entoure. Des bombes fusent, pourpre couronne, à la cime des arbres;
-leur mitraille fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques.
-Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la moire délicate du
-ciel, se jettent vertigineusement dans une rivière, y faisant jaillir
-d'éblouissantes gerbes d'eau. Efficace soutien des assaillants, les
-explosifs s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses,
-broyant les armes, les casques et les têtes.
-
-Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent. Ils rêvaient
-de stupres grandioses dans Paris illuminé, de bruyantes beuveries,
-de joyeux massacres en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce
-délirant orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine,
-qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête dorée, comme si quelque
-orfèvre démoniaque, désireux de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné
-de perles de sang leurs masques révulsés.
-
-Les folles voix des courageuses alouettes se sont tues, afin que
-l'homme, éloigné des choses familières, écoute chanter dans l'air
-multicolore du crépuscule l'_Angelus_ berceur de sa vieille église;
-mais les échos ne répercutent que le torrent des canonnades.
-
-Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte de la mêlée.
-
-Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant aime à retrouver
-incurvé dans les coquillages, un bourdonnement emplit son oreille,
-musique lointaine dont les douces inflexions blessent délicatement
-ses nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante, mais
-volontaire, et cet humble feu de bivouac, allumé sous les chairs, a des
-cruautés de bistouri.
-
-Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit une course
-orageuse, confus d'être frappé sans qu'une particulière aventure le
-distingue de tous ses compagnons égorgés, il se replie dans le tragique
-isolement de la douleur.
-
-Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles flottantes les
-arbres abattus, il panse sa chair qu'un éclat déchira. Le péril dont
-il est entouré active les souples ressorts de son être et décuple
-sa volonté. Il éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car
-rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître l'âpre délice de
-vaincre la mort.
-
-Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides de l'artillerie
-sont caressées par les ombres nocturnes. Irisant la nue, une étoile
-unique, gardienne avancée des célestes jardins, affirme, en présence
-des hommes éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des
-choses éternelles. Des brouillards délicats montent de la rivière, et
-leur grâce lumineuse, en auréolant les collines, incite aux rêveries
-champêtres.
-
-Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du soir émeut, erre à
-la recherche d'une ambulance. Dans un bois, défriché par la mitraille,
-à travers les buissons d'épines où respire le printemps nouveau-né, il
-suit magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct courageux.
-
-Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités en leurs nids
-verdoyants, écoutent chanter leurs mères. Un être est là, boueux,
-genoux en terre, les bras tendus vers le dernier des cercles de
-lumière brûlant encore au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte,
-pure source jaillie d'une âme martyre, se joint au chœur aérien des
-choses.
-
-C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux d'enfant perdu, ancien
-maltôtier des ports orientaux qui jadis exhibait des muscles élastiques
-sur les clairs débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts
-de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des alanguissements de
-femme, un berger lui tatoua sur la tempe une étoile, le destinant à la
-sereine adoration du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en
-ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant sa nudité
-superbe, en un ciel de jets d'eaux parfumés, doit jouer là-haut avec
-des bouquets d'astres.
-
-Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait où il lui faudrait
-veiller la mort d'un Africain, guenilleux et dévoré des poux.
-
-Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat qui se meurt,
-bercé par les doux mots qu'il ne comprend pas, et s'efforçant de
-ranimer en lui l'image évanouie de sa maison natale, le tirailleur
-agonisant revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les soirs
-embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il serrait en ses bras
-heureux une mignonne amante, tant il est vrai que le souvenir amer et
-joli de l'amour est le compagnon fidèle de la mort.
-
-Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat est entouré d'un
-verre fragile. Vienne le moindre orage, la prison lumineuse se brise
-et le pauvre isolé entre, tout armé, dans la grande communion des
-morts. Partageant l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce
-qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa des continents
-et des mers pour secourir le plus beau pays du monde occidental.
-
-Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine et de sang, dans
-la terre qu'il a défendue. Sa tombe sera, sans doute, ornée d'une
-bouteille où rutilait, jadis, un ardent bourguignon, et qui gardera
-dans ses flancs transparents la date de sa mort simple et son nom
-inconnu. Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le soldat qu'un
-obus abattit.
-
-Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé comme un vieux
-saule, inclinera son regret vers la terre où le cher disparu fut
-couché. A moins qu'un dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur
-une seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en sorte que
-rien ne perpétue le souvenir du lieu où le héros repose. C'est alors
-que, privées de la vénération des siens, ses cendres auront un droit
-absolu à l'hommage de tous.
-
-Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance d'un
-peuple innombrable les joies, les incertitudes et la pauvreté de
-notre existence éphémère, Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle
-et sombre abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau de
-miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les portes du ciel.
-
-
-
-
-AZUR! AZUR! AZUR
-
-
-Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en une salle claire et
-chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure qui lui permet de retrouver
-le charme et les douceurs de l'arrière. Il est parfaitement heureux,
-acceptant les douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée,
-satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré, estimant juste
-qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée, un accueil fraternel.
-
-Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère n'abandonnent pas
-le soldat. Ici, comme dans la tranchée, la mort, amante insatiable,
-accompagne le combattant qu'elle désire.
-
-Certains, aux multiples blessures, ont des infections progressives,
-dont on peut suivre la marche silencieuse. Leur corps est un grand
-abcès sournois qui perce lentement. Leur langue est brûlée, leurs joues
-se creusent; leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et
-fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève leur poitrine.
-
-Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent les
-bras, que se tendent les mains vers on ne sait quel espoir fugitif,
-c'est que l'âme est à fleur de peau. L'être exprime une grande douleur;
-la venue des amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière
-inconnue ne peuvent le ranimer. Comment le mourant verrait-il les
-choses de ce monde, alors que ses yeux sont tournés vers l'éternité?
-
-Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux espoir des
-guerriers fortunés.
-
-L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale. Elle a une douceur
-enveloppante et volontaire qui la rend à la fois aimable et redoutée.
-Nulle protestation ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle
-est indifférente aux supplications des uns, au silence des autres.
-Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer leurs souffrances et
-semblant s'indifférer absolument de la rouge horreur de leurs plaies.
-
-Les infirmières ont une âme étrangement sensible. La nuit, elles
-entendent qu'un de leurs malades va mourir. Un souffle inconnu, une
-lointaine voix, un léger attouchement les avertissent du départ d'un
-de leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent, en l'air
-nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui s'envole?
-
-Un vieux docteur, brave père de famille, austère savant qui, de père en
-fils, soigna les robustes laboureurs de sa contrée, opère les grands
-blessés. Il est l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort,
-inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair gangrenée. Il
-recrée le sang, purifie les artères; il fait d'un corps pantelant une
-maison saine, aérée, où se retrouvent les lignes premières. Il replace
-géométriquement ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un corps
-ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et fort, comme un beau
-fleuve.
-
-L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il semble qu'en la
-coupe jolie de ses mains tendues fermente le vin de la résurrection.
-Elle incarne, sous son voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme
-ailée qui ressuscite les combattants accablés.
-
-Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle les tendresses des
-mères et des amantes, si désirées aux heures de la souffrance.
-
-Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme par des moyens
-maléficieux. Elle veille, l'implacable, au chevet du blessé, droite
-comme un flambeau funèbre, et les efforts conjugués du docteur et de
-l'infirmière ne peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants
-renaissent, à force de soins et d'amour.
-
-Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir un
-magnifique orgueil plus tard, en des printemps paisibles, quand ils
-verront venir vers eux l'interminable cortège heureux des Lazares
-qu'ils ressuscitèrent.
-
-C'est vraiment une résurrection que le retour prochain du blessé à la
-vie normale.
-
-Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière, de traverser le
-jardin où les pommiers fleuris ouvrent leurs prestigieuses ombrelles,
-s'est levé. Faiblement, d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il
-s'efforce, patient et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.
-
-Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait que
-le sang va couler, une fois encore, par la plaie cuisante, à peine
-refermée. Certes, cet effort est difficile. L'infirmière offre son
-bras fraternel au soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants,
-effrayés et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?
-
-Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers pas et de
-reprendre, éternel vagabond, la grande aventure de sa vie. Bientôt, il
-lui sera donné de revoir sa chère maison, ses livres aimés, l'intérieur
-étrange qu'il s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet
-instant.
-
-Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs d'éther.
-Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir des misères encourues et
-du sang versé, il n'est pour le convalescent de plus riche espérance.
-
-C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes, attendant l'heure
-libératrice. Au fond de la salle ombreuse, une voix émouvante appelle,
-sans arrêt, un secours impossible:
-
---Infirmier, infirmier, j'étouffe!
-
-C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a la colonne vertébrale
-déplacée; mais sa volonté de vivre le dresse et le ranime; il se
-consumera, comme une torche, jusqu'à la cendre.
-
-Une fois encore, narguant la science impuissante et la charité, la mort
-sera triomphante. Après tant d'autres sacrifices, martyr modeste,
-un paysan de France meurt, tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres
-paysans, comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant en des
-rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le retour des bêtes dans la
-poésie du soir, les veillées intimes autour du bon feu.
-
---J'étouffe.
-
-Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer en des saisons
-meilleures un air léger et calme que n'aigriraient plus les odeurs
-d'iode et de picrate. Mais il importait avant tout de se battre,
-de subir des maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang
-vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait, elle
-aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.
-
-
-
-
-LE RETOUR
-
-
-Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les hôpitaux où la joie
-de vivre est atténuée par la douleur, revoit enfin les rues de son
-enfance, et leur cher aspect coutumier est plus que jamais sensible à
-son cœur.
-
-Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des grâces qu'Un Tel
-ignorait. Les bars, jadis bruyants, illuminés, où se pressait une foule
-énervée, sont devenus des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses
-où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le réfugié, ce
-pèlerin de la guerre.
-
-L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées des
-autres sont mortes. Il semblerait que le quartier, sentant passer la
-grande menace, a groupé, fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que
-divisaient naguère des humeurs et des intérêts opposés.
-
-Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se montre. N'est-il
-pas le sauveur, celui sans qui l'église archaïque aux tours émouvantes,
-le jardin aux gazons réguliers, l'école où chantent des gamines,
-n'existeraient plus, férocement anéantis?
-
-On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme vacillante prête
-à la guerre des horreurs qu'elle n'a pas, l'admirent, et les commères,
-que sa fantaisie irrita, condescendent à l'estimer pour ce qu'il
-représente de force nécessaire.
-
-L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le porter à croire que
-cette sympathie totale durera, la guerre terminée. De ce qu'elle est
-éphémère et fuyante, il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et
-le charme.
-
-Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a vagabondé sans répit
-dans l'ombre et le vent. Un Tel, à la table où il aimait écrire, tente
-de ranimer en son esprit le peuple d'images et de mots qui jadis
-l'emplissait. Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au cours de
-sa méditation dans la tranchée semblent vouloir chasser les rêveries
-anciennes.
-
-Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa tiède demeure, le
-soldat ne peut oublier les dures nuits de la guerre. Il lui semble
-entendre encore la plainte errante des mourants; il revoit les
-squelettes glacés de ses camarades, veilleurs éternels placés en avant
-des lignes françaises.
-
-Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur le sol dur,
-entouré d'une couverture boueuse, profondément. La mollesse des
-oreillers et des matelas énerve, et rien ne vaut le sommeil animal,
-duquel on sort repu et brisé comme après un rude massage.
-
-Idées et réalités de la guerre; choses apprises, devinées en présence
-des morts; hommes entrevus dans la mêlée, défilé des jours mornes
-et tourmentés; tout cela s'impose au cœur du soldat. Une mosaïque
-faite de tous ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes,
-ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.
-
-Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions et ses
-souvenirs, il se voit incompris ou critiqué. Il découvre qu'existe
-un soldat ignoré du combattant, sorte de héros d'opérette surgi,
-tout armé, de la cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur
-trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise et de lâcheté, nul
-d'entre ceux qui revinrent de la grande mêlée, soit indifférence ou
-stupeur, n'a voulu le dire.
-
-Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux d'être en
-harmonie avec ses compatriotes demeurés à l'arrière, abandonnant toutes
-les impressions ressenties, délaissant les justes directions que la
-souffrance impose à sa pensée, doit avant tout copier servilement
-le geste maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné pour
-l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit en narrant
-d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.
-
-Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les morts ont été
-dévêtus et les rats viennent, lentement, leur dévorer la figure. Ces
-pauvres n'eurent pas la fin brutale du combattant, ils se virent
-mourir, loin de la femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur;
-ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta. Et vous
-autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait sous la boue et l'ordure,
-et qui êtes, maintenant, asphyxiés et rigides, chantiez-vous quand le
-fer déchira vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice le
-plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le faire mourir, un
-refrain de café-concert aux lèvres.
-
-Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont étrangement
-compressés. Leur fosse pouvait contenir vingt corps; on en mit
-quarante, placés sans pitié, la tête des uns frôlant les pieds des
-autres. Toute la jeunesse de France est couchée dans la terre ardente,
-et voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux du monde
-qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable juge, une silhouette
-burlesque et grivoise du soldat.
-
-Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre de toute une race
-finisse dans une orgie de mensonges et de calembours.
-
-Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons, les commères
-attroupées sur la vieille place, où jadis se poursuivaient en criant
-des gamins qui sont maintenant des soldats, tous ceux qui ont souffert,
-pleuré au cours de leur existence, savent que le combattant, couvert
-de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue en la tempête, un
-être dont la chair, cinglée des vents, est offerte, nuit et jour, aux
-coups du destin. Un Tel se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent
-les esprits aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui les
-traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.
-
-Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur et parfait égoïste,
-qu'Un Tel comprit nettement que la guerre n'a point transformé le monde.
-
-Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention de ce noble
-artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive, un obus effilé,
-une carafe sont des merveilles de ligne et de volume. La Marne sauva
-Paris de l'anéantissement, dites-vous! Quelle erreur est la vôtre,
-une nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique: La
-sculpture sera désormais une géométrie inexplicable où les troncs de
-cône chevaucheront des parallélépipèdes.
-
-Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec des prétentions
-de géant. Le désir qu'il exprima de ne s'intéresser qu'à son œuvre
-masque ses appétits gourmands. Il lui faut une bonne table, des vins
-de choix, une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine
-inquiété par les drames cinématographiques dont il est le fidèle
-admirateur. Disserter sur l'art contemporain en savourant une liqueur
-parfumée est autrement utile à l'humanité que le lancement de la
-grenade.
-
-Dites à Mortné
-
---Vos subtiles arguties importent peu. La France est envahie, ravagée;
-votre maison elle-même est menacée, battez-vous!
-
-Il vous répondra
-
---Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien demandé. En outre, ça
-n'est pas intéressant. Ma maison est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne
-suis ni un lâche ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je
-saurai l'abattre.
-
-Mortné admet le corps à corps. Menacé directement dans ses biens, il
-se battrait; il ne permettrait pas qu'un Allemand vînt détruire les
-glaises informes où il croit avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon
-épouser les querelles de la nation?
-
-Une légion innombrable a pu descendre vers Paris, férocement armée,
-ayant asservi la science à sa fureur guerrière. Des mortiers de 420,
-de puissants obusiers auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge
-de fer si nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de cette
-légion. Cela importait peu.
-
-Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs, non pas
-un obus, mais un homme, dans la demeure de Mortné, il nous eût alors
-montré qu'il savait, lui aussi, se battre et triompher.
-
- * * * * *
-
-Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage qu'il aimait et la
-douceur archaïque de son quartier, Un Tel, un instant, a pu se griser
-d'un éphémère triomphe. Certes, les gamines aux nattes enrubannées et
-les vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration. Mais il
-a vite compris que la lutte n'était pas terminée, qu'il lui fallait
-encore défendre contre les mensonges dorés de la légende la vérité de
-sa douleur et arracher aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les
-fruits de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé des
-foudres et de la mort.
-
-
-
-
-LA RIVIERA DU MONTPARNASSE
-
-
-Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, d'artistes et de
-souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. Ce soir, afin de revivre les
-émotions anciennes, le convalescent parcourt le quartier, maintenant
-ombreux, où errent comme lui des nègres et des marins, recherchant un
-refuge sonore, éternels gamins bercés d'une romance.
-
-Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la Riviera de
-Montparnasse.
-
-L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement au cœur charmé
-des jeunes hommes. La fumée irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux
-violons couvrent son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement
-ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en des refrains naïfs
-les amours des arsouilles, dressant au centre des lumières une chair
-palpitante et transfigurée.
-
-Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées comme des
-lances, entourent le tréteau, évoquant le charme lointain des îles en
-fleurs; de hautes glaces affinent et multiplient la beauté des femmes.
-
-Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues à son plafond
-d'azur et les musiques en goguette créent une atmosphère énervante et
-magique qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le charme
-des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement d'être fortuné et
-la nocturne volupté des sombres ombrages où frémit le vent de la mer.
-
-Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, parmi les rythmes
-et les illuminations, une ivresse héroïque qui l'exhaussera, ornant
-d'images imprécises et jolies l'ombre de sa misère.
-
-Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable courage
-naissent d'une chanson. Les combattants, au sortir de la mêlée, les
-femmes délaissées, les adolescents rêveurs viennent à la Riviera du
-Montparnasse, avec une âme simple, désireuse de joie et de clarté. Leur
-sensibilité y découvre des horizons plus vastes; ils en sont éblouis,
-comme s'ils avaient bu ce philtre généreux qui donnait aux héros
-légendaires une invincible vigueur.
-
-La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour
-et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les
-marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde
-que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante
-fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la
-grande encanailleuse.
-
-Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du
-populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé
-lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des
-chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres
-des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de
-France.
-
-Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de
-petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs,
-ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons,
-renaissent à la joie et à l'espérance.
-
-La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre.
-
-Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête
-tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants
-l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles,
-l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?
-
-Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie.
-Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il
-évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd
-de l'éther.
-
-Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome
-méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui
-paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des
-souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et
-de lanternes peintes.
-
-Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins
-la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un
-instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire
-et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances.
-
-Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où
-furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins
-nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit,
-en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites
-qui l'avilissaient.
-
-Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son
-âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent
-entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée,
-amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un
-nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici
-chasser les marchands.
-
-Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé
-contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de
-refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur
-public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à
-la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la
-gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents
-à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées
-et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur
-fortune.
-
-Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et
-modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, alchimistes dévoués,
-donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance.
-
-Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un
-artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère,
-également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait
-des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait
-bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les
-riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met
-l'accent ému qu'exige son rôle attendri.
-
-Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant
-en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa
-bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne
-sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle
-surchauffée.
-
-On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon
-fait danser, au cœur de tous, la joie de vivre.
-
-Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le
-chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés
-sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu
-incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de
-ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe
-à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de
-cet amuseur.
-
-Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des
-marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent,
-certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une
-large blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie
-sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les
-nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les
-soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à
-minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains
-aux lèvres?
-
-
-
-
-LE SOLDAT PERDU
-
-
-Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec
-quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux,
-l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée,
-parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière,
-qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus
-estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent
-et grave, à la vie saine, aux mœurs raisonnables.
-
-Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains
-phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes
-d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives
-aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues
-d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race
-errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur
-nos institutions et nos œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus
-des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les
-discours de ces viragos.
-
-Autour des petites tables chargées de soucoupes, les métèques
-audacieux qui prétendent imposer leurs maladies mentales et leurs
-tares à la pensée française se donnaient rendez-vous. Des oisifs les
-rejoignaient, vieillards qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en
-compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits par l'étrangeté
-du lieu, courtisanes raffinées dont l'ancien métier de modèle a formé
-le goût.
-
-Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de s'y noyer,
-afin de mieux comprendre combien il est, désormais, étranger à toute
-sa fièvre mauvaise. Le soldat, perdu en ce tourbillon, méprise
-infailliblement ces esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en
-présence d'événements grandioses, alors que le monde en fut bouleversé,
-se refusèrent de changer leurs mesquines habitudes et la conception
-égoïste qu'ils avaient des choses.
-
-Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des écrivains qui
-firent l'amer sacrifice de leur sang et de leur liberté. Ceux-là ont
-acquis le droit de s'irriter et de réprimer un jour les manifestations
-orgueilleuses et turbulentes de cette phalange ultra-moderne.
-
-«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan Rictus, est une
-longue plaisanterie; Constantin Meunier est un pompier et Cézanne
-un marchand de couleurs. Seuls apparaissent, confuses et promises
-néanmoins à un prestigieux avenir, les quelques influences dont les
-ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront de nous
-élever à la splendeur d'imagination, à la géniale pureté des Sioux.»
-
-Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, dans le
-café sonore où les artistes sont réunis.
-
-Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions cursives et rares,
-mettent à la base même de leur art l'originalité de la forme. Faute de
-pouvoir faire mieux, ils révolutionnent la syntaxe et la typographie.
-Balbutiant des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une poésie
-saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent et se répètent
-en un rythme nègre et décevant.
-
-Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves visions
-entrevues au cours des combats ne saurait l'être? Un Tel estime que
-l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, dans une forme neuve
-et révolutionnaire, mais bien en lui-même, extérieurement au mode
-d'expression. Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, Un Tel
-sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination et de verbe, malvats
-de la poésie, ayant l'enfance de croire qu'il suffit de se coiffer d'un
-chapeau haut de forme pour être gentilhomme.
-
-A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs œuvres, dénombrant
-leurs admirateurs. Le mépris de cette sorte de gens à l'égard de leurs
-confrères est égal à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés
-nient toute évolution profitable; ils réduisent à néant les œuvres de
-leurs aînés, bouleversant les lois heureuses sans lesquelles l'art ne
-serait qu'un délire stérile. Un Tel s'indigne de cette promiscuité. Il
-souffre d'entendre ces prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi
-de leur cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons du
-Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, dans le ciel illimité qui
-les ravissait, les viles fumées de l'Amérique industrielle.
-
-Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la banquette où il
-rêve, au côté d'une mulâtresse aux dents étincelantes qui parle de
-l'œuvre récente de son amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel
-converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas tous deux perdus en
-cette foule?
-
-Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut en entendant le
-premier coup de canon. Le presbytère était fleuri et bien ordonné, on
-y buvait un excellent vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles
-maisons, c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal.
-Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une boiteuse au
-museau de musaraigne. Le conseiller municipal était un brave homme qui
-s'occupait de ses bêtes et d'administration, sans autre ambition que le
-bien-être de la commune.
-
-Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat
-était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans
-trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au
-front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne
-comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père
-avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant
-eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si
-vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux
-poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance,
-jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne
-souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel
-comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il
-confia à ce nouveau camarade son irritation.
-
-Ils burent, unis dans le mépris du civil.
-
-Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la
-mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du
-subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les
-deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient
-parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à
-celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et
-vous ménage des surprises.
-
-Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un
-compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la
-vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses
-confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une
-amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur
-partagé ne leur semblait pas miraculeux.
-
-Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre
-soldat, son frère.
-
-
-
-
-L'ANCIEN
-
-
-A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien,
-Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect
-l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu
-et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté.
-
-Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée,
-sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange
-aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur,
-il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens,
-en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est
-accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière,
-la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque
-multicolore et l'arbre verdoyant.
-
-Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent
-à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des
-soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes
-agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans
-autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes
-économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs
-guenilles, gardaient une obscure élégance.
-
-Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux
-mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie
-aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat
-indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le
-pouvoir.
-
-C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions surgir, au déclin
-du quatrième Etat syndicaliste, un cinquième Etat où régneraient les
-vagabonds. Pourquoi l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas
-à son tour un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne
-consentit à l'esclavage?
-
-L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis aux déclassés,
-estimait être relativement heureux. Depuis vingt ans, il ne couchait
-plus dans un lit. L'été, à la campagne, il dormait dans les arbres;
-les corbeaux l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent
-comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines heures qui furent
-belles, où les paysans, pour s'égayer, le conviaient à leurs noces; il
-buvait dans le verre de la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs
-la bouteille. L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages de
-Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. Il s'y livrait à
-de rares et modestes besognes: il vendait des brochures sans jamais
-parvenir à se constituer un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au
-reste, considérant que la misère était sa profession.
-
-A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité et un maintien
-souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant récit de ses souvenirs
-militaires. Garde forestier en 1870, sans redouter la mort et la
-servitude, il avait porté des dépêches à travers les lignes ennemies.
-Combien de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé de
-songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient ce
-récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée à traiter de radotages
-l'historique d'événements où la France avait souffert et mérité par son
-courage intrépide l'admiration de son adversaire.
-
-Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux qui défendirent le
-sol envahi. En serait-il de même pour les combattants de la grande
-guerre et se pourrait-il qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît
-de quolibets un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle
-question qu'il était impossible de ne point se poser en présence de
-ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à se ressouvenir d'un passé
-d'honneur et de souffrance.
-
-Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est écouté. Dans les
-bouges où les convalescents lutinent les filles, il parle haut, ne
-voulant pas que les soldats de 1914 puissent l'accuser de n'avoir pas
-servi. De son bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter
-les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa voix sonne la
-charge. La tenancière du bouge, une matrone, n'a plus besoin d'imposer
-le silence à sa bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et
-les gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un passé si
-intimement relié à notre présent tourmenté. Un Tel admire cette suite
-harmonieuse et logique dans notre histoire; il lui semble entrevoir en
-une perspective infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux
-mourussent pour que fussent affirmés notre force et notre désir de
-vivre.
-
-Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:
-
-«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs trains immobilisés où
-le pain et les vivres moisissaient qui devaient ravitailler l'armée de
-Mac-Mahon. Ce qui nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant
-Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la main. J'allais la
-nuit dans les lignes allemandes porter des dépêches, je ramassais les
-livrets de nos camarades morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait
-surpris sans qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur
-gamelle remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils allaient manger;
-il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, rien; ils avaient été
-tués. J'ai vu tout cela! Les brigands me cherchèrent dans ma maison,
-j'en avais une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la
-cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.
-
-«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? Puis, il y eut la
-Marne. Vous êtes courageux, les enfants; nous aussi, nous l'étions,
-mais on nous trahissait.»
-
-Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne vaillance,
-Un Tel ressent quelque amertume à considérer le sort misérable de ce
-vieux combattant. Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte
-que la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le pays de
-l'asservissement.
-
-Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à redouter que de
-jeunes vétérans, ayant tout perdu dans l'immense conflit, viennent
-grossir les rangs de l'armée bohème du cinquième Etat, lui donnant un
-esprit combatif, une organisation et une vigueur invincibles.
-
-
-
-
-EN ROUTE
-
-
-En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel résolut de
-n'attacher qu'une relative importance aux hommages de ceux qui
-vantaient ses exploits sans les connaître, et parce qu'il est bon de
-couronner le soldat blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida
-de repousser les conseils mesquins de certains égoïstes satisfaits,
-lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement lorsque le hasard
-vous fit sortir de la mêlée, ne pas s'y précipiter à nouveau.
-
-Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération
-commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, Un Tel, déclaré
-inapte à l'infanterie, sollicita de partir sur les tanks.
-
-La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination des enfants,
-ces poètes de quelques saisons qu'on voudrait immortelles, ainsi que
-celles des poètes, ces éternels enfants.
-
-Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut faire examiner
-sa blessure par de nombreuses commissions, appelées à en juger toutes
-différemment et sans que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât
-intéresser les autres.
-
---Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.
-
---Sa profession, demanda un aigre vieillard aux yeux myopes.
-
---Journaliste.
-
---Envoyons-le au grand quartier général pour allonger les communiqués!
-
-Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux de combattre
-et préférant le péril à la quiétude de l'arrière est suspect, Un Tel
-balbutia:
-
---Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un trop vif
-inconvénient, être versé dans le service des tanks.
-
-Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait qui ne
-tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait qu'on y fît
-attention. Quels mobiles étranges le poussaient à choisir un poste
-réputé dangereux? N'y aurait-il pas, sous ce désir apparent de
-combattre, un mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment,
-cette opposition violente à l'ordre des choses était de par trop
-révolutionnaire!
-
-Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent tous vers plus
-de quiétude et de bien-être, vers une paix heureuse, et voici qu'un
-importun ne permettait pas à la commission les ironies faciles par
-lesquelles les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est pas
-terminée.
-
---Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous allons vous envoyer à
-la campagne, mon ami.
-
-Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, déjà fort
-usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut qu'une commission de santé
-élève toujours un jugement dressé comme une barricade, empli d'attendus
-énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant major
-accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:
-
---Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se défiler, celui-ci
-tient à se faire casser la gueule. Patientez, mon ami, le centre des
-réformes décidera de votre cas. Je vous déclare inapte au service armé.
-
-En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, le centre
-groupe des milliers d'hommes aux membres atrophiés et tordus. L'ennui
-règne en ce purgatoire du soldat. Toute la nuit, pour bercer son
-sommeil, les usines d'alentour vrombissent et mille trains sifflent qui
-partent, tentateurs, vers des zones libres, loin de la mesquinerie de
-l'arrière et des bureaucraties.
-
-Un Tel se présenta devant deux majors.
-
---Cet homme est incapable d'appartenir au service armé... Allons donc!
-
-Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les jugements des hommes sont
-faillibles, les deux majors affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à
-l'infanterie.
-
-Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, qui se savait
-pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage
-d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe,
-dans le train des équipages.
-
-Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à
-l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut
-repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans
-ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il
-faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre
-laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il
-estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la
-vigueur, doit se battre.
-
-D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se
-rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que
-soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se
-disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier
-de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est
-chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le
-rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de
-chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent?
-
-Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se
-faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté.
-
-Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement
-étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois
-de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit
-d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se
-battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts
-mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la
-trajectoire d'une balle errante.
-
-L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille
-raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à
-s'éloigner de la lutte.
-
-Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la
-vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera
-l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le
-soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où
-jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites
-guerriers.
-
-Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la
-guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle
-vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste
-pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous
-les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de
-partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence.
-
-Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance
-et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et
-d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel
-de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité.
-Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et
-mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les
-soldats ont acquises dans la tranchée.
-
-Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la
-vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera
-l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit,
-il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à
-cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser.
-
-Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec
-tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs
-qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une
-part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.
-
-Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel,
-auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales
-devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un
-Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse
-et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les
-autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la
-bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous
-les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées
-de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour.
-
-C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée,
-la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il
-faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé,
-de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes
-et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait
-s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être
-fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille,
-exprimait ainsi:
-
---Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les
-veines.
-
-Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son
-cœur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec
-ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité
-de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines
-fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois
-de plus, avec la fortune et la douleur.
-
-
-
-
-ÉCOLE BUISSONNIÈRE
-
-
-Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence,
-et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration
-militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli
-voyage en Bretagne.
-
-Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter,
-pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès
-l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres
-taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un
-buste de corsaire.
-
-De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs
-rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sœurs en
-robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés
-et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares,
-nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière
-pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques,
-était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.
-
-En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons
-avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots
-ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre
-épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions,
-les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon
-à carreaux blancs et noirs.
-
-Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant
-aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi,
-recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église,
-un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur
-sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à
-la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux
-bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient
-fougueusement à la poursuite d'une invisible smala.
-
-Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des
-juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur
-monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse
-et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement
-inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne.
-Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas
-sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange,
-onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie
-éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière.
-
-Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au
-haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de
-Chantilly transportée dans une campagne biblique.
-
-Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux,
-sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit
-jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris
-comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.
-
-La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les
-splendeurs du service actif.
-
-Quelle activité!
-
-Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de
-labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience,
-les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui
-consiste à mesurer la vanité des œuvres humaines.
-
-De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle
-accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si
-l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel,
-les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant
-de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu.
-
-Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère
-comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son
-grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de
-se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de
-la ville, et d'y défoncer une cloison.
-
-Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant
-de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des
-scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite
-des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être
-immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel
-de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne
-pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière,
-formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant
-obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à
-la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il
-exposait ses conceptions sur l'amour.
-
-Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de
-vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté
-maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles
-ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent
-silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait,
-manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette
-troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était
-transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison;
-il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche
-glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on
-était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale,
-une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule.
-
-Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son
-existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature.
-
-Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler
-rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage
-d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre,
-manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote
-de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt
-ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait
-du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des
-fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire,
-il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons
-simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque
-haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la
-suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de
-persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela
-fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.
-
-Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un
-Tel, sur la route où courait un vent d'orage:
-
---Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire
-disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma
-personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte
-qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes
-jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la
-main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays
-de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en
-morceaux pour ma défense.
-
-«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont
-reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas
-sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité.
-Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une
-direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en
-apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort,
-de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le
-comité secret: c'est moi!
-
-«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux.
-Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant
-certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi,
-il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18.
-Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil,
-et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des
-événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux.
-
-«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain:
-«Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie;
-les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui
-fut fait.
-
-«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise,
-en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des
-sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence
-générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour
-agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de
-saint Georges.
-
-«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi
-d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait
-savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe:
-«Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.»
-
-«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie et le bien-être
-dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire la France. Il est des
-jaloux qui disent de moi: «Pourquoi n'est-il pas au front, un gaillard,
-un Bourbon?» Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait
-s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»
-
-Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait sa folie,
-lui remémorant d'aimables plaisanteries de jadis et les ovations
-ironiques qui saluaient le mage au quartier Latin. Toute une jeunesse
-ne l'avait-elle pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant sur
-les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son aise la foule de
-ses admirateurs?
-
-Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa folie, La Bruyère
-voyait les choses de la guerre avec un esprit qui n'était pas tellement
-différent de celui des hommes raisonnables. Il avait la sensibilité
-primesautière, le jugement orgueilleux de nombre de ses contemporains,
-et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir déformant un peu les
-désirs et les passions de son époque.
-
-Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins de la cité. Une
-foule dense les entourait, dont l'exubérance et la joie les incitaient
-à délaisser leur entretien, afin d'admirer la ville. C'était le marché.
-Sur la place bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient
-agitées par le vent de la mer, comme des voiles.
-
-Une forte commère enrubannée, consciente de son honnêteté et fière
-de sa baraque de toile, faisait ruisseler en ses mains le flot des
-chaînes, des glaces, des couteaux, des chapelets et des fausses perles.
-Elle claironnait un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.
-
---Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au lieu de quarante, ça
-vient d'un incendie. Profitez du malheur!
-
-Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du monde la profession de
-foi de leur siècle. Voulant justifier les petits profits nécessaires,
-ils expliquaient et condamnaient les prospérités insolentes et
-criminelles.
-
---Profitez du malheur!
-
-Cela sonnait durement, comme un commandement irrité. Néanmoins,
-cette femme était excusable qui, voulant adoucir le sort de ses deux
-gars partis au front, vendait de la camelote brillante avec des mots
-d'assassin. Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, et il
-est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger l'ignominie des
-profiteurs, l'inspirait.
-
-A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure et d'or, qui,
-sans la guerre, coucheraient sur cette paille où vivent actuellement,
-couverts de vermine, ceux qui les enrichissent, Un Tel préférait La
-Bruyère, riche de folie et d'espérances.
-
-Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante
-d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur,
-aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit
-une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils
-burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur
-conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué
-sur la _Gloire_; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face
-de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes
-passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la
-ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à
-la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine.
-
-Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se
-sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes.
-
-C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière,
-l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant.
-
-
-
-
- _A M. le Colonel Vormot,
- Commandant le ...e d'Infanterie._
-
-HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE
-
-
-Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le
-plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent
-particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue
-sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du
-généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où
-sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de
-l'immortelle espérance.
-
-Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant
-hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la
-souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens,
-il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au
-danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre.
-
-Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine,
-accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et
-consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus
-enviée des récompenses.
-
-Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du
-soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer
-regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection,
-adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent
-leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux
-de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une
-fourragère est le symbole.
-
-Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans
-repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la
-souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments.
-Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus
-et d'abnégations.
-
-Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le
-régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge.
-L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait,
-prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur,
-le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les
-ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le
-généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le
-gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues.
-
-Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes,
-le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt
-d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient
-dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris
-d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux
-casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés.
-
-C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il
-fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en
-dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses
-qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.
-
-Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes
-les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de
-la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit
-Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa
-gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable
-et, malgré ses pertes, indompté.
-
-Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de
-rancœurs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée
-et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une
-frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle
-aboutit à de puissants résultats.
-
-Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré,
-il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle
-lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant,
-avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible
-appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure
-enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du
-précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de
-l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un
-Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.
-
-Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours
-insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est
-multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire
-l'œuvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure
-besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de
-son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre
-fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux
-couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée
-l'omelette aux fines herbes.
-
-Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était
-transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais
-il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette
-algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la
-mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie
-victorieuse.
-
-Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils
-devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue.
-Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes
-innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.
-
-Les fantassins se préparaient à lutter.
-
-Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils osaient imaginer
-leur était souriant. Ils se voyaient blessés, transportés à l'arrière
-par des brancardiers attentifs, couchés en des lits doux et clairs,
-entourés de soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, de
-promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures sentimentales.
-
-Certains soignaient particulièrement leur toilette; d'autres cachaient
-dans la poche de leur capote des images de femmes et d'enfants. Il
-en était qui partaient à la recherche d'une ultime bouteille, vaine
-précaution, car des vivres et des boissons étaient distribués en
-abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui donnent aux
-soldats un moral parfait.
-
-Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce ravitaillement
-alimentaire, il se faisait dans les compagnies une sorte de veillée
-intellectuelle.
-
-Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. Consultant la
-carte, ils expliquaient ce que devaient être les différentes phases
-de l'assaut. Les cartes représentaient, exactement, le terrain qu'il
-importait de conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées
-françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.
-
-Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon devait
-parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur des positions,
-maintenant rasées, où jadis des petits bois sombres frémissaient dans
-le vent. L'artillerie précéderait les premières vagues d'assaut. Rien
-ne devait arrêter la progression lente et mathématique des troupes.
-Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur la carte, telle
-autre se grouperait sur les ruines de tel ouvrage.
-
-Les photographies prises par l'aviation révélaient chez l'ennemi
-d'étranges bouleversements. Quelques rares abris existaient encore, où
-celui-ci, terré, attendait le redoutable assaut qui devait l'anéantir.
-
-Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où chaque homme reçoit
-une besogne obscure et limitée. Franchir les diverses barrières,
-surprendre l'adversaire, nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont
-autant de travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires
-peuvent utiliser leur compétence particulière et leur commune bravoure.
-
-Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission de nettoyer les
-sapes. Il lui était ordonné de supprimer tout ce qui tenterait une
-vaine résistance; il se sentait une respiration égale, la main ferme,
-l'âme décidée.
-
-La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, convaincu de
-l'efficacité de ses actes, assuré de défendre ses intérêts et ses
-affections, n'écoutait pas les paroles désabusées de quelques
-camarades. Certes, il savait que l'ambition des grands chefs est une
-des raisons principales de nos offensives, mais il lui importait peu
-que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si leur ambition
-concordait avec l'intérêt des armées. Aussi bien que le dévouement
-silencieux des soldats, le bruyant orgueil des généraux gagne des
-victoires.
-
-Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets automatiques et
-de grenades, la toile de tente en sautoir, les hommes, dans l'ombre
-propice du soir, partirent vers les lignes. Des obus illuminaient le
-ciel. La troupe était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette
-jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube que des chairs
-broyées et des membres épars.
-
-Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé.
-
-Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute,
-il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la
-fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice.
-
-La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon
-prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du
-pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de
-lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche
-silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée.
-
-Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un
-ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux
-collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient
-être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel,
-couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie
-l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de
-magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense
-mécanisme.
-
-Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante,
-après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs
-objectifs.
-
-Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se
-déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où
-les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où
-dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.
-
-Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de
-grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le
-souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi
-les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14
-Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf
-admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y
-avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées.
-Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent
-aujourd'hui dérisoires!
-
-A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent
-et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée
-allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des
-chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes
-croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de
-pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber.
-
-L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans
-l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets
-de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps
-séparés, se retrouvaient:
-
---Tiens, te v'là, vieille canaille!
-
---Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!
-
---Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette fois-ci? Il y a
-pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.
-
-Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser quelques instants sur
-les joies de l'arrière et le muflisme du civil.
-
-Ce n'était pas une attaque, mais une marche d'épreuve dans un terrain
-mouvant. Le tir de barrage de l'adversaire ne se déclanchait pas; les
-troupes avançaient, allaient à l'aventure, droit devant elles, et
-malgré les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement d'un
-obus de 75 couvrait de boue et de poudre un assaillant de par trop
-téméraire; quelque isolé tombait, frappé à la poitrine d'une balle de
-mitrailleuse; n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile
-succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau dont les
-eaux illuminaient la vallée.
-
-Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, ils
-l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. Une seule
-chose apparaissait, réelle, absolue, la cote 304 était reconquise.
-Il fallait organiser le terrain, terrasser, creuser une tranchée
-profonde et continue, dissimuler à l'observation des adversaires les
-mitrailleuses. On ne le fit point, non par ignorance ou faiblesse, mais
-parce que la crainte du danger ne survit jamais à la pire des épreuves.
-Seul un malheur nouveau peut inspirer, quelques instants, une peur
-salutaire.
-
-Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, séparés de
-leurs sections, groupés au hasard, se mirent à visiter le terrain
-conquis, comme si des guides invisibles leur imposaient une mystérieuse
-direction.
-
-Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, au torse
-sectionné. Il se plut à contempler un magazine allemand abandonné
-dans un abri; on y voyait d'héroïques images: une représentation
-d'_Iphigénie_ au théâtre prussien de Namur, ou bien encore des
-princesses de Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire
-même un officier hautain courtisé par des Polonaises admiratives,
-témoignages de force orgueilleuse et de joie prétorienne. Des armes
-traînaient, dont un glaive large et clair, qu'on eût dit enlevé à
-quelque panoplie du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de
-cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.
-
-Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. Les blessés
-aux chairs déchirées appelaient désespérément les brancardiers;
-certains se voyaient mourir, isolés de tous, ignorant le sort de leur
-bataillon et redoutant de voir surgir une patrouille ennemie.
-
-Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes françaises. Les
-obus, avec une précision parfaite, écrasaient les escouades, faisant
-voler les armes, les bidons et les pierres, arrachant les membres
-et décapitant les veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre,
-courait à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.
-
-Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.
-
-Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à
-peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes
-et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient
-lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance
-irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.
-
-Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce
-peuple abattu.
-
-La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des
-morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote
-304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.
-
-
-
-
-LE POTE
-
-
-C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le
-Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme
-intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.
-
-Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des
-caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable
-et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux,
-demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées
-françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise
-dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus
-stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus
-expansive.
-
-A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil noir, qui
-partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel
-conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en
-des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme
-de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos
-armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent.
-
-Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle
-du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section.
-Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des
-traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier
-qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé
-de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas
-informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants.
-
-Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant
-des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des
-quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans
-les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des
-chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote
-au cours de sa prime jeunesse.
-
-Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats
-singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines.
-Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin,
-narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils
-accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.
-
-Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et
-les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir
-six frères et sœurs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais.
-
-Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux,
-il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube,
-panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir
-dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder
-des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une
-science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre
-de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il
-rapportait fièrement à sa mère.
-
-Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande,
-copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour
-les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de
-chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant
-point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse
-ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse
-gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse.
-
-A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat,
-irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait avec vigueur, on
-ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait
-pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue
-carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et
-révolutionnaire.
-
-A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il
-accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant
-la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il
-gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail
-et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de
-Tap-Tap.
-
-Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en
-firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable
-qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers.
-
-Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit
-un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les
-spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le
-Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux
-et fantaisiste.
-
-Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités
-de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment
-ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes.
-
-L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et
-primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules.
-Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé
-s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur:
-
---Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis.
-
-Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, il disait encore à
-son fidèle compagnon Gustave, le Rempart de Calonne:
-
---Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut de forme, tandis
-que je baladerai mon attelage, je te gueulerai: «Oh! eh! Gustave...»
-Et tu ne te retourneras pas, vieille cloche de mon cœur. Dame, ça
-t'ennuiera de jacter avec un mec qui aura un falzard de velours.
-
-Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les fainéants, les
-peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment au créneau, les soldats
-qui n'ont pas l'amour absolu du devoir et le courage constant qu'il
-faut à la guerre:
-
---C'est des ordures!
-
-Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément, sous un
-bombardement formidable, à l'entrée d'une sape. Né pour les actions
-éclatantes, il fut enterré avec ses hommes, sans combattre. Et
-pourtant, lorsqu'il courait au danger, l'œil en feu, la tête haute et
-la jugulaire serrant son menton volontaire, on évoquait, à le voir, les
-fougueuses images de l'Empire où des cavaliers intrépides chevauchaient
-des boulets.
-
-De toute cette vie splendide anéantie, demeure un souvenir clair et
-consolateur; mais une amertume se mêle à sa beauté, si l'on songe à la
-mère du mort, à ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que
-vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur, solide
-et gai, qui fut un des plus beaux soldats de France.
-
-
-
-
-TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE
-
-
-Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur attente, les
-fantassins se narrent de fortes histoires où vit, implacable et
-souriant, l'humour français. A la 304, sur la position conquise, ceux
-que la mort épargna évoquent avec joie les innombrables mésaventures de
-Tap-Tap, un de ces cœurs inférieurs dont le destin fut de ne connaître,
-de l'existence militaire, que la vile servitude.
-
-Gonflé comme une outre, l'œil rond, la trogne amarante, Tap-Tap
-était, avant la guerre, l'adjudant classique et redoutable, le Flick
-patibulaire immortalisé par Courteline, terreur du quartier, âme
-obscure et toujours irritée. En la période héroïque où nous vivons, il
-est demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière, régnant,
-au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires et de bleuets.
-Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien de l'honneur, car il égaya les
-escouades les plus affligées par le seul souvenir de ses exploits.
-
-Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant l'attitude brisée de
-Tap-Tap bredouillant des phrases ridicules, obtient un bruyant succès.
-
-Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien et sa femme; il
-les confondait dans une même ferveur.
-
-Il disait des frites:
-
---Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée qui les fait, elles
-sont toutes dorées et savoureuses. Ah! mon cher, dès qu'elles sont
-placées sur la table... à droite, par quatre... direction de ma gueule!
-
-Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné, la queue
-en trompette et la coiffure d'un lion, il suivait son maître à
-l'exercice, à la salle des rapports, en tous lieux. Peu respectée des
-troupes, cette bête fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui
-s'appesantissait l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés.
-
-Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations heureuses.
-
-Un jour, la compagnie manœuvrait dans la vaste cour de la caserne;
-l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes, afin d'éblouir le colonel,
-commanda impérieusement:
-
---Compagnie!
-
-La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt brusque, sorte de
-tension unanime vers l'ordre attendu.
-
-Le chien fit: «Brrroupp!»
-
-A ce commandement, peu réglementaire, les hommes prirent une immobilité
-parfaite.
-
-Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer à l'avancement
-cet instructeur imprévu. N'importe, le chien, malgré l'ingratitude des
-supérieurs, connut des heures insignes. A la sentinelle discourtoise
-qui prétendait lui interdire l'entrée des casernements (les femmes, les
-chiens et les colporteurs étaient alors bannis des casernes), Tap-Tap
-commandait:
-
---Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer, mon chien!
-C'est un petit adjudant.
-
-La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse, admirant la
-haute situation de son époux, et qui, outre ses talents culinaires,
-avait toutes les vertus qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon.
-
---Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle soit belle, belle,
-belle, mais elle aime bien.
-
-Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre, plus expressif.
-
-Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable soldat: figure
-aimable, mise soignée, attitude respectueuse; il semblait être le plus
-correct des troupiers français.
-
---C'est bien ici, monsieur Tap-Tap?
-
---Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de fabriquer un violon
-avec une boîte à cigares; il sera content de vous voir...
-
---Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple communication.
-
---De la part de qui?
-
---De la part de ses hommes. Vous lui direz que c'est un c...
-
-Le gentil messager n'attendit pas la réponse.
-
-Mais, la considération du commun importe peu, si l'on s'estime
-soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas à cet orgueilleux devoir.
-
-Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus au bataillon,
-évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que l'heureux homme est
-maintenant sous-lieutenant; sa femme en est toute rubescente. Chez les
-commerçants, elle exulte.
-
-Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère. Il y a là une
-commandante arrogante, la capitaine, la trésorière, des lieutenantes.
-Mme la capitaine est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle
-accepte, sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse Tap-Tap. Ce
-ne sont que plaintes sur la hausse du sucre, le manque de beurre et
-l'imperfection des camemberts. Enfin, pour couronner cet édifice de
-récriminations, Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces dames,
-de conclure:
-
---Heureusement que nous autres, femmes d'officiers, on se dém...
-
-La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne. Nul mieux que lui
-ne sait conduire une patrouille d'avant-garde et organiser un secteur,
-en Bretagne. Il dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et,
-lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de calvados,
-sortent en titubant, il s'écrie:
-
---Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls pour mieux les
-surprendre.
-
-Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette, d'une boîte
-à sardine emplie d'essence et d'un manche à balai, Tap-Tap recrée
-le plus exact des aéroplanes. L'infanterie approche silencieusement;
-l'aviateur met le feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent
-du pilote.
-
-Que si les bleus sourient de ces étranges manœuvres et les trouvent
-puériles, il leur en cuirait de le montrer, l'instructeur ne laissant
-pas que d'avoir la dent dure; à quelque godelureau qui, le voyant
-venir, se permit de crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement:
-
---Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre. J'en prends quarante
-pour moi; il vous en reste quatre... et vous les passerez à la salle de
-police.
-
-Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un bon garçon sous une
-rude écorce. Victime d'une hostilité de par trop rigoureuse, il a, sans
-doute, des beautés morales ignorées.
-
-Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent la gloire du
-métier militaire et ses douleurs sans en connaître jamais la basse
-amertume, qui sait s'il n'a pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré:
-
---Ce sont de braves, d'admirables garçons!
-
-Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la cote 304, qui semble
-être celle de la reconnaissance, a dit, en forme de conclusion:
-
---Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme ça qu'on reprendra
-l'Alsace et la Lozère!
-
-
-
-
-EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES MILITAIRES
-
-
-Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette dans la mêlée,
-avec violence, afin qu'ils rebondissent, de vallons en vallons, jusqu'à
-l'arrière, et qu'ils y éclatent grenades insolentes, à la face du
-profiteur de la guerre et du bourgeois suralimenté.
-
-D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à l'usage, aucune de
-leurs qualités vigoureuses.
-
-«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois la certitude d'être
-vainqueur et celle de ne recueillir du noble effort généreusement
-accompli que des misères et des souffrances. Qu'on les ait, celui
-qui lutte n'en peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la
-certitude du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les pieds
-gelés.
-
-«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux qui invoquent la
-victoire, les pieds au chaud, le ventre à table. Juste leçon de choses,
-cette phrase apprend aux égoïstes que les conquêtes ne se font pas en
-portant des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être comparé
-à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse et la boue de l'hiver.
-
-Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour de la gloire,
-combien vous êtes durs à l'égard de ceux qui ne connurent de la guerre
-que les honneurs et les profits!
-
-Certaines phrases du soldat masquent des sentiments hésitants et
-troubles; ce sont des miroirs mensongers où l'inquiétude ne veut pas se
-manifester, car il faut toujours avoir la pudeur de sa crainte.
-
-Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée dans le secteur?»
-
-Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère et crainte
-inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être parfait, l'ennemi est
-invisible et silencieux, et voici qu'une fusée atteste sa présence et
-sa vigilance. Il est vraiment ridicule que des adversaires indélicats
-veuillent troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être
-inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» Question gouailleuse,
-qui témoigne à la fois du désir d'être renseigné et de l'indifférence
-relative où l'on est de savoir exactement ce qui se passe.
-
-«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une parfaite abnégation. Si
-les obus s'écrasent dans le boyau où les fantassins, aplatis sur le
-sol, attendent d'être pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que
-la mort est égale pour tous: officiers et soldats.
-
-Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis partis vers les
-paysages heureux de la fortune et de l'amour, descend dans les gares
-obscures de la mort. Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur
-de s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la fierté de
-le taire. La vie était une promenade agréable, courte et souriante;
-voici qu'il faut descendre du train bruyant; descendons en chœur, avec
-l'harmonieux ensemble des troupes bien dressées.
-
-Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On n'a pas idée de
-ça à Clignancourt» est le reflet d'un regret attristé. Clignancourt ou
-tel autre quartier affectionné, phare illuminant la misère du monde,
-prisme de souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cœur du soldat,
-c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, l'homme vivant en
-paix n'a pas idée de ce que peut être la souffrance. Il n'a pas idée de
-ça. «Ça», ce sont les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur
-entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.
-
-«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les ravins
-marécageux, où traîne un gaz écœurant. «Ça», c'est la perspective de
-n'être bientôt qu'un amas informe de vers et d'étoffes que rejettera
-sur le parapet la pelle indifférente des pionniers. A Clignancourt,
-lorsque les bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre
-de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure dans les rues
-animées. On ne pense pas alors à la nécessité qu'il y a de quitter les
-belles dont la grâce est un enchantement et d'aller mourir, déchiré par
-une aveugle mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à
-ces choses.
-
-Mais c'est en la plus chère des affections humaines que le soldat, aux
-heures d'angoisse, cherche un réconfort: «Pleure pas! Tu la reverras,
-ta mère!» C'est, malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace
-et d'amour.
-
-Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si
-le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres
-d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu
-as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la
-consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur
-des explosions et des enlisements.
-
-La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont
-couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte.
-
-Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.
-
-«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le
-coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir
-à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain
-soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de
-moins à souffrir.
-
-«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance:
-voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui
-savent garder un cœur champêtre. Les citadins sont particulièrement
-sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince
-de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils
-aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur
-de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une
-joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.
-
-Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de
-rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies
-immédiates.
-
-«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse
-satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la
-répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir
-diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en
-sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation
-de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.
-
-Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le
-quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet
-que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité
-bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son
-bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.»
-
-Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous
-ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de
-première ligne: «Attention au fil!»
-
-Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou
-s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il
-est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à
-la fois, ses fidèles.
-
-Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont
-les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On
-ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples
-accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que
-leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans
-les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas
-prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur.
-
-Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos
-en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de
-vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cœur!», formule clairvoyante,
-cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé
-mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de
-femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette
-autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il
-ne tombe même pas d'obus!»
-
-
-
-
-LES PARADIS ARTIFICIELS
-
-
-Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus cette âme réjouie
-qui le fait pareil aux enfants. Un Tel se sent alors isolé, parmi le
-peuple des camarades, ironisé de ceux qui l'entourent, abandonné de ses
-amis, l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses de son
-désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire à d'impossibles joies.
-Vivant en de magnifiques mirages où le viennent bercer les ombres des
-plaisirs disparus, enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent
-alors le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.
-
-De simples lectures lui sont une occasion d'oublier sa misère.
-Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler et réjouir les cœurs
-taciturnes. Il est difficile d'aimer avec la foi des simples lorsque
-l'on a une âme compliquée, habituée aux mystères des idées, aux
-passions agitées, à la frénésie de la chair.
-
-Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une affection pure,
-et la joie la plus vive est encore celle qui jaillit, sans fièvre, de
-notre cœur. Cette rare joie est fuyante, et vainement l'homme tente
-de la retenir. Les paradis artificiels du soldat, les rêveries qui
-l'enchantent sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour
-entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste qui n'est guère
-compatible avec la brutalité des choses militaires.
-
-L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans l'imagination d'Un
-Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui voudrait une forme sensible, des
-couleurs et des lignes déterminées.
-
-Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, sa femme,
-parce qu'elles sont de chair, avant que d'avoir les vertus et les
-beautés de l'esprit. N'en aurait-il jamais eu qu'une image, il la
-chérirait peut-être, cette femme élue, pour la splendeur inconnue et
-désirable que les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne
-peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en la religion du
-Christ était sacrifier sa vie, il eût été le plus ardent des martyrs.
-Le catholicisme n'étant plus qu'une organisation sociale, puissante
-et parfaitement policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme
-rêve de réchauffer son cœur glacé. Aussi, ne pouvant avoir une
-religion fortifiante et las de chercher au ciel l'impossible bonheur,
-tente-t-il de réaliser ici-bas, par des artifices humains, des paradis
-consolateurs.
-
-Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la lecture d'un beau
-livre, l'audition d'une musique chère, la vue d'un paysage harmonieux
-sont des moyens immédiats de recréer le mirage.
-
-A lire _Laurette ou le Cachet rouge_, d'Alfred de Vigny, dans une
-mince édition aux jolis caractères, Un Tel évoque à la fois toutes les
-lectures qu'il fit et ses amours, dont certaines eurent la simplicité
-de ce conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, admirant le
-style grave et volontairement châtié de cet écrivain magnifique qui,
-délaissant le vain falbalas des phrases, ne voulut, pour son œuvre,
-d'autres pompes que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.
-
-C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme de certains, la
-vilenie des autres et toute cette gadoue sanglante qui l'entoure.
-
-Dans un petit village bombardé, les musiciens du régiment, en rond,
-exécutent avec un art inégal les morceaux de leur répertoire. Les
-cuivres sonnent, entre les murs croulants, comme s'ils voulaient
-renverser, à leur tour, les fermes que les obus négligèrent.
-
-Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat;
-elle ajoute à la douceur illuminée du soleil un rayon d'or sonore
-et communique à tous une sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut
-échapper.
-
-Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès des cuivres.
-
-Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les airs mille fois
-entendus; des automobilistes américains, graves, vêtus avec soin,
-méticuleusement rasés, ont tenu à assister à cette manifestation d'art;
-ils y ont mis la solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi,
-par leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui qu'ils
-viennent visiter.
-
-Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte meusien que
-l'éclatement des bombes ne trouble pas, suit avec une fièvre visible le
-rythme de l'orchestre; il se balance, tout son petit être enlevé par
-les mesures alternées des marches ou des berceuses; on dirait une de
-ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs barbares, miment les
-passions des hommes. Le gosse est possédé d'un esprit de flamme, car
-voici que retentissent, volupteuses et lentes, les premières mesures de
-_Lakmé_.
-
-La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer dans les
-temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité d'Un Tel. Pareil
-à l'enfant enivré, il suit les mouvements de la vague sonore. Mais il
-évoque encore des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées
-d'opéra-comique où _Lakmé_ l'enchantait. Il était prostré dans un coin
-ombreux de ce poulailler célèbre où tous les bohèmes et les midinettes
-de Paris viennent oublier leur misère. Il avait, auprès de lui, une
-maîtresse à la gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce
-perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.
-
-Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs conquérants, un
-orgueil illimité, tout cet azur avait été chassé du ciel. Mais, voici
-que la musique rendait, divin artifice, les joies perdues, qu'elle
-apportait sur ses ailes invisibles les parfums de l'amour, le frôlement
-des chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.
-
-Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la musique, le livre
-et les spectacles changeants de la nature, aime la griserie qui lui
-vient de ses propres idées.
-
-Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente beauté les
-réalités les plus dures. C'est par elle que l'on croit à la nécessité
-du sacrifice. Elle permet de mourir avec abnégation, de subir les pires
-maux, de vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, d'être
-un soldat.
-
-Il est évident que trois années de guerre ont transformé les idées
-d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; il se voyait fortuné,
-admiré de tous. La guerre lui apprit à être heureux dans la simplicité,
-comme d'autres, mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant la
-mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.
-
-Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements tragiques de ces
-temps; mais, de toutes celles dont la pensée d'Un Tel est occupée, les
-idées de guerre, nées de la grande épreuve, priment impérieusement. Un
-Tel, au cours de multiples conversations, dans les cantonnements et
-les sapes, se fait l'apôtre d'un droit nouveau, aux règles dures et
-inflexibles.
-
-Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, osent
-prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront égoïstement sur
-les joies de ce monde et qu'ils se hâteront de jouir en compensation de
-toutes les privations subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée,
-s'oppose absolument à cette conception basse de la vie future des
-soldats victorieux.
-
-Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, l'esprit de
-fraternité et de dévouement qui anime les soldats. Il défendra, au nom
-de ceux qui se sont battus, au nom des morts, le droit des combattants
-au bien-être, à la vie équilibrée.
-
-Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment l'ont faite; être
-une force raisonnable et puissante et imposer aux pouvoirs publics
-la volonté des hommes qui firent la France victorieuse, telle est
-l'intention d'Un Tel.
-
-Son programme social est simple. Il veut secourir les victimes de la
-guerre en mettant à contribution les fortunes des munitionnaires,
-commerçants enrichis au cours de la tourmente, qui se doivent de faire
-vivre les enfants et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une
-révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute idée politique
-ou confessionnelle, exiger qu'une place honorable soit accordée aux
-combattants dont les sacrifices et les efforts surent assurer la
-continuation de notre vie nationale.
-
-Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole de joie et
-d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, certes; les idées
-sont des maîtresses dont Un Tel a connu, sans jamais leur en tenir
-rancune, l'implacable infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci,
-nées dans le plus formidable des orages, défiant les vents contraires,
-ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de tendres musiques
-faites pour bercer l'ennui et la rancœur des soldats; elles ont la
-souplesse et la vigueur des choses vivantes; elles s'imposeront,
-animant les discussions sociales, soulevant les foules obscures et
-réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en un siècle
-ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, les raisins de la
-Terre promise.
-
-
-
-
-LE PEUPLE ET LE ROI
-
-
-Il est juste que les combattants, ayant subi les pires peines,
-reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne sont pas toujours
-répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt que l'on porte aux soldats,
-de quelque façon qu'il se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un
-Tel fut-il ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son
-régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue les troupes dont
-l'audace reconquit les hauteurs de Verdun. Ce lui fut, au surplus, une
-occasion inespérée de boire, de manger chaud et de se dépouiller de
-toute sa vermine.
-
-Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré d'ovations et de
-fanfares, le drapeau, protégé par une gaine de toile cirée, attend de
-nouvelles gloires, couché dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti
-le drapeau de son ombre.
-
-Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs sont ornés de
-lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement en viande fraîche,
-disent les soldats) emporte l'escorte du drapeau vers un champ
-d'aviation où grondent cent moteurs.
-
-Les drapeaux de Verdun sont déployés.
-
-En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe en lambeaux, muets
-symboles de maux effroyables. Le vent soulève leur écarlate. On dirait,
-à les voir, un parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent
-ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en dépit de leur
-volontaire ironie, se voit l'âme de la patrie.
-
-Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux. Ce sont des
-paysans, des ouvriers. La force vit en eux de ceux qui, ayant
-guillotiné leur maître et brûlé les demeures aristocratiques,
-renversèrent tous les empires du monde.
-
-Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui des colères de
-régicide, se sent pris d'une grande émotion.
-
-Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé de ses terres
-pour avoir refusé de trahir sa parole, passe en revue, aux accents
-débonnaires de la _Brabançonne_, les troupes françaises. Il est grand
-et distingué. Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant les
-drapeaux.
-
-Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime pour sa
-simplicité, certes, mais il aime surtout en lui cet air taciturne qui
-sied aux grands capitaines. Magnifique et réservé, triste et cordial,
-c'est ainsi que lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi,
-celui qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait le
-tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre grand homme, chargé
-de toutes les misères d'un peuple.
-
-Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes, ils se laissent
-choir en «feuille morte», ils descendent vertigineusement vers les
-baïonnettes lumineuses et, soudain, se redressent. L'aviation danse, au
-ciel limpide, toute une fantasia de métal et de flammes.
-
-Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire du globe,
-s'inclinent en présence d'une majesté. Il se fait une fusion, entre
-le prince et la foule, comme si, se prêtant un mutuel appui, ces deux
-forces comprenaient enfin la nécessité de leurs rôles réciproques.
-
-Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement sentimental imposé
-par les circonstances, une conclusion sociale immédiate. Un Tel sait
-trop bien, pour en avoir souffert, que, dans leurs imperfections
-multiples, les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à
-transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant de générosité
-simple incarnée dans un homme, à la nécessité où nous sommes,
-actuellement, de faire tenir le symbole de tout ce que nous aimons sur
-une tête, fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier d'or.
-
-Les musiques jouent une fois encore la _Brabançonne_. Le roi s'éloigne,
-cependant que les soldats, assis sur la pelouse, devant leurs
-faisceaux, font une orgie de sardines et de confitures.
-
-
-
-
-LA DÉGRADATION
-
-
-Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant les auvents des
-maisons désertes. Le ruissellement de la pluie et les mille bruits
-de l'orage ajoutent à l'angoisse de minuit. L'homme, attaqué par
-des puissances invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se
-terre, convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa faiblesse
-éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert de boue, traverse
-furieusement la place de l'Eglise.
-
-Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers, à la
-veille d'être dégradés, reposent, gardés par la maréchaussée. Si leur
-corps est étendu sur le fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment
-pas, et leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages de
-leur enfance.
-
-Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée par ses
-compagnons, comme indigne de porter les armes. Le «hors la loi» civil,
-ce voleur cynique qu'une justice nécessaire condamne, nargue souvent
-son juge; le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais
-le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue des grands
-criminels. Ne plus être ce matricule vivant, ce rouage symbolique,
-ce postulant à la mort qu'est un modeste soldat, combien de ceux
-qui partirent vers d'impossibles gloires, à la mobilisation, se
-résoudraient à cette indignité?
-
-La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter à jamais
-les esprits et les corps des soldats et de savoir leur imposer les
-généreux sacrifices de vivre et de mourir ensemble. Jean et Paul, les
-deux prisonniers, n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir
-militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils n'étaient en
-rien responsables du délit qui les fait condamner.
-
-Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les vaches dans les
-pâturages paternels; un obscur instinct le forçait alors à frapper ses
-bêtes. Garnement redoutable, il devint, à seize ans, la terreur des
-bals champêtres, le champion de toutes les rixes sanglantes.
-
-Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre est de courir,
-sans cesse, après d'insaisissables amours, fut la proie de toutes les
-belles infidèles de la capitale.
-
-Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un camarade éventré,
-afin de lui ravir son anneau d'or; Paul, poursuivant une amoureuse,
-déserta. Tous deux furent condamnés à cinq ans de prison.
-
-En cette nuit orageuse où il semble que doit errer l'âme immortelle et
-courroucée du roi Lear, les deux hommes attendent leur dégradation.
-
-L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans un vaste champ, le
-bataillon est assemblé. Le soleil fait aux troupes l'aumône d'une
-caresse. Jean et Paul sont amenés au centre des soldats. Ils sont là,
-les frères de combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons
-au cœur loyal, ceux avec qui furent partagés la misère et le vin; ils
-vont assister à l'humiliation des deux condamnés.
-
-Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes luisent,
-inflexibles comme la loi, droites ainsi que des consciences de
-soldats. Le commandant, vêtu de kaki, présente le sabre. Un sergent,
-fébrilement, jette à terre le calot des deux misérables; il leur
-arrache leurs boutons qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille,
-comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, il lui semble
-que tout le sang de son corps afflue en ses poings noueux. Paul est
-pâle et sombre, diminué par son regret et sa honte, tel un vieillard
-qui regarde mourir son dernier amour.
-
-Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux hommes s'en vont.
-Jean, rouge de rage contenue, songe qu'il va pouvoir boire enfin le
-café matinal; Paul pleure doucement. L'armée des camarades s'éloigne,
-cependant que certains regrettent de devoir rester dans le rang, alors
-qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, de si jolis
-boutons de capote.
-
-
-
-
-UN TEL A TRÉBIZONDE
-
-
-Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, Un Tel eut la
-joie, longtemps espérée, de revenir en permission. Quatre saisons
-semblables, quatre manières différentes de combattre. Le premier
-automne fut mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des
-triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs victorieux
-de Tahure, sut redonner l'espérance aux cœurs les plus désabusés; le
-troisième nous fit perfectionner nos méthodes scientifiques de guerre:
-la Somme nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés,
-d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, terminant
-avec honneur la bataille de Verdun, affirma la puissance de notre
-machinisme, de notre chimie et de nos armements.
-
-Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné par les
-événements et le temps, Un Tel put juger que l'esprit de l'arrière
-subissait des transformations plus radicales encore.
-
-Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel égoïsme inavoué se
-cachait sous les sympathies apparentes du civil; il avait jugé, sans
-en tirer rancœur, la faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats
-qui pavoisaient la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit
-connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et vivant de ses
-profits, vermine dorée grouillant dans le Paris libre et fier de jadis.
-
-Combien, hélas! d'esprits frivoles et désœuvrés se joignirent à cette
-horde mercantile, croyant être suprêmement élégants en affichant
-la sorte d'indifférence souriante qui prend, chez le civil, le nom
-immérité de persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement
-une mode criminelle, masquant les appétits féroces et les mille
-lâchetés endormies au cœur des hommes.
-
-Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui l'avait séduit
-étrangement, tel un poison magique ou un maléficieux opium. La mère
-d'Un Tel lui offrait tous les jeudis un magazine illustré écrit pour
-l'enfance. Le gamin y découvrit _Les Vautours du Bosphore_, sorte de
-récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.
-
-On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes pour adorer des
-vierges esclaves. De jeunes femmes d'Anatolie jouaient de la guzla,
-le soir, dans les jardins où chantaient des fontaines. L'empereur se
-prélassait parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans
-se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une meute hurlante.
-Des processions traversaient la ville; les soldats inclinaient leur
-large glaive lorsque passaient, adorés des foules, entourés d'enfants
-extasiés, les ostensoirs d'or.
-
-Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne voyait pas venir vers
-elle, traversant l'orageuse poussière du désert, les janissaires
-de Mahomet II, les troupes cruelles et innombrables, montées sur
-des éléphants blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens
-tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; ils
-cherchèrent alors des formules prestigieuses, des rythmes harmonieux,
-des parfums raffinés dont le pouvoir arrêterait les légions ottomanes.
-Les étendards furent hissés sur les remparts, les aristocrates se
-couvrirent de cuirasses où rutilaient des diamants et des fleurs.
-
-Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit pas le
-mammouhd; il renversa les remparts pavoisés, fit enfermer les belles
-Trébizondines en des sacs que les janissaires précipitèrent dans le
-Bosphore; il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses
-draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, empereurs
-de Trébizonde. La reine dut défendre, contre les vautours du Bosphore,
-les cadavres ensanglantés des sept princes, cependant que la fille
-aînée des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les vaincus
-de Trébizonde, sans honte, organisèrent des festins, confiants en
-l'immortalité de leur race; leurs femmes dansèrent nues devant
-le conquérant. Les porte-lyres, les déclamateurs, les choristes,
-délaissant l'orthodoxie chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes
-vibrants à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent dans les
-harems, vendant les colliers et les bracelets qu'ils avaient arrachés
-aux vierges noyées dont les corps avaient échoué sur les rives.
-
-Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, la volupté, la
-fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. Il avait relu cent
-fois le naïf roman, lui donnant une portée symbolique.
-
-Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de tenir en sa main
-durcie la clef d'or qui lui permettrait de pénétrer le mystère de toute
-chose. A la lumière de ce roman dérisoire, que son imagination de poète
-avait réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations de son
-temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il crut, au cours de sa
-permission, faire, après tant de voyages sur l'Yser, la Marne et la
-Meuse, une promenade étrange sur les rives perfides du Bosphore.
-
-Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule curieuse se
-pressait, désireuse de voir les soldats boueux, les vrais, les
-revenants du front, il ne lui sembla pas, dès l'abord, que la grande
-capitale orientale était si différente de Paris.
-
-Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats de toutes les
-nations. Des hommes, vêtus de complets dont la coupe s'apparentait à
-la tenue militaire, erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel
-sut que ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement musclés
-et doués d'une incomparable vigueur, étaient des indispensables
-sans lesquels on ne saurait assurer la vie des ministères et
-sous-secrétariats qui sont, en Orient, comme en France, l'âme même de
-la nation.
-
-Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la cité. Il s'en
-fut aux boulevards, où régnait une vive allégresse. Tout un peuple
-de courtisanes aux toilettes provocantes se laissaient lutiner par
-des Espagnols petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de
-tous les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux terrasses,
-en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, sans doute, le plus
-splendide des éloges en faveur de la nation guerrière qui, malgré sa
-douleur cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. Certes,
-on aurait eu quelque difficulté à croire, en voyant cette grande
-kermesse, à la présence proche des troupes mahométanes. Pourtant, un
-certain communiqué militaire annonçait que des combats acharnés avaient
-eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.
-
-Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que de lire ses
-gazettes. Les feuilles importantes, celles à fort tirage, représentent
-un esprit commun, assez éloigné du caractère réel de la nation. C'est
-dans les petites revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les
-désirs vrais, les colères de la foule.
-
-Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit avec plaisir que
-l'amour demeurait, en Orient, l'occupation primordiale de tous. Il
-s'agissait là d'un amour frivole et sans portée sérieuse, d'une joie
-légère, d'un aimable échange de bons procédés entre gens de sexes
-différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de femmes généralement
-blondes et fortunées; des secrétaires aux armées ambitionnaient à
-gagner un cœur, grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer
-ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.
-
-Certains hebdomadaires politiques reflétaient des âmes d'une
-incomparable énergie; on y luttait, sans crainte, contre le
-cléricalisme ou la démocratie, adversaires dont la force doit être
-formidable, puisque, malgré des siècles de polémique, nul ne parvint à
-les abattre.
-
-Un Tel se rendit compte, également, que les modes importaient à
-Trébizonde. Il admira que l'on pût se passionner, en temps de guerre,
-pour la coupe d'un manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme
-dans la souffrance, une possession de soi-même, une maîtrise des nerfs
-dont les Parisiennes eussent été certainement incapables. Qu'il y ait
-une littérature de modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la
-vie nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas arrivés à
-ébranler le moral des citadins?
-
-Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à l'excessif l'amour
-de l'armée, pour que des hommes n'ayant jamais été aux tranchées
-consentissent à se chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds
-manteaux, à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du soldat.
-
-Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva l'Orient
-merveilleux des «vautours du Bosphore». Ce n'étaient qu'assassinats
-mystérieux, vols de documents, disparitions énigmatiques. Un jeune
-voyou, devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé en
-prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, eussent porté,
-peinte à leur dos, la croix jaune infamante, avaient fondé des agences
-chargées d'injurier les honnêtes citoyens, de les accuser des pires
-crimes. Un pacha, riche comme un conte des _Mille et Une Nuits_,
-entouré de femmes empanachées et ruisselantes de pierreries, avait
-acheté des consciences de proconsuls et tissé avec des fils d'or,
-contre sa patrie, la trame la plus infâme. Une danseuse qui se disait
-Hindoue et se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus Aphrodite,
-après avoir charmé de sa danse voluptueuse Trébizonde en émoi, avait
-vendu les plans du grand état-major.
-
-On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les «Vautours du Bosphore»
-eux-mêmes étaient surpassés.
-
-Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants impériaux,
-la nouvelle Trébizonde a des vautours d'une autre envergure, des
-carnassiers à tête de citoyens qui déchiquettent de la chair vivante,
-de la bonne chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des
-danseuses et des automobiles, à peine sorti d'une prison d'enfants,
-rentra dans une cellule de grande personne, ayant planté son bec acéré
-dans le dos de ses compatriotes en armes. Cet autre brassait des
-affaires de trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se
-nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. Combien de
-vierges d'Anatolie et d'ailleurs avaient, pour un peu d'or étranger,
-subi les caresses de ce pacha?
-
-Heureusement, toutes les nations cultivées subissent une tyrannie
-puérile et charmante, celle des petites revues littéraires. L'esprit
-du lecteur en sort rasséréné. Trébizonde se devait d'avoir des poètes
-abstraits chez qui l'amour de l'obscurité compensait celui des
-belles-lettres.
-
-A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire et
-théâtrale et qui porte le nom d'une ville où l'on aspire à mourir
-de l'avoir contemplée, Un Tel eut la joie de se mêler, anonymement,
-à une foule glorieuse. Les plus spirituels d'entre les critiques
-trébizondins, des hommes de théâtre, des managers, des actrices, le
-monde cinématographique, tous ceux que l'on admire et qui s'admirent
-encore mieux, discutaient en buvant du porto.
-
-Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter à perte de vue sur
-les opérations des armées. Ils tenaient à montrer que les pires maux ne
-sauraient troubler en rien une forte race. Le jeune premier exprimait
-en termes mesurés son opinion sur la récente générale du Théâtre
-Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune premier, son concurrent.
-Les cinématographistes vilipendaient les firmes nouvelles, reprochant
-aux éditeurs de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et
-leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios déshabillaient
-les actrices. Mais, agités par la fièvre du soir et les vapeurs des
-vins, c'est lorsqu'ils expliquaient leur rôle national qu'il fallait
-les voir. Ils se retrouvaient une âme semblable, une même manière
-d'observer les événements, un égal désir de ne pas y participer.
-
-Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir le moral du
-soldat; écrire des pages émouvantes sur les combats, tels devaient être
-leurs rôles en temps de guerre.
-
-Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de sa convalescence,
-cette aimable romance sur la conservation des élites; ce n'était alors
-qu'une théorie, timidement exposée. A Trébizonde, le droit de préserver
-sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la race était
-accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs du théâtre et de la
-presse qui, par leurs attitudes conquérantes et leur crâne élégance,
-donnèrent à Un Tel le sens exact de son infériorité.
-
-Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et qui se font écraser
-par les éléphants sacrés du mammouhd, sont de médiocres défenseurs de
-la patrie, comparés à cette génération fleurie de fils d'académiciens
-et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres de la cité ou
-pâles androgynes qui poussent l'amour des hommes jusqu'au plus raffiné
-des orientalismes.
-
-Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit que ses mœurs
-normales, sa brutale santé étaient un défi à l'élégance et à la grâce
-de ces enfançons vers qui montait l'encens des élites trébizondines.
-
-A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout honneur et toute
-joie doivent revenir à ceux qui se battent dans la fange, se noient
-dans les ravins inondés ou meurent d'épuisement, par les nuits de
-tempête, comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire qu'une
-précieuse jeunesse, conservée prudemment dans un service d'intendance
-ou de photographie, est autrement utile à la vie nationale. Elle
-entretient l'élégance et le bon ton dans les rues de la cité; il est
-bien qu'on la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire aux
-étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent des lointains archers
-du sultan, nous sommes un peuple aimable et joyeux!»
-
-Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette forme d'esprit
-supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries où patrouillent les
-sectionnaires des administrations, ceux qui portent des abeilles
-brodées sur leur pourpoint, le combattant est gentiment nommé le P. B.
-D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. Certes, on le considère
-à sa juste valeur. Il est un rouage nécessaire, une utilité, comme
-les œufs dans l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque;
-mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui donc oserait
-soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant l'audace de demeurer dans la
-boue ou la poussière, durant plusieurs années, n'est pas cette chose
-sympathique en somme et naïve que les gens spirituels ont appelé le P.
-B. D. F.
-
-Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son désir d'aventures
-n'avait pas exagéré, qui montrait les Trébizondins, à la veille d'être
-égorgés, chantant sur leurs remparts. Les descendants des invertis et
-des apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas démérité de
-leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, de poètes, d'amoureuses et de
-comédiens était le même que celui qui laissa mourir les enfants des
-Comnènes et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des vautours.
-
-Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à toute cette vie
-prestigieuse et clinquante, Un Tel désira quelque repos. Il erra en
-de paisibles quartiers où des artisans travaillaient le fer et le
-bois. De vieilles femmes usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour
-les soldats. Il vit de maigres femmes plier sous de lourds fardeaux,
-avec une abnégation, une ténacité qui faisaient d'elles les obscures
-amazones d'une guerre misérable. Il connut la peine du peuple, les
-courses infinies qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son
-enfant. Il rencontra des bambins, dont les pères étaient tous morts en
-défendant la patrie, qui revenaient de l'école, une petite serviette
-sous le bras, en jouant comme des moineaux. Une jeune fille les
-accompagnait, grave de toute cette maternité charitable qui la poussait
-à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à Trébizonde des
-infirmières bénévoles veillaient au chevet des soldats mourants. Il sut
-d'admirables dévouements, des générosités splendides.
-
-Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, loin
-du Bosphore chanteur et lumineux, rejoindre les grandes concentrations
-militaires, suivre son régiment dans l'hiver et la nuit.
-
-Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple de vieillards, de
-femmes et d'enfants s'associerait, la paix revenue, aux aspirations
-des soldats; il devinait que, sous les ors menteurs et les voiles
-fastueux de la Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.
-
-Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha
-attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire
-accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus
-harmonieuse et la plus libre des capitales du monde.
-
-
-
-
-LES NOUVEAUX SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS
-
-
-Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au Salon littéraire le
-plus estimé de la guerre. Toujours il exista un cercle, choisi entre
-mille, où se groupèrent les beaux esprits et les caractères originaux
-de l'époque. Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de
-ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se créèrent des
-renommées.
-
-La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. Elle attire, sans
-violence, les êtres les plus divers. L'art des femmes est de savoir
-se rendre à la fois toutes-puissantes et impersonnelles; elles
-président leur salon et, pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent
-et disparaissent pour laisser place à leurs invités, à la manière de
-ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, quand même, leur
-souveraine lumière. Tel le ver méprisable s'insinue au cœur des roses,
-de vils personnages hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.
-
-Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les grands salons
-littéraires. Une femme le présidait. D'une beauté assez froide, vêtue
-avec une recherche grave, elle n'inspirait pas le désir, mais on
-aimait à l'admirer pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.
-
-De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des espoirs et des
-regrets, les sommités de l'art et ses apprentis se groupaient
-autour d'elle. Enfin, pour que ce salon ressemblât parfaitement à
-ses devanciers, quelques canailles prétentieuses y encombraient les
-fauteuils.
-
-La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient uniquement pour
-y savourer des gâteaux, de cinq à sept, une fois par semaine.
-
-Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais avec noblesse
-et sans profit. Une pensée pieuse avait présidé à sa création. La
-prêtresse de cette tendre chapelle rêvait, rien moins, que d'honorer
-les écrivains morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer
-dans leurs œuvres. Quelques paroles étaient offertes au disparu; de
-belles voix disaient les pages les plus éloquentes de son œuvre, et
-l'on se séparait en communiant dans le souvenir du cher absent, dont
-le corps avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins,
-grâce à son génie naissant, laissait une âme immortelle.
-
-Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de lettres ne se
-réalisait qu'imparfaitement. La faute en était aux personnages
-frivoles dont l'indifférence narguait la tendresse des convaincus. Il
-est dommage que le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y
-éclôt de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y admettre
-certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète qui se permit,
-déchet humain immobilisé, d'exalter en vers patriotiques le courage
-des soldats. Ce versificateur à monocle, une tête de Baudelaire pour
-cantiniers, célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, créait une
-sorte d'amertume dans un lieu où ne devait régner que l'admiration la
-plus affectueuse; il était la lie du plus pur des vins.
-
-Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences irritantes
-l'émotion des plus chers instants. Certaines petites cabotines se
-paraient, selon le rite du jour, de robes aux couleurs diverses, rouges
-en l'honneur des blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en
-arborer de tricolores.
-
-De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman soyeux, décorés
-d'ordres inconnus, osaient se joindre aux vrais soldats sur qui
-subsistait, malgré les soins décents, la boue tenace de Verdun.
-
-On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la mort fut un exemple;
-des mutilés qui, de leurs mains broyées, ne pourront plus écrire; des
-prisonniers, dont le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque
-part, dans un camp silésien.
-
-Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint
-exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en
-un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les
-tombes où reposent des poètes de vingt ans.
-
-Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission,
-le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du
-souvenir.
-
-On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre
-l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui,
-un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui
-reste l'apanage du combattant.
-
-
-
-
-LE MARIAGE DE LULUSSE
-
-
-Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux
-Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls
-salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de
-soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux
-compagnon d'armes.
-
-Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le
-boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir,
-près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses
-fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.
-
-Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir
-été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier,
-l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un
-infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le
-pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur
-l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant
-des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant
-l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que
-celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à
-jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets
-où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il
-frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un
-nombre illimité de bouteilles.
-
-Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées
-et le chœur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien
-n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse
-infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et,
-négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule
-que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître
-en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.
-
-Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure
-noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse
-l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus,
-l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être
-une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait
-possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des
-amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait
-pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une
-femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de
-famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.
-
-Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de
-déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en
-présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de
-l'amour. Ils allaient se marier.
-
---Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un
-Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un
-comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera
-pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour
-un coup.
-
-Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa
-gouaille et ses allures orgueilleuses.
-
-Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée
-d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que
-la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les
-amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs,
-ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des
-vins miroitaient au soleil.
-
-Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre,
-il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être
-gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les
-innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font
-le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les
-trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y
-avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier
-des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles
-en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque,
-Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens,
-aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées
-qu'ils connurent.
-
-Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse
-qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou
-s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une
-voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur
-animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme.
-Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand,
-selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière.
-
---C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse.
-
-Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste
-attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au
-piano, et l'on dansa.
-
-Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait
-une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement.
-Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir.
-Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa
-carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan,
-bousculaient l'objet, sans y prendre attention.
-
-Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes,
-la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de
-l'infirme, qui se mit à pleurer.
-
-
-
-
-LA KERMESSE
-
-
-Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de ces aimables
-villages de la Marne, entourés de croix de bois et qui reverdissent et
-prospèrent malgré les incendies qui les ont ravagés. Des maisons de
-briques ont été reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent
-se recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les caves, des abris
-protecteurs. L'église romane, son clocher abattu, sa nef ouverte,
-atteste du malheur qui s'abattit sur la région.
-
-Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans le village une
-particulière allégresse. Les soldats se promenaient, en quête de
-secrètes beuveries, l'accès des cafés leur étant interdit. Au seuil
-des granges, des lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains,
-interpellaient les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques qui
-en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués de la table et de
-l'amour. Un clairon lointain sonnait des fanfares heureuses.
-
-Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, à l'entrée du
-village, un concert.
-
-Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des lampions bleus,
-suspendus aux ramures, illuminèrent sa scène improvisée. La foule
-des soldats se pressait sur des gradins de fortune: chaises, bancs ou
-charrettes dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, un
-petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de la poule au pot et
-des belles, prit place, entouré de l'auréole d'azur que lui faisaient,
-harmonieusement, les soldats. Les enfants des écoles, assis à terre,
-admiraient en silence les lampions que le vent balançait dans les
-arbres.
-
-L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva un formidable
-enthousiasme.
-
-Parsingaux, le chef de musique, caressait de son bâton sa noble barbe.
-Il conduisait, d'un air méprisant, les cuivres et les bois. Les
-soldats, en chœur, reprenaient au refrain, témoignant de la joie qu'ils
-avaient de sentir leur cœur bondir au rythme des fanfares et du mépris
-qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. Ils chantaient:
-
- _Pan! Pan! Pan! Pan!
- Il a tout du ballot,
- Il s'appelle Parsingaux_.
-
-Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise presse. On l'accusait
-d'avoir donné jadis, alors qu'il était simple brancardier, de l'argent
-pour que d'autres fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en
-avait pas moins la croix de guerre.
-
---Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la foule.
-
-Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique, le chef
-d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le refrain. C'était le plus
-indescriptible des charivaris. On pouvait y retrouver des bravos, des
-exclamations, des appels, un murmure de voix pareil au mouvement des
-mers.
-
-Un comique excentrique, au visage glabre, entra en scène. Sa voix aigre
-avait quelque chose d'hostile et de plaisant à la fois. Ses gestes de
-pantin enchantaient par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de
-son répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son jeu, une
-sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme si, interprète convaincu de
-la stupidité de ses rôles, il s'en moquait intérieurement.
-
-La joie du soldat est facile et communicative: une pirouette, un mot
-drôle, une ritournelle lui donnent l'illusion d'un spectacle riche en
-couleurs; il se croit au music-hall, il évoque les chansons arsouilles
-de Gaby Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses
-voluptueuses au miroitement illimité des lumières, toute la folie
-des samedis soir au faubourg. La salle embaume l'orange, le musc et
-le tabac. L'orchestre exalte les fièvres endormies au cœur de la
-foule: désir d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies
-des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse illusion; il
-se croyait à la Riviera du Montparnasse; il revoyait les femmes aux
-yeux profonds, à la gorge frémissante, dont le mystère l'attirait; il
-reconstituait ainsi les éléments brisés de son bonheur.
-
-Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques où
-s'expriment ses colères à l'égard du civil:
-
- _Vivent les poilus qui z'ont la fourragère._
-
-Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil que l'on
-a d'être fort, valeureux, conscient de son devoir, la splendeur des
-ovations parisiennes à la revue des drapeaux, la joie imprévue que l'on
-eut de voir tant d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes,
-alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et justifiées,
-ces chansons-là sonneront, un jour, durement, à l'oreille des
-profiteurs. Il en est qui feraient trembler de peur les indifférents
-s'ils pouvaient les entendre.
-
-Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève. Le bataillon, ce
-soir-là, voulait s'amuser. La représentation de _L'Anglais tel qu'on le
-parle_ lui fut une occasion de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire
-du colonel, paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune
-miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé sa redingote.
-Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même n'aurait pas reconnu son
-enfant en cette fantaisie burlesque.
-
-A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant, au clair de
-lune, vers leurs cantonnements. Il y avait dans l'air irisé de la nuit
-des parfums d'amour, et les hommes, soulagés du poids de leur ennui,
-retrouvaient, d'avoir été bercés par des musiques et des refrains,
-l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.
-
-Il semblait que la paix était revenue sur le monde.
-
-
-
-
-MONSEIGNEUR CHEZ LES DOUBLARDS
-
-
-Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats irrespectueux au
-sergent-major, cet être supérieur et absolu qui tient en ses mains
-tachées d'encre la destinée d'une compagnie.
-
-Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement que leurs
-devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs eux-mêmes» n'avaient
-pas, ce sont des comptables, des notaires, tous gens de bureau
-consciencieux, sinon dévoués, et parfois aimables.
-
-Les doublards du 5e bataillon, celui d'Un Tel, forment un groupe
-original et sympathique. Ils suivent, d'assez loin, le mouvement des
-armées et ne connaissent des combats actuels que les états de pertes,
-l'élaboration des citations, les rapports de patrouille, les situations
-administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les défauts du
-soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne, peiné et combattu,
-ce qui les fait mieux estimer de tous. Scribes inférieurs, ils
-retrouvent dans leur encrier toute la poussière d'une gloire éclatante
-et si l'ange de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le
-révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul doute que
-son aile ne frôle au passage le front soucieux des doublards.
-
-Les doublards du 5e bataillon sont bruyants. Ils aiment la bonne
-chère, les vins de marque, les cigares craquant au toucher et le jeu
-qui met un peu d'imprévu dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi
-que tous les groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre:
-serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun? La baraque où
-s'élabore leur méticuleuse besogne, battue des vents, au faîte d'une
-côte, leur tient lieu de dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils
-travaillent, mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement.
-Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de grattoir et de
-règle; la guerre, terrible fée qui transforme le monde, a civilisé les
-«ronds-de-cuir».
-
-Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que cet homme ait
-été notaire quelque part. On l'imagine, aisément, naissant, à la
-stupéfaction de sa nourrice, avec un double galon d'or sur ses petits
-bras. Grand, sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être
-prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et sa tête carrée
-contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser un repas, d'estimer
-un romancier, d'interpréter une circulaire? Lempêtré impose violemment
-sa manière de voir. Il devient vif et tranchant comme une paire de
-ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant donnée la perpétuelle
-irritation du bonhomme et sa voix agressive.
-
-Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une idée généreuse, un
-dévouement désintéressé, un enthousiasme réel, ces choses étant
-contraires à sa nature.
-
-Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau, est un esprit
-narquois; à la gravité de Lempêtré, il ajoute l'éternel sourire de
-son ironie facile. Delile, autre doublard, se contente de bien vivre,
-d'écouter ses compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs
-paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que de faire avec
-exactitude ce qui doit être fait.
-
-Enfin, voici Monseigneur!
-
-C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre, ainsi que le
-baptisèrent les camarades, Monseigneur enfin, curé d'Aubervilliers en
-des temps paisibles; homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de
-son ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages anéantis;
-nonce des tranchées.
-
-De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus de permission,
-assistent avec joie aux joutes oratoires qui ont lieu au cours des
-repas et qui mettent aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier
-subit avec une évangélique bonté les persécutions des doublards, ses
-confrères. Lempêtré se révèle fougueux anticlérical; il accuse, en
-roulant des yeux féroces, les prêtres de mille crimes, en général,
-et particulièrement Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en
-faire un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque flèche
-fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand amusement de la
-galerie. La sympathie des soldats est acquise à Monseigneur; néanmoins,
-ils aiment à dire en sa présence des énormités où les mots déguisent
-à peine la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les
-simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent Lempêtré, malgré
-ses discours démagogiques, et parce qu'il se montre le maître, le
-dispensateur des faveurs; ils ne lui pardonnent pas de se croire un
-chef, au sens magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.
-
-Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le tendre
-pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses épaules afin
-de leur épargner les pierres des routes. Il a pour ses hommes une
-condescendance infinie:
-
---Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la vertu qu'ils
-montrent à souffrir en silence. Je comprends leurs excès au repos.
-Voire, j'aime s'ils sont ivres. Quand le vin les guide, ils sont
-joyeux, ils chantent; leur oubli de toute chose leur interdisant de
-penser à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.
-
-Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de l'Eglise et manque
-un peu d'orthodoxie; il n'en révèle pas moins chez le prêtre qui le
-loue une bonté parfaitement chrétienne.
-
-Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux, jeunes adolescents
-épris d'idéal, avaient eu un même désir de connaître. Ces voyageurs de
-l'idée, ayant pris des routes différentes, s'étaient croisés sans doute
-en certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés: Villiers
-de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon Bloy, au style douloureux et
-tourmenté. Ils eussent pu se rencontrer chez le fougueux polémiste à
-tête de dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes,
-connurent le chemin du taudis où vociférait le mendiant ingrat. Il
-est des feux qui attirent, dans la nuit, les errants. On les quitte
-rapidement, après s'être frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir
-ému de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont de purs
-foyers où les hommes se retrouvent.
-
-Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en eux des lyriques
-fervents et naïfs. C'était l'époque où les pires décadents, habitués
-des brasseries littéraires, convertis à une sorte de foi brumeuse,
-venaient à l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un d'eux,
-fils de tribun républicain, après avoir erré parmi tous les marécages
-et pratiqué les débauches latines, créa _Les Echos du Silence_,
-revuette mystique où l'on exaltait l'amour du martyr, la croyance en
-une vie supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances
-infernales. Un ami de Monseigneur collaborait également à cette revue.
-L'invisible lien des Lettres réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers
-au plus aventureux des poètes.
-
-Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise. Cet écrivain les
-conduisit en de graves chapelles où de nobles cérémonies les émurent.
-Les départs des missionnaires, les prises de voiles séduisirent les
-artistes. Ils apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts
-où l'âme est enlevée par le rythme des chœurs palestriens. Un Tel et
-Monseigneur aimaient Huysmans.
-
-Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires, précisant leurs
-raisons d'estime, Lempêtré se sentait exilé d'eux, relégué par un
-destin cruel dans une zone inférieure. Certes, parfois, il risquait un
-mot déplacé, une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler
-le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer leurs chimères.
-
-Outre les nécessités du service: comptabilités diverses, rééquipement
-des hommes, Monseigneur s'intéressait particulièrement aux étoiles, ce
-qui, pour un prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux
-belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants, il étudiait
-les groupements de lumières, les chars, les carrés, les doubles lettres
-inscrites à la voûte d'azur et qui sont autant de dessins merveilleux
-dus à quelque main divine.
-
-Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à reconnaître la
-beauté violette et tremblante de Wega de la Lyre qu'il aima pour son
-nom précieux. Au reste, les noms d'Orient dont se parent les étoiles
-lui furent un ravissement.
-
-Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population turbulente
-de sa paroisse et les soirs où il lui fallait défendre sa soutane
-contre l'injure des voyous; il allait vers eux et, par les moyens d'une
-rhétorique savante, il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un
-homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme les autres hommes.
-Il ne lui déplaisait pas de narrer les persécutions que lui valut la
-passion d'une vieille bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu,
-lors de son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se rejoindront au
-ciel pour l'éternité!»
-
-Les soirs de liesse, autour de la table branlante où les doublards et
-leurs unités étaient assemblés, fort écouté, Monseigneur dissertait
-sur les Pères de l'Eglise. Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de
-saint Augustin et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur
-leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la tranchée malgré
-la boue et les explosions. Tel farceur louait les charmes abondants
-d'une épicière du parage; il insistait sur sa croupe imposante et ses
-seins où pourraient reposer les têtes amies de toute une escouade.
-Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de Flaubert, tenté par
-les mille démons de la chair et de la table. Il ne manquait rien à sa
-tentation, pas même les belles pommes de terre ovales et dorées dont le
-fumet lui caressait agréablement la narine.
-
-Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps commencée:
-
---Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux et
-compliqué, devant ce mécanisme savant, je crois à l'existence d'une
-force supérieure régissant nos destinées. Dieu existe, mais j'en
-reviendrai toujours à l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui
-présiderait nos agapes et bénirait nos amours.
-
-Monseigneur ne pouvait admettre une conception semblable. Il importait
-d'être absolument avec l'Eglise. On ne pouvait, à son choix, croire ou
-ne pas croire, admettre telles vérités et se permettre de récuser les
-autres.
-
---J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas cette passion
-amoindrie qui vous fait œuvrer charnellement avec honte et tristesse,
-mais un amour joyeux qui se livre à toutes les fantaisies de la chair.
-Il y a, dans la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité
-profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée des dieux, s'il en
-est au ciel.
-
-Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait pas aux idées
-arrêtées; il savait tourner les positions, désireux avant tout de
-sympathiser avec tous, d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer,
-dans les cœurs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient
-fleurir les sentiments chrétiens.
-
-Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur n'en recueillait
-pas moins l'affection de tous. On lui était reconnaissant de sa
-bonhomie; il était estimé pour les services innombrables rendus à la
-troupe. Aussi, par une condescendance fraternelle, les soldats, au
-dessert, chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes sacrés
-aux paroles luxurieuses.
-
-Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de ses compagnons
-louer les trois anges généreux qui vinrent porter au monde, un soir,
-
- _De bien belles choses._
-
-Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de Noël. Tous communiaient
-dans une sorte de religion irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe,
-avait un charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité réelle
-et de sereine joie.
-
-Ce soir-là, Monseigneur offrait une bouteille de vin bouché aux
-doublards et absolvait, dans son cœur, Lempêtré, demandant pour lui,
-au Seigneur, un peu d'intelligence et de bonté, prière qui jamais,
-hélas! ne fut exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à la
-douceur, insensible et bête comme un papier timbré.
-
-Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du prêtre, la troupe
-allait admirer les astres, dont la paix harmonieuse devrait être un
-exemple, incitant les hommes à calmer leurs agitations meurtrières.
-
-
-
-
-LA RENCONTRE
-
-
-Etre du même village ou de la même rue crée entre deux soldats un
-lien indissoluble. Fût-il le plus avili des buveurs, le compagnon qui
-naquit dans la maison où l'on vécut mérite une affection particulière.
-Combien, par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua leur
-cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures délices.
-
---Tu es un frère. A notre prochaine permission, je te présenterai à ma
-sœur!
-
-Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima fort le brave
-ivrogne qu'il rencontra un certain soir et qui lui parla du pays.
-
-Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes!
-
-Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles femmes attendent,
-en priant, la mort qui les sauvera de la noire misère; rue bruyante,
-participant aux fièvres populaires; rue où l'on chante, où l'on se
-bat, où l'on aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées
-par des esprits vulgaires, un aspect archaïque: telle est la rue des
-Canettes.
-
-De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières prêtes à éclater,
-surgissent aux heures troubles des guerres et des révolutions des
-énergies imprévues, des forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient
-dans les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les étrangers
-des quartiers adjacents, assez audacieux pour s'aventurer en une zone
-aussi barbare, moururent en braves, cherchant de leurs yeux angoissés
-les tours inégales et sonores de l'église Saint-Sulpice.
-
-Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère à l'enfant un
-caractère particulier. On ne courut pas en vain dans le plus magnifique
-des jardins du monde--le Luxembourg--sans en garder un désir éternel
-de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la courbe des parterres et
-l'ordonnance des allées vous font une âme équilibrée. Le jardin devient
-ainsi une école d'élégance et de sérénité.
-
-Apprendre de la nature le secret d'être artiste est l'apanage de tous.
-Le gamin loqueteux qui, las de tourner dans la cour empuantie de sa
-maison, comme une hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau
-du bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue.
-D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des marronniers, il sera poète.
-Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle à ne vouloir être qu'une pauvre
-chose obscure, le style de son quartier la marquerait d'un signe
-éternel.
-
-Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien de
-Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.
-
-L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la guerre. Il avait une
-trogne bourgeonnante, des yeux chavirés, mais Un Tel reconnut en lui,
-à travers la démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le cher
-accent du terroir.
-
-Il semblerait que les idées des habitants de la rue des Canettes
-n'aient jamais d'amertume; leurs rêves gardent un arrière-parfum de
-verdure et d'encens.
-
-L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient un cœur
-tendre et chimérique:
-
---Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le renfoncement,
-celle où le juif qui a de si jolies filles tient un bazar de peaux de
-lapin. J'étais cordonnier; ta mère se servait chez nous. On faisait
-les ressemelages et nous avions toute la clientèle du quartier. On les
-reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on se battait le
-samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on revient! Toutes les filles
-du quartier mettront leurs chapeaux de printemps et leurs robes de
-la Samaritaine pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les
-caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de l'accordéon
-toute la nuit. Il coulera du vin dans les ruisseaux. On embrassera les
-femmes des autres sur les lèvres.
-
-«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des idées
-révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant, s'il n'est pas mort
-gelé dans sa boutique peinte en rouge, au retour, je lui paie une
-muffée étonnante. Je lui dois une grande reconnaissance, à cet homme;
-il a vendu des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge comme des
-briques, même les jours sans viande.
-
-«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué dans les
-états-majors; que je le revoie, celui-là, avec sa raie et son faux col,
-après la guerre, je ferai sûrement un malheur!
-
-«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on se lavait la gorge
-le matin avec du vin blanc, il est prisonnier. S'il en revient, il
-trouvera toujours, chez moi, chaussure à son pied.
-
-«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il en est mort, Seigneur!
-que c'est à croire qu'il n'y a que nous de sacrifiés.
-
-«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte, je balancerai
-tous les meubles de la mairie dans la fontaine Saint-Sulpice. Je dis
-cela sans méchanceté, je sais bien qu'il faut être humanitaire. On
-s'entr'aidera, après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On
-sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en moins, les
-discours.»
-
-Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la rue. Il disait
-les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux du 14 Juillet, Fêtes-Dieu
-sur la place printanière, où les plus rudes lurons du quartier se
-courbaient devant la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie
-délicieuse en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs de
-jours heureux.
-
-Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une ferveur égale sa
-rue frémissante aux odeurs de gargote. Parent éloigné de ce cordonnier
-bavard, Un Tel l'écoutait avec ravissement. Ce lui fut une occasion
-inespérée de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie; il
-en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure angoissante où l'on
-sentait venir, à travers les vallons glacés, le grand hiver taciturne,
-il eut devant ses yeux l'image exacte et bien-aimée de la petite
-patrie, ce grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt tout
-ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat n'oubliera jamais
-l'accueil fraternel.
-
-L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus, afin de rêver
-en attendant la nuit. Une fine pluie se mit à tomber, qui le chassa
-de la plaine. Le soldat s'en fut, à l'aventure, sur des pistes
-glissantes, giflé par un vent rapide. Il marchait vers l'inconnu pour
-dissiper la tristesse qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres
-transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes, il
-heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris d'un désir de marche
-interminable, perdant tout sens d'orientation, satisfait de souffrir,
-d'errer sur la terre retournée, dans la douleur universelle. Bientôt,
-il franchit les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant
-vers un vaste marécage où se miraient les derniers rayons du soleil.
-
-Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la présence de
-l'adversaire.
-
-Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement dans le ravin.
-Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui fit prendre une piste
-où demeurait la trace de pas anciens; une force le poussait aux
-épaules; il n'aurait su résister au vent qui l'emportait; il marchait
-instinctivement, les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux
-de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la direction de
-la rue des Canettes, vers la féerie des jets d'eau et les ombrages
-embaumés du Luxembourg.
-
-
-
-
-SIMPLE IDYLLE
-
-
-Jolicœur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être nommée la classe
-aimable pour sa jeunesse souriante et sa tendresse. Il était né à
-Tours, parmi la verdure, et ses yeux bleus gardaient la franchise et la
-lumière de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits fins
-et réguliers.
-
-Paris lui était apparu dans toute sa séduction et l'avait captivé, sans
-le perdre, malgré ses passions perfides, ses plaisirs pervers et sa
-frivolité. Devenu soldat, l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et
-des sentiments puérils qui le rendaient charmant.
-
-Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher de l'hiver et
-des bourrasques, trop indiscipliné pour admettre le joug absolu de la
-vie militaire, il ne pouvait pas oublier, sans regret, les bonheurs
-naïfs et si proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement
-interrompue de son printemps. Il y pensait constamment, et cela lui
-formait une mélancolie dont ses heures s'embellissaient, tant il y a de
-grâce à voir une amertume parer de ses légères épines une tête vouée à
-l'insouciance.
-
-Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait connu de ces
-amours rêveuses. Adorateur de la femme, il l'avait été religieusement.
-Mais des heures de fièvre et de regret, des colères et des trahisons
-lui avaient appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une odeur
-de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se garde, une décevante
-servitude.
-
-Jolicœur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier les
-douleurs amoureuses.
-
-Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés à leur joie et
-jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent que d'éphémères liaisons,
-ils ne connurent que l'échange ému de tendres paroles, le soir, en
-des parcs déserts, où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains
-rapides, baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges
-délicieux du premier amour, combien vous êtes éloignés de la passion
-réelle! Toutes les fleurs dont se pare la statue du jeune dieu au
-cruel carquois sont vite desséchées et, trop souvent, naissent de leur
-poussière le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.
-
-Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents au tumulte du
-siècle, esquissèrent le geste d'amour. Jolicœur, ainsi que tous ses
-camarades de la classe aimable, avait dû, un matin bruyant sur le
-quai d'une gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui le
-regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle les fièvres de
-la chair.
-
-Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant enlevait ainsi à ces
-deux enfants leurs chers plaisirs? La saison des jeux du cœur semblait
-terminée; on ne cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se
-ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en se tenant la
-main, parmi les nuages mobiles ou transparents, le vol concentrique des
-oiseaux; on ne lirait plus dans un livre choisi l'histoire féerique
-et douloureuse des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier
-Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il, désormais,
-le cœur de ces enfants? La séparation leur rendrait-elle sensible la
-vanité de leurs amours incomplètes?
-
-Il n'y paraissait guère chez Jolicœur, qui gardait de sa petite amie le
-même souvenir tendre.
-
-Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement, assise sur
-un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un marronnier. Elle était brune
-et portait une robe blanche. Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se
-l'avouer; ils le firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes
-et qui embaumaient comme une cassolette où brûleraient des parfums
-d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion avec une grâce infinie.
-
-Les vieillards les contemplaient, non sans envie et regret, quand ils
-se promenaient, en se confiant leurs pensées. Il y avait en eux la
-beauté matinale des roses, alors que le soleil ne les a pas encore
-énervées. Ils aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses;
-s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure, ils se disaient:
-
---Plus tard, nous aurons une maison semblable.
-
-Une seule fois, Jolicœur avait été saisi d'un trouble étrange. En
-embrassant les joues de son amie, le matin de son départ, il avait
-senti frémir sur sa poitrine les deux seins ronds comme des pommes de
-la vierge. Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée; voire,
-à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins, Jolicœur
-n'était pas un homme vil, passionné, égoïste ou sublime comme le sont
-les hommes; c'était un enfant qui faisait la guerre.
-
-Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance; il gardait,
-lui-même, trop de jeunesse pour ne pas affectionner ce petit soldat
-imprévu qu'un destin, pour le moins ironique, avait affublé de rudes
-vêtements et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour sa tête menue;
-Jolicœur portait, en outre, un fusil plus haut que lui.
-
-Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent ceux qui ne
-connurent pas de grands périls ont les apparences de l'héroïsme. Au
-sortir des camps d'instruction et dans sa première période de tranchée,
-la classe 17 fut particulièrement insouciante.
-
-Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent les positions
-de l'ennemi, dans un terrain inconnu où des embuscades pouvaient être
-tendues. Des volontaires furent demandés; il y en eut une vingtaine:
-Donquixotte, l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir été jadis
-un homme doux et conciliant, et d'autres que la lassitude n'avait pas
-encore aveulis. Jolicœur sollicita de participer à cette opération.
-
-On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu que l'on ne
-se reposerait pas, que l'on observerait tous les replis du terrain,
-que l'on visiterait les gourbis abandonnés, les sapes défoncées où
-l'adversaire pourrait se dissimuler.
-
-Jolicœur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit était troublante,
-et plus d'un piquet, au loin, prenait une silhouette hostile.
-Qu'importe! N'était-il pas en compagnie de camarades aguerris, et ne
-voyait-il pas se refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune,
-le visage de sa petite femme, subitement devenu grave et diaphane,
-telle l'image noyée d'une lointaine et mélancolique Ophélie.
-
-Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre, guidé par son instinct
-de chasseur, ne devinait pas le rêve du jeune soldat. D'excavations en
-excavations, la troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes
-se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs observaient la
-nuit; mille bruits se faisaient entendre, confus, indéterminés; des
-travailleurs devaient, au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à
-droite, avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre
-avec l'ombre, être une chose immobile et prête à bondir.
-
-Jolicœur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était si petit!
-
-Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit s'affaisser le
-bleuet; touché au cœur, il mourait, sans murmure, inclinant la tête sur
-sa poitrine, gentiment, comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège
-affligé, portant l'enfant mort vers la tranchée française.
-
-Un Tel recueillit les objets que Jolicœur tenait de sa fiancée: une
-bague où était gravé un nom de fleur, un petit couteau, une chaîne avec
-un trèfle à quatre feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui
-avait envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la terrible
-nouvelle.
-
-Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!
-
-Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il tenta de laisser une
-illusion à celle qui jamais ne devait voir revenir l'absent qu'elle
-attendait; il assura que, peut-être, Jolicœur, blessé grièvement,
-enlevé dans une embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est
-trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait pas un tel
-coup au cœur! Pour savoir être malheureux, il y faut une accoutumance.
-
-Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de cris et de
-lamentations. La louve à qui l'on abat les siens hurle dans le bois
-et se déchire la chair, en témoignage de son désespoir; les grandes
-amantes qui virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis sur
-leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent un crêpe éternel
-à leur cœur désolé. Qu'allait-il advenir?
-
-La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel avait imaginé;
-elle sut trouver des mots résignés où sonnaient, malgré tout, les
-carillons d'une nouvelle espérance; elle eut une tristesse de bon ton.
-La balle qui avait abattu Jolicœur ne l'avait pas, elle-même, blessée
-mortellement.
-
-Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance inutile, Un Tel fit
-un petit paquet des chers souvenirs du défunt et le mit sur la tombe
-fraîche où flambait une cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la
-fiancée du bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente
-ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de l'amour était déjà
-consolée.
-
-
-
-
-CHEF DE BANDE
-
-
-Un Tel était un des rares survivants parmi ceux dont les exploits
-faisaient la gloire de son bataillon. Morts, blessés, disparus,
-repartis à l'arrière, las de la lutte incessante et des misères de
-l'infanterie, toute une phalange de braves s'était dispersée. C'était
-à peine si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement en des
-faits d'armes connus de tous demeuraient dans la mémoire oublieuse
-des camarades. Néanmoins, sortis vainqueurs de toutes les épreuves,
-unis à jamais dans la plus étroite des fraternités, quelques soldats
-perpétuaient les traditions de vaillance, de fidélité et de bonne
-humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée magnifique et
-disséminée.
-
-Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses camarades, devint
-un chef. Les circonstances l'y aidèrent; une chance inouïe lui permit
-de ne jamais défaillir, de dompter toutes les difficultés. Chef, ce
-rôle impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme ne pouvant
-être parfait, souvent le hasard collabore à son mérite. Un Tel était
-de ceux que le hasard avait favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur
-sa propre valeur; il savait dans quelle exacte mesure la fortune
-avait aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son esprit
-combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des conflits et des bagarres
-politiques, il avait été naturellement disposé à faire la guerre. Il
-était un soldat à la manière de ces partisans qui se faisaient tuer
-sur les marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais pour le
-plaisir sportif de se battre.
-
-Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris de citadin à
-l'égard du paysan; l'attitude des gens de la terre sous la mitraille,
-leur ténacité dans l'effort les lui fit admirer; il comprit tous les
-hommes et voulut les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons.
-Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur cœur la haine jalouse
-qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un contact de sympathie
-s'était établi entre tous les combattants; ils furent disposés à se
-découvrir des qualités et choisirent pour chefs les plus habiles et les
-plus courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et l'on vit le
-terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant, partager son vin
-avec Donquixotte, un infâme capitaliste.
-
-Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en ignore, avait admis,
-au temps où la mitraille ne l'avait pas encore diminué, que les gars
-du Nord étaient de bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures
-terreuses, les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs de Douai,
-longs comme des perches, le lui rendaient généreusement.
-
-Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres et soignait
-les âmes en sa cure d'Aubervilliers, n'avait pas imaginé qu'il saurait
-conquérir un jour l'affection des gouapes qui le poursuivaient de
-coassements ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent à
-la guerre à admirer un charretier argotique et rude qui mourut, face à
-l'ennemi, immobile, stoïque, comme le chevalier Bayard. Ils avaient,
-dans une barbarie savante, organisée, fait refleurir la cordialité des
-âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir devant un danger
-qui les menaçait tous. Ainsi, ce que la prospérité n'avait point fait,
-la douleur le réalisait.
-
-Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le type parfait
-de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés à l'arrière, dans les
-états-majors, Un Tel les solutionnait à coups de pistolet, sans vaine
-forfanterie, y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait
-même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il est aisé,
-au demeurant, de combattre sur des cartes, le centimètre en main, de
-prendre des petits postes, en les encerclant d'un trait bleu: il est
-plus difficile d'agir.
-
-Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du monde où l'action
-était souveraine, ce qui lui conférait une indiscutable autorité. Des
-milliers d'hommes se révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et,
-ce qui est mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres.
-Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il serait dérisoire de
-prétendre à les connaître tous, et des milliers de tombes gardent le
-secret de leur témérité. On peut dire, sans outrepasser la vérité, que
-ceux-là seuls firent la guerre.
-
-Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de vieilles familles
-roturières ou nés dans les châteaux armoriés, qui affirmèrent devant
-l'histoire le désir de vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes
-fraternelles qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme aux
-premiers âges, le fer en main, afin de défendre les foyers attaqués.
-
-L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance et la
-bonne humeur des armées; il suscita l'émulation chez les braves.
-
-Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir; il a déplacé
-l'organisation des partis et des classes, et nulle puissance humaine
-ne pourrait, maintenant, lutter contre. Les bandes sont constituées;
-elles ont des chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les
-suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires dangers, vaincu
-la mort en d'innombrables combats. Ces bandes militaires déséquipées,
-revenues à la vie sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour
-du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être, un peu
-moins d'apparente brutalité. Envers elles, les Etats n'exerceront
-aucun moyen répressif. Elles se différencieront des groupes, sans
-honneur, qui régnaient avant la guerre sur la République: financiers
-véreux, démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient leurs
-compatriotes, en ce qu'elles auront été créées, pour des buts nobles,
-dans l'épreuve et sans autre ambition que de partager des souffrances.
-En vérité, une nouvelle féodalité se lève sur le monde!
-
-Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer par les nuits
-sans lune; le groupe franc qui saute à la gorge de l'adversaire et le
-terrasse; les hommes déterminés qui demeurent à leur poste, sous un
-bombardement, formeront l'aristocratie de demain. Elle sera juste,
-forte, implacable. Que si les combattants négligeaient d'exiger leurs
-droits et de les imposer à la foule oublieuse, les chefs de bande,
-les compagnons au geste prompt, au verbe facile, se dresseraient,
-sentinelles obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau
-code social où chaque soldat, payé des services rendus, sera considéré
-dans la mesure de ses anciens sacrifices.
-
-
-
-
-LE BANQUET DU CAMP B OU LES DIALOGUES SÉVÈRES
-
-
-Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper autour de lui une
-bande intrépide et joyeuse. Combattre est bien; savoir vivre au repos
-et s'organiser son bien-être est mieux encore. Une bande heureusement
-conduite doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et de
-cuisine, qui sont primordiales.
-
-Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils sont une occasion
-de se revoir, de boire un vin qui chante au cœur et porte à l'amitié;
-ils exigent surtout un génie grandiose d'organisation. Découvrir des
-œufs, des vins et des desserts participe souvent de la magie; les plats
-ont alors une saveur spéciale d'être rares et coûteux; n'estime-t-on
-pas les choses pour la peine que l'on eut à se les procurer?
-
-L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat est débridée:
-c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte, violemment.
-
-Ces agapes fraternelles permettent à chacun d'exprimer son être
-intime, de résumer les impressions ressenties au cours des derniers
-combats. Au reste, l'échange de vues en présence des bouteilles, la
-communion de pensée autour d'une table improvisée sont dans la pure
-tradition des banquets. Et puis, le soldat l'affirme:
-
---Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir dans un coin, tout
-seul.
-
-On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient, quelques jours,
-au sortir des tranchées; elles y manifestaient leur âpre désir d'être
-heureuses; elles se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des
-plaisirs humains.
-
-Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes; ils y dormaient
-avec une volupté profonde, en compagnie des rats.
-
-Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un plaisir de dieu.
-Sous la protection des arbres, assis à des tables vacillantes, les
-hommes discutaient, attendant impatiemment que les ravitailleurs
-en vins, chargés de bidons, revinssent des villages environnants,
-porteurs d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes
-compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur manteau d'azur.
-
-Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau, un cimetière aux
-tombes parallèles, où reposaient les morts du bataillon, flamboyait de
-toutes ses cocardes, de ses croix et de ses couronnes.
-
-Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer les tombes, mais
-sans y mettre cette douleur superficielle dont le rite funèbre se pare.
-Nous vivons en des âges virils où l'anéantissement est accepté.
-
-Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et de chansons; on
-eût dit un vaste navire où des marins ivres et proches de la terre,
-revenus d'une traversée périlleuse, fêtaient le retour dans les ports
-que l'on aime.
-
-Ce soir-là, le secteur était heureux!
-
-Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans une sauce rousse et
-parfumée d'oignons, composaient avec des gestes de prêtre un gâteau
-mystérieux où les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se
-joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude des bougies,
-le couvert fut placé: gamelles bosselées, assiettes en aluminium,
-quarts rouges et dorés par le vin, fourchettes brisées. Des bouteilles,
-aux cachets de cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en
-un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires, l'heure du
-gai sacrifice.
-
-Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de cette table, à peine
-décrassés, ornés encore d'une barbe sauvage. La bande fêtait son
-immortalité. Malgré les assauts, les bombardements, les sournoises
-maladies et l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un
-sang riche couler à leur peau.
-
-Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant qu'il l'était
-jadis à son comptoir, alors qu'il débitait l'andouillette et le porc
-et qu'il se passionnait aux aventures de d'Artagnan et aux évasions
-de Monte-Cristo, exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque
-ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter force plats
-consistants.
-
-Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes blessures, n'avait
-plus sa beauté de ruffian, son œil altier; il semblait adouci, comme
-affiné par l'âge et la souffrance.
-
-Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre, oubliant les
-révoltes anciennes, évoquant des souvenirs bachiques, citant les noms
-glorieux des villages où tout le bataillon était ivre.
-
-Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation, évitant
-avec habileté que les conteurs ne se livrent aux récits paillards
-dont la troupe est friande. Il rompait le pain avec douceur, comme
-à l'office, veillant à ce que chacun ait sa part de bien-être, de
-lumière, de vin et de sauce odorante.
-
-Un brave cœur, sous une rude charpente, le sergent Massacré, prit la
-parole:
-
---Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon œil, et dix litres
-de vin ne me font pas reculer. Chacun a ses idées, ici-bas; mon rêve,
-à la descente des tranchées, c'est d'aller aux douches tout habillé.
-Ensuite, tu te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu
-regardes passer les ambulances, au loin, sur la route, et te voilà tout
-neuf. La vie est déjà bien assez compliquée; pourquoi l'embarrasser
-de théories inutiles? Les types qui m'abrutissent de phrases et de
-conseils, je leur réponds: «Cause à l'autre.»
-
-Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade se mit à chanter:
-
- _Tout le long, le long du corridor
- On faisait des rêves d'o-o-or._
-
-Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où de jolies femmes lui
-offraient des oranges, des cigares et des confiseries. Quelles jolies
-fêtes les infirmières organisaient dans le jardin, sous les pommiers
-fleuris! Marthe Chenal y vint chanter autre chose que
-
- _Tout le long, le long du corridor..._
-
-C'était peut-être la _Marseillaise_!
-
-La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient avec
-un bruit d'armes, les bouchons volaient; à l'aide d'un poignard
-scintillant, un jeune grenadier découpait habilement le rôti. On but
-à la croix de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine
-permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire, et les convives
-ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur de la nuit.
-
-Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives délaissèrent
-les propos futiles ou grossiers; le vin, au lieu que de troubler leur
-raison, l'aiguisait sans doute et la rendait clairvoyante. Chacun
-exposa sa conception de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du
-civil.
-
-Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et nul ne peut deviner
-le secret de la grande muette. Ce soir-là, pour elle seule, dans la
-zone inviolée du civil, l'armée fit entendre sa redoutable voix.
-
-Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur coutumière, établit
-un réquisitoire contre le civil. En mots simples, compris de tous, le
-prêtre s'associa au courroux unanime.
-
---Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité, négligeant les
-tendres leçons du seul maître que je reconnaisse, se montrèrent, en
-ces événements, des égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain
-avec l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main charitable,
-quand l'émigré et l'orphelin imploraient d'eux un secours? La vertu
-de charité fut trop souvent l'apanage du soldat, le grand misérable
-de notre époque. Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les
-familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux et qui firent
-argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires et respectés, seront
-bannis de la communion des hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la
-plus jolie des vertus chrétiennes.
-
-Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.
-
---Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme est toujours un
-loup pour l'homme. Des usiniers ont intensifié le travail des femmes,
-afin de rétribuer leur personnel à des tarifs inférieurs; une femme,
-n'est-ce pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a spéculé
-sur le besoin de défense de la nation. Il nous fallait des armes et des
-munitions: on nous a vendu des grenades qui n'éclataient pas et des
-pistolets qui sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans
-la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis nous fabriquaient
-des semelles en carton-pâte. Le civil, avec notre peau, s'est fait de
-riches portefeuilles.
-
-Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don Juan des jours
-paisibles, il gardait rancune à celles qu'il avait adorées d'avoir été
-volages; il en voulait plus encore aux amants embusqués, aux financiers
-luxurieux, à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la foudre et des
-vents, à la faveur de leur or victorieux, faisaient la conquête des
-femmes infidèles du soldat.
-
-Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement, il exposa ses
-furieuses revendications:
-
---Il y a des tas de types qui sont venus se soulager sur notre fumier;
-on aurait dû leur fiche des coups de fourche. Nous sommes trop bons!
-Le civil nous endort avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci,
-le poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.» La première fois
-que je suis allé à Paris, je vis le métro arriver, j'ignorais qu'il
-repartait si vite, je ne me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture
-qui repart. Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une autre
-voiture arrive, je saute dedans en bousculant une grosse dame. On
-m'injurie, on m'appelle voyou, moi, un sanglier des Ardennes, titulaire
-de quatre citations... Et ils appellent cela, les civils, avoir de
-l'affection pour le poilu!
-
-Les buveurs communièrent dans le même courroux à l'égard de ceux qui,
-selon la parole du petit Breton qui mourut un soir dans les bras d'Un
-Tel, vivent de la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de la
-nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être dans les villes
-éblouissantes de lumières, auprès des tables fleuries où courtisanes
-et munitionnaires s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la
-sourde menace venue des champs, des forêts et des plaines où toute une
-jeunesse armée attend le formidable retour.
-
-
-
-
-POLLUX LE CHEVALIER DU CINÉMA
-
-
-En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par ses allures
-excentriques; son accoutrement lui valait l'estime des gamins. Une
-tête de clown sous un sombrero, des épaules roulantes de lutteur, un
-pantalon à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à la
-foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et l'admirait pour
-son rôle social; n'était-il pas un roi de la cinématographie, un de
-ces hommes dont les pitreries s'inscrivent en lignes de lumière sur
-tous les écrans du monde et qui font rêver au delà des mers, de belles
-inconnues?
-
-Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un jeune premier, la
-beauté sombre de l'amant éconduit; ce joyeux camarade était grotesque
-et disloqué. En société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui
-ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus sensible des
-romances, et c'est quand il lançait en l'air les bouteilles débouchées
-qu'il le fallait admirer; parfois, un consommateur se voyait éclaboussé
-de bière ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui n'enlèvent
-rien au talent du jongleur.
-
-Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un échafaudage et
-passer de la rude main d'un policier sous le jet d'eau de l'arroseur
-municipal forment les premiers éléments de la cascade. Nageur
-intrépide, l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait
-hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un fiacre, se heurtait
-à la vitrine d'un antiquaire, entrait la tête la première dans un
-service en porcelaine, recevait quarante in-folio sur la nuque, le
-sourire et le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et joyeux
-les plus invraisemblables des scénarios. Couvert de suie et de cirage,
-il devenait le roi vorace et redouté de quelque tribu nègre inconnue;
-roulé dans la farine, il se transformait en mitron qu'une femme
-déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à l'encolure, on
-eût dit un aventurier du Far West. Il incarna mille rôles et ce fut, au
-dire de ses pairs, dans celui d'un singe qu'il triompha.
-
-Certains de ceux dont la mission est d'amuser la foule et de lui donner
-les plus imprévues, les plus troublantes des sensations, sont, au
-demeurant, de très paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte
-de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent, au
-sortir de la scène, de leurs tourments et de leurs passions; ils
-quittent le pourpoint du guerrier, la robe du monsignor ou la sombre
-cape du traître pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues,
-que des pères de famille, de bons époux, fidèles à leur foyer, amis de
-la quiétude et du bien-être.
-
-Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute circonstance, il se
-croyait en scène, paradait, jouant un rôle éternel, avec des grimaces
-et des contorsions inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les
-pianos, équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les
-meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices, hurlant
-des refrains idiots. Sa vie était une intéressante et pittoresque
-création; elle avait la fantaisie d'un film comique et donnait cette
-impression brillante et saccadée d'une projection lumineuse au cours de
-la nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.
-
-Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant sous une morgue
-extérieure la plus fébrile des fantaisies, formaient une phalange de
-travailleurs acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière
-élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une boule de billard;
-il y a une façon risible de tomber à terre en faisant un grand écart;
-on peut, avec esprit, fumer un cigare des deux bouts, telles étaient
-les savantes occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes, du plus
-moderne des arts, étaient des êtres particulièrement tourmentés; ils
-recherchaient, par des procédés nouveaux, à donner l'illusion du vrai
-dans le miraculeux, à dessiner les formes excessives de la joie et de
-la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste, leur physique
-se prêtait à la réalisation du comique; ils étaient d'une maigreur
-extrême. On eût dit, à les voir défiler, la pipe au bec et le canotier
-sur l'oreille, une combinaison d'angles.
-
-Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de coloristes, de
-danseurs et d'artistes gardaient à Pollux une affection vraie. En son
-art, n'est-il pas un maître incontesté? Le premier des Pi-Ouit était
-audacieux, il avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties;
-il sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce qui ne
-laissait pas que de le parer d'un juste laurier. Brutal, grossier,
-excentrique, Pollux n'en était pas moins, en un siècle vulgaire, un
-être chevaleresque. Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de
-mieux bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un mari
-jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on eût dit qu'il allait,
-pareil au clown de Banville, «crever le plafond de toile» et rouler
-dans les lampes à arc qui sont, elles aussi, «des étoiles».
-
-Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent, et
-rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une âme et des mœurs de rimeur.
-François Villon fut paillard et grand dépendeur d'andouilles; Pollux
-n'ignorait rien du vol à la tire et des plus viles luxures!
-
-Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit de devenir un grand
-premier en amour. La muse de la bande des Pi-Ouit, artiste habile et
-fêtée en sa jeunesse, prit avec la maturité une ampleur excessive. Elle
-avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et lumineux; elle savait
-tirer la langue à ravir, elle était espiègle et bedonnante, ce qui la
-faisait ressembler à quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à
-Nuremberg par un artisan en délire.
-
-La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher, en concierge;
-elle était, quand elle interprétait les jeunes filles, joignant
-ses courtes mains sur son triple ventre, une caricature atroce de
-Claudine. Son apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la
-soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant retomber
-sur le sol, où elle rebondissait comme un ballon. Un jour, sous cette
-charpente burlesque, il sentit que battait une pulsation frêle et
-régulière; découverte inouïe: la môme Citrouille avait un cœur!
-
-Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui préférait encore son
-art; aussi s'amusait-il à exagérer les manifestations de sa tendresse;
-dans son inconscience, il ridiculisait la plus douce des traditions
-païennes, le geste universel et gracieux par excellence: le baiser
-sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance suscitait,
-quotidiennement, des stupéfactions, des rires et des batailles; la
-foule les poursuivait de quolibets, les acclamait; parfois, le peuple
-est inconstant: des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui
-permettait à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration de
-boxe française accompagnée de sauts périlleux.
-
-La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein triomphe; certaines
-de ses créations avaient remporté un succès mondial. Les marchands
-de bœufs de l'Amérique du Sud, les nervis marseillais aux foulards
-coloriés, les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs de la
-Martinique, les obscurs paysans des campagnes mystiques où l'icône
-est vénérée, toutes les foules désireuses de voir un peu d'irréel et
-de mensonge parer leurs existences avaient suivi, avec une passion
-commune, les invraisemblables aventures, en douze parties, de «Pollux,
-roi des mines d'or», à qui de sinistres bandes veulent arracher la
-fortune et l'honneur. Le héros, ayant juré de garder le secret du filon
-d'or jadis découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre à la
-reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait le plan sur son
-cœur; des traîtres, vainement, tentaient de le lui ravir; ne pouvant
-s'emparer du précieux talisman qui leur eût assuré la richesse, ils
-emprisonnaient la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement
-à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses, délivrait la
-douce jeune fille. Soudoyé par les bandits, le peuple des mineurs se
-révoltait; Pollux le réduisait au silence, après un combat magnifique
-où cinq cents cavaliers, qu'on eût dit descendus des fresques de
-Michel-Ange, traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.
-
-Un matin doux et frais, où le vent animait de sa caresse légère les
-roses des jardins, Pollux et sa gentille protégée s'épousaient; les
-mineurs jetaient des fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le
-traître s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le remords
-et des cavaliers mystérieux, il croyait voir apparaître, invincibles et
-menaçantes, les ombres de ses victimes.
-
-Il avait conquis la célébrité et le cœur des petites ouvrières de
-toutes les vastes cités du monde. Il délaissait la môme Citrouille,
-s'étant épris de la jeune Américaine aux yeux limpides qui
-interprétait, à ses côtés, avec une ingénuité délicieuse, l'héritière
-aux 500 millions.
-
-Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du chevalier Pollux,
-aux traits fortement accusés, ne se dessinât ostensiblement; elle fut
-recouverte par les affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit
-dans la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent,
-sales et décolorés, sur des murailles de banlieue, attestant la valeur
-de toute gloire humaine.
-
-La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné, mais d'une
-élasticité surprenante, apte à toutes les besognes, prêt à tous les
-coups de main, Fregoli de la bataille, à la fois éclaireur, grenadier,
-homme de liaison, souvent heureux et toujours assoiffé.
-
-Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse des défenseurs
-de Calonne et des conquérants de 304; il suivit Un Tel dans toutes
-ses aventures; chose étrange, il ne se signala pas en des combats
-singuliers; il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire.
-Ce familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait dans
-l'ombre, avec obstination, simplement, durement, comme les camarades,
-souffrant de l'hiver et des bourrasques, couvert de vermine et de terre.
-
-Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme de la guerre;
-il soutint, à sa manière, le moral de ses camarades; il contribua
-à leur donner une âme égale et forte par sa verve endiablée. Les
-pirouettes dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des
-soldats, en des saisons de particulière amertume, les plus fiévreux des
-encouragements.
-
-Alors que les obus creusaient dans la tranchée de vastes entonnoirs,
-tandis que les escouades effrayées se terraient, Pollux, une
-cigarette aux lèvres, demeurait à son poste, avec forfanterie.
-N'avait-il pas encouru de plus redoutables périls au cours de sa vie
-cinématographique, quand il combattait dans un imaginaire Alaska contre
-de modestes figurants transformés en de féeriques chercheurs d'or?
-
-Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence courante lui
-était une magnifique occasion de bonheur; il se croyait toujours devant
-l'objectif, prêt à inscrire sur la pellicule immortelle un geste
-héroïque.
-
-Pollux avait le cœur et l'esprit d'un gavroche:
-
---Où tombent actuellement les obus? faisait demander le capitaine que
-le bombardement inquiétait.
-
-Et l'infatigable farceur de répondre:
-
---Dis-lui qu'ils tombent par terre.
-
-Pauvre clown! Il cachait une tristesse vraie et délicate sous les
-scintillements de sa joie. Las des amours faciles et grotesques qu'il
-avait connues, délaissant la «môme Citrouille» et ses tendresses de
-cirque, il rêvait de vivre un jour, dans le luxe et la fantaisie,
-auprès de l'Américaine ingénue qu'une jolie fiction lui avait fait
-épouser à l'écran. Elle s'appelait Mary; elle avait des poignets
-d'enfant, des mains fines et transparentes, un rire frais et chanteur
-comme de l'eau. Quand Pollux, l'arrachant à ses ravisseurs, la portait
-en ses bras, il la sentait trembler sur sa poitrine, comme une colombe.
-
-Une nuit silencieuse, Un Tel et sa bande partirent en reconnaissance.
-Les hommes traversaient, en rampant, la forêt; Pollux les précédait,
-leur cherchant un chemin parmi la broussaille.
-
-Il marchait fièrement, au clair de lune, inconscient du danger.
-N'était-il pas l'invincible roi des mines d'or, le Chevalier sans peur
-et sans reproche du Cinéma? Il ne songeait pas à l'adversaire qu'il
-pourrait rencontrer et qui l'abattrait; il ne voyait pas l'œil de feu
-des mitrailleuses qui le guettait dans l'ombre bleue; il ajoutait une
-nouvelle aventure à la série des films qui lui valurent sa renommée.
-Celle-ci, comme les autres, se terminerait par une pirouette, un
-sourire et des bravos. Ce fut, hélas! une pirouette sanglante!
-
-De la gauche à la droite, subitement, une fusillade éclata. Les balles
-brisaient les branches, s'aplatissaient sur les cailloux et trouaient
-les arbres; les grenades s'ouvraient en gerbes sonores et flamboyantes;
-la reconnaissance se dispersa comme un vol de moineaux.
-
-Un Tel, en s'enfuyant, entendit Pollux, blessé, qui criait en son
-délire:
-
---A moi, mes fidèles mineurs!
-
-Le silence se fit entre les lignes. La nuit suivante, les camarades de
-Pollux sortirent, afin de retrouver son corps. Auprès d'une source, ils
-découvrirent une croix. Une main ennemie, un instant fraternelle, y
-avait écrit ces simples mots où ne se devinait pas le mystère de toute
-une vie:
-
-«Ici repose un brave mort pour la France.»
-
-
-
-
-LAZARE CARNOT OU LES MOUSQUETAIRES DU F. M.
-
- «Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront
- le nom de mousquetaires.»
-
- (_Instructions sur l'Infanterie_.)
-
-
-Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque, avait la propriété
-de grouper des êtres d'exception, venus de tous les points du monde,
-attirés à lui par une force inconnue. Il sut se créer de ferventes
-affections. Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée pour sa
-nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence; d'autres, afin
-de le suivre, abandonnant leurs craintes instinctives, devinrent
-téméraires; d'autres le haïrent violemment, ainsi que l'exécraient
-jadis les trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la
-vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu l'honneur
-d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir ému.
-
-Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques vers qui les
-hommes se dirigent. Un Tel avait toujours guidé la destinée de ses
-camarades, et nombre de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui
-reprochaient son emprise sur la volonté des leurs.
-
-Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple: Lazare Carnot,
-nègre athlétique, né aux îles, parmi des végétations magnifiques. Il
-ne se parait pas, aux jours de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été
-l'injurier que de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en
-main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu, un Européen
-infortuné.
-
---Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen de la épublique de
-Jean-Jacques Ousseau et de Icto Hugo.
-
-Cet homme libre était l'esclave de son affection. Susceptible à
-l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus cruelles plaisanteries, tant
-il était asservi.
-
-Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur; il
-était appelé à défendre, par un feu juste et rapide, ses camarades, en
-cas de combat imprévu ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple;
-il suivait strictement les instructions reçues. Il y avait quelque
-chose de puéril dans cette discipline de nègre qui ne cherchait pas à
-comprendre les raisons du combat, s'abstenait de discuter la valeur de
-son arme, tirant parce qu'il fallait tirer.
-
-A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique; Un Tel
-sollicitait alors ses confidences. Le nègre évoquait la splendeur
-de son île: il y avait un port aux eaux lumineuses; le chef du port
-était coiffé d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé
-à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la rade; il en
-venait deux ou trois par an. Des femmes en pagnes miroitants, portant
-de larges ombrelles en toutes saisons, se promenaient dans l'avenue
-sablée qui montait au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis, ainsi
-nommée par des marins de passage; des couples y dansaient jusqu'à
-l'aube.
-
-Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour, formaient
-l'orchestre de ce bal cosmopolite où s'enlaçaient des êtres de toutes
-couleurs: noirs aux sourires épanouis, mulâtres fins et graves,
-matelots anglais chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises
-échouées en cette île à la suite de marchés honteux.
-
---On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au pemier étage; le
-plancé s'est écoulé; nous sommes tombés su la tête des autes danseu; on
-a bien i!
-
-Lazare Carnot habitait une maison en carrés de plâtre, recouverte de
-chaume; il y faisait une délicieuse fraîcheur. C'est là qu'il reçut une
-nuit la visite d'une petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint
-frapper à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras.
-
---Qui est là?
-
---C'est l'Amour! dit une voix musicale.
-
-Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles aussi jolies?
-
-La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il gardait une grande
-discrétion relativement à ses conceptions sociales. Il avait une
-opinion déterminée sur la guerre:
-
---Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique fançaise. La Fance
-se battait, je suis venu de suite servi son dapeau.
-
-Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon à nombre
-d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en oublièrent pas moins
-leurs devoirs les plus impérieux.
-
-Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait à se
-remémorer certaines élections où l'on se battait à coups de bâton,
-afin que fussent affirmés dans l'île les principes «émocatiques»
-et «anticléicaux» que toutes les civilisations nègres envient à la
-métropole. Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui aussi,
-l'union sacrée.
-
-Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et d'un parfait soldat.
-Son arme était luisante, propre, méticuleusement entretenue; jamais un
-gravier n'eût risqué d'en entraver le précieux mécanisme.
-
-C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir la plus dure
-des guerres. Un Tel pensait à ces écrivains humanitaires qui se virent
-froissés en leurs nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient
-à notre œuvre guerrière; il lui apparaissait que le bon, le naïf Lazare
-Carnot était autrement utile à la cause française que ces folliculaires
-partis se terrer en Suisse, où ne grondait pas la tempête, afin de nous
-donner des leçons de dignité humaine.
-
-Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave hier encore,
-fût venu apprendre à des apôtres férus des principes de nos grands
-ancêtres comment on défendait la liberté; il se proposait, la paix
-venue, de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos amours,
-nos passions politiques, nos divertissements, nos arts et nos femmes,
-et de lui demander humblement de nous apprendre la franchise et la
-simplicité.
-
-
-
-
-L'AVION ABATTU
-
-
-Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques camouflées en
-rasant le gazon. Son appareil roula quelques secondes et s'enleva
-légèrement; l'hélice faisait un vent forcené, le moteur ronflait avec
-un rythme égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche offert
-par une danseuse, attachée à un fil, semblait ouvrir sur le vide des
-yeux épouvantés.
-
-Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé d'obus errants.
-L'avion, secoué par les explosions, cherchait dans la lumière une route
-heureuse. Il lui fallait traverser les barrages d'artillerie, survoler
-les lignes ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où se
-terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles «maxim».
-
-Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa belle vie
-sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux et forts de son
-adolescence et la chère maison où l'attendaient, anxieusement, ses
-amours. Les hameaux brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses,
-les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement. Des
-groupes traversaient les routes, minuscules et héroïques; ce petit
-peuple d'azur se préparait à mourir!
-
-L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel oiseau
-précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes.
-
-Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se sentait maître
-de lui; il observait avec calme les replis du terrain, les cours
-d'eau, les terres remuées, les pistes foulées, tout ce qui révélait
-une présence humaine. Parfois, un fusant dessinait son panache dans
-le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son visiteur, lui
-offrait un bouquet de lumière.
-
-Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient secoués de
-convulsions; on eût cru entendre gronder un dragon apocalyptique. Des
-oiseaux au vol triangulaire fuyaient devant le corsaire du ciel, cet
-errant inattendu des célestes jardins.
-
-L'avion survolait les lignes françaises.
-
-La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes dissimulées,
-toute cette œuvre automatique de feu et de destruction, vues de haut,
-paraissaient dérisoires. Se pouvait-il qu'une humanité stupide se crût
-fortement défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que des
-pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une immense brume?
-
-Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées de l'adversaire
-et leurs bouleversements: il importait, avant tout, de savoir si la
-position pouvait être enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il
-arrêta son moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient monter
-du ravin.
-
-Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à l'observateur; une
-odeur irritante de poudre le prit à la gorge; d'invisibles canons, avec
-leurs obus rapides, lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait
-secoué par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue; il
-lui semblait que son appareil craquait sous lui, sinistrement.
-
-Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une flamme jaillit et,
-dans un tourbillon de feu, de métal en fusion et de toile arrachée,
-l'oiseau s'abattit au centre du ravin, les ailes mortes.
-
-Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe de lumière.
-
-Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil. Ainsi,
-éclaireur avancé de nos troupes, le jeune lieutenant, les reins brisés,
-les bras en croix, attend l'impossible relève. Puisse un assaut
-glorieux mener jusqu'à lui nos vagues triomphantes!
-
-Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent eux aussi
-d'être vengés; combien, dont les os demeurent sur le sol, qui semblent
-exiger qu'on les vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux
-qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des morts couchés
-entre les lignes?
-
-Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque le civil
-s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête à jouir encore
-d'un jour heureux, n'entend-il pas des doigts glacés qui frappent
-à ses carreaux? S'il ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être
-comprendrait-il la plainte immense de tous les soldats qui n'ont pas
-été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les ombres des héros
-s'insurger contre les cités et revenir, implacables, au milieu des
-festins, renverser sur le sein des femmes volages les vins fins dont
-leurs courtisans s'abreuvent?
-
-Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins de l'arrière,
-clients énervés des bars secrets où l'on tangue, prenez garde qu'un
-soir les pilotes morts au champ d'honneur ne viennent se joindre à vos
-farandoles!
-
-
-
-
-LA RELÈVE
-
-
-Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il est une chose que
-les soldats, au cœur de la tranchée, contemplent avec espérance: la
-relève. L'image de cet instant les console et les fortifie; elle leur
-donne le courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les misères
-de la guerre et triompher de ses périls.
-
---Ce soir! C'est la relève!
-
-Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste, qui courent la
-première ligne, portés sur une aile invisible, vous avez ranimé le
-soldat glacé, redonné du cœur au veilleur abattu!
-
-Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la zone de mort, avoir
-le droit de marcher sur les routes et de revoir des maisons. Les
-relèves sont dures, elles se compliquent de bombardements imprévus;
-parfois, le guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd
-dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop murmurer les
-marches inutiles, la pluie qui lui cingle la face, le vent qui le
-terrasse, car il entrevoit au bout de la route le radieux repos dans
-une grange, les beuveries et les jeux.
-
-Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer des pistes
-périlleuses; c'est à peine s'il est possible de voir, aux nuits
-profondes, les trous d'obus et les excavations creusés sous les pas du
-soldat. Les étoffes et les équipements mouillés pèsent aux épaules, la
-boue colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre la colonne.
-Aussi les relèves ont-elles un caractère individuel.
-
-L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui dise:
-
---C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant! Sauve-toi!
-
-Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin noueux, il s'en va.
-Où va-t-il?
-
-Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule sombre qui, elle
-aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait les routes et les camps
-les yeux fermés s'il le fallait, tant il désire le repos de l'esprit et
-du corps; sans doute se tromperait-il parfois quelques instants, mais
-sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver la bonne piste.
-
-Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et que le pas sonne
-librement, sans contrainte, sur la route, les voix s'élèvent, les
-cigarettes s'allument; les hommes, séparés de leur unité, se groupent.
-On dirait que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit les
-carrefours et marche vers les villes, désireux de participer à nouveau
-au festin de la vie. La relève, c'est une résurrection.
-
-Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours, sur un
-immortel panneau, ces retours pittoresques par les routes camouflées
-avec des toiles pendantes, ce qui les fait ressembler à des voies
-triomphales.
-
-Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette du soldat
-moderne; ils ont l'air de s'être battus sous Vercingétorix, couverts
-de peaux ou de caoutchoucs, ficelés en d'étranges capotes, vêtus de
-sacs à terre, perdus dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs
-islandais.
-
-Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir réveiller les
-échos. Certains, vaincus par la fatigue, titubent comme s'ils étaient
-ivres. On dirait le retour d'une kermesse, tant il y a d'allégresse
-difficilement contenue dans le cœur de ces ressuscités.
-
-A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le désordre
-s'organise. Ces hommes en loques forment, néanmoins, une armée. Les uns
-boitent. Les autres traînent sur la route, porteurs de bouteillons qui
-leur battent aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale, ils
-donnent une impression de force et de sécurité.
-
-Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à peine leurs aînés,
-consentiront à n'être que des paquets de boue errant sur les routes,
-la France vivra. Consentiront-ils toujours à une telle souffrance? Ils
-l'ont supportée, ils la supporteront encore parce qu'ils croient à la
-justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où ils sont de se
-battre.
-
-Les voici qui s'installent dans une immense sape où tout un bataillon
-pourrait dormir; ils s'étendent sur des couchettes étagées; l'humidité
-suinte aux parois de leur demeure; l'air est irrespirable, mais il est
-si doux de retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être, que
-ce lieu infect les enchante.
-
-Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les aspirations et
-les pensées de tous, partage cette joie enfantine; il se joint aux
-conversations des camarades.
-
-Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de fouet de la
-relève, se raniment et retrouvent leur primitive vigueur.
-
-Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des braves; les idées y
-sont en fusion. A la lueur incertaine des bougies, il semblerait qu'un
-avenir se crée, turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui
-élevèrent les cathédrales devaient avoir cette foi invincible! Les
-compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi, aux heures de liberté et de
-repos, leur œuvre qu'ils espèrent immortelle: la paix. Ils la savent
-lointaine, parce qu'ils la veulent parfaite.
-
-La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination de poète; il
-la pare de splendeurs qu'elle n'aura pas. De vils poètes, perroquets
-arriérés, attachés à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile,
-ce retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs masqués
-en troubadours, consentiront à fêter Un Tel un jour par an, ainsi que
-jadis les Césars permettaient à la canaille d'être reine. Quand les
-lampions seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment de
-reconnaissance à leurs défenseurs.
-
-La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y songer, aucun des
-combattants ne la veut faire avant que soient établies la gloire et
-la sécurité de la race. Certes, tous les soldats ne sauraient fixer
-exactement les raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les
-armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes dont Un Tel
-est le type, n'auront cure des changements politiques, des influences
-sentimentales, des raisons économiques qui pourraient orienter la
-guerre dans une direction différente de celle qu'ils se sont imposée.
-
-Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra besogner encore, se
-battre âprement, regagner le terrain pied à pied. La lassitude arrête
-parfois le bras du soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les
-membres. Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses compagnons, et
-pourtant, malgré cette diminution des forces, il a décidé de lutter.
-
-L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de la bravoure,
-vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a, entre les lignes, des
-mourants qui demandent du secours; il y a des morts qui tendent leurs
-bras décharnés vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de
-l'arrière refusent de se joindre à cette armée dont ils louent la
-vaillance, il est à craindre qu'à la grande relève elle ne les chasse
-de leurs positions, de leurs intérieurs fleuris, si toutefois elle
-consent à leur laisser une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à
-l'heure où tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de
-France acceptaient de mourir.
-
-«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des soldats. Cette
-aspiration au bonheur est humaine, mais elle se complète d'une
-acceptation émouvante de la souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce
-qui se traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que les
-soldats de l'armée française seront loin de tout ce qui leur est cher,
-la femme qu'ils aiment et le faubourg où ils naquirent.
-
-Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf, Un Tel et ses
-compagnons feront la grande relève, qu'ils désirent heureuse, cordiale,
-ensoleillée, car rien ne leur serait douloureux comme d'être obligés,
-la guerre étant finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs
-et les ploutocrates de l'arrière.
-
-
-
-
-UNE CHAUMIÈRE, UN CŒUR ET L'INDÉPENDANCE
-
-
-Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans doute l'heure
-heureuse où, délaissant les armes, il lui sera loisible de reprendre
-le cours de sa vie civile. Il sera de ces prédestinés qui verront la
-grande relève, terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants
-immortels ne pourront, hélas! rejoindre.
-
-La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des jeunes hommes qui la
-firent et qui en reviendront. Pour quelques-uns, devant en garder une
-lassitude infinie, combien, au contraire, verront s'accroître leur
-amour de la lutte et de l'aventure.
-
-Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues brisées, ouvriers
-retrouvant l'usine si longtemps désertée, auront un but unique:
-être heureux! Les souffrances subies avec fermeté portent en elles
-un stimulant particulier: elles préparent à la joie et la font plus
-vivement désirer.
-
-Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui furent meurtris
-dans leur chair, jouiront d'un bonheur facilement accessible. La
-possession de ce qui leur faisait défaut, le retour au foyer,
-la compagnie d'une femme leur assureront des joies immédiates et
-précieuses.
-
-Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs; il leur
-suffira, pour s'estimer heureux, de posséder une chaumière, un cœur les
-aimant et l'indépendance.
-
-Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y brûlerait-il, à Noël,
-que des branches mortes, ramassées dans les bois du voisinage, il
-faudra que les anciens combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils
-vécurent en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours
-paisibles, leur course vagabonde.
-
-Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon sa fantaisie; il
-l'embellira de la féerie qui chante en son cœur; il y mettra les fleurs
-à jamais épanouies de son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute
-avec mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les vents; que ce
-soit le somptueux appartement aux meubles de bois laqué, odorant et
-rare, tous les intérieurs auront une même douceur; on y connaîtra des
-joies pareilles, un divin repos.
-
-Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art, gardera son studio
-d'avant-guerre, demeure étrange où les livres, les armes et les étoffes
-tenaient lieu d'objets utiles et pratiques; un sabre congolais, à la
-lame large, droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète y
-veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers jaunis où jadis il
-inscrivait ses pensées intimes.
-
-Niché sous le toit, dominant son vieux quartier, éveillé dès l'aube
-par les angélus de Saint-Sulpice dont les tours semblent transparentes
-en la brume et prêtes à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa
-demeure; elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche du ciel
-merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent les marchandes, où les
-chiens aboient, où le peuple chante.
-
-Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du Luxembourg et
-leur parfum enchantent les rues désertes, ses fenêtres ouvertes sur
-l'azur illimité du ciel, Un Tel cherchera les étoiles familières dont
-Monseigneur lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant comme une
-armure, et la modeste Wega de la Lyre.
-
-Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette musique et cette
-clarté que seule une femme peut y apporter avec sa voix caressante et
-sa chair lumineuse. Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié
-sa vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les chers liens.
-La bohème amoureuse, ses passions éphémères nées au cours d'une nuit
-d'orgie et dès l'aube évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne
-suffiront pas à peupler la vie sentimentale des anciens combattants.
-
-Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette union définitive
-de deux êtres partageant, avec une âme fervente, espérance, fortune
-et adversité. Ils feront sauter sur leurs genoux un enfant aux
-yeux rieurs, à la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la
-petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet enfant, ils
-auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes, avec leurs défauts mignons
-d'autrefois, leur gourmandise, leur naïveté et tout cet enchantement
-qu'ils avaient au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au
-bout de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre d'orge:
-telle sera la consolation de leurs misères, le prix de leurs nuits
-angoissées, le laurier que mérite leur valeur.
-
-Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur, si elle ne
-lui accorde pas des droits, en considération de ses sacrifices, il
-lui restera, au moins, de n'avoir pas lutté pour tous, vainement,
-puisqu'une femme et un enfant lui en garderont amour et reconnaissance.
-
-Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront à peu de chose,
-en somme. Ils ne permettront pas qu'après avoir défendu ce que les
-penseurs officiels et les politiciens de l'époque appelaient les
-libertés du monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés
-françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur bonheur, ils
-s'élèveront.
-
-Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements. Indifférent
-à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera pas que se crée, néanmoins,
-contre lui ou sans lui, une aristocratie financière, injuste et
-méprisante; il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui
-jugulent la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs; il
-revendiquera le principe absolu de la désunion sacrée, la liberté pour
-tous de penser et d'exprimer des idées sans les faire entrer dans le
-cadre d'un parti, le droit de n'avoir d'autre lien que ses affections.
-
-Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le feu groupa sous son
-terrible joug; ils se solidariseront contre l'infortune, indifférents
-aux systèmes politiques et sociaux. Pour eux, le régime acceptable
-sera celui qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une
-chaumière, de pouvoir se créer une famille et des libertés.
-
-Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure en heure, afin
-de se distraire de la pluie, de l'ennui ou de la souffrance, les
-veilleurs établissent les principes d'une société nouvelle.
-
-Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève, tel sera, à son
-retour, Un Tel, soldat dont l'âme est toute l'âme jeune, ardente et
-généreuse de l'armée française.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
-
- Une jeunesse 9
- La foire aux idées 17
- Ismes et crates 22
- Le miracle de la Marne 26
- En ligne 33
- Patrouille 44
- Gustave le Rempart de Calonne 47
- Lulusse de Charonne 51
- Bichromate ou la motocyclette infinie 56
- Le vieux 62
- Ceux de l'arrière 67
- De l'amour 72
- De l'idée de Dieu 77
- Le Noël barbelé 82
- Le sang versé 87
- Azur! Azur! Azur 96
- Le retour 101
- La Riviera du Montparnasse 107
- Le soldat perdu 113
- L'ancien 118
- En route 123
- Ecole buissonnière 130
- Histoire d'une fourragère 139
- Le pote 150
- Tap-Tap ou la servitude militaire 155
- Exégèse de certaines phrases militaires 160
- Les paradis artificiels 166
- Le peuple et le roi 172
- La dégradation 175
- Un Tel à Trébizonde 178
- Les nouveaux souvenirs de la maison des morts 190
- Le mariage de Lulusse 194
- La kermesse 198
- Monseigneur chez les Doublards 202
- La rencontre 211
- Simple idylle 217
- Chef de bande 224
- Le banquet du camp B ou les dialogues sévères 229
- Pollux le Chevalier du Cinéma 237
- Lazare Carnot ou les Mousquetaires du F. M. 246
- L'avion abattu 251
- La relève 255
- Une chaumière, un cœur et l'indépendance 261
-
-
-Imprimerie E. DURAND. 18, rue Séguier
-
-
-
-
- CHOIX DE LIVRES
- PUBLIÉS PAR LA
- LIBRAIRIE PAYOT & Cie
- 106, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
- PARIS
-
- [Logo de l'éditeur]
-
- _MM. PAYOT & Cie enverront leur catalogue et la liste de leurs
- prochaines publications à tout lecteur qui en fera la demande_.
-
-
-G. CLÉMENCEAU
-
-LA FRANCE DEVANT L'ALLEMAGNE
-
- In-8 6 fr.
-
- Lisez les trois cents pages de ce livre qui paraît court, qui
- donne la sensation d'une marche rapide, d'une montée à l'assaut.
-
- GUSTAVE GEFFROY.
-
- Tous les Français, quelles que soient leurs opinions, y verront
- le visage ardent de la Patrie, et les Alliés, combattant
- pour un même destin, les neutres, spectateurs lointains du
- duel farouche, y trouveront l'image de la France, réveillée
- brusquement de sa confiance d'hier, et plus belle que jamais
- aux grands jours de son Histoire.
-
- (_Le Temps_).
-
- Ce livre permet de juger en pleine connaissance de cause le
- rôle d'un des hommes politiques qui ont eu en ces dernières
- années la plus grande influence sur l'opinion française.
-
- (_La Revue de Paris_).
-
- Ce livre contient des pages tout à fait saisissantes.
-
- (_Daily Mail_).
-
- C'est toute la pensée française que M. G. Clemenceau exprime
- dans cet ouvrage, en homme d'Etat, en philosophe, en patriote.
-
- (_La Nouvelle Revue_).
-
- M. Clemenceau parle, dans ce livre, en patriote clairvoyant et
- attentif.
-
- (_Revue chrétienne_).
-
- Campant l'une devant l'autre les deux grandes personnalités
- morales de la France et de l'Allemagne, M. Clemenceau oppose
- magistralement les vertus surhumaines les plus pures, les plus
- hautes, de l'une, à l'appétit monstrueux de l'autre.
-
- (_Bordeaux-Colonial_).
-
- _La France devant l'Allemagne_, c'est le livre de l'époque la
- plus tragique que l'on ait connue, le tableau d'un conflit de
- civilisation tel que la terre n'en avait jamais vu.
-
- (_Commerce et Industrie_).
-
- On se souviendra, en France, de la voix prophétique dont
- l'écho nous arrive par _La France devant l'Allemagne_, de M.
- Clemenceau. Cet homme a sauvé son pays en l'avertissant.
-
- (_Gazette de Lausanne_).
-
-
-LIEUTENANT E. R. (Capitaine Tuffrau)
-
-CARNET D'UN COMBATTANT
-
- Avec 64 dessins à la plume de CARLÈGLE
-
- In-16 4 fr. 50
-
- L'auteur conte avec une simplicité, une sincérité qui égalent
- l'art le plus consommé, qui sont de l'art et du meilleur...
-
- PIERRE MILLE (_Le Temps_).
-
- Un livre sincère et réconfortant, un livre qui montre par quoi
- l'on dure au front et comment on tient, un livre fait pour
- soutenir tous les courages.
-
- (_Le Journal_).
-
- Je recommande le _Carnet d'un Combattant_ à tous mes lecteurs
- militaires ou civils, car il est l'ouvrage d'un homme
- d'honneur, qui voit juste, et l'expression même de la réalité.
- C'est un admirable volume que tous les civils doivent lire.
-
- Capitaine Z...
-
- Cet ouvrage écrit avec mesure, vrai sans exagération, réaliste
- sans grossièreté, présente les choses comme elles sont et
- traduit le véritable état d'âme des soldats. On les voit vivre
- et agir pendant l'assaut, au repos, à l'arrière, en corvée,
- en marche. L'horreur d'un pareil enfer ne déforme ni leur
- volonté, ni leur imagination, ni leur courage. De jolis dessins
- illustrent ces pages héroïques et simples.
-
- A. ALBALAT (_Journal des Débats._)
-
- L'auteur du _Carnet d'un Combattant_ est un écrivain de bonne
- race et de bonne tradition. Il a la force, le goût et le charme.
-
- (_L'Action française_).
-
- C'est le seul volume de ce temps, avec _Le Feu_, qui nous fasse
- toucher l'âme même, boueuse et tragique, de la guerre aux
- tranchées...
-
- LOUIS DELLUC.
-
- Les récits du capitaine Tuffrau sont intéressants, bien
- venus, d'une langue souple et claire et donnent, en résumé,
- la physionomie des nôtres en présence de l'abominable guerre
- actuelle...
-
- CHARLES MERKI (_Le Mercure de France_).
-
- Beauté, noblesse, simplicité émanent de ces trente-deux
- esquisses, toutes vibrantes d'une émotion contenue, brossées
- avec un art discret...
-
- (_L'Union française_).
-
- Ce livre est un beau livre, un de ceux dont nous, Français,
- pouvons être fiers; non seulement pour la qualité de l'artiste
- nouveau qui s'y révèle, mais à cause de l'âme qui l'inspire. En
- un temps où les yeux de l'étranger sont fixés sur notre pays,
- on aime de penser que c'est un Français qui a écrit ces pages,
- et que l'on saura par elles la hauteur où peuvent atteindre
- sans jactance certaines âmes de chez nous.
-
- (_La France_).
-
-
-CAPITAINE Z...
-
-L'ARMÉE DE LA GUERRE
-
- Les officiers. -- Les soldats. -- Le chef de section. --
- L'infanterie. -- Troupes d'élite. -- Engagés volontaires. --
- Marsouins. -- Chasseurs. -- Zouaves. -- Cyclistes. -- Conseils
- de guerre. -- La discipline du front. -- La légende du poilu.
- -- La liaison au combat.
-
- In-16 4 fr. 50
-
-
-L'ARMÉE DE 1917
-
- Le chef de corps. -- Le troupier. -- Officiers de troupe.
- -- Le chef de bataillon. -- Le commandant de compagnie.
- -- Sous-officiers. -- Le caporal. -- Mitrailleurs. --
- Téléphonistes. -- Joyeux. -- Crapouilloteurs. -- Infirmières.
- -- Le poète de la guerre. -- Les progrès de notre infanterie.
- -- Le poilu et les journaux.
-
- In-16 4 fr. 50
-
- _L'Armée de la Guerre_ aura certainement de l'influence sur
- notre corps d'officiers et sur les générations nouvelles. C'est
- en quelque façon un chef-d'œuvre... Il faut lire et faire lire:
- _L'Armée de la Guerre_.
-
- LÉON DAUDET (_L'Action française_).
-
- C'est le livre le plus sincère qui, depuis le début des
- hostilités, ait été publié sur nos troupes...
-
- CHARLES CHENU, _ancien bâtonnier_ (_L'Intransigeant_).
-
- Le livre du capitaine Z... est le plus merveilleux antidote
- qu'un soldat de bonne trempe, bien racé--qu'importe qu'il soit
- de la carrière ou qu'il soit d'aventure!--ait fourni pour
- calmer l'énervement, l'impatience.
-
- JEAN NOREL (_Mercure de France_).
-
- Un livre d'une belle franchise, tout plein de santé, d'énergie
- guerrière, d'ironie lucide...
-
- ROBERT DE TRAZ (_Journal de Genève_).
-
- Un livre d'une martiale franchise, d'expressive sincérité, de
- vigoureux jugement, d'un bon sens souverain... Oui, certes, en
- ces pages, c'est notre armée qui vit, son cœur qui splendit et
- son âme qui fleurit...
-
- PAUL COURCOURAL (_Le Nouvelliste de Bordeaux_).
-
- D'un mot, voulez-vous mon opinion sur le vivant ouvrage
- du capitaine Z... C'est--ou du moins ce devrait être--le
- catéchisme des civils.
-
- J. TALLENDEAU (_Le Populaire_, Nantes).
-
- Ah! l'œuvre bien française que celle-là!... Ce qui en constitue
- l'originalité, c'est son caractère de bon sens critique...
-
- (_La Liberté du Sud-Ouest_, Bordeaux).
-
- C'est une œuvre forte, virile, musclée, qui vous empoigne et ne
- vous lâche plus...
-
- (_Annales africaines_).
-
-
-GEORGES BONNET
-
-L'AME DU SOLDAT
-
- In-16 4 fr. 50
-
- L'intérêt de ce livre est profond. Tous les Français qui
- songent aux grands problèmes de demain liront _L'Ame du Soldat_.
-
- (_Le Gaulois_).
-
- Ces pages doivent être considérées comme les plus importantes,
- par leur signification et leur portée, entre tout ce qui a paru
- depuis le début de la guerre.
-
- (_Le Mercure de France_).
-
- _L'Ame du Soldat_ est un beau livre, sain et fort.
-
- HENRI CLOUARD (_L'Opinion_).
-
- Ce livre, écrit avec un rare souci de vérité, constitue un
- document unique.
-
- P. G. S. (_La Revue._)
-
- Ce livre touche à toutes les questions vivantes d'aujourd'hui.
- Il a le mérite d'être mesuré, équitable, sensé et d'avoir voulu
- être tel.
-
- ROGER MARTIN DU GARD.
-
- C'est là le livre qu'il faut lire, le seul jusqu'ici dans ce
- genre, le seul qui nous livre quelques sentiments secrets du
- poilu.
-
- (_Le Télégramme_, Boulogne-sur-Mer).
-
- L'auteur a essayé de montrer _le Poilu tel qu'il est_, avec ses
- qualités et ses défauts, ses hésitations et ses défaillances.
- Il a pénétré son cœur.
-
- (_Le Poilu_).
-
- Ce livre est une réaction contre la «littérature» de guerre.
- C'est l'âme d'un Français patriote à qui la guerre a beaucoup
- appris.
-
- (_Nouvelle Gazette de Zurich_).
-
- Je ne connais pas de livre plus fort, plus vrai, plus
- instructif que _L'Ame du Soldat_.
-
- ALBERT-FRANÇOIS PONCET (_La Revue._)
-
- L'emphase, voilà l'ennemi. Un auteur qui n'a point d'emphase,
- dans l'esprit ni dans le style, si de surcroît il voit juste,
- doit inspirer confiance. Il sied de croire, pour cette raison,
- M. Georges Bonnet et son livre _L'Ame du Soldat_.
-
- ABEL HERMANT (_Le Figaro._)
-
- M. Georges Bonnet parle en soldat, le langage d'un soldat, sans
- parti pris, sans intransigeance, surtout sans haine.
-
- MARC HENRY (_La France._)
-
- M. Georges Bonnet a entrepris de faire pénétrer jusque dans les
- coins les plus reculés de la zone de l'arrière quelques idées
- saines et quelques bonnes vérités touchant les sentiments et
- les pensées de nos héroïques défenseurs.
-
- GASTON DESCHAMPS (_Le Temps._)
-
-
-ANTOINE REDIER
-
-MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française
-
- Le devoir. -- Terrassiers. -- La Liberté. -- Frères d'armes.
- -- La Gloire. -- Alouettes, Coquelicots, Souris. -- La Force.
- -- Le Dieu des Armées. -- La Bravoure. -- L'Ennemi. --
- Intelligents. -- Les Lettres. -- L'Honneur. -- La Patrie.
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Ces réflexions généreuses, entremêlées d'anecdotes savoureuses,
- d'observations pittoresques, forment l'un des témoignages les
- plus intéressants et les plus vivants que nous ayons sur la
- guerre et sur l'état d'âme des combattants.
-
- (_La Revue des Deux-Mondes_).
-
- ... Livre de penseur et de soldat, de psychologue et de
- moraliste, franc et simple, profond et vrai...
-
- (_Le Gaulois_).
-
- ... Pages de bonne foi, directement inspirées de la réalité,
- simples de ton, franches d'accent, lumineuses d'espoir...
-
- (_Journal des Débats_).
-
- Un bon et fier livre, où il y a de la philosophie, de la
- poésie, et la plus noble littérature...
-
- (_L'Action française_).
-
- Un des livres les plus émouvants inspirés par la guerre. Les
- méditations sur le devoir, sur l'honneur, sur la gloire font
- songer aux plus belles pages de Vigny...
-
- (_L'Opinion_).
-
- M. Antoine Redier a écrit de bien jolies _Méditations dans
- la Tranchée_. Je dis jolies parce que la fraîcheur et la
- jeunesse, la modestie et la simplicité s'en dégagent, alors que
- l'esprit franc et réfléchi y découvre la profondeur et le don
- d'observation du poète qui a pensé la _Servitude et Grandeur
- Militaires_...
-
- (_La Presse_).
-
- Nous avons trouvé dans ce livre de la joie et de la lumière,
- une âme et une pensée française au plus haut point et,
- vraiment, c'est un beau livre, un livre puissant...
-
- (_Le Nouvelliste de Bordeaux_).
-
- C'est une étude de la psychologie du Français combattant,
- pénétrante, intelligente, variée, facile à lire, très
- agréable...
-
- (_L'Express de Lyon_).
-
- «Le beau, c'est le bon sens qui parle bon français.» Eut-on
- jamais l'occasion d'appliquer mieux cette pensée qu'au bel
- ouvrage intitulé: _Méditations dans la Tranchée_?
-
- (_Liberté du Sud-Ouest_, Bordeaux).
-
-
-ANTOINE REDIER
-
-PIERRETTE
-
-ROMAN
-
- _Aux jeunes filles
- pour qu'elles réfléchissent._
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Situation émouvante, tragique, développée avec un art plein de
- séduction et une logique implacable, d'une force entraînante.
-
- (_Le Gaulois._)
-
- M. Redier reprend le grave problème de l'éducation des
- filles... Il apporte des solutions personnelles, souvent
- ingénieuses, souvent profondes, toujours nettes et courageuses.
-
- LOUIS DE MONDADON (_Les Etudes._)
-
- Les pensées de l'écrivain sont bienfaisantes et d'une urgente
- actualité.
-
- (_L'Express de Lyon._)
-
- Mettant en œuvre ses qualités de sensibilité et ses dons de
- style, Redier a donné un volume simple et émouvant, rempli
- d'âme et de vérité.
-
- (_Dépêche de Lille._)
-
- _Pierrette_ est un livre attrayant et utile.
-
- (_Le Populaire_, Nantes.)
-
- Toutes les jeunes filles, tous les Français, au front et à
- l'arrière, voudront connaître l'histoire de _Pierrette_. Tous
- aimeront ce livre entraînant, noble, gai: avec cela, si humain,
- qu'on ne le lira qu'en tremblant.
-
- JEAN MADIA (_Le Radical_, Marseille.)
-
- On éprouvera, à lire ces pages débordantes de vie, un véritable
- enchantement.
-
- (_Le Salut Public_, Lyon.)
-
- La plume de M. Redier est une plume bien française.
-
- PAUL COURCOURAL (_Le Nouvelliste_, Bordeaux.)
-
- Ces pages tenteront tous les Français.
-
- (_La Dépêche de Cherbourg._)
-
- La sensibilité de cet écrivain est d'une qualité
- extraordinaire. Comme d'autres, des poètes, aiment les fleurs
- qui embaument, il respire avec ivresse le parfum des âmes
- nobles et fraîches.
-
- (_Est Républicain_, Nancy.)
-
- Je souhaite que mes lecteurs lisent comme moi, et avec le même
- recueillement, ces pages d'analyse pénétrante et de profession
- courageuse.
-
- GASTON VALRAN (_Le Bulletin des Halles._)
-
- Il y a longtemps qu'on n'écrivait plus ainsi. _Pierrette_ est
- le livre que nous devait cette époque.
-
- (_Revue internationale de Médecine et de Chirurgie._)
-
- On lira avec fruit ce livre qui est un acte d'apostolat social.
-
- (_Revue du Front._)
-
- Lisez _Pierrette_, intrigue émouvante, tout à la fois,
- sentimentale, guerrière, traduite en un langage sobre,
- distingué, d'une parfaite tenue littéraire.
-
- (_Le Poilu._)
-
-
-LIEUTENANT PÉRICARD
-
-DEBOUT LES MORTS!
-
-SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'UN SOLDAT DE LA GRANDE GUERRE
-
- I--FACE A FACE
-
- Préface de M. MAURICE BARRÉS, de l'Académie française 35
- dessins à la plume de M. PAUL THIRIAT et une couverture
- illustrée par JONAS
-
- II--PAQUES ROUGES
-
- 30 dessins à la plume de M. PAUL THIRIAT
-
- Chaque vol. in-16 4 fr. 50
-
- (Ouvrage couronné par l'Académie française)
-
-CEUX DE VERDUN
-
- In-16 4 fr. 50
-
- DEBOUT LES MORTS
-
- Aujourd'hui, dans le monde entier, chacun connaît cet épisode
- que d'innombrables articles, des gravures, des poésies, ont
- popularisé. Vous vous rappelez? Les Allemands ont envahi une
- tranchée et brisé toute résistance; nos soldats gisent à
- terre; mais, soudain, de cet amas de blessés et de cadavres,
- quelqu'un se soulève et, saisissant à portée de sa main un sac
- de grenades, s'écrie: «_Debout les morts!_...» Un élan balaye
- l'envahisseur. Le mot sublime avait fait une résurrection.
-
- J'ai désiré connaître le héros de ce fait immortel. Je me suis
- trouvé en présence d'un lieutenant aux cheveux blancs.
-
- MAURICE BARRÈS, de l'_Académie française_.
-
- _Face à Face_ décrit avec une belle franchise les souvenirs et
- les impressions de la grande guerre.
-
- _Louis Barthou._
-
- _Face à Face_ est un livre qu'on sent être d'une absolue
- sincérité...
-
- RENÉ BAZIN, de l'_Académie française_.
-
- Livre admirable de simplicité et de sincérité...
-
- PIERRE L'ERMITE (_La Croix_).
-
- Le lieutenant Péricard peint sur le vif les grognons et les
- grognards de Verdun, les éternels mécontents qui finalement se
- battent comme des lions. Il faut lire de pareils livres et voir
- de près cette vie de tranchées, d'assauts, de fusillades pour
- comprendre réellement ce que c'est que cette prodigieuse race
- française, et de quels efforts surhumains elle est capable. Cet
- admirable récit devrait être entre toutes les mains.
-
- A. ALBALAT (_Journal des Débats_).
-
- _Face à Face_ semble avoir été écrit avec Rosalie comme
- porte-plume. Vivants, sincères, simples, émouvants, élevés, ce
- sont de vrais récits de soldats. _Ceux de Verdun_ se recommande
- par les mêmes qualités.
-
- (_La Liberté_).
-
- Ces souvenirs sont charmants d'humour, de bonhomie, de vivacité
- pittoresque et familière, de modeste simplicité.
-
- (_Revue des Deux Mondes_).
-
-
-ALBERT ERLANDE
-
-EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRANGÈRE
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Avez-vous lu le récit d'Albert Erlande, _En campagne avec la
- Légion étrangère_, ce livre de résignation sublime dans la
- boue, dans la tragédie des tranchées?
-
- PAUL ADAM.
-
- En ces récits brefs et précis, l'auteur nous trace de curieuses
- silhouettes de légionnaires, de types de «poilus» parfois
- déconcertants... Ce livre est un acte de justice.
-
- ROLAND DE MARÈS.
-
- Quelle galerie d'hommes extraordinaires nous montre M. Albert
- Erlande!
-
- Ce récit, œuvre scrupuleusement historique, ne contient
- pas de digressions sur la guerre, mais des faits, des
- actes qui montrent des soldats. Et quelle galerie d'hommes
- extraordinaires. Des types de vieux soldats de carrière comme
- on n'en trouve plus qu'à la légion! Des figures inoubliables de
- chefs! Et toutes ces aventures écrites en un style de sang et
- de feu se développent dans une atmosphère de bonne humeur et
- d'héroïsme unique.
-
- (_La Croix._)
-
- Récit plein de fougue et de passion, livre de soldat, pensé et
- écrit par un soldat.
-
- (_L'Homme enchaîné._)
-
- L'auteur nous montre les légionnaires, hommes de tous les
- mondes et de toutes les conditions, que l'esprit de corps,
- l'ambiance et l'ascendant des officiers parviennent rapidement
- à fondre pour en faire une force d'élite.
-
- (_L'Intransigeant._)
-
- C'est une belle œuvre, vécue, fougueuse, alerte et simple.
-
- (_Le Siècle._)
-
- En affirmant que cet ouvrage est un chef-d'œuvre, nous
- exprimons l'avis de tous ceux qui l'ont déjà savouré.
-
- (_L'Illustré._)
-
- Comme toute épopée tient de la vie et du roman, le livre
- d'Erlande exprime la vérité d'existence de son bataillon,
- aussi puissant, plus soigné, plus délicat et peut-être plus
- exact encore, dans sa tenue et sa retenue, que celui de Henri
- Barbusse sur son escouade.
-
- ÉMILE ROUX-PARASSAC (_Le Feu._)
-
- On publie trop de «souvenirs» qui n'ont aucun intérêt pour ne
- pas reconnaître la réelle valeur littéraire du texte vivant et
- pittoresque de M. Albert Erlande.
-
- (_La Renaissance._)
-
- La simplicité, la vie, l'émotion aussi qui règnent dans tout
- cet ouvrage, le rendent d'autant plus intéressant et l'on sait
- gré à l'auteur d'avoir raconté seulement la vie des volontaires
- et des vieux légionnaires qui les encadraient et de ne s'être
- point laissé entraîner, comme tant d'autres, à disserter sur la
- guerre ou sur des états d'âmes.
-
- F. P. (_Le Petit Havre._)
-
-
-COMTE ALEXIS TOLSTOI
-
-LE LIEUTENANT DEMIANOF
-
-RÉCITS DE GUERRE 1914-1915
-
-Traduction de SERGE PERSKY
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Ah! les beaux récits, nés sous les étoiles, écrits à la lueur
- d'un pauvre foyer de soldat.
-
- ÉDOUARD HERRIOT.
-
- Ces beaux récits sont autant d'aventures de guerre vécues,
- colorées, pittoresques, de forme originale et d'impression
- vraiment neuve...
-
- (_L'Echo de Paris_).
-
- Ceux qui veulent pénétrer «l'âme russe» et saisir sur le vif
- le caractère profondément patriotique de la révolution russe
- liront avec intérêt: _Le Lieutenant Demianof_, la dernière
- œuvre du comte Alexis Tolstoï, l'un des plus célèbres écrivains
- de la jeune Russie.
-
- Cet admirable livre est magistralement traduit par M. S. Persky.
-
- GEORGES BATAULT.
-
- Ce que je n'ai pu montrer de ces récits du comte Alexis
- Tolstoï, c'est la singulière et saisissante ambiance de mystère
- dans laquelle ils se meuvent.
-
- PIERRE MILLE (_Le Temps_).
-
- Le comte Alexis Tolstoï a suivi les armées russes et a noté,
- avec une grande puissance d'évocation, les impressions
- ressenties parmi les soldats sous forme de nouvelles qui
- égalent les meilleurs contes de guerre de Maupassant.
-
- (_Le Gaulois_).
-
- L'ouvrage est rempli de pages de vision nette et d'émotion
- profonde, écrite en pleine action...
-
- (_Liberté du Sud-Ouest_).
-
- Ces récits, d'un intérêt puissant, sont l'œuvre d'un
- observateur au coup d'œil prompt, à la notion rapide, qui
- s'attache à nous initier à ce milieu si différent du nôtre et
- nous ménage, à chaque pas, autant de poignantes sensations que
- de piquantes surprises.
-
- LOUIS BRES (_Le Sémaphore de Marseille_).
-
-
-JACQUES PIRENNE
-
-LES VAINQUEURS DE L'YSER
-
- Dessins de JAMES THIRIAR
- Préfaces de ÉMILE VERHAEREN et ÉMILE VANDERVELDE
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Le soldat belge, tant Wallon que Flamand, semble relever d'une
- psychologie purement occidentale. Il ne peut et ne pourra se
- plier jamais, comme le soldat teuton et turc, à une discipline
- inflexiblement servile et fataliste et asiatique. C'est ce que
- ce livre que j'ai la joie de préfacer démontre sinon à chaque
- page, du moins à chaque chapitre.
-
- 22 novembre 1916. ÉMILE VERHAEREN.
-
- Le volume de M. Jacques Pirenne est curieux à plus d'un titre;
- il contient beaucoup de choses; c'est un témoignage direct,
- des choses vues par un des acteurs du drame et consignées avec
- la fraîcheur des impressions immédiates. Aussi devra-t-il être
- gardé pour le témoignage précieux qu'il apporte concernant la
- première année de la grande guerre actuelle et qu'on devra
- consulter pour écrire l'histoire de la ruée sur Calais,--dont
- l'Allemagne n'avait nullement prévu le désagréable et
- mortifiant avortement dans les marécages de l'Yser.
-
- CHARLES MERKI (_Le Mercure de France._)
-
- De toutes les productions littéraires que fournit la guerre, le
- volume de Pirenne se distingue par un constant souci d'étude
- psychologique.
-
- MAURICE GAUCHEZ (_L'Opinion Wallonne._)
-
- M. Jacques Pirenne a entrepris de nous montrer le soldat belge
- tel qu'il est, et il a fait œuvre pieuse. Ces hommes, jeunes et
- vieux, qui combattent là-bas sur l'Yser, qui après la retraite
- d'Anvers ont «tenu» contre la formidable armée allemande et
- lui ont coupé la route vers Calais, sont des héros dignes
- de la légende antique. Depuis trois années, loin des leurs,
- demeurés dans les provinces occupées, ils défendent le dernier
- lambeau du sol natal avec un courage qui n'a jamais fléchi,
- une foi en la victoire qu'aucune déception n'a pu troubler. M.
- J. Pirenne nous dit leurs misères et leurs joies en des pages
- pittoresques, simples et touchantes.
-
- (_Annales politiques et littéraires._)
-
- L'ouvrage de M. Jacques Pirenne est certainement celui qui fait
- le mieux connaître le soldat belge, sa vie quotidienne, en sa
- réelle atmosphère, mêlée à des épisodes touchants, poignants ou
- glorieux.
-
- (_L'Indépendance Belge._)
-
- Ce livre est un livre de bonne foi, constate Émile Vandervelde
- qui en a écrit la deuxième préface. A ce titre-là et puis
- aussi, à cause de son absence de toute recherche de grands mots
- ou de grands effets, il restera comme un témoignage et comme un
- document.
-
- F. P. (_Le Havre._)
-
- Patiemment rassemblées au cours de longs mois de campagne, les
- notes se sont accumulées et ont fini par constituer un ensemble
- où le texte et les dessins concourent à recréer l'atmosphère,
- l'esprit, la vie même du front. Et c'est à ce point de vue que
- les auteurs ont créé une œuvre vraiment originale et nouvelle.
-
- (_Journal de Genève._)
-
-
-PIERRE MAC ORLAN
-
-LES POISSONS MORTS
-
-(LA LORRAINE. L'ARTOIS, VERDUN, LA SOMME)
-
- In-16 illustré par GUS BOFA 4 fr. 50
-
- Ce volume, un des plus sincères de la littérature de guerre,
- est une suite de récits très simples, qui dégagent une émotion
- d'autant plus profonde qu'elle est exprimée au naturel.
-
- (_L'Intransigeant._)
-
- M. P. Mac Orlan sait voir, et peint simplement ce qu'il a
- vu. En lisant son livre on est frappé de l'exactitude de ses
- tableaux, de la vérité des conversations de soldats qu'il
- rapporte.
-
- (_L'Opinion._)
-
- Ce livre d'un des jeunes maîtres, avant la guerre, de l'humour
- français, est le carnet de route d'un soldat qui, même dans
- les pires moments où la fatigue annihile jusqu'à la force de
- penser, sait pourquoi il se bat.
-
- (_L'Illustration._)
-
- Je signale les _Poissons morts_ de Pierre Mac Orlan, un de nos
- meilleurs auteurs gais, à qui sa note habituelle n'interdit pas
- les impressions de guerre et qui sait les traduire avec une
- émouvante sobriété.
-
- PAUL SOUDAY (_Le Temps._)
-
- Une vision aiguë, objective et pittoresque de l'ambiance, un
- détachement parfait dans la plaisanterie et le sarcasme qui
- donne à l'effet une ampleur singulière, le goût du bien-dire,
- allant, souventes fois, jusqu'à l'afféterie, avec, sous tant de
- grâces, de recherches, de précautions pour n'être point taxé
- d'enthousiasme, une émotion vivante et chaleureuse, le _flebile
- nescio quid_, l'accent pitoyable qui porte au cœur, tels sont
- les attributs dont la bigarrure signale aux humanistes le
- récent volume de M. Pierre Mac Orlan: _Les Poissons Morts_.
-
- LAURENT TAILHADE (_L'Å’uvre._)
-
- C'est un livre d'honnête homme. Saluons! Il est tragiquement
- illustré par M. Gus Bofa, grand blessé de guerre, dont le
- talent est probe et grand.
-
- (_Les Hommes du Jour._)
-
- Ce livre recèle des choses rares qui vous consolent et
- rafraîchissent après la lecture de tant de banalités.
- C'est un livre qu'il faut lire. Nous disons _lire_ et non
- _parcourir_, car, dans ce dernier cas, on risquerait de ne
- point goûter toutes les finesses, toute la saveur de cette
- œuvre délicate jusqu'en ses crudités et qui, par son art, nous
- donne des reflets saisissants et véridiques de la guerre de
- 1914-1915-1916-1917-19...
-
- G. FABRI (_Revue du Front et le Souvenir._)
-
- Ce livre est une contribution curieuse et précieuse à la
- psychologie du soldat de la très grande guerre.
-
- (_Le Nouvelliste_, Bordeaux.)
-
- Récits très émouvants, très pittoresques, d'un naturel
- extraordinaire, racontés avec une verve amusante.
-
- (_L'Eclair_, Montpellier.)
-
- Je n'entreprendrai ni d'analyser, ni de résumer ce livre. La
- besogne serait ingrate et le résultat ne pourrait à aucun point
- de vue donner une idée de la vie, de la bonne et simple humeur
- répandues dans cet ouvrage, écrit du meilleur des styles.
-
- FERNAND POLET (_Le Petit Havre._)
-
-
-COMMANDANT ÉMILE VEDEL
-
-NOS MARINS A LA GUERRE SUR MER ET SUR TERRE
-
- Ouvrage honoré d'une Souscription du Ministère de la Marine
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Ce livre-là, outre qu'il est admirable, est le plus émouvant
- qui ait été écrit sur nos marins _combattant à la mer_.
-
- PIERRE LOTI, de l'Académie Française (_Le Petit Parisien_).
-
- Lisez et faites lire ce livre.
-
- LÉON DAUDET (_L'Action française_).
-
- Technicien très informé, écrivain très expert et singulièrement
- vivant, documenté aux meilleures sources, le commandant Vedel
- nous permet littéralement d'assister à des événements ou à des
- épisodes tout à fait caractéristiques... Cet ouvrage plaira à
- tous.
-
- (_Le Moniteur de la Flotte_).
-
- Ce livre si documenté, si vivant, si vibrant de patriotisme.
-
- COMMANDANT VIDI (_La Croix_).
-
- Le récit, court, se précipite, entraîne le lecteur haletant
- comme aux péripéties d'un drame qui se déroule sous ses yeux...
-
- LUCIEN DESCAVES.
-
- Ce livre retrace tous les haute faits, sur terre et sur mer, de
- notre armée navale... La vente de l'ouvrage se fait au profit
- des œuvres de mer. Et cette raison s'ajoute à son mérite pour
- justifier le succès qu'il obtient.
-
- LIEUTENANT-COLONEL ROUSSET (_La Liberté_).
-
- Ces récits, émouvants et précis, rendent à notre armée de mer
- l'hommage que mérite son esprit de devoir et de sacrifice...
-
- (_La Revue de Paris_).
-
- Le commandant Vedel passe en revue, avec un talent prestigieux
- et une documentation hors ligne, tous les faits héroïques, tous
- les drames où nos marins ont joué un rôle...
-
- (_Le Gaulois_).
-
- ... Pages d'une puissance dramatique extraordinaire...
-
- (_Havre-Eclair_).
-
- ... Livre poignant et superbe...
-
- (_Le Nouvelliste_, Bordeaux).
-
- Le lecteur est pris, en face de ces récits d'une vérité
- terrible, d'un frisson d'émotion où l'angoisse se mêle à
- l'admiration...
-
- DE BOUZOLS (_Express de Lyon_).
-
- Témoignage vécu, vivant, autorisé de ce qu'a fait notre marine
- sur les différents théâtres où elle a déployé son activité...
-
- (_Le Populaire_, Nantes).
-
-
-MARC HENRY
-
-AU PAYS DES MAITRES CHANTEURS
-
- Quelques aspects de l'Allemagne socialiste. -- Artistes,
- monarques et censeurs. -- Femmes allemandes. -- Quelques formes
- de la vie courante. -- Milieux juifs. -- Maîtres-chanteurs,
- étudiants, officiers et agents de police. -- La foire aux
- vanités.
-
- Grand in-8 avec hors-texte en couleurs 4 fr. 50
-
-TROIS VILLES
-
-VIENNE--MUNICH--BERLIN
-
- In-16 4 fr. 50
-
- C'est un livre exceptionnel parmi les livres publiés durant
- cette guerre... Il a produit sur moi une impression profonde.
-
- J. ERNEST-CHARLES (_La Grande Revue_).
-
- ... Livre d'une documentation aussi riche et variée
- qu'attrayante...
-
- (_Le Gaulois_).
-
- ... Les souvenirs d'Allemagne, de Marc Henry, agrémentés de
- nombreuses et piquantes anecdotes, amuseront de nombreux
- lecteurs...
-
- (_Le Temps_).
-
- ... M. Marc Henry a, mieux que personne, pu voir et juger
- l'Allemagne d'avant la guerre...
-
- LAURENT TAILHADE (_L'Å’uvre_).
-
- ... Très curieux ouvrage abondamment observé...
-
- CHARLES MERKI (_Le Mercure de France_).
-
- ... L'auteur, qui a vécu longtemps à Berlin et à Munich,
- connaît fort bien l'Allemagne; il a su voir au delà des façades
- et son style, d'un réalisme savoureux, sait conserver une vie
- étrange aux trouvailles de son observation impitoyable.
-
- (_La Revue de Paris_).
-
- ... Les anecdotes que nous conte Marc Henry, sous leur forme
- nette, alerte, vibrante, ont souvent une portée politique ou
- sociale très grande...
-
- (_Le Radical_).
-
- Ces deux livres sont pleins de mouvement, d'entrain,
- d'anecdotes, d'évocations colorées...
-
- (_Journal de Genève_).
-
-
-RENÉ PUAUX
-
-LE MENSONGE DU 3 AOUT 1914
-
- Gr. in-8, illustré de 21 photographies, croquis et cartes
- hors texte 5 fr.
-
- Bourré de documents, de plans, de croquis, d'autographes, de
- pièces de conviction, le réquisitoire de M. René Puaux n'a
- pas la prétention d'être complet ni définitif. Tel qu'il est,
- il suffirait à faire condamner n'importe quel accusé devant
- n'importe quel jury.
-
- (_L'Opinion_).
-
- _Le Mensonge du 3 août 1914_ met définitivement au jour
- le mécanisme de l'agression allemande avec une minutie
- passionnante de détails.
-
- (_L'Illustration_).
-
- On conserve une impression de stupeur quand on lit les
- témoignages accumulés dans le _Mensonge du 3 août_.
-
- (_Le Mercure de France_).
-
- Ce livre constituera pour ceux qui écriront l'histoire du
- conflit mondial une base d'études absolument sûre.
-
- (_Annales politiques et littéraires_).
-
- Voici, avec des témoignages accablants, des faits contrôlés,
- le dossier de l'honnêteté française et de la préméditation
- scélérate des Empires du Centre à l'origine du conflit actuel.
-
- (_L'Information_).
-
- C'est le premier travail historique sur les origines de la
- guerre qui ait été établi sur des documents d'archives.
-
- (_La Revue de Paris_).
-
- _Le Mensonge du 3 août 1914_ soumet à une analyse serrée le
- tissu d'impostures et d'infamies dont est formée la déclaration
- de guerre allemande à la République française.
-
- (_Journal des Débats_).
-
- Après avoir lu cet ouvrage, tout homme éclairé et de bonne
- foi conclura avec l'auteur que «c'est sur la base d'odieux
- mensonges que la guerre a été déclarée».
-
- (_L'Action française_).
-
- On ne peut lire sans indignation les chapitres qui nous
- montrent comment a été fabriquée la déclaration de guerre et
- nous donnent une idée des mensonges qui ont été accumulés à
- cette époque pour tromper l'opinion publique.
-
- (_La Réforme sociale_).
-
- _Le Mensonge du 3 août 1914_, dont la lecture est passionnante,
- est le premier travail historique sur les origines de la guerre
- qui ait été établie sur des documents jusqu'ici secrets des
- archives du gouvernement français.
-
- (_L'Eclair de Montpellier_).
-
- «Qui a commencé? Cela s'établit par des faits simples, clairs,
- vérifiables par tous. Vous en trouverez l'exposé dans le
- _Mensonge du 3 août 1914_.»
-
- (_L'Eclair de Montpellier._)
-
- Le résultat de ce laborieux et consciencieux travail,
- indispensable pour établir la responsabilité de la guerre
- actuelle, est le suivant: toutes les allégations des bureaux de
- la Wilhelmstrasse s'effondrent.
-
- (_Journal de Genève._)
-
- Ce livre apporte à l'histoire les témoignages nécessaires pour
- asseoir son jugement.
-
- (_Le Bulletin des Armées de la République._)
-
-
-MAURICE MURET
-
-L'ORGUEIL ALLEMAND
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Ouvrage couronné par l'Académie française.
-
-L'ÉVOLUTION BELLIQUEUSE DE GUILLAUME II
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Il faut saluer, chez M. Maurice Muret, le bon sens qui lui
- suggère des appréciations plutôt historiques, et, j'entends,
- par là, des évaluations positives, utiles...
-
- EDMOND BARTHELEMY (_Mercure de France_).
-
- Livres de combat, mais livres de vérité. Livres de
- circonstance, dira Maurice Muret, mais livres d'histoire.
-
- J. ERNEST-CHARLES (_La Grande Revue_).
-
- Livre unique et sans exemple dans l'histoire universelle.
-
- JACQUES MORLAND (_L'Opinion_).
-
- Il faut lire _L'Évolution belliqueuse de Guillaume II_... C'est
- une curieuse analyse du caractère du kaiser, et tous ceux qui
- s'interrogent sur demain rechercheront avec M. Muret la courbe
- d'évolution du «surhomme».
-
- (_Le Rappel_).
-
- Lisons attentivement les très curieux livres de l'érudit
- Maurice Muret... Nous comprendrons mieux notre adversaire et
- notre alliée; nous serons plus assurés de notre chance.
-
- PAUL ADAM (_L'Information_).
-
- ... Livre tout rempli de faits précis, écrit d'une plume
- alerte, animé d'un véritable souffle d'éloquence...
-
- CH. BÉMONT (_Revue Historique_).
-
- Etude scrupuleuse et pénétrante du caractère, de la pensée et
- de la politique de Guillaume II depuis son avènement jusqu'à
- l'acte décisif qui engage sa responsabilité devant l'Histoire...
-
- A. L. (_La Revue_).
-
- Ouvrages de premier ordre, de ceux--si peu nombreux--qu'on
- doit lire si on veut étudier la genèse d'un cataclysme sans
- précédent dans l'histoire et pour établir les responsabilités
- de l'Allemagne.
-
- JULES VÉRAN (_L'Eclair_, Montpellier).
-
- ... Œuvres fortement étudiées, qui témoignent d'une lecture
- énorme, d'une connaissance profonde du milieu...
-
- ED. ROSSIER (_Journal de Genève_).
-
-
-JULES SAGERET
-
-LA GUERRE ET LE PROGRÈS
-
- In-16 4 fr. 50
-
- Livre vraiment encyclopédique, où la biologie, l'ethnographie,
- la politique et l'histoire s'entrelacent et s'appuient
- réciproquement de la plus harmonieuse façon. Nous ne saurions
- trop le recommander aux Français éclairés. Ils se sentiront, au
- cours de cette lecture, souvent convaincus, toujours intéressés
- et charmés, et quand ils l'auront terminée, ils auront
- conscience d'un enrichissement de ce qu'ils nous permettront
- d'appeler leur _ameublement cérébral_.
-
- Docteur LUC (_La Victoire._)
-
- Que la Grande Guerre devienne la victoire sur la guerre,
- s'achève en guerre du Progrès, les chances de ce dénouement
- existent; au total, elles ont augmenté.
-
- Le présent ouvrage, écrit pour peser cet espoir, le fortifiera.
-
- (_Revue internationale de Médecine et de Chirurgie._)
-
- En présence du déchaînement actuel de barbarie, n'y a-t-il pas
- lieu de désespérer de l'humanité, de la juger inapte au progrès?
-
- Mais qu'est-ce que le progrès?
-
- C'est cette notion si confuse que l'auteur cherche à éclairer.
-
- (_Le Moniteur médical._)
-
- Dans ce livre si actuel et si remarquable, tant par l'abondance
- de l'information que par la justesse du sens critique, M. Jules
- Sageret vous fait faire le tour des connaissances humaines.
-
- PAUL SOUDAY.
-
- Pour être de philosophie scientifique, le livre de M. Jules
- Sageret n'en est pas moins d'actualité brûlante, ce qui
- explique les blancs dont l'a enrichi la censure.
-
- HENRI MAZEL (_Le Mercure de France._)
-
- Dans cet ouvrage foisonnent les remarques judicieuses, parfois
- les pensées profondes. Qui l'aura lu devra abandonner bien
- des idées toutes faites et reviser sur nombre de points ses
- jugements.
-
- L. A. (_La Revue._)
-
- Livre riche en pensées.
-
- G. BONNET (_La France._)
-
- On trouvera dans ce livre de quoi réfléchir utilement.
-
- (_Paris-Midi._)
-
- Voici un ouvrage sérieux, qui exprime de fortes et solides
- pensées. Le progrès! Quelle sera son évolution demain?...
- Quelle est son action aujourd'hui? Quelle influence la guerre
- exercera-t-elle dans la marche de l'humanité vers cet idéal?
- Autant de graves problèmes que M. Jules Sageret étudie à la
- lumière des données philosophiques dont nous poursuivons chaque
- jour la solution.
-
- (LE POPULAIRE, Nantes.)
-
-
-
-
-BIBLIOTHÈQUE MINIATURE
-
-Chaque volume (7 X 10 cm.) relié 2 fr.
-
-
- 1. ALFRED DE MUSSET. _Les Nuits._
- 2. GÉRARD DE NERVAL. _Sylvie._
- 3. MOLIÈRE. _L'Avare._
- 4. MARCELINE DESBORDES-VALMORE. _Élégies._
- 5. BALZAC. _La Grenadière._
- 6. ALFRED DE MUSSET. _Un Caprice._
- 7. ANDRÉ CHÉNIER. _Idylles._
- 8. LA ROCHEFOUCAULT. _Maximes._
- 9. MARIVAUX. _Le jeu de l'amour et du hasard._
- 10. ALFRED DE VIGNY. _Les Destinées._
- 11. MAURICE DE GUÉRIN. _Le Centaure._
- 12. J. JOUBERT. _Pensées._
- 13. HENRI HEINE. _L'Intermezzo._
- 14. NAPOLÉON. _Pensées._
- 15. ALFRED DE VIGNY. _Laurette._
- 16. Mme DE BEAUMONT. _La Belle et la Bête._
- 17. ALFRED DE MUSSET. _Poésies._
- 18. OMAR KHAYYAM. _Les Rubàiyàt._
- 19. MARC AURÈLE. _Pensées._
- 20. ALFRED DE VIGNY. _Chatterton._
- 21. _Les larmes héroïques. Psaumes d'alleluia
- recueillis par_ S. PALATAM
- 22. PASCAL. _Pensées._
- 23. ÉPICURE. _Pensées._
- 24. AUGUSTE BRIZEUX. _Marie._
- 25. PASCAL. _Prières Et Méditations._
- 26. SHAKESPEARE. _Roméo et Juliette._
- 27. _Aucassin et Nicolette._
- 28. 29. 30. 31. 32. _Imitation de Jésus-Christ._
- 33. LA BRUYÈRE. _Caractères._
- 34. TH. BOTREL. _Chansons et Poésies._
- 35. H. DE RÉGNIER. _Odelettes._
- 36. VAUVENARGUES. _Réflexions et Maximes._
- 37. RONSARD. _Poésies._
- 38. _La Sagesse de_ LA FONTAINE.
- 39. BAUDELAIRE. _Les Fleurs du Mal._
- 40. PLATON. _Pensées._
- 41. SPINOZA. _Pensées._
- 42. STENDHAL. _De l'Homme._
-
-
-Paraîtront incessamment:
-
- 43. CHATEAUBRIAND. _Paysages._
- 44. DÉMOCRITE. _Pensées._
- 45. ANATOLE FRANCE. _Pensées._
- 46. BAUDELAIRE. _Le Spleen de Paris._
- 47. ÉMILE VERHAEREN. _Poésies._
- 48. P.-J. PROUDHON. _Pensées._
- 49. FRANÇOIS BACON. _Pensées._
- 50. EDGAR POE. _Poèmes choisis._
- 51. DE BONALD. _Pensées._
-
-
-
-
-LIVRES DE COMBATTANTS ET DE TÉMOINS DE LA GRANDE GUERRE
-
-_Collection de Volumes in-16_: 4 fr. 50
-
-
- =Louis-Paul ALAUX.=--SOUVENIRS DE GUERRE D'UN SOUS-OFFICIER
- ALLEMAND.
-
- =Raoul ALLIER.=--LES ALLEMANDS A SAINT-DIÉ.
-
- =Claude ANET.=--LA RÉVOLUTION RUSSE. A PÉTROGRAD ET AUX ARMÉES.
-
- =Luigi BARZINI.=--SCÈNES DE LA GRANDE GUERRE.
-
- EN BELGIQUE ET EN FRANCE.
-
- LA GUERRE MODERNE, SUR TERRE, DANS LES AIRS ET SOUS LES EAUX.
-
- =Georges BONNET.=--L'AME DU SOLDAT.
-
- =Victor BUCAILLE.=--LETTRES DE PRÊTRES AUX ARMÉES.
-
- =M. BUTTS.=--HÉROS! ÉPISODES DE LA GRANDE-GUERRE.
-
- =Léopold CHAUVEAU.=--DERRIÈRE LA BATAILLE (3 fr.)
-
- =Antoine DELECRAZ.=--PARIS PENDANT LA MOBILISATION.
-
- =Maurice DIDE.=--CEUX QUI COMBATTENT ET QUI MEURENT.
-
- =Albert ERLANDE.=--EN CAMPAGNE AVEC LA LÉGION ÉTRANGÈRE.
-
- =Gabriel-Tristan FRANCONI.=--UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE.
-
- =F... (Hubert).=--LA GUERRE NAVALE. MER DU NORD. MERS LOINTAINES.
-
- =PAUL FIOLLE.=--LA MARSOUILLE.
-
- =Raymond JUBERT.=--VERDUN (Mars, Avril, Mai 1916).
-
- =Stéphane LAUZANNE.=--FEUILLES DE ROUTE D'UN MOBILISÉ.
-
- =Pierre MAC ORLAN.=--LES POISSONS MORTS.
-
- =Capitaine MARABINI.=--LES GARIBALDIENS DE L'ARGONNE.
-
- =Lord NORTHCLIFFE.=--A LA GUERRE.
-
- =Pierre PARAF.=--SOUS LA TERRE DE FRANCE.
-
- =PAUL PATTE.=--LE CRAN.
-
- =Lieutenant Jacques PÉRICARD.=--_Debout les Morts!_
- I. FACE A FACE. II. PAQUES ROUGES.
-
- CEUX DE VERDUN.
-
- =Jacques PIRENNE.=--LES VAINQUEURS DE L'YSER.
-
- =Jules POIRIER.=--REIMS (1er AOUT-31 DÉCEMBRE 1914).
-
- =Antoine REDIER.=--MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE.
-
- =Alexis TOLSTOI.=--LE LIEUTENANT DEMIANOF.
-
- =Capitaine TUFFRAU.=--CARNET D'UN COMBATTANT.
-
- =Robert VAUCHER.=--AVEC LES ARMÉES DE CADORNA.
-
- =Commandant Emile VEDEL.=--NOS MARINS A LA GUERRE. SUR MER
- ET SUR TERRE.
-
- =Y...=--L'ODYSSÉE D'UN TRANSPORT TORPILLE.
-
- =Capitaine Z.=--L'ARMÉE DE LA GUERRE.
-
- L'ARMÉE DE 1917.
-
-
-PAYOT & Cie, 106, Boul. Saint-Germain, PARIS
-
-Imp. E. Durand, 18, Rue Séguier, Paris
-
- * * * * *
-
-Corrections:
-
- Page 13: «ou» remplacé par «on» (on eût dit que ces douloureux
- souvenirs).
- Page 14: «obscure» remplacé par «obscur» (dans un couloir obscur).
- Page 74: «déclanché» remplacé par «déclenché» (avait déclenché,
- ce soir-là).
- Page 131: «nul» remplacé par «nulle» (et nulle épice compémentaire).
- Page 142: «à à» remplacé par «à» (appartenait à Donquixotte).
- Page 204: «contraire» remplacé par «contraires» (ces choses étant
- contraires).
- Page 231: «Monte-Christo» remplacé par «Monte-Cristo» (aux évasions
- de Monte-Cristo).
- Page 278: «impressoins» remplacé par «impressions» (les impressions
- ressenties).
- Page 280: «souvente» remplacé par «souventes» (allant, souventes
- fois, jusqu'à l'afféterie).
- Page 283: «réquisitiore» remplacé par «réquisitoire» (le réquisitoire
- de M. René Puaux).
- Page 285: «cheque» remplacé par «chaque» (dont nous poursuivons
- chaque jour).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Un tel de l'armée française, by
-Gabriel Tristan Franconi
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE ***
-
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-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
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-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Literary Archive Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
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-<pre>
-
-Project Gutenberg's Un tel de l'armée française, by Gabriel Tristan Franconi
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Un tel de l'armée française
-
-Author: Gabriel Tristan Franconi
-
-Release Date: November 13, 2015 [EBook #50447]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="noind sansrf"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="noind sansrf"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="cent cs20 sep2 sepb4"><i>Un tel de<br />
-l'armée française</i></div>
-
-<div class="npage screenonly">
- <div class="cent">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="Couverture" width="450" height="600" />
- </div>
- <p class="cent cs6 sansrf">L'image de couverture et l'image ci-dessus ont été créées pour<br />
- cette édition électronique à partir de la couverture originale du livre.<br />
- Elles appartiennent au domaine public.</p>
-</div>
-
-<div class="npage">
- <div class="cent cs16">GABRIEL-TRISTAN FRANCONI</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<h1><i>Un tel de<br />
-l'armée française</i></h1>
-
- <div style="width: 105px; margin: 2em auto 2em auto; text-align: center;">
- <img src="images/logo.jpg" alt="Logo" width="105" height="150" />
- </div>
-
- <div class="cent">PAYOT &amp; C<sup>ie</sup>, PARIS<br />
- 106, <span class="cs6">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span></div>
-
-<hr class="hr1" />
-
- <div class="cent">1918</div>
-
- <div class="cent cs6"><i>Tous droits réservés</i></div>
-</div>
-
-<div class="npage" style="text-align: center;">
- <div class="cent">Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation<br />
- réservés pour tous pays</div>
-
- <div class="sep1 cent"><i>Copyright 1918, by PAYOT &amp; C<sup>ie</sup></i></div>
-</div>
-
-<div class="npage cent spac">
-A MES AMIS, MORTS ET VIVANTS<br />
-DE L'ARMÉE FRANÇAISE<br />
-A ALBERT URWILLER<br />
-UN QUI N'EST PAS COMME LES AUTRES
-</div>
-
-<h2 id="Page_9">UNE JEUNESSE</h2>
-
-<p>Tel ces médailles qui, sous la patine des siècles, accusent
-un profil à jamais orgueilleux et viril, Un Tel,
-malgré les épuisements et les fièvres, garde le visage
-de ses vingt ans. Il est la parfaite image d'une époque
-inquiète, le souple sujet d'une race sportive et spirituelle.</p>
-
-<p>Né au c&oelig;ur du pays, Un Tel est le frère de tous ceux
-dont l'âme affectionne la claire campagne, la lumière
-mouvante des fleuves aux vertes rives, les lignes graves
-et simples des châteaux, les parcs galants où rêve sur
-de fuyantes terrasses le peuple immortel des statues;
-Un Tel est le fils des dresseurs de barricades, romantiques
-insurgés, fiers communards qui tombaient le crâne
-ouvert, ivres de lectures folles, invoquant le décevant
-mirage de la liberté.</p>
-
-<p>Il en est ainsi, de toutes les idées. Elles arborent, en
-leur printemps, la pourpre de ton gilet, Théophile Gautier,
-pour finir dans le sang du peuple!</p>
-
-<p>Aux heures d'orage intérieur, Un Tel entend gronder
-en lui les échos attardés d'anciennes clameurs; il lui
-monte aux lèvres l'amer parfum des vins troublants,
-<span class="pagenum" id="Page_10">[10]</span>
-qui, jadis, énervaient ses pères, de ces idées neuves où
-fermentent le doute et l'angoisse éternels de la vie.
-Mais, vienne un après-midi de tennis et de course, de
-fortes heures où les muscles rivalisent d'adresse, alors
-Un Tel, animal épris uniquement de vitesse et de joie,
-rebondit sur le sol de France comme une balle légère.</p>
-
-<p>Il fut un gamin simple et que satisfaisait sa pauvreté.</p>
-
-<p>Se contenter de l'ivresse des étés, de la fabuleuse
-poésie de la neige, suivre d'un &oelig;il captivé le vol magique
-des hirondelles et trouver au pain du ménage une
-saveur de brioche, ne sont-ce pas là des bonheurs parfaits,
-lorsque l'on sait y joindre la richesse d'un c&oelig;ur
-pur et l'enthousiasme fleuri de l'enfance?</p>
-
-<p>Etre le cerf que poursuit la meute des écoliers, le
-marin qui voit partir sur une eau tranquille l'esquif de
-bois verni où tremble une voile courbe, Un Tel avait
-été cela.</p>
-
-<p>Sa prime enfance fut une longue kermesse, une
-pimpante théorie de fêtes naïves, de bonheurs frêles
-comme des bateaux, et qui laissaient, eux aussi, sur
-l'onde frémissante de sa belle âme, un sillage caresseur
-et prolongé. Il connut les déjeuners champêtres, la table
-dressée sous d'aimables ombrages, le retour des bois
-dans les parfums du soir. Il aima les défilés multicolores
-du carnaval. Il suivit les chars ensoleillés, où
-s'enivraient d'éphémères triomphes les reines des marchés.
-Plus encore, les fêtes religieuses des vieux âges
-le ravissaient: Pâques carillonnées, légendaires Noëls
-parés de crèches et d'étoiles, heures tendres des patronages,
-<span class="pagenum" id="Page_11">[11]</span>
-douceur illuminée et musicale des vêpres, Un Tel
-aspire encore leur encens délicat. Malgré l'indifférence
-et le doute, il a gardé cette faculté d'émotion qui le faisait
-jadis pleurer en écoutant le ch&oelig;ur des confrériennes.</p>
-
-<p>Qu'ils étaient doux les soirs de printemps dans la rue
-bruyante!</p>
-
-<p>La voix claire d'un voyou chantait au peuple accouru
-des romances aux rimes légères. Un Tel s'arrêtait afin
-de participer à l'ivresse commune. Puis, le groupe harmonieux
-se disjoignait. Certains, que le lyrisme assoiffait,
-couraient vers les bars; d'autres demeuraient sur
-place comme si l'écho attardé d'un dernier refrain les
-berçait encore. Un Tel, pour ajouter à la simplicité du
-repas familial un peu de la splendeur printanière, achetait
-une livre de fraises nouvelles.</p>
-
-<p>La mère d'Un Tel attendait l'enfant. Courbée vers
-le sol dur, ainsi qu'une sainte en prières, elle semblait
-porter un lourd fardeau. Femme du peuple qui ne saurait
-être brisée par les chagrins et le labeur, elle pliait.
-N'ayant jamais failli à sa tâche simple, la vieille, une
-fois encore, avec les gestes de toujours, préparait le
-repas du soir. Sur le poêle bancal, où s'animait un feu
-tremblant, la soupe bouillait, chère eau chaude aromatisée
-qui réconforte, compagne quotidienne de ceux qui
-n'ont pas à leur table les fruits mûris aux provinces du
-soleil, ni ces rôtis savoureux dont le fumet, à lui seul,
-ranime et nourrit. Un pas allègre, tel un roulement de
-tambour, chassait le silence; la porte s'ouvrait, Un Tel
-<span class="pagenum" id="Page_12">[12]</span>
-embrassait sa mère, il mettait une nappe blanche sur la
-table, levait la flamme de la lampe, et voici que la
-mansarde où rôdaient les esprits sombres de la nuit était,
-soudainement, réjouie comme si des ondes lumineuses
-jaillissaient de quelque invisible fontaine.</p>
-
-<p>Un Tel narrait à sa mère les menues aventures de la
-journée; il avait quinze ans, une âme enthousiaste et
-gamine, et il ignorait encore qu'il est souvent pénible
-de gagner ce beau pain frais qu'il aimait et dont la
-petite vie merveilleuse nourrissait sa jeunesse éclatante.
-C'était l'heure de la causerie. La vieille mère contait
-l'histoire de la famille.</p>
-
-<p>Le père était mort. C'était un fidèle compagnon, un
-travailleur; tout jeune, il avait fait son tour de France.
-Il repose dans la banlieue mélancolique, en un cimetière
-peuplé d'érables rouges et d'ormes.</p>
-
-<p>Nul mieux que lui ne savait besogner la charpente.
-Il allait, la musette au côté, travaillant de bourgade en
-bourgade. Comme il avait belle prestance, les filles lui
-souriaient. Parfois, fatigué de rôder à l'aventure, il
-s'adossait au tronc noueux d'un vieil arbuste et, pareil
-au soldat qui boit une gorgée de rhum pour renouveler
-ses forces, il contemplait avec amour l'image de celle
-qui devait être un jour sa femme.</p>
-
-<p>En chantant, il repartait, longeant les bois, traversant
-les terres labourées. Il revint à Paris, élever de solides
-charpentes. Vinrent d'heureux jours, on se maria un
-matin d'hiver; la noce s'en fut à Robinson, où les bosquets
-déserts étaient couverts de neige.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">[13]</span>
-La vieille mère évoquait les douleurs du ménage:
-une fille naquit, jolie comme un enfant Jésus et qui
-souriait dans son berceau. Elle avait cinq ans, quand,
-un après-midi fiévreux, on la mena à l'hôpital. La petite
-n'en revint pas; elle avait préféré s'enfuir vers les
-jardins du ciel, où les enfants des pauvres vivent entourés
-de guignols, de chevaux de bois et de balançoires.
-Le père, l'année suivante, tomba d'un échafaudage.</p>
-
-<p>Mais, Un Tel n'écoutait pas la cruelle histoire de
-sa vie.</p>
-
-<p>Il contemplait, en lui, un monde frémissant et prestigieux
-dont nul roman héroïque ne saurait dire l'intime
-et vivante beauté. Les routes assombries où son destin
-l'avait mené lui semblaient s'élargir à l'horizon, comme
-des voies triomphales. Une ardeur étrange, mêlée à son
-jeune sang, lui donnait une vivacité d'oiseau. Aussi
-quand, desservant la table, il jetait au loin les miettes
-dorées tombées sur la nappe, <ins id="cor_1" title="ou">on</ins> eût dit que ces douloureux
-souvenirs s'envolaient avec elles.</p>
-
-<p>Un Tel est au physique un homme moderne, affectant
-un américanisme voulu, sous lequel apparaît aisément
-une fantaisie d'artiste. De sombres étoffes donnent
-à son clair visage une lumière particulière. Il a le pas
-rythmique du danseur. Il marche la tête altière, l'&oelig;il
-vif, les poings fermés. Pétri de force et paré de joliesse,
-Un Tel est un nerveux Apollon dont la silhouette complexe
-dessine sur l'écran du monde une ombre de tendresse
-et de brutalité.</p>
-
-<p>Il eut des amours nombreuses. Afin d'obtenir
-<span class="pagenum" id="Page_14">[14]</span>
-d'impossibles joies, il désira d'étranges compagnes, dont une
-chanteuse, qui fut son premier amour.</p>
-
-<p>Au Café des Hémisphères, elle chantait des refrains
-sensuels. La musique animant les courbes de son corps,
-elle apparaissait telle une voile marine qui, gonflée d'un
-vent joyeux, se joue sur la mer lumineuse. L'électricité
-lui faisait une étincelante parure, et le populaire acclamait
-la volupté de ses gestes. Elle était le fruit tentant
-et mystérieux des tropiques dont les yeux éblouis des
-simples s'enivraient, et d'aucuns, qui rêvaient de mordre
-à sa lèvre écarlate, imaginaient qu'elle avait la fraîcheur
-de ces oranges de Jérusalem, où du sang coule sous
-l'écorce d'or.</p>
-
-<p>Un Tel, le soir de juin où il entendit Farfale, la
-chanteuse, eut en son c&oelig;ur une illumination; il l'aima
-pour le vice énervant de ses yeux. Elle était l'incarnation
-de l'amour, la bacchante populaire, glorifiée par
-la foule, et dont le nom vole de l'étroite échoppe au
-bar tumultueux; il la croyait riche, heureuse. Il l'attendit
-à la sombre porte du concert; elle sortit, pauvrement
-vêtue. Un Tel hésitait à la reconnaître; mais elle vint
-le rejoindre, car elle avait compris qu'il l'aimait.</p>
-
-<p>Elle lui prit la main. Ils longèrent les quais moroses
-du canal, où la lune se baignait parmi des cheminées
-d'usines renversées. Ils arrivèrent sur une place déserte.
-Farfale entraîna l'adolescent dans un couloir <ins id="cor_2" title="obscure">obscur</ins>,
-dont les murs suintaient. Ruinée, malodorante et triste,
-telle était la demeure de la chanteuse. Un Tel n'avait
-jamais vu semblable misère. La mansarde de son amoureuse
-<span class="pagenum" id="Page_15">[15]</span>
-était ouverte au vent nocturne. Le plafond avait
-un large trou. Dans le toit croulant, flambait un triangle
-d'azur où rêvaient les étoiles. Une pluie lente se mit à
-tomber, dont les gouttes rafraîchissaient le visage du
-jeune homme. Sous la fine caresse de cette pluie inattendue,
-les désirs de l'adolescent s'envolèrent; subitement
-se brisa le cercle de feu qui lui brûlait les tempes.</p>
-
-<p>Ces deux êtres, sous la fraîche ondée qui leur venait
-du ciel, sentaient mourir en eux les orages de l'amour.
-On eût dit, à les voir l'un près de l'autre, contemplant
-les arcs-en-ciel évanouis de leur rêve, qu'un vent rapide
-leur avait enlevé les parures de leur jeunesse.</p>
-
-<p>Dans la paisible nuit, Un Tel s'en fut, plus heureux
-que s'il avait connu les bonheurs qu'il enviait. Il revint
-embellir sa chambrette; il mit à son lit des draps frais,
-il prit une taie d'oreiller qui sentait le foin coupé. A
-l'aube, l'adolescent, beau comme un ange foudroyé,
-reposait, ayant replié ses ailes, pareil à l'oiseau qui,
-pour dormir après l'orage, choisit une branche fleurie
-d'amandier.</p>
-
-<p>Un Tel posséda des Polonaises, molles comme des
-Orientales, des juives aux lourdes chevelures. Beautés
-maladives, bijoux affinés et frêles, bêtes perfides ou
-splendides, tendres prostituées; il mit au front de toutes
-ses amoureuses l'auréole trompeuse et vite évanouie de
-son désir et, durant ces tristes fêtes de la chair, il comprit
-qu'il lui fallait rechercher une femme dont les idées
-et les sens auraient une parenté frémissante avec son
-c&oelig;ur et sa raison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">[16]</span>
-Tout homme a, de par le monde, une femme née
-pour être sienne. Souvent cette amante prédestinée
-meurt sans avoir rencontré celui qu'elle attendait. Un Tel
-connut, dans une nature chaude et riche où la forêt et
-la mer joignaient leurs beautés rivales, la compagne
-qui devait embellir et organiser sa vie. Ils s'aimèrent.
-Ce fut simple et fort, comme les jeux des plantes et
-des eaux.</p>
-
-<h2 id="Page_17">LA FOIRE AUX IDÉES</h2>
-
-<p>La génération dont Un Tel est le type exact aima les
-idées, comme des femmes. Elle erra, parmi les formules
-sociales, à la recherche d'une impossible perfection, les
-adoptant et les rejetant avec une égale ardeur. Mais,
-parmi tant de ferveurs et d'abjurations, elle sut garder
-un sens ferme de l'équilibre qui lui fit comprendre le
-grotesque des idées absolues. Elle eut, heureusement,
-une élégance d'esprit lui permettant d'estimer, sans
-excès, les formes nobles, les jolies couleurs et le verbe
-aux inflexions savantes, qui sont la parure extérieure
-des idées et leur réelle magnificence.</p>
-
-<p>Un Tel fut anarchiste. C'était le temps où M. Laurent
-Tailhade posait si joliment, au front du pauvre boulanger
-Caserio, le laurier d'Harmodius. La naïveté de cette
-confession, groupant pour de fraternelles agapes, sous
-les ombrages d'un éternel été, les hommes les plus divers,
-ne satisfaisait pas entièrement la raison d'Un Tel.
-Néanmoins, il imaginait avec agrément une époque où
-les êtres, vivant sans la menace impérieuse du Code et
-sous une royauté morale unique, se partageraient fraternellement
-les richesses du monde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_18">[18]</span>
-Mais il fallait vivre «scientifiquement», s'abstenir
-de boire tel estimable alcool; rechercher l'hygiène de la
-vie en toute chose, abattre les monuments du passé,
-mettre en commun les femmes et les jardins, sans pouvoir
-revendiquer l'ombre d'un arbre, la pile d'un pont,
-la chair d'une rose. Tel crasseux esthète vous imposait
-un régime d'ablutions incessantes, tel autre fou vous
-enjoignait de contempler toute chose sous un angle géométrique.
-Tout fidèle de la nouvelle religion s'érigeait
-en pontife et réclamait pour lui seul le droit à la vérité.</p>
-
-<p>Un Tel comprit que l'anarchisme était une tyrannie
-stupide. Au reste, l'échec d'une colonie communiste où
-des ouvriers, des professeurs et un vacher s'arrachèrent,
-durant quelques semaines, les cheveux, sous l'&oelig;il irrité
-de saint Bakounine, suffit à lui prouver qu'il importait
-de rejeter à jamais, comme utopique et néfaste, le désir
-de faire vivre en commun, sur un même plan social,
-les diversités d'hommes.</p>
-
-<p>Certes, de curieuses figures, évoquant les premiers
-siècles chrétiens, illustraient l'anarchie. Probes, fières,
-charitables, elles honoraient le parti naissant. Mais,
-combien leur action fut vaine, et de quel mépris le
-troupeau les entoura. La foi, pour estimable qu'elle
-puisse être, ne saurait vivifier des choses mortes. De
-toutes les erreurs modernes, la plus étrange fut cette
-perversité de l'idée qui fit admettre, comme vérités
-intransigeantes et absolues, de pauvres petites rêveries
-qu'avaient dédaigneusement rejetées nos pères.</p>
-
-<p>Les partis politiques et leurs bas intérêts ne séduisirent
-<span class="pagenum" id="Page_19">[19]</span>
-point Un Tel, dont la nature indépendante rêvait
-de se dévouer et de combattre.</p>
-
-<p>Ayant dissipé les nuées qui l'entouraient, Un Tel
-comprit aisément que les rues de son quartier, les fortifications
-de Paris, les tonnelles riantes de la banlieue
-lui tenaient autrement au c&oelig;ur que les gens et les
-choses de Valachie; il entrevit, image encore faible et
-confuse, lumière sereine illuminant les conflits, les intérêts,
-la vie et la mort, cette chose imprécise et vivante
-qui s'impose à tout homme: la Patrie, société sinon
-fraternelle, du moins policée, organisée, de ceux qui ont
-des intérêts communs, l'amour du même sol, une communauté
-de souvenirs et d'espoirs.</p>
-
-<p>Un Tel était poète. Il fréquentait les bouges où les
-gueux bercent leurs misères; il buvait avec eux jusqu'à
-ce que retentissent en ses tempes les saintes musiques
-de l'ivresse. L'alcool fouettait ses nerfs; tel le
-psaltérion, le poète, pour chanter, a besoin d'être battu
-par des verges de fer.</p>
-
-<p>Marie, la servante obscure d'un bar de la rue de
-Bièvre où s'enivrait Un Tel, accueillait avec calme cet
-étrange client. Promenant sur les tables souillées un
-torchon humide, elle allait, toute menue en ses loques
-dérisoires, indifférente aux propos des buveurs. Campagnarde
-qui échoua dans un bouge obscur de la Cité,
-elle n'avait au monde qu'un désir: aimer son frère,
-et ce pieux sentiment gagnait, à vivre parmi les tourments
-et les rudes passions de la plèbe, une pureté particulière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">[20]</span>
-La Bruyère, le frère de Marie, était un fort gaillard
-à barbe orientale, dont la folie n'inquiétait aucunement
-la servante. Elle gardait, sur une planche de la cuisine,
-la modeste portion de b&oelig;uf bouilli et le verre de vin
-qui sauraient apaiser la faim et la soif du malheureux,
-au cas où son délire ne le persécuterait pas outre
-mesure.</p>
-
-<p>Fou! Le gueux l'était. Il se croyait le maître des
-forces mystérieuses qui règnent sur le monde, l'être
-dont la sagesse dicte aux nations leur conduite. Il écrivait
-aux empereurs. Musique guerrière, peinture pastorale,
-poésie érotique, La Bruyère pratiqua tous les
-arts, hors celui de raisonner justement.</p>
-
-<p>Sur la route aventureuse d'Un Tel, il joua le rôle
-douloureux et sauveur de l'ilote dont il faut éviter le
-sort misérable.</p>
-
-<p>Certes, Un Tel ne pratiqua pas la bohème navrante
-de La Bruyère; il ne vécut pas, par amour du pittoresque,
-dans une mansarde malodorante et glacée; il ne
-chanta pas des romances sentimentales dans les cours,
-mendiant ainsi les quelques sous nécessaires à sa vie
-quotidienne. Il est vrai qu'il trouva dérisoire de vagabonder
-à la recherche d'une maigre pitance et de joies
-éphémères, alors qu'un labeur sans gloire, courageusement
-accepté, permet à tout homme de se créer une
-existence agréable, harmonieuse et simple. Néanmoins,
-il aima cette recherche maladive de l'anormal et de
-l'excessif, ce débraillé intellectuel qui régna dans les
-cercles jeunes, bohème de l'idée autrement pernicieuse
-<span class="pagenum" id="Page_21">[21]</span>
-que la pauvre fantaisie des pantins de Murger.</p>
-
-<p>Un Tel sut réfréner son désir et ne plus vouloir que
-des choses humaines.</p>
-
-<p>Il est vain de créer des architectures de principes,
-qui n'ont aucune base réelle, et qui satisfont, uniquement,
-l'orgueil de leur créateur.</p>
-
-<p>Un Tel sentit avec justesse qu'il importait avant tout
-de faire jaillir la sensibilité profonde de son être, telle
-une source pure cachée sous le feuillage des rythmes
-et des couleurs. Il comprit que l'anarchisme des uns
-et l'impérialisme des autres, que le classicisme ou le
-romantisme, que tous les «ismes» modernes ne sont
-que des voiles flottantes, ravissant à nos yeux la déesse
-lumineuse, la superbe Isis, dont les hommes, inlassablement,
-rêvent de connaître l'immatériel visage.</p>
-
-<h2 id="Page_22">ISMES ET CRATES</h2>
-
-<p>Les temps étaient défunts où le poète pouvait chanter:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse6">La gloire est une couronne</div>
- <div class="verse6">Faite de roses et de lauriers.</div>
-</div>
-
-<p>Un Tel eût aimé exprimer ses idées en quelques mots
-concis et créer des &oelig;uvres peuplées d'idées claires.
-Mais il connut la vanité d'un tel effort. Ecrire un drame
-où l'on exalte l'héroïsme d'une vie simple, aux prises
-avec les passions, et qui sait les dompter, faire une
-gerbe étincelante et naïve de poèmes sont de pures
-folies. Des sages dirent à Un Tel: «Inventez un isme,
-découvrez un crate, tel est le secret de la réussite.
-Créez un mot, enfoncez-le comme un clou d'or dans la
-vieille boiserie littéraire.» Un Tel dédaigna le conseil
-des sages. Il s'en fut chez un isolé des lettres, un des
-maîtres dont l'art sobre, image de leur vie, l'enchantait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez du courage d'écrire à notre époque.
-Enfin, vous êtes jeune, il vous faudra beaucoup de
-courage. Je ne veux pas vous désespérer; mais comment
-peut-on écrire encore?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_23">[23]</span>
-Ayant dit, triste et grave en sa maison froide, le
-maître reprit la plume un instant délaissée.</p>
-
-<p>Un Tel avait rêvé une poésie énergique et vivante.
-Il lui apparaissait que la mission du poète était de faire
-visiter aux hommes des jardins irréels et merveilleux:
-d'héroïser la roulotte et le chemin, d'illuminer la vie
-simple et pénible des travailleurs. Loin du bluff et du
-snobisme des écoles, il voulait chanter, libre oiseau à
-qui l'on ne peut rogner les ailes. Certes, les poètes
-utilitaires, normaliens ivres de succès, fondateurs d'écoles,
-surenchéristes forcenés, méprisaient Un Tel. Les esclaves
-ont toujours détesté l'affranchi. Il ne voulut point
-former une faction nouvelle; il refusa d'associer à son
-art une politique arriviste et brutale. Ce fut un homme
-libre.</p>
-
-<p>Un jeune versificateur insultait à Racine, qui, pour
-le remplacer, faisait retentir entre les vieux murs de
-l'Odéon la canonnade de Rivoli. Un sculpteur de génie
-mourait de froid en son atelier, alors que la foule injuste
-et stupide admirait Archipenko bâtissant des gnomes
-affreux dans des plaques de tôle. Surpassant en renommée
-les autres ismes, survenant après les naïfs primitifs,
-les anges adorables de Boticelli, le rire et les chairs
-de Jordaens, les arbres illuminés et rêveurs de Corot,
-le cubisme régnait. Sous prétexte d'originalité, toutes
-les folies se donnaient libre cours. Chacun désirait une
-vogue et des succès immédiats. L'&oelig;uvre n'était rien,
-et seule valait qu'on la considère la renommée que l'on
-en tirait. Pauvre génération qui ne savait pas qu'un
-<span class="pagenum" id="Page_24">[24]</span>
-artiste ignoré tailla dans un marbre immortel la victoire
-de Samothrace.</p>
-
-<p>Un écrivain cultivé et qui n'ignorait pas que la plus
-haute sagesse est encore de se bien connaître soi-même
-avait alors émis sur ses confrères ce jugement sans
-douceur: «L'homme de lettres est une charogne.»
-L'avilissement de certaine jeunesse qui se croyait audacieuse
-et se disait géniale, ses procédés réclamistes et
-son insolente prétention feront la stupéfaction de nos
-fils lorsque, pour notre honte, ils nous rechercheront
-dans le dédale empuanti des revues littéraires.</p>
-
-<p>Toutes auraient pu, en admettant qu'elles fussent
-courageuses, inscrire à leur fronton le dur verset du
-ch&oelig;ur aristophanesque: «Il n'est pas facile de m'adoucir,
-quand on ne parle pas dans mon sens.» Mais elles
-n'avaient qu'une sorte d'intransigeance, la pire, celle
-qui ne pardonne pas aux êtres d'être justes et bons.</p>
-
-<p>Invoquant la chimère au corps de biche, au buste
-de femme, à la jambe de fauve, tous les poètes véhéments
-en firent un animal domestique; ils l'asservirent
-à leurs bas intérêts. Sans doute, férus de science, sinon
-de belles-lettres, ils avaient appris que la chimère, outre
-ses ailes qui la font traverser les mirages du monde,
-est aussi le roi des harengs.</p>
-
-<p>En ces temps confus, les istes dévoraient les crates
-et réciproquement. Il y avait grande liesse en la République
-des lettres quand mourait de faim un poète.
-L'union se faisait alors. Les rongeurs accouraient en
-foule, brandissant leur plume vengeresse. Ils dansaient
-<span class="pagenum" id="Page_25">[25]</span>
-autour du cadavre qui, pour eux, exhalait une fraîche
-odeur d'imprimerie.</p>
-
-<p>Deubel s'était jeté dans la Marne, un soir de faim
-et d'amertume, suicide inexplicable, puisque la veille
-encore une mondaine avait fait à ce gueux l'honneur
-de lui offrir une place de garde-chasse. Des histrions
-sans âme triomphaient sur les scènes parisiennes; d'habiles
-faiseurs encombraient les expositions d'art; des
-poètes volontairement abscons accaparaient les éditeurs.</p>
-
-<p>La vieille boiserie littéraire allait craquer sous les
-innombrables clous d'or que d'impatients arrivistes y
-plantaient.</p>
-
-<p>Mais vint la guerre.</p>
-
-<h2 id="Page_26">LE MIRACLE DE LA MARNE</h2>
-
-<p>Ayant suspendu, par les pieds, les curés liégeois aux
-cordes de leurs clochers, l'envahisseur descendait vers
-Paris. Les villages brûlaient comme des meules. Parmi
-le sifflement des obus et l'exode des populations affolées,
-des petites gamines, indifférentes au tumulte
-guerrier, poursuivaient devant elles de jeunes dindons
-qui s'étaient enfuis de la ferme. Des vieux pêchaient
-dans l'eau calme où se mirent les jolis moulins et, si
-quelque obus troublait leur quiétude, ils s'en allaient un
-peu plus loin exercer un art patient, sinon fructueux.
-Enfants et vieillards, qui ne vouliez pas croire à la
-guerre, qu'êtes-vous devenus?</p>
-
-<p>Dans la charrette de la ferme, poursuivie par les
-premières balles, la petite famille s'est enfuie. Une
-vierge en pleurs fouette le cheval. La tête doucement
-inclinée par le regret, elle rêve aux pures amours qu'elle
-eût aimé connaître et que le destin lui ravit dès l'aurore.
-Il n'est plus d'amours innocentes, ni de jeux
-champêtres. L'âtre affectueux et les greniers ensoleillés
-sont en cendres, la foudre dispersa les pierres du
-foyer.</p>
-
-<p>Il faut reprendre, sur les routes, la fuite éperdue de
-<span class="pagenum" id="Page_27">[27]</span>
-jadis, ce vagabondage inquiet des âges primitifs, où le
-Barbare aveuglé brisait, rageusement, les &oelig;uvres humaines.</p>
-
-<p>Les mélancoliques vieillards, les mères angoissées,
-les enfants éblouis d'aventure deviennent le vivant enjeu
-d'un combat; ils sont la frémissante proie que
-poursuit un glaive ruisselant encore du sang de leurs
-frères martyrs. Le cortège errant des émigrés est une
-armée vaincue.</p>
-
-<p>Les émigrés ne sont pas d'astucieux romanichels,
-vicieux et maraudeurs. Ils gardent au c&oelig;ur des tourments
-innombrables les m&oelig;urs simples et douces de la
-famille.</p>
-
-<p>C'est du sein même de l'émigration que sortent, frais
-adolescents qu'un siècle aimable eût enrubannés, ces
-bergers épiques qui suivent l'armée. On voit des pâtres
-de treize ans, délaissés de leur troupeau fugitif, servir,
-au sens fier du mot, une patrie dont ils n'auraient dû
-connaître encore que les enchantements. Leur souriante
-ingénuité défie la mort. Ils ajoutent au tragique des
-heures une jeunesse particulière, et la France guerrière,
-malgré ses deuils, sourit à la caresse de ce printemps
-inattendu.</p>
-
-<p>Il est un berger qui mourut à la Marne, bel ange
-courageux, dont la tombe discrète, exhaussée d'une
-croix blanche que couronne un béret, fera dire plus
-tard aux curieux promeneurs: «Les soldats de la
-grande guerre étaient-ils si petits?»</p>
-
-<p>Si la mort a fauché cette jeunesse en fleurs, c'est
-<span class="pagenum" id="Page_28">[28]</span>
-qu'il fallait, pour l'ennoblissement de l'histoire, à la
-vilenie de l'envahisseur renversant les berceaux, qu'une
-réponse fût faite par de jolis enfants. Ainsi s'explique
-votre sacrifice, bergers, les plus purs d'entre tous.</p>
-
-<p>Fridolin a vu s'enfuir les siens, le fermier partit et
-le berger resta seul avec ses moutons. Quand vinrent
-les uhlans, le gosse intrépide suivit nos armées. C'est
-le recul, l'enfant ramasse du bois pour faire du feu à
-l'étape. Il se rend utile. Il est le jeune frère du soldat.
-Un Tel s'en fait un ami. Une balle vint percer le c&oelig;ur
-de l'enfant, et nul verbe ailé n'a besoin d'entretenir au
-c&oelig;ur irrité d'Un Tel la sainte fureur et le juste courroux
-qui rendent invincibles.</p>
-
-<p>Une riche moisson lèvera sur les tombes françaises,
-des demeures harmonieuses renaîtront des ruines, mais
-Un Tel à jamais se remémorera, utile et grave leçon,
-ces cortèges d'émigrés qui fuyaient vers le Sud et le
-regard fixe et bleu du berger qui mourut en soldat.</p>
-
-<p>Mais il en est qui demeurèrent dans la tourmente,
-entre leurs faibles murs battus par les marées humaines,
-et qui virent revenir nos troupes, sanglantes et
-victorieuses. Ceux-là, seuls peut-être, comprennent ce
-que fut le miracle de la Marne.</p>
-
-<p>Seule de sa race, en sa maison claire et propre, la
-fermière subit l'envahisseur, avec la réserve hostile et
-polie du paysan. Hoffmann, le cuisinier des officiers,
-assis auprès d'elle, admire la salle familiale où flambe
-l'âtre large.</p>
-
-<p>Pour ce rustre, la guerre est une man&oelig;uvre prolongée,
-<span class="pagenum" id="Page_29">[29]</span>
-où la maraude est honorée et l'ivresse permise; la
-France est un verdoyant polygone que l'on peut traverser
-sans péril.</p>
-
-<p>Durant que rôtit l'oie grasse, le cuisinier improvisé
-se laisse éblouir par les miroitements alternés du balancier
-de cuivre qui danse au c&oelig;ur de la vieille horloge.
-Si l'hôtesse était moins revêche, comme il ferait bon
-vivre sous ce toit, où s'alignent des poutres parallèles,
-jadis taillées dans le c&oelig;ur des grands arbres; qu'il
-serait plaisant de s'enivrer en cette demeure émouvante,
-qui sent bon la cire et les pommes.</p>
-
-<p>Voici huit jours que les Allemands sont là. Le maire
-a dit au fermier:</p>
-
-<p>&mdash;L'heure est grave, la commune a besoin d'être
-défendue par ses meilleurs citoyens. Vous aurez l'honneur
-d'être otage.</p>
-
-<p>&mdash;Otage! Qu'est-ce que c'est que cela? Je veux
-bien être otage.</p>
-
-<p>Lorsque le fermier se vit encadré par deux gaillards
-armés, dont les yeux luisaient comme des baïonnettes,
-il comprit soudain que certains honneurs ont de redoutables
-revers et qu'il lui fallait, en prévision de jours
-orageux, une âme héroïque, comme on en voit dans les
-livres.</p>
-
-<p>Tandis que l'otage volontaire et craintif, arpentant la
-salle de la mairie, compte les minutes, son épouse,
-indifférente aux obus qui déchirent la soie lumineuse du
-ciel, s'évertue à maintenir, en leur maison brutalement
-envahie, l'ordre traditionnel des choses.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">[30]</span>
-Toutes les filles du village se sont enfuies dans la
-forêt proche. Le mystérieux pavillon d'un garde-chasse
-leur est un sûr asile, où elles attendront que la tempête
-se soit apaisée.</p>
-
-<p>Elles n'osent s'aventurer vers la lisière du bois, où
-chantent les balles. Pourtant, une même espérance a
-caressé l'âme de toutes ces hirondelles que la peur
-groupe dans l'ombre verte. Elles ont pressenti le retour
-du printemps de France: la Victoire. Ces vierges, à
-qui de belles amours futures sont promises, cueillant
-de leurs mains brûlantes les fleurs blessées du soir, tendrement
-évoquent en un rêve de sang et d'azur de lointains
-fiancés qu'elles imaginent, robustes et beaux, le
-mousqueton au poing, défendant l'orée d'une forêt où
-rôde, parmi les eaux vives et les vents embaumés, le
-cortège éblouissant des vierges françaises.</p>
-
-<p>La table est servie chez les fermiers. Hoffmann a
-disposé symétriquement le couvert. Il a réquisitionné
-une armée de bouteilles, bons vins pourpres, qui semblent
-rougir plus encore d'être la proie de l'ennemi.</p>
-
-<p>Cependant que les officiers s'apprêtent à dévorer la
-dernière oie de la basse-cour, la fermière, le front à la
-vitre de la cuisine, a cru voir, décevant mirage, la
-silhouette d'un cavalier français traversant les jardins.</p>
-
-<p>La voix impérative du commandant éclate:</p>
-
-<p>&mdash;Depuis quand buvons-nous deux vins différents
-dans le même verre?</p>
-
-<p>Les grosses mains rouges du cuisinier s'emparent de
-verres fins et sonores, aimable cadeau d'une aïeule fortunée,
-<span class="pagenum" id="Page_31">[31]</span>
-qui ne servirent pas depuis la première communion
-des filles.</p>
-
-<p>Le commandant vitupère:</p>
-
-<p>&mdash;Ces gueux cachent leur vin, leur or et leurs
-filles. Nos troupes ont traversé la France, au pas de
-parade; nous voici à quelques lieues de Paris, et nous
-nous arrêtons. Depuis huit jours, un vil peuple nous
-résiste.</p>
-
-<p>Tu peux vociférer, commandant, la vieille se rit de
-tes menaces et de tes volontés; des ombres vengeresses
-entourent la ferme, des cavaliers, l'épée haute, traversent
-les avoines.</p>
-
-<p>Dans la fumée des cigares et des vins, les Allemands
-virent à peine se lever le fer qui les abattit.
-Durant que la tête aux yeux révulsés du commandant
-roule dans les cendres du foyer, Un Tel, maigre, boueux
-et ravi, formule cette oraison funèbre:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y aurait pas moyen de casser une croûte, la
-petite mère?</p>
-
-<p>Et, parce qu'il faut à la vie un éternel retour de
-misères et de beautés, la paysanne, à la fois reconnaissante
-et parcimonieuse, de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous donner toutes mes pommes; elles
-commencent à pourrir.</p>
-
-<p>Une à une, à l'orée du bois, écartant de leurs fines
-mains les ramures tombantes, les vierges apparaissent;
-tandis que s'éloignent les vainqueurs, elles reviennent
-au village.</p>
-
-<p>Ainsi, pour que vivent heureuses des vierges aux
-<span class="pagenum" id="Page_32">[32]</span>
-beaux yeux qu'ils devinent jolis, mais dont ils ne posséderont
-jamais les charmes émouvants, de jeunes hommes
-meurent à la fleur de leurs ans ou acceptent les
-pires mutilations; d'autres se perdent dans la nuit, la
-bourrasque et le feu, sans porter vers elles un regard
-de regret.</p>
-
-<p>Belles inconnues, protégées du soldat, parures de la
-France, vierges qu'il sauva de l'ignominieuse atteinte
-du Barbare sans espoir de vous retrouver: Marie aux
-lèvres chaudes, Jeanne ensoleillée, petite Magali à la
-voix d'oiseau, vous toutes enfin dont la grâce fut l'enjeu
-du dur combat, vous incarniez, pour le soldat de la
-Marne, en votre joliesse désirable et frémissante, l'indépendance,
-l'harmonie et la liberté.</p>
-
-<h2 id="Page_33">EN LIGNE</h2>
-
-<p>Les canons aboient dans le crépuscule. Les bois où
-l'artillerie est cachée sont des buissons ardents. Il faut
-monter en ligne. Dans le village en ruines, au faîte d'un
-pan de mur, une plaque demeure, battue des vents:
-«La mendicité est interdite dans le département.»</p>
-
-<p>C'est une zone nouvelle où la terre est soulevée,
-retournée, éventrée par les explosions. Une avenue,
-faite de troncs d'arbres, mène vers la ligne.</p>
-
-<p>Il faut avancer avec attention, se lier au sol, épouser
-sa forme et sa couleur.</p>
-
-<p>Un Tel entre, avec son bataillon, dans cette mystérieuse
-région de l'aventure. Son sac, où des lettres, des
-vivres et du linge forment un ensemble compact et
-moisi, lui pèse; des musettes gonflées de grenades battent
-ses flancs. Un Tel gagne le boyau. Il accroche son
-fusil au fil téléphonique. La nuit est venue. S'efforçant
-de suivre l'ombre qui le précède, il trébuche et s'irrite.</p>
-
-<p>Des voix font passer des recommandations: «Attention
-au fil. Faites passer qu'on ne suit pas. Faites passer:
-Halte.» D'autres voix, surgies de la terre, demandent,
-sourdes, inquiètes:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">[34]</span>
-&mdash;Qui est-ce qui fait passer qu'on dise: Halte?</p>
-
-<p>L'irritation d'Un Tel gagne la file errante.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est l'imbécile qui est en tête?</p>
-
-<p>&mdash;On va trop vite!</p>
-
-<p>Le boyau devient étroit. Epuisé, l'épaule déchirée
-par la courroie du sac, Un Tel s'accote à la paroi suintante
-et molle. Il lui faut repartir, car ceux qui le suivent
-le renverseraient et lui passeraient sur le corps.
-Les boyaux se coupent et se rejoignent. On ressent un
-vertige éc&oelig;urant à les parcourir.</p>
-
-<p>Voici la première ligne. Les hommes se fixent obstinément
-au poste qu'ils garderont. Les escouades descendantes
-s'incrustent dans le mur, afin de laisser passer
-la relève.</p>
-
-<p>Il faut occuper avant tout le petit poste avancé, cirque
-de terre, entouré de fils barbelés, d'arbres abattus,
-fortin garni de grenades, sentinelle dont la vigilance
-doit être absolue et qui garde la France. A deux ou
-trois mètres du poste, des cadavres ossifiés, lavés des
-pluies, et dont la tête convulsée montre encore le cercle
-éclatant des dents blanches, attendent un lointain réveil.
-Ces morts ont le visage de leur âme. Les nuits de vent
-et de pluie, il faut aller s'étendre auprès de ces squelettes
-et, sous leur protection, écouter la nuit afin de
-pouvoir abattre l'adversaire qui, par aventure, tenterait
-de se glisser jusqu'à la tranchée.</p>
-
-<p>Un Tel, la gorge irritée par l'odeur fade de la terre
-et du sang, la respiration haletante, s'étend sur le sol,
-sa couverture repliée sur la tête, attendant le sommeil.
-<span class="pagenum" id="Page_35">[35]</span>
-Les fusées lumineuses se balancent dans l'espace, telles
-les lampes suspendues d'un temple immense. Frappées
-par une mystérieuse flèche, les étoiles filantes tombent
-vers l'horizon. Un Tel ne peut s'endormir. Résorbé en
-lui-même, en présence de la mort et de l'aventure, il
-se sent une plus vive clairvoyance, une émotion accrue
-par le tragique de la situation. Il se met à penser, afin
-de mieux vivre les instants que le destin lui compte.</p>
-
-<p>La tranchée incite à vivre intimement, égoïstement,
-pour soi-même, quelque réelle fraternité les combattants
-puissent avoir entre eux.</p>
-
-<p>Le jour viendra. Les hommes causeront à peine. La
-tranchée est un lieu de méditation. Les meilleurs soldats,
-les plus dévoués, les plus braves, ceux dont la
-vigilance ne fait jamais défaut, sont de grands taciturnes.</p>
-
-<p>Il s'agit de se battre confortablement, d'être à l'aise.
-Chacun s'organise un coin particulier, où il pourra reposer
-la tête sur le sac. Le soldat désire, avant tout, un
-bien-être individuel que nul ne partagera, et il ne faudrait
-pas voir de l'égoïsme dans ce besoin naturel d'isolement
-et de propriété.</p>
-
-<p>Les gourbis sont étroits, encombrés de munitions;
-l'eau y coule les jours de pluie, des claies pourries y
-recouvrent le sol, les rats y foisonnent, mais on y goûte
-un bonheur réel. Sans bruit, l'escouade s'y groupe et
-y joue d'interminables parties de manille, indifférente
-aux explosions qui secouent le sol. Ayant ramassé du
-bois mort sur le parapet, Un Tel aime allumer dans son
-<span class="pagenum" id="Page_36">[36]</span>
-gourbi un feu généreux. La flamme claire, mouvante,
-haute et bientôt recourbée, lui semble prendre les divers
-aspects de la vie, tristes ou gais sans mesure, et
-ce lui est, dans le nuage épais de la fumée, une délicieuse
-occasion de se ressouvenir.</p>
-
-<p>Il faut travailler, surélever le parapet, creuser la
-tranchée. Tout le jour, ce seront de multiples corvées:
-transport de bombes à ailettes, de gabions; la nuit prochaine,
-il faudra veiller encore.</p>
-
-<p>Quels êtres particulièrement doués, solidement bâtis,
-animés de passions divines et surgis d'une antique épopée
-sont donc les combattants de cette grande guerre?
-Un Tel cherche des dieux, autour de lui, et ne voit que
-des hommes.</p>
-
-<p>Donquixotte et Citoillien étaient voisins. Ils s'exécraient,
-se reprochant mille méfaits, entre autres de
-n'avoir rien à se reprocher. La guerre vint. La vie de
-la tranchée lia, l'un à l'autre, les deux adversaires.
-Forcés qu'ils étaient d'habiter, face à face, une humide
-cagna, repliés et joints dans un obscur et profond isolement,
-ils apprirent à se connaître, et l'irrésistible antagonisme
-qui les séparait se dissipa.</p>
-
-<p>Gédéon Donquixotte tenait un magasin d'alimentation.
-Il était président effectif des «Joyeux Bigophonistes
-du Marché des Trois-Vierges», président honoraire
-de «l'Effort sportif Amical Club des Enfants
-Retrouvés»; il avait obtenu la médaille de vermeil de
-l'Exposition Internationale d'Alimentation et de Chauffage
-d'Ivry. Il était orgueilleux de son commerce et
-<span class="pagenum" id="Page_37">[37]</span>
-naturellement enclin à favoriser les arts. La pire injure
-à lui faire était de l'appeler épicier, comme si un honorable
-commerçant en aliments et vins pouvait être à ce
-point avili qu'on osât le comparer à cette sorte de débitant
-inférieur qui vend du suif et de la benzine.</p>
-
-<p>Donquixotte avait une culture générale assez étendue.
-Il récitait, sans en rien omettre, la Déclaration des
-Droits de l'Homme; il avait lu de nombreuses études
-sur l'éducation de la volonté, l'hygiène sexuelle à travers
-les âges et les crimes de l'Inquisition. Il écrivait
-jadis, sur l'air de <i>Flotte, petit drapeau!</i> une marche de
-la Mutualité, avec accompagnement de bigophone.</p>
-
-<p>Aussi Donquixotte savait allier les arts de l'esprit au
-plus heureux des négoces.</p>
-
-<p>Nous avons à Paris la maison de Balzac, celle de
-Berlioz, la vieille demeure où naquit Musset; pourquoi
-ne pas nous enorgueillir de la maison Donquixotte?</p>
-
-<p>L'honnête commerçant, désireux à la fois d'élever le
-niveau intellectuel de la foule et de faire mourir de
-rage ses concurrents, mit au fronton de sa demeure un
-tableau allégorique: <i>L'Alimentation ouvrant aux Arts
-les portes de la Renommée</i>. L'Alimentation, reine parée
-d'une robe semée d'abeilles d'or, accueillait et nourrissait
-les Arts, lesquels étaient incarnés en la personne
-d'un bohème guenilleux et maléfique. La vitrine s'ornait
-encore d'une superbe pièce montée. Ce n'était plus une
-pâtisserie, mais un symbole. Le foie truffé, la gélatine
-et les coques s'y groupaient harmonieusement. Des
-<span class="pagenum" id="Page_38">[38]</span>
-colonnettes de saucisson soutenaient cet édifice qui,
-pareil au temple de Salomon, demeurera célèbre par
-son opulence.</p>
-
-<p>Donquixotte se découvrait aisément des envieux. Les
-sots disaient de lui «N'est-il pas vendu à toutes les
-réactions, avec son Sacré-C&oelig;ur en saindoux?» Niais ou
-criminels qui ne voulaient pas voir en cet édifice gastronomique
-un temple païen élevé à la gloire d'une force
-sociale invincible: l'Alimentation. C'était une pièce
-unique dans l'histoire de la civilisation. Donquixotte
-avait décidé de ne l'entamer que le jour où il fiancerait
-sa fille. En effet, cette pâtisserie était si parfaitement
-épicée, si raisonnablement construite, que les plus
-grandes chaleurs n'auraient su la faire tourner.</p>
-
-<p>Donquixotte était un homme d'ordre.</p>
-
-<p>Par contre, le cordonnier Citoillien était farouchement
-révolutionnaire. Porte-drapeau suppléant de la
-section socialiste révolutionnaire internationale du quartier
-Saint-Placide, il avait pour mission de suivre, jusqu'à
-la dernière demeure, le corps des camarades décédés.
-Ces enterrements étaient émouvants. Désireux de
-donner à son fils une éducation grave et forte, et afin
-de pouvoir se rafraîchir au «Rendez-Vous des Parents»,
-pieusement il confiait à l'enfant le drapeau
-dont l'étoffe écarlate s'enflammait au soleil.</p>
-
-<p>Donquixotte et Citoillien sont maintenant des soldats.
-Ils se sont découvert des goûts semblables; ils se
-sont aperçus que le même désir de vie heureuse et
-simple les animait; ils ont compris que, pour réaliser
-<span class="pagenum" id="Page_39">[39]</span>
-leur bonheur personnel, il leur fallait défendre, avant
-tout, les villes et la terre nationales.</p>
-
-<p>La guerre finie, Citoillien, délaissant la cordonnerie,
-bâtira un palais du peuple. Le soir, le peuple dînera
-en chantant. Les fruits, les pâtisseries et les vins, artistement
-groupés sur de vastes tables, appartiendront à
-tous ceux que leur désir aura menés vers ce festin. Aux
-nuits parfumées où flamberont des lampions dans les
-arbres, il fera doux de vivre parmi la joie naturelle des
-choses. Heureuses, les voix se répercuteront, en fanfares,
-dans les bois d'alentour. En ce nouvel âge d'or,
-les hommes, joyeusement, travailleront en commun à
-la prospérité du monde. Donquixotte prendra place à la
-table du peuple, étant donné qu'il apportera de savoureuses
-provisions.</p>
-
-<p>Un Tel est le semblable de Citoillien, il est le frère
-de Donquixotte, il se retrouve en eux. Ne cachent-ils
-pas, sous des masques grotesques, un visage d'homme?</p>
-
-<p>Nourris à la même gamelle, asservis aux pareilles
-besognes, ils sont appelés, tous deux, à ôter leur masque
-en présence de la mort errante. Mais le vent des obus
-ne leur a pas encore arraché les défroques dont ils se
-parent. Donquixotte est toujours, aux yeux de ses camarades,
-un paisible bourgeois; Citoillien est encore un
-farouche révolutionnaire.</p>
-
-<p>Les premières promenades que Donquixotte fit, jadis,
-avec sa fiancée, furent douces. Ils visitèrent le Louvre.
-Dans les salles fraîches et spacieuses où vécurent les
-rois, ils se crurent de grands seigneurs invités à la cour.
-<span class="pagenum" id="Page_40">[40]</span>
-Ils se regardèrent passer entre les glaces parallèles, et
-cela les enivra que de contempler leurs images se reflétant
-à l'infini. Un jour, ils montèrent en haut du donjon
-de Vincennes. Fouettée par le vent qui enlevait sa jupe,
-la jeune fille avait l'air d'une oriflamme. Le retour fut
-charmant; dans les fossés du fort, des gamins chassaient
-le lézard; les amoureux revinrent en bateau. Le fleuve
-était calme. L'eau miroitante, où le bateau laissait un
-long sillage, leur semblait côtoyer les rivages du ciel.</p>
-
-<p>Ils s'épousèrent. Elle devint une ménagère parfaite
-et facilement irritée.</p>
-
-<p>Veillant à l'ordre absolu de la maison, elle eut le
-souci constant de diminuer auprès de la fille qui leur
-naquit l'autorité sacrée du père, répétant avec une vigueur
-toujours accrue cette formule lapidaire:</p>
-
-<p>&mdash;Ton père est un imbécile!</p>
-
-<p>Donquixotte désira d'autres amours. Il voulut une
-femme du monde: châtelaine errante et nostalgique;
-il rêva d'une de ces filles de vingt ans qui s'abandonnent
-aux séducteurs, un jour inespéré, telles de pauvres
-oiseaux blessés.</p>
-
-<p>Jamais il ne vit la femme qu'il aima.</p>
-
-<p>C'était la porteuse de lait. Tous les matins, les doigts
-de la petite fée déposaient une bouteille à la porte.
-Craignant fort son épouse, Donquixotte n'osait se lever
-pour admirer la belle; mais le soir, voluptueusement,
-il cachait un tendre mot au fond de la bouteille.</p>
-
-<p>Cette délicieuse Perrette devait être fraîche et rouge
-comme une pomme d'api.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">[41]</span>
-Il lui écrivit:</p>
-
-<p>«Mon espérance court vers vous. Je voudrais vous
-offrir un petit chalet de bois sculpté et de brique. Un
-potager nous donnerait des légumes que nous mangerions
-sous une véranda. A notre fenêtre s'enlacerait le
-lierre, qui veut dire fidélité. Notre vie serait gaie
-comme un bassin empli de poissons rouges. Vous me
-feriez du gâteau de riz, agrémenté de rhum et de raisin
-de Corinthe. Pour ce qui est de repriser mon linge, car
-je déchire beaucoup, il viendrait une femme à la journée.
-Les amours des chevaliers, des reines et des pages
-pâliraient devant les nôtres.»</p>
-
-<p>Elle lui répondit:</p>
-
-<p>«Je suis à vous. Dites-moi le jour et le lieu où je
-pourrai vous rejoindre avec mes six enfants.»</p>
-
-<p>Citoillien avait eu des amours moins romanesques;
-il les narrait simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Défunte Mme Citoillien (je dirais Dieu ait son
-âme si je croyais à l'existence de Dieu) était une
-femme de caractère. Partageant mes idées, mes peines
-et mes travaux, elle fut la compagne accomplie. Nous
-nous mariâmes civilement à Bois-Colombes (je n'ai
-jamais aimé les curés, elle non plus). On fit un petit
-festin chez un traiteur des environs; le vin était affreux,
-mais j'avais un tel bonheur qu'il me semblait boire du
-soleil. La femme, pour moi, est une douce infirmière
-qui m'aide à boire les vilaines potions de la vie.</p>
-
-<p>Ainsi, par un renversement inattendu des rôles, Citoillien,
-le démolisseur de systèmes, le novateur, l'irrégulier,
-<span class="pagenum" id="Page_42">[42]</span>
-dirigeant avec sagesse les mouvements de son
-c&oelig;ur, avait une vie sentimentale ordonnée, tandis que
-Donquixotte, l'homme d'ordre par excellence, s'était
-livré aux mille fantaisies de l'amour.</p>
-
-<p>Dans la tranchée, il en est de même. Autant Donquixotte
-a d'audace irraisonnée, autant Citoillien possède
-de tranquille courage. Volontaire pour toutes les
-missions périlleuses, heureux de ramper entre les fils
-de fer, Donquixotte est de toutes les patrouilles. Citoillien
-guette le retour de son camarade; sur le feu de la
-cagna, il lui garde une soupe chaude; il préserve de
-l'inondation la claie où le patrouilleur reposera; il défend
-la musette de l'absent contre l'offensive des rats
-affamés.</p>
-
-<p>Ce couple d'amis, indifférent aux vaines et pompeuses
-formules de l'union sacrée, pratique la seule union
-réelle, celle qui groupe, sous la mitraille, les hommes
-désemparés, et par laquelle, fortifié, soutenu, réconforté,
-le soldat parvient à protéger des vents la petite flamme
-éperdue qui vit en lui.</p>
-
-<p>Un Tel est de garde. Las de se griffer la chair aux
-parois de la tranchée il s'assied. Une douceur progressive
-et mélancolique attendrit son âme.</p>
-
-<p>La nature vivante qui l'entoure se met à chanter. Des
-papillons décoratifs se posent sur le c&oelig;ur des chardons
-pour y mourir, une auréole de feu illumine les plantes
-et le trot d'un cheval retentit sous les feuillages.</p>
-
-<p>Quelqu'un vient, dont le souffle ardent fait se courber
-les arbustes. C'est un guerrier monté sur une maigre
-<span class="pagenum" id="Page_43">[43]</span>
-haridelle. Un Tel s'approche de ce héros, dont la lance
-brisée flambe au clair de lune, et qu'il reconnaît pour
-l'avoir, jadis, entrevu près de son berceau.</p>
-
-<p>Lentement, le chevalier lève la visière de son casque
-et montre ses yeux où se mirent toutes les démences
-héroïques de sa vie. Il est douloureusement beau. Un
-Tel pose ses lèvres sur le front du héros. Il l'invite à
-pénétrer dans la cagna où l'escouade repose; heureux
-d'être l'humble écuyer qui rencontra le seigneur des
-routes, le grand errant dont l'ombre immense apparaît,
-conquérante, sur tous les chemins de l'aventure.</p>
-
-<p>Mais Un Tel sent le froid du fusil dans sa main
-brûlante; il sort de son étrange somnolence et, penché
-vers le trou d'ombre où vivent ses camarades, il entend
-une voix menaçante, celle de Sancho Pança Citoillien,
-invectiver Donquixotte, cette vache, cet épicier, cet
-enfant de salaud qui s'est permis de faire des grillades
-avec le rab de pain.</p>
-
-<h2 id="Page_44">PATROUILLE</h2>
-
-<p>La sentinelle observe la nuit, car des ombres mystérieuses
-semblent rôder dans les fils de fer; peut-être
-sont-ce des rats qui mènent ainsi, au c&oelig;ur de l'ombre,
-d'étranges sarabandes. Un froid vif pénètre les chairs et
-meurtrit les yeux. Le rythme régulier du temps est suspendu;
-toute la nature subit une angoisse fiévreuse,
-sorte de brouillard qui trouble les plus vigoureux d'entre
-les combattants.</p>
-
-<p>Voici l'heure où les patrouilleurs vont se traîner
-parmi les ronces et les charognes, offrant une fois de
-plus leur chair glacée à la flèche de feu qui, dans sa
-course errante, les viendra frapper brutalement.</p>
-
-<p>Des voix confuses murmurent:</p>
-
-<p>&mdash;Une patrouille est sortie! Attention!</p>
-
-<p>Quelque imprudent brise des branches entre les lignes
-ou fait cliqueter son arme. Les fusées jaillissent des
-bouquets d'arbustes. Il faut que la terre où s'incruste la
-patrouille errante ait le visage immobile d'un désert.</p>
-
-<p>Toutes les sentinelles du monde ont les yeux fixés
-devant elles; leur esprit est calme et rêveur, car elles
-aperçoivent, malgré l'horreur et l'effroi qui les entourent,
-au delà de la ligne ennemie, un miroir merveilleux
-<span class="pagenum" id="Page_45">[45]</span>
-leur renvoyant l'image des jours heureux où les hommes,
-le soir, chantaient dans les guinguettes. Ces veilleurs
-entendent les anciens violons au rythme énervant
-desquels dansèrent leurs premières amours, parmi le
-concert rageur des vents et les fusillades.</p>
-
-<p>La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la
-fortune la protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule
-de terre et de sacs de sable exhaussant un grand
-arbre renversé.</p>
-
-<p>Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande
-songe, elle aussi, aux soirs harmonieux où elle
-jouait de la guitare dans les rues de Marbourg, sous
-les fenêtres fleuries de la fille d'un grave privat-docent;
-elle revoit les farandoles universitaires dans la ville
-médiévale, les causeries printanières avec de joyeux
-compagnons, autour des vastes chopes où la bière claire
-brillait comme des escarboucles.</p>
-
-<p>Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe
-aux pieds de la sentinelle; une gerbe d'or fuse et le
-franc buveur de jadis, l'amant élégiaque dont le c&oelig;ur
-sait joindre à la douceur de G&oelig;the l'amertume de Henri
-Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé
-par la douleur, souffle comme un taureau dont le
-poitrail fut ouvert par la courte épée de Bombita.</p>
-
-<p>Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les
-lignes françaises.</p>
-
-<p>Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente,
-sans colère inutile, mathématiquement. La présence de
-cette sentinelle, dans le petit poste avancé, nuisait à
-<span class="pagenum" id="Page_46">[46]</span>
-la sûreté du bataillon. Il fallait, à tout prix, la supprimer;
-ainsi elle ne tirerait plus sur les travailleurs, elle
-ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. La
-sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle,
-équipée comme celle qui vient d'être abattue et
-pareillement vigilante, occupera le petit poste allemand;
-qu'importe, une autre patrouille renversera l'audacieuse.
-A l'aube, il serait vain de demander aux trois paysans
-patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche
-énergie. La sentinelle les empêchait de ramasser du
-bois sur le parapet! Sans doute, il est des motifs plus
-nobles et moins précis qu'ils ne se formulent pas, en
-leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. Ils
-ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur
-courage obscur et par quels fils mystérieux leur acte
-simple et brutal est relié à la prospérité et à la grandeur
-de leur race. Ils n'ont cure de ces mots magiques
-par lesquels on pourrait louer leur vaillance. Une force
-instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement
-qui les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de
-leur exploit les apeure.</p>
-
-<p>Une mission devait être remplie, pour l'honneur de
-leur escouade, la gloire de leur compagnie et la fière
-renommée du bataillon: elle le fut correctement. Retrouvant
-le gourbi fangeux où ils purent reposer, les
-patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire
-inutile, dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe
-vînt leur offrir une gamelle d'eau tiède où nageaient
-d'étranges légumes.</p>
-
-<h2 id="Page_47">GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE</h2>
-
-<p>Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave,
-unanimement appelé «le Rempart de Calonne», en
-glorieux témoignage de l'héroïsme particulier avec lequel
-il défendit la tranchée de Calonne, un jour où
-les vagues d'assaut menaçaient Verdun.</p>
-
-<p>L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya
-sur la Marne, l'Yser et la Meuse, enchantera les enfants
-si, plus tard, un enlumineur fait apparaître au centre
-des explosions, tel il fut, couronné d'un passe-montagne
-troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne
-patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina
-la plume d'or de Moréas, l'affable séducteur aux
-dents éblouissantes, à l'&oelig;il conquérant, une manière de
-conquistador en guenilles.</p>
-
-<p>Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs
-de popote. Il sait dorer un rôti, épicer une sauce et
-charmer la plus revêche des commères. Après un copieux
-repas, il estime fort narrer, avec une voix chaude,
-de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses
-récits ne laissent pas que de ressembler aux contes
-galants de la Renaissance italienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_48">[48]</span>
-Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à
-dresser une tente, à découvrir du bois et de l'eau dans
-le désert. Il se fit craindre et chérir d'un peuple de
-nègres qu'il battait sans remords. Il eut les fièvres. On
-l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque
-légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé,
-mais vivant.</p>
-
-<p>Quand il revint en France, abandonnant les rudes
-compagnons de la légion, il se sentit amoindri, diminué,
-comme si le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer
-ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi de vastes
-espaces.</p>
-
-<p>Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de
-ses voyages, l'art de convaincre les hommes, ne redoutant
-pas les fatigues et les incertitudes d'une vie errante,
-Gustave fit mille métiers. Il fut placier en dentelles,
-coulissier; il représenta divers parfums aux noms orientaux.
-Certes, ces industries lui furent prospères; mais
-il triompha particulièrement dans la faïencerie, où son
-génie sut produire et répandre avec succès un article
-commun: le vase de nuit.</p>
-
-<p>Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait,
-pour son incessant besoin d'agir, un emploi illimité.
-Ses capacités somnolentes d'aventurier, ses qualités de
-chef de bande, allaient enfin se donner libre cours.</p>
-
-<p>Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui
-valurent l'admiration des proches, il ne tire nul orgueil,
-mais il s'honore de certaines chasses à l'escargot qu'il
-fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, tandis que
-<span class="pagenum" id="Page_49">[49]</span>
-nos canons lourds bombardaient les forts avancés de
-Metz. Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots
-ayant dégorgé dans le gros sel, Gustave les savourait,
-aromatisés d'herbes et frits en du lard rance, au
-seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière du crépuscule.
-Les mouches le persécutaient, ainsi que la
-vague odeur d'une proche charogne. Ayant cueilli de
-mignonnes fraises sauvages, le Polonais reposait, pareil
-au Sybarite que lassa l'abus des viandes et des vins.</p>
-
-<p>Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section,
-Gustave fit des crêpes. La farine vint de l'arrière, les
-&oelig;ufs furent découverts en de modestes fermes que les
-obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, rude
-comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient
-sur le foyer improvisé, dorées comme des auréoles.
-Gustave, maître-coq orgueilleux et réjoui, joignait
-à l'art souverain de faire sauter la crêpe une manière
-rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.</p>
-
-<p>Ses exploits ont un succès égal à ses m&oelig;urs aimables.
-Mais son joyeux caractère et la fantaisie de sa vie semblent
-faire oublier sa valeur. Certes, on le sait brave
-et, confusément, les anciens du bataillon se souviennent
-d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur
-le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt
-traîtresse, invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint
-à retourner vers ses lignes.</p>
-
-<p>La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave
-aimera, plus tard, en des jours de paix et de tendresse,
-auprès d'un feu chanteur, ne saura deviner quel
-<span class="pagenum" id="Page_50">[50]</span>
-héroïsme veille au c&oelig;ur de son amant; lui-même oubliera
-l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le
-fit pareil à ces figures irréelles des naïves légendes:
-hercules plongeant un fer vainqueur dans les flancs
-irrités d'un terrible dragon.</p>
-
-<p>Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs
-farouches et les paysans de la section ont nommé le
-«Rempart de Calonne», affectionnant son courage et
-peut-être chérissant plus encore son amitié pour les
-ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe
-qui le poursuit au poker.</p>
-
-<h2 id="Page_51">LULUSSE DE CHARONNE</h2>
-
-<p>Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse,
-noir de suie, Lulusse de Charonne, une grillade frottée
-d'oignon en main, disserte sur la haute stratégie de nos
-états-majors. Il redit les mille lieux communs chers à
-la foule ignorante, mais avec une telle verve que les
-idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en
-semblent transfigurées. Il est le truchement entre le
-civil et le militaire. Sociable à l'excès, confiant et protecteur,
-il faut le voir, à l'arrière, faisant les honneurs
-du cantonnement aux ribaudes errantes dont la fantaisie
-misérable est liée au destin des armées.</p>
-
-<p>Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès
-l'enfance, connut des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans
-une phalange déguenillée qui se livrait à la guerre des
-rues et bientôt il excella à couvrir de grossières injures
-les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent de l'invective,
-grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put
-faire respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues,
-des rôtis incendiés et des bouillons saumâtres dont
-il remplit, au cours de la campagne, les gasters épouvantés
-de ses camarades.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_52">[52]</span>
-Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes
-autres acrobaties, d'un naturel batailleur et sportif, le
-cuisinier acquit rapidement sur la troupe l'autorité nécessaire.</p>
-
-<p>Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait
-au repos, Lulusse claironnait le plus bref, le plus
-militaire et le moins écouté des commandements:</p>
-
-<p>&mdash;Aux pommes!</p>
-
-<p>Multipliant les conseils, il suivait d'un &oelig;il hautain
-l'épluchage des tubercules:</p>
-
-<p>&mdash;Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!</p>
-
-<p>Souventes fois, la besogne étant accomplie à la
-diable, il ajoutait:</p>
-
-<p>&mdash;Quel sale travail vous faites! On dirait que vous
-les épluchez par le milieu.</p>
-
-<p>Certains jours, la menace à la bouche, l'&oelig;il courroucé,
-Lulusse traversait le cantonnement, sous la pluie,
-à la recherche d'invisibles éplucheurs. Tragique, il
-ouvrait la porte des estaminets et, pareil au jeune
-Oreste dont la furie anima un peuple innombrable,
-oublieux de ses premiers devoirs, d'une voix où la
-menace et le reproche étaient sourdement alternés, il
-certifiait, en appelant à la justice immanente qui toujours
-poursuivit le coupable:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous
-mangerez de la m...</p>
-
-<p>Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante
-et fumeuse, aime à narrer des histoires de Charonne,
-<span class="pagenum" id="Page_53">[53]</span>
-légendes de la misère où des héros rabougris et
-crapuleux prennent une allure chevaleresque.</p>
-
-<p>&mdash;Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas
-plus haut qu'une vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier».
-Quel type! Costeau et bon garçon, la crème
-des associés. Si on lui cherchait des raisons, il allait
-droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi
-de là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait
-l'importun. Après, d'un coup de tête en pleine
-poitrine, il l'envoyait rouler dans le ruisseau. En une
-minute, l'autre était mort. C'était sentimental!</p>
-
-<p>Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions,
-tout ce qui se distingue des choses coutumières en horreur
-ou joliesse, l'excessif et l'inattendu sont des choses
-sentimentales. Il est, lui-même, selon la formule, un
-grand sentimental.</p>
-
-<p>Ce bourreau des c&oelig;urs aime une brune, au peigne
-d'écaille planté dans la chevelure comme un poignard:
-Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à ses heures
-perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis
-de paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la
-voir traverser d'un pas rythmique la rue embaumée
-d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, tant ils
-avaient d'allégresse et de légèreté.</p>
-
-<p>Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission,
-apprit un jour à la troupe assemblée autour
-de la cuisine que Lulusse avait été détrôné dans le
-c&oelig;ur de Berthe par le subtil et redoutable «Cuirassier».
-Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus
-<span class="pagenum" id="Page_54">[54]</span>
-orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se
-vit interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en
-termes irrespectueux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles, si c'est sentimental!</p>
-
-<p>&mdash;Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies
-juments!</p>
-
-<p>Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient
-dans le c&oelig;ur méprisé de Lulusse.</p>
-
-<p>Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité,
-le cuisinier dédaigna de se venger. Il continua de
-préparer, avec un art toujours plus affiné, l'éternel rata
-dont la compagnie était quotidiennement gavée. Pleurant
-secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur
-qui entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil
-dont il parfumait ses sauces.</p>
-
-<p>Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de
-mettre fin à l'ironie des camarades, et pour que fût
-affirmée la supériorité du mâle en cette aventure:</p>
-
-<p>&mdash;Berthe, à ma première permission, je lui planterai
-mon couteau de cuisine dans le ventre.</p>
-
-<p>Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant
-oublier la grâce de l'une pour les yeux charmeurs de
-l'autre.</p>
-
-<p>Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses
-réserves de chocolat avec les émigrés qu'attire sa cuisine
-odorante. Il donne également son c&oelig;ur à toutes
-les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le parfum
-<span class="pagenum" id="Page_55">[55]</span>
-de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses
-bons mots amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon
-que, sous les plus violents bombardements, le
-cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas moins brûler
-les sauces.</p>
-
-<p>Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en
-dépit de son antimilitarisme irraisonné, un bon soldat.
-Charonne, n'est-ce pas la patrie, avec toute sa vie chatoyante
-et mouvementée? Il n'est au monde d'aussi
-joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre
-sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses
-de fleurs parent les rues de leurs prestigieux
-éventaires, on se croirait dans un paradis sentimental
-et pavoisé.</p>
-
-<p>Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent
-paisibles à jamais les carrefours heureux de son
-enfance. Il n'a pas sollicité d'être cuisinier, il le fut.
-C'est avec une pareille indifférence qu'il accueillerait
-son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile
-invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile
-que de faire éplucher des pommes de terre à une
-compagnie d'infanterie.</p>
-
-<h2 id="Page_56">BICHROMATE<br />
-OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE</h2>
-
-<p>Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un
-Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse
-le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis
-des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire
-de France sur les bancs vernis de l'école communale.
-Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés
-mystérieusement par une même voix intérieure à des
-destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel
-était poète, Bichromate était mécanicien.</p>
-
-<p>Suivre la courbe des choses, admirer la transparence
-des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante
-et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé
-inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier
-du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre
-des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent
-et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à
-l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et
-formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.</p>
-
-<p>Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair
-<span class="pagenum" id="Page_57">[57]</span>
-de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps
-frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.</p>
-
-<p>Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite
-et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage,
-Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit
-une forge de modeste calibre qu'il alluma pour
-l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour
-tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage
-de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de
-clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan
-polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient
-sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la
-maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses
-de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait
-en une sorte de steamer. Parti à la découverte
-d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire
-Bichromate était-il l'indomptable argonaute?</p>
-
-<p>Parfois, pour les travaux importants, il prenait un
-aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans
-âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et
-porte ouverte, le man&oelig;uvre battant les fers rouges sur
-le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins,
-qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique,
-pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il
-faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation
-d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de
-se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce,
-malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins,
-<span class="pagenum" id="Page_58">[58]</span>
-forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut
-vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière
-première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.</p>
-
-<p>Un soir, son moteur, battant tel un c&oelig;ur heureux de
-vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières,
-secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir
-des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge,
-irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des
-pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile
-d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa
-aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.</p>
-
-<p>Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait
-terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier,
-admiré des commères, acclamé des gamins, dans
-une apothéose de grondements et de poussières d'or,
-suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés
-de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre
-et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.</p>
-
-<p>Un matin de printemps où le soleil embellissait les
-femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient
-être les plus beaux d'entre les jardins du monde,
-Bichromate essaya sa motocyclette.</p>
-
-<p>La machine froide et compliquée avait désormais des
-ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le
-pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du
-carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la
-porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'&oelig;uvre
-qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de
-<span class="pagenum" id="Page_59">[59]</span>
-sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères
-de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.</p>
-
-<p>Les commères se groupaient au seuil des antiques
-maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous,
-on eût dit un jour de fête.</p>
-
-<p>La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans
-le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait
-reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine
-élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante
-que nul obstacle humain ne saurait vaincre.</p>
-
-<p>Il triomphait.</p>
-
-<p>Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur.
-La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et
-remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute
-une jeunesse.</p>
-
-<p>C'est vers cette époque que le jeune artisan connut
-la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient
-inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il
-eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y
-oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait
-d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle
-écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche,
-en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas
-que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait
-qu'il pourrait être aimé pour son bon c&oelig;ur et son
-courage.</p>
-
-<p>De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son
-admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une
-pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables,
-<span class="pagenum" id="Page_60">[60]</span>
-Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui
-jadis avait été la maîtresse de son père.</p>
-
-<p>La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita
-les chers outils et but l'alcool à brûler de l'artisan.
-La guerre vint terminer cet amour sordide.</p>
-
-<p>Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de
-bricoler. Il fit des anneaux en aluminium et dut bientôt
-lutter contre une vile concurrence. En effet, les gens
-de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues qui
-n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.</p>
-
-<p>Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles
-et de croix byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés,
-surchargés d'acanthes; d'autres s'enroulèrent
-autour des doigts ainsi que des serpents. Bichromate
-poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer de tons
-barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et
-ce fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa
-le découpage des jugulaires, cette mode orna de lauriers
-entrelacés tous les képis de l'infanterie française. Il
-arriva que ce soldat eut même l'occasion de se battre.</p>
-
-<p>Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore,
-peuplé de fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.</p>
-
-<p>Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et
-charmants dont les soldats, en témoignage du bonheur
-qu'ils ont de se retrouver, fleurissent leur viril langage,</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est toi!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est moi!... Et toi?</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_61">[61]</span>
-Puis, en ch&oelig;ur, ils s'exclamèrent:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'te vieille vache!</p>
-
-<p>Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la
-Marne, de la retraite, de ces temps où le doute régnait
-au c&oelig;ur du soldat. Il évoqua les routes mauvaises, le
-vent des nuits froides, les patrouilles incertaines et tragiques.</p>
-
-<p>Bichromate répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon
-père fut enterré, il y a quelques années, à Montparnasse;
-crois-tu qu'après la guerre je pourrai revendre
-le caveau à une famille honnête, habitant le quartier et
-qui désirerait une tombe pas trop éloignée?</p>
-
-<p>Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place
-en l'esprit de son compagnon; il ne comprit pas les raisons
-mystérieuses qui pouvaient motiver, dès la paix
-revenue, un aussi vif besoin d'argent.</p>
-
-<p>Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je serai redevenu civil, il me faudra de
-l'argent pour finir ma motocyclette.</p>
-
-<h2 id="Page_62">LE VIEUX</h2>
-
-<p>La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'&oelig;il fixe
-et dur comme un métal, le geste bref et concis, le
-vieux visite la tranchée.</p>
-
-<p>C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur
-redouble d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement
-au créneau, car le vieux exige une tranchée propre,
-imprenable. On ne pourrait, au reste, l'abuser sur le
-travail accompli au cours de la nuit précédente. Il sait
-l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre
-surélèvent le parapet. Il impose à ses hommes un labeur
-constant, des veilles épuisantes. Jamais il ne pardonna
-la faiblesse ou l'erreur d'un subordonné, mais
-tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement aimé
-de tous, car il représente le chef.</p>
-
-<p>Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et
-clairvoyante, cette infaillible décision, sans lesquels une
-foule en armes serait vouée, quel que soit son courage, à
-la défaite certaine.</p>
-
-<p>Le soldat, dont le c&oelig;ur ne s'embarrasse pas de vaine
-littérature, voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration
-qu'il ressent en présence d'un tel chef, dit de
-lui:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_63">[63]</span>
-&mdash;Le vieux, il est vache, mais c'est un as!</p>
-
-<p>Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain,
-recherchant une route perdue.</p>
-
-<p>Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire,
-ayant scrupuleusement envisagé toutes les nécessités
-du combat, sans rien livrer au hasard. Etant donné
-le grave problème que l'attaque impose à ses troupes,
-il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante
-manière de le résoudre.</p>
-
-<p>On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon,
-le devancer dans la tourmente, le dissimuler au
-flanc d'une longue colline, le lancer enfin sur la butte
-qu'il fallait arracher à l'adversaire. Aucune émotion
-particulière n'animait ses traits, il ne ressentait aucune
-colère, il n'avait pas cette irritation que donne le danger.
-Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise,
-il était une statue émouvante de la volonté.</p>
-
-<p>Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux
-survivant d'une journée triomphante, le vieux était le
-sauveur à qui l'on pardonne sa tyrannie parce qu'il sut
-être exigeant et sévère envers lui-même alors que la
-mort frôlait son visage.</p>
-
-<p>Au sortir d'une offensive, où le bataillon fut fauché
-par les mitrailleuses, le vieux réunit la centaine d'hommes
-qu'un hasard généreux avait épargnés et lui tint
-ce discours:</p>
-
-<p>&mdash;Mes amis, je voulais vous dire que vous vous
-étiez bien conduits! Merci! Il en fut de même partout
-où le 5<sup>e</sup> bataillon s'est battu. Ayez l'orgueil de ce que
-<span class="pagenum" id="Page_64">[64]</span>
-vous avez fait. Plus tard, vous pourrez dire à vos enfants:
-«J'étais à Tahure!»</p>
-
-<p>«Ayons une pensée, en ce jour, pour nos camarades
-morts au champ d'honneur. Hélas! Il en manque beaucoup
-à l'appel. Ils vivront dans nos c&oelig;urs. Leurs familles
-doivent être fières d'eux comme je le suis de vous
-tous!</p>
-
-<p>«Je vous ai demandé de vous battre. Vous vous êtes
-battus. Je vous ai dit de ne pas vous reposer encore.
-Il fallait terrasser, vous avez terrassé; j'ai reçu les félicitations
-d'un inspecteur du génie pour les travaux exécutés
-par le bataillon sur les positions conquises: elles
-vous reviennent.</p>
-
-<p>«Il nous faut laisser aux camarades qui nous relèvent
-des abris sûrs, une bonne tranchée. Je sais que tous
-les régiments ne comprennent pas ainsi leur devoir.
-Qu'importe! Ceux qui nous remplacent diront: «Bravo!
-Voilà un bataillon où l'on travaille; il est agréable
-de lui succéder.»</p>
-
-<p>«La guerre n'est pas finie. Le plus dur est fait. Nous
-nous battrons à nouveau, nous terrasserons encore; je
-sais que je puis compter sur vous. Ce fut une terrible
-lutte. Les anciens, et ils sont peu nombreux maintenant,
-ceux qui partirent avec moi à la mobilisation, se souviennent
-de toutes nos misères, de tous nos efforts.
-Partout où la France avait besoin de ses enfants, vous
-avez répondu: «Présents!» Vivants souvenirs: Vitry-le-François,
-où le régiment culbuta les armées du Kronprinz;
-l'Argonne, huit mois de lutte sauvage dans les
-<span class="pagenum" id="Page_65">[65]</span>
-bois; jamais le bataillon n'y perdit un pouce de terrain,
-nous avons maintenu nos positions; la tranchée de Calonne,
-où les grenadiers du 5<sup>e</sup> bataillon ont fait trembler
-de terreur le 22<sup>e</sup> poméranien; Tahure, enfin, dont vous
-êtes les vainqueurs. Quand je vous ai vus y monter si
-courageux, si beaux, vous ne pouvez vous imaginer
-combien j'étais fier de vous. Tahure, c'est le plus beau
-jour de ma vie! Je vous dois tout cela; une fois encore,
-merci!</p>
-
-<p>«Maintenant, un conseil: Vous êtes fatigués, vous
-avez droit à un repos mérité. Il y a longtemps que vous
-n'avez pas eu l'occasion de revenir à l'arrière. Vous
-êtes affaiblis, vous n'avez plus l'habitude du vin, ni la
-résistance d'autrefois. Vous allez boire. Quelques verres
-suffiront à vous enivrer. Je ne veux pas voir d'homme
-saoul dans les rues. C'est dégradant, et le soldat français
-ne peut se montrer dans un pareil état. Si l'un de
-vos camarades fait du scandale, que je n'en sache rien,
-ou, sinon, je sévirai. Cachez-le, emmenez-le dans son
-cantonnement. C'est compris. J'espère que je n'aurai
-pas à revenir sur ce chapitre. Allez. Je vous remercie.»</p>
-
-<p>Capitaine adjudant-major en temps de paix, le vieux
-vit mourir au début de la campagne ses deux fils, jeunes
-officiers enthousiastes. Il apprit ensuite la mort de sa
-femme que la douleur emporta. Le voici seul. Il marche,
-songeur, à la tête de son bataillon bruyant, perdu dans
-un rêve mathématique de victoire, chargé du poids invisible
-de son chagrin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">[66]</span>
-Un Tel aime le vieux pour son énergie taciturne. La
-brusquerie du commandant le charme, car elle laisse
-deviner, sous une rude écorce, un c&oelig;ur facilement ému,
-où couve une silencieuse bonté. Leurs rapports sont
-distants. Un Tel, néanmoins, à jamais gardera le souvenir
-du jour où le vieux daigna lui parler.</p>
-
-<p>Dans un petit village champenois, heureux de se
-retrouver lavé, peigné, rafraîchi, Un Tel rôdait, quand
-le vieux, accompagné du colonel, l'interpella.</p>
-
-<p>Au garde-à-vous, à dix pas, Un Tel fut présenté en
-ces termes élogieux:</p>
-
-<p>&mdash;Soldat Un Tel, mon colonel. Un brave. S'est distingué
-récemment. Un de mes meilleurs soldats. Je
-tenais à vous signaler sa belle conduite. Un Tel, boutonnez
-votre capote, je n'aime pas que l'on soit débraillé
-dans mon bataillon!</p>
-
-<p>Un Tel comprit ce jour-là le sens mystérieux de deux
-mots qui résument la vie du vieux, et celle de tout soldat:
-valeur et discipline.</p>
-
-<h2 id="Page_67">CEUX DE L'ARRIÈRE</h2>
-
-<p>Les routes de l'arrière, sillonnées d'interminables cortèges,
-sont de trépidantes artères où afflue la vie française.
-On y voit des parcs d'artillerie, des abattoirs ruisselants
-de sang et d'eau, des centres de ravitaillement
-où la judicieuse répartition du sucre et du café se complique
-de paperasseries savantes.</p>
-
-<p>Souvent, à la faveur de la nuit, il se fait à l'arrière
-un formidable commerce. Les autobus, chargés de
-viande abattue, ronflent sourdement. Les fourgons, les
-fourragères, les caissons groupés symétriquement sur
-les vastes quais de gares s'emplissent de victuailles, de
-foin et d'obus.</p>
-
-<p>Les petites villes sont toutes sonores de mille cris,
-et cette ruche immense, aux mouvements ordonnés
-comme ceux d'une belle machine, travaille avec la joie
-consciente de fortifier le front.</p>
-
-<p>Que si les ouvriers de ce tumulte ne sont pas d'un
-métal aussi pur que l'homme des tranchées, modestes
-artisans de l'&oelig;uvre nationale, collaborateurs indispensables
-de l'effort français, ils n'en font pas moins un
-dur et méritoire labeur; voire même, ils ont parfois
-l'occasion de se montrer courageux.</p>
-
-<p>Courtejambe, jadis brillant élève de l'Ecole des
-<span class="pagenum" id="Page_68">[68]</span>
-Chartes, conservateur d'une intéressante bibliothèque
-picarde, ayant dormi d'un lourd sommeil, non sans
-avoir rêvé aux odes virgiliennes dont l'harmonie chante
-encore en son c&oelig;ur de serre-frein au train des équipages,
-une certaine aube s'éveilla, brusquement, dans
-une grange où bêlait un peuple de brebis.</p>
-
-<p>Une fois encore, il fallait atteler le camion qui mène
-vers le champ de ravitaillement les boîtes de potage
-salé dont se substantent les soldats.</p>
-
-<p>&mdash;Certes, le métier est sans gloire. Mais ne faut-il
-pas que le travail modeste des faibles seconde habilement
-l'éclatante bravoure des forts? M. Toulemonde
-ne doit pas être forcément un Léonidas. Les gens de
-l'arrière forment une tribu de pasteurs, de meneurs de
-troupeaux, de convoyeurs, de poètes, d'épiciers qui
-acceptent le sacrifice d'un effort obscur, afin que rien
-ne manque aux légions armées qui les défendent.</p>
-
-<p>Ainsi philosophait Courtejambe. Dans l'ombre, il
-entendit un bruit étrange. Surgi du mystère de la nuit,
-couvert de paille et de boue, un homme se dressait,
-soudard au visage battu des lendemains d'orgie, qui
-contemplait avec stupéfaction les êtres et les choses de
-son entourage. C'était un Allemand.</p>
-
-<p>Perplexité: Lequel de ces deux guerriers arrachés
-au sommeil était désormais prisonnier?</p>
-
-<p>Orgueilleux cri du coq gaulois, une voix faubourienne
-et rassérénante chanta:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse6">Le pays des fruits d'or</div>
- <div class="verse6">Et des roses vermeilles.</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_69">[69]</span>
-Nul doute, on était toujours en terre française, et ce
-chant attestait la joie d'un cuistot voyant bouillir le jus
-matinal.</p>
-
-<p>Alors, inflexible et correct, en quelques phrases lapidaires
-dont la perfection est à l'honneur de notre Sorbonne,
-le Français s'assura de la personne ahurie de
-son adversaire.</p>
-
-<p>Ce ne sera pas sans un légitime orgueil que, plus
-tard, le cavalier Courtejambe, grave bibliothécaire revenu
-aux poussières de ses livres, contera aux enfants
-éblouis de sa petite ville l'arrestation qu'il fit d'un très
-authentique fantassin allemand à vingt kilomètres en
-arrière de nos lignes.</p>
-
-<p>Un Tel donne raison à ce Français qui, peu doué
-pour les combats, préféra brouetter des boîtes de potage
-que de se perdre et de perdre la France en des discussions
-byzantines alors que le Barbare éventrait nos
-portes du Nord.</p>
-
-<p>En ce doux pays qui est le nôtre, où l'on se bat à qui
-aura l'honneur de se battre, toute chose ayant actuellement
-sa juste place, il est bien que chaque veilleur
-posté au créneau soit doublé à l'arrière d'un auxiliaire
-dévoué qui lui prépare sa vie et lui recharge ses armes.</p>
-
-<p>Mais il est, hélas! un extrême arrière démoralisant
-où fleurit l'amateurisme de la guerre. De jeunes hommes
-y jouent avec élégance le rôle du soldat, voire
-même ils en tirent d'inestimables succès. Ces bataillons
-d'inutiles paralysent l'effort public, ils sont une source
-d'inquiétude et de ranc&oelig;ur pour le combattant, lequel
-<span class="pagenum" id="Page_70">[70]</span>
-avec raison souffre qu'un peu de gloire ennoblisse des
-usurpateurs.</p>
-
-<p>Courtejambe, modeste et dévoué, participe à la servitude
-des armées sans en connaître la grandeur, alors
-que les amateurs de la guerre, dans leur orgueil criminel,
-ne veulent en goûter que les fruits dorés.</p>
-
-<p>De tout temps, l'amateurisme fut une petite fièvre
-qui, ne nuisant à personne, ravissait son heureux possesseur.
-L'amateur, sans chercher vainement à découvrir
-le mystère et la science des choses, pratiquait tous
-les métiers avec candeur et touchait aux arts prestigieux
-en souriant. Quitter la besogne coutumière, être parfois
-un homme nouveau, tel était le rêve de l'amateur; il le
-réalisait le dimanche sans prétention, avec cette bonhomie
-bourgeoise qui est une des parures de notre caractère
-national.</p>
-
-<p>L'amateurisme a une tradition et de grands ancêtres.
-Lorenzaccio, élevé pour régner, fier adolescent promis
-à la couronne et qui devint le plus exquis des régicides,
-fut un amateur. Le chevalier de Bussy-Rabutin, professionnel
-charmant l'amour, qui pour se divertir écrivit
-en un fort beau style à sa cousine Mme de Sévigné,
-cultiva l'amateurisme. Le citoyen Capet fit de la serrurerie,
-et M. Ingres joua du violon.</p>
-
-<p>Amateurs de l'art: elles l'étaient si joliment, ces
-demoiselles gantées qui, sur les plages mondaines
-d'avant-guerre, peignaient de frêles aquarelles où elles
-donnaient à la mer miroitante une couleur de praline.
-Amateur de la politique: qui ne le fut, aux heures tourmentées
-<span class="pagenum" id="Page_71">[71]</span>
-où les convictions s'exprimaient à coups de
-canne? Encore que la guerre ne fût pas «fraîche et
-joyeuse», ainsi que la rêvaient les hobereaux allemands,
-elle connut, malgré ses horreurs et ses pestilences,
-son amateurisme.</p>
-
-<p>Stratèges incohérents penchés sur des cartes dérisoires,
-généraux de plume et combien peu d'épée, maniant
-à la fois les sophismes les plus contradictoires et
-les armées, ancien insurgé déguisé en bon berger, tels
-furent nos amateurs de la guerre. Ils la firent dans les
-salles de rédaction, les salons académiques et les brasseries
-littéraires, alors que toute la jeunesse de France
-agonisait dans les nouveaux champs catalauniques.</p>
-
-<p>Pourtant, malgré l'infamie de ces amateurs, Un Tel
-n'ignore pas que certains, dont l'exemple ne fut pas
-suivi, poussèrent leur amour de la guerre jusqu'à la
-faire eux-mêmes. Ils se battirent, courageusement,
-comme les autres, et moururent.</p>
-
-<p>Ils avaient, ces nobles camarades, délaissant l'amateurisme
-de la guerre, à travers les périls et les malheurs,
-préféré devenir des professionnels de la gloire. Un Tel
-aimerait à voir les diseurs de bons mots, les propagateurs
-d'énergie, les évangélistes de la patrie, imiter
-cet exemple. Les marchands de papier de toutes nuances
-ne devraient pas ignorer que les meilleures pages de
-notre histoire furent écrites avec du sang. Au moins,
-faudrait-il que la veulerie de l'extrême arrière, ajoutée
-à toutes les misères de la campagne, ne vînt pas diminuer
-l'énergie du combattant et sa volonté de victoire.</p>
-
-<h2 id="Page_72">DE L'AMOUR</h2>
-
-<p>Les missives chargées de joie ou de douleur sont
-toute la vie du soldat. Selon ce qu'elles recèlent en leurs
-plis parfumés, elles lui font une âme ardente, sereine,
-amère, lumineuse. Il est de durs faits de guerre, nés
-d'une faible histoire d'amour. Un tendre mot, l'évocation
-d'une promenade nocturne, le rappel d'une ancienne
-caresse, suffisent à ranimer le courage expirant, à susciter
-les colères nécessaires, à nourrir la force du
-combattant.</p>
-
-<p>Un couple vivait heureux, la guerre survint; ce qui
-semblait être le plus inconnu des contes de fée est
-devenu une légende d'infortune: toutes les amours connurent
-alors le plus cruel des déchirements.</p>
-
-<p>Le fantassin Lejeune est un gaillard vigoureux et
-calme. Plus discipliné que brave, il accomplit ses devoirs
-avec une ponctualité d'employé. Il a en Argonne une
-ferme cachée sous la verdure; des chevaux et des b&oelig;ufs
-somnolent dans ses prés. Il épousa une voisine gracieuse
-et bonne ménagère. Enfin, comme tous, à la mobilisation,
-il dut abandonner sa maison, qui bientôt fut
-cernée par les uhlans. Puis, les colonnes de von Kluck
-<span class="pagenum" id="Page_73">[73]</span>
-reculèrent, et Lejeune reçut une lettre de sa femme:</p>
-
-<p>«J'ai eu bien peur, disait-elle, le canon tonnait terriblement
-et chaque coup m'arrachait le c&oelig;ur. Quand
-nous les vîmes arriver, nous nous cachâmes en forêt;
-mais, un soir, je voulus revoir notre ferme: j'étais avec
-la servante. Près du calvaire, un officier nous attendait.
-Je tremblais toute. Il vint à moi et, riant, il posa son
-casque sur ma tête. C'est tout. Il ne m'est rien arrivé
-d'autre...»</p>
-
-<p>Lejeune ne put lire plus avant. Il lui importait peu
-que les ennemis eussent pillé sa ferme, emmené ses
-chevaux. Pour l'instant, il ne voyait plus que le geste
-galant de l'officier posant sur la blonde tête de sa
-femme le casque orgueilleux. «Il ne m'est rien arrivé
-d'autre», disait la lettre. Etait-ce l'entière vérité?</p>
-
-<p>Fiévreux, le doute surgissait! Le soldat se sentait
-irrité contre les idées incertaines qui le venaient assaillir.
-Le sang lui montait du c&oelig;ur aux yeux, avec les
-larmes. Poussé par une volonté féroce de détruire, il
-prit un couteau de tranchée et sortit dans la forêt traîtresse
-des fils de fer. Il se colla au tronc d'un vieux
-chêne et, malgré la pluie qui lui cinglait les reins, obstinément,
-il surveilla la ligne ennemie.</p>
-
-<p>Une escouade allemande rôdait; on entendait un bruit
-sec de branches cassées. Lejeune, en rampant, rejoignit
-un des patrouilleurs et, pareil au pasteur qui, jadis,
-levait sur l'agneau de sacrifice un glaive implacable, il
-le décapita. Il fut abattu, tenant en ses mains ensanglantées
-la tête de son adversaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">[74]</span>
-Ce paisible soldat, honnête fermier sans ambition ni
-vaillance, mourut au combat avec la rage héroïque d'un
-fauve, parce qu'il fallait que fût vengée sur une tête
-ennemie l'injure faite à la belle tête adorée. Une fusillade
-crépita, des ombres sortirent des petits postes, le
-tonnerre des artilleries ravagea la forêt, et le communiqué
-apprit à la France que nous nous étions rendus
-maîtres d'un élément de tranchée très important.</p>
-
-<p>Une petite lettre d'azur, à l'écriture penchée, avait
-<ins id="cor_3" title="déclanché">déclenché</ins>, ce soir-là, dans la Woëvre, un combat imprévu,
-et paré d'un nouveau laurier nos armes triomphantes.</p>
-
-<p>Il naît, sous les obus, des amours nombreuses. Le
-danger constant, la présence de la mort, la vermine et
-la boue donnent à ces passions une intensité imprévue;
-elles sont d'autant plus violentes que le destin les veut
-éphémères.</p>
-
-<p>Le retour à l'arrière inspire aux jeunes hommes un
-vif désir d'aimer. Qu'elle soit bourgeoise, paysanne ou
-ribaude, la femme sera toujours parée, aux yeux du
-soldat, d'un charme émouvant. Elle incarnera, même
-sous des haillons dérisoires, la joie somptueuse de
-vivre.</p>
-
-<p>Le bataillon descend au repos. Il envahit une sucrerie
-dévastée où des miséreux, parqués comme des bêtes,
-font chauffer sur une forge abandonnée leur pauvre
-soupe. Irrités de rôder dans la nuit, les soldats maugréent
-contre leur sort infernal, délaissant leur vaillance
-coutumière. Mais les hommes ont vu se mouvoir,
-<span class="pagenum" id="Page_75">[75]</span>
-auprès des brasiers improvisés, de pâles émigrées, fines
-ombres des anciens bonheurs, tendres évocations des
-paradis perdus. Elles n'ont aucune des parures qui rendent
-les femmes désirables et les font pareilles à des
-divinités souriantes. Pour les séduire, néanmoins, les
-soldats chantent des romances où se heurtent naïvement
-la joie des amants satisfaits et la douleur des amours
-contrariées.</p>
-
-<p>Le bataillon a retrouvé son orgueil prétorien. Une
-allégresse monte dans le cantonnement bohème, des
-folies d'un jour couvent sous les regards: on dirait
-une folle kermesse en quelque village souriant des
-Flandres.</p>
-
-<p>Les obus rasent en chantant, eux aussi, la toiture de
-la sucrerie. Les Parisiens évoquent, en ch&oelig;ur: <i>Mirella,
-ma jolie</i>... et toutes les pimpantes vierges qu'ils aimèrent,
-petites ouvrières alertes comme les oiseaux. Les
-Bretons aux yeux bleus se souviennent des luronnes
-endimanchées qu'ils entraînaient, au sortir des noces,
-dans la campagne ombreuse:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse6">Pour avoir fille et garçon</div>
- <div class="verse4">Comme les autres.</div>
-</div>
-
-<p>Les gars de toutes les provinces qui, jadis, courtisaient
-les filles sur le mail embaumé, rêvent à leur
-passé viril et conquérant.</p>
-
-<p>Les poitrines se bombent, les c&oelig;urs battent plus activement.
-De petites émigrées, venues des villes incendiées
-<span class="pagenum" id="Page_76">[76]</span>
-du Nord, échappées aux balles qui les poursuivaient,
-ont su réaliser ce miracle heureux: rendre au
-bataillon épuisé le courage et la confiance nécessaires.
-Les femmes ne sont-elles pas, êtres mystérieux à l'âme
-captivante, plus encore que la valeur et la discipline,
-la force invincible des armées?</p>
-
-<h2 id="Page_77">DE L'IDÉE DE DIEU</h2>
-
-<p>Un Tel se souvient qu'autrefois il jouissait des matins
-splendides, dans les jardins de lumière et d'eau vive.
-Maintenant, dans la tranchée, il est indifférent à la
-beauté des choses. Jadis, à l'aube, quand les cantonniers
-arrosaient les rues encore désertes de la capitale,
-il avait des carillons au c&oelig;ur; les fraîcheurs de l'aube
-l'enivraient. Cette sainte exaltation est morte.</p>
-
-<p>Son orgueil vaincu, ses rêves évanouis, Un Tel se
-découvre faible et désemparé devant la destinée. Cette
-mort de l'imagination, chez un poète, est lente comme
-le départ silencieux des vieillards. Il est triste de sentir
-sa jeunesse mourir, exténuée, vaincue, loin de la maison
-où elle prit son présomptueux essor. Il semblerait alors
-que tout point d'appui se dérobe dans l'espace. Un Tel
-est pareil à l'oiseau qui traverse le ciel vaste, cherchant
-vainement une branche pour se reposer. Mais le désir
-de croire et d'aimer, le besoin d'admirer la nature et
-de découvrir au delà du ciel des mondes éternels et
-prestigieux sont des blessures heureusement inguérissables
-qui, à peine refermées, s'ouvrent et saignent à
-nouveau.</p>
-
-<p>Une foi nouvelle... mais elle se lève, tel un brouillard
-<span class="pagenum" id="Page_78">[78]</span>
-lumineux, de la ligne de terre qui, de la mer aux
-Vosges, atteste la présence des armées. Chaque soldat
-la porte en lui, confuse, inexplicable et vivante. Dans
-tous les lieux où des troupes ont souffert, où des hommes
-reposent sous le champ reverdissant, les femmes,
-les enfants, les vieillards ont senti que naissait en eux
-une religion nouvelle.</p>
-
-<p>Après la Marne, derrière les presbytères, les tombes
-des soldats devinrent un lieu de pèlerinage. Ici, il y a
-sept tombes: trois d'entre elles portent des croix sans
-parure, ce sont des tombes allemandes; les tombes françaises
-sont ornées de drapeaux et de palmes. Le curé,
-le soir, réunissant les fillettes du village, les fait prier
-pour les héros qui moururent afin que soient reconquis
-la forêt, le fleuve clair et les champs. Couronne adorable
-de jeunesse et de douceur, les petites entourent
-le tertre funèbre, joignant leurs mains jolies.</p>
-
-<p>La prière du soir terminée, dans la nuit survenue, le
-maire, un athée notoire, vient à son tour honorer les
-tombes. Ainsi un culte naissant, une piété commune
-réunissent le prêtre et l'athée.</p>
-
-<p>Un soir ils se rencontrent. Eux qui jamais ne se causèrent,
-adversaires irréductibles, les voici, face à face,
-animés d'une même pensée. Ils ne se diront aucun des
-vains mots que l'homme créa pour exprimer les mouvements
-de son âme, mais ils comprennent, l'un et l'autre,
-que leur pauvre c&oelig;ur avait un même besoin d'aimer,
-au delà des discordes et des misères du siècle,
-une insaisissable et pure beauté.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_79">[79]</span>
-Ce désir de sortir du cadre où l'humanité nous tient,
-Un Tel le partage.</p>
-
-<p>Au repos, son bataillon envahit l'église. Un Tel se
-rend à l'office.</p>
-
-<p>Les cérémonies cultuelles avivent en lui le souvenir
-des anciennes croyances. D'entendre le mâle ch&oelig;ur de
-la soldatesque s'élever sous la voûte ogivale, joint aux
-voix dolentes des paroissiennes, il revoit sa première
-communion et la ripaille qui la fêta.</p>
-
-<p>Toute la famille était assemblée. On but maintes
-bouteilles. Ce fut une orgie rayonnante, embaumée
-d'encens, dont le souvenir laissa dans l'âme déjà complexe
-du communiant une fraîcheur forestière.</p>
-
-<p>Un dimanche des Rameaux, Un Tel s'en fut à la
-messe, dans une toute petite église, bien trop petite
-pour contenir l'armée accourue. Un Tel resta à la
-porte du sanctuaire, dans le cimetière verdoyant. Des
-vieilles femmes, des enfants, priaient parmi les tombes.
-Une mignonne fillette montait sur les pieds d'Un Tel,
-afin de mieux voir l'office. Une infirme, assise sur un
-talus, ses deux béquilles auprès d'elle, chantait les cantiques
-monotones de la Passion. Un soleil clair, un
-soleil joyeux, embellissait toutes choses et donnait au
-buis apporté par les campagnardes une fraîcheur d'eau
-et de forêt.</p>
-
-<p>De la chapelle sortit, soudainement, un cortège rustique
-d'enfants de ch&oelig;ur que guidait un prêtre portant
-une palme et un gros bréviaire. Le groupe vint auprès
-d'Un Tel. Le prêtre chantait le psaume latin d'une voix
-<span class="pagenum" id="Page_80">[80]</span>
-profonde et, quand il tournait les pages de son bréviaire,
-la palme frôlait la chevelure du soldat. Il semblait
-à Un Tel que, dans la simplicité du matin, toutes
-les divinités du monde désiraient que fussent fêtées les
-verdures naissantes et la victoire prochaine. Il y avait,
-non loin du cimetière, en un sentier discret, un amour
-d'un jour qui s'ébauchait entre une fermière aimable
-et un cavalier.</p>
-
-<p>Les spectacles de la guerre ont engendré, chez tous
-ceux qui les connurent, un désir d'irréel. Des simples,
-avec la foi des anciens âges, virent au ciel de Dixmude
-un drapeau qui flottait dans une étoile. Un Tel, pareillement,
-incline à désirer le surnaturel.</p>
-
-<p>Un mysticisme est né de la guerre, qui ne saurait
-mourir avec elle. Cette foi, qui ne se relie, à l'heure
-actuelle, à aucune confession déterminée, reportera-t-elle,
-vers des buts humains, une force, une passion à
-de meilleures fins réservées?</p>
-
-<p>Peut-être, au contraire, Un Tel gardera-t-il égoïstement,
-pour lui seul, en son c&oelig;ur, et par amour de l'indépendance,
-cette poésie inexprimée dont le rythme le
-charmera. Puissent alors ces paysages de lumière intérieure
-lui faire oublier les vulgarités de la vie et lui
-donner la paix et le bonheur que les faibles hommes
-demandent aux religions.</p>
-
-<p>Le croyant et l'athée ne pourraient-ils se réunir en
-l'esprit inquiet d'Un Tel et, conjuguant leurs espoirs
-contraires, lui donner une foi harmonieuse et parfaite?</p>
-
-<p>Si Dieu fit l'homme à son image, Un Tel, que les
-<span class="pagenum" id="Page_81">[81]</span>
-méditations de la tranchée et les aventures guerrières
-ont transformé, rêve d'un dieu qui serait semblable à
-l'idée qu'il s'en fait, un dieu latin, compatissant aux
-faiblesses des hommes et qui bénirait l'amour et la joie,
-un dieu ami de la nature et qui permettrait qu'on l'estime
-dans tout ce qu'elle a de charmeur et de voluptueux.</p>
-
-<h2 id="Page_82">LE NOËL BARBELÉ</h2>
-
-<p>C'est l'hiver. L'existence du soldat est féerique et
-douloureuse. En ligne, Un Tel brûle des racines
-et des sarments, car il est glacé, immobilisé par
-le froid, semblable à ces cadavres anonymes qu'enveloppe,
-sereine et silencieuse, la magie de décembre,
-l'âme du veilleur devient âpre et sauvage;
-elle ne parvient à s'adoucir qu'au repos,
-dans la cagna, en contemplant la danse étincelante du
-brasier. Au loin, les ruisseaux argentés et les pins
-vernis donnent au paysage le charme naïf et détaillé de
-ces peintures primitives hollandaises que peignirent de
-cordiaux aubergistes, fumeurs de pipes et buveurs de
-pintes. Mais Un Tel ne peut admirer les aspects de
-l'hiver; leur charme grave échappe forcément à ses
-yeux, la nature étant, avant tout, la complice du soldat,
-celle qu'on utilise ou ravage sans autre raison que
-d'obéir aux violentes nécessités de la guerre. Un Tel
-évoque les jours évanouis où il aima les bois, les nuages
-et les eaux pour leur seule beauté; il ne devinait pas
-alors qu'une tragédie se préparait, lointaine, menaçante,
-et qui marchait avec les armées, entre ciel et terre,
-dans la voix des clairons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">[83]</span>
-Le vent qui tourne en folle rafale cingle le sang.
-Voici venir l'effrayante nuit où les mille embûches de
-l'ombre vont se dresser autour des petits postes. La
-terre se désagrège. La sentinelle a de la terre sur les
-lèvres et dans les yeux. Les étoiles ont déserté le ciel.
-Dans la guitoune enfumée, l'escouade attend le retour
-de la corvée de soupe.</p>
-
-<p>Pauvretés des bas-fonds où rôda Gorki, fraternelles
-douleurs des révolutions, regrets des illusions mortes,
-deuils, amertumes, impuissantes colères, toutes les misères
-du monde, qu'êtes-vous, comparées à la grande
-misère actuelle des peuples?</p>
-
-<p>Les obus sifflent dans la nuit froide de Noël.</p>
-
-<p>Un Tel veille, fier de ne pas être mort au cours de
-cette année de combats farouches où il fallut, pied à
-pied, défendre la terre. Il songe aux compagnons abandonnés,
-la poitrine trouée, dans un champ anonyme,
-sous les pluies de feu.</p>
-
-<p>Une année historique finit, qui ne verra pas, à son
-départ, les orgies de ses devancières. Elle est un être
-invisible et parfait qui pénètre dans les jardins éternels.
-Sa forme pure se dresse au ciel de l'histoire, architecture
-élevée avec des pleurs, du sang et des sentiments
-absolus.</p>
-
-<p>Malgré les mécanismes formidables, les coalitions
-d'argent et toute la puissance destructrice des barbares,
-les peuples épris de liberté résistèrent.</p>
-
-<p>Noël! Noël! Les mots sonores: liberté, droit des
-peuples, justice, indépendance, défense des nations opprimées,
-<span class="pagenum" id="Page_84">[84]</span>
-ne sont plus de vaines parures, d'éclatants
-pavillons abritant les corsaires de l'idée.</p>
-
-<p>Noël! L'émigré croit à la victoire prochaine de ses
-défenseurs. Il aspire à bientôt revenir dans sa vieille
-ferme où des coqs querelleurs ensanglantaient la cour.
-Peut-être parviendra-t-il à réunir le troupeau perdu lors
-de l'invasion et qui partit, sans berger, vers une confuse
-destinée, image des légions sans âme et sans discipline.</p>
-
-<p>Dans sa demeure silencieuse, la mère, sans nouvelles
-du fils, et qui regarde passer des troupes inconnues,
-espère. Peut-être l'enfant n'est point mort; peut-être,
-replié dans la tranchée, c&oelig;ur fiévreux battant au c&oelig;ur
-de la terre, songe-t-il à sa mère. Noël! Les épouses, les
-enfants candides, les vieillards affligés répètent les syllabes
-joyeuses, nom prestigieux qui charme le c&oelig;ur de
-tous les combattants, meneurs de b&oelig;ufs, ouvriers révolutionnaires,
-prêtres ou rois.</p>
-
-<p>Il est des îles froides, des enclos où les prisonniers
-sont parqués comme des bêtes; un vent de France, un
-vent vif où survole l'arome des forêts et le parfum des
-femmes, y chante, fier et berceur comme la mer, un
-cantique d'espérance et de libération. «Vous reviendrez,
-prisonniers, dans la patrie frémissante, vous embrasserez
-vos compagnes et vos enfants sur les quais
-des gares bien-aimées!»</p>
-
-<p>Minuit, voici le minuit magique des chrétiens, le
-minuit de vieilles civilisations; sa mystérieuse douceur
-s'impose à la nature; mais, furieuse, indifférente à la
-<span class="pagenum" id="Page_85">[85]</span>
-beauté de l'heure, l'escouade attend encore le retour de
-la corvée de soupe.</p>
-
-<p>Un Tel évoque, image consolatrice, les Noëls de son
-enfance. Le 24 décembre, au crépuscule, il faisait la
-tournée des crèches; certaines étaient pompeuses et
-riches, d'autres possédaient un charme ingénu. Leur
-paille où dansent les petits rayons de la veilleuse rouge,
-les splendides rois mages et le nègre qui porte en ses
-bras des coffrets d'or l'enthousiasmaient. Les bergers,
-joueurs de cornemuse, dont les cheveux sont bouclés,
-ainsi que la blanche laine de leurs moutons, l'enchantaient.</p>
-
-<p>Jolies crèches toutes couvertes de neige, où l'étoile
-annonciatrice, pendue sur le râtelier de l'âne, attestait
-la présence des choses divines, comme vous étiez belles!
-La neige, cruelle au soldat, faisait votre beauté. Sans
-elle, il n'est de rois mages sympathiques et l'enfant pardonne
-à Gaspard, Melchior et Balthazar leur fortune,
-et les riches parfums cachés en leurs robes d'or, parce
-qu'ils rôdèrent en des chemins glacés, partageant avec
-les arbres de Judée la misère de l'hiver.</p>
-
-<p>L'escouade attend toujours le retour de la corvée de
-soupe.</p>
-
-<p>Un seul homme, les bras chargés de victuailles, apparaît
-enfin au carrefour du boyau de la tranchée. Il s'affale
-sur la banquette du parapet.</p>
-
-<p>Où sont les autres?</p>
-
-<p>Un murmure court dans les gourbis. Lepape, le jeune
-Breton de la dernière classe, est revenu seul. La corvée
-<span class="pagenum" id="Page_86">[86]</span>
-a été fauchée par un bombardement. La troupe sera
-privée de vin et de café, une nuit de Noël, alors qu'il
-eût été juste de faire ripaille et de s'enivrer.</p>
-
-<p>Lepape est silencieux, malgré les multiples interrogations.
-L'ombre ne permet pas de voir le sang noir
-qui coule à son front. En effet, blessé, alors que le
-canon-revolver rasait le boyau, emportant la tête du
-compagnon qui le devançait, il est revenu, le crâne
-ouvert sous son casque enfoncé, dur à la souffrance,
-fidèle à la mission qui lui incombait.</p>
-
-<p>Le petit Breton ne partagera pas le riz glacé du festin
-de Noël, car il agonise. D'une voix simple, où ne semble
-même pas gronder le regret de mourir, il dit, humble
-constatation d'un paysan que son délire exalte ou suprême
-éclair de vérité:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez-vous, les amis, nous disparaîtrons tous. Il
-y en a qui vivent de la guerre... les autres en crèvent.</p>
-
-<div class="npage" id="Page_87">
-<div style="width: 9em; margin: 0 1em 2em auto;">
- <div class="noind"><i>A Denise Real<br />
- A Max Barbier</i></div>
- <div class="algnr">en hommage</div>
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">LE SANG VERSÉ</h2>
-</div>
-
-<p>Les villages de l'arrière qui connurent l'invasion et
-la délivrance sont peuplés de troupes bigarrées, dont
-les bivouacs de fortune semblent être des cités nègres
-improvisées au c&oelig;ur des ruines. Bientôt, au pas de
-parade, acclamés des paysannes et des enfants, les soldats
-vont partir.</p>
-
-<p>En route!</p>
-
-<p>Les fantassins d'azur défilent en chantant. Chaque
-compagnie a son fanion archaïque et coloré, brodé d'or,
-où de pourpres lémures, des éléphants blancs et des
-crânes se convulsent sous des noms glorieux: Bolante,
-La Grurie, témoignages de combats dans les forêts tragiques.
-Les bataillons avancent, suivis de leurs trains
-régimentaires, de leurs cuisines roulantes enfumées, où
-trônent des maîtres-coqs hilares, et de leurs brancardiers
-qu'un moine botté conduit paternellement.</p>
-
-<p>Voici les chasseurs à pied, alertes et crânes, satisfaits
-<span class="pagenum" id="Page_88">[88]</span>
-d'être admirés. Le tambour-major, menant sa clique
-juvénile, bombe le torse, comme si de sa vaillante et
-seule poitrine devaient sortir les multiples fanfares qui
-feront s'émerveiller les enfants accourus. Sur les routes,
-les arbres où joue le vent semblent avancer; les nuages
-mobiles, entraînés, dirait-on, par les cuivres allègres,
-suivent, eux aussi, les petits chasseurs.</p>
-
-<p>Soulevant des poussières d'or, l'artillerie traverse les
-villages dans une rumeur d'orage. Chevaux, hommes,
-canons sont attachés les uns aux autres, comme si les
-épreuves subies en commun les avaient à jamais unis.
-Les avant-trains, chargés d'objets hétéroclites: armes,
-objets de cuisine, voire parfois, surmontant cette architecture,
-une mandoline, évoquant les déménagements
-parisiens que chanta Rictus. La boue des marécages et
-la craie des routes ont patiné les roues des voitures,
-où des branchages s'entrelacent. Si bien que, misérable
-et splendide, ce défilé a de mâles allures d'entrée barbare
-et triomphale dans une province durement conquise.</p>
-
-<p>L'armée traverse la forêt mystérieuse. D'étroits
-gourbis, de sombres cagnas, des maisons recouvertes
-d'armatures et de blindages apparaissent sous les voûtes
-verdoyantes. Il en sort une musique aux rythmes lascifs,
-orientale et légère. Quel pastour joue si joliment du
-pipeau sous le sifflement magique des obus?</p>
-
-<p>C'est le camp marocain. Un robuste guerrier souffle
-en un mirliton primitif, taillé dans une branche de
-sureau. Au pied d'antiques arbres, s'épouillent de
-<span class="pagenum" id="Page_89">[89]</span>
-grands enfants cuivrés et rieurs aux dents éclatantes;
-ils saluent «Li cam'rades aux manteaux bleus», et
-d'aucuns, ayant fait macérer dans le jus de l'ordinaire
-des plantes aromatiques, offrent affectueusement ce
-breuvage composite aux compagnons d'aventure qui
-demain partageront leurs dangers.</p>
-
-<p>La nuit s'écoule, traversée d'éclairs. Voici l'aube.
-Las de dormir en des granges aux toits défoncés, sur la
-paille pourrie, et d'être éveillés par le cortège errant
-des brebis, dont les voix de cristal brisé semblent pleurer
-sur le sort des campagnes, les hommes sont heureux
-d'avoir goûté un rude repos, le visage tourné vers
-les astres.</p>
-
-<p>Fine Oreille, Parisien gouailleur, serviable et courageux,
-descend à la soupe; il lave ses marmites à la
-petite fontaine aux eaux vivantes qui demeure, témoignage
-d'un passé calme, au centre du village abattu;
-il les fait remplir à la cuisine roulante, il attache les
-pains de l'escouade à sa ceinture et, savourant l'odeur
-alléchante et chaude des lentilles, il revient à la tranchée
-où l'espèrent ses compagnons affamés. Tout le
-jour se passe dans l'attente. Des avions aux ailes d'argent
-traversent le ciel; ils ont la grâce des étoiles filantes,
-et le vrombissement de leurs moteurs ajoute à
-l'anxiété de l'heure une magie harmonieuse.</p>
-
-<p>Longeant les étroits boyaux qui mènent à la première
-ligne, les bataillons s'avancent, d'un pas égal
-et fort, pareil au rythme assourdi du flux entre les rochers.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_90">[90]</span>
-Sinueuse, ainsi qu'un reptile, route sonore creusée
-dans la terre frémissante, la tranchée Y dessine aux
-yeux troublés de l'adversaire l'implacable et savante
-géométrie de ses pare-éclats. Les obus qui la fouettent
-ne peuvent affaiblir la vigueur de ses murs. Elle sait
-garder, résistant aux rafales d'acier, et malgré les agitations
-qui l'emplissent, une paix extérieure, visage viril
-où s'affirme une vie passionnée. Fleuve orageux, le
-sang de France court en ses étroits boyaux.</p>
-
-<p>Voici l'alerte! Sirènes du crépuscule, aux voix tragiques
-et charmeuses, des obus filent en chantant. Tels
-des jets d'eau, jaillis d'un sol magique, se lève une
-moisson de baïonnettes lumineuses. Un Tel s'arque
-pour mieux bondir, car l'instant est venu de quitter la
-tranchée, où furent jugulées tant de justes colères, la
-tranchée froide, cruelle, fatale, mais qui, malgré la
-boue stagnante de ses boyaux et le sanglant mystère
-de ses parois, n'en est pas moins une libre avenue, courageusement
-ouverte à l'espérance française.</p>
-
-<p>Le clair martèlement d'invisibles mitrailleuses se répercute,
-en troublant écho, dans la poitrine des combattants.
-Un Tel, retenant l'élan qui l'emporte, écoute
-retentir en lui ce rythme égal et continu qu'il croit être
-le c&oelig;ur vivant de sa destinée. Les adversaires se rejoignent,
-cependant que la mitraille déchire leurs légions
-parallèles. Dans le vent de l'assaut, les mélancolies des
-nuits pluvieuses et les amertumes de l'attente se dissipent.
-La tranchée Y, cuve où fusionnaient les énergies
-d'une foule, vient d'éclater, projetant au front de l'ennemi
-<span class="pagenum" id="Page_91">[91]</span>
-des groupes d'athlètes fortifiés par l'âpre désir de
-vaincre.</p>
-
-<p>Il faut avancer avec calcul, en liant aux fils lumineux
-du temps une volonté dont le plus sûr ressort est l'indépendance,
-et cette discipline qu'il importe d'observer
-en présence des réalités sévères de la guerre moderne
-répugne à l'audace d'Un Tel.</p>
-
-<p>Dans la mêlée, le soldat est escorté de souvenirs et
-d'images; la caresse légère d'immatériels baisers frôle
-son front et certaines heures, qui lui furent douces,
-renaissent, lumières sereines, en ses yeux où le dernier
-hiver glaça de pauvres larmes. Mères aux douleurs voilées,
-amantes nues comme des fleurs, enfants joyeux,
-toute la théorie des êtres qu'il chérit entoure et protège
-le combattant. Il faudrait être cruellement infortuné
-pour n'avoir pas auprès de soi l'ange gardien dont le
-visage irréel console et fortifie. Le simple berger, descendu
-des cimes bleues où il jouait rêveusement
-avec les étoiles, a su plaire à la pure Virginie qui
-l'espère. Le paysan robuste, l'insoucieux bohème ont,
-eux aussi, des belles chairs jeunes, et ces guerriers
-enamourés connaissent les plus riches des fêtes intérieures,
-grâce aux voluptueux souvenirs qui les accompagnent.</p>
-
-<p>Evoquant l'exquise blonde qui paraît sa vie, Un Tel,
-las de courir, s'arrête près d'un bouquet d'arbustes. La
-féerie des explosions l'entoure. Des bombes fusent,
-pourpre couronne, à la cime des arbres; leur mitraille
-fauche les jeunes branches et hache les troncs antiques.
-<span class="pagenum" id="Page_92">[92]</span>
-Des obus, ayant dessiné d'invisibles courbes sur la
-moire délicate du ciel, se jettent vertigineusement dans
-une rivière, y faisant jaillir d'éblouissantes gerbes
-d'eau. Efficace soutien des assaillants, les explosifs
-s'abattent en rafales implacables sur les rangs adverses,
-broyant les armes, les casques et les têtes.</p>
-
-<p>Des géants roux, crucifiés au sol, sombrement agonisent.
-Ils rêvaient de stupres grandioses dans Paris
-illuminé, de bruyantes beuveries, de joyeux massacres
-en des parcs élégants. Il fallut, pour briser ce délirant
-orgueil, qu'un éclat d'acier se plantât dans leur poitrine,
-qu'une épine de fer s'enfonçât dans leur tête
-dorée, comme si quelque orfèvre démoniaque, désireux
-de fêter ces tyrans vulgaires, avait orné de perles de
-sang leurs masques révulsés.</p>
-
-<p>Les folles voix des courageuses alouettes se sont
-tues, afin que l'homme, éloigné des choses familières,
-écoute chanter dans l'air multicolore du crépuscule
-l'<i>Angelus</i> berceur de sa vieille église; mais les échos
-ne répercutent que le torrent des canonnades.</p>
-
-<p>Soudain, Un Tel perçoit moins distinctement le tumulte
-de la mêlée.</p>
-
-<p>Semblable au rythme errant des mers, que l'enfant
-aime à retrouver incurvé dans les coquillages, un
-bourdonnement emplit son oreille, musique lointaine
-dont les douces inflexions blessent délicatement ses
-nerfs. Une flamme consume sa poitrine, faible, vacillante,
-mais volontaire, et cet humble feu de bivouac,
-allumé sous les chairs, a des cruautés de bistouri.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">[93]</span>
-Un Tel est blessé et, tandis que son bataillon poursuit
-une course orageuse, confus d'être frappé sans qu'une
-particulière aventure le distingue de tous ses compagnons
-égorgés, il se replie dans le tragique isolement
-de la douleur.</p>
-
-<p>Près de l'onde trouble où voguent, telles des îles
-flottantes les arbres abattus, il panse sa chair qu'un
-éclat déchira. Le péril dont il est entouré active les
-souples ressorts de son être et décuple sa volonté. Il
-éprouve à soigner sa blessure une joie d'enfant, car
-rien n'exalte mieux un combattant comme de connaître
-l'âpre délice de vaincre la mort.</p>
-
-<p>Les côtes lointaines où flamboient les éclairs rapides
-de l'artillerie sont caressées par les ombres nocturnes.
-Irisant la nue, une étoile unique, gardienne avancée
-des célestes jardins, affirme, en présence des hommes
-éphémères et de leurs irritations, le calme résolu des
-choses éternelles. Des brouillards délicats montent de
-la rivière, et leur grâce lumineuse, en auréolant les collines,
-incite aux rêveries champêtres.</p>
-
-<p>Sentant croître sa fièvre, Un Tel, que la gravité du
-soir émeut, erre à la recherche d'une ambulance. Dans
-un bois, défriché par la mitraille, à travers les buissons
-d'épines où respire le printemps nouveau-né, il suit
-magnétiquement un chemin d'ombre, guidé par son instinct
-courageux.</p>
-
-<p>Le canon s'est tu. Les petits des tourterelles, abrités
-en leurs nids verdoyants, écoutent chanter leurs mères.
-Un être est là, boueux, genoux en terre, les bras tendus
-<span class="pagenum" id="Page_94">[94]</span>
-vers le dernier des cercles de lumière brûlant encore
-au ciel, un mourant, dont l'harmonieuse plainte, pure
-source jaillie d'une âme martyre, se joint au ch&oelig;ur
-aérien des choses.</p>
-
-<p>C'est un Marocain à la chair olivâtre, aux yeux
-d'enfant perdu, ancien maltôtier des ports orientaux
-qui jadis exhibait des muscles élastiques sur les clairs
-débarcadères, entre les montagnes d'oranges et les fûts
-de vin noir. Un soir, où la mer miroitante avait des
-alanguissements de femme, un berger lui tatoua sur la
-tempe une étoile, le destinant à la sereine adoration
-du firmament. Aussi, mutilé par un obus, étranger en
-ce climat de France, implore-t-il son Dieu, lequel, baignant
-sa nudité superbe, en un ciel de jets d'eaux
-parfumés, doit jouer là-haut avec des bouquets d'astres.</p>
-
-<p>Jamais Un Tel n'avait imaginé qu'une nuit viendrait
-où il lui faudrait veiller la mort d'un Africain, guenilleux
-et dévoré des poux.</p>
-
-<p>Ainsi, toute voix humaine étant fraternelle au soldat
-qui se meurt, bercé par les doux mots qu'il ne comprend
-pas, et s'efforçant de ranimer en lui l'image
-évanouie de sa maison natale, le tirailleur agonisant
-revit à sa dernière heure sa jeunesse sauvage et les
-soirs embaumés où, traversant le ruisseau chanteur, il
-serrait en ses bras heureux une mignonne amante, tant
-il est vrai que le souvenir amer et joli de l'amour est
-le compagnon fidèle de la mort.</p>
-
-<p>Un Tel s'en fut en songeant que le destin du soldat
-est entouré d'un verre fragile. Vienne le moindre orage,
-<span class="pagenum" id="Page_95">[95]</span>
-la prison lumineuse se brise et le pauvre isolé entre,
-tout armé, dans la grande communion des morts. Partageant
-l'angoisse suprême du tirailleur, il imaginait ce
-qu'il adviendrait, après sa mort, de celui qui traversa
-des continents et des mers pour secourir le plus beau
-pays du monde occidental.</p>
-
-<p>Pauvre tirailleur, on l'enterrera, couvert de vermine
-et de sang, dans la terre qu'il a défendue. Sa tombe
-sera, sans doute, ornée d'une bouteille où rutilait, jadis,
-un ardent bourguignon, et qui gardera dans ses flancs
-transparents la date de sa mort simple et son nom inconnu.
-Le petit feuillet blanc fera survivre ainsi le
-soldat qu'un obus abattit.</p>
-
-<p>Plus tard, son père, venu du radieux Orient, courbé
-comme un vieux saule, inclinera son regret vers la
-terre où le cher disparu fut couché. A moins qu'un
-dieu cruel ne veuille faire mourir le tirailleur une
-seconde fois et qu'il ne brise la bouteille légère, en
-sorte que rien ne perpétue le souvenir du lieu où le
-héros repose. C'est alors que, privées de la vénération
-des siens, ses cendres auront un droit absolu à l'hommage
-de tous.</p>
-
-<p>Mais, préférant à cette mort vers qui monte la reconnaissance
-d'un peuple innombrable les joies, les
-incertitudes et la pauvreté de notre existence éphémère,
-Un Tel rejoignit le poste de secours, frêle et sombre
-abri où l'armée meurtrie se pressait, tel un troupeau
-de miséreux dont les yeux brûlants ont découvert les
-portes du ciel.</p>
-
-<h2 id="Page_96">AZUR! AZUR! AZUR</h2>
-
-<p>Un Tel goûte la précieuse volupté de reposer en
-une salle claire et chaude d'hôpital. Il bénit sa blessure
-qui lui permet de retrouver le charme et les douceurs
-de l'arrière. Il est parfaitement heureux, acceptant les
-douleurs nécessaires du pansement, l'immobilité forcée,
-satisfait d'être soigné, réconforté, voire même admiré,
-estimant juste qu'on lui fasse, au sortir de la mêlée,
-un accueil fraternel.</p>
-
-<p>Mais, au seuil de l'hôpital, l'angoisse et la misère
-n'abandonnent pas le soldat. Ici, comme dans la tranchée,
-la mort, amante insatiable, accompagne le combattant
-qu'elle désire.</p>
-
-<p>Certains, aux multiples blessures, ont des infections
-progressives, dont on peut suivre la marche silencieuse.
-Leur corps est un grand abcès sournois qui perce lentement.
-Leur langue est brûlée, leurs joues se creusent;
-leurs pupilles s'élargissent; elles deviennent claires et
-fixes comme de la porcelaine; un souffle saccadé soulève
-leur poitrine.</p>
-
-<p>Lorsque les côtes saillissent sous les chairs, que maigrissent
-les bras, que se tendent les mains vers on ne
-<span class="pagenum" id="Page_97">[97]</span>
-sait quel espoir fugitif, c'est que l'âme est à fleur de
-peau. L'être exprime une grande douleur; la venue des
-amis, des parents, les tendres soins de l'infirmière inconnue
-ne peuvent le ranimer. Comment le mourant
-verrait-il les choses de ce monde, alors que ses yeux
-sont tournés vers l'éternité?</p>
-
-<p>Il faut à ceux qui luttent contre la mort le généreux
-espoir des guerriers fortunés.</p>
-
-<p>L'infirmière qui soigne Un Tel est une Orientale.
-Elle a une douceur enveloppante et volontaire qui la
-rend à la fois aimable et redoutée. Nulle protestation
-ne l'émeut; nulle ingratitude ne la rebute; elle est indifférente
-aux supplications des uns, au silence des
-autres. Elle soigne et panse les blessés, voulant ignorer
-leurs souffrances et semblant s'indifférer absolument
-de la rouge horreur de leurs plaies.</p>
-
-<p>Les infirmières ont une âme étrangement sensible.
-La nuit, elles entendent qu'un de leurs malades va
-mourir. Un souffle inconnu, une lointaine voix, un
-léger attouchement les avertissent du départ d'un de
-leurs protégés. Ces frôlements d'ailes qui les éveillent,
-en l'air nocturne, ne serait-ce pas un ange gardien qui
-s'envole?</p>
-
-<p>Un vieux docteur, brave père de famille, austère
-savant qui, de père en fils, soigna les robustes laboureurs
-de sa contrée, opère les grands blessés. Il est
-l'arme froide, agissante, jugeant en dernier ressort,
-inflexiblement, et condamnant à disparaître la chair
-gangrenée. Il recrée le sang, purifie les artères; il fait
-<span class="pagenum" id="Page_98">[98]</span>
-d'un corps pantelant une maison saine, aérée, où se
-retrouvent les lignes premières. Il replace géométriquement
-ce que le fer arracha. Il rend à l'armée un
-corps ordonné, où le sang rajeuni coule, rythmique et
-fort, comme un beau fleuve.</p>
-
-<p>L'infirmière: c'est la foi des armées abattues. Il
-semble qu'en la coupe jolie de ses mains tendues fermente
-le vin de la résurrection. Elle incarne, sous son
-voile flottant, l'espoir de vivre, cette âme ailée qui ressuscite
-les combattants accablés.</p>
-
-<p>Pure image des douceurs absentes, elle porte en elle
-les tendresses des mères et des amantes, si désirées
-aux heures de la souffrance.</p>
-
-<p>Mais la mort est rusée et pénètre dans l'organisme
-par des moyens maléficieux. Elle veille, l'implacable,
-au chevet du blessé, droite comme un flambeau funèbre,
-et les efforts conjugués du docteur et de l'infirmière ne
-peuvent rien contre elle. Et, pourtant, les mourants
-renaissent, à force de soins et d'amour.</p>
-
-<p>Puissent la bonne infirmière et le vieux docteur ressentir
-un magnifique orgueil plus tard, en des printemps
-paisibles, quand ils verront venir vers eux l'interminable
-cortège heureux des Lazares qu'ils ressuscitèrent.</p>
-
-<p>C'est vraiment une résurrection que le retour prochain
-du blessé à la vie normale.</p>
-
-<p>Un Tel, torturé du désir de courir dans la lumière,
-de traverser le jardin où les pommiers fleuris ouvrent
-leurs prestigieuses ombrelles, s'est levé. Faiblement,
-<span class="pagenum" id="Page_99">[99]</span>
-d'un lit à l'autre, malgré le vertige, il s'efforce, patient
-et volontaire, à ne pas faiblir, à marcher encore.</p>
-
-<p>Le sol est fuyant, le soleil trouble ses yeux; il semblerait
-que le sang va couler, une fois encore, par
-la plaie cuisante, à peine refermée. Certes, cet effort
-est difficile. L'infirmière offre son bras fraternel au
-soldat. Dirait-on pas, à les voir ainsi, hésitants, effrayés
-et joyeux, qu'un amour ravissant les conduit?</p>
-
-<p>Un Tel est fier de surmonter le trouble des premiers
-pas et de reprendre, éternel vagabond, la grande aventure
-de sa vie. Bientôt, il lui sera donné de revoir sa
-chère maison, ses livres aimés, l'intérieur étrange qu'il
-s'était organisé. Un Tel aspire fiévreusement à cet
-instant.</p>
-
-<p>Quitter enfin la salle blanche où se jouent des vapeurs
-d'éther. Partir, égoïstement, sans emporter le souvenir
-des misères encourues et du sang versé, il n'est
-pour le convalescent de plus riche espérance.</p>
-
-<p>C'est la dernière nuit. Un Tel compte les minutes,
-attendant l'heure libératrice. Au fond de la salle ombreuse,
-une voix émouvante appelle, sans arrêt, un
-secours impossible:</p>
-
-<p>&mdash;Infirmier, infirmier, j'étouffe!</p>
-
-<p>C'est un rude paysan qui ne veut pas mourir. Il a
-la colonne vertébrale déplacée; mais sa volonté de
-vivre le dresse et le ranime; il se consumera, comme
-une torche, jusqu'à la cendre.</p>
-
-<p>Une fois encore, narguant la science impuissante et
-la charité, la mort sera triomphante. Après tant d'autres
-<span class="pagenum" id="Page_100">[100]</span>
-sacrifices, martyr modeste, un paysan de France meurt,
-tandis qu'en sa ferme dévastée, d'autres paysans,
-comme lui, dorment sur une infecte litière, évoquant
-en des rêves naïfs les gras pâturages de la paix, le
-retour des bêtes dans la poésie du soir, les veillées
-intimes autour du bon feu.</p>
-
-<p>&mdash;J'étouffe.</p>
-
-<p>Ce cri emplit la nuit. Un Tel sent un besoin de respirer
-en des saisons meilleures un air léger et calme
-que n'aigriraient plus les odeurs d'iode et de picrate.
-Mais il importait avant tout de se battre, de subir des
-maux innombrables et de verser, sans mesure, un sang
-vigoureux, car la France, grande et jolie blessée, étouffait,
-elle aussi, sous l'étreinte de son implacable adversaire.</p>
-
-<h2 id="Page_101">LE RETOUR</h2>
-
-<p>Un Tel, au sortir de la mêlée, ayant traversé les
-hôpitaux où la joie de vivre est atténuée par la douleur,
-revoit enfin les rues de son enfance, et leur cher
-aspect coutumier est plus que jamais sensible à son
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Les boutiquières souriantes ont une jeunesse et des
-grâces qu'Un Tel ignorait. Les bars, jadis bruyants,
-illuminés, où se pressait une foule énervée, sont devenus
-des lieux de causerie, sortes d'oasis charmeuses
-où se retrouvent le permissionnaire, le blessé et le
-réfugié, ce pèlerin de la guerre.</p>
-
-<p>L'hostilité des uns s'est atténuée, les rancunes irraisonnées
-des autres sont mortes. Il semblerait que le
-quartier, sentant passer la grande menace, a groupé,
-fraternellement, dans ses vieux murs, ceux que divisaient
-naguère des humeurs et des intérêts opposés.</p>
-
-<p>Un Tel visite, non sans orgueil, son quartier. Il se
-montre. N'est-il pas le sauveur, celui sans qui l'église
-archaïque aux tours émouvantes, le jardin aux gazons
-réguliers, l'école où chantent des gamines, n'existeraient
-plus, férocement anéantis?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_102">[102]</span>
-On l'accueille, on le fête! Les vieillards, dont l'âme
-vacillante prête à la guerre des horreurs qu'elle n'a
-pas, l'admirent, et les commères, que sa fantaisie irrita,
-condescendent à l'estimer pour ce qu'il représente de
-force nécessaire.</p>
-
-<p>L'illusionnisme d'Un Tel ne saurait néanmoins le
-porter à croire que cette sympathie totale durera, la
-guerre terminée. De ce qu'elle est éphémère et fuyante,
-il en goûte mieux, au contraire, le bien-être et le
-charme.</p>
-
-<p>Retrouver son foyer est estimable, lorsque l'on a
-vagabondé sans répit dans l'ombre et le vent. Un Tel,
-à la table où il aimait écrire, tente de ranimer en son
-esprit le peuple d'images et de mots qui jadis l'emplissait.
-Mais, obsédantes, les idées qui lui vinrent au
-cours de sa méditation dans la tranchée semblent vouloir
-chasser les rêveries anciennes.</p>
-
-<p>Près du feu chanteur, en le calme accueillant de sa
-tiède demeure, le soldat ne peut oublier les dures nuits
-de la guerre. Il lui semble entendre encore la plainte
-errante des mourants; il revoit les squelettes glacés de
-ses camarades, veilleurs éternels placés en avant des
-lignes françaises.</p>
-
-<p>Le confort fatigue Un Tel. Il était bon de dormir sur
-le sol dur, entouré d'une couverture boueuse, profondément.
-La mollesse des oreillers et des matelas énerve,
-et rien ne vaut le sommeil animal, duquel on sort repu
-et brisé comme après un rude massage.</p>
-
-<p>Idées et réalités de la guerre; choses apprises,
-<span class="pagenum" id="Page_103">[103]</span>
-devinées en présence des morts; hommes entrevus dans la
-mêlée, défilé des jours mornes et tourmentés; tout cela
-s'impose au c&oelig;ur du soldat. Une mosaïque faite de tous
-ces souvenirs, petites pierres boueuses, chatoyantes,
-ensanglantées, telle sera désormais la pensée d'Un Tel.</p>
-
-<p>Mais, quand le convalescent veut confier ses impressions
-et ses souvenirs, il se voit incompris ou critiqué.
-Il découvre qu'existe un soldat ignoré du combattant,
-sorte de héros d'opérette surgi, tout armé, de la
-cervelle délirante des journalistes. Combien l'azur
-trompeur dont on a paré ce déguisé cache de bêtise
-et de lâcheté, nul d'entre ceux qui revinrent de la
-grande mêlée, soit indifférence ou stupeur, n'a voulu
-le dire.</p>
-
-<p>Le soldat blessé, le convalescent, l'amputé, désireux
-d'être en harmonie avec ses compatriotes demeurés à
-l'arrière, abandonnant toutes les impressions ressenties,
-délaissant les justes directions que la souffrance impose
-à sa pensée, doit avant tout copier servilement le geste
-maniéré et la grandiloquence de ce poilu confectionné
-pour l'émerveillement des faibles et des oisifs, qui vit
-en narrant d'insipides gaudrioles et meurt en chantant.</p>
-
-<p>Dans la salle humide et sombre de l'ambulance, les
-morts ont été dévêtus et les rats viennent, lentement,
-leur dévorer la figure. Ces pauvres n'eurent pas la fin
-brutale du combattant, ils se virent mourir, loin de la
-femme aimée, fugitive que pourchassa l'envahisseur;
-ils ne chantaient pas à l'heure où la mort les emporta.
-<span class="pagenum" id="Page_104">[104]</span>
-Et vous autres, camarades, dont la jeunesse rayonnait
-sous la boue et l'ordure, et qui êtes, maintenant, asphyxiés
-et rigides, chantiez-vous quand le fer déchira
-vos poitrines? Des écrivains ont déshonoré le sacrifice
-le plus noble du soldat, quand ils eurent l'audace de le
-faire mourir, un refrain de café-concert aux lèvres.</p>
-
-<p>Les heureux qui ont une modeste sépulture y sont
-étrangement compressés. Leur fosse pouvait contenir
-vingt corps; on en mit quarante, placés sans pitié, la
-tête des uns frôlant les pieds des autres. Toute la jeunesse
-de France est couchée dans la terre ardente, et
-voici que des faiseurs de grimoires dessinent, aux yeux
-du monde qui nous regarde et de l'avenir, cet implacable
-juge, une silhouette burlesque et grivoise du
-soldat.</p>
-
-<p>Révolté, Un Tel ne veut pas admettre que le martyre
-de toute une race finisse dans une orgie de mensonges
-et de calembours.</p>
-
-<p>Les gens simples, les marchandes des quatre-saisons,
-les commères attroupées sur la vieille place, où jadis
-se poursuivaient en criant des gamins qui sont maintenant
-des soldats, tous ceux qui ont souffert, pleuré au
-cours de leur existence, savent que le combattant, couvert
-de vermine et de vase, est une pauvre chose perdue
-en la tempête, un être dont la chair, cinglée des vents,
-est offerte, nuit et jour, aux coups du destin. Un Tel
-se sent aimé de ces gens-là. Seuls l'irritent les esprits
-aimables et facétieux qui cherchent à retrouver en lui
-les traits galvaudés et flétris du poilu légendaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">[105]</span>
-Mais c'est en rencontrant son ami Mortné, sculpteur
-et parfait égoïste, qu'Un Tel comprit nettement que la
-guerre n'a point transformé le monde.</p>
-
-<p>Il n'existe qu'une chose, ici-bas, méritant l'attention
-de ce noble artiste: la forme pure. Une scintillante locomotive,
-un obus effilé, une carafe sont des merveilles
-de ligne et de volume. La Marne sauva Paris de l'anéantissement,
-dites-vous! Quelle erreur est la vôtre, une
-nation ne meurt pas qui sut découvrir cette vérité magnifique:
-La sculpture sera désormais une géométrie inexplicable
-où les troncs de cône chevaucheront des parallélépipèdes.</p>
-
-<p>Mortné est un petit propriétaire qui fait de l'art avec
-des prétentions de géant. Le désir qu'il exprima de ne
-s'intéresser qu'à son &oelig;uvre masque ses appétits gourmands.
-Il lui faut une bonne table, des vins de choix,
-une couche douillette. Il aime à vivre sans fièvre, à peine
-inquiété par les drames cinématographiques dont il est le
-fidèle admirateur. Disserter sur l'art contemporain en
-savourant une liqueur parfumée est autrement utile à
-l'humanité que le lancement de la grenade.</p>
-
-<p>Dites à Mortné</p>
-
-<p>&mdash;Vos subtiles arguties importent peu. La France est
-envahie, ravagée; votre maison elle-même est menacée,
-battez-vous!</p>
-
-<p>Il vous répondra</p>
-
-<p>&mdash;Me battre? Pourquoi? D'abord on ne m'a rien
-demandé. En outre, ça n'est pas intéressant. Ma maison
-est menacée. Qu'ils y viennent! Je ne suis ni un lâche
-<span class="pagenum" id="Page_106">[106]</span>
-ni un sot. Si je trouve un Boche en face de moi, je saurai
-l'abattre.</p>
-
-<p>Mortné admet le corps à corps. Menacé directement
-dans ses biens, il se battrait; il ne permettrait pas qu'un
-Allemand vînt détruire les glaises informes où il croit
-avoir affirmé son génie. Mais à quoi bon épouser les
-querelles de la nation?</p>
-
-<p>Une légion innombrable a pu descendre vers Paris,
-férocement armée, ayant asservi la science à sa fureur
-guerrière. Des mortiers de 420, de puissants obusiers
-auraient fait pleuvoir sur la capitale un déluge de fer si
-nos armées n'avaient arrêté la progression rapide de
-cette légion. Cela importait peu.</p>
-
-<p>Mais qu'il s'en fût présenté un, un seul de ces envahisseurs,
-non pas un obus, mais un homme, dans la
-demeure de Mortné, il nous eût alors montré qu'il savait,
-lui aussi, se battre et triompher.</p>
-
-<hr class="light" />
-
-<p>Au retour, satisfait d'avoir retrouvé le cher visage
-qu'il aimait et la douceur archaïque de son quartier,
-Un Tel, un instant, a pu se griser d'un éphémère triomphe.
-Certes, les gamines aux nattes enrubannées et les
-vieillards l'accueillirent avec une évidente admiration.
-Mais il a vite compris que la lutte n'était pas terminée,
-qu'il lui fallait encore défendre contre les mensonges
-dorés de la légende la vérité de sa douleur et arracher
-aux mains des égoïstes qui s'en nourrissent les fruits
-de la patrie, ce clair jardin que les soldats ont protégé
-des foudres et de la mort.</p>
-
-<h2 id="Page_107">LA RIVIERA DU MONTPARNASSE</h2>
-
-<p>Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois,
-d'artistes et de souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder.
-Ce soir, afin de revivre les émotions anciennes,
-le convalescent parcourt le quartier, maintenant ombreux,
-où errent comme lui des nègres et des marins,
-recherchant un refuge sonore, éternels gamins bercés
-d'une romance.</p>
-
-<p>Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la
-Riviera de Montparnasse.</p>
-
-<p>L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement
-au c&oelig;ur charmé des jeunes hommes. La fumée
-irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux violons couvrent
-son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement
-ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en
-des refrains naïfs les amours des arsouilles, dressant
-au centre des lumières une chair palpitante et transfigurée.</p>
-
-<p>Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées
-comme des lances, entourent le tréteau, évoquant
-le charme lointain des îles en fleurs; de hautes glaces
-affinent et multiplient la beauté des femmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">[108]</span>
-Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues
-à son plafond d'azur et les musiques en goguette
-créent une atmosphère énervante et magique
-qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le
-charme des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement
-d'être fortuné et la nocturne volupté des
-sombres ombrages où frémit le vent de la mer.</p>
-
-<p>Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche,
-parmi les rythmes et les illuminations, une ivresse
-héroïque qui l'exhaussera, ornant d'images imprécises
-et jolies l'ombre de sa misère.</p>
-
-<p>Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable
-courage naissent d'une chanson. Les combattants,
-au sortir de la mêlée, les femmes délaissées, les
-adolescents rêveurs viennent à la Riviera du Montparnasse,
-avec une âme simple, désireuse de joie et de
-clarté. Leur sensibilité y découvre des horizons plus
-vastes; ils en sont éblouis, comme s'ils avaient bu ce
-philtre généreux qui donnait aux héros légendaires une
-invincible vigueur.</p>
-
-<p>La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs
-ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire,
-souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux
-Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait
-leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante
-fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha
-Thérésa, la grande encanailleuse.</p>
-
-<p>Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination
-du populaire, toutes les chanteuses de jadis:
-<span class="pagenum" id="Page_109">[109]</span>
-amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de
-Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons
-à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres
-des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons
-du tour de France.</p>
-
-<p>Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits
-soupers où de petits abbés disaient des épigrammes.
-Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes
-étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons,
-renaissent à la joie et à l'espérance.</p>
-
-<p>La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du
-pauvre.</p>
-
-<p>Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais
-baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et
-les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés
-dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit
-absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?</p>
-
-<p>Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa
-patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la
-table de marbre, il évoque les vertiges anciens de
-l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.</p>
-
-<p>Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux
-clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations
-occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges
-animaux malades, absolument différentes des souples
-danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons
-d'osier et de lanternes peintes.</p>
-
-<p>Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en
-subit pas moins la magie du rythme et des lumières.
-<span class="pagenum" id="Page_110">[110]</span>
-Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des
-pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer
-par la mièvrerie sentimentale des romances.</p>
-
-<p>Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et
-pernicieuse où furent professées, parmi les danses et
-les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là
-que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant
-des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites
-qui l'avilissaient.</p>
-
-<p>Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert
-a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent
-les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes.
-Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du
-panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse
-est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et
-courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.</p>
-
-<p>Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires,
-dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes
-isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon
-le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut
-du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la
-voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et
-chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion
-ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des
-peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes
-qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.</p>
-
-<p>Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter,
-avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là,
-<span class="pagenum" id="Page_111">[111]</span>
-alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie,
-tous les soirs, un reflet d'espérance.</p>
-
-<p>Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères,
-un artiste belge, d'une santé florissante, évoque
-auprès d'une commère, également plantureuse, les
-jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux
-dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait
-bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable
-menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne
-ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son
-rôle attendri.</p>
-
-<p>Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il
-danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde,
-ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante,
-sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont
-plus que rires, exclamations, appels délirants à travers
-la salle surchauffée.</p>
-
-<p>On dirait une franche et voluptueuse kermesse où
-ce meneur de cotillon fait danser, au c&oelig;ur de tous, la
-joie de vivre.</p>
-
-<p>Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse.
-Il ignore que le chanteur apprit récemment la
-mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place
-du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu
-incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux,
-et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse
-exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers
-de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de
-cet amuseur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">[112]</span>
-Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin,
-au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls
-l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients
-de leur rôle prestigieux et portant une large
-blessure au c&oelig;ur, chantent sur les tréteaux et simulent
-une joie sans pareille, afin que les marins errants, les
-ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale
-pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent
-les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit,
-dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des
-refrains aux lèvres?</p>
-
-<h2 id="Page_113">LE SOLDAT PERDU</h2>
-
-<p>Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait,
-avec quelques rares esprits cultivés et beaucoup
-de sots et de prétentieux, l'amour des belles-lettres.
-C'est dans une brasserie surpeuplée, parfumée de
-tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière,
-qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent
-plus estimables que jamais les paysans de son
-escouade, au raisonnement lent et grave, à la vie saine,
-aux m&oelig;urs raisonnables.</p>
-
-<p>Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes,
-Roumains phraseurs, toute une faune cosmopolite
-y discutait des problèmes d'art moderne, séduite
-par l'incohérence et le désordre. Des juives aux cheveux
-taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large,
-férues d'esthétique et des questions sociales, âpres à
-soutenir leur race errante, trônaient en des poses martiales,
-condamnant sans douceur nos institutions et nos
-&oelig;uvres. Leurs époux, frêles adolescents venus des Carpathes
-lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre,
-les discours de ces viragos.</p>
-
-<p>Autour des petites tables chargées de soucoupes, les
-<span class="pagenum" id="Page_114">[114]</span>
-métèques audacieux qui prétendent imposer leurs maladies
-mentales et leurs tares à la pensée française se donnaient
-rendez-vous. Des oisifs les rejoignaient, vieillards
-qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en
-compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits
-par l'étrangeté du lieu, courtisanes raffinées dont
-l'ancien métier de modèle a formé le goût.</p>
-
-<p>Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de
-s'y noyer, afin de mieux comprendre combien il est,
-désormais, étranger à toute sa fièvre mauvaise. Le soldat,
-perdu en ce tourbillon, méprise infailliblement ces
-esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en présence
-d'événements grandioses, alors que le monde en
-fut bouleversé, se refusèrent de changer leurs mesquines
-habitudes et la conception égoïste qu'ils avaient
-des choses.</p>
-
-<p>Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des
-écrivains qui firent l'amer sacrifice de leur sang et de
-leur liberté. Ceux-là ont acquis le droit de s'irriter et de
-réprimer un jour les manifestations orgueilleuses et turbulentes
-de cette phalange ultra-moderne.</p>
-
-<p>«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan
-Rictus, est une longue plaisanterie; Constantin Meunier
-est un pompier et Cézanne un marchand de couleurs.
-Seuls apparaissent, confuses et promises néanmoins à
-un prestigieux avenir, les quelques influences dont les
-ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront
-de nous élever à la splendeur d'imagination, à la
-géniale pureté des Sioux.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">[115]</span>
-Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive,
-dans le café sonore où les artistes sont réunis.</p>
-
-<p>Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions
-cursives et rares, mettent à la base même de leur art
-l'originalité de la forme. Faute de pouvoir faire mieux,
-ils révolutionnent la syntaxe et la typographie. Balbutiant
-des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une
-poésie saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent
-et se répètent en un rythme nègre et décevant.</p>
-
-<p>Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves
-visions entrevues au cours des combats ne saurait l'être?
-Un Tel estime que l'esprit moderne n'existe pas, spécialement,
-dans une forme neuve et révolutionnaire,
-mais bien en lui-même, extérieurement au mode d'expression.
-Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes,
-Un Tel sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination
-et de verbe, malvats de la poésie, ayant l'enfance
-de croire qu'il suffit de se coiffer d'un chapeau
-haut de forme pour être gentilhomme.</p>
-
-<p>A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs
-&oelig;uvres, dénombrant leurs admirateurs. Le mépris de
-cette sorte de gens à l'égard de leurs confrères est égal
-à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés nient
-toute évolution profitable; ils réduisent à néant les
-&oelig;uvres de leurs aînés, bouleversant les lois heureuses
-sans lesquelles l'art ne serait qu'un délire stérile. Un Tel
-s'indigne de cette promiscuité. Il souffre d'entendre ces
-prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi de leur
-<span class="pagenum" id="Page_116">[116]</span>
-cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons
-du Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux,
-dans le ciel illimité qui les ravissait, les viles fumées
-de l'Amérique industrielle.</p>
-
-<p>Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la
-banquette où il rêve, au côté d'une mulâtresse aux
-dents étincelantes qui parle de l'&oelig;uvre récente de son
-amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel
-converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas
-tous deux perdus en cette foule?</p>
-
-<p>Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut
-en entendant le premier coup de canon. Le presbytère
-était fleuri et bien ordonné, on y buvait un excellent
-vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles maisons,
-c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal.
-Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une
-boiteuse au museau de musaraigne. Le conseiller municipal
-était un brave homme qui s'occupait de ses bêtes
-et d'administration, sans autre ambition que le bien-être
-de la commune.</p>
-
-<p>Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de
-guerre. Le soldat était parti parce que l'impérieux devoir
-militaire le commandait. Dans trois mois, se disait-il,
-je reviendrai. Il avait baisé sa femme au front,
-puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant
-qui ne comprenait pas la gravité de l'heure et, devant
-cet être frêle, le père avait pleuré. Il ne savait ce
-qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant eu une permission,
-il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est
-<span class="pagenum" id="Page_117">[117]</span>
-si vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres
-peintes, aux poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes
-amies d'enfance, jadis aimées, en des printemps
-paisibles. Hélas! Pas un visage ne souriait à son
-ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel
-comprit cette misère et, parce que les soldats ont une
-âme commune, il confia à ce nouveau camarade son irritation.</p>
-
-<p>Ils burent, unis dans le mépris du civil.</p>
-
-<p>Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux
-confiait à la mulâtresse son désir «que la compénétration
-de l'objectif et du subjectif lui permît de réaliser
-le vrai bloc plastique», les deux soldats affirmaient la
-valeur de la grenade citron qui tient parfaitement en
-main et dont les éclats sont redoutables, comparée à
-celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la
-garce, et vous ménage des surprises.</p>
-
-<p>Un Tel était heureux que la bonne santé morale et
-la calme raison d'un compagnon lui aient fait oublier,
-en buvant une fraîche bouteille, la vilenie et la stupidité
-de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses confrères.
-Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert
-une amitié, alors qu'il désespérait de tous et de
-lui-même. Ce bonheur partagé ne leur semblait pas
-miraculeux.</p>
-
-<p>Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat,
-comme un autre soldat, son frère.</p>
-
-<h2 id="Page_118">L'ANCIEN</h2>
-
-<p>A la manière dont le public accueillait les récits de
-l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection
-et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse
-pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de
-naître en un pays prospère, calme et redouté.</p>
-
-<p>Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure
-débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante
-lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier,
-ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à
-cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui
-le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il
-est accoutumé à les rencontrer au même carrefour,
-narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant
-à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre
-verdoyant.</p>
-
-<p>Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis,
-où couchent à la corde une dizaine de gueux
-dans la même soupente; habitué des soupes populaires,
-l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes
-et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder,
-sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de
-graves problèmes économiques, en compagnie de
-<span class="pagenum" id="Page_119">[119]</span>
-déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une
-obscure élégance.</p>
-
-<p>Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de
-Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les
-fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment
-une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant
-qui fera peut-être un jour sa révolution et
-conquerra le pouvoir.</p>
-
-<p>C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions
-surgir, au déclin du quatrième Etat syndicaliste, un
-cinquième Etat où régneraient les vagabonds. Pourquoi
-l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas à son tour
-un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne
-consentit à l'esclavage?</p>
-
-<p>L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis
-aux déclassés, estimait être relativement heureux. Depuis
-vingt ans, il ne couchait plus dans un lit. L'été, à
-la campagne, il dormait dans les arbres; les corbeaux
-l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent
-comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines
-heures qui furent belles, où les paysans, pour s'égayer,
-le conviaient à leurs noces; il buvait dans le verre de
-la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs la bouteille.
-L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages
-de Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert.
-Il s'y livrait à de rares et modestes besognes: il
-vendait des brochures sans jamais parvenir à se constituer
-un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au reste,
-considérant que la misère était sa profession.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_120">[120]</span>
-A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité
-et un maintien souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant
-récit de ses souvenirs militaires. Garde forestier en
-1870, sans redouter la mort et la servitude, il avait
-porté des dépêches à travers les lignes ennemies. Combien
-de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé
-de songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient
-ce récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée
-à traiter de radotages l'historique d'événements où la
-France avait souffert et mérité par son courage intrépide
-l'admiration de son adversaire.</p>
-
-<p>Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux
-qui défendirent le sol envahi. En serait-il de même pour
-les combattants de la grande guerre et se pourrait-il
-qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît de quolibets
-un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle
-question qu'il était impossible de ne point se poser en
-présence de ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à
-se ressouvenir d'un passé d'honneur et de souffrance.</p>
-
-<p>Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est
-écouté. Dans les bouges où les convalescents lutinent
-les filles, il parle haut, ne voulant pas que les soldats de
-1914 puissent l'accuser de n'avoir pas servi. De son
-bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter
-les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa
-voix sonne la charge. La tenancière du bouge, une
-matrone, n'a plus besoin d'imposer le silence à sa
-bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et les
-gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un
-<span class="pagenum" id="Page_121">[121]</span>
-passé si intimement relié à notre présent tourmenté. Un
-Tel admire cette suite harmonieuse et logique dans
-notre histoire; il lui semble entrevoir en une perspective
-infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux
-mourussent pour que fussent affirmés notre force et
-notre désir de vivre.</p>
-
-<p>Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:</p>
-
-<p>«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs
-trains immobilisés où le pain et les vivres moisissaient
-qui devaient ravitailler l'armée de Mac-Mahon. Ce qui
-nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant
-Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la
-main. J'allais la nuit dans les lignes allemandes porter
-des dépêches, je ramassais les livrets de nos camarades
-morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait surpris sans
-qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur gamelle
-remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils
-allaient manger; il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde,
-rien; ils avaient été tués. J'ai vu tout cela! Les
-brigands me cherchèrent dans ma maison, j'en avais
-une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la
-cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.</p>
-
-<p>«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870?
-Puis, il y eut la Marne. Vous êtes courageux, les enfants;
-nous aussi, nous l'étions, mais on nous trahissait.»</p>
-
-<p>Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne
-vaillance, Un Tel ressent quelque amertume à
-considérer le sort misérable de ce vieux combattant.
-<span class="pagenum" id="Page_122">[122]</span>
-Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte que
-la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le
-pays de l'asservissement.</p>
-
-<p>Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à
-redouter que de jeunes vétérans, ayant tout perdu dans
-l'immense conflit, viennent grossir les rangs de l'armée
-bohème du cinquième Etat, lui donnant un esprit combatif,
-une organisation et une vigueur invincibles.</p>
-
-<h2 id="Page_123">EN ROUTE</h2>
-
-<p>En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel
-résolut de n'attacher qu'une relative importance aux
-hommages de ceux qui vantaient ses exploits sans les
-connaître, et parce qu'il est bon de couronner le soldat
-blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida de
-repousser les conseils mesquins de certains égoïstes
-satisfaits, lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement
-lorsque le hasard vous fit sortir de la mêlée,
-ne pas s'y précipiter à nouveau.</p>
-
-<p>Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération
-commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie,
-Un Tel, déclaré inapte à l'infanterie, sollicita de
-partir sur les tanks.</p>
-
-<p>La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination
-des enfants, ces poètes de quelques saisons
-qu'on voudrait immortelles, ainsi que celles des poètes,
-ces éternels enfants.</p>
-
-<p>Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut
-faire examiner sa blessure par de nombreuses commissions,
-appelées à en juger toutes différemment et sans
-que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât
-intéresser les autres.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_124">[124]</span>
-&mdash;Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.</p>
-
-<p>&mdash;Sa profession, demanda un aigre vieillard aux
-yeux myopes.</p>
-
-<p>&mdash;Journaliste.</p>
-
-<p>&mdash;Envoyons-le au grand quartier général pour allonger
-les communiqués!</p>
-
-<p>Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux
-de combattre et préférant le péril à la quiétude de
-l'arrière est suspect, Un Tel balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un
-trop vif inconvénient, être versé dans le service des
-tanks.</p>
-
-<p>Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait
-qui ne tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait
-qu'on y fît attention. Quels mobiles étranges le
-poussaient à choisir un poste réputé dangereux? N'y
-aurait-il pas, sous ce désir apparent de combattre, un
-mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment,
-cette opposition violente à l'ordre des choses
-était de par trop révolutionnaire!</p>
-
-<p>Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent
-tous vers plus de quiétude et de bien-être, vers une
-paix heureuse, et voici qu'un importun ne permettait
-pas à la commission les ironies faciles par lesquelles
-les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est
-pas terminée.</p>
-
-<p>&mdash;Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous
-allons vous envoyer à la campagne, mon ami.</p>
-
-<p>Impossible de retourner contre le volontaire la flèche,
-<span class="pagenum" id="Page_125">[125]</span>
-déjà fort usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut
-qu'une commission de santé élève toujours un jugement
-dressé comme une barricade, empli d'attendus
-énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant
-major accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se
-défiler, celui-ci tient à se faire casser la gueule. Patientez,
-mon ami, le centre des réformes décidera de votre
-cas. Je vous déclare inapte au service armé.</p>
-
-<p>En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques,
-le centre groupe des milliers d'hommes aux
-membres atrophiés et tordus. L'ennui règne en ce purgatoire
-du soldat. Toute la nuit, pour bercer son sommeil,
-les usines d'alentour vrombissent et mille trains
-sifflent qui partent, tentateurs, vers des zones libres,
-loin de la mesquinerie de l'arrière et des bureaucraties.</p>
-
-<p>Un Tel se présenta devant deux majors.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme est incapable d'appartenir au service
-armé... Allons donc!</p>
-
-<p>Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les
-jugements des hommes sont faillibles, les deux majors
-affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à l'infanterie.</p>
-
-<p>Heureux en son c&oelig;ur d'une telle décision, le soldat,
-qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots
-promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation
-de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le
-train des équipages.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_126">[126]</span>
-Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour
-d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus
-judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être,
-comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur
-de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au
-soldat montant à l'assaut une volonté de destruction
-contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste.
-Simplement, il estime qu'un jeune homme valide,
-dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se
-battre.</p>
-
-<p>D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer
-au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite
-qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le
-règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent
-indispensables à la vie nationale, continuant le cours
-régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où
-l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin.
-Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique
-d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de
-chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et
-l'anéantissent?</p>
-
-<p>Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de
-l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent
-une évidente lâcheté.</p>
-
-<p>Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et
-singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour
-peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli
-tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui;
-il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se
-<span class="pagenum" id="Page_127">[127]</span>
-battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de
-tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu
-l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle
-errante.</p>
-
-<p>L'ironie des uns, les protestations affectueuses des
-autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent
-le convalescent à s'éloigner de la lutte.</p>
-
-<p>Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au
-soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils,
-rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux
-qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses
-blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait,
-on le chassera, sans considérer en rien ses mérites
-guerriers.</p>
-
-<p>Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui
-souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités,
-au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années
-infernales, transformera la France en un juste pays où
-le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus.
-Tous les soldats ont la rude conviction que les
-égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la
-race seront châtiés de leur indifférence.</p>
-
-<p>Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la
-firent une endurance et des qualités qui les mettront
-à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur
-volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel
-de la gloire, seront en présence du combattant en
-état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la
-lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable
-<span class="pagenum" id="Page_128">[128]</span>
-volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises
-dans la tranchée.</p>
-
-<p>Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit
-la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant
-de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure
-où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler
-son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à
-cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le
-briser.</p>
-
-<p>Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement.
-Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux
-qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront
-se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une
-part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.</p>
-
-<p>Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la
-lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se
-remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors
-que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera
-faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse
-et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous
-les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre
-les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès
-desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts
-reviendront, ils prendront place autour des tables chargées
-de bouteilles et de victuailles, lors des festins du
-retour.</p>
-
-<p>C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre,
-en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un
-Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi:
-<span class="pagenum" id="Page_129">[129]</span>
-instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle
-en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et
-de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et
-les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers
-la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape
-héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions
-du sang dans les veines.</p>
-
-<p>Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait,
-imprimée en son c&oelig;ur frémissant, la certitude absolue
-du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra
-mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière,
-sous la protection d'un million de poitrines fraternelles,
-se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer,
-une fois de plus, avec la fortune et la douleur.</p>
-
-<h2 id="Page_130">ÉCOLE BUISSONNIÈRE</h2>
-
-<p>Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa
-convalescence, et sans doute en récompense de sa bonne
-volonté, l'administration militaire décida qu'il ferait,
-avant que de rejoindre le front, un joli voyage en Bretagne.</p>
-
-<p>Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut
-la joie de visiter, pour la première fois, sa pittoresque
-villégiature. Il aima, dès l'abord, cette ville où, pour
-l'accueillir, s'élevait sous les arbres taillés de la grand'-place,
-coulé dans un bronze sombre et dur, un buste de
-corsaire.</p>
-
-<p>De jeunes garces, troublées par la présence de cet
-étranger en leurs rues désertes, le regardaient avec des
-yeux poignants. Des s&oelig;urs en robe blanche descendaient
-lentement de vieux escaliers aux degrés usés et
-couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux,
-bossus, hilares, nains aux jambes cagneuses, petits-fils
-de rudes marins, dernière pulsation d'une race brûlée
-par l'alcool et le soleil des tropiques, était groupé, tel
-un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.</p>
-
-<p>En vue de se présenter au conseil de révision, ces
-jeunes Bretons avaient arboré le chapeau enrubanné,
-<span class="pagenum" id="Page_131">[131]</span>
-le veston à godets, les sabots ornementés des jours de
-beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre épileptique,
-une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions,
-les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse
-son pantalon à carreaux blancs et noirs.</p>
-
-<p>Un riche mariage, celui d'une opulente commère
-avec un lieutenant aux yeux bleus, avait lieu dans une
-petite église dont le beffroi, recouvert de tuiles lumineuses,
-domine la ville. Au seuil de l'église, un suisse
-herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé
-sur sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un
-pantalon écarlate, à la housarde, et rayé d'or, et, tel,
-il ressemblait à ces généraux bohèmes qui, dans les
-toiles animées de nos grands-pères, galopaient fougueusement
-à la poursuite d'une invisible smala.</p>
-
-<p>Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis
-s'énervaient des juments hennissantes, avaient été transformés
-en dortoirs. Une froideur monacale emplissait
-cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse et
-de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement
-inutile et <ins id="cor_4" title="nul">nulle</ins> épice complémentaire ne gâtait
-cette pitance paysanne. Une étrange bière, où le houblon
-était absent, ajoutait au frugal repas sa particulière
-amertume. Mais le pain, rond comme une tête
-d'ange, onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en
-mordant cette mie éblouissante, avait la chaude sensation
-de se nourrir de lumière.</p>
-
-<p>Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans
-cesse, donnait au haras un aspect bigarré. On eût dit
-<span class="pagenum" id="Page_132">[132]</span>
-une élégante et sobre écurie de Chantilly transportée
-dans une campagne biblique.</p>
-
-<p>Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone
-des corbeaux, sachant que la mer était proche,
-en souvenir des promenades qu'il fit jadis sur les plages
-parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris comme
-un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.</p>
-
-<p>La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux
-yeux du soldat les splendeurs du service actif.</p>
-
-<p>Quelle activité!</p>
-
-<p>Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments
-de labeur manuel, peuvent être, pour qui sait
-les utiliser avec patience, les suscitateurs de la plus
-sereine des philosophies, celle qui consiste à mesurer
-la vanité des &oelig;uvres humaines.</p>
-
-<p>De toutes les &oelig;uvres dont l'homme s'honore, la corvée
-de caserne, celle accomplie loin des lignes, est la
-plus inutile. Il importe d'abord, si l'on est soldat, de
-faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, les
-outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir,
-en usant de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on
-est attendu.</p>
-
-<p>Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de
-ce mystère comique qu'est et sera toujours une corvée
-militaire, Un Tel, à qui son grade conférait la maîtrise
-d'une escouade, reçut un matin l'ordre de se rendre
-dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre
-de la ville, et d'y défoncer une cloison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">[133]</span>
-Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez
-le commandant de la place quérir trois pelles, trois pioches
-et une lime. Des scribes hautains lui enjoignirent
-de se présenter à la caserne dite des Jacobins; il suffisait
-d'y invoquer leur assentiment pour être immédiatement
-servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel
-de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier;
-celui déclara ne pouvoir donner d'aussi précieux objets
-que sur demande régulière, formulée en termes prévus
-et dûment signée du commandant d'armes. Ayant obtenu
-la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme
-préposé à la garde du matériel fût revenu de l'estaminet
-où, tout le jour, il exposait ses conceptions sur l'amour.</p>
-
-<p>Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets
-d'enfants, et de vastes pelles, l'escouade parcourut le
-quartier du centre. Ayant heurté maintes portes et troublé
-la quiétude matinale de toutes les vieilles ménagères
-d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent
-silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne
-inquiétait, manda la supérieure. Celle-ci, doucement
-émue en présence de cette troupe armée, daigna se
-souvenir que jadis, alors que le couvent était transformé
-en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison;
-il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait
-espéré qu'une pioche glorieuse ferait tomber tout ce
-platras inutile. Puis, alors que l'on était las d'attendre
-la collaboration de l'armée à cette &oelig;uvre brutale, une
-converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup
-d'épaule.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[134]</span>
-Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin
-de varier son existence et de lui rendre plus agréable
-sa villégiature.</p>
-
-<p>Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en
-leur parler rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut
-accosté par un personnage d'allure romantique, à la
-barbe sale, qui, jouant avec son feutre, manifesta une
-vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote de
-la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les
-vingt ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente
-qu'il parait du nom d'atelier, peignant des fleurs
-et de naïves marines où des fauves menaçants bâillaient
-sur le rivage. Végétarien involontaire, il se nourrissait
-de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons simplistes
-prenaient La Bruyère pour le descendant réel de
-quelque haute lignée; ils le supposaient tombé dans une
-enfance vicieuse à la suite de fortes études et de débauche.
-La Bruyère était un exemple de persévérance
-dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela
-fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.</p>
-
-<p>Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait,
-aux côtés d'Un Tel, sur la route où courait un
-vent d'orage:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent
-me faire disparaître. Une dizaine d'hommes, en
-armes, vinrent s'emparer de ma personne et me conduisirent
-à la mairie. J'avisais une petite porte qui s'ouvrait
-sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à
-toutes jambes, prêt à étrangler la première personne qui
-<span class="pagenum" id="Page_135">[135]</span>
-aurait osé porter la main sur moi. Je fis huit cents kilomètres
-pour me rendre en ce pays de chouans où les
-paysans me sont fidèles et se feraient mettre en morceaux
-pour ma défense.</p>
-
-<p>«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux
-de Paris m'ont reconnu comme le véritable descendant
-des Naundorff. Ce ne fut pas sans peine, car mes ennemis
-veillaient. J'ai su imposer la vérité. Désormais, je
-mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles
-une direction, un éclaircissement? Elles constituent un
-comité secret en apparence, ne voulant pas avouer
-qu'elles viennent, en dernier ressort, de demander
-conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le
-comité secret: c'est moi!</p>
-
-<p>«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à
-tous les généraux. Quand Painlevé prit les rênes du
-Pouvoir, je lui écrivis, conseillant certaines réformes.
-Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, il
-me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la
-classe 18. Il appelait cela une réforme. De ce jour, je
-lui refusai tout conseil, et cela ne laisse pas que de se
-ressentir déjà dans la marche des événements. Ah! non,
-les civils ne valent pas les généraux.</p>
-
-<p>«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun.
-J'ai dit à Pétain: «Faites charger les canons par
-la gueule, enlevez toute l'infanterie; les Allemands
-bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.»
-Ce qui fut fait.</p>
-
-<p>«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté
-<span class="pagenum" id="Page_136">[136]</span>
-anglaise, en vue d'appliquer une de mes récentes
-inventions à la capture des sous-marins. Il me fallut
-lutter à tout instant, vaincre l'indifférence générale et
-mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules
-pour agir et être une force. Je ferai de grandes choses
-avec le secours de saint Georges.</p>
-
-<p>«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur,
-et le roi d'Espagne se sont entretenus à mon
-sujet; mes agents me l'ont fait savoir. Alphonse, toujours
-parfaitement renseigné, a dit à Philippe: «Méfie-toi
-de ce La Bruyère, c'est une force.»</p>
-
-<p>«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie
-et le bien-être dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire
-la France. Il est des jaloux qui disent de moi: «Pourquoi
-n'est-il pas au front, un gaillard, un Bourbon?»
-Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait
-s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»</p>
-
-<p>Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait
-sa folie, lui remémorant d'aimables plaisanteries
-de jadis et les ovations ironiques qui saluaient le
-mage au quartier Latin. Toute une jeunesse ne l'avait-elle
-pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant
-sur les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son
-aise la foule de ses admirateurs?</p>
-
-<p>Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa
-folie, La Bruyère voyait les choses de la guerre avec
-un esprit qui n'était pas tellement différent de celui des
-hommes raisonnables. Il avait la sensibilité primesautière,
-le jugement orgueilleux de nombre de ses
-<span class="pagenum" id="Page_137">[137]</span>
-contemporains, et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir
-déformant un peu les désirs et les passions de son
-époque.</p>
-
-<p>Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins
-de la cité. Une foule dense les entourait, dont l'exubérance
-et la joie les incitaient à délaisser leur entretien,
-afin d'admirer la ville. C'était le marché. Sur la place
-bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient
-agitées par le vent de la mer, comme des voiles.</p>
-
-<p>Une forte commère enrubannée, consciente de son
-honnêteté et fière de sa baraque de toile, faisait ruisseler
-en ses mains le flot des chaînes, des glaces, des
-couteaux, des chapelets et des fausses perles. Elle claironnait
-un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.</p>
-
-<p>&mdash;Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au
-lieu de quarante, ça vient d'un incendie. Profitez du
-malheur!</p>
-
-<p>Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du
-monde la profession de foi de leur siècle. Voulant
-justifier les petits profits nécessaires, ils expliquaient
-et condamnaient les prospérités insolentes et criminelles.</p>
-
-<p>&mdash;Profitez du malheur!</p>
-
-<p>Cela sonnait durement, comme un commandement
-irrité. Néanmoins, cette femme était excusable qui, voulant
-adoucir le sort de ses deux gars partis au front,
-vendait de la camelote brillante avec des mots d'assassin.
-Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment,
-<span class="pagenum" id="Page_138">[138]</span>
-et il est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger
-l'ignominie des profiteurs, l'inspirait.</p>
-
-<p>A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure
-et d'or, qui, sans la guerre, coucheraient sur cette paille
-où vivent actuellement, couverts de vermine, ceux qui
-les enrichissent, Un Tel préférait La Bruyère, riche de
-folie et d'espérances.</p>
-
-<p>Las de rôder, les deux compagnons prirent place à
-la table accueillante d'une petite auberge. Un conscrit
-breton, à la tête d'inquisiteur, aux yeux d'acier, le cou
-gonflé par un goitre naissant, leur servit une soupe
-chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix.
-Ils burent du cidre dur à la gorge et doré comme des
-pommes. L'hôtesse leur conta les aventures de son fils,
-un marin sans spécialité, embarqué sur la <i>Gloire</i>; elle
-accusa rageusement la cabaretière d'en face de monopoliser
-les billons pour les revendre à la foire. Des
-femmes passaient, dont les sabots claquaient sur les
-pavés pointus de la ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine;
-des parfums marins ajoutaient à la tendresse illuminée
-du soir une fraîcheur sereine.</p>
-
-<p>Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de
-l'heure, Un Tel se sentait prêt à pardonner à la vilenie
-des hommes.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école
-buissonnière, l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au
-combattant.</p>
-
-<div class="npage" id="Page_139">
-<div style="width: 16em; margin: 0 1em 2em auto; text-align: center;">
- <p class="cent"><i>A M. le Colonel Vormot</i>,<br />
- <i>Commandant le ...<sup>e</sup> d'Infanterie</i>.</p>
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE</h2>
-</div>
-
-<p>Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est
-toujours le plus beau régiment de France. Pourtant, il
-en est qui se signalent particulièrement par leur vaillance
-constante, leur belle tenue sous les armes et leurs
-succès réitérés. Ceux-là reçoivent du généralissime ce
-suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique
-où sont étroitement liés le rouge du sang versé et le
-vert printanier de l'immortelle espérance.</p>
-
-<p>Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait
-reçut l'éclatant hommage de la fourragère. Composé de
-Bretons songeurs et durs à la souffrance, de Picards
-malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, il fut
-une phalange de héros simples, de braves gens indifférents
-au danger, sur qui l'acide du doute ne savait
-mordre.</p>
-
-<p>Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la
-terre ou de l'usine, accomplirent des labeurs guerriers
-<span class="pagenum" id="Page_140">[140]</span>
-en ouvriers infatigables et consciencieux, et leur effort
-patient et prolongé leur valut la plus enviée des récompenses.</p>
-
-<p>Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent
-l'estime du soldat: vieillards suivant la marche de
-nos bataillons avec l'amer regret de leur impuissance,
-femmes dont le souvenir est une protection, adolescents
-aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent
-leurs aînés, tous les amis du troupier français,
-compagnons heureux de sa vie civile, ne peuvent imaginer
-de quels humbles sacrifices une fourragère est le
-symbole.</p>
-
-<p>Terrasser sous les pires bombardements, monter à
-l'assaut, veiller sans repos dans la nuit menaçante, être
-brave, mépriser la fatigue et la souffrance, c'est le
-tribut offert à la France par tous les régiments. Afin de
-recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de
-vertus et d'abnégations.</p>
-
-<p>Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans
-la mêlée, le régiment d'Un Tel partit, au début de la
-guerre, vers la Meuse belge. L'armée du général Langle
-de Cary, à laquelle cette unité appartenait, prit, lors de
-la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur,
-le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes
-et les ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette
-tenue valeureuse, le généralissime l'autorisa à demeurer
-quarante-huit heures de plus que le gros des troupes sur
-les lignes inviolées par elle défendues.</p>
-
-<p>Aux soirs orageux de la Marne, traversant les
-<span class="pagenum" id="Page_141">[141]</span>
-villages en flammes, le régiment poursuivit les colonnes
-allemandes jusqu'en la forêt d'Argonne. Maurupt, Sermaizes
-et les bourgs d'alentour se consumaient dans
-une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris
-d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires
-aux casques noirs du kronprinz jonchaient les
-rues de leurs corps éventrés.</p>
-
-<p>C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur
-hiver d'Argonne. Il fallut combattre huit mois dans les
-bois ravagés, tenir la tranchée, en dépit des grenades
-et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses qui,
-soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.</p>
-
-<p>Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un
-Tel fut de toutes les offensives. Au pas de parade, il
-s'empara, une aube brumeuse, de la crête de Tahure,
-désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit Verdun.
-Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment
-devait à sa gloire d'être partout où l'on se battait. La
-Somme le revit indomptable et, malgré ses pertes,
-indompté.</p>
-
-<p>Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses,
-de joies et de ranc&oelig;urs. Un Tel était un des
-atomes de cette force, souvent diminuée et toujours
-renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une
-frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de
-ses camarades, elle aboutit à de puissants résultats.</p>
-
-<p>Ayant participé à toutes les batailles où le régiment
-s'était honoré, il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit
-de sa fourragère. Elle lui appartenait; elle était à ceux
-<span class="pagenum" id="Page_142">[142]</span>
-qui, ne fût-ce qu'un instant, avaient souffert pour elle.
-Ce petit patrimoine de gloire indivisible appartenait <ins id="cor_5" title="à à">à</ins>
-Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure
-enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent
-les fils du précieux cordon. La gaieté turbulente de
-Lulusse et la fantaisie de l'adjudant Gustave, toutes les
-vertus agissantes des compagnons d'Un Tel parèrent,
-elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.</p>
-
-<p>Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure
-toujours insatisfait; il semblerait que la somme
-des sacrifices à venir est multipliée par celle des douleurs
-encourues. Aussi, afin de parfaire l'&oelig;uvre de son
-régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure
-besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs
-fanées de son drapeau et de gagner, à force de
-peine et de témérité, l'autre fourragère, récompense des
-unités victorieuses, cordon vert et or, aux couleurs de
-la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée
-l'omelette aux fines herbes.</p>
-
-<p>Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que
-la guerre était transformée. Il en avait appris le pittoresque
-et l'horrible, mais il ignorait encore la perfection
-tragique de la lutte moderne, cette algèbre implacable
-de la destruction que seuls la pyrotechnie, la
-mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui
-font l'infanterie victorieuse.</p>
-
-<p>Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient
-l'attaque qu'ils devinaient prochaine. L'artillerie tonnait
-avec une violence continue. Le ciel était vibrant de
-<span class="pagenum" id="Page_143">[143]</span>
-moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes innombrables
-de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.</p>
-
-<p>Les fantassins se préparaient à lutter.</p>
-
-<p>Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils
-osaient imaginer leur était souriant. Ils se voyaient
-blessés, transportés à l'arrière par des brancardiers attentifs,
-couchés en des lits doux et clairs, entourés de
-soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris,
-de promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures
-sentimentales.</p>
-
-<p>Certains soignaient particulièrement leur toilette;
-d'autres cachaient dans la poche de leur capote des
-images de femmes et d'enfants. Il en était qui partaient
-à la recherche d'une ultime bouteille, vaine précaution,
-car des vivres et des boissons étaient distribués en
-abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui
-donnent aux soldats un moral parfait.</p>
-
-<p>Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce
-ravitaillement alimentaire, il se faisait dans les compagnies
-une sorte de veillée intellectuelle.</p>
-
-<p>Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section.
-Consultant la carte, ils expliquaient ce que devaient
-être les différentes phases de l'assaut. Les cartes
-représentaient, exactement, le terrain qu'il importait de
-conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées
-françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.</p>
-
-<p>Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon
-devait parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur
-des positions, maintenant rasées, où jadis des petits
-<span class="pagenum" id="Page_144">[144]</span>
-bois sombres frémissaient dans le vent. L'artillerie précéderait
-les premières vagues d'assaut. Rien ne devait
-arrêter la progression lente et mathématique des troupes.
-Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur
-la carte, telle autre se grouperait sur les ruines de tel
-ouvrage.</p>
-
-<p>Les photographies prises par l'aviation révélaient chez
-l'ennemi d'étranges bouleversements. Quelques rares
-abris existaient encore, où celui-ci, terré, attendait le
-redoutable assaut qui devait l'anéantir.</p>
-
-<p>Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où
-chaque homme reçoit une besogne obscure et limitée.
-Franchir les diverses barrières, surprendre l'adversaire,
-nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont autant de
-travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires
-peuvent utiliser leur compétence particulière et
-leur commune bravoure.</p>
-
-<p>Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission
-de nettoyer les sapes. Il lui était ordonné de supprimer
-tout ce qui tenterait une vaine résistance; il se sentait
-une respiration égale, la main ferme, l'âme décidée.</p>
-
-<p>La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel,
-convaincu de l'efficacité de ses actes, assuré de défendre
-ses intérêts et ses affections, n'écoutait pas les paroles
-désabusées de quelques camarades. Certes, il savait
-que l'ambition des grands chefs est une des raisons
-principales de nos offensives, mais il lui importait peu
-que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si
-leur ambition concordait avec l'intérêt des armées. Aussi
-<span class="pagenum" id="Page_145">[145]</span>
-bien que le dévouement silencieux des soldats, le
-bruyant orgueil des généraux gagne des victoires.</p>
-
-<p>Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets
-automatiques et de grenades, la toile de tente en sautoir,
-les hommes, dans l'ombre propice du soir, partirent
-vers les lignes. Des obus illuminaient le ciel. La troupe
-était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette
-jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube
-que des chairs broyées et des membres épars.</p>
-
-<p>Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village
-écroulé.</p>
-
-<p>Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être
-dure; sans doute, il serait blessé; mais il échapperait à
-la mort. La confiance en la fortune et le désir de vivre
-conduisent les armées vers le sacrifice.</p>
-
-<p>La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta.
-Le bataillon prit un chemin détourné, ouvert dans
-la broussaille. Lentement, du pas des processions, des
-milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de lune,
-vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette
-marche silencieuse, menace formidable pesant sur sa
-destinée.</p>
-
-<p>Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la
-file errante. Un ravin empli d'eau, traversé de passerelles
-légères, séparait deux collines; dans cette cuve de
-mort et d'effroi, les hommes semblaient être de fantomales
-apparitions surgies d'une tombe immense. Un
-Tel, couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait
-avec une âpre joie l'odeur de terre et de poudre qui
-<span class="pagenum" id="Page_146">[146]</span>
-l'entourait. Il y avait une sorte de magie captivante à
-n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense
-mécanisme.</p>
-
-<p>Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures
-cinquante, après un bombardement précipité de cinq
-minutes, et gagner leurs objectifs.</p>
-
-<p>Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les
-compagnies se déployaient en lignes de tirailleurs. Des
-trous avaient été creusés, où les hommes se couchaient;
-on eût dit, à ras de terre, des berceaux où dormaient
-de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.</p>
-
-<p>Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt
-de fusées et de grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon
-des cascades de lumière. Le souvenir vint au soldat des
-soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi les valses et
-les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 Juillet
-de son enfance, quand sa vieille mère le menait au
-Pont-Neuf admirer les fusées multicolores et les bouquets
-d'artifices. Il y avait liesse, et les femmes s'abandonnaient
-à la joie d'être désirées. Pauvres folies d'antan,
-combien ceux qui vous connurent vous trouvent
-aujourd'hui dérisoires!</p>
-
-<p>A quatre heures cinquante, sans commandement, les
-hommes se levèrent et marchèrent, automatiquement,
-vers ce qui avait été la tranchée allemande, amas de
-terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des
-chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis,
-aux charpentes croulantes, existaient encore. Ces sapes
-<span class="pagenum" id="Page_147">[147]</span>
-obscures, inondées de pétrole, éventrées par les grenades,
-se mirent à flamber.</p>
-
-<p>L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se
-rejoignaient dans l'assaut, indifférents au possible danger,
-étonnés, voire même inquiets de ne rencontrer aucune
-résistance. De vieux compagnons, longtemps séparés,
-se retrouvaient:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, te v'là, vieille canaille!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!</p>
-
-<p>&mdash;Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette
-fois-ci? Il y a pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.</p>
-
-<p>Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser
-quelques instants sur les joies de l'arrière et le muflisme
-du civil.</p>
-
-<p>Ce n'était pas une attaque, mais une marche
-d'épreuve dans un terrain mouvant. Le tir de barrage de
-l'adversaire ne se déclanchait pas; les troupes avançaient,
-allaient à l'aventure, droit devant elles, et malgré
-les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement
-d'un obus de 75 couvrait de boue et de poudre
-un assaillant de par trop téméraire; quelque isolé tombait,
-frappé à la poitrine d'une balle de mitrailleuse;
-n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile
-succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau
-dont les eaux illuminaient la vallée.</p>
-
-<p>Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs,
-ils l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée.
-Une seule chose apparaissait, réelle, absolue,
-<span class="pagenum" id="Page_148">[148]</span>
-la cote 304 était reconquise. Il fallait organiser le terrain,
-terrasser, creuser une tranchée profonde et continue,
-dissimuler à l'observation des adversaires les mitrailleuses.
-On ne le fit point, non par ignorance ou
-faiblesse, mais parce que la crainte du danger ne survit
-jamais à la pire des épreuves. Seul un malheur nouveau
-peut inspirer, quelques instants, une peur salutaire.</p>
-
-<p>Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon,
-séparés de leurs sections, groupés au hasard, se
-mirent à visiter le terrain conquis, comme si des guides
-invisibles leur imposaient une mystérieuse direction.</p>
-
-<p>Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels,
-au torse sectionné. Il se plut à contempler un magazine
-allemand abandonné dans un abri; on y voyait d'héroïques
-images: une représentation d'<i>Iphigénie</i> au théâtre
-prussien de Namur, ou bien encore des princesses de
-Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire
-même un officier hautain courtisé par des Polonaises
-admiratives, témoignages de force orgueilleuse et de
-joie prétorienne. Des armes traînaient, dont un glaive
-large et clair, qu'on eût dit enlevé à quelque panoplie
-du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de
-cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.</p>
-
-<p>Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes.
-Les blessés aux chairs déchirées appelaient désespérément
-les brancardiers; certains se voyaient mourir, isolés
-de tous, ignorant le sort de leur bataillon et redoutant
-de voir surgir une patrouille ennemie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_149">[149]</span>
-Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes
-françaises. Les obus, avec une précision parfaite, écrasaient
-les escouades, faisant voler les armes, les bidons
-et les pierres, arrachant les membres et décapitant les
-veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre, courait
-à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.</p>
-
-<p>Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.</p>
-
-<p>Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes
-hommes, nés à peine à l'amour, mourir sans espoir de
-revoir les villes trépidantes et les campagnes silencieuses
-de leur enfance. Certains semblaient lancer encore
-le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance
-irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.</p>
-
-<p>Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être
-vivant parmi ce peuple abattu.</p>
-
-<p>La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les
-visages durcis des morts. C'est ainsi que fut reprise,
-aux armées du kronprinz, la cote 304, d'où l'ennemi,
-trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.</p>
-
-<h2 id="Page_150">LE POTE</h2>
-
-<p>C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses
-soldats nommé le Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis,
-le fidèle compagnon, l'homme intrépide et fraternel qui
-ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.</p>
-
-<p>Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus
-chevaleresque des caractères un extérieur plaisant et
-faubourien, une verve inépuisable et commune. Il en est
-qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, demeurèrent
-incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées
-françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir
-s'immortalise dans les conversations des troupiers,
-comme si, couché par un obus stupide, ce héros avait
-conquis dans la mort une vie plus riche et plus expansive.</p>
-
-<p>A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'&oelig;il
-noir, qui partirent vers les Amériques, parées des pourpres
-de Racine, Un Tel conta la vie du Pote. Sans
-doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en des mots exquis,
-appris aux rois des métaux la splendeur d'un
-homme de chez nous. Des millions de dollars ont été
-peut-être offerts à nos armes par un boyard que les
-gestes du Pote enchantèrent.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">[151]</span>
-Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression
-conventionnelle du mot. Il était de haute taille, dépassant
-d'une tête sa section. Il avait un corps admirablement
-proportionné, la poitrine large, des traits réguliers,
-une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier
-qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à
-jamais angoissé de n'avoir pu retrouver de cette architecture
-magnifique qu'un amas informe et léger d'os
-brisés et de muscles sanglants.</p>
-
-<p>Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était
-un enfant des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par
-une marchande des quatre-saisons. Tracasser les gardes
-du parc, jeter des pierres dans les vitrines de la pharmacie
-et attacher des casseroles à la queue des chiens
-errants, telles avaient été les occupations principales du
-Pote au cours de sa prime jeunesse.</p>
-
-<p>Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés
-en des combats singuliers, car ils courtisaient, à treize
-ans, les mêmes gourgandines. Ensemble, ils avaient traversé
-à la nage le canal Saint-Martin, narguant la police
-impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils accompagnaient
-la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.</p>
-
-<p>Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de
-son quartier et les amitiés équivoques; il se mit au
-travail, sa mère ayant à nourrir six frères et s&oelig;urs qui
-chérissaient la soupe fumante et le pain frais.</p>
-
-<p>Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades
-silencieux, il se fit charretier. Le métier est
-<span class="pagenum" id="Page_152">[152]</span>
-dur. Il faut se lever à l'aube, panser les bêtes, nettoyer
-et gratter le harnachement, atteler, partir dans Paris,
-éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder
-des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a
-là toute une science difficile à acquérir. A quinze ans,
-le Pote menait la pierre de taille, attelant à six chevaux,
-gagnant des journées d'homme qu'il rapportait fièrement
-à sa mère.</p>
-
-<p>Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres
-de viande, copieusement arrosées de vin du faubourg,
-heureux de se dépenser pour les siens, glorieux d'avoir
-été, par le malheur, élevé à la dignité de chef de famille.
-Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant
-point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain,
-la grosse ménagère aux mains rouges qui lui lavait son
-linge, l'affectueuse gardienne qui l'avait bercé quand il
-était un gosse.</p>
-
-<p>A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais
-soldat, irréductiblement indiscipliné. Certes, il man&oelig;uvrait
-avec vigueur, on ne pouvait nier que son arme fût
-brillante; mais il n'en terrorisait pas moins Tap-Tap,
-son adjudant, lequel, au cours de sa longue carrière,
-n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois
-et révolutionnaire.</p>
-
-<p>A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles.
-Infatigable, il accomplissait les travaux les plus durs,
-abattant les arbres, creusant la terre avec acharnement,
-portant les sacs des camarades éclopés. Il gardait son
-âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du
-<span class="pagenum" id="Page_153">[153]</span>
-travail et cette allure indépendante qui faisait, au quartier,
-la douleur de Tap-Tap.</p>
-
-<p>Il devint un exemple de force et de conscience et les
-événements en firent un chef, à la fois chéri et redouté,
-sorte de guide implacable qui savait entraîner les plus
-hésitants parmi les pires dangers.</p>
-
-<p>Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple.
-On eût dit un enfant dont les yeux riaient à la lumière
-et qui admirait les spectacles de la vie, en amateur
-qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le Pote s'imposait
-d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux et
-fantaisiste.</p>
-
-<p>Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant
-aux incongruités de table chères au truculent Rabelais:
-rots sonores et pets hardiment ponctués, il était la gaieté
-turbulente des popotes.</p>
-
-<p>L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange
-et primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement
-d'épaules. Surprenait-il un de ses hommes au
-repos, alors qu'un travail pressé s'imposait, au fainéant
-il disait, sans douceur:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le
-cassis.</p>
-
-<p>Témoignant de son désir de revenir à une vie simple,
-il disait encore à son fidèle compagnon Gustave, le
-Rempart de Calonne:</p>
-
-<p>&mdash;Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut
-de forme, tandis que je baladerai mon attelage, je te
-gueulerai: «Oh! eh! Gustave...» Et tu ne te retourneras
-<span class="pagenum" id="Page_154">[154]</span>
-pas, vieille cloche de mon c&oelig;ur. Dame, ça t'ennuiera
-de jacter avec un mec qui aura un falzard de
-velours.</p>
-
-<p>Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les
-fainéants, les peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment
-au créneau, les soldats qui n'ont pas l'amour
-absolu du devoir et le courage constant qu'il faut à la
-guerre:</p>
-
-<p>&mdash;C'est des ordures!</p>
-
-<p>Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément,
-sous un bombardement formidable, à l'entrée
-d'une sape. Né pour les actions éclatantes, il fut enterré
-avec ses hommes, sans combattre. Et pourtant, lorsqu'il
-courait au danger, l'&oelig;il en feu, la tête haute et la jugulaire
-serrant son menton volontaire, on évoquait, à le
-voir, les fougueuses images de l'Empire où des cavaliers
-intrépides chevauchaient des boulets.</p>
-
-<p>De toute cette vie splendide anéantie, demeure un
-souvenir clair et consolateur; mais une amertume se
-mêle à sa beauté, si l'on songe à la mère du mort, à
-ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que
-vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur,
-solide et gai, qui fut un des plus beaux soldats de
-France.</p>
-
-<h2 id="Page_155">TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE</h2>
-
-<p>Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur
-attente, les fantassins se narrent de fortes histoires où
-vit, implacable et souriant, l'humour français. A la 304,
-sur la position conquise, ceux que la mort épargna évoquent
-avec joie les innombrables mésaventures de Tap-Tap,
-un de ces c&oelig;urs inférieurs dont le destin fut de
-ne connaître, de l'existence militaire, que la vile servitude.</p>
-
-<p>Gonflé comme une outre, l'&oelig;il rond, la trogne amarante,
-Tap-Tap était, avant la guerre, l'adjudant classique
-et redoutable, le Flick patibulaire immortalisé par
-Courteline, terreur du quartier, âme obscure et toujours
-irritée. En la période héroïque où nous vivons, il est
-demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière,
-régnant, au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires
-et de bleuets. Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien
-de l'honneur, car il égaya les escouades les plus affligées
-par le seul souvenir de ses exploits.</p>
-
-<p>Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant
-l'attitude brisée de Tap-Tap bredouillant des phrases
-ridicules, obtient un bruyant succès.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">[156]</span>
-Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien
-et sa femme; il les confondait dans une même ferveur.</p>
-
-<p>Il disait des frites:</p>
-
-<p>&mdash;Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée
-qui les fait, elles sont toutes dorées et savoureuses.
-Ah! mon cher, dès qu'elles sont placées sur la table...
-à droite, par quatre... direction de ma gueule!</p>
-
-<p>Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné,
-la queue en trompette et la coiffure d'un lion,
-il suivait son maître à l'exercice, à la salle des rapports,
-en tous lieux. Peu respectée des troupes, cette bête
-fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui s'appesantissait
-l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés.</p>
-
-<p>Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations
-heureuses.</p>
-
-<p>Un jour, la compagnie man&oelig;uvrait dans la vaste cour
-de la caserne; l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes,
-afin d'éblouir le colonel, commanda impérieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Compagnie!</p>
-
-<p>La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt
-brusque, sorte de tension unanime vers l'ordre attendu.</p>
-
-<p>Le chien fit: «Brrroupp!»</p>
-
-<p>A ce commandement, peu réglementaire, les hommes
-prirent une immobilité parfaite.</p>
-
-<p>Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer
-à l'avancement cet instructeur imprévu. N'importe, le
-chien, malgré l'ingratitude des supérieurs, connut des
-<span class="pagenum" id="Page_157">[157]</span>
-heures insignes. A la sentinelle discourtoise qui prétendait
-lui interdire l'entrée des casernements (les femmes,
-les chiens et les colporteurs étaient alors bannis des
-casernes), Tap-Tap commandait:</p>
-
-<p>&mdash;Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer,
-mon chien! C'est un petit adjudant.</p>
-
-<p>La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse,
-admirant la haute situation de son époux, et
-qui, outre ses talents culinaires, avait toutes les vertus
-qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon.</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle
-soit belle, belle, belle, mais elle aime bien.</p>
-
-<p>Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre,
-plus expressif.</p>
-
-<p>Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable
-soldat: figure aimable, mise soignée, attitude respectueuse;
-il semblait être le plus correct des troupiers
-français.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien ici, monsieur Tap-Tap?</p>
-
-<p>&mdash;Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de
-fabriquer un violon avec une boîte à cigares; il sera
-content de vous voir...</p>
-
-<p>&mdash;Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple
-communication.</p>
-
-<p>&mdash;De la part de qui?</p>
-
-<p>&mdash;De la part de ses hommes. Vous lui direz que
-c'est un c...</p>
-
-<p>Le gentil messager n'attendit pas la réponse.</p>
-
-<p>Mais, la considération du commun importe peu, si
-<span class="pagenum" id="Page_158">[158]</span>
-l'on s'estime soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas
-à cet orgueilleux devoir.</p>
-
-<p>Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus
-au bataillon, évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que
-l'heureux homme est maintenant sous-lieutenant; sa
-femme en est toute rubescente. Chez les commerçants,
-elle exulte.</p>
-
-<p>Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère.
-Il y a là une commandante arrogante, la capitaine,
-la trésorière, des lieutenantes. Mme la capitaine
-est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle accepte,
-sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse
-Tap-Tap. Ce ne sont que plaintes sur la hausse du
-sucre, le manque de beurre et l'imperfection des camemberts.
-Enfin, pour couronner cet édifice de récriminations,
-Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces
-dames, de conclure:</p>
-
-<p>&mdash;Heureusement que nous autres, femmes d'officiers,
-on se dém...</p>
-
-<p>La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne.
-Nul mieux que lui ne sait conduire une patrouille
-d'avant-garde et organiser un secteur, en Bretagne. Il
-dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et,
-lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de
-calvados, sortent en titubant, il s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls
-pour mieux les surprendre.</p>
-
-<p>Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette,
-d'une boîte à sardine emplie d'essence et d'un manche
-<span class="pagenum" id="Page_159">[159]</span>
-à balai, Tap-Tap recrée le plus exact des aéroplanes.
-L'infanterie approche silencieusement; l'aviateur met le
-feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent du
-pilote.</p>
-
-<p>Que si les bleus sourient de ces étranges man&oelig;uvres
-et les trouvent puériles, il leur en cuirait de le montrer,
-l'instructeur ne laissant pas que d'avoir la dent dure; à
-quelque godelureau qui, le voyant venir, se permit de
-crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement:</p>
-
-<p>&mdash;Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre.
-J'en prends quarante pour moi; il vous en reste quatre...
-et vous les passerez à la salle de police.</p>
-
-<p>Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un
-bon garçon sous une rude écorce. Victime d'une hostilité
-de par trop rigoureuse, il a, sans doute, des beautés
-morales ignorées.</p>
-
-<p>Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent
-la gloire du métier militaire et ses douleurs sans
-en connaître jamais la basse amertume, qui sait s'il n'a
-pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré:</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont de braves, d'admirables garçons!</p>
-
-<p>Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la
-cote 304, qui semble être celle de la reconnaissance, a
-dit, en forme de conclusion:</p>
-
-<p>&mdash;Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme
-ça qu'on reprendra l'Alsace et la Lozère!</p>
-
-<h2 id="Page_160">EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES<br />
-MILITAIRES</h2>
-
-<p>Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette
-dans la mêlée, avec violence, afin qu'ils rebondissent,
-de vallons en vallons, jusqu'à l'arrière, et qu'ils y éclatent
-grenades insolentes, à la face du profiteur de la
-guerre et du bourgeois suralimenté.</p>
-
-<p>D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à
-l'usage, aucune de leurs qualités vigoureuses.</p>
-
-<p>«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois
-la certitude d'être vainqueur et celle de ne recueillir
-du noble effort généreusement accompli que des misères
-et des souffrances. Qu'on les ait, celui qui lutte n'en
-peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la certitude
-du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les
-pieds gelés.</p>
-
-<p>«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux
-qui invoquent la victoire, les pieds au chaud, le ventre
-à table. Juste leçon de choses, cette phrase apprend aux
-égoïstes que les conquêtes ne se font pas en portant
-des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être
-comparé à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse
-et la boue de l'hiver.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">[161]</span>
-Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour
-de la gloire, combien vous êtes durs à l'égard de ceux
-qui ne connurent de la guerre que les honneurs et les
-profits!</p>
-
-<p>Certaines phrases du soldat masquent des sentiments
-hésitants et troubles; ce sont des miroirs mensongers
-où l'inquiétude ne veut pas se manifester, car il faut
-toujours avoir la pudeur de sa crainte.</p>
-
-<p>Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée
-dans le secteur?»</p>
-
-<p>Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère
-et crainte inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être
-parfait, l'ennemi est invisible et silencieux, et voici
-qu'une fusée atteste sa présence et sa vigilance. Il est
-vraiment ridicule que des adversaires indélicats veuillent
-troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être
-inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?»
-Question gouailleuse, qui témoigne à la fois du désir
-d'être renseigné et de l'indifférence relative où l'on est
-de savoir exactement ce qui se passe.</p>
-
-<p>«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une
-parfaite abnégation. Si les obus s'écrasent dans le boyau
-où les fantassins, aplatis sur le sol, attendent d'être
-pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que la mort
-est égale pour tous: officiers et soldats.</p>
-
-<p>Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis
-partis vers les paysages heureux de la fortune et de
-l'amour, descend dans les gares obscures de la mort.
-Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur de
-<span class="pagenum" id="Page_162">[162]</span>
-s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la
-fierté de le taire. La vie était une promenade agréable,
-courte et souriante; voici qu'il faut descendre du train
-bruyant; descendons en ch&oelig;ur, avec l'harmonieux ensemble
-des troupes bien dressées.</p>
-
-<p>Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On
-n'a pas idée de ça à Clignancourt» est le reflet d'un
-regret attristé. Clignancourt ou tel autre quartier affectionné,
-phare illuminant la misère du monde, prisme de
-souvenirs dont chaque rayon réchauffe le c&oelig;ur du soldat,
-c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur,
-l'homme vivant en paix n'a pas idée de ce que peut être
-la souffrance. Il n'a pas idée de ça. «Ça», ce sont
-les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur
-entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.</p>
-
-<p>«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les
-ravins marécageux, où traîne un gaz éc&oelig;urant. «Ça»,
-c'est la perspective de n'être bientôt qu'un amas informe
-de vers et d'étoffes que rejettera sur le parapet la pelle
-indifférente des pionniers. A Clignancourt, lorsque les
-bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre
-de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure
-dans les rues animées. On ne pense pas alors à la nécessité
-qu'il y a de quitter les belles dont la grâce est un
-enchantement et d'aller mourir, déchiré par une aveugle
-mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à
-ces choses.</p>
-
-<p>Mais c'est en la plus chère des affections humaines
-que le soldat, aux heures d'angoisse, cherche un réconfort:
-<span class="pagenum" id="Page_163">[163]</span>
-«Pleure pas! Tu la reverras, ta mère!» C'est,
-malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace
-et d'amour.</p>
-
-<p>Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le
-sang versé, si le combattant revoit sa mère, la sainte
-femme qui calmait les fièvres d'autrefois en posant au
-front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu as une
-mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle
-pas la consolatrice, celle qui guérit de toute peine
-et fait oublier l'horreur des explosions et des enlisements.</p>
-
-<p>La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de
-ceux qui sont couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la
-poitrine ouverte.</p>
-
-<p>Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.</p>
-
-<p>«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est
-l'espoir-type. Le coucher, fût-ce dans la fange, c'est
-dormir et «mourir un peu», mourir à la solitude sentimentale,
-à la fatigue, oublier. Etre au lendemain soir,
-c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux
-jours de moins à souffrir.</p>
-
-<p>«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!»
-Autre espérance: voir les fleurs! C'est une modeste
-joie permise, en mai, à ceux qui savent garder un c&oelig;ur
-champêtre. Les citadins sont particulièrement sensibles
-à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince
-de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la
-nature: ils aiment en elle la protection que ses forêts
-leur donnent, la fraîcheur de ses eaux et la caresse du
-<span class="pagenum" id="Page_164">[164]</span>
-soleil. «Vivement le mois de mai» est une joyeuse
-sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.</p>
-
-<p>Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire
-d'illusoire et de rêve qui n'empêche aucunement les
-combattants d'aspirer à des joies immédiates.</p>
-
-<p>«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant
-une réponse satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du
-rab de rab dans la répartition des aliments. L'art du
-parfait caporal est de savoir diviser une boîte de sardines
-en quinze rations égales et de faire en sorte qu'il
-y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation
-de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.</p>
-
-<p>Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat
-doit boire. Le quart est nuisible en ce qu'il rationne le
-vin; seul, le bidon permet que l'on satisfasse entièrement
-sa soif, surtout depuis qu'une autorité bienveillante
-a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son
-bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon
-pour la classe.»</p>
-
-<p>Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le
-mot connu de tous ceux qui tournèrent dans les boyaux
-à la recherche d'une position de première ligne: «Attention
-au fil!»</p>
-
-<p>Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous
-coupe la face ou s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins,
-on est relié à l'arrière; il est une sorte de dieu
-favorable et taquin qui protège et persécute, à la fois,
-ses fidèles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_165">[165]</span>
-Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes,
-les boyaux ont les leurs: «Faites passer qu'on ne suit
-pas» est le plus répandu. On ne suit jamais d'assez
-près, et la file est coupée par de multiples accidents.
-Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir
-que leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne
-meurt pas les uns sans les autres, n'est-ce pas? C'est
-pour cela que ceux qui ne suivent pas prient qu'on les
-attende; ils veulent leur part de malheur.</p>
-
-<p>Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance,
-éclos en d'obscures cervelles et qui sont une
-merveille de sagesse et de vérité. Ainsi: «Près du
-front, loin du c&oelig;ur!», formule clairvoyante, cristallisant
-fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé
-mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de
-nombre de femmes; toutes pauvretés de nos temps qui
-suffisent à justifier cette autre parole vengeresse du
-front: «Y a un civil dans le secteur et il ne tombe
-même pas d'obus!»</p>
-
-<h2 id="Page_166">LES PARADIS ARTIFICIELS</h2>
-
-<p>Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus
-cette âme réjouie qui le fait pareil aux enfants. Un Tel
-se sent alors isolé, parmi le peuple des camarades, ironisé
-de ceux qui l'entourent, abandonné de ses amis,
-l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses
-de son désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire
-à d'impossibles joies. Vivant en de magnifiques mirages
-où le viennent bercer les ombres des plaisirs disparus,
-enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent alors
-le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.</p>
-
-<p>De simples lectures lui sont une occasion d'oublier
-sa misère. Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler
-et réjouir les c&oelig;urs taciturnes. Il est difficile d'aimer
-avec la foi des simples lorsque l'on a une âme
-compliquée, habituée aux mystères des idées, aux passions
-agitées, à la frénésie de la chair.</p>
-
-<p>Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une
-affection pure, et la joie la plus vive est encore celle qui
-jaillit, sans fièvre, de notre c&oelig;ur. Cette rare joie est
-fuyante, et vainement l'homme tente de la retenir. Les
-paradis artificiels du soldat, les rêveries qui l'enchantent
-sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour
-entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste
-<span class="pagenum" id="Page_167">[167]</span>
-qui n'est guère compatible avec la brutalité des choses
-militaires.</p>
-
-<p>L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans
-l'imagination d'Un Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui
-voudrait une forme sensible, des couleurs et des lignes
-déterminées.</p>
-
-<p>Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes,
-sa femme, parce qu'elles sont de chair, avant que
-d'avoir les vertus et les beautés de l'esprit. N'en aurait-il
-jamais eu qu'une image, il la chérirait peut-être, cette
-femme élue, pour la splendeur inconnue et désirable que
-les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne
-peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en
-la religion du Christ était sacrifier sa vie, il eût été le
-plus ardent des martyrs. Le catholicisme n'étant plus
-qu'une organisation sociale, puissante et parfaitement
-policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme
-rêve de réchauffer son c&oelig;ur glacé. Aussi, ne pouvant
-avoir une religion fortifiante et las de chercher au ciel
-l'impossible bonheur, tente-t-il de réaliser ici-bas, par
-des artifices humains, des paradis consolateurs.</p>
-
-<p>Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la
-lecture d'un beau livre, l'audition d'une musique chère,
-la vue d'un paysage harmonieux sont des moyens immédiats
-de recréer le mirage.</p>
-
-<p>A lire <i>Laurette ou le Cachet rouge</i>, d'Alfred de
-Vigny, dans une mince édition aux jolis caractères,
-Un Tel évoque à la fois toutes les lectures qu'il fit et
-ses amours, dont certaines eurent la simplicité de ce
-<span class="pagenum" id="Page_168">[168]</span>
-conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur,
-admirant le style grave et volontairement châtié de cet
-écrivain magnifique qui, délaissant le vain falbalas des
-phrases, ne voulut, pour son &oelig;uvre, d'autres pompes
-que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme
-de certains, la vilenie des autres et toute cette gadoue
-sanglante qui l'entoure.</p>
-
-<p>Dans un petit village bombardé, les musiciens du
-régiment, en rond, exécutent avec un art inégal les morceaux
-de leur répertoire. Les cuivres sonnent, entre les
-murs croulants, comme s'ils voulaient renverser, à leur
-tour, les fermes que les obus négligèrent.</p>
-
-<p>Allègre ou mélancolique, la musique est douce à
-l'ouïe du soldat; elle ajoute à la douceur illuminée du
-soleil un rayon d'or sonore et communique à tous une
-sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut échapper.</p>
-
-<p>Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès
-des cuivres.</p>
-
-<p>Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les
-airs mille fois entendus; des automobilistes américains,
-graves, vêtus avec soin, méticuleusement rasés, ont tenu
-à assister à cette manifestation d'art; ils y ont mis la
-solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi, par
-leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui
-qu'ils viennent visiter.</p>
-
-<p>Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte
-meusien que l'éclatement des bombes ne trouble pas,
-suit avec une fièvre visible le rythme de l'orchestre; il
-<span class="pagenum" id="Page_169">[169]</span>
-se balance, tout son petit être enlevé par les mesures
-alternées des marches ou des berceuses; on dirait une
-de ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs
-barbares, miment les passions des hommes. Le gosse est
-possédé d'un esprit de flamme, car voici que retentissent,
-volupteuses et lentes, les premières mesures de <i>Lakmé</i>.</p>
-
-<p>La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer
-dans les temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité
-d'Un Tel. Pareil à l'enfant enivré, il suit les
-mouvements de la vague sonore. Mais il évoque encore
-des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées
-d'opéra-comique où <i>Lakmé</i> l'enchantait. Il était prostré
-dans un coin ombreux de ce poulailler célèbre où tous
-les bohèmes et les midinettes de Paris viennent oublier
-leur misère. Il avait, auprès de lui, une maîtresse à la
-gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce
-perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.</p>
-
-<p>Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs
-conquérants, un orgueil illimité, tout cet azur avait été
-chassé du ciel. Mais, voici que la musique rendait, divin
-artifice, les joies perdues, qu'elle apportait sur ses ailes
-invisibles les parfums de l'amour, le frôlement des
-chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.</p>
-
-<p>Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la
-musique, le livre et les spectacles changeants de la nature,
-aime la griserie qui lui vient de ses propres
-idées.</p>
-
-<p>Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente
-beauté les réalités les plus dures. C'est par elle que
-<span class="pagenum" id="Page_170">[170]</span>
-l'on croit à la nécessité du sacrifice. Elle permet de
-mourir avec abnégation, de subir les pires maux, de
-vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie,
-d'être un soldat.</p>
-
-<p>Il est évident que trois années de guerre ont transformé
-les idées d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales;
-il se voyait fortuné, admiré de tous. La guerre
-lui apprit à être heureux dans la simplicité, comme d'autres,
-mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant
-la mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.</p>
-
-<p>Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements
-tragiques de ces temps; mais, de toutes celles dont
-la pensée d'Un Tel est occupée, les idées de guerre,
-nées de la grande épreuve, priment impérieusement.
-Un Tel, au cours de multiples conversations, dans les
-cantonnements et les sapes, se fait l'apôtre d'un droit
-nouveau, aux règles dures et inflexibles.</p>
-
-<p>Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs,
-osent prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront
-égoïstement sur les joies de ce monde et qu'ils
-se hâteront de jouir en compensation de toutes les privations
-subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée,
-s'oppose absolument à cette conception basse de la vie
-future des soldats victorieux.</p>
-
-<p>Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens,
-l'esprit de fraternité et de dévouement qui anime les
-soldats. Il défendra, au nom de ceux qui se sont battus,
-au nom des morts, le droit des combattants au bien-être,
-à la vie équilibrée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_171">[171]</span>
-Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment
-l'ont faite; être une force raisonnable et puissante et
-imposer aux pouvoirs publics la volonté des hommes qui
-firent la France victorieuse, telle est l'intention d'Un Tel.</p>
-
-<p>Son programme social est simple. Il veut secourir les
-victimes de la guerre en mettant à contribution les fortunes
-des munitionnaires, commerçants enrichis au cours
-de la tourmente, qui se doivent de faire vivre les enfants
-et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une
-révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute
-idée politique ou confessionnelle, exiger qu'une place
-honorable soit accordée aux combattants dont les sacrifices
-et les efforts surent assurer la continuation de
-notre vie nationale.</p>
-
-<p>Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole
-de joie et d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice,
-certes; les idées sont des maîtresses dont Un Tel
-a connu, sans jamais leur en tenir rancune, l'implacable
-infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci, nées dans
-le plus formidable des orages, défiant les vents contraires,
-ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de
-tendres musiques faites pour bercer l'ennui et la ranc&oelig;ur
-des soldats; elles ont la souplesse et la vigueur
-des choses vivantes; elles s'imposeront, animant les
-discussions sociales, soulevant les foules obscures et
-réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en
-un siècle ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux,
-les raisins de la Terre promise.</p>
-
-<h2 id="Page_172">LE PEUPLE ET LE ROI</h2>
-
-<p>Il est juste que les combattants, ayant subi les pires
-peines, reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne
-sont pas toujours répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt
-que l'on porte aux soldats, de quelque façon qu'il
-se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un Tel fut-il
-ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son
-régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue
-les troupes dont l'audace reconquit les hauteurs de
-Verdun. Ce lui fut, au surplus, une occasion inespérée
-de boire, de manger chaud et de se dépouiller de toute
-sa vermine.</p>
-
-<p>Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré
-d'ovations et de fanfares, le drapeau, protégé par une
-gaine de toile cirée, attend de nouvelles gloires, couché
-dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti le drapeau
-de son ombre.</p>
-
-<p>Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs
-sont ornés de lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement
-en viande fraîche, disent les soldats) emporte
-l'escorte du drapeau vers un champ d'aviation où grondent
-cent moteurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_173">[173]</span>
-Les drapeaux de Verdun sont déployés.</p>
-
-<p>En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe
-en lambeaux, muets symboles de maux effroyables. Le
-vent soulève leur écarlate. On dirait, à les voir, un
-parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent
-ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en
-dépit de leur volontaire ironie, se voit l'âme de la
-patrie.</p>
-
-<p>Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux.
-Ce sont des paysans, des ouvriers. La force vit en eux
-de ceux qui, ayant guillotiné leur maître et brûlé les
-demeures aristocratiques, renversèrent tous les empires
-du monde.</p>
-
-<p>Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui
-des colères de régicide, se sent pris d'une grande émotion.</p>
-
-<p>Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé
-de ses terres pour avoir refusé de trahir sa parole,
-passe en revue, aux accents débonnaires de la <i>Brabançonne</i>,
-les troupes françaises. Il est grand et distingué.
-Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant
-les drapeaux.</p>
-
-<p>Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime
-pour sa simplicité, certes, mais il aime surtout en
-lui cet air taciturne qui sied aux grands capitaines.
-Magnifique et réservé, triste et cordial, c'est ainsi que
-lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi, celui
-qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait
-le tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre
-<span class="pagenum" id="Page_174">[174]</span>
-grand homme, chargé de toutes les misères d'un peuple.</p>
-
-<p>Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes,
-ils se laissent choir en «feuille morte», ils descendent
-vertigineusement vers les baïonnettes lumineuses et,
-soudain, se redressent. L'aviation danse, au ciel limpide,
-toute une fantasia de métal et de flammes.</p>
-
-<p>Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire
-du globe, s'inclinent en présence d'une majesté.
-Il se fait une fusion, entre le prince et la foule, comme
-si, se prêtant un mutuel appui, ces deux forces comprenaient
-enfin la nécessité de leurs rôles réciproques.</p>
-
-<p>Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement
-sentimental imposé par les circonstances, une conclusion
-sociale immédiate. Un Tel sait trop bien, pour en
-avoir souffert, que, dans leurs imperfections multiples,
-les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à
-transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant
-de générosité simple incarnée dans un homme, à la
-nécessité où nous sommes, actuellement, de faire tenir
-le symbole de tout ce que nous aimons sur une tête,
-fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier
-d'or.</p>
-
-<p>Les musiques jouent une fois encore la <i>Brabançonne</i>.
-Le roi s'éloigne, cependant que les soldats, assis sur la
-pelouse, devant leurs faisceaux, font une orgie de sardines
-et de confitures.</p>
-
-<h2 id="Page_175">LA DÉGRADATION</h2>
-
-<p>Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant
-les auvents des maisons désertes. Le ruissellement de
-la pluie et les mille bruits de l'orage ajoutent à l'angoisse
-de minuit. L'homme, attaqué par des puissances
-invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se terre,
-convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa
-faiblesse éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert
-de boue, traverse furieusement la place de l'Eglise.</p>
-
-<p>Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers,
-à la veille d'être dégradés, reposent, gardés
-par la maréchaussée. Si leur corps est étendu sur le
-fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment pas, et
-leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages
-de leur enfance.</p>
-
-<p>Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée
-par ses compagnons, comme indigne de porter les
-armes. Le «hors la loi» civil, ce voleur cynique qu'une
-justice nécessaire condamne, nargue souvent son juge;
-le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais
-le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue
-des grands criminels. Ne plus être ce matricule vivant,
-<span class="pagenum" id="Page_176">[176]</span>
-ce rouage symbolique, ce postulant à la mort qu'est un
-modeste soldat, combien de ceux qui partirent vers
-d'impossibles gloires, à la mobilisation, se résoudraient
-à cette indignité?</p>
-
-<p>La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter
-à jamais les esprits et les corps des soldats et
-de savoir leur imposer les généreux sacrifices de vivre
-et de mourir ensemble. Jean et Paul, les deux prisonniers,
-n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir
-militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils
-n'étaient en rien responsables du délit qui les fait condamner.</p>
-
-<p>Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les
-vaches dans les pâturages paternels; un obscur instinct
-le forçait alors à frapper ses bêtes. Garnement redoutable,
-il devint, à seize ans, la terreur des bals champêtres,
-le champion de toutes les rixes sanglantes.</p>
-
-<p>Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre
-est de courir, sans cesse, après d'insaisissables amours,
-fut la proie de toutes les belles infidèles de la capitale.</p>
-
-<p>Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un
-camarade éventré, afin de lui ravir son anneau d'or;
-Paul, poursuivant une amoureuse, déserta. Tous deux
-furent condamnés à cinq ans de prison.</p>
-
-<p>En cette nuit orageuse où il semble que doit errer
-l'âme immortelle et courroucée du roi Lear, les deux
-hommes attendent leur dégradation.</p>
-
-<p>L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans
-un vaste champ, le bataillon est assemblé. Le soleil fait
-<span class="pagenum" id="Page_177">[177]</span>
-aux troupes l'aumône d'une caresse. Jean et Paul sont
-amenés au centre des soldats. Ils sont là, les frères de
-combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons
-au c&oelig;ur loyal, ceux avec qui furent partagés la
-misère et le vin; ils vont assister à l'humiliation des
-deux condamnés.</p>
-
-<p>Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes
-luisent, inflexibles comme la loi, droites ainsi que des
-consciences de soldats. Le commandant, vêtu de kaki,
-présente le sabre. Un sergent, fébrilement, jette à terre
-le calot des deux misérables; il leur arrache leurs boutons
-qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille,
-comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper,
-il lui semble que tout le sang de son corps afflue
-en ses poings noueux. Paul est pâle et sombre, diminué
-par son regret et sa honte, tel un vieillard qui regarde
-mourir son dernier amour.</p>
-
-<p>Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux
-hommes s'en vont. Jean, rouge de rage contenue, songe
-qu'il va pouvoir boire enfin le café matinal; Paul pleure
-doucement. L'armée des camarades s'éloigne, cependant
-que certains regrettent de devoir rester dans le
-rang, alors qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation,
-de si jolis boutons de capote.</p>
-
-<h2 id="Page_178">UN TEL A TRÉBIZONDE</h2>
-
-<p>Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre,
-Un Tel eut la joie, longtemps espérée, de revenir en
-permission. Quatre saisons semblables, quatre manières
-différentes de combattre. Le premier automne fut
-mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des
-triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs
-victorieux de Tahure, sut redonner l'espérance aux
-c&oelig;urs les plus désabusés; le troisième nous fit perfectionner
-nos méthodes scientifiques de guerre: la Somme
-nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés,
-d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne,
-terminant avec honneur la bataille de Verdun, affirma
-la puissance de notre machinisme, de notre chimie et
-de nos armements.</p>
-
-<p>Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné
-par les événements et le temps, Un Tel put juger
-que l'esprit de l'arrière subissait des transformations
-plus radicales encore.</p>
-
-<p>Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel
-égoïsme inavoué se cachait sous les sympathies apparentes
-du civil; il avait jugé, sans en tirer ranc&oelig;ur, la
-faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats qui pavoisaient
-<span class="pagenum" id="Page_179">[179]</span>
-la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit
-connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et
-vivant de ses profits, vermine dorée grouillant dans le
-Paris libre et fier de jadis.</p>
-
-<p>Combien, hélas! d'esprits frivoles et dés&oelig;uvrés se
-joignirent à cette horde mercantile, croyant être suprêmement
-élégants en affichant la sorte d'indifférence
-souriante qui prend, chez le civil, le nom immérité de
-persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement
-une mode criminelle, masquant les appétits féroces
-et les mille lâchetés endormies au c&oelig;ur des hommes.</p>
-
-<p>Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui
-l'avait séduit étrangement, tel un poison magique ou
-un maléficieux opium. La mère d'Un Tel lui offrait tous
-les jeudis un magazine illustré écrit pour l'enfance. Le
-gamin y découvrit <i>Les Vautours du Bosphore</i>, sorte
-de récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.</p>
-
-<p>On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes
-pour adorer des vierges esclaves. De jeunes femmes
-d'Anatolie jouaient de la guzla, le soir, dans les jardins
-où chantaient des fontaines. L'empereur se prélassait
-parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans
-se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une
-meute hurlante. Des processions traversaient la ville;
-les soldats inclinaient leur large glaive lorsque passaient,
-adorés des foules, entourés d'enfants extasiés,
-les ostensoirs d'or.</p>
-
-<p>Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne
-voyait pas venir vers elle, traversant l'orageuse poussière
-<span class="pagenum" id="Page_180">[180]</span>
-du désert, les janissaires de Mahomet II, les troupes
-cruelles et innombrables, montées sur des éléphants
-blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens
-tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait;
-ils cherchèrent alors des formules prestigieuses, des
-rythmes harmonieux, des parfums raffinés dont le pouvoir
-arrêterait les légions ottomanes. Les étendards
-furent hissés sur les remparts, les aristocrates se couvrirent
-de cuirasses où rutilaient des diamants et des
-fleurs.</p>
-
-<p>Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit
-pas le mammouhd; il renversa les remparts
-pavoisés, fit enfermer les belles Trébizondines en des
-sacs que les janissaires précipitèrent dans le Bosphore;
-il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses
-draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes,
-empereurs de Trébizonde. La reine dut défendre,
-contre les vautours du Bosphore, les cadavres ensanglantés
-des sept princes, cependant que la fille aînée
-des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les
-vaincus de Trébizonde, sans honte, organisèrent des
-festins, confiants en l'immortalité de leur race; leurs
-femmes dansèrent nues devant le conquérant. Les porte-lyres,
-les déclamateurs, les choristes, délaissant l'orthodoxie
-chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes vibrants
-à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent
-dans les harems, vendant les colliers et les bracelets
-qu'ils avaient arrachés aux vierges noyées dont les
-corps avaient échoué sur les rives.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">[181]</span>
-Un Tel s'était enivré de ces images où les combats,
-la volupté, la fortune et la mort se heurtaient mystérieusement.
-Il avait relu cent fois le naïf roman, lui
-donnant une portée symbolique.</p>
-
-<p>Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de
-tenir en sa main durcie la clef d'or qui lui permettrait
-de pénétrer le mystère de toute chose. A la lumière de
-ce roman dérisoire, que son imagination de poète avait
-réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations
-de son temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il
-crut, au cours de sa permission, faire, après tant de
-voyages sur l'Yser, la Marne et la Meuse, une promenade
-étrange sur les rives perfides du Bosphore.</p>
-
-<p>Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule
-curieuse se pressait, désireuse de voir les soldats
-boueux, les vrais, les revenants du front, il ne lui
-sembla pas, dès l'abord, que la grande capitale orientale
-était si différente de Paris.</p>
-
-<p>Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats
-de toutes les nations. Des hommes, vêtus de complets
-dont la coupe s'apparentait à la tenue militaire,
-erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel sut que
-ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement
-musclés et doués d'une incomparable vigueur, étaient
-des indispensables sans lesquels on ne saurait assurer
-la vie des ministères et sous-secrétariats qui sont, en
-Orient, comme en France, l'âme même de la nation.</p>
-
-<p>Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la
-cité. Il s'en fut aux boulevards, où régnait une vive
-<span class="pagenum" id="Page_182">[182]</span>
-allégresse. Tout un peuple de courtisanes aux toilettes
-provocantes se laissaient lutiner par des Espagnols
-petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de tous
-les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux
-terrasses, en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient,
-sans doute, le plus splendide des éloges en
-faveur de la nation guerrière qui, malgré sa douleur
-cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes.
-Certes, on aurait eu quelque difficulté à croire, en
-voyant cette grande kermesse, à la présence proche des
-troupes mahométanes. Pourtant, un certain communiqué
-militaire annonçait que des combats acharnés avaient
-eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.</p>
-
-<p>Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que
-de lire ses gazettes. Les feuilles importantes, celles à
-fort tirage, représentent un esprit commun, assez éloigné
-du caractère réel de la nation. C'est dans les petites
-revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les
-désirs vrais, les colères de la foule.</p>
-
-<p>Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit
-avec plaisir que l'amour demeurait, en Orient, l'occupation
-primordiale de tous. Il s'agissait là d'un amour
-frivole et sans portée sérieuse, d'une joie légère, d'un
-aimable échange de bons procédés entre gens de sexes
-différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de
-femmes généralement blondes et fortunées; des secrétaires
-aux armées ambitionnaient à gagner un c&oelig;ur,
-grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer
-ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_183">[183]</span>
-Certains hebdomadaires politiques reflétaient des
-âmes d'une incomparable énergie; on y luttait, sans
-crainte, contre le cléricalisme ou la démocratie, adversaires
-dont la force doit être formidable, puisque, malgré
-des siècles de polémique, nul ne parvint à les
-abattre.</p>
-
-<p>Un Tel se rendit compte, également, que les modes
-importaient à Trébizonde. Il admira que l'on pût se
-passionner, en temps de guerre, pour la coupe d'un
-manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme
-dans la souffrance, une possession de soi-même, une
-maîtrise des nerfs dont les Parisiennes eussent été certainement
-incapables. Qu'il y ait une littérature de
-modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la vie
-nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas
-arrivés à ébranler le moral des citadins?</p>
-
-<p>Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à
-l'excessif l'amour de l'armée, pour que des hommes
-n'ayant jamais été aux tranchées consentissent à se
-chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds manteaux,
-à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du
-soldat.</p>
-
-<p>Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva
-l'Orient merveilleux des «vautours du Bosphore».
-Ce n'étaient qu'assassinats mystérieux, vols de
-documents, disparitions énigmatiques. Un jeune voyou,
-devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé
-en prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis,
-eussent porté, peinte à leur dos, la croix jaune infamante,
-<span class="pagenum" id="Page_184">[184]</span>
-avaient fondé des agences chargées d'injurier
-les honnêtes citoyens, de les accuser des pires crimes.
-Un pacha, riche comme un conte des <i>Mille et Une
-Nuits</i>, entouré de femmes empanachées et ruisselantes
-de pierreries, avait acheté des consciences de proconsuls
-et tissé avec des fils d'or, contre sa patrie, la trame
-la plus infâme. Une danseuse qui se disait Hindoue et
-se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus
-Aphrodite, après avoir charmé de sa danse voluptueuse
-Trébizonde en émoi, avait vendu les plans du grand
-état-major.</p>
-
-<p>On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les
-«Vautours du Bosphore» eux-mêmes étaient surpassés.</p>
-
-<p>Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants
-impériaux, la nouvelle Trébizonde a des vautours
-d'une autre envergure, des carnassiers à tête de citoyens
-qui déchiquettent de la chair vivante, de la bonne
-chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des danseuses
-et des automobiles, à peine sorti d'une prison
-d'enfants, rentra dans une cellule de grande personne,
-ayant planté son bec acéré dans le dos de ses compatriotes
-en armes. Cet autre brassait des affaires de
-trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se
-nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs.
-Combien de vierges d'Anatolie et d'ailleurs
-avaient, pour un peu d'or étranger, subi les caresses de
-ce pacha?</p>
-
-<p>Heureusement, toutes les nations cultivées subissent
-<span class="pagenum" id="Page_185">[185]</span>
-une tyrannie puérile et charmante, celle des petites
-revues littéraires. L'esprit du lecteur en sort rasséréné.
-Trébizonde se devait d'avoir des poètes abstraits chez
-qui l'amour de l'obscurité compensait celui des belles-lettres.</p>
-
-<p>A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire
-et théâtrale et qui porte le nom d'une ville où
-l'on aspire à mourir de l'avoir contemplée, Un Tel eut
-la joie de se mêler, anonymement, à une foule glorieuse.
-Les plus spirituels d'entre les critiques trébizondins,
-des hommes de théâtre, des managers, des actrices,
-le monde cinématographique, tous ceux que l'on admire
-et qui s'admirent encore mieux, discutaient en buvant
-du porto.</p>
-
-<p>Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter
-à perte de vue sur les opérations des armées. Ils tenaient
-à montrer que les pires maux ne sauraient troubler
-en rien une forte race. Le jeune premier exprimait
-en termes mesurés son opinion sur la récente générale
-du Théâtre Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune
-premier, son concurrent. Les cinématographistes vilipendaient
-les firmes nouvelles, reprochant aux éditeurs
-de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et
-leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios
-déshabillaient les actrices. Mais, agités par la fièvre du
-soir et les vapeurs des vins, c'est lorsqu'ils expliquaient
-leur rôle national qu'il fallait les voir. Ils se retrouvaient
-une âme semblable, une même manière d'observer
-les événements, un égal désir de ne pas y participer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">[186]</span>
-Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir
-le moral du soldat; écrire des pages émouvantes
-sur les combats, tels devaient être leurs rôles en temps
-de guerre.</p>
-
-<p>Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de
-sa convalescence, cette aimable romance sur la conservation
-des élites; ce n'était alors qu'une théorie, timidement
-exposée. A Trébizonde, le droit de préserver
-sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la
-race était accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs
-du théâtre et de la presse qui, par leurs attitudes
-conquérantes et leur crâne élégance, donnèrent
-à Un Tel le sens exact de son infériorité.</p>
-
-<p>Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et
-qui se font écraser par les éléphants sacrés du mammouhd,
-sont de médiocres défenseurs de la patrie, comparés
-à cette génération fleurie de fils d'académiciens
-et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres
-de la cité ou pâles androgynes qui poussent l'amour des
-hommes jusqu'au plus raffiné des orientalismes.</p>
-
-<p>Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit
-que ses m&oelig;urs normales, sa brutale santé étaient un
-défi à l'élégance et à la grâce de ces enfançons vers qui
-montait l'encens des élites trébizondines.</p>
-
-<p>A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout
-honneur et toute joie doivent revenir à ceux qui se battent
-dans la fange, se noient dans les ravins inondés
-ou meurent d'épuisement, par les nuits de tempête,
-comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire
-<span class="pagenum" id="Page_187">[187]</span>
-qu'une précieuse jeunesse, conservée prudemment dans
-un service d'intendance ou de photographie, est autrement
-utile à la vie nationale. Elle entretient l'élégance
-et le bon ton dans les rues de la cité; il est bien qu'on
-la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire
-aux étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent
-des lointains archers du sultan, nous sommes un peuple
-aimable et joyeux!»</p>
-
-<p>Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette
-forme d'esprit supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries
-où patrouillent les sectionnaires des administrations,
-ceux qui portent des abeilles brodées sur leur
-pourpoint, le combattant est gentiment nommé le
-P. B. D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front.
-Certes, on le considère à sa juste valeur. Il est un
-rouage nécessaire, une utilité, comme les &oelig;ufs dans
-l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque;
-mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui
-donc oserait soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant
-l'audace de demeurer dans la boue ou la poussière,
-durant plusieurs années, n'est pas cette chose sympathique
-en somme et naïve que les gens spirituels ont
-appelé le P. B. D. F.</p>
-
-<p>Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son
-désir d'aventures n'avait pas exagéré, qui montrait les
-Trébizondins, à la veille d'être égorgés, chantant sur
-leurs remparts. Les descendants des invertis et des
-apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas
-démérité de leurs ancêtres. Ce peuple de marchands,
-<span class="pagenum" id="Page_188">[188]</span>
-de poètes, d'amoureuses et de comédiens était le même
-que celui qui laissa mourir les enfants des Comnènes
-et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des
-vautours.</p>
-
-<p>Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à
-toute cette vie prestigieuse et clinquante, Un Tel désira
-quelque repos. Il erra en de paisibles quartiers où des
-artisans travaillaient le fer et le bois. De vieilles femmes
-usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour les soldats.
-Il vit de maigres femmes plier sous de lourds
-fardeaux, avec une abnégation, une ténacité qui faisaient
-d'elles les obscures amazones d'une guerre misérable.
-Il connut la peine du peuple, les courses infinies
-qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son enfant.
-Il rencontra des bambins, dont les pères étaient
-tous morts en défendant la patrie, qui revenaient de
-l'école, une petite serviette sous le bras, en jouant
-comme des moineaux. Une jeune fille les accompagnait,
-grave de toute cette maternité charitable qui la poussait
-à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à
-Trébizonde des infirmières bénévoles veillaient au chevet
-des soldats mourants. Il sut d'admirables dévouements,
-des générosités splendides.</p>
-
-<p>Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement,
-loin du Bosphore chanteur et lumineux,
-rejoindre les grandes concentrations militaires, suivre
-son régiment dans l'hiver et la nuit.</p>
-
-<p>Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple
-de vieillards, de femmes et d'enfants s'associerait, la
-<span class="pagenum" id="Page_189">[189]</span>
-paix revenue, aux aspirations des soldats; il devinait
-que, sous les ors menteurs et les voiles fastueux de la
-Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.</p>
-
-<p>Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque
-pacha attardé ou quelque inverti trop lyrique;
-mais, cette besogne sanitaire accomplie, Trébizonde n'en
-serait pas moins la plus belle, la plus harmonieuse et
-la plus libre des capitales du monde.</p>
-
-<h2 id="Page_190">LES NOUVEAUX SOUVENIRS<br />
-DE LA MAISON DES MORTS</h2>
-
-<p>Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au
-Salon littéraire le plus estimé de la guerre. Toujours il
-exista un cercle, choisi entre mille, où se groupèrent
-les beaux esprits et les caractères originaux de l'époque.
-Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de
-ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se
-créèrent des renommées.</p>
-
-<p>La femme est, de par sa grâce innée, un aimant.
-Elle attire, sans violence, les êtres les plus divers. L'art
-des femmes est de savoir se rendre à la fois toutes-puissantes
-et impersonnelles; elles président leur salon et,
-pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent et disparaissent
-pour laisser place à leurs invités, à la manière de
-ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent,
-quand même, leur souveraine lumière. Tel le ver méprisable
-s'insinue au c&oelig;ur des roses, de vils personnages
-hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.</p>
-
-<p>Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les
-grands salons littéraires. Une femme le présidait. D'une
-beauté assez froide, vêtue avec une recherche grave,
-<span class="pagenum" id="Page_191">[191]</span>
-elle n'inspirait pas le désir, mais on aimait à l'admirer
-pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.</p>
-
-<p>De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des
-espoirs et des regrets, les sommités de l'art et ses
-apprentis se groupaient autour d'elle. Enfin, pour que
-ce salon ressemblât parfaitement à ses devanciers,
-quelques canailles prétentieuses y encombraient les fauteuils.</p>
-
-<p>La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient
-uniquement pour y savourer des gâteaux, de
-cinq à sept, une fois par semaine.</p>
-
-<p>Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais
-avec noblesse et sans profit. Une pensée pieuse avait
-présidé à sa création. La prêtresse de cette tendre chapelle
-rêvait, rien moins, que d'honorer les écrivains
-morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer
-dans leurs &oelig;uvres. Quelques paroles étaient offertes
-au disparu; de belles voix disaient les pages les plus
-éloquentes de son &oelig;uvre, et l'on se séparait en communiant
-dans le souvenir du cher absent, dont le corps
-avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins,
-grâce à son génie naissant, laissait une âme
-immortelle.</p>
-
-<p>Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de
-lettres ne se réalisait qu'imparfaitement. La faute en
-était aux personnages frivoles dont l'indifférence narguait
-la tendresse des convaincus. Il est dommage que
-le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y éclôt
-de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y
-<span class="pagenum" id="Page_192">[192]</span>
-admettre certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète
-qui se permit, déchet humain immobilisé, d'exalter
-en vers patriotiques le courage des soldats. Ce versificateur
-à monocle, une tête de Baudelaire pour cantiniers,
-célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine,
-créait une sorte d'amertume dans un lieu où ne devait
-régner que l'admiration la plus affectueuse; il était la lie
-du plus pur des vins.</p>
-
-<p>Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences
-irritantes l'émotion des plus chers instants. Certaines
-petites cabotines se paraient, selon le rite du jour, de
-robes aux couleurs diverses, rouges en l'honneur des
-blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en
-arborer de tricolores.</p>
-
-<p>De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman
-soyeux, décorés d'ordres inconnus, osaient se joindre
-aux vrais soldats sur qui subsistait, malgré les soins
-décents, la boue tenace de Verdun.</p>
-
-<p>On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la
-mort fut un exemple; des mutilés qui, de leurs mains
-broyées, ne pourront plus écrire; des prisonniers, dont
-le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque part,
-dans un camp silésien.</p>
-
-<p>Certaines heures y furent poignantes, témoin celle
-où un vieillard vint exprimer sa douleur sur la mémoire
-d'un jeune, regrettant de vivre en un temps où les
-anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les
-tombes où reposent des poètes de vingt ans.</p>
-
-<p>Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une
-<span class="pagenum" id="Page_193">[193]</span>
-brève permission, le seul lieu où se pratiquait, en des
-rites nouveaux, la religion du souvenir.</p>
-
-<p>On peut revenir au front avec une âme moins irritée
-contre l'indifférence du civil quand le hasard vous fit
-rencontrer, chez lui, un peu de cette fraternité souriante
-et de cet esprit de corps qui reste l'apanage du combattant.</p>
-
-<h2 id="Page_194">LE MARIAGE DE LULUSSE</h2>
-
-<p>Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques
-dans le vieux Paris. Il voulait revoir la ville, sous
-tous ses aspects, les seuls salons littéraires ne suffisant
-pas à satisfaire sa curiosité de soldat. C'est alors qu'il
-rencontra Lulusse de Charonne, un vieux compagnon
-d'armes.</p>
-
-<p>Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne,
-le boute-en-train de la compagnie, avait été
-frappé cruellement, un soir, près d'un carrefour, en distribuant
-le rata, dans l'exercice de ses fonctions culinaires.
-Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.</p>
-
-<p>Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de
-sa personnalité. Avoir été le mâle vigoureux qui séduit
-et mate, à la fois, un quartier, l'homme satisfait de sa
-force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un infirme
-pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce
-fut le pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté
-l'emporta sur l'amertume et la faiblesse. A Charonne,
-Lulusse redevint le conquérant des beaux soirs;
-il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant
-l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie
-moins noble que celle des armes, une gloire solide et
-incontestée. Même, il en vint à jouer de son malheur,
-<span class="pagenum" id="Page_195">[195]</span>
-à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets où le
-peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son
-pilon, il frappait sur les tables de marbre, commandant
-d'une voix impérieuse un nombre illimité de bouteilles.</p>
-
-<p>Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues
-étaient illuminées et le ch&oelig;ur des oiseaux peuplait les
-jardins de pures chansons où rien n'apparaissait de la
-colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse infinie
-lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et,
-négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur.
-La crapule que Lulusse émerveillait par son insolence
-ne voulait pas reconnaître en lui le lion de
-Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.</p>
-
-<p>Une jeune couturière au visage triste et doux, à la
-chevelure noire, était la cause involontaire de ce changement
-rapide, Lulusse l'avait rencontrée dans le faubourg.
-Elle passait, les yeux perdus, l'attitude modeste.
-Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être une
-opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il
-avait possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et
-la lèvre écarlate des amoureuses; elle ne se parait pas
-d'étoffes éclatantes et ne portait pas à sa gorge la trace
-des morsures du dernier amant. C'était une femme
-simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une
-mère de famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.</p>
-
-<p>Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de
-travailler, de déserter les bars; la jeune couturière,
-effrayée mais admirative, en présence de cet homme
-<span class="pagenum" id="Page_196">[196]</span>
-redoutable, s'était abandonnée à la joie de l'amour. Ils
-allaient se marier.</p>
-
-<p>&mdash;Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille,
-dit Lulusse à Un Tel. J'enterre ma vie de gouape.
-Je veux devenir un citoyen patenté, un comme les
-autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne
-s'ennuiera pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade,
-on sera toujours là pour un coup.</p>
-
-<p>Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait
-sa gouaille et ses allures orgueilleuses.</p>
-
-<p>Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie
-fut dénuée d'inutile pompe, le maire officia avec
-simplicité. C'est alors que la noce commença. Chez un
-traiteur bourguignon, la famille et les amis étaient assemblés.
-La table, chargée de bouteilles et de fleurs,
-ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or
-et le rubis des vins miroitaient au soleil.</p>
-
-<p>Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires
-de guerre, il enluminait avec joie des aventures
-qui ne laissaient pas que d'être gaies en elles-mêmes;
-il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les innocents,
-ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive
-font le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet,
-qui tombait dans les trous d'eau et qu'il fallait repêcher
-avec une crosse de fusil; il y avait l'ordonnance du
-capitaine, celui qui préparait à son officier des choux-fleurs
-à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons
-drilles en somme, et si délicieusement niais! Puis, du
-plaisant à l'héroïque, Lulusse contait ses anciens exploits.
-<span class="pagenum" id="Page_197">[197]</span>
-Un Tel abondait dans ce sens, aimant à revoir
-ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées qu'ils
-connurent.</p>
-
-<p>Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient
-cette jeunesse qui n'avait pas tremblé dans la
-tempête. Les femmes riaient ou s'apitoyaient, selon la
-couleur des récits, cependant que le fils d'une voisine,
-indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur
-animale les gâteaux délaissés. La petite mariée
-contemplait son homme. Comme il était beau, et quelle
-émotion elle avait ressentie quand, selon une plaisanterie
-classique, il lui avait enlevé sa jarretière.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita
-Lulusse.</p>
-
-<p>Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle,
-pianiste attitrée des noces, dont le concours avait
-été sollicité, se mit au piano, et l'on dansa.</p>
-
-<p>Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil
-d'homme, portait une jambe mécanique, enleva sa
-femme et se mit à tourner follement. Soudain, il pâlit
-et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. Sa
-jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule
-avec sa carapace de cuir et de nickel. Les danseurs,
-emportés par leur élan, bousculaient l'objet, sans y
-prendre attention.</p>
-
-<p>Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes
-entraînantes, la petite mariée, compatissante, posa
-sa fine main sur le front de l'infirme, qui se mit à
-pleurer.</p>
-
-<h2 id="Page_198">LA KERMESSE</h2>
-
-<p>Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de
-ces aimables villages de la Marne, entourés de croix de
-bois et qui reverdissent et prospèrent malgré les incendies
-qui les ont ravagés. Des maisons de briques ont été
-reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent se
-recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les
-caves, des abris protecteurs. L'église romane, son clocher
-abattu, sa nef ouverte, atteste du malheur qui
-s'abattit sur la région.</p>
-
-<p>Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans
-le village une particulière allégresse. Les soldats se
-promenaient, en quête de secrètes beuveries, l'accès
-des cafés leur étant interdit. Au seuil des granges, des
-lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, interpellaient
-les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques
-qui en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués
-de la table et de l'amour. Un clairon lointain sonnait
-des fanfares heureuses.</p>
-
-<p>Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires,
-à l'entrée du village, un concert.</p>
-
-<p>Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des
-lampions bleus, suspendus aux ramures, illuminèrent
-<span class="pagenum" id="Page_199">[199]</span>
-sa scène improvisée. La foule des soldats se pressait sur
-des gradins de fortune: chaises, bancs ou charrettes
-dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade,
-un petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de
-la poule au pot et des belles, prit place, entouré de
-l'auréole d'azur que lui faisaient, harmonieusement, les
-soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, admiraient
-en silence les lampions que le vent balançait dans les
-arbres.</p>
-
-<p>L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva
-un formidable enthousiasme.</p>
-
-<p>Parsingaux, le chef de musique, caressait de son
-bâton sa noble barbe. Il conduisait, d'un air méprisant,
-les cuivres et les bois. Les soldats, en ch&oelig;ur, reprenaient
-au refrain, témoignant de la joie qu'ils avaient de
-sentir leur c&oelig;ur bondir au rythme des fanfares et du
-mépris qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre.
-Ils chantaient:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse7">Pan! Pan! Pan! Pan!</div>
- <div class="verse6">Il a tout du ballot,</div>
- <div class="verse6">Il s'appelle Parsingaux.</div>
-</div>
-
-<p>Il faut dire que Parsingaux avait une mauvaise
-presse. On l'accusait d'avoir donné jadis, alors qu'il
-était simple brancardier, de l'argent pour que d'autres
-fissent, en ligne, sa charitable besogne. Il n'en avait
-pas moins la croix de guerre.</p>
-
-<p>&mdash;Joue-nous la valse des croix de guerre! hurlait la
-foule.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_200">[200]</span>
-Insoucieux de l'injure et méprisant l'opinion publique,
-le chef d'orchestre, enlevant sa troupe, reprenait le
-refrain. C'était le plus indescriptible des charivaris. On
-pouvait y retrouver des bravos, des exclamations, des
-appels, un murmure de voix pareil au mouvement des
-mers.</p>
-
-<p>Un comique excentrique, au visage glabre, entra en
-scène. Sa voix aigre avait quelque chose d'hostile et de
-plaisant à la fois. Ses gestes de pantin enchantaient
-par leur brusquerie comique. Malgré la niaiserie de son
-répertoire, il y avait quelque chose de subtil dans son
-jeu, une sorte d'ironie à l'égard de soi-même, comme
-si, interprète convaincu de la stupidité de ses rôles, il
-s'en moquait intérieurement.</p>
-
-<p>La joie du soldat est facile et communicative: une
-pirouette, un mot drôle, une ritournelle lui donnent
-l'illusion d'un spectacle riche en couleurs; il se croit au
-music-hall, il évoque les chansons arsouilles de Gaby
-Montbreuse, les défilés multicolores des revues, les danses
-voluptueuses au miroitement illimité des lumières,
-toute la folie des samedis soir au faubourg. La salle
-embaume l'orange, le musc et le tabac. L'orchestre
-exalte les fièvres endormies au c&oelig;ur de la foule: désir
-d'aventures sentimentales et guerrières, rouges folies
-des révolutions. Un Tel partageait cette prestigieuse
-illusion; il se croyait à la Riviera du Montparnasse; il
-revoyait les femmes aux yeux profonds, à la gorge frémissante,
-dont le mystère l'attirait; il reconstituait ainsi
-les éléments brisés de son bonheur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_201">[201]</span>
-Le soldat est frondeur. Il lui faut des refrains symboliques
-où s'expriment ses colères à l'égard du civil:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse12">Vivent les poilus qui z'ont la fourragère.</div>
-</div>
-
-<p>Cette chanson, née dans une nuit de veille, dit l'orgueil
-que l'on a d'être fort, valeureux, conscient de son
-devoir, la splendeur des ovations parisiennes à la revue
-des drapeaux, la joie imprévue que l'on eut de voir tant
-d'avions dessiner, sur le ciel, des courbes élégantes,
-alors que l'on en vit si peu à 304. Critiques violentes et
-justifiées, ces chansons-là sonneront, un jour, durement,
-à l'oreille des profiteurs. Il en est qui feraient trembler
-de peur les indifférents s'ils pouvaient les entendre.</p>
-
-<p>Mais le soldat est bon garçon, et sa colère est brève.
-Le bataillon, ce soir-là, voulait s'amuser. La représentation
-de <i>L'Anglais tel qu'on le parle</i> lui fut une occasion
-de s'esbaudir à l'aise. Le jeune secrétaire du colonel,
-paré d'une robe de la générale, incarnait à ravir la jeune
-miss amoureuse. Le maire avait prêté au père courroucé
-sa redingote. Ce fut une création. Tristan Bernard lui-même
-n'aurait pas reconnu son enfant en cette fantaisie
-burlesque.</p>
-
-<p>A minuit, les groupes joyeux repartirent, en chantant,
-au clair de lune, vers leurs cantonnements. Il y avait
-dans l'air irisé de la nuit des parfums d'amour, et les
-hommes, soulagés du poids de leur ennui, retrouvaient,
-d'avoir été bercés par des musiques et des refrains,
-l'allégresse et la bonté de leur jeunesse.</p>
-
-<p>Il semblait que la paix était revenue sur le monde.</p>
-
-<h2 id="Page_202">MONSEIGNEUR<br />
-CHEZ LES DOUBLARDS</h2>
-
-<p>Doublard est le nom vulgaire donné par les soldats
-irrespectueux au sergent-major, cet être supérieur
-et absolu qui tient en ses mains tachées d'encre la destinée
-d'une compagnie.</p>
-
-<p>Les doublards, en temps de guerre, ont un raffinement
-que leurs devanciers, «fils de labourateurs, labourateurs
-eux-mêmes» n'avaient pas, ce sont des comptables,
-des notaires, tous gens de bureau consciencieux,
-sinon dévoués, et parfois aimables.</p>
-
-<p>Les doublards du 5<sup>e</sup> bataillon, celui d'Un Tel, forment
-un groupe original et sympathique. Ils suivent, d'assez
-loin, le mouvement des armées et ne connaissent des
-combats actuels que les états de pertes, l'élaboration
-des citations, les rapports de patrouille, les situations
-administratives; néanmoins, ils ont les qualités et les
-défauts du soldat, ayant jadis, dans les tranchées d'Argonne,
-peiné et combattu, ce qui les fait mieux estimer
-de tous. Scribes inférieurs, ils retrouvent dans leur encrier
-toute la poussière d'une gloire éclatante et si l'ange
-de la victoire vient un jour, lilial et doré, ainsi que le
-<span class="pagenum" id="Page_203">[203]</span>
-révèlent les images d'Epinal, planer sur le bataillon, nul
-doute que son aile ne frôle au passage le front soucieux
-des doublards.</p>
-
-<p>Les doublards du 5<sup>e</sup> bataillon sont bruyants. Ils aiment
-la bonne chère, les vins de marque, les cigares
-craquant au toucher et le jeu qui met un peu d'imprévu
-dans la bureaucratie. Ils sont quatre, ainsi que tous les
-groupes valeureux dont s'honore l'histoire. Etre quatre:
-serait-ce la condition imposée à l'héroïsme en commun?
-La baraque où s'élabore leur méticuleuse besogne, battue
-des vents, au faîte d'une côte, leur tient lieu de
-dortoir, de salle à manger et de cabaret. Ils travaillent,
-mangent, discutent, chopinent et dorment fraternellement.
-Jadis, l'harmonie était impossible, entre gens de
-grattoir et de règle; la guerre, terrible fée qui transforme
-le monde, a civilisé les «ronds-de-cuir».</p>
-
-<p>Lempêtré est le sergent-major type. On s'étonne que
-cet homme ait été notaire quelque part. On l'imagine,
-aisément, naissant, à la stupéfaction de sa nourrice,
-avec un double galon d'or sur ses petits bras. Grand,
-sec, le geste brusque, Lempêtré ne laisse pas que d'être
-prétentieux. Il n'ignore rien des choses de la vie, et
-sa tête carrée contient toutes les lumières. S'agit-il d'organiser
-un repas, d'estimer un romancier, d'interpréter
-une circulaire? Lempêtré impose violemment sa manière
-de voir. Il devient vif et tranchant comme une
-paire de ciseaux qui grinceraient, à vrai dire, étant
-donnée la perpétuelle irritation du bonhomme et sa
-voix agressive.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_204">[204]</span>
-Lempêtré ne peut admettre que l'on ait une
-idée généreuse, un dévouement désintéressé, un enthousiasme
-réel, ces choses étant <ins id="cor_6" title="contraire">contraires</ins> à sa
-nature.</p>
-
-<p>Le doublard de la compagnie de mitrailleuses, Lanneau,
-est un esprit narquois; à la gravité de Lempêtré,
-il ajoute l'éternel sourire de son ironie facile. Delile,
-autre doublard, se contente de bien vivre, d'écouter ses
-compagnons et de les mépriser un peu pour toutes leurs
-paroles inutiles. Il travaille, sans autre ambition que
-de faire avec exactitude ce qui doit être fait.</p>
-
-<p>Enfin, voici Monseigneur!</p>
-
-<p>C'est un doublard honoraire, un ci-devant prêtre,
-ainsi que le baptisèrent les camarades, Monseigneur
-enfin, curé d'Aubervilliers en des temps paisibles;
-homme doux et cultivé, pénétré de la grandeur de son
-ministère; évêque, par proclamation, de tous les villages
-anéantis; nonce des tranchées.</p>
-
-<p>De nombreux invités, descendus des lignes ou revenus
-de permission, assistent avec joie aux joutes oratoires
-qui ont lieu au cours des repas et qui mettent
-aux prises Lempêtré et Monseigneur. Ce dernier subit
-avec une évangélique bonté les persécutions des doublards,
-ses confrères. Lempêtré se révèle fougueux
-anticlérical; il accuse, en roulant des yeux féroces, les
-prêtres de mille crimes, en général, et particulièrement
-Monseigneur de ravir le vin de la popote pour en faire
-un vin de messe. Le prêtre, à son tour, lance quelque
-flèche fine, acérée, délicate à son adversaire, au grand
-<span class="pagenum" id="Page_205">[205]</span>
-amusement de la galerie. La sympathie des soldats est
-acquise à Monseigneur; néanmoins, ils aiment à dire en
-sa présence des énormités où les mots déguisent à peine
-la pornographie des idées. Justes et clairvoyants, les
-simples, les braves, les «deuxième classe» exècrent
-Lempêtré, malgré ses discours démagogiques, et parce
-qu'il se montre le maître, le dispensateur des faveurs;
-ils ne lui pardonnent pas de se croire un chef, au sens
-magnifique du mot, alors qu'il n'est qu'un doublard.</p>
-
-<p>Un chef! Monseigneur l'est, à la perfection! Il est le
-tendre pasteur de l'Ecriture qui porte ses brebis sur ses
-épaules afin de leur épargner les pierres des routes. Il
-a pour ses hommes une condescendance infinie:</p>
-
-<p>&mdash;Je les admire, dit-il, pour leur abnégation et la
-vertu qu'ils montrent à souffrir en silence. Je comprends
-leurs excès au repos. Voire, j'aime s'ils sont
-ivres. Quand le vin les guide, ils sont joyeux, ils chantent;
-leur oubli de toute chose leur interdisant de penser
-à mal, ils connaissent une heureuse et saine irresponsabilité.</p>
-
-<p>Cet état de grâce, né de l'ivresse, est imprévu de
-l'Eglise et manque un peu d'orthodoxie; il n'en révèle
-pas moins chez le prêtre qui le loue une bonté parfaitement
-chrétienne.</p>
-
-<p>Un Tel devint l'ami de Monseigneur. Tous deux,
-jeunes adolescents épris d'idéal, avaient eu un même
-désir de connaître. Ces voyageurs de l'idée, ayant pris
-des routes différentes, s'étaient croisés sans doute en
-certains carrefours. Ils avaient eu des lectures communés:
-<span class="pagenum" id="Page_206">[206]</span>
-Villiers de l'Isle-Adam, tragique et mystique; Léon
-Bloy, au style douloureux et tourmenté. Ils eussent pu
-se rencontrer chez le fougueux polémiste à tête de
-dogue, car certains séminaristes, ainsi que nombre d'esthètes,
-connurent le chemin du taudis où vociférait le
-mendiant ingrat. Il est des feux qui attirent, dans la
-nuit, les errants. On les quitte rapidement, après s'être
-frôlé à leur flamme, et l'on garde un souvenir ému
-de leur chaleur. Il en est de même des livres qui sont
-de purs foyers où les hommes se retrouvent.</p>
-
-<p>Un Tel avait lu certains mystiques; il découvrait en
-eux des lyriques fervents et naïfs. C'était l'époque où
-les pires décadents, habitués des brasseries littéraires,
-convertis à une sorte de foi brumeuse, venaient à
-l'Eglise par la voie impraticable des symboles. L'un
-d'eux, fils de tribun républicain, après avoir erré parmi
-tous les marécages et pratiqué les débauches latines,
-créa <i>Les Echos du Silence</i>, revuette mystique où l'on
-exaltait l'amour du martyr, la croyance en une vie
-supérieure étrange et désordonnée et la peur des puissances
-infernales. Un ami de Monseigneur collaborait
-également à cette revue. L'invisible lien des Lettres
-réunissait ainsi le curé d'Aubervilliers au plus aventureux
-des poètes.</p>
-
-<p>Par Huysmans, nombre de lettrés connurent l'Eglise.
-Cet écrivain les conduisit en de graves chapelles où de
-nobles cérémonies les émurent. Les départs des missionnaires,
-les prises de voiles séduisirent les artistes. Ils
-apprirent le charme des vêpres, la splendeur des saluts
-<span class="pagenum" id="Page_207">[207]</span>
-où l'âme est enlevée par le rythme des ch&oelig;urs palestriens.
-Un Tel et Monseigneur aimaient Huysmans.</p>
-
-<p>Quand ils discutaient sur leurs affections littéraires,
-précisant leurs raisons d'estime, Lempêtré se sentait
-exilé d'eux, relégué par un destin cruel dans une zone
-inférieure. Certes, parfois, il risquait un mot déplacé,
-une ironie grossière, mais il ne parvenait pas à troubler
-le bonheur que les deux rêveurs avaient de comparer
-leurs chimères.</p>
-
-<p>Outre les nécessités du service: comptabilités diverses,
-rééquipement des hommes, Monseigneur s'intéressait
-particulièrement aux étoiles, ce qui, pour un
-prêtre, est une manière fort jolie d'aimer le ciel. Aux
-belles nuits d'automne, toutes ruisselantes de diamants,
-il étudiait les groupements de lumières, les chars, les
-carrés, les doubles lettres inscrites à la voûte d'azur et
-qui sont autant de dessins merveilleux dus à quelque
-main divine.</p>
-
-<p>Un Tel ignorait tout de la vie céleste. Il apprit à
-reconnaître la beauté violette et tremblante de Wega
-de la Lyre qu'il aima pour son nom précieux. Au reste,
-les noms d'Orient dont se parent les étoiles lui furent
-un ravissement.</p>
-
-<p>Monseigneur chérissait sa cure. Il évoquait la population
-turbulente de sa paroisse et les soirs où il lui
-fallait défendre sa soutane contre l'injure des voyous; il
-allait vers eux et, par les moyens d'une rhétorique savante,
-il tentait de leur prouver qu'un prêtre est un
-homme simple, utile à la vie sociale, honnête comme
-<span class="pagenum" id="Page_208">[208]</span>
-les autres hommes. Il ne lui déplaisait pas de narrer
-les persécutions que lui valut la passion d'une vieille
-bigote, laquelle lui écrivit en forme d'adieu, lors de
-son départ aux armées: «Nos âmes sans sexe se
-rejoindront au ciel pour l'éternité!»</p>
-
-<p>Les soirs de liesse, autour de la table branlante où
-les doublards et leurs unités étaient assemblés, fort
-écouté, Monseigneur dissertait sur les Pères de l'Eglise.
-Plus d'un soldat apprit ainsi la bonté de saint Augustin
-et l'obscur courage des stylites qui restaient fixés sur
-leurs colonnes, pareils au combattant demeurant dans la
-tranchée malgré la boue et les explosions. Tel farceur
-louait les charmes abondants d'une épicière du parage;
-il insistait sur sa croupe imposante et ses seins où pourraient
-reposer les têtes amies de toute une escouade.
-Monseigneur se comparait alors au saint Antoine de
-Flaubert, tenté par les mille démons de la chair et de
-la table. Il ne manquait rien à sa tentation, pas même
-les belles pommes de terre ovales et dorées dont le
-fumet lui caressait agréablement la narine.</p>
-
-<p>Un Tel poursuivait alors une discussion, dès longtemps
-commencée:</p>
-
-<p>&mdash;Certes, disait-il, en présence de notre monde merveilleux
-et compliqué, devant ce mécanisme savant, je
-crois à l'existence d'une force supérieure régissant nos
-destinées. Dieu existe, mais j'en reviendrai toujours à
-l'idée d'un maître conciliant et débonnaire qui présiderait
-nos agapes et bénirait nos amours.</p>
-
-<p>Monseigneur ne pouvait admettre une conception
-<span class="pagenum" id="Page_209">[209]</span>
-semblable. Il importait d'être absolument avec l'Eglise.
-On ne pouvait, à son choix, croire ou ne pas croire, admettre
-telles vérités et se permettre de récuser les autres.</p>
-
-<p>&mdash;J'aime trop, ajoutait Un Tel, l'amour, non pas
-cette passion amoindrie qui vous fait &oelig;uvrer charnellement
-avec honte et tristesse, mais un amour joyeux qui
-se livre à toutes les fantaisies de la chair. Il y a, dans
-la volupté, trop de beauté frémissante et d'humanité
-profonde pour n'être pas une chose sacrée, protégée
-des dieux, s'il en est au ciel.</p>
-
-<p>Monseigneur avait l'art d'être discret. Il ne se heurtait
-pas aux idées arrêtées; il savait tourner les positions,
-désireux avant tout de sympathiser avec tous,
-d'adoucir la brutalité des hommes, de préparer, dans
-les c&oelig;urs les plus frustes, un terrain fertile où pourraient
-fleurir les sentiments chrétiens.</p>
-
-<p>Si toutefois cet apostolat demeurait vain, Monseigneur
-n'en recueillait pas moins l'affection de tous. On
-lui était reconnaissant de sa bonhomie; il était estimé
-pour les services innombrables rendus à la troupe. Aussi,
-par une condescendance fraternelle, les soldats, au dessert,
-chantaient-ils des cantiques, mêlant ainsi les hymnes
-sacrés aux paroles luxurieuses.</p>
-
-<p>Le prêtre était heureux d'entendre les mâles voix de
-ses compagnons louer les trois anges généreux qui
-vinrent porter au monde, un soir,</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse6">De bien belles choses.</div>
-</div>
-
-<p>Les hommes étaient émus d'évoquer la magie de
-<span class="pagenum" id="Page_210">[210]</span>
-Noël. Tous communiaient dans une sorte de religion
-irraisonnée qui, pour n'être pas orthodoxe, avait un
-charme particulier, pénétrée qu'elle était d'humanité
-réelle et de sereine joie.</p>
-
-<p>Ce soir-là, Monseigneur offrait une bouteille de vin
-bouché aux doublards et absolvait, dans son c&oelig;ur, Lempêtré,
-demandant pour lui, au Seigneur, un peu d'intelligence
-et de bonté, prière qui jamais, hélas! ne fut
-exaucée, le notaire gardant une âme revêche, hostile à
-la douceur, insensible et bête comme un papier timbré.</p>
-
-<p>Enfin, toutes bouteilles bues, sous la conduite du
-prêtre, la troupe allait admirer les astres, dont la paix
-harmonieuse devrait être un exemple, incitant les hommes
-à calmer leurs agitations meurtrières.</p>
-
-<h2 id="Page_211">LA RENCONTRE</h2>
-
-<p>Etre du même village ou de la même rue crée entre
-deux soldats un lien indissoluble. Fût-il le plus avili des
-buveurs, le compagnon qui naquit dans la maison où
-l'on vécut mérite une affection particulière. Combien,
-par reconnaissance, offrirent à celui qui leur évoqua
-leur cher clocher et les joies qui l'entourent les meilleures
-délices.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es un frère. A notre prochaine permission, je
-te présenterai à ma s&oelig;ur!</p>
-
-<p>Sans pousser aussi loin la générosité, Un Tel estima
-fort le brave ivrogne qu'il rencontra un certain soir et
-qui lui parla du pays.</p>
-
-<p>Le village d'Un Tel, c'est la rue des Canettes!</p>
-
-<p>Rue étroite et haute, durement pavée, où de vieilles
-femmes attendent, en priant, la mort qui les sauvera de
-la noire misère; rue bruyante, participant aux fièvres
-populaires; rue où l'on chante, où l'on se bat, où l'on
-aime, et qui garde, en dépit des transformations imposées
-par des esprits vulgaires, un aspect archaïque:
-telle est la rue des Canettes.</p>
-
-<p>De ces rues vibrantes, pareilles à des chaudières
-<span class="pagenum" id="Page_212">[212]</span>
-prêtes à éclater, surgissent aux heures troubles des
-guerres et des révolutions des énergies imprévues, des
-forces redoutables. Nombre de ceux qui jouaient dans
-les ruisseaux et poursuivaient de leurs quolibets les
-étrangers des quartiers adjacents, assez audacieux pour
-s'aventurer en une zone aussi barbare, moururent en
-braves, cherchant de leurs yeux angoissés les tours inégales
-et sonores de l'église Saint-Sulpice.</p>
-
-<p>Etre de ce quartier pieux, artiste et prolétaire, confère
-à l'enfant un caractère particulier. On ne courut
-pas en vain dans le plus magnifique des jardins du
-monde&mdash;le Luxembourg&mdash;sans en garder un désir
-éternel de beauté. Les lignes nobles des terrasses, la
-courbe des parterres et l'ordonnance des allées vous
-font une âme équilibrée. Le jardin devient ainsi une
-école d'élégance et de sérénité.</p>
-
-<p>Apprendre de la nature le secret d'être artiste est
-l'apanage de tous. Le gamin loqueteux qui, las de tourner
-dans la cour empuantie de sa maison, comme une
-hirondelle, est venu lancer un frêle bateau sur l'eau du
-bassin, sentira peut-être naître en lui une vocation imprévue.
-D'avoir erré sous les voûtes ombreuses des
-marronniers, il sera poète. Néanmoins, son âme s'obstinerait-elle
-à ne vouloir être qu'une pauvre chose obscure,
-le style de son quartier la marquerait d'un signe
-éternel.</p>
-
-<p>Il sera toujours le voisin du Luxembourg, le paroissien
-de Saint-Sulpice, le natif de la rue des Canettes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">[213]</span>
-L'ivrogne tenait des propos inconséquents sur la
-guerre. Il avait une trogne bourgeonnante, des yeux
-chavirés, mais Un Tel reconnut en lui, à travers la
-démence de ses discours, un pays. Cet homme avait le
-cher accent du terroir.</p>
-
-<p>Il semblerait que les idées des habitants de la rue
-des Canettes n'aient jamais d'amertume; leurs rêves
-gardent un arrière-parfum de verdure et d'encens.</p>
-
-<p>L'ivrogne était optimiste et loquace; ses paroles révélaient
-un c&oelig;ur tendre et chimérique:</p>
-
-<p>&mdash;Si je te reconnais! Tu habites la maison dans le
-renfoncement, celle où le juif qui a de si jolies filles
-tient un bazar de peaux de lapin. J'étais cordonnier; ta
-mère se servait chez nous. On faisait les ressemelages
-et nous avions toute la clientèle du quartier. On les
-reverra, la rue des Canettes et le bal-musette où l'on
-se battait le samedi soir. Tu parles d'une noce, si l'on
-revient! Toutes les filles du quartier mettront leurs chapeaux
-de printemps et leurs robes de la Samaritaine
-pour nous acclamer. On dressera des tables, avec les
-caisses de l'emballeur, dans les cours, et je jouerai de
-l'accordéon toute la nuit. Il coulera du vin dans les
-ruisseaux. On embrassera les femmes des autres sur
-les lèvres.</p>
-
-<p>«Le vieux de la boucherie chevaline, celui qui a des
-idées révolutionnaires, l'ancien ami du père Vaillant,
-s'il n'est pas mort gelé dans sa boutique peinte en rouge,
-au retour, je lui paie une muffée étonnante. Je lui dois
-une grande reconnaissance, à cet homme; il a vendu
-<span class="pagenum" id="Page_214">[214]</span>
-des rognures pour mon chien, un terre-neuve rouge
-comme des briques, même les jours sans viande.</p>
-
-<p>«Il y a aussi le fils de la mère Verdot, qui s'est embusqué
-dans les états-majors; que je le revoie, celui-là,
-avec sa raie et son faux col, après la guerre, je ferai
-sûrement un malheur!</p>
-
-<p>«Ce pauvre Anatole, le patron du petit bar où on
-se lavait la gorge le matin avec du vin blanc, il est
-prisonnier. S'il en revient, il trouvera toujours, chez
-moi, chaussure à son pied.</p>
-
-<p>«Des copains du quartier, quel «hécatacombe»! Il
-en est mort, Seigneur! que c'est à croire qu'il n'y a
-que nous de sacrifiés.</p>
-
-<p>«On rira, aux prochaines élections. Pour mon compte,
-je balancerai tous les meubles de la mairie dans la
-fontaine Saint-Sulpice. Je dis cela sans méchanceté, je
-sais bien qu'il faut être humanitaire. On s'entr'aidera,
-après la guerre, parce qu'il y aura de la misère. On
-sera charitable, communiste; ce sera la sociale avec, en
-moins, les discours.»</p>
-
-<p>Inlassablement, l'ivrogne faisait l'historique de la
-rue. Il disait les fêtes de jadis: retraites aux flambeaux
-du 14 Juillet, Fêtes-Dieu sur la place printanière, où
-les plus rudes lurons du quartier se courbaient devant
-la majesté de l'ostensoir. Il y avait une poésie délicieuse
-en ces mots vulgaires, parce qu'ils étaient évocateurs
-de jours heureux.</p>
-
-<p>Un Tel avait connu les mêmes joies. Il aimait d'une
-ferveur égale sa rue frémissante aux odeurs de gargote.
-<span class="pagenum" id="Page_215">[215]</span>
-Parent éloigné de ce cordonnier bavard, Un Tel l'écoutait
-avec ravissement. Ce lui fut une occasion inespérée
-de ne plus entendre l'éternel grondement de l'artillerie;
-il en oublia la nuit, la vermine et la boue. A l'heure
-angoissante où l'on sentait venir, à travers les vallons
-glacés, le grand hiver taciturne, il eut devant ses yeux
-l'image exacte et bien-aimée de la petite patrie, ce
-grouillement de maisons pittoresques où l'homme enclôt
-tout ce qu'il aime, vieux murs animés dont le soldat
-n'oubliera jamais l'accueil fraternel.</p>
-
-<p>L'ivrogne disparu, Un Tel s'assit dans un trou d'obus,
-afin de rêver en attendant la nuit. Une fine pluie se mit
-à tomber, qui le chassa de la plaine. Le soldat s'en fut,
-à l'aventure, sur des pistes glissantes, giflé par un vent
-rapide. Il marchait vers l'inconnu pour dissiper la tristesse
-qui s'emparait de lui et réchauffer ses membres
-transis. Parfois, son pied glissait sur des étoffes sanglantes,
-il heurtait quelque cadavre ossifié. Il allait, pris
-d'un désir de marche interminable, perdant tout sens
-d'orientation, satisfait de souffrir, d'errer sur la terre
-retournée, dans la douleur universelle. Bientôt, il franchit
-les lignes, sans se rendre compte du danger, descendant
-vers un vaste marécage où se miraient les derniers
-rayons du soleil.</p>
-
-<p>Une voix lointaine se fit entendre, qui attestait la
-présence de l'adversaire.</p>
-
-<p>Des coups de feu partirent; ils claquèrent sinistrement
-dans le ravin. Un Tel se crut perdu. Un sûr instinct lui
-fit prendre une piste où demeurait la trace de pas anciens;
-<span class="pagenum" id="Page_216">[216]</span>
-une force le poussait aux épaules; il n'aurait su
-résister au vent qui l'emportait; il marchait instinctivement,
-les yeux fermés, le corps brisé, en dépit des feux
-de mitrailleuses et de la nuit perfide survenue, dans la
-direction de la rue des Canettes, vers la féerie des jets
-d'eau et les ombrages embaumés du Luxembourg.</p>
-
-<h2 id="Page_217">SIMPLE IDYLLE</h2>
-
-<p>Jolic&oelig;ur appartenait à la classe 17, qui mérita d'être
-nommée la classe aimable pour sa jeunesse souriante
-et sa tendresse. Il était né à Tours, parmi la verdure,
-et ses yeux bleus gardaient la franchise et la lumière
-de la Loire. Il avait une physionomie de page aux traits
-fins et réguliers.</p>
-
-<p>Paris lui était apparu dans toute sa séduction et
-l'avait captivé, sans le perdre, malgré ses passions perfides,
-ses plaisirs pervers et sa frivolité. Devenu soldat,
-l'éphèbe gardait la douceur de son enfance et des sentiments
-puérils qui le rendaient charmant.</p>
-
-<p>Soldat! Il ne l'était guère. Trop frêle pour triompher
-de l'hiver et des bourrasques, trop indiscipliné pour
-admettre le joug absolu de la vie militaire, il ne pouvait
-pas oublier, sans regret, les bonheurs naïfs et si
-proches de sa jeunesse, toute la fantaisie brutalement
-interrompue de son printemps. Il y pensait constamment,
-et cela lui formait une mélancolie dont ses heures
-s'embellissaient, tant il y a de grâce à voir une amertume
-parer de ses légères épines une tête vouée à l'insouciance.</p>
-
-<p>Un Tel avait eu de ces tendresses délicates, il avait
-<span class="pagenum" id="Page_218">[218]</span>
-connu de ces amours rêveuses. Adorateur de la femme,
-il l'avait été religieusement. Mais des heures de fièvre
-et de regret, des colères et des trahisons lui avaient
-appris que l'amour dépose parfois sur nos lèvres une
-odeur de cendre et qu'il est souvent, si l'on ne se
-garde, une décevante servitude.</p>
-
-<p>Jolic&oelig;ur n'avait pas eu le temps de ressentir et d'apprécier
-les douleurs amoureuses.</p>
-
-<p>Curieuse sensibilité que celle de ces gamins arrachés
-à leur joie et jetés dans l'immense tuerie. Ils n'eurent
-que d'éphémères liaisons, ils ne connurent que l'échange
-ému de tendres paroles, le soir, en des parcs déserts,
-où l'ombre s'accumulait. Serrements de mains rapides,
-baisers ravis dans la nuit à des lèvres ignorantes, mensonges
-délicieux du premier amour, combien vous êtes
-éloignés de la passion réelle! Toutes les fleurs dont se
-pare la statue du jeune dieu au cruel carquois sont vite
-desséchées et, trop souvent, naissent de leur poussière
-le doute, l'incroyance ou le plus insolent des libertinages.</p>
-
-<p>Au cours de la guerre, de jeunes couples, indifférents
-au tumulte du siècle, esquissèrent le geste d'amour.
-Jolic&oelig;ur, ainsi que tous ses camarades de la classe
-aimable, avait dû, un matin bruyant sur le quai d'une
-gare fumeuse, embrasser une fois dernière la vierge qui
-le regardait partir, ne sentant pas encore brûler en elle
-les fièvres de la chair.</p>
-
-<p>Ce départ était doux et triste. Quel Dieu méchant
-enlevait ainsi à ces deux enfants leurs chers plaisirs?
-<span class="pagenum" id="Page_219">[219]</span>
-La saison des jeux du c&oelig;ur semblait terminée; on ne
-cueillerait plus de pâquerettes au jardin; on ne se
-ferait plus de puérils serments; on ne suivrait plus, en
-se tenant la main, parmi les nuages mobiles ou transparents,
-le vol concentrique des oiseaux; on ne lirait
-plus dans un livre choisi l'histoire féerique et douloureuse
-des amants immortels: Paul et Virginie, le chevalier
-Tristan, le grave Chatterton. Un tourment troublerait-il,
-désormais, le c&oelig;ur de ces enfants? La séparation
-leur rendrait-elle sensible la vanité de leurs
-amours incomplètes?</p>
-
-<p>Il n'y paraissait guère chez Jolic&oelig;ur, qui gardait de
-sa petite amie le même souvenir tendre.</p>
-
-<p>Il l'avait rencontrée au jardin. Elle brodait gravement,
-assise sur un petit pliant, dans l'ombre bleue d'un
-marronnier. Elle était brune et portait une robe blanche.
-Ils s'aimèrent deux ans, sans oser se l'avouer; ils le
-firent auprès d'un parterre aux fleurs éclatantes et qui
-embaumaient comme une cassolette où brûleraient des
-parfums d'Arabie; ils jouaient la comédie de la passion
-avec une grâce infinie.</p>
-
-<p>Les vieillards les contemplaient, non sans envie et
-regret, quand ils se promenaient, en se confiant leurs
-pensées. Il y avait en eux la beauté matinale des roses,
-alors que le soleil ne les a pas encore énervées. Ils
-aimaient parcourir les avenues élégantes et silencieuses;
-s'ils voyaient un papillon blanc caché sous la verdure,
-ils se disaient:</p>
-
-<p>&mdash;Plus tard, nous aurons une maison semblable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">[220]</span>
-Une seule fois, Jolic&oelig;ur avait été saisi d'un trouble
-étrange. En embrassant les joues de son amie, le matin
-de son départ, il avait senti frémir sur sa poitrine les
-deux seins ronds comme des pommes de la vierge.
-Depuis, il la désirait moins douce et moins réservée;
-voire, à de certaines heures, il la rêvait perverse. Néanmoins,
-Jolic&oelig;ur n'était pas un homme vil, passionné,
-égoïste ou sublime comme le sont les hommes; c'était
-un enfant qui faisait la guerre.</p>
-
-<p>Un Tel l'estimait pour sa candeur et son insouciance;
-il gardait, lui-même, trop de jeunesse pour ne
-pas affectionner ce petit soldat imprévu qu'un destin,
-pour le moins ironique, avait affublé de rudes vêtements
-et coiffé d'un casque deux fois trop gros pour
-sa tête menue; Jolic&oelig;ur portait, en outre, un fusil plus
-haut que lui.</p>
-
-<p>Ignorer le danger n'est pas de la bravoure, et souvent
-ceux qui ne connurent pas de grands périls ont
-les apparences de l'héroïsme. Au sortir des camps d'instruction
-et dans sa première période de tranchée, la
-classe 17 fut particulièrement insouciante.</p>
-
-<p>Il fallut, un soir, que des patrouilleurs reconnussent
-les positions de l'ennemi, dans un terrain inconnu où
-des embuscades pouvaient être tendues. Des volontaires
-furent demandés; il y en eut une vingtaine: Donquixotte,
-l'infatigable, qui se souvenait à peine d'avoir
-été jadis un homme doux et conciliant, et d'autres que
-la lassitude n'avait pas encore aveulis. Jolic&oelig;ur sollicita
-de participer à cette opération.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_221">[221]</span>
-On partit à l'heure où la lune se levait; il était convenu
-que l'on ne se reposerait pas, que l'on observerait
-tous les replis du terrain, que l'on visiterait les gourbis
-abandonnés, les sapes défoncées où l'adversaire pourrait
-se dissimuler.</p>
-
-<p>Jolic&oelig;ur ne ressentait aucun effroi. Certes, la nuit
-était troublante, et plus d'un piquet, au loin, prenait
-une silhouette hostile. Qu'importe! N'était-il pas en
-compagnie de camarades aguerris, et ne voyait-il pas se
-refléter dans les eaux des marécages, auréolé de lune,
-le visage de sa petite femme, subitement devenu grave
-et diaphane, telle l'image noyée d'une lointaine et
-mélancolique Ophélie.</p>
-
-<p>Un Tel, uniquement préoccupé du but à atteindre,
-guidé par son instinct de chasseur, ne devinait pas le
-rêve du jeune soldat. D'excavations en excavations, la
-troupe atteignit un ravin où de hautes herbes odorantes
-se balançaient au vent. A genoux, les patrouilleurs
-observaient la nuit; mille bruits se faisaient entendre,
-confus, indéterminés; des travailleurs devaient,
-au loin, enfoncer des piquets. Qui donc, à droite,
-avait sifflé? Il fallait retenir sa respiration, se confondre
-avec l'ombre, être une chose immobile et prête
-à bondir.</p>
-
-<p>Jolic&oelig;ur se mit debout; on ne pouvait le voir, il était
-si petit!</p>
-
-<p>Trois flammes jaillirent d'un buisson; Un Tel vit
-s'affaisser le bleuet; touché au c&oelig;ur, il mourait, sans
-murmure, inclinant la tête sur sa poitrine, gentiment,
-<span class="pagenum" id="Page_222">[222]</span>
-comme il avait vécu. Ils revinrent, cortège affligé, portant
-l'enfant mort vers la tranchée française.</p>
-
-<p>Un Tel recueillit les objets que Jolic&oelig;ur tenait de sa
-fiancée: une bague où était gravé un nom de fleur,
-un petit couteau, une chaîne avec un trèfle à quatre
-feuilles en vermeil et la photographie qu'elle lui avait
-envoyée pour fêter son anniversaire, puis il écrivit la
-terrible nouvelle.</p>
-
-<p>Pauvres beaux yeux, que vous allez pleurer!</p>
-
-<p>Un Tel chercha à atténuer la brutalité du fait; il
-tenta de laisser une illusion à celle qui jamais ne devait
-voir revenir l'absent qu'elle attendait; il assura que,
-peut-être, Jolic&oelig;ur, blessé grièvement, enlevé dans une
-embuscade, n'était que prisonnier. Cette fiancée est
-trop jeune pour souffrir, pensait-il; elle ne supporterait
-pas un tel coup au c&oelig;ur! Pour savoir être malheureux,
-il y faut une accoutumance.</p>
-
-<p>Le soldat s'attendait à recevoir une lettre pleine de
-cris et de lamentations. La louve à qui l'on abat les
-siens hurle dans le bois et se déchire la chair, en
-témoignage de son désespoir; les grandes amantes qui
-virent partir à jamais l'homme qu'elles serraient jadis
-sur leurs seins frémissants, en des nuits chaudes, mirent
-un crêpe éternel à leur c&oelig;ur désolé. Qu'allait-il
-advenir?</p>
-
-<p>La petite vierge fut bien différente de ce qu'Un Tel
-avait imaginé; elle sut trouver des mots résignés où
-sonnaient, malgré tout, les carillons d'une nouvelle
-espérance; elle eut une tristesse de bon ton. La balle
-<span class="pagenum" id="Page_223">[223]</span>
-qui avait abattu Jolic&oelig;ur ne l'avait pas, elle-même,
-blessée mortellement.</p>
-
-<p>Aussi, répugnant à poursuivre une correspondance
-inutile, Un Tel fit un petit paquet des chers souvenirs du
-défunt et le mit sur la tombe fraîche où flambait une
-cocarde tricolore. A quoi bon retourner à la fiancée du
-bleuet des objets dont la présence lui eût été indifférente
-ou désagréable? La cruelle petite amoureuse de
-l'amour était déjà consolée.</p>
-
-<h2 id="Page_224">CHEF DE BANDE</h2>
-
-<p>Un Tel était un des rares survivants parmi ceux
-dont les exploits faisaient la gloire de son bataillon.
-Morts, blessés, disparus, repartis à l'arrière, las de la
-lutte incessante et des misères de l'infanterie, toute
-une phalange de braves s'était dispersée. C'était à peine
-si les noms de ceux qui s'illustrèrent particulièrement
-en des faits d'armes connus de tous demeuraient dans
-la mémoire oublieuse des camarades. Néanmoins, sortis
-vainqueurs de toutes les épreuves, unis à jamais dans
-la plus étroite des fraternités, quelques soldats perpétuaient
-les traditions de vaillance, de fidélité et de
-bonne humeur. Ils étaient le dernier carré d'une armée
-magnifique et disséminée.</p>
-
-<p>Sans que cela se fît ouvertement, Un Tel, parmi ses
-camarades, devint un chef. Les circonstances l'y aidèrent;
-une chance inouïe lui permit de ne jamais défaillir,
-de dompter toutes les difficultés. Chef, ce rôle
-impérieux exige des vertus exemplaires; mais, l'homme
-ne pouvant être parfait, souvent le hasard collabore à
-son mérite. Un Tel était de ceux que le hasard avait
-favorisé. Il ne s'illusionnait pas sur sa propre valeur;
-<span class="pagenum" id="Page_225">[225]</span>
-il savait dans quelle exacte mesure la fortune avait
-aidé son réel courage; sa notoriété lui venait de son
-esprit combatif. Entraîné aux luttes d'idées, ami des
-conflits et des bagarres politiques, il avait été naturellement
-disposé à faire la guerre. Il était un soldat à la
-manière de ces partisans qui se faisaient tuer sur les
-marches d'un trône, non par amour d'une majesté, mais
-pour le plaisir sportif de se battre.</p>
-
-<p>Avant la guerre, Un Tel affectait un certain mépris
-de citadin à l'égard du paysan; l'attitude des gens de
-la terre sous la mitraille, leur ténacité dans l'effort les
-lui fit admirer; il comprit tous les hommes et voulut
-les aimer; il se sentit le frère de ses compagnons.
-Ceux-ci, par réciprocité, chassèrent de leur c&oelig;ur la
-haine jalouse qu'ils portaient jadis à l'intellectuel. Un
-contact de sympathie s'était établi entre tous les combattants;
-ils furent disposés à se découvrir des qualités
-et choisirent pour chefs les plus habiles et les plus
-courageux. Les caractères opposés se rapprochèrent, et
-l'on vit le terrible Citoillien, révolutionnaire intransigeant,
-partager son vin avec Donquixotte, un infâme
-capitaliste.</p>
-
-<p>Lulusse, qui était de Charonne, ainsi que nul n'en
-ignore, avait admis, au temps où la mitraille ne l'avait
-pas encore diminué, que les gars du Nord étaient de
-bons bougres, et les mineurs de Lille aux figures terreuses,
-les Roubaisiens trapus et violents, les tisseurs
-de Douai, longs comme des perches, le lui rendaient
-généreusement.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">[226]</span>
-Monseigneur, au temps où il cultivait les belles-lettres
-et soignait les âmes en sa cure d'Aubervilliers,
-n'avait pas imaginé qu'il saurait conquérir un jour l'affection
-des gouapes qui le poursuivaient de coassements
-ironiques. Les aspirants délicats et raffinés apprirent
-à la guerre à admirer un charretier argotique et
-rude qui mourut, face à l'ennemi, immobile, stoïque,
-comme le chevalier Bayard. Ils avaient, dans une barbarie
-savante, organisée, fait refleurir la cordialité des
-âges d'or; les uns et les autres consentaient à s'unir
-devant un danger qui les menaçait tous. Ainsi, ce que
-la prospérité n'avait point fait, la douleur le réalisait.</p>
-
-<p>Les officiers aimaient Un Tel parce qu'il incarnait le
-type parfait de la fidélité. Les problèmes obscurs, enfantés
-à l'arrière, dans les états-majors, Un Tel les
-solutionnait à coups de pistolet, sans vaine forfanterie,
-y trouvant un plaisir particulier, en artisan que le fait
-même d'avoir facilement travaillé suffit à satisfaire. Il
-est aisé, au demeurant, de combattre sur des cartes,
-le centimètre en main, de prendre des petits postes, en
-les encerclant d'un trait bleu: il est plus difficile
-d'agir.</p>
-
-<p>Un Tel était un homme d'action, venu à l'instant du
-monde où l'action était souveraine, ce qui lui conférait
-une indiscutable autorité. Des milliers d'hommes se
-révélèrent ainsi des chefs; ils se battirent et, ce qui est
-mieux, entraînèrent au combat les indécis et les pleutres.
-Combien furent-ils, ces agitateurs sublimes? Il
-serait dérisoire de prétendre à les connaître tous, et
-<span class="pagenum" id="Page_227">[227]</span>
-des milliers de tombes gardent le secret de leur témérité.
-On peut dire, sans outrepasser la vérité, que
-ceux-là seuls firent la guerre.</p>
-
-<p>Ils furent dix mille, vingt mille Un Tel, issus de
-vieilles familles roturières ou nés dans les châteaux
-armoriés, qui affirmèrent devant l'histoire le désir de
-vivre de la race. Ce furent de glorieuses bandes fraternelles
-qui, sur la terre meurtrie, se dressèrent comme
-aux premiers âges, le fer en main, afin de défendre les
-foyers attaqués.</p>
-
-<p>L'esprit de bande fit des miracles; il entretint la confiance
-et la bonne humeur des armées; il suscita l'émulation
-chez les braves.</p>
-
-<p>Certes, cet esprit de corps est redoutable pour l'avenir;
-il a déplacé l'organisation des partis et des classes,
-et nulle puissance humaine ne pourrait, maintenant,
-lutter contre. Les bandes sont constituées; elles ont des
-chefs, puissants parce qu'ils sont aimés de ceux qui les
-suivent; redoutables, car ils ont triomphé des pires
-dangers, vaincu la mort en d'innombrables combats.
-Ces bandes militaires déséquipées, revenues à la vie
-sociale, garderont leur esprit communiste, leur amour
-du danger, leur besoin d'être fortes; elles auront, peut-être,
-un peu moins d'apparente brutalité. Envers elles,
-les Etats n'exerceront aucun moyen répressif. Elles se
-différencieront des groupes, sans honneur, qui régnaient
-avant la guerre sur la République: financiers véreux,
-démagogues assoiffés, rhéteurs ventrus qui pillaient
-leurs compatriotes, en ce qu'elles auront été créées,
-<span class="pagenum" id="Page_228">[228]</span>
-pour des buts nobles, dans l'épreuve et sans autre
-ambition que de partager des souffrances. En vérité,
-une nouvelle féodalité se lève sur le monde!</p>
-
-<p>Les patrouilleurs traversant les réseaux de fils de fer
-par les nuits sans lune; le groupe franc qui saute à la
-gorge de l'adversaire et le terrasse; les hommes déterminés
-qui demeurent à leur poste, sous un bombardement,
-formeront l'aristocratie de demain. Elle sera
-juste, forte, implacable. Que si les combattants négligeaient
-d'exiger leurs droits et de les imposer à la foule
-oublieuse, les chefs de bande, les compagnons au geste
-prompt, au verbe facile, se dresseraient, sentinelles
-obstinées, et clameraient au monde épouvanté un nouveau
-code social où chaque soldat, payé des services
-rendus, sera considéré dans la mesure de ses anciens
-sacrifices.</p>
-
-<h2 id="Page_229">LE BANQUET DU CAMP B<br />
-OU LES DIALOGUES SÉVÈRES</h2>
-
-<p>Ouvriers, paysans, bureaucrates, Un Tel sait grouper
-autour de lui une bande intrépide et joyeuse. Combattre
-est bien; savoir vivre au repos et s'organiser son bien-être
-est mieux encore. Une bande heureusement conduite
-doit s'intéresser aux questions de ravitaillement et
-de cuisine, qui sont primordiales.</p>
-
-<p>Les festins des soldats ont une gaieté franche; ils
-sont une occasion de se revoir, de boire un vin qui
-chante au c&oelig;ur et porte à l'amitié; ils exigent surtout
-un génie grandiose d'organisation. Découvrir des &oelig;ufs,
-des vins et des desserts participe souvent de la magie;
-les plats ont alors une saveur spéciale d'être rares et
-coûteux; n'estime-t-on pas les choses pour la peine que
-l'on eut à se les procurer?</p>
-
-<p>L'heure des repas est la seule où la pensée du soldat
-est débridée: c'est alors qu'elle s'exprime sans feinte,
-violemment.</p>
-
-<p>Ces agapes fraternelles permettent à chacun
-<span class="pagenum" id="Page_230">[230]</span>
-d'exprimer son être intime, de résumer les impressions
-ressenties au cours des derniers combats. Au reste,
-l'échange de vues en présence des bouteilles, la
-communion de pensée autour d'une table improvisée
-sont dans la pure tradition des banquets. Et puis, le
-soldat l'affirme:</p>
-
-<p>&mdash;Il vaut mieux boire en compagnie que de mourir
-dans un coin, tout seul.</p>
-
-<p>On buvait ferme au camp B. Les troupes s'y reposaient,
-quelques jours, au sortir des tranchées; elles
-y manifestaient leur âpre désir d'être heureuses; elles
-se lavaient, chantaient, goûtaient à nouveau des plaisirs
-humains.</p>
-
-<p>Des sapes obscures et fraîches abritaient les hommes;
-ils y dormaient avec une volupté profonde, en
-compagnie des rats.</p>
-
-<p>Dormir, après de longues veillées nocturnes, est un
-plaisir de dieu. Sous la protection des arbres, assis à
-des tables vacillantes, les hommes discutaient, attendant
-impatiemment que les ravitailleurs en vins, chargés de
-bidons, revinssent des villages environnants, porteurs
-d'espoirs et de soleil. Certains s'isolaient en des toilettes
-compliquées, chassant les poux ignominieux sur leur
-manteau d'azur.</p>
-
-<p>Face au camp, sur la grâce illuminée d'un coteau,
-un cimetière aux tombes parallèles, où reposaient les
-morts du bataillon, flamboyait de toutes ses cocardes,
-de ses croix et de ses couronnes.</p>
-
-<p>Les vivants songeaient aux morts; ils allaient parer
-<span class="pagenum" id="Page_231">[231]</span>
-les tombes, mais sans y mettre cette douleur superficielle
-dont le rite funèbre se pare. Nous vivons en
-des âges virils où l'anéantissement est accepté.</p>
-
-<p>Certains soirs, le camp B retentissait de clameurs et
-de chansons; on eût dit un vaste navire où des marins
-ivres et proches de la terre, revenus d'une traversée périlleuse,
-fêtaient le retour dans les ports que l'on aime.</p>
-
-<p>Ce soir-là, le secteur était heureux!</p>
-
-<p>Les cuisiniers, ayant fait rôtir les viandes dans
-une sauce rousse et parfumée d'oignons, composaient
-avec des gestes de prêtre un gâteau mystérieux où
-les pâtes, la cassonade et les raisins de Corinthe se
-joignaient, pour la joie des convives. A la lueur chaude
-des bougies, le couvert fut placé: gamelles bosselées,
-assiettes en aluminium, quarts rouges et dorés par le
-vin, fourchettes brisées. Des bouteilles, aux cachets de
-cire verte ou vermeille, de calibres divers, alignées en
-un ordre parfait semblaient attendre, victimes expiatoires,
-l'heure du gai sacrifice.</p>
-
-<p>Les compagnons d'Un Tel étaient groupés autour de
-cette table, à peine décrassés, ornés encore d'une barbe
-sauvage. La bande fêtait son immortalité. Malgré les
-assauts, les bombardements, les sournoises maladies et
-l'effroi des saisons contraires, ces hommes sentaient un
-sang riche couler à leur peau.</p>
-
-<p>Donquixotte, plus maigre qu'un fakir, grave autant
-qu'il l'était jadis à son comptoir, alors qu'il débitait
-l'andouillette et le porc et qu'il se passionnait aux
-aventures de d'Artagnan et aux évasions de Monte-<ins id="cor_7" title="Christo">Cristo</ins>,
-<span class="pagenum" id="Page_232">[232]</span>
-exigeait qu'on se mît à table. Le rêve héroïque
-ne suffit pas à substanter un soldat; il y faut ajouter
-force plats consistants.</p>
-
-<p>Gustave, le Rempart de Calonne, revenu après maintes
-blessures, n'avait plus sa beauté de ruffian, son
-&oelig;il altier; il semblait adouci, comme affiné par l'âge et
-la souffrance.</p>
-
-<p>Citoillien, gras et jovial, allait de l'un à l'autre,
-oubliant les révoltes anciennes, évoquant des souvenirs
-bachiques, citant les noms glorieux des villages où tout
-le bataillon était ivre.</p>
-
-<p>Monseigneur présidait, donnant une tenue à la conversation,
-évitant avec habileté que les conteurs ne se
-livrent aux récits paillards dont la troupe est friande.
-Il rompait le pain avec douceur, comme à l'office, veillant
-à ce que chacun ait sa part de bien-être, de lumière,
-de vin et de sauce odorante.</p>
-
-<p>Un brave c&oelig;ur, sous une rude charpente, le sergent
-Massacré, prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis un sanglier des Ardennes; bon pied, bon
-&oelig;il, et dix litres de vin ne me font pas reculer. Chacun
-a ses idées, ici-bas; mon rêve, à la descente des tranchées,
-c'est d'aller aux douches tout habillé. Ensuite, tu
-te mets au soleil pour te sécher, tu fumes ta pipe, tu
-regardes passer les ambulances, au loin, sur la route,
-et te voilà tout neuf. La vie est déjà bien assez compliquée;
-pourquoi l'embarrasser de théories inutiles? Les
-types qui m'abrutissent de phrases et de conseils, je
-leur réponds: «Cause à l'autre.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_233">[233]</span>
-Sans autre raison que d'être bruyant, un camarade
-se mit à chanter:</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse8">Tout le long, le long du corridor</div>
- <div class="verse8">On faisait des rêves d'o-o-or.</div>
-</div>
-
-<p>Un autre se remémora les beaux jours d'hôpital, où
-de jolies femmes lui offraient des oranges, des cigares
-et des confiseries. Quelles jolies fêtes les infirmières
-organisaient dans le jardin, sous les pommiers fleuris!
-Marthe Chenal y vint chanter autre chose que</p>
-
-<div class="poem ital">
- <div class="verse8">Tout le long, le long du corridor...</div>
-</div>
-
-<p>C'était peut-être la <i>Marseillaise</i>!</p>
-
-<p>La conversation devint générale; les quarts s'entre-choquaient
-avec un bruit d'armes, les bouchons volaient;
-à l'aide d'un poignard scintillant, un jeune grenadier
-découpait habilement le rôti. On but à la croix
-de guerre du cuisinier, on but à la paix, à la prochaine
-permission, à l'amour; on but pour le plaisir de boire,
-et les convives ne sentaient pas sur eux tomber la fraîcheur
-de la nuit.</p>
-
-<p>Sans perdre rien de leur vibrante gaieté, les convives
-délaissèrent les propos futiles ou grossiers; le vin, au
-lieu que de troubler leur raison, l'aiguisait sans doute
-et la rendait clairvoyante. Chacun exposa sa conception
-de la guerre et ses motifs de colère à l'égard du civil.</p>
-
-<p>Pour tous, l'âme du combattant est une énigme, et
-nul ne peut deviner le secret de la grande muette. Ce
-<span class="pagenum" id="Page_234">[234]</span>
-soir-là, pour elle seule, dans la zone inviolée du civil,
-l'armée fit entendre sa redoutable voix.</p>
-
-<p>Monseigneur, orateur éloquent, oubliant sa douceur
-coutumière, établit un réquisitoire contre le civil. En
-mots simples, compris de tous, le prêtre s'associa au
-courroux unanime.</p>
-
-<p>&mdash;Combien d'hommes, dit-il, qui parlaient d'humanité,
-négligeant les tendres leçons du seul maître que
-je reconnaisse, se montrèrent, en ces événements, des
-égoïstes? Combien ne partagèrent pas leur pain avec
-l'affamé? Combien se refusèrent à tendre une main
-charitable, quand l'émigré et l'orphelin imploraient
-d'eux un secours? La vertu de charité fut trop souvent
-l'apanage du soldat, le grand misérable de notre époque.
-Il en fut qui chassèrent au loin de leurs terres les
-familles errantes; il en fut qui abusèrent du malheureux
-et qui firent argent de sa pauvreté; ceux-là, civils notoires
-et respectés, seront bannis de la communion des
-hommes, parce qu'ils ne pratiquèrent pas la plus jolie
-des vertus chrétiennes.</p>
-
-<p>Ces paroles eurent un écho irrité: Citoillien parla.</p>
-
-<p>&mdash;Le propriétaire est demeuré le vautour; l'homme
-est toujours un loup pour l'homme. Des usiniers ont
-intensifié le travail des femmes, afin de rétribuer leur
-personnel à des tarifs inférieurs; une femme, n'est-ce
-pas une esclave taillable et corvéable à merci? On a
-spéculé sur le besoin de défense de la nation. Il nous
-fallait des armes et des munitions: on nous a vendu
-des grenades qui n'éclataient pas et des pistolets qui
-<span class="pagenum" id="Page_235">[235]</span>
-sautaient dans nos mains. Quand nous pataugions dans
-la boue d'Argonne ou de Champagne, des mercantis
-nous fabriquaient des semelles en carton-pâte. Le civil,
-avec notre peau, s'est fait de riches portefeuilles.</p>
-
-<p>Gustave s'associa à ce concert imprécatoire. Don
-Juan des jours paisibles, il gardait rancune à celles
-qu'il avait adorées d'avoir été volages; il en voulait plus
-encore aux amants embusqués, aux financiers luxurieux,
-à la horde infâme de ces mâles qui, loin de la
-foudre et des vents, à la faveur de leur or victorieux,
-faisaient la conquête des femmes infidèles du soldat.</p>
-
-<p>Massacré, dit «Cause à l'autre», se leva. Fermement,
-il exposa ses furieuses revendications:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a des tas de types qui sont venus se soulager
-sur notre fumier; on aurait dû leur fiche des coups de
-fourche. Nous sommes trop bons! Le civil nous endort
-avec ses histoires sympathiques: le poilu par-ci, le
-poilu par-là! Moi, je leur dis: «Cause à l'autre.»
-La première fois que je suis allé à Paris, je vis le
-métro arriver, j'ignorais qu'il repartait si vite, je ne
-me pressais pas. Coin!... Voilà la voiture qui repart.
-Je reste là, sur le quai, comme une andouille. Une
-autre voiture arrive, je saute dedans en bousculant une
-grosse dame. On m'injurie, on m'appelle voyou, moi,
-un sanglier des Ardennes, titulaire de quatre citations...
-Et ils appellent cela, les civils, avoir de l'affection pour
-le poilu!</p>
-
-<p>Les buveurs communièrent dans le même courroux
-à l'égard de ceux qui, selon la parole du petit Breton
-<span class="pagenum" id="Page_236">[236]</span>
-qui mourut un soir dans les bras d'Un Tel, vivent de
-la guerre alors que les autres en crèvent. Le vent de
-la nuit emportait au loin leurs imprécations et peut-être
-dans les villes éblouissantes de lumières, auprès
-des tables fleuries où courtisanes et munitionnaires
-s'enivraient de champagnes étoilés, entendit-on la
-sourde menace venue des champs, des forêts et des
-plaines où toute une jeunesse armée attend le formidable
-retour.</p>
-
-<h2 id="Page_237">POLLUX LE CHEVALIER DU CINÉMA</h2>
-
-<p>En temps de paix, Pollux inquiétait ses voisins par
-ses allures excentriques; son accoutrement lui valait
-l'estime des gamins. Une tête de clown sous un sombrero,
-des épaules roulantes de lutteur, un pantalon
-à larges carreaux blancs et noirs, tel il se présentait à
-la foule. Celle-ci le redoutait parce qu'il était fort et
-l'admirait pour son rôle social; n'était-il pas un roi de
-la cinématographie, un de ces hommes dont les pitreries
-s'inscrivent en lignes de lumière sur tous les écrans du
-monde et qui font rêver au delà des mers, de belles
-inconnues?</p>
-
-<p>Certes, il n'avait pas le geste tendre et svelte d'un
-jeune premier, la beauté sombre de l'amant éconduit;
-ce joyeux camarade était grotesque et disloqué. En
-société, sa turbulence était recherchée. Nul comme lui
-ne rotait en cadence, rythmant de ses hoquets la plus
-sensible des romances, et c'est quand il lançait en
-l'air les bouteilles débouchées qu'il le fallait admirer;
-parfois, un consommateur se voyait éclaboussé de bière
-ou de champagne; ce sont là de petits incidents qui
-n'enlèvent rien au talent du jongleur.</p>
-
-<p>Pollux était le prince de la cascade. Tomber d'un
-échafaudage et passer de la rude main d'un policier
-<span class="pagenum" id="Page_238">[238]</span>
-sous le jet d'eau de l'arroseur municipal forment les
-premiers éléments de la cascade. Nageur intrépide,
-l'habile cascadeur se jetait dans la Seine, remontait
-hâtivement sur le quai, roulait sous les roues d'un
-fiacre, se heurtait à la vitrine d'un antiquaire, entrait
-la tête la première dans un service en porcelaine,
-recevait quarante in-folio sur la nuque, le sourire et
-le cigare aux lèvres. Il animait de son jeu rapide et
-joyeux les plus invraisemblables des scénarios. Couvert
-de suie et de cirage, il devenait le roi vorace et
-redouté de quelque tribu nègre inconnue; roulé dans
-la farine, il se transformait en mitron qu'une femme
-déshonore; cinglant un cheval rapide, les bras liés à
-l'encolure, on eût dit un aventurier du Far West. Il
-incarna mille rôles et ce fut, au dire de ses pairs, dans
-celui d'un singe qu'il triompha.</p>
-
-<p>Certains de ceux dont la mission est d'amuser la
-foule et de lui donner les plus imprévues, les plus
-troublantes des sensations, sont, au demeurant, de très
-paisibles bourgeois, menant une vie normale, exempte
-de perturbations et parfaitement équilibrée. Ils se dépouillent,
-au sortir de la scène, de leurs tourments et
-de leurs passions; ils quittent le pourpoint du guerrier,
-la robe du monsignor ou la sombre cape du traître
-pour n'être plus, loin de l'opérateur de prise de vues,
-que des pères de famille, de bons époux, fidèles à
-leur foyer, amis de la quiétude et du bien-être.</p>
-
-<p>Pollux aimait le cinéma de toute son âme. En toute
-circonstance, il se croyait en scène, paradait, jouant un
-<span class="pagenum" id="Page_239">[239]</span>
-rôle éternel, avec des grimaces et des contorsions
-inouïes. Soulevant les chaises, les tables, les pianos,
-équilibriste paradoxal, il jouait avec les phrases et les
-meubles, ajoutant des gauloiseries brutales à ses exercices,
-hurlant des refrains idiots. Sa vie était une intéressante
-et pittoresque création; elle avait la fantaisie
-d'un film comique et donnait cette impression brillante
-et saccadée d'une projection lumineuse au cours de la
-nuit. Pollux était le chef de la bande des Pi-Ouit.</p>
-
-<p>Ceux-ci, clowns intrépides, comiques anglais, gardant
-sous une morgue extérieure la plus fébrile des
-fantaisies, formaient une phalange de travailleurs
-acharnés de l'art cinématographique. Il y a une manière
-élégante de prendre, entre le pouce et l'index, une
-boule de billard; il y a une façon risible de tomber à
-terre en faisant un grand écart; on peut, avec esprit,
-fumer un cigare des deux bouts, telles étaient les savantes
-occupations de la bande des Pi-Ouit. Ces artistes,
-du plus moderne des arts, étaient des êtres particulièrement
-tourmentés; ils recherchaient, par des procédés
-nouveaux, à donner l'illusion du vrai dans le miraculeux,
-à dessiner les formes excessives de la joie et de
-la douleur, et leur jeu était une caricature. Au reste,
-leur physique se prêtait à la réalisation du comique;
-ils étaient d'une maigreur extrême. On eût dit, à les
-voir défiler, la pipe au bec et le canotier sur l'oreille,
-une combinaison d'angles.</p>
-
-<p>Un petit monde de bonisseurs, de photographes, de
-coloristes, de danseurs et d'artistes gardaient à Pollux
-<span class="pagenum" id="Page_240">[240]</span>
-une affection vraie. En son art, n'est-il pas un maître
-incontesté? Le premier des Pi-Ouit était audacieux, il
-avait l'orgueil de ne point truquer ses acrobaties; il
-sautait, nageait et se faisait écraser en conscience, ce
-qui ne laissait pas que de le parer d'un juste laurier.
-Brutal, grossier, excentrique, Pollux n'en était pas
-moins, en un siècle vulgaire, un être chevaleresque.
-Quand il pliait ses jambes élastiques, afin de mieux
-bondir, ainsi que le scénario le lui imposait, loin d'un
-mari jaloux, par une fenêtre ouverte sur le vide, on
-eût dit qu'il allait, pareil au clown de Banville, «crever
-le plafond de toile» et rouler dans les lampes à arc
-qui sont, elles aussi, «des étoiles».</p>
-
-<p>Equilibriste et poète, ce sont des vocations qui sympathisent,
-et rien ne s'oppose à ce qu'un clown ait une
-âme et des m&oelig;urs de rimeur. François Villon fut paillard
-et grand dépendeur d'andouilles; Pollux n'ignorait
-rien du vol à la tire et des plus viles luxures!</p>
-
-<p>Le Chevalier du Cinéma eut une belle qui lui permit
-de devenir un grand premier en amour. La muse de la
-bande des Pi-Ouit, artiste habile et fêtée en sa jeunesse,
-prit avec la maturité une ampleur excessive.
-Elle avait une perruque oxygénée, des yeux rieurs et
-lumineux; elle savait tirer la langue à ravir, elle était
-espiègle et bedonnante, ce qui la faisait ressembler à
-quelque marmot grotesque et bariolé, fabriqué à Nuremberg
-par un artisan en délire.</p>
-
-<p>La môme Citrouille triomphait à l'écran en femme-cocher,
-en concierge; elle était, quand elle interprétait
-<span class="pagenum" id="Page_241">[241]</span>
-les jeunes filles, joignant ses courtes mains sur son
-triple ventre, une caricature atroce de Claudine. Son
-apparition faisait naître un rire formidable. Pollux la
-soulevait avec aisance, la portait à bras tendus, la laissant
-retomber sur le sol, où elle rebondissait comme
-un ballon. Un jour, sous cette charpente burlesque, il
-sentit que battait une pulsation frêle et régulière; découverte
-inouïe: la môme Citrouille avait un c&oelig;ur!</p>
-
-<p>Pollux aima sa compagne sincèrement, mais il lui
-préférait encore son art; aussi s'amusait-il à exagérer
-les manifestations de sa tendresse; dans son inconscience,
-il ridiculisait la plus douce des traditions païennes,
-le geste universel et gracieux par excellence: le
-baiser sur les lèvres. C'était un couple dont l'extravagance
-suscitait, quotidiennement, des stupéfactions, des
-rires et des batailles; la foule les poursuivait de quolibets,
-les acclamait; parfois, le peuple est inconstant:
-des gouapes les injuriaient sans mesure, ce qui permettait
-à Pollux de faire une prompte et parfaite démonstration
-de boxe française accompagnée de sauts
-périlleux.</p>
-
-<p>La guerre surprit le Chevalier du Cinéma en plein
-triomphe; certaines de ses créations avaient remporté
-un succès mondial. Les marchands de b&oelig;ufs de l'Amérique
-du Sud, les nervis marseillais aux foulards coloriés,
-les petits nains ivoirés du Japon, les enfants rieurs
-de la Martinique, les obscurs paysans des campagnes
-mystiques où l'icône est vénérée, toutes les foules désireuses
-de voir un peu d'irréel et de mensonge parer
-<span class="pagenum" id="Page_242">[242]</span>
-leurs existences avaient suivi, avec une passion commune,
-les invraisemblables aventures, en douze parties,
-de «Pollux, roi des mines d'or», à qui de sinistres
-bandes veulent arracher la fortune et l'honneur. Le
-héros, ayant juré de garder le secret du filon d'or jadis
-découvert par des chercheurs obstinés et de le remettre
-à la reine des mines quand elle aurait vingt ans, gardait
-le plan sur son c&oelig;ur; des traîtres, vainement, tentaient
-de le lui ravir; ne pouvant s'emparer du précieux talisman
-qui leur eût assuré la richesse, ils emprisonnaient
-la petite orpheline. Pollux, échappé miraculeusement
-à une dizaine d'explosions et de chutes vertigineuses,
-délivrait la douce jeune fille. Soudoyé par les bandits,
-le peuple des mineurs se révoltait; Pollux le réduisait
-au silence, après un combat magnifique où cinq cents cavaliers,
-qu'on eût dit descendus des fresques de Michel-Ange,
-traversaient au galop l'écran vingt fois de suite.</p>
-
-<p>Un matin doux et frais, où le vent animait de sa
-caresse légère les roses des jardins, Pollux et sa gentille
-protégée s'épousaient; les mineurs jetaient des
-fleurs sous leurs pas heureux, tandis que le traître
-s'étranglait dans une maisonnette où, poursuivi par le
-remords et des cavaliers mystérieux, il croyait voir
-apparaître, invincibles et menaçantes, les ombres de
-ses victimes.</p>
-
-<p>Il avait conquis la célébrité et le c&oelig;ur des petites
-ouvrières de toutes les vastes cités du monde. Il délaissait
-la môme Citrouille, s'étant épris de la jeune Américaine
-aux yeux limpides qui interprétait, à ses côtés, avec
-<span class="pagenum" id="Page_243">[243]</span>
-une ingénuité délicieuse, l'héritière aux 500 millions.</p>
-
-<p>Il n'était pas un faubourg usinier où l'image du
-chevalier Pollux, aux traits fortement accusés, ne se
-dessinât ostensiblement; elle fut recouverte par les
-affiches de la mobilisation; cette ombre s'évanouit dans
-la tragédie naissante; seuls, quelques portraits demeurèrent,
-sales et décolorés, sur des murailles de banlieue,
-attestant la valeur de toute gloire humaine.</p>
-
-<p>La guerre fit de Pollux un soldat imprévu, peu discipliné,
-mais d'une élasticité surprenante, apte à toutes
-les besognes, prêt à tous les coups de main, Fregoli de
-la bataille, à la fois éclaireur, grenadier, homme de
-liaison, souvent heureux et toujours assoiffé.</p>
-
-<p>Pollux se devait de se joindre à la bande vigoureuse
-des défenseurs de Calonne et des conquérants de 304;
-il suivit Un Tel dans toutes ses aventures; chose
-étrange, il ne se signala pas en des combats singuliers;
-il n'eut pas à son actif un fait d'armes exemplaire. Ce
-familier de la gloire semblait la délaisser; il se battait
-dans l'ombre, avec obstination, simplement, durement,
-comme les camarades, souffrant de l'hiver et des bourrasques,
-couvert de vermine et de terre.</p>
-
-<p>Néanmoins, il eut son rôle dans le formidable mécanisme
-de la guerre; il soutint, à sa manière, le moral
-de ses camarades; il contribua à leur donner une âme
-égale et forte par sa verve endiablée. Les pirouettes
-dont il ornait ses discours valaient certes, aux yeux des
-soldats, en des saisons de particulière amertume, les
-plus fiévreux des encouragements.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_244">[244]</span>
-Alors que les obus creusaient dans la tranchée de
-vastes entonnoirs, tandis que les escouades effrayées
-se terraient, Pollux, une cigarette aux lèvres, demeurait
-à son poste, avec forfanterie. N'avait-il pas encouru de
-plus redoutables périls au cours de sa vie cinématographique,
-quand il combattait dans un imaginaire Alaska
-contre de modestes figurants transformés en de féeriques
-chercheurs d'or?</p>
-
-<p>Ainsi, cette transposition de l'irréel en son existence
-courante lui était une magnifique occasion de bonheur;
-il se croyait toujours devant l'objectif, prêt à inscrire
-sur la pellicule immortelle un geste héroïque.</p>
-
-<p>Pollux avait le c&oelig;ur et l'esprit d'un gavroche:</p>
-
-<p>&mdash;Où tombent actuellement les obus? faisait demander
-le capitaine que le bombardement inquiétait.</p>
-
-<p>Et l'infatigable farceur de répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Dis-lui qu'ils tombent par terre.</p>
-
-<p>Pauvre clown! Il cachait une tristesse vraie et délicate
-sous les scintillements de sa joie. Las des amours
-faciles et grotesques qu'il avait connues, délaissant la
-«môme Citrouille» et ses tendresses de cirque, il
-rêvait de vivre un jour, dans le luxe et la fantaisie,
-auprès de l'Américaine ingénue qu'une jolie fiction lui
-avait fait épouser à l'écran. Elle s'appelait Mary; elle
-avait des poignets d'enfant, des mains fines et transparentes,
-un rire frais et chanteur comme de l'eau. Quand
-Pollux, l'arrachant à ses ravisseurs, la portait en ses
-bras, il la sentait trembler sur sa poitrine, comme une
-colombe.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_245">[245]</span>
-Une nuit silencieuse, Un Tel et sa bande partirent
-en reconnaissance. Les hommes traversaient, en rampant,
-la forêt; Pollux les précédait, leur cherchant un
-chemin parmi la broussaille.</p>
-
-<p>Il marchait fièrement, au clair de lune, inconscient
-du danger. N'était-il pas l'invincible roi des mines d'or,
-le Chevalier sans peur et sans reproche du Cinéma?
-Il ne songeait pas à l'adversaire qu'il pourrait rencontrer
-et qui l'abattrait; il ne voyait pas l'&oelig;il de feu des
-mitrailleuses qui le guettait dans l'ombre bleue; il
-ajoutait une nouvelle aventure à la série des films qui
-lui valurent sa renommée. Celle-ci, comme les autres,
-se terminerait par une pirouette, un sourire et des bravos.
-Ce fut, hélas! une pirouette sanglante!</p>
-
-<p>De la gauche à la droite, subitement, une fusillade
-éclata. Les balles brisaient les branches, s'aplatissaient
-sur les cailloux et trouaient les arbres; les grenades
-s'ouvraient en gerbes sonores et flamboyantes; la reconnaissance
-se dispersa comme un vol de moineaux.</p>
-
-<p>Un Tel, en s'enfuyant, entendit Pollux, blessé, qui
-criait en son délire:</p>
-
-<p>&mdash;A moi, mes fidèles mineurs!</p>
-
-<p>Le silence se fit entre les lignes. La nuit suivante,
-les camarades de Pollux sortirent, afin de retrouver son
-corps. Auprès d'une source, ils découvrirent une croix.
-Une main ennemie, un instant fraternelle, y avait écrit
-ces simples mots où ne se devinait pas le mystère de
-toute une vie:</p>
-
-<p>«Ici repose un brave mort pour la France.»</p>
-
-<h2 id="Page_246" style="margin-bottom: 1em;">LAZARE CARNOT<br />
-OU LES MOUSQUETAIRES DU F. M.</h2>
-
-<div style="width: 20em; margin: 2em 1em 2em auto; text-align: center;">
- <p class="cent">«Les tireurs du fusil-mitrailleur prendront<br />
- le nom de mousquetaires.»</p>
-
- <p class="algnr">(<i>Instructions sur l'Infanterie</i>.)</p>
-</div>
-
-<p>Par un jeu du hasard, Un Tel, ami du pittoresque,
-avait la propriété de grouper des êtres d'exception,
-venus de tous les points du monde, attirés à lui par
-une force inconnue. Il sut se créer de ferventes affections.
-Certains l'aimèrent d'une passion irraisonnée
-pour sa nature indépendante, ils lui vouèrent leur existence;
-d'autres, afin de le suivre, abandonnant leurs
-craintes instinctives, devinrent téméraires; d'autres le
-haïrent violemment, ainsi que l'exécraient jadis les
-trublions des chapelles littéraires. Lulusse, revenu à la
-vie civile, écrivait à Un Tel. Tous ceux qui avaient eu
-l'honneur d'appartenir à sa bande en gardaient un souvenir
-ému.</p>
-
-<p>Il y a des êtres d'attraction, sorte de pôles magnétiques
-vers qui les hommes se dirigent. Un Tel avait
-toujours guidé la destinée de ses camarades, et nombre
-<span class="pagenum" id="Page_247">[247]</span>
-de mères inquiètes ou de femmes jalouses lui reprochaient
-son emprise sur la volonté des leurs.</p>
-
-<p>Le soldat qui aimait le plus Un Tel fut un simple:
-Lazare Carnot, nègre athlétique, né aux îles, parmi des
-végétations magnifiques. Il ne se parait pas, aux jours
-de fête, de hochets d'ivoire, et c'eût été l'injurier que
-de croire que ses ancêtres avaient dansé, le scalp en
-main, autour du poteau coloré où rôtissait, à petit feu,
-un Européen infortuné.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, disait-il, un homme libe, un citoïen
-de la épublique de Jean-Jacques Ousseau et de Icto
-Hugo.</p>
-
-<p>Cet homme libre était l'esclave de son affection.
-Susceptible à l'excès, il eût toléré d'Un Tel les plus
-cruelles plaisanteries, tant il était asservi.</p>
-
-<p>Dans la bande des patrouilleurs, Lazare était fusilier-mitrailleur;
-il était appelé à défendre, par un feu
-juste et rapide, ses camarades, en cas de combat imprévu
-ou d'embuscade. A l'exercice, il était souple; il
-suivait strictement les instructions reçues. Il y avait
-quelque chose de puéril dans cette discipline de nègre
-qui ne cherchait pas à comprendre les raisons du combat,
-s'abstenait de discuter la valeur de son arme, tirant
-parce qu'il fallait tirer.</p>
-
-<p>A de certaines heures, Lazare Carnot était mélancolique;
-Un Tel sollicitait alors ses confidences. Le
-nègre évoquait la splendeur de son île: il y avait un
-port aux eaux lumineuses; le chef du port était coiffé
-d'une casquette à huit galons, c'était un amiral appelé
-<span class="pagenum" id="Page_248">[248]</span>
-à recevoir les navires étrangers, à leur entrée dans la
-rade; il en venait deux ou trois par an. Des femmes en
-pagnes miroitants, portant de larges ombrelles en toutes
-saisons, se promenaient dans l'avenue sablée qui montait
-au «Moulin Rouge», petite maison sur pilotis,
-ainsi nommée par des marins de passage; des couples
-y dansaient jusqu'à l'aube.</p>
-
-<p>Quelques kilos de pois secs, secoués dans un tambour,
-formaient l'orchestre de ce bal cosmopolite où
-s'enlaçaient des êtres de toutes couleurs: noirs aux
-sourires épanouis, mulâtres fins et graves, matelots anglais
-chaloupant comme des bateaux à voiles, Chinoises
-échouées en cette île à la suite de marchés honteux.</p>
-
-<p>&mdash;On s'amusait, mon cer; un soi, nous dansions au
-pemier étage; le plancé s'est écoulé; nous sommes
-tombés su la tête des autes danseu; on a bien i!</p>
-
-<p>Lazare Carnot habitait une maison en carrés de
-plâtre, recouverte de chaume; il y faisait une délicieuse
-fraîcheur. C'est là qu'il reçut une nuit la visite d'une
-petite danseuse à la chair ferme et dorée qui vint frapper
-à sa porte, toute nue, des fleurs en ses bras.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là?</p>
-
-<p>&mdash;C'est l'Amour! dit une voix musicale.</p>
-
-<p>Pour n'être pas aussi simples, nos amours sont-elles
-aussi jolies?</p>
-
-<p>La guerre étant venue, Lazare Carnot s'engagea. Il
-gardait une grande discrétion relativement à ses conceptions
-sociales. Il avait une opinion déterminée sur
-la guerre:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_249">[249]</span>
-&mdash;Moi, mon cer, je suis citoïen libe de la épublique
-fançaise. La Fance se battait, je suis venu de suite
-servi son dapeau.</p>
-
-<p>Un Tel songeait que ce nègre eût donné une leçon
-à nombre d'intellectuels et de snobs qui, Français, n'en
-oublièrent pas moins leurs devoirs les plus impérieux.</p>
-
-<p>Lazare Carnot ne dédaignait pas la politique. Il aimait
-à se remémorer certaines élections où l'on se
-battait à coups de bâton, afin que fussent affirmés dans
-l'île les principes «émocatiques» et «anticléicaux»
-que toutes les civilisations nègres envient à la métropole.
-Confusément, le mousquetaire noir admettait, lui
-aussi, l'union sacrée.</p>
-
-<p>Lazare Carnot avait l'étoffe d'un bon citoyen et
-d'un parfait soldat. Son arme était luisante, propre,
-méticuleusement entretenue; jamais un gravier n'eût
-risqué d'en entraver le précieux mécanisme.</p>
-
-<p>C'est avec de semblables soldats que l'on peut soutenir
-la plus dure des guerres. Un Tel pensait à ces
-écrivains humanitaires qui se virent froissés en leurs
-nobles sentiments, parce que des noirs collaboraient à
-notre &oelig;uvre guerrière; il lui apparaissait que le bon,
-le naïf Lazare Carnot était autrement utile à la cause
-française que ces folliculaires partis se terrer en Suisse,
-où ne grondait pas la tempête, afin de nous donner des
-leçons de dignité humaine.</p>
-
-<p>Un Tel admirait qu'un fusilier-mitrailleur nègre, esclave
-hier encore, fût venu apprendre à des apôtres
-<span class="pagenum" id="Page_250">[250]</span>
-férus des principes de nos grands ancêtres comment
-on défendait la liberté; il se proposait, la paix venue,
-de le conduire dans notre capitale, de lui montrer nos
-amours, nos passions politiques, nos divertissements,
-nos arts et nos femmes, et de lui demander humblement
-de nous apprendre la franchise et la simplicité.</p>
-
-<h2 id="Page_251">L'AVION ABATTU</h2>
-
-<p>Le lieutenant chef-pilote partit du camp aux baraques
-camouflées en rasant le gazon. Son appareil roula
-quelques secondes et s'enleva légèrement; l'hélice faisait
-un vent forcené, le moteur ronflait avec un rythme
-égal et continu. Une petite poupée japonaise, fétiche
-offert par une danseuse, attachée à un fil, semblait
-ouvrir sur le vide des yeux épouvantés.</p>
-
-<p>Le ciel était orageux, sillonné de nuages, peuplé
-d'obus errants. L'avion, secoué par les explosions, cherchait
-dans la lumière une route heureuse. Il lui fallait
-traverser les barrages d'artillerie, survoler les lignes
-ennemies, en dépit des mitrailleuses, et deviner où
-se terraient, en leurs nids mystérieux, les terribles
-«maxim».</p>
-
-<p>Le pilote, indifférent à sa direction, songeait à sa
-belle vie sportive d'autrefois; il revoyait les jeux harmonieux
-et forts de son adolescence et la chère maison
-où l'attendaient, anxieusement, ses amours. Les hameaux
-brûlés, les bois abattus, les cimetières immenses,
-les campagnes infécondes défilaient à ses yeux vertigineusement.
-Des groupes traversaient les routes, minuscules
-<span class="pagenum" id="Page_252">[252]</span>
-et héroïques; ce petit peuple d'azur se préparait
-à mourir!</p>
-
-<p>L'attaque devait bientôt se déclencher et l'avion, bel
-oiseau précurseur, préparait la route aux vagues assaillantes.</p>
-
-<p>Sur sa bête de bois, de tôle et d'acier, le pilote se
-sentait maître de lui; il observait avec calme les replis
-du terrain, les cours d'eau, les terres remuées, les
-pistes foulées, tout ce qui révélait une présence humaine.
-Parfois, un fusant dessinait son panache dans
-le ciel, comme si l'adversaire, désireux d'honorer son
-visiteur, lui offrait un bouquet de lumière.</p>
-
-<p>Le moteur s'irritait; ses flancs métalliques étaient
-secoués de convulsions; on eût cru entendre gronder
-un dragon apocalyptique. Des oiseaux au vol triangulaire
-fuyaient devant le corsaire du ciel, cet errant
-inattendu des célestes jardins.</p>
-
-<p>L'avion survolait les lignes françaises.</p>
-
-<p>La terre soulevée pour des fins guerrières, les armes
-dissimulées, toute cette &oelig;uvre automatique de feu et
-de destruction, vues de haut, paraissaient dérisoires. Se
-pouvait-il qu'une humanité stupide se crût fortement
-défendue derrière ces buttes qui, du ciel, n'étaient que
-des pâtés de sable, presque invisibles, enveloppés d'une
-immense brume?</p>
-
-<p>Le pilote cherchait à repérer exactement les tranchées
-de l'adversaire et leurs bouleversements: il importait,
-avant tout, de savoir si la position pouvait être
-enlevée, de haute lutte, par l'infanterie. Il arrêta son
-<span class="pagenum" id="Page_253">[253]</span>
-moteur, afin de surprendre les bruits qui pourraient
-monter du ravin.</p>
-
-<p>Soudain, une ombre gigantesque cacha la terre à
-l'observateur; une odeur irritante de poudre le prit à
-la gorge; d'invisibles canons, avec leurs obus rapides,
-lui barraient son chemin de lumière. Il se sentait secoué
-par un vent forcené, prêt à être jeté hors de sa carlingue;
-il lui semblait que son appareil craquait sous
-lui, sinistrement.</p>
-
-<p>Un mince éclat de fonte vint trouer le moteur, une
-flamme jaillit et, dans un tourbillon de feu, de métal
-en fusion et de toile arrachée, l'oiseau s'abattit au
-centre du ravin, les ailes mortes.</p>
-
-<p>Au loin, les fantassins virent tomber du ciel un globe
-de lumière.</p>
-
-<p>Le pilote gisait, écrasé, parmi les débris de son appareil.
-Ainsi, éclaireur avancé de nos troupes, le jeune
-lieutenant, les reins brisés, les bras en croix, attend
-l'impossible relève. Puisse un assaut glorieux mener
-jusqu'à lui nos vagues triomphantes!</p>
-
-<p>Combien de morts, mêlés à la terre immortelle, attendent
-eux aussi d'être vengés; combien, dont les os
-demeurent sur le sol, qui semblent exiger qu'on les
-vienne secourir? Ceux qui ne combattirent pas, ceux
-qui vécurent joyeusement, entendront-ils la voix des
-morts couchés entre les lignes?</p>
-
-<p>Elle vient, avec le vent de l'hiver. A l'aube, lorsque
-le civil s'éveille dans sa chambre tiède et qu'il s'apprête
-à jouir encore d'un jour heureux, n'entend-il pas
-<span class="pagenum" id="Page_254">[254]</span>
-des doigts glacés qui frappent à ses carreaux? S'il
-ouvrait sa porte au vent qui passe, peut-être comprendrait-il
-la plainte immense de tous les soldats qui n'ont
-pas été, qui ne seront jamais relevés. Verrons-nous les
-ombres des héros s'insurger contre les cités et revenir,
-implacables, au milieu des festins, renverser sur le sein
-des femmes volages les vins fins dont leurs courtisans
-s'abreuvent?</p>
-
-<p>Sportifs du quartier de l'Etoile, braves muscadins
-de l'arrière, clients énervés des bars secrets où l'on
-tangue, prenez garde qu'un soir les pilotes morts au
-champ d'honneur ne viennent se joindre à vos farandoles!</p>
-
-<h2 id="Page_255">LA RELÈVE</h2>
-
-<p>Telle une étoile unique dans un ciel tourmenté, il
-est une chose que les soldats, au c&oelig;ur de la tranchée,
-contemplent avec espérance: la relève. L'image de cet
-instant les console et les fortifie; elle leur donne le
-courage qu'il faut pour supporter sans défaillance les
-misères de la guerre et triompher de ses périls.</p>
-
-<p>&mdash;Ce soir! C'est la relève!</p>
-
-<p>Mots heureux qui se chuchotent de poste en poste,
-qui courent la première ligne, portés sur une aile invisible,
-vous avez ranimé le soldat glacé, redonné du
-c&oelig;ur au veilleur abattu!</p>
-
-<p>Etre relevé, c'est pour quelques jours quitter la
-zone de mort, avoir le droit de marcher sur les routes
-et de revoir des maisons. Les relèves sont dures, elles
-se compliquent de bombardements imprévus; parfois, le
-guide erre à la recherche de sa route, la troupe se perd
-dans la nuit; n'importe, le fantassin accepte sans trop
-murmurer les marches inutiles, la pluie qui lui cingle
-la face, le vent qui le terrasse, car il entrevoit au bout
-de la route le radieux repos dans une grange, les beuveries
-et les jeux.</p>
-
-<p>Il faut patauger en des boyaux fangeux ou longer
-<span class="pagenum" id="Page_256">[256]</span>
-des pistes périlleuses; c'est à peine s'il est possible de
-voir, aux nuits profondes, les trous d'obus et les excavations
-creusés sous les pas du soldat. Les étoffes et
-les équipements mouillés pèsent aux épaules, la boue
-colle aux mains; il faut avancer sans répit ou perdre
-la colonne. Aussi les relèves ont-elles un caractère
-individuel.</p>
-
-<p>L'homme attend qu'un autre homme vienne et lui
-dise:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, camarade, je suis ton remplaçant!
-Sauve-toi!</p>
-
-<p>Il charge son barda et, s'appuyant sur un gourdin
-noueux, il s'en va. Où va-t-il?</p>
-
-<p>Un vague instinct lui dicte sa route; il suit la foule
-sombre qui, elle aussi, se dirige vers l'arrière; il rejoindrait
-les routes et les camps les yeux fermés s'il le
-fallait, tant il désire le repos de l'esprit et du corps;
-sans doute se tromperait-il parfois quelques instants,
-mais sa volonté d'être heureux lui ferait toujours retrouver
-la bonne piste.</p>
-
-<p>Dès que l'on échappe à l'oppression des boyaux et
-que le pas sonne librement, sans contrainte, sur la
-route, les voix s'élèvent, les cigarettes s'allument; les
-hommes, séparés de leur unité, se groupent. On dirait
-que tout un peuple de morts, surgi de la terre, envahit
-les carrefours et marche vers les villes, désireux de
-participer à nouveau au festin de la vie. La relève, c'est
-une résurrection.</p>
-
-<p>Quel peintre génial et douloureux inscrira pour toujours,
-<span class="pagenum" id="Page_257">[257]</span>
-sur un immortel panneau, ces retours pittoresques
-par les routes camouflées avec des toiles pendantes, ce
-qui les fait ressembler à des voies triomphales.</p>
-
-<p>Il en est de ces pèlerins armés qui n'ont plus la silhouette
-du soldat moderne; ils ont l'air de s'être battus
-sous Vercingétorix, couverts de peaux ou de caoutchoucs,
-ficelés en d'étranges capotes, vêtus de sacs à terre, perdus
-dans la bourrasque; ils ressemblent à des pêcheurs
-islandais.</p>
-
-<p>Leurs voix sonnent dans la nuit, glorieuses de pouvoir
-réveiller les échos. Certains, vaincus par la fatigue,
-titubent comme s'ils étaient ivres. On dirait le retour
-d'une kermesse, tant il y a d'allégresse difficilement
-contenue dans le c&oelig;ur de ces ressuscités.</p>
-
-<p>A la faveur de l'aube, les unités se reconstituent, le
-désordre s'organise. Ces hommes en loques forment,
-néanmoins, une armée. Les uns boitent. Les autres traînent
-sur la route, porteurs de bouteillons qui leur battent
-aux flancs; ils ont, pourtant, une allure martiale,
-ils donnent une impression de force et de sécurité.</p>
-
-<p>Tant que des gamins de vingt ans et des hommes, à
-peine leurs aînés, consentiront à n'être que des paquets
-de boue errant sur les routes, la France vivra. Consentiront-ils
-toujours à une telle souffrance? Ils l'ont supportée,
-ils la supporteront encore parce qu'ils croient
-à la justice de leur cause, à l'inéluctable nécessité où
-ils sont de se battre.</p>
-
-<p>Les voici qui s'installent dans une immense sape où
-<span class="pagenum" id="Page_258">[258]</span>
-tout un bataillon pourrait dormir; ils s'étendent sur des
-couchettes étagées; l'humidité suinte aux parois de leur
-demeure; l'air est irrespirable, mais il est si doux de
-retrouver un peu de quiétude, l'apparence du bien-être,
-que ce lieu infect les enchante.</p>
-
-<p>Un Tel, soldat comme eux et qui sent vivre en lui les
-aspirations et les pensées de tous, partage cette joie
-enfantine; il se joint aux conversations des camarades.</p>
-
-<p>Confuses dans la tranchée, les idées, sous le coup de
-fouet de la relève, se raniment et retrouvent leur primitive
-vigueur.</p>
-
-<p>Une rumeur d'océan monte dans ce purgatoire des
-braves; les idées y sont en fusion. A la lueur incertaine
-des bougies, il semblerait qu'un avenir se crée,
-turbulent et magnifique. Les tailleurs de pierre qui élevèrent
-les cathédrales devaient avoir cette foi invincible!
-Les compagnons d'Un Tel bâtissent, eux aussi,
-aux heures de liberté et de repos, leur &oelig;uvre qu'ils
-espèrent immortelle: la paix. Ils la savent lointaine,
-parce qu'ils la veulent parfaite.</p>
-
-<p>La grande relève! Un Tel l'entrevoit avec son imagination
-de poète; il la pare de splendeurs qu'elle
-n'aura pas. De vils poètes, perroquets arriérés, attachés
-à leur perchoir, ont chanté, sur un rythme facile, ce
-retour des héros par les Champs-Elysées. Ceux-là, profiteurs
-masqués en troubadours, consentiront à fêter
-Un Tel un jour par an, ainsi que jadis les Césars permettaient
-à la canaille d'être reine. Quand les lampions
-<span class="pagenum" id="Page_259">[259]</span>
-seront brûlés, ils croiront avoir témoigné suffisamment
-de reconnaissance à leurs défenseurs.</p>
-
-<p>La grande relève, aucun de ceux qui ont le droit d'y
-songer, aucun des combattants ne la veut faire avant
-que soient établies la gloire et la sécurité de la race.
-Certes, tous les soldats ne sauraient fixer exactement les
-raisons de leur constance; mais ceux qui, dans les
-armées, pensent pour les autres, les entraîneurs d'hommes
-dont Un Tel est le type, n'auront cure des changements
-politiques, des influences sentimentales, des
-raisons économiques qui pourraient orienter la guerre
-dans une direction différente de celle qu'ils se sont
-imposée.</p>
-
-<p>Avant que ne se fasse la grande relève, il faudra
-besogner encore, se battre âprement, regagner le terrain
-pied à pied. La lassitude arrête parfois le bras du
-soldat, le froid le tue, les obus lui arrachent les membres.
-Un Tel a vu mourir ainsi les meilleurs de ses
-compagnons, et pourtant, malgré cette diminution des
-forces, il a décidé de lutter.</p>
-
-<p>L'instant est venu où tous les chanteurs, les pitres de
-la bravoure, vont devoir renforcer nos bataillons. Il y a,
-entre les lignes, des mourants qui demandent du secours;
-il y a des morts qui tendent leurs bras décharnés
-vers la patrie impuissante. Si les francs-fileurs de l'arrière
-refusent de se joindre à cette armée dont ils
-louent la vaillance, il est à craindre qu'à la grande
-relève elle ne les chasse de leurs positions, de leurs
-intérieurs fleuris, si toutefois elle consent à leur laisser
-<span class="pagenum" id="Page_260">[260]</span>
-une vie qu'ils ne voulurent pas sacrifier à l'heure où
-tous les paysans, les ouvriers et les intellectuels de
-France acceptaient de mourir.</p>
-
-<p>«Vivement la relève!» C'est le cri unanime des
-soldats. Cette aspiration au bonheur est humaine, mais
-elle se complète d'une acceptation émouvante de la
-souffrance: «Vivement qu'on remonte!», ce qui se
-traduit ainsi: La vie ne vaut pas qu'on la vive tant que
-les soldats de l'armée française seront loin de tout ce
-qui leur est cher, la femme qu'ils aiment et le faubourg
-où ils naquirent.</p>
-
-<p>Ces choses acquises, la France libre, l'honneur sauf,
-Un Tel et ses compagnons feront la grande relève, qu'ils
-désirent heureuse, cordiale, ensoleillée, car rien ne leur
-serait douloureux comme d'être obligés, la guerre étant
-finie, de devoir la recommencer contre les jouisseurs
-et les ploutocrates de l'arrière.</p>
-
-<h2 id="Page_261">UNE CHAUMIÈRE,<br />
-UN C&OElig;UR ET L'INDÉPENDANCE</h2>
-
-<p>Un Tel, que le sort toujours favorisa, connaîtra sans
-doute l'heure heureuse où, délaissant les armes, il lui
-sera loisible de reprendre le cours de sa vie civile. Il
-sera de ces prédestinés qui verront la grande relève,
-terre promise à tous les soldats et que nombre d'errants
-immortels ne pourront, hélas! rejoindre.</p>
-
-<p>La guerre n'aura pas employé toute l'énergie des
-jeunes hommes qui la firent et qui en reviendront. Pour
-quelques-uns, devant en garder une lassitude infinie,
-combien, au contraire, verront s'accroître leur amour
-de la lutte et de l'aventure.</p>
-
-<p>Les combattants, laboureurs revenus à leurs charrues
-brisées, ouvriers retrouvant l'usine si longtemps
-désertée, auront un but unique: être heureux! Les
-souffrances subies avec fermeté portent en elles un
-stimulant particulier: elles préparent à la joie et la
-font plus vivement désirer.</p>
-
-<p>Ceux qui connurent la soif, la faim, le froid, et qui
-furent meurtris dans leur chair, jouiront d'un bonheur
-facilement accessible. La possession de ce qui leur faisait
-<span class="pagenum" id="Page_262">[262]</span>
-défaut, le retour au foyer, la compagnie d'une
-femme leur assureront des joies immédiates et précieuses.</p>
-
-<p>Tous, humbles ou puissants, restreindront leurs désirs;
-il leur suffira, pour s'estimer heureux, de posséder
-une chaumière, un c&oelig;ur les aimant et l'indépendance.</p>
-
-<p>Une chaumière! Fût-elle pauvre, démeublée; n'y
-brûlerait-il, à Noël, que des branches mortes, ramassées
-dans les bois du voisinage, il faudra que les anciens
-combattants aient ce nid. Trop longtemps, ils vécurent
-en oiseaux migrateurs, pour devoir continuer, aux jours
-paisibles, leur course vagabonde.</p>
-
-<p>Chacun aura droit à sa demeure, qu'il parera selon
-sa fantaisie; il l'embellira de la féerie qui chante en
-son c&oelig;ur; il y mettra les fleurs à jamais épanouies de
-son rêve. Que ce soit la ferme où l'on écoute avec
-mélancolie pleurer la pluie d'automne et gémir les
-vents; que ce soit le somptueux appartement aux meubles
-de bois laqué, odorant et rare, tous les intérieurs
-auront une même douceur; on y connaîtra des joies
-pareilles, un divin repos.</p>
-
-<p>Un Tel, peu désireux de vivre en un luxe sans art,
-gardera son studio d'avant-guerre, demeure étrange où
-les livres, les armes et les étoffes tenaient lieu d'objets
-utiles et pratiques; un sabre congolais, à la lame large,
-droite et flamboyante, vaut certes un buffet. Le poète
-y veillera sous la même lampe, retrouvant les papiers
-jaunis où jadis il inscrivait ses pensées intimes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_263">[263]</span>
-Niché sous le toit, dominant son vieux quartier,
-éveillé dès l'aube par les angélus de Saint-Sulpice dont
-les tours semblent transparentes en la brume et prêtes
-à s'évaporer, Un Tel ne saurait quitter sa demeure;
-elle lui ressemble en trop de points, à la fois proche
-du ciel merveilleux et reliée à la rue où s'invectivent
-les marchandes, où les chiens aboient, où le peuple
-chante.</p>
-
-<p>Les nuits d'été, quand la fraîcheur des arbres du
-Luxembourg et leur parfum enchantent les rues désertes,
-ses fenêtres ouvertes sur l'azur illimité du ciel,
-Un Tel cherchera les étoiles familières dont Monseigneur
-lui apprit la vie mystérieuse: Orion, brillant
-comme une armure, et la modeste Wega de la Lyre.</p>
-
-<p>Mais il faut ajouter à toute demeure ce parfum, cette
-musique et cette clarté que seule une femme peut y
-apporter avec sa voix caressante et sa chair lumineuse.
-Un Tel, avant que de courir aux combats, avait lié sa
-vie; rien ne lui sera aussi doux que de renouer les
-chers liens. La bohème amoureuse, ses passions éphémères
-nées au cours d'une nuit d'orgie et dès l'aube
-évanouies ne furent que de frêles plaisirs qui ne suffiront
-pas à peupler la vie sentimentale des anciens
-combattants.</p>
-
-<p>Assurés d'un amour durable, ils réaliseront tous cette
-union définitive de deux êtres partageant, avec une âme
-fervente, espérance, fortune et adversité. Ils feront
-sauter sur leurs genoux un enfant aux yeux rieurs, à
-la chair ferme, aux fesses bien rondes, qui sera la
-<span class="pagenum" id="Page_264">[264]</span>
-petite image, l'ombre affinée de leur compagne. En cet
-enfant, ils auront plaisir à se retrouver, eux-mêmes,
-avec leurs défauts mignons d'autrefois, leur gourmandise,
-leur naïveté et tout cet enchantement qu'ils avaient
-au temps où leurs parents mettaient de l'aloès au bout
-de leur porte-plume, trop aisément transformé en sucre
-d'orge: telle sera la consolation de leurs misères, le
-prix de leurs nuits angoissées, le laurier que mérite leur
-valeur.</p>
-
-<p>Si la société est ingrate à l'égard de son défenseur,
-si elle ne lui accorde pas des droits, en considération
-de ses sacrifices, il lui restera, au moins, de n'avoir pas
-lutté pour tous, vainement, puisqu'une femme et un
-enfant lui en garderont amour et reconnaissance.</p>
-
-<p>Les droits qu'exigeront ces combattants se réduiront
-à peu de chose, en somme. Ils ne permettront pas
-qu'après avoir défendu ce que les penseurs officiels
-et les politiciens de l'époque appelaient les libertés du
-monde on ne leur accordât pas les traditionnelles libertés
-françaises. Contre toute tyrannie s'opposant à leur
-bonheur, ils s'élèveront.</p>
-
-<p>Etre esclave de l'or est bien le pire des asservissements.
-Indifférent à l'égard du capital, Un Tel ne tolérera
-pas que se crée, néanmoins, contre lui ou sans
-lui, une aristocratie financière, injuste et méprisante;
-il se tiendra éloigné des partis et des sectes qui jugulent
-la pensée et lui imposent des modes inférieurs et communs;
-il revendiquera le principe absolu de la désunion
-sacrée, la liberté pour tous de penser et d'exprimer des
-<span class="pagenum" id="Page_265">[265]</span>
-idées sans les faire entrer dans le cadre d'un parti, le
-droit de n'avoir d'autre lien que ses affections.</p>
-
-<p>Il y aura alors une sainte fusion entre ceux que le
-feu groupa sous son terrible joug; ils se solidariseront
-contre l'infortune, indifférents aux systèmes politiques
-et sociaux. Pour eux, le régime acceptable sera celui
-qui leur donnera le droit et les moyens de se bâtir une
-chaumière, de pouvoir se créer une famille et des
-libertés.</p>
-
-<p>Ainsi, au petit poste, où sifflent les balles, d'heure
-en heure, afin de se distraire de la pluie, de l'ennui ou
-de la souffrance, les veilleurs établissent les principes
-d'une société nouvelle.</p>
-
-<p>Tel est, couvert de boue, attendant la grande relève,
-tel sera, à son retour, Un Tel, soldat dont l'âme est
-toute l'âme jeune, ardente et généreuse de l'armée
-française.
-<span class="pagenum" id="Page_266">[266]</span></p>
-
-<h2 id="toc" style="margin-bottom: 1.5em;">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<table class="tabmat" summary="Table des matières">
- <tr>
- <td colspan="2" class="tdr">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Une jeunesse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La foire aux idées</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Ismes et crates</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_22">22</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le miracle de la Marne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">En ligne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_33">33</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Patrouille</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_44">44</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Gustave le Rempart de Calonne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_47">47</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Lulusse de Charonne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Bichromate ou la motocyclette infinie</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_56">56</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le vieux</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_62">62</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Ceux de l'arrière</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_67">67</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">De l'amour</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">De l'idée de Dieu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le Noël barbelé</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_82">82</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le sang versé</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_87">87</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Azur! Azur! Azur</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_96">96</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le retour</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_101">101</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La Riviera du Montparnasse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_107">107</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le soldat perdu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_113">113</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">L'ancien</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_118">118</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">En route</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_123">123</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Ecole buissonnière</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_130">130</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Histoire d'une fourragère</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_139">139</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le pote</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_150">150</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Tap-Tap ou la servitude militaire</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_155">155</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl"><span class="pagenum">[268]</span>
- Exégèse de certaines phrases militaires</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_160">160</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Les paradis artificiels</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_166">166</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le peuple et le roi</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_172">172</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La dégradation</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_175">175</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Un Tel à Trébizonde</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_178">178</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Les nouveaux souvenirs de la maison des morts</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_190">190</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le mariage de Lulusse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_194">194</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La kermesse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_198">198</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Monseigneur chez les Doublards</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_202">202</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La rencontre</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_211">211</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Simple idylle</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Chef de bande</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_224">224</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Le banquet du camp B ou les dialogues sévères</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_229">229</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Pollux le Chevalier du Cinéma</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Lazare Carnot ou les Mousquetaires du F. M.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_246">246</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">L'avion abattu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_251">251</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">La relève</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_255">255</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdl">Une chaumière, un c&oelig;ur et l'indépendance</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_261">261</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr />
-
-<div class="cent cs6">Imprimerie E. DURAND. 18, rue Séguier</div>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent spac2"><span class="cs16">CHOIX DE LIVRES</span><br />
-PUBLIÉS PAR LA<br />
-<span class="cs16">LIBRAIRIE PAYOT &amp; C<sup>IE</sup></span><br />
-106, <span class="ext">BOULEVARD SAINT-GERMAIN<br />
-PARIS</span></div>
-
-<div style="width: 105px; margin: 4em auto 2em auto; text-align: center;">
- <img src="images/logo.jpg" alt="Logo" width="105" height="150" />
-</div>
-
-<p><i>MM. PAYOT &amp; C<sup>ie</sup> enverront leur catalogue et la liste
-de leurs prochaines publications à tout lecteur qui en fera
-la demande</i>.</p>
-</div>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">G. CLÉMENCEAU</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LA FRANCE<br />
-DEVANT L'ALLEMAGNE</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-8</td>
- <td class="tdr">6 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Lisez les trois cents pages de ce livre qui paraît court, qui
-donne la sensation d'une marche rapide, d'une montée à l'assaut.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Gustave Geffroy.</span></p>
-
-<p class="crtq">Tous les Français, quelles que soient leurs opinions, y verront
-le visage ardent de la Patrie, et les Alliés, combattant
-pour un même destin, les neutres, spectateurs lointains du
-duel farouche, y trouveront l'image de la France, réveillée
-brusquement de sa confiance d'hier, et plus belle que jamais
-aux grands jours de son Histoire.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Temps</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre permet de juger en pleine connaissance de cause le
-rôle d'un des hommes politiques qui ont eu en ces dernières
-années la plus grande influence sur l'opinion française.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre contient des pages tout à fait saisissantes.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Daily Mail</i>).</p>
-
-<p class="crtq">C'est toute la pensée française que M. G. Clemenceau exprime
-dans cet ouvrage, en homme d'Etat, en philosophe, en
-patriote.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Nouvelle Revue</i>).</p>
-
-<p class="crtq">M. Clemenceau parle, dans ce livre, en patriote clairvoyant
-et attentif.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Revue chrétienne</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Campant l'une devant l'autre les deux grandes personnalités
-morales de la France et de l'Allemagne, M. Clemenceau
-oppose magistralement les vertus surhumaines les plus pures,
-les plus hautes, de l'une, à l'appétit monstrueux de l'autre.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Bordeaux-Colonial</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>La France devant l'Allemagne</i>, c'est le livre de l'époque la
-plus tragique que l'on ait connue, le tableau d'un conflit de
-civilisation tel que la terre n'en avait jamais vu.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Commerce et Industrie</i>).</p>
-
-<p class="crtq">On se souviendra, en France, de la voix prophétique dont
-l'écho nous arrive par <i>La France devant l'Allemagne</i>, de
-M. Clemenceau. Cet homme a sauvé son pays en l'avertissant.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Gazette de Lausanne</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">LIEUTENANT E. R. (Capitaine Tuffrau)</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">CARNET<br />D'UN COMBATTANT</div>
-
-<p class="cent">Avec 64 dessins à la plume de CARLÈGLE</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">L'auteur conte avec une simplicité, une sincérité qui égalent
-l'art le plus consommé, qui sont de l'art et du meilleur...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Mille</span> (<i>Le Temps</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Un livre sincère et réconfortant, un livre qui montre par
-quoi l'on dure au front et comment on tient, un livre fait pour
-soutenir tous les courages.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Journal</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Je recommande le <i>Carnet d'un Combattant</i> à tous mes lecteurs
-militaires ou civils, car il est l'ouvrage d'un homme d'honneur,
-qui voit juste, et l'expression même de la réalité. C'est un admirable
-volume que tous les civils doivent lire.</p>
-
-<p class="aut">Capitaine Z...</p>
-
-<p class="crtq">Cet ouvrage écrit avec mesure, vrai sans exagération, réaliste
-sans grossièreté, présente les choses comme elles sont et traduit
-le véritable état d'âme des soldats. On les voit vivre et agir
-pendant l'assaut, au repos, à l'arrière, en corvée, en marche.
-L'horreur d'un pareil enfer ne déforme ni leur volonté, ni leur
-imagination, ni leur courage. De jolis dessins illustrent ces
-pages héroïques et simples.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">A. Albalat</span> (<i>Journal des Débats.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">L'auteur du <i>Carnet d'un Combattant</i> est un écrivain de
-bonne race et de bonne tradition. Il a la force, le goût et le
-charme.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">C'est le seul volume de ce temps, avec <i>Le Feu</i>, qui nous
-fasse toucher l'âme même, boueuse et tragique, de la guerre
-aux tranchées...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Louis Delluc.</span></p>
-
-<p class="crtq">Les récits du capitaine Tuffrau sont intéressants, bien venus,
-d'une langue souple et claire et donnent, en résumé, la physionomie
-des nôtres en présence de l'abominable guerre actuelle...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Beauté, noblesse, simplicité émanent de ces trente-deux esquisses,
-toutes vibrantes d'une émotion contenue, brossées
-avec un art discret...</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Union française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre est un beau livre, un de ceux dont nous, Français,
-pouvons être fiers; non seulement pour la qualité de l'artiste
-nouveau qui s'y révèle, mais à cause de l'âme qui l'inspire.
-En un temps où les yeux de l'étranger sont fixés sur notre
-pays, on aime de penser que c'est un Français qui a écrit ces
-pages, et que l'on saura par elles la hauteur où peuvent atteindre
-sans jactance certaines âmes de chez nous.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La France</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">CAPITAINE Z...</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">L'ARMÉE DE LA GUERRE</div>
-
-<p class="hang">Les officiers. &mdash; Les soldats. &mdash; Le chef de section. &mdash; L'infanterie. &mdash; Troupes
-d'élite. &mdash; Engagés volontaires. &mdash; Marsouins. &mdash; Chasseurs. &mdash; Zouaves. &mdash; Cyclistes. &mdash; Conseils
-de guerre. &mdash; La discipline du front. &mdash; La légende
-du poilu. &mdash; La liaison au combat.</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="bktt">L'ARMÉE DE 1917</div>
-
-<p class="hang">Le chef de corps. &mdash; Le troupier. &mdash; Officiers de troupe. &mdash; Le
-chef de bataillon. &mdash; Le commandant de compagnie. &mdash; Sous-officiers. &mdash; Le
-caporal. &mdash; Mitrailleurs. &mdash; Téléphonistes. &mdash; Joyeux. &mdash; Crapouilloteurs. &mdash; Infirmières. &mdash; Le poète de
-la guerre. &mdash; Les progrès de notre infanterie. &mdash; Le poilu
-et les journaux.</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq"><i>L'Armée de la Guerre</i> aura certainement de l'influence sur
-notre corps d'officiers et sur les générations nouvelles. C'est en
-quelque façon un chef-d'&oelig;uvre... Il faut lire et faire lire:
-<i>L'Armée de la Guerre</i>.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Léon Daudet</span> (<i>L'Action française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">C'est le livre le plus sincère qui, depuis le début des hostilités,
-ait été publié sur nos troupes...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Charles Chenu</span>, <i>ancien bâtonnier</i> (<i>L'Intransigeant</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Le livre du capitaine Z... est le plus merveilleux antidote
-qu'un soldat de bonne trempe, bien racé&mdash;qu'importe qu'il
-soit de la carrière ou qu'il soit d'aventure!&mdash;ait fourni pour
-calmer l'énervement, l'impatience.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Jean Norel</span> (<i>Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Un livre d'une belle franchise, tout plein de santé, d'énergie
-guerrière, d'ironie lucide...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Robert de Traz</span> (<i>Journal de Genève</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Un livre d'une martiale franchise, d'expressive sincérité, de
-vigoureux jugement, d'un bon sens souverain... Oui, certes, en
-ces pages, c'est notre armée qui vit, son c&oelig;ur qui splendit et
-son âme qui fleurit...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Courcoural</span> (<i>Le Nouvelliste de Bordeaux</i>).</p>
-
-<p class="crtq">D'un mot, voulez-vous mon opinion sur le vivant ouvrage
-du capitaine Z... C'est&mdash;ou du moins ce devrait être&mdash;le catéchisme
-des civils.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">J. Tallendeau</span> (<i>Le Populaire</i>, Nantes).</p>
-
-<p class="crtq">Ah! l'&oelig;uvre bien française que celle-là!... Ce qui en constitue
-l'originalité, c'est son caractère de bon sens critique...</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Liberté du Sud-Ouest</i>, Bordeaux).</p>
-
-<p class="crtq">C'est une &oelig;uvre forte, virile, musclée, qui vous empoigne et
-ne vous lâche plus...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Annales africaines</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">GEORGES BONNET</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">L'AME DU SOLDAT</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">L'intérêt de ce livre est profond. Tous les Français qui songent
-aux grands problèmes de demain liront <i>L'Ame du Soldat</i>.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ces pages doivent être considérées comme les plus importantes,
-par leur signification et leur portée, entre tout ce qui
-a paru depuis le début de la guerre.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>L'Ame du Soldat</i> est un beau livre, sain et fort.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Henri Clouard</span> (<i>L'Opinion</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre, écrit avec un rare souci de vérité, constitue un
-document unique.</p>
-
-<p class="aut">P. G. S. (<i>La Revue.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre touche à toutes les questions vivantes d'aujourd'hui.
-Il a le mérite d'être mesuré, équitable, sensé et d'avoir voulu
-être tel.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Roger Martin du Gard.</span></p>
-
-<p class="crtq">C'est là le livre qu'il faut lire, le seul jusqu'ici dans ce
-genre, le seul qui nous livre quelques sentiments secrets du
-poilu.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Télégramme</i>, Boulogne-sur-Mer).</p>
-
-<p class="crtq">L'auteur a essayé de montrer <i>le Poilu tel qu'il est</i>, avec ses
-qualités et ses défauts, ses hésitations et ses défaillances. Il a
-pénétré son c&oelig;ur.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Poilu</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre est une réaction contre la «littérature» de guerre.
-C'est l'âme d'un Français patriote à qui la guerre a beaucoup
-appris.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Nouvelle Gazette de Zurich</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Je ne connais pas de livre plus fort, plus vrai, plus instructif
-que <i>L'Ame du Soldat</i>.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Albert-François Poncet</span> (<i>La Revue.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">L'emphase, voilà l'ennemi. Un auteur qui n'a point d'emphase,
-dans l'esprit ni dans le style, si de surcroît il voit juste,
-doit inspirer confiance. Il sied de croire, pour cette raison,
-M. Georges Bonnet et son livre <i>L'Ame du Soldat</i>.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Abel Hermant</span> (<i>Le Figaro.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">M. Georges Bonnet parle en soldat, le langage d'un soldat,
-sans parti pris, sans intransigeance, surtout sans haine.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Marc Henry</span> (<i>La France.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">M. Georges Bonnet a entrepris de faire pénétrer jusque dans
-les coins les plus reculés de la zone de l'arrière quelques idées
-saines et quelques bonnes vérités touchant les sentiments et les
-pensées de nos héroïques défenseurs.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Gaston Deschamps</span> (<i>Le Temps.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">ANTOINE REDIER</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE</div>
-
-<p class="cent">Ouvrage couronné par l'Académie française</p>
-
-<p class="hang">Le devoir. &mdash; Terrassiers. &mdash; La Liberté. &mdash; Frères d'armes. &mdash; La
-Gloire. &mdash; Alouettes, Coquelicots, Souris. &mdash; La
-Force. &mdash; Le Dieu des Armées. &mdash; La Bravoure. &mdash; L'Ennemi. &mdash; Intelligents. &mdash; Les
-Lettres. &mdash; L'Honneur. &mdash; La Patrie.</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Ces réflexions généreuses, entremêlées d'anecdotes savoureuses,
-d'observations pittoresques, forment l'un des témoignages
-les plus intéressants et les plus vivants que nous ayons
-sur la guerre et sur l'état d'âme des combattants.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Revue des Deux-Mondes</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Livre de penseur et de soldat, de psychologue et de moraliste,
-franc et simple, profond et vrai...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Pages de bonne foi, directement inspirées de la réalité,
-simples de ton, franches d'accent, lumineuses d'espoir...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Journal des Débats</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Un bon et fier livre, où il y a de la philosophie, de la poésie,
-et la plus noble littérature...</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Un des livres les plus émouvants inspirés par la guerre. Les
-méditations sur le devoir, sur l'honneur, sur la gloire font
-songer aux plus belles pages de Vigny...</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Opinion</i>).</p>
-
-<p class="crtq">M. Antoine Redier a écrit de bien jolies <i>Méditations dans la
-Tranchée</i>. Je dis jolies parce que la fraîcheur et la jeunesse, la
-modestie et la simplicité s'en dégagent, alors que l'esprit franc
-et réfléchi y découvre la profondeur et le don d'observation
-du poète qui a pensé la <i>Servitude et Grandeur Militaires</i>...</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Presse</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Nous avons trouvé dans ce livre de la joie et de la lumière,
-une âme et une pensée française au plus haut point et, vraiment,
-c'est un beau livre, un livre puissant...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste de Bordeaux</i>).</p>
-
-<p class="crtq">C'est une étude de la psychologie du Français combattant,
-pénétrante, intelligente, variée, facile à lire, très agréable...</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Express de Lyon</i>).</p>
-
-<p class="crtq">«Le beau, c'est le bon sens qui parle bon français.» Eut-on
-jamais l'occasion d'appliquer mieux cette pensée qu'au bel
-ouvrage intitulé: <i>Méditations dans la Tranchée</i>?</p>
-
-<p class="aut">(<i>Liberté du Sud-Ouest</i>, Bordeaux).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">ANTOINE REDIER</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">PIERRETTE</div>
-
-<p class="cent">ROMAN</p>
-
- <div style="width: 14em; margin: 0 0 0 auto;">
- <div class="cent"><i>Aux jeunes filles<br />
- pour qu'elles réfléchissent.</i>
- </div>
- </div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Situation émouvante, tragique, développée avec un art plein
-de séduction et une logique implacable, d'une force entraînante.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">M. Redier reprend le grave problème de l'éducation des filles...
-Il apporte des solutions personnelles, souvent ingénieuses, souvent
-profondes, toujours nettes et courageuses.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Louis de Mondadon</span> (<i>Les Etudes.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Les pensées de l'écrivain sont bienfaisantes et d'une urgente
-actualité.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Express de Lyon.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Mettant en &oelig;uvre ses qualités de sensibilité et ses dons de
-style, Redier a donné un volume simple et émouvant, rempli
-d'âme et de vérité.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Dépêche de Lille.</i>)</p>
-
-<p class="crtq"><i>Pierrette</i> est un livre attrayant et utile.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Populaire</i>, Nantes.)</p>
-
-<p class="crtq">Toutes les jeunes filles, tous les Français, au front et à l'arrière,
-voudront connaître l'histoire de <i>Pierrette</i>. Tous aimeront
-ce livre entraînant, noble, gai: avec cela, si humain, qu'on ne
-le lira qu'en tremblant.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Jean Madia</span> (<i>Le Radical</i>, Marseille.)</p>
-
-<p class="crtq">On éprouvera, à lire ces pages débordantes de vie, un véritable
-enchantement.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Salut Public</i>, Lyon.)</p>
-
-<p class="crtq">La plume de M. Redier est une plume bien française.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Courcoural</span> (<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux.)</p>
-
-<p class="crtq">Ces pages tenteront tous les Français.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Dépêche de Cherbourg.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">La sensibilité de cet écrivain est d'une qualité extraordinaire.
-Comme d'autres, des poètes, aiment les fleurs qui embaument, il
-respire avec ivresse le parfum des âmes nobles et fraîches.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Est Républicain</i>, Nancy.)</p>
-
-<p class="crtq">Je souhaite que mes lecteurs lisent comme moi, et avec le
-même recueillement, ces pages d'analyse pénétrante et de profession
-courageuse.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Gaston Valran</span> (<i>Le Bulletin des Halles.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Il y a longtemps qu'on n'écrivait plus ainsi. <i>Pierrette</i> est le
-livre que nous devait cette époque.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Revue internationale de Médecine et de Chirurgie.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">On lira avec fruit ce livre qui est un acte d'apostolat social.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Revue du Front.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Lisez <i>Pierrette</i>, intrigue émouvante, tout à la fois, sentimentale,
-guerrière, traduite en un langage sobre, distingué, d'une
-parfaite tenue littéraire.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Poilu.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">LIEUTENANT PÉRICARD</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">DEBOUT LES MORTS!</div>
-
-<p class="cs6">SOUVENIRS ET IMPRESSIONS D'UN SOLDAT DE LA GRANDE GUERRE</p>
-
-<p class="cent cs12">I&mdash;FACE A FACE</p>
-
-<p class="cent cs8">Préface de M. <span class="smcap">Maurice BARRÉS</span>, de l'Académie française<br />
-35 dessins à la plume de M. <span class="smcap">Paul THIRIAT</span> et une couverture
-illustrée par JONAS</p>
-
-<p class="cent cs12">II&mdash;PAQUES ROUGES</p>
-
-<p class="cent cs8">30 dessins à la plume de M. <span class="smcap">Paul THIRIAT</span></p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">Chaque vol. in-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="cent cs8">(Ouvrage couronné par l'Académie française)</p>
-
-<div class="bktt">CEUX DE VERDUN</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="cent">DEBOUT LES MORTS</p>
-
-<p class="crtq">Aujourd'hui, dans le monde entier, chacun connaît cet épisode
-que d'innombrables articles, des gravures, des poésies,
-ont popularisé. Vous vous rappelez? Les Allemands ont envahi
-une tranchée et brisé toute résistance; nos soldats gisent
-à terre; mais, soudain, de cet amas de blessés et de cadavres,
-quelqu'un se soulève et, saisissant à portée de sa main un sac
-de grenades, s'écrie: «<i>Debout les morts!</i>...» Un élan balaye
-l'envahisseur. Le mot sublime avait fait une résurrection.</p>
-
-<p class="crtq">J'ai désiré connaître le héros de ce fait immortel. Je me
-suis trouvé en présence d'un lieutenant aux cheveux blancs.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Maurice Barrès</span>, de l'<i>Académie française</i>.</p>
-
-<p class="crtq"><i>Face à Face</i> décrit avec une belle franchise les souvenirs et
-les impressions de la grande guerre.</p>
-
-<p class="aut"><i>Louis Barthou.</i></p>
-
-<p class="crtq"><i>Face à Face</i> est un livre qu'on sent être d'une absolue sincérité...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">René Bazin</span>, de l'<i>Académie française</i>.</p>
-
-<p class="crtq">Livre admirable de simplicité et de sincérité...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Pierre L'Ermite</span> (<i>La Croix</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Le lieutenant Péricard peint sur le vif les grognons et les
-grognards de Verdun, les éternels mécontents qui finalement
-se battent comme des lions. Il faut lire de pareils livres et
-voir de près cette vie de tranchées, d'assauts, de fusillades
-pour comprendre réellement ce que c'est que cette prodigieuse
-race française, et de quels efforts surhumains elle est capable.
-Cet admirable récit devrait être entre toutes les mains.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">A. Albalat</span> (<i>Journal des Débats</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>Face à Face</i> semble avoir été écrit avec Rosalie comme porte-plume.
-Vivants, sincères, simples, émouvants, élevés, ce sont
-de vrais récits de soldats. <i>Ceux de Verdun</i> se recommande
-par les mêmes qualités.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Liberté</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ces souvenirs sont charmants d'humour, de bonhomie, de
-vivacité pittoresque et familière, de modeste simplicité.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Revue des Deux Mondes</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">ALBERT ERLANDE</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">EN CAMPAGNE<br />
-<span class="cs8">AVEC</span><br />
-LA LÉGION ÉTRANGÈRE</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Avez-vous lu le récit d'Albert Erlande, <i>En campagne avec la
-Légion étrangère</i>, ce livre de résignation sublime dans la boue,
-dans la tragédie des tranchées?</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Adam.</span></p>
-
-<p class="crtq">En ces récits brefs et précis, l'auteur nous trace de curieuses
-silhouettes de légionnaires, de types de «poilus» parfois déconcertants...
-Ce livre est un acte de justice.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Roland de Marès.</span></p>
-
-<p class="crtq">Quelle galerie d'hommes extraordinaires nous montre M. Albert
-Erlande!</p>
-
-<p class="crtq">Ce récit, &oelig;uvre scrupuleusement historique, ne contient pas de
-digressions sur la guerre, mais des faits, des actes qui montrent
-des soldats. Et quelle galerie d'hommes extraordinaires. Des
-types de vieux soldats de carrière comme on n'en trouve plus
-qu'à la légion! Des figures inoubliables de chefs! Et toutes ces
-aventures écrites en un style de sang et de feu se développent
-dans une atmosphère de bonne humeur et d'héroïsme unique.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Croix.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Récit plein de fougue et de passion, livre de soldat, pensé et
-écrit par un soldat.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Homme enchaîné.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">L'auteur nous montre les légionnaires, hommes de tous les
-mondes et de toutes les conditions, que l'esprit de corps, l'ambiance
-et l'ascendant des officiers parviennent rapidement à
-fondre pour en faire une force d'élite.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Intransigeant.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">C'est une belle &oelig;uvre, vécue, fougueuse, alerte et simple.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Siècle.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">En affirmant que cet ouvrage est un chef-d'&oelig;uvre, nous exprimons
-l'avis de tous ceux qui l'ont déjà savouré.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Illustré.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Comme toute épopée tient de la vie et du roman, le livre d'Erlande
-exprime la vérité d'existence de son bataillon, aussi puissant,
-plus soigné, plus délicat et peut-être plus exact encore,
-dans sa tenue et sa retenue, que celui de Henri Barbusse sur son
-escouade.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Émile Roux-Parassac</span> (<i>Le Feu.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">On publie trop de «souvenirs» qui n'ont aucun intérêt pour
-ne pas reconnaître la réelle valeur littéraire du texte vivant et
-pittoresque de M. Albert Erlande.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Renaissance.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">La simplicité, la vie, l'émotion aussi qui règnent dans tout
-cet ouvrage, le rendent d'autant plus intéressant et l'on sait gré
-à l'auteur d'avoir raconté seulement la vie des volontaires et des
-vieux légionnaires qui les encadraient et de ne s'être point laissé
-entraîner, comme tant d'autres, à disserter sur la guerre ou sur
-des états d'âmes.</p>
-
-<p class="aut">F. P. (<i>Le Petit Havre.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">COMTE ALEXIS TOLSTOI</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LE LIEUTENANT DEMIANOF</div>
-
-<div class="cent cs12">RÉCITS DE GUERRE 1914-1915</div>
-
-<div class="cent cs8">Traduction de <span class="smcap">Serge PERSKY</span></div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Ah! les beaux récits, nés sous les étoiles, écrits à la lueur
-d'un pauvre foyer de soldat.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Édouard Herriot.</span></p>
-
-<p class="crtq">Ces beaux récits sont autant d'aventures de guerre vécues,
-colorées, pittoresques, de forme originale et d'impression vraiment
-neuve...</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Echo de Paris</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ceux qui veulent pénétrer «l'âme russe» et saisir sur le vif
-le caractère profondément patriotique de la révolution russe
-liront avec intérêt: <i>Le Lieutenant Demianof</i>, la dernière &oelig;uvre
-du comte Alexis Tolstoï, l'un des plus célèbres écrivains de la
-jeune Russie.</p>
-
-<p class="crtq">Cet admirable livre est magistralement traduit par M. S.
-Persky.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Georges Batault.</span></p>
-
-<p class="crtq">Ce que je n'ai pu montrer de ces récits du comte Alexis
-Tolstoï, c'est la singulière et saisissante ambiance de mystère
-dans laquelle ils se meuvent.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Mille</span> (<i>Le Temps</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Le comte Alexis Tolstoï a suivi les armées russes et a noté,
-avec une grande puissance d'évocation, les <ins id="cor_8" title="impressoins">impressions</ins> ressenties
-parmi les soldats sous forme de nouvelles qui égalent
-les meilleurs contes de guerre de Maupassant.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p class="crtq">L'ouvrage est rempli de pages de vision nette et d'émotion
-profonde, écrite en pleine action...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Liberté du Sud-Ouest</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ces récits, d'un intérêt puissant, sont l'&oelig;uvre d'un observateur
-au coup d'&oelig;il prompt, à la notion rapide, qui s'attache
-à nous initier à ce milieu si différent du nôtre et nous ménage,
-à chaque pas, autant de poignantes sensations que de piquantes
-surprises.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Louis Bres</span> (<i>Le Sémaphore de Marseille</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">JACQUES PIRENNE</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LES VAINQUEURS<br />
-DE L'YSER</div>
-
-<p class="cent cs8">Dessins de <span class="smcap">James THIRIAR</span></p>
-
-<p class="cent cs8">Préfaces de <span class="smcap">Émile VERHAEREN</span> et <span class="smcap">Émile VANDERVELDE</span></p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Le soldat belge, tant Wallon que Flamand, semble relever
-d'une psychologie purement occidentale. Il ne peut et ne pourra
-se plier jamais, comme le soldat teuton et turc, à une discipline
-inflexiblement servile et fataliste et asiatique. C'est ce que ce
-livre que j'ai la joie de préfacer démontre sinon à chaque page,
-du moins à chaque chapitre.</p>
-
-<p class="aut"><span style="float: left;">22 novembre 1916.</span> <span class="smcap">Émile Verhaeren.</span></p>
-
-<p class="crtq">Le volume de M. Jacques Pirenne est curieux à plus d'un
-titre; il contient beaucoup de choses; c'est un témoignage direct,
-des choses vues par un des acteurs du drame et consignées avec
-la fraîcheur des impressions immédiates. Aussi devra-t-il être
-gardé pour le témoignage précieux qu'il apporte concernant la
-première année de la grande guerre actuelle et qu'on devra
-consulter pour écrire l'histoire de la ruée sur Calais,&mdash;dont
-l'Allemagne n'avait nullement prévu le désagréable et mortifiant
-avortement dans les marécages de l'Yser.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">De toutes les productions littéraires que fournit la guerre, le
-volume de Pirenne se distingue par un constant souci d'étude
-psychologique.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Maurice Gauchez</span> (<i>L'Opinion Wallonne.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">M. Jacques Pirenne a entrepris de nous montrer le soldat
-belge tel qu'il est, et il a fait &oelig;uvre pieuse. Ces hommes, jeunes
-et vieux, qui combattent là-bas sur l'Yser, qui après la retraite
-d'Anvers ont «tenu» contre la formidable armée allemande et
-lui ont coupé la route vers Calais, sont des héros dignes de la
-légende antique. Depuis trois années, loin des leurs, demeurés
-dans les provinces occupées, ils défendent le dernier lambeau du
-sol natal avec un courage qui n'a jamais fléchi, une foi en la
-victoire qu'aucune déception n'a pu troubler. M. J. Pirenne nous
-dit leurs misères et leurs joies en des pages pittoresques, simples
-et touchantes.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Annales politiques et littéraires.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">L'ouvrage de M. Jacques Pirenne est certainement celui qui
-fait le mieux connaître le soldat belge, sa vie quotidienne, en sa
-réelle atmosphère, mêlée à des épisodes touchants, poignants
-ou glorieux.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Indépendance Belge.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre est un livre de bonne foi, constate Émile Vandervelde
-qui en a écrit la deuxième préface. A ce titre-là et puis aussi, à
-cause de son absence de toute recherche de grands mots ou de
-grands effets, il restera comme un témoignage et comme un document.</p>
-
-<p class="aut">F. P. (<i>Le Havre.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Patiemment rassemblées au cours de longs mois de campagne,
-les notes se sont accumulées et ont fini par constituer un ensemble
-où le texte et les dessins concourent à recréer l'atmosphère,
-l'esprit, la vie même du front. Et c'est à ce point de vue que
-les auteurs ont créé une &oelig;uvre vraiment originale et nouvelle.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Journal de Genève.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">PIERRE MAC ORLAN</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LES POISSONS MORTS</div>
-
-<div class="cent cs12">(LA LORRAINE. L'ARTOIS,
-VERDUN, LA SOMME)</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16 illustré par GUS BOFA</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Ce volume, un des plus sincères de la littérature de guerre,
-est une suite de récits très simples, qui dégagent une émotion
-d'autant plus profonde qu'elle est exprimée au naturel.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Intransigeant.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">M. P. Mac Orlan sait voir, et peint simplement ce qu'il a vu.
-En lisant son livre on est frappé de l'exactitude de ses tableaux,
-de la vérité des conversations de soldats qu'il rapporte.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Opinion.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre d'un des jeunes maîtres, avant la guerre, de l'humour
-français, est le carnet de route d'un soldat qui, même dans les
-pires moments où la fatigue annihile jusqu'à la force de penser,
-sait pourquoi il se bat.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Illustration.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Je signale les <i>Poissons morts</i> de Pierre Mac Orlan, un de nos
-meilleurs auteurs gais, à qui sa note habituelle n'interdit pas
-les impressions de guerre et qui sait les traduire avec une émouvante
-sobriété.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Souday</span> (<i>Le Temps.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Une vision aiguë, objective et pittoresque de l'ambiance, un
-détachement parfait dans la plaisanterie et le sarcasme qui donne
-à l'effet une ampleur singulière, le goût du bien-dire, allant,
-<ins id="cor_9" title="souvente">souventes</ins> fois, jusqu'à l'afféterie, avec, sous tant de grâces, de
-recherches, de précautions pour n'être point taxé d'enthousiasme,
-une émotion vivante et chaleureuse, le <i lang="la" xml:lang="la">flebile nescio quid</i>, l'accent
-pitoyable qui porte au c&oelig;ur, tels sont les attributs dont la bigarrure
-signale aux humanistes le récent volume de M. Pierre Mac
-Orlan: <i>Les Poissons Morts</i>.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Laurent Tailhade</span> (<i>L'&OElig;uvre.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">C'est un livre d'honnête homme. Saluons! Il est tragiquement
-illustré par M. Gus Bofa, grand blessé de guerre, dont le talent
-est probe et grand.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Les Hommes du Jour.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre recèle des choses rares qui vous consolent et rafraîchissent
-après la lecture de tant de banalités. C'est un livre qu'il
-faut lire. Nous disons <i>lire</i> et non <i>parcourir</i>, car, dans ce dernier
-cas, on risquerait de ne point goûter toutes les finesses, toute la
-saveur de cette &oelig;uvre délicate jusqu'en ses crudités et qui, par
-son art, nous donne des reflets saisissants et véridiques de la
-guerre de 1914-1915-1916-1917-19...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">G. Fabri</span> (<i>Revue du Front et le Souvenir.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre est une contribution curieuse et précieuse à la psychologie
-du soldat de la très grande guerre.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux.)</p>
-
-<p class="crtq">Récits très émouvants, très pittoresques, d'un naturel extraordinaire,
-racontés avec une verve amusante.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Eclair</i>, Montpellier.)</p>
-
-<p class="crtq">Je n'entreprendrai ni d'analyser, ni de résumer ce livre. La
-besogne serait ingrate et le résultat ne pourrait à aucun point de
-vue donner une idée de la vie, de la bonne et simple humeur
-répandues dans cet ouvrage, écrit du meilleur des styles.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Fernand Polet</span> (<i>Le Petit Havre.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">COMMANDANT ÉMILE VEDEL</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">NOS MARINS<br />
-A LA GUERRE<br />
-<span class="cs8">SUR MER ET SUR TERRE</span></div>
-
-<p class="cent cs8">Ouvrage honoré d'une Souscription du Ministère de la Marine</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Ce livre-là, outre qu'il est admirable, est le plus émouvant
-qui ait été écrit sur nos marins <i>combattant à la mer</i>.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Pierre Loti</span>, de l'Académie Française (<i>Le Petit Parisien</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Lisez et faites lire ce livre.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Léon Daudet</span> (<i>L'Action française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Technicien très informé, écrivain très expert et singulièrement
-vivant, documenté aux meilleures sources, le commandant
-Vedel nous permet littéralement d'assister à des événements
-ou à des épisodes tout à fait caractéristiques... Cet ouvrage
-plaira à tous.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Moniteur de la Flotte</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre si documenté, si vivant, si vibrant de patriotisme.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Commandant Vidi</span> (<i>La Croix</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Le récit, court, se précipite, entraîne le lecteur haletant
-comme aux péripéties d'un drame qui se déroule sous ses
-yeux...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Lucien Descaves.</span></p>
-
-<p class="crtq">Ce livre retrace tous les haute faits, sur terre et sur mer, de
-notre armée navale... La vente de l'ouvrage se fait au profit
-des &oelig;uvres de mer. Et cette raison s'ajoute à son mérite pour
-justifier le succès qu'il obtient.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Lieutenant-Colonel Rousset</span> (<i>La Liberté</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ces récits, émouvants et précis, rendent à notre armée de
-mer l'hommage que mérite son esprit de devoir et de sacrifice...</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Le commandant Vedel passe en revue, avec un talent prestigieux
-et une documentation hors ligne, tous les faits héroïques,
-tous les drames où nos marins ont joué un rôle...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Pages d'une puissance dramatique extraordinaire...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Havre-Eclair</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Livre poignant et superbe...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Nouvelliste</i>, Bordeaux).</p>
-
-<p class="crtq">Le lecteur est pris, en face de ces récits d'une vérité terrible,
-d'un frisson d'émotion où l'angoisse se mêle à l'admiration...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">De Bouzols</span> (<i>Express de Lyon</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Témoignage vécu, vivant, autorisé de ce qu'a fait notre marine
-sur les différents théâtres où elle a déployé son activité...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Populaire</i>, Nantes).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">MARC HENRY</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">AU PAYS<br />
-<span class="cs8">DES</span><br />
-MAITRES CHANTEURS</div>
-
-<p class="hang">Quelques aspects de l'Allemagne socialiste. &mdash; Artistes,
-monarques et censeurs. &mdash; Femmes allemandes. &mdash; Quelques
-formes de la vie courante. &mdash; Milieux juifs. &mdash; Maîtres-chanteurs,
-étudiants, officiers et agents de police. &mdash; La foire
-aux vanités.</p>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">Grand in-8 avec hors-texte en couleurs</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="bktt">TROIS VILLES<br />
-<span class="cs8">VIENNE&mdash;MUNICH&mdash;BERLIN</span></div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">C'est un livre exceptionnel parmi les livres publiés durant
-cette guerre... Il a produit sur moi une impression profonde.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">J. Ernest-Charles</span> (<i>La Grande Revue</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Livre d'une documentation aussi riche et variée qu'attrayante...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Gaulois</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Les souvenirs d'Allemagne, de Marc Henry, agrémentés de
-nombreuses et piquantes anecdotes, amuseront de nombreux
-lecteurs...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Temps</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... M. Marc Henry a, mieux que personne, pu voir et juger
-l'Allemagne d'avant la guerre...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Laurent Tailhade</span> (<i>L'&OElig;uvre</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Très curieux ouvrage abondamment observé...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Charles Merki</span> (<i>Le Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... L'auteur, qui a vécu longtemps à Berlin et à Munich, connaît
-fort bien l'Allemagne; il a su voir au delà des façades et
-son style, d'un réalisme savoureux, sait conserver une vie
-étrange aux trouvailles de son observation impitoyable.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Les anecdotes que nous conte Marc Henry, sous leur forme
-nette, alerte, vibrante, ont souvent une portée politique ou
-sociale très grande...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Radical</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ces deux livres sont pleins de mouvement, d'entrain, d'anecdotes,
-d'évocations colorées...</p>
-
-<p class="aut">(<i>Journal de Genève</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">RENÉ PUAUX</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LE MENSONGE<br />
-<span class="cs8">DU 3 AOUT 1914</span></div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">Gr. in-8, illustré de 21 photographies, croquis et cartes
-hors texte</td>
- <td class="tdr">5 fr.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Bourré de documents, de plans, de croquis, d'autographes,
-de pièces de conviction, le <ins id="cor_10" title="réquisitiore">réquisitoire</ins> de M. René Puaux n'a pas
-la prétention d'être complet ni définitif. Tel qu'il est, il suffirait à
-faire condamner n'importe quel accusé devant n'importe quel
-jury.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Opinion</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i> met définitivement au jour le
-mécanisme de l'agression allemande avec une minutie passionnante
-de détails.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Illustration</i>).</p>
-
-<p class="crtq">On conserve une impression de stupeur quand on lit les
-témoignages accumulés dans le <i>Mensonge du 3 août</i>.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre constituera pour ceux qui écriront l'histoire du
-conflit mondial une base d'études absolument sûre.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Annales politiques et littéraires</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Voici, avec des témoignages accablants, des faits contrôlés,
-le dossier de l'honnêteté française et de la préméditation scélérate
-des Empires du Centre à l'origine du conflit actuel.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Information</i>).</p>
-
-<p class="crtq">C'est le premier travail historique sur les origines de la
-guerre qui ait été établi sur des documents d'archives.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Revue de Paris</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i> soumet à une analyse serrée
-le tissu d'impostures et d'infamies dont est formée la déclaration
-de guerre allemande à la République française.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Journal des Débats</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Après avoir lu cet ouvrage, tout homme éclairé et de bonne
-foi conclura avec l'auteur que «c'est sur la base d'odieux
-mensonges que la guerre a été déclarée».</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Action française</i>).</p>
-
-<p class="crtq">On ne peut lire sans indignation les chapitres qui nous montrent
-comment a été fabriquée la déclaration de guerre et
-nous donnent une idée des mensonges qui ont été accumulés
-à cette époque pour tromper l'opinion publique.</p>
-
-<p class="aut">(<i>La Réforme sociale</i>).</p>
-
-<p class="crtq"><i>Le Mensonge du 3 août 1914</i>, dont la lecture est passionnante,
-est le premier travail historique sur les origines de
-la guerre qui ait été établie sur des documents jusqu'ici secrets
-des archives du gouvernement français.</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Eclair de Montpellier</i>).</p>
-
-<p class="crtq">«Qui a commencé? Cela s'établit par des faits simples, clairs,
-vérifiables par tous. Vous en trouverez l'exposé dans le <i>Mensonge
-du 3 août 1914</i>.»</p>
-
-<p class="aut">(<i>L'Eclair de Montpellier.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Le résultat de ce laborieux et consciencieux travail, indispensable
-pour établir la responsabilité de la guerre actuelle, est le
-suivant: toutes les allégations des bureaux de la Wilhelmstrasse
-s'effondrent.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Journal de Genève.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Ce livre apporte à l'histoire les témoignages nécessaires pour
-asseoir son jugement.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Bulletin des Armées de la République.</i>)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">MAURICE MURET</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">L'ORGUEIL ALLEMAND</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="cent cs8">Ouvrage couronné par l'Académie française.</p>
-
-<div class="bktt">L'ÉVOLUTION BELLIQUEUSE<br />
-DE GUILLAUME II</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Il faut saluer, chez M. Maurice Muret, le bon sens qui lui
-suggère des appréciations plutôt historiques, et, j'entends, par
-là, des évaluations positives, utiles...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Edmond Barthelemy</span> (<i>Mercure de France</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Livres de combat, mais livres de vérité. Livres de circonstance,
-dira Maurice Muret, mais livres d'histoire.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">J. Ernest-Charles</span> (<i>La Grande Revue</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Livre unique et sans exemple dans l'histoire universelle.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Jacques Morland</span> (<i>L'Opinion</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Il faut lire <i>L'Évolution belliqueuse de Guillaume II</i>... C'est
-une curieuse analyse du caractère du kaiser, et tous ceux qui
-s'interrogent sur demain rechercheront avec M. Muret la courbe
-d'évolution du «surhomme».</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Rappel</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Lisons attentivement les très curieux livres de l'érudit Maurice
-Muret... Nous comprendrons mieux notre adversaire et
-notre alliée; nous serons plus assurés de notre chance.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Adam</span> (<i>L'Information</i>).</p>
-
-<p class="crtq">... Livre tout rempli de faits précis, écrit d'une plume alerte,
-animé d'un véritable souffle d'éloquence...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Ch. Bémont</span> (<i>Revue Historique</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Etude scrupuleuse et pénétrante du caractère, de la pensée
-et de la politique de Guillaume II depuis son avènement jusqu'à
-l'acte décisif qui engage sa responsabilité devant l'Histoire...</p>
-
-<p class="aut">A. L. (<i>La Revue</i>).</p>
-
-<p class="crtq">Ouvrages de premier ordre, de ceux&mdash;si peu nombreux&mdash;qu'on
-doit lire si on veut étudier la genèse d'un cataclysme
-sans précédent dans l'histoire et pour établir les responsabilités
-de l'Allemagne.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Jules Véran</span> (<i>L'Eclair</i>, Montpellier).</p>
-
-<p class="crtq">... &OElig;uvres fortement étudiées, qui témoignent d'une lecture
-énorme, d'une connaissance profonde du milieu...</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Ed. Rossier</span> (<i>Journal de Genève</i>).</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs12">JULES SAGERET</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<div class="bktt">LA GUERRE<br />
-ET LE PROGRÈS</div>
-
-<table summary="Prix" width="100%">
-<tr>
- <td class="tdl">In-16</td>
- <td class="tdr">4 fr. 50</td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr class="hr4" />
-</div>
-
-<p class="crtq">Livre vraiment encyclopédique, où la biologie, l'ethnographie,
-la politique et l'histoire s'entrelacent et s'appuient réciproquement
-de la plus harmonieuse façon. Nous ne saurions trop le
-recommander aux Français éclairés. Ils se sentiront, au cours de
-cette lecture, souvent convaincus, toujours intéressés et charmés,
-et quand ils l'auront terminée, ils auront conscience d'un enrichissement
-de ce qu'ils nous permettront d'appeler leur <i>ameublement
-cérébral</i>.</p>
-
-<p class="aut">Docteur <span class="smcap">Luc</span> (<i>La Victoire.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Que la Grande Guerre devienne la victoire sur la guerre,
-s'achève en guerre du Progrès, les chances de ce dénouement
-existent; au total, elles ont augmenté.</p>
-
-<p class="crtq">Le présent ouvrage, écrit pour peser cet espoir, le fortifiera.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Revue internationale de Médecine et de Chirurgie.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">En présence du déchaînement actuel de barbarie, n'y a-t-il pas
-lieu de désespérer de l'humanité, de la juger inapte au progrès?</p>
-
-<p class="crtq">Mais qu'est-ce que le progrès?</p>
-
-<p class="crtq">C'est cette notion si confuse que l'auteur cherche à éclairer.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Le Moniteur médical.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Dans ce livre si actuel et si remarquable, tant par l'abondance
-de l'information que par la justesse du sens critique,
-M. Jules Sageret vous fait faire le tour des connaissances humaines.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Paul Souday.</span></p>
-
-<p class="crtq">Pour être de philosophie scientifique, le livre de M. Jules
-Sageret n'en est pas moins d'actualité brûlante, ce qui explique
-les blancs dont l'a enrichi la censure.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">Henri Mazel</span> (<i>Le Mercure de France.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Dans cet ouvrage foisonnent les remarques judicieuses, parfois
-les pensées profondes. Qui l'aura lu devra abandonner bien des
-idées toutes faites et reviser sur nombre de points ses jugements.</p>
-
-<p class="aut">L. A. (<i>La Revue.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Livre riche en pensées.</p>
-
-<p class="aut"><span class="smcap">G. Bonnet</span> (<i>La France.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">On trouvera dans ce livre de quoi réfléchir utilement.</p>
-
-<p class="aut">(<i>Paris-Midi.</i>)</p>
-
-<p class="crtq">Voici un ouvrage sérieux, qui exprime de fortes et solides
-pensées. Le progrès! Quelle sera son évolution demain?... Quelle
-est son action aujourd'hui? Quelle influence la guerre exercera-t-elle
-dans la marche de l'humanité vers cet idéal? Autant de
-graves problèmes que M. Jules Sageret étudie à la lumière des
-données philosophiques dont nous poursuivons <ins id="cor_11" title="cheque">chaque</ins> jour la
-solution.</p>
-
-<p class="aut">(<span class="smcap">Le Populaire</span>, Nantes.)</p>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs16">BIBLIOTHÈQUE MINIATURE</div>
-
-<hr class="hr2" />
-
-<p class="cent cs8">Chaque volume (7 X 10 cm.) relié 2 fr.</p>
-
-<table summary="Liste de livres" width="100%">
- <tr>
- <td style="width: 50%; padding-right: 0.5em; border-right: solid 1px;">
-<ul class="lsoff cs8">
-<li>&nbsp;&nbsp;1. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Les Nuits.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;2. <span class="smcap">Gérard de Nerval.</span> <i>Sylvie.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;3. <span class="smcap">Molière.</span> <i>L'Avare.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;4. <span class="smcap">Marceline Desbordes-Valmore.</span> <i>Élégies.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;5. <span class="smcap">Balzac.</span> <i>La Grenadière.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;6. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Un Caprice.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;7. <span class="smcap">André Chénier.</span> <i>Idylles.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;8. <span class="smcap">La Rochefoucault.</span> <i>Maximes.</i></li>
-<li>&nbsp;&nbsp;9. <span class="smcap">Marivaux.</span> <i>Le jeu de l'amour et du hasard.</i></li>
-<li>10. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Les Destinées.</i></li>
-<li>11. <span class="smcap">Maurice de Guérin.</span> <i>Le Centaure.</i></li>
-<li>12. <span class="smcap">J. Joubert.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>13. <span class="smcap">Henri Heine.</span> <i>L'Intermezzo.</i></li>
-<li>14. <span class="smcap">Napoléon.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>15. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Laurette.</i></li>
-<li>16. M<sup>me</sup> <span class="smcap">de Beaumont</span>. <i>La Belle et la Bête.</i></li>
-<li>17. <span class="smcap">Alfred de Musset.</span> <i>Poésies.</i></li>
-<li>18. <span class="smcap">Omar Khayyam.</span> <i>Les Rubàiyàt.</i></li>
-<li>19. <span class="smcap">Marc Aurèle.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>20. <span class="smcap">Alfred de Vigny.</span> <i>Chatterton.</i></li>
-<li>21. <i>Les larmes héroïques. Psaumes d'alleluia recueillis par</i> <span class="smcap">S. Palatam</span></li>
-<li>22. <span class="smcap">Pascal.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>23. <span class="smcap">Épicure.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>24. <span class="smcap">Auguste Brizeux.</span> <i>Marie.</i></li>
-</ul>
- </td>
- <td style="width: 50%; padding-left: 0.5em;">
-<ul class="lsoff cs8" style="margin-bottom: 0;">
-<li>25. <span class="smcap">Pascal.</span> <i>Prières Et Méditations.</i></li>
-<li>26. <span class="smcap">Shakespeare.</span> <i>Roméo et Juliette.</i></li>
-<li>27. <i>Aucassin et Nicolette.</i></li>
-<li>28. 29. 30. 31. 32. <i>Imitation de Jésus-Christ.</i></li>
-</ul>
-<ul class="lsoff cs8" style="margin-top: 0;">
-<li>33. <span class="smcap">La Bruyère.</span> <i>Caractères.</i></li>
-<li>34. <span class="smcap">Th. Botrel.</span> <i>Chansons et Poésies.</i></li>
-<li>35. <span class="smcap">H. de Régnier.</span> <i>Odelettes.</i></li>
-<li>36. <span class="smcap">Vauvenargues.</span> <i>Réflexions et Maximes.</i></li>
-<li>37. <span class="smcap">Ronsard.</span> <i>Poésies.</i></li>
-<li>38. <i>La Sagesse de</i> <span class="smcap">La Fontaine</span>.</li>
-<li>39. <span class="smcap">Baudelaire.</span> <i>Les Fleurs du Mal.</i></li>
-<li>40. <span class="smcap">Platon.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>41. <span class="smcap">Spinoza.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>42. <span class="smcap">Stendhal.</span> <i>De l'Homme.</i></li>
-</ul>
-
-<div class="cs8">Paraîtront incessamment:</div>
-
-<ul class="lsoff cs8">
-<li>43. <span class="smcap">Chateaubriand.</span> <i>Paysages.</i></li>
-<li>44. <span class="smcap">Démocrite.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>45. <span class="smcap">Anatole France.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>46. <span class="smcap">Baudelaire.</span> <i>Le Spleen de Paris.</i></li>
-<li>47. <span class="smcap">Émile Verhaeren.</span> <i>Poésies.</i></li>
-<li>48. <span class="smcap">P.-J. Proudhon.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>49. <span class="smcap">François Bacon.</span> <i>Pensées.</i></li>
-<li>50. <span class="smcap">Edgar Poe.</span> <i>Poèmes choisis.</i></li>
-<li>51. <span class="smcap">De Bonald.</span> <i>Pensées.</i></li>
-</ul>
- </td>
- </tr>
-</table>
-</div>
-
-<div class="npage">
-<div class="cent cs16" style="padding: 5px; border: solid 2px;">LIVRES DE COMBATTANTS ET DE
-TÉMOINS DE LA GRANDE GUERRE</div>
-
-<table summary="Liste de livres" style="width: 90%; border-left: solid 2px;
- border-right: solid 2px; margin: 0 auto 0 auto;">
- <tr style="height: 2em;">
- <td colspan="2" class="cent cs8"><i>Collection de Volumes in-16</i>: 4 fr. 50</td>
- </tr>
- <tr>
- <td style="width: 50%; padding-right: 0.5em; border-right: solid 1px;">
-<ul class="lsoff cs8">
-<li><b>Louis-Paul ALAUX.</b>&mdash;<span class="smcap">Souvenirs de Guerre
- d'un Sous-Officier Allemand.</span></li>
-
-<li><b>Raoul ALLIER.</b>&mdash;<span class="smcap">Les
- Allemands a Saint-Dié.</span></li>
-
-<li><b>Claude ANET.</b>&mdash;<span class="smcap">La Révolution
- Russe. A Pétrograd et aux Armées.</span></li>
-
-<li><b>Luigi BARZINI.</b>&mdash;<span class="smcap">Scènes
- de la Grande Guerre.</span></li>
-
-<li><span class="smcap">En Belgique et en France.</span></li>
-
-<li><span class="smcap">La Guerre Moderne, sur Terre, dans les Airs et
- sous les Eaux.</span></li>
-
-<li><b>Georges BONNET.</b>&mdash;<span class="smcap">L'Ame
- du Soldat.</span></li>
-
-<li><b>Victor BUCAILLE.</b>&mdash;<span class="smcap">Lettres
- de Prêtres aux Armées.</span></li>
-
-<li><b>M. BUTTS.</b>&mdash;<span class="smcap">Héros! Épisodes
- de la Grande-Guerre.</span></li>
-
-<li><b>Léopold CHAUVEAU.</b>&mdash;<span class="smcap">Derrière
- la Bataille</span> (3 fr.)</li>
-
-<li><b>Antoine DELECRAZ.</b>&mdash;<span class="smcap">Paris
- pendant la Mobilisation.</span></li>
-
-<li><b>Maurice DIDE.</b>&mdash;<span class="smcap">Ceux
- qui Combattent et qui Meurent.</span></li>
-
-<li><b>Albert ERLANDE.</b>&mdash;<span class="smcap">En
- Campagne avec la Légion Étrangère.</span></li>
-
-<li><b>Gabriel-Tristan FRANCONI.</b>&mdash;<span class="smcap">Un
- Tel de l'Armée Française.</span></li>
-
-<li><b>F... (Hubert).</b>&mdash;<span class="smcap">La Guerre
- Navale. Mer du Nord. Mers lointaines.</span></li>
-
-<li><b>PAUL FIOLLE.</b>&mdash;<span class="smcap">La Marsouille.</span></li>
-
-<li><b>Raymond JUBERT.</b>&mdash;<span class="smcap">Verdun</span>
- (Mars, Avril, Mai 1916).</li>
-</ul>
- </td>
- <td style="width: 50%; padding-left: 0.5em;">
-<ul class="lsoff cs8">
-<li><b>Stéphane LAUZANNE.</b>&mdash;<span class="smcap">Feuilles
- de Route d'un Mobilisé.</span></li>
-
-<li><b>Pierre MAC ORLAN.</b>&mdash;<span class="smcap">Les
- Poissons Morts.</span></li>
-
-<li><b>Capitaine MARABINI.</b>&mdash;<span class="smcap">Les
- Garibaldiens de l'Argonne.</span></li>
-
-<li><b>Lord NORTHCLIFFE.</b>&mdash;<span class="smcap">A
- la Guerre.</span></li>
-
-<li><b>Pierre PARAF.</b>&mdash;<span class="smcap">Sous
- la Terre de France.</span></li>
-
-<li><b>PAUL PATTE.</b>&mdash;<span class="smcap">Le Cran.</span></li>
-
-<li><b>Lieutenant Jacques PÉRICARD.</b>&mdash;<i>Debout les
- Morts!</i> I. <span class="smcap">Face a Face.</span>
- II. <span class="smcap">Paques Rouges.</span></li>
-
-<li><span class="smcap">Ceux de Verdun.</span></li>
-
-<li><b>Jacques PIRENNE.</b>&mdash;<span class="smcap">Les
- Vainqueurs de l'Yser.</span></li>
-
-<li><b>Jules POIRIER.</b>&mdash;<span class="smcap">Reims</span>
- (1<sup>er</sup> <span class="smcap">Aout-31 Décembre</span>
- 1914).</li>
-
-<li><b>Antoine REDIER.</b>&mdash;<span class="smcap">Méditations
- dans la Tranchée.</span></li>
-
-<li><b>Alexis TOLSTOI.</b>&mdash;<span class="smcap">Le
- Lieutenant Demianof.</span></li>
-
-<li><b>Capitaine TUFFRAU.</b>&mdash;<span class="smcap">Carnet
- d'un Combattant.</span></li>
-
-<li><b>Robert VAUCHER.</b>&mdash;<span class="smcap">Avec
- les Armées de Cadorna.</span></li>
-
-<li><b>Commandant Emile VEDEL.</b>&mdash;<span class="smcap">Nos
- Marins a la Guerre. Sur Mer et sur Terre.</span></li>
-
-<li><b>Y...</b>&mdash;<span class="smcap">L'Odyssée d'un Transport
- Torpille.</span></li>
-
-<li><b>Capitaine Z.</b>&mdash;<span class="smcap">L'Armée
- de la Guerre.</span></li>
-
-<li><span class="smcap">L'Armée de 1917.</span></li>
-</ul>
- </td>
- </tr>
-</table>
-
-<div class="cent cs16" style="padding: 5px; border: solid 2px;">
- PAYOT &amp; C<sup>ie</sup>, 106, Boul. Saint-Germain, PARIS
-</div>
-
-<div class="sep2 cent cs6">Imp. E. Durand, 18, Rue Séguier, Paris</div>
-</div>
-
-<div class="npage">
- <div class="box">
-<p class="sansrf" id="au_lecteur">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
-typographiques évidentes ont été corrigées. Les mots en question sont
-soulignés <ins title="orthographe initiale">en gris</ins>: positionnez
-le curseur sur ces mots pour voir l'orthographe initiale. La liste de
-ces corrections se trouve ci-dessous. La ponctuation a également fait
-l'objet de quelques corrections mineures.</p>
-
-<p class="sansrf sep2">Corrections.</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_1">Page 13</a>: «ou» remplacé par «on» (on eût dit que ces douloureux
- souvenirs).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_2">Page 14</a>: «obscure» remplacé par «obscur» (dans un couloir obscur).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_3">Page 74</a>: «déclanché» remplacé par «déclenché» (avait déclenché,
- ce soir-là).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_4">Page 131</a>: «nul» remplacé par «nulle» (et nulle épice compémentaire).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_5">Page 142</a>: «à à» remplacé par «à» (appartenait à Donquixotte).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_6">Page 204</a>: «contraire» remplacé par «contraires» (ces choses étant
- contraires).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_7">Page 231</a>: «Monte-Christo» remplacé par «Monte-Cristo» (aux évasions
- de Monte-Cristo).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_8">Page 278</a>: «impressoins» remplacé par «impressions» (les impressions
- ressenties).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_9">Page 280</a>: «souvente» remplacé par «souventes» (allant, souventes
- fois, jusqu'à l'afféterie).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_10">Page 283</a>: «réquisitiore» remplacé par «réquisitoire» (le réquisitoire
- de M. René Puaux).</p>
-
-<p class="hang"><a href="#cor_11">Page 285</a>: «cheque» remplacé par «chaque» (dont nous poursuivons
- chaque jour).</p>
-
- </div>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Un tel de l'armée française, by
-Gabriel Tristan Franconi
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN TEL DE L'ARMÉE FRANÇAISE ***
-
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-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
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-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
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-License terms from this work, or any files containing a part of this
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-
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-active links or immediate access to the full terms of the Project
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-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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-
-
-</pre>
-
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-</html>
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diff --git a/old/50447-h/images/cover.jpg b/old/50447-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 57eec5a..0000000
--- a/old/50447-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/50447-h/images/logo.jpg b/old/50447-h/images/logo.jpg
deleted file mode 100644
index adb2401..0000000
--- a/old/50447-h/images/logo.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ