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-The Project Gutenberg EBook of La jeune fille bien élevée, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La jeune fille bien élevée
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
-RENÉ BOYLESVE
-
-LA JEUNE FILLE
-
-BIEN ELEVEE
-
-ROMAN
-
-
-PARIS
-
-H. FLOURY, EDITEUR
-
-1, BOULEVARD DES CAPUCINES
-
-1909
-
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-
-Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de
-Hollande dont mille mis dans le commerce.
-
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-
-
-A
-
-PAUL HERVIEU
-
-
-
-
-I
-
-
-Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon!
-Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace
-argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme
-un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais
-a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à
-tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des
-centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée,
-rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps:
-ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du
-XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de
-sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du
-pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un
-peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt
-c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt
-c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une
-courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et
-le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse
-apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et
-la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge
-que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail
-d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir,
-là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des
-rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes
-chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux
-où Jeanne d'Arc a passé.
-
-Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol
-s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et
-c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière
-tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur
-premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne,
-les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les
-carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et
-prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries
-des pauvres petits veaux.
-
-Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins
-tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de
-clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de
-Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans
-une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été
-enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait
-seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus
-loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez
-nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple,
-cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne
-vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de
-l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux
-reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la
-clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il
-ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de
-fer, pour la prendre au clou où elle pendait.
-
-Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne
-devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant
-de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des
-exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant
-la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin,
-et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre
-allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait
-trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait
-ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la
-vallée de la Vienne.
-
-J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand
-la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après
-son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une
-enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois,
-de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que
-fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on
-grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait
-des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs
-de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des
-celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me
-souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche,
-la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de
-conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu,
-l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des
-terrains échelonnés en terrasses.
-
-En me penchant, je voyais un grand œil rond qui me regardait;
-il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant,
-quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était
-la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu,
-l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu
-leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il
-travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit
-enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément
-d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des
-orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards
-courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec
-des palpitations de leur petit cœur; j'y comptais les montagnes
-soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais
-le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les
-grenouilles.
-
-Mon Dieu, comme tout cela est loin!
-
-Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon
-pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je
-le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs
-très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient
-d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois
-noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers,"
-"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi
-"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était
-un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait
-tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe
-qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et
-il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée
-devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois,
-on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un
-logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu
-à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les
-pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se
-planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en
-allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des
-journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent
-et de toute sécurité.
-
-J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée
-Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on
-avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas
-réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent.
-Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil
-et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la
-propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter
-cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand
-vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de
-lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré
-avec lui sur cette terrasse!...
-
-Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait,
-pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le
-cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus
-qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte
-personnel, et dans des circonstances fort différentes, des
-impressions certainement analogues à celles que dut subir mon
-pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance.
-Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré
-et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient
-communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde
-qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire,
-était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le
-poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans
-une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments
-loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et
-finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources
-personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de
-chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus
-de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour
-une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il
-prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et
-à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son
-désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa
-logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le
-bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir
-après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup
-de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près,
-était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause
-sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie
-s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut
-leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait
-et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien
-entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes,
-avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas
-signés!
-
-Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous
-nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue
-Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son
-ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie.
-
-J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui
-se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle
-le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous
-ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions
-perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...
-
-C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais
-elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son
-autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents
-troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme
-en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il
-l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais,
-appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en
-comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des
-contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû
-s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait
-prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme
-Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par
-ce nom familier de "la mère-Loi."
-
-Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque
-circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois
-pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il
-devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes
-et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où
-j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je
-porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on
-appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une
-année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à
-cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou
-bien disette de jeunes gens comme il faut.
-
-Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle
-avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux
-à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de
-vipère pour lui dire:
-
---Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?...
-
-Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de
-même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on
-ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain.
-
-Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec
-le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman,
-d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère.
-
-Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de
-drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits
-plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait
-pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts.
-Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il
-gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire
-une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui
-fort sévère sur les mœurs, et les gens douteux n'en menaient
-pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le
-chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce
-propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs
-convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un
-domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné
-méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique
-de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait
-l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des
-corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se
-laissait voler avec une indulgence dérisoire.
-
-Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu,
-l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en
-finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à
-verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de
-famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de
-son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais
-pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même
-quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou
-commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible
-de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai
-eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la
-soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de
-ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur
-âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être!
-
-Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une
-formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa
-guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours
-de quelle prodigieuse complexité!
-
-Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise,
-surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard.
-
-D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer
-cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à
-un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va
-sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait
-que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne
-louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls,
-pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre
-était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à
-leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus
-cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut
-à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer.
-Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart
-du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer,
-qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et
-manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être
-plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude
-du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient
-visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et
-son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter
-la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et
-à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce
-temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres
-non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression
-devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de
-Chinon!
-
-Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému.
-Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment,
-avant que son mari eût parlé, s'était écriée:
-
---Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...
-
-Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens
-pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos,
-de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait
-secondaire.
-
---C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un
-banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...
-
-Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur
-les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents.
-M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg
-Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la
-perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans.
-
---Les pauvres gens! dit grand'mère.
-
-La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des
-inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage
-d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix
-inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se
-demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à
-sa question:
-
---Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon?
-
-Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties
-de son malheur, dit:
-
---D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il.
-
---Au lycée! fit grand'mère.
-
-L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie
-provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau
-affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le
-jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec
-les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se
-fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison
-était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin
-d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait,
-à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser
-la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait
-mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de
-quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire
-annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait
-pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse,
-mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose
-ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il
-le pouvait faire à qui bon lui semblait.
-
-On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis
-par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec
-domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand
-air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à
-la rosée du matin.
-
-
-
-
-II
-
-
-Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne
-se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur
-propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse
-et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les
-gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient
-des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui
-avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus,
-nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et
-me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez
-eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle
-terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les
-enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer,
-un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers,
-qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup.
-Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup?
-Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire.
-En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que
-ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un
-habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez
-nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais
-mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays.
-Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard
-n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille
-provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des
-accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient
-aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur
-faire visite.
-
-C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On
-déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium;
-on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes
-hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les
-compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux
-fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de
-chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne,
-elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé.
-Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein
-travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de
-contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour
-trois, six ou neuf ans.
-
-Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua
-à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison,
-vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient
-seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme
-Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:
-
---Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles
-choses!...
-
-Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en
-était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle
-jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers;
-elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima
-"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un
-peu "hurluberlu."
-
-C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé,
-portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas
-l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens
-et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne
-l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout
-était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un
-pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.
-
---Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine
-n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait
-pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a
-pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première
-communion!
-
---Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai
-jamais joué que comme une mazette!...
-
-Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos.
-"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne
-les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la
-musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps
-les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au
-couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que
-Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les
-commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à
-lui, qui était une grande économie de temps et de peine...
-
---Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme
-Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!
-
-Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre
-tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne
-confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais
-elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité,
-et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les
-tristes nécessités de la vie."
-
-
-
-
-III
-
-
-De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages
-miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure
-de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient
-enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors,
-divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais
-qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique,
-qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour
-dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut
-qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à
-m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre
-ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et
-de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M.
-Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant
-des rugissements d'extase.
-
-Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne
-l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de
-cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers
-creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore
-petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines
-qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y
-accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les
-épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur
-la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en
-me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que
-je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de
-ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère
-de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien
-communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien
-possible.
-
-Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M.
-Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très
-belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté,
-mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai
-théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas
-de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement
-pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre
-des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah!
-que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage.
-C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange
-effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et
-qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que
-je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne:
-Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la
-terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et
-demeurait rêveur...
-
-Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet,
-que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous
-étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne,
-était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard,
-un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé
-apprivoiser, malgré toutes ses réserves.
-
-M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de
-M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui;
-il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris
-blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en
-lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans
-qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses
-yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On
-m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis,
-j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon
-goût.
-
-Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda
-avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions
-quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson."
-Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une
-petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas!
-correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que
-j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la
-musique."
-
-Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment
-de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut
-cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le
-plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le
-violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux
-coquin:
-
---Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!...
-
-Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!
-
-Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il
-faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était
-un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les
-poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût
-ouvert tout bonnement.
-
-La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais
-d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre;
-ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait
-failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son
-violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement
-ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet,
-mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie
-conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme,
-comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées,
-sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept
-fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué
-le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une
-écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle
-de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait!
-
-Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma
-famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le
-pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une
-vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me
-dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de
-l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni
-M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis
-patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier
-morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui
-allait arriver!
-
-Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au
-galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle
-s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M.
-Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un
-bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute
-ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut,
-là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout
-à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche,
-et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de
-celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la
-voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la
-basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît:
-
- Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:
- Chagrin d'amour dure toute la vie!...
-
-Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots
-qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des
-instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je
-faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant
-moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée,
-et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma
-présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais
-être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me
-grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos.
-Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je
-n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique...
-
-Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants:
-Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux
-petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas
-d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce
-diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux
-ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce
-pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on
-n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très
-rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé.
-
-Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je
-me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui
-je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée.
-J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que
-faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait
-inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et
-j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand
-il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui
-se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus
-houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on
-m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il
-fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la
-musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais
-au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père
-mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner;
-mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et
-que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour
-me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait
-peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce
-salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût
-mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.
-
-J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre
-prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on
-nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées
-d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un
-grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je
-venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à
-ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère?
-oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père
-Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en
-regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y
-avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient
-dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_,
-avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si
-désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que
-mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très
-malheureux.
-
-Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très
-bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses
-courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore
-il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était
-clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt,
-qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et
-je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout
-quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait:
-"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout
-de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi
-l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses
-enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le
-salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,
-le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!"
-
-Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour
-le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui
-disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais
-si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement,
-tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il
-ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi
-lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle
-de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner
-de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces
-de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en
-regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je
-rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à
-ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune,
-qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que
-je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à
-papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces
-et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde,
-en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles
-éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant
-à demi, comme une paupière, le gros œil rond de la citerne...
-
-
-
-
-IV
-
-
-C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année
-accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était
-décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins
-par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la
-nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se
-faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins,
-ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent
-les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille,
-toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des
-maisons d'éducation religieuse.
-
-Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard
-que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule,
-demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au
-prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait
-tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient
-leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas
-que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que
-l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier
-les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée.
-Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents:
-il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à
-quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat,
-afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille
-au couvent du Sacré-Cœur, de tous les pensionnats, les plus
-chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le
-point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement
-soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés."
-
-Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer
-l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait
-à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette
-Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée,
-à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos
-aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma
-grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:
-
---Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer,
-dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!"
-comme il en foisonne au Sacré-Cœur...
-
---Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos
-enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de
-recevoir la meilleure éducation!
-
-Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le
-parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant:
-
---Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas
-dans la même classe que Mlle Henriette?...
-
-Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé
-où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée
-dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en
-étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier,
-au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y
-pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une
-sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un
-étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte
-s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli
-comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille,
-et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de
-charmilles qui fuyaient à perte de vue.
-
-Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été
-élevée au Sacré-Cœur, parce que ce n'était pas la mode, encore,
-dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:
-
---C'est trop beau.
-
-Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans,
-de toute sa taille.
-
-On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui
-dit:
-
---Ma fille!...
-
-J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors,
-mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en
-outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici,
-d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres
-dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux
-d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie
-IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Cœur de Jésus; et
-je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il
-y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup,
-sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de
-nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait
-toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle
-va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce
-genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir
-la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait
-nouveau me pénétrait.
-
-Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de
-la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme
-dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée,
-semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son
-air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées
-et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait,
-en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de
-la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui
-occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace.
-Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais
-entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du
-Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais
-c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois
-ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée
-pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.
-
-Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas
-antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui
-paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de
-collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je
-jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages.
-Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans
-la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette
-effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de
-parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda,
-après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je
-déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait
-l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me
-fut répondu:
-
---Tu n'es qu'une petite imbécile!
-
-Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère
-et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre
-souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement
-distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle
-n'eût pu faire par des paroles.
-
-J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il
-y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le
-spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont
-pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien
-être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de
-Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la
-vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais.
-Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le
-Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier,
-même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous
-avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un
-air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un
-troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je
-m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison.
-
-Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt
-après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez
-singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous
-avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et
-de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me
-dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer,
-tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes
-personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre
-parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément
-pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui
-demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!"
-Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais
-très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui
-durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à
-ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première
-enfance, avait été tout bonnement indigne!
-
-C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux
-traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces
-jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,
-par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce
-qui n'était pas semblable à cela.
-
-Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie
-passée:"
-
---Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les
-rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le
-pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!...
-et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!...
-Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça
-court, ça trotte: pototo! patata!...
-
-Maman riait de tout son cœur:
-
---Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?...
-
-J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait
-pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de
-confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à
-présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était
-apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent
-du Sacré-Cœur.
-
-Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement
-conquise.
-
-
-
-
-V
-
-
-Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages.
-
-C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne
-faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire
-des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais
-j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu
-prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans
-avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement,
-que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude,
-s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées,
-pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance
-mêmes dont j'étais faite.
-
-Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne
-cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage,
-fillette!"
-
-Mon Dieu, que je fus donc sage!
-
-Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement,
-ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne
-devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.
-
-Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes,
-bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition.
-Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon
-nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès
-le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes
-parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma
-poitrine.
-
-Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans
-les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous
-faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est
-recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine.
-Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant,
-ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles,
-en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le
-corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude,
-au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun
-prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement,
-très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre
-était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en
-l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait:
-
---Dieu vous aimera; aimez-le.
-
-On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va
-sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort
-pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche,
-cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais
-touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait
-pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents
-rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie
-pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît,
-quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne
-marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours;
-on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer
-Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et
-je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous,
-c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu,
-c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard
-dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur
-les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit
-trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé
-quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant
-des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la
-croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut,
-pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la
-grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les
-Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec
-les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez
-M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi
-régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes,
-et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans
-nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre
-à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait
-même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et
-toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit,
-baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une
-certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre
-attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de
-celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais
-point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu
-subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très
-bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant
-qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de
-l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente
-de ma façon d'aimer ma vieille bonne!
-
-A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur!
-D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une
-retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de
-la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras,
-et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu
-me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle,
-terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os
-broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande
-pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de
-ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et
-de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin,
-tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et
-en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain,
-comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à
-sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence,
-tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit
-charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être
-si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait
-vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici,
-dont l'image était partout, dont le cœur débordant d'amour,
-uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles,
-sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait
-une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on,
-tout ce qu'il fallait pour lui plaire.
-
-Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait
-un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes
-devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses
-et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le
-caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que
-je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre
-irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure
-montrant son cœur avec insistance; ce fut, de ma part, presque
-de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine.
-"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai
-comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour
-atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous
-aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus
-sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout
-de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère,
-j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains
-tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas
-cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu?
-Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé
-de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui
-mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse.
-
-Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles!
-qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...
-
-Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui
-avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte,
-honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je
-m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle
-eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières
-spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle
-pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de
-ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je
-n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut
-possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je
-lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me
-dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à
-M. l'aumônier, en confession.
-
-M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à
-lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa
-figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis
-qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et
-douce, il me dit:
-
---Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse
-délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous
-éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.
-
-Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que
-j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être
-prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente,
-très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce
-que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M.
-l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée
-qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait
-de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je
-vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je
-racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de
-M. l'aumônier, son sourire.
-
-Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure
-beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies,
-quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure
-ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du
-tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la
-beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle
-des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit
-de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Cœur!
-Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure!
-Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds,
-avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une
-bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait
-peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui
-détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait
-toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus
-secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant
-un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans
-les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer
-plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut.
-
-Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence;
-elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du
-démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait
-dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M.
-l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à
-moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs.
-D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment
-agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il
-lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion.
-Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se
-dérobe...
-
---Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il
-vous a choisie entre toutes!...
-
-A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas,
-m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les
-petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je
-sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une
-attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans
-qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans
-un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux
-récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de
-croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre
-une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission,
-marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que
-je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en
-toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises:
-
---J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous
-ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie...
-
-Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en
-grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse
-générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves
-les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les
-deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de
-n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon
-ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer,
-à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête.
-
-Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui
-faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un
-troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs
-de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du
-crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes
-et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec
-cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la
-remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne
-et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de
-responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide.
-Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et
-indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais
-un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a
-retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une
-certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!...
-
-
-
-
-VI
-
-
-C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le
-corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces
-dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il
-était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété.
-
-Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à
-cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de
-parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans
-les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à
-mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada,
-une des deux premières de la classe, qui était fine, comique,
-amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines,
-et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de
-travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes.
-Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les
-réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas.
-Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent
-m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que
-cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches,
-de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées
-au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le
-charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que
-j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes
-honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que
-j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà
-une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie,
-comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette
-Canada s'apercevait que je la regardais d'un œil songeur et
-sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou
-bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et,
-me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse
-qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher
-au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable
-insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie
-et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie
-récompensée.
-
-Je me préparai consciencieusement à la première communion;
-j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes
-prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait
-fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions
-n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai
-le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme
-du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en
-souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était
-peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire
-qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant
-que je pus; mon cœur même battait très fort en approchant de
-la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce
-qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais
-fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de
-paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi
-un peu mal au cœur.
-
-Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me
-manquait: c'était un idéal.
-
-Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me
-paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades
-qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait,
-et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je
-m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les
-vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves
-remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je
-n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières.
-Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me
-valait tant de considération au couvent,--sauf de la part de
-Canada,--était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le
-vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire
-pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si
-je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par
-surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de
-moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!
-
-Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie
-d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la
-maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien
-en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y
-parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse
-au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à
-table sans dire le _Benedicite_, c'était un peu agir en animaux.
-Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait
-mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me
-regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et
-persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens.
-Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que
-mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque
-tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute
-cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié:
-cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants
-de chœur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et
-avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient
-à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames
-du Sacré-Cœur, avec des figures de vitrail et des yeux clos!
-enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de
-chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère!
-Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les
-boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe;
-est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est
-obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par
-un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais:
-"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"
-
-En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus
-que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au
-couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais
-moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane.
-Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces
-peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et
-barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était
-que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites,
-et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son
-collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il
-voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les
-institutions et les coutumes de son pays.
-
-Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de
-rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir
-d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort
-belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire
-tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais,
-avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée
-que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres
-aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon
-scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller
-entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et
-je songeais, par contraste, à des _Kyrie_, à des _Pie Jesu_, à
-des _Tantum ergo_, chantés par nos voix fraîches à la chapelle
-de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les
-chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui, à distance, et
-par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre,
-me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et
-créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en
-moi, la nostalgie du couvent.
-
-Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De
-son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser
-uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des
-religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle
-disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie
-du couvent."
-
-Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à
-m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année
-grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux.
-Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le
-cœur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là,
-qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je
-continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes
-de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une
-place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une
-pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée
-Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition
-soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna
-une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne.
-On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à
-l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée
-dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies iræ_,
-ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide,
-partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me
-pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un
-frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer
-la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une
-bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de
-Dieu.
-
-Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une
-surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand
-je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer
-le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors
-le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce
-jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur
-les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon
-cœur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur
-douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever
-la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je
-n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant,
-non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon
-Dieu!... mon Dieu!..."
-
-Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne
-me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que
-j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais,
-peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle
-fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique
-joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur,
-d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là,
-véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans
-formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon
-Dieu!..."
-
-Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de
-cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots:
-"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si
-parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie:
-"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui
-me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange,
-pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses
-beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon
-bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur
-se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce
-bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois,
-devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit,
-ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle
-s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de
-l'autre,--deux âmes heureuses.
-
-Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le
-touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus
-haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les
-merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est
-lui; la beauté morale, c'est lui!
-
-Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une
-allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je
-devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un
-pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien
-d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient,
-comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient
-demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce
-grand contentement intérieur.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine
-classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était
-arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se
-pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse
-épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
-déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement
-à mon cher papa, et je dis:
-
---Papa?... je suis sûre?...
-
---Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur
-votre grand-père vous attend au salon...
-
-Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger,
-je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de
-Contebault me dit simplement:
-
---Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer
-de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous
-emmener pour plusieurs jours...
-
-Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était
-pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la
-Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une
-crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange
-dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au
-dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller;
-je me souviens de la sœur converse, attachée à la lingerie, qui
-se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied
-du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que,
-en comparaison, les nôtres parussent plus légères.
-
-Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas
-ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui.
-Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni
-dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon,
-car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.
-
-Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il
-était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
-conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!...
-Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa
-était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie
-et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces
-dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait
-d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il
-avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait
-sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée...
-la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore,
-comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez
-qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait
-que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait
-particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que
-Madeleine sera bien élevée!"
-
-Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et
-ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me
-communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait
-qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour
-moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu
-seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de
-tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était
-cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce
-but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au
-couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était
-celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme
-suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."
-
-Être une jeune fille bien élevée...
-
-Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de
-laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on
-ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait
-même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient
-d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie,
-pour une jeune fille et pour une femme.
-
-Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa
-au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques
-années de plus, tout à coup.
-
-Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris
-et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je
-me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que
-je sois une jeune fille bien élevée..."
-
-C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété,
-qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle
-de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand
-deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à
-l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut.
-Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à
-fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient
-profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait
-essentiellement la jeune fille bien élevée?
-
-Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent
-plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre
-d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure,
-si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon
-approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme
-une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais
-moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir
-trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je
-m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin
-d'être aimée.
-
-Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui
-voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ,
-qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui
-m'aimaient, je redoublais de docilité!
-
-En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante,
-mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses
-elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre
-que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades
-en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une
-chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus
-intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une
-perfection."
-
-Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me
-faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes
-parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères
-et sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait
-eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne
-venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à
-"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq,
-dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les
-Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les
-Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance.
-Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise
-énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment
-cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il
-s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois.
-Jacqueline-Jeanne avait encore deux sœurs aînées, d'un autre
-lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient
-chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait
-à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
-ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des
-sœurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et
-M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!...
-Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller
-cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le
-pâtissier de la rue Royale.
-
-La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions
-allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte
-avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile,
-fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où
-l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la
-tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me
-tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement
-par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant
-que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les
-prie-Dieu.
-
-Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable
-parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:
-
---Voilà!...
-
-Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un
-saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..."
-c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet
-exemple où l'on peut aboutir!"
-
-Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu
-durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.
-
-A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que
-toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:
-
---Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine
-Doré, priez pour nous!...
-
-Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui
-l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:
-
---Sainte Madeleine Doré!...
-
-Et les autres répondaient en chœur:
-
---Priez pour nous!...
-
-Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle
-ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui;
-mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.
-
-Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma
-conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais
-besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez
-les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs
-paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être
-sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait
-contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême
-de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces
-dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
-dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes
-compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille,
-si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait,
-les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du
-couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête
-à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son
-affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à
-présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et
-qui me rapprochait d'elle.
-
-Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé
-dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire,
-ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa
-vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse
-fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été
-fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord
-avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans
-la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts
-entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère
-et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne
-m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande
-des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints
-frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse
-et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul,
-se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit
-d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon
-naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs,
-les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon,
-ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon,
-le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée
-robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet
-donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement
-elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de
-glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine
-qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle
-s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer,
-accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."
-
-J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je
-commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se
-moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter
-l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où
-les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de
-moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur
-du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M.
-l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.
-
-M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et
-m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal
-plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais
-terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la
-conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il
-me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer
-que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit
-qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la
-perfection," ajouta-t-elle.
-
-Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le
-plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai
-objecter à Mme du Cange:
-
---Mais, madame, et les saints?...
-
---Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais
-c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur
-perfection; sachons rester modestes...
-
-Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait
-fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui
-aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la
-mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un
-emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa
-mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour
-les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute
-traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui,
-après coup, les avais mis sur les autels.
-
-De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à
-fait...
-
-Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes
-plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier,
-comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté,
-l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne,
-eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
-certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et
-en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous
-arrêter tout à coup?..."
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez
-singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre
-qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant,
-l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir
-plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies,
-car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de
-me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à
-comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il
-fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et
-demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.
-
-Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de
-longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de
-ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant
-chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par
-l'église Saint-Maurice?
-
-Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait
-toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à
-la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon
-éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on
-était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire,
-et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement
-mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh!
-voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta,
-elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus.
-Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année
-de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en
-souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de
-justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!...
-Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans
-le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires
-personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de
-Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais
-pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante.
-Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je
-croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce
-que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand,
-je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte
-à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon
-passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait,
-disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les
-genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes
-descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare,
-que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il
-avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis
-à maman:
-
---Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous
-regarder...
-
-Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait
-entendue, dit:
-
---Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés;
-mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir
-de leur audace.
-
-Moi, j'en revenais à mon idée:
-
---Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce
-cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...
-
-Maman disait, en souriant encore:
-
---Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...
-
-Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma
-toilette et de ma coiffure!
-
-Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais
-promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la
-méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi
-j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer
-mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des
-cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse
-m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il
-m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer
-parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont
-je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille
-bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure
-que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût
-pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y
-pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il
-est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin
-très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère.
-Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil,
-on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai
-deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les
-corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on
-y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin,
-je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe
-d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la
-maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et
-puis, je tombai de sommeil.
-
-Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la
-maison sens dessus dessous à cause des corsages!
-
---Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!
-
---Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...
-
-Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à
-la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon
-trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à
-propos.
-
-Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait
-fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on
-pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois;
-or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près
-de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était
-fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis
-longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé
-que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue,
-en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère
-d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce
-qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même
-qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le
-misérable, de bien d'autres choses.
-
-Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de
-chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas
-mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot,
-qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas,
-il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de
-lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche,
-imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes
-chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire,
-et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux
-dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une
-histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que
-je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout
-simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon
-de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui!
-Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était
-venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules
-avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze
-heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé
-mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de
-leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi:
-"Le gredin!"
-
-Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le
-gredin?"
-
-On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été
-élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce
-que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien
-pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à
-meilleur compte.
-
-Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour
-les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout
-de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non
-plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il
-m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant
-mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était
-une manière de me manifester sa considération.
-
-Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération,
-car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les
-aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge
-ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le
-dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal
-de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu,
-d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre,
-que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la
-grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna
-plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru.
-Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à
-comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins
-des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient
-non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup,
-et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre
-d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma
-cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je
-ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand
-je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le
-mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout
-sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela
-me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi,
-puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?
-
-Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes
-grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une
-jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.
-
-Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où
-je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait
-sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les
-feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout
-d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin
-comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort
-d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:
-
---Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...
-
-Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet
-de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui
-m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:
-
---Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je
-suis une sotte...
-
---Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui
-t'ai fait pleurer.
-
---Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.
-
-Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux.
-Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il
-était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce
-que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une
-audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes.
-Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin
-de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais
-adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins
-excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres
-mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son
-dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut
-reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait
-bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas
-plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!...
-Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine!
-J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela:
-elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties
-à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir
-ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles
-parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat
-obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en
-agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa
-conscience.
-
-
-
-
-IX
-
-
-En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses
-connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables,
-disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près
-jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que
-l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours,
-et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis
-il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient,
-l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici
-ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
-devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre
-malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe
-le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.
-
-Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était
-tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser
-pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard
-possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes.
-C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste
-situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,
-c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins
-docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait
-d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments,
-et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une
-certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la
-taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.
-
-Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la
-dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand
-bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un
-livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour
-extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en
-laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
-livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,
-Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive
-de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait
-que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de
-pareilles publications précipitait la France vers un nouveau
-Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une
-telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous
-cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.
-Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez
-grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un
-beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame
-et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
-meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages.
-Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait
-choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison
-appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations
-de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois
-jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la
-connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un
-peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."
-
-Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable
-avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous
-risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts
-fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.
-
-Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les
-Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme
-le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces
-messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et
-d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
-jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un
-tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois
-mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou
-quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce
-qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux
-étaient disposés à peu près selon la mode.
-
-J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs
-gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je
-n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien;
-sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente;
-on s'empressait autour de moi.
-
-Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite
-fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle
-me disait:
-
---Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être
-prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se
-compromettre!... La coquetterie...
-
---Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a
-deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et,
-est-ce que j'ai été coquette?...
-
---Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je
-t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune
-encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!
-
---Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas
-de ma faute.
-
---Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je
-te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens
-que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est
-rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se
-méfier de lui davantage...
-
---Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes
-manières, c'est pour plaire?...
-
---Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à
-présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous
-enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne
-s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."
-Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où
-une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se
-marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle
-plaise à celui qui sera son mari!...
-
---Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...
-
-Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela
-avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute
-eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était
-impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se
-retournait, puis elle me disait:
-
---Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie
-pour ton incroyable audace!...
-
-Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour
-elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout
-entier qui "fichait le camp."
-
-Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent
-de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais
-quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me
-trouver des dispositions très particulières.
-
---Quel est donc votre professeur, là-bas?
-
---Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!
-
---Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le
-piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait
-complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.
-
-Il interpella grand'mère.
-
---Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre
-petite-fille devienne une musicienne?
-
---Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la
-malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?
-
---Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du
-piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du
-talent?
-
-Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de
-talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il
-porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire
-des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs,
-très enflammés, très irritables et très compétents en matière
-musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
-tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai
-talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur
-"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La
-question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire
-d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer,
-surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études"
-de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna:
-avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent
-presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin,
-une heure ou deux, chez les Vaufrenard.
-
-Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à
-faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi,
-nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une
-fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions
-sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer
-des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les
-persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait,
-avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en
-caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois
-tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.
-
-Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient
-l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme;
-ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus
-la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants
-n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi,
-sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux
-petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.
-
-M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait
-comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait
-traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme
-un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et
-dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait
-au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu
-brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse
-sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant
-une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il
-aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,
-et de cela il souffrait un perpétuel martyre.
-
-La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique
-m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement;
-mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses
-elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot
-juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour
-toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui
-qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles
-de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent;
-c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor:
-"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur
-religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui
-réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour
-la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui
-manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me
-débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois
-de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non
-pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie,
-définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne
-contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en
-se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans
-ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en
-m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que
-dussent être les dégoûts que le sort me réservait.
-
-Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les
-revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante
-de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur;
-plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse,
-oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin
-d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu
-positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que
-ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas
-communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une
-valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait
-je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
-exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."
-
-Le cher homme que M. Topfer!
-
-Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut
-très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout
-afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla
-des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge,
-et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris
-blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck,
-et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était
-pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute
-qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur
-Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais
-s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé
-la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin
-lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta
-seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil
-bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux
-qu'il pût faire pour moi.
-
-
-
-
-X
-
-
-On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un
-professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux,
-très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque
-toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait
-presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front
-pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même
-en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une
-grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les
-vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,
-je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à
-M. Topfer.
-
-Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée.
-J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine
-préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon
-frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par
-tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère,
-cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère
-avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à
-prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée
-par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...
-Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce
-à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même;
-Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée
-et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était
-dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
-pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais
-toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon
-frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous,
-et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une
-longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me
-mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais
-la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que
-la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle
-disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder
-dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû
-abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par
-ses examens.
-
-On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le
-troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il
-avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait
-fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes
-antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de
-son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi
-contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il
-avait à présent creusé de nouveaux précipices!
-
-Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu.
-Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il
-était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est
-reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus
-qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire.
-Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le
-reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son
-petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard.
-Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à
-huitaine!"
-
-
-
-
-XI
-
-
-M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si
-peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande
-déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et
-qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à
-M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer
-un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.
-Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer
-en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me
-mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de
-personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un
-grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce
-jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:
-
---Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que
-vous nous avez fait!...
-
-Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire!
-C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant!
-Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre
-départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque
-j'étais enfant, il me dit:
-
---Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te
-faire un peu frotter les oreilles?...
-
-Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué
-comme un sabot et me le voir démontrer.
-
---N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent
-seulement pas discerner une note fausse!...
-
-Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la
-veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune
-homme qui me tournait les pages.
-
-Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il
-voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait
-jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de
-Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il
-me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,
-et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard
-qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans
-l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui,
-il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami
-à partie:
-
---Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase,
-sacrebleu!...
-
-M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et
-recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout
-à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement
-mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:
-
---Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...
-
-Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de
-malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais
-envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut
-que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il
-était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma
-musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en
-tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:
-
---Tempérament du diable, la drôlesse!...
-
-Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée
-sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y
-avait, à cette heure-là, plus d'ombre!
-
-Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment
-subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme
-qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé
-un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_,
-pouvait n'être pas un imbécile.
-
-Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne
-m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de
-me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune
-impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était
-lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment,
-de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à
-présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux
-maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute
-d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus
-me retenir de dire à ma vieille bonne:
-
---Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces
-compliments, l'autre jour!...
-
-Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain
-pétrifiée:
-
---Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?
-
---Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.
-
-Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait
-manqué de respect dans la rue.
-
---Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui
-me tournait les pages!
-
-Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon
-inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le
-sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai
-songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage
-tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de
-surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait
-soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on
-pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les
-conséquences devaient être incalculables.
-
---L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.
-
---Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es
-là qui fais une tête!...
-
---Moi, à votre place, je le dirais à Madame.
-
-"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.
-
-Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une
-niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise.
-Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des
-confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait
-pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose
-d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un
-comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez
-vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je
-professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir
-les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman,
-elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et,
-après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les
-grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il
-se passait quelque chose d'anormal.
-
-Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:
-c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les
-Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien
-au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui
-m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!
-bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je
-dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:
-
---Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me
-tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur
-la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou
-cinq mesures...
-
-A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut
-providentiel:
-
---Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?
-
---Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli
-compliment...
-
-Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite
-chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me
-fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis
-jusqu'aux oreilles!...
-
---Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,
-qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
-donc?
-
-J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.
-
-Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger
-incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite
-immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et
-chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
-pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon
-particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma
-curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir
-son nom.
-
-Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui
-j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une
-cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais
-peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur
-demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages!
-Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs
-paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que
-je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma
-présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était
-donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de
-traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à
-ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui
-quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi,
-que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était
-joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment
-qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.
-
-Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la
-terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se
-compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce
-que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois,
-je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine
-curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le
-train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion
-que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses
-sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et
-ridicule?...
-
-Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que
-j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière
-année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me
-valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je
-fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les
-habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion!
-oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé
-jusque-là.
-
-Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois
-par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:
-
---Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les
-dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?
-
-Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en
-elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je
-me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?"
-Elle me dit:
-
---Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...
-
---Mais non, madame, je vous jure!
-
---Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:
-n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable
-ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre
-âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui
-suscite sans cesse des pensées autour d'elle?
-
---Mais, non, madame!
-
---Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?
-
---Mais, non, madame...
-
---Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère
-enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre
-excellent cœur une blessure profonde; cependant, il faut se
-résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa
-miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre
-digne père?...
-
---Oh! non, madame.
-
-Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:
-
---Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,
-vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne
-nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
-que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?
-
-J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à
-m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme
-du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la
-pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même
-pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué
-quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire
-"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu,
-c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible.
-Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,
-vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui
-émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus
-comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je
-confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cœur était plein:
-
---Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur
-Jésus-Christ!...
-
-Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose
-d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et
-elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que
-je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur
-les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente
-et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les
-affections, même divines.
-
-En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes
-parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à
-peine un mois que nous étions rentrées.
-
-Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:
-
---Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre
-grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.
-
-Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir?
-En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi
-suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,
-la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait
-donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de
-ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent
-et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."
-
-Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées,
-car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine
-alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:
-
---Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet,
-mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!
-
---Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles
-nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec
-quelque jeune cousin!...
-
---Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette
-enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;
-qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont
-qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable.
-Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,
-nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin,
-et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille
-bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun
-jeune homme!...
-
-Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:
-
---Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...
-
---Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens
-qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices
-admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les
-familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes
-de mon âge!...
-
-Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la
-soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un
-jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand
-âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience,
-et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de
-l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.
-
-Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un
-tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant
-tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,
-disait:
-
---C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.
-
- * * * * *
-
-Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du
-Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec
-moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,
-incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui
-me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant
-si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange
-desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à
-ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes
-communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au
-contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans
-l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une
-erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte
-dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette
-visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me
-laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se
-plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des
-"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le
-lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas
-nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez
-tomber, chemin faisant, dans la vie."
-
-Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne
-l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à
-partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour
-m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les
-élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures,
-par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse
-renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des
-mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis
-tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, depuis que j'étais bien
-persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin
-ravissement.
-
-Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense
-insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le
-pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet
-qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les
-quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère
-Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une
-main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à
-la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle
-représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été
-exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une
-sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon,
-ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de
-cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec
-fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville
-avec, depuis que j'aimais Jésus!
-
-Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis
-mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha
-comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité
-qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En
-qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le
-privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au
-Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu
-improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on
-transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle
-vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les
-larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de
-fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,
-quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon œil.
-Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais
-du ciel.
-
-
-
-
-XII
-
-
-La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une
-dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,
-ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je
-lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle
-me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."
-Grand-père? il était à Paris.
-
---A Paris!...
-
---Oui, à Paris, pour ton frère.
-
-Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur
-Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été
-ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien
-me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu
-commettre encore ce diable de Paul!
-
-A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à
-moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur;
-on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,
-autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune
-homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
-trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide.
-Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:
-
---Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.
-
-Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère,
-s'oubliant, s'écrie:
-
---Ah! mais non!
-
-Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne
-sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.
-
-Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir,
-qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,
-sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!
-
-Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre
-vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
-des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à
-l'oreille de ces dames:
-
---Tout est arrangé!
-
-Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de
-se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que
-son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire
-honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite
-dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de
-lui comment "tout est arrangé."
-
-Je dis à Paul:
-
---Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un
-grabuge!
-
-Il hausse les épaules et sourit:
-
---Je te raconterai ça, ma petite.
-
-Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de
-celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de
-mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;
-mais j'étais très intriguée.
-
-Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le
-lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient
-s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un
-événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien
-qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous
-inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès
-qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.
-
---Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou
-des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
-minute de ses vacances.
-
-Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux
-endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à
-l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.
-
-Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute
-la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense
-vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de
-nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers,
-les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs.
-Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent
-représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et
-s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de
-ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une
-marche nuptiale.
-
-Je dis à Paul:
-
---Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...
-
-Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met
-tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore
-tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement
-stupéfait que ça se soit "arrangé."
-
-Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de
-ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,
-disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein
-qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans
-une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de
-prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois
-et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la
-soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme
-un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne
-danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre
-et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme
-il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se
-donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait
-lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui
-n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement
-et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un
-restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens
-bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les
-reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,
-car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient
-rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que
-lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul
-faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de
-modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du
-petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur
-Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,
-venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il
-fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque
-tous les jours.
-
-Je faisais observer à Paul:
-
---Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser
-cette jeune fille!...
-
---Que tu es bête! me disait Paul.
-
-Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me
-jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.
-Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce
-n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car,
-malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en
-entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était
-la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de
-moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux
-coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le
-dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce
-grand œil de bête où toute mon enfance s'était mirée...
-
-Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans
-un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait
-Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir
-jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier
-en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique
-chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et
-de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et
-meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait
-à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer
-lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien
-à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait
-être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon
-cœur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la
-clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui
-faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse
-affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un
-cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après
-Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait
-qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller
-au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement
-danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que
-Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes,
-on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou
-l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à
-l'entresol.
-
-Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que
-lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les
-suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient...
-Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne et profond,
-par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs
-de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont
-la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cœur se serrait...
-Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui
-s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi
-l'œil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à
-signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le
-printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant,
-de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse
-inexprimable...
-
-Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart,
-à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du
-saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste,
-un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui
-était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait
-justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux
-mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur
-l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le
-retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que
-j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre,
-c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas
-profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul
-et cette petite Juliette s'aimaient...
-
-Je dis à Paul:
-
---Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?
-
-Il se mit encore à rire et répéta:
-
---Que tu es bête, ma pauvre sœur!
-
-Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.
-
---Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se
-méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et
-que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant
-et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette
-est pincée sortant de chez moi... Chahut!...
-
---Comment! elle allait chez toi?
-
-Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer
-plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,
-la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la
-famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage
-du grand-père à Paris, et il disait:
-
---Tout ça, c'est la faute au capitaine!...
-
---Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin,
-c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces
-choses-là s'arrangent-elles?
-
-Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.
-
---Mais, la petite?...
-
---Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!
-
---Comme elle doit avoir du chagrin!
-
-Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus
-loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa
-vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui
-demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père
-Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon
-père, mais à présent, il tournait au rouge.
-
-Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,
-l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum
-si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me
-mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je
-regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la
-surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de
-pattes au milieu des conferves.
-
-Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés,
-peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de
-nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais
-eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,
-montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir
-à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
-on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me
-retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à
-quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils
-d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore
-enfant, pour son âge!..."
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais
-toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de
-l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû
-laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.
-Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments
-qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
-
---Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas...
-Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit
-jusqu'aux clochers de Loudun!...
-
-Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne
-se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des
-celliers négligés par le locataire.
-
---Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne
-madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas
-trois pièces de vin à y loger?
-
-J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
-
---Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus
-dans la maison!...
-
-Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais
-la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en
-coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
-
-Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
-
---Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais
-combler vos celliers!...
-
-Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question
-de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon
-frère.
-
-M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété;
-maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y
-eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle
-déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à
-ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à
-la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent
-trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais
-des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
-qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était
-pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette
-époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du
-mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans
-un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect
-d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement
-ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment
-méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples
-fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot
-m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait
-à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,
-c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il
-faudrait sacrifier.
-
-Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,
-et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin
-de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était
-si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur
-propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même
-qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents
-et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient
-propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et
-maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton
-de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de
-bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en
-vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand
-de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les
-souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:
-Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi
-il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se
-déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit
-plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées,
-j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque
-chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre
-mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir
-personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas
-que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que
-l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
-aucun fond sur moi!...
-
-Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal
-avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu
-tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé
-de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant
-plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre.
-Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence,
-manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me
-suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit
-et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les
-membres de ma famille; mais le cœur n'y était pas.
-
-Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une
-scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
-Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit
-fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais
-de plus en plus mal. Il me dit:
-
---Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie!
-Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger
-demain...
-
-Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont
-souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse
-doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma
-grand'mère.
-
-J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque
-chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui
-dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu
-précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos
-rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne
-raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même
-de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
-
-M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on
-cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder
-l'un d'eux parfaitement:
-
---Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter
-les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
-
-Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure
-l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon
-couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée
-dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me
-semblait, jusque dans ma religion.
-
-Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un
-coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites,
-une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait
-en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique
-au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait
-une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les
-Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
-
---Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans
-cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...
-
-Il me dit simplement ceci:
-
---Ma petite, la séance est levée.
-
-M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon
-avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train
-de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin,
-que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose
-d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla
-pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le
-lendemain, dimanche, après-midi.
-
---Mais, certainement, madame!
-
-Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai
-pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à
-la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien
-extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute
-ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude,
-j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement
-fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos,
-ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je
-songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence
-de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...
-
-Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de
-ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme
-comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit
-contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge
-s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des
-mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que
-des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité
-à prendre une route insoupçonnée.
-
-Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne
-serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de
-ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais bien, on
-m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père,
-sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon
-appétit d'idéal y eût été satisfait.
-
-Que le cœur me battit, toute cette journée! J'avais cette
-espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à
-prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous
-offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer
-son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut
-cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut
-surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me
-dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M.
-Vaufrenard...
-
-Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais
-je ne m'en rendais pas compte.
-
-Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je
-frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les
-Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez
-eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!...
-J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez
-les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a
-dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons
-pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins,
-j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te
-voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
-nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très
-ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon
-"coup."
-
-Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations,
-point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit:
-"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas
-un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...
-
-Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:
-
---Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les
-pages, l'année dernière...
-
-Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de
-chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien
-celle-là!
-
-Maman dit encore:
-
---Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...
-
-Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait
-faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait
-la tempête qui s'élevait sur ma figure.
-
-Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme
-et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport
-soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un
-coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je
-vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je
-prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.
-
-Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon
-lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il
-ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père
-aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue
-avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais
-partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir
-pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette
-après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à
-coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir
-manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé
-près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois
-que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma
-crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en
-bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."
-
-En rentrant à la salle à manger, je dis:
-
---Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma
-migraine.
-
-Il est donc possible que des sentiments très intimes nous
-parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une
-baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et
-qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas
-en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?
-
-On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce
-qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant
-paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun;
-il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de
-doctorat en médecine.
-
-Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René
-Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve
-infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant
-moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me
-semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus
-distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves
-du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je
-voulais que ce fût un nom très beau.
-
-Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune
-homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais
-sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe
-frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix;
-la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému:
-"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille
-et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme
-dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du
-talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René
-Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu
-ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre
-tous les hommes, le type le plus accompli.
-
-Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la
-toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cœur de
-Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même
-pas; j'avais là-dessus la certitude.
-
-Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon,
-si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son
-honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation,
-je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un
-jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser
-bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée
-que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant
-avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!
-
-Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait
-de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que
-personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée,
-j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser
-ma foi, au péril de ma vie.
-
-Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende
-honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la
-matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai
-pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:
-
---Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine!
-
-Je fis:
-
---Oh!... oh!...
-
-Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:
-
---Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!
-
-M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant
-la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela
-alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour
-le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé
-que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il
-était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient
-irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous
-mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je
-me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui
-plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du
-nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...
-
-Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce
-fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon
-sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous.
-Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute,
-uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne
-ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de
-l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux
-noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet
-la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux
-à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme
-rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que
-je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en
-réalité, beaucoup mieux.
-
-J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop
-sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant
-guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une
-demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande
-comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an
-passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le
-ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée
-par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais,
-franchement, douée d'une grande séduction.
-
-Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé,
-le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter
-défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais
-non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois
-précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je
-n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on
-m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me
-trouvaient reconnaissante!...
-
-Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au
-piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres
-jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites
-de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se
-montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près
-des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le
-faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop
-de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que
-moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente,
-glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par
-la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu;
-je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute
-circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de
-la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette
-qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est
-indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était,
-ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à
-peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre,
-avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant,
-M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les
-plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé
-musique.
-
---De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant,
-à dessein, près de nous.
-
---Nous parlons musique.
-
---A la bonne heure!
-
-Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La
-musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous
-chantions, les yeux enflammés et la main sur le cœur, des
-romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler
-de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la
-musique était le sujet "convenable" par excellence.
-
-Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me
-laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non,
-il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien
-la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien:
-rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
-remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue,
-et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais:
-"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."
-
-Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la
-Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me
-sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens,
-ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.
-
-Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut,
-paraît-il:
-
---Est-ce que nous rentrons, maman?
-
-Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en
-offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me
-faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre
-empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous
-là?...
-
-Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait
-été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois,
-qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée.
-J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat
-que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais
-ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais
-manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez
-les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui
-eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on
-eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre
-chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions
-à la fin de septembre.
-
-A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous
-les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur
-terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé,
-la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur
-ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un
-enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à
-gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et
-qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus
-éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la
-silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel
-gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses,
-un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il
-avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait:
-
---C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...
-
-De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd,
-caractéristique. Mon grand-père disait:
-
---C'est Gaulois le pêcheur!...
-
-Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois
-le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père
-Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent,
-et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup
-transformées du château, faisaient rugir d'admiration M.
-Vaufrenard.
-
-Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de
-l'œil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe
-de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma
-main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé
-d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de
-futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon
-Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie?
-Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que
-je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à
-cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après
-cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir
-de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors
-possédée.
-
-C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons
-réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en
-nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre
-désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire;
-nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception
-merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement
-suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un
-amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave
-confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons
-chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre
-déconvenue...
-
-O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le
-monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre,
-vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre
-image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de
-septembre, dans la vallée de Chinon!
-
-Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si
-magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien
-peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle
-unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais
-rien.
-
-Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs
-lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher,
-un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu;
-je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit
-des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres;
-quelqu'un dit:
-
---Ah! j'en ai reçu une...
-
-Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les
-feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de
-la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je
-me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte
-d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du
-salon:
-
---Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!
-
-Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.
-
-Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou
-bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin
-excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma
-famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec
-indulgence:
-
---Mais, Madeleine!...
-
-Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut
-vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais
-observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à
-tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent
-fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que
-l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
-levé:
-
---Ma fille, attention!... attention!
-
-Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler
-à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait
-troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut
-avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui
-suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir;
-il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin
-ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait
-Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'œil! et Mme
-Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma
-famille!...
-
-Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage
-commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon
-inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme,
-qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais,
-comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans
-avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de
-s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine
-jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des
-sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on
-m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que
-l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?
-
-Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me
-tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cœur quelque chose
-de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que
-nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même,
-qui est tout amour!... Je connaissais par cœur l'_Imitation_;
-j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois
-qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait
-un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient
-d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...
-
-Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il
-est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on
-vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient
-pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les
-vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère
-et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester
-modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous
-puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse
-semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins
-et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma
-grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas
-ainsi!"
-
---Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?
-
-Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:
-
---Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!
-
---Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il
-faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait
-pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes
-les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui
-est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le
-connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...
-
-Je dis:
-
---C'est de la première fois que je l'ai vu.
-
-Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais
-pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!
-
-Maman soupira:
-
---Quelquefois, il n'en faut pas plus!
-
-Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont
-elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et
-se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.
-
-Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa
-blessure profonde était:
-
---A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des
-enfants?
-
-Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon
-inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une
-opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien
-la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui
-s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage
-possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que
-toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de
-qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme
-Vaufrenard qui lui disait:
-
---Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de
-la vie...
-
---Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments
-exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il
-amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a
-pas demandé sa main?
-
-Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession
-aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant
-qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à
-un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura
-inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération
-un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la
-règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans
-la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles
-s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie,
-pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille
-jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du
-temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de
-toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet
-très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et
-le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour...
-l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus
-modéré."
-
-Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort,
-du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la
-tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et
-peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune
-fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Cœur,
-j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été
-présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je
-sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien
-fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais
-porté en moi sans le savoir!
-
-
-
-
-XV
-
-
-Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et
-après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par
-tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je
-venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on
-était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation
-déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais
-pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je
-la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans
-toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc
-qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon
-amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par
-moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire,
-cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que
-de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un
-si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies
-profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir
-trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre
-toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable,
-et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop
-fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement
-troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai
-à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par
-ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit
-tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:
-
---Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous?
-
-Je répondis:
-
---Eperdument!
-
-Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au
-confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour
-était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel
-besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il
-m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non"
-en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva
-qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père,
-vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma
-fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que
-je lui eusse parlé de mon péché.
-
-Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et
-en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil
-singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que
-l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était
-fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit!
-Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à
-m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente,
-et elle me dit:
-
---Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par
-l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à
-votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit.
-
-Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes
-avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles
-parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et
-sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses.
-C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se
-tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni
-l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet
-d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un
-amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup
-plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de
-passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous
-n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que
-les mauvais sujets.
-
-Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale
-qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments
-passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le
-comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler;
-mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses
-et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent
-s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en
-dévoiler tous les dessous.
-
-Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.
-
-Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de
-Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel
-paternel, seule avec le mari de sa sœur aînée, si laide, le
-capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros
-chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le
-gamin, à venir trancher avec les dents.
-
-Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le
-bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville.
-Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit
-menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui
-se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa
-sœur.
-
-Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie,
-de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans
-doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa sœur par un
-tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une
-pensionnaire, et elle faisait enrager sa sœur comme on fait
-enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie.
-
-Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle
-causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à
-Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut
-isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables,
-sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la sœur
-vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous
-savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou
-failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel
-officier!...
-
-Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus
-profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait
-dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de
-méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait
-n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous
-rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour
-M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de
-Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la
-part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait
-contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête
-pour ne pas penser à ce jeune homme!...
-
-J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon
-pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient
-et me faisaient palpiter le cœur. Je les comblai avec de la
-mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin
-de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de
-pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant
-sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai
-ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à
-leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de
-mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales
-elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun,
-tant que je conservai ma place à ce pupitre.
-
-Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les
-talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à
-leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas
-connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier
-couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et
-l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes
-livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce
-sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de
-ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques:
-"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait
-presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et
-m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait.
-
-Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler
-derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit
-mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en
-échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office,
-et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée.
-Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment
-pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage
-d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire
-que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je
-fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus
-humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève
-au Sacré-Cœur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon.
-Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait.
-Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant
-huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait
-le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout
-près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé
-minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres,
-à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription
-fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en
-trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je
-comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle
-savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on
-aime...
-
- * * * * *
-
-Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année
-scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation,
-me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et
-causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes
-mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié
-les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de
-leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas,
-elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin
-d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps,
-moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la
-maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle
-m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir
-secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent
-plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et
-elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant
-discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents,
-mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter
-particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa,
-elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait
-jamais été témoin de la grande perturbation de mon cœur. Son
-ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne
-me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit
-années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur,
-et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui
-allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir,
-elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage,"
-prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me
-dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement
-juste, plus tard:
-
---Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers
-jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et
-chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force
-de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va
-s'envoler...
-
-Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en
-prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre
-part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais,
-il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit
-partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil
-qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière!
-quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."
-
-Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce
-que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon
-prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son
-rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon
-brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant
-que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était
-peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que
-peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait
-l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon
-l'ardent soleil est-il contraire?...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut
-que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il
-avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois,
-et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je
-me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin
-particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez
-les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;
-j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de
-l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la
-nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette
-Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre
-à cette obligeante amie:
-
---Parfaitement!... Je sais!
-
-Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi.
-Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il
-avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes
-filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon
-poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait
-bouleversé deux années de ma vie!...
-
-A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.
-D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y
-avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui
-étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.
-
-Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même
-où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps
-perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps
-à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter
-de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma
-fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce
-n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,
-alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et
-en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et
-qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la
-sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont
-M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure
-pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement
-du cœur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que
-je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un
-avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon
-morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.
-Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils
-étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
-leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût
-recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse
-jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
-pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient
-pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose
-avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien
-pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une
-grande douleur!
-
-Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais
-conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon
-ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de
-faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,
-elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que
-l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée
-amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille
-s'en fût aperçue.
-
-Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de
-plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un
-concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement
-le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour
-elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à
-venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos
-auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations.
-
-Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de
-musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours
-comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais
-éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,
-amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir
-beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait
-pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
-présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour
-amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand,
-assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les
-lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je
-regardais l'œil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié
-tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur
-joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le
-rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque
-heureuse...
-
-On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si
-inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce
-monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne
-me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux
-jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du
-piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que
-je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent"
-valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance
-était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec
-moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne
-provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce
-que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que
-mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait
-demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela
-pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre
-chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"
-me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris
-l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé
-très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai
-mot:
-
---Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer.
-
-Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait.
-Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps
-son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa
-petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que
-nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était
-visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût
-redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux
-Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour
-eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient
-eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de
-carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent
-acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des
-"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait
-une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à
-celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son
-violoncelle...
-
-Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard
-et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui
-étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!
-
-M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma
-grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais
-sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je
-pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur.
-Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au
-résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très
-bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée
-complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les
-qualités acquises.
-
-Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.
-
-Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette
-réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait
-généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement
-suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première
-rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots:
-
---Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...
-
-Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle
-incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents,
-c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles
-notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de
-cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les
-mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,
-ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et
-ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de
-l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants.
-Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A
-quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage.
-
-Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les
-raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon
-grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le
-plus acharné à me faire poursuivre mes études.
-
-Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage
-par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une
-papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles
-et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit
-une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était,
-franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée
-que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot
-assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour
-plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité
-de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne
-voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard
-avaient le toupet de lui dire:
-
---La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance...
-
-Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle
-Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les
-Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,
-elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y
-avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui
-pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait
-à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le
-seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour
-m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui
-triomphait.
-
-Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son
-parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans
-le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano
-plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon
-grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,
-je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère
-et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses
-vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des
-Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient
-tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment
-présent, c'était assez clair, de grandes obligations.
-
-Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait
-continué à faire des siennes.
-
- * * * * *
-
-Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame
-Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle
-réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,
-salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de
-toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré,
-employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.
-
-Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la
-maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle
-prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait
-s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu
-que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de
-Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal
-à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu
-grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."
-
-Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher
-désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et
-bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
-de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la
-propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le
-Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame
-Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à
-Chinon.
-
-A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage,
-s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non
-pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le
-rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse
-coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine
-le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits
-chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un
-"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une
-atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à
-sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne
-pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire,
-en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.
-
---Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère;
-que lui as-tu dit?
-
-Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que
-le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame
-Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez
-de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez
-coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis
-pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez
-traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en
-avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
-saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."
-
---Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que
-l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira
-innocent de cette affaire...
-
-A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle
-avait craint que mon imagination ne vagabondât...
-
-Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un
-second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse,
-à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu,
-cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à
-l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que
-le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle
-ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette
-petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme
-plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à
-ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient
-immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner
-à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de
-l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé
-à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que
-l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.
-
-Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en
-bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont
-grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que
-l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter
-au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon
-grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il
-n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."
-
-La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il
-l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance
-des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique,
-faisait figure d'homme d'honneur.
-
- * * * * *
-
-Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait
-pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins
-de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un
-petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler
-les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma
-grand'mère.
-
-Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa
-femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient
-mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le
-faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails,
-à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la
-désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence
-de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de
-détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la
-marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un
-propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix
-kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire
-bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et
-moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,
-de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me
-dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle
-passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire
-que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces
-anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour
-moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais
-depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif
-à ce propos.
-
-Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était
-sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous
-les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car,
-d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;
-et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux
-hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les
-attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour
-amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation
-que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à
-prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
-"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille:
-
---Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par
-exemple, d'entrer au Conservatoire?
-
-Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été
-capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des
-mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
-rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas
-extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils
-pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:
-
---Mais... grand'mère?...
-
-Il s'écrièrent, tous les trois:
-
---Ah!... voilà!...
-
-Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché
-de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui
-me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse.
-Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour
-le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la
-plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient
-en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal
-qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."
-Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma
-grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais
-maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne
-désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard
-habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir
-l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien
-pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M.
-Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...
-Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard
-n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour
-incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je
-retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;
-je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les
-Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était;
-et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis
-pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans
-fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite,
-avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il
-est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La
-beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la
-corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé,
-il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque
-pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une
-manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.
-Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de
-la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me
-faire aboutir quelque part.
-
-Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une
-triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout
-élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était
-vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de
-son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une
-telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de
-chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle
-générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace
-lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent,
-comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix,
-avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M.
-Topfer.
-
-Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot
-"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix
-publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer
-les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les
-leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous
-la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me
-mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait.
-
-Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient,
-c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une
-fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
-eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.
-Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me
-conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y
-tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit,
-maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle
-ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en
-dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée,
-l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père,
-tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux
-trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine
-où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je
-me souviens bien, il y avait, ce jour-là, une réduction sur les
-tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et
-le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines,
-nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon
-adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée
-n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la
-cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le
-trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles
-Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin
-que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé
-avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet,
-de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de
-la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles
-comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et
-vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..."
-Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces
-trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui,
-enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau.
-Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me
-dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus
-savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère
-qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame
-Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une
-professionnelle!"
-
-Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser
-davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait
-pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
-de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire
-qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je
-fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez
-Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine,
-à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute
-la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des
-railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus
-chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère
-n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on
-l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons,
-elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les
-avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois,
-ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc
-d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir
-"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état
-d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux
-grandes chaleurs de juillet.
-
-Je devais être prête, cette année-là, à concourir; mais personne
-n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes
-mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à
-Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de
-coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que
-Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder
-ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le
-foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le
-temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement,
-un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à
-comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos
-usages.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de
-M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une
-chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le
-soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman
-et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
-de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait
-ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on
-s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient
-pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une
-nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là,
-me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
-déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du
-goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos,
-en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
-ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait
-que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars
-sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se
-balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le cœur,
-à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde
-le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant,
-disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la
-chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais,
-de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me
-rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que
-c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
-quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande
-chaleur ne m'incommodait pas.
-
-Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de
-Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries
-m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient
-vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon
-amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge.
-Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les
-rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce
-que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus
-heureuse quand j'étais tourmentée par lui!
-
-On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que
-poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits
-singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est
-renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des
-avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait
-le produit de sa pêche.
-
-Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs
-s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut
-terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à
-Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du
-moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que
-nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme
-Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était
-ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la
-Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et
-paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa
-mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute
-ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force
-me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un
-tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point
-s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse.
-Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait
-guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari
-de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite,
-son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi,
-simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter
-d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober.
-
-Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de
-qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et
-qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!...
-un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez
-souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait
-une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande
-et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus
-bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé
-dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que
-j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer
-ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces
-rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description
-qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle
-n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré,
-disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille.
-
-Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune
-homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi
-trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue,
-et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines
-physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour
-moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du chemin de fer," comme
-nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas
-davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop
-captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un
-temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance;
-mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune
-homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer.
-
-L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous
-vînt par la famille Patissier.
-
-Mme Boiscommun me disait:
-
---Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela
-qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait
-entendue, dans le train, parler de Bienheuré.
-
---Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement
-reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire...
-
-En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et
-peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous
-produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous
-aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent
-pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans
-avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement
-de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu!
-d'entendre dire que quelqu'un vous aime!
-
-Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne
-m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier
-amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si
-suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir
-d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter
-à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans
-les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de
-n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me
-causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre
-sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout
-oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour
-de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais
-partout avec moi son image, c'est-à-dire le souvenir de sa
-personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur
-le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne;
-je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?"
-Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens
-que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme
-soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant
-l'œil sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées
-d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois
-quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière
-presque entièrement abaissée d'un gros œil malin, qui sourit...
-
-Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand
-ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme
-Patissier et de sa fille.
-
-Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie;
-elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous;
-elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon
-bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il
-y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites,
-d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne
-purent rien ignorer du petit complot matrimonial.
-
-Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point
-manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de
-ma dot: c'était essentiel.
-
-Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais,
-car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme
-Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans
-la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien
-impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait."
-
-On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort
-ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire.
-
-Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme
-Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de
-condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée,
-quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il?
-C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à
-tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter
-une petite étude de notaire.
-
-Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des
-mœurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du
-mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille
-les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme
-que pour payer son étude?
-
-La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de
-personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en
-même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme
-Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de
-notaire," tel fut le mot qui courut la ville.
-
-On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de
-fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie.
-
---On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier
-ont voulu nous humilier publiquement.
-
---Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman.
-
- * * * * *
-
-Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre
-le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande:
-"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une
-autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car
-nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés
-savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir
-rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de
-sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques
-circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon
-mari.
-
-Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous
-avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont
-la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer
-à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment
-pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque
-le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec
-une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais
-résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans
-les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours
-de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre;
-je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit
-de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle
-m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité
-d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes
-magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude
-de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de
-ce temps-là, dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était
-contenu!
-
-Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux
-pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon
-éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop
-grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer
-dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous
-vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec
-le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien
-de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au
-lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui
-fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il
-guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup
-moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et
-Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il
-s'agissait encore d'oublier!
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Un long hiver passa là-dessus. Notre seule distraction, du moins
-la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du
-moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer"
-avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il
-était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma
-famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne
-ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale;
-on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de
-l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité
-d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait
-à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes
-parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi.
-Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis
-essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à
-ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55.
-
-Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de
-demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui
-était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut
-maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes
-avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au
-professeur:
-
---Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous
-reparlerons de cela...
-
---Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps,
-madame!
-
---Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre!
-Qu'est-ce que ta grand'mère va dire?
-
-Moi, cela me paraissait drôle:
-
---On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des
-demandes en mariage, il en pleut!
-
-Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela
-très bien. Elle prononça sans hésitation aucune:
-
---C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre
-les pieds chez son professeur. Voilà tout.
-
-"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une
-maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée
-en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit
-professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf
-par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas
-demandée du tout.
-
-"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!...
-Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que
-les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour
-entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais
-Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret,
-qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à
-tout!..."
-
-Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre
-Bienheuré:
-
---Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa
-mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes
-gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle
-Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une
-porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès
-mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."
-
-Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même
-comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par
-mandat.
-
-Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez
-naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre,
-dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un
-grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain
-que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer
-dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition
-ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du
-tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait
-plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une
-"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents,
-il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre;
-c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je
-fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille,
-successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne
-voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année,
-coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable
-concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien!
-mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs,
-venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans
-la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du
-mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous.
-Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire
-sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?...
-Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts
-que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux
-d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de
-suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir
-appeler décidément "ma vocation?"
-
-Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré
-eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison,
-si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était
-le rêve. Car, du moment que mon cœur n'était pas pris, je ne
-voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or,
-mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là
-pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon
-cœur.
-
-Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons
-du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter
-avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons
-de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de
-leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi,
-tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication.
-On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne
-plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait
-de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous
-surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point
-fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi
-encore, sans y avoir rien à faire.
-
-Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique,
-demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano
-parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique:
-"Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas
-Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute
-fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré,
-il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables;
-et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain
-âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du
-maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle
-ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en
-souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui
-disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois,"
-dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de
-notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est
-pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois,
-nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs
-de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier
-coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le
-chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce
-fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée.
-
-Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant.
-Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait
-remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom
-avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait
-grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une
-Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment
-éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à
-ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on
-savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette
-première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne
-jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très
-forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano.
-Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune
-forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque
-chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à
-m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est
-ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela
-à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était
-pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire
-une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il
-pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui
-la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux
-Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris.
-
-Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on
-leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré.
-
- * * * * *
-
-L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ
-six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande
-en mariage!
-
-Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir,
-maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon.
-
---Un monsieur comment?...
-
---Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants.
-
---Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?--demanda
-maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser
-qu'à sa mère.
-
-C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura
-dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée,
-hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi
-avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût
-redouté sa mère.
-
-Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau
-pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait
-demander ma main.
-
-Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit,
-sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où
-nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle
-arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon,
-afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être
-l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la rejetèrent en
-arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger.
-Maman disait:
-
---Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre...
-
---Comment!... de l'autre?
-
---Oui, du professeur de solfège...
-
---Alors, l'autre... tout Chinon sait!...
-
-Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon;
-il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de
-ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et là, cueilli sur
-moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux,
-par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours
-s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles
-municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé
-qu'il valait bien le professeur.
-
-Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle,
-sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la
-rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche...
-
-Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle
-la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la
-trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième
-fois, à maman:
-
---Quel âge a donc madame votre mère?
-
---Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.
-
---Ah! ah!...
-
-Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une
-ordonnance un peu intime:
-
---Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle
-Madeleine...
-
-Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je
-prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait,
-qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la
-santé de grand'mère.
-
-En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je
-proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me
-marier:
-
---Je n'aime que la musique!
-
-Tout le monde haussait les épaules.
-
---Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous
-plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille.
-
-Alors grand'mère disait:
-
---La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas
-oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands
-sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci,
-malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune
-fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera
-quelqu'un pour l'apprécier.
-
-Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien
-élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie
-pas quelque jour à une valeur correspondante.
-
-Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle
-gardait un optimisme tenace.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la
-terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les
-Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer
-chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était
-chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé
-d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon
-vieux piano droit.
-
-J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits,
-à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les
-peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé
-par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me
-mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps,
-comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette
-terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!
-
-Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas
-et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il
-soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon
-frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce
-que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un
-gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."
-Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée.
-Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle
-m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni
-la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui
-demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la
-tête, elle aussi.
-
-Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que
-j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir
-gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que
-je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes
-songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir
-cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas
-à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon
-Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir,
-par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me
-semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait
-appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous
-un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
-ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et
-M. Topfer, en désignant les partitions des œuvres sublimes
-ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je
-voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller
-d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la
-vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait
-préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous
-l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée
-du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,
-ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma
-vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient
-le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs
-ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se
-consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux
-papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul
-vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis,
-par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois
-célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour
-la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs
-bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je
-souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais
-aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule
-vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, parce qu'en
-écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais
-vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal,
-ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver
-des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas
-imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur
-intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique
-suite de mes félicités religieuses.
-
-Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais
-touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme,
-sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille
-à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon
-enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas
-rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait
-cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?
-
-Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la
-voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant
-de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet
-été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils
-commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à
-l'invraisemblable.
-
-En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon
-que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment
-une pure formalité.
-
-Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,
-au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans
-les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en
-espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui
-amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à
-Chinon.
-
-Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les
-enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville:
-qu'allaient-ils nous rapporter?
-
-C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la
-musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en
-indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les
-lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une
-certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de
-m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de
-barbare et les Vaufrenard de géniale.
-
-Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes
-les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures
-couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi
-un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la
-grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard
-hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!
-
---J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.
-
---Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!
-
-Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte
-qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur
-que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier
-lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."
-
-Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée
-contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou
-par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M.
-et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les
-Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,
-nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au
-piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en
-allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée
-par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les
-cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue
-la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M.
-Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais
-la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans
-prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les
-rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain
-de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien
-empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je
-manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie
-musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été,
-quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à
-goûter Wagner, et nous disions en chœur: "Ah! quand Topfer sera
-là!..."
-
-C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions
-autre chose à faire!...
-
-Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"
-
---Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment
-voulu!
-
-J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise
-par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma
-voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient
-cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une
-seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment,
-que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne
-m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?
-
- * * * * *
-
-Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre
-particulière de M. Topfer.
-
-Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait
-de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un
-grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale
-très connue dans le pays.
-
-Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand
-je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un
-orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me
-flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais
-déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que
-ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant
-un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous
-singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait
-cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie
-des Vaufrenard, je vis le petit œil bleu, si ému, de mon
-cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du
-concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus
-m'asseoir.
-
-Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi
-reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes
-ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne
-pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public;
-grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait
-par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée
-en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit
-seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre."
-
-Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle
-éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre,
-une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma
-personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M.
-Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit:
-"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous
-prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi,
-m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une
-comédienne?
-
---Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah
-Bernhardt!...
-
---Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...
-
---Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme
-qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à
-sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre
-génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie,
-si ce n'est de fonder une famille?
-
---Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les
-arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?...
-
---Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts!
-les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait
-dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais
-administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh!
-n'aie pas peur: cela ne se fait plus!
-
-Et elle s'en allait, répétant:
-
---Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je
-suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année
-dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande
-passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop
-dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes
-parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis;
-ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des
-révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent
-de folie!...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il
-jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M.
-Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et
-sentait que nous allions avoir de vives discussions.
-
-Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque
-se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût
-mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,
-une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical
-provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous
-entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie
-provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde
-des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne
-soupçonnions même pas.
-
-Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence
-sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur
-musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle
-fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de
-la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme
-l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique
-classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y
-semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son
-emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:
-
---Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le
-sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...
-
---Eh bien!... Vaufrenard?...
-
---Il a eu dix maîtresses!
-
---Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit
-grand-père.
-
---Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,
-mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de
-l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous
-pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées
-là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la
-musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut,
-oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est
-d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux;
-et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,
-c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle,
-vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se
-mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...
-
-Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée!
-J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au
-"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre
-les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer
-d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M.
-Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,
-il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,
-à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments
-qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors,
-je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les
-difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de
-celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive
-à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer
-l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le
-petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,
-mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.
-
-C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la
-lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix
-heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme
-Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain
-c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De
-sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.
-Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la
-plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait
-faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait
-contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,
-avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa
-suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?
-
-Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très
-inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne
-pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui
-lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était
-probable, n'avait agi que de connivence avec lui.
-
-Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M.
-Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que
-son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public,
-il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle,
-il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer
-à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une
-caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux
-habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter
-un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un...
-Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des
-félicitations.
-
-Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.
-
-Voici comment elles se passèrent.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant
-chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille,
-deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et
-dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se
-trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu
-au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard
-entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le
-dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes
-seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général,
-nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne
-heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme
-Vaufrenard dit:
-
---Oh! mon mari adore les cachotteries!
-
-Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de
-travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé
-Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer
-le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla
-des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il
-employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour
-exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui
-nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent
-des connaissances archéologiques de notre conseiller général.
-
---Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.
-
-Il fit alors le modeste:
-
---Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!
-
---Oh! oh!... c'est tout dire!...
-
---C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de
-lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François
-Ier.
-
-Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps;
-grand'mère dit:
-
---Que n'y sommes-nous!
-
-Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le
-conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son
-ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au
-génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en
-Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des
-monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de
-l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé,
-dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta,
-quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir,
-car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le
-regardais, l'œil brillant, afin de correspondre par ce seul
-signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?...
-hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas.
-Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées
-d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il
-ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera
-mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas!
-On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet
-intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante,
-me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce
-que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou
-s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous
-bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays
-et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin,"
-ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid,
-encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et
-des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel
-qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de
-Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler
-un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en
-aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués
-des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout,
-M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon
-concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de
-la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers...
-Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon
-cœur sauta; mon œil s'aviva plus encore et je regardais M.
-Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de
-mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans
-accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique...
-
-La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à
-moi-même, et de quelle façon, Seigneur!
-
---J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente
-musicienne...
-
---Oh!... monsieur!
-
-Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!...
-voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?...
-elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant
-quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait
-rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..."
-qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de
-l'architecte Achille Serpe.
-
-Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M.
-Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas,
-et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il
-s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine
-attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire,
-et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
-pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il
-pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous
-lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de
-piano qui était en promenade loin de son instrument et que le
-maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner
-sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:
-
---Eh bien!... et ce concert d'Angers?
-
-Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.
-
-"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi,
-ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi
-précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de
-cette "exhibition publique," comme elle disait?
-
-Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M.
-Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un
-peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui
-demander:
-
---Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer?
-
-Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:
-
---Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!
-
-Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour
-exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une
-belle impression de mon talent!...
-
-Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est
-ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M.
-Vaufrenard dit:
-
---Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de
-confusion!
-
-L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses
-compliments ne me troublaient pas le moins du monde.
-
-Et il ne s'en allait toujours pas!
-
-Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se
-distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée,
-plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu
-traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs."
-
-M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de
-Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop
-"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il
-comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos
-oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès,
-parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses
-que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait
-une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une
-grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles
-qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer
-le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu
-qu'elle vienne de Paris.
-
---Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser
-une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et
-bénédictin!
-
-Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée
-très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge
-déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi.
-Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant.
-
-Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler
-de _mon_ concert?...
-
-Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient
-point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans
-l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard
-sur le concert devait décider, non seulement de cette première
-audition en public, mais de mon avenir...
-
-On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils
-étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de
-passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille,
-et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments
-du cheval et de la charrette anglaise.
-
-Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre
-ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles,
-Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.
-
-"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes
-filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M.
-Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas,
-c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort
-sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de
-toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés.
-Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il
-m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel
-qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait
-point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement
-flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent,
-mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je
-n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce
-n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne
-me serais pas trop ennuyée ce jour-là.
-
-Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le
-goûter, et sur un drôle de ton:
-
---Les arts s'assemblent!
-
-Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance
-provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de
-vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de
-Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!...
-"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi
-qu'à elle.
-
-Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait
-de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que
-je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir
-souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux
-autres s'écrièrent:
-
---Mais, pourquoi donc serait-ce bête?
-
---Mais, ce n'est pas bête du tout!
-
-Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire
-d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers
-envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme
-un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je
-ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en
-horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi.
-
-Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard:
-
---M. Topfer...
-
---Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie
-qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les
-mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler
-avec ta grand'mère.
-
-Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux,
-ronds, stupéfaits.
-
-"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans
-dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."
-
-C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit
-pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours
-suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je
-voyais bien les figures!
-
-Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe
-venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois
-semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire
-à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint,
-plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger
-avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y
-voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son
-dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui
-j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de
-
-mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient
-ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier,
-et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une
-jeune fille bien élevée.
-
-Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela
-était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance,
-que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux
-et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers,
-passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
-seulement pas dignes d'être pris en considération?
-
-Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée,
-cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette
-autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc
-qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me
-savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage
-impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide
-échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain,
-on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
-M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé
-Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu
-séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser
-pavillon devant M. Achille Serpe!...
-
-Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!
-
-"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment
-dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique,
-et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion
-me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que
-je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe.
-C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une
-réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où...
-etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc.
-Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point
-répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis
-et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me
-vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec
-franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille.
-"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.
-
-Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir.
-Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main
-de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de
-ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je
-pourrais interroger de vive voix M. Topfer.
-
-La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit.
-Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne
-m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un
-peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait
-surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût
-pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas
-faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite,
-de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa
-quand il en fut temps.
-
-Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe,
-et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je
-l'aimerais un jour.
-
-Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien
-extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais
-vu deux heures en tout et pour tout.
-
---Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le
-monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est
-de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met
-pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier
-de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque
-temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs
-mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le
-jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.
-
-Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les
-Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans
-en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent
-que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de
-cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je
-n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les
-débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment
-délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au
-moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après
-des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que
-l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on
-voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la
-certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur
-qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la
-permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah!
-si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque
-chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans
-compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très
-bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession
-aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si
-l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de
-M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix
-pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus
-tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"
-
-J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois
-que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:
-
---Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez
-bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du
-cœur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!
-
-Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée
-pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout.
-Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point
-de cœur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde.
-Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux,
-lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de
-cœur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
-n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me
-déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!
-
-Mlle de Gouffier me dit:
-
---Vous êtes bien fière, Madeleine!...
-
-Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il
-avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme
-d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
-tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients
-à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons
-une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être
-retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le
-sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il
-cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement,
-en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne
-manière.
-
-Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet
-architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise
-dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout
-d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait
-dénuée de signification cette simple condescendance de ma part;
-mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la
-chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le
-monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"
-
-Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien
-fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le
-premier jour. Il m'avait dit:
-
---J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait
-très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce
-moment.
-
-"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà
-de M. Serpe!
-
-M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh!
-mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les
-Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!...
-Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que
-j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu
-l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse
-trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère:
-un petit talent était bien suffisant!
-
-Je lui dis un jour:
-
---Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien
-suffisant?...
-
---Oh! certainement! dit-il.
-
-Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui
-m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui
-eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de
-ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.
-
-Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut
-retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une
-aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en
-entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc
-et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de
-cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde;
-il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la
-plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que
-mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis,
-moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain
-bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait
-un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées
-par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon
-grand-père ne put s'empêcher de dire:
-
---Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son
-échafaudage, au milieu des maçons!...
-
-Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.
-
-Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux
-qui semblaient son œuvre et des plaisirs de Paris. C'était par
-là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à
-son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je
-le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant
-à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase,
-en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche,
-et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
-magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre
-inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci
-était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais
-préféré aimer mon mari.
-
-Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et
-de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces
-mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il
-avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix,
-un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il
-n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était
-un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et
-dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni
-plus ni moins.
-
- * * * * *
-
-Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée
-qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue,
-l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me
-séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu
-de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi,
-jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et
-persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis
-en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon
-cœur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état:
-
---Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément!
-
-Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un
-peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire:
-"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain
-de fantaisie dans l'esprit!
-
-Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même
-qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur,
-le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà
-à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais
-tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
-pas tout à fait couché encore.
-
-Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un
-ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son
-bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de
-dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une
-perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et
-M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à
-qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille
-Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents
-achevaient leur vieillesse, tranquilles...
-
-Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.
-
-Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu,
-qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion
-publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas
-une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents,
-amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre
-mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...--une
-carrière de femme à cette époque-là!--quel risque c'était courir!
-Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est
-un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné
-préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
-pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à
-tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
-forte!..."
-
-Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à
-Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille
-émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans
-le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions
-sur la santé:
-
---Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que
-je dois faire!
-
-Il me répondit, sans hésiter:
-
---Il faut vous marier, mon enfant!
-
-Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi
-sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta
-aussitôt:
-
---L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité,
-c'est presque le miracle!
-
-Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:
-
---Mais, la musique?... monsieur Topfer!
-
-Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique.
-Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût
-applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit
-œil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un
-songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!...
-
-Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant
-sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas
-distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je
-viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me
-répondre. Je lui dis:
-
---Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique?
-
---Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant.
-
-Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M.
-Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre
-qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!
-
-Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
-d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
-sans amour, le mariage!
-
-Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du
-Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression
-plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la
-famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait
-enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui
-m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré
-qui nous vient de l'art.
-
-Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise!
-On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis
-l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit,
-on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis:
-"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est
-au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont
-on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le cœur et
-la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne
-s'agit pas d'amour; le mariage!"
-
-La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à
-part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault,
-Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont
-je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne
-pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et
-M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils
-croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est
-préférable à tout.
-
-Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme
-un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable.
-
-Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité
-où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce
-fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre
-chose.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au
-mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du
-temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher;
-un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet
-énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du bœuf
-et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
-sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images
-repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y
-promenais, gamine émerveillée, mon jeune cœur rempli d'espoirs
-et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer,
-d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon
-du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la
-netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais;
-les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et
-grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui
-m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure
-un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée
-en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!...
-Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis
-perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup
-de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un
-moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que
-dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser.
-Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de
-renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est
-que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la
-main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette
-substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?...
-
-Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours,
-je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on
-s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à
-ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si
-longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en
-devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais
-non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit
-même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille
-circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute
-conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents
-alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause
-de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part
-au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il
-m'adressait, je lui objectais:
-
---Mais voyez donc ma figure!
-
-Il me dit:
-
---C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous.
-
-Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là
-qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon.
-
-Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin.
-
-Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de
-maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en
-particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me
-résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près
-prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne
-pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais
-accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son
-aveu!...
-
-Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi.
-C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à
-une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le
-courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par
-ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant
-mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations!
-
-A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût
-personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait
-plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une
-sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de
-moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de
-moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui
-m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à
-vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
-du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller!
-
-Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!...
-
-Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette
-épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre
-monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a
-quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va
-sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans
-soi-même! Une bonne révolte au fond du cœur, une sourde rage,
-une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car
-tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire
-le vœu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état
-neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de
-votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne
-la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée
-en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents,
-par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la
-coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est
-presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne
-serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture?
-
-J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux
-enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous
-épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement,
-parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de
-renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres
-femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui
-de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une
-vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse
-juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le
-rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses
-et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du
-jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux
-yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du
-jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour
-assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà
-mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur
-plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne
-cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère
-enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à
-maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues
-tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était
-pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre
-qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus:
-"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"
-
---Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non,
-nous serons ici!
-
-Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande
-anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le
-domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la
-maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses
-sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps
-qu'il se tenait coi?
-
---Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère,
-d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on
-ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."
-
---Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?
-
---Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant!
-que nous faut-il?
-
---Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père,
-nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple!
-
-Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de
-les dérider.
-
-Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur
-restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture
-à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire
-et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais
-personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement
-sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au
-Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où
-l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables;
-on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un
-œil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et,
-quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur
-mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous
-faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que
-nous récoltions le petit vin que vous avez bu..."
-
---Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts!
-
-Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la
-façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de
-rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête;
-et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même
-pour l'exil ou pour l'autre monde.
-
-Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot
-dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts,
-exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon
-frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété,
-et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait
-songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute
-d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres
-que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe
-d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes,
-à son choix.
-
-M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe
-de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien
-sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit
-rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père
-était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler,
-d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des
-estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel
-et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de
-paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni
-d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre
-et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le
-vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On
-m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais
-rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que
-je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot
-de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui
-devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres
-de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les
-Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du
-revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait
-les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune
-homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours
-sur moi... et désormais sur M. Serpe...
-
-Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe,
-tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il
-était d'une gravité imperturbable. Et il dit:
-
---Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très
-bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine,
-cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous
-dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se
-passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de
-mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,
-je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais,
-ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les
-intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un
-notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la
-nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je
-vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous
-en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous
-passerons fort bien!
-
-Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui
-qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je
-fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma
-sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois,
-en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses
-lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.
-
-Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser.
-Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la
-première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria:
-
---Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!
-
-M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda
-de lui donner la main, et il dit:
-
---Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon
-présage!...--entre votre petite-fille et moi?
-
---Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes,
-moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon
-sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout!
-
-Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous
-bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse
-et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si
-avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui
-s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des
-choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle
-toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce
-soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner,
-que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable.
-Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur
-Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui;
-mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh!
-Oh! cela avait son importance!
-
-Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous
-parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé
-jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que
-nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre
-des choses que je connusse un peu les figures de la famille où
-j'allais pénétrer.
-
-M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le
-savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il
-eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de
-respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait
-été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui
-produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il
-habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien
-qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme,
-puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le
-mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée,
-qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne,
-une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que
-la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu
-d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais
-fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le
-remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression
-produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se
-taisait, un moment, grand'mère l'interrogea.
-
---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?...
-
---Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa
-femme depuis plus de vingt ans.
-
-Aïe! aïe!
-
-Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles.
-Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts,"
-du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui
-M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir,
-tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de
-temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils.
-
-La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire
-dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que,
-au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait
-être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils
-tiennent le plus souvent de leur mère.
-
---Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple!
-
-Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de
-Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail
-sans importance, qu'il avait une sœur divorcée!... Le divorce,
-alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents
-s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre
-respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite
-de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous,
-attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé.
-
-Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des
-lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous
-dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du
-monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux
-sur l'architecture.
-
-Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait
-bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison,
-quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:
-
---C'est un véritable savant!
-
-
-Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée
-sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la
-révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva
-mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être
-conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes
-les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si
-aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en
-fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant
-la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je
-l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout
-le monde.
-
-Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me
-troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en
-province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les
-mœurs étaient totalement différentes. C'est même presque
-incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre
-si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de
-grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le
-mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir
-nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais
-formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous
-savez, j'ai une future belle-sœur divorcée!..."
-
-Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité
-étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je
-n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très
-naturellement de sa sœur. A mon grand étonnement, ce fut lui
-qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup
-parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs
-reprises: "Ma sœur... ma sœur qu'on prétend fort jolie..."
-et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point
-qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me
-faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le
-rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des
-traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée,
-et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de
-"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter
-toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient,
-d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement,
-je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je
-préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit.
-
-M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter
-beaucoup sa sœur.
-
---Mais, madame votre mère la voit, je suppose?...
-
---Elles habitent ensemble.
-
---Ah!
-
-"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me
-gênera guère!..."
-
-Mais cette mère et cette sœur, vivant ensemble, et que M. Serpe
-entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme,
-mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela
-plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M.
-Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait
-sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en
-Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement
-chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les
-tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre
-bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige
-qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de
-près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse,
-venant par là-dessus, allez donc après cela vous informer si un
-jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles,
-a une sœur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins
-crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est,
-pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..."
-ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de
-croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas
-dans ce temps-là, mais en y réfléchissant depuis, que nos familles
-étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très
-dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer
-pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance
-troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré
-tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un
-épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas,
-quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser.
-
-Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à
-la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la
-difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et
-c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour
-demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard;
-un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et
-timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et
-tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de
-lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de
-son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez
-vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père
-mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?...
-une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient
-sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu!
-si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être
-aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence
-que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par
-une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne
-change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les
-idées!...
-
-Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la
-conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait,
-grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la
-demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles
-et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements
-de cœur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y
-avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de
-l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les
-formes.
-
-Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à
-manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de
-l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière.
-
---Eh bien!... quoi?... tu es contente?
-
-Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage
-plaît à tous.
-
-Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le
-salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.
-Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était
-mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un
-si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de
-temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses,
-des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me
-dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés,
-m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme
-bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire
-quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu
-cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas
-l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que
-je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus
-un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion,
-après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je
-lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée:
-m'essuyer la main.
-
-Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus
-effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai
-toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui
-étincelait. Ma grand'mère dit:
-
---Elle est hypnotisée!...
-
-Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se
-passait en moi était d'une grande personne.
-
-On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les
-Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché
-les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils
-s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir;
-cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient
-à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la
-musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils
-faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions
-entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et
-harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire:
-
---Mais, je suis toujours musicienne!...
-
-Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je
-n'avais rien dit.
-
-Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!
-
-Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon
-piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui
-m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé
-et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques
-semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes,
-les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme
-de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez
-vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos
-provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une
-jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour
-ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant
-des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je
-n'en eus jamais le loisir.
-
-Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le
-jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.
-Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à
-mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.
-Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était
-là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa
-pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses
-yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses
-vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon
-mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient
-liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne
-revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
-profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse,
-la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban
-d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait,
-le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes
-rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis...
-Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais
-presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de
-chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour
-impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
-voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir
-pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour
-mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il
-eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà
-rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer
-les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une
-berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à
-marier!...
-
-Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela
-signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.
-
-La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur
-des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était
-architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
-rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le
-choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de
-toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie.
-Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà.
-A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un
-point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il
-demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent
-tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens
-ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il
-refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes;
-l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût
-dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait
-ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en
-résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient
-sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous,
-même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à
-adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse
-à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie
-matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.
-
-En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée
-d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le
-mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais
-pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.
-
-Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah!
-l'œil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à
-présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec
-accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait
-mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le
-manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles!
-Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des
-nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de
-la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je
-n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me
-prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,
-n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement,
-et à mon chiffre, à Paris!...
-
-C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire,
-qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à
-m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,
-à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité
-inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!...
-
-Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent
-du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais
-si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne
-détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas
-aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme
-Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons!
-tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait
-plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin
-trouvé le secret de me plaire.
-
-Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe
-qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette
-remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme
-Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du
-sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait
-me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe.
-
-Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre,
-entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du
-zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait
-là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il
-n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se
-relevait jamais.
-
---Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous
-chantiez!...
-
-M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine
-au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il
-apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat;
-c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait
-m'épouser!
-
-Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de
-pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes
-de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si
-longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir
-eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je
-ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est
-maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde
-le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi
-petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait
-en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement
-que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes,
-et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande
-personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent
-ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais
-aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus
-prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier
-la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilisé à Paris
-par la goutte, et nous eûmes à Chinon la "vieille mère" comme
-représentant de la famille. La sœur divorcée était malade, elle
-aussi, ou du moins, prétendit l'être.
-
-La "vieille mère" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mère
-affirmât s'être attendue à tout de la part d'une femme qui vivait
-entourée de chiens...--Nous allâmes au-devant d'elle, avec la
-voiture de l'_Hôtel de la Lamproie_; son fils était avec nous;
-quand le train stoppa, il dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où
-donc!... où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à cheveux
-blancs. Je vis mon fiancé tendre la main à une espèce de jeune
-femme blonde, fort élégamment mise, qui avait une taille, ma
-foi, très passable, sous un cache-poussière ajusté, et dont
-l'âge véritable n'apparut que lorsque nous fûmes nez à nez, et
-avant même qu'elle ne soulevât sa voilette: son visage était
-recouvert d'une couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils
-renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits
-étaient exaltés par ce masque, et, pour nos yeux de province
-inaccoutumés à ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame
-produisait un effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante.
-Il fallut que mon fiancé dît: "Ma mère..." pour que nous nous
-décidions à sourire, à prononcer je ne sais quels mots de bon
-accueil. Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement
-qu'elle ne la verra, pour la première fois, qu'à la lumière!..."
-
-Comme nous causions assez péniblement en attendant les bagages,
-quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnûmes
-que c'était un chien que l'on eût pris pour une poignée d'échevaux
-de soie. Il était couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les
-yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai
-drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les bêtes:
-
---C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?...
-
-La glace était rompue: j'avais trouvé un point de contact avec ma
-future belle-mère. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que
-je n'en trouverais jamais d'autres...
-
-Pourtant, cette femme n'était pas détestable; elle faisait
-beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilité; elle
-s'émerveillait de tout, et d'une façon presque comique, car elle
-ne connaissait pas la province et elle la découvrait, mais comme
-un pays de Lilliput où tout lui paraissait extraordinaire par la
-petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle eût
-été, par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son pays que l'on
-allait m'emporter dans trois jours.
-
-Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait.
-
-Elle la louait avec une exagération presque agressive: c'est
-qu'elle pensait à notre préjugé contre le divorce. Mais, de ce
-préjugé nous n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas non
-plus, sans la connaître en aucune façon, féliciter une femme
-d'être divorcée!... Pendant les quelques jours que la mère de mon
-fiancé demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, comme
-une guerre sourde, provoquée par la divorcée que nous n'avions
-jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formulé tout
-haut une opinion.
-
-Heureusement, je parvins à adoucir les chocs parce que j'étais,
-moi, assez bien disposée envers la "vieille mère:" c'était elle
-qui avait apporté de Paris le sac de voyage en peau de truie, et
-elle l'avait bondé entièrement de dentelles anciennes superbes,
-au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et
-soigneusement fait; c'était une bourse en or gonflée de pièces
-d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une
-pareille somme.
-
-J'avais passé une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille,
-le premier soir où je fus en possession de mon sac, à l'ouvrir,
-à le fermer, à m'émerveiller du fonctionnement parfait de la
-serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait,
-lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pièces de cuivre
-terni appliquées sur sa belle mâchoire!... et à retirer la
-garniture divisée en deux planches: l'une portant les brosses,
-peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taillé,
-aux étincelantes facettes, rangés en si bel ordre et si gentiment
-coiffés de leur petit turban argenté!... et à replonger les deux
-parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et
-à me demander quels parfums, quelles poudres et quelles pâtes
-empliraient ces récipients trop nombreux et dont l'ajustage,
-le poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, à moi,
-l'image la plus frappante d'une civilisation raffinée. Oui, c'est
-par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que
-par aucune idée, que je me fis une représentation de Paris et que
-je pus juger combien le mot présomptueux de "moderne" contient de
-magie pour nos pauvres petites cervelles.
-
-Sur la commode de ma chambre, à côté de la bourse d'or, il était
-là, ouvrant sa belle gueule écarlate, mon sac de voyage en peau de
-truie, frappé à froid de mes initiales nouvelles; et près de lui,
-les deux parties de la trousse présentaient, inclinées légèrement,
-comme l'étalage des magasins, leurs flacons à facettes, leurs
-brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et
-la vue de cela me promettait une facilité de vie à laquelle je
-n'avais pas songé jusqu'alors... C'était encore une représentation
-un peu confuse; mais j'en sentais la complète nouveauté pour
-moi, en même temps qu'une sorte d'attrait, non de très bon aloi,
-peut-être, passablement terre à terre, sans doute, mais qui
-n'était pas moins un attrait. Oh! comme un élément qui peut nous
-modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement,
-s'insinue! C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, attiédie
-et flattée par les mille ingéniosités de notre temps, qui m'était
-présentée et offerte sous les espèces de ce beau sac de voyage et
-de la bourse d'or...
-
-Mon fiancé promettait d'aller faire notre voyage de noces à Venise.
-
-Ma tête tournait un peu, je l'avoue.
-
-Alors, comment expliquer l'étrange chose qui se passa en moi, deux
-jours avant la cérémonie?
-
- * * * * *
-
-Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tôt que
-de coutume, et uniquement pour assister à mon mariage. Afin de
-l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais
-vraiment pas un quart d'heure à moi,--je combinai d'aller trouver
-mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les
-temps anciens, une dernière fois. Françoise me conduisit jusqu'à
-la grille; j'entrai à pas de loup dans la maison; M. Topfer
-répétait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis
-d'exécuter à l'église, pendant la messe; je m'arrêtai à la porte
-du salon, le cœur battant, jusqu'à ce qu'il eût fini; puis
-j'entrai et lui sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce les
-sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? Était-ce
-l'idée du mariage de sa petite amie, de son élève un peu? Je
-n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et que,
-pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et
-enfonça la pointe du violoncelle dans le parquet. Il était arrivé
-de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la
-maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait plus de musique
-en ma présence!
-
-J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite mes gants et me
-mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son œil
-bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprîmes ensemble le _Panis
-Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire
-la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous
-taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, ou
-bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrière moi,
-et chanta.
-
-Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à coup? Voilà que mes
-yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une
-larme qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. Je
-quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un
-pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon
-mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant
-une poignée de main à M. Topfer, je regarde une dernière fois mon
-bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux bleus sont tout
-trempés.
-
-Et me voilà courant à la maison, montant à ma chambre: une crise
-de larmes, un désespoir complet. Quand maman pénètre dans ma
-chambre pour me dire que mon fiancé est en bas, je lui crie entre
-des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie:
-
---J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais très bien pu épouser
-M. Topfer!
-
-Maman me dit:
-
---Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?...
-Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère!
-
-Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je
-lui répète ce que j'avais crié à maman:
-
---Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!
-
-Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher,
-et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais
-non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le
-pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence
-à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon
-mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au
-lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis
-souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur.
-
-Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son
-déjeuner,--une jeune fille qui se marie après-demain, pensez
-donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin,
-qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais
-l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme
-de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait
-que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien
-d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de
-ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..."
-Il sourit et ne veut pas que je reste couchée.
-
---Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment
-de nous mettre à la diète!
-
-Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai,
-celle-là, mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me
-préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans ma
-chambre, et en regardant mon sac de voyage!
-
-Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce:
-
---C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il
-ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à
-votre petite-fille!
-
-Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre
-grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son _Credo_,
-commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi
-qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à
-grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger.
-
-Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon
-fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans
-le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il
-s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je
-les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma
-santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait
-charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli
-garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très
-"moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu
-d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait
-faire à ce garçon-là une très jolie situation."
-
-C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été
-folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait
-eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie
-situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer
-cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!...
-
-Je dis à mon fiancé:
-
---Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que
-c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très
-raisonnable.
-
-Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit:
-
---Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées
-autrement que vous!...
-
-Il avait coutume de désigner ainsi sa sœur et toutes les
-femmes que fréquentait sa sœur. Il en avait vu, sans doute,
-des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la
-veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il
-de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée.
-Grand'mère adorait son futur petit-gendre.
-
-Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque,
-pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une
-fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas
-d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari
-entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a
-connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement
-sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois:
-même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et
-l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient
-entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer
-joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais,
-emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans
-tout mon cœur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais
-pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant
-d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de
-Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le
-souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour
-pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait
-je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme
-unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment
-de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne
-subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur
-mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive,
-mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot
-continu de larmes...
-
-Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort
-et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée
-bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais
-il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui
-nous sauvent: la peur de mouiller mon voile!
-
- * * * * *
-
-Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à la maison, non
-pas très nombreux, mais auquel assistèrent les Vaufrenard, M.
-Topfer, Mme Serpe, ma belle-mère maintenant, qui était aux cent
-coups parce que son petit chien était malade, et les témoins de
-mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'était chargé
-de réaccompagner la maman Serpe à Paris par un train du soir;
-nous autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, seuls,
-subrepticement, dès 4 heures et demie.
-
-Ces derniers moments à la maison, que j'aurais voulu prolonger
-encore et encore, si pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant
-effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me souviens; le
-grand-père s'était retiré dans sa chambre pour faire la sieste;
-ma belle-mère, qui commençait à exaspérer toute ma famille, était
-à la cuisine où elle employait tous les domestiques aux soins
-de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait
-leurs adieux; maman, cependant bien fascinée par son gendre et si
-patiente d'ordinaire, grommelait déjà contre lui parce qu'elle
-jugeait "inhumain" qu'on fît monter une pauvre jeune femme en
-chemin de fer par un temps pareil; quant à grand'mère, dont cette
-journée était le triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait
-le plus pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens dessus
-dessous; elle errait dans toute la maison, comme une âme en peine,
-cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de
-sensibilité, toujours contenu par des principes, avait submergés
-aujourd'hui. Maman et moi étions restées longtemps, avec mon
-mari et ses témoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait
-sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les
-conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, jusqu'à la
-dernière limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Hôtel de
-la Lamproie_ devait venir nous prendre à quatre heures; quand
-maman entendit le petit "toc" qui précède de quelques secondes la
-sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe.
-
-Nous passâmes dans le corridor, puis dans la salle à manger,
-quoiqu'il y eût une porte communiquant directement d'une pièce
-à l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop où
-elle me menait; dans la salle à manger nous trouvâmes la pauvre
-grand'mère qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en
-s'épongeant d'une main les yeux; elle disait:
-
---Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce
-n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien!
-
-Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait été obligée de laisser
-un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot à me
-dire. Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, à l'idée
-des choses que maman allait devoir me confier à voix basse, elle
-se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du
-salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la
-main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi,
-une dernière recommandation; tout bas, elle me dit:
-
---N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que
-tu étais une jeune fille bien élevée!
-
-Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui
-apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari,
-répondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi
-ses témoins, disait:
-
---Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un mariage de ce genre,
-c'est la garantie de n'être pas...
-
-La porte aussitôt refermée nous épargna le mot, hélas! facile
-à suppléer, et que les circonstances rendaient tragique à nos
-oreilles. Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et blanche
-comme un marbre, elle repassa par la salle à manger sans souffler
-mot, et laissa à maman le temps de m'apprendre que j'appartenais
-désormais à mon mari, corps et âme.
-
-
-FIN
-
-ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST.
-CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE.
-CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La jeune fille bien élevée, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE ***
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-The Project Gutenberg EBook of La jeune fille bien élevée, by René Boylesve
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La jeune fille bien élevée
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE ***
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-RENÉ BOYLESVE
-
-LA JEUNE FILLE
-
-BIEN ELEVEE
-
-ROMAN
-
-
-PARIS
-
-H. FLOURY, EDITEUR
-
-1, BOULEVARD DES CAPUCINES
-
-1909
-
-
-
-
-Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de
-Hollande dont mille mis dans le commerce.
-
-
-
-
-A
-
-PAUL HERVIEU
-
-
-
-
-I
-
-
-Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon!
-Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace
-argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme
-un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais
-a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à
-tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des
-centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée,
-rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps:
-ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du
-XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de
-sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du
-pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un
-peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt
-c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt
-c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une
-courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et
-le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse
-apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et
-la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge
-que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail
-d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir,
-là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des
-rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes
-chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux
-où Jeanne d'Arc a passé.
-
-Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol
-s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et
-c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière
-tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur
-premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne,
-les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les
-carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et
-prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries
-des pauvres petits veaux.
-
-Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins
-tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de
-clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de
-Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans
-une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été
-enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait
-seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus
-loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez
-nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple,
-cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne
-vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de
-l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux
-reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la
-clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il
-ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de
-fer, pour la prendre au clou où elle pendait.
-
-Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne
-devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant
-de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des
-exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant
-la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin,
-et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre
-allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait
-trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait
-ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la
-vallée de la Vienne.
-
-J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand
-la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après
-son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une
-enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois,
-de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que
-fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on
-grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait
-des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs
-de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des
-celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me
-souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche,
-la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de
-conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu,
-l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des
-terrains échelonnés en terrasses.
-
-En me penchant, je voyais un grand oeil rond qui me regardait;
-il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant,
-quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était
-la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu,
-l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu
-leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il
-travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit
-enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément
-d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des
-orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards
-courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec
-des palpitations de leur petit coeur; j'y comptais les montagnes
-soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais
-le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les
-grenouilles.
-
-Mon Dieu, comme tout cela est loin!
-
-Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon
-pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je
-le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs
-très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient
-d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois
-noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers,"
-"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi
-"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était
-un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait
-tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe
-qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et
-il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée
-devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois,
-on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un
-logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu
-à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les
-pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se
-planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en
-allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des
-journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent
-et de toute sécurité.
-
-J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée
-Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on
-avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas
-réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent.
-Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil
-et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la
-propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter
-cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand
-vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de
-lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré
-avec lui sur cette terrasse!...
-
-Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait,
-pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le
-cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus
-qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte
-personnel, et dans des circonstances fort différentes, des
-impressions certainement analogues à celles que dut subir mon
-pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance.
-Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré
-et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient
-communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde
-qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire,
-était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le
-poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans
-une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments
-loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et
-finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources
-personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de
-chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus
-de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour
-une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il
-prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et
-à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son
-désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa
-logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le
-bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir
-après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup
-de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près,
-était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause
-sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie
-s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut
-leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait
-et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien
-entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes,
-avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas
-signés!
-
-Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous
-nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue
-Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son
-ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie.
-
-J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui
-se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle
-le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous
-ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions
-perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...
-
-C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais
-elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son
-autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents
-troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme
-en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il
-l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais,
-appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en
-comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des
-contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû
-s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait
-prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme
-Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par
-ce nom familier de "la mère-Loi."
-
-Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque
-circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois
-pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il
-devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes
-et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où
-j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je
-porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on
-appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une
-année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à
-cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou
-bien disette de jeunes gens comme il faut.
-
-Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle
-avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux
-à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de
-vipère pour lui dire:
-
---Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?...
-
-Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de
-même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on
-ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain.
-
-Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec
-le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman,
-d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère.
-
-Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de
-drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits
-plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait
-pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts.
-Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il
-gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire
-une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui
-fort sévère sur les moeurs, et les gens douteux n'en menaient
-pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le
-chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce
-propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs
-convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un
-domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné
-méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique
-de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait
-l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des
-corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se
-laissait voler avec une indulgence dérisoire.
-
-Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu,
-l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en
-finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à
-verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de
-famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de
-son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais
-pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même
-quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou
-commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible
-de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai
-eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la
-soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de
-ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur
-âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être!
-
-Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une
-formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa
-guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours
-de quelle prodigieuse complexité!
-
-Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise,
-surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard.
-
-D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer
-cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à
-un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va
-sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait
-que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne
-louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls,
-pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre
-était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à
-leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus
-cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut
-à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer.
-Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart
-du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer,
-qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et
-manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être
-plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude
-du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient
-visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et
-son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter
-la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et
-à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce
-temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres
-non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression
-devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de
-Chinon!
-
-Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému.
-Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment,
-avant que son mari eût parlé, s'était écriée:
-
---Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...
-
-Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens
-pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos,
-de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait
-secondaire.
-
---C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un
-banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...
-
-Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur
-les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents.
-M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg
-Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la
-perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans.
-
---Les pauvres gens! dit grand'mère.
-
-La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des
-inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage
-d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix
-inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se
-demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à
-sa question:
-
---Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon?
-
-Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties
-de son malheur, dit:
-
---D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il.
-
---Au lycée! fit grand'mère.
-
-L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie
-provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau
-affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le
-jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec
-les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se
-fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison
-était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin
-d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait,
-à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser
-la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait
-mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de
-quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire
-annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait
-pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse,
-mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose
-ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il
-le pouvait faire à qui bon lui semblait.
-
-On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis
-par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec
-domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand
-air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à
-la rosée du matin.
-
-
-
-
-II
-
-
-Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne
-se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur
-propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse
-et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les
-gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient
-des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui
-avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus,
-nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et
-me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez
-eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle
-terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les
-enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer,
-un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers,
-qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup.
-Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup?
-Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire.
-En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que
-ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un
-habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez
-nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais
-mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays.
-Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard
-n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille
-provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des
-accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient
-aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur
-faire visite.
-
-C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On
-déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium;
-on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes
-hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les
-compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux
-fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de
-chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne,
-elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé.
-Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein
-travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de
-contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour
-trois, six ou neuf ans.
-
-Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua
-à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison,
-vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient
-seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme
-Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:
-
---Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles
-choses!...
-
-Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en
-était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle
-jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers;
-elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima
-"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un
-peu "hurluberlu."
-
-C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé,
-portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas
-l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens
-et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne
-l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout
-était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un
-pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.
-
---Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine
-n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait
-pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a
-pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première
-communion!
-
---Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai
-jamais joué que comme une mazette!...
-
-Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos.
-"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne
-les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la
-musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps
-les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au
-couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que
-Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les
-commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à
-lui, qui était une grande économie de temps et de peine...
-
---Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme
-Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!
-
-Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre
-tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne
-confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais
-elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité,
-et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les
-tristes nécessités de la vie."
-
-
-
-
-III
-
-
-De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages
-miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure
-de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient
-enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors,
-divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais
-qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique,
-qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour
-dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut
-qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à
-m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre
-ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et
-de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M.
-Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant
-des rugissements d'extase.
-
-Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne
-l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de
-cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers
-creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore
-petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines
-qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y
-accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les
-épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur
-la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en
-me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que
-je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de
-ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère
-de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien
-communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien
-possible.
-
-Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M.
-Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très
-belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté,
-mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai
-théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas
-de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement
-pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre
-des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah!
-que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage.
-C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange
-effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et
-qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que
-je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne:
-Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la
-terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et
-demeurait rêveur...
-
-Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet,
-que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous
-étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne,
-était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard,
-un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé
-apprivoiser, malgré toutes ses réserves.
-
-M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de
-M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui;
-il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris
-blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en
-lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans
-qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses
-yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On
-m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis,
-j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon
-goût.
-
-Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda
-avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions
-quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson."
-Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une
-petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas!
-correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que
-j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la
-musique."
-
-Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment
-de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut
-cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le
-plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le
-violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux
-coquin:
-
---Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!...
-
-Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!
-
-Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il
-faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était
-un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les
-poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût
-ouvert tout bonnement.
-
-La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais
-d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre;
-ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait
-failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son
-violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement
-ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet,
-mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie
-conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme,
-comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées,
-sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept
-fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué
-le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une
-écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle
-de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait!
-
-Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma
-famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le
-pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une
-vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me
-dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de
-l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni
-M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis
-patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier
-morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui
-allait arriver!
-
-Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au
-galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle
-s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M.
-Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un
-bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute
-ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut,
-là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout
-à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche,
-et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de
-celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la
-voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la
-basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît:
-
- Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:
- Chagrin d'amour dure toute la vie!...
-
-Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots
-qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des
-instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je
-faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant
-moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée,
-et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma
-présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais
-être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me
-grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos.
-Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je
-n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique...
-
-Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants:
-Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux
-petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas
-d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce
-diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux
-ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce
-pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on
-n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très
-rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé.
-
-Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je
-me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui
-je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée.
-J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que
-faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait
-inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et
-j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand
-il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui
-se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus
-houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on
-m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il
-fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la
-musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais
-au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père
-mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner;
-mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et
-que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour
-me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait
-peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce
-salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût
-mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.
-
-J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre
-prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on
-nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées
-d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un
-grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je
-venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à
-ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère?
-oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père
-Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en
-regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y
-avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient
-dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_,
-avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si
-désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que
-mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très
-malheureux.
-
-Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très
-bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses
-courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore
-il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était
-clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt,
-qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et
-je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout
-quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait:
-"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout
-de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi
-l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses
-enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le
-salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,
-le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!"
-
-Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour
-le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui
-disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais
-si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement,
-tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il
-ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi
-lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle
-de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner
-de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces
-de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en
-regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je
-rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à
-ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune,
-qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que
-je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à
-papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces
-et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde,
-en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles
-éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant
-à demi, comme une paupière, le gros oeil rond de la citerne...
-
-
-
-
-IV
-
-
-C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année
-accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était
-décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins
-par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la
-nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se
-faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins,
-ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent
-les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille,
-toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des
-maisons d'éducation religieuse.
-
-Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard
-que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule,
-demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au
-prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait
-tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient
-leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas
-que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que
-l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier
-les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée.
-Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents:
-il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à
-quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat,
-afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille
-au couvent du Sacré-Coeur, de tous les pensionnats, les plus
-chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le
-point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement
-soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés."
-
-Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer
-l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait
-à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette
-Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée,
-à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos
-aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma
-grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:
-
---Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer,
-dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!"
-comme il en foisonne au Sacré-Coeur...
-
---Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos
-enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de
-recevoir la meilleure éducation!
-
-Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le
-parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant:
-
---Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas
-dans la même classe que Mlle Henriette?...
-
-Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé
-où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée
-dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en
-étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier,
-au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y
-pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une
-sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un
-étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte
-s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli
-comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille,
-et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de
-charmilles qui fuyaient à perte de vue.
-
-Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été
-élevée au Sacré-Coeur, parce que ce n'était pas la mode, encore,
-dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:
-
---C'est trop beau.
-
-Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans,
-de toute sa taille.
-
-On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui
-dit:
-
---Ma fille!...
-
-J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors,
-mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en
-outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici,
-d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres
-dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux
-d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie
-IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Coeur de Jésus; et
-je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il
-y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup,
-sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de
-nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait
-toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle
-va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce
-genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir
-la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait
-nouveau me pénétrait.
-
-Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de
-la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme
-dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée,
-semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son
-air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées
-et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait,
-en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de
-la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui
-occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace.
-Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais
-entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du
-Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais
-c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois
-ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée
-pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.
-
-Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas
-antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui
-paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de
-collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je
-jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages.
-Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans
-la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette
-effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de
-parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda,
-après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je
-déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait
-l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me
-fut répondu:
-
---Tu n'es qu'une petite imbécile!
-
-Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère
-et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre
-souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement
-distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle
-n'eût pu faire par des paroles.
-
-J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il
-y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le
-spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont
-pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien
-être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de
-Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la
-vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais.
-Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le
-Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier,
-même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous
-avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un
-air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un
-troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je
-m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison.
-
-Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt
-après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez
-singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous
-avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et
-de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me
-dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer,
-tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes
-personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre
-parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément
-pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui
-demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!"
-Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais
-très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui
-durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à
-ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première
-enfance, avait été tout bonnement indigne!
-
-C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux
-traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces
-jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,
-par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce
-qui n'était pas semblable à cela.
-
-Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie
-passée:"
-
---Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les
-rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le
-pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!...
-et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!...
-Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça
-court, ça trotte: pototo! patata!...
-
-Maman riait de tout son coeur:
-
---Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?...
-
-J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait
-pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de
-confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à
-présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était
-apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent
-du Sacré-Coeur.
-
-Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement
-conquise.
-
-
-
-
-V
-
-
-Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages.
-
-C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne
-faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire
-des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais
-j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu
-prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans
-avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement,
-que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude,
-s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées,
-pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance
-mêmes dont j'étais faite.
-
-Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne
-cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage,
-fillette!"
-
-Mon Dieu, que je fus donc sage!
-
-Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement,
-ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne
-devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.
-
-Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes,
-bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition.
-Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon
-nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès
-le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes
-parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma
-poitrine.
-
-Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans
-les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous
-faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est
-recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine.
-Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant,
-ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles,
-en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le
-corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude,
-au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun
-prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement,
-très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre
-était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en
-l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait:
-
---Dieu vous aimera; aimez-le.
-
-On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va
-sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort
-pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche,
-cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais
-touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait
-pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents
-rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie
-pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît,
-quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne
-marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours;
-on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer
-Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et
-je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous,
-c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu,
-c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard
-dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur
-les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit
-trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé
-quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant
-des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la
-croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut,
-pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la
-grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les
-Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec
-les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez
-M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi
-régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes,
-et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans
-nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre
-à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait
-même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et
-toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit,
-baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une
-certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre
-attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de
-celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais
-point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu
-subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très
-bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant
-qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de
-l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente
-de ma façon d'aimer ma vieille bonne!
-
-A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur!
-D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une
-retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de
-la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras,
-et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu
-me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle,
-terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os
-broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande
-pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de
-ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et
-de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin,
-tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et
-en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain,
-comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à
-sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence,
-tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit
-charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être
-si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait
-vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici,
-dont l'image était partout, dont le coeur débordant d'amour,
-uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles,
-sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait
-une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on,
-tout ce qu'il fallait pour lui plaire.
-
-Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait
-un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes
-devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses
-et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le
-caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que
-je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre
-irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure
-montrant son coeur avec insistance; ce fut, de ma part, presque
-de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine.
-"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai
-comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour
-atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous
-aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus
-sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout
-de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère,
-j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains
-tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas
-cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu?
-Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé
-de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui
-mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse.
-
-Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles!
-qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...
-
-Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui
-avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte,
-honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je
-m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle
-eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières
-spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle
-pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de
-ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je
-n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut
-possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je
-lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me
-dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à
-M. l'aumônier, en confession.
-
-M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à
-lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa
-figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis
-qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et
-douce, il me dit:
-
---Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse
-délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous
-éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.
-
-Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que
-j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être
-prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente,
-très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce
-que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M.
-l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée
-qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait
-de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je
-vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je
-racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de
-M. l'aumônier, son sourire.
-
-Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure
-beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies,
-quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure
-ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du
-tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la
-beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle
-des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit
-de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Coeur!
-Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure!
-Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds,
-avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une
-bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait
-peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui
-détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait
-toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus
-secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant
-un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans
-les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer
-plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut.
-
-Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence;
-elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du
-démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait
-dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M.
-l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à
-moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs.
-D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment
-agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il
-lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion.
-Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se
-dérobe...
-
---Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il
-vous a choisie entre toutes!...
-
-A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas,
-m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les
-petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je
-sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une
-attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans
-qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans
-un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux
-récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de
-croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre
-une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission,
-marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que
-je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en
-toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises:
-
---J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous
-ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie...
-
-Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en
-grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse
-générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves
-les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les
-deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de
-n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon
-ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer,
-à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête.
-
-Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui
-faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un
-troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs
-de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du
-crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes
-et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec
-cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la
-remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne
-et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de
-responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide.
-Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et
-indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais
-un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a
-retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une
-certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!...
-
-
-
-
-VI
-
-
-C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le
-corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces
-dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il
-était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété.
-
-Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à
-cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de
-parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans
-les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à
-mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada,
-une des deux premières de la classe, qui était fine, comique,
-amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines,
-et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de
-travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes.
-Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les
-réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas.
-Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent
-m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que
-cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches,
-de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées
-au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le
-charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que
-j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes
-honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que
-j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà
-une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie,
-comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette
-Canada s'apercevait que je la regardais d'un oeil songeur et
-sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou
-bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et,
-me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse
-qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher
-au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable
-insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie
-et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie
-récompensée.
-
-Je me préparai consciencieusement à la première communion;
-j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes
-prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait
-fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions
-n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai
-le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme
-du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en
-souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était
-peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire
-qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant
-que je pus; mon coeur même battait très fort en approchant de
-la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce
-qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais
-fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de
-paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi
-un peu mal au coeur.
-
-Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me
-manquait: c'était un idéal.
-
-Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me
-paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades
-qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait,
-et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je
-m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les
-vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves
-remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je
-n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières.
-Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me
-valait tant de considération au couvent,--sauf de la part de
-Canada,--était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le
-vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire
-pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si
-je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par
-surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de
-moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!
-
-Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie
-d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la
-maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien
-en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y
-parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse
-au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à
-table sans dire le _Benedicite_, c'était un peu agir en animaux.
-Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait
-mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me
-regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et
-persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens.
-Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que
-mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque
-tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute
-cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié:
-cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants
-de choeur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et
-avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient
-à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames
-du Sacré-Coeur, avec des figures de vitrail et des yeux clos!
-enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de
-chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère!
-Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les
-boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe;
-est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est
-obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par
-un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais:
-"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"
-
-En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus
-que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au
-couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais
-moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane.
-Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces
-peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et
-barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était
-que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites,
-et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son
-collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il
-voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les
-institutions et les coutumes de son pays.
-
-Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de
-rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir
-d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort
-belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire
-tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais,
-avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée
-que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres
-aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon
-scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller
-entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et
-je songeais, par contraste, à des _Kyrie_, à des _Pie Jesu_, à
-des _Tantum ergo_, chantés par nos voix fraîches à la chapelle
-de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les
-chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui, à distance, et
-par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre,
-me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et
-créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en
-moi, la nostalgie du couvent.
-
-Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De
-son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser
-uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des
-religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle
-disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie
-du couvent."
-
-Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à
-m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année
-grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux.
-Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le
-coeur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là,
-qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je
-continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes
-de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une
-place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une
-pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée
-Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition
-soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna
-une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne.
-On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à
-l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée
-dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies iræ_,
-ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide,
-partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me
-pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un
-frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer
-la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une
-bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de
-Dieu.
-
-Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une
-surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand
-je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer
-le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors
-le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce
-jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur
-les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon
-coeur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur
-douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever
-la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je
-n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant,
-non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon
-Dieu!... mon Dieu!..."
-
-Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne
-me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que
-j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais,
-peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle
-fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique
-joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur,
-d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là,
-véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans
-formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon
-Dieu!..."
-
-Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de
-cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots:
-"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si
-parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie:
-"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui
-me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange,
-pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses
-beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon
-bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur
-se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce
-bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois,
-devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit,
-ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle
-s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de
-l'autre,--deux âmes heureuses.
-
-Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le
-touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus
-haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les
-merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est
-lui; la beauté morale, c'est lui!
-
-Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une
-allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je
-devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un
-pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien
-d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient,
-comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient
-demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce
-grand contentement intérieur.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine
-classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était
-arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se
-pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse
-épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
-déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement
-à mon cher papa, et je dis:
-
---Papa?... je suis sûre?...
-
---Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur
-votre grand-père vous attend au salon...
-
-Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger,
-je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de
-Contebault me dit simplement:
-
---Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer
-de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous
-emmener pour plusieurs jours...
-
-Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était
-pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la
-Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une
-crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange
-dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au
-dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller;
-je me souviens de la soeur converse, attachée à la lingerie, qui
-se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied
-du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que,
-en comparaison, les nôtres parussent plus légères.
-
-Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas
-ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui.
-Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni
-dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon,
-car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.
-
-Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il
-était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
-conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!...
-Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa
-était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie
-et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces
-dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait
-d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il
-avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait
-sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée...
-la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore,
-comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez
-qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait
-que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait
-particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que
-Madeleine sera bien élevée!"
-
-Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et
-ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me
-communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait
-qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour
-moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu
-seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de
-tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était
-cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce
-but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au
-couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était
-celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme
-suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."
-
-Être une jeune fille bien élevée...
-
-Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de
-laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on
-ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait
-même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient
-d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie,
-pour une jeune fille et pour une femme.
-
-Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa
-au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques
-années de plus, tout à coup.
-
-Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris
-et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je
-me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que
-je sois une jeune fille bien élevée..."
-
-C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété,
-qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle
-de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand
-deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à
-l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut.
-Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à
-fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient
-profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait
-essentiellement la jeune fille bien élevée?
-
-Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent
-plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre
-d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure,
-si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon
-approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme
-une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais
-moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir
-trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je
-m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin
-d'être aimée.
-
-Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui
-voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ,
-qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui
-m'aimaient, je redoublais de docilité!
-
-En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante,
-mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses
-elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre
-que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades
-en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une
-chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus
-intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une
-perfection."
-
-Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me
-faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes
-parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères
-et soeurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait
-eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne
-venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à
-"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq,
-dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les
-Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les
-Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance.
-Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise
-énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment
-cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il
-s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois.
-Jacqueline-Jeanne avait encore deux soeurs aînées, d'un autre
-lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient
-chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait
-à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
-ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des
-soeurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et
-M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!...
-Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller
-cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le
-pâtissier de la rue Royale.
-
-La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions
-allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte
-avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile,
-fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où
-l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la
-tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me
-tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement
-par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant
-que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les
-prie-Dieu.
-
-Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable
-parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:
-
---Voilà!...
-
-Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un
-saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..."
-c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet
-exemple où l'on peut aboutir!"
-
-Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu
-durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.
-
-A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que
-toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:
-
---Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine
-Doré, priez pour nous!...
-
-Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui
-l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:
-
---Sainte Madeleine Doré!...
-
-Et les autres répondaient en choeur:
-
---Priez pour nous!...
-
-Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle
-ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui;
-mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.
-
-Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma
-conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais
-besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez
-les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs
-paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être
-sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait
-contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême
-de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces
-dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
-dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes
-compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille,
-si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait,
-les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du
-couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête
-à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son
-affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à
-présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et
-qui me rapprochait d'elle.
-
-Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé
-dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire,
-ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa
-vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse
-fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été
-fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord
-avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans
-la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts
-entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère
-et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne
-m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande
-des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints
-frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse
-et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul,
-se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit
-d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon
-naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs,
-les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon,
-ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon,
-le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée
-robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet
-donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement
-elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de
-glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine
-qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle
-s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer,
-accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."
-
-J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je
-commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se
-moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter
-l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où
-les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de
-moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur
-du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M.
-l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.
-
-M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et
-m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal
-plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais
-terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la
-conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il
-me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer
-que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit
-qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la
-perfection," ajouta-t-elle.
-
-Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le
-plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai
-objecter à Mme du Cange:
-
---Mais, madame, et les saints?...
-
---Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais
-c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur
-perfection; sachons rester modestes...
-
-Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait
-fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui
-aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la
-mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un
-emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa
-mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour
-les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute
-traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui,
-après coup, les avais mis sur les autels.
-
-De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à
-fait...
-
-Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes
-plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier,
-comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté,
-l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne,
-eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
-certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et
-en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous
-arrêter tout à coup?..."
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez
-singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre
-qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant,
-l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir
-plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies,
-car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de
-me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à
-comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il
-fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et
-demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.
-
-Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de
-longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de
-ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant
-chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par
-l'église Saint-Maurice?
-
-Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait
-toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à
-la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon
-éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on
-était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire,
-et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement
-mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh!
-voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta,
-elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus.
-Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année
-de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en
-souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de
-justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!...
-Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans
-le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires
-personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de
-Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais
-pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante.
-Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je
-croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce
-que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand,
-je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte
-à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon
-passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait,
-disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les
-genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes
-descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare,
-que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il
-avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis
-à maman:
-
---Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous
-regarder...
-
-Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait
-entendue, dit:
-
---Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés;
-mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir
-de leur audace.
-
-Moi, j'en revenais à mon idée:
-
---Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce
-cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...
-
-Maman disait, en souriant encore:
-
---Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...
-
-Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma
-toilette et de ma coiffure!
-
-Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais
-promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la
-méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi
-j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer
-mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des
-cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse
-m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il
-m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer
-parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont
-je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille
-bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure
-que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût
-pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y
-pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il
-est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin
-très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère.
-Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil,
-on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai
-deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les
-corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on
-y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin,
-je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe
-d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la
-maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et
-puis, je tombai de sommeil.
-
-Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la
-maison sens dessus dessous à cause des corsages!
-
---Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!
-
---Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...
-
-Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à
-la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon
-trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à
-propos.
-
-Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait
-fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on
-pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois;
-or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près
-de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était
-fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis
-longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé
-que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue,
-en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère
-d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce
-qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même
-qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le
-misérable, de bien d'autres choses.
-
-Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de
-chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas
-mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot,
-qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas,
-il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de
-lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche,
-imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes
-chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire,
-et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux
-dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une
-histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que
-je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout
-simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon
-de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui!
-Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était
-venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules
-avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze
-heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé
-mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de
-leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi:
-"Le gredin!"
-
-Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le
-gredin?"
-
-On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été
-élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Coeur, parce
-que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien
-pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à
-meilleur compte.
-
-Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour
-les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout
-de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non
-plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il
-m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant
-mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était
-une manière de me manifester sa considération.
-
-Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération,
-car il me narra des histoires écoeurantes. Le langage et les
-aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge
-ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le
-dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal
-de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu,
-d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre,
-que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la
-grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna
-plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru.
-Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à
-comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins
-des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient
-non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup,
-et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre
-d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma
-cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je
-ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand
-je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le
-mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout
-sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela
-me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi,
-puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?
-
-Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes
-grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une
-jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.
-
-Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où
-je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait
-sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les
-feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout
-d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin
-comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort
-d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:
-
---Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...
-
-Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet
-de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui
-m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:
-
---Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je
-suis une sotte...
-
---Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui
-t'ai fait pleurer.
-
---Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.
-
-Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux.
-Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il
-était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce
-que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une
-audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes.
-Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin
-de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais
-adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins
-excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres
-mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son
-dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut
-reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait
-bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas
-plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!...
-Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine!
-J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela:
-elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties
-à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir
-ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles
-parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat
-obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en
-agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa
-conscience.
-
-
-
-
-IX
-
-
-En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses
-connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables,
-disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près
-jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que
-l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours,
-et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis
-il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient,
-l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici
-ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
-devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre
-malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe
-le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.
-
-Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était
-tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser
-pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard
-possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes.
-C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste
-situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,
-c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins
-docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait
-d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments,
-et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une
-certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la
-taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.
-
-Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la
-dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand
-bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un
-livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour
-extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en
-laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
-livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur,
-Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive
-de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait
-que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de
-pareilles publications précipitait la France vers un nouveau
-Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une
-telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous
-cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison.
-Grand-père savait le roman par coeur. Cela faisait un assez
-grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un
-beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame
-et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
-meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages.
-Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait
-choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison
-appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations
-de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois
-jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la
-connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un
-peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."
-
-Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable
-avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous
-risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts
-fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.
-
-Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les
-Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme
-le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces
-messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et
-d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
-jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un
-tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois
-mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou
-quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce
-qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux
-étaient disposés à peu près selon la mode.
-
-J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs
-gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je
-n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien;
-sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente;
-on s'empressait autour de moi.
-
-Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite
-fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle
-me disait:
-
---Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être
-prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se
-compromettre!... La coquetterie...
-
---Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a
-deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et,
-est-ce que j'ai été coquette?...
-
---Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je
-t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune
-encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!
-
---Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas
-de ma faute.
-
---Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je
-te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens
-que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est
-rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se
-méfier de lui davantage...
-
---Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes
-manières, c'est pour plaire?...
-
---Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à
-présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous
-enseigne au Sacré-Coeur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne
-s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..."
-Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où
-une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se
-marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle
-plaise à celui qui sera son mari!...
-
---Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...
-
-Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela
-avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute
-eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était
-impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se
-retournait, puis elle me disait:
-
---Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie
-pour ton incroyable audace!...
-
-Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour
-elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout
-entier qui "fichait le camp."
-
-Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent
-de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais
-quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me
-trouver des dispositions très particulières.
-
---Quel est donc votre professeur, là-bas?
-
---Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!
-
---Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le
-piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait
-complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.
-
-Il interpella grand'mère.
-
---Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre
-petite-fille devienne une musicienne?
-
---Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la
-malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?
-
---Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du
-piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du
-talent?
-
-Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de
-talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il
-porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire
-des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs,
-très enflammés, très irritables et très compétents en matière
-musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
-tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai
-talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur
-"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La
-question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire
-d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer,
-surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études"
-de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna:
-avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent
-presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin,
-une heure ou deux, chez les Vaufrenard.
-
-Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à
-faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi,
-nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une
-fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions
-sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer
-des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les
-persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait,
-avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en
-caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois
-tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.
-
-Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient
-l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme;
-ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus
-la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants
-n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi,
-sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux
-petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.
-
-M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait
-comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait
-traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme
-un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et
-dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait
-au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu
-brusque de façons, avec un coeur tendre. Il vivait sans cesse
-sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant
-une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il
-aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur,
-et de cela il souffrait un perpétuel martyre.
-
-La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique
-m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement;
-mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses
-elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot
-juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour
-toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui
-qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles
-de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent;
-c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor:
-"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur
-religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui
-réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour
-la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui
-manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me
-débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois
-de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non
-pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie,
-définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne
-contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en
-se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans
-ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en
-m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que
-dussent être les dégoûts que le sort me réservait.
-
-Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les
-revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante
-de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon coeur;
-plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse,
-oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin
-d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu
-positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que
-ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas
-communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une
-valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait
-je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
-exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."
-
-Le cher homme que M. Topfer!
-
-Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut
-très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout
-afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla
-des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge,
-et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris
-blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck,
-et son frais petit oeil bleu, son oeil d'enfant. Il était
-pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute
-qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur
-Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais
-s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé
-la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin
-lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta
-seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit oeil
-bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux
-qu'il pût faire pour moi.
-
-
-
-
-X
-
-
-On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un
-professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux,
-très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque
-toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait
-presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front
-pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même
-en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une
-grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les
-vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances,
-je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à
-M. Topfer.
-
-Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée.
-J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine
-préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon
-frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par
-tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère,
-cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère
-avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à
-prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée
-par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!...
-Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce
-à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même;
-Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée
-et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était
-dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
-pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais
-toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon
-frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous,
-et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une
-longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me
-mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais
-la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que
-la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle
-disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder
-dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû
-abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par
-ses examens.
-
-On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le
-troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il
-avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait
-fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes
-antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de
-son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi
-contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il
-avait à présent creusé de nouveaux précipices!
-
-Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu.
-Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il
-était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est
-reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus
-qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire.
-Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le
-reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son
-petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard.
-Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à
-huitaine!"
-
-
-
-
-XI
-
-
-M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si
-peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande
-déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et
-qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à
-M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer
-un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M.
-Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer
-en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me
-mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de
-personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un
-grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce
-jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue:
-
---Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que
-vous nous avez fait!...
-
-Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire!
-C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant!
-Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre
-départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque
-j'étais enfant, il me dit:
-
---Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te
-faire un peu frotter les oreilles?...
-
-Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué
-comme un sabot et me le voir démontrer.
-
---N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent
-seulement pas discerner une note fausse!...
-
-Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la
-veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune
-homme qui me tournait les pages.
-
-Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il
-voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait
-jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de
-Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il
-me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,
-et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard
-qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans
-l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui,
-il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami
-à partie:
-
---Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase,
-sacrebleu!...
-
-M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et
-recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout
-à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement
-mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait:
-
---Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!...
-
-Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de
-malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais
-envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut
-que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il
-était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma
-musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en
-tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait:
-
---Tempérament du diable, la drôlesse!...
-
-Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée
-sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y
-avait, à cette heure-là, plus d'ombre!
-
-Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment
-subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme
-qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé
-un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_,
-pouvait n'être pas un imbécile.
-
-Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne
-m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de
-me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune
-impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était
-lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment,
-de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à
-présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux
-maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute
-d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus
-me retenir de dire à ma vieille bonne:
-
---Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces
-compliments, l'autre jour!...
-
-Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain
-pétrifiée:
-
---Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc?
-
---Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.
-
-Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait
-manqué de respect dans la rue.
-
---Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui
-me tournait les pages!
-
-Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon
-inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le
-sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai
-songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage
-tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de
-surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait
-soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on
-pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les
-conséquences devaient être incalculables.
-
---L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle.
-
---Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es
-là qui fais une tête!...
-
---Moi, à votre place, je le dirais à Madame.
-
-"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère.
-
-Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une
-niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise.
-Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des
-confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait
-pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose
-d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un
-comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez
-vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je
-professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir
-les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman,
-elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et,
-après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les
-grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il
-se passait quelque chose d'anormal.
-
-Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi:
-c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les
-Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien
-au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui
-m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah!
-bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je
-dis à grand'mère qui me parlait de mon piano:
-
---Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me
-tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur
-la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou
-cinq mesures...
-
-A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut
-providentiel:
-
---Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche?
-
---Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli
-compliment...
-
-Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite
-chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me
-fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis
-jusqu'aux oreilles!...
-
---Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy,
-qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
-donc?
-
-J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.
-
-Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger
-incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite
-immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et
-chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
-pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon
-particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma
-curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir
-son nom.
-
-Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui
-j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une
-cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais
-peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur
-demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages!
-Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs
-paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que
-je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma
-présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était
-donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de
-traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à
-ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui
-quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi,
-que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était
-joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment
-qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis.
-
-Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la
-terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se
-compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce
-que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois,
-je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine
-curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le
-train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion
-que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses
-sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et
-ridicule?...
-
-Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que
-j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière
-année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me
-valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je
-fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les
-habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion!
-oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé
-jusque-là.
-
-Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois
-par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit:
-
---Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les
-dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas?
-
-Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en
-elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je
-me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?"
-Elle me dit:
-
---Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant...
-
---Mais non, madame, je vous jure!
-
---Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble:
-n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable
-ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre
-âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui
-suscite sans cesse des pensées autour d'elle?
-
---Mais, non, madame!
-
---Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?
-
---Mais, non, madame...
-
---Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère
-enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre
-excellent coeur une blessure profonde; cependant, il faut se
-résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa
-miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre
-digne père?...
-
---Oh! non, madame.
-
-Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage:
-
---Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal,
-vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne
-nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
-que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi?
-
-J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à
-m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme
-du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la
-pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même
-pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué
-quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire
-"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu,
-c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible.
-Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite,
-vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui
-émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus
-comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je
-confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon coeur était plein:
-
---Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur
-Jésus-Christ!...
-
-Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose
-d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et
-elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que
-je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur
-les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente
-et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les
-affections, même divines.
-
-En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes
-parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à
-peine un mois que nous étions rentrées.
-
-Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit:
-
---Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre
-grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain.
-
-Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir?
-En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi
-suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault,
-la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait
-donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de
-ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent
-et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."
-
-Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées,
-car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine
-alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit:
-
---Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet,
-mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante!
-
---Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles
-nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec
-quelque jeune cousin!...
-
---Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette
-enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit;
-qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont
-qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable.
-Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant,
-nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin,
-et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille
-bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun
-jeune homme!...
-
-Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit:
-
---Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!...
-
---Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens
-qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices
-admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les
-familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes
-de mon âge!...
-
-Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la
-soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un
-jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand
-âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience,
-et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de
-l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.
-
-Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un
-tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant
-tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,
-disait:
-
---C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose.
-
- * * * * *
-
-Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du
-Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec
-moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,
-incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui
-me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant
-si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange
-desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à
-ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes
-communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au
-contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans
-l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une
-erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte
-dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette
-visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me
-laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se
-plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des
-"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le
-lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas
-nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez
-tomber, chemin faisant, dans la vie."
-
-Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne
-l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à
-partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour
-m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les
-élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures,
-par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse
-renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des
-mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis
-tout mon bonheur dans le coeur de Jésus, depuis que j'étais bien
-persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin
-ravissement.
-
-Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense
-insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le
-pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet
-qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les
-quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère
-Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une
-main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à
-la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle
-représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été
-exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une
-sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon,
-ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de
-cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec
-fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville
-avec, depuis que j'aimais Jésus!
-
-Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis
-mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha
-comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité
-qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En
-qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le
-privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au
-Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu
-improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on
-transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle
-vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les
-larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de
-fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta,
-quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon oeil.
-Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais
-du ciel.
-
-
-
-
-XII
-
-
-La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une
-dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle,
-ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je
-lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle
-me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."
-Grand-père? il était à Paris.
-
---A Paris!...
-
---Oui, à Paris, pour ton frère.
-
-Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur
-Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été
-ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien
-me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu
-commettre encore ce diable de Paul!
-
-A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à
-moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur;
-on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi,
-autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune
-homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
-trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide.
-Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:
-
---Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés.
-
-Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère,
-s'oubliant, s'écrie:
-
---Ah! mais non!
-
-Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne
-sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent.
-
-Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir,
-qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette,
-sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul!
-
-Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre
-vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
-des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à
-l'oreille de ces dames:
-
---Tout est arrangé!
-
-Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de
-se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que
-son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire
-honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite
-dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de
-lui comment "tout est arrangé."
-
-Je dis à Paul:
-
---Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un
-grabuge!
-
-Il hausse les épaules et sourit:
-
---Je te raconterai ça, ma petite.
-
-Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de
-celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de
-mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;
-mais j'étais très intriguée.
-
-Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le
-lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient
-s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un
-événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien
-qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous
-inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès
-qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage.
-
---Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou
-des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
-minute de ses vacances.
-
-Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux
-endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à
-l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.
-
-Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute
-la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense
-vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de
-nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers,
-les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs.
-Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent
-représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et
-s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de
-ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une
-marche nuptiale.
-
-Je dis à Paul:
-
---Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?...
-
-Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met
-tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore
-tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement
-stupéfait que ça se soit "arrangé."
-
-Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de
-ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents,
-disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein
-qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans
-une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de
-prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois
-et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la
-soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme
-un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne
-danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre
-et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme
-il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se
-donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait
-lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui
-n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement
-et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un
-restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens
-bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les
-reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles,
-car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient
-rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que
-lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul
-faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de
-modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du
-petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur
-Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,
-venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il
-fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque
-tous les jours.
-
-Je faisais observer à Paul:
-
---Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser
-cette jeune fille!...
-
---Que tu es bête! me disait Paul.
-
-Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me
-jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter.
-Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce
-n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car,
-malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en
-entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était
-la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de
-moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux
-coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le
-dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce
-grand oeil de bête où toute mon enfance s'était mirée...
-
-Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans
-un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait
-Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir
-jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier
-en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique
-chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et
-de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et
-meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait
-à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer
-lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien
-à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait
-être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon
-coeur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la
-clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui
-faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse
-affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un
-cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après
-Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait
-qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller
-au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement
-danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que
-Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes,
-on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou
-l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à
-l'entresol.
-
-Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que
-lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les
-suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient...
-Je regardais toujours l'oeil de la citerne, morne et profond,
-par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs
-de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont
-la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon coeur se serrait...
-Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui
-s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi
-l'oeil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à
-signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le
-printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant,
-de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse
-inexprimable...
-
-Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart,
-à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du
-saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste,
-un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui
-était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait
-justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux
-mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur
-l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le
-retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que
-j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre,
-c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas
-profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul
-et cette petite Juliette s'aimaient...
-
-Je dis à Paul:
-
---Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite?
-
-Il se mit encore à rire et répéta:
-
---Que tu es bête, ma pauvre soeur!
-
-Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.
-
---Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se
-méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et
-que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant
-et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette
-est pincée sortant de chez moi... Chahut!...
-
---Comment! elle allait chez toi?
-
-Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer
-plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes,
-la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la
-famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage
-du grand-père à Paris, et il disait:
-
---Tout ça, c'est la faute au capitaine!...
-
---Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin,
-c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces
-choses-là s'arrangent-elles?
-
-Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.
-
---Mais, la petite?...
-
---Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!
-
---Comme elle doit avoir du chagrin!
-
-Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus
-loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa
-vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui
-demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père
-Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon
-père, mais à présent, il tournait au rouge.
-
-Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants,
-l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum
-si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me
-mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je
-regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la
-surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de
-pattes au milieu des conferves.
-
-Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés,
-peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de
-nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais
-eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait,
-montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir
-à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
-on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me
-retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à
-quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils
-d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore
-enfant, pour son âge!..."
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais
-toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de
-l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû
-laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M.
-Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments
-qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman:
-
---Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas...
-Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit
-jusqu'aux clochers de Loudun!...
-
-Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne
-se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des
-celliers négligés par le locataire.
-
---Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne
-madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas
-trois pièces de vin à y loger?
-
-J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard:
-
---Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus
-dans la maison!...
-
-Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais
-la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en
-coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables.
-
-Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:
-
---Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais
-combler vos celliers!...
-
-Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question
-de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon
-frère.
-
-M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété;
-maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y
-eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle
-déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à
-ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à
-la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent
-trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais
-des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
-qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était
-pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette
-époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du
-mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans
-un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect
-d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement
-ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment
-méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples
-fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot
-m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait
-à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul,
-c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il
-faudrait sacrifier.
-
-Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter,
-et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin
-de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était
-si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur
-propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même
-qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents
-et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient
-propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et
-maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton
-de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de
-bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en
-vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand
-de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les
-souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:
-Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi
-il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se
-déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit
-plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées,
-j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque
-chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre
-mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir
-personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas
-que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que
-l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
-aucun fond sur moi!...
-
-Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal
-avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu
-tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé
-de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant
-plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre.
-Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence,
-manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me
-suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit
-et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les
-membres de ma famille; mais le coeur n'y était pas.
-
-Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une
-scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
-Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit
-fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais
-de plus en plus mal. Il me dit:
-
---Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie!
-Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger
-demain...
-
-Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont
-souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse
-doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma
-grand'mère.
-
-J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque
-chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui
-dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu
-précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos
-rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne
-raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même
-de l'orgue, qui me plaisaient mieux.
-
-M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on
-cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder
-l'un d'eux parfaitement:
-
---Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter
-les Vêpres!... Tes sacrées béguines...
-
-Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure
-l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon
-couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée
-dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me
-semblait, jusque dans ma religion.
-
-Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un
-coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites,
-une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait
-en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique
-au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait
-une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les
-Vêpres;" je dis, en verdissant de rage:
-
---Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans
-cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!...
-
-Il me dit simplement ceci:
-
---Ma petite, la séance est levée.
-
-M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon
-avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train
-de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin,
-que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose
-d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla
-pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le
-lendemain, dimanche, après-midi.
-
---Mais, certainement, madame!
-
-Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai
-pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à
-la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien
-extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute
-ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude,
-j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement
-fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos,
-ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je
-songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence
-de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse...
-
-Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de
-ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme
-comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit
-contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge
-s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des
-mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que
-des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité
-à prendre une route insoupçonnée.
-
-Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne
-serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de
-ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Coeur, je le savais bien, on
-m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père,
-sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon
-appétit d'idéal y eût été satisfait.
-
-Que le coeur me battit, toute cette journée! J'avais cette
-espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à
-prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous
-offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer
-son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut
-cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut
-surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me
-dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M.
-Vaufrenard...
-
-Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais
-je ne m'en rendais pas compte.
-
-Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je
-frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les
-Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez
-eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!...
-J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez
-les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a
-dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons
-pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins,
-j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te
-voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
-nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très
-ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon
-"coup."
-
-Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations,
-point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit:
-"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas
-un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!...
-
-Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit:
-
---Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les
-pages, l'année dernière...
-
-Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de
-chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien
-celle-là!
-
-Maman dit encore:
-
---Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi...
-
-Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait
-faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait
-la tempête qui s'élevait sur ma figure.
-
-Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme
-et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport
-soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un
-coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je
-vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je
-prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre.
-
-Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon
-lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il
-ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père
-aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue
-avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais
-partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir
-pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette
-après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à
-coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir
-manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé
-près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois
-que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma
-crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en
-bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..."
-
-En rentrant à la salle à manger, je dis:
-
---Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma
-migraine.
-
-Il est donc possible que des sentiments très intimes nous
-parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une
-baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et
-qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas
-en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu?
-
-On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce
-qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant
-paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun;
-il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de
-doctorat en médecine.
-
-Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René
-Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve
-infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant
-moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me
-semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus
-distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves
-du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je
-voulais que ce fût un nom très beau.
-
-Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune
-homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais
-sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe
-frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix;
-la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému:
-"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille
-et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme
-dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du
-talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René
-Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu
-ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre
-tous les hommes, le type le plus accompli.
-
-Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la
-toute-puissance divine ou que la parfaite charité du coeur de
-Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même
-pas; j'avais là-dessus la certitude.
-
-Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon,
-si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son
-honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation,
-je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un
-jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser
-bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée
-que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant
-avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là!
-
-Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait
-de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que
-personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée,
-j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser
-ma foi, au péril de ma vie.
-
-Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende
-honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la
-matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai
-pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit:
-
---Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine!
-
-Je fis:
-
---Oh!... oh!...
-
-Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:
-
---Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire!
-
-M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant
-la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela
-alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour
-le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé
-que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il
-était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient
-irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous
-mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je
-me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui
-plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du
-nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme...
-
-Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce
-fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon
-sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous.
-Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute,
-uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne
-ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de
-l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux
-noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet
-la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux
-à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme
-rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que
-je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en
-réalité, beaucoup mieux.
-
-J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop
-sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant
-guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une
-demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande
-comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an
-passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le
-ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée
-par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais,
-franchement, douée d'une grande séduction.
-
-Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé,
-le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter
-défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais
-non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois
-précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je
-n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on
-m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me
-trouvaient reconnaissante!...
-
-Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au
-piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres
-jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites
-de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se
-montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près
-des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le
-faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop
-de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que
-moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente,
-glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par
-la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu;
-je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute
-circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de
-la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette
-qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est
-indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était,
-ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à
-peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre,
-avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant,
-M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les
-plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé
-musique.
-
---De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant,
-à dessein, près de nous.
-
---Nous parlons musique.
-
---A la bonne heure!
-
-Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La
-musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous
-chantions, les yeux enflammés et la main sur le coeur, des
-romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler
-de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la
-musique était le sujet "convenable" par excellence.
-
-Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me
-laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non,
-il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien
-la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien:
-rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
-remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue,
-et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais:
-"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..."
-
-Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la
-Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me
-sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens,
-ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil.
-
-Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut,
-paraît-il:
-
---Est-ce que nous rentrons, maman?
-
-Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en
-offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me
-faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre
-empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous
-là?...
-
-Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait
-été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois,
-qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée.
-J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat
-que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais
-ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais
-manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez
-les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui
-eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on
-eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre
-chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions
-à la fin de septembre.
-
-A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous
-les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur
-terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé,
-la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur
-ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un
-enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à
-gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et
-qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus
-éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la
-silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel
-gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses,
-un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il
-avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait:
-
---C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau...
-
-De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd,
-caractéristique. Mon grand-père disait:
-
---C'est Gaulois le pêcheur!...
-
-Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois
-le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père
-Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent,
-et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup
-transformées du château, faisaient rugir d'admiration M.
-Vaufrenard.
-
-Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de
-l'oeil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe
-de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma
-main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé
-d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de
-futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon
-Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie?
-Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que
-je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à
-cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après
-cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir
-de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors
-possédée.
-
-C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons
-réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en
-nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre
-désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire;
-nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception
-merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement
-suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un
-amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave
-confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons
-chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre
-déconvenue...
-
-O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le
-monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre,
-vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre
-image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de
-septembre, dans la vallée de Chinon!
-
-Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si
-magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien
-peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle
-unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais
-rien.
-
-Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs
-lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher,
-un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu;
-je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit
-des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres;
-quelqu'un dit:
-
---Ah! j'en ai reçu une...
-
-Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les
-feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de
-la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je
-me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte
-d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du
-salon:
-
---Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!
-
-Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.
-
-Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou
-bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin
-excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma
-famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec
-indulgence:
-
---Mais, Madeleine!...
-
-Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut
-vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais
-observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à
-tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent
-fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que
-l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
-levé:
-
---Ma fille, attention!... attention!
-
-Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler
-à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait
-troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut
-avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui
-suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir;
-il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin
-ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait
-Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'oeil! et Mme
-Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma
-famille!...
-
-Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage
-commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon
-inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme,
-qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais,
-comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans
-avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de
-s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine
-jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des
-sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on
-m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que
-l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?
-
-Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me
-tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au coeur quelque chose
-de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que
-nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même,
-qui est tout amour!... Je connaissais par coeur l'_Imitation_;
-j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois
-qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait
-un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient
-d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!...
-
-Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il
-est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on
-vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient
-pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les
-vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère
-et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester
-modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous
-puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse
-semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins
-et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma
-grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas
-ainsi!"
-
---Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu?
-
-Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère:
-
---Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient!
-
---Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il
-faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait
-pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes
-les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui
-est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le
-connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?...
-
-Je dis:
-
---C'est de la première fois que je l'ai vu.
-
-Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais
-pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots!
-
-Maman soupira:
-
---Quelquefois, il n'en faut pas plus!
-
-Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont
-elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et
-se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition.
-
-Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa
-blessure profonde était:
-
---A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des
-enfants?
-
-Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon
-inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une
-opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien
-la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui
-s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage
-possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que
-toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de
-qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme
-Vaufrenard qui lui disait:
-
---Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de
-la vie...
-
---Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments
-exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il
-amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a
-pas demandé sa main?
-
-Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession
-aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant
-qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à
-un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura
-inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération
-un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la
-règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans
-la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles
-s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie,
-pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille
-jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du
-temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de
-toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet
-très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et
-le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour...
-l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus
-modéré."
-
-Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort,
-du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la
-tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et
-peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune
-fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Coeur,
-j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été
-présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je
-sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien
-fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais
-porté en moi sans le savoir!
-
-
-
-
-XV
-
-
-Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et
-après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par
-tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je
-venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on
-était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation
-déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais
-pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je
-la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans
-toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc
-qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon
-amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par
-moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire,
-cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que
-de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un
-si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies
-profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir
-trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre
-toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable,
-et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop
-fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement
-troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai
-à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par
-ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit
-tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:
-
---Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous?
-
-Je répondis:
-
---Eperdument!
-
-Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au
-confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour
-était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel
-besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il
-m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non"
-en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva
-qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père,
-vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma
-fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que
-je lui eusse parlé de mon péché.
-
-Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et
-en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil
-singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que
-l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était
-fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit!
-Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à
-m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente,
-et elle me dit:
-
---Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par
-l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à
-votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit.
-
-Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes
-avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles
-parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et
-sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses.
-C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se
-tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni
-l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet
-d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un
-amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup
-plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de
-passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous
-n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que
-les mauvais sujets.
-
-Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale
-qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments
-passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le
-comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler;
-mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses
-et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent
-s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en
-dévoiler tous les dessous.
-
-Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.
-
-Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de
-Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel
-paternel, seule avec le mari de sa soeur aînée, si laide, le
-capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros
-chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le
-gamin, à venir trancher avec les dents.
-
-Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le
-bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville.
-Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit
-menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui
-se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa
-soeur.
-
-Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie,
-de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans
-doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa soeur par un
-tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une
-pensionnaire, et elle faisait enrager sa soeur comme on fait
-enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie.
-
-Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle
-causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à
-Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut
-isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables,
-sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la soeur
-vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous
-savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou
-failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel
-officier!...
-
-Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus
-profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait
-dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de
-méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait
-n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous
-rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour
-M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de
-Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la
-part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait
-contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête
-pour ne pas penser à ce jeune homme!...
-
-J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon
-pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient
-et me faisaient palpiter le coeur. Je les comblai avec de la
-mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin
-de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de
-pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant
-sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai
-ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à
-leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de
-mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales
-elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun,
-tant que je conservai ma place à ce pupitre.
-
-Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les
-talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à
-leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas
-connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier
-couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et
-l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes
-livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce
-sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de
-ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques:
-"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait
-presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et
-m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait.
-
-Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler
-derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit
-mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en
-échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office,
-et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée.
-Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment
-pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage
-d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire
-que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je
-fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus
-humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève
-au Sacré-Coeur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon.
-Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait.
-Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant
-huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait
-le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout
-près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé
-minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres,
-à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription
-fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en
-trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je
-comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle
-savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on
-aime...
-
- * * * * *
-
-Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année
-scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation,
-me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et
-causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes
-mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié
-les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de
-leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas,
-elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin
-d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps,
-moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la
-maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle
-m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir
-secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent
-plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et
-elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant
-discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents,
-mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter
-particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa,
-elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait
-jamais été témoin de la grande perturbation de mon coeur. Son
-ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne
-me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit
-années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur,
-et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui
-allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir,
-elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage,"
-prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me
-dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement
-juste, plus tard:
-
---Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers
-jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et
-chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force
-de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va
-s'envoler...
-
-Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en
-prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre
-part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais,
-il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit
-partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil
-qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière!
-quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."
-
-Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce
-que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon
-prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son
-rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon
-brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant
-que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était
-peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que
-peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait
-l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon
-l'ardent soleil est-il contraire?...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut
-que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il
-avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois,
-et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je
-me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin
-particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez
-les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive;
-j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de
-l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la
-nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette
-Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre
-à cette obligeante amie:
-
---Parfaitement!... Je sais!
-
-Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi.
-Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il
-avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes
-filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon
-poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait
-bouleversé deux années de ma vie!...
-
-A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle.
-D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y
-avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui
-étaient même pas parents; il disparut de notre horizon.
-
-Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même
-où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps
-perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps
-à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter
-de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma
-fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce
-n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car,
-alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et
-en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et
-qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la
-sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont
-M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure
-pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement
-du coeur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que
-je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un
-avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon
-morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M.
-Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils
-étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
-leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût
-recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse
-jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
-pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient
-pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose
-avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien
-pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une
-grande douleur!
-
-Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais
-conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon
-ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de
-faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps,
-elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que
-l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée
-amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille
-s'en fût aperçue.
-
-Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de
-plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un
-concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement
-le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour
-elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à
-venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos
-auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations.
-
-Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de
-musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours
-comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais
-éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,
-amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir
-beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait
-pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
-présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour
-amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand,
-assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les
-lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je
-regardais l'oeil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié
-tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur
-joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le
-rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque
-heureuse...
-
-On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si
-inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce
-monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne
-me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux
-jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du
-piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que
-je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent"
-valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance
-était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec
-moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne
-provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce
-que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que
-mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait
-demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela
-pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre
-chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent"
-me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris
-l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé
-très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai
-mot:
-
---Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer.
-
-Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait.
-Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps
-son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa
-petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que
-nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était
-visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût
-redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux
-Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour
-eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient
-eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de
-carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent
-acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des
-"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait
-une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à
-celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son
-violoncelle...
-
-Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard
-et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui
-étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!
-
-M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma
-grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais
-sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je
-pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur.
-Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au
-résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très
-bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée
-complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les
-qualités acquises.
-
-Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M.
-Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette
-réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait
-généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement
-suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première
-rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots:
-
---Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?...
-
-Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle
-incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents,
-c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles
-notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de
-cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les
-mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle,
-ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et
-ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de
-l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants.
-Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A
-quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage.
-
-Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les
-raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon
-grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le
-plus acharné à me faire poursuivre mes études.
-
-Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage
-par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une
-papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles
-et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit
-une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était,
-franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée
-que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot
-assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour
-plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité
-de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne
-voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard
-avaient le toupet de lui dire:
-
---La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance...
-
-Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle
-Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les
-Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria,
-elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y
-avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui
-pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait
-à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le
-seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour
-m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui
-triomphait.
-
-Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son
-parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans
-le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano
-plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon
-grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux,
-je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère
-et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses
-vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des
-Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient
-tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment
-présent, c'était assez clair, de grandes obligations.
-
-Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait
-continué à faire des siennes.
-
- * * * * *
-
-Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame
-Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle
-réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon,
-salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de
-toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré,
-employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne.
-
-Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la
-maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle
-prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait
-s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu
-que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de
-Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal
-à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu
-grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..."
-
-Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher
-désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et
-bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
-de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la
-propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le
-Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame
-Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à
-Chinon.
-
-A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage,
-s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non
-pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le
-rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse
-coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine
-le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits
-chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un
-"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une
-atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à
-sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne
-pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire,
-en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles.
-
---Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère;
-que lui as-tu dit?
-
-Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que
-le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame
-Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez
-de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez
-coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis
-pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez
-traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en
-avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
-saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..."
-
---Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que
-l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira
-innocent de cette affaire...
-
-A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle
-avait craint que mon imagination ne vagabondât...
-
-Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un
-second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse,
-à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu,
-cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à
-l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que
-le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle
-ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette
-petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme
-plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à
-ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient
-immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner
-à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de
-l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé
-à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que
-l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine.
-
-Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en
-bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont
-grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que
-l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter
-au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon
-grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il
-n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..."
-
-La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il
-l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance
-des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique,
-faisait figure d'homme d'honneur.
-
- * * * * *
-
-Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait
-pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins
-de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un
-petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler
-les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma
-grand'mère.
-
-Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa
-femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient
-mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le
-faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails,
-à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la
-désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence
-de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de
-détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la
-marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un
-propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix
-kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire
-bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et
-moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille,
-de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me
-dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle
-passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire
-que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces
-anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour
-moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais
-depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif
-à ce propos.
-
-Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était
-sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous
-les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car,
-d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi;
-et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux
-hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les
-attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour
-amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation
-que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à
-prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
-"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille:
-
---Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par
-exemple, d'entrer au Conservatoire?
-
-Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été
-capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des
-mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
-rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas
-extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils
-pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:
-
---Mais... grand'mère?...
-
-Il s'écrièrent, tous les trois:
-
---Ah!... voilà!...
-
-Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché
-de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui
-me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse.
-Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour
-le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la
-plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient
-en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal
-qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."
-Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma
-grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais
-maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne
-désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard
-habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir
-l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien
-pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M.
-Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...
-Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard
-n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour
-incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je
-retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;
-je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les
-Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était;
-et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis
-pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans
-fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite,
-avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il
-est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La
-beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la
-corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé,
-il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque
-pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une
-manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M.
-Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de
-la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me
-faire aboutir quelque part.
-
-Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une
-triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout
-élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était
-vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de
-son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une
-telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de
-chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle
-générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace
-lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent,
-comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix,
-avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M.
-Topfer.
-
-Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot
-"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix
-publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer
-les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les
-leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous
-la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me
-mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait.
-
-Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient,
-c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une
-fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
-eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire.
-Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me
-conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y
-tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit,
-maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle
-ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en
-dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée,
-l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père,
-tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux
-trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine
-où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je
-me souviens bien, il y avait, ce jour-là, une réduction sur les
-tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et
-le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines,
-nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon
-adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée
-n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la
-cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le
-trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles
-Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin
-que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé
-avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet,
-de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de
-la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles
-comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et
-vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..."
-Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces
-trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui,
-enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau.
-Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me
-dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus
-savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère
-qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame
-Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une
-professionnelle!"
-
-Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser
-davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait
-pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
-de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire
-qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je
-fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez
-Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine,
-à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute
-la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des
-railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus
-chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère
-n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on
-l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons,
-elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les
-avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois,
-ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc
-d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir
-"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état
-d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux
-grandes chaleurs de juillet.
-
-Je devais être prête, cette année-là, à concourir; mais personne
-n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes
-mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à
-Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de
-coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que
-Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder
-ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le
-foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le
-temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement,
-un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à
-comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos
-usages.
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de
-M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une
-chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le
-soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman
-et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
-de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait
-ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on
-s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient
-pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une
-nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là,
-me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
-déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du
-goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos,
-en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
-ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait
-que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars
-sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se
-balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le coeur,
-à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde
-le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant,
-disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la
-chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais,
-de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me
-rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que
-c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
-quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande
-chaleur ne m'incommodait pas.
-
-Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de
-Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries
-m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient
-vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon
-amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge.
-Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les
-rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce
-que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus
-heureuse quand j'étais tourmentée par lui!
-
-On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que
-poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits
-singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est
-renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des
-avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait
-le produit de sa pêche.
-
-Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs
-s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut
-terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à
-Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du
-moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que
-nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme
-Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était
-ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la
-Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et
-paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa
-mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute
-ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force
-me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un
-tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point
-s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse.
-Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait
-guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari
-de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite,
-son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi,
-simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter
-d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober.
-
-Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de
-qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et
-qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!...
-un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez
-souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait
-une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande
-et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus
-bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé
-dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que
-j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer
-ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces
-rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description
-qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle
-n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré,
-disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille.
-
-Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune
-homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi
-trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue,
-et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines
-physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour
-moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du chemin de fer," comme
-nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas
-davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop
-captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un
-temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance;
-mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune
-homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer.
-
-L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous
-vînt par la famille Patissier.
-
-Mme Boiscommun me disait:
-
---Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela
-qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait
-entendue, dans le train, parler de Bienheuré.
-
---Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement
-reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire...
-
-En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et
-peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous
-produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous
-aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent
-pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans
-avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement
-de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu!
-d'entendre dire que quelqu'un vous aime!
-
-Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne
-m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier
-amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si
-suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir
-d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter
-à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans
-les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de
-n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me
-causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre
-sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout
-oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour
-de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais
-partout avec moi son image, c'est-à-dire le souvenir de sa
-personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur
-le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne;
-je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?"
-Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens
-que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme
-soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant
-l'oeil sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées
-d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois
-quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière
-presque entièrement abaissée d'un gros oeil malin, qui sourit...
-
-Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand
-ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme
-Patissier et de sa fille.
-
-Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie;
-elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous;
-elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon
-bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il
-y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites,
-d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne
-purent rien ignorer du petit complot matrimonial.
-
-Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point
-manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de
-ma dot: c'était essentiel.
-
-Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais,
-car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme
-Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans
-la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien
-impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait."
-
-On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort
-ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire.
-
-Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme
-Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de
-condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée,
-quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il?
-C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à
-tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter
-une petite étude de notaire.
-
-Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des
-moeurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du
-mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille
-les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme
-que pour payer son étude?
-
-La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de
-personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en
-même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme
-Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de
-notaire," tel fut le mot qui courut la ville.
-
-On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de
-fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie.
-
---On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier
-ont voulu nous humilier publiquement.
-
---Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman.
-
- * * * * *
-
-Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre
-le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande:
-"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une
-autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car
-nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés
-savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir
-rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de
-sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques
-circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon
-mari.
-
-Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous
-avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont
-la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer
-à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment
-pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque
-le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec
-une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais
-résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans
-les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours
-de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre;
-je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit
-de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle
-m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité
-d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes
-magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude
-de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de
-ce temps-là, dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était
-contenu!
-
-Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux
-pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon
-éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop
-grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer
-dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous
-vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec
-le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien
-de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au
-lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui
-fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il
-guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup
-moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et
-Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il
-s'agissait encore d'oublier!
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Un long hiver passa là-dessus. Notre seule distraction, du moins
-la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du
-moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer"
-avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il
-était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma
-famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne
-ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale;
-on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de
-l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité
-d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait
-à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes
-parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi.
-Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis
-essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à
-ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55.
-
-Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de
-demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui
-était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut
-maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes
-avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au
-professeur:
-
---Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous
-reparlerons de cela...
-
---Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps,
-madame!
-
---Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre!
-Qu'est-ce que ta grand'mère va dire?
-
-Moi, cela me paraissait drôle:
-
---On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des
-demandes en mariage, il en pleut!
-
-Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela
-très bien. Elle prononça sans hésitation aucune:
-
---C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre
-les pieds chez son professeur. Voilà tout.
-
-"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une
-maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée
-en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit
-professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf
-par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas
-demandée du tout.
-
-"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!...
-Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que
-les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour
-entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais
-Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret,
-qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à
-tout!..."
-
-Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre
-Bienheuré:
-
---Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa
-mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes
-gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle
-Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une
-porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès
-mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..."
-
-Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même
-comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par
-mandat.
-
-Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez
-naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre,
-dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un
-grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain
-que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer
-dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition
-ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du
-tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait
-plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une
-"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents,
-il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre;
-c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je
-fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille,
-successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne
-voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année,
-coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable
-concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien!
-mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs,
-venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans
-la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du
-mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous.
-Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire
-sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?...
-Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts
-que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux
-d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de
-suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir
-appeler décidément "ma vocation?"
-
-Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré
-eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison,
-si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était
-le rêve. Car, du moment que mon coeur n'était pas pris, je ne
-voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or,
-mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là
-pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon
-coeur.
-
-Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons
-du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter
-avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons
-de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de
-leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi,
-tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication.
-On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne
-plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait
-de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous
-surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point
-fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi
-encore, sans y avoir rien à faire.
-
-Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique,
-demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano
-parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique:
-"Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas
-Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute
-fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré,
-il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables;
-et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain
-âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du
-maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle
-ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en
-souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui
-disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois,"
-dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de
-notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est
-pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois,
-nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs
-de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier
-coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le
-chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce
-fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée.
-
-Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant.
-Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait
-remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom
-avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait
-grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une
-Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment
-éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à
-ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on
-savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette
-première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne
-jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très
-forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano.
-Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune
-forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque
-chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à
-m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est
-ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela
-à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était
-pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire
-une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il
-pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui
-la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux
-Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris.
-
-Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on
-leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré.
-
- * * * * *
-
-L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ
-six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande
-en mariage!
-
-Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir,
-maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon.
-
---Un monsieur comment?...
-
---Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants.
-
---Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?--demanda
-maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser
-qu'à sa mère.
-
-C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura
-dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée,
-hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi
-avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût
-redouté sa mère.
-
-Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau
-pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait
-demander ma main.
-
-Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit,
-sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où
-nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle
-arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon,
-afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être
-l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la rejetèrent en
-arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger.
-Maman disait:
-
---Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre...
-
---Comment!... de l'autre?
-
---Oui, du professeur de solfège...
-
---Alors, l'autre... tout Chinon sait!...
-
-Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon;
-il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de
-ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et là, cueilli sur
-moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux,
-par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours
-s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles
-municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé
-qu'il valait bien le professeur.
-
-Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle,
-sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la
-rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche...
-
-Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle
-la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la
-trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième
-fois, à maman:
-
---Quel âge a donc madame votre mère?
-
---Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.
-
---Ah! ah!...
-
-Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une
-ordonnance un peu intime:
-
---Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle
-Madeleine...
-
-Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je
-prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait,
-qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la
-santé de grand'mère.
-
-En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je
-proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me
-marier:
-
---Je n'aime que la musique!
-
-Tout le monde haussait les épaules.
-
---Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous
-plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille.
-
-Alors grand'mère disait:
-
---La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas
-oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands
-sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci,
-malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune
-fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera
-quelqu'un pour l'apprécier.
-
-Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien
-élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie
-pas quelque jour à une valeur correspondante.
-
-Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle
-gardait un optimisme tenace.
-
-
-
-
-XX
-
-
-Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la
-terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les
-Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer
-chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était
-chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé
-d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon
-vieux piano droit.
-
-J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits,
-à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les
-peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé
-par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me
-mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps,
-comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette
-terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là!
-
-Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas
-et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il
-soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon
-frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce
-que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un
-gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..."
-Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée.
-Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle
-m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni
-la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui
-demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la
-tête, elle aussi.
-
-Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que
-j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir
-gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que
-je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes
-songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir
-cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas
-à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon
-Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir,
-par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me
-semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait
-appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous
-un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
-ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et
-M. Topfer, en désignant les partitions des oeuvres sublimes
-ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je
-voyais l'oeil bleu, l'oeil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller
-d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la
-vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait
-préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous
-l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée
-du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi,
-ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma
-vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient
-le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs
-ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se
-consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux
-papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul
-vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis,
-par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois
-célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour
-la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs
-bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je
-souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais
-aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule
-vue de ce papier jauni, mon coeur se soulève, parce qu'en
-écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais
-vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal,
-ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver
-des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas
-imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur
-intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique
-suite de mes félicités religieuses.
-
-Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais
-touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme,
-sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille
-à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon
-enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas
-rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait
-cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue?
-
-Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la
-voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant
-de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet
-été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils
-commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à
-l'invraisemblable.
-
-En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon
-que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment
-une pure formalité.
-
-Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard,
-au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans
-les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en
-espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui
-amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à
-Chinon.
-
-Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les
-enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville:
-qu'allaient-ils nous rapporter?
-
-C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la
-musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en
-indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les
-lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une
-certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de
-m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de
-barbare et les Vaufrenard de géniale.
-
-Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes
-les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures
-couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi
-un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la
-grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard
-hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion!
-
---J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère.
-
---Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame!
-
-Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte
-qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur
-que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier
-lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..."
-
-Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée
-contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou
-par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M.
-et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les
-Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine,
-nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au
-piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en
-allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée
-par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les
-cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue
-la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M.
-Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais
-la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans
-prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les
-rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain
-de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien
-empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je
-manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie
-musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été,
-quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à
-goûter Wagner, et nous disions en choeur: "Ah! quand Topfer sera
-là!..."
-
-C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions
-autre chose à faire!...
-
-Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"
-
---Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment
-voulu!
-
-J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise
-par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma
-voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient
-cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une
-seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment,
-que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne
-m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela?
-
- * * * * *
-
-Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre
-particulière de M. Topfer.
-
-Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait
-de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un
-grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale
-très connue dans le pays.
-
-Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand
-je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un
-orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me
-flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais
-déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que
-ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant
-un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous
-singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait
-cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie
-des Vaufrenard, je vis le petit oeil bleu, si ému, de mon
-cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du
-concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus
-m'asseoir.
-
-Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi
-reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes
-ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne
-pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public;
-grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait
-par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée
-en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit
-seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre."
-
-Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle
-éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre,
-une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma
-personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M.
-Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit:
-"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous
-prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi,
-m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une
-comédienne?
-
---Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah
-Bernhardt!...
-
---Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...
-
---Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme
-qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à
-sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre
-génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie,
-si ce n'est de fonder une famille?
-
---Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les
-arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?...
-
---Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts!
-les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait
-dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais
-administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh!
-n'aie pas peur: cela ne se fait plus!
-
-Et elle s'en allait, répétant:
-
---Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je
-suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année
-dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande
-passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop
-dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes
-parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis;
-ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des
-révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent
-de folie!...
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il
-jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M.
-Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et
-sentait que nous allions avoir de vives discussions.
-
-Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque
-se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût
-mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,
-une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical
-provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous
-entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie
-provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde
-des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne
-soupçonnions même pas.
-
-Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence
-sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur
-musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle
-fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de
-la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme
-l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique
-classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y
-semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son
-emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi:
-
---Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le
-sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard...
-
---Eh bien!... Vaufrenard?...
-
---Il a eu dix maîtresses!
-
---Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit
-grand-père.
-
---Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite,
-mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de
-l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous
-pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées
-là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la
-musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut,
-oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est
-d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux;
-et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,
-c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle,
-vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se
-mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!...
-
-Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée!
-J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au
-"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre
-les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer
-d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M.
-Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,
-il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car,
-à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments
-qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors,
-je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les
-difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de
-celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive
-à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer
-l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le
-petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,
-mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière.
-
-C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la
-lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix
-heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme
-Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain
-c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De
-sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant.
-Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la
-plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait
-faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait
-contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez,
-avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa
-suprématie financière, qu'oserait-elle objecter?
-
-Mon coeur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très
-inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne
-pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui
-lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était
-probable, n'avait agi que de connivence avec lui.
-
-Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M.
-Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que
-son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public,
-il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle,
-il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer
-à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une
-caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux
-habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter
-un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un...
-Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des
-félicitations.
-
-Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.
-
-Voici comment elles se passèrent.
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant
-chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille,
-deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et
-dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se
-trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu
-au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard
-entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le
-dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes
-seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général,
-nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne
-heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme
-Vaufrenard dit:
-
---Oh! mon mari adore les cachotteries!
-
-Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de
-travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé
-Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer
-le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla
-des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il
-employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour
-exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui
-nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent
-des connaissances archéologiques de notre conseiller général.
-
---Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard.
-
-Il fit alors le modeste:
-
---Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe!
-
---Oh! oh!... c'est tout dire!...
-
---C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de
-lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François
-Ier.
-
-Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps;
-grand'mère dit:
-
---Que n'y sommes-nous!
-
-Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le
-conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son
-ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au
-génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en
-Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des
-monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de
-l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé,
-dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta,
-quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir,
-car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le
-regardais, l'oeil brillant, afin de correspondre par ce seul
-signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?...
-hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas.
-Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées
-d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il
-ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera
-mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas!
-On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet
-intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante,
-me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce
-que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou
-s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous
-bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays
-et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin,"
-ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid,
-encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et
-des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel
-qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de
-Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler
-un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en
-aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués
-des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout,
-M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon
-concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de
-la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers...
-Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon
-coeur sauta; mon oeil s'aviva plus encore et je regardais M.
-Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de
-mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans
-accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique...
-
-La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à
-moi-même, et de quelle façon, Seigneur!
-
---J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente
-musicienne...
-
---Oh!... monsieur!
-
-Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!...
-voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?...
-elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant
-quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait
-rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..."
-qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de
-l'architecte Achille Serpe.
-
-Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M.
-Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas,
-et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il
-s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine
-attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire,
-et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
-pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il
-pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous
-lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de
-piano qui était en promenade loin de son instrument et que le
-maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner
-sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:
-
---Eh bien!... et ce concert d'Angers?
-
-Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question.
-
-"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi,
-ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi
-précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de
-cette "exhibition publique," comme elle disait?
-
-Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M.
-Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un
-peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui
-demander:
-
---Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer?
-
-Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:
-
---Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!
-
-Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour
-exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une
-belle impression de mon talent!...
-
-Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est
-ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M.
-Vaufrenard dit:
-
---Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de
-confusion!
-
-L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses
-compliments ne me troublaient pas le moins du monde.
-
-Et il ne s'en allait toujours pas!
-
-Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se
-distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée,
-plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu
-traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs."
-
-M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de
-Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop
-"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il
-comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos
-oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès,
-parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses
-que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait
-une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une
-grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles
-qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer
-le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu
-qu'elle vienne de Paris.
-
---Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser
-une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et
-bénédictin!
-
-Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée
-très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge
-déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi.
-Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant.
-
-Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler
-de _mon_ concert?...
-
-Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient
-point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans
-l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard
-sur le concert devait décider, non seulement de cette première
-audition en public, mais de mon avenir...
-
-On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils
-étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de
-passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille,
-et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments
-du cheval et de la charrette anglaise.
-
-Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre
-ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles,
-Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche.
-
-"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes
-filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M.
-Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas,
-c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort
-sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de
-toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés.
-Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il
-m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel
-qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait
-point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement
-flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent,
-mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je
-n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce
-n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne
-me serais pas trop ennuyée ce jour-là.
-
-Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le
-goûter, et sur un drôle de ton:
-
---Les arts s'assemblent!
-
-Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance
-provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de
-vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de
-Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!...
-"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi
-qu'à elle.
-
-Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait
-de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que
-je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir
-souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux
-autres s'écrièrent:
-
---Mais, pourquoi donc serait-ce bête?
-
---Mais, ce n'est pas bête du tout!
-
-Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire
-d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers
-envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme
-un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je
-ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en
-horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi.
-
-Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard:
-
---M. Topfer...
-
---Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie
-qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les
-mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler
-avec ta grand'mère.
-
-Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux,
-ronds, stupéfaits.
-
-"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans
-dot, en haine des jeunes filles de Paris?..."
-
-C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit
-pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours
-suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je
-voyais bien les figures!
-
-Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe
-venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois
-semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire
-à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint,
-plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger
-avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y
-voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son
-dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui
-j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de
-
-mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient
-ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier,
-et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une
-jeune fille bien élevée.
-
-Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela
-était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance,
-que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux
-et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers,
-passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
-seulement pas dignes d'être pris en considération?
-
-Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée,
-cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette
-autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc
-qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me
-savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage
-impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide
-échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain,
-on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
-M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé
-Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu
-séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser
-pavillon devant M. Achille Serpe!...
-
-Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!
-
-"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment
-dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique,
-et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion
-me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que
-je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe.
-C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une
-réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où...
-etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc.
-Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point
-répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis
-et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me
-vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec
-franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille.
-"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons.
-
-Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir.
-Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main
-de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de
-ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je
-pourrais interroger de vive voix M. Topfer.
-
-La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit.
-Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne
-m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un
-peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait
-surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût
-pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas
-faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite,
-de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa
-quand il en fut temps.
-
-Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe,
-et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je
-l'aimerais un jour.
-
-Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien
-extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais
-vu deux heures en tout et pour tout.
-
---Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le
-monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est
-de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met
-pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier
-de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque
-temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs
-mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le
-jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera.
-
-Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les
-Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans
-en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent
-que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de
-cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je
-n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les
-débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment
-délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au
-moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après
-des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que
-l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on
-voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la
-certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur
-qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la
-permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah!
-si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque
-chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans
-compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très
-bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession
-aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si
-l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de
-M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix
-pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus
-tard... les mariages de raison sont les meilleurs!"
-
-J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois
-que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis:
-
---Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez
-bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du
-coeur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou!
-
-Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée
-pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout.
-Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point
-de coeur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde.
-Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux,
-lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de
-coeur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
-n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me
-déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru!
-
-Mlle de Gouffier me dit:
-
---Vous êtes bien fière, Madeleine!...
-
-Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il
-avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme
-d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
-tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients
-à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons
-une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être
-retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le
-sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il
-cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement,
-en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne
-manière.
-
-Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet
-architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise
-dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout
-d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait
-dénuée de signification cette simple condescendance de ma part;
-mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la
-chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le
-monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"
-
-Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien
-fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le
-premier jour. Il m'avait dit:
-
---J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait
-très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce
-moment.
-
-"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà
-de M. Serpe!
-
-M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh!
-mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les
-Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!...
-Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que
-j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu
-l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse
-trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère:
-un petit talent était bien suffisant!
-
-Je lui dis un jour:
-
---Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien
-suffisant?...
-
---Oh! certainement! dit-il.
-
-Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui
-m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui
-eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de
-ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui.
-
-Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut
-retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une
-aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en
-entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc
-et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de
-cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde;
-il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la
-plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que
-mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis,
-moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain
-bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait
-un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées
-par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon
-grand-père ne put s'empêcher de dire:
-
---Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son
-échafaudage, au milieu des maçons!...
-
-Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire.
-
-Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux
-qui semblaient son oeuvre et des plaisirs de Paris. C'était par
-là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à
-son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je
-le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant
-à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase,
-en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche,
-et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
-magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre
-inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci
-était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais
-préféré aimer mon mari.
-
-Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et
-de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces
-mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il
-avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix,
-un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il
-n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était
-un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et
-dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni
-plus ni moins.
-
- * * * * *
-
-Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée
-qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue,
-l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me
-séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu
-de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi,
-jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et
-persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis
-en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon
-coeur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état:
-
---Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément!
-
-Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un
-peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire:
-"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain
-de fantaisie dans l'esprit!
-
-Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même
-qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur,
-le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà
-à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais
-tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
-pas tout à fait couché encore.
-
-Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un
-ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son
-bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de
-dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une
-perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et
-M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à
-qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille
-Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents
-achevaient leur vieillesse, tranquilles...
-
-Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.
-
-Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu,
-qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion
-publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas
-une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents,
-amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre
-mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...--une
-carrière de femme à cette époque-là!--quel risque c'était courir!
-Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est
-un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné
-préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
-pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à
-tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
-forte!..."
-
-Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à
-Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille
-émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans
-le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions
-sur la santé:
-
---Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que
-je dois faire!
-
-Il me répondit, sans hésiter:
-
---Il faut vous marier, mon enfant!
-
-Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi
-sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta
-aussitôt:
-
---L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité,
-c'est presque le miracle!
-
-Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:
-
---Mais, la musique?... monsieur Topfer!
-
-Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique.
-Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût
-applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit
-oeil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un
-songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!...
-
-Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant
-sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas
-distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je
-viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me
-répondre. Je lui dis:
-
---Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique?
-
---Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant.
-
-Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M.
-Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre
-qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique!
-
-Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes
-d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même
-sans amour, le mariage!
-
-Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du
-Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression
-plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la
-famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait
-enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui
-m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré
-qui nous vient de l'art.
-
-Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise!
-On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis
-l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit,
-on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis:
-"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est
-au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont
-on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le coeur et
-la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne
-s'agit pas d'amour; le mariage!"
-
-La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à
-part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault,
-Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont
-je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne
-pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et
-M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils
-croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est
-préférable à tout.
-
-Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme
-un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable.
-
-Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité
-où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce
-fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre
-chose.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au
-mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du
-temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher;
-un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet
-énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du boeuf
-et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
-sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images
-repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y
-promenais, gamine émerveillée, mon jeune coeur rempli d'espoirs
-et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer,
-d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon
-du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la
-netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais;
-les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et
-grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui
-m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure
-un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée
-en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!...
-Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis
-perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup
-de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un
-moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que
-dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser.
-Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de
-renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est
-que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la
-main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette
-substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?...
-
-Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours,
-je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on
-s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à
-ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si
-longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en
-devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais
-non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit
-même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille
-circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute
-conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents
-alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause
-de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part
-au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il
-m'adressait, je lui objectais:
-
---Mais voyez donc ma figure!
-
-Il me dit:
-
---C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous.
-
-Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là
-qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon.
-
-Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin.
-
-Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de
-maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en
-particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me
-résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près
-prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne
-pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais
-accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son
-aveu!...
-
-Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi.
-C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à
-une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le
-courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par
-ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant
-mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations!
-
-A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût
-personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait
-plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une
-sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de
-moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de
-moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui
-m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à
-vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
-du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller!
-
-Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!...
-
-Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette
-épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre
-monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a
-quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va
-sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans
-soi-même! Une bonne révolte au fond du coeur, une sourde rage,
-une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car
-tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire
-le voeu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état
-neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de
-votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne
-la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée
-en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents,
-par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la
-coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est
-presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne
-serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture?
-
-J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux
-enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous
-épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement,
-parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de
-renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres
-femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui
-de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une
-vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse
-juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le
-rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses
-et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du
-jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux
-yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du
-jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour
-assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà
-mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur
-plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne
-cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère
-enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à
-maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues
-tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était
-pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre
-qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus:
-"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"
-
---Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non,
-nous serons ici!
-
-Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande
-anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le
-domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la
-maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses
-sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps
-qu'il se tenait coi?
-
---Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère,
-d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on
-ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."
-
---Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison?
-
---Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant!
-que nous faut-il?
-
---Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père,
-nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple!
-
-Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de
-les dérider.
-
-Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur
-restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture
-à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire
-et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais
-personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement
-sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au
-Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où
-l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables;
-on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un
-oeil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et,
-quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur
-mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous
-faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que
-nous récoltions le petit vin que vous avez bu..."
-
---Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts!
-
-Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la
-façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de
-rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête;
-et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même
-pour l'exil ou pour l'autre monde.
-
-Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot
-dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts,
-exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon
-frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété,
-et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait
-songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute
-d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres
-que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe
-d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes,
-à son choix.
-
-M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe
-de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien
-sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit
-rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père
-était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler,
-d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des
-estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel
-et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de
-paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni
-d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre
-et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le
-vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On
-m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais
-rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que
-je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot
-de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui
-devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres
-de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les
-Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du
-revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait
-les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune
-homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours
-sur moi... et désormais sur M. Serpe...
-
-Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe,
-tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il
-était d'une gravité imperturbable. Et il dit:
-
---Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très
-bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine,
-cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous
-dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se
-passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de
-mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,
-je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais,
-ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les
-intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un
-notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la
-nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je
-vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous
-en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous
-passerons fort bien!
-
-Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui
-qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je
-fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma
-sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois,
-en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses
-lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.
-
-Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser.
-Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la
-première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria:
-
---Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter!
-
-M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda
-de lui donner la main, et il dit:
-
---Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon
-présage!...--entre votre petite-fille et moi?
-
---Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes,
-moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon
-sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout!
-
-Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous
-bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse
-et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si
-avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui
-s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des
-choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle
-toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce
-soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner,
-que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable.
-Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur
-Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui;
-mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh!
-Oh! cela avait son importance!
-
-Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous
-parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé
-jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que
-nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre
-des choses que je connusse un peu les figures de la famille où
-j'allais pénétrer.
-
-M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le
-savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il
-eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de
-respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait
-été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui
-produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il
-habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien
-qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme,
-puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le
-mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée,
-qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne,
-une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que
-la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu
-d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais
-fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le
-remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression
-produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se
-taisait, un moment, grand'mère l'interrogea.
-
---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?...
-
---Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa
-femme depuis plus de vingt ans.
-
-Aïe! aïe!
-
-Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles.
-Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts,"
-du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui
-M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir,
-tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de
-temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils.
-
-La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire
-dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que,
-au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait
-être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils
-tiennent le plus souvent de leur mère.
-
---Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple!
-
-Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de
-Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail
-sans importance, qu'il avait une soeur divorcée!... Le divorce,
-alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents
-s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre
-respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite
-de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous,
-attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé.
-
-Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des
-lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous
-dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du
-monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux
-sur l'architecture.
-
-Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait
-bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison,
-quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:
-
---C'est un véritable savant!
-
-Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée
-sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la
-révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva
-mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être
-conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes
-les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si
-aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en
-fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant
-la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je
-l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout
-le monde.
-
-Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me
-troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en
-province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les
-moeurs étaient totalement différentes. C'est même presque
-incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre
-si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de
-grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le
-mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir
-nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais
-formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous
-savez, j'ai une future belle-soeur divorcée!..."
-
-Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité
-étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je
-n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très
-naturellement de sa soeur. A mon grand étonnement, ce fut lui
-qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup
-parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs
-reprises: "Ma soeur... ma soeur qu'on prétend fort jolie..."
-et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point
-qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me
-faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le
-rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des
-traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée,
-et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de
-"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter
-toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient,
-d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement,
-je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je
-préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit.
-
-M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter
-beaucoup sa soeur.
-
---Mais, madame votre mère la voit, je suppose?...
-
---Elles habitent ensemble.
-
---Ah!
-
-"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me
-gênera guère!..."
-
-Mais cette mère et cette soeur, vivant ensemble, et que M. Serpe
-entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme,
-mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela
-plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M.
-Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait
-sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en
-Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement
-chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les
-tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre
-bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige
-qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de
-près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse,
-venant par là-dessus, allez donc après cela vous informer si un
-jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles,
-a une soeur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins
-crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est,
-pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..."
-ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de
-croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas
-dans ce temps-là, mais en y réfléchissant depuis, que nos familles
-étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très
-dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer
-pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance
-troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré
-tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un
-épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas,
-quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser.
-
-Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à
-la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la
-difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et
-c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour
-demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard;
-un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et
-timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et
-tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de
-lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de
-son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez
-vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père
-mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?...
-une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient
-sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu!
-si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être
-aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence
-que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par
-une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne
-change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les
-idées!...
-
-Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la
-conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait,
-grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la
-demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles
-et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements
-de coeur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y
-avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de
-l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les
-formes.
-
-Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à
-manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de
-l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière.
-
---Eh bien!... quoi?... tu es contente?
-
-Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage
-plaît à tous.
-
-Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le
-salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser.
-Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était
-mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un
-si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de
-temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses,
-des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me
-dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés,
-m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme
-bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire
-quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu
-cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas
-l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que
-je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus
-un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion,
-après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je
-lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée:
-m'essuyer la main.
-
-Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus
-effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai
-toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui
-étincelait. Ma grand'mère dit:
-
---Elle est hypnotisée!...
-
-Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se
-passait en moi était d'une grande personne.
-
-On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les
-Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché
-les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils
-s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir;
-cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient
-à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la
-musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils
-faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions
-entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et
-harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire:
-
---Mais, je suis toujours musicienne!...
-
-Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je
-n'avais rien dit.
-
-Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique!
-
-Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon
-piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui
-m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé
-et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques
-semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes,
-les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme
-de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez
-vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos
-provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une
-jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour
-ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant
-des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je
-n'en eus jamais le loisir.
-
-Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le
-jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard.
-Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à
-mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau.
-Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était
-là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa
-pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses
-yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses
-vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon
-mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient
-liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne
-revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
-profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse,
-la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban
-d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait,
-le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes
-rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis...
-Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais
-presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de
-chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour
-impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
-voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir
-pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour
-mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il
-eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà
-rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer
-les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une
-berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à
-marier!...
-
-Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela
-signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives.
-
-La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur
-des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était
-architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
-rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le
-choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de
-toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie.
-Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà.
-A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un
-point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il
-demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent
-tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens
-ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il
-refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes;
-l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût
-dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait
-ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en
-résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient
-sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous,
-même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à
-adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse
-à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie
-matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi.
-
-En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée
-d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le
-mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais
-pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.
-
-Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah!
-l'oeil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à
-présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec
-accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait
-mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le
-manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles!
-Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des
-nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de
-la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je
-n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me
-prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,
-n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement,
-et à mon chiffre, à Paris!...
-
-C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire,
-qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à
-m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,
-à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité
-inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!...
-
-Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent
-du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais
-si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne
-détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas
-aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme
-Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons!
-tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait
-plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin
-trouvé le secret de me plaire.
-
-Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe
-qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette
-remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme
-Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du
-sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait
-me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe.
-
-Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre,
-entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du
-zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait
-là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il
-n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se
-relevait jamais.
-
---Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous
-chantiez!...
-
-M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine
-au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il
-apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat;
-c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait
-m'épouser!
-
-Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de
-pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes
-de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si
-longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir
-eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je
-ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est
-maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde
-le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi
-petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait
-en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement
-que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes,
-et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande
-personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent
-ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais
-aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus
-prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier
-la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilisé à Paris
-par la goutte, et nous eûmes à Chinon la "vieille mère" comme
-représentant de la famille. La soeur divorcée était malade, elle
-aussi, ou du moins, prétendit l'être.
-
-La "vieille mère" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mère
-affirmât s'être attendue à tout de la part d'une femme qui vivait
-entourée de chiens...--Nous allâmes au-devant d'elle, avec la
-voiture de l'_Hôtel de la Lamproie_; son fils était avec nous;
-quand le train stoppa, il dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où
-donc!... où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à cheveux
-blancs. Je vis mon fiancé tendre la main à une espèce de jeune
-femme blonde, fort élégamment mise, qui avait une taille, ma
-foi, très passable, sous un cache-poussière ajusté, et dont
-l'âge véritable n'apparut que lorsque nous fûmes nez à nez, et
-avant même qu'elle ne soulevât sa voilette: son visage était
-recouvert d'une couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils
-renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits
-étaient exaltés par ce masque, et, pour nos yeux de province
-inaccoutumés à ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame
-produisait un effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante.
-Il fallut que mon fiancé dît: "Ma mère..." pour que nous nous
-décidions à sourire, à prononcer je ne sais quels mots de bon
-accueil. Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement
-qu'elle ne la verra, pour la première fois, qu'à la lumière!..."
-
-Comme nous causions assez péniblement en attendant les bagages,
-quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnûmes
-que c'était un chien que l'on eût pris pour une poignée d'échevaux
-de soie. Il était couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les
-yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai
-drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les bêtes:
-
---C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?...
-
-La glace était rompue: j'avais trouvé un point de contact avec ma
-future belle-mère. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que
-je n'en trouverais jamais d'autres...
-
-Pourtant, cette femme n'était pas détestable; elle faisait
-beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilité; elle
-s'émerveillait de tout, et d'une façon presque comique, car elle
-ne connaissait pas la province et elle la découvrait, mais comme
-un pays de Lilliput où tout lui paraissait extraordinaire par la
-petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle eût
-été, par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son pays que l'on
-allait m'emporter dans trois jours.
-
-Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait.
-
-Elle la louait avec une exagération presque agressive: c'est
-qu'elle pensait à notre préjugé contre le divorce. Mais, de ce
-préjugé nous n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas non
-plus, sans la connaître en aucune façon, féliciter une femme
-d'être divorcée!... Pendant les quelques jours que la mère de mon
-fiancé demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, comme
-une guerre sourde, provoquée par la divorcée que nous n'avions
-jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formulé tout
-haut une opinion.
-
-Heureusement, je parvins à adoucir les chocs parce que j'étais,
-moi, assez bien disposée envers la "vieille mère:" c'était elle
-qui avait apporté de Paris le sac de voyage en peau de truie, et
-elle l'avait bondé entièrement de dentelles anciennes superbes,
-au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et
-soigneusement fait; c'était une bourse en or gonflée de pièces
-d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une
-pareille somme.
-
-J'avais passé une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille,
-le premier soir où je fus en possession de mon sac, à l'ouvrir,
-à le fermer, à m'émerveiller du fonctionnement parfait de la
-serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait,
-lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pièces de cuivre
-terni appliquées sur sa belle mâchoire!... et à retirer la
-garniture divisée en deux planches: l'une portant les brosses,
-peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taillé,
-aux étincelantes facettes, rangés en si bel ordre et si gentiment
-coiffés de leur petit turban argenté!... et à replonger les deux
-parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et
-à me demander quels parfums, quelles poudres et quelles pâtes
-empliraient ces récipients trop nombreux et dont l'ajustage,
-le poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, à moi,
-l'image la plus frappante d'une civilisation raffinée. Oui, c'est
-par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que
-par aucune idée, que je me fis une représentation de Paris et que
-je pus juger combien le mot présomptueux de "moderne" contient de
-magie pour nos pauvres petites cervelles.
-
-Sur la commode de ma chambre, à côté de la bourse d'or, il était
-là, ouvrant sa belle gueule écarlate, mon sac de voyage en peau de
-truie, frappé à froid de mes initiales nouvelles; et près de lui,
-les deux parties de la trousse présentaient, inclinées légèrement,
-comme l'étalage des magasins, leurs flacons à facettes, leurs
-brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et
-la vue de cela me promettait une facilité de vie à laquelle je
-n'avais pas songé jusqu'alors... C'était encore une représentation
-un peu confuse; mais j'en sentais la complète nouveauté pour
-moi, en même temps qu'une sorte d'attrait, non de très bon aloi,
-peut-être, passablement terre à terre, sans doute, mais qui
-n'était pas moins un attrait. Oh! comme un élément qui peut nous
-modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement,
-s'insinue! C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, attiédie
-et flattée par les mille ingéniosités de notre temps, qui m'était
-présentée et offerte sous les espèces de ce beau sac de voyage et
-de la bourse d'or...
-
-Mon fiancé promettait d'aller faire notre voyage de noces à Venise.
-
-Ma tête tournait un peu, je l'avoue.
-
-Alors, comment expliquer l'étrange chose qui se passa en moi, deux
-jours avant la cérémonie?
-
- * * * * *
-
-Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tôt que
-de coutume, et uniquement pour assister à mon mariage. Afin de
-l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais
-vraiment pas un quart d'heure à moi,--je combinai d'aller trouver
-mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les
-temps anciens, une dernière fois. Françoise me conduisit jusqu'à
-la grille; j'entrai à pas de loup dans la maison; M. Topfer
-répétait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis
-d'exécuter à l'église, pendant la messe; je m'arrêtai à la porte
-du salon, le coeur battant, jusqu'à ce qu'il eût fini; puis
-j'entrai et lui sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce les
-sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? Était-ce
-l'idée du mariage de sa petite amie, de son élève un peu? Je
-n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et que,
-pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et
-enfonça la pointe du violoncelle dans le parquet. Il était arrivé
-de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la
-maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait plus de musique
-en ma présence!
-
-J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite mes gants et me
-mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son oeil
-bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprîmes ensemble le _Panis
-Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire
-la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous
-taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, ou
-bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrière moi,
-et chanta.
-
-Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à coup? Voilà que mes
-yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une
-larme qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. Je
-quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un
-pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon
-mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant
-une poignée de main à M. Topfer, je regarde une dernière fois mon
-bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux bleus sont tout
-trempés.
-
-Et me voilà courant à la maison, montant à ma chambre: une crise
-de larmes, un désespoir complet. Quand maman pénètre dans ma
-chambre pour me dire que mon fiancé est en bas, je lui crie entre
-des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie:
-
---J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais très bien pu épouser
-M. Topfer!
-
-Maman me dit:
-
---Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?...
-Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère!
-
-Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je
-lui répète ce que j'avais crié à maman:
-
---Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!
-
-Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher,
-et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais
-non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le
-pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence
-à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon
-mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au
-lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis
-souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur.
-
-Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son
-déjeuner,--une jeune fille qui se marie après-demain, pensez
-donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin,
-qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais
-l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme
-de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait
-que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien
-d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de
-ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..."
-Il sourit et ne veut pas que je reste couchée.
-
---Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment
-de nous mettre à la diète!
-
-Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai,
-celle-là, mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me
-préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans ma
-chambre, et en regardant mon sac de voyage!
-
-Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce:
-
---C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il
-ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à
-votre petite-fille!
-
-Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre
-grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son _Credo_,
-commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi
-qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à
-grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger.
-
-Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon
-fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans
-le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il
-s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je
-les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma
-santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait
-charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli
-garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très
-"moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu
-d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait
-faire à ce garçon-là une très jolie situation."
-
-C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été
-folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait
-eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie
-situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer
-cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!...
-
-Je dis à mon fiancé:
-
---Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que
-c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très
-raisonnable.
-
-Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit:
-
---Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées
-autrement que vous!...
-
-Il avait coutume de désigner ainsi sa soeur et toutes les
-femmes que fréquentait sa soeur. Il en avait vu, sans doute,
-des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la
-veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il
-de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée.
-Grand'mère adorait son futur petit-gendre.
-
-Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque,
-pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une
-fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas
-d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari
-entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a
-connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement
-sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois:
-même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et
-l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient
-entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer
-joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais,
-emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans
-tout mon coeur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais
-pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant
-d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de
-Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le
-souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour
-pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait
-je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme
-unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment
-de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne
-subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur
-mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive,
-mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot
-continu de larmes...
-
-Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort
-et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée
-bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais
-il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui
-nous sauvent: la peur de mouiller mon voile!
-
- * * * * *
-
-Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à la maison, non
-pas très nombreux, mais auquel assistèrent les Vaufrenard, M.
-Topfer, Mme Serpe, ma belle-mère maintenant, qui était aux cent
-coups parce que son petit chien était malade, et les témoins de
-mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'était chargé
-de réaccompagner la maman Serpe à Paris par un train du soir;
-nous autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, seuls,
-subrepticement, dès 4 heures et demie.
-
-Ces derniers moments à la maison, que j'aurais voulu prolonger
-encore et encore, si pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant
-effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me souviens; le
-grand-père s'était retiré dans sa chambre pour faire la sieste;
-ma belle-mère, qui commençait à exaspérer toute ma famille, était
-à la cuisine où elle employait tous les domestiques aux soins
-de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait
-leurs adieux; maman, cependant bien fascinée par son gendre et si
-patiente d'ordinaire, grommelait déjà contre lui parce qu'elle
-jugeait "inhumain" qu'on fît monter une pauvre jeune femme en
-chemin de fer par un temps pareil; quant à grand'mère, dont cette
-journée était le triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait
-le plus pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens dessus
-dessous; elle errait dans toute la maison, comme une âme en peine,
-cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de
-sensibilité, toujours contenu par des principes, avait submergés
-aujourd'hui. Maman et moi étions restées longtemps, avec mon
-mari et ses témoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait
-sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les
-conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, jusqu'à la
-dernière limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Hôtel de
-la Lamproie_ devait venir nous prendre à quatre heures; quand
-maman entendit le petit "toc" qui précède de quelques secondes la
-sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe.
-
-Nous passâmes dans le corridor, puis dans la salle à manger,
-quoiqu'il y eût une porte communiquant directement d'une pièce
-à l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop où
-elle me menait; dans la salle à manger nous trouvâmes la pauvre
-grand'mère qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en
-s'épongeant d'une main les yeux; elle disait:
-
---Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce
-n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien!
-
-Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait été obligée de laisser
-un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot à me
-dire. Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, à l'idée
-des choses que maman allait devoir me confier à voix basse, elle
-se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du
-salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la
-main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi,
-une dernière recommandation; tout bas, elle me dit:
-
---N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que
-tu étais une jeune fille bien élevée!
-
-Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui
-apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari,
-répondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi
-ses témoins, disait:
-
---Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un mariage de ce genre,
-c'est la garantie de n'être pas...
-
-La porte aussitôt refermée nous épargna le mot, hélas! facile
-à suppléer, et que les circonstances rendaient tragique à nos
-oreilles. Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et blanche
-comme un marbre, elle repassa par la salle à manger sans souffler
-mot, et laissa à maman le temps de m'apprendre que j'appartenais
-désormais à mon mari, corps et âme.
-
-
-FIN
-
-ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST.
-CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE.
-CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE
-
-
-
-
-
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of La jeune fille bien élevée, by René Boylesve.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La jeune fille bien élevée, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La jeune fille bien élevée
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-
-<h2>RENÉ BOYLESVE</h2>
-
-<h1>LA JEUNE FILLE</h1>
-
-<h1>BIEN ELEVEE</h1>
-
-<h3>ROMAN</h3>
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>H. FLOURY, EDITEUR</h4>
-
-<h4>1, BOULEVARD DES CAPUCINES</h4>
-
-<h4>1909
-</h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-<p>Cette édition est imprimée à onze cents
-exemplaires sur papier de Hollande
-dont mille mis dans le commerce.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3>
-A
-</h3><h3>
-PAUL HERVIEU
-</h3>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="I" id="I">I</a></h2>
-
-
-<p>Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice
-à Chinon! Elle s'en va, de-ci, de-là,
-sans plus d'assurance que la trace argentée d'un
-limaçon dans une allée de potager; c'est comme
-un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il
-mène, mais a bien l'air de l'oublier, qui ne
-saurait vous égarer, mais à tout instant vous
-laisse croire que vous êtes perdu; elle a des
-centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a
-été raccommodée, rapetassée par endroits; mais
-de cela même, il y a très longtemps: ses plus
-récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart
-sont du XVI<sup>e</sup> et du XV<sup>e</sup> siècle, les unes en
-bois, à colombage, ornées de sculptures naïves,
-les autres construites avec la pierre tendre du
-pays, flanquées d'une tourelle d'angle que
-coiffe un éteignoir un peu bosselé, et percées de
-souriantes fenêtres à meneaux; tantôt c'est une
-de ces vieilles bicoques qui vient en avant,
-tantôt c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement,
-derrière une courette et un portail où<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-rampent la vigne vierge, la glycine et le jasmin
-de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert,
-laisse apercevoir les cannas, en pots rangés au
-pied de la façade, et la vieille bonne en bonnet
-blanc, qui a l'air d'être du même âge que la
-ville; et si vous levez les yeux pour examiner
-le détail d'une lucarne ou d'un pignon, vous
-êtes étonné et ravi de voir, là-haut, bien au-dessus
-de l'objet qui attirait vos regards, des
-rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux
-ou de jeunes chênes, et qui portent
-l'admirable écroulement des trois châteaux où
-Jeanne d'Arc a passé.</p>
-
-<p>Tout au bout de cette rue Saint-Maurice,
-après l'église, le sol s'incline, comme celui d'un
-torrent raviné, jusqu'au quai, et c'est là, dans
-une maison d'angle, au-dessous de la dernière
-tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau.
-De leur premier étage, on apercevait les
-tilleuls du quai, la Vienne, les peupliers des
-îles; et l'on voyait, les jours de marché, les
-carrioles des paysans déboucher par la route
-d'Azay-le-Rideau, et prendre leur tournant en
-projetant sur la droite les têtes ahuries des
-pauvres petits veaux.</p>
-
-<p>Ensuite le coteau se relève, et une autre
-voie, non moins tortueuse que la rue Saint-Maurice,
-conduit, entre des murs de clos et<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère
-de Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de
-ce chemin rustique, dans une maison d'aspect
-singulier, parce qu'elle semble avoir été enfoncée
-presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui
-ait fait seulement grâce d'une porte ou d'une
-fenêtre. A trente pas plus loin, on trouvait une
-grille de fer par où l'on pénétrait chez nous en
-traversant le jardin. Il y fallait compter, par
-exemple, cinq ou six bonnes minutes, quelquefois
-plus, avant qu'on ne vînt vous ouvrir, car
-le trajet, sous bois, pour arriver là, de l'office,
-par une allée en pente et coudée, et brisée à
-deux reprises par des degrés, était long. Les
-familiers savaient que la clef de cette grille était
-dissimulée dans une cachette et qu'il ne s'agissait
-que de passer la main entre deux des
-barreaux de fer, pour la prendre au clou où elle
-pendait.</p>
-
-<p>Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour
-la première fois ne devaient pas regretter d'avoir
-attendu, car la vue, au tournant de l'allée sous
-bois, leur faisait pousser invariablement des
-exclamations d'enthousiasme: elle était franchement
-belle. Devant la maison, assez simplette et
-ordinaire, adossée au sol du chemin, et à demi
-couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre
-allongé, et malheureusement un peu étroit, où<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-l'on se heurtait trop vite à un mur bas, crevé
-en sortes d'embrasures où l'on avait ajusté des
-balcons; mais de là on possédait tout Chinon
-et la vallée de la Vienne.</p>
-
-<p>J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant
-petite, quand la maison nous appartenait, et
-plus tard, lorsque maman, après son malheur,
-la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même
-pour une enfant, avaient un grand attrait;
-malgré le charme du sous-bois, de la source
-qui y alimentait un petit bassin, et quels que
-fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux
-Clos où l'on grimpait par un escalier, sous le
-chèvrefeuille, et qui contenait des bosquets de
-noisetiers, une salle de verdure avec des bancs
-de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des
-citernes, des celliers dans le tuffeau et cinq ou
-six arpens de vignes, je me souviens surtout de
-ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche, la
-ville de Chinon, comme un joujou, surmontée
-de son château de conte de fées, les tilleuls de
-ses quais, son beau pont suspendu, l'horizon
-infini et, au-dessous de moi, immédiatement,
-des terrains échelonnés en terrasses.</p>
-
-<p>En me penchant, je voyais un grand &oelig;il rond
-qui me regardait; il était quelquefois profond,
-sombre, un peu effrayant, quelquefois à fleur de
-terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était la<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-citerne commune du père Sablonneau, tonnelier,
-et de Tondu, l'homme à tout faire. Sablonneau
-et Tondu négligeaient un peu leur vignoble,
-l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il
-travaillait partout et comme un nègre, pour
-nourrir ses huit enfants, de sorte que ce terrain,
-à mes yeux, avait l'agrément d'être à peu près
-en friche; j'y mesurais la croissance des orties,
-des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais
-les lézards courir dans la pierraille ou s'arrêter
-longtemps, immobiles, avec des palpitations de
-leur petit c&oelig;ur; j'y comptais les montagnes
-soulevées par le dos des taupes et des mulots,
-et je lançais le soir des cailloux dans la citerne,
-pour y faire plonger les grenouilles.</p>
-
-<p>Mon Dieu, comme tout cela est loin!</p>
-
-<p>Tout à fait dans les premiers temps, je me
-souviens que mon pauvre papa venait s'asseoir
-là et fumer après les repas. Je le vois presque
-toujours environné de cinq ou six messieurs
-très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient
-d'affaires graves auxquelles je ne comprenais
-rien; mais trois noms revenaient constamment
-dans leur conversation: "Thiers,"
-"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord"
-qu'on appelait aussi "Monseigneur," ce
-qui me faisait croire que ce dernier était un
-évêque. Mon père était de tous le plus animé;<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-il se levait tout à coup et faisait deux ou trois
-pas sur sa mauvaise jambe qui avait été traversée
-par une balle à l'armée de la Loire, et il parlait,
-en étendant le bras vers cette grande plaine
-étalée devant nous. Cela se répétait presque
-tous les jours. Quelquefois, on appelait le père
-Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un
-logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau
-émergeait peu à peu par un escalier
-invisible, et s'approchait lentement, les pieds
-lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour
-venir enfin se planter, au pied du balcon,
-chapeau bas. Très fier alors, il s'en allait porter
-les instructions de ces messieurs, des papiers,
-des journaux, des lettres. C'était un agent
-électoral d'un zèle ardent et de toute sécurité.</p>
-
-<p>J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections
-à l'Assemblée Nationale, et après, qu'on
-avait travaillé, chez nous, tant qu'on avait
-pu, à faire monter un roi sur le trône, ce
-qui n'avait pas réussi du tout; et que tout cela
-avait coûté énormément d'argent. Ils étaient
-deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil
-et mon père, qui y avaient englouti leur
-fortune dans la propagande directe et dans un
-journal. Ai-je assez entendu répéter cela, Seigneur!
-Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil,
-un grand vieillard sec qui était si gentil pour<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-moi, se sont-ils moqués de lui, après le coup
-manqué, même ceux qui avaient le plus péroré
-avec lui sur cette terrasse!...</p>
-
-<p>Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil
-qu'on daubait, pour ne point dire
-ouvertement son fait à mon père de qui le cas
-était exactement le même. Je n'ai démêlé ces
-sous-entendus qu'après beaucoup d'années, en
-éprouvant, pour mon compte personnel, et dans
-des circonstances fort différentes, des impressions
-certainement analogues à celles que dut
-subir mon pauvre papa avec qui je crois avoir
-beaucoup de ressemblance. Mes grands-parents
-maternels avaient pourtant toujours admiré et
-soutenu leur gendre; leurs principes essentiels
-étaient communs, et ils avaient été très fiers
-quand tout un monde qui se tenait éloigné de
-notre bourgeoisie, sous l'Empire, était venu
-chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et,
-en le poussant et l'entraînant, sembler se laisser
-guider par lui dans une lutte ardente où le
-malheureux apportait ses sentiments loyaux, sa
-générosité, sa bravoure, son talent de parole et
-finalement,&mdash;l'événement le prouva,&mdash;toutes
-ses ressources personnelles et sa vie même. Car
-il mourut bel et bien de chagrin, non parce
-qu'il était ruiné,&mdash;son âme était au-dessus de
-cela,&mdash;mais parce qu'on ne lui pardonnait pas<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-de l'être pour une cause qui n'avait pas réussi.
-Je me souviens de mots qu'il prononçait souvent,
-à table, en s'adressant à son beau-père et
-à sa belle-mère, pendant les quelques années
-qu'il traîna son désenchantement; il répétait:
-"Vous n'êtes pas logiques!..." Sa logique, à lui
-c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le
-bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en
-pas repentir après échec. La logique de mes
-grands-parents, comme de beaucoup de braves
-gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près,
-était que les beaux principes et l'adoption d'une
-noble cause sont l'ornement de la vie, indiscutablement,
-mais que, si la vie s'en trouve compromise,
-c'est tout de même regrettable. Il dut
-leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là
-il les blessait et les fâchait, car ils ne croyaient
-point penser ainsi, bien entendu; mais que de
-compromis, entre nos idées et nos actes, avons-nous
-adoptés souvent, les yeux clos, que nous
-n'aurions pas signés!</p>
-
-<p>Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs,
-nous nous étions retirés dans la maison
-des parents de maman, rue Saint-Maurice, pendant
-que mon père s'en allait reprendre son
-ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul,
-pour plus d'économie.</p>
-
-<p>J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-moi, nommé Paul, qui se réjouissait d'habiter
-avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle le
-gâtait toujours, ensuite parce que c'était un
-changement. Nous ne gagnions pourtant pas
-au changement, puisque nous allions perdre
-nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...</p>
-
-<p>C'était, certes, une excellente femme que ma
-grand'mère; mais elle commandait sans cesse,
-à tout le monde, et de haut. Son autorité m'en
-imposait énormément et m'a causé de violents
-troubles de conscience. Du temps que son
-gendre était grand homme en la maison, et
-comme il avait volontiers le mot pour rire, il
-l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour
-de Palais, appelée "la Mère-Loi," ce qui,
-pour nous autres enfants, qui n'en comprenions
-pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie,"
-des contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers
-qu'elle avait dû s'en froisser un peu, d'abord;
-mais la force du jeu de mots avait prévalu
-contre tout, et l'impérieux commandement en
-chef de M<sup>me</sup> Coëffeteau était resté tempéré pour
-tous les gens de la maison par ce nom familier
-de "la mère-Loi."</p>
-
-<p>Ma grand'mère possédait des formules toutes
-préparées pour chaque circonstance. Pour elle,
-le plan de la vie était établi, une fois pour<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait
-jamais, et il devait être suivi, de mère en fille,
-sans distinction de personnes et à la lettre.
-Elle savait, par exemple, exactement, l'année
-où j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais,
-le jour où je porterais ma première robe longue,
-celui où je ferais ce qu'on appelait dans ce
-temps-là mon entrée dans le monde, et, à une
-année près, quand je serais mariée, à moins
-donc qu'il n'y eût, à cette époque-là, ou bien
-la guerre, qu'on redoutait toujours, ou bien
-disette de jeunes gens comme il faut.</p>
-
-<p>Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas
-conforme à ce qu'elle avait vu précédemment.
-Selon elle, une fille n'avait rien de mieux à faire
-que de ressembler à sa mère. Et il y avait des
-langues de vipère pour lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Et un fils à son papa, sans doute,
-madame Coëffeteau?...</p>
-
-<p>Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne
-s'agissait tout de même pas que Paul ressemblât
-de point en point à son père, si l'on ne
-voulait pas que la famille, avant quinze ans,
-mendiât son pain.</p>
-
-<p>Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien
-de commun ni avec le caractère, ni avec le
-physique de maman, laquelle maman, d'ailleurs,
-ne rappelait aucunement sa mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
-
-<p>Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé
-d'une redingote de drap noir et d'un gilet très
-ouvert sur une chemise à petits plis, à devant
-souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait
-pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait
-sans défauts. Il avait été, autrefois, juge au
-tribunal civil de Tours; il gardait quelque chose
-du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire une
-sorte de religion de la propreté morale. On était
-chez lui fort sévère sur les m&oelig;urs, et les gens
-douteux n'en menaient pas large dans ses environs.
-Maman, qui était la bonté même, le
-chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il
-s'attachait, à ce propos, trop aux apparences,
-aux surfaces, aux signes extérieurs convenus:
-un vagabond ne valait pas la corde pour le
-pendre; un domestique renvoyé d'une maison
-était un voleur; un condamné méritait exactement
-sa sentence. Notez bien que, dans la pratique
-de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes;
-il faisait l'aumône à tous les chemineaux;
-il achetait des paniers, des corbeilles, des guéridons
-tressés aux bohémiens de passage; il se
-laissait voler avec une indulgence dérisoire.</p>
-
-<p>Pour moi, je le vois presque toujours au coin
-de son feu, l'hiver, ou sur son banc, au pied de
-la treille, l'été, n'en finissant pas de lire, à l'aide
-d'énormes lunettes d'écaille à verres ronds, <i>le<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-Gaulois</i> ou <i>le Figaro</i>, qu'on se passait de famille
-à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier
-bouton de son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup,
-parce que je ne comprenais pas pourquoi; et il
-donnait toujours raison à sa femme, même
-quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle
-avait tort ou commettait des abus de pouvoir,
-et cela me paraissait inadmissible de la part d'un
-juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai eu
-l'explication, puisque la mode en est revenue
-depuis; pour la soumission au jugement de
-grand'mère, c'était aussi une coutume de ce
-temps-là que les parents avaient raison à proportion
-de leur âge et de leur dignité: elle reviendra
-peut-être!</p>
-
-<p>Mon grand-père donnait raison à sa femme,
-c'était encore une formalité convenue, mais, en
-définitive, il n'en faisait qu'à sa guise; seulement,
-par quels subterfuges! et à la suite de
-détours de quelle prodigieuse complexité!</p>
-
-<p>Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte
-civile et sournoise, surtout lorsque la maison
-de papa fut louée à M. Vaufrenard.</p>
-
-<p>D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne
-fallait louer cette maison qu'à quelqu'un du
-pays et, sous aucun prétexte, à un étranger. Le
-grand-père opinait dans le même sens, cela va
-sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-mari, objectait que les gens du pays se déplacent
-peu, habitent chez eux et ne louent guère;
-qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire,
-seuls, pourraient être à l'affût d'une maison
-vacante, et que la nôtre était située beaucoup
-trop loin du centre pour satisfaire à leurs
-exigences; en outre, que des Parisiens payeraient
-plus cher. L'idée de louer à un inconnu,
-arrivant de Paris, parut à grand'mère plus
-redoutable que celle d'être privé du loyer.
-Grand-père disait pis que pendre de ces gens de
-Paris, la plupart du temps dépourvus de conduite,
-et sans goût pour leur foyer, qui ont
-coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit
-et manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul
-plaisir de n'être plus chez eux; mais quand un
-saute-ruisseau vint, de l'étude du notaire, avertir
-qu'un "monsieur et une dame" désiraient
-visiter "la maison Doré," il plia son journal,
-prit sa canne et son panama, sans mot dire à sa
-femme, et fit lui-même visiter la maison de son
-gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et
-à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs
-Parisiens de ce temps-là, c'est-à-dire des gens
-ébaubis à la vue de trois arbres non poussiéreux
-et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression
-devant le tableau qui s'offre à vous du haut des
-coteaux de Chinon!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p>
-
-<p>Grand-père fut de retour, une heure après,
-chez lui, très ému. Grand'mère, informée de ce
-qui s'était passé sans son assentiment, avant que
-son mari eût parlé, s'était écriée:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...</p>
-
-<p>Grand-père expliqua que "ces gens-là"
-étaient en tout cas des gens pour le moment
-complètement enthousiasmés de la maison, du
-Clos, de la vue, de tout, et pour qui la question
-d'argent paraissait secondaire.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela! dit grand'mère, ma fille va
-louer sa maison à un banquier véreux, je suis
-sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...</p>
-
-<p>Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire
-du notaire, sur les personnes qui avaient
-visité la maison, furent excellents. M. et M<sup>me</sup>
-Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le
-faubourg Saint-Honoré, amateurs de musique,
-et affligés récemment par la perte d'un fils
-unique âgé de dix-sept ans.</p>
-
-<p>&mdash;Les pauvres gens! dit grand'mère.</p>
-
-<p>La mort de ce fils la retourna momentanément
-en faveur des inconnus. Pendant une bonne
-demi-journée, on calcula l'avantage d'une location
-rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix
-inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère
-qui s'avise de se demander, à propos de rien, et
-sans attacher plus d'importance à sa question:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, de quoi donc est mort ce pauvre
-garçon?</p>
-
-<p>Grand-père, à qui M<sup>me</sup> Vaufrenard avait
-conté toutes les péripéties de son malheur, dit:</p>
-
-<p>&mdash;D'une mauvaise scarlatine, contractée au
-lycée, paraît-il.</p>
-
-<p>&mdash;Au lycée! fit grand'mère.</p>
-
-<p>L'éducation laïque était fort mal vue dans
-notre bourgeoisie provinciale; le lycée faisait
-horreur. Grand-père eut beau affirmer qu'à
-Paris, c'était différent, qu'au surplus, le jeune
-homme n'était qu'externe, etc., les négociations
-avec les Vaufrenard furent retardées de plusieurs
-semaines; papa se fâcha; il vint de Tours,
-un dimanche; déclara que la maison était à sa
-femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin
-d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire
-se présentait, à chaque courrier, de la part de
-M. Vaufrenard, afin de presser la conclusion
-de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait
-mieux vendre une de ses trois fermes pour
-procurer à sa fille de quoi vivre en attendant
-une occasion meilleure. Enfin, le notaire annonça
-que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré,
-lui donnait pleins pouvoirs pour louer celle de
-M<sup>me</sup> Clouzot, moins spacieuse, mais voisine.
-Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la
-chose ne la regardait point, que c'était son<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-gendre qui louait et qu'il le pouvait faire à qui
-bon lui semblait.</p>
-
-<p>On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard,
-avertis par télégramme, arrivaient dans
-les quarante-huit heures avec domestiques et
-bagages: des gens ivres de s'installer au grand
-air, de fouler un sol rustique et de mouiller
-leurs chaussures à la rosée du matin.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="II" id="II">II</a></h2>
-
-
-<p>Ils vinrent nous faire visite dès le premier
-jour. Grand'mère ne se montra pas, sous le
-prétexte que c'était pour sa fille, leur propriétaire,
-qu'ils accomplissaient cette démarche de
-politesse et non pour elle. Ils me parurent, à
-moi, gamine, comme tous les gens que je voyais
-pour la première fois, admirables. C'étaient des
-Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des
-gens qui avaient le moyen de louer la maison
-que nous n'avions plus, nous, le moyen d'habiter... Ils
-me comblèrent de gentillesses et me
-dirent que je serais toujours chez moi quand je
-serais chez eux, qu'ils ne voulaient point que je
-fusse privée de la belle terrasse, ni du Clos
-certainement plein d'attraits pour les enfants. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-me parlèrent tout de suite d'un certain M.
-Topfer, un violoncelliste remarquable, de leurs
-amis, qui habitait Angers, qui viendrait dès la
-fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup. Pourquoi
-un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il
-beaucoup? Comment le savaient-ils d'avance?...
-Cela me parut extraordinaire. En attendant,
-rien ne fit meilleure impression, à la maison,
-que ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient
-intimement quelqu'un habitant Angers, c'est-à-dire
-une ville pas trop éloignée de chez nous,
-une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait
-jamais mis le pied, mais qui était de notre
-région, de notre pays. Grand'mère, surtout, en
-fut fort satisfaite; les Vaufrenard n'étaient plus
-tout à fait, pour son instinct de vieille provinciale,
-les "étrangers" tombés de la lune: ils
-avaient des accointances dans la contrée! Et,
-comme les Vaufrenard s'étaient aimablement
-informés d'elle, elle se décida à aller avec nous
-leur faire visite.</p>
-
-<p>C'était un beau fouillis dans toute notre
-ancienne maison! On déballait, sur le parterre,
-un piano à queue, un harmonium; on éventrait
-des caisses; la paille, le foin, les planchettes
-hérissées de longs clous aux bords, couvraient
-tous les compartiments du buis; les robes de
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>M<sup>me</sup> Vaufrenard pendaient aux fenêtres. Nous
-surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras
-de chemise, et sur la tête un grand chapeau de
-pêcheur à la ligne, elle revêtue d'un sarrau de
-toile bise, pareil à un sac de blé. Ils se confondirent
-en excuses, ils dirent qu'ils étaient en
-plein travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient
-rien que de contempler, toujours stupéfaits,
-le panorama qui était à eux pour trois,
-six ou neuf ans.</p>
-
-<p>Une telle admiration paraissait puérile à
-grand'mère qui s'exténua à détourner leur
-esprit vers les détails pratiques de la maison,
-vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils
-n'avaient seulement pas explorés, elle en était
-certaine. Comme M. et M<sup>me</sup> Vaufrenard en
-revenaient toujours à la vue, elle leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le
-goût des belles choses!...</p>
-
-<p>Ils se récrièrent, comme à un compliment
-trop flatteur. Ce n'en était pas un dans la
-bouche de M<sup>me</sup> Coëffeteau, ma grand'mère.
-Elle jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient
-des esprits légers; elle n'en voulut plus jamais
-démordre. Cependant, elle les estima "comme
-il faut," distingués même, quoique lui, surtout,
-parût un peu "hurluberlu."</p>
-
-<p>C'était, à la vérité, un grand diable d'homme
-au visage rasé, portant une broussaille de<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-cheveux blancs. Il n'avait pas l'esprit désordonné,
-mais il parlait avec fougue d'un tas de
-gens et de choses qu'il croyait connus de tout
-l'univers et qui ne l'étaient que de quelques
-quartiers de Paris. La musique surtout était
-son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que
-quelqu'un pût vivre sans être nourri de symphonies
-et d'opéras.</p>
-
-<p>&mdash;Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère,
-que Madeleine n'ait pas commencé le
-piano, que si, à son âge, elle ne savait pas son
-<i>Pater</i>!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle,
-n'a pas appris à déchiffrer une note de
-musique avant sa première communion!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut reconnaître aussi,&mdash;dit maman
-en souriant,&mdash;que je n'ai jamais joué que
-comme une mazette!...</p>
-
-<p>Il y eut, le soir, à la maison, une discussion
-à ce propos. "Qu'est-ce qui prenait aux
-Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne les regardait
-pas? La musique! Qu'avait-on, en somme,
-besoin de la musique, sinon pour faire danser les
-jeunes gens et tuer le temps les jours de pluie?...
-Je me mettrais au piano dès mon entrée au
-couvent, comme maman." Cependant, on fit
-observer à grand'mère que M<sup>me</sup> Vaufrenard
-avait offert, obligeamment, de me faciliter les
-commencements, qui sont difficiles: son mari<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-avait une méthode à lui, qui était une grande
-économie de temps et de peine...</p>
-
-<p>&mdash;Et d'argent!...&mdash;fit observer grand-père,&mdash;puisque
-M<sup>me</sup> Vaufrenard donnerait gracieusement
-ses conseils!</p>
-
-<p>Comme en mainte autre circonstance, cette
-considération, d'ordre tout positif, fit céder
-l'opposition de grand'mère. Elle ne confessait
-jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves;
-mais elle ne disait plus rien, semblait abdiquer
-toute responsabilité, et assistait, en étrangère
-impuissante, à ce qu'elle appelait "les tristes
-nécessités de la vie."</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="III" id="III">III</a></h2>
-
-
-<p>De plus en plus, les Vaufrenard furent pour
-moi des personnages miraculeux, tombés du
-ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure de
-Chinon; ils ne parlaient presque pas politique;
-ils semblaient enflammés pour quelque chose
-de supérieur même à ce qui, alors, divisait,
-troublait et soulevait tous les hommes. Je
-n'avais qu'une notion très rudimentaire de ce
-que pouvait être la musique, qu'ils vénéraient
-tant; mais en attendant, je les tenais pour<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable.
-Il fallut qu'on me menât tous les jours chez
-eux; eux-mêmes s'habituèrent à m'avoir, de
-sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter
-notre ancienne maison, à vivre à mes balcons,
-au-dessus de la citerne et de la vigne de Tondu
-et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M.
-Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des
-heures, en poussant des rugissements d'extase.</p>
-
-<p>Je savais bien que notre clos était remarquable;
-mais je ne l'avais considéré que comme
-un endroit favorable au jeu de cache-cache, à
-cause des inégalités du terrain, et des celliers
-creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant
-encore petite, je ne voyais pas les trois quarts
-des choses lointaines qui faisaient s'exclamer les
-grandes personnes. A force d'y accompagner
-M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les
-épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers
-de soleil sur la Vienne, qu'il m'obligeait
-d'ailleurs à admirer comme lui, en me hissant
-sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine
-que je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir
-de la beauté de ces paysages. N'était-ce
-que l'émotion, si grande et si sincère de M. Vaufrenard,
-qui me gagnait? et ne m'eût-il pas
-aussi bien communiqué par là son admiration
-pour n'importe quoi? C'est bien possible.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-<p>Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous
-arrêtions, M. Vaufrenard se mettait à chanter.
-Il avait eu, paraît-il, une très belle voix, et j'ai
-su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté,
-mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire
-sur un vrai théâtre, à Paris. Naturellement, à
-Chinon, il ne se vantait pas de cela; cela ne
-transperça que petit à petit, et, heureusement
-pour lui, quand sa situation dans la ville fut,
-grâce au nombre des années, tout à fait assise.
-Mais il chantait dans le Clos. Ah! que c'était
-joli! Il semblait ne chanter que pour le beau
-paysage. C'était ordinairement vers le soir. Et
-cela me faisait un étrange effet. Je sentais quelque
-chose dans ma poitrine, qui gonflait, et qui
-avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en
-même temps que je voyais l'échine de Tondu
-se redresser au-dessus de la vigne: Tondu,
-sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours
-courbé vers la terre, à la voix de M. Vaufrenard,
-se reposait sur sa pioche et demeurait
-rêveur...</p>
-
-<p>Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la
-fin de juillet, que la musique commença sérieusement
-chez les Vaufrenard. Nous étions déjà
-assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne,
-était devenue tout de suite la confidente de
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>M<sup>me</sup> Vaufrenard, un peu bavarde et exubérante,
-et la grand'mère s'était laissé apprivoiser, malgré
-toutes ses réserves.</p>
-
-<p>M. Topfer était un professeur de violoncelle,
-ancien camarade de M. Vaufrenard, mais qui
-paraissait beaucoup plus vieux que lui; il était
-petit, un peu courbé; il portait une paire de
-favoris blancs, ronds comme des houpettes à
-poudre de riz, et il avait en lui quelque chose
-de plaisant, qui le faisait sympathique sans
-qu'on démêlât d'où cela venait au premier
-abord; c'étaient ses yeux bleus, des yeux candides,
-purs, des yeux de joli bébé. On m'avait
-promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que
-je le vis, j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là
-était tout à fait à mon goût.</p>
-
-<p>Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il
-m'embrassa et bavarda avec moi, dès les premières
-minutes, comme si nous nous étions
-quittés la veille, et il m'appela familièrement
-"Mougeasson." Mougeasson, dans sa pensée,
-cela correspondait à l'idée d'une petite fille qui
-ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas!
-correspondait aussi à cette idée: "Voilà une
-petite fille que j'aime bien, mais qu'il faudra
-mettre dehors quand on fera de la musique."</p>
-
-<p>Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour
-nous faire vraiment de la peine. Ce monsieur
-Topfer, qui me plaisait tant, fut cause d'un de<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-mes premiers grands chagrins: il me conduisit
-le plus gentiment du monde à la porte le jour
-où l'on sortit le violoncelle d'une noire boîte
-énorme. Et il me dit, le vieux coquin:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà le moment d'aller
-jouer dans le Clos!...</p>
-
-<p>Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il
-s'agissait de musique!</p>
-
-<p>Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement;
-et il faisait fermer les portes intérieurement
-au verrou, ce qui était un bien
-fâcheux système, car si quelqu'un, voulant
-entrer, les poussait et les heurtait, il faisait plus
-de bruit que s'il eût ouvert tout bonnement.</p>
-
-<p>La musique, mon Dieu! je ne savais pas
-encore ce que c'était; mais d'abord, j'étais vexée
-de n'être pas jugée digne de l'entendre; ensuite,
-je sus que grand'mère, à la première séance,
-avait failli se trouver mal parce que M. Topfer,
-de la pointe de son violoncelle, piquait le parquet
-du salon. Cela amusait follement ma
-pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire
-du parquet, mais qui n'avait pas, au même
-degré que sa mère, la manie conservatrice. Et
-grand-père, tout en donnant raison à sa femme,
-comme de juste, racontait à tout venant ses
-angoisses étouffées, sa terreur lorsque la redoutable
-pointe, par sept fois,&mdash;sept fois!&mdash;avant<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-que d'être bien calée, paraissait-il, avait
-troué le parquet, en y dessinant un disque de
-la dimension d'une écumoire!... C'était moins
-l'envie d'entendre la musique que celle de voir
-la tête de grand'mère, qui me démangeait!</p>
-
-<p>Un jour je parvins à me dissimuler. Par
-l'intermédiaire de ma famille, les Vaufrenard
-avaient fait des connaissances dans le pays; ils
-aimaient à voir du monde, et il y avait bien
-déjà une vingtaine de personnes réunies dans
-ce salon. Je parvins à me dissimuler, mais
-j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de
-l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni
-grand'mère, ni M. Topfer, ni le violoncelle. Ce
-n'était pas de chance. J'attendis patiemment,
-dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier
-morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me
-douter de ce qui allait arriver!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard faisait courir ses doigts au
-trot, au trot, au galop, au galop, sur le clavier
-du piano à queue; puis elle s'arrêta tout à coup
-et donna le <i>la</i>: "la... la... la... la!" M. Topfer
-raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient
-un bruit grave, solennel, et il me sembla,
-je me souviens, que toute ma peau tremblait.
-Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut, là-haut,
-qui tournait les clefs d'ébène. Cette main
-descendit tout à coup et parut courir comme<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-une souris le long du grand manche, et l'on
-entendit des notes pressées et légères, dans le
-genre de celles que M<sup>me</sup> Vaufrenard tirait du
-piano. Un arrêt; et puis, la voix de M. Vaufrenard
-se mêla aux sons du piano et à ceux de
-la basse. Elle chantait la romance que tout le
-monde connaît:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:<br /></span>
-<span class="i0">Chagrin d'amour dure toute la vie!...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Ce n'était pas le sens si mélancolique et si
-vrai de ces mots qui pouvait me toucher, à l'âge
-que j'avais, mais le son des instruments, la voix,
-la musique m'avaient bouleversée, et je faisais
-une figure de l'autre monde. Une dame qui
-était devant moi et me bouchait tout, s'était
-retournée, la romance achevée, et disait: "Mais
-cette enfant est malade!..." Cela signala ma
-présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin,
-dit: "Tu devrais être à jouer dehors, Madeleine!..."
-Maman me fit sortir en me grondant
-pour avoir sans doute mangé trop d'abricots
-dans le Clos. Personne, pas même M. Topfer,
-n'avait seulement remarqué que je n'avais pas
-fait de bruit pendant la séance de musique...</p>
-
-<p>Je remontai dans le Clos où se trouvaient les
-autres enfants: Henriette Patissier, Suzanne
-Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux petites de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient
-pas d'abricots, mais ils jouaient à un
-jeu stupide inventé par ce diable de Paul: cela
-consistait à lancer de loin des cailloux ou des
-mottes de terre par-dessus le dos toujours
-courbé de ce pauvre Tondu dissimulé par les
-cépages. On pariait que jamais on n'atteindrait
-Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait
-très rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois
-pour qu'il fût lapidé.</p>
-
-<p>Il se passa alors en moi une chose assez
-curieuse, c'est que je me trouvais tout à coup
-plus âgée que ces gamins fous, avec qui je
-faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée.
-J'étais encore tout émue de ma séance
-de musique, et ce que faisaient là mon frère et
-mes petites amies, m'apparaissait inepte et
-barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte
-et j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement:
-quand il travaillait, il travaillait, et
-n'avait pas souci de ce qui se passait par
-derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus
-houspillée; on me poursuivit à coups de mottes
-de terre; on m'enferma dans un des celliers où
-j'avais cherché refuge. Il fallut, pour me délivrer,
-l'arrivée des parents qui, après la musique,
-venaient faire le tour traditionnel du Clos.
-J'espérais au moins que Paul serait fortement<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-grondé; maman et grand-père mis au courant
-de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner;
-mais grand'mère prononça que ce qui
-m'arrivait m'était bien dû et que cela m'apprendrait
-à me séparer de mes jeunes camarades
-pour me cacher au salon derrière les grandes
-personnes. Elle avait peut-être raison, en somme,
-car ce que j'avais appris, dans ce salon, prématurément,
-c'était à ne plus être une enfant, et
-il eût mieux valu, pour moi, jeter des pierres
-par-dessus le dos de Tondu.</p>
-
-<p>J'avais dix ans, je devais entrer au couvent
-au mois d'octobre prochain. J'étais comme une
-de ces poupées que de mon temps on nommait
-"folies," emmanchées au bout d'un petit bâton
-et ornées d'une pèlerine à longues dents pointues
-dont chacune portait un grelot: j'avais bien
-l'aspect d'une petite écervelée, mais je venais de
-perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai
-pas, à ces vacances-là, le luxe de "rêvasser,"
-comme disait grand'mère? oui de rêvasser
-à mes balcons en regardant la citerne du père
-Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher
-dedans!... Et, en regardant, maintenant, dans la
-citerne du père Sablonneau, il y avait deux choses
-qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient
-dans mon esprit: c'était l'air de la romance
-<i>Chagrin d'amour</i>, avec les beaux sons du violoncelle<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-de M. Topfer, et la voix, si désolée et si
-ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée
-que mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque
-plus, devait être très malheureux.</p>
-
-<p>Une grande tendresse pour papa m'envahit,
-je m'en souviens très bien. Je comptais les jours
-qui nous séparaient d'une de ses courtes apparitions
-à Chinon, car il venait rarement, et encore
-il restait peu à la maison; il y avait grand froid,
-c'était clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était
-maman, plutôt, qui l'allait voir à Tours, le
-samedi soir et le dimanche, et je pleurais parce
-qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout
-quand elle revenait de Tours, défendait son
-mari; elle disait: "Enfin, c'est un homme qui
-a eu le courage d'aller jusqu'au bout de ses
-idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A
-quoi l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille,
-sa femme et ses enfants!..." Puis l'on entendait
-les mots, toujours les mêmes: "le salut national,"
-"son pays," "la bonne cause..." et d'autre part,
-le mot qui terminait toutes les discussions:
-"ruiné, ruiné, ruiné!"</p>
-
-<p>Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu
-être près de lui pour le consoler! Le consoler,
-comment? Je ne savais pas trop; en lui disant
-des choses douces qu'il me semblait que je
-trouverais si j'étais assise sur ses genoux: en<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-l'embrassant tendrement, tendrement; en refaisant
-la raie dans ses épais cheveux qu'il ébouriffait
-dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu
-aussi lui faire entendre de la musique; je croyais
-que le violoncelle de M. Topfer lui eût fait du
-bien; j'avais même envie de gagner de l'argent
-pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces
-de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et
-je rêvais, en regardant les araignées d'eau sautiller
-dans la citerne, je rêvais à des choses
-entendues de la bouche des Vaufrenard, à ceci,
-par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute
-jeune, qu'elle avait des millions dans le gosier!...
-Et je rêvais que je serais peut-être&mdash;oh!
-c'était bien pour rendre service à papa!&mdash;une
-grande cantatrice... Et les araignées d'eau,
-minces et dégingandées, sautillaient à la surface
-de l'eau profonde, en faisant naître autour d'elles
-des cercles mobiles, auréoles éphémères qui s'en
-allaient mourir contre la taie verdâtre fermant
-à demi, comme une paupière, le gros &oelig;il rond
-de la citerne...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2>
-
-
-<p>C'était donc pour l'automne qui devait suivre
-ma dixième année accomplie, que mon entrée<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-au couvent, de toute éternité, était décidée.
-Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée
-moins par l'opportunité de commencer des
-études sérieuses, que par la nécessité de préparer
-la première communion, ce qui n'aurait su se
-faire en de bonnes conditions dans une petite
-ville,&mdash;du moins, ainsi pensaient nos familles,&mdash;à
-cause des promiscuités qu'exigent les
-leçons du catéchisme, et à cause même de la
-vie de famille, toujours et malgré tout profane,
-si on la compare à celle des maisons d'éducation
-religieuse.</p>
-
-<p>Notre situation de fortune était bien modeste.
-J'ai su plus tard que la dot de maman, qui était
-de cinquante mille francs, seule, demeurait
-intacte. Le revenu de ce minuscule capital,
-joint au prix de la location de notre maison aux
-Vaufrenard, constituait tout l'avoir de notre
-budget. Les grands-parents possédaient leur
-maison et trois petites fermes rapportant plus
-de tracas que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit
-était tel, chez nous, que l'on se fût condamné
-au pain sec plutôt que de ne pas confier les
-enfants aux institutions les plus en renom dans
-la contrée. Là-dessus, papa était pleinement
-d'accord avec ses beaux-parents: il était logé
-comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à
-quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-d'avocat, afin que son fils fût élevé au collège
-des Jésuites et sa fille au couvent du Sacré-C&oelig;ur,
-de tous les pensionnats, les plus chers.
-Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût
-transigé. Le point d'honneur le plus ferme,
-chez nous, et le plus héroïquement soutenu,
-était d'avoir des enfants "bien élevés."</p>
-
-<p>Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui,
-se figurer l'importance que notre monde, de
-sens moral assez fin, accordait à ces questions
-d'éducation. Parce que les parents d'Henriette
-Patissier,&mdash;gens, d'ailleurs, assez riches,&mdash;l'avaient
-confiée, à Tours, à un couvent de
-religieuses picpuciennes, des propos aigres-doux
-avaient été échangés entre la maman Patissier
-et ma grand'mère, et j'entends encore cette
-excellente M<sup>me</sup> Patissier:</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'avons pas un nom, madame
-Coëffeteau, à faire figurer, dans les palmarès, à
-côté des "<i>de</i> ceci" et des "<i>de</i> cela!" comme il
-en foisonne au Sacré-C&oelig;ur...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit pas de cela,&mdash;disait M<sup>me</sup>
-Coëffeteau,&mdash;mais nos enfants sont dignes,
-autant que ceux des familles titrées, de recevoir
-la meilleure éducation!</p>
-
-<p>Parmi la plupart de nos connaissances, on ne
-concevait pas le parti adopté par les Patissier;
-on les piquait en leur disant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier,
-ne se trouve pas dans la même classe que M<sup>lle</sup>
-Henriette?...</p>
-
-<p>Nous autres, ne tarissions pas en descriptions
-du couvent renommé où j'allais recevoir la
-meilleure éducation. On m'y avait menée dès
-la fin du mois d'août, pour me présenter à la
-Supérieure. J'en étais restée tout étourdie. Ce
-couvent était situé à Marmoutier, au bord de
-la Loire, à environ deux kilomètres de Tours.
-On y pénétrait par une véritable cour de château
-princier, puis par une sorte de poterne
-dans un noir monument gothique; on gravissait
-un étroit escalier de pierre, dans une vieille
-tour, et une porte s'ouvrait tout à coup sur un
-salon immense, au parquet poli comme un
-miroir, ayant pour tous meubles des chaises de
-paille, et ouvrant par trois grandes baies sur
-des jardins coupés de charmilles qui fuyaient à
-perte de vue.</p>
-
-<p>Maman, qui était simple, en fut intimidée.
-Elle n'avait point été élevée au Sacré-C&oelig;ur,
-parce que ce n'était pas la mode, encore, dans
-sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop beau.</p>
-
-<p>Mais grand'mère, elle, était flattée, et se
-redressait, là dedans, de toute sa taille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p>
-
-<p>On nous fit attendre assez longtemps;
-maman bâilla. Sa mère lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille!...</p>
-
-<p>J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres,
-regarder au dehors, mais une si vaste étendue
-de parquet ciré me faisait peur; en outre, je
-sentais que m'écarter de mes parents, eût été,
-ici, d'une liberté inconvenante. Je contemplais
-deux grands cadres dorés dont on m'avait dit,
-dès en entrant: "Voilà les tableaux d'honneur!"
-et deux autres dont l'un contenait un portrait
-de Pie IX, et l'autre une image coloriée du
-Sacré-C&oelig;ur de Jésus; et je me demandais:
-"Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car
-il y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut
-ouverte tout à coup, sans qu'on eût entendu
-aucun bruit; c'était la plus éloignée de nous,
-et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin,
-paraissait toute rabougrie, venir à nous. Ma
-réflexion de gamine fut: "Elle va s'étaler sur
-ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de
-ce genre, car, pendant le temps que la Supérieure
-mit pour franchir la distance de la porte
-jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait nouveau
-me pénétrait.</p>
-
-<p>Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela
-tombait-il des murs de la large pièce quasi nue,
-cela émanait-il de cette petite femme dont le<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-visage, complètement encadré d'une cornette
-tuyautée, semblait d'une autre planète par son
-étrangeté, sa dignité, son air d'idole? Elle
-avançait à pas menus, les deux mains croisées
-et cachées sous les manches très amples, et elle
-nous regardait, en marchant. Je me souviens
-que lorsqu'elle fut au milieu de la pièce, je vis,
-en même temps qu'elle, le grand crucifix qui
-occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en
-guise de glace. Et j'eus encore une espèce de
-frisson comme le jour où j'avais entendu pour
-la première fois M. Vaufrenard chanter, au
-bout du Clos, à la tombée du soir. Ce n'était
-pas la même émotion, mais c'étaient aussi des
-choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois ou
-quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me
-suis trouvée pareille à une éponge qui s'apercevrait
-que l'eau l'envahit.</p>
-
-<p>Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur,
-ne m'était pas antipathique. Au contraire. Je vais
-faire une comparaison qui paraîtra bizarre:
-quand j'étais enfant, j'avais la manie de collectionner
-des cahiers de papier blanc, bien réglé, et
-que je jugeais que c'était un massacre de maculer
-avec des gribouillages. Eh bien, comprenne qui
-pourra!... ce visage régulier dans la cornette,
-cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette
-effigie divine, me donnaient l'impression de<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-quelque chose de parfaitement pur et d'impeccablement
-réglé. Quand on me demanda,
-après, comment j'avais trouvé M<sup>me</sup> de Contebault,
-la Supérieure, je déclarai, ce qui était la
-vérité pour moi, qu'elle m'avait fait l'effet de
-belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il
-me fut répondu:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es qu'une petite imbécile!</p>
-
-<p>Quant à ce que M<sup>me</sup> de Contebault, la Supérieure,
-dit à grand'mère et à maman, j'étais trop
-émue pour en avoir gardé le moindre souvenir.
-Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement
-distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup
-plus qu'elle n'eût pu faire par des paroles.</p>
-
-<p>J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque
-dont je parle, qu'il y a des tempéraments qui
-sont subjugués, à première vue, par le spectacle
-de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne
-sont pas toujours les tempéraments les plus
-soumis. Je pourrais bien être de ceux-ci.
-L'image du couvent de Marmoutier et de
-M<sup>me</sup> de Contebault me demeura, pendant le reste
-de ces vacances, comme la vision d'un monde
-infiniment supérieur à celui que je connaissais.
-Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et
-misérable, même le Clos, qui n'était pas la
-dixième partie des jardins de Marmoutier,
-même la musique chez les Vaufrenard, car<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-M<sup>me</sup> de Contebault nous avait fait visiter la
-chapelle du couvent, où un orgue jouait un air
-admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles
-comme un troupeau qui dort, une
-vingtaine de religieuses prosternées. Je m'enorgueillissais
-déjà de faire partie de cette maison.</p>
-
-<p>Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise,
-presque aussitôt après avoir repassé la porte de
-Marmoutier, d'un scrupule assez singulier pour
-mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous
-avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis
-de maman et de grand'mère, et je faisais une
-figure si chagrine que l'on me dit: "Voyons!
-voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer,
-tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air
-d'excellentes personnes!..." Je me contraignis
-quelques instants sans répondre parce que j'avais
-envie de pleurer, sans savoir précisément pourquoi.
-Le soir, je tombais dans les bras de
-maman en lui demandant pardon de m'être,
-jusqu'à présent, "aussi mal conduite!" Maman
-n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais,
-moi, j'étais très sérieuse: mon malaise, à la
-sortie de Marmoutier, et qui durait encore,
-l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à
-ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et
-depuis ma première enfance, avait été tout bonnement
-indigne!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-<p>C'était ce Salon nu, au parquet si luisant,
-cette religieuse aux traits corrects et nobles,
-c'étaient ces longs corridors, ces jardins déserts,
-la blancheur et la rectitude de tout cela, qui,
-par contraste, me faisait paraître médiocre et
-tortueux tout ce qui n'était pas semblable à cela.</p>
-
-<p>Et je disais à maman, presque en pleurant de
-honte pour "ma vie passée:"</p>
-
-<p>&mdash;Mais maman, songe donc que c'est moi,
-avec Paul, qui ai fait les rats dans le grenier, il
-y a trois semaines, souviens-toi... Le pauvre
-grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a
-tendus!... et il était si ennuyé de n'avoir seulement
-pas pris une souris!... Nous lancions des
-noix et des haricots secs, à la volée... ça court,
-ça trotte: pototo! patata!...</p>
-
-<p>Maman riait de tout son c&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! c'était toi? c'était vous, petits
-gredins?...</p>
-
-<p>J'étais bien sûre de n'être pas grondée par
-maman; elle ne pouvait pas: elle était trop
-bonne... et je lui faisais une espèce de confession
-générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à
-présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau
-qui m'était apparu, même à n'avoir vu les choses
-que par le dehors, au Couvent du Sacré-C&oelig;ur.</p>
-
-<p>Quand j'y fus entrée définitivement, je fus
-plus sérieusement conquise.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="V" id="V">V</a></h2>
-
-
-<p>Je me trouvai rangée tout de suite au nombre
-des enfants sages.</p>
-
-<p>C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement;
-il ne faudrait point du tout que l'on
-me crût une "momie;" l'histoire des rats,
-chez nous, ne figurait nullement un méfait
-isolé; mais j'avais tant entendu parler de
-"bonne éducation," tant entendu prêcher la
-nécessité d'être "une jeune fille bien élevée,"
-sans avoir compris jusqu'alors, en quoi cela
-consistait exactement, que, tout à coup, ce couvent,
-avec son impérieuse rectitude, s'imposait
-à moi comme un moule pour lequel eussent été
-préparées, pétries, assouplies depuis dix ans, la
-matière et la substance mêmes dont j'étais
-faite.</p>
-
-<p>Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux
-papa, qui ne cessait de me répéter, chaque fois
-qu'il me voyait: "Sois sage, fillette!"</p>
-
-<p>Mon Dieu, que je fus donc sage!</p>
-
-<p>Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement,
-ponctuellement et, bientôt aussi,
-machinalement. De tout ce qui ne devait pas
-être fait, je m'abstenais comme de crimes
-odieux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-<p>Les premières notes adressées à ma famille
-furent enthousiastes, bien que je fusse une des
-dernières de ma classe en composition. Mais la
-conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le
-savoir. Mon nom, pour la conduite, fut au
-tableau d'honneur, dans le Salon dès le premier
-trimestre. Et pour le congé du jour de l'an,
-quand mes parents vinrent me prendre au couvent,
-un "ruban vert" ornait ma poitrine.</p>
-
-<p>Je ne causais point pendant la classe, ni à la
-chapelle, ni dans les rangs, ni au dortoir, ni
-pendant les repas, où l'on nous faisait une lecture,
-ni même pendant les récréations, où il
-est recommandé de jouer. Aux récréations, je
-jouais à perdre haleine. Je ne me tenais pas trop
-penchée sur mon pupitre en écrivant, ni les
-deux coudes appuyés et les paumes bouchant les
-oreilles, en apprenant mes leçons; je pris vite
-l'habitude d'avoir le corps droit comme chez le
-photographe, en classe, à l'étude, au réfectoire;
-aux offices, je ne tournais la tête sous aucun
-prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin,
-très rapidement, très décemment; le soir j'étais
-la première au lit. Mon pupitre était ordonné
-comme un plan de ville américaine; la maîtresse
-en l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous aimera; aimez-le.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
-
-<p>On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la
-maison, cela va sans dire; mais bien que ma
-grand'mère et maman fussent fort pieuses, bien
-que personne ne manquât la messe du dimanche,
-cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne
-m'avait jamais touchée profondément. "Aimer
-Dieu," à Chinon, cela se confondait pour moi
-avec une multitude d'autres préceptes que les
-parents rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi
-bien... N'appuie pas les coudes sur la table...
-Allons! réponds, s'il te plaît, quand madame
-te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou:
-"Ne marche pas les pieds en dedans!" On
-entend cela tous les jours; on s'y accoutume;
-on finit par s'y soumettre en effet. Aimer Dieu,
-d'ailleurs, est encore plus facile que tout le
-reste, et je m'imaginais que j'aimais Dieu très
-suffisamment. Entre nous, c'était avec froideur.
-Dieu ne me disait rien de rien. Dieu, c'était la
-prière du matin et du soir à genoux sur le
-"renard dévorant une poule" de ma descente
-de lit, les yeux fixés sur les compartiments du
-couvre-pied,&mdash;le carré où il y a un petit trou
-percé par les mites, le carré où une araignée a
-déposé quelques taches de rousseur, etc.,&mdash;figures
-saugrenues où, durant des années, mon
-imagination puérile se reposait tandis qu'on la
-croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-le salut, pendant le mois de Marie, la procession
-de la Fête-Dieu, et la grande préoccupation
-des menus de table, les vendredis, les
-Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait
-avec la vie, avec les visites obligatoires, les dîners,
-les concerts profanes chez M. Vaufrenard: les
-devoirs religieux s'accomplissaient aussi régulièrement,
-plus simplement même, avec moins
-de frais, certes, et moins d'embarras que les
-obligations mondaines; rien, dans nos relations
-avec notre église de petite ville, n'était propre
-à nous donner quelque idée de majesté ou de
-grandeur; il y avait même, dans la façon dont
-on traitait le curé, si brave homme, et toutes
-les choses de l'église,&mdash;sermons, musique,
-pain bénit, baptêmes,&mdash;un je ne sais quel
-laisser aller, un peu familier, une certaine
-manière "de haut en bas," qui était plus
-proche de notre attitude vis-à-vis des fermiers,
-ou des vieux serviteurs, que de celle dont nous
-honorions les gens "de notre monde." Je
-n'avais point, étant enfant, conscience de démêler
-cette nuance un peu subtile, et cependant,
-je vois, à présent, que je la démêlais très bien.
-J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait
-faire un enfant qui a un peu de savoir vivre;
-mais,&mdash;je demande bien pardon de l'irrévérence,&mdash;je
-n'aimais pas Dieu d'une façon très<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-différente de ma façon d'aimer ma vieille bonne!</p>
-
-<p>A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut
-d'une autre couleur! D'abord, nous eûmes,
-presque aussitôt après la rentrée, une retraite
-de cinq jours, avec conférences d'un Révérend
-Père de la Compagnie de Jésus, brandissant un
-crucifix à bout de bras, et qui m'ébranla comme
-une canonnade. Les premiers jours, Dieu me
-parut immense, impitoyable, foudroyant,&mdash;impression
-nouvelle, terrible, ineffaçable;&mdash;je
-me vis écrasée, mes pauvres petits os broyés et
-jetés dans un abîme enflammé; je me crus une
-grande pécheresse pour n'avoir point jusqu'à
-présent eu connaissance de ces vérités et n'avoir
-pas plus tôt commencé de faire pénitence et de
-pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite
-touchait à sa fin, tout cet appareil terrifiant
-s'abattit et se résolut en douceur et en suavité;
-le Dieu courroucé sembla se retirer dans le
-lointain, comme le tonnerre, quand son grand
-fracas est produit; et, à sa place, ce fut Notre-Seigneur
-Jésus-Christ, tout indulgence, tout
-douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on
-nous le peignit charmant! Je n'avais pas eu
-jusque-là la moindre idée d'un être si beau, si
-pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait
-vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était
-lui qui régnait ici, dont l'image était partout,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-dont le c&oelig;ur débordant d'amour, uni à celui de
-sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles,
-sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres.
-Il avait une prédilection pour les enfants
-sages: j'avais, me disait-on, tout ce qu'il fallait
-pour lui plaire.</p>
-
-<p>Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord,
-cela même me gênait un peu; je me trouvais
-bien, toute seule, accomplissant mes devoirs
-correctement, méritant les éloges et les récompenses
-et me conformant surtout à cette belle
-rectitude qui était le caractère de la maison.
-Jésus n'eût pas fait attention à moi, que je n'en
-eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à
-me rendre irréprochable. Mais peu à peu je me
-soumis à cette tendre figure montrant son c&oelig;ur
-avec insistance; ce fut, de ma part, presque de
-la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire
-de la peine. "Puisque vous le voulez, Seigneur
-Jésus, eh bien! je vous aimerai comme je pourrai."
-Et je faisais de très sincères efforts pour
-atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous
-aime! Je vous aime!" Ensuite le remords me
-prit, parce que je disais à Jésus sans cesse: "Je
-vous aime," alors que je n'étais pas sûre du
-tout de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais:
-"J'aime ma grand'mère, j'aime mon grand-père,
-j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains tours,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est
-pas cela; aimer Dieu doit être autre chose!
-Avec quoi aime-t-on Dieu? Et il faut que je
-me dépêche, car maintenant que j'ai commencé
-de lui dire: "Je vous aime," cesser serait
-l'outrager, et en lui mentant, tout de même, je
-l'outrage!" J'étais très malheureuse.</p>
-
-<p>Et la plupart de mes petites camarades qui
-étaient si tranquilles! qui avaient si peu l'air
-de se tourmenter de cela!...</p>
-
-<p>Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne
-de Charpeigne, qui avait eu dans sa famille une
-sainte, une authentique sainte, honorée dans
-une église de Tours. Elle était très pieuse et je
-m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans
-ses prières elle eût pu dire: "Ma chère grand'tante,"
-elle possédait des lumières spéciales sur
-les choses de la religion, ou tout au moins,
-qu'elle pouvait intercéder pour moi. Elle fut
-seulement très étonnée de ce que je lui osai
-dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je
-n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était
-inouï! Elle me crut possédée du démon, me
-demanda si je n'avais pas d'attaques. Je lui dis
-que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous,
-me dit-elle, à M<sup>me</sup> du Cange,&mdash;qui était
-la Maîtresse générale,&mdash;ou à M. l'aumônier,
-en confession.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p>
-
-<p>M. l'aumônier me faisait moins peur que
-M<sup>me</sup> du Cange, et c'est à lui que je confiai mon
-tourment. On ne distinguait presque pas sa
-figure, à travers le grillage du confessionnal,
-mais je sentis qu'il souriait; c'est en souriant
-que, de sa voix chuchotante et douce, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, vous êtes une toute pure
-colombe, et votre angoisse délicate est agréable
-à Dieu; il vous a choisie pour vous éprouver...
-Lui, il vous aime, n'en doutez pas.</p>
-
-<p>Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était
-donc naïf ce que j'avais été lui raconter là? Je
-ne voulais cependant pas être prise pour une
-sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente,
-très irritée. Qu'était-ce que tout cela?
-Jacqueline-Jeanne, parce que je n'étais pas
-certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue;
-M. l'aumônier se moquait de moi! Car on ne
-m'ôtera jamais de l'idée qu'il s'est moqué de
-moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait
-de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de
-mon tourment, je vainquis ma timidité et courus
-m'ouvrir à M<sup>me</sup> du Cange à qui je racontai tout,
-mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles
-de M. l'aumônier, son sourire.</p>
-
-<p>Oh! quelle femme que M<sup>me</sup> du Cange!
-Elle était de la plus pure beauté. Même aujourd'hui,
-après avoir vu bien des femmes jolies,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-quand je me souviens de son visage, je crois
-qu'aucune figure ne me parut jamais contenir
-tant de grâce. Elle n'avait pas du tout ce qu'on
-est convenu d'appeler la beauté angélique, mais
-la beauté qui séduit les hommes et qui surmonte
-la jalousie naturelle des femmes. Et elle possédait
-ce charme, dans le cercle étroit de la
-cornette tuyautée et ingrate des Dames du
-Sacré-C&oelig;ur! Qu'eût-elle été, la tête libre et
-parée du cou et de la chevelure! Elle avait des
-yeux d'un noir de jais, allongés et profonds,
-avec des cils d'une longueur qui en doublait
-l'ombre, et une bouche, Seigneur Dieu! Quand
-je dis que M<sup>me</sup> du Cange me faisait peur, c'est
-parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle
-qui détenait la direction morale du pensionnat
-et qui connaissait toutes les élèves, une par une,
-et jusqu'en les replis les plus secrets de leur
-jeune âme, M<sup>me</sup> de Contebault, la Supérieure,
-ayant un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui
-consiste à gronder dans les fortes circonstances,
-à se montrer rarement, pour en tirer plus de
-grandeur, enfin à administrer toutes choses,
-mais de haut.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> du Cange ne rit pas, elle, quand je lui
-fis ma confidence; elle ne s'indigna pas non
-plus; elle ne me crut pas possédée du démon.
-Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-m'avait dit cela était une ignorante et que, quant
-au sourire de M. l'aumônier, il n'appartenait ni
-à aucune de ces dames, ni à moi-même de l'interpréter,
-que j'avais pu me tromper d'ailleurs.
-D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule
-pour infiniment agréable à Dieu, qui
-m'accorderait la grâce de l'aimer quand il lui
-plairait et probablement à l'époque de ma première
-communion. Mais elle me conseilla de
-chercher sans cesse le Dieu qui se dérobe...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être,&mdash;me dit-elle, de sa bouche
-charmante,&mdash;parce qu'il vous a choisie entre
-toutes!...</p>
-
-<p>A partir de ce jour-là, M<sup>me</sup> du Cange parut
-bien, en tout cas, m'avoir choisie, elle, entre
-toutes, du moins entre toutes les petites filles
-de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je
-sentais son attention attirée particulièrement
-vers moi, et une attention affectueuse; il ne se
-passait pas de semaine sans qu'elle me parlât au
-moins une fois, tout à coup, en passant dans un
-corridor, ou bien quand elle paraissait dans les
-jardins, aux récréations; alors elle me faisait,
-du pouce, un petit signe de croix sur le front,
-elle me disait: «C'est dommage d'interrompre
-une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait
-une commission, marque d'estime, qui me
-signala à mes différentes maîtresses que je n'aurais<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-sans doute guère captivées par ma médiocrité
-en toutes matières. Et M<sup>me</sup> du Cange me dit à
-plusieurs reprises:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai promis, mon enfant, à madame votre
-grand'mère, que nous ferions de vous une jeune
-fille tout à fait accomplie...</p>
-
-<p>Naturellement, bon nombre de mes compagnes
-m'avaient prise en grippe à cause de ma
-faveur près des maîtresses et de la Maîtresse
-générale. Celles qui me tournèrent le dos
-n'étaient pas des élèves les mieux notées, mais
-c'était parmi elles que se trouvaient les deux ou
-trois «premières» en composition, et j'étais
-vexée de n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent
-méprisée à cause de mon ignorance! Et
-j'avais des envies de travailler et de leur montrer,
-à celles-là surtout, si je n'étais qu'une
-bête.</p>
-
-<p>Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée
-par toutes celles qui faisaient la cour aux autorités,
-je voyais autour de moi tout un troupeau
-de péronnelles qui espéraient par moi obtenir
-les faveurs de M<sup>me</sup> du Cange ou de telle maîtresse
-près de qui j'avais du crédit, et d'autres
-aussi qui étaient de fort gentilles fillettes et qui
-se groupaient autour de moi sans arrière-pensée,
-mais avec cette docilité qui fait que tant de
-bonnes gens se mettent à la remorque du<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-premier venu qui semble prendre la tête. Je
-m'étonne et m'amuse à penser que j'aie éprouvé
-un premier sentiment de responsabilité devant
-ces enfants qui me prenaient pour guide.
-Lorsque les mouvements de ma nature un peu
-prime-sautière et indépendante m'agitaient à la
-sourdine, c'est l'idée que j'étais un chef et
-qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui
-m'a retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais
-engagée dans une certaine voie; à dix ans,
-j'étais vouée à la sagesse!...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2>
-
-
-<p>C'est là dessus qu'un beau jour M<sup>me</sup> du
-Cange m'arrêta dans le corridor, un samedi
-soir, veille de grande fête, et me dit que ces
-dames me jugeaient apte à faire ma première
-communion, et qu'il était bon pour moi de
-m'y préparer avec la plus grande piété.</p>
-
-<p>Jamais je n'eus de plus grande démangeaison
-de me dissiper qu'à cette époque-là. Voilà que
-j'étais saisie d'une envie folle de parler, de parler
-au réfectoire, au dortoir, en classe et dans
-les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à
-mes amies, à mes ennemies aussi. Il y avait une
-certaine Gillette Canada, une des deux premières<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-de la classe, qui était fine, comique, amusante
-au possible, qui faisait constamment rire ses
-voisines, et était presque toujours punie, mais
-qui avait une facilité de travail, une mémoire,
-une vivacité d'intelligence surprenantes. Je
-l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à
-affronter les réprimandes, les punitions, parce
-que, moi, je ne l'avais pas. Ne pas posséder
-l'estime parfaite des personnes qui m'entourent
-m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je
-me disais: "Que cela doit être bon de casser
-les vitres, de faire des niches, de causer à sa
-fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées
-au plafond!" On accusait Canada d'avoir le
-diable au corps. Le charmant petit diable! La
-coquine de Canada! Elle voyait bien que j'étais
-jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse,
-mes honneurs; et elle sentait, en même temps,
-qu'elle me plaisait, que j'enrageais de ne pas
-pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà une
-avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée
-de sortie, comme avec cette cruche de
-Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette Canada
-s'apercevait que je la regardais d'un &oelig;il songeur
-et sympathique, elle me tirait une langue longue
-comme la main, ou bien parfois elle-même me
-regardait en classe ou à l'étude, et, me désignant
-mon ruban vert, mon beau et large ruban de<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-sagesse qui me couvrait la poitrine, elle faisait
-semblant de se cracher au creux de la main et
-de m'envoyer cela sur mon honorable insigne.
-Elle avait plus de joie à braver le danger d'être
-punie et à se moquer de moi, que moi à
-demeurer confite en mon inertie récompensée.</p>
-
-<p>Je me préparai consciencieusement à la
-première communion; j'approchai de ce grand
-jour et le touchai enfin. Nous fûmes prêchées
-par un Père de la Compagnie de Jésus encore,
-qui parlait fort bien, mais comme un homme
-du monde, et ses instructions n'évoquèrent en
-nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai
-le premier, le terrible, qui m'eût troublée.
-Quelques mots de M<sup>me</sup> du Cange furent encore
-ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en souvienne,
-mais je ne peux plus me rappeler ses
-mots: c'était peut-être son admirable et charmant
-visage qui me fit croire qu'elle me dirait
-quelque chose de très bien. Je m'excitai tant que
-je pus; mon c&oelig;ur même battait très fort en
-approchant de la Sainte Table, et, malgré cela,
-il me semblait que moi, ce qui s'appelle moi,
-j'étais dans un état ordinaire. Je voulais fermement
-être toute en Dieu, et je pensais: "Que
-d'encens! que de paroissiens en cuir de Russie!
-que de cierges!" et j'avais aussi un peu mal
-au c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p>
-
-<p>Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important
-pour moi me manquait: c'était un idéal.</p>
-
-<p>Alors, je me trouvais un peu désemparée;
-j'étais tiède; tout me paraissait sans saveur; je
-n'aimais pas les petites camarades qui m'aimaient;
-j'aimais Gillette Canada qui me détestait,
-et peut-être aussi M<sup>me</sup> du Cange, mais trop
-haut placée. Je m'ennuyais. On atteignit pourtant
-encore assez rapidement les vacances.
-J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux
-élèves remarquables par leur absence de tout
-défaut; pour le reste, je n'étais pas parvenue à
-être classée parmi les dix premières. Mes parents
-ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui
-me valait tant de considération au couvent,&mdash;sauf
-de la part de Canada,&mdash;était sans aucun
-effet sur la famille; quand mon frère le vit, ah!
-quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres
-de moire pour éviter les quolibets et les sarcasmes,
-et faire comme si je les dédaignais moi-même
-absolument. Ils étaient portés, par surcroît,
-sur la note adressée à mes parents, les deux
-mètres de moire, pour douze francs et je ne sais
-combien de centimes!</p>
-
-<p>Moi qui comptais sur ces vacances pour
-reprendre ma vie d'autrefois, je fus bien désappointée.
-Rien n'était changé à la maison, et
-cependant, il me semblait que je n'y retrouvais<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-rien en place. Et tout pour moi y était rapetissé,
-décoloré, tout m'y parut étroit et méprisable.
-Je n'étais point devenue très pieuse au couvent,
-n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre
-à table sans dire le <i>Benedicite</i>, c'était un peu
-agir en animaux. Je proposai, le soir, de réciter
-la prière en commun: "Ce serait mieux,"
-osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras
-en me regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..."
-Je fus confuse et persuadée que la
-vie de mes parents était peu digne de chrétiens.
-Je remarquai, pour la première fois, le dimanche,
-à la messe, que mon grand-père n'usait pas de
-paroissien et se tenait presque tout le temps
-debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je.
-Toute cette malheureuse petite messe, d'ailleurs,
-me faisait pitié: cette façon de parler qu'avait
-notre curé de campagne! ces enfants de ch&oelig;ur,
-mal habillés, et qui jouaient avec les burettes
-et avec leur petite callotte rouge! ces vieilles
-dames qui allaient à la Sainte Table sans ordre,
-et non en rang, comme les dames du Sacré-C&oelig;ur,
-avec des figures de vitrail et des yeux
-clos! enfin, cette débandade au dernier évangile!
-ces causeries de chaise à chaise avant
-d'avoir quitté l'église! quelle misère! Je voulus
-retourner à la grand'messe. On me jugea folle;
-les boutiquières, les paysannes, seules, allaient<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-à la grand'messe; est-ce que je prétendais
-bouleverser les usages? est-ce qu'il est obligatoire
-d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai
-que par un petit sourire entendu et dédaigneux,
-et, à part moi, je disais: "Pardonnez-leur, mon
-Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"</p>
-
-<p>En si peu de temps, j'avais été gagnée par le
-couvent bien plus que je ne le croyais moi-même;
-et tout ce qui se faisait au couvent, qui
-ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y
-étais moi-même, me semblait néanmoins fort
-supérieur à la vie profane. Les gens de Chinon?
-mais ils étaient pour moi un peu comme ces
-peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires
-héroïques et barbus pour aller conquérir à la
-Foi! Le plus curieux était que mon frère, qui
-n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, et un
-pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport
-à son collège. Il était méprisant; à tout
-usage local ou familial qu'il voyait, il appliquait
-un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les
-institutions et les coutumes de son pays.</p>
-
-<p>Me croirait-on si je disais que la musique ne
-m'était plus de rien? J'entendis chanter, chez
-les Vaufrenard, et <i>Plaisir d'amour</i> et beaucoup
-d'autres choses que je sais aujourd'hui fort
-belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle
-des sons à faire tressaillir les êtres les plus<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-rudimentaires; je me rebellais, avec mauvaise
-humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée
-que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire
-propres aux divertissements mondains, et
-la plupart immoraux, sinon scandaleux, enfin
-tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller
-entendre au théâtre, suffisait à me les rendre
-détestables, et je songeais, par contraste, à des
-<i>Kyrie</i>, à des <i>Pie Jesu</i>, à des <i>Tantum ergo</i>, chantés
-par nos voix fraîches à la chapelle de Marmoutier,
-qui ne m'avaient pas émue durant que je
-les chantais,&mdash;pourquoi? je n'en sais rien,&mdash;et
-qui, à distance, et par un besoin de réaction
-contre notre petit monde médiocre, me semblaient
-seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables,
-et créaient, par leur seul ressouvenir, une
-sorte de nostalgie en moi, la nostalgie du couvent.</p>
-
-<p>Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir
-ces sentiments. De son temps on ne s'avisait
-pas, pendant les vacances, de penser uniquement
-à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des
-religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir,
-mais froid. Elle disait volontiers: "La vie d'une
-femme ne commence qu'à la sortie du couvent."</p>
-
-<p>Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures
-dispositions à m'y plaire: cependant, j'ai
-conscience d'y avoir traîné une année grise,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère
-mieux. Il me semble que tout était arrêté en
-moi, le cerveau comme le c&oelig;ur. J'ai une photographie
-de moi, prise en ce temps-là, qui montre
-que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je
-continuais à être une élève dite "exemplaire,"
-avec des notes de conduite superbes. En composition,
-je ne gagnai guère qu'une place, et ce
-fut par une triste occasion: une des premières,
-une pauvre petite qui avait toujours eu assez
-mauvaise mine, nommée Michèle de Laraupe,
-mourut, chez ses parents. Cette disparition
-soudaine d'une des nôtres, non pas une amie,
-pourtant, me donna une commotion qui opéra
-une révolution dans toute ma personne. On
-chanta, je m'en souviens, une messe des morts,
-solennelle, à l'intention de Michèle de Laraupe.
-Cette pompe funèbre, inusitée dans notre chapelle,
-le chant nouveau pour moi, du <i>Dies iræ</i>, ce
-catafalque, ces flammes verdâtres, et la place,
-laissée vide, partout, de notre compagne appelée
-devant le tribunal de Dieu, me pénétrèrent
-d'une émotion si profonde et si ineffaçable,
-qu'un frisson me parcourt aujourd'hui encore à
-seulement en évoquer la mémoire. Et tout à
-coup, dans la même semaine, pendant une bénédiction
-du Saint-Sacrement, je fus envahie par
-l'amour de Dieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil
-brusque, une surprise; non, et je m'en aperçus
-à peine. C'est plus tard, quand je pus réfléchir
-au changement opéré en moi, que j'en ai pu
-placer le début au moment de cette bénédiction.
-Je faisais jusqu'alors le geste d'adorer l'hostie
-rayonnante exposée sur l'autel: ce jour-là, je
-me prosternai comme si un poids énorme me
-pesait sur les épaules, et je sentis que quelque
-chose dans ma poitrine, mon c&oelig;ur peut-être,
-semblait fondre et m'inonder d'une chaleur
-douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous
-invita à relever la tête, j'aurais voulu rester plus
-longtemps prosternée; et je n'avais pas d'autre
-désir que de demeurer là, abîmée, en disant,
-non des lèvres, mais intérieurement, par toute
-mon âme: "Mon Dieu!... mon Dieu!..."</p>
-
-<p>Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était
-arrivé en moi; je ne me dis pas du tout:
-"Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que j'ai
-tant souhaité;" non; je ne me fis aucune
-réflexion, mais, peu à peu, l'heure de la prière et
-de toute station à la chapelle fut attendue par
-moi et me procura une intense et magnifique
-joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une
-grandeur, d'une puissance et d'une beauté sans
-égales, et qui était là, véritablement là, et mon
-bonheur était de m'anéantir, sans formuler de<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-prière, mais en disant ou pensant: "Mon
-Dieu! mon Dieu!..."</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> du Cange, à qui rien n'échappait, me dit,
-à l'époque de cette crise, en m'arrêtant, selon
-sa coutume, ces simples mots: "Mon enfant!..
-mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si
-parfaitement avec celui dont je disais, moi, au
-pied de l'hostie: "Mon Dieu! mon Dieu!..."
-que je pus croire que c'était Dieu qui me répondait
-par sa bouche. Je n'eus rien à dire à M<sup>me</sup> du
-Cange, pas plus qu'à Dieu; elle me prit une
-main dans ses deux mains; ses beaux yeux
-plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là
-à mon bonheur nouveau; et moi, je laissais,
-silencieusement, mon bonheur se révéler à elle;
-et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce bonheur
-m'était échu, qu'elle sourit; pour la
-première fois, devant moi, la gravité de son
-merveilleux visage se détendit, ses lèvres découvrirent
-ses dents pures, et elle me quitta, elle
-s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor
-solitaire, moi de l'autre,&mdash;deux âmes heureuses.</p>
-
-<p>Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu
-tant besoin, je le touchais! Celui-ci dépassait
-tout; on n'en imagine pas de plus haut, de plus
-beau; et lui-même contient tous les autres: les
-merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-musique, c'est lui; la beauté morale, c'est lui!</p>
-
-<p>Je recouvrai une humeur égale et bonne, je
-sentais en moi une allégresse, une ardeur inconnues,
-et il me semblait que je devenais comme
-une fée douée de facultés surprenantes et d'un
-pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en
-réalité rien d'anormal ni de surprenant, mais
-quantité de portes s'ouvraient, comme d'elles-mêmes,
-dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient
-demeurées closes; le rayon magique qui les
-ouvrait, c'était ce grand contentement intérieur.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2>
-
-
-<p>Vers cette époque, M<sup>me</sup> du Cange vint me
-demander un jour en pleine classe. Je sortis, très
-émue, car jamais pareille chose n'était arrivée.
-Aussitôt dans le corridor, M<sup>me</sup> du Cange me dit
-qu'il se pourrait que Notre-Seigneur m'eût
-choisie pour une douloureuse épreuve et qu'il
-s'agirait alors pour moi de montrer que je savais
-déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai
-immédiatement à mon cher papa, et je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Papa?... je suis sûre?...</p>
-
-<p>&mdash;Votre papa, en effet, est très malade, mon
-enfant, et monsieur votre grand-père vous attend
-au salon...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p>
-
-<p>Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée
-à ne pouvoir me diriger, je n'apercevais pas
-M<sup>me</sup> de Contebault au bout du corridor. M<sup>me</sup> de
-Contebault me dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère petite enfant, vous allez monter
-au dortoir changer de robe, parce que monsieur
-votre grand-père est autorisé à vous emmener
-pour plusieurs jours...</p>
-
-<p>Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que
-mon pauvre papa n'était pas seulement très
-malade, mais qu'il était mort. Jamais la Supérieure
-n'employait des termes si tendres. Alors
-j'eus une crise de chagrin, folle. Je pleurais, je
-pleurais; M<sup>me</sup> du Cange dut me conduire par
-la main, me soutenir pour me faire monter au
-dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable
-de m'habiller; je me souviens de la s&oelig;ur converse,
-attachée à la lingerie, qui se mit à pleurer
-presque autant que moi. Et M<sup>me</sup> du Cange, au
-pied du lit, nous parlait des souffrances de
-Notre-Seigneur, pour que, en comparaison, les
-nôtres parussent plus légères.</p>
-
-<p>Grand-père était au salon. Il me dit qu'il
-était venu, et non pas ces dames, parce qu'elles
-étaient plus utiles à la maison que lui. Je sanglotais
-toujours, et il ne trouva rien pour me
-consoler, ni dans la voiture, ni dans le train qui
-nous conduisait à Chinon, car c'était là que<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.</p>
-
-<p>Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je
-fusse si certaine qu'il était mort, tant que
-personne ne m'avait dit: "Il est mort," je
-conservais un secret espoir de m'être abandonnée
-au pessimisme!... Eh bien! non, je n'avais pas
-vu trop noir!... Mon pauvre papa était couché
-dans la chambre de maman; il avait encore sa
-jolie et bonne figure, presque pas plus pâle
-qu'elle ne l'était ces dernières années, et ses
-cheveux gris ébouriffés comme s'il venait d'y
-passer la main en parlant. On se répétait les
-paroles qu'il avait prononcées pendant une sorte
-de délire, le mot qui revenait sans cesse à ses
-lèvres était "la France," "la France livrée...
-la démagogie... la société chrétienne..." Et il
-avait dit encore, comme autrefois: "Vous n'êtes
-pas logiques... vous ne pensez qu'à votre bien-être
-présent..." Enfin, tout le monde rapportait
-que ses dernières pensées avaient été pour moi
-qu'il chérissait particulièrement, et qu'il avait
-dit: "Ma consolation est que Madeleine sera
-bien élevée!"</p>
-
-<p>Et, au milieu de mon grand chagrin, cette
-pensée dernière et ce souhait essentiel de mon
-père mourant, me hantèrent et me communiquèrent
-je ne sais quel triste courage. Il me
-semblait qu'avec l'âme héroïque de mon père,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-tout ce qu'il y avait pour moi de beau et de
-solide en ce monde avait croulé, que Dieu
-seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer,
-une tâche de tout premier ordre à accomplir...
-Qu'était ce rôle, qu'était cette tâche? Personne
-ne m'en avait fourni la définition. Ce but
-demeurait vague pour moi, car dans ma famille,
-comme au couvent, on ne m'avait jamais parlé
-que d'une chose, et c'était celle-là même que
-mon père, en mourant, semblait considérer
-comme suffisante: "Madeleine sera bien
-élevée!..."</p>
-
-<p>Être une jeune fille bien élevée...</p>
-
-<p>Tout était donc là; c'était un modelage qu'il
-s'agissait de laisser exécuter sur soi plutôt
-que d'accomplir soi-même, car on ne vous
-demandait point, en somme, d'initiative; on la
-redoutait même; et lorsqu'on vous avait donné
-ainsi la figure qu'il convient d'avoir, tout devait
-aller comme sur des roulettes dans la vie, pour
-une jeune fille et pour une femme.</p>
-
-<p>Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant
-mon pauvre papa au cimetière, car une
-grande douleur vous gratifie de quelques années
-de plus, tout à coup.</p>
-
-<p>Nous suivions un chemin, entre des murs;
-il faisait un temps gris et froid; j'entendais,
-à côté de moi, maman qui sanglotait; et je me<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu,
-mais il faut que je sois une jeune fille bien
-élevée..."</p>
-
-<p>C'est dans ces dispositions que je rentrai au
-couvent. Ma piété, qui était née dans l'appareil
-funèbre de la pauvre petite Michèle de Laraupe,
-fut tout naturellement favorisée par le plus
-grand deuil qui pût m'affliger. Pendant des
-mois, je ne pensai qu'à l'âme de mon père, et je
-m'abîmai en prières pour son salut. Et il me
-semblait, d'autre part, que, par une conduite
-tout à fait exemplaire, j'accumulais quelques
-mérites qui lui pouvaient profiter. Être docile
-et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait essentiellement
-la jeune fille bien élevée?</p>
-
-<p>Ma docilité et ma piété, accrues par mon
-malheur, m'attirèrent plus de tendresse de la
-part de ces dames et d'un grand nombre d'élèves.
-Le visage même de M<sup>me</sup> de Contebault, la
-Supérieure, si serein, si imperturbable, s'adoucissait
-et se fondait à mon approche. Il y avait,
-dans le regard de M<sup>me</sup> du Cange, comme une
-entente secrète avec quelque partie de moi que
-j'ignorais moi-même; ce regard fin, pénétrant
-et charmant semblait m'avoir trouvée et me
-connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je
-m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais
-un grand besoin d'être aimée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p>
-
-<p>Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée
-davantage de ceux qui voulaient bien m'aimer
-déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui
-m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes
-ces dames qui m'aimaient, je redoublais de
-docilité!</p>
-
-<p>En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas
-brillante, mais personne ne songeait à me le
-reprocher; mes maîtresses elles-mêmes, touchées
-de ma conduite, paraissaient toutes admettre
-que j'avais mieux à faire que de battre mes petites
-camarades en géographie ou en calcul. Dans
-notre division, c'était une chose bien connue:
-il y avait Gillette Canada qui était la plus intelligente,
-et il y avait Madeleine Doré, qui "était
-une perfection."</p>
-
-<p>Plusieurs de mes petites amies avaient tenu
-à honneur de me faire connaître à leurs familles.
-Avec la permission de mes parents, j'avais été
-présentée, au salon, aux père, mère, frères et
-s&oelig;urs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne,
-celle qui avait eu une sainte dans sa famille. Et,
-comme mes parents, à moi, ne venaient qu'assez
-rarement de Chinon, on m'avait autorisée à
-"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au
-nombre de cinq, dont l'aîné avait quinze ans,
-étaient, comme le mien, chez les Pères, et telle
-était l'excellence de ma réputation, que les<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en
-toute confiance. Je tremblais que ce garnement
-de Paul ne commît quelque sottise énorme,
-selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas
-comment cela n'arriva pas. Il était le plus âgé
-de nous tous, et il s'ennuyait beaucoup au
-milieu de tout ce monde-là, je crois. Jacqueline-Jeanne
-avait encore deux s&oelig;urs aînées, d'un
-autre lit, qui étaient mariées, fort laides toutes
-deux, et avaient chacune deux bébés. Le plaisir
-de ces jours de sortie consistait à aller, après
-déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous
-ensemble, y compris les nourrices, et aussi les
-deux maris des s&oelig;urs aînées, qui étaient officiers
-de chasseurs à cheval, et M. de Charpeigne, le
-papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... Après
-quoi, on entrait généralement dans une église,
-s'agenouiller cinq minutes, puis on envahissait
-la boutique de Roche, le pâtissier de la rue
-Royale.</p>
-
-<p>La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne,
-nous étions allés tous, en masse, à
-la chapelle de Saint-Martin où la sainte avait
-son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande
-toile, fumeuse, à peine éclairée par la lueur de
-quelques cierges, où l'on discernait une femme
-agenouillée sur la dalle, et dont la tête, extasiée,
-se révélait seule, en lumière. Jacqueline me<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-tenant la main, et M<sup>me</sup> de Charpeigne nous
-poussant doucement par derrière, nous nous
-étions approchées du portrait, pendant que toute
-la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur
-les prie-Dieu.</p>
-
-<p>Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant
-du doigt la vénérable parente, prononcèrent en
-même temps ce simple mot:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!...</p>
-
-<p>Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en
-indiquant à un saint-cyrien les effigies de Turenne
-ou de Bonaparte: "Voilà!..." c'est-à-dire:
-"Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par
-cet exemple où l'on peut aboutir!"</p>
-
-<p>Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le
-temps qu'eût pu durer une visite chez une
-grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.</p>
-
-<p>A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu
-aussi patiemment que toute la famille, vint à
-côté de moi et psalmodia:</p>
-
-<p>&mdash;Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!...
-Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!...</p>
-
-<p>Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne,
-qui l'environnaient, de pouffer de rire.
-Puis Paul dit seulement:</p>
-
-<p>&mdash;Sainte Madeleine Doré!...</p>
-
-<p>Et les autres répondaient en ch&oelig;ur:</p>
-
-<p>&mdash;Priez pour nous!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span></p>
-
-<p>Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses
-cinq frères, mais elle ne pouvait elle-même s'empêcher
-de rire. On me vénérait, oui; mais, dans
-le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.</p>
-
-<p>Ma famille, à moi, appréciait diversement les
-résultats de ma conduite excellente. Maman,
-sans façons, trouvait que j'avais besoin de me
-"dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était
-chez les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon
-zèle; une de leurs paroles m'avait frappée:
-"On a fichtre bien le temps d'être sage!..."
-Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne
-l'osait contredire, et grand'mère se montrait
-satisfaite à l'extrême de la "jeune fille modèle"
-que j'étais, au dire de toutes ces dames. Elle
-tirait surtout son plus vif orgueil des attentions
-dont j'étais l'objet de la part des "meilleures
-familles" de mes compagnes, et particulièrement
-des Charpeigne. Cette famille, si digne, si nombreuse,
-le saint rayonnement qui l'auréolait, les
-compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit
-au salon du couvent, soit par correspondance,
-tournaient positivement la tête à ma pauvre
-grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans
-son affection, une préférence marquée pour mon
-frère, elle concevait à présent pour moi une
-sorte d'admiration dont j'étais flattée, et qui me
-rapprochait d'elle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-<p>Depuis que mon père était mort, bien qu'on
-l'eût tant contristé dans ses dernières années,
-on honorait et on exaltait sa mémoire, ma
-grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la
-dignité de sa vie et les sacrifices qu'il avait faits;
-on voulait que je fusse fière de lui, et l'on m'affirmait
-que, s'il eût vécu, il eût été fier de moi.
-Je me souvenais bien que mon père était d'accord
-avec sa belle-mère sur l'éducation des filles.
-J'étais donc dans la bonne voie, malgré les
-hochements de tête et les mots couverts entendus
-chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de
-mon frère et de la marmaille des Charpeigne,
-malgré les quolibets que ne m'épargnaient pas,
-au couvent même, et Gillette Canada et la
-bande des fortes têtes de la classe, et au salon,
-les dimanches, maints frères et cousins d'élèves
-qui "se payaient" mes rubans de sagesse et
-mes médailles. Toute cette "ferblanterie,"
-comme disait Paul, se heurtait, et produisait, à
-chacun de mes mouvements, le bruit d'un
-galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait,
-pas, à mon naïf étonnement, l'applaudissement
-du monde entier; les messieurs, les jeunes gens,
-des mamans elles-mêmes, en nous voyant au
-salon, ne se montraient préoccupés que de notre
-coiffure et de la façon, le plus souvent désastreuse,
-dont nous seyait notre infortunée robe<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne
-vous permet donc pas de vous relever les cheveux
-en casque!... Si seulement elle avait la
-nuque découverte!... Comment! on n'autorise
-pas de glaces plus grandes que cela!... Et cette
-batterie de cuisine qu'elle porte sur la poitrine,
-la pauvre fille, est-ce qu'elle s'en sert pour boire
-et manger?... Et en récréation, pour jouer,
-accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."</p>
-
-<p>J'avais quinze ans, je me développais beaucoup,
-je crois que je commençais à n'être plus
-trop laide, et cela m'agaçait que l'on se moquât
-de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à
-redouter l'heure du salon, les jours de sortie,
-les mois de vacances où les gens et leur vie me
-semblaient si différents de ma vie et de moi-même.
-Je me retournai avec plus de ferveur
-vers l'intérieur du couvent et vers Dieu. Je
-devins de plus en plus pieuse: M. l'aumônier
-et M<sup>me</sup> du Cange même y durent mettre le
-holà.</p>
-
-<p>M. l'aumônier me gourmanda pour mon
-ardeur immodérée, et m'infligea comme pénitence
-de ne pas m'approcher du confessionnal
-plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler
-que j'étais terrorisée de rester tout un mois
-avec mes péchés sur la conscience. Et encore
-une fois, je vis qu'il souriait quand il me dit:<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-"Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous
-imaginer que vous commettiez de bien gros
-péchés!..." M<sup>me</sup> du Cange me dit qu'il fallait
-en toutes choses avoir de la mesure, "même
-dans la perfection," ajouta-t-elle.</p>
-
-<p>Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter,
-même dans le plus beau chemin, voilà
-qui dépassait mon entendement. J'osai objecter
-à M<sup>me</sup> du Cange:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame, et les saints?...</p>
-
-<p>&mdash;Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour
-nos modèles; mais c'est une présomption
-orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur
-perfection; sachons rester modestes...</p>
-
-<p>Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent
-ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa,
-de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait
-été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure;
-il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était
-"un emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents.
-Depuis sa mort, il est vrai, son "emballement"
-passait pour admirable. Pour les
-saints, il devait en être de même... On les avait
-sans doute traités d'insensés, du temps qu'ils
-accomplissaient cela même qui, après coup, les
-avais mis sur les autels.</p>
-
-<p>De si grandes vertus, il ne convenait pas de
-les imiter tout à fait...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-<p>Ah! cet incident avec l'aumônier et M<sup>me</sup> du
-Cange fut une de mes plus vives contrariétés de
-jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, comme
-papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques!
-La sainteté, l'héroïsme, la vertu, qui sont le
-fond de ce qu'on nous enseigne, eh! bien, eh!
-bien, il ne faut donc les atteindre que dans une
-certaine mesure? Ce sont des mots dont la
-beauté nous fouette, et en pleine course, est-il
-possible vraiment qu'il nous faille nous arrêter
-tout à coup?..."</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2>
-
-
-<p>Je vis venir les vacances de cette année-là
-sous un jour assez singulier: le plaisir que je
-me promettais était d'être plus libre qu'au couvent
-de m'abandonner à cette grande piété que,
-pourtant, l'on m'avait inspirée au couvent
-même. J'espérais, du moins, avoir plus de
-facilités à la maison pour dissimuler mes divines
-joies, car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on
-me permettrait de me singulariser! A la maison,
-comme au couvent, je commençais à comprendre,&mdash;quoique
-personne n'en formulât le
-précepte,&mdash;qu'il fallait, avant tout, ne pas
-s'éloigner de la commune mesure, et demeurer,<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-autant que possible, pareille à tout le monde.</p>
-
-<p>Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait
-de faire de longues prières dans ma chambre?
-et, grâce à la complicité de ma vieille
-Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en
-allant chez les Vaufrenard, par exemple, je
-faisais un petit détour par l'église Saint-Maurice?</p>
-
-<p>Maman vint me prendre, accompagnée de
-grand'mère qui voulait toujours parler elle-même
-à ces dames, à la Maîtresse générale, à la Supérieure,
-pour se rendre un compte exact des
-progrès de mon éducation. Je vis à sa figure,
-après divers colloques, que l'on était même plus
-content de moi qu'on ne voulait bien me le
-dire, et que, si l'on me reprochait quelque
-chose, c'était uniquement mon excès de zèle.
-Ma grand'mère pensait certainement: "Oh!
-oh! voilà un défaut qui tombera de lui-même..."
-Maman me complimenta, elle, sur
-ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le
-plus. Je demandai des nouvelles de Paul, qui
-faisait sa première année de droit à Paris. On
-me répondit d'une drôle de façon, maman en
-souriant à demi, grand'mère en redressant la
-tête d'un air de justicier: Paul, il allait
-bien; oui, oui, il allait bien!... Cela suffit à
-m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère.
-Dans le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-parler de nos affaires personnelles, car nous
-nous trouvions avec plusieurs personnes de
-Chinon parmi lesquelles était un jeune homme
-que je ne connaissais pas et qui me regarda
-tout le temps d'une façon fort gênante. Je ne
-comprenais pas du tout pourquoi il me regardait;
-et je croyais très sincèrement que c'était
-en se moquant de moi parce que j'étais mal
-coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand,
-je me sentais rougir, je m'agitais pour donner
-quelque prétexte à mes couleurs; mais je sentais
-toujours le regard de ce garçon passer et
-repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui
-entrait, disparaissait et revenait, dans ce compartiment,
-nous caresser les genoux, selon les
-sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes
-descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur
-le quai de la gare, que ce jeune homme était le
-fils d'un notaire de Richelieu; il avait une figure
-agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je
-dis à maman:</p>
-
-<p>&mdash;Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il
-a une façon de vous regarder...</p>
-
-<p>Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère,
-qui m'avait entendue, dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet
-très mal élevés; mais une jeune fille doit baisser
-les yeux et ne pas s'apercevoir de leur audace.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-<p>Moi, j'en revenais à mon idée:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de
-ridicule? est-ce cette robe qu'on a fait teindre?...
-c'est mes cheveux, je parie?...</p>
-
-<p>Maman disait, en souriant encore:</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui te dit que tu as quelque
-chose de ridicule?...</p>
-
-<p>Et me voilà, à peine arrivée à la maison,
-préoccupée de ma toilette et de ma coiffure!</p>
-
-<p>Dès le premier soir, au lieu de consacrer,
-comme je me l'étais promis depuis longtemps,
-une ou deux longues heures à la méditation et
-à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi
-j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une
-manière de disposer mes cheveux qui ne
-s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des
-cheveux blonds très abondants et assez longs
-pour que je pusse m'asseoir sur leurs extrémités
-quand ils étaient dénattés; il m'était, dans ces
-conditions, à la fois très facile d'en tirer parti et
-très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère
-dont je savais les austères principes sur la
-décence d'une jeune fille bien élevée. Je fus,
-quant à moi, très satisfaite de la coiffure que
-j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que
-quelqu'un eût pu remarquer ma ridicule coiffure
-de pensionnaire:&mdash;un filet, y pensez-vous!
-un filet, horreur d'autant plus monstrueuse<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-qu'il est plus copieusement garni! le mien était
-affreux...&mdash;et enfin très anxieuse de savoir ce
-que dirait le lendemain ma grand'mère. Je
-m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en
-grand deuil, on avait fait teindre toutes mes
-anciennes robes; j'en essayai deux ou trois et
-m'aperçus, à mon grand désappointement, que
-les corsages étaient de beaucoup trop étroits:
-alors, avant que l'on y remédiât, il faudrait
-donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, je
-me mis en prière, au pied de mon lit, mais je
-pensais à ma robe d'uniforme et je me promettais
-de ne pas poser le pied hors de la maison
-tant que mes autres corsages n'auraient pas été
-ajustés. Et puis, je tombai de sommeil.</p>
-
-<p>Le matin, même histoire devant la glace, avec
-mes cheveux; et la maison sens dessus dessous
-à cause des corsages!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu t'es tant développée, depuis
-Pâques!</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...</p>
-
-<p>Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé
-que j'attribuai à la triste nécessité qui semblait
-s'imposer de renouveler mon trousseau. En
-effet, ce soudain "développement" tombait
-mal à propos.</p>
-
-<p>Mon frère Paul, pour sa première année
-d'études à Paris, avait fait des dépenses immodérées.<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-Ce n'était pas sans peine que l'on pouvait
-lui fournir une pension de deux cents francs
-par mois; or, sous les prétextes les plus divers,
-il en avait arraché près de cinq cents, en moyenne!
-Cinq cents francs par mois, c'était fou, sardanapalesque.
-Je crois que l'on devait, là-dessus,
-depuis longtemps discourir, à la maison; mais
-grand'mère avait décidé que l'on ne tiendrait
-aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, en
-ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner
-mon frère d'avoir une mauvaise conduite
-et à me faire des idées sur ce qu'est la mauvaise
-conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même
-qui m'informa de ces subtiles précautions.
-Et il m'informa, le misérable, de bien d'autres
-choses.</p>
-
-<p>Le satané Paul! Déjà l'année précédente,
-Paul, à peine sorti de chez les Pères, n'avait
-plus de religion et ne se conduisait pas mieux
-que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune
-Mingot, qui étaient au lycée. Et, à la maison,
-on ne s'en alarmait pas, il semblait que ce fût
-dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de lui adresser
-des remontrances, il m'avait traitée de "cruche,
-imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence
-de rapporter toutes chaudes ces expressions à
-grand'mère, notre juge ordinaire, et c'est moi
-que notre juge avait déboutée et condamnée<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-aux dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il
-pas eu aussi une histoire que l'on m'avait cachée
-tant qu'on avait pu, et que je n'ai, en effet,
-comprise que plus tard? Paul était tout simplement
-l'amant de la femme du percepteur, une
-grosse dondon de quarante-cinq ans, qui avait
-des enfants du même âge que lui! Toute la
-ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur
-était venu, aux abois, trouver mon grand-père,
-et des conciliabules avaient été tenus à la maison,
-les domestiques couchés, à des onze heures du
-soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait
-ennuyé mes grands-parents, non pas l'aventure
-de Paul; et ils disaient de leur petit-fils, en
-souriant, et avec indulgence, même devant moi:
-"Le gredin!"</p>
-
-<p>Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et
-à Paris, "le gredin?"</p>
-
-<p>On l'avait envoyé à Paris, pour la même
-raison qu'il avait été élevé précédemment chez
-les Pères et moi au Sacré-C&oelig;ur, parce que c'était
-ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien
-pu mener à bout ses études de droit à Poitiers
-par exemple, et à meilleur compte.</p>
-
-<p>Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût
-juré que c'était pour les raconter qu'il les avait
-accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout de suite, qu'il
-me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-plus pour la "môme négligeable" que j'avais été
-jusqu'alors. Il m'avait saluée, dès le lendemain
-de mon arrivée, et en regardant mes cheveux et
-ma taille, d'un certain juron familier qui était
-une manière de me manifester sa considération.</p>
-
-<p>Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa
-considération, car il me narra des histoires
-éc&oelig;urantes. Le langage et les aventures d'un
-étudiant du quartier Latin, et qui brode! on
-juge ce que cela pouvait être pour une pensionnaire
-comme moi. Je le dis très franchement, et
-sans pose, cela me fit l'effet du mal de mer;
-c'était quelque chose d'absolument nouveau,
-d'inconnu, d'insoupçonné, et de tellement vilain
-et de tellement malpropre, que mon estomac se
-soulevait de dégoût. Me voyant faire la grimace,
-il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y
-gagna plus d'audace encore, et son langage fut
-plus salé et plus cru. Il ne m'épargna rien, je le
-crois; mais j'avais tant de mal à comprendre,
-que bien des choses m'échappèrent. Ce que je
-retins des confidences de mon frère, c'est que
-tous ces gamins avaient non seulement une
-maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup,
-et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un
-grand nombre d'hommes... Cela dérangea un
-certain ordre qui régnait dans ma cervelle encore
-fraîche et me causa une sorte de douleur que<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-je ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve
-encore aujourd'hui quand je suis témoin d'une
-injustice flagrante. C'est assez curieux. Le mépris
-de ces étudiants pour les pauvres filles,
-l'absence de tout sentiment dans des liaisons
-qu'on appelle amoureuses, oh! que cela me
-parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait
-donc en moi, puisque je n'avais jamais
-pensé à l'amour?</p>
-
-<p>Je me rappelle que nous étions dans le jardin
-de mes grands-parents, sous une tonnelle, quand
-Paul donna, ainsi, à une jeune fille parfaitement
-bien élevée, sa première leçon de choses.</p>
-
-<p>Nous étions assis sur un banc, très vieux et
-vermoulu, d'où je m'étais levée déjà plusieurs
-fois, croyant qu'il croulait sous moi. Paul fumait
-une cigarette et arrachait de la main les feuilles
-d'un pampre qui garnissait le treillage en losange.
-Tout d'un coup, je me sentis prise d'un gros
-chagrin; mais d'un chagrin comparable à celui
-que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort
-d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter.
-Paul me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...</p>
-
-<p>Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était
-le paquet de toutes les choses que mon frère
-venait de m'apprendre qui m'oppressait, m'étouffait.
-Je lui dis:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas
-faire attention, je suis une sotte...</p>
-
-<p>&mdash;Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire
-que c'est moi qui t'ai fait pleurer.</p>
-
-<p>&mdash;Tranquillise-toi: je dirai que c'est la
-fumée de ta cigarette.</p>
-
-<p>Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je
-m'essuyai les yeux. Nous devions aller, une
-heure après, chez les Vaufrenard, où il était
-convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à
-M. Topfer, ce que j'avais appris en fait de
-piano. Bonne préparation pour une audition!
-je ne serais seulement pas capable de faire mes
-gammes. Par surcroît, ma grand'mère vint me
-trouver dans ma chambre, afin de me renouveler
-ses recommandations sur la tenue que je
-devais adopter dans le monde. Mon Dieu!
-dois-je me souvenir des soins excessifs de la
-pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres
-mains mon chignon haut, comme on les
-portait alors, qui, à son dire, avait "des allures
-provocantes." Le flot de mes cheveux fut
-reporté en arrière, sur les tempes et sur le
-front: il fallait bien qu'il se logeât quelque
-part! Ma coiffure n'en était pas plus mal, et,
-du moment que cela tranquillisait grand'mère!...
-Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de
-m'abattre la poitrine! J'en souris quand j'y<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-songe. Elle avait longuement ruminé cela: elle
-avait fait préparer par Françoise deux bretelles
-assorties à mon corsage, et elle me fit cadeau
-d'une ceinture de cuir ayant appartenu à
-maman, qui devait servir à tenir ces bretelles
-parfaitement tendues, comme des sangles, sur la
-gorge. Le résultat obtenu ne fut pas celui qu'on
-en attendait, mais grand'mère, en agissant
-d'une manière quelconque, avait rendu le calme
-à sa conscience.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2>
-
-
-<p>En quelques années, les Vaufrenard avaient
-fait de nombreuses connaissances à Chinon, et
-ils étaient tellement agréables, disait-on, d'abord
-parce que, chez eux, on ne parlait à peu près
-jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées
-musicales, que l'on venait chez eux, même
-des environs, presque tous les jours, et surtout
-le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et
-puis il s'était trouvé que quelques autres Parisiens
-qui habitaient, l'été, des châteaux de la
-région, avaient dîné avec eux, ici ou là, durant
-l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils
-devinssent fervents amis pendant les vacances.
-Un hasard et notre malheur faisaient que nous<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-possédions dans notre maison le groupe le plus
-attrayant qu'une petite ville de province pût
-souhaiter.</p>
-
-<p>Je vis, dès le début de ces vacances, que
-grand'mère qui s'était tenue si longtemps sur
-une prudente réserve, avait dû baisser pavillon
-du jour où il avait été établi que les Vaufrenard
-possédaient des relations nombreuses, et même
-de brillantes. C'était bien heureux pour maman
-qui, avec son veuvage et sa triste situation de
-fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père,
-c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il
-était même moins docile, moins soumis à l'autorité
-de sa femme; il arrondissait d'éloquentes
-périodes pour lui opposer parfois des arguments,
-et je remarquai, pour la première fois, qu'il
-usait même d'une certaine ironie, courtoise,
-mais non pas sans piquant, pour la taquiner sur
-telle ou telle de ses intransigeances.</p>
-
-<p>Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on
-racontait, à la dérobée, et que savait mon frère.
-Un roman faisait alors grand bruit et avait
-pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un
-livre intitulé: <i>Monsieur, Madame et Bébé</i>; il
-passait pour extrêmement hardi; on s'en chuchotait
-des passages et l'on s'en laissait scandaliser
-avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce
-livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-que son auteur, Gustave Droz, était propriétaire,
-non loin, sur l'autre rive de la Vienne.
-Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait
-que c'était une abomination, qu'un gouvernement
-qui tolérait de pareilles publications précipitait
-la France vers un nouveau Sedan; que
-ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler
-une telle paperasse en place publique, et elle
-avait juré qu'en tous cas, ce bouquin n'entrerait
-jamais, elle vivante, dans la maison. Grand-père
-savait le roman par c&oelig;ur. Cela faisait un assez
-grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à
-grand'mère, un beau jour, chez les Vaufrenard?
-L'auteur de <i>Monsieur, Madame et Bébé</i>: Gustave
-Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du
-meilleur monde: il était environné de compliments
-et d'hommages. Il s'extasiait sur le goût
-des Vaufrenard qui leur avait fait choisir une
-habitation si délicieuse. On disait: "Mais la
-maison appartient à la famille Coëffeteau!"
-et toutes les félicitations de se retourner vers
-M<sup>me</sup> Coëffeteau, ma grand'mère. Trois jours
-après, M<sup>me</sup> Coëffeteau se vantait partout d'avoir
-fait la connaissance de Gustave Droz; et elle
-disait du livre: "C'est un peu leste, mais c'est
-d'un homme fort distingué."</p>
-
-<p>Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma
-chère amie! si le diable avait seulement des<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-gants et un peu de savoir vivre, vous risqueriez
-quelque parcelle de votre âme entre ses
-doigts fourchus!..." ce qui la mettait dans tous
-ses états.</p>
-
-<p>Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là,
-chez les Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on
-ne me regardait plus comme le "mougeasson"
-d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces messieurs
-pleins d'attentions pour moi! et d'une
-amabilité! et d'une prévenance! Et des
-"mademoiselle" par-ci, et des "ravissante
-jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout
-de la part d'un tas de chenapans qui ne
-m'avaient seulement pas dit "merci" trois
-mois auparavant, lorsque je leur servais le café,
-le sucre, ou quand je courais chercher les mantilles
-de leurs femmes. Qu'est-ce qu'il y avait
-de changé? Mon corsage avait gonflé, mes
-cheveux étaient disposés à peu près selon la
-mode.</p>
-
-<p>J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis,
-après tout, leurs gentillesses me furent agréables.
-Par mes mérites, et alors que je n'étais pas
-plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté
-pour rien; sans frais aucun, on me disait à
-présent charmante, intelligente; on s'empressait
-autour de moi.</p>
-
-<p>Alors, et immédiatement, grand'mère prit<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-ombrage. Notre visite fut écourtée, et nous
-n'étions pas de retour à la maison qu'elle me
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tout beau!... tout beau!... ma chère
-enfant; il faut être prudente et réservée... Une
-jeune fille, hélas! a tôt fait de se compromettre!...
-La coquetterie...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, grand'mère, je suis habillée avec
-des défroques d'il y a deux ans!... ça ne m'a
-coûté que le fil et les aiguilles... Et, est-ce que
-j'ai été coquette?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma
-chère enfant. Je t'avertis afin que tu te tiennes
-sur tes gardes. Tu es si jeune encore!... Ta
-mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une
-femme!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, grand'mère, si je suis plus grande
-que maman, ce n'est pas de ma faute.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas
-pas prétendre que je te reproche de grandir et
-de t'habiller, j'espère! Je te préviens que le
-monde est méchant, pervers, sans indulgence,
-et qu'il est rempli d'embûches: c'est au moment
-où il vous flatte qu'il faut se méfier de lui
-davantage...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, grand'mère, si on apprend le
-piano, le chant, les bonnes manières, c'est pour
-plaire?...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons! est-ce que tu vas te permettre
-de raisonner, à présent?... A-t-on jamais vu?...
-Est-ce que c'est cela qu'on vous enseigne au
-Sacré-C&oelig;ur?... Ta mère, mon enfant, sache-le,
-ne s'est jamais permis une observation!...
-"Plaire!... plaire!..." Je vous demande un
-peu!... Sans doute, il arrive un moment où
-une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est
-en âge de se marier, ce qui n'est pas ton cas;
-encore est-il suffisant qu'elle plaise à celui qui
-sera son mari!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le
-connaît-on?...</p>
-
-<p>Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand
-je discutais comme cela avec sa mère, parce que
-je disais ce qu'elle avait sans doute eu, bien des
-fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était
-impossible. Et alors c'était contre elle que
-grand'mère se retournait, puis elle me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, tu vois ce dont tu es cause:
-c'est ta mère qui paie pour ton incroyable
-audace!...</p>
-
-<p>Et elle soupirait douloureusement, la chère
-bonne femme. Pour elle, avec mes "observations,"
-c'était la société, le pays tout entier
-qui "fichait le camp."</p>
-
-<p>Ces messieurs ne me firent pas de compliments
-sur mon jeune talent de pianiste; à la<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-vérité même, ils me firent honte: j'avais quinze
-ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord
-pour me trouver des dispositions très particulières.</p>
-
-<p>&mdash;Quel est donc votre professeur, là-bas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély
-s'entend à professer le piano comme un savetier!&mdash;s'écria
-M. Vaufrenard qui perdait complètement
-le sens de la mesure dès qu'il s'agissait
-de musique.</p>
-
-<p>Il interpella grand'mère.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous,
-oui ou non, que votre petite-fille devienne
-une musicienne?</p>
-
-<p>&mdash;Une musicienne! une musicienne... sans
-doute!&mdash;s'écria la malheureuse femme&mdash;Est-ce
-que Madeleine a besoin, pour cela...?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin!&mdash;interrompit M. Vaufrenard,&mdash;voulez-vous
-qu'elle joue du piano comme de
-la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût
-du talent?</p>
-
-<p>Ma grand'mère pensait certainement à ma
-mère qui n'avait pas de talent. Quant à elle,
-elle se méfiait du talent, parce qu'il porte à
-l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la
-pire des choses. Mais elle n'osait répondre à ces
-deux messieurs, très enflammés, très irritables<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-et très compétents en matière musicale. M.
-Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la
-tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq
-ou six ans un vrai talent," mais il fallait me
-mettre entre les mains d'un professeur "qui ne
-fût pas un âne."&mdash;Pauvre M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély!&mdash;La
-question fut agitée à la maison.
-C'est la dépense supplémentaire d'un professeur
-"de la ville" qui était aussi à considérer, surtout
-avec la menace qu'étaient pour notre bourse les
-"études" de Paul! Mais ces messieurs furent
-d'une ténacité qui m'étonna: avais-je donc tellement
-de dispositions? Tous deux s'imposèrent
-presque, et ma grand'mère dut consentir à
-m'envoyer chaque matin, une heure ou deux,
-chez les Vaufrenard.</p>
-
-<p>Le mois d'août était tellement chaud que
-personne ne songeait à faire des promenades;
-à dix heures du matin, Françoise et moi, nous
-rasions les murs pour bénéficier d'un peu
-d'ombre, puis, une fois la grille ouverte, chez
-les Vaufrenard, nous dégringolions sous les
-arbres frais où l'on avait toujours peur de
-rencontrer des couleuvres; et, dans le grand
-salon au parquet piqué, les persiennes à demi
-fermées laissant passer un rayon qui étincelait,
-avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant
-d'un grenadier en caisse, ces messieurs, tantôt<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-l'un, tantôt l'autre, quelquefois tous les deux,
-s'acharnaient à m'initier à leur art.</p>
-
-<p>Ils avaient pour la musique une passion
-exclusive, et éprouvaient l'un comme l'autre la
-démangeaison de faire du prosélytisme; ils
-semblaient craindre qu'après eux, personne ne
-goûtât plus la qualité de leur immense plaisir;
-sur combien d'enfants n'avaient-ils pas essayé
-d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, sur les
-jeunes Bridonneau, sur M<sup>lle</sup> Patissier, sur les
-deux petites de la Vauguyon, sur les six enfants
-des Pallu.</p>
-
-<p>M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables;
-on le citait comme un exemple de certaines
-cruelles destinées, et il avait traversé ses
-adversités, non pas insensible, mais en puisant
-comme un divin secours dans les sons magnifiques
-de son violoncelle et dans une espèce
-d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait
-au piano une sonate de Beethoven. C'était un
-bonhomme un peu brusque de façons, avec un
-c&oelig;ur tendre. Il vivait sans cesse sur la défensive,
-car il croyait,&mdash;avec quelle raison!&mdash;en
-voyant une personne nouvelle, qu'elle n'allait
-pas aimer la musique qu'il aimait ou qu'elle
-allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, et
-de cela il souffrait un perpétuel martyre.</p>
-
-<p>La façon dont ces deux bonshommes me<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-parlèrent de la musique m'emballa. Leur musique,
-autrefois, m'avait touchée intimement;
-mais je reste convaincue que, quel que soit
-l'attrait des choses elles-mêmes, c'est la parole
-qui nous gagne tout à fait. Un mot juste, dit à
-temps, a la vertu de fixer une impression pour
-toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on
-veut, c'est lui qui échauffe, et rend possible
-l'empreinte. C'étaient les paroles de M<sup>me</sup> du
-Cange qui m'avaient le plus troublée au
-couvent; c'étaient ses deux petits mots, prononcés
-dans le corridor: "Mon enfant!... mon
-enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur religieuse.
-Ce fut l'initiation passionnée de M.
-Topfer qui réveilla en moi l'enthousiasme de
-mes toutes jeunes années pour la musique, et ce
-fut cette clarté particulière de méthode, qui
-manque rarement aux hommes épris de leur
-art, qui m'aida à me débrouiller rapidement
-dans les rebutants débuts. En deux mois de
-vacances, mes deux maîtres firent de moi une
-musicienne, non pas exécutante, assurément,
-mais déterminée, ardente, partie, définitivement
-partie vers un but qui me paraissait beau, qui
-ne contrariait pas mon idéal religieux, qui
-l'augmentait plutôt en se confondant avec lui.
-J'entrevis la possibilité de vivre dans ce monde
-dont les premiers échos m'avaient tant choquée,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-en m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours
-suave, quels que dussent être les dégoûts que
-le sort me réservait.</p>
-
-<p>Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés,
-je les revois toujours. Ils ont été la
-période la plus satisfaisante de ma vie pour mon
-âme, pour mon esprit, pour mon c&oelig;ur; plus
-satisfaisante que ma période exclusivement
-religieuse, oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré
-tout mon "besoin d'idéal,"&mdash;comme on ose
-à peine dire,&mdash;il y en moi un individu positif
-qui pressentait, même en adoration devant
-l'autel, que ce ravissement-là était un luxe dont
-la vie ne s'accommode pas communément. La
-musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard,
-une valeur personnelle; et l'idée de valoir par
-moi-même m'inoculait je ne sais quelle force
-nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par
-exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."</p>
-
-<p>Le cher homme que M. Topfer!</p>
-
-<p>Quand je me séparai de lui, le premier jour
-d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser
-un petit discours, surtout afin de me
-prémunir contre la musique médiocre; et il me
-parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était
-au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu
-que la figure de petit homme à favoris blancs
-qu'il avait, lui, un peu à la manière de César<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-Franck, et son frais petit &oelig;il bleu, son &oelig;il
-d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son
-sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait
-mon âge; il me disait des choses et des choses
-sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa
-à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un
-sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que
-voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin
-lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé;
-il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant
-un doigt, et son petit &oelig;il bleu, d'enfant, se
-mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux
-qu'il pût faire pour moi.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="X" id="X">X</a></h2>
-
-
-<p>On avait consenti à remplacer M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély
-par un professeur de Tours,
-nommé M. Bienheuré, un homme très doux,
-très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il
-eût presque toujours très chaud quand il arrivait
-à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres
-à pied, et il s'épongeait le front pendant
-un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler.
-Même en son absence, j'étudiais pendant certaines
-récréations et une grande partie de la
-journée des jeudis et des dimanches. Dès les<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard;
-aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à
-l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.</p>
-
-<p>Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma
-famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques,
-leur air tout chose et une certaine préoccupation
-d'économies qui m'avait laissé supposer que
-mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je
-sus, à peu près par tout le monde,&mdash;quoiqu'en
-principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût
-m'être tenu absolument caché,&mdash;que monsieur
-mon frère avait fait dix mille francs de dettes.
-Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite
-dot de maman qui avait été respectée par mon
-père au milieu de ses grands sacrifices pour le
-pays!... Par une chance relative, on avait eu
-vent de son emprunt, grâce à son correspondant
-à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul
-était mineur, il est vrai; mais la somme avait
-été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser.
-Grand-père était dans une fureur
-noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais
-pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi:
-devant moi, qui étais toujours censée ne rien
-savoir de la conduite scandaleuse de mon frère,
-il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à
-nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à
-bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-ne cessa pas; je ne savais où me
-mettre: j'avais grande envie de courir chez les
-Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne
-plus voir personne, sous prétexte que la ville
-devait savoir que notre fortune était écornée,
-et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon
-on allait nous regarder dans la rue: elle avait
-passé par là quand mon père avait dû abandonner
-sa maison! Paul, lui, était encore à Paris,
-retenu par ses examens.</p>
-
-<p>On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire,
-de peur de le troubler devant ses examinateurs.
-Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé
-les dix mille francs? C'est que le prêteur avait
-fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement
-de sommes antérieurement avancées
-par un bas usurier. Cela devait dater de son
-installation à Paris; c'était le prix des aventures
-à moi contées l'année précédente. Tout portait
-à faire croire qu'il avait à présent creusé de
-nouveaux précipices!</p>
-
-<p>Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme:
-il était reçu. Ah! bien lui en prit de
-n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu.
-On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul
-est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils
-ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!"
-c'était presque de la gloire. Pour une si vive<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-satisfaction, on lui eût pardonné tout et le
-reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans
-la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous
-allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux
-reproches, grand-père lui-même prononça:
-"Remise à huitaine!"</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2>
-
-
-<p>M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers.
-Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué!
-Mais ne point le voir me fut une grande
-déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque
-de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville.
-Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard
-que je pus montrer mon "talent." On me fit
-jouer un peu; presque tout le monde me complimenta,
-mais non pas M. Vaufrenard. Je
-pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer
-en l'absence de M. Topfer, oh! le
-lâche!..." On me pria de me mettre au piano
-une seconde fois; il y avait bien une vingtaine
-de personnes dans le salon; elles me firent un
-vrai petit succès; un grand jeune homme, qui
-me tournait les pages et que je voyais ce jour-là
-pour la première fois, me dit d'une voix émue:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-imaginer le plaisir que vous nous avez fait!...</p>
-
-<p>Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous
-prie de le croire! C'était le premier compliment
-qu'on me décochait à bout portant! Mais le
-satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres.
-A notre départ, seulement, en m'embrassant sur
-le front, comme lorsque j'étais enfant, il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mougeasson! tu reviendras
-demain matin, j'espère, te faire un peu frotter
-les oreilles?...</p>
-
-<p>Je revins le lendemain matin pour m'entendre
-dire que j'avais joué comme un sabot et me le
-voir démontrer.</p>
-
-<p>&mdash;N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre
-gamine, ils ne savent seulement pas discerner
-une note fausse!...</p>
-
-<p>Ça, c'était clairement injuste, par exemple!
-car il y avait là, la veille, deux dames, excellentes
-musiciennes, sans compter le jeune homme
-qui me tournait les pages.</p>
-
-<p>Mais je ne tardai pas à découvrir ce que
-voulait M. Vaufrenard: il voulait étonner son
-ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait
-jouer autrement la <i>Courante</i> de Rameau ou la
-<i>Polonaise</i> de Chopin, que je ne l'avais fait la
-veille. Pendant douze jours, il me fit travailler
-à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva,
-et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-M. Vaufrenard qui n'était pas content, car son
-amour-propre était intervenu dans l'affaire, et
-pour douze jours de ses leçons personnelles, à
-lui, il voulait absolument que je fusse remarquable.
-Il prenait son ami à partie:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! tu ne trouves pas!... mais
-écoute-la dans cette phrase, sacrebleu!...</p>
-
-<p>M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait
-recommencer et recommencer encore, avec ses
-indications, ses nuances. Puis tout à coup,
-après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement
-mécontent, ou de moi, ou de lui-même,
-et s'écriait:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! jouez-moi ça comme vous
-l'entendez!...</p>
-
-<p>Habituée à une grande docilité, je ne vis
-heureusement pas de malice dans son injonction
-inaccoutumée, et je jouai comme j'avais envie
-de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite!
-et ne sut que me recommander de ne pas manquer
-de venir le lendemain. Il était tard, je
-m'en souviens; je déguerpis dare dare en
-roulant ma musique, mais j'eus le temps d'entendre,
-derrière la portière en tapisserie qui
-fermait le salon, M. Topfer qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tempérament du diable, la drôlesse!...</p>
-
-<p>Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en
-grimpant l'allée sous bois, puis en descendant<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-la petite rue torride où il n'y avait, à cette
-heure-là, plus d'ombre!</p>
-
-<p>Alors, seulement alors,&mdash;pour quelles raisons
-infiniment subtiles,&mdash;je me crus le droit de
-penser que le grand jeune homme qui m'avait
-tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait
-adressé un compliment si ému, <i>primo</i>, devait
-être sincère; <i>secundo</i>, pouvait n'être pas un
-imbécile.</p>
-
-<p>Que les choses sont étranges! Le souvenir
-de ce garçon ne m'avait pas du tout agitée et je
-n'avais même pas été tentée de me représenter
-sa personne physique qui ne me laissait aucune
-impression, ni de retrouver seulement son nom.
-Ce garçon était lié à mon petit amour-propre
-de pianiste; c'était son compliment, de ton si
-convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà
-qu'à présent, et parce que je venais de découvrir
-que mes deux maîtres me trouvaient des
-qualités, voilà que dans une minute d'exaltation,
-sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne
-pus me retenir de dire à ma vieille bonne:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme
-qui m'a fait un de ces compliments, l'autre jour!...</p>
-
-<p>Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle
-eût été soudain pétrifiée:</p>
-
-<p>&mdash;Un jeune homme, mademoiselle!... et
-qui ça, donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.</p>
-
-<p>Je dus la tranquilliser, car elle allait croire
-que l'on m'avait manqué de respect dans la rue.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard,
-un jeune homme qui me tournait les
-pages!</p>
-
-<p>Elle me regarda, l'excellente vieille femme,
-d'une façon inexprimable et dont je ne compris
-pas, dans l'instant, tout le sens; mais sa figure
-m'est demeurée présente parce que j'y ai songé
-bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux
-visage tanné et ridé, un mélange d'angoisse
-solennelle et de bonheur, de surprise et de
-résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait
-soudainement, au tournant de la rue, à un
-événement qu'on pouvait pressentir, mais qui
-était encore inattendu, et dont les conséquences
-devaient être incalculables.</p>
-
-<p>&mdash;L'avez-vous dit à Madame, au moins?
-s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance,
-voyons! Tu es là qui fais une tête!...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, à votre place, je le dirais à Madame.</p>
-
-<p>"Madame," pour Françoise, comme pour
-tous, c'était ma grand'mère.</p>
-
-<p>Je n'avais pas envie du tout d'entretenir
-grand'mère d'une niaiserie que je regrettais
-déjà d'avoir confiée à Françoise. Voilà comme<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-je comprenais, à cette époque, que l'on fît des
-confidences: ou bien à la première venue, parce
-qu'on ne sait pas comment elle va les prendre,
-et qu'il y a là quelque chose d'inconnu, d'amusant,
-comme un jeu de hasard; ou bien à
-quelqu'un comme M<sup>me</sup> du Cange, qui comprend
-tout, et mieux que vous ne feriez vous-même.
-Mais ma grand'mère, quel que fût le respect
-que je professais pour elle, était bien la dernière
-personne à saisir les complications du moindre
-tourment de l'esprit; quant à maman, elle
-n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi
-que ce fût. Et, après tout, moi, j'étais bien
-tranquille; ce n'étaient que les grands airs de
-Françoise qui contribuaient à me faire croire
-qu'il se passait quelque chose d'anormal.</p>
-
-<p>Pourtant, je dus finir par conter la chose;
-mais voici pourquoi: c'est que j'avais espéré
-retrouver ce jeune homme chez les Vaufrenard,
-le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour
-rien au monde je ne me fusse permis de dire:
-"Tiens! ce jeune homme qui m'a tourné les
-pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..."
-Ah! bien, c'en eût été, une affaire! Mais de
-retour à la maison, je dis à grand'mère qui me
-parlait de mon piano:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>M<sup>me</sup> Pallu, qui me tournait les pages, laisse
-traîner la dentelle de sa manche sur la partition:
-j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre
-ou cinq mesures...</p>
-
-<p>A quoi ma grand'mère répliqua elle-même,
-ce qui me parut providentiel:</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc te tournait les pages l'autre
-dimanche?</p>
-
-<p>&mdash;Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a
-adressé un fort joli compliment...</p>
-
-<p>Glissée comme cela et en manière de réponse,
-seulement, la petite chose passa comme lettre à
-la poste... mais, en glissant, me fit plaisir.
-J'étais à contre-jour, heureusement, car je
-rougis jusqu'aux oreilles!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit ma grand'mère, je me souviens:
-c'est un ami des Jarcy, qui est venu avec eux
-de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il
-donc?</p>
-
-<p>J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.</p>
-
-<p>Personne ne se rappelait le nom de ce jeune
-homme. Ce très léger incident en demeura là,
-momentanément, et n'eut pas d'autre suite
-immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui
-venaient à Chinon et chez les Vaufrenard,
-environ un dimanche sur deux. Je ne croyais
-pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser
-d'une façon particulière au jeune homme<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-qui m'avait tourné les pages, mais ma curiosité
-était piquée, et je m'imaginais ne désirer que
-savoir son nom.</p>
-
-<p>Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas
-d'enfants avec qui j'eusse pu parler aisément, et
-formaient un couple d'une cinquantaine d'années,
-à l'abord assez froid; je les connaissais
-peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée
-pour aller leur demander le nom du jeune
-homme qui m'avait tourné les pages! Mais je
-m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de
-leurs paroles: ne laisseraient-ils pas tomber,
-par hasard, celle que je souhaitais? Ce fut un
-fait exprès: personne, du moins en ma présence,
-ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah
-çà! il était donc bien ordinaire, bien quelconque,
-pour avoir laissé si peu de traces dans une petite
-réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à ces
-gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir
-pas gardé de lui quelque souvenir!... Et je
-songeais, en même temps, à part moi, que moi-même,
-je ne savais pas comment il était fait,
-s'il était joli ou laid, et que je n'avais retenu de
-lui que le compliment qu'il m'avait adressé et le
-ton qu'il y avait mis.</p>
-
-<p>Telles étaient ma timidité, mon habitude de
-contrainte et la terreur qu'une jeune fille élevée
-comme je l'étais a de se compromettre, que je<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-rentrai au couvent sans avoir appris ce que je
-voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une
-fois, je croyais bien que cela n'était rien qu'une
-assez mesquine curiosité non satisfaite: je me
-moquais de moi-même, et, dans le train qui me
-ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion
-que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper
-de choses sérieuses, car n'allais-je pas
-"dans le monde" devenir maniaque et ridicule?...</p>
-
-<p>Le couvent, en effet, s'empara de moi de
-nouveau, et si bien, que j'oubliai ces petites
-choses. Ce devait être mon avant-dernière année;
-j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma
-sagesse me valait des emplois nombreux; j'avais
-fort à faire. En outre, je fus saisie, la troisième
-semaine qui suivit la rentrée, après les habituelles
-secousses de la retraite, d'une crise de
-dévotion! oh! mais, sans comparaison possible
-avec ce que j'avais éprouvé jusque-là.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> du Cange, qui prenait chacune de nous
-en particulier, une fois par semaine, m'arrêta
-sous la charmille, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, si quelque fait insolite s'était
-passé, pendant les dernières vacances, est-ce que
-vous ne me le confieriez pas?</p>
-
-<p>Je protestai, sans comprendre en aucune
-façon. Ma confiance en elle n'était-elle pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-la même? Et très sincèrement, je me
-demandais: "Que se serait-il passé ces vacances
-dernières?" Elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quelque chose de changé en vous,
-mon enfant...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, madame, je vous jure!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a quelque chose... cherchez!...
-Voyons! cherchons ensemble: n'auriez-vous
-pas gardé de ces vacances quelque souvenir,
-agréable ou douloureux, mais tenace, et qui se
-loge dans un coin de notre âme, comme une
-parole frappante qu'on ne peut plus oublier et
-qui suscite sans cesse des pensées autour d'elle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, non, madame!</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, non, madame...</p>
-
-<p>&mdash;Point de nouveaux chagrins de famille?...
-Je sais, ma chère enfant, que la grande perte
-que vous avez subie a laissé en votre excellent
-c&oelig;ur une blessure profonde; cependant, il faut
-se résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi
-avoir confiance en sa miséricorde: vous n'êtes
-pas tourmentée du sort de l'âme de votre digne
-père?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, madame.</p>
-
-<p>Elle me regarda, alors, de tout son charmant
-visage:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et notre petite conscience, notre petite
-conscience de cristal, vous savez, si pure, qu'une
-goutte d'eau y fait tache, elle ne nous reproche
-rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret
-que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à
-moi?</p>
-
-<p>J'étais très embarrassée, incommodée même,
-et je commençais à m'émouvoir. Je n'avais rien
-à cacher, me semblait-il, ni à M<sup>me</sup> du Cange, ni
-à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de
-la pénétration extraordinaire de M<sup>me</sup> du Cange
-qu'il ne me venait même pas à la pensée qu'elle
-pût se tromper. Si elle avait remarqué quelque
-chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi.
-Lui dire "non" jusqu'au bout, la laisser se
-séparer de moi sans un aveu, c'était la laisser
-avec un soupçon, et cela m'était très pénible.
-Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je
-m'examinai vite, vite; et ce fut ce qui dominait
-en moi, depuis quelque temps, qui émergea:
-c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer
-Jésus comme je faisais! Je devins rouge, j'eus
-envie de pleurer, et je confessai à M<sup>me</sup> du Cange
-le sentiment dont mon c&oelig;ur était plein:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, peut-être est-ce que j'aime trop
-Notre-Seigneur Jésus-Christ!...</p>
-
-<p>Il me parut bien qu'elle attendait cela ou
-quelque chose d'analogue. Son visage, qui avait<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-été anxieux, s'amollit, et elle me prit la main.
-Mais je sentis tout de suite que ce que je lui
-avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint
-sur les recommandations qu'elle m'avait faites
-l'année précédente et sur la nécessité de garder
-de la modération dans toutes les affections,
-même divines.</p>
-
-<p>En me quittant, elle me demanda si je comptais
-voir bientôt mes parents. Rien ne me faisait
-prévoir leur visite; il y avait à peine un mois
-que nous étions rentrées.</p>
-
-<p>Cependant, huit jours après, M<sup>me</sup> du Cange
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir
-madame votre grand'mère et votre chère maman
-aussi sans doute, jeudi prochain.</p>
-
-<p>Comment cela se faisait-il? Elle leur avait
-donc écrit de venir? En effet, grand'mère et
-maman m'attendaient au salon le jeudi suivant,
-et, quand j'arrivai, M<sup>me</sup> du Cange et M<sup>me</sup> de
-Contebault, la Supérieure, les quittaient. Mon
-Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait donc y avoir de
-si important? Oh! je me souviens avec effroi
-de ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants
-vous regardent et où l'on se demande:
-"Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."</p>
-
-<p>Grand'mère et maman avaient l'air très calmes,
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ou plutôt calmées, car la lettre de M<sup>me</sup> du
-Cange avait dû leur causer une certaine alerte.
-Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons tranquillisé ces dames qui
-s'alarment à votre sujet, mesdemoiselles, d'une
-façon vraiment bien délicate, bien touchante!</p>
-
-<p>&mdash;Figure-toi, dit maman,&mdash;avec sa franche
-simplicité,&mdash;qu'elles nous ont demandé si tu
-n'avais pas joué, ces vacances, avec quelque
-jeune cousin!...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, interrompit grand'mère, ne soyons
-pas indiscrètes! Cette enfant n'a pas besoin de
-savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; qu'elle
-sache seulement que ses maîtresses comme sa
-famille n'ont qu'un souci, c'est qu'elle soit une
-jeune fille irréprochable. Quant au cousin, puisque
-cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, nous
-avons affirmé à ces dames que nous n'avions
-pas de cousin, et que, Dieu merci, je sais assez
-ce que c'est qu'une jeune fille bien élevée, pour
-ne pas lui laisser fréquenter de près aucun jeune
-homme!...</p>
-
-<p>Maman, qui avait toutes les peines du monde
-à se tenir, me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais
-dansé, par hasard!...</p>
-
-<p>&mdash;Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé.
-Je n'en retiens qu'une chose: c'est que ces<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-dames sont des éducatrices admirables, mais
-elles devraient avoir plus de confiance dans les
-familles, surtout quand elles sont représentées
-par des personnes de mon âge!...</p>
-
-<p>Je vis que grand'mère était un peu piquée
-qu'on eût pu la soupçonner d'avoir laissé naître
-en moi un sentiment pour un jeune homme.
-Grand'mère avait une confiance absolue en son
-grand âge, parce que le grand âge comporte par
-définition l'expérience, et elle avait confiance en
-certaines mesures préservatrices de l'innocence,
-qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.</p>
-
-<p>Et, pendant que je rougissais à me gonfler
-les joues, et qu'un tourment nouveau envahissait
-ma conscience, grand'mère ayant tranquillisé
-ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même,
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre
-chose.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Cette visite de mes parents produisit un effet
-singulier. M<sup>me</sup> du Cange, qui, sans cesser jamais
-d'être exquise en ses rapports avec moi, ne me
-dissimulait pas cependant une certaine inquiétude,
-incompréhensible, depuis ma grande dévotion
-de l'an passé, et qui me bridait, doucement
-mais fermement, dans mes élans pourtant si
-conformes à l'éducation qu'on nous donnait,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-M<sup>me</sup> du Cange desserra tous les freins et me
-laissa libre d'aimer Jésus à ma guise. On ne me
-chicana plus sur mes confessions, sur mes
-communions, sur mon attitude trop fervente à
-la chapelle. Au contraire, tout cela parut désormais
-parfaitement édifiant et dans l'ordre. Sans
-doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une
-erreur sentimentale,&mdash;ce dont je ne pouvais
-me rendre compte dans ce temps-là, comme
-bien l'on pense,&mdash;ou bien, lors de cette visite
-de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation
-de me laisser aller à mes penchants pieux:
-certaines familles ne se plaignaient-elles pas à
-ces dames qu'on fît de leurs filles des "bigotes!"
-Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,&mdash;je
-le lui ai entendu dire plus tard,&mdash;qu'une
-grande piété ne peut pas nuire aux jeunes filles,
-"car elles en laissent toujours assez tomber,
-chemin faisant, dans la vie."</p>
-
-<p>Le séjour au couvent me fut rendu désormais
-délicieux. Je ne l'avais jamais trouvé pénible,
-mais il y eut, autour de moi, à partir de cette
-époque, comme un concert organisé secrètement
-pour m'enchanter. J'avais conquis une grande
-autorité sur toutes les élèves, non seulement de
-ma classe, mais des classes inférieures, par
-mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs
-sans cesse renouvelés et accrus. Tout le<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-monde m'aimait, sauf le clan des mauvaises
-têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais
-mis tout mon bonheur dans le c&oelig;ur de Jésus,
-depuis que j'étais bien persuadée que tout
-savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin
-ravissement.</p>
-
-<p>Je venais de conquérir le "second médaillon,"
-récompense insigne, attendu qu'il n'existait
-que deux médaillons pour le pensionnat.
-A présent, j'allais porter sur la poitrine un
-objet qui laissait loin en arrière tous ceux qui
-m'avaient valu les quolibets des familles, au
-salon, et les sarcasmes de mon frère Paul: un
-cadre ovale et doré, à peu près des dimensions
-d'une main moyenne, enfermait, sous verre,
-une peinture exécutée à la main, dite miraculeuse,
-et nommée <i>Mater admirabilis</i>; elle représentait
-la Vierge, entre un lys et un fuseau, et
-avait été exécutée, affirmait-on, dans une heure
-d'inspiration, par une sainte religieuse qui
-n'avait jamais touché auparavant ni crayon, ni
-pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez
-lourde chaîne de cuivre, tout disgracieux et
-incommode qu'il fût, je le portai avec fierté et
-sans redouter les moqueries: je fusse sortie en
-ville avec, depuis que j'aimais Jésus!</p>
-
-<p>Ce fut pendant la semaine sainte de cette
-année que j'atteignis mes plus grandes extases.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-La passion de Notre-Seigneur me toucha
-comme jamais encore; je vécus tout le drame
-avec une intensité qu'aucun spectacle, aucune
-lecture n'égalèrent plus pour moi. En qualité
-d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon"
-j'eus le privilège extraordinaire de veiller
-toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint devant
-le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu improvisé
-dans une partie quelconque de la Chapelle
-où l'on transporte les Saintes Espèces, tandis
-qu'on laisse le Tabernacle vide. Et, toute cette
-nuit, je la passai à genoux, dans les larmes,
-dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée
-de fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent
-le sut et s'exalta, quoique M<sup>me</sup> du Cange ne vît
-pas cela d'un très bon &oelig;il. Beaucoup croyaient,
-quand je repris connaissance, que je retombais
-du ciel.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2>
-
-
-<p>La semaine de Pâques, nous quittions le couvent
-pour passer une dizaine de jours en famille.
-Maman vint seule me prendre; elle, ordinairement
-si placide, elle avait l'air tout décontenancé.
-Je lui demandai pourquoi grand'mère
-ne l'avait pas accompagnée; elle me dit qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..."
-Grand-père? il était à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à Paris, pour ton frère.</p>
-
-<p>Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il
-dû se passer, seigneur Dieu! Evidemment il ne
-s'agissait pas de maladie, car c'eût été ces dames
-qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait
-rien me dire. Je m'exténuais à imaginer les
-horreurs qu'avait bien pu commettre encore ce
-diable de Paul!</p>
-
-<p>A la maison, la grand'mère aux abois; on
-fait à peine attention à moi; on vit suspendu
-dans l'attente du télégraphiste, du facteur; on
-attend des nouvelles de Paris; et tout cela en
-cachette de moi, autant que possible, car je dois
-toujours ignorer qu'un jeune homme peut se
-mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer
-trop clairement que notre Paul a exécuté
-une frasque un peu raide. Comme il faut bien
-m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ton frère, mon enfant, a commis quelques
-légèretés.</p>
-
-<p>Je demande s'il viendra tout de même en
-vacances. Grand'mère, s'oubliant, s'écrie:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais non!</p>
-
-<p>Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends
-que les "légèretés" ne sont pas de<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-celles qui s'envolent au premier coup de vent.</p>
-
-<p>Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à
-neuf heures du soir, qui est-ce que nous voyons
-arriver, sans tambour ni trompette, sans être
-annoncés même par un télégramme? Le grand-père
-avec Paul!</p>
-
-<p>Grand brouhaha; exclamations; embarras
-sur l'attitude à prendre vis-à-vis de Paul. Au
-milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!"
-des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père
-qui glisse à l'oreille de ces dames:</p>
-
-<p>&mdash;Tout est arrangé!</p>
-
-<p>Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement
-pas l'air de se douter qu'on ait pu s'agiter
-à cause de lui: on jurerait que son grand-père
-a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui
-faire honneur. Il reste avec moi, pendant que
-grand'mère se précipite dans une autre pièce,
-en entraînant son mari, afin d'apprendre de lui
-comment "tout est arrangé."</p>
-
-<p>Je dis à Paul:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mon bonhomme, tu peux te
-flatter de faire ici un grabuge!</p>
-
-<p>Il hausse les épaules et sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Je te raconterai ça, ma petite.</p>
-
-<p>Je ne me souciais pas d'entendre des histoires
-dans le genre de celles de l'année dernière,
-et si l'on n'avait pas fait tant de mystère de<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître;
-mais j'étais très intriguée.</p>
-
-<p>Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la
-raconter, mais le lendemain, chez les Vaufrenard
-qui, maintenant, venaient s'installer à Chinon
-dès les premiers jours du printemps. Un événement
-comme le voyage du grand-père à Paris,
-il fallait bien qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard!
-Aussi s'arrangea-t-on pour nous inviter à aller
-nous promener au jardin, mon frère et moi, dès
-qu'au salon la nécessité parut s'imposer de
-parler de ce voyage.</p>
-
-<p>&mdash;Allez donc prendre l'air, mes petits;
-quand on sort de classe ou des amphithéâtres
-de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une
-minute de ses vacances.</p>
-
-<p>Il en résulta que l'affaire fut contée en même
-temps dans deux endroits: dans le salon au
-parquet piqué et sur la terrasse, à l'un de mes
-balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.</p>
-
-<p>Le temps était beau; le soleil, déjà chaud,
-faisait bruire toute la terre de bourdonnements
-de mouches et d'abeilles. L'immense vallée
-était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous
-de nous, dans les vergers étagés, les cerisiers,
-les amandiers, les poiriers, les pommiers
-et les pêchers étaient en fleurs. Cela formait un
-de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-représenter le début de quelque chose qui va
-s'amplifier et s'embellir, mais qui est plus charmant
-dans son commencement, de ces tableaux
-qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter
-une marche nuptiale.</p>
-
-<p>Je dis à Paul:</p>
-
-<p>&mdash;Comme c'est joli! sens-tu comme ça
-sent?...</p>
-
-<p>Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et
-voilà qu'il se met tout à coup à me raconter son
-affaire, parce qu'il en était encore tout saturé,
-ayant été très ennuyé un moment, puis béatement
-stupéfait que ça se soit "arrangé."</p>
-
-<p>Depuis que Paul était un peu à court d'argent,
-à la suite de ses fameuses folies, il recherchait
-des plaisirs innocents, disait-il, et, en
-même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein
-qu'il s'était procuré une invitation à un
-certain bal donné dans une salle de restaurant,
-au Palais Royal, par une société de prévoyance
-dont faisait partie tout un monde de petits
-bourgeois et employés. Là, mon Paul dansait,
-plusieurs fois durant la soirée, avec une petite
-jeune fille blonde qui était jolie comme un ange
-et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si
-bonne danseuse et si agréable qu'il n'en invitait
-presque aucune autre et faisait connaissance
-avec la maman, une jeune veuve très comme il<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-faut. On se plaisait évidemment de part et
-d'autre et on se donnait rendez-vous au prochain
-bal d'une autre société, qui avait lieu huit
-jours après, car il paraît que tout ce petit
-monde, qui n'a pas les moyens de recevoir,
-trouve à danser continuellement et presque
-sans bourse délier. Au second bal, encore dans
-un restaurant appelé "la terrasse Jouffroy,"
-si je me souviens bien, l'idylle se resserrait, et
-la maman acceptait que Paul les reconduisît,
-elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, car
-il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins"
-étaient rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le
-même quartier que lui? Sous son parapluie,
-abritant Juliette et sa maman, Paul faisait cette
-fois connaissance avec la devanture du magasin
-de modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait
-les fenêtres du petit entresol qu'on habitait
-au-dessus: "Vous voyez, monsieur Paul, c'est
-là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent,
-venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals,
-puis sans qu'il fût question d'aucun bal, puis
-plus souvent encore, puis presque tous les
-jours.</p>
-
-<p>Je faisais observer à Paul:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu
-ne pouvais pas épouser cette jeune fille!...</p>
-
-<p>&mdash;Que tu es bête! me disait Paul.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-<p>Et il continuait à raconter son histoire, non
-pour moi, car il me jugeait vraiment stupide,
-mais pour le plaisir de la raconter. Moi, je commençais
-à m'intéresser à cette petite Juliette.
-Ce n'était pas la première histoire d'amour que
-j'entendais, car, malgré les précautions de grand'mère,
-des histoires d'amour, on en entend à
-tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais
-c'était la première fois qu'une d'elles me paraissait
-vivre tout près de moi, et me touchait, je
-ne sais pas pourquoi. J'avais les deux coudes
-appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées
-contre le dos de ma main, et je regardais la
-citerne du père Sablonneau, ce grand &oelig;il de bête
-où toute mon enfance s'était mirée...</p>
-
-<p>Le récit de Paul n'était guère poétique: il
-me transportait dans un magasin de modes de
-la rue du Cherche-Midi où l'on voyait Juliette
-et sa maman confectionnant du matin au soir,
-et le soir jusqu'à onze heures ou minuit, des
-chapeaux, où un petit escalier en tire-bouchon
-montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique
-chambre de la modiste et de sa fille, une chambre
-de la forme et de la dimension d'une boîte à
-cigares, affirmait mon frère, et meublée d'un
-seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul
-s'amusait à taquiner la mère et la fille avec des
-plumes, et à se coiffer lui-même de chapeaux de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-femmes dans l'arrière-boutique, ou bien à répondre
-comme un employé sérieux aux clientes. Il
-devait être si gentil, il avait si bonne mine, il
-s'amusait de si bon c&oelig;ur, que ni la modiste
-n'osait le mettre à la porte, ni la clientèle se
-fâcher. On le faisait passer pour un "cousin"
-qui faisait ses études. Un cousin!... Cela me
-rappelait ma fameuse affaire du couvent... La
-petite Juliette avait joué avec un cousin, elle;
-quel effet cela lui devait-il produire? D'après
-Paul, cela ne semblait tourmenter personne;
-cependant, il disait qu'au bout de quelque temps
-Juliette n'avait plus le goût d'aller au bal, et
-que la maman, qui, au contraire, aimait follement
-danser et se distraire, lui faisait des scènes,
-des scènes que Juliette racontait à son cher
-"cousin." Pour raconter ces scènes, on se
-faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine,
-ou l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le
-tire-bouchon, à l'entresol.</p>
-
-<p>Il me semblait que cette jolie petite Juliette
-aimait Paul, et que lui ne pouvait faire autrement
-que de l'aimer aussi, et je les suivais à cet
-entresol où, certainement, ils s'embrassaient...
-Je regardais toujours l'&oelig;il de la citerne, morne
-et profond, par lequel ma vie un peu mélancolique,
-mon enfance, mes malheurs de famille,
-mon couvent me regardaient comme des portraits<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-dont la sombre prunelle ne vous quitte
-pas; mon c&oelig;ur se serrait... Je suivais ces deux
-grands enfants jolis qui s'aimaient, qui s'embrassaient...
-Pourquoi me mêlais-je à cette
-affaire? Pourquoi l'&oelig;il de la citerne du père
-Sablonneau se mettait-il à signifier des choses?...
-Le récit de mon frère était gai; le printemps,
-autour de nous, était frais et charmant, et cependant,
-de la citerne montait pour moi je ne sais
-quelle tristesse inexprimable...</p>
-
-<p>Paul racontait aussi des parties, le dimanche,
-à Clamart, à Meudon: on s'en allait avec des
-boîtes de sardines et du saucisson; et alors se
-joignait à eux un "parent" de la modiste, un
-homme d'un certain âge, un peu bedonnant,
-bon garçon, qui était capitaine de recrutement,
-et sur qui Paul comptait justement beaucoup
-pour lui faire adoucir la période de deux mois
-qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la
-dînette sur l'herbe,&mdash;fût-ce avec le capitaine,&mdash;le
-jeu de cache-cache, le retour à la nuit!...
-tout cela bouleversait les notions que j'avais
-des choses: une vie si dépourvue de préjugés,
-si libre, c'était effarant pour moi; mais cela ne
-me scandalisait pas profondément, parce qu'un
-seul point m'absorbait, c'était que Paul et cette
-petite Juliette s'aimaient...</p>
-
-<p>Je dis à Paul:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas
-épousé cette petite?</p>
-
-<p>Il se mit encore à rire et répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Que tu es bête, ma pauvre s&oelig;ur!</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle"
-se met à se méfier de moi et de la
-petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et que
-je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma
-porte; tant et si bien qu'un beau jour, pan!...
-qu'est-ce qui arrive? Juliette est pincée sortant
-de chez moi... Chahut!...</p>
-
-<p>&mdash;Comment! elle allait chez toi?</p>
-
-<p>Il hausse les épaules, sans me répondre, et
-continue à me mimer plutôt qu'à me raconter
-le "chahut" dans le magasin de modes, la visite
-solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à
-la famille, enfin, un scandale épouvantable, qui
-motivait le voyage du grand-père à Paris, et il
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;Tout ça, c'est la faute au capitaine!...</p>
-
-<p>&mdash;Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu
-avoueras!... Mais enfin, c'est arrangé, dit-on:
-qu'est-ce qui est arrangé? comment ces choses-là
-s'arrangent-elles?</p>
-
-<p>Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, la petite?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comme elle doit avoir du chagrin!</p>
-
-<p>Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant,
-un peu plus loin, au-dessus du père Sablonneau.
-Sablonneau, qui bêchait sa vigne, suspendit
-son "pic" en reconnaissant mon frère, et il
-lui demanda si "dans ce Paris" il n'avait point
-vu Gambetta. Le père Sablonneau était toujours
-agent électoral comme du temps de mon père,
-mais à présent, il tournait au rouge.</p>
-
-<p>Les moineaux piaillaient dans les noisetiers;
-par instants, l'odeur de la terre remuée venait
-jusqu'à moi, mêlée au parfum si délicat des
-arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me
-mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer
-du balcon, et je regardais un insecte tombé
-dans la citerne et qui, soutenu à la surface de
-l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité
-de pattes au milieu des conferves.</p>
-
-<p>Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous
-ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent
-en nous un monde ignoré de nous-mêmes.
-Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi
-j'avais eu, à ce moment, si grande envie de
-pleurer. Cela montait, montait, cela allait éclater;
-je n'eus que le temps de m'enfuir à toutes
-jambes dans le Clos. La famille sortait du salon;
-on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..."
-Je criais sans me retourner: "Qui m'aime me<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-suive!..." et je grimpais, quatre à quatre, les
-marches de l'escalier de bois, en déchirant des
-fils d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière
-moi: "Est-elle encore enfant, pour son âge!..."</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2>
-
-
-<p>Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans
-le Clos; je courais toujours, pour leur échapper
-et pour mettre sur le compte de l'essoufflement
-le trouble que l'envie de pleurer avait dû laisser
-sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations
-de M. Vaufrenard à propos de la beauté
-du printemps, et les compliments qu'il ne se
-fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à
-maman:</p>
-
-<p>&mdash;Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà
-Richelieu là-bas... Vous avez de bons yeux,
-j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit jusqu'aux
-clochers de Loudun!...</p>
-
-<p>Grand'mère n'était pourtant guère encourageante,
-car elle ne se préoccupait, dans cet admirable
-endroit, que de l'état des celliers négligés
-par le locataire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais que voulez-vous que je fasse de vos
-celliers, ma bonne madame Coëffeteau, s'écriait
-M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas trois pièces
-de vin à y loger?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p>
-
-<p>J'entendis grand-père qui confiait à M<sup>me</sup>
-Vaufrenard:</p>
-
-<p>&mdash;Ma femme échangerait toute la belle vue
-pour un placard de plus dans la maison!...</p>
-
-<p>Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux
-Parisiens, mais la vérité était que grand'mère,
-lorsqu'elle n'était pas en coquetterie, n'appréciait
-à fond que les choses utilisables.</p>
-
-<p>Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Madame Coëffeteau, dès que je serai ici
-propriétaire, je fais combler vos celliers!...</p>
-
-<p>Ceci la piquait doublement, parce qu'il était
-en effet question de vendre la maison et le Clos,
-pour payer les "légèretés" de mon frère.</p>
-
-<p>M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la
-petite propriété; maman, qui ne pouvait plus
-faire autrement que de la vendre, y eût bien
-consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère,
-quelle déchéance! et le vendre aux Vaufrenard,
-quel aveu de détresse à ceux-là auxquels on
-l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à la
-maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules
-qui eurent trait à cette affaire; à toute
-porte entre-bâillée, j'entendais des "La dot de
-Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..."
-qui me frappèrent vivement, comme
-on le peut supposer. Ce n'était pas que je fusse
-inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée
-à la pensée du mariage, et, en second lieu, le
-mariage, s'il m'apparaissait dans un lointain
-brumeux, ne se laissait concevoir que sous
-l'aspect d'un rêve de tendresse, d'un paradis à
-deux âmes perpétuellement ravies, et entre lesquelles
-une question d'argent eût été vraiment
-méprisable. Toute mon éducation, plus forte
-que les exemples fournis, m'obligeait à cette
-conception idéale. Non, ma dot m'importait
-peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle
-causait à ma famille. Evidemment, pour solder
-les frasques de Paul, c'était ma dot qu'on avait
-écornée, ou bien c'était elle qu'il faudrait
-sacrifier.</p>
-
-<p>Chacun était témoin que M. Vaufrenard
-insistait pour acheter, et grand'mère se chargeait
-de le répéter à toute la ville, afin de manifester
-sa résistance aux plus belles offres; elle était si
-heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon:
-"Vendre leur propriété?... les Coëffeteau n'en
-sont pas là!..." Je crois même qu'il dut intervenir
-un arrangement entre mes grands-parents
-et maman, par lequel on faisait un échange: ils
-devenaient propriétaires de la maison et du
-Clos, situés à Chinon même, et maman acquérait
-une de leurs trois fermes, situées dans le
-canton de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-vente sans trop de bruit. Cette ferme, nommée
-la Blanchetière, fut en effet mise en vente;
-mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros
-marchand de biens très connu, qui entra à la
-maison, un jour de marché, les souliers crottés
-et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte:
-Monsieur n'était pas là, Madame ne savait
-seulement pas de quoi il s'agissait; quant à
-M<sup>me</sup> Doré, que l'homme demandait, elle se
-déclara incompétente et le renvoya chez le
-notaire. On ne revit plus le marchand de biens.
-Mais, par les portes entre-bâillées, j'entendais
-toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2>
-
-
-<p>Je ne sais si ces tristesses de famille y furent
-pour quelque chose, mais je tombai, moi, durant
-ces vacances, dans une sombre mélancolie qui
-n'était, malheureusement, pour ragaillardir personne
-autour de moi. Par-dessus le marché, ne
-voilà-t-il pas que M. Vaufrenard et M. Topfer
-me jugeaient moins forte que l'année dernière,
-et se lamentaient, et ne semblaient plus faire
-aucun fond sur moi!...</p>
-
-<p>Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le
-dire, s'y prenait mal avec moi; il me tarabustait<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-et se fâchait&mdash;alors que j'aurais eu tant besoin
-de douceur...&mdash;Je crois aussi qu'il était un
-peu agacé de ce que ma famille refusât de lui
-vendre la maison, et d'autant plus qu'il n'ignorait
-pas que nous avions besoin de la vendre. Mon
-bon vieux Topfer, qui avait pour moi une
-secrète indulgence, manquait d'autorité pour
-me défendre contre son ami, et il me suppliait,
-à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez
-nuit et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire
-damner tous les membres de ma famille; mais
-le c&oelig;ur n'y était pas.</p>
-
-<p>Un matin de septembre, un samedi, je me
-souviens, nous eûmes une scène violente et
-regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du
-Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me
-faisait reprendre huit fois le même passage, je
-m'énervais, il s'irritait, et je jouais de plus en
-plus mal. Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ma fille, le piano peut être une
-ressource dans la vie! Personne ne sait, par le
-temps qui court, s'il aura de quoi manger
-demain...</p>
-
-<p>Cela me blessa parce que j'y vis une allusion
-à la gêne dont souffrait ma famille, et au fond
-de moi, sans que je me fusse doutée que je la
-possédais, je trouvais la susceptibilité de ma
-grand'mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p>
-
-<p>J'éprouvai alors le besoin de répondre à M.
-Vaufrenard quelque chose de désagréable; mais
-je n'avais point d'esprit: je lui dis la chose la
-plus sotte possible, celle que j'avais voulu précisément
-lui cacher, parce qu'elle ne pouvait
-qu'aigrir nos rapports; je lui dis que mon piano
-n'allait plus pour une bonne raison, c'était qu'au
-couvent j'avais fait de l'harmonium et même de
-l'orgue, qui me plaisaient mieux.</p>
-
-<p>M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait
-pas souffrir que l'on cultivât plusieurs instruments
-à la fois si l'on voulait posséder l'un
-d'eux parfaitement:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce
-n'est pas pour chanter les Vêpres!... Tes sacrées
-béguines...</p>
-
-<p>Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant
-sur ma figure l'effet désastreux que produisait
-la moindre critique de mon couvent, de mes
-chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée
-dans une autre partie de mon amour-propre, et,
-à ce qu'il me semblait, jusque dans ma religion.</p>
-
-<p>Je perdis complètement la tête, et pour porter
-à mon adversaire un coup qui fût l'équivalent
-des deux blessures qu'il m'avait faites, une idée
-soudaine, nullement fondée, une idée qui ne
-correspondait en moi à rien de réfléchi, s'offrit
-à moi: elle était une réplique au souci pécuniaire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait
-une explication audacieuse à mon goût
-pour "faire chanter les Vêpres;" je dis, en
-verdissant de rage:</p>
-
-<p>&mdash;Le piano? heureusement que je pense
-avoir de quoi manger sans cela: je n'ai qu'à me
-faire religieuse!...</p>
-
-<p>Il me dit simplement ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Ma petite, la séance est levée.</p>
-
-<p>M. Topfer revenait de sa promenade matinale;
-il entra au salon avec M<sup>me</sup> Vaufrenard:
-tous deux s'étonnèrent que je fusse en train de
-rouler ma musique; je leur dis que j'étais
-pressée, ce matin, que maman m'attendait pour
-aller au marché, enfin quelque chose d'invraisemblable.
-On me regarda partir. M. Vaufrenard
-ne souffla pas un mot. M<sup>me</sup> Vaufrenard me dit
-qu'elle espérait bien me voir le lendemain,
-dimanche, après-midi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, certainement, madame!</p>
-
-<p>Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je
-boudai, et n'allai pas chez les Vaufrenard. Il me
-fallut pour cela, prétexter à la maison "une
-migraine atroce," indisposition qui parut bien
-extraordinaire, car je n'étais point sujette à la
-migraine. Toute ma famille alla chez les Vaufrenard.
-Moi, dans ma solitude, j'essayai de me
-faire à l'idée que j'étais irrémédiablement fâchée<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer,
-ni le Clos, ni mon balcon au-dessus de la citerne
-du père Sablonneau; et je songeai aussi à ce
-qui était sorti de moi tout à coup en présence
-de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire
-religieuse...</p>
-
-<p>Je n'avais jamais pensé à cela auparavant,
-même au plus fort de ma piété, je n'avais pas
-un instant songé à n'être pas une femme comme
-toutes les autres. Ce n'était que dans un moment
-de dépit contre la vie qu'on semblait dire fermée
-devant moi, que ce refuge s'était entr'ouvert.
-C'était une parole prononcée:&mdash;ô la vertu des
-mots!&mdash;et parce que mes lèvres l'avaient
-articulée, et parce que des oreilles l'avaient
-entendue, tout mon avenir paraissait invité à
-prendre une route insoupçonnée.</p>
-
-<p>Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me
-retirer du monde, ne serait-ce pas épargner à
-ma famille l'inquiétude de ma dot, de ma "malheureuse
-dot?" Au Sacré-C&oelig;ur, je le savais
-bien, on m'accepterait, avec ma docilité, ma piété,
-et le nom de mon père, sans argent. La vie des
-religieuses, je la trouvais belle. Et mon appétit
-d'idéal y eût été satisfait.</p>
-
-<p>Que le c&oelig;ur me battit, toute cette journée!
-J'avais cette espèce d'ivresse que donne souvent
-une grande détermination à prendre, surtout<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous
-offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante
-secousse à jouer son sort à pile ou face. Mais à
-présent que je songe à ce que fut cette méditation
-de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y
-plut surtout, ce fut l'idée que le parti de me
-faire religieuse me dispenserait de reparaître,
-dans une posture humiliée, devant M. Vaufrenard...</p>
-
-<p>Ma vertu était imparfaite, et ma vocation
-un peu improvisée! Mais je ne m'en rendais
-pas compte.</p>
-
-<p>Je fus soutenue, toute cette après-midi, par
-l'idée que je frappais un coup, un grand coup,
-que mon absence chez les Vaufrenard était une
-manifestation, que de n'aller point chez eux
-aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!...
-J'escomptais les impressions de ma
-famille au retour de chez les Vaufrenard, leurs
-exclamations: "Tu n'étais pas là! On a dit
-ceci... On a fait cela..."&mdash;"Et comment!
-nous ne verrons pas mademoiselle Madeleine!..."&mdash;"Rien
-d'inquiétant, au moins,
-j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu
-tant de plaisir à te voir!... On voulait nous
-accompagner jusqu'ici pour prendre de tes
-nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en
-même temps très ennuyée de n'être pas chez<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-les Vaufrenard, et très fière de mon "coup."</p>
-
-<p>Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point
-d'exclamations, point d'impressions intéressantes
-à me rapporter. Chacun me dit: "Et cette
-migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut
-même pas un à qui vînt l'idée que ma migraine
-était feinte!...</p>
-
-<p>Accidentellement, pendant le dîner, maman
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu
-sais, qui t'a tourné les pages, l'année dernière...</p>
-
-<p>Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir
-blême. Oh! ma nouvelle de chez les Vaufrenard
-que je n'avais pas escomptée, c'était bien celle-là!</p>
-
-<p>Maman dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Il a eu la gentillesse de se souvenir de
-toi...</p>
-
-<p>Grand-père découpait un poulet, et toute la
-table le regardait faire, attentivement; l'abat-jour
-opaque de la lampe dissimulait la tempête
-qui s'élevait sur ma figure.</p>
-
-<p>Je sentais monter de ma poitrine à mon cou
-quelque chose d'énorme et d'inconnu, que je
-ne pourrais comparer, bien que le rapport soit
-un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui,
-tout d'un coup, se soulèvent, crèvent leurs
-digues et inondent le pays. Je vis que je ne
-pourrais certainement pas me contraindre, alors<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-je prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et
-courus à ma chambre.</p>
-
-<p>Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut
-me jeter sur mon lit et m'efforcer de pleurer
-pour que cela finisse vite, car il ne s'agissait pas
-de rester dix minutes absente: quand grand-père
-aurait fini de découper son poulet, si je
-n'étais pas redescendue avec mon mouchoir,
-ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais
-partagée entre le désir de pleurer vite et celui
-de ne pas savoir pourquoi je pleurais. Le dépit
-et la rage d'avoir manqué cette après-midi dominaient
-et m'empêchaient de pleurer, puis, tout
-à coup, une désolation immense prit le dessus,
-la désolation d'avoir manqué non une après-midi,
-mais ma vie: le bonheur qui est passé
-près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah!
-des larmes, je crois que je n'en ai jamais tant
-versé en si peu de temps. Et dans ma crise,
-j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je
-vais dire en bas? Je vais dire que je suis enrhumée
-du cerveau..."</p>
-
-<p>En rentrant à la salle à manger, je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Je couvais un rhume de cerveau: voilà
-l'explication de ma migraine.</p>
-
-<p>Il est donc possible que des sentiments très
-intimes nous parcourent comme des filets d'eau
-souterrains dont il faudrait une baguette divinatoire<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-pour découvrir les sinuosités secrètes, et
-qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent
-sous nos pas en nous causant tout l'effroi d'un
-phénomène inconnu?</p>
-
-<p>On reparla du jeune homme qui m'avait
-tourné les pages, parce qu'il était un personnage
-nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant paru
-qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René
-Chambrun; il était de Vendôme; il allait prochainement
-soutenir sa thèse de doctorat en
-médecine.</p>
-
-<p>Dire le retentissement en moi de ces syllabes
-quelconques: "René Chambrun," c'est impossible.
-La musique, la poésie, le rêve infini
-qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées
-devant moi, de quelle manière, par quels
-mots exprimer cela? "René" me semblait être
-le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus
-distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais
-quelles notes graves du violoncelle de M. Topfer.
-C'était un nom assez ordinaire, et je voulais
-que ce fût un nom très beau.</p>
-
-<p>Et ce nom faisait surgir dans mon imagination
-la figure du jeune homme que j'avais à peine
-remarquée l'année précédente: j'étais sûre qu'il
-avait des cheveux noirs, des yeux profonds et
-une barbe frisée. Ce que je connaissais de lui,
-c'était le son de sa voix; la phrase qu'il avait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: "Oh!
-mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à
-mon oreille et se joignait aux syllabes magiques
-du nom pour composer un homme dont je ne
-doutais ni du caractère, ni de la valeur morale,
-ni du talent même. J'aurais mis ma main au feu
-pour soutenir que M. René Chambrun, qui
-m'avait dit une fois quatre mots et qui avait
-reparu ce dernier dimanche chez les Vaufrenard,
-était, par hasard, entre tous les hommes, le type
-le plus accompli.</p>
-
-<p>Cette conception s'imposait à moi avec la
-même évidence que la toute-puissance divine
-ou que la parfaite charité du c&oelig;ur de Notre-Seigneur;
-la possibilité de la discuter ne s'offrait
-même pas; j'avais là-dessus la certitude.</p>
-
-<p>Et ce M. René Chambrun était un être si
-exceptionnel, si bon, si noble, si beau, que toute
-ma retenue de jeune fille, en son honneur
-s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation,
-je ne me faisais pas de scrupules à penser
-exclusivement à un jeune homme, pourvu que
-ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser bondir,
-caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule
-idée que je pourrais, un jour, échanger un serrement
-de main enivrant avec un homme, du
-moment que cet homme serait celui-là!</p>
-
-<p>Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur;<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-mais si on parlait de lui devant moi, mon corps
-tremblait, et je m'étonnais que personne ne
-comprît mon bouleversement. Si on m'avait
-interrogée, j'aurais confessé mon amour, comme
-on m'avait appris à confesser ma foi, au péril
-de ma vie.</p>
-
-<p>Ah! je n'eus pas de respect humain pour
-aller faire amende honorable à M. Vaufrenard:
-je n'avais pas envie de manquer la matinée du
-dimanche suivant!... Je fis la gentille; je
-demandai pardon de ma boutade de l'autre
-matin. M. Vaufrenard me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, c'est que tu serais bien capable de
-te faire béguine!</p>
-
-<p>Je fis:</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... oh!...</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:</p>
-
-<p>&mdash;Un bon petit mari ferait bien mieux son
-affaire!</p>
-
-<p>M. Vaufrenard me regarda de biais; il se
-méfiait de moi; pourtant la paix fut conclue
-entre nous. Je me remis au piano, et cela alla
-beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante
-pour le dimanche prochain! Notez que
-personne ne m'avait annoncé que M. René
-Chambrun reviendrait; je savais seulement
-qu'il était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et
-les Jarcy venaient irrégulièrement. Mais j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-l'idée d'une sorte de rendez-vous mystique
-entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé
-à Dieu,&mdash;je me souviens de cette puérilité,&mdash;de
-me retrancher, s'il lui plaisait, <i>plusieurs</i> années
-de ma vie,&mdash;à lui de décider du nombre&mdash;en
-échange d'une rencontre avec ce jeune
-homme...</p>
-
-<p>Eh bien! ce jeune homme vint le prochain
-dimanche! Je vis dans ce fait l'exaucement de
-ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon
-sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun
-étaient là avant nous. Je ne sais pas comment
-je le vis et le reconnus, lui; sans doute, uniquement
-parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais
-il ne ressemblait pas à la figure qu'avaient créée
-mon souvenir vague de l'an passé et mon imagination.
-D'abord, il n'avait pas les cheveux
-noirs, mais châtains, et pas très abondants; il
-portait en effet la barbe, mais elle n'était pas
-frisée; ses yeux répondaient mieux à mon
-attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout
-l'abîme rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un
-mépris pour l'image que je m'étais faite de lui;
-je la jugeais banale; il était, lui, en réalité,
-beaucoup mieux.</p>
-
-<p>J'étais émue, à la folie; cependant je ne me
-conduisis pas trop sottement; une jeune fille
-élevée comme je l'étais ne devant guère causer,<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout
-d'une demi-heure, on me pria de me mettre au
-piano, et je me demande comment je pus jouer
-si correctement, pendant que, comme l'an passé,
-le jeune homme me tournait les pages. J'étais
-dans le ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai:
-je me sentais secondée par des anges, et moi,
-d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, franchement,
-douée d'une grande séduction.</p>
-
-<p>Le jeune homme me fit encore un compliment,
-comme l'an passé, le même, à peu près
-exactement. J'aurais pu interpréter défavorablement
-le fait qu'il me faisait le même compliment:
-mais non! Je crus à son compliment, comme
-je l'avais fait la fois précédente; j'aurais cru à
-tous les compliments, parce que je n'étais pas
-accoutumée à en entendre; je croyais que ceux
-que l'on m'adressait n'étaient composés que
-pour moi; ah! combien ils me trouvaient
-reconnaissante!...</p>
-
-<p>Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard,
-à m'asseoir au piano, je me trouvais par
-là mieux en vedette que les autres jeunes filles
-présentes, Henriette Patissier et les deux petites
-de la Vauguyon; il était donc assez naturel que
-M. Chambrun se montrât près de moi un peu
-plus assidu qu'il ne l'était près des autres.
-Henriette Patissier se fût bien chargée de me<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-le faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même,
-avec trop de complaisance. Et ce qui
-m'étonna, à ce propos, c'est que moi, que l'on
-disait si bonne, si généreuse, j'étais contente,
-glorieusement contente de voir Henriette
-Patissier piquée par la jalousie. Pareil sentiment
-ne m'était encore jamais venu; je ne valais
-peut-être pas ma réputation, mais, en toute
-circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée
-de causer de la peine à quelqu'un: non pas
-aujourd'hui! J'entendis Henriette qui chuchotait
-à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est
-indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée:
-il était, ma foi, bien possible que je
-fusse indécente, car je ne savais à peu près pas
-ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre,
-avant dix-sept ans, de causer avec un jeune
-homme. Cependant, M. Chambrun et moi, nous
-n'avions échangé que les propos les plus ordinaires;
-il était musicien, moi aussi: nous avions
-parlé musique.</p>
-
-<p>&mdash;De quoi parlez-vous donc?&mdash;avait demandé
-grand'mère, en passant, à dessein, près de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Nous parlons musique.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
-
-<p>Et elle s'était éloignée, garantie contre toute
-inquiétude. La musique innocentait tout, dans
-les esprits de nos familles. Nous chantions, les<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-yeux enflammés et la main sur le c&oelig;ur, des
-romances passionnées qu'on ne nous eût pas
-permis de lire. Parler de la pluie ou du beau
-temps eût pu paraître suspect; mais la musique
-était le sujet "convenable" par excellence.</p>
-
-<p>Ce que nous disions n'était pas trop absorbant,
-car cela me laissait le loisir de penser,
-tout en causant ou écoutant: "Non, il n'a pas
-la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait
-bien la pointe!... des cheveux droits et plats,
-mais c'est très bien: rien de commun comme
-d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je
-remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent
-canine, pointue, et mal plantée, qui chevauchait
-sa voisine; et je me disais: "C'est curieux,
-mais cela fait mieux ainsi!..."</p>
-
-<p>Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent
-avant nous, car la Vaubyessart est à dix kilomètres,
-et quand <i>il</i> eut disparu, il me sembla
-que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait
-ni gens, ni choses autour de moi. Je n'avais
-jamais rien éprouvé de pareil.</p>
-
-<p>Je ne me contins pas, et je dis à maman,
-trop tôt, et trop haut, paraît-il:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous rentrons, maman?</p>
-
-<p>Ce fut M<sup>me</sup> Vaufrenard qui surprit mon mot;
-et, loin de s'en offusquer, elle sourit, finement.
-Il fallut son sourire pour me faire comprendre<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon
-propre empressement à partir. <i>Il</i> était parti,
-lui: que faisions-nous là?...</p>
-
-<p>Personne à la maison ne remarqua que cette
-journée avait été pour moi exceptionnelle. Il
-n'y avait eu, je le crois, qu'Henriette Patissier
-et M<sup>me</sup> Vaufrenard à traverser ma pensée.
-J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un
-optimisme béat que j'interprétais, moi, mon
-entrevue avec le jeune homme; mais ce qui
-m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée
-que j'avais manqué l'après-midi du dimanche
-précédent; si j'étais venue chez les Vaufrenard
-le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui
-eût été la seconde; à la seconde entrevue,
-il me semblait qu'on eût été beaucoup plus
-avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre
-chemins! Et, viendrait-<i>il</i> encore une autre
-fois?... Nous étions à la fin de septembre.</p>
-
-<p>A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard
-presque tous les jours, et surtout le
-soir, après dîner, parce que, sur leur terrasse,
-devant la maison ou dans le Clos, encore plus
-élevé, la nuit était merveilleuse. Les commencements
-de l'automne sur ces coteaux en espalier,
-trop chauffés tout l'été, sont un enchantement,
-surtout à la tombée du soir. On apercevait, à
-gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-dans ce temps-là, et qui dessinaient la ligne
-sinueuse du quai, quelques toits pointus éclairés
-çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la
-ville, la silhouette romantique des ruines du
-château, grises sur le ciel gris, presque irréelles.
-Tout au bas des vergers en terrasses, un
-lumignon attirait notre attention au milieu
-de l'ombre; il avançait d'une façon lente et
-régulière; quelqu'un disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un ver luisant dans la vigne de
-Sablonneau...</p>
-
-<p>De la même direction, montait le bruit d'un
-choc lointain, sourd, caractéristique. Mon grand-père
-disait:</p>
-
-<p>&mdash;C'est Gaulois le pêcheur!...</p>
-
-<p>Et quand la lune se montrait et révélait la
-barque de Gaulois le pêcheur, bien au-dessous
-et bien loin de la vigne du père Sablonneau, la
-Vienne et son immense vallée teintées d'argent,
-et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines
-tout à coup transformées du château, faisaient
-rugir d'admiration M. Vaufrenard.</p>
-
-<p>Je me tenais volontiers assise près de mon
-balcon, au-dessus de l'&oelig;il sombre de la citerne,
-mon bras nu appuyé sur la rampe de fer froid,
-et la bouche suçant comme un fruit le dessus
-de ma main. L'air, à peine agité, apportait par
-moments un parfum mêlé d'héliotropes et de<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-framboises auquel se joignait l'odeur de futailles
-qui imprègne le pays à l'approche des vendanges.
-Mon Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en
-moi à cette époque de ma vie? Quelle puissance
-de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept
-ans, que je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle
-force ont donc nos rêves à cet âge! quelle
-vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans
-après cette heure écoulée, je frissonne encore
-tout entière, au souvenir de l'extraordinaire
-beauté de l'espérance dont je fus alors possédée.</p>
-
-<p>C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que
-nous voulons réaliser prématurément dès que
-le goût de la volupté pénètre en nous, aux
-premières heures d'amour. Nous ne mesurons
-pas notre désir à ce que la vie nous a semblé
-en pouvoir satisfaire; nous croyons, en notre
-faveur toute spéciale, à une exception merveilleuse.
-Nous avons trop entendu parler d'amour
-parfaitement suave, inépuisable et infini; nous
-sommes trop préparées à un amour éperdu:
-quand l'amour humain se présente, une bien
-grave confusion est possible. Et le pauvre
-garçon que nous avons chargé d'un rêve si
-beau, il ne saura jamais la raison de notre déconvenue...</p>
-
-<p>O monsieur René Chambrun! où que vous<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-soyez aujourd'hui, par le monde, et quand les
-lignes que j'écris vous devraient joindre, vous
-ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné
-votre image, aux yeux d'une malheureuse
-jeune fille, par ces soirs de septembre,
-dans la vallée de Chinon!</p>
-
-<p>Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles
-chimères et de si magnifiques, ne fût-ce que
-pour la durée d'un soir? ou bien peut-on s'en
-féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle
-unique, un beau jour, dans quelque île enchantée?
-Je n'en sais rien.</p>
-
-<p>Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à
-regarder des éclairs lointains qui illuminaient
-tout à coup, à l'horizon, un clocher, un château,
-des villages. Il faisait lourd, on parlait peu; je
-rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On
-entendit des gouttes de pluie qui commençaient
-à tomber sur les arbres; quelqu'un dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'en ai reçu une...</p>
-
-<p>Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées,
-pénétrèrent les feuillages. On sentait chaque
-feuille qui ployait sous le poids de la perle
-humide, et cela faisait du bien. Les dames
-rentrèrent. Je me trouvais abritée sous une
-grande branche de platane. Une goutte d'eau
-énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On
-me criait, du salon:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!</p>
-
-<p>Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.</p>
-
-<p>Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer,
-pour des riens. Ou bien j'étais d'une gaieté
-exagérée. Et je m'occupais, avec un soin excessif,
-de ma toilette. Cela ne pouvait manquer
-de frapper ma famille. Maman m'avait dit déjà,
-plusieurs fois, en souriant, avec indulgence:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Madeleine!...</p>
-
-<p>Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand
-grand'mère eut vent de quelque chose, ce fut
-une autre affaire! Je me sentais observée, épiée,
-dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles,
-à tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre
-à coucher furent fouillés, et, sans s'adresser
-encore à moi, c'était à maman que l'on faisait
-de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt
-levé:</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, attention!... attention!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui voyait clair en ces
-affaires, dut parler à grand'mère ou à maman,
-et leur dire par qui elle me croyait troublée,
-car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il
-faut avouer aussi que j'avais été d'une sottise
-rare, le dimanche qui suivit ma rencontre avec
-le jeune homme: j'espérais le revoir; il ne vint
-pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et
-enfin ma désolation, je ne sus aucunement les<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-contenir; et il y avait Henriette Patissier qui
-ne me perdait pas de l'&oelig;il! et M<sup>me</sup> Vaufrenard
-qui affectait précisément de ne pas me regarder!
-et ma famille!...</p>
-
-<p>Elle n'entendait pas du tout que les affaires
-de mariage commençassent de cette façon;
-c'était d'une imprudence! sinon inconvenant!
-Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune
-homme, qui, en somme, n'était encore qu'un
-étudiant? Et moi, qui allais, comme cela, s'il
-vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans
-avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce
-n'était pas la peine de s'être ruiné à me fournir
-une bonne éducation, pour que, à peine jeune
-fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde
-des sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce
-au couvent que l'on m'avait enseigné un tel
-manque de retenue? Etait-ce au couvent que
-l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?</p>
-
-<p>Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse
-du sermon que me tint ma grand'mère. Moi
-qui croyais avoir au c&oelig;ur quelque chose de si
-beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme
-à ce que nous enseignaient la littérature, la
-musique, la religion même, qui est tout amour!...
-Je connaissais par c&oelig;ur l'<i>Imitation</i>; j'avais lu
-quelques tragédies de Racine; et toutes les fois
-qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-l'on chantait un morceau qui soulevait l'enthousiasme
-des auditeurs, c'étaient d'ardentes,
-de délirantes paroles d'amour!...</p>
-
-<p>Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté:
-une chose dont il est convenu que l'on parle en
-certaines circonstances, et que l'on vous propose
-comme exemples magnifiques, mais qu'il ne
-convient pas d'imiter tout à fait? Au couvent,
-la première de toutes les vertus, c'était la piété;
-mais ma piété étant devenue très sincère et très
-vive, M<sup>me</sup> du Cange m'avait arrêtée: "Sachons
-rester modeste, mon enfant; c'est une présomption
-que de croire que nous puissions
-approcher des saints..." A présent, toute ma
-jeunesse semblait s'épanouir en un sentiment
-que les poètes les plus divins et les musiciens
-les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma
-grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on
-ne s'enflamme pas ainsi!"</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, me dit grand'mère, comment
-cela t'est-il venu?</p>
-
-<p>Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait
-observer à sa mère:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, maman, on ne sait pas comment
-cela vient!</p>
-
-<p>&mdash;Turlututu!... "On ne sait pas!" Une
-jeune fille élevée comme il faut doit, sans cesse,
-surveiller ses sentiments... "On ne sait pas!"<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre
-toutes les erreurs, toutes les folies, tous
-les crimes!... Enfin, qui est-ce qui a attiré ton
-attention sur ce jeune homme? Tu ne le
-connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux
-fois à peine?...</p>
-
-<p>Je dis:</p>
-
-<p>&mdash;C'est de la première fois que je l'ai vu.</p>
-
-<p>Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune
-homme dont je ne savais pas le nom! qui
-m'avait adressé quatre mots!</p>
-
-<p>Maman soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Quelquefois, il n'en faut pas plus!</p>
-
-<p>Mais elle eut tort, car grand'mère se monta
-davantage. Ce dont elle ne revenait pas, c'est
-qu'un tel sentiment eût pu naître et se développer
-en moi sans quelle en eût la moindre
-intuition.</p>
-
-<p>Quand elle se fut calmée, la plainte qui
-s'échappait encore de sa blessure profonde
-était:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon se donner tant de mal pour
-élever parfaitement des enfants?</p>
-
-<p>Le grand-père fut consulté: il était, comme
-elle, opposé à mon inclination, trop spontanée
-et trop forte. Ce n'était pas une opinion de
-déférence envers sa femme; cette opinion était
-bien la sienne, car il la soutint aussi contre les<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-Vaufrenard, qui s'offraient à servir d'intermédiaires
-si l'on jugeait un mariage possible. Il
-admettait les mariages d'amour, mais pourvu
-que toutes les autres conditions, plus solides,
-disait-il, et de qualité plus durable, fussent
-réunies. J'entendis un jour M<sup>me</sup> Vaufrenard
-qui lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Bien des femmes n'aiment qu'une fois...
-Et c'est le meilleur de la vie...</p>
-
-<p>&mdash;Il y a amour et amour, disait-il; je me
-méfie des sentiments exaltés... Et puis, que
-diable! il y a le jeune homme!... Est-il amoureux
-transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine?
-Il n'a pas demandé sa main?</p>
-
-<p>Grand-père, lui, penchait cependant à faire
-quelque concession aux Vaufrenard qui, je le
-crois, l'avaient effrayé en lui disant qu'il fallait
-m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait
-qu'à un cheveu que je me fisse religieuse. Mais
-grand'mère demeura inflexible; elle se refusait
-absolument à prendre en considération un
-"prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément
-à la règle. Elle examinait tous les
-mariages connus d'elle, dans la bonne société:
-comment s'étaient-ils conclus? Les familles
-s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune
-maison amie, pour présenter l'un à l'autre un
-jeune homme et une jeune fille jugés capables<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-de faire des époux assortis: les trois quarts du
-temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement
-à l'abri de toute promiscuité avec l'autre
-sexe," affirmait grand'mère, admet très volontiers
-la formation d'un tendre sentiment entre
-elle et le jeune homme qu'on lui permet d'aimer.
-"Et puis, l'amour... l'amour!... le meilleur est
-celui qui peut demeurer le plus modéré."</p>
-
-<p>Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère
-ait eu tort, du moins s'il s'agissait de
-sauvegarder le bon ordre et la tranquillité de la
-vie, dans "les trois quarts des cas," et peut-être
-même dans mon cas! Mais le fait était
-que, moi, la jeune fille la mieux élevée, la plus
-docile élève du Sacré-C&oelig;ur, j'étais bel et bien
-éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas
-été présenté dans l'intention d'être pour moi
-un époux assorti. Et je sentais bien que ce
-n'était point de ma faute, que je n'avais rien
-fait pour me complaire en ce sentiment: un an
-durant, je l'avais porté en moi sans le savoir!</p>
-
-
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2>
-
-
-<p>Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu
-M. René Chambrun et après avoir promis
-solennellement à grand'mère de détourner par<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-tous les moyens ma pensée de ce jeune homme.
-Comment en étais-je venue à prêter un tel
-serment? Par une sorte d'horreur que l'on était
-arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon
-exaltation déréglée." Sans doute, comme tous
-les enfants, je ne me privais pas de "blaguer"
-un peu ma grand'mère; mais, tout de même,
-je la respectais infiniment, et je savais que
-c'était elle, dans toute la maison, qui "avait le
-plus de tête." Il fallait donc qu'il y eût quelque
-chose de répréhensible et de mauvais dans mon
-amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle
-réprobation. Par moi-même, je n'en découvrais
-pas le défaut, puisque, au contraire, cet amour
-me paraissait magnifique et n'avait pour effet
-que de tout embellir. Mais une si glorieuse
-beauté des choses, un si merveilleux enivrement,
-c'étaient peut-être là de ces joies profanes qui
-ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir
-trébuché dans la voie si droite que je m'étais
-proposé de suivre toujours. Je me crus coupable;
-je tins mon amour pour inavouable, et
-peut-être même pour un peu honteux, parce
-qu'il était trop fort. Ma conscience, pour la
-première fois, fut sérieusement troublée. Je me
-confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai
-à M. l'aumônier que j'avais un sentiment
-violent, réprouvé par ma famille. Je me souviens<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-d'un mot employé par moi et qui fit tressauter
-ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin, ma très chère fille, comment
-aimez-vous?</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>&mdash;Eperdument!</p>
-
-<p>Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On
-n'était pas au confessionnal pour se flatter, se
-faire valoir: si mon amour était coupable,
-c'était là que j'en pouvais parler. Et quel besoin
-j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut
-bien; il m'interdit de lui en parler autrement
-que par "oui" ou par "non" en réponse aux
-questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva
-qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui
-dis: "Mon père, vous oubliez..." Il m'interrompit
-vivement: "Je n'oublie rien, ma fille!"
-J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution
-sans que je lui eusse parlé de mon péché.</p>
-
-<p>Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler
-à M<sup>me</sup> du Cange, et en faisant la grande pécheresse.
-J'avais un plaisir et un orgueil singuliers
-à faire la pécheresse. Mais M<sup>me</sup> du Cange, pas
-plus que l'aumônier, ne me laissa aller sur cette
-pente. Qu'elle était fine, et avertie! Qu'elle
-connaissait les replis de notre esprit! Elle comprit
-immédiatement, à mon ton, à mon empressement
-à m'accuser, que je ne demandais<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-qu'à la prendre pour confidente, et elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi
-par le dédain et par l'oubli: l'arme la plus
-efficace est le silence; ne pensez pas à votre
-ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de
-dépit.</p>
-
-<p>Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup
-de mes compagnes avaient pour constante préoccupation
-un jeune homme, et elles parlaient
-entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne
-et sans autre crainte que celle d'être entendues
-des maîtresses. C'étaient, en général, les mauvaises
-têtes. Elles ne se tracassaient point, ne
-prenaient certainement pour confidents ni l'aumônier,
-ni M<sup>me</sup> du Cange, et c'était pour moi
-un grand sujet d'étonnement qu'elles pussent
-porter si légèrement le poids d'un amour. Mon
-groupe, celui des "meilleures élèves," était
-beaucoup plus réservé; nous n'avions pas,
-comme les autres, coutume de passer allègrement
-par-dessus les barrières défendues, et nous
-n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la
-même faiblesse que les mauvais sujets.</p>
-
-<p>Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière
-année, un scandale qui contribua à nous inspirer
-une grande honte des sentiments passionnés.
-Quelques-unes d'entre nous furent longtemps
-sans le comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-à nous le dissimuler; mais la monstrueuse
-chose transperça, grâce aux petites diablesses et
-à Canada, entre autres, qui, durant des semaines,
-ne purent s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent
-fort à nous en dévoiler tous les dessous.</p>
-
-<p>Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.</p>
-
-<p>Pendant les vacances du Jour de l'An, un
-des jeunes frères de Jacqueline-Jeanne l'avait
-surprise dans un petit salon de l'hôtel paternel,
-seule avec le mari de sa s&oelig;ur aînée, si laide, le
-capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les
-lèvres, un gros chocolat à la crème que l'officier
-était invité, prétendait le gamin, à venir trancher
-avec les dents.</p>
-
-<p>Le vaurien racontait la scène à qui voulait
-l'entendre; le bruit s'en répandait aussitôt dans
-la maison et dans la ville. Le capitaine affirmait
-que son jeune beau-frère était un petit menteur
-fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne
-qui se déclarait enchantée d'avoir l'occasion
-de faire enrager sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée
-de ce qu'est la vie, de ce qu'est le mariage, et
-de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans doute pas
-eu la cruauté de "faire enrager" sa s&oelig;ur par
-un tel moyen; mais, comme nous toutes, elle
-ne savait qu'être une pensionnaire, et elle faisait
-enrager sa s&oelig;ur comme on fait enrager une religieuse:<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-par ce qu'elle croyait une espièglerie.</p>
-
-<p>Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans
-sa famille où elle causait un tel désordre; quand
-le scandale se répandit à Marmoutier, on ne
-put non plus la laisser parmi nous; elle fut
-isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient
-les étables, sous la surveillance d'une
-religieuse que l'on nommait "la s&oelig;ur vachère."
-Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes,
-nous savions qu'elle était là, celle dont les
-lèvres avaient été, ou failli être, pour le moins,
-effleurées par les moustaches du bel officier!...</p>
-
-<p>Nous professions, unanimement, cela va sans
-dire, le plus profond mépris pour Jacqueline-Jeanne;
-sa conduite nous semblait dégoûtante,
-car le fait du chocolat à la crème s'aggravait
-de méchanceté et de félonie. Et puisque aussi
-bien le forfait n'avait pu être étouffé, on en
-utilisa la noirceur pour nous rendre horrible
-toute inclination irrégulière. Mon amour pour
-M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler
-l'aventure de Jacqueline-Jeanne, mais
-l'opposition qu'il avait rencontrée de la part de
-toutes mes "autorités" me fit croire que mon
-amour pouvait contenir quelque germe odieux.
-Oh! les efforts de ma pauvre tête pour ne pas
-penser à ce jeune homme!...</p>
-
-<p>J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-fond obscur de mon pupitre: en déplaçant une
-pile de livres, elles m'apparaissaient et me faisaient
-palpiter le c&oelig;ur. Je les comblai avec de
-la mie de pain. Mais je regardais fréquemment
-sous les livres, afin de voir si la mie de pain
-tenait encore; d'ailleurs la mie de pain, dans le
-creux des deux majuscules, les faisait maintenant
-sortir en relief et elles étaient plus
-apparentes. Je tailladai ces initiales dans tous
-les sens; elles disparurent; il resta à leur place
-une sorte de godet, une dépression arrondie,
-au fond de mon pupitre, qui était beaucoup
-plus remarquable que les initiales elles-mêmes,
-et qui ne devait que me rappeler M. René
-Chambrun, tant que je conservai ma place à ce
-pupitre.</p>
-
-<p>Certaines, parmi nous, notamment Canada,
-qui avait tous les talents, sauf celui d'être
-"sage," faisaient des vers à leur bien-aimé, et
-afin que les maîtresses n'en eussent pas connaissance,
-elles roulaient en boulettes la feuille
-de papier couverte de leur épanchement lyrique,
-et elles la mâchaient et l'avalaient. Moi, j'écrivais
-à l'envers de l'enveloppe de mes livres:
-"Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais
-offrir ce sacrifice à Dieu, j'écrivis la première
-lettre de chaque mot de ce renoncement sur
-mon paroissien, sur mon livre de cantiques:<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse
-se renouvelait presque à toute page, afin
-que je la pusse méditer constamment et m'imprégner
-de l'effort volontaire qu'elle contenait.</p>
-
-<p>Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps
-mince se faufiler derrière moi; un souffle
-m'effleura la nuque, et une main saisit mon
-livre de cantiques et l'emporta en me laissant
-le sien en échange: c'était M<sup>me</sup> du Cange. Elle
-me fit appeler après l'office, et me demanda le
-secret d'une inscription si fréquemment répétée.
-Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne
-sais vraiment pas pourquoi, puisque, peu de
-temps auparavant, j'avais la rage d'entretenir
-M<sup>me</sup> du Cange de ma passion: ne pouvais-je
-lui dire que par là je m'affirmais que cette passion
-avait pris fin? Je fus punie, sévèrement,
-ostensiblement, de la manière la plus humiliante.
-C'était ma première punition depuis que j'étais
-élève au Sacré-C&oelig;ur. Je perdis mon ruban, ma
-médaille, mon médaillon. Mon groupe était
-stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait.
-Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection
-pendant huit ans, pour terminer par une chute
-si piteuse! On citait le nom de Jacqueline-Jeanne
-à côté de mon nom, on était tout près
-de confondre nos cas! Cependant mon pupitre
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>était fouillé minutieusement, et M<sup>me</sup> du Cange
-pouvait lire, en toutes lettres, à l'envers de mes
-enveloppes de livres, le sens de l'inscription
-fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle
-allait s'en trouver rassurée et me faire amende
-honorable; aujourd'hui, je comprends qu'elle
-ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle
-savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est
-crier qu'on aime...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Un jour de la fin de juillet, tout proche de la
-fin de l'année scolaire, M<sup>me</sup> du Cange me prit à
-part, pendant une récréation, me fit avec le pouce
-le petit signe de croix sur le front, et causa
-avec moi, familièrement, comme par le passé,
-devant toutes mes compagnes étonnées. Elle
-semblait avoir complètement oublié les mesures
-de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité
-de leur cause; par une telle manifestation amicale,
-en tout cas, elle les effaçait publiquement.
-Elle m'annonça que cette même fin d'année
-nous verrait nous éloigner de Marmoutier en
-même temps, moi comme elle-même: elle
-venait d'être nommée Supérieure à la maison
-d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du
-pensionnat, elle m'en faisait à moi la faveur et,
-même, elle me priait de la tenir secrète, "parce
-que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent
-plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-autorité." Et elle me parla affectueusement de
-mon avenir, en me recommandant discrètement
-le respect absolu de la volonté de mes parents,
-mais sans préciser le point délicat sur lequel
-devait porter particulièrement mon respect.
-Sur ce point délicat elle observa, elle, la discrétion
-la plus complète: on eût juré qu'elle
-n'avait jamais été témoin de la grande perturbation
-de mon c&oelig;ur. Son ton avait la même
-tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne me
-parla que des qualités que j'avais témoignées
-durant mes huit années de pensionnat, de ma
-piété, de ma docilité, de ma douceur, et elle
-m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours
-de la vie qui allait s'ouvrir pour moi. Mais de
-cette vie qui allait s'ouvrir, elle ne me dit rien;
-elle ne prononça pas le mot "mariage," prohibé
-au couvent parce qu'il exalte les imaginations;
-elle me dit seulement une sorte de parabole qui
-me parut singulièrement juste, plus tard:</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue
-aux derniers jours de son évolution,
-vous avez été tenue ici soigneusement et
-chaudement, afin que vos ailes aient le temps
-de prendre la force de ne jamais vous laisser
-tomber à terre: demain le papillon va s'envoler...</p>
-
-<p>Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame!
-un mot, je vous en prie, de ce grand sujet qui<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-m'a valu, dernièrement, de votre part, tant de
-honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais,
-il m'a été répondu que je ne devais pas aimer;
-et puis j'ai écrit partout que je n'aimais plus...
-Voilà le premier rayon de soleil qui a percé le
-cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière!
-quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."</p>
-
-<p>Mais il sembla bien résulter de notre entretien
-que tout ce que M<sup>me</sup> du Cange pouvait
-faire, c'était d'oublier que ce rayon prématuré
-avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que
-son rôle se bornait à garantir les chrysalides,
-qu'enfin ce rayon brûlant, qu'on ne me faisait
-plus grief d'avoir reçu, maintenant que nous
-étions à la veille de la sortie du couvent, n'était
-peut-être si redoutable que parce qu'il était
-prématuré... que peut-être il n'avait causé ma
-disgrâce que parce qu'il rompait l'ombre propice
-au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon
-l'ardent soleil est-il contraire?...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2>
-
-
-<p>La première nouvelle que j'appris, à mon
-arrivée à Chinon, fut que le "docteur Chambrun,"&mdash;on
-l'appelait comme cela depuis qu'il
-avait passé sa thèse,&mdash;était installé à Vendôme<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-depuis deux mois, et qu'il était déjà fiancé à une
-jeune fille de cette ville. Je me trouvais déjà
-préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin
-particulier à me cacher; j'avais remarqué des
-chuchoteries chez les Vaufrenard, qui m'avaient
-fait l'oreille plus attentive; j'imaginai la nouvelle
-à peu près complète, sauf le nom du lieu
-de l'installation, ce qui ne diminua en rien mon
-émotion, lorsque la nouvelle me fut annoncée
-sur un ton de compassion par Henriette Patissier.
-Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus
-répondre à cette obligeante amie:</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement!... Je sais!</p>
-
-<p>Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait
-grande attention à moi. Il m'avait adressé, deux
-années de suite, le même compliment; il avait
-causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres
-jeunes filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi,
-à la musique. Mon poème d'amour ne reposait
-sur aucune réalité.&mdash;Cependant, il avait bouleversé
-deux années de ma vie!...</p>
-
-<p>A part M<sup>lle</sup> Patissier, personne ne me parla
-de la nouvelle. D'ailleurs, le jeune docteur installé
-à Vendôme et marié, il n'y avait plus
-guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne
-lui étaient même pas parents; il disparut de notre
-horizon.</p>
-
-<p>Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-et du moment même où j'en remerciai
-d'un sourire M<sup>lle</sup> Patissier, je me jetai à corps
-perdu dans la musique. Pour m'épargner de
-sourire plus longtemps à M<sup>lle</sup> Patissier, j'allai
-m'asseoir au piano et me mis à exécuter de
-mémoire une polonaise de Chopin avec une
-fougue où toute ma fièvre passa. Ce n'était pas
-le dépit de n'avoir pas été aimée; ce n'était pas
-une rage contre M<sup>lle</sup> Patissier qui m'animaient,
-car, alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient
-toute la frénésie et en même temps tout l'ordre
-secret de Chopin qui me possédaient, et qui
-épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse.
-Le génie de la sensibilité m'apparut et me secourut;
-je crus voir ce Chopin, dont M. Vaufrenard
-m'avait beaucoup parlé, agiter près de
-moi sa figure pâle, son long corps souffrant,
-et me promettre un ravissement du c&oelig;ur moins
-trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que
-je tenais au bout de mes doigts mon secours,
-une espérance, un avenir; et, franchement,
-j'étais radieuse quand je terminai mon morceau
-au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard,
-ni M. Topfer n'applaudissaient, mais je
-vis dans leurs yeux qu'ils étaient étonnés; ni
-l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de
-leur part, c'était la meilleure marque d'approbation
-que l'on pût recevoir. A la façon dont ils<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-insistèrent pour que je revinsse jouer tous les
-jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais
-pas fait beaucoup de piano pendant l'année;
-mes doigts n'étaient pas ce qui avait progressé
-en moi, mais, en moi, quelque chose avait mûri,
-sans quoi toute exécution musicale n'est que
-bien pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut
-accomplir en nous une grande douleur!</p>
-
-<p>Je ne voulais plus entendre parler que de
-musique. Je me faisais conduire jusqu'à trois
-fois par jour chez les Vaufrenard que mon
-ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus
-que moi de faire de la musique. Maman m'accompagnait,
-la plupart du temps, elle-même, et
-sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus
-que l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une
-fois j'étais tombée amoureuse d'un jeune homme
-sans qu'aucune personne de la famille s'en fût
-aperçue.</p>
-
-<p>Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon
-au parquet de plus en plus piqué par la pointe
-du violoncelle de M. Topfer, un concert perpétuel.
-M<sup>me</sup> Vaufrenard m'avait abandonné complètement
-le piano, disant que je la dépassais de
-façon humiliante pour elle. Le dimanche, il y eut
-bientôt un tel empressement à venir nous entendre,
-que la place fut insuffisante à loger nos auditeurs,
-et l'on dut organiser des séries d'invitations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span></p>
-
-<p>Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais
-sérieusement éprise de musique et un peu
-éblouie; et il me semblait,&mdash;mais c'est toujours
-comme cela quand on se passionne,&mdash;que
-rien de ce que j'avais éprouvé jusque-là ne
-m'avait autant enthousiasmée. Amour divin,
-amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on
-a avant d'avoir beaucoup fréquenté les hommes,
-est-ce que la musique ne satisfait pas tout cela?
-Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est
-présente à notre appel, et il semble qu'elle nous
-rende amour pour amour... Je crois que j'étais
-heureuse... Quelquefois, quand, assise à mon
-balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les
-lèvres sur le dessus de ma main, selon mon
-habitude d'enfance, je regardais l'&oelig;il de la citerne
-qui déjà avait pour moi signifié tant de choses,
-il me semblait refléter pour moi, non un bonheur
-joyeux, mais un état où la tristesse, loin
-de nuire au plaisir, le rend plus grave et plus
-profond... Je crois que j'étais presque heureuse...</p>
-
-<p>On me fêtait beaucoup, on me comblait de
-compliments; mais, si inexpérimentée que je
-fusse, je sentis bien vite que tout ce monde,
-qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre,
-ne me traitait pas avec la franche cordialité
-qu'il accordait aux jeunes filles ordinaires.
-Tant que je n'avais fait que jouer du piano d'une<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-manière agréable, cela allait bien; mais à mesure
-que je me distinguais et que ce qu'on appelait à
-présent "mon talent" valait la peine qu'on se
-bousculât pour en jouir, une nuance était très
-apparente dans les rapports des uns et des
-autres avec moi et même avec ma famille. Je
-me demandai un moment si cela ne provenait
-pas de l'état assez malingre de notre fortune,
-de ce que la ferme de la Blanchetière avait été
-enfin vendue, de ce que mon frère avait dû
-renoncer à faire son droit à Paris, et avait
-demandé lui-même à entrer dans une maison
-de commerce; tout cela pouvait y avoir contribué,
-mais je vis bien qu'il y avait autre chose,
-et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon
-talent" me faisait sortir du commun. Les personnes
-qui étaient de Paris l'admettaient, certes!
-mais, autour de nous, cela n'était pas jugé très
-"comme il faut." Grand'mère, un beau jour,
-prononça le vrai mot:</p>
-
-<p>&mdash;Une jeune fille bien élevée ne doit pas se
-faire remarquer.</p>
-
-<p>Grand'mère, depuis le commencement de ces
-petits succès, boudait. Elle n'avait osé rien dire
-tout d'abord, parce qu'en même temps son
-amour-propre était flatté par les compliments
-adressés à sa petite-fille. Mais son silence lui
-pesait davantage à mesure que nos auditeurs du<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-dimanche me plaçaient en vedette, et il était
-visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion,
-si elle n'eût redouté d'être désagréable aux
-Vaufrenard. Elle devait avoir aux Vaufrenard
-quelque obligation particulière, car elle avait
-pour eux des ménagements qui m'étonnaient;
-elle les écoutait; c'étaient eux qui avaient conseillé
-de placer mon frère dans une maison de
-carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il
-qu'ils eussent acquis, pour avoir fait vaincre à
-mes parents leur préjugé des "professions
-libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait
-une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre
-M. Topfer,&mdash;mais à celui-là elle en avait
-toujours voulu, à cause de la pointe de son
-violoncelle...</p>
-
-<p>Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de
-ce que les Vaufrenard et M. Topfer préparaient
-dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui étais
-l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> Vaufrenard commencèrent tout
-doucement à insinuer à ma grand'mère qu'il ne
-fallait point croire que, parce que j'étais sortie
-de pension avec un assez joli talent de pianiste,
-je pouvais désormais me passer des leçons d'un
-très bon professeur. Bienheuré, qui, en un petit
-nombre d'années, m'avait amenée au résultat<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-que l'on constatait, pouvait être reconnu comme
-très bon professeur; il s'agissait, pour moi, de
-ne pas être privée complètement de son concours,
-si je ne voulais pas perdre les qualités
-acquises.</p>
-
-<p>Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une
-plaisanterie. M. Vaufrenard passait pour "manier
-l'ironie," et, à cause de cette réputation,
-complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait
-généralement de ses paroles. Mais M<sup>me</sup> Vaufrenard,
-nullement suspecte du même travers,
-étant revenue à la charge, la première rebuffade
-de grand'mère se traduisit par ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;Que me veut-on? Se moque-t-on de
-nous?...</p>
-
-<p>Puis son ressentiment, depuis longtemps
-comprimé, éclata. Elle incrimina les idées des
-Parisiens; ils étaient fort intelligents, c'était
-jugé, et remplis de qualités d'agrément avec
-lesquelles notre petite société ne saurait rivaliser;
-mais les vertus de cette petite société, il
-ne s'agissait tout de même pas de les mépriser,
-ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait,
-elle, ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune
-fille bien élevée et ce que c'était qu'une femme
-honnête: la principale qualité de l'une est la
-modestie, et de l'autre le dévouement aux
-enfants. Que prétendaient faire de moi les<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-Vaufrenard? Une orgueilleuse. A quoi, aussi
-m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en
-mariage.</p>
-
-<p>Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner
-devant les raisons de grand'mère; entre
-temps, ils entreprirent mon grand-père et maman.
-M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était
-le plus acharné à me faire poursuivre mes
-études.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, M<sup>lle</sup> Patissier fut demandée
-en mariage par un ingénieur, jeune, bien de sa
-personne, et dirigeant une papeterie dans l'arrondissement.
-Les parents firent les difficiles et
-n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement
-produisit une forte impression sur ma
-famille. M<sup>lle</sup> Patissier n'était, franchement, pas
-belle; son éducation avait été moins soignée
-que la mienne. Restait à son avantage qu'elle
-possédait une dot assez rondelette,&mdash;quoique
-les parents se fissent passer pour plus riches
-qu'ils n'étaient,&mdash;et qu'elle ne tirait point
-vanité de talents particuliers, comme je faisais,
-moi. Grand'mère ne voulut retenir que cette
-dernière raison de plaire. Les Vaufrenard avaient
-le toupet de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;La dot! madame Coëffeteau, la dot a une
-bien grande importance...</p>
-
-<p>Une seconde fois, durant cette même période<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-des vacances, M<sup>lle</sup> Patissier fut demandée. C'était
-encore un beau parti, que les Patissier dédaignèrent.
-Une des petites de la Vauguyon se
-maria, elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée
-en mariage. Il n'y avait point d'applaudissements
-à mes matinées du dimanche qui pussent atténuer
-l'humiliation qu'une telle infériorité causait
-à ma famille. La demande en mariage, à
-présent, devenait le seul motif de fierté. A ces
-matinées, où l'on se pressait pour m'entendre,
-il était évident que c'était M<sup>lle</sup> Patissier qui
-triomphait.</p>
-
-<p>Ces événements affermissaient à la fois ma
-grand'mère dans son parti de mettre une sourdine
-à mon piano, et les Vaufrenard dans le
-leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver
-le piano plus fortement encore. La situation
-devenait difficile. Mon grand-père et maman ne
-savaient de quel bord se ranger; tous deux, je
-le crois, partageaient, intimement, les opinions
-de grand'mère et ils avaient, en outre, la terreur
-de paraître s'opposer à ses vues; mais tous
-deux, plus que jamais, étaient entre les mains
-des Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez
-qui ils prenaient tout leur plaisir, et à qui, enfin,
-ils avaient, dans le moment présent, c'était assez
-clair, de grandes obligations.</p>
-
-<p>Car mon frère, même à Tours, et chez<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-son carrossier, avait continué à faire des
-siennes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Grand-père reçut, un beau jour, une lettre
-d'une certaine dame Pandille, propriétaire, rue
-Néricault-Destouches, à Tours. Elle réclamait
-plusieurs termes d'un appartement "comprenant
-salon, salle à manger, boudoir, chambre à coucher
-avec cabinet de toilette, salle de bains, etc.,"
-loué au nom de M. Paul Doré, employé, rue
-Royale, chez le carrossier Bizienne.</p>
-
-<p>Grand-père alla à Tours, aux renseignements,
-pendant qu'à la maison grand'mère était affolée
-non seulement parce qu'elle prévoyait un abîme
-nouveau où le reste de la fortune allait s'engloutir,
-mais parce qu'un malencontreux hasard
-avait voulu que j'eusse connaissance, moi, une
-jeune fille, de la lettre de M<sup>me</sup> Pandille. Je
-lisais souvent son courrier comme son journal à
-grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et
-j'avais entendu grand'mère dire à maman:
-"Crois-tu qu'elle ait compris?..."</p>
-
-<p>Que j'eusse compris ou non, il était bien
-malaisé de me cacher désormais le reste de
-l'histoire. Notre Paul avait bel et bien signé un
-bail de "trois-six-neuf" pour un appartement
-de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement,"
-affirmait la propriétaire, dans les nouveaux<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-quartiers, avec balcon sur le Jardin-des-Prébendes-d'Oë.
-Au troisième terme impayé, la
-dame Pandille avait fait sa petite enquête, et
-connu notre adresse à Chinon.</p>
-
-<p>A l'appartement en question, grand-père,
-s'armant de courage, s'était aussitôt fait conduire,
-et qui y avait-il rencontré? Non pas
-Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait
-à jouer le rôle du père Duval chez
-Marguerite Gautier, non! mais une négresse
-coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès,
-sachant à peine le français, jouant l'imbécile, et,
-autour d'elle, trois petits chiens, trois amours
-de petits chiens: un "loulou", un "fox" et
-un "papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre
-au milieu d'une atmosphère outrageusement
-parfumée. Je vis grand-père donner à
-sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout
-imprégné. On ne pouvait s'entretenir d'autre
-chose; on parla à table de l'affaire, en la rendant
-autant que possible inoffensive à mes
-oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau?
-demandait grand'mère; que lui as-tu dit?</p>
-
-<p>Grand-père n'avait point trouvé Paul à son
-bureau, non plus que le carrossier Bizienne. Il
-s'était fait conduire chez la dame Pandille qui
-avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-de voir le petit appartement, monsieur; eh!
-bien, est-il assez coquet?... croyez-vous qu'il ne
-vaut pas son prix?"&mdash;"Je ne dis pas le contraire,
-madame; mais là n'est pas la question:
-vous avez traité avec un gamin sans aucune
-fortune personnelle, je vous en avertis; je ne
-paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole;
-saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira
-de leçon!..."</p>
-
-<p>&mdash;Allons, chut!...&mdash;dit grand'mère,&mdash;je
-suis persuadée que l'affaire s'éclaircira et qu'il
-y a malentendu. Paul sortira innocent de cette
-affaire...</p>
-
-<p>A l'attention que je mettais involontairement
-à écouter, elle avait craint que mon imagination
-ne vagabondât...</p>
-
-<p>Personne, à la maison, n'ignora, pourtant,
-que grand-père, à un second voyage à Tours,
-était retourné se heurter à la négresse, à son
-madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été
-reçu, cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse
-excentrique à l'<i>Alcazar</i>, "point vilaine du
-tout", laquelle avait déclaré que le bail de
-l'appartement avait été repassé à son nom et
-qu'elle ne serait pas embarrassée d'en payer
-même l'arriéré, si "cette petite canaille de Paul"&mdash;elle
-usa contre mon frère d'un terme plus
-offensant encore,&mdash;n'était pas capable de faire<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-honneur à ses engagements. Ces seuls mots, vifs,
-mais adroits, donnaient immédiatement à l'affaire
-un tour imprévu, et, pour épargner à son petit-fils
-d'être de nouveau traité comme il venait de
-l'être, grand-père se levant, redressant sa taille,
-avait annoncé à la "personne" que son petit-fils
-était homme d'honneur et que l'arriéré jusqu'à
-ce jour serait soldé dans la semaine.</p>
-
-<p>Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y
-passa de bouche en bouche, surtout l'issue de
-la visite chez la demoiselle Irma, dont grand-père
-se vanta trop. La demoiselle Irma, sur
-l'assurance que l'arriéré n'incomberait pas à ses
-soins, aurait failli sauter au cou de celui qui lui
-faisait cette bonne promesse, et mon grand-père
-disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille:
-"Il n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette
-de la famille!..."</p>
-
-<p>La dette de la famille, même réduite aux
-seuls excès de Paul, il l'avait fallu solder dans
-la semaine, et c'était à l'obligeance des Vaufrenard
-que mon frère, chez la chanteuse excentrique,
-faisait figure d'homme d'honneur.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver
-à ses fins: il avait pris hypothèque sur la maison
-qu'il occupait, et, les besoins de ma famille ne
-pouvant que s'accroître, il espérait, dans un<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-petit nombre d'années, avoir acquis le droit de
-faire combler les celliers, selon la perpétuelle
-menace dont il taquinait ma grand'mère.</p>
-
-<p>Il se montrait de plus en plus tendre et zélé
-pour moi. Lui, sa femme et M. Topfer m'enveloppaient
-de soins qui dissimulaient mal une
-légère vanité de connaître mieux mes intérêts
-que ne le faisait ma famille. Ceci était sensible
-à mille petits détails, à des hochements de tête,
-lorsqu'il était question de la désolante folie de
-mon frère ou de l'extraordinaire indulgence de
-mes parents pour ses fredaines, à un parti pris
-évident de détourner la conversation lorsque
-grand'mère, de qui c'était la marotte, parlait
-mariage: "A supposer que Madeleine épouse
-un propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans
-un rayon de dix kilomètres... L'année prochaine?
-ah! d'ici là, il peut se produire bien
-des changements à la maison!..." Entre mes
-trois amis et moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune
-homme, d'une jeune fille, de convenances de
-famille et de fortune, il leur échappait de me
-dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..."
-J'avais une telle passion pour mon piano, que
-je ne savais pas s'ils voulaient dire que mon
-amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser
-à ces anecdotes matrimoniales, ou, si, le
-mariage étant peu fait pour moi, j'avais bien<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais
-depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque
-chose de positif à ce propos.</p>
-
-<p>Un matin,&mdash;c'était vers la fin des vacances,
-et M. Topfer était sur le point de s'en retourner
-à Angers,&mdash;je les trouvai tous les trois réunis
-au salon, contrairement à la coutume, car, d'ordinaire,
-c'était surtout M. Topfer qui s'occupait
-de moi; et l'on n'en finissait pas de commencer
-la leçon. Les deux hommes semblaient émus et
-ne soufflaient mot; M<sup>me</sup> Vaufrenard les attendait
-à parler, et n'était là, sans aucun doute,
-que pour amortir les chocs, s'il en devait résulter
-d'une conversation que tout annonçait importante.
-Ce fut elle qui se décida à prendre la
-parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant
-"Mougeasson," comme lorsque j'étais
-petite fille:</p>
-
-<p>&mdash;Mougeasson, me dit-elle, voyons, que
-penserais-tu, pour toi, par exemple, d'entrer au
-Conservatoire?</p>
-
-<p>Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui
-n'avaient été capables de rien dire, s'agitèrent
-en même temps, battirent des mains, poussèrent
-des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans
-rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie,
-mais pas extrêmement surprise, car j'avais
-deviné depuis beau temps qu'ils pensaient pour<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:</p>
-
-<p>&mdash;Mais... grand'mère?...</p>
-
-<p>Il s'écrièrent, tous les trois:</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... voilà!...</p>
-
-<p>Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne!
-faire assez bon marché de grand'mère. On eût
-juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui me
-paraissait, tout de même, une illusion un peu
-présomptueuse. Ou bien ils pensaient qu'elle ne
-pouvait rien leur refuser pour le moment, ou
-bien ils avaient remarqué depuis longtemps que
-la plupart des orgueilleux principes de M<sup>me</sup> Coëffeteau
-fléchissaient en définitive, lorsqu'on les
-menait au pied de ce mur idéal qu'elle-même
-nommait: "les impérieuses nécessités de la vie."
-Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne
-devait pas être ma grand'mère seule qui s'indignerait
-à ce mot, mais son mari, mais maman
-elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf
-celles qui ne désiraient que ma ruine dans
-l'opinion publique. Les Vaufrenard habitaient
-depuis trop peu de temps la province pour concevoir
-l'énormité de leur projet. Moi, personnellement,
-j'avais bien pensé au Conservatoire, mais
-comme à un désir insensé... Et M. Topfer, lui,
-qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?...
-Une idée me vint: c'était que ni
-M. Topfer, ni les Vaufrenard n'ignoraient nos<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement
-pour incapable d'être épousée, parce que je
-n'avais pas le sou. Ici, je retrouvai en moi,
-encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère;
-je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre.
-Pourquoi? Les Vaufrenard et M. Topfer
-ne faisaient que constater ce qui était; et ils
-cherchaient à me sauver... Mais je me disais:
-"Je ne suis pas déplaisante!..." Je peux bien
-le reconnaître aujourd'hui sans fatuité, j'étais
-assez belle fille; j'étais grande, bien faite, avec
-des cheveux! de quoi m'habiller presque tout
-entière... Il est vrai que j'avais entendu dire
-bien souvent à grand'mère: "La beauté, oh!
-oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans
-la corbeille de mariage!..." Quant à mon piano,
-j'avais renoncé, il le fallait bien, à le considérer
-comme un appoint quelconque pour le mariage,
-parce qu'il était admis que j'en jouais d'une
-manière qui dépassait la commune mesure...
-Les Vaufrenard et M. Topfer, qui portaient la
-responsabilité de m'avoir engagée hors de la
-route commune, voulaient du moins, par ce
-chemin de biais, me faire aboutir quelque part.</p>
-
-<p>Alors, seulement, la sagesse de grand'mère
-m'apparut. C'était une triste sagesse, puisqu'elle
-consistait à briser sans merci tout élan qui nous
-pût élever au-dessus de la moyenne; mais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-c'était vraiment la manière de vivre en parfait
-accord avec les gens de son monde. Elle n'employait
-point sa sagesse à rechercher si une telle
-modestie d'inspirations était conforme aux tendances
-de chacun, mais elle l'utilisait à faire
-ployer chacun sous la règle générale. C'est pour
-cela qu'elle avait tant fait la grimace lorsqu'il
-s'était agi de développer "mon talent." Mais,
-à présent, comment revenir en arrière? Au
-contraire, il fallait, à tout prix, avancer. C'est
-ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et
-M. Topfer.</p>
-
-<p>Nous fîmes, tous les quatre, le serment de
-taire le mot "Conservatoire," trop perturbateur,
-en vérité, de la paix publique, à Chinon;
-mais nous nous conjurâmes pour nous procurer
-les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient
-que les leçons de Bienheuré, combinées
-avec des exercices quotidiens sous la direction
-de M. et de M<sup>me</sup> Vaufrenard, pendant une année,
-me mettraient en état. A ce moment-là, eh bien!
-on aviserait.</p>
-
-<p>Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils
-désiraient, c'est-à-dire qu'on me conduisît à
-Tours, chez Bienheuré, une fois par semaine.
-Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils
-eussent sur mes parents! Leur pouvoir me
-parut extraordinaire. Grand'mère en me poussant<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-davantage au piano semblait me conduire
-au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard
-y tenaient. Elle, si intraitable, si fière,
-quand elle avait dit, maintenant: "les Vaufrenard,"
-elle avait reconnu ses maîtres. Elle ne
-se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait
-et pestait en dedans, mais cependant rendait
-hommage à une puissance indiscutée, l'argent:
-les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2>
-
-
-<p>Et chaque samedi, désormais, tantôt maman,
-tantôt grand-père, tantôt grand'mère elle-même,
-me conduisaient à Tours, entre deux trains,
-chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la
-semaine où, de tout le département, on se rendait
-au chef-lieu; si je me souviens bien, il y
-avait, ce jour-là, une réduction sur les tarifs du
-chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller
-et le retour, ordinairement, de compagnie.
-Pendant six semaines, nous nous trouvâmes à
-la gare avec la famille de la Vauguyon adonnée
-à la confection du trousseau de son aînée. Cette
-aînée n'était pas mariée, que l'on nous annonça
-les fiançailles de la cadette; et la famille continua
-à aller le samedi à Tours, pour le trousseau<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-de la seconde fille. Puis ce fut une des
-demoiselles Pallu, que j'avais moins fréquentée
-que les Vauguyon, mais enfin que nous connaissions.
-Quand ces jeunes filles avaient parlé avec
-volubilité, sur le quai de la gare et durant le
-trajet, de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac
-de voyage, de la future soirée de contrat, et des
-cadeaux sur lesquels elles comptaient, elles me
-disaient et me répétaient volontiers: "Et vous?
-vous allez toujours chez votre professeur de
-piano?..." Encore celles-ci étaient-elles discrètes;
-mais, après Pâques, ces trois premiers mariages
-accomplis, ce fut M<sup>lle</sup> Patissier qui, enfin, agréa
-un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau.
-M<sup>me</sup> Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait
-jamais de me dire: "Mademoiselle Madeleine,
-vous, vous allez être encore plus savante, ce
-soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère
-qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait:
-"Mais, madame Coëffeteau, vous allez donc
-faire de votre petite-fille une professionnelle!"</p>
-
-<p>Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien
-ne pouvait la blesser davantage. Elle ne trouva
-rien à répliquer, elle qui avait pourtant le verbe
-haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit
-de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea
-à un sourire qui me toucha, moi, profondément,
-et me remplit de pitié. Je fus sur le<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus
-chez Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas
-lui faire trop de peine, à cet avenir musical qui
-m'exaltait pourtant, qui absorbait toute la force
-de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse
-des railleries sournoises dont on nous
-accablait. Mais n'aller plus chez Bienheuré,
-c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère
-n'admettait pas que l'on revînt sur un parti
-quand une fois on l'avait adopté. Loin de me
-savoir gré d'interrompre mes leçons, elle m'eût
-fait observer que ce n'était pas la peine alors de
-les avoir commencées et d'en avoir fait la
-dépense depuis huit mois, ainsi que celle de si
-nombreux déplacements. Nous continuâmes
-donc d'aller chez mon professeur de piano, et je
-fus chaque samedi soir "plus savante." Petit à
-petit, d'ailleurs, cela passa à l'état d'habitude;
-on n'interrompit ces voyages hebdomadaires
-qu'aux grandes chaleurs de juillet.</p>
-
-<p>Je devais être prête, cette année-là, à concourir;
-mais personne n'osa aborder devant ma
-famille un sujet si scabreux. Nous fûmes mal
-favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de
-retourner à Contrexéville; M. Vaufrenard était
-anéanti par des crises de coliques hépatiques,
-et ce qu'il y avait de pire, c'était que M<sup>me</sup> Vaufrenard
-prétendait que la seule appréhension<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-d'aborder ce redoutable sujet devant ma grand'mère
-lui avait "tapé sur le foie." Lui-même
-disait: "Attendons, patientons; nous avons le
-temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un
-petit événement, un prétexte, je ne sais quoi!..."
-Je crois qu'il commençait à comprendre la
-vanité d'un projet qui consistait à heurter nos
-usages.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2>
-
-
-<p>Les matinées du dimanche étaient interrompues
-par l'absence de M. Topfer et la
-maladie du maître de la maison. Il faisait une
-chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait
-sous le soleil, pendant la journée, et, le soir,
-mes grands-parents, maman et moi, nous nous
-rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer
-de surprendre un peu d'air dans le Clos, où
-l'on s'asseyait ou s'étendait sur l'herbe. Ces
-soirs lourds d'été, que l'on s'accordait à trouver
-suffocants et intolérables, me remplissaient
-pourtant d'un trouble secret dont le souvenir
-me cause une nostalgie bien forte, et qui, sur
-le moment, dans ce temps-là, me donnait, au
-contraire, une nostalgie de l'avenir non moins
-déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes
-fauchées et du goût des vrilles de la vigne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-que je suçais, étendue sur le dos, en regardant
-le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si
-ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien;
-il me semblait que c'était de quelque chose
-d'immense et de beau qui était épars sous cette
-voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et
-qui se balançait avec le vol des chauves-souris,
-me soulevant le c&oelig;ur, à chaque oscillation.
-Quand un peu d'air passait, tout le monde le
-signalait, et M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui faisait volontiers
-l'enfant, disait: "Petit air! petit air! ne
-t'en va pas!" Moi, j'avais la chair de mes bras,
-toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais, de
-temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand
-j'essaie de me rappeler ce qui dominait en moi,
-dans ces moments, je crois que c'était cette idée:
-"Il est impossible que la vie ne m'apporte pas
-quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance,
-et la grande chaleur ne m'incommodait
-pas.</p>
-
-<p>Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient;
-j'étais sortie de Marmoutier depuis un an, et
-toutes les images que mes rêveries m'en rapportaient
-me paraissaient petites comme si elles
-étaient vues par le gros bout de la lorgnette.
-Mais le souvenir de mon amour imaginaire,
-quand il revenait, lui, me serrait à la gorge. Je
-détestais cet homme qui m'avait bouleversée,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-mais dans les rêveries, n'est-ce pas? on se
-demande volontiers: "Quand est-ce que j'ai
-été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le
-plus heureuse quand j'étais tourmentée par lui!</p>
-
-<p>On entendait les petites notes isolées et
-mélancoliques que poussent les crapauds, le soir,
-dans les vergers, et ces bruits singuliers qui
-viennent des rivières d'où le moindre son est
-renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de
-l'eau, le choc des avirons sur une toue, ou le
-heurt de la boîte où Gaulois enfermait le produit
-de sa pêche.</p>
-
-<p>Presque en même temps, vers le 20 août, les
-grandes chaleurs s'apaisèrent. M. Vaufrenard se
-trouva rétabli, M. Topfer eut terminé sa saison
-d'eaux. L'animation des vacances reprit à Chinon,
-et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année,
-du moins une des Vauguyon dont le mari
-était du même canton que nous, et l'ex-Henriette
-Patissier qui s'appelait à présent M<sup>me</sup> Boiscommun
-et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son
-mari était ingénieur et construisait des bateaux
-pour les chantiers de la Loire, à Saint-Nazaire;
-ils avaient de nombreuses relations et paraissaient
-au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni
-sa mère, M<sup>me</sup> Patissier, ne se montrèrent, pour
-moi et pour toute ma famille, plus aimables.
-Ces dames voulaient à toute force me marier.<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée
-d'un tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne
-voulut point s'apercevoir d'où elle le prenait;
-on redoubla de gentillesse. Moi-même, je ne
-faisais pas l'empressée; le mariage ne me
-souriait guère; et, pour rien au monde, nous
-n'eussions voulu tenir un mari de la famille
-Patissier! Mais Henriette, avec sa situation
-faite, son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux
-de tous acquis sur moi, simple jeune fille, une
-autorité qui lui permettait de traiter d'enfantillages
-toutes nos tentatives de nous dérober.</p>
-
-<p>Henriette en vint à me parler d'un jeune
-homme de Richelieu, de qui elle avait fait la
-connaissance à une soirée, à Nantes, et qui était,
-paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de
-moi!... un jeune homme!... Oui. C'était un
-jeune homme qui venait assez souvent à Tours,
-le samedi, depuis plusieurs années, qui avait une
-jolie moustache noire, des yeux très doux taillés
-en amande et des cheveux un peu ondulés...
-A la description, je reconnus bien en effet un
-jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé
-dans notre compartiment et qui me regardait si
-attentivement que j'avais cru, un jour, qu'il se
-moquait de ma façon de me coiffer ou de ma
-toilette. Il avait raconté à la jeune M<sup>me</sup> Boiscommun
-ces rencontres dans le trajet de Chinon<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-à Tours. A la description qu'il faisait de moi et
-des personnes qui m'accompagnaient, elle n'avait
-pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était
-juré, disait-elle, de me faire épouser ce garçon
-d'excellente famille.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que grand'mère et maman
-eussent remarqué le jeune homme en chemin de
-fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi trouvé
-bien; il avait une figure d'une beauté un peu
-convenue, et qui, plus tard, quand j'eus compris
-ce que sont certaines physionomies d'hommes,
-m'eût certainement moins séduite; mais pour
-moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du
-chemin de fer," comme nous l'appelions, était
-le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas davantage
-pensé à lui, assurément, parce que j'étais
-toujours trop captivée par autre chose, par la
-pensée de M. Chambrun, dans un temps, ensuite
-par ma musique, par mes projets d'indépendance;
-mais je sentais que s'il fallait me marier un jour,
-ce "jeune homme du chemin de fer" était de
-ceux que je pourrais aimer.</p>
-
-<p>L'ennui, surtout pour mes parents, était que
-la proposition nous vînt par la famille Patissier.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Boiscommun me disait:</p>
-
-<p>&mdash;Il est musicien, ma chère!... Entre nous,
-c'est peut-être cela qui l'a attiré vers toi: il<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-avait vu ton rouleau et il t'avait entendue, dans
-le train, parler de Bienheuré.</p>
-
-<p>&mdash;Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait
-déjà fortement reluquée sans mon rouleau,
-quand j'étais encore pensionnaire...</p>
-
-<p>En tout cas, il était musicien; il ne me
-déplaisait pas; et peut-être il m'aimait!... Oh!
-quel étrange effet cela vous produit, d'entendre
-dire, pour la première fois, qu'un homme vous
-aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du
-<i>flirt</i> ne peuvent pas comprendre cela... Mais
-quand on va atteindre vingt ans sans avoir
-connu ni la douceur de la parole d'un homme
-ni le serrement de main qui ne s'adressent qu'à
-vous, que c'est bon, mon Dieu! d'entendre dire
-que quelqu'un vous aime!</p>
-
-<p>Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état!
-Avec cela, ne m'étais-je pas créé une sorte de
-fidélité de veuvage à mon premier amour?
-Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était
-si suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il
-le couvrir d'une parure d'obligations et de
-sacrifices, pour nous innocenter à nos propres
-yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir
-dans les héroïques résolutions de la jeunesse, je
-m'étais juré de n'aimer plus jamais! Le trouble
-qu'un manquement à mon serment me causait
-avivait mon désir de me précipiter dans quelque<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-autre sentiment qui achevât de me troubler
-et me fît peut-être tout oublier. En quelques
-jours, je construisis un second rêve autour de la
-figure de notre "jeune homme du chemin de
-fer;" je promenais partout avec moi son image,
-c'est-à-dire le souvenir de sa personne entrevue
-dans le coin d'un compartiment de seconde ou
-sur le quai de la gare de Tours; je mesurais ma
-taille à la sienne; je me demandais: "Pourrons-nous
-nous donner le bras facilement?" Il
-me semblait qu'il était plus petit que moi, et je
-me souviens que je me disais: "Mais, cela n'est
-pas mal du tout, qu'une femme soit plus grande
-que son mari..." Je me disais cela en regardant
-l'&oelig;il sombre de la citerne du père Sablonneau
-où les araignées d'eau gambadaient; une large
-taie verte en couvrait aux trois quarts la surface,
-et cela me fit penser, un moment, à la
-paupière presque entièrement abaissée d'un gros
-&oelig;il malin, qui sourit...</p>
-
-<p>Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce
-sentiment nouveau, quand ma famille se décida
-à ne pas dire non aux propositions de M<sup>me</sup> Patissier
-et de sa fille.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!"
-sautèrent de joie; elles jurèrent de leur immense
-amitié pour moi, pour nous tous; elles étaient
-si heureuses, si fières de contribuer à mon<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-bonheur; elles firent tant de bruit, chez les
-Vaufrenard, où il y avait du monde, que beaucoup
-de personnes, déjà instruites, d'ailleurs,
-depuis quinze jours, par mille sous-entendus,
-ne purent rien ignorer du petit complot matrimonial.</p>
-
-<p>Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner,
-pour ne nous point manquer, M<sup>me</sup> Patissier
-vint à la maison s'informer du chiffre de ma
-dot: c'était essentiel.</p>
-
-<p>Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette
-entrevue. Je tremblais, car ma dot devait être
-d'une maigreur repoussante. Mais M<sup>me</sup> Patissier
-sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée;
-et, dans la ville, malgré toute la discrétion
-recommandée, il dut être bien impossible de ne
-pas savoir que la famille Patissier "me mariait."</p>
-
-<p>On attendit... Et pendant que l'on attendait,
-nous étions fort ennuyés que l'on parlât si haut
-de cette affaire.</p>
-
-<p>Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard,
-la figure de M<sup>me</sup> Patissier est changée;
-M<sup>me</sup> Boiscommun nous regarde avec un air
-de condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à
-la fin de la journée, quand tout le monde a vu
-ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il? C'est
-bien simple. Le père du jeune homme s'oppose
-absolument à tout mariage de son fils qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-lui puisse permettre d'acheter une petite étude
-de notaire.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Patissier et M<sup>me</sup> Boiscommun de
-s'indigner contre des m&oelig;urs qui ne tiennent pas
-compte des sentiments et qui font du mariage
-une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute
-ma famille les accompagne: n'est-il pas odieux
-qu'un garçon ne prenne femme que pour payer
-son étude?</p>
-
-<p>La réprobation fut trop générale: un bien
-grand nombre de personnes, en vérité, condamnaient
-les usages reçus; mais en même temps,
-elles étaient informées que la petite-fille de
-M<sup>me</sup> Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée
-par "un avorton de notaire," tel fut le mot qui
-courut la ville.</p>
-
-<p>On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute
-sur notre état de fortune; désormais, ma pauvreté
-se trouvait établie.</p>
-
-<p>&mdash;On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère,
-que les Patissier ont voulu nous humilier
-publiquement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois toujours le mal partout!... lui
-répondait maman.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand
-j'allais prendre le train! On ouvre une portière,
-au hasard; on se demande: "Allons-nous<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une
-autre portière, que cela est gênant! que cela a
-l'air sot! car nous ne connaissions pas ce jeune
-homme; nous n'étions pas censés savoir ce qui
-s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir
-rencontré, cela me mettait dans une singulière
-agitation de sentir dans le même train que moi
-un jeune homme qui, si quelques circonstances
-se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être
-mon mari.</p>
-
-<p>Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours
-à Chinon! Que nous avons de contradictions
-dans l'esprit! Je caressais un rêve dont la réalisation
-m'eût sans doute bien déçue. Mais on
-aime à désirer à côté du possible, à côté même
-de nos propres désirs. Comment pouvais-je souhaiter
-d'être jamais la femme de ce garçon,
-puisque le plan de vie que je m'étais fait ne
-concordait en rien avec une modeste existence
-dans un trou de province, puisque j'étais résolue
-à avoir du talent, puisque je me destinais à
-briller dans les concerts, à gagner moi-même
-ma vie, à me griser pour toujours de musique?...
-C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre;
-je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique
-et de l'appétit de beauté que, jointe à mes
-anciennes extases de couvent, elle m'avait inspiré...
-Mais le mot "amour" prononcé, la<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-possibilité d'être aimée et d'aimer, entrevue
-seulement, et tous mes songes magnifiques
-avaient été se blottir dans la petite cour d'une
-étude de notaire!... Ah! c'est que, pour nous
-autres, jeunes filles de ce temps-là, dans le seul
-mot "amour," tout l'idéalisme était contenu!</p>
-
-<p>Dès que je me fus ressaisie, je compris combien
-il valait mieux pour moi que l'aventure
-n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon éducation,
-par l'esprit de ma famille, par ma musique, de
-trop grands désirs, pour que je pusse à présent
-aller les étouffer dans une bourgade de dix-huit
-cents âmes. De toutes parts nous vinrent des
-détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec le
-jeune homme que j'avais manqué. D'abord,
-c'était un musicien de quatre sous; il raclait du
-violon, pour l'avoir appris au lycée, affirma-t-on,
-et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui
-fallait cinquante mille francs pour payer une méchante
-étude qu'il guignait; son père était un
-vieux ladre; sa famille, beaucoup moins intéressante
-que ne nous l'avaient faite M<sup>mes</sup> Patissier
-et Boiscommun, etc., etc. Allons! allons!
-voilà une aventure qu'il s'agissait encore d'oublier!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h2>
-
-
-<p>Un long hiver passa là-dessus. Notre seule
-distraction, du moins la mienne, était d'aller à
-Tours le samedi, surtout à partir du moment
-où nous apprîmes que "le jeune homme du
-chemin de fer" avait trouvé la dot voulue, qu'il
-avait acheté son étude et qu'il était fixé près de
-Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma
-famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le
-samedi; personne ne grommelait plus contre ce
-servage imposé par ma manie musicale; on
-trouvait même à ce petit déplacement des avantages,
-le prix de l'aller et retour étant compensé
-par le bon marché et la qualité d'une foule
-d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se
-procurait à Chinon. Il arriva même cette chose
-assez curieuse, que mes parents se disputaient à
-qui m'accompagnerait le prochain samedi. Celui
-ou celle qui l'emportait me conduisait chez
-Bienheuré, puis essayait de trouver mon frère
-chez son carrossier, puis vaquait à ses affaires
-jusqu'au train de 5 h. 55.</p>
-
-<p>Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un
-beau jour, de demander ma main pour son
-gendre, veuf depuis quatre ans, et qui était
-professeur de solfège dans les écoles municipales!<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-Ce fut maman qui reçut cette proposition
-en pleine figure, dix minutes avant le départ du
-train. Elle n'eut que le temps de dire au professeur:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur Bienheuré...
-très flattée... nous reparlerons de cela...</p>
-
-<p>&mdash;Nous avons tout le temps, disait Bienheuré,
-tout le temps, madame!</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien! me fit maman, dans la rue, en
-voilà bien d'une autre! Qu'est-ce que ta grand'mère
-va dire?</p>
-
-<p>Moi, cela me paraissait drôle:</p>
-
-<p>&mdash;On se plaint que je ne sois pas demandée
-en mariage? Des demandes en mariage, il en pleut!</p>
-
-<p>Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre,
-ne prit pas cela très bien. Elle prononça sans
-hésitation aucune:</p>
-
-<p>&mdash;C'est regrettable pour Madeleine; elle
-ne pourra plus remettre les pieds chez son
-professeur. Voilà tout.</p>
-
-<p>"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle
-faillit en faire une maladie. Certes, elle se
-plaignait que je ne fusse pas demandée en
-mariage! Mais que je fusse demandée en
-mariage par un petit professeur de solfège dans
-des écoles "gouvernementales" et veuf par-dessus
-le marché, cela était cent fois pire que de
-n'être pas demandée du tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-<p>"Comment Bienheuré avait-il eu pareille
-audace?... Voyons!... Bienheuré qui avait connu
-Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que les
-jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire,
-pour entrer dans la famille de leur professeur
-de piano?... Ah çà! mais Bienheuré était
-fou? Un homme si calme, si patient, si discret,
-qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait
-s'attendre à tout!..."</p>
-
-<p>Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait
-à défendre Bienheuré:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle
-à sa mère: il m'a dit avec une grande simplicité:
-"Ces deux jeunes gens feraient si bon
-ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle
-Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois,
-par une porte entre-bâillée... et il l'a entendue
-jouer: quel succès mademoiselle votre fille
-aurait dans les concerts!..."</p>
-
-<p>Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer
-à Bienheuré, même comme professeur; on lui
-envoya le montant de ses honoraires par mandat.</p>
-
-<p>Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions
-sa démarche assez naturelle. Je me souvenais
-d'avoir aperçu en effet son gendre, dans
-une pièce voisine du petit salon où nous jouions;
-c'était un grand garçon, tout jeune encore, ni
-bien, ni mal. Il est certain que jamais l'idée ne<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer
-dans la famille de mon professeur de piano.
-Mais la proposition ne me paraissait pas extraordinaire,
-et elle n'était pas du tout insensée.
-Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait
-plus de le dissimuler: je me destinais secrètement
-à être une "professionnelle." Ce grand
-mot qui faisait frémir mes parents, il allait falloir
-le prononcer tout haut un jour ou l'autre;
-c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était
-pour que je fusse une "professionnelle" que
-tous les membres de ma famille, successivement,
-me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne
-voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin
-de cette année, coûte que coûte, nous allions
-tous nous heurter à l'inévitable concours!... Ah!
-quand je pensais à ce concours!... Eh bien!
-mon professeur, qui connaissait, à ce propos,
-mes terreurs, venait à mon secours et me faisait
-sauter, à pieds joints, dans la "profession"
-musicale, si l'on peut dire, par le moyen du
-mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant
-pour nous. Une fois mariée, n'aurais-je pas pu
-me présenter au Conservatoire sans bruit, alors
-que, jeune fille, c'était un esclandre?... Enfin,
-en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les
-concerts que l'on commençait à organiser à
-Tours, à l'imitation de ceux d'Angers... Où<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-trouverais-je jamais un mari qui me permît de
-suivre aussi exactement mes goûts et ce que je
-croyais pouvoir appeler décidément "ma
-vocation?"</p>
-
-<p>Il m'est impossible de savoir si oui ou non
-le gendre de Bienheuré eût été pour moi le
-mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison,
-si jamais je devais me résoudre à en contracter
-un, celui-là était le rêve. Car, du moment que
-mon c&oelig;ur n'était pas pris, je ne voulais plus
-vivre que pour la musique et par la musique;
-or, mes expériences du jeune médecin et du
-jeune notaire étaient là pour m'avertir qu'il
-était prudent de me méfier des bonds de mon
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais,
-renoncer aux leçons du samedi n'était pas si
-simple que cela! Il fallait compter avec l'opinion.
-Pourquoi renoncions-nous tout à coup
-aux leçons de piano? Il avait été déjà assez
-mystérieux de prendre tant de leçons de piano;
-mais, la chose une fois admise, rompre ainsi,
-tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait
-une explication. On allait, disait grand'mère,
-nous croire dénués au point de ne plus pouvoir
-payer les cachets! Avouer la raison qui nous
-séparait de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On
-délibéra. Le samedi nous surprit sans que la<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-difficulté fût résolue, et pour ne point fournir
-d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours,
-ce samedi encore, sans y avoir rien à faire.</p>
-
-<p>Du moins y fîmes-nous une enquête chez les
-marchands de musique, demandant partout
-qu'on nous indiquât un professeur de piano
-parfaitement recommandable. Et partout la
-réponse était identique: "Mais Bienheuré mesdames!...
-Est-ce que vous ne connaîtriez pas
-Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si,
-mais il est sans doute fort occupé: à défaut de
-Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, il
-y en avait une quantité, et aux conditions les
-plus abordables; et on nous citait des dames
-veuves, des demoiselles d'un certain âge. Les
-prix de ces leçons, sans proportion aucune avec
-ceux du maître Bienheuré firent rougir grand'mère
-d'humiliation; elle ne voulut point
-paraître seulement les entendre; elle disait en
-souriant: "Oui, oui... je vois..."&mdash;"Vous voyez,
-madame," lui disait-on chez les marchands de
-musique. Et dans ces "je vois," dans ces
-"vous voyez," on sentait tout le conventionnel
-mépris de notre monde, comme des boutiquiers
-eux-mêmes, pour ce qui n'est pas classé officiellement
-hors de pair. Les marchands, toutefois,
-nous laissaient par écrit les adresses de ces
-pauvres professeurs de piano, car ils savaient<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-bien que ce n'est jamais du premier coup, et
-quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré
-et le chiffre de ses cachets, que l'on se
-décide à s'adresser à ce fretin; mais le lendemain
-ou l'heure d'après, à la dérobée.</p>
-
-<p>Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de
-faire, le samedi suivant. Munis des sept ou
-huit cartes de professeurs qu'on nous avait
-remises, nous nous présentâmes chez celui
-d'entre eux dont le nom avait été le plus de
-fois recommandé et, d'ailleurs, flattait grand'mère
-par sa belle consonance et sa particule:
-c'était une M<sup>me</sup> de Testaucourt, appartenant
-à une famille connue et récemment
-éprouvée par un désastre financier. M<sup>me</sup> de
-Testaucourt plut à ma famille, tant par ses
-manières distinguées que par ce qu'on savait
-de son infortune. Elle me fit asseoir au piano
-dès cette première visite et ne parut pas du
-tout s'apercevoir que je ne jouais pas comme la
-première venue. Je pensai: elle est très forte
-ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du
-piano. Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je
-fus assurée, sans aucune forfanterie de ma part,
-que c'était moi qui lui enseignais quelque chose,
-et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument
-rien à m'apprendre. Je confiai mon impression
-à maman qui me dit: "C'est ennuyeux, parce<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-qu'il sera bien difficile de faire croire cela à ta
-grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée
-que c'était pure illusion de ma part, et
-qu'en tous cas il convenait de faire une épreuve
-plus prolongée des capacités de M<sup>me</sup> de Testaucourt.
-Il pénétra cependant un doute dans
-l'esprit de grand'mère, et ce qui la tourmentait
-était la crainte que mon jeu ne parût affaibli
-aux Vaufrenard, quand ils reviendraient de
-Paris.</p>
-
-<p>Elle vivait dans l'appréhension de contrister
-les Vaufrenard; on leur avait caché, comme à
-tout le monde, l'incident Bienheuré.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'incident Bienheuré fut connu à Chinon.
-Nous l'apprîmes, environ six semaines après,
-d'une façon singulière: par une autre demande
-en mariage!</p>
-
-<p>Un dimanche, après-midi, comme nous nous
-préparions à sortir, maman fut avertie qu'un
-monsieur l'attendait au salon.</p>
-
-<p>&mdash;Un monsieur comment?...</p>
-
-<p>&mdash;Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote,
-avec des gants.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il
-veut parler?&mdash;demanda maman qui croyait
-toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser
-qu'à sa mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
-
-<p>C'était à maman que ce monsieur désirait
-parler. Le colloque dura dix minutes à peine.
-Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée,
-hésitant à raconter la visite. En dessous, elle
-semblait aussi avoir envie de rire, et elle eût
-peut-être ri, si elle n'eût redouté sa mère.</p>
-
-<p>Enfin elle raconta que le monsieur en redingote
-était le nouveau pharmacien établi sur la
-place de la gare. Ce garçon venait demander
-ma main.</p>
-
-<p>Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée,
-prête à sortir, s'assit, sans dire mot, sur un
-coffre à bois du corridor d'entrée, où nous nous
-trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère,
-elle arpenta, à grands pas, le corridor; elle
-poussa la porte du salon, afin que maman y
-achevât son récit; mais le souvenir, peut-être
-l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la
-rejetèrent en arrière, et elle alla tomber sur une
-chaise de la salle à manger. Maman disait:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu
-parler de l'autre...</p>
-
-<p>&mdash;Comment!... de l'autre?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, du professeur de solfège...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, l'autre... tout Chinon sait!...</p>
-
-<p>Le professeur de solfège était venu aux renseignements
-à Chinon; il avait vu les notaires,
-appris par eux le chiffre minuscule de ma dot,&mdash;mon<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-prix!...&mdash;et, dans la ville, ici et là,
-cueilli sur moi, sur nous, quelques éclaircissements.
-Par les saute-ruisseaux, par les clercs, on
-avait aisément su qui venait de Tours s'enquérir
-de M<sup>lle</sup> Doré: un professeur de solfège dans
-les écoles municipales. Le pharmacien, nouveau
-dans la ville, avait jugé qu'il valait bien le
-professeur.</p>
-
-<p>Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote,
-en tuyau de poêle, sonnant à la maison, un
-dimanche, quand toute la ville est dans la
-rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas
-la démarche...</p>
-
-<p>Pauvre grand'mère! de quelles tribulations
-ne fus-je pas pour elle la cause involontaire? De
-pareilles épreuves l'accablaient; on la trouvait
-très vieillie. Le docteur demandait, pour la
-quarantième fois, à maman:</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge a donc madame votre mère?</p>
-
-<p>&mdash;Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
-
-<p>Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont
-il eût formulé une ordonnance un peu intime:</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage
-pour Mademoiselle Madeleine...</p>
-
-<p>Nous le savions bien! et cela me faisait trembler,
-parce que je prévoyais que si, par hasard,
-un "bon mariage" se présentait, qu'il me plût<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner
-la santé de grand'mère.</p>
-
-<p>En attendant, comme les "bons mariages"
-n'affluaient pas, je proclamais, moi, pour éviter
-les mauvais, que je ne voulais pas me marier:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime que la musique!</p>
-
-<p>Tout le monde haussait les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne
-peut pas épouser qui vous plaît, moi j'aime cent
-fois mieux rester fille.</p>
-
-<p>Alors grand'mère disait:</p>
-
-<p>&mdash;La fortune! la fortune!... sans doute;
-mais il ne faut pas oublier, mon enfant, que
-nous avons fait les plus grands sacrifices pour
-te procurer une éducation parfaite. Dieu merci,
-malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour
-une jeune fille bien élevée: c'est un capital, cela.
-Il se trouvera quelqu'un pour l'apprécier.</p>
-
-<p>Le noyau de la foi de grand'mère était cela:
-une jeune fille bien élevée a une valeur de... Il
-ne peut se faire qu'elle ne s'allie pas quelque
-jour à une valeur correspondante.</p>
-
-<p>Sous son inquiétude, et malgré ses crises de
-désespoir, elle gardait un optimisme tenace.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XX" id="XX">XX</a></h2>
-
-
-<p>Nous vîmes encore refleurir le printemps
-aux balcons de la terrasse et dans le Clos de
-M. Vaufrenard. Pendant que les Vaufrenard
-étaient à Paris, nous avions l'autorisation de
-pénétrer chez eux pour aérer la maison, pour
-surveiller Tondu, qui était chargé d'entretenir
-le petit parterre; et il m'était recommandé d'user
-du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence
-à mon vieux piano droit.</p>
-
-<p>J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les
-arbres à fruits, à voir se réveiller la terre du
-père Sablonneau et reverdir les peupliers des
-îles, si chaque retour de saison ne m'eût été
-abîmé par l'idée que j'étais une jeune fille à
-marier, que je ne me mariais pas, que j'aurais
-dû être enlevée d'ici depuis longtemps, comme
-les autres qui avaient joué, enfants, avec moi,
-sur cette terrasse, enfin par l'idée que j'aurais
-dû n'être plus là!</p>
-
-<p>Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait
-d'en bas et portait la main à son
-chapeau, il dodelinait de la tête, il soulevait une
-épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon
-frère, qui n'était jamais gêné par les mots,
-m'avait rapporté ce que Sablonneau, un jour,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-avait dit ainsi dans sa gorge avec un gros juron:
-"Si c'est pas dommage, un si beau brin de
-fille!..." Sablonneau lui aussi pestait que je ne
-fusse pas mariée. Sablonneau faisait comme ma
-vieille Françoise qui, lorsqu'elle m'aidait à m'habiller,
-ne pouvait me voir ni les bras nus ni la
-gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme.
-Et si je lui demandais en riant: "Mais, qu'as-tu
-donc?" elle dodelinait de la tête, elle aussi.</p>
-
-<p>Ah! si ce n'eût été ce désir général de me
-voir mariée, que j'eusse donc été tranquille,
-moi! Que je me fusse amusée à voir gambader
-mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne!
-Que je me fusse satisfaite, longtemps encore
-sans doute, à voir mes songeries, mes regrets,
-mes désirs imprécis, mes espérances emplir cette
-belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais
-que dix pas à faire, j'étais à mon piano avec
-mon Chopin, mon Beethoven, mon Rameau et
-mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en
-leur pouvoir, par le jeu à présent si facile de mes
-doigts, le reste du monde me semblait peu de
-chose! Je me rappelais ce que M. Topfer
-m'avait appris de Beethoven: "Cet immense
-génie était sourd! Imaginez-vous un homme
-entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait
-ni sa musique, ni les applaudissements
-qui l'accueillaient..." Et M. Topfer, en désignant<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-les partitions des &oelig;uvres sublimes ajoutait:
-"Tout cela ne s'est passé que dans sa
-tête!..." Je voyais l'&oelig;il bleu, l'&oelig;il d'enfant, de
-M. Topfer, se mouiller d'admiration et d'émotion
-profonde à cette pensée. Le goût de la vie
-intérieure, développé par l'éducation chrétienne,
-me semblait préférable à tout autre... Quand
-j'avais passé la journée sous l'influence de la
-poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée
-du monde... Le "beau brin de fille" que
-Sablonneau voyait en moi, ces bras, cette gorge
-et cette chevelure qui attendrissaient ma vieille
-bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui
-savaient le mieux me ravir, à mes chers génies;
-je m'imaginais que leurs ombres devaient se
-réjouir de voir une fraîche jeune fille se consacrer
-au culte de leur mémoire. J'ai conservé
-dans mes vieux papiers une petite poésie, dont
-je n'oserais pas recopier un seul vers, tant ils
-sont à la fois médiocres, innocents et hardis, par
-laquelle je vouais chaque partie de moi-même à
-mes <i>trois célestes amants</i>! Il y avait une strophe
-pour les yeux, une pour la bouche, une pour
-les "blonds cheveux," une pour les "longs
-bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!"
-Les mots que je souligne donnent une idée du
-style employé et que j'empruntais aux romances:
-il me semble aujourd'hui comique, mais à la<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-seule vue de ce papier jauni, mon c&oelig;ur se soulève,
-parce qu'en écrivant à vingt ans ces choses
-naïves et cyniques, j'étais vraiment bien émue;
-ce n'était pas pour les envoyer à un journal, ni
-pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais
-à trouver des rimes,&mdash;dans ce temps-là, les
-jeunes filles ne faisaient pas imprimer leurs vers...&mdash;c'était
-pour épancher un très réel bonheur
-intime, un bonheur très haut, très noble: véritable
-et logique suite de mes félicités religieuses.</p>
-
-<p>Il me fallait quelque chose de grand, de
-magnifique. J'avais touché cela au couvent.
-Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme, sans
-l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était
-de taille à combler mes désirs. A présent, je me
-croyais comblée par mon enthousiasme musical.
-N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas rester
-comme cela? Quel était donc le mariage qui ne
-détruirait cette félicité-là? Et quel mari m'en
-procurerait une analogue?</p>
-
-<p>Je comptais sur le retour des Vaufrenard
-pour m'affermir dans la voie qu'ils avaient
-choisie pour moi, ce dont je leur savais tant de
-gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour
-m'emmener à Paris cet été et me faire concourir
-sans que grand'mère s'en aperçût? Ils commençaient
-à être assez puissants sur elle pour obtenir
-jusqu'à l'invraisemblable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
-
-<p>En les attendant, je travaillais sans maître,
-car la petite leçon que "je donnais" chaque
-samedi à M<sup>me</sup> de Testaucourt était vraiment
-une pure formalité.</p>
-
-<p>Ah! que c'était curieux, chez nous, cette
-attente des Vaufrenard, au printemps! Les
-arbres en fleurs, le travail du jardinier dans les
-parterres, le soleil commençant à réchauffer
-notre coteau en espalier, n'étaient rien: le
-renouveau, c'était les Vaufrenard qui amenaient
-avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la
-vie à Chinon.</p>
-
-<p>Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que
-sont pour les enfants, à la campagne, les parents
-qui reviennent de la ville: qu'allaient-ils nous
-rapporter?</p>
-
-<p>C'était le temps où l'on essayait d'acclimater
-en France la musique de Wagner. Nous avions
-su par le journal, qui s'en indignait comme
-d'une nouvelle invasion étrangère, et par les
-lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à
-Paris une certaine représentation de <i>Lohengrin</i>.
-J'étais très avide de m'initier à la musique nouvelle
-que les journaux qualifiaient de barbare et
-les Vaufrenard de géniale.</p>
-
-<p>Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux
-presque toutes les partitions du maître nouveau.
-A la vue de ces couvertures couleur de miel où<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-le nom de Richard Wagner se discernait parmi
-un charabia allemand, ma grand'mère bondit,
-grand-père fit la grimace, maman elle-même eut
-peur: on eût dit que les Vaufrenard hébergeaient
-chez eux et nous présentaient un espion!</p>
-
-<p>&mdash;J'espère que Madeleine ne va pas jouer
-ça!... dit grand'mère.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous,
-madame!</p>
-
-<p>Et il se refusa à me confier aucune partition,
-sous le prétexte qu'il ne fallait pas s'initier
-à cela toute seule: il avait peur que je ne fusse
-rebutée au premier accord; il voulait m'initier
-lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain
-matin, ici!..."</p>
-
-<p>Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une
-rébellion organisée contre les pouvoirs publics!
-Le matin, conduite par Françoise ou par ma
-pauvre maman qu'on ne craignait guère, je
-recevais de M. et de M<sup>me</sup> Vaufrenard l'initiation
-wagnérienne. <i>Tannhauser</i>, <i>les Maîtres Chanteurs</i>,
-<i>Lohengrin</i>, <i>l'Or du Rhin</i>: en une semaine, nous
-avions parcouru presque quatre opéras, M<sup>me</sup>
-Vaufrenard au piano, M. Vaufrenard chantonnant,
-chantant quelquefois, même en allemand!
-Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée
-par la phrase de Voglinde, dans les
-abîmes du Rhin... après les cent trente-quatre<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue la
-vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même,
-et M. Vaufrenard s'écria: "Mais, tu
-chantes!" C'était vrai, j'avais la voix juste,
-mais je n'avais jamais chanté que pour moi.
-Sans prononcer les paroles allemandes, je suivis
-tant mal que bien les rôles de femme qui se
-trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain de
-plaisir pour nos réunions intimes du matin.
-L'amour wagnérien empêcha peut être M. et
-M<sup>me</sup> Vaufrenard de s'apercevoir que je manquais
-des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune
-frénésie musicale n'avait été si vive. On
-savait que M. Topfer avait été, quoique si
-intransigeant ami de ses classiques, un des
-premiers à goûter Wagner, et nous disions en
-ch&oelig;ur: "Ah! quand Topfer sera là!..."</p>
-
-<p>C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de
-mariage! Nous avions autre chose à faire!...</p>
-
-<p>Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"</p>
-
-<p>&mdash;Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous
-t'enlevons au moment voulu!</p>
-
-<p>J'en tremblais, mais avec un secret bonheur.
-Etais-je assez prise par la musique! Ah! vraiment
-ces Vaufrenard avaient découvert ma
-voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon
-goût, qui l'avaient cultivé, surchauffé, qui<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-m'avaient créé, on peut le dire, une seconde
-nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment,
-que la petite bécasse à marier, ordinaire,
-et, franchement; ne m'avaient-ils pas mise au-dessus
-de cela?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Voilà où nous en étions, quand, un beau
-matin, je reçus une lettre particulière de
-M. Topfer.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami
-Topfer? Il me demandait de vouloir bien me
-faire entendre en public, à Angers, dans un
-grand concert que donnerait, au mois de juin,
-une société musicale très connue dans le pays.</p>
-
-<p>Me faire entendre en public!... Tout mon
-sang s'arrêta, quand je lus cela. J'eus d'abord
-une surprise, plutôt joyeuse, un orgueil fou,
-ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me
-flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!"
-C'est que je sentais déjà, à cette époque, quoique
-d'une façon très imprécise, que ceux que
-nous avons indisposés contre nous en nous
-singularisant un peu parmi eux, nous les subjuguons
-et les gagnons en nous singularisant tout
-à fait. Je vis les journaux où mon nom serait
-cité, peut-être répété dans un article; je vis la
-figure épanouie des Vaufrenard, je vis le petit
-&oelig;il bleu, si ému, de mon cher vieux Topfer...<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du concert,
-l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et
-je dus m'asseoir.</p>
-
-<p>Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère,
-avaient aussi reçu, chacune, une lettre de
-M. Topfer. Il avait pris toutes ses précautions,
-le cher homme! Maman était très flattée et ne
-pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour
-jouer en public; grand'mère gardait une réserve
-inquiétante, elle allait et venait par la maison,
-les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer
-pliée en deux et fichée entre deux boutons du
-corsage. Elle avait dit seulement, paraît-il:
-"Moi aussi, j'ai reçu une lettre."</p>
-
-<p>Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle
-besogne, elle éclata. Elle était indignée, tout
-simplement; à l'entendre, une pareille proposition
-équivalait à un attentat contre ma personne.
-Elle n'aurait jamais cru cela possible de
-la part de M. Topfer; cependant, elle rappelait
-qu'elle l'avait toujours dit: "Ces artistes sont,
-au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous
-prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?"
-N'allait-il pas, aussi, m'offrir cinq cents francs
-pour m'exhiber en public, comme une comédienne?</p>
-
-<p>&mdash;Va à Angers, ma fille!... monte sur les
-tréteaux comme une Sarah Bernhardt!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...</p>
-
-<p>&mdash;Comment? il ne s'agit pas? De quoi
-s'agit-il donc?... Une femme qui appartient au
-public n'appartient plus ni à sa famille, ni à sa
-maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant,
-que votre génération a perdu le sens commun:
-quel est donc le but de la vie, si ce n'est de
-fonder une famille?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, grand'mère, mais pourquoi
-nous fait-on cultiver les arts?... pour ne les
-savoir qu'à moitié?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton
-temps!... Les arts! les arts!... Je vous demande
-un peu!... Mais si ta mère m'avait dit
-un mot comme celui-là, quand elle avait ton
-âge, je lui aurais administré une correction,
-comme à une petite morveuse... Oh! n'aie pas
-peur: cela ne se fait plus!</p>
-
-<p>Et elle s'en allait, répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Les arts!... les arts! Ma parole, je ne
-comprends plus... Je suis trop vieille, décidément,
-je suis trop vieille... L'année dernière,
-c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la
-grande passion!... L'année d'avant, il fallait
-vous empêcher d'être trop dévote!... C'est à
-donner sa langue au chat... Je m'y perds...
-Mes parents à moi sont morts, pourtant, plus
-âgés que je ne le suis; ils avaient vu bien des<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-guerres, bien des bouleversements et des révolutions;
-mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé
-pareil vent de folie!...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h2>
-
-
-<p>Grand-père reçut son algarade. Il revenait du
-dehors où il jardinait, le matin. Grand'mère lui
-donna à lire la lettre de M. Topfer, et je vis,
-à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et sentait
-que nous allions avoir de vives discussions.</p>
-
-<p>Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme,
-c'était presque se prononcer en faveur de la
-proposition Topfer. Oh! qu'il eût mieux fait de
-rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes,
-une heure de plus!... Son muet
-acquiescement au projet musical provoqua une
-crise qui dura longtemps et pendant laquelle
-nous entendîmes tout ce qu'une honnête femme
-de la vieille bourgeoisie provinciale pouvait
-concevoir de secrète horreur pour le monde des
-arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile
-que nous ne soupçonnions même pas.</p>
-
-<p>Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien
-grande influence sur elle par ailleurs, pour
-qu'elle les supportât malgré leur musique. Nous
-vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-fréquentait régulièrement et patiemment chez
-eux, ce culte de la musique, qu'on y célébrait,
-lui répugnait intimement comme l'eût fait une
-cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la
-musique classique l'ennuyait, quant à elle, et
-ceux qui la goûtaient y semblaient prendre une
-réjouissance de mauvais aloi. Dans son emportement,
-elle alla jusqu'à dire à son mari devant
-moi:</p>
-
-<p>&mdash;Où cela mène? veux-tu que je te le dise?...
-Vaufrenard,&mdash;je le sais, par les confidences de
-sa malheureuse femme...&mdash;Vaufrenard...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... Vaufrenard?...</p>
-
-<p>&mdash;Il a eu dix maîtresses!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que la musique a à faire avec
-cette circonstance? dit grand-père.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, sans doute, la plupart des
-hommes sont sans conduite, mais il n'est pas
-moins certain que l'habitude du plaisir de
-l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!...
-Oh! vous pouvez rire et vous moquer de moi,
-je maintiens mes idées là-dessus: quoique d'un
-autre âge, elles sont les bonnes. De la musique,
-je vous le concède, comme de la peinture, il en
-faut, oui, pour occuper les loisirs et provoquer
-des réunions, et il est d'usage qu'une jeune fille
-peigne à l'aquarelle: c'est gracieux; et que l'on
-fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-c'est nécessaire... mais, aussitôt que le
-"grand art" s'en mêle, vous ne voyez que
-prétention, excentricités et prétextes à se mettre,
-sous tous rapports, hors de la loi commune!...</p>
-
-<p>Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura
-toute la matinée! J'en manquai d'aller poursuivre
-ce jour-là mon initiation au "grand art"
-wagnérien, et l'on était tellement excité contre
-les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi,
-proposer d'aller chez eux. J'avais pourtant
-un grand désir d'entretenir M. Vaufrenard du
-projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître,
-il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre
-d'Angers. Car, à mesure que grand'mère combattait
-ce projet, par des arguments qui ne sont
-pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être
-alors, je me sentais une irrésistible envie de
-triompher de toutes les difficultés, tant de celles
-qui me venaient du dehors que de celles que
-j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration
-définitive à la musique, il fallait en finir, voyons!
-Mon vieil ami Topfer l'avait très bien compris;
-il m'en proposait le moyen... Si le petit coup
-d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée,
-mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir
-en arrière.</p>
-
-<p>C'est un jeudi, je me souviens, que nous
-était parvenue la lettre de M. Topfer; le lendemain<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-vendredi, nous avions, à dix heures,
-une messe anniversaire de la mort de mon
-pauvre papa; M<sup>me</sup> Vaufrenard s'y montra, nous
-serra la main, disparut. Le lendemain c'était le
-voyage de Tours; point de Vaufrenard ce
-jour-là. De sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard
-que le dimanche suivant. Cette première
-entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la
-plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard,
-seul, pouvait faire incliner les événements
-à mon gré. Grand'mère s'insurgeait contre
-lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans
-le nez, avec sa belle voix de baryton, et de
-toute la hauteur de sa suprématie financière,
-qu'oserait-elle objecter?</p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur palpitait assez fort, mais je n'étais
-pas très inquiète, j'avais confiance en la force
-de M. Vaufrenard et je ne pouvais douter qu'il
-ne l'employât à seconder son ami Topfer qui lui-même
-favorisait nos projets futurs et qui,
-d'ailleurs, c'était probable, n'avait agi que de
-connivence avec lui.</p>
-
-<p>Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée
-du dimanche. M. Vaufrenard m'embrasserait,
-d'un air fier, car, enfin, à l'idée que son élève
-allait bientôt se faire entendre devant un grand
-public, il se rengorgerait évidemment. Et, avec
-sa rondeur habituelle, il était homme à parler<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
-immédiatement du concert, à l'annoncer à toutes
-les personnes présentes, à organiser, qui sait?
-une caravane pour Angers afin de me faire un
-triomphe!... Quant aux habitués du dimanche,
-pensais-je à part moi, cela va leur porter un
-coup; ces gens-là me tiendront dorénavant
-pour quelqu'un... Et grand'mère sera subjuguée
-et croulera sous l'avalanche des félicitations.</p>
-
-<p>Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.</p>
-
-<p>Voici comment elles se passèrent.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h2>
-
-
-<p>Comme nous montions, à pas lents, la ruelle
-assez raide conduisant chez les Vaufrenard,
-nous vîmes, de loin, descendre à la grille, deux
-messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller
-général, et dont l'autre nous était inconnu.
-A notre entrée, ces messieurs se trouvaient
-encore dans le vestibule où M. Vaufrenard
-était venu au-devant d'eux. M. Segoing nous
-salua, tandis que M. Vaufrenard entraînait l'inconnu,
-en lui appliquant la main à plat sur le
-dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail.
-Nous fûmes seuls au salon, avec M<sup>me</sup> Vaufrenard
-et le conseiller général, nous excusant, lui<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
-comme nous, de nous présenter de si bonne
-heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas,
-avec son inconnu, M<sup>me</sup> Vaufrenard dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon mari adore les cachotteries!</p>
-
-<p>Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans
-son cabinet de travail, des "cachotteries", était
-un architecte de Paris, nommé Achille Serpe,
-occupé dans les environs de Champigny, à
-restaurer le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing.
-Celui-ci nous parla des travaux qu'il
-faisait exécuter à sa gentilhommière, et il employait,
-non sans pédantisme, des termes techniques,
-pour exprimer cent détails de l'architecture
-de la Renaissance, qui nous étonnaient un
-peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent des
-connaissances archéologiques de notre conseiller
-général.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous êtes savant!... lui dit M<sup>me</sup> Vaufrenard.</p>
-
-<p>Il fit alors le modeste:</p>
-
-<p>&mdash;Je vis depuis quinze jours dans la compagnie
-d'Achille Serpe!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh!... c'est tout dire!...</p>
-
-<p>&mdash;C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance
-française: à côté de lui, on jurerait être encore
-sous le gouvernement du roi François I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent
-en même temps; grand'mère dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que n'y sommes-nous!</p>
-
-<p>Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était
-question. Le conseiller général nous vanta son
-savoir, son goût, son ingéniosité, qui, ce n'était
-pas trop affirmer, touchait au génie... Il nous
-énuméra les travaux dont il était chargé en
-Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la
-Commission des monuments historiques. Nous
-étions édifiées sur le compte de l'architecte,
-lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé,
-dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On
-nous le présenta, quelques personnes arrivèrent
-presque aussitôt, à mon désespoir, car j'aurais
-voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le
-regardais, l'&oelig;il brillant, afin de correspondre
-par ce seul signe avec lui: "Eh bien! disait
-mon regard, le concert?... hein?... qu'en dites-vous?..."
-M. Vaufrenard ne me regardait pas.
-Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument
-dénuées d'importance, et il parlait beaucoup
-trop fort. Je pensais: "Il ne parlera pas
-plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera
-mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni
-haut ni bas! On n'en avait que pour l'architecte.
-Moi, je maudissais cet intrus qui venait là,
-par une coïncidence vraiment désolante, me
-couper mon effet. Que nous faisait cet Achille
-Serpe? Est-ce que quelqu'un d'entre nous avait<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-un château Renaissance, ou s'en voulait faire
-construire un?... car cet Achille Serpe vous
-bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la
-pierre du pays et l'ardoise d'Angers, un "petit
-Chenonceau," un "Hôtel Goüin," ou un
-"Azay en miniature..." C'était un homme ni
-beau ni laid, encore jeune, assez grand, avec
-des cheveux lustrés et plats, et des favoris
-courts rejoignant la moustache, le menton rasé,
-tel qu'on a représenté longtemps les agents de
-change, les hommes de Bourse.&mdash;On parlait
-tant de lui, qu'il fallait bien le détailler un
-peu!...&mdash;Et je me disais, en l'observant:
-"Va-t-il s'en aller?... C'est un étranger, et
-M. Segoing n'est pas des habitués des dimanches:
-leur visite ne saurait être longue..."
-Après tout, M. Vaufrenard aurait bien pu,
-devant eux, dire un mot de mon concert!... Un
-moment, comme on passait en revue les monuments
-de la Renaissance dans la région, on
-nomma l'Hôtel Pincé, à Angers... Je ne connaissais
-point l'Hôtel Pincé, mais au nom
-d'Angers, mon c&oelig;ur sauta; mon &oelig;il s'aviva
-plus encore et je regardais M. Vaufrenard, à le
-suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien
-de mon regard enflammé!... et l'on abandonna
-la ville d'Angers sans accorder un mot ni à
-M. Topfer ni à la musique...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p>
-
-<p>La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille
-Serpe qui en parla, et à moi-même, et de quelle
-façon, Seigneur!</p>
-
-<p>&mdash;J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous
-êtes excellente musicienne...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... monsieur!</p>
-
-<p>Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi
-donc! mais parlez donc!... voilà l'occasion à
-vous de répondre pour moi: "Musicienne?...
-elle va tout simplement se faire entendre au
-mois de juin, devant quinze cents personnes!..."
-Et le satané M. Vaufrenard ne disait rien du
-tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!...
-monsieur!..." qui n'était pas moins banal, je le
-reconnais, que la question de l'architecte Achille
-Serpe.</p>
-
-<p>Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit
-de nouveau ce M. Achille Serpe pour me tirer
-d'embarras; il m'en tira, en tous cas, et trouva
-moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas
-qu'il s'occupait de moi, maintenant, après avoir
-paru faire à peine attention à moi au début de
-sa visite! Je le trouvais ordinaire, et je ne me
-mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais
-pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai:
-"Mais, ne se pourrait-il pas que M. Vaufrenard
-ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous lâche
-mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-tabouret de piano qui était en promenade loin
-de son instrument et que le maître de la maison,
-tout en causant, s'amusait à faire tourner sur sa
-vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... et ce concert d'Angers?</p>
-
-<p>Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas
-entendu ma question.</p>
-
-<p>"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..."
-Peut-être aussi, ma grand'mère avait-elle correspondu
-avec lui depuis le jeudi précédent, et
-avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question
-de cette "exhibition publique," comme elle
-disait?</p>
-
-<p>Quelques minutes plus tard, on me priait de
-me mettre au piano, M. Vaufrenard disposait
-lui-même la partition; nous nous trouvions un
-peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me
-hasardai à lui demander:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc pas reçu un mot de
-M. Topfer?</p>
-
-<p>Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!</p>
-
-<p>Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne
-disposition pour exécuter mon morceau, après
-cela!... M. Achille Serpe aurait une belle impression
-de mon talent!...</p>
-
-<p>Il écouta patiemment et m'adressa force
-compliments. Ce n'est ni le nombre ni la<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-chaleur des compliments qui vous touche.
-M. Vaufrenard dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, vous allez voir une jeune
-fille pleine de confusion!</p>
-
-<p>L'architecte ne me vit point du tout pleine
-de confusion: ses compliments ne me troublaient
-pas le moins du monde.</p>
-
-<p>Et il ne s'en allait toujours pas!</p>
-
-<p>Il parla des jeunes filles de Paris qui, à
-son dire, ne se distinguaient des femmes que
-par une hypocrisie plus soignée, plus constante:
-"hommage, dit-il, qu'elles rendent
-à la vertu traditionnelle qu'exigent d'elles les
-épouseurs."</p>
-
-<p>M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses
-jeunes filles de Paris! Je crois même qu'il en
-fit une étude trop vive et trop "appuyée," car
-ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il
-comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de
-perception de nos oreilles susceptibles. Je ne
-fus pas choquée, moi, de ses excès, parce que
-le fait même d'exprimer en termes voilés des
-choses que l'on n'abordait point dans nos conversations,
-me paraissait une supériorité. Cela
-n'était certes pas le signe chez moi d'une grande
-maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions
-telles qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles
-contribuer à expliquer le prestige, sur<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-la province, de la plus futile sottise pourvu
-qu'elle vienne de Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait,
-plutôt que d'épouser une de ces petites coquines,
-j'aimerais mieux me faire moine, et bénédictin!</p>
-
-<p>Cette profession de foi ou la forme qu'il lui
-donna fut jugée très spirituelle; toutes les
-personnes présentes rirent à gorge déployée.
-Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était
-ainsi. Ce M. Achille Serpe était jugé un
-homme charmant.</p>
-
-<p>Mais pourquoi étais-je une "petite sotte,"
-moi, de vouloir parler de <i>mon</i> concert?...</p>
-
-<p>Car enfin, toutes les grâces de M. Achille
-Serpe ne me laissaient point oublier que je
-vivais depuis le jeudi précédent dans l'attente
-de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard
-sur le concert devait décider, non seulement
-de cette première audition en public,
-mais de mon avenir...</p>
-
-<p>On goûta. Le conseiller général et l'architecte
-goûtèrent. Ils étaient là comme chez eux; ils
-n'avaient pas mieux à faire que de passer la
-journée là. Un domestique tenait le cheval à la
-grille, et toutes les personnes qui entraient
-faisaient force compliments du cheval et de la
-charrette anglaise.</p>
-
-<p>Il y avait là trois jeunes filles moins âgées<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-que moi de quatre ou cinq ans, et que je rencontrais
-chaque dimanche. Une d'elles, M<sup>lle</sup>
-Bouquet, passait pour jolie, et riche.</p>
-
-<p>"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille
-Serpe, en voilà des jeunes filles qui ne sont pas
-de Paris!... hardi donc!..." Mais M. Achille
-Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait
-pas, c'était évident, la société des jeunes filles;
-il semblait fort sérieux. Ce n'était pas non plus,
-il faut le dire, un homme de toute première
-fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés.
-Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la
-première, parce qu'il m'avait entendue au piano
-et félicitée, il était assez naturel qu'il causât
-avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il
-n'avait point l'air de se soucier des autres. Je
-n'en étais pas intimement flattée, parce que ce
-M. Achille Serpe m'était très indifférent, mais
-la rivalité entre femmes est une chose si naturelle
-que je n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il
-s'occupât de moi, et si ce n'avait été l'énigme
-de <i>mon</i> concert, qui me tourmentait, je ne me
-serais pas trop ennuyée ce jour-là.</p>
-
-<p>Une des jeunes filles, la petite de Gouffier,
-me dit, après le goûter, et sur un drôle de
-ton:</p>
-
-<p>&mdash;Les arts s'assemblent!</p>
-
-<p>Je souris, bénévolement, comme on fait<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-souvent, par contenance provisoire, quand on
-n'a pas compris ce qu'une personne vient de
-vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était
-maligne et M<sup>lle</sup> de Gouffier jalouse!... "Les
-arts:" la musique et l'architecture!... "s'assemblent:"
-M. Achille Serpe avait fait plus
-attention à moi qu'à elle.</p>
-
-<p>Le groupe des trois jeunes filles me regardait
-de loin et parlait de moi. J'allai tout droit à
-M<sup>lle</sup> de Gouffier et je l'assurai que je n'avais
-pas compris tout à l'heure son apologue, et
-qu'en avoir souri était trop bête. M<sup>lle</sup> de Gouffier
-ne dit rien; les deux autres s'écrièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pourquoi donc serait-ce bête?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, ce n'est pas bête du tout!</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Gouffier leur avait rapporté son
-apologue et mon sourire d'acquiescement!... Je
-fus horriblement vexée. J'aurais volontiers
-envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on
-interprétait comme un flirt trois ou quatre
-paroles échangées avec cet homme dont je ne
-me souciais pas et qui ne me plaisait point, je
-le prenais en horreur. Je l'évitai le plus que je
-pus, le reste de l'après-midi.</p>
-
-<p>Quand il fut parti, enfin, je demandai, à
-part, à M. Vaufrenard:</p>
-
-<p>&mdash;M. Topfer...</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit bien de M. Topfer!...&mdash;me fit-il<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-avec la brusquerie qu'il avait encore plus
-dans les bons jours que dans les mauvais,&mdash;laisse-nous
-tranquilles avec M. Topfer!... J'ai
-à parler avec ta grand'mère.</p>
-
-<p>Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis
-ouvrir des yeux, ronds, stupéfaits.</p>
-
-<p>"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait
-m'épouser, sans dot, en haine des jeunes
-filles de Paris?..."</p>
-
-<p>C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère
-ne m'en avertit pas ce jour-là; mais je la
-surpris, dans la soirée et les jours suivants, à
-chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis
-je voyais bien les figures!</p>
-
-<p>Il paraît que ce n'était point la première fois
-que ce M. Serpe venait à Chinon, ni la première
-fois qu'il me voyait. Depuis trois semaines qu'il
-travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire
-à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout
-le monde se souvint, plus tard, d'avoir aperçu
-la charrette anglaise et un étranger avec le petit
-groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour
-y voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il
-avait jeté son dévolu. Par les Vaufrenard qu'il
-avait déjà vus, il apprenait qui j'étais et ma
-situation de fortune peu brillante, et celle de
-mon frère, menace perpétuelle pour la famille.
-Peu lui importaient ces détails, il gagnait beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-d'argent. Il voulait se marier, et il n'avait
-qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une
-jeune fille bien élevée.</p>
-
-<p>Et que je devinsse la femme de M. Achille
-Serpe, architecte, cela était donc, aux yeux de
-M. Vaufrenard, d'une telle importance, que
-cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout,
-que nos beaux et hardis projets de Conservatoire,
-que <i>mon</i> concert d'Angers, passaient du
-coup au second plan, que dis-je? ne semblaient
-seulement pas dignes d'être pris en considération?</p>
-
-<p>Comment! cette belle passion musicale que
-l'on m'avait insufflée, cet avenir d'artiste qu'on
-avait fait étinceler à mes yeux, cette autre
-religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était
-donc qu'un pis aller?... On ne me poussait à
-cela que parce qu'on me savait sans fortune et
-parce qu'on croyait pour moi tout mariage
-impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un
-si splendide échafaudage ne tenait plus debout,
-on s'en détournait avec dédain, on l'abattait d'un
-coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton
-M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..."
-Un monsieur nommé Achille Serpe, architecte,
-de vingt ans plus âgé que moi, peu séduisant
-d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait
-baisser pavillon devant M. Achille Serpe!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p>
-
-<p>Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!</p>
-
-<p>"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer!
-Celui-là est vraiment dévoué à son art; celui-là
-a vraiment la passion de la musique, et celui-là
-sait aussi ce que c'est que le mariage! Son
-opinion me ferait du bien." Je résolus de la lui
-demander même avant que je ne connusse rien
-de précis sur la demande de M. Achille Serpe.
-C'était un principe général que je voulais obtenir
-de lui, une réponse à une question comme
-celle-ci, par exemple: "Au cas où... etc.?... Si
-M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?...
-etc. Quel serait votre avis à vous?" Et, pour
-m'excuser de ne point répondre à sa lettre avant
-la quinzaine écoulée, je lui écrivis et lui posai
-le problème. Ma lettre était achevée quand
-l'idée me vint que M. Topfer serait fort embarrassé
-pour me répondre avec franchise, puisque
-sa lettre pourrait être lue par ma famille.
-"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur
-tous les tons.</p>
-
-<p>Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai
-dans mon tiroir. Mon intention n'était
-certainement pas d'accepter jamais la main de
-M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais
-je me promis de ne me décider à aucun mariage
-avant la période des vacances, où je pourrais
-interroger de vive voix M. Topfer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p>
-
-<p>La demande fut faite positivement dans la
-quinzaine qui suivit. Ma grand'mère, jusque-là,
-n'avait été que pressentie. Pourquoi ne m'avait-elle
-point pressentie, moi, que l'affaire concernait
-un peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois
-qu'elle redoutait surtout, de ma part, quelque
-mouvement irréparable, et elle n'eût pu user
-de son autorité tant que la demande officielle
-n'était pas faite, car enfin, si par hasard celle-ci
-ne se fût pas produite, de quoi la pauvre
-grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa
-quand il en fut temps.</p>
-
-<p>Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais
-point ce M. Serpe, et que je ne voyais rien en
-lui qui pût me faire croire que je l'aimerais un
-jour.</p>
-
-<p>Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet
-été bien extraordinaire que je tombasse amoureuse
-d'un monsieur que j'avais vu deux heures
-en tout et pour tout.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que sollicite ce monsieur,&mdash;qu'entre
-parenthèses, tout le monde a trouvé extrêmement
-bien, sous tous les rapports,&mdash;c'est de
-se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il
-ne nous met pas marché en main, il souhaite se
-faire connaître et apprécier de toi, et comme ses
-travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque temps
-et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-longs mois encore, il désire être autorisé à te
-faire sa cour... Tu le jugeras, et tu diras oui
-quand bon te semblera.</p>
-
-<p>Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout
-simplement chez les Vaufrenard et que ne
-cherche-t-il à se faire aimer de moi sans en
-avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il
-sent que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc
-il faut parler de cela d'abord... Ah! comme c'est
-disgracieux et choquant!..." Je n'avais pourtant
-point lu de littérature romanesque; mais les
-débuts de l'amour, cela me paraissait être une
-période infiniment délicate, composée de silences
-plutôt que de paroles, ou tout au moins composée
-de paroles incertaines, et que l'on devine
-après des impatiences, des angoisses, des supplices
-charmants! Que l'imprécision, dans ce
-cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on voit se
-dissiper comme un brouillard, et qui découvre
-alors la certitude éclatante!... Et, au lieu de
-cela, voilà un monsieur qui vient vous demander,
-en présence de vos parents et amis, la permission
-de se faire aimer de vous dans un temps
-donné!... Ah! si l'amour est fait en grande
-partie d'imagination, voilà quelque chose qui est
-propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans
-compter que, tout inexpérimentée que je fusse,
-je soupçonnais très bien que la question<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-"amour" n'était là qu'à titre de concession
-aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune
-fille, et que si l'"amour" ne se déclarait pas,
-en moi, malgré la cour assidue de M. Achille
-Serpe, mes parents et mes amis n'auraient
-qu'une voix pour me dire: "Qu'à cela ne
-tienne!... l'amour? mais il vient plus tard... les
-mariages de raison sont les meilleurs!"</p>
-
-<p>J'assemblai tout ce que j'avais de courage et,
-la première fois que je rencontrai M. Serpe
-chez les Vaufrenard, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je suis très flattée de l'attention
-que vous avez bien voulu m'accorder,
-mais je vous dois un aveu: à la place du c&oelig;ur,
-savez-vous ce que j'ai?... un caillou!</p>
-
-<p>Je croyais, par cette phrase apprise, et que
-j'avais martelée pendant des nuits, le faire fuir à
-trente pas. Point du tout. Ma franchise lui plaisait
-au contraire et, que je n'aie point de c&oelig;ur, cela
-ne semblait pas l'effrayer le moins du monde. Il
-était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût
-pour deux, lui,&mdash;oh! ce n'était pas cela!&mdash;mais
-que je n'eusse point de c&oelig;ur, cela encore
-faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce
-n'est pas encore à ce moment que je le sus...
-Par exemple cela me déplut, en lui, ferme. Et je
-fus avec lui d'un bourru!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> de Gouffier me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes bien fière, Madeleine!...</p>
-
-<p>Lui, il ne se rebutait point. C'était une
-"entreprise" qu'il avait adoptée; il s'y donnait
-malgré les difficultés, en homme d'affaires: il
-avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard
-tout ce qu'un architecte doit supporter de la
-part des clients à lubies?... et M. Serpe disait
-déjà: "Quand nous construisons une maison
-sur la glaise, les travaux de fondations peuvent
-être retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que
-nous touchions le sable... Nous creusons des
-puits..." Il creusait des puits, il cherchait le
-sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement,
-en architecte, non en homme tout simple,
-et ce n'est pas la bonne manière.</p>
-
-<p>Avec tout cela, comme je n'avais pas pu
-m'opposer à ce que cet architecte me fît la
-cour, je me sentais, non sans effroi, prise dans
-une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de
-rien tout d'abord, chacun s'était ingénié à me
-présenter comme tout à fait dénuée de signification
-cette simple condescendance de ma part;
-mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte
-et moi, que la chose prenait consistance; tout le
-monde en parlait; pour tout le monde, avant six
-mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"</p>
-
-<p>Et mon concert?... Ah! mon malheureux
-concert!... Il avait bien fallu que M. Vaufrenard<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-fût à ce propos plus explicite que le premier
-jour. Il m'avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela;
-M. Serpe serait très péniblement affecté!...
-Non! ne parlons pas de cela, en ce moment.</p>
-
-<p>"M. Serpe serait très péniblement affecté!..."
-Je dépendais déjà de M. Serpe!</p>
-
-<p>M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme
-jouât en public!... Eh! mais... je ne tardai pas
-à m'apercevoir que, le dimanche, chez les Vaufrenard,
-on me priait moins souvent de m'asseoir
-au piano!... Tout d'abord j'avais trouvé cela
-ridicule: c'était afin que j'eusse plus de temps
-pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu
-l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup
-que je me fisse trop applaudir. M. Serpe
-était en cela de l'avis de ma grand'mère: un
-petit talent était bien suffisant!</p>
-
-<p>Je lui dis un jour:</p>
-
-<p>&mdash;Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit
-ma grand'mère, est bien suffisant?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! certainement! dit-il.</p>
-
-<p>Il n'avait pas remarqué que je me moquais
-de lui. De tout ce qui m'éloignait de lui, voilà
-ce qui me repoussa le plus loin. Je lui eusse
-pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse,
-mais non de ne pas s'apercevoir que je me
-moquais de lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p>
-
-<p>Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard;
-puis il dut retourner à Paris et aller en
-Bretagne où il restaurait une aile du château
-de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en
-entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de
-retour! Et du duc et de la duchesse, et du
-jeune prince de ceci et de la baronne de cela!
-On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau
-monde; il en tirait grande vanité, et il avait
-raison, car, pour la plupart des esprits, cela le
-revêtait d'un prestige. Je crois que mon grand-père
-et moi fûmes les seuls à n'en être pas
-éblouis, moi pour des raisons personnelles sans
-doute, lui par un certain bon sens qui le tenait
-éloigné des snobismes. Comme on parlait un
-soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec,
-racontées par l'architecte, et de l'équipage
-et des pièces au tableau, mon grand-père ne put
-s'empêcher de dire:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il
-était sur son échafaudage, au milieu des
-maçons!...</p>
-
-<p>Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant.
-Je n'osai pas rire.</p>
-
-<p>Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa
-clientèle, des châteaux qui semblaient son
-&oelig;uvre et des plaisirs de Paris. C'était par là
-qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-phrase qui, à son sens, je suppose, était d'un
-effet assuré: "Avant cinq ans, je le veux, ma
-femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant
-à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe
-qui. Cette phrase, en effet, avait grand air. M<sup>lle</sup> de
-Gouffier en ouvrait la bouche, et ses beaux yeux
-semblaient suivre cette voiture au Bois, aux
-magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas
-plus qu'une autre inaccessible aux avantages du
-bien-être, mais, d'abord, celui-ci était un peu
-problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais
-préféré aimer mon mari.</p>
-
-<p>Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes,
-des chasses et de la voiture, il avait dit, une
-pauvre petite fois, un de ces mots, un rien,
-mais qui traverse l'imagination d'une femme;
-s'il avait eu un geste, un sourire, une moue,
-une intonation de voix, un mouvement instinctif
-amusant, spontané, que sais-je?... Il n'en
-faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de
-cela; c'était un architecte, très correct, qui avait
-une brillante clientèle et dont la femme "avant
-cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni plus
-ni moins.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais
-pas plus avancée qu'au premier jour. Il m'avait
-donné, dès la première entrevue, l'impression<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me
-séduisait nullement, mais je continuais à être
-flattée, au milieu de notre petit monde, qu'un
-homme que presque tous, autour de moi,
-jugeaient supérieur, m'accordât une attention si
-particulière et persistât à me l'accorder. Le
-temps avait donc tout au moins mis en relief
-une vertu chez cet homme: la constance.
-Quant à mon c&oelig;ur, je ne cachais pas à mon
-prétendant lui-même son état:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez, là, lui disais-je, un silex,
-décidément!</p>
-
-<p>Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins,
-qu'il plaisantât un peu, qu'il se moquât même
-de moi!... J'avais envie de lui dire: "Mais
-riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir
-pas un grain de fantaisie dans l'esprit!</p>
-
-<p>Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés;
-je crois même qu'on les traînait en longueur. Je
-voyais approcher, avec terreur, le moment où
-il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était
-déjà à peu près impossible: ne l'aurais-je pas
-dû dire plus tôt? Mais tant que "oui" n'est
-pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est
-pas tout à fait couché encore.</p>
-
-<p>Et mon gredin de frère qui se conduisait à
-présent comme un ange! On n'entendait plus
-parler de lui; on le trouvait à son bureau chez<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs
-de dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à
-M. Achille Serpe une perspective alarmante!...
-Mais point. Paul semblait converti. Et
-M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais
-c'est un garçon à qui on ferait une jolie situation!..."
-Que j'épouse M. Achille Serpe, et
-son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents
-achevaient leur vieillesse, tranquilles...</p>
-
-<p>Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.</p>
-
-<p>Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait
-presque rien vu, qui ne savait à peu près rien
-de la vie, résister à l'opinion publique exigeant
-d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas une
-tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que
-tous, parents, amis, étrangers même m'imposaient
-d'un commun accord, pour suivre mon
-goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de
-femme!...&mdash;une carrière de femme à cette
-époque-là!&mdash;quel risque c'était courir! Enfin,
-je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!...
-C'est un homme qui ne me dira que ce
-qu'il pense. Même sermonné préalablement par
-son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera
-pas son jugement intime, et, si je
-m'aperçois qu'il donne tort à tous, quand je ne
-devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez
-forte!..."</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p>
-
-<p>Il vint de bonne heure, cette année-là; il
-n'allait pas à Contrexéville. Jamais je ne l'avais
-abordé avec une pareille émotion. Je le trouvai,
-dès le matin qui suivit son arrivée, dans le
-Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières
-questions sur la santé:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien!
-dites-moi, vous, ce que je dois faire!</p>
-
-<p>Il me répondit, sans hésiter:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut vous marier, mon enfant!</p>
-
-<p>Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien
-s'asseoir à côté de moi sur un banc. Il vit
-combien sa réponse me troublait; il ajouta
-aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais
-c'est la singularité, c'est presque le miracle!</p>
-
-<p>Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, la musique?... monsieur Topfer!</p>
-
-<p>Il pensait que je n'abandonnerais pas, même
-mariée, la musique. Je lui dis que le goût de
-M. Serpe n'était point que sa femme fût
-applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace,
-et son petit &oelig;il bleu, que je voyais de côté,
-sembla se perdre dans un songe. Ah! enfin,
-sacrifier la musique le faisait réfléchir!...</p>
-
-<p>Un rouge-gorge, familier, était tout près de
-nous, sautillant sur le sable; je pensais: "Pourvu
-que M. Topfer ne se laisse pas distraire par<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je
-viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se
-pressait pas de me répondre. Je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et si l'on exige que je renonce
-à la musique?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous
-marier, mon enfant.</p>
-
-<p>Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois
-mois la réponse de M. Topfer, de mon meilleur
-ami, du seul homme de qui je fusse sûre qu'il
-m'aimait et qu'il aimait la musique!</p>
-
-<p>Le mariage! le mariage!... même avec
-toutes sortes d'inconvénients, même avec les
-plus grands inconvénients, même sans amour,
-le mariage!</p>
-
-<p>Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la
-réponse de M<sup>me</sup> du Cange, presque son testament,&mdash;dissimulé
-sous l'expression plus décente
-d'"obéissance parfaite aux volontés de
-la famille,"&mdash;lorsqu'elle quittait le couvent où
-elle ne nous avait enseigné que l'amour de
-Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui
-m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie
-que le plaisir sacré qui nous vient de l'art.</p>
-
-<p>Contradiction étrange et que personne n'examine
-avec franchise! On nous met à genoux
-devant la beauté, le divin, l'absolu; puis l'on
-nous dit: "Tout doit céder devant la réalité."<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
-On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et
-l'on nous donne pour avis: "N'écoutez pas les
-chimères." Nous voyons bien que l'amour est
-au fond de la religion, de la littérature et de la
-musique dont on nous a imprégnées jusqu'aux
-moelles; et, quand le c&oelig;ur et la chair sont
-mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier:
-"Il ne s'agit pas d'amour; le mariage!"</p>
-
-<p>La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au
-couvent, c'était, à part quelques magnifiques
-exceptions, comme M<sup>me</sup> de Contebault, M<sup>me</sup> du
-Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses
-dont je pourrais citer les noms, c'était
-la vocation de celles qui ne pouvaient pas se
-marier. La vocation artistique, M. Topfer et
-M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi
-que parce qu'ils croyaient que je me marierais
-difficilement. Mais le mariage est préférable à
-tout.</p>
-
-<p>Je laissai M. Topfer; je le voyais tout
-attristé. Il était comme un homme qui plie
-devant une loi naturelle, inéluctable.</p>
-
-<p>Je remarquai que son désir était de ne pas
-penser à la nécessité où il se trouvait de plier,
-et toutes les fois que je le revis, ce fut avec un
-entrain un peu artificiel que nous parlâmes
-d'autre chose.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h2>
-
-
-<p>Alors, tout à coup, j'eus l'impression que
-j'étais amenée au mariage comme une bête de
-somme à l'abattoir. Je me souvins du temps où,
-toute petite, j'accompagnais Françoise chez le
-boucher; un jour, dans la cour, par derrière,
-j'avais vu le maillet énorme s'élever pour retomber
-entre les deux cornes du b&oelig;uf et l'assommer
-du coup. Je voyais un maillet pareil retomber
-sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq
-ou six images repassaient devant mes yeux: les
-jardins du château, quand je m'y promenais,
-gamine émerveillée, mon jeune c&oelig;ur rempli
-d'espoirs et de désirs imprécis, affolants; le
-violoncelle de M. Topfer, d'où m'était venue
-la première révélation de la musique; le salon
-du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment
-de l'ordre, de la netteté morale, souvenir
-singulier et qui ne s'effacera jamais; les couloirs
-de Marmoutier encore, où M<sup>me</sup> du Cange
-apparaissait et grandissait en venant à vous, si
-belle,&mdash;puis le jeune homme qui m'avait
-tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la
-figure un peu convenue mais douce du fils du
-notaire qui m'avait demandée en mariage, mais
-à qui il fallait au moins 50,000 francs!... Chacune<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-de ces images était pour moi l'illustration
-d'un "paradis perdu" dont je feuilletais la
-dernière page en attendant le coup de maillet.
-C'est que chacune de ces images correspondait
-à un moment où j'avais énormément espéré.
-Il n'y a de vrai plaisir que dans l'espérance.
-C'était cette faculté qu'on m'allait briser. Ah!
-qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire
-religieuse, de renoncer au monde avec un peu
-de foi, au prix de ce que c'est que d'épouser un
-homme dont la vue, l'approche, le toucher de
-la main ne vous gonflent pas immédiatement,
-à en crever, de cette substance d'espérance qui
-nous soulève au-dessus de la terre?...</p>
-
-<p>Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En
-une quinzaine de jours, je me souviens que je
-changeai d'une façon si sensible que l'on s'en
-inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je
-commençai, à ce moment-là, à perdre un peu
-de cette chevelure si fournie et si longue que je
-ne savais comment la coiffer; et je maigris à en
-devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter
-M. Serpe. Mais non! mais non! j'ai dit qu'il
-était constant!... Il se conduisit même très bien:
-combien d'autres, à sa place, en pareille circonstance,
-eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment
-toute conclusion! Lui, point. Il fut plein
-d'attentions pour mes parents alarmés et pour<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause
-de qui je souffrais tant, il sut me toucher,
-gagner de ma part au moins quelque amitié!...
-Comme, à un compliment banal qu'il m'adressait,
-je lui objectais:</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyez donc ma figure!</p>
-
-<p>Il me dit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est quelque chose de mieux que la
-beauté, que j'aime en vous.</p>
-
-<p>Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait
-jamais dit jusque-là qu'il m'aimait. Et je lui sus
-gré de me l'avoir dit de cette façon.</p>
-
-<p>Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup
-mon chagrin.</p>
-
-<p>Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec
-cette espèce de maladie pour laquelle tant de
-soins me furent prodigués, et en particulier par
-M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais
-me résoudre à prononcer, il se trouvait que je
-l'avais à peu près prononcé, car, dans mon
-désarroi et ma faiblesse, et pour ne pas attrister
-davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais
-accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses
-et son aveu!...</p>
-
-<p>Mon acceptation se trouva faite, presque sans
-moi, hors de moi. C'était un peu comme si je
-m'étais jetée à l'eau pour échapper à une poursuite
-redoutable, et si, après avoir été emportée<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-par le courant, en syncope, asphyxiée à demi,
-je me retrouvais sauvée par ceux-là mêmes que
-j'avais voulu éviter,&mdash;moins avancée qu'avant
-mon acte désespéré, car je leur avais maintenant
-des obligations!</p>
-
-<p>A partir du moment où je sentis que ma
-volonté, mon goût personnel, enfin tout ce qui
-était de moi, de moi-même, ne pouvait plus rien
-modifier à la marche des événements, j'éprouvai
-une sorte de soulagement. Il me semblait qu'une
-partie considérable de moi était morte; j'en
-avais du regret, mais c'était la partie de moi qui
-m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était
-elle qui m'obligeait constamment à choisir, à
-prendre une détermination, à vouloir. Elle était
-morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais
-du moins il ne me restait plus qu'à me laisser
-aller!</p>
-
-<p>Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est
-presque agréable!...</p>
-
-<p>Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé,
-comme moi, par cette épreuve? Il faut le croire,
-car le mariage d'amour, dans notre monde, n'est
-pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a
-quelque chose de comparable à ces mariages
-plats, où l'on va sans goût et même sans dégoût,
-où l'on va sans rien, même sans soi-même!
-Une bonne révolte au fond du c&oelig;ur, une sourde<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-rage, une haine pour l'homme qu'on va
-épouser vaudraient mieux, car tout cela permet
-de méditer des vengeances et vous oblige à faire
-le v&oelig;u de briser la chaîne qui va être rivée.
-Mais l'état neutre, quasi amical, un peu reconnaissant,
-joint au deuil de votre propre personnalité,
-à l'impression de facilité que donne la
-perspective d'une vie toute faite, pareille à une
-voie ferrée en ligne droite, d'une vie faite par
-les autres, par vos parents, par vos amis, par la
-société tout entière, par l'histoire, par la coutume
-de votre pays, comme c'est triste!... Et dire
-que c'est presque agréable!... Ah! non, il n'y
-a rien d'analogue à cela! Ne serait-ce pas là la
-"tiédeur" que vomit l'Ecriture?</p>
-
-<p>J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors,
-des joyeux enterrements de la vie de garçon
-que fêtent, avant de nous épouser, messieurs
-nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement,
-parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a
-le sentiment de renoncer définitivement à quoi
-que ce soit. Mais, nous autres femmes, nées
-honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons
-joui de rien et qui renonçons sérieusement à
-tout, c'est pire qu'une vie que nous enterrons,
-c'est nos rêves. La vie vécue se laisse juger, on
-en sait la valeur relative et la médiocrité; mais
-le rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être,<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-mais intenses et illimitées, n'avons-nous pas
-imaginées autour de la figure du jeune homme
-qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire,
-aux yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h2>
-
-
-<p>Dieu sait si mes grands-parents avaient
-favorisé ce mariage! Du jour où l'on fut
-autorisé de part et d'autre à le tenir pour assuré,
-et où l'on parla de fixer la date des fiançailles,
-voilà mes grands-parents tout défaits! Comment!
-n'était-ce pas leur plus sincère désir que
-ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne cessaient
-de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma
-chère enfant, on ne pouvait espérer une telle
-chance!..." Mais, à maintes petites réflexions,
-allusions entrecoupées ou suspendues tout à
-coup, il était apparent que cette aubaine pour
-moi était pour eux un sacrifice considérable.
-N'était-ce que de me perdre qu'ils redoutaient?
-En effet, si je les interrogeais là-dessus: "Crois-tu,
-ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"</p>
-
-<p>&mdash;Mais M. Serpe voyage si facilement!...
-Pour un oui, pour un non, nous serons ici!</p>
-
-<p>Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient
-dans une grande anxiété, ils ne parlaient que de<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-se réduire; de renvoyer le domestique mâle, de
-louer le jardin, voire une partie de la maison.
-J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère
-faisait ses sottises; n'en avait-il pas commis quelque
-autre depuis le temps qu'il se tenait coi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! Paul se conduit très bien,
-faisait grand'mère, d'ailleurs je l'ai toujours dit:
-"Ce garçon-là est meilleur qu'on ne le croit. Il
-fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."</p>
-
-<p>&mdash;Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une
-partie de la maison?</p>
-
-<p>&mdash;Oh!... pour nous tout seuls, à présent,
-songe donc, mon enfant! que nous faut-il?</p>
-
-<p>&mdash;Bientôt, quelques mètres carrés de terre,
-disait grand-père, nous serons amplement suffisants...
-à perpétuité, par exemple!</p>
-
-<p>Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard."
-Impossible de les dérider.</p>
-
-<p>Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux
-fermes qui leur restaient. On louait, quand on
-allait "à la campagne," une voiture à l'<i>Hôtel de
-la Lamproie</i>; c'était une guimbarde centenaire
-et des plus comiques. Les Vaufrenard nous
-accompagnaient. Mais personne ne riait, ce jour-là;
-M. Serpe, aussi, était tellement sérieux!...
-On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au
-Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le
-pressoir où l'on cogna du doigt sur le flanc de<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-la cuve vide, les étables; on présenta M. Serpe
-aux fermiers qui le dévisageaient d'un &oelig;il
-admiratif et méfiant, car il était très bien habillé,
-et, quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient
-en lui mon futur mari. Et mes grands-parents
-parlaient de tout à l'imparfait: "Nous faisions
-ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est
-ici que nous récoltions le petit vin que vous
-avez bu..."</p>
-
-<p>&mdash;Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard,
-vous n'êtes pas morts!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi,
-qui avions remarqué la façon de parler de mes
-grands-parents, nous mîmes à éclater de rire.
-Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement
-la tête; et ils continuèrent à parler
-comme s'ils partaient le soir même pour l'exil
-ou pour l'autre monde.</p>
-
-<p>Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que
-la petite dot dont ils lui avaient dit un mot, avait
-été aux trois quarts, exactement, absorbée par
-les "imprudences de jeune homme" de mon
-frère. Détacher une des deux dernières fermes
-de la propriété, et la vendre pour payer les
-créanciers de Paul, comme on y avait songé un
-moment, c'eût été subir une perte considérable;
-et, faute d'autre argent liquide, il avait bien
-fallu prendre sur les titres que maman mettait<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe
-d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray
-ou des Epinettes, à son choix.</p>
-
-<p>M. Serpe laissa parler mon grand-père sans
-donner le moindre signe de surprise, d'opposition
-ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien
-sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit,
-qu'il se mit rapidement à penser à autre
-chose. Et mon infortuné grand-père était sur
-des épines et se croyait obligé de parler, de
-parler, d'étaler des papiers qu'il avait peine à
-lire: c'étaient des estimations des Epinettes et
-du Petit-Coudray, faites par Un tel et Un tel;
-et des livres de comptes, des factures, un fatras
-de paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée
-dans un fauteuil garni d'une housse jaune,&mdash;je
-la vois encore,&mdash;était comme un cadavre et
-ne pouvait pas parler; on eût juré que son
-mari, en avouant le vide de son portefeuille,
-était en train de confesser un crime! On m'avait
-priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne
-devais rien ignorer. Je ne me tourmentais pas
-outre mesure, parce que je savais que M. Serpe
-ne me prenait pas pour une misérable dot de
-quelques milliers de francs, et que, par conséquent,
-il lui devait être assez indifférent que
-cette obole consistât en titres de rentes ou bien
-en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-les Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux
-parents, privés du revenu de cette terre, qu'il
-fallait s'inquiéter, et, s'il fallait les secourir à
-l'avenir, somme toute, "les imprudences de
-jeune homme" retombaient, quelque arrangement
-qui intervînt, toujours sur moi... et désormais
-sur M. Serpe...</p>
-
-<p>Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les
-autres. M. Serpe, tout à coup, se mit à rire, ce
-dont nous fûmes ébahis, car il était d'une
-gravité imperturbable. Et il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce sont des enfantillages!... Tout est
-très bien, très bien!... Je ne sais pourquoi je
-vous laisse prendre tant de peine, cher monsieur
-Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir
-vous dire: "M<sup>lle</sup> Madeleine a assez de qualités
-pour qu'elle puisse se passer de ces bouquets de
-fleurs rustiques dans sa corbeille de mariage!..."
-Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait,
-je crois, tournée pendant que mon grand-père
-parlait. "Mais, ajouta-t-il, comme je ne me
-crois pas le droit de léser les intérêts de ma
-"future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude
-d'un notaire, j'accepterai pour elle, puisque
-vous me le proposez, la nue propriété des
-Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix,
-je vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en
-suis sûr, nous vous en laisserons, votre vie<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-durant, l'usufruit... dont nous nous passerons
-fort bien!</p>
-
-<p>Il se tourna vers moi avec un geste de la
-main analogue à celui qu'on fait pour recueillir
-une pêche qui se détache de la tige. Je fis un
-beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il
-referma sa main et la rouvrit, dans l'attitude de
-l'offrande, cette fois, en la dirigeant vers mon
-grand-père qui avait laissé tomber ses lunettes,
-puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.</p>
-
-<p>Ce fut magnifique. Je crus que nous allions
-tous nous embrasser. Mon grand-père tendit
-les mains à M. Serpe et le nomma pour la première
-fois son "futur gendre." Ma grand'mère,
-elle, s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne
-pouvons pas accepter!</p>
-
-<p>M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha
-de moi, me demanda de lui donner la main, et
-il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, voudriez-vous contrarier le premier
-accord&mdash;et de si bon présage!...&mdash;entre
-votre petite-fille et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez
-d'aussi jolies formes, moi, je ne suis pas de taille
-à lutter!... Je vous dis mon sentiment tel qu'il
-est: je trouve cela trop beau; voilà tout!</p>
-
-<p>Ce n'en fut pas moins une chose convenue,<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-et nous étions tous bien contents, quoique
-grand'mère demeurât un peu songeuse et qu'il
-lui fallût du temps pour croire à un arrangement
-si avantageux. Je savais, quant à moi, un
-gré infini à M. Serpe qui s'était montré vraiment
-gentil; et je lui pardonnais bien des choses qui
-ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se
-mêle toujours quelque puérilité aux affaires les
-plus graves, ce fut ce soir-là, chez nous, entre
-le retour de la campagne et le dîner, que je me
-convainquis que le prénom d'Achille était
-acceptable. Je ne me croyais pas capable, il est
-vrai, de dire: "Monsieur Achille" comme on
-m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui;
-mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille"
-tout court. Oh! Oh! cela avait son importance!</p>
-
-<p>Aussitôt terminé le chapitre de ma dot,
-M. Serpe se mit à nous parler de sa famille, avec
-détails, ce dont il n'avait point abusé jusqu'à
-présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent
-que nous attendions l'anneau de fiançailles,
-c'était bien la moindre des choses que je connusse
-un peu les figures de la famille où j'allais
-pénétrer.</p>
-
-<p>M. Serpe avait encore sa "vieille mère,"
-cela, tout le monde le savait; il disait fréquemment:
-"Ma vieille mère," et, sans qu'il eût
-employé jamais aucune forme particulière d'affection<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-ou de respect, ce "ma vieille mère"
-prononcé sur un certain ton, avait été par tous
-interprété comme une marque de piété filiale qui
-produisait le meilleur effet. Nous avions cru
-jusqu'alors qu'il habitait avec sa "vieille mère;"
-il nous dit que non, et bien qu'ils fussent du
-même quartier. C'était tant mieux, en somme,
-puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils
-après le mariage, ce qui laisse toujours, dans
-l'esprit de la femme âgée, qui a plus besoin de
-compagnie que jamais, et qu'on abandonne, une
-certaine animosité contre la jeune bru. Nous
-sûmes aussi que la "vieille mère" avait bien des
-manies; qu'elle vivait au milieu d'"une ribambelle
-de petits toutous,"&mdash;cela me plut à
-moi, mais fit froncer les sourcils à grand'mère.
-Je ne sais si M. Serpe le remarqua: je crois
-qu'il épiait assez méticuleusement l'impression
-produite par les détails domestiques qu'il donnait.
-Comme il se taisait, un moment, grand'mère
-l'interrogea.</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il longtemps que vous avez perdu
-monsieur votre père?...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon
-père vit séparé de sa femme depuis plus de vingt
-ans.</p>
-
-<p>Aïe! aïe!</p>
-
-<p>Chacun dit son mot sur la division qui déchirait<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-les familles. Grand'mère enrageait de
-savoir "de quel côté étaient les torts," du côté
-de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du
-père, de qui M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y
-eut pas moyen de le savoir, tant M. Serpe était
-discret. Il dit qu'il voyait son père, de temps en
-temps. Ceci était au moins d'un bon fils.</p>
-
-<p>La "vieille mère," que ses toutous avaient
-bien failli détruire dans l'esprit de ma famille, y
-gagna quelque sympathie, parce que, au jugé, ce
-fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe
-devait être un vieux sacripant. Heureusement,
-l'on sait que les fils tiennent le plus souvent de
-leur mère.</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par
-exemple!</p>
-
-<p>Le lendemain, pendant une promenade à
-Champigny, aux environs de Chinon, où M.
-Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un
-détail sans importance, qu'il avait une s&oelig;ur
-divorcée!... Le divorce, alors, était rare, et fort
-mal vu en province. Mes grands-parents s'arrêtèrent
-tous les deux instantanément, le temps de
-reprendre respiration. Nous allions entrer à la
-chapelle où l'on visite de très beaux vitraux; et
-des touristes, non loin de nous, attendaient le
-gardien. Je pensai que mon mariage était
-flambé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p>
-
-<p>Personne n'ajouta rien au mot "divorcée"
-tombé négligemment des lèvres de M. Serpe.
-Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous dispensa
-de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style
-du monument intéressait énormément, ne tarit
-pas en détails curieux sur l'architecture.</p>
-
-<p>Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle
-trouvait qu'il parlait bien; mon grand-père
-s'instruisait et, en rentrant à la maison, quand
-l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:</p>
-
-<p>&mdash;C'est un véritable savant!</p>
-
-<p>Cette petite circonstance fortuite: une conférence
-improvisée sur l'art de la Renaissance,
-faisant suite immédiatement à la révélation de la
-seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva
-mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru
-avant d'être conclu. Un hasard de rien du tout
-l'emportait sur les principes les mieux établis.
-Certes, la double "tare" ne fut point si aisément
-ni si tôt digérée; mais sa révélation se
-trouvait liée en fait, d'une part à la générosité
-inespérée de M. Serpe, touchant la ferme,
-d'autre part à une manifestation d'érudition, ce
-qui, je l'ai remarqué souvent depuis, subjugue
-presque invariablement tout le monde.</p>
-
-<p>Pour moi, ces histoires de séparation et de
-divorce ne me troublaient point. On ne divorçait
-pas dans notre monde, en province, mais<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les
-m&oelig;urs étaient totalement différentes. C'est
-même presque incroyable, qu'élevée comme je
-l'avais été, je pusse admettre si aisément que
-l'on brisât les règles reçues. Une vanité de
-grande gamine ne me poussait-elle pas à me
-flatter, même avant le mariage, de comprendre,
-moi, des hardiesses qui faisaient frémir nos
-pauvres provinciaux?... Je me souviens fort
-bien que j'avais formé le projet de dire à
-M<sup>lle</sup> de Gouffier, par exemple: "Vous savez,
-j'ai une future belle-s&oelig;ur divorcée!..."</p>
-
-<p>Avant que l'occasion se présentât de me
-parer de cette supériorité étrange, je me dédommageai
-en prouvant à M. Serpe que je n'avais
-pas de préjugé contre le divorce. Et je lui
-parlai très naturellement de sa s&oelig;ur. A mon
-grand étonnement, ce fut lui qui se montra
-sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup
-parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu
-dire à plusieurs reprises: "Ma s&oelig;ur... ma
-s&oelig;ur qu'on prétend fort jolie..." et il lui laissait
-encore le nom de son mari. Il ne me cacha
-point qu'il était ennemi du divorce, et il saisit
-ce prétexte pour me faire un petit discours sur
-le rôle de la femme mariée, sur le rôle du mari,
-sur le mariage même, qui était, vraiment, digne
-des traités de morale les plus recommandables.<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-J'en fus tout édifiée, et même stupéfaite, je
-l'avoue, à cause de cette qualité de "Parisien"
-qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter
-toutes sortes d'audaces. Les principes de
-M. Serpe étaient, d'ailleurs, plutôt rassurants
-pour moi, car, personnellement, je n'avais pas
-l'intention d'user des audaces parisiennes et je
-préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin,
-cela me surprit.</p>
-
-<p>M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas
-à me voir fréquenter beaucoup sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, madame votre mère la voit, je
-suppose?...</p>
-
-<p>&mdash;Elles habitent ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille
-qui, du moins, ne me gênera guère!..."</p>
-
-<p>Mais cette mère et cette s&oelig;ur, vivant ensemble,
-et que M. Serpe entendait ne point
-trop laisser fréquenter à sa jeune femme, mirent
-au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on
-su cela plus tôt? Ah! mais à qui le demander?
-On s'était informé de M. Serpe près de
-M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait
-sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour,
-en Sologne. Si le conseiller
-général eût rencontré M. Serpe seulement chez
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>une M<sup>me</sup> Dupont, on eût été chercher avec
-méthode les tenants et aboutissants; mais certains
-noms, d'un monde où notre bourgeoisie
-n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige
-qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui
-en approchait de près ou de loin. Le château de
-Plouhinec, le duc, la duchesse, venant par
-là-dessus, allez donc après cela vous informer
-si un jeune et brillant architecte qui fréquente
-des maisons pareilles, a une s&oelig;ur qui... ou une
-mère que! Quand grand-père, moins crédule,
-osait dire: "Ses chasses... ses chasses!...
-mais il est, pendant la chasse, sur son échafaudage
-au milieu des maçons..." ce seul doute
-blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait
-de croire au vernis de son futur gendre. J'ai
-remarqué aussi, non pas dans ce temps-là, mais
-en y réfléchissant depuis, que nos familles
-étaient un peu dupes de leurs exigences: elles
-voulaient être très dédaigneuses, très difficiles;
-il leur plaisait de s'imaginer pareilles à ces
-"maisons" d'autrefois qu'une mésalliance troublait;
-mais la nécessité faisait qu'il fallait bon
-gré mal gré tenir compte, de moins en moins,
-de la pureté du groupe auquel un épouseur
-appartient. En fait, si la famille ne vous agrée
-pas, quelle est la sanction? On le regrette: mais
-on se laisse épouser.</p>
-
-<p>Mes grands-parents boudèrent; encore ne<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-l'osèrent-ils faire qu'à la maison, et presque en
-cachette: c'est qu'ils pensaient à la difficulté
-qu'a une fille pauvre à se marier convenablement;
-et c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de
-la ferme.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h2>
-
-
-<p>Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage
-de Chinon pour demander ma main. Il n'était
-point mal du tout, ce vieillard; un peu cassé,
-tout blanc avec un teint rose; un air réservé et
-timide; il donnait l'impression d'une nature un
-peu féminine et tendre et qui avait dû beaucoup
-souffrir. Son fils n'avait rien de lui, mais rien
-de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu
-de son père? Pourtant on les sentait unis par
-un lien d'amitié assez vif; ils avaient mêmes
-idées sur beaucoup de choses, mais le père
-mettait à les exprimer une manière... ah! comment
-dire cela?... une certaine bonhomie, une
-certaine grâce qui vous faisaient sourire sans
-qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon
-Dieu! si son fils avait hérité de cela!... je
-l'aurais peut-être aimé!... Qu'il est donc vrai
-que ce n'est pas par l'intelligence que nous
-sommes le plus rapprochés les uns des autres,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-mais par une façon de sentir qui donne à nos
-idées leur forme, qui ne change point, elle, et
-qui peut si facilement faire changer les idées!...</p>
-
-<p>Après que nous eûmes fait connaissance dans
-le salon, la conversation tomba tout à coup, et,
-comme personne ne la relevait, grand'mère me
-fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la
-demande officielle qui était venue. Je laissai les
-deux familles et m'en allai dans la salle à manger,
-ayant de grands battements de c&oelig;ur:
-quoique tout fût convenu depuis longtemps, il
-n'y avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que,
-là, tout près, de l'autre côté de la cloison, on
-liait mon sort en y mettant les formes.</p>
-
-<p>Françoise entra, venant de l'office, et traversa
-la salle à manger. Elle comprit ce que je faisais
-là, ce qu'on faisait de l'autre côté, et se prit à
-sourire d'une façon singulière.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien!... quoi?... tu es contente?</p>
-
-<p>Elle était contente; toute la maison était contente;
-le mariage plaît à tous.</p>
-
-<p>Mais moi, je crois que j'étais verte quand je
-reparus dans le salon. Le papa Serpe me demanda
-la permission de m'embrasser. Puis son fils me
-passa au doigt un fort beau brillant: c'était mon
-anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir
-à moi un si beau brillant. Toutes sortes d'idées
-tournoyèrent en peu de temps dans ma cervelle;<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-je vis des contes de fées, des carrosses,
-des robes de bal, des princes et des lumières en
-quantité; je me dis: "Le bonheur!... le bonheur!..."
-Et ces deux mots, répétés, m'apparurent
-véritablement, en caractères d'une
-belle flamme bleuâtre, mais d'une nuance plutôt
-triste. Puis, je voulus dire quelque chose, remercier,
-et je me reprochai de n'avoir pas prévu
-cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire
-pour n'avoir pas l'air d'une cruche devant mon
-futur beau-père. Je ne sais ce que je dis. Ce
-qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir;
-j'eus un étourdissement, rapide, qui ne fut pris
-que pour une émotion, après tout, assez naturelle.
-Et mon fiancé me baisa la main. Je lui
-souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus
-qu'une idée: m'essuyer la main.</p>
-
-<p>Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de
-toile. Et je fus effrayée de m'être sentie obligée
-de faire cela; j'en demeurai toute stupide. En y
-songeant je regardais mon solitaire qui étincelait.
-Ma grand'mère dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est hypnotisée!...</p>
-
-<p>Je dus paraître bien innocente, bien enfant.
-Pourtant, ce qui se passait en moi était d'une
-grande personne.</p>
-
-<p>On alla, comme de juste, présenter le papa
-Serpe chez les Vaufrenard. Ce n'étaient pas les<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-Vaufrenard qui avaient déniché les Serpe, ni fait,
-à proprement parler, le mariage; mais ils s'enorgueillissaient
-d'y avoir contribué de tout leur
-pouvoir; cette union était pour eux une fête de
-famille. Ils s'y prêtaient à tel point, qu'en l'honneur
-de M. Serpe qui n'aimait pas la musique,
-aussitôt notre entrée dans la maison, désormais,
-ils faisaient taire tout instrument. Un jour que
-nous les avions entendus jouer, du dehors, nous
-les vîmes fermer piano et harmonium à notre
-seul aspect; je me hasardai à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je suis toujours musicienne!...</p>
-
-<p>Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils
-firent comme si je n'avais rien dit.</p>
-
-<p>Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier
-la musique!</p>
-
-<p>Et, en effet, il était vrai que je ne touchais
-presque plus mon piano. Ne plus provoquer au
-bout de mes doigts ce langage qui m'avait
-entretenu, pendant des années, dans un état
-d'esprit élevé et poétique, cela m'avait manqué
-pendant quelques jours, quelques semaines peut-être;
-mais on avait eu tant à faire avec les robes,
-les chiffons, les voyages à Tours,&mdash;non plus
-pour aller chez M<sup>me</sup> de Testaucourt, par exemple!&mdash;que
-la privation s'était assez vite adoucie.
-Les préparatifs du mariage étaient tels, dans
-nos provinces où l'on faisait beaucoup de ses<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-propres mains, qu'une jeune fille atteignait le
-jour de la cérémonie sans avoir pu, pour ainsi
-dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant
-l'instant des fiançailles que j'avais surtout
-souffert, mais depuis lors je n'en eus jamais le
-loisir.</p>
-
-<p>Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut
-précisément le jour où le papa Serpe recevait
-tous les salamalecs des Vaufrenard. Une envie
-m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir
-seule, à mon balcon, au-dessus de la citerne et
-de la vigne de Sablonneau. Je quittai le salon
-et courus à la terrasse. Sablonneau était là, au
-bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre
-sa pioche; il porta, en me voyant, sa main
-à sa casquette, et ses yeux pétillèrent; pour la
-première fois je le vis exhiber ses vieux chicots
-en souriant; il était content, lui aussi, de mon
-mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage
-lointain étaient liées pour moi trop de rêveries
-pour que quelqu'une d'elles ne revînt pas
-voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau
-profonde, un peu tarie pourtant cette année par
-la sécheresse, la taie verdâtre, les araignées, et
-puis, tout là-bas, le ruban d'argent de la Vienne
-où le falot de Gaulois le pêcheur semblait, le
-soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes
-de mes rêveries mélancoliques et de mes<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>
-sublimes espérances de jadis... Eh bien! j'étais
-pour elles déjà une étrangère, je les regardais
-presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être
-les traiter de chimères, lorsque M. Serpe, mon
-fiancé, qui me faisait sa cour impeccablement,
-vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de
-voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il
-désirait m'offrir pour mon voyage de noces. Je
-n'avais, certes, aucun amour pour mon fiancé:
-eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il
-eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon
-esprit était déjà rompu à admettre que le choix
-d'un sac de voyage pouvait balancer les désirs
-d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann
-ou une berceuse de Chopin m'inspiraient quand
-j'étais une jeune fille à marier!...</p>
-
-<p>Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être
-une femme!" Et cela signifiait: il est temps
-d'attacher du prix aux choses positives.</p>
-
-<p>La conversation de mon fiancé avec moi
-roulait uniquement sur des détails d'installations
-ou d'accessoires de voyage. Il était architecte,
-n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et
-rien que cela: la disposition pratique d'un appartement,
-le choix des meubles, la place de la
-baignoire dans le cabinet de toilette, étaient
-pour lui d'une importance capitale dans la vie.
-Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-voyait au delà. A part certains chapitres de
-morale, mais encore considérée d'un point de
-vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on
-dire, il demeurait enfermé dans ce cercle de
-petits soucis qui concernent tous la plus grande
-commodité de la vie. Il excellait en moyens
-ingénieux de simplification pour les systèmes
-de locomotion: il refaisait l'horaire des chemins
-de fer, il retraçait les routes; l'automobile
-n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on
-eût dit qu'il en pressentait l'avènement prochain,
-et il émerveillait ces messieurs en leur prédisant
-les grandes modifications qui en résulteraient
-pour la vie de chacun. En général, tous étaient
-sensibles à la description de ces futurs "progrès,"
-oui, tous, même mes grands-parents, qui, pourtant,
-n'étaient pas des gens à adopter les nouveaux
-modes de vie; mais c'était une chose
-curieuse à constater, que ce goût secret et
-fondamental pour la vie matérielle, chez des
-gens qui se piquaient d'en faire fi.</p>
-
-<p>En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie,
-bourrée, gorgée d'idées morales, et l'on m'avait
-enseigné de si bonne heure le mépris de la vie
-physique, que je n'avais, je le jure, jamais pensé
-à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.</p>
-
-<p>Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si
-nobles images!... ah! l'&oelig;il ironique et triste de<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span>
-ma citerne!... Il s'agissait à présent d'un sac de
-voyage en peau de truie et de trousses avec
-accessoires variés, dont le moindre, il faut
-l'avouer, captivait mon imagination!... Nous
-discutions, mon fiancé et moi, sur le manche
-d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux
-à ongles! Et ce sujet m'intéressait!... J'avais
-vu à Tours, rue Royale, des nécessaires de
-voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme
-de la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible
-attrait. Je n'avais jamais espéré pouvoir
-en posséder un. Et mon fiancé me prouvait que
-ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires,
-n'approchait pas de ce qu'il avait commandé
-pour moi spécialement, et à mon chiffre, à
-Paris!...</p>
-
-<p>C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme
-la plus vulgaire, qui venait à mon secours. Ce
-beau sac de voyage m'invitait à m'occuper d'un
-autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais,
-à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité
-inconsciente dans cet abandon à la
-douceur nouvelle!...</p>
-
-<p>Lorsque ma famille, le papa Serpe et les
-Vaufrenard sortirent du salon et vinrent nous
-rejoindre sur la terrasse, j'écoutais si attentivement
-les détails fournis par mon fiancé, que je
-ne détournai seulement pas la tête, et je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span>
-serais peut-être pas aperçue que nous n'étions
-plus seuls, si je n'avais entendu M<sup>me</sup> Vaufrenard
-prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons!
-allons! tout va bien: ne troublons pas
-les amoureux!" Elle ne doutait plus, ni elle
-ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût
-enfin trouvé le secret de me plaire.</p>
-
-<p>Mais je me relevai précipitamment, et, en
-rejoignant le groupe qui montait l'escalier du
-Clos, je fis, je m'en souviens, cette remarque
-sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en
-pensait M<sup>me</sup> Vaufrenard, et quoique j'eusse
-écouté volontiers la description du sac de
-voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque
-quelqu'un venait me fournir un prétexte à n'être
-plus seule vis-à-vis de M. Serpe.</p>
-
-<p>Tondu était dans la vigne du Clos, toujours
-courbé vers la terre, entre les rangs de vigne.
-M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du zèle
-infatigable de son closier, dit au papa Serpe
-qu'il y avait là un travailleur extraordinaire,
-mais que, malheureusement, il n'aurait pas
-l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se
-relevait jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Si, si, dis-je, il se redressait autrefois,
-quand vous chantiez!...</p>
-
-<p>M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu
-pourtant redressa l'échine au-dessus de la vigne:<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-il le faisait toutes les fois qu'il apercevait mon
-fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat; c'en
-était encore un qui se réjouissait de voir celui
-qui allait m'épouser!</p>
-
-<p>Le tour du Clos étant fait, on se reposa un
-moment sur le banc de pierre de la salle de
-verdure près duquel, les soirées chaudes de l'été,
-je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas
-si longtemps, en regardant les étoiles. Et je me
-souvins, là, d'avoir eu, un certain soir, la certitude
-qu'il était impossible que je ne fusse pas
-heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien!
-c'est maintenant, voyons, que je suis heureuse,
-puisque tout le monde le dit!..." La persuasion
-que j'étais heureuse pénétrait en moi petit
-à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne
-ressemblait en rien à celui que j'avais imaginé,
-j'en concluais tout bonnement que j'avais été
-précédemment une sotte de rêver à des sornettes,
-et sur ce banc, où j'étais à présent assise</p>
-
-
-<p>comme une grande personne, je rougissais du
-temps où, sous l'influence du couvent ou bien
-sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me
-laissais aller à mes extases. La vie, c'est bien
-plus simple, bien plus prosaïque! Je me faisais
-maintenant une coquetterie d'en apprécier la
-saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h2>
-
-
-<p>Pour le mariage, le papa Serpe se trouva
-immobilisé à Paris par la goutte, et nous eûmes
-à Chinon la "vieille mère" comme représentant
-de la famille. La s&oelig;ur divorcée était malade,
-elle aussi, ou du moins, prétendit l'être.</p>
-
-<p>La "vieille mère" nous surprit beaucoup,&mdash;quoique
-grand'mère affirmât s'être attendue à
-tout de la part d'une femme qui vivait entourée
-de chiens...&mdash;Nous allâmes au-devant d'elle,
-avec la voiture de l'<i>Hôtel de la Lamproie</i>; son
-fils était avec nous; quand le train stoppa, il
-dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où donc!...
-où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à
-cheveux blancs. Je vis mon fiancé tendre la
-main à une espèce de jeune femme blonde, fort
-élégamment mise, qui avait une taille, ma foi,
-très passable, sous un cache-poussière ajusté, et
-dont l'âge véritable n'apparut que lorsque nous
-fûmes nez à nez, et avant même qu'elle ne soulevât
-sa voilette: son visage était recouvert d'une
-couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils
-renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement
-des traits étaient exaltés par ce masque, et, pour
-nos yeux de province inaccoutumés à ce genre
-d'artifice, cette jeune vieille dame produisait un<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante.
-Il fallut que mon fiancé dît: "Ma
-mère..." pour que nous nous décidions à sourire,
-à prononcer je ne sais quels mots de bon accueil.
-Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement
-qu'elle ne la verra, pour la première
-fois, qu'à la lumière!..."</p>
-
-<p>Comme nous causions assez péniblement en
-attendant les bagages, quelque chose remua
-sous le bras de M<sup>me</sup> Serpe et nous reconnûmes
-que c'était un chien que l'on eût pris pour une
-poignée d'échevaux de soie. Il était couleur
-tabac clair; on ne lui voyait ni les yeux ni le
-museau, sous ses longs poils tombants. Je le
-trouvai drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup
-les bêtes:</p>
-
-<p>&mdash;C'est donc un de vos charmants petits
-chiens, madame?...</p>
-
-<p>La glace était rompue: j'avais trouvé un
-point de contact avec ma future belle-mère. Je
-ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que je
-n'en trouverais jamais d'autres...</p>
-
-<p>Pourtant, cette femme n'était pas détestable;
-elle faisait beaucoup de frais; elle parlait avec
-une grande facilité; elle s'émerveillait de tout,
-et d'une façon presque comique, car elle ne
-connaissait pas la province et elle la découvrait,
-mais comme un pays de Lilliput où tout lui<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-paraissait extraordinaire par la petitesse. Nous
-autres, elle nous effrayait, comme si elle eût été,
-par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son
-pays que l'on allait m'emporter dans trois jours.</p>
-
-<p>Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle
-adorait.</p>
-
-<p>Elle la louait avec une exagération presque
-agressive: c'est qu'elle pensait à notre préjugé
-contre le divorce. Mais, de ce préjugé nous
-n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas
-non plus, sans la connaître en aucune façon,
-féliciter une femme d'être divorcée!... Pendant
-les quelques jours que la mère de mon fiancé
-demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous,
-comme une guerre sourde, provoquée par la
-divorcée que nous n'avions jamais vue et sur
-laquelle personne de nous n'avait formulé tout
-haut une opinion.</p>
-
-<p>Heureusement, je parvins à adoucir les chocs
-parce que j'étais, moi, assez bien disposée envers
-la "vieille mère:" c'était elle qui avait apporté
-de Paris le sac de voyage en peau de truie,
-et elle l'avait bondé entièrement de dentelles
-anciennes superbes, au milieu desquelles se
-dissimulait un petit paquet lourd et soigneusement
-fait; c'était une bourse en or gonflée de
-pièces d'or. Je comptai cinquante louis. Je
-n'avais jamais vu une pareille somme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>J'avais passé une heure, seule, dans ma
-chambre de jeune fille, le premier soir où je fus
-en possession de mon sac, à l'ouvrir, à le fermer,
-à m'émerveiller du fonctionnement parfait de
-la serrure et du petit bruit si ferme et si franc
-qu'elle produisait, lorsqu'on pressait l'une contre
-l'autre les pièces de cuivre terni appliquées sur
-sa belle mâchoire!... et à retirer la garniture
-divisée en deux planches: l'une portant les
-brosses, peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons
-de cristal taillé, aux étincelantes facettes, rangés
-en si bel ordre et si gentiment coiffés de leur
-petit turban argenté!... et à replonger les deux
-parties de la garniture dans la grande gueule
-ouverte!... et à me demander quels parfums,
-quelles poudres et quelles pâtes empliraient ces
-récipients trop nombreux et dont l'ajustage, le
-poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient,
-à moi, l'image la plus frappante d'une
-civilisation raffinée. Oui, c'est par ce sac de
-voyage, plus que par aucun autre objet et plus
-que par aucune idée, que je me fis une représentation
-de Paris et que je pus juger combien
-le mot présomptueux de "moderne" contient
-de magie pour nos pauvres petites cervelles.</p>
-
-<p>Sur la commode de ma chambre, à côté de
-la bourse d'or, il était là, ouvrant sa belle gueule
-écarlate, mon sac de voyage en peau de truie,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-frappé à froid de mes initiales nouvelles; et
-près de lui, les deux parties de la trousse présentaient,
-inclinées légèrement, comme l'étalage
-des magasins, leurs flacons à facettes, leurs
-brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires
-divers. Et la vue de cela me promettait
-une facilité de vie à laquelle je n'avais pas songé
-jusqu'alors... C'était encore une représentation
-un peu confuse; mais j'en sentais la complète
-nouveauté pour moi, en même temps qu'une
-sorte d'attrait, non de très bon aloi, peut-être,
-passablement terre à terre, sans doute, mais qui
-n'était pas moins un attrait. Oh! comme un
-élément qui peut nous modifier de fond en
-comble, tranquillement, imperceptiblement, s'insinue!
-C'était l'attrait de la vie matérielle aisée,
-attiédie et flattée par les mille ingéniosités de
-notre temps, qui m'était présentée et offerte sous
-les espèces de ce beau sac de voyage et de la
-bourse d'or...</p>
-
-<p>Mon fiancé promettait d'aller faire notre
-voyage de noces à Venise.</p>
-
-<p>Ma tête tournait un peu, je l'avoue.</p>
-
-<p>Alors, comment expliquer l'étrange chose qui
-se passa en moi, deux jours avant la cérémonie?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Je savais que M. Topfer venait d'arriver
-d'Angers, plus tôt que de coutume, et uniquement<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span>
-pour assister à mon mariage. Afin de l'en
-remercier, je combinai,&mdash;je ne sais comment,
-car je n'avais vraiment pas un quart d'heure à
-moi,&mdash;je combinai d'aller trouver mon bon
-Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme
-dans les temps anciens, une dernière fois. Françoise
-me conduisit jusqu'à la grille; j'entrai à
-pas de loup dans la maison; M. Topfer répétait
-le <i>Panis Angelicus</i> de Franck, qu'il avait promis
-d'exécuter à l'église, pendant la messe; je
-m'arrêtai à la porte du salon, le c&oelig;ur battant,
-jusqu'à ce qu'il eût fini; puis j'entrai et lui
-sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce
-les sons admirables qu'il venait de tirer de son
-violoncelle? Était-ce l'idée du mariage de sa
-petite amie, de son élève un peu? Je n'en sais
-rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et
-que, pour se donner une contenance, je crois, il
-reprit son archet et enfonça la pointe du violoncelle
-dans le parquet. Il était arrivé de la veille
-au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la
-maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait
-plus de musique en ma présence!</p>
-
-<p>J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite
-mes gants et me mis au piano. M. Topfer me
-regarda en souriant, de son &oelig;il bleu d'enfant, et
-m'attendit: nous reprîmes ensemble le <i>Panis
-Angelicus</i>. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-allait faire la grimace en me voyant au piano, et
-nous intimer l'ordre de nous taire; mais le
-plaisir musical l'emporta sur sa volonté même,
-ou bien lui fit oublier la consigne: il vint se
-placer derrière moi, et chanta.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à
-coup? Voilà que mes yeux se brouillent; je ne
-peux plus lire la musique; je sens une larme
-qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots.
-Je quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre,
-je m'assieds sur un pouf, les coudes sur les
-genoux, me tamponnant les yeux avec mon
-mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en
-vais. En donnant une poignée de main à
-M. Topfer, je regarde une dernière fois mon
-bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux
-bleus sont tout trempés.</p>
-
-<p>Et me voilà courant à la maison, montant à
-ma chambre: une crise de larmes, un désespoir
-complet. Quand maman pénètre dans ma chambre
-pour me dire que mon fiancé est en bas, je
-lui crie entre des hoquets une chose qui l'abasourdit;
-je lui crie:</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais
-très bien pu épouser M. Topfer!</p>
-
-<p>Maman me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tu es complètement folle, ma pauvre
-enfant!... Es-tu malade?... Surtout, ne va pas<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-dire une chose pareille devant ta grand'mère!</p>
-
-<p>Grand'mère qui a entendu crier, pleurer,
-arrive à son tour: et je lui répète ce que j'avais
-crié à maman:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!</p>
-
-<p>Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit
-qu'il faut me coucher, et qu'il faut envoyer
-chercher le médecin. Je proteste: "Mais non,
-je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste;
-elle me tâte le pouls qui, naturellement, doit
-être assez agité, et elle commence à me déshabiller.
-Soudain je pense: "Si j'étais malade et
-si mon mariage en pouvait être retardé!..." et
-je me laisse mettre au lit. Grand'mère elle-même
-descend avertir mon fiancé que je suis souffrante,
-et donner l'ordre qu'on envoie chercher
-le docteur.</p>
-
-<p>Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu
-son déjeuner,&mdash;une jeune fille qui se
-marie après-demain, pensez donc!&mdash;Je me
-demande: "Va-t-il me trouver une maladie?
-car enfin, qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle,
-en effet?" Jamais l'idée d'épouser ce pauvre
-M. Topfer ne m'était venue: un homme de
-soixante ans passés!... Grand'mère avait raison;
-il fallait que je fusse malade. Mais le
-docteur ne me trouve absolument rien d'anormal;<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont,
-dit-il, de ces petits tours que nous jouent les
-nerfs des jeunes filles..." Il sourit et ne veut pas
-que je reste couchée.</p>
-
-<p>&mdash;Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle!
-Ce n'est pas le moment de nous mettre à la
-diète!</p>
-
-<p>Alors une autre idée insensée me vient, moins
-grave, il est vrai, celle-là, mais telle que la façon
-dont j'avais été élevée ne me préparait guère à
-l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans
-ma chambre, et en regardant mon sac de voyage!</p>
-
-<p>Grand'mère lève les bras au ciel; mais le
-docteur prononce:</p>
-
-<p>&mdash;C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame
-Coëffeteau, il ne sera pas dit que vous
-n'aurez pas une fois passé un caprice à votre
-petite-fille!</p>
-
-<p>Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La
-pauvre grand'mère, aussi bouleversée que si elle
-eût renié son <i>Credo</i>, commande qu'on me serve
-dans ma chambre. Mais alors, c'est moi qui, par
-égard pour la douleur qu'une telle fantaisie
-cause à grand'mère, déclare que je descendrai
-déjeuner à la salle à manger.</p>
-
-<p>Pendant qu'on me servait, toute seule, après
-la famille, mon fiancé était revenu prendre des
-nouvelles; il se tenait dans le salon avec mon<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il s'informait
-beaucoup de lui et le faisait causer.
-Lorsque je les eus rejoints et que j'eus tranquillisé
-tout le monde sur ma santé, ce fut
-M<sup>me</sup> Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le
-jugeait charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle
-à maman, "si joli garçon!" M. Serpe le
-jugeait aussi intelligent et d'esprit très "moderne;"
-il était étonné, et indigné, que Paul
-gagnât si peu d'argent; il répéta ce qu'il avait
-promis autrefois: "On pourrait faire à ce
-garçon-là une très jolie situation."</p>
-
-<p>C'est en entendant cela que je compris surtout
-combien j'avais été folle, ce matin, et
-combien, en toutes choses, grand'mère avait eu
-raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré
-une très jolie situation à mon frère? Et quel
-autre mari eût pu lui procurer cela? J'étais
-folle!... Ah! la raison!... la raison!...</p>
-
-<p>Je dis à mon fiancé:</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle;
-mais je vous jure que c'est la première fois que
-cela m'arrive; j'ai toujours été très raisonnable.</p>
-
-<p>Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du
-tout. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! si vous connaissiez les femmes
-qui ont été élevées autrement que vous!...</p>
-
-<p>Il avait coutume de désigner ainsi sa s&oelig;ur et<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-toutes les femmes que fréquentait sa s&oelig;ur. Il
-en avait vu, sans doute, des caprices et des
-lubies, près desquels ma nervosité, à la veille
-du mariage, était vraiment négligeable! Aussi
-ne cessait-il de féliciter grand'mère de la façon
-dont elle m'avait élevée. Grand'mère adorait
-son futur petit-gendre.</p>
-
-<p>Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se
-tourmenter. Lorsque, pendant la messe de
-mariage, je me mis à pleurer comme une fontaine,
-je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne
-fis même pas d'efforts extraordinaires pour
-étouffer mes sanglots que mon mari entendait;
-je me disais: "Il comprend si bien tout cela!
-il a connu des femmes pires que moi!..." et je
-pleurais tranquillement sous mon voile. Je savais
-d'ailleurs que cela arrive quelquefois: même,
-les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu
-l'une et l'autre la chance d'épouser un jeune
-homme dont elles étaient entichées, pleuraient
-pendant la messe. Oh! quand M. Topfer joua!...
-quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que
-jamais, emplit la nef de notre vieille église!...
-quel ébranlement dans tout mon c&oelig;ur!...
-L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais pu
-épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un
-instant d'aberration tout à fait isolé; mais la
-musique et la présence de Dieu, les deux grandes<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-causes d'exaltation de ma jeunesse, le souvenir
-de mes ivresses de couvent et de mon
-romanesque amour pour mes chers "génies;"
-l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait je ne
-sais quel espoir ou quel regret d'amour pour
-un homme unique et bien à moi; le renoncement
-à tout cela; le sentiment de mon entrée
-définitive en un monde où rien de mon passé
-ne subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en
-une sorte de douceur mortelle; je me sentais
-me quitter moi-même, sans douleur vive, mais
-avec une tristesse désolante qui s'épanchait par
-un flot continu de larmes...</p>
-
-<p>Une seule chose m'empêcha de m'abandonner
-à cette espèce de mort et peut-être de m'affaisser
-sur mon prie-Dieu; ce fut une idée bien
-pauvre en comparaison de ces grands mouvements
-de l'âme, mais il faut la dire parce que
-ce sont souvent de telles réalités qui nous sauvent:
-la peur de mouiller mon voile!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à
-la maison, non pas très nombreux, mais auquel
-assistèrent les Vaufrenard, M. Topfer, M<sup>me</sup> Serpe,
-ma belle-mère maintenant, qui était aux cent
-coups parce que son petit chien était malade, et
-les témoins de mon mari. L'un de ces messieurs,
-un vieil ami, s'était chargé de réaccompagner la<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span>
-maman Serpe à Paris par un train du soir; nous
-autres, les mariés, devions "filer" tous les deux,
-seuls, subrepticement, dès 4 heures et demie.</p>
-
-<p>Ces derniers moments à la maison, que
-j'aurais voulu prolonger encore et encore, si
-pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant
-effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me
-souviens; le grand-père s'était retiré dans sa
-chambre pour faire la sieste; ma belle-mère,
-qui commençait à exaspérer toute ma famille,
-était à la cuisine où elle employait tous les
-domestiques aux soins de son chien malade; les
-Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait leurs
-adieux; maman, cependant bien fascinée par
-son gendre et si patiente d'ordinaire, grommelait
-déjà contre lui parce qu'elle jugeait "inhumain"
-qu'on fît monter une pauvre jeune
-femme en chemin de fer par un temps pareil;
-quant à grand'mère, dont cette journée était le
-triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait le plus
-pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens
-dessus dessous; elle errait dans toute la maison,
-comme une âme en peine, cachant de son mieux
-ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de sensibilité,
-toujours contenu par des principes, avait
-submergés aujourd'hui. Maman et moi étions
-restées longtemps, avec mon mari et ses témoins,
-dans le salon, parce qu'elle n'osait sortir sans<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-me faire signe de l'accompagner pour me donner
-les conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante,
-jusqu'à la dernière limite, ce douloureux
-moment. La voiture de l'<i>Hôtel de la Lamproie</i>
-devait venir nous prendre à quatre heures;
-quand maman entendit le petit "toc" qui
-précède de quelques secondes la sonnerie de la
-pendule, elle se leva et me fit le signe.</p>
-
-<p>Nous passâmes dans le corridor, puis dans la
-salle à manger, quoiqu'il y eût une porte communiquant
-directement d'une pièce à l'autre;
-mais je crois bien que maman ne savait pas trop
-où elle me menait; dans la salle à manger nous
-trouvâmes la pauvre grand'mère qui rangeait la
-verrerie sur le dressoir tout en s'épongeant
-d'une main les yeux; elle disait:</p>
-
-<p>&mdash;Les domestiques, ce n'est pas la peine de
-compter sur eux: ce n'est pas trop d'eux tous
-pour un sale avorton de chien!</p>
-
-<p>Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait
-été obligée de laisser un instant seuls ces messieurs
-parce qu'elle avait un mot à me dire.
-Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat,
-à l'idée des choses que maman allait devoir
-me confier à voix basse, elle se dirigea, en
-retenant le bruit de ses pas, vers la porte du
-salon d'où nous venait la voix de ces messieurs.
-Avant de poser la main sur le bouton, elle<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-voulut pourtant me faire, elle aussi, une dernière
-recommandation; tout bas, elle me dit:</p>
-
-<p>&mdash;N'oublie jamais, mon enfant, que ton
-mari t'a choisie parce que tu étais une jeune
-fille bien élevée!</p>
-
-<p>Elle poussa doucement la porte du salon, et
-une brutale parole lui apporta la confirmation
-de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari,
-répondant, sans doute, aux compliments que lui
-adressaient de moi ses témoins, disait:</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un
-mariage de ce genre, c'est la garantie de n'être
-pas...</p>
-
-<p>La porte aussitôt refermée nous épargna le
-mot, hélas! facile à suppléer, et que les circonstances
-rendaient tragique à nos oreilles.
-Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et
-blanche comme un marbre, elle repassa par la
-salle à manger sans souffler mot, et laissa à
-maman le temps de m'apprendre que j'appartenais
-désormais à mon mari, corps et âme.</p>
-
-
-<h3>FIN</h3>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p>
-
-<p>ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT
-MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR
-LA "ST. CATHERINE PRESS LTD."
-(ED. VERBEKE &amp; CO.) CANAL, PORTE
-STE. CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La jeune fille bien élevée, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE ***
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