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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La jeune fille bien élevée - -Author: René Boylesve - -Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -RENÉ BOYLESVE - -LA JEUNE FILLE - -BIEN ELEVEE - -ROMAN - - -PARIS - -H. FLOURY, EDITEUR - -1, BOULEVARD DES CAPUCINES - -1909 - - - - -Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de -Hollande dont mille mis dans le commerce. - - - - -A - -PAUL HERVIEU - - - - -I - - -Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon! -Elle s'en va, de-ci, de-là , sans plus d'assurance que la trace -argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme -un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais -a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à -tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des -centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée, -rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps: -ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du -XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de -sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du -pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un -peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt -c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt -c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une -courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et -le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse -apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et -la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge -que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail -d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir, -là -haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des -rocs à pic, adoucis, çà et là , d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes -chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux -où Jeanne d'Arc a passé. - -Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol -s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et -c'est là , dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière -tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur -premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne, -les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les -carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et -prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries -des pauvres petits veaux. - -Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins -tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de -clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de -Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans -une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été -enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait -seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus -loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez -nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple, -cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne -vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là , de -l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux -reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la -clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il -ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de -fer, pour la prendre au clou où elle pendait. - -Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne -devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant -de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des -exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant -la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin, -et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre -allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait -trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait -ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la -vallée de la Vienne. - -J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand -la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après -son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une -enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois, -de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que -fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on -grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait -des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs -de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des -celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me -souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche, -la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de -conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu, -l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des -terrains échelonnés en terrasses. - -En me penchant, je voyais un grand Å“il rond qui me regardait; -il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant, -quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était -la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu, -l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu -leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il -travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit -enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément -d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des -orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards -courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec -des palpitations de leur petit cÅ“ur; j'y comptais les montagnes -soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais -le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les -grenouilles. - -Mon Dieu, comme tout cela est loin! - -Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon -pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je -le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs -très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient -d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois -noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers," -"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi -"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était -un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait -tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe -qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et -il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée -devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois, -on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un -logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu -à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les -pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se -planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en -allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des -journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent -et de toute sécurité. - -J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée -Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on -avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas -réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent. -Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil -et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la -propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter -cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand -vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de -lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré -avec lui sur cette terrasse!... - -Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait, -pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le -cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus -qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte -personnel, et dans des circonstances fort différentes, des -impressions certainement analogues à celles que dut subir mon -pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance. -Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré -et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient -communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde -qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire, -était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le -poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans -une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments -loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et -finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources -personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de -chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus -de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour -une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il -prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et -à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son -désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa -logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le -bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir -après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup -de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près, -était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause -sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie -s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut -leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait -et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien -entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes, -avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas -signés! - -Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous -nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue -Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son -ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie. - -J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui -se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle -le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous -ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions -perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!... - -C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais -elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son -autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents -troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme -en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il -l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais, -appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en -comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des -contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû -s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait -prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme -Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par -ce nom familier de "la mère-Loi." - -Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque -circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois -pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il -devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes -et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où -j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je -porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on -appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une -année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à -cette époque-là , ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou -bien disette de jeunes gens comme il faut. - -Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle -avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux -à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de -vipère pour lui dire: - ---Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?... - -Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de -même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on -ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain. - -Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec -le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman, -d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère. - -Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de -drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits -plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait -pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts. -Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il -gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là , c'est-à -dire -une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui -fort sévère sur les mÅ“urs, et les gens douteux n'en menaient -pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le -chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce -propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs -convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un -domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné -méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique -de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait -l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des -corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se -laissait voler avec une indulgence dérisoire. - -Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu, -l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en -finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à -verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de -famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de -son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais -pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même -quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou -commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible -de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai -eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la -soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de -ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur -âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être! - -Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une -formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa -guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours -de quelle prodigieuse complexité! - -Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise, -surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard. - -D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer -cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à -un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va -sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait -que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne -louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls, -pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre -était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à -leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus -cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut -à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer. -Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart -du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer, -qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et -manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être -plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude -du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient -visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et -son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter -la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et -à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce -temps-là , c'est-à -dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres -non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression -devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de -Chinon! - -Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému. -Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment, -avant que son mari eût parlé, s'était écriée: - ---Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?... - -Grand-père expliqua que "ces gens-là " étaient en tout cas des gens -pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos, -de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait -secondaire. - ---C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un -banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!... - -Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur -les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents. -M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg -Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la -perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans. - ---Les pauvres gens! dit grand'mère. - -La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des -inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage -d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix -inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se -demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à -sa question: - ---Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon? - -Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties -de son malheur, dit: - ---D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il. - ---Au lycée! fit grand'mère. - -L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie -provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau -affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le -jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec -les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se -fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison -était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin -d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait, -à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser -la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait -mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de -quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire -annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait -pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse, -mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose -ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il -le pouvait faire à qui bon lui semblait. - -On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis -par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec -domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand -air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à -la rosée du matin. - - - - -II - - -Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne -se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur -propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse -et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les -gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient -des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui -avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus, -nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et -me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez -eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle -terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les -enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer, -un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers, -qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup. -Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup? -Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire. -En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que -ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un -habitant Angers, c'est-à -dire une ville pas trop éloignée de chez -nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais -mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays. -Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard -n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille -provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des -accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient -aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur -faire visite. - -C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On -déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium; -on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes -hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les -compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux -fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de -chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne, -elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé. -Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein -travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de -contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour -trois, six ou neuf ans. - -Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua -à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison, -vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient -seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme -Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit: - ---Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles -choses!... - -Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en -était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle -jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers; -elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima -"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un -peu "hurluberlu." - -C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé, -portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas -l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens -et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne -l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout -était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un -pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras. - ---Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine -n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait -pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a -pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première -communion! - ---Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai -jamais joué que comme une mazette!... - -Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos. -"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne -les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la -musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps -les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au -couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que -Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les -commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à -lui, qui était une grande économie de temps et de peine... - ---Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme -Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils! - -Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre -tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne -confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais -elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité, -et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les -tristes nécessités de la vie." - - - - -III - - -De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages -miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure -de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient -enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors, -divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais -qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique, -qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour -dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut -qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à -m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre -ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et -de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M. -Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant -des rugissements d'extase. - -Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne -l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de -cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers -creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore -petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines -qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y -accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les -épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur -la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en -me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que -je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de -ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère -de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien -communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien -possible. - -Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M. -Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très -belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté, -mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à -dire sur un vrai -théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas -de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement -pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre -des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah! -que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage. -C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange -effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et -qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que -je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne: -Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la -terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et -demeurait rêveur... - -Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet, -que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous -étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne, -était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard, -un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé -apprivoiser, malgré toutes ses réserves. - -M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de -M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui; -il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris -blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en -lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans -qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses -yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On -m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis, -j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon -goût. - -Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda -avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions -quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson." -Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une -petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas! -correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que -j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la -musique." - -Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment -de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut -cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le -plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le -violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux -coquin: - ---Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!... - -Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique! - -Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il -faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était -un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les -poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût -ouvert tout bonnement. - -La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais -d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre; -ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait -failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son -violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement -ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet, -mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie -conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme, -comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées, -sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept -fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué -le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une -écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle -de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait! - -Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma -famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le -pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une -vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me -dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de -l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni -M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis -patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier -morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui -allait arriver! - -Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au -galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle -s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M. -Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un -bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute -ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là -haut, -là -haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout -à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche, -et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de -celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la -voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la -basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît: - - Plaisir d'amour ne dure qu'un moment: - Chagrin d'amour dure toute la vie!... - -Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots -qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des -instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je -faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant -moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée, -et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma -présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais -être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me -grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos. -Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je -n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique... - -Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants: -Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux -petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas -d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce -diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux -ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce -pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on -n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très -rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé. - -Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je -me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui -je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée. -J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que -faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait -inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et -j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand -il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui -se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus -houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on -m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il -fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la -musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais -au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père -mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner; -mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et -que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour -me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait -peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce -salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût -mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu. - -J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre -prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on -nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées -d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un -grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je -venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à -ces vacances-là , le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère? -oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père -Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en -regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y -avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient -dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_, -avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si -désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que -mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très -malheureux. - -Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très -bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses -courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore -il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était -clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt, -qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et -je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout -quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait: -"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout -de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi -l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses -enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le -salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part, -le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!" - -Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour -le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui -disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais -si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement, -tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il -ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi -lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle -de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner -de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces -de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en -regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je -rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à -ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune, -qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que -je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à -papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces -et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde, -en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles -éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant -à demi, comme une paupière, le gros Å“il rond de la citerne... - - - - -IV - - -C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année -accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était -décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins -par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la -nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se -faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins, -ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent -les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille, -toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des -maisons d'éducation religieuse. - -Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard -que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule, -demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au -prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait -tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient -leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas -que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que -l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier -les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée. -Là -dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents: -il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à -quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat, -afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille -au couvent du Sacré-CÅ“ur, de tous les pensionnats, les plus -chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le -point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement -soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés." - -Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer -l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait -à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette -Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée, -à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos -aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma -grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier: - ---Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer, -dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!" -comme il en foisonne au Sacré-CÅ“ur... - ---Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos -enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de -recevoir la meilleure éducation! - -Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le -parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant: - ---Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas -dans la même classe que Mlle Henriette?... - -Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé -où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée -dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en -étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier, -au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y -pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une -sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un -étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte -s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli -comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille, -et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de -charmilles qui fuyaient à perte de vue. - -Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été -élevée au Sacré-CÅ“ur, parce que ce n'était pas la mode, encore, -dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait: - ---C'est trop beau. - -Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans, -de toute sa taille. - -On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui -dit: - ---Ma fille!... - -J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors, -mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en -outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici, -d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres -dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux -d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie -IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-CÅ“ur de Jésus; et -je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il -y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup, -sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de -nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait -toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle -va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce -genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir -la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait -nouveau me pénétrait. - -Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de -la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme -dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée, -semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son -air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées -et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait, -en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de -la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui -occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace. -Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais -entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du -Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais -c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois -ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée -pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit. - -Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas -antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui -paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de -collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je -jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages. -Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans -la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette -effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de -parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda, -après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je -déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait -l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me -fut répondu: - ---Tu n'es qu'une petite imbécile! - -Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère -et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre -souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement -distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle -n'eût pu faire par des paroles. - -J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il -y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le -spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont -pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien -être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de -Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la -vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais. -Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le -Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier, -même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous -avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un -air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un -troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je -m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison. - -Et voilà -t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt -après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez -singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous -avait menées là -bas, sur le strapontin, vis-à -vis de maman et -de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me -dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer, -tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes -personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre -parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément -pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui -demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!" -Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais -très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui -durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à -ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première -enfance, avait été tout bonnement indigne! - -C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux -traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces -jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui, -par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce -qui n'était pas semblable à cela. - -Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie -passée:" - ---Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les -rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le -pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!... -et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!... -Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça -court, ça trotte: pototo! patata!... - -Maman riait de tout son cÅ“ur: - ---Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?... - -J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait -pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de -confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à -présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était -apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent -du Sacré-CÅ“ur. - -Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement -conquise. - - - - -V - - -Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages. - -C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne -faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire -des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais -j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu -prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans -avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement, -que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude, -s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées, -pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance -mêmes dont j'étais faite. - -Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne -cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage, -fillette!" - -Mon Dieu, que je fus donc sage! - -Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement, -ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne -devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux. - -Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes, -bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition. -Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon -nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès -le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes -parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma -poitrine. - -Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans -les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous -faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est -recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine. -Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant, -ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles, -en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le -corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude, -au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun -prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement, -très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre -était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en -l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait: - ---Dieu vous aimera; aimez-le. - -On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va -sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort -pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche, -cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais -touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait -pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents -rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie -pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît, -quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne -marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours; -on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer -Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et -je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous, -c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu, -c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard -dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur -les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit -trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé -quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant -des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la -croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut, -pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la -grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les -Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec -les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez -M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi -régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes, -et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans -nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre -à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait -même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et -toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit, -baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une -certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre -attitude vis-à -vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de -celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais -point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu -subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très -bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant -qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de -l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente -de ma façon d'aimer ma vieille bonne! - -A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur! -D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une -retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de -la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras, -et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu -me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle, -terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os -broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande -pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de -ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et -de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin, -tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et -en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain, -comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à -sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence, -tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit -charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être -si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait -vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici, -dont l'image était partout, dont le cÅ“ur débordant d'amour, -uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles, -sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait -une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on, -tout ce qu'il fallait pour lui plaire. - -Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait -un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes -devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses -et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le -caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que -je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre -irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure -montrant son cÅ“ur avec insistance; ce fut, de ma part, presque -de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine. -"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai -comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour -atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous -aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus -sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout -de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère, -j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains -tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là ... Mais ça n'est pas -cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu? -Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé -de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui -mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse. - -Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles! -qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!... - -Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui -avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte, -honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je -m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle -eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières -spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle -pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de -ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je -n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut -possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je -lui dis que, de ce côté-là , j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me -dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à -M. l'aumônier, en confession. - -M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à -lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa -figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis -qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et -douce, il me dit: - ---Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse -délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous -éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas. - -Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que -j'avais été lui raconter là ? Je ne voulais cependant pas être -prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente, -très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce -que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M. -l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée -qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait -de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je -vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je -racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de -M. l'aumônier, son sourire. - -Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure -beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies, -quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure -ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du -tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la -beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle -des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit -de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-CÅ“ur! -Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure! -Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds, -avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une -bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait -peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui -détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait -toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus -secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant -un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans -les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer -plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut. - -Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence; -elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du -démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait -dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M. -l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à -moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs. -D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment -agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il -lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion. -Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se -dérobe... - ---Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il -vous a choisie entre toutes!... - -A partir de ce jour-là , Mme du Cange parut bien, en tout cas, -m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les -petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je -sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une -attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans -qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans -un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux -récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de -croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre -une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission, -marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que -je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en -toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises: - ---J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous -ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie... - -Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en -grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse -générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves -les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les -deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de -n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon -ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer, -à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête. - -Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui -faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un -troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs -de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du -crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes -et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec -cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la -remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne -et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de -responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide. -Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et -indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais -un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a -retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une -certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!... - - - - -VI - - -C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le -corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces -dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il -était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété. - -Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à -cette époque-là . Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de -parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans -les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à -mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada, -une des deux premières de la classe, qui était fine, comique, -amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines, -et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de -travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes. -Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les -réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas. -Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent -m'était, dès cet âge-là , insupportable; mais je me disais: "Que -cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches, -de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées -au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le -charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que -j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes -honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que -j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà -une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie, -comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette -Canada s'apercevait que je la regardais d'un Å“il songeur et -sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou -bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et, -me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse -qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher -au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable -insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie -et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie -récompensée. - -Je me préparai consciencieusement à la première communion; -j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes -prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait -fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions -n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai -le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme -du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en -souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était -peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire -qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant -que je pus; mon cÅ“ur même battait très fort en approchant de -la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce -qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais -fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de -paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi -un peu mal au cÅ“ur. - -Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me -manquait: c'était un idéal. - -Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me -paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades -qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait, -et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je -m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les -vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves -remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je -n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières. -Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me -valait tant de considération au couvent,--sauf de la part de -Canada,--était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le -vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire -pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si -je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par -surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de -moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes! - -Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie -d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la -maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien -en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y -parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse -au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à -table sans dire le _Benedicite_, c'était un peu agir en animaux. -Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait -mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me -regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et -persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens. -Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que -mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque -tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute -cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié: -cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants -de chÅ“ur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et -avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient -à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames -du Sacré-CÅ“ur, avec des figures de vitrail et des yeux clos! -enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de -chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère! -Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les -boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe; -est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est -obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par -un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais: -"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!" - -En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus -que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au -couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais -moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane. -Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces -peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et -barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était -que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, -et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son -collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il -voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les -institutions et les coutumes de son pays. - -Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de -rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir -d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort -belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire -tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais, -avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée -que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à -dire propres -aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon -scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller -entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et -je songeais, par contraste, à des _Kyrie_, à des _Pie Jesu_, à -des _Tantum ergo_, chantés par nos voix fraîches à la chapelle -de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les -chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui, à distance, et -par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre, -me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et -créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en -moi, la nostalgie du couvent. - -Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De -son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser -uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des -religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle -disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie -du couvent." - -Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à -m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année -grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux. -Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le -cÅ“ur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là , -qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je -continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes -de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une -place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une -pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée -Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition -soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna -une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne. -On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à -l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée -dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies iræ_, -ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide, -partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me -pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un -frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer -la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une -bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de -Dieu. - -Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une -surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand -je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer -le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors -le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce -jour-là , je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur -les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon -cÅ“ur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur -douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever -la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je -n'avais pas d'autre désir que de demeurer là , abîmée, en disant, -non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon -Dieu!... mon Dieu!..." - -Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne -me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que -j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais, -peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle -fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique -joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur, -d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là , -véritablement là , et mon bonheur était de m'anéantir, sans -formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon -Dieu!..." - -Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de -cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots: -"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si -parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie: -"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui -me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange, -pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses -beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon -bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur -se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce -bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois, -devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit, -ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle -s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de -l'autre,--deux âmes heureuses. - -Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le -touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus -haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les -merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est -lui; la beauté morale, c'est lui! - -Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une -allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je -devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un -pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien -d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient, -comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là , étaient -demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce -grand contentement intérieur. - - - - -VII - - -Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine -classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était -arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se -pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse -épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais -déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement -à mon cher papa, et je dis: - ---Papa?... je suis sûre?... - ---Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur -votre grand-père vous attend au salon... - -Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger, -je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de -Contebault me dit simplement: - ---Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer -de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous -emmener pour plusieurs jours... - -Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était -pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la -Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une -crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange -dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au -dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller; -je me souviens de la sÅ“ur converse, attachée à la lingerie, qui -se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied -du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que, -en comparaison, les nôtres parussent plus légères. - -Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas -ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui. -Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni -dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon, -car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines. - -Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il -était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je -conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!... -Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa -était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie -et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces -dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait -d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il -avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait -sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée... -la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore, -comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez -qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait -que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait -particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que -Madeleine sera bien élevée!" - -Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et -ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me -communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait -qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour -moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu -seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de -tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était -cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce -but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au -couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était -celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme -suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..." - -Être une jeune fille bien élevée... - -Tout était donc là ; c'était un modelage qu'il s'agissait de -laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on -ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait -même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient -d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie, -pour une jeune fille et pour une femme. - -Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa -au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques -années de plus, tout à coup. - -Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris -et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je -me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que -je sois une jeune fille bien élevée..." - -C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété, -qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle -de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand -deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à -l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut. -Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à -fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient -profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait -essentiellement la jeune fille bien élevée? - -Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent -plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre -d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure, -si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon -approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme -une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais -moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir -trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je -m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin -d'être aimée. - -Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui -voulaient bien m'aimer déjà ! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, -qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui -m'aimaient, je redoublais de docilité! - -En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante, -mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses -elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre -que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades -en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une -chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus -intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une -perfection." - -Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me -faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes -parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères -et sÅ“urs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait -eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne -venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à -"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq, -dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les -Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les -Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance. -Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise -énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment -cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il -s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là , je crois. -Jacqueline-Jeanne avait encore deux sÅ“urs aînées, d'un autre -lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient -chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait -à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous -ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des -sÅ“urs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et -M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... -Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller -cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le -pâtissier de la rue Royale. - -La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions -allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte -avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile, -fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où -l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la -tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me -tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement -par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant -que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les -prie-Dieu. - -Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable -parente, prononcèrent en même temps ce simple mot: - ---Voilà !... - -Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un -saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà !..." -c'est-à -dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet -exemple où l'on peut aboutir!" - -Et nous étions restés, agenouillés là , tous, le temps qu'eût pu -durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse. - -A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que -toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia: - ---Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine -Doré, priez pour nous!... - -Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui -l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement: - ---Sainte Madeleine Doré!... - -Et les autres répondaient en chÅ“ur: - ---Priez pour nous!... - -Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle -ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui; -mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi. - -Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma -conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais -besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez -les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs -paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être -sage!..." Mais quand il était vis-à -vis de sa femme, il ne l'osait -contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême -de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces -dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions -dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes -compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille, -si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait, -les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du -couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête -à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son -affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à -présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et -qui me rapprochait d'elle. - -Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé -dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire, -ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa -vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse -fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été -fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord -avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans -la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts -entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère -et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne -m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande -des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints -frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse -et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul, -se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit -d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon -naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs, -les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon, -ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon, -le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée -robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet -donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement -elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de -glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine -qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle -s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer, -accroche-t-elle son bazar à un arbre?..." - -J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je -commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se -moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter -l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où -les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de -moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur -du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M. -l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà . - -M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et -m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal -plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais -terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la -conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il -me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer -que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit -qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la -perfection," ajouta-t-elle. - -Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le -plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai -objecter à Mme du Cange: - ---Mais, madame, et les saints?... - ---Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais -c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur -perfection; sachons rester modestes... - -Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait -fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui -aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la -mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un -emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa -mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour -les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute -traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui, -après coup, les avais mis sur les autels. - -De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à -fait... - -Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes -plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, -comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté, -l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne, -eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une -certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et -en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous -arrêter tout à coup?..." - - - - -VIII - - -Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez -singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre -qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant, -l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir -plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies, -car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de -me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à -comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il -fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et -demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde. - -Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de -longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de -ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant -chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par -l'église Saint-Maurice? - -Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait -toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à -la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon -éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on -était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire, -et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement -mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh! -voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta, -elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus. -Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année -de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en -souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de -justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!... -Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans -le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires -personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de -Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais -pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante. -Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je -croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce -que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand, -je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte -à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon -passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait, -disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les -genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes -descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare, -que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il -avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis -à maman: - ---Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous -regarder... - -Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait -entendue, dit: - ---Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés; -mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir -de leur audace. - -Moi, j'en revenais à mon idée: - ---Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce -cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?... - -Maman disait, en souriant encore: - ---Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?... - -Et me voilà , à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma -toilette et de ma coiffure! - -Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais -promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la -méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi -j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer -mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des -cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse -m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il -m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer -parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont -je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille -bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure -que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût -pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y -pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il -est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin -très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère. -Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil, -on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai -deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les -corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on -y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, -je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe -d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la -maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et -puis, je tombai de sommeil. - -Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la -maison sens dessus dessous à cause des corsages! - ---Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques! - ---Regardez-moi ces bras et cette poitrine!... - -Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à -la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon -trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à -propos. - -Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait -fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on -pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois; -or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près -de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était -fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là -dessus, depuis -longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé -que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, -en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère -d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce -qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même -qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le -misérable, de bien d'autres choses. - -Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de -chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas -mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot, -qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas, -il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de -lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, -imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes -chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire, -et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux -dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une -histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que -je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout -simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon -de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui! -Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était -venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules -avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze -heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé -mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de -leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi: -"Le gredin!" - -Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le -gredin?" - -On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été -élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-CÅ“ur, parce -que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien -pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à -meilleur compte. - -Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour -les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout -de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non -plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il -m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant -mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était -une manière de me manifester sa considération. - -Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération, -car il me narra des histoires écÅ“urantes. Le langage et les -aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge -ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le -dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal -de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu, -d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre, -que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la -grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna -plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru. -Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à -comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins -des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient -non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, -et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre -d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma -cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je -ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand -je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le -mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout -sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela -me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi, -puisque je n'avais jamais pensé à l'amour? - -Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes -grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une -jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses. - -Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où -je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait -sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les -feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout -d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin -comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort -d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit: - ---Qu'est-ce que tu as? tu es folle!... - -Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet -de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui -m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis: - ---Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je -suis une sotte... - ---Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui -t'ai fait pleurer. - ---Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette. - -Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux. -Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il -était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce -que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une -audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes. -Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin -de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais -adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins -excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres -mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son -dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut -reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait -bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas -plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!... -Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine! -J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela: -elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties -à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir -ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles -parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat -obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en -agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa -conscience. - - - - -IX - - -En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses -connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables, -disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près -jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que -l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours, -et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis -il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient, -l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici -ou là , durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils -devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre -malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe -le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter. - -Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était -tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser -pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard -possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes. -C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste -situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, -c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins -docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait -d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments, -et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une -certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la -taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances. - -Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la -dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand -bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un -livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour -extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en -laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce -livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur, -Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive -de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait -que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de -pareilles publications précipitait la France vers un nouveau -Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une -telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous -cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison. -Grand-père savait le roman par cÅ“ur. Cela faisait un assez -grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un -beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame -et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du -meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages. -Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait -choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison -appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations -de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois -jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la -connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un -peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué." - -Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable -avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous -risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts -fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états. - -Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là , chez les -Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme -le "mougeasson" d'autrefois. Voilà -t-il pas, tout à coup, ces -messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et -d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante -jeune fille" par-là ! C'en était comique, surtout de la part d'un -tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois -mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou -quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce -qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux -étaient disposés à peu près selon la mode. - -J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs -gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je -n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien; -sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente; -on s'empressait autour de moi. - -Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite -fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle -me disait: - ---Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être -prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se -compromettre!... La coquetterie... - ---Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a -deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et, -est-ce que j'ai été coquette?... - ---Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je -t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune -encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme! - ---Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas -de ma faute. - ---Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je -te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens -que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est -rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se -méfier de lui davantage... - ---Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes -manières, c'est pour plaire?... - ---Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à -présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous -enseigne au Sacré-CÅ“ur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne -s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..." -Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où -une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se -marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle -plaise à celui qui sera son mari!... - ---Ah! oui, mais cet oiseau-là , comment le connaît-on?... - -Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela -avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute -eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était -impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se -retournait, puis elle me disait: - ---Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie -pour ton incroyable audace!... - -Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour -elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout -entier qui "fichait le camp." - -Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent -de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais -quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me -trouver des dispositions très particulières. - ---Quel est donc votre professeur, là -bas? - ---Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély! - ---Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le -piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait -complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique. - -Il interpella grand'mère. - ---Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre -petite-fille devienne une musicienne? - ---Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la -malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...? - ---Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du -piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du -talent? - -Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de -talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il -porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire -des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs, -très enflammés, très irritables et très compétents en matière -musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la -tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai -talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur -"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La -question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire -d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer, -surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études" -de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna: -avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent -presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin, -une heure ou deux, chez les Vaufrenard. - -Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à -faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi, -nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une -fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions -sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer -des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les -persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait, -avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en -caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois -tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art. - -Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient -l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme; -ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus -la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants -n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, -sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux -petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu. - -M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait -comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait -traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme -un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et -dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait -au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu -brusque de façons, avec un cÅ“ur tendre. Il vivait sans cesse -sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant -une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il -aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, -et de cela il souffrait un perpétuel martyre. - -La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique -m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement; -mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses -elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot -juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour -toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui -qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles -de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent; -c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor: -"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur -religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui -réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour -la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui -manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me -débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois -de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non -pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie, -définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne -contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en -se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans -ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en -m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que -dussent être les dégoûts que le sort me réservait. - -Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les -revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante -de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cÅ“ur; -plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse, -oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin -d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu -positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que -ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas -communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une -valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait -je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par -exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..." - -Le cher homme que M. Topfer! - -Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut -très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout -afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla -des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, -et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris -blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, -et son frais petit Å“il bleu, son Å“il d'enfant. Il était -pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute -qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur -Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais -s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé -la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin -lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta -seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit Å“il -bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux -qu'il pût faire pour moi. - - - - -X - - -On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un -professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, -très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque -toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait -presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front -pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même -en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une -grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les -vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, -je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à -M. Topfer. - -Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. -J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine -préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon -frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par -tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, -cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère -avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à -prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée -par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... -Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce -à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; -Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée -et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était -dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais -pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais -toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon -frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, -et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une -longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me -mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais -la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que -la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle -disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder -dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû -abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par -ses examens. - -On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le -troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il -avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait -fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes -antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de -son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi -contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il -avait à présent creusé de nouveaux précipices! - -Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. -Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il -était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est -reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus -qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. -Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le -reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son -petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. -Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à -huitaine!" - - - - -XI - - -M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si -peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande -déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et -qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à -M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer -un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. -Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer -en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me -mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de -personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un -grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce -jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue: - ---Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que -vous nous avez fait!... - -Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire! -C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant! -Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre -départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque -j'étais enfant, il me dit: - ---Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te -faire un peu frotter les oreilles?... - -Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué -comme un sabot et me le voir démontrer. - ---N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent -seulement pas discerner une note fausse!... - -Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là , la -veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune -homme qui me tournait les pages. - -Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il -voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait -jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de -Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il -me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva, -et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard -qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans -l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui, -il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami -à partie: - ---Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase, -sacrebleu!... - -M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et -recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout -à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement -mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait: - ---Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!... - -Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de -malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais -envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut -que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il -était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma -musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en -tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait: - ---Tempérament du diable, la drôlesse!... - -Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée -sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y -avait, à cette heure-là , plus d'ombre! - -Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment -subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme -qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé -un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_, -pouvait n'être pas un imbécile. - -Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne -m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de -me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune -impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était -lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment, -de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à -présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux -maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute -d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus -me retenir de dire à ma vieille bonne: - ---Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces -compliments, l'autre jour!... - -Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain -pétrifiée: - ---Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc? - ---Ma foi, je ne sais seulement pas son nom. - -Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait -manqué de respect dans la rue. - ---Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui -me tournait les pages! - -Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon -inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le -sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai -songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage -tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de -surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait -soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on -pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les -conséquences devaient être incalculables. - ---L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle. - ---Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es -là qui fais une tête!... - ---Moi, à votre place, je le dirais à Madame. - -"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère. - -Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une -niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise. -Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des -confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait -pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose -d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un -comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez -vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je -professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir -les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman, -elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et, -après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les -grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il -se passait quelque chose d'anormal. - -Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi: -c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les -Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien -au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui -m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah! -bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je -dis à grand'mère qui me parlait de mon piano: - ---Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me -tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur -la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou -cinq mesures... - -A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut -providentiel: - ---Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche? - ---Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli -compliment... - -Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite -chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me -fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis -jusqu'aux oreilles!... - ---Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy, -qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il -donc? - -J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence. - -Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger -incident en demeura là , momentanément, et n'eut pas d'autre suite -immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et -chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais -pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon -particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma -curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir -son nom. - -Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui -j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une -cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais -peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur -demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages! -Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs -paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que -je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma -présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà ! il était -donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de -traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à -ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui -quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi, -que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était -joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment -qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis. - -Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la -terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se -compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce -que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois, -je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine -curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le -train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion -que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses -sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et -ridicule?... - -Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que -j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière -année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me -valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je -fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les -habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion! -oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé -jusque-là . - -Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois -par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit: - ---Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les -dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas? - -Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en -elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je -me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?" -Elle me dit: - ---Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant... - ---Mais non, madame, je vous jure! - ---Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble: -n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable -ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre -âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui -suscite sans cesse des pensées autour d'elle? - ---Mais, non, madame! - ---Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle? - ---Mais, non, madame... - ---Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère -enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre -excellent cÅ“ur une blessure profonde; cependant, il faut se -résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa -miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre -digne père?... - ---Oh! non, madame. - -Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage: - ---Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal, -vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne -nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret -que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi? - -J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à -m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme -du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la -pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même -pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué -quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire -"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu, -c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible. -Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite, -vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui -émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus -comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je -confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon cÅ“ur était plein: - ---Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur -Jésus-Christ!... - -Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose -d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et -elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que -je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur -les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente -et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les -affections, même divines. - -En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes -parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à -peine un mois que nous étions rentrées. - -Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit: - ---Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre -grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain. - -Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir? -En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi -suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault, -la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait -donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de -ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent -et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..." - -Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées, -car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine -alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit: - ---Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet, -mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante! - ---Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles -nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec -quelque jeune cousin!... - ---Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette -enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; -qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont -qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable. -Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, -nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin, -et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille -bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun -jeune homme!... - -Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit: - ---Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!... - ---Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens -qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices -admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les -familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes -de mon âge!... - -Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la -soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un -jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand -âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience, -et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de -l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie. - -Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un -tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant -tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même, -disait: - ---C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose. - - * * * * * - -Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du -Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec -moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, -incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui -me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant -si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange -desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à -ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes -communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au -contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans -l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une -erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte -dans ce temps-là , comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette -visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me -laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se -plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des -"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le -lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas -nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez -tomber, chemin faisant, dans la vie." - -Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne -l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à -partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour -m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les -élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures, -par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse -renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des -mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis -tout mon bonheur dans le cÅ“ur de Jésus, depuis que j'étais bien -persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin -ravissement. - -Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense -insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le -pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet -qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les -quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère -Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une -main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à -la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle -représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été -exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une -sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon, -ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de -cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec -fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville -avec, depuis que j'aimais Jésus! - -Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis -mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha -comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité -qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En -qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le -privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au -Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à -dire devant le lieu -improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on -transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle -vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les -larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de -fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta, -quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon Å“il. -Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais -du ciel. - - - - -XII - - -La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une -dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle, -ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je -lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle -me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." -Grand-père? il était à Paris. - ---A Paris!... - ---Oui, à Paris, pour ton frère. - -Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur -Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été -ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien -me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu -commettre encore ce diable de Paul! - -A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à -moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur; -on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi, -autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune -homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer -trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide. -Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit: - ---Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés. - -Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère, -s'oubliant, s'écrie: - ---Ah! mais non! - -Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne -sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent. - -Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir, -qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette, -sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul! - -Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre -vis-à -vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!" -des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à -l'oreille de ces dames: - ---Tout est arrangé! - -Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de -se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que -son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire -honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite -dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de -lui comment "tout est arrangé." - -Je dis à Paul: - ---Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un -grabuge! - -Il hausse les épaules et sourit: - ---Je te raconterai ça, ma petite. - -Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de -celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de -mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; -mais j'étais très intriguée. - -Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le -lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient -s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un -événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien -qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous -inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès -qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage. - ---Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou -des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une -minute de ses vacances. - -Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux -endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à -l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite. - -Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute -la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense -vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de -nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers, -les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs. -Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent -représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et -s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de -ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une -marche nuptiale. - -Je dis à Paul: - ---Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?... - -Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met -tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore -tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement -stupéfait que ça se soit "arrangé." - -Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de -ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents, -disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein -qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans -une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de -prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois -et employés. Là , mon Paul dansait, plusieurs fois durant la -soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme -un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne -danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre -et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme -il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se -donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait -lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui -n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement -et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un -restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens -bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les -reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, -car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient -rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que -lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul -faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de -modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du -petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur -Paul, c'est là ..." Paul, sachant que "c'était-là ," à présent, -venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il -fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque -tous les jours. - -Je faisais observer à Paul: - ---Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser -cette jeune fille!... - ---Que tu es bête! me disait Paul. - -Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me -jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter. -Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce -n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car, -malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en -entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était -la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de -moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux -coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le -dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce -grand Å“il de bête où toute mon enfance s'était mirée... - -Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans -un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait -Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir -jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier -en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à -dire à l'unique -chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et -de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et -meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait -à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer -lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien -à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait -être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon -cÅ“ur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la -clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui -faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse -affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un -cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après -Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait -qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller -au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement -danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que -Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes, -on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou -l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à -l'entresol. - -Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que -lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les -suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient... -Je regardais toujours l'Å“il de la citerne, morne et profond, -par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs -de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont -la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon cÅ“ur se serrait... -Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui -s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi -l'Å“il de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à -signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le -printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant, -de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse -inexprimable... - -Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart, -à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du -saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste, -un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui -était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait -justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux -mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur -l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le -retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que -j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre, -c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas -profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul -et cette petite Juliette s'aimaient... - -Je dis à Paul: - ---Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite? - -Il se mit encore à rire et répéta: - ---Que tu es bête, ma pauvre sÅ“ur! - -Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait. - ---Voilà -t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se -méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et -que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant -et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette -est pincée sortant de chez moi... Chahut!... - ---Comment! elle allait chez toi? - -Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer -plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes, -la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la -famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage -du grand-père à Paris, et il disait: - ---Tout ça, c'est la faute au capitaine!... - ---Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin, -c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces -choses-là s'arrangent-elles? - -Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal. - ---Mais, la petite?... - ---Oh! je la reverrai, n'aie pas peur! - ---Comme elle doit avoir du chagrin! - -Il me laissa là -dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus -loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa -vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui -demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père -Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon -père, mais à présent, il tournait au rouge. - -Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants, -l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum -si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me -mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je -regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la -surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de -pattes au milieu des conferves. - -Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, -peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de -nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais -eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait, -montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir -à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; -on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me -retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à -quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils -d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore -enfant, pour son âge!..." - - - - -XIII - - -Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais -toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de -l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû -laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M. -Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments -qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman: - ---Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là -bas... -Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit -jusqu'aux clochers de Loudun!... - -Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne -se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des -celliers négligés par le locataire. - ---Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne -madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas -trois pièces de vin à y loger? - -J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard: - ---Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus -dans la maison!... - -Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais -la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en -coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables. - -Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait: - ---Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais -combler vos celliers!... - -Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question -de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon -frère. - -M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété; -maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y -eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle -déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à -ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à -la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent -trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais -des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." -qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était -pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette -époque-là , d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du -mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans -un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect -d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement -ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment -méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples -fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot -m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait -à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul, -c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il -faudrait sacrifier. - -Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter, -et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin -de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était -si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur -propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là !..." Je crois même -qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents -et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient -propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et -maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton -de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de -bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en -vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand -de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les -souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: -Monsieur n'était pas là , Madame ne savait seulement pas de quoi -il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se -déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit -plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées, -j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..." - - - - -XIV - - -Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque -chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre -mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir -personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà -t-il pas -que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que -l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire -aucun fond sur moi!... - -Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal -avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu -tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé -de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant -plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre. -Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence, -manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me -suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit -et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les -membres de ma famille; mais le cÅ“ur n'y était pas. - -Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une -scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du -Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit -fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais -de plus en plus mal. Il me dit: - ---Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie! -Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger -demain... - -Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont -souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse -doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma -grand'mère. - -J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque -chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui -dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu -précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos -rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne -raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même -de l'orgue, qui me plaisaient mieux. - -M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on -cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder -l'un d'eux parfaitement: - ---Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter -les Vêpres!... Tes sacrées béguines... - -Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure -l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon -couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée -dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me -semblait, jusque dans ma religion. - -Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un -coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites, -une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait -en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique -au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait -une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les -Vêpres;" je dis, en verdissant de rage: - ---Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans -cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!... - -Il me dit simplement ceci: - ---Ma petite, la séance est levée. - -M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon -avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train -de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin, -que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose -d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla -pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le -lendemain, dimanche, après-midi. - ---Mais, certainement, madame! - -Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai -pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à -la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien -extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute -ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude, -j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement -fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos, -ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je -songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence -de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse... - -Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de -ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme -comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit -contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge -s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des -mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que -des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité -à prendre une route insoupçonnée. - -Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne -serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de -ma "malheureuse dot?" Au Sacré-CÅ“ur, je le savais bien, on -m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père, -sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon -appétit d'idéal y eût été satisfait. - -Que le cÅ“ur me battit, toute cette journée! J'avais cette -espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à -prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous -offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer -son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut -cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut -surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me -dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M. -Vaufrenard... - -Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais -je ne m'en rendais pas compte. - -Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je -frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les -Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez -eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... -J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez -les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là ! On a -dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons -pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins, -j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te -voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes -nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très -ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon -"coup." - -Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations, -point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit: -"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas -un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!... - -Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit: - ---Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les -pages, l'année dernière... - -Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de -chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien -celle-là ! - -Maman dit encore: - ---Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi... - -Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait -faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait -la tempête qui s'élevait sur ma figure. - -Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme -et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport -soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un -coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je -vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je -prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre. - -Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon -lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il -ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père -aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue -avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais -partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir -pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette -après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à -coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir -manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé -près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois -que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma -crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en -bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..." - -En rentrant à la salle à manger, je dis: - ---Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma -migraine. - -Il est donc possible que des sentiments très intimes nous -parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une -baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et -qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas -en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu? - -On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce -qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant -paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun; -il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de -doctorat en médecine. - -Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René -Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve -infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant -moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me -semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus -distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves -du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je -voulais que ce fût un nom très beau. - -Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune -homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais -sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe -frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix; -la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: -"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille -et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme -dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du -talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René -Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu -ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre -tous les hommes, le type le plus accompli. - -Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la -toute-puissance divine ou que la parfaite charité du cÅ“ur de -Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même -pas; j'avais là -dessus la certitude. - -Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon, -si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son -honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation, -je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un -jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là , ni à laisser -bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée -que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant -avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là ! - -Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait -de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que -personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée, -j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser -ma foi, au péril de ma vie. - -Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende -honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la -matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai -pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit: - ---Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine! - -Je fis: - ---Oh!... oh!... - -Mme Vaufrenard, qui se trouvait là , opina: - ---Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire! - -M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant -la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela -alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour -le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé -que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il -était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient -irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous -mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je -me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui -plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du -nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme... - -Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce -fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon -sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous. -Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute, -uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne -ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de -l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux -noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet -la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux -à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme -rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que -je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en -réalité, beaucoup mieux. - -J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop -sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant -guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une -demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande -comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an -passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le -ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée -par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, -franchement, douée d'une grande séduction. - -Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé, -le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter -défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais -non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois -précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je -n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on -m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me -trouvaient reconnaissante!... - -Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au -piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres -jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites -de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se -montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près -des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le -faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop -de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que -moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente, -glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par -la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu; -je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute -circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de -la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette -qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est -indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était, -ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à -peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre, -avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant, -M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les -plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé -musique. - ---De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant, -à dessein, près de nous. - ---Nous parlons musique. - ---A la bonne heure! - -Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La -musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous -chantions, les yeux enflammés et la main sur le cÅ“ur, des -romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler -de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la -musique était le sujet "convenable" par excellence. - -Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me -laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non, -il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien -la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien: -rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je -remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue, -et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais: -"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..." - -Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la -Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me -sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens, -ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil. - -Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut, -paraît-il: - ---Est-ce que nous rentrons, maman? - -Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en -offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me -faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre -empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous -là ?... - -Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait -été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois, -qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée. -J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat -que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais -ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais -manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez -les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui -eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on -eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre -chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions -à la fin de septembre. - -A cette époque-là , nous allions chez les Vaufrenard presque tous -les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur -terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé, -la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur -ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un -enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à -gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là , et -qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus -éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la -silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel -gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses, -un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il -avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait: - ---C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau... - -De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd, -caractéristique. Mon grand-père disait: - ---C'est Gaulois le pêcheur!... - -Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois -le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père -Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent, -et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup -transformées du château, faisaient rugir d'admiration M. -Vaufrenard. - -Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de -l'Å“il sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe -de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma -main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé -d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de -futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon -Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie? -Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que -je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à -cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après -cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir -de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors -possédée. - -C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons -réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en -nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre -désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire; -nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception -merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement -suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un -amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave -confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons -chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre -déconvenue... - -O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le -monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre, -vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre -image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de -septembre, dans la vallée de Chinon! - -Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si -magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien -peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle -unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais -rien. - -Je me souviens qu'un soir, nous étions là , à regarder des éclairs -lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher, -un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu; -je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit -des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres; -quelqu'un dit: - ---Ah! j'en ai reçu une... - -Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les -feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de -la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je -me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte -d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du -salon: - ---Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée! - -Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais. - -Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou -bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin -excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma -famille. Maman m'avait dit déjà , plusieurs fois, en souriant, avec -indulgence: - ---Mais, Madeleine!... - -Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut -vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais -observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à -tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent -fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que -l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt -levé: - ---Ma fille, attention!... attention! - -Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler -à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait -troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut -avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui -suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir; -il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin -ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait -Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'Å“il! et Mme -Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma -famille!... - -Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage -commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon -inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme, -qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais, -comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans -avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de -s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine -jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des -sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on -m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que -l'on m'avait appris à me passionner de la sorte? - -Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me -tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au cÅ“ur quelque chose -de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que -nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même, -qui est tout amour!... Je connaissais par cÅ“ur l'_Imitation_; -j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois -qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait -un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient -d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!... - -Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il -est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on -vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient -pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les -vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère -et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester -modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous -puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse -semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins -et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma -grand'mère me criait: "Halte-là ! ma fille: on ne s'enflamme pas -ainsi!" - ---Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu? - -Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère: - ---Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient! - ---Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il -faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait -pas!" Mais, à ce compte-là , on aurait droit de commettre toutes -les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui -est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le -connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?... - -Je dis: - ---C'est de la première fois que je l'ai vu. - -Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais -pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots! - -Maman soupira: - ---Quelquefois, il n'en faut pas plus! - -Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont -elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et -se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition. - -Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa -blessure profonde était: - ---A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des -enfants? - -Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon -inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une -opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien -la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui -s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage -possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que -toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de -qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme -Vaufrenard qui lui disait: - ---Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de -la vie... - ---Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments -exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il -amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a -pas demandé sa main? - -Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession -aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant -qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à -un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura -inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération -un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la -règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans -la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles -s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie, -pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille -jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du -temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de -toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet -très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et -le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour... -l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus -modéré." - -Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort, -du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la -tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et -peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune -fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-CÅ“ur, -j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été -présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je -sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien -fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais -porté en moi sans le savoir! - - - - -XV - - -Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et -après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par -tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je -venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on -était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation -déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais -pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je -la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans -toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc -qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon -amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par -moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire, -cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que -de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un -si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies -profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir -trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre -toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable, -et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop -fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement -troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai -à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par -ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit -tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait: - ---Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous? - -Je répondis: - ---Eperdument! - -Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au -confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour -était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel -besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il -m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non" -en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva -qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père, -vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma -fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que -je lui eusse parlé de mon péché. - -Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et -en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil -singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que -l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était -fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit! -Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à -m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente, -et elle me dit: - ---Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par -l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à -votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit. - -Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes -avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles -parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et -sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses. -C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se -tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni -l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet -d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un -amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup -plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de -passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous -n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que -les mauvais sujets. - -Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale -qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments -passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le -comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler; -mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses -et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent -s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en -dévoiler tous les dessous. - -Voici quel était le fait inouï, invraisemblable. - -Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de -Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel -paternel, seule avec le mari de sa sÅ“ur aînée, si laide, le -capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros -chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le -gamin, à venir trancher avec les dents. - -Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le -bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville. -Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit -menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui -se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa -sÅ“ur. - -Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie, -de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans -doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa sÅ“ur par un -tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une -pensionnaire, et elle faisait enrager sa sÅ“ur comme on fait -enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie. - -Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle -causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à -Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut -isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables, -sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la sÅ“ur -vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous -savions qu'elle était là , celle dont les lèvres avaient été, ou -failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel -officier!... - -Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus -profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait -dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de -méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait -n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous -rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour -M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de -Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la -part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait -contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête -pour ne pas penser à ce jeune homme!... - -J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon -pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient -et me faisaient palpiter le cÅ“ur. Je les comblai avec de la -mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin -de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de -pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant -sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai -ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à -leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de -mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales -elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun, -tant que je conservai ma place à ce pupitre. - -Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les -talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à -leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas -connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier -couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et -l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes -livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce -sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de -ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques: -"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait -presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et -m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait. - -Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler -derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit -mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en -échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office, -et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée. -Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment -pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage -d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire -que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je -fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus -humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève -au Sacré-CÅ“ur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon. -Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait. -Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant -huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait -le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout -près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé -minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres, -à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription -fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en -trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je -comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle -savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on -aime... - - * * * * * - -Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année -scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation, -me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et -causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes -mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié -les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de -leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas, -elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin -d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps, -moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la -maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle -m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir -secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent -plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et -elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant -discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents, -mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter -particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa, -elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait -jamais été témoin de la grande perturbation de mon cÅ“ur. Son -ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne -me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit -années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur, -et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui -allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir, -elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage," -prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me -dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement -juste, plus tard: - ---Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers -jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et -chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force -de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va -s'envoler... - -Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en -prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre -part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais, -il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit -partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil -qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière! -quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..." - -Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce -que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon -prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son -rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon -brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant -que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était -peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que -peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait -l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon -l'ardent soleil est-il contraire?... - - - - -XVI - - -La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut -que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il -avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois, -et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je -me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin -particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez -les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive; -j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de -l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la -nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette -Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre -à cette obligeante amie: - ---Parfaitement!... Je sais! - -Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi. -Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il -avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes -filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon -poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait -bouleversé deux années de ma vie!... - -A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle. -D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y -avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui -étaient même pas parents; il disparut de notre horizon. - -Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même -où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps -perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps -à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter -de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma -fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce -n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car, -alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et -en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et -qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la -sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont -M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure -pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement -du cÅ“ur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que -je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un -avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon -morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M. -Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils -étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de -leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût -recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse -jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais -pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient -pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose -avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien -pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une -grande douleur! - -Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais -conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon -ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de -faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps, -elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que -l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée -amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille -s'en fût aperçue. - -Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de -plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un -concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement -le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour -elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à -venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos -auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations. - -Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de -musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours -comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais -éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin, -amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir -beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait -pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est -présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour -amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand, -assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les -lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je -regardais l'Å“il de la citerne qui déjà avait pour moi signifié -tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur -joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le -rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque -heureuse... - -On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si -inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce -monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne -me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux -jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du -piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que -je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent" -valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance -était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec -moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne -provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce -que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que -mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait -demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela -pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre -chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent" -me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris -l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé -très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai -mot: - ---Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer. - -Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait. -Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps -son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa -petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que -nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était -visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût -redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux -Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour -eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient -eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de -carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent -acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des -"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait -une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à -celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son -violoncelle... - -Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard -et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui -étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais! - -M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma -grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais -sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je -pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur. -Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au -résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très -bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée -complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les -qualités acquises. - -Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M. - -Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette -réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait -généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement -suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première -rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots: - ---Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?... - -Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle -incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents, -c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles -notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de -cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les -mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle, -ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et -ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de -l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants. -Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A -quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage. - -Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les -raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon -grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le -plus acharné à me faire poursuivre mes études. - -Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage -par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une -papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles -et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit -une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était, -franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée -que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot -assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour -plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité -de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne -voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard -avaient le toupet de lui dire: - ---La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance... - -Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle -Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les -Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria, -elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y -avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui -pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait -à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le -seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour -m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui -triomphait. - -Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son -parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans -le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano -plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon -grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux, -je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère -et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses -vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des -Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient -tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment -présent, c'était assez clair, de grandes obligations. - -Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait -continué à faire des siennes. - - * * * * * - -Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame -Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle -réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon, -salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de -toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré, -employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne. - -Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la -maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle -prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait -s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu -que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de -Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal -à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu -grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..." - -Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher -désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et -bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement -de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la -propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le -Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame -Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à -Chinon. - -A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage, -s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non -pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le -rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse -coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine -le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits -chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un -"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une -atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à -sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne -pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire, -en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles. - ---Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère; -que lui as-tu dit? - -Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que -le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame -Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez -de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez -coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis -pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez -traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en -avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole; -saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..." - ---Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que -l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira -innocent de cette affaire... - -A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle -avait craint que mon imagination ne vagabondât... - -Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un -second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse, -à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu, -cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à -l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que -le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle -ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette -petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme -plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à -ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient -immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner -à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de -l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé -à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que -l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine. - -Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en -bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont -grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que -l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter -au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon -grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il -n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..." - -La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il -l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance -des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique, -faisait figure d'homme d'honneur. - - * * * * * - -Par là , M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait -pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins -de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un -petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler -les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma -grand'mère. - -Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa -femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient -mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le -faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails, -à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la -désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence -de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de -détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la -marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un -propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix -kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là , il peut se produire -bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et -moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille, -de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me -dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle -passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire -que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces -anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour -moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais -depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif -à ce propos. - -Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était -sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous -les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car, -d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi; -et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux -hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les -attendait à parler, et n'était là , sans aucun doute, que pour -amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation -que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à -prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant -"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille: - ---Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par -exemple, d'entrer au Conservatoire? - -Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été -capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des -mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans -rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas -extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils -pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement: - ---Mais... grand'mère?... - -Il s'écrièrent, tous les trois: - ---Ah!... voilà !... - -Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché -de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui -me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse. -Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour -le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la -plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient -en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal -qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie." -Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma -grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais -maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne -désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard -habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir -l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien -pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M. -Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?... -Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard -n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour -incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je -retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère; -je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les -Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était; -et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis -pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans -fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite, -avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il -est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La -beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la -corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé, -il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque -pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une -manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M. -Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de -la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me -faire aboutir quelque part. - -Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une -triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout -élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était -vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de -son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une -telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de -chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle -générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace -lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent, -comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix, -avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M. -Topfer. - -Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot -"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix -publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer -les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les -leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous -la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me -mettraient en état. A ce moment-là , eh bien! on aviserait. - -Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient, -c'est-à -dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une -fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils -eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire. -Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me -conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y -tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit, -maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle -ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en -dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée, -l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement. - - - - -XVII - - -Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père, -tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux -trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine -où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je -me souviens bien, il y avait, ce jour-là , une réduction sur les -tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et -le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines, -nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon -adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée -n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la -cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le -trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles -Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin -que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé -avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet, -de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de -la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles -comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et -vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..." -Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces -trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui, -enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau. -Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me -dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus -savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère -qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame -Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une -professionnelle!" - -Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser -davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait -pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit -de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire -qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je -fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez -Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine, -à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute -la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des -railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus -chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère -n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on -l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons, -elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les -avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois, -ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc -d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir -"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état -d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux -grandes chaleurs de juillet. - -Je devais être prête, cette année-là , à concourir; mais personne -n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes -mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à -Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de -coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que -Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder -ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le -foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le -temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement, -un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à -comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos -usages. - - - - -XVIII - - -Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de -M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une -chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le -soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman -et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer -de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait -ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on -s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient -pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une -nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là , -me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins -déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du -goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos, -en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si -ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait -que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars -sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se -balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le cÅ“ur, -à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde -le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant, -disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la -chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais, -de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me -rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que -c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas -quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande -chaleur ne m'incommodait pas. - -Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de -Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries -m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient -vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon -amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge. -Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les -rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce -que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus -heureuse quand j'étais tourmentée par lui! - -On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que -poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits -singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est -renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des -avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait -le produit de sa pêche. - -Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs -s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut -terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à -Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du -moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que -nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme -Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était -ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la -Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et -paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa -mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute -ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force -me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un -tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point -s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse. -Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait -guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari -de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite, -son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi, -simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter -d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober. - -Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de -qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et -qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!... -un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez -souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait -une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande -et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus -bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé -dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que -j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer -ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces -rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description -qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle -n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré, -disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille. - -Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune -homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi -trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue, -et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines -physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour -moi, dans ce temps-là , ce "jeune homme du chemin de fer," comme -nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas -davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop -captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un -temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance; -mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune -homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer. - -L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous -vînt par la famille Patissier. - -Mme Boiscommun me disait: - ---Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela -qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait -entendue, dans le train, parler de Bienheuré. - ---Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement -reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire... - -En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et -peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous -produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous -aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent -pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans -avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement -de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu! -d'entendre dire que quelqu'un vous aime! - -Ah! me voilà , tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne -m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier -amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si -suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir -d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter -à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans -les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de -n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me -causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre -sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout -oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour -de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais -partout avec moi son image, c'est-à -dire le souvenir de sa -personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur -le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne; -je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?" -Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens -que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme -soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant -l'Å“il sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées -d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois -quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière -presque entièrement abaissée d'un gros Å“il malin, qui sourit... - -Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand -ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme -Patissier et de sa fille. - -Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie; -elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous; -elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon -bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il -y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites, -d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne -purent rien ignorer du petit complot matrimonial. - -Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point -manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de -ma dot: c'était essentiel. - -Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais, -car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme -Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans -la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien -impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait." - -On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort -ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire. - -Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme -Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de -condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée, -quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il? -C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à -tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter -une petite étude de notaire. - -Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des -mÅ“urs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du -mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille -les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme -que pour payer son étude? - -La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de -personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en -même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme -Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de -notaire," tel fut le mot qui courut la ville. - -On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de -fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie. - ---On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier -ont voulu nous humilier publiquement. - ---Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman. - - * * * * * - -Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre -le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande: -"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là , s'enfuir vers une -autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car -nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés -savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir -rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de -sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques -circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon -mari. - -Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous -avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont -la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer -à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment -pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque -le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec -une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais -résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans -les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours -de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre; -je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit -de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle -m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité -d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes -magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude -de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de -ce temps-là , dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était -contenu! - -Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux -pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon -éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop -grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer -dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous -vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec -le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien -de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au -lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui -fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il -guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup -moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et -Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il -s'agissait encore d'oublier! - - - - -XIX - - -Un long hiver passa là -dessus. Notre seule distraction, du moins -la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du -moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer" -avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il -était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma -famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne -ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale; -on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de -l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité -d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait -à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes -parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi. -Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis -essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à -ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55. - -Or, voilà -t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de -demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui -était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut -maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes -avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au -professeur: - ---Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous -reparlerons de cela... - ---Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps, -madame! - ---Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre! -Qu'est-ce que ta grand'mère va dire? - -Moi, cela me paraissait drôle: - ---On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des -demandes en mariage, il en pleut! - -Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela -très bien. Elle prononça sans hésitation aucune: - ---C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre -les pieds chez son professeur. Voilà tout. - -"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une -maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée -en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit -professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf -par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas -demandée du tout. - -"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!... -Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que -les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour -entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà ! mais -Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret, -qui eût dit que?... Ah! après celle-là , on pouvait s'attendre à -tout!..." - -Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre -Bienheuré: - ---Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa -mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes -gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle -Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une -porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès -mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..." - -Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même -comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par -mandat. - -Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez -naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre, -dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un -grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain -que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer -dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition -ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du -tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait -plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une -"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents, -il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre; -c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je -fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille, -successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne -voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année, -coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable -concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien! -mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs, -venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans -la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du -mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous. -Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire -sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?... -Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts -que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux -d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de -suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir -appeler décidément "ma vocation?" - -Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré -eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison, -si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était -le rêve. Car, du moment que mon cÅ“ur n'était pas pris, je ne -voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or, -mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là -pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon -cÅ“ur. - -Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons -du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter -avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons -de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de -leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi, -tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication. -On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne -plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait -de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous -surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point -fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi -encore, sans y avoir rien à faire. - -Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique, -demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano -parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique: -"Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas -Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute -fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, -il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables; -et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain -âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du -maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle -ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en -souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui -disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois," -dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de -notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est -pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois, -nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs -de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier -coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le -chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce -fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée. - -Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant. -Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait -remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom -avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait -grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une -Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment -éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à -ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on -savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette -première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne -jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très -forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano. -Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune -forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque -chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à -m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est -ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela -à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était -pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire -une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il -pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui -la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux -Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris. - -Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on -leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré. - - * * * * * - -L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ -six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande -en mariage! - -Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir, -maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon. - ---Un monsieur comment?... - ---Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants. - ---Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?--demanda -maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser -qu'à sa mère. - -C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura -dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée, -hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi -avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût -redouté sa mère. - -Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau -pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait -demander ma main. - -Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit, -sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où -nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle -arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon, -afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être -l'odeur du pharmacien qui avait passé là , la rejetèrent en -arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger. -Maman disait: - ---Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre... - ---Comment!... de l'autre? - ---Oui, du professeur de solfège... - ---Alors, l'autre... tout Chinon sait!... - -Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon; -il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de -ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et là , cueilli sur -moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux, -par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours -s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles -municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé -qu'il valait bien le professeur. - -Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle, -sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la -rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche... - -Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle -la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la -trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième -fois, à maman: - ---Quel âge a donc madame votre mère? - ---Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur. - ---Ah! ah!... - -Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une -ordonnance un peu intime: - ---Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle -Madeleine... - -Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je -prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait, -qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la -santé de grand'mère. - -En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je -proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me -marier: - ---Je n'aime que la musique! - -Tout le monde haussait les épaules. - ---Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous -plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille. - -Alors grand'mère disait: - ---La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas -oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands -sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci, -malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune -fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera -quelqu'un pour l'apprécier. - -Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien -élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie -pas quelque jour à une valeur correspondante. - -Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle -gardait un optimisme tenace. - - - - -XX - - -Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la -terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les -Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer -chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était -chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé -d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon -vieux piano droit. - -J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits, -à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les -peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé -par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me -mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps, -comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette -terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là ! - -Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas -et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il -soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon -frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce -que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un -gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..." -Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée. -Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle -m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni -la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui -demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la -tête, elle aussi. - -Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que -j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir -gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que -je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes -songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir -cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas -à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon -Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir, -par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me -semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait -appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous -un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait -ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et -M. Topfer, en désignant les partitions des Å“uvres sublimes -ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je -voyais l'Å“il bleu, l'Å“il d'enfant, de M. Topfer, se mouiller -d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la -vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait -préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous -l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée -du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi, -ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma -vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient -le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs -ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se -consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux -papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul -vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis, -par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois -célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour -la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs -bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je -souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais -aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule -vue de ce papier jauni, mon cÅ“ur se soulève, parce qu'en -écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais -vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal, -ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver -des rimes,--dans ce temps-là , les jeunes filles ne faisaient pas -imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur -intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique -suite de mes félicités religieuses. - -Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais -touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme, -sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille -à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon -enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas -rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait -cette félicité-là ? Et quel mari m'en procurerait une analogue? - -Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la -voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant -de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet -été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils -commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à -l'invraisemblable. - -En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon -que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment -une pure formalité. - -Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard, -au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans -les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en -espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui -amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à -Chinon. - -Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les -enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville: -qu'allaient-ils nous rapporter? - -C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la -musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en -indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les -lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une -certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de -m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de -barbare et les Vaufrenard de géniale. - -Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes -les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures -couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi -un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la -grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard -hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion! - ---J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère. - ---Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame! - -Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte -qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur -que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier -lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..." - -Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée -contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou -par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M. -et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les -Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine, -nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au -piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en -allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée -par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les -cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue -la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M. -Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais -la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans -prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les -rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain -de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien -empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je -manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie -musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été, -quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à -goûter Wagner, et nous disions en chÅ“ur: "Ah! quand Topfer sera -là !..." - -C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions -autre chose à faire!... - -Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?" - ---Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment -voulu! - -J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise -par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma -voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient -cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une -seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment, -que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne -m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela? - - * * * * * - -Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre -particulière de M. Topfer. - -Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait -de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un -grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale -très connue dans le pays. - -Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand -je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un -orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me -flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais -déjà , à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que -ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant -un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous -singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait -cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie -des Vaufrenard, je vis le petit Å“il bleu, si ému, de mon -cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du -concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus -m'asseoir. - -Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi -reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes -ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne -pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public; -grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait -par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée -en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit -seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre." - -Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle -éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre, -une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma -personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M. -Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit: -"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous -prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi, -m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une -comédienne? - ---Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah -Bernhardt!... - ---Mais, grand'mère, il ne s'agit pas... - ---Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme -qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à -sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre -génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie, -si ce n'est de fonder une famille? - ---Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les -arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?... - ---Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts! -les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait -dit un mot comme celui-là , quand elle avait ton âge, je lui aurais -administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh! -n'aie pas peur: cela ne se fait plus! - -Et elle s'en allait, répétant: - ---Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je -suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année -dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande -passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop -dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes -parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis; -ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des -révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent -de folie!... - - - - -XXI - - -Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il -jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M. -Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et -sentait que nous allions avoir de vives discussions. - -Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque -se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût -mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes, -une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical -provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous -entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie -provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde -des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne -soupçonnions même pas. - -Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence -sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur -musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle -fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de -la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme -l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique -classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y -semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son -emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi: - ---Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le -sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard... - ---Eh bien!... Vaufrenard?... - ---Il a eu dix maîtresses! - ---Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit -grand-père. - ---Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite, -mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de -l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous -pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées -là -dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la -musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut, -oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est -d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux; -et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages, -c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle, -vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se -mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!... - -Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée! -J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au -"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre -les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer -d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M. -Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître, -il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car, -à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments -qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors, -je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les -difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de -celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive -à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer -l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le -petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée, -mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière. - -C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la -lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix -heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme -Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain -c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là . De -sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant. -Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la -plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait -faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait -contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez, -avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa -suprématie financière, qu'oserait-elle objecter? - -Mon cÅ“ur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très -inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne -pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui -lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était -probable, n'avait agi que de connivence avec lui. - -Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M. -Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que -son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public, -il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle, -il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer -à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une -caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux -habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter -un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un... -Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des -félicitations. - -Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses. - -Voici comment elles se passèrent. - - - - -XXII - - -Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant -chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille, -deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et -dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se -trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu -au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard -entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le -dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes -seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général, -nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne -heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme -Vaufrenard dit: - ---Oh! mon mari adore les cachotteries! - -Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de -travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé -Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer -le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla -des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il -employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour -exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui -nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent -des connaissances archéologiques de notre conseiller général. - ---Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard. - -Il fit alors le modeste: - ---Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe! - ---Oh! oh!... c'est tout dire!... - ---C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de -lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François -Ier. - -Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps; -grand'mère dit: - ---Que n'y sommes-nous! - -Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le -conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son -ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au -génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en -Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des -monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de -l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé, -dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta, -quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir, -car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le -regardais, l'Å“il brillant, afin de correspondre par ce seul -signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?... -hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas. -Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées -d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il -ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera -mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas! -On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet -intrus qui venait là , par une coïncidence vraiment désolante, -me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce -que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou -s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous -bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays -et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin," -ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid, -encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et -des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel -qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de -Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler -un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en -aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués -des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout, -M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon -concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de -la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers... -Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon -cÅ“ur sauta; mon Å“il s'aviva plus encore et je regardais M. -Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de -mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans -accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique... - -La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à -moi-même, et de quelle façon, Seigneur! - ---J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente -musicienne... - ---Oh!... monsieur! - -Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!... -voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?... -elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant -quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait -rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..." -qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de -l'architecte Achille Serpe. - -Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M. -Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas, -et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà -t-il pas qu'il -s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine -attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire, -et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais -pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il -pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous -lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de -piano qui était en promenade loin de son instrument et que le -maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner -sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard: - ---Eh bien!... et ce concert d'Angers? - -Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question. - -"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi, -ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi -précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de -cette "exhibition publique," comme elle disait? - -Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M. -Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un -peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui -demander: - ---Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer? - -Il me dit, tous bas, d'un ton bourru: - ---Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc! - -Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour -exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une -belle impression de mon talent!... - -Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est -ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M. -Vaufrenard dit: - ---Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de -confusion! - -L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses -compliments ne me troublaient pas le moins du monde. - -Et il ne s'en allait toujours pas! - -Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se -distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée, -plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu -traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs." - -M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de -Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop -"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il -comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos -oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès, -parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses -que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait -une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une -grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles -qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer -le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu -qu'elle vienne de Paris. - ---Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser -une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et -bénédictin! - -Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée -très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge -déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi. -Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant. - -Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler -de _mon_ concert?... - -Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient -point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans -l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard -sur le concert devait décider, non seulement de cette première -audition en public, mais de mon avenir... - -On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils -étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de -passer la journée là . Un domestique tenait le cheval à la grille, -et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments -du cheval et de la charrette anglaise. - -Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre -ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles, -Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche. - -"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes -filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M. -Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas, -c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort -sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de -toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés. -Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il -m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel -qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait -point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement -flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent, -mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je -n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce -n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne -me serais pas trop ennuyée ce jour-là . - -Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le -goûter, et sur un drôle de ton: - ---Les arts s'assemblent! - -Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance -provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de -vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de -Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!... -"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi -qu'à elle. - -Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait -de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que -je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir -souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux -autres s'écrièrent: - ---Mais, pourquoi donc serait-ce bête? - ---Mais, ce n'est pas bête du tout! - -Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire -d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers -envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme -un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je -ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en -horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi. - -Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard: - ---M. Topfer... - ---Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie -qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les -mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler -avec ta grand'mère. - -Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux, -ronds, stupéfaits. - -"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans -dot, en haine des jeunes filles de Paris?..." - -C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit -pas ce jour-là ; mais je la surpris, dans la soirée et les jours -suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je -voyais bien les figures! - -Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe -venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois -semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire -à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint, -plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger -avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y -voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son -dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui -j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de - -mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient -ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier, -et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une -jeune fille bien élevée. - -Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela -était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance, -que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux -et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers, -passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient -seulement pas dignes d'être pris en considération? - -Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée, -cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette -autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc -qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me -savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage -impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide -échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain, -on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton -M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé -Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu -séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser -pavillon devant M. Achille Serpe!... - -Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage! - -"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment -dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique, -et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion -me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que -je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe. -C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une -réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où... -etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc. -Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point -répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis -et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me -vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec -franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille. -"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons. - -Ma lettre à M. Topfer demeura là , je l'enfermai dans mon tiroir. -Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main -de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de -ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je -pourrais interroger de vive voix M. Topfer. - -La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit. -Ma grand'mère, jusque-là , n'avait été que pressentie. Pourquoi ne -m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un -peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait -surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût -pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas -faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite, -de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa -quand il en fut temps. - -Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe, -et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je -l'aimerais un jour. - -Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien -extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais -vu deux heures en tout et pour tout. - ---Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le -monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est -de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met -pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier -de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque -temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs -mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le -jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera. - -Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les -Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans -en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent -que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de -cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je -n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les -débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment -délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au -moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après -des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que -l'imprécision, dans ce cas-là , est délicieuse, l'imprécision qu'on -voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la -certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur -qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la -permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah! -si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque -chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans -compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très -bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession -aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si -l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de -M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix -pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus -tard... les mariages de raison sont les meilleurs!" - -J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois -que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis: - ---Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez -bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du -cÅ“ur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou! - -Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée -pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout. -Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point -de cÅ“ur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde. -Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux, -lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de -cÅ“ur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce -n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me -déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru! - -Mlle de Gouffier me dit: - ---Vous êtes bien fière, Madeleine!... - -Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il -avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme -d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard -tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients -à lubies?... et M. Serpe disait déjà : "Quand nous construisons -une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être -retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le -sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il -cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement, -en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne -manière. - -Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet -architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise -dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout -d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait -dénuée de signification cette simple condescendance de ma part; -mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la -chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le -monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!" - -Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien -fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le -premier jour. Il m'avait dit: - ---J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait -très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce -moment. - -"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà -de M. Serpe! - -M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh! -mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les -Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!... -Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que -j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu -l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse -trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère: -un petit talent était bien suffisant! - -Je lui dis un jour: - ---Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien -suffisant?... - ---Oh! certainement! dit-il. - -Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui -m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui -eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de -ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui. - -Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut -retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une -aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en -entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc -et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de -cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde; -il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la -plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que -mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis, -moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain -bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait -un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées -par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon -grand-père ne put s'empêcher de dire: - ---Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son -échafaudage, au milieu des maçons!... - -Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire. - -Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux -qui semblaient son Å“uvre et des plaisirs de Paris. C'était par -là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à -son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je -le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant -à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase, -en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche, -et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux -magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre -inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci -était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais -préféré aimer mon mari. - -Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et -de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces -mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il -avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix, -un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il -n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était -un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et -dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni -plus ni moins. - - * * * * * - -Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée -qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue, -l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me -séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu -de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi, -jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et -persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis -en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon -cÅ“ur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état: - ---Vous avez, là , lui disais-je, un silex, décidément! - -Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un -peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire: -"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain -de fantaisie dans l'esprit! - -Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même -qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur, -le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà -à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais -tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est -pas tout à fait couché encore. - -Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un -ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son -bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de -dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une -perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et -M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à -qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille -Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents -achevaient leur vieillesse, tranquilles... - -Cependant je comptais toujours sur M. Topfer. - -Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu, -qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion -publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas -une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents, -amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre -mon goût, c'est-à -dire la musique, une carrière de femme!...--une -carrière de femme à cette époque-là !--quel risque c'était courir! -Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est -un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné -préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera -pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à -tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez -forte!..." - -Il vint de bonne heure, cette année-là ; il n'allait pas à -Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille -émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans -le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions -sur la santé: - ---Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que -je dois faire! - -Il me répondit, sans hésiter: - ---Il faut vous marier, mon enfant! - -Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi -sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta -aussitôt: - ---L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité, -c'est presque le miracle! - -Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis: - ---Mais, la musique?... monsieur Topfer! - -Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique. -Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût -applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit -Å“il bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un -songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!... - -Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant -sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas -distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je -viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me -répondre. Je lui dis: - ---Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique? - ---Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant. - -Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M. -Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre -qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique! - -Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes -d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même -sans amour, le mariage! - -Tous étaient d'accord là -dessus. C'était la réponse de Mme du -Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression -plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la -famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait -enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui -m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré -qui nous vient de l'art. - -Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise! -On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis -l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit, -on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis: -"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est -au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont -on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le cÅ“ur et -la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne -s'agit pas d'amour; le mariage!" - -La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à -part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault, -Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont -je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne -pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et -M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils -croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est -préférable à tout. - -Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme -un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable. - -Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité -où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce -fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre -chose. - - - - -XXIII - - -Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au -mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du -temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher; -un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet -énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du bÅ“uf -et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber -sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images -repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y -promenais, gamine émerveillée, mon jeune cÅ“ur rempli d'espoirs -et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer, -d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon -du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la -netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais; -les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et -grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui -m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure -un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée -en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!... -Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis -perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup -de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un -moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que -dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser. -Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de -renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est -que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la -main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette -substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?... - -Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours, -je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on -s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à -ce moment-là , à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si -longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en -devenir laide... Je comptai là -dessus pour écarter M. Serpe. Mais -non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit -même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille -circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute -conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents -alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause -de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part -au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il -m'adressait, je lui objectais: - ---Mais voyez donc ma figure! - -Il me dit: - ---C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous. - -Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là -qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon. - -Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin. - -Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de -maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en -particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me -résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près -prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne -pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais -accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son -aveu!... - -Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi. -C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à -une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le -courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par -ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant -mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations! - -A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût -personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait -plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une -sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de -moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de -moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui -m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à -vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais -du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller! - -Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!... - -Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette -épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre -monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a -quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va -sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans -soi-même! Une bonne révolte au fond du cÅ“ur, une sourde rage, -une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car -tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire -le vÅ“u de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état -neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de -votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne -la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée -en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents, -par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la -coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est -presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne -serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture? - -J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux -enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous -épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement, -parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de -renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres -femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui -de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une -vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse -juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le -rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses -et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du -jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux -yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!... - - - - -XXIV - - -Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du -jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour -assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà -mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur -plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne -cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère -enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à -maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues -tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était -pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre -qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là -dessus: -"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?" - ---Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non, -nous serons ici! - -Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande -anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le -domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la -maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses -sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps -qu'il se tenait coi? - ---Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère, -d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on -ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..." - ---Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison? - ---Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant! -que nous faut-il? - ---Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père, -nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple! - -Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de -les dérider. - -Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur -restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture -à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire -et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais -personne ne riait, ce jour-là ; M. Serpe, aussi, était tellement -sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au -Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où -l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables; -on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un -Å“il admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et, -quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur -mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous -faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que -nous récoltions le petit vin que vous avez bu..." - ---Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts! - -Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la -façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de -rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête; -et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même -pour l'exil ou pour l'autre monde. - -Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot -dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts, -exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon -frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété, -et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait -songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute -d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres -que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe -d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes, -à son choix. - -M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe -de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien -sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit -rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père -était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler, -d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des -estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel -et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de -paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni -d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre -et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le -vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On -m'avait priée de demeurer là , sous le prétexte que je ne devais -rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que -je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot -de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui -devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres -de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les -Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du -revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait -les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune -homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours -sur moi... et désormais sur M. Serpe... - -Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe, -tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il -était d'une gravité imperturbable. Et il dit: - ---Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très -bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine, -cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous -dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se -passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de -mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait, -je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais, -ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les -intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un -notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la -nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je -vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous -en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous -passerons fort bien! - -Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui -qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je -fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma -sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois, -en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses -lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait. - -Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser. -Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la -première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria: - ---Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter! - -M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda -de lui donner la main, et il dit: - ---Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon -présage!...--entre votre petite-fille et moi? - ---Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes, -moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon -sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout! - -Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous -bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse -et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si -avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui -s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des -choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle -toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce -soir-là , chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner, -que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable. -Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur -Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui; -mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh! -Oh! cela avait son importance! - -Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous -parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé -jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que -nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre -des choses que je connusse un peu les figures de la famille où -j'allais pénétrer. - -M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le -savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il -eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de -respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait -été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui -produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il -habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien -qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme, -puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le -mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée, -qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne, -une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que -la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu -d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais -fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le -remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression -produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se -taisait, un moment, grand'mère l'interrogea. - ---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?... - ---Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa -femme depuis plus de vingt ans. - -Aïe! aïe! - -Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles. -Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts," -du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui -M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir, -tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de -temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils. - -La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire -dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que, -au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait -être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils -tiennent le plus souvent de leur mère. - ---Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple! - -Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de -Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail -sans importance, qu'il avait une sÅ“ur divorcée!... Le divorce, -alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents -s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre -respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite -de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous, -attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé. - -Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des -lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous -dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du -monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux -sur l'architecture. - -Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait -bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison, -quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui: - ---C'est un véritable savant! - - -Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée -sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la -révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva -mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être -conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes -les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si -aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en -fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant -la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je -l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout -le monde. - -Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me -troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en -province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les -mÅ“urs étaient totalement différentes. C'est même presque -incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre -si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de -grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le -mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir -nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais -formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous -savez, j'ai une future belle-sÅ“ur divorcée!..." - -Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité -étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je -n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très -naturellement de sa sÅ“ur. A mon grand étonnement, ce fut lui -qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup -parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs -reprises: "Ma sÅ“ur... ma sÅ“ur qu'on prétend fort jolie..." -et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point -qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me -faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le -rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des -traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée, -et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de -"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter -toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient, -d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement, -je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je -préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit. - -M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter -beaucoup sa sÅ“ur. - ---Mais, madame votre mère la voit, je suppose?... - ---Elles habitent ensemble. - ---Ah! - -"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me -gênera guère!..." - -Mais cette mère et cette sÅ“ur, vivant ensemble, et que M. Serpe -entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme, -mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela -plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M. -Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait -sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en -Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement -chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les -tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre -bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige -qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de -près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse, -venant par là -dessus, allez donc après cela vous informer si un -jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles, -a une sÅ“ur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins -crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est, -pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..." -ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de -croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas -dans ce temps-là , mais en y réfléchissant depuis, que nos familles -étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très -dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer -pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance -troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré -tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un -épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas, -quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser. - -Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à -la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la -difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et -c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme. - - - - -XXV - - -Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour -demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard; -un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et -timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et -tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de -lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de -son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez -vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père -mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?... -une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient -sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu! -si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être -aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence -que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par -une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne -change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les -idées!... - -Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la -conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait, -grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la -demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles -et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements -de cÅ“ur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y -avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là , tout près, de -l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les -formes. - -Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à -manger. Elle comprit ce que je faisais là , ce qu'on faisait de -l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière. - ---Eh bien!... quoi?... tu es contente? - -Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage -plaît à tous. - -Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le -salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser. -Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était -mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un -si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de -temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses, -des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me -dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés, -m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme -bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire -quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu -cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas -l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que -je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus -un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion, -après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je -lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée: -m'essuyer la main. - -Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus -effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai -toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui -étincelait. Ma grand'mère dit: - ---Elle est hypnotisée!... - -Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se -passait en moi était d'une grande personne. - -On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les -Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché -les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils -s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir; -cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient -à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la -musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils -faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions -entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et -harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire: - ---Mais, je suis toujours musicienne!... - -Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je -n'avais rien dit. - -Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique! - -Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon -piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui -m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé -et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques -semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes, -les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme -de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez -vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos -provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une -jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour -ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant -des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je -n'en eus jamais le loisir. - -Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le -jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard. -Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à -mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau. -Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était -là , au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa -pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses -yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses -vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon -mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient -liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne -revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau -profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse, -la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là -bas, le ruban -d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait, -le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes -rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis... -Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais -presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de -chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour -impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de -voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir -pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour -mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il -eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà -rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer -les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une -berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à -marier!... - -Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela -signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives. - -La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur -des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était -architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et -rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le -choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de -toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie. -Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà . -A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un -point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il -demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent -tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens -ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il -refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes; -l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là , mais on eût -dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait -ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en -résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient -sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous, -même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à -adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse -à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie -matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi. - -En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée -d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le -mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais -pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme. - -Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah! -l'Å“il ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à -présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec -accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait -mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le -manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles! -Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des -nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de -la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je -n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me -prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires, -n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement, -et à mon chiffre, à Paris!... - -C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire, -qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à -m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais, -à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité -inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!... - -Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent -du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais -si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne -détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas -aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme -Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons! -tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait -plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin -trouvé le secret de me plaire. - -Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe -qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette -remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme -Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du -sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait -me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à -vis de M. Serpe. - -Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre, -entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du -zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait -là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il -n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se -relevait jamais. - ---Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous -chantiez!... - -M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine -au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il -apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat; -c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait -m'épouser! - -Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de -pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes -de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si -longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là , d'avoir -eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je -ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est -maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde -le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi -petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait -en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement -que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes, -et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande -personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent -ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais -aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus -prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier -la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison! - - - - -XXVI - - -Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilisé à Paris -par la goutte, et nous eûmes à Chinon la "vieille mère" comme -représentant de la famille. La sÅ“ur divorcée était malade, elle -aussi, ou du moins, prétendit l'être. - -La "vieille mère" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mère -affirmât s'être attendue à tout de la part d'une femme qui vivait -entourée de chiens...--Nous allâmes au-devant d'elle, avec la -voiture de l'_Hôtel de la Lamproie_; son fils était avec nous; -quand le train stoppa, il dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où -donc!... où çà ?... où ça?..." Je cherchais une dame à cheveux -blancs. Je vis mon fiancé tendre la main à une espèce de jeune -femme blonde, fort élégamment mise, qui avait une taille, ma -foi, très passable, sous un cache-poussière ajusté, et dont -l'âge véritable n'apparut que lorsque nous fûmes nez à nez, et -avant même qu'elle ne soulevât sa voilette: son visage était -recouvert d'une couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils -renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits -étaient exaltés par ce masque, et, pour nos yeux de province -inaccoutumés à ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame -produisait un effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante. -Il fallut que mon fiancé dît: "Ma mère..." pour que nous nous -décidions à sourire, à prononcer je ne sais quels mots de bon -accueil. Grand'mère n'était pas là ; je pensai: "Heureusement -qu'elle ne la verra, pour la première fois, qu'à la lumière!..." - -Comme nous causions assez péniblement en attendant les bagages, -quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnûmes -que c'était un chien que l'on eût pris pour une poignée d'échevaux -de soie. Il était couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les -yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai -drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les bêtes: - ---C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?... - -La glace était rompue: j'avais trouvé un point de contact avec ma -future belle-mère. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que -je n'en trouverais jamais d'autres... - -Pourtant, cette femme n'était pas détestable; elle faisait -beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilité; elle -s'émerveillait de tout, et d'une façon presque comique, car elle -ne connaissait pas la province et elle la découvrait, mais comme -un pays de Lilliput où tout lui paraissait extraordinaire par la -petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle eût -été, par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son pays que l'on -allait m'emporter dans trois jours. - -Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait. - -Elle la louait avec une exagération presque agressive: c'est -qu'elle pensait à notre préjugé contre le divorce. Mais, de ce -préjugé nous n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas non -plus, sans la connaître en aucune façon, féliciter une femme -d'être divorcée!... Pendant les quelques jours que la mère de mon -fiancé demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, comme -une guerre sourde, provoquée par la divorcée que nous n'avions -jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formulé tout -haut une opinion. - -Heureusement, je parvins à adoucir les chocs parce que j'étais, -moi, assez bien disposée envers la "vieille mère:" c'était elle -qui avait apporté de Paris le sac de voyage en peau de truie, et -elle l'avait bondé entièrement de dentelles anciennes superbes, -au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et -soigneusement fait; c'était une bourse en or gonflée de pièces -d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une -pareille somme. - -J'avais passé une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille, -le premier soir où je fus en possession de mon sac, à l'ouvrir, -à le fermer, à m'émerveiller du fonctionnement parfait de la -serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait, -lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pièces de cuivre -terni appliquées sur sa belle mâchoire!... et à retirer la -garniture divisée en deux planches: l'une portant les brosses, -peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taillé, -aux étincelantes facettes, rangés en si bel ordre et si gentiment -coiffés de leur petit turban argenté!... et à replonger les deux -parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et -à me demander quels parfums, quelles poudres et quelles pâtes -empliraient ces récipients trop nombreux et dont l'ajustage, -le poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, à moi, -l'image la plus frappante d'une civilisation raffinée. Oui, c'est -par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que -par aucune idée, que je me fis une représentation de Paris et que -je pus juger combien le mot présomptueux de "moderne" contient de -magie pour nos pauvres petites cervelles. - -Sur la commode de ma chambre, à côté de la bourse d'or, il était -là , ouvrant sa belle gueule écarlate, mon sac de voyage en peau de -truie, frappé à froid de mes initiales nouvelles; et près de lui, -les deux parties de la trousse présentaient, inclinées légèrement, -comme l'étalage des magasins, leurs flacons à facettes, leurs -brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et -la vue de cela me promettait une facilité de vie à laquelle je -n'avais pas songé jusqu'alors... C'était encore une représentation -un peu confuse; mais j'en sentais la complète nouveauté pour -moi, en même temps qu'une sorte d'attrait, non de très bon aloi, -peut-être, passablement terre à terre, sans doute, mais qui -n'était pas moins un attrait. Oh! comme un élément qui peut nous -modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement, -s'insinue! C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, attiédie -et flattée par les mille ingéniosités de notre temps, qui m'était -présentée et offerte sous les espèces de ce beau sac de voyage et -de la bourse d'or... - -Mon fiancé promettait d'aller faire notre voyage de noces à Venise. - -Ma tête tournait un peu, je l'avoue. - -Alors, comment expliquer l'étrange chose qui se passa en moi, deux -jours avant la cérémonie? - - * * * * * - -Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tôt que -de coutume, et uniquement pour assister à mon mariage. Afin de -l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais -vraiment pas un quart d'heure à moi,--je combinai d'aller trouver -mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les -temps anciens, une dernière fois. Françoise me conduisit jusqu'à -la grille; j'entrai à pas de loup dans la maison; M. Topfer -répétait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis -d'exécuter à l'église, pendant la messe; je m'arrêtai à la porte -du salon, le cÅ“ur battant, jusqu'à ce qu'il eût fini; puis -j'entrai et lui sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce les -sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? Était-ce -l'idée du mariage de sa petite amie, de son élève un peu? Je -n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et que, -pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et -enfonça la pointe du violoncelle dans le parquet. Il était arrivé -de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la -maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait plus de musique -en ma présence! - -J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite mes gants et me -mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son Å“il -bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprîmes ensemble le _Panis -Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire -la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous -taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, ou -bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrière moi, -et chanta. - -Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à coup? Voilà que mes -yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une -larme qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. Je -quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un -pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon -mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant -une poignée de main à M. Topfer, je regarde une dernière fois mon -bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux bleus sont tout -trempés. - -Et me voilà courant à la maison, montant à ma chambre: une crise -de larmes, un désespoir complet. Quand maman pénètre dans ma -chambre pour me dire que mon fiancé est en bas, je lui crie entre -des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie: - ---J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais très bien pu épouser -M. Topfer! - -Maman me dit: - ---Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?... -Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère! - -Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je -lui répète ce que j'avais crié à maman: - ---Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer! - -Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher, -et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais -non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le -pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence -à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon -mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au -lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis -souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur. - -Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son -déjeuner,--une jeune fille qui se marie après-demain, pensez -donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin, -qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais -l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme -de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait -que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien -d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de -ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..." -Il sourit et ne veut pas que je reste couchée. - ---Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment -de nous mettre à la diète! - -Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai, -celle-là , mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me -préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là , dans ma -chambre, et en regardant mon sac de voyage! - -Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce: - ---C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il -ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à -votre petite-fille! - -Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre -grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son _Credo_, -commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi -qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à -grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger. - -Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon -fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans -le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il -s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je -les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma -santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait -charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli -garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très -"moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu -d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait -faire à ce garçon-là une très jolie situation." - -C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été -folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait -eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie -situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer -cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!... - -Je dis à mon fiancé: - ---Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que -c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très -raisonnable. - -Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit: - ---Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées -autrement que vous!... - -Il avait coutume de désigner ainsi sa sÅ“ur et toutes les -femmes que fréquentait sa sÅ“ur. Il en avait vu, sans doute, -des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la -veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il -de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée. -Grand'mère adorait son futur petit-gendre. - -Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque, -pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une -fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas -d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari -entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a -connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement -sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois: -même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et -l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient -entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer -joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais, -emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans -tout mon cÅ“ur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais -pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant -d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de -Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le -souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour -pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait -je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme -unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment -de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne -subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur -mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive, -mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot -continu de larmes... - -Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort -et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée -bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais -il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui -nous sauvent: la peur de mouiller mon voile! - - * * * * * - -Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à la maison, non -pas très nombreux, mais auquel assistèrent les Vaufrenard, M. -Topfer, Mme Serpe, ma belle-mère maintenant, qui était aux cent -coups parce que son petit chien était malade, et les témoins de -mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'était chargé -de réaccompagner la maman Serpe à Paris par un train du soir; -nous autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, seuls, -subrepticement, dès 4 heures et demie. - -Ces derniers moments à la maison, que j'aurais voulu prolonger -encore et encore, si pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant -effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me souviens; le -grand-père s'était retiré dans sa chambre pour faire la sieste; -ma belle-mère, qui commençait à exaspérer toute ma famille, était -à la cuisine où elle employait tous les domestiques aux soins -de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait -leurs adieux; maman, cependant bien fascinée par son gendre et si -patiente d'ordinaire, grommelait déjà contre lui parce qu'elle -jugeait "inhumain" qu'on fît monter une pauvre jeune femme en -chemin de fer par un temps pareil; quant à grand'mère, dont cette -journée était le triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait -le plus pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens dessus -dessous; elle errait dans toute la maison, comme une âme en peine, -cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de -sensibilité, toujours contenu par des principes, avait submergés -aujourd'hui. Maman et moi étions restées longtemps, avec mon -mari et ses témoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait -sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les -conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, jusqu'à la -dernière limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Hôtel de -la Lamproie_ devait venir nous prendre à quatre heures; quand -maman entendit le petit "toc" qui précède de quelques secondes la -sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe. - -Nous passâmes dans le corridor, puis dans la salle à manger, -quoiqu'il y eût une porte communiquant directement d'une pièce -à l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop où -elle me menait; dans la salle à manger nous trouvâmes la pauvre -grand'mère qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en -s'épongeant d'une main les yeux; elle disait: - ---Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce -n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien! - -Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait été obligée de laisser -un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot à me -dire. Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, à l'idée -des choses que maman allait devoir me confier à voix basse, elle -se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du -salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la -main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi, -une dernière recommandation; tout bas, elle me dit: - ---N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que -tu étais une jeune fille bien élevée! - -Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui -apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari, -répondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi -ses témoins, disait: - ---Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un mariage de ce genre, -c'est la garantie de n'être pas... - -La porte aussitôt refermée nous épargna le mot, hélas! facile -à suppléer, et que les circonstances rendaient tragique à nos -oreilles. Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et blanche -comme un marbre, elle repassa par la salle à manger sans souffler -mot, et laissa à maman le temps de m'apprendre que j'appartenais -désormais à mon mari, corps et âme. - - -FIN - -ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST. -CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE. -CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE - - - - - - -End of Project Gutenberg's La jeune fille bien élevée, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - -***** This file should be named 50435-0.txt or 50435-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/4/3/50435/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La jeune fille bien élevée - -Author: René Boylesve - -Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -RENÉ BOYLESVE - -LA JEUNE FILLE - -BIEN ELEVEE - -ROMAN - - -PARIS - -H. FLOURY, EDITEUR - -1, BOULEVARD DES CAPUCINES - -1909 - - - - -Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de -Hollande dont mille mis dans le commerce. - - - - -A - -PAUL HERVIEU - - - - -I - - -Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon! -Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace -argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme -un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais -a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à -tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des -centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée, -rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps: -ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du -XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de -sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du -pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un -peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt -c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt -c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une -courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et -le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse -apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et -la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge -que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail -d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir, -là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des -rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes -chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux -où Jeanne d'Arc a passé. - -Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol -s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et -c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière -tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur -premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne, -les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les -carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et -prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries -des pauvres petits veaux. - -Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins -tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de -clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de -Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans -une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été -enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait -seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus -loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez -nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple, -cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne -vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de -l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux -reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la -clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il -ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de -fer, pour la prendre au clou où elle pendait. - -Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne -devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant -de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des -exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant -la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin, -et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre -allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait -trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait -ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la -vallée de la Vienne. - -J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand -la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après -son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une -enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois, -de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que -fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on -grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait -des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs -de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des -celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me -souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche, -la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de -conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu, -l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des -terrains échelonnés en terrasses. - -En me penchant, je voyais un grand oeil rond qui me regardait; -il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant, -quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était -la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu, -l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu -leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il -travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit -enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément -d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des -orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards -courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec -des palpitations de leur petit coeur; j'y comptais les montagnes -soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais -le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les -grenouilles. - -Mon Dieu, comme tout cela est loin! - -Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon -pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je -le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs -très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient -d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois -noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers," -"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi -"Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était -un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait -tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe -qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et -il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée -devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois, -on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un -logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu -à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les -pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se -planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en -allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des -journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent -et de toute sécurité. - -J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée -Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on -avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas -réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent. -Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil -et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la -propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter -cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand -vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de -lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré -avec lui sur cette terrasse!... - -Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait, -pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le -cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus -qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte -personnel, et dans des circonstances fort différentes, des -impressions certainement analogues à celles que dut subir mon -pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance. -Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré -et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient -communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde -qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire, -était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le -poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans -une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments -loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et -finalement,--l'événement le prouva,--toutes ses ressources -personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de -chagrin, non parce qu'il était ruiné,--son âme était au-dessus -de cela,--mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour -une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il -prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et -à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son -désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa -logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le -bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir -après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup -de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près, -était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause -sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie -s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut -leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait -et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien -entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes, -avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas -signés! - -Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous -nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue -Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son -ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie. - -J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui -se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle -le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous -ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions -perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!... - -C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais -elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son -autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents -troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme -en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il -l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais, -appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en -comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des -contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû -s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait -prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme -Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par -ce nom familier de "la mère-Loi." - -Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque -circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois -pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il -devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes -et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où -j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je -porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on -appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une -année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à -cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou -bien disette de jeunes gens comme il faut. - -Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle -avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux -à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de -vipère pour lui dire: - ---Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?... - -Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de -même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on -ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain. - -Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec -le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman, -d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère. - -Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de -drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits -plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait -pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts. -Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il -gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire -une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui -fort sévère sur les moeurs, et les gens douteux n'en menaient -pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le -chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce -propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs -convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un -domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné -méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique -de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait -l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des -corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se -laissait voler avec une indulgence dérisoire. - -Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu, -l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en -finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à -verres ronds, _le Gaulois_ ou _le Figaro_, qu'on se passait de -famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de -son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais -pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même -quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou -commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible -de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai -eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la -soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de -ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur -âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être! - -Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une -formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa -guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours -de quelle prodigieuse complexité! - -Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise, -surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard. - -D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer -cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à -un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va -sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait -que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne -louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls, -pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre -était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à -leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus -cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut -à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer. -Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart -du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer, -qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et -manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être -plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude -du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient -visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et -son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter -la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et -à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce -temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres -non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression -devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de -Chinon! - -Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému. -Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment, -avant que son mari eût parlé, s'était écriée: - ---Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?... - -Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens -pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos, -de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait -secondaire. - ---C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un -banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!... - -Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur -les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents. -M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg -Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la -perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans. - ---Les pauvres gens! dit grand'mère. - -La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des -inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage -d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix -inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se -demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à -sa question: - ---Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon? - -Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties -de son malheur, dit: - ---D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il. - ---Au lycée! fit grand'mère. - -L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie -provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau -affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le -jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec -les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se -fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison -était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin -d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait, -à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser -la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait -mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de -quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire -annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait -pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse, -mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose -ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il -le pouvait faire à qui bon lui semblait. - -On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis -par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec -domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand -air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à -la rosée du matin. - - - - -II - - -Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne -se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur -propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse -et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les -gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient -des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui -avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus, -nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et -me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez -eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle -terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les -enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer, -un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers, -qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup. -Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup? -Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire. -En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que -ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un -habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez -nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais -mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays. -Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard -n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille -provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des -accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient -aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur -faire visite. - -C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On -déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium; -on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes -hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les -compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux -fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de -chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne, -elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé. -Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein -travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de -contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour -trois, six ou neuf ans. - -Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua -à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison, -vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient -seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme -Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit: - ---Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles -choses!... - -Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en -était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle -jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers; -elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima -"comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un -peu "hurluberlu." - -C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé, -portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas -l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens -et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne -l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout -était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un -pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras. - ---Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine -n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait -pas son _Pater_!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a -pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première -communion! - ---Il faut reconnaître aussi,--dit maman en souriant,--que je n'ai -jamais joué que comme une mazette!... - -Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos. -"Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne -les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la -musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps -les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au -couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que -Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les -commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à -lui, qui était une grande économie de temps et de peine... - ---Et d'argent!...--fit observer grand-père,--puisque Mme -Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils! - -Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre -tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne -confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais -elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité, -et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les -tristes nécessités de la vie." - - - - -III - - -De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages -miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure -de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient -enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors, -divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais -qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique, -qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour -dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut -qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à -m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre -ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et -de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M. -Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant -des rugissements d'extase. - -Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne -l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de -cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers -creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore -petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines -qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y -accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les -épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur -la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en -me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que -je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de -ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère -de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien -communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien -possible. - -Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M. -Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très -belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté, -mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai -théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas -de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement -pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre -des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah! -que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage. -C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange -effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et -qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que -je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne: -Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la -terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et -demeurait rêveur... - -Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet, -que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous -étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne, -était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard, -un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé -apprivoiser, malgré toutes ses réserves. - -M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de -M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui; -il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris -blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en -lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans -qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses -yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On -m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis, -j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon -goût. - -Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda -avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions -quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson." -Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une -petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas! -correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que -j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la -musique." - -Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment -de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut -cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le -plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le -violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux -coquin: - ---Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!... - -Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique! - -Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il -faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était -un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les -poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût -ouvert tout bonnement. - -La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais -d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre; -ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait -failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son -violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement -ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet, -mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie -conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme, -comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées, -sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,--sept -fois!--avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué -le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une -écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle -de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait! - -Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma -famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le -pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une -vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me -dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de -l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni -M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis -patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier -morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui -allait arriver! - -Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au -galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle -s'arrêta tout à coup et donna le _la_: "la... la... la... la!" M. -Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un -bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute -ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut, -là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout -à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche, -et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de -celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la -voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la -basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît: - - Plaisir d'amour ne dure qu'un moment: - Chagrin d'amour dure toute la vie!... - -Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots -qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des -instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je -faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant -moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée, -et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma -présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais -être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me -grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos. -Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je -n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique... - -Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants: -Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux -petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas -d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce -diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux -ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce -pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on -n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très -rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé. - -Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je -me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui -je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée. -J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que -faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait -inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et -j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand -il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui -se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus -houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on -m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il -fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la -musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais -au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père -mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner; -mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et -que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour -me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait -peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce -salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût -mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu. - -J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre -prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on -nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées -d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un -grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je -venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à -ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère? -oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père -Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en -regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y -avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient -dans mon esprit: c'était l'air de la romance _Chagrin d'amour_, -avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si -désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que -mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très -malheureux. - -Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très -bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses -courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore -il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était -clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt, -qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et -je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout -quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait: -"Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout -de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi -l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses -enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le -salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part, -le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!" - -Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour -le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui -disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais -si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement, -tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il -ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi -lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle -de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner -de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces -de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en -regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je -rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à -ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune, -qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que -je serais peut-être--oh! c'était bien pour rendre service à -papa!--une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces -et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde, -en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles -éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant -à demi, comme une paupière, le gros oeil rond de la citerne... - - - - -IV - - -C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année -accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était -décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins -par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la -nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se -faire en de bonnes conditions dans une petite ville,--du moins, -ainsi pensaient nos familles,--à cause des promiscuités qu'exigent -les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille, -toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des -maisons d'éducation religieuse. - -Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard -que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule, -demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au -prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait -tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient -leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas -que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que -l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier -les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée. -Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents: -il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à -quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat, -afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille -au couvent du Sacré-Coeur, de tous les pensionnats, les plus -chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le -point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement -soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés." - -Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer -l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait -à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette -Patissier,--gens, d'ailleurs, assez riches,--l'avaient confiée, -à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos -aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma -grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier: - ---Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer, -dans les palmarès, à côté des "_de_ ceci" et des "_de_ cela!" -comme il en foisonne au Sacré-Coeur... - ---Il ne s'agit pas de cela,--disait Mme Coëffeteau,--mais nos -enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de -recevoir la meilleure éducation! - -Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le -parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant: - ---Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas -dans la même classe que Mlle Henriette?... - -Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé -où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée -dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en -étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier, -au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y -pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une -sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un -étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte -s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli -comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille, -et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de -charmilles qui fuyaient à perte de vue. - -Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été -élevée au Sacré-Coeur, parce que ce n'était pas la mode, encore, -dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait: - ---C'est trop beau. - -Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans, -de toute sa taille. - -On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui -dit: - ---Ma fille!... - -J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors, -mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en -outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici, -d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres -dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux -d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie -IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Coeur de Jésus; et -je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il -y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup, -sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de -nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait -toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle -va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce -genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir -la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait -nouveau me pénétrait. - -Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de -la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme -dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée, -semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son -air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées -et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait, -en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de -la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui -occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace. -Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais -entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du -Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais -c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois -ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée -pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit. - -Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas -antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui -paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de -collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je -jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages. -Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans -la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette -effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de -parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda, -après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je -déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait -l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me -fut répondu: - ---Tu n'es qu'une petite imbécile! - -Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère -et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre -souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement -distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle -n'eût pu faire par des paroles. - -J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il -y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le -spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont -pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien -être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de -Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la -vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais. -Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le -Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier, -même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous -avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un -air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un -troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je -m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison. - -Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt -après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez -singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous -avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et -de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me -dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer, -tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes -personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre -parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément -pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui -demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!" -Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais -très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui -durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à -ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première -enfance, avait été tout bonnement indigne! - -C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux -traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces -jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui, -par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce -qui n'était pas semblable à cela. - -Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie -passée:" - ---Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les -rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le -pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!... -et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!... -Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça -court, ça trotte: pototo! patata!... - -Maman riait de tout son coeur: - ---Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?... - -J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait -pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de -confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à -présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était -apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent -du Sacré-Coeur. - -Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement -conquise. - - - - -V - - -Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages. - -C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne -faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire -des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais -j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu -prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans -avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement, -que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude, -s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées, -pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance -mêmes dont j'étais faite. - -Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne -cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage, -fillette!" - -Mon Dieu, que je fus donc sage! - -Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement, -ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne -devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux. - -Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes, -bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition. -Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon -nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès -le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes -parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma -poitrine. - -Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans -les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous -faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est -recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine. -Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant, -ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles, -en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le -corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude, -au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun -prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement, -très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre -était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en -l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait: - ---Dieu vous aimera; aimez-le. - -On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va -sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort -pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche, -cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais -touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait -pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents -rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie -pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît, -quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne -marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours; -on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer -Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et -je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous, -c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu, -c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard -dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur -les compartiments du couvre-pied,--le carré où il y a un petit -trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé -quelques taches de rousseur, etc.,--figures saugrenues où, durant -des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la -croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut, -pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la -grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les -Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec -les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez -M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi -régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes, -et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans -nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre -à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait -même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et -toutes les choses de l'église,--sermons, musique, pain bénit, -baptêmes,--un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une -certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre -attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de -celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais -point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu -subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très -bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant -qui a un peu de savoir vivre; mais,--je demande bien pardon de -l'irrévérence,--je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente -de ma façon d'aimer ma vieille bonne! - -A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur! -D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une -retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de -la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras, -et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu -me parut immense, impitoyable, foudroyant,--impression nouvelle, -terrible, ineffaçable;--je me vis écrasée, mes pauvres petits os -broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande -pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de -ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et -de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin, -tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et -en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain, -comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à -sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence, -tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit -charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être -si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait -vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici, -dont l'image était partout, dont le coeur débordant d'amour, -uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles, -sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait -une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on, -tout ce qu'il fallait pour lui plaire. - -Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait -un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes -devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses -et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le -caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que -je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre -irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure -montrant son coeur avec insistance; ce fut, de ma part, presque -de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine. -"Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai -comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour -atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous -aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus -sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout -de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère, -j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains -tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas -cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu? -Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé -de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui -mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse. - -Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles! -qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!... - -Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui -avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte, -honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je -m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle -eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières -spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle -pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de -ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je -n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut -possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je -lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me -dit-elle, à Mme du Cange,--qui était la Maîtresse générale,--ou à -M. l'aumônier, en confession. - -M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à -lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa -figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis -qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et -douce, il me dit: - ---Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse -délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous -éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas. - -Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que -j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être -prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente, -très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce -que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M. -l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée -qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait -de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je -vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je -racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de -M. l'aumônier, son sourire. - -Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure -beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies, -quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure -ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du -tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la -beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle -des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit -de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Coeur! -Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure! -Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds, -avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une -bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait -peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui -détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait -toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus -secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant -un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans -les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer -plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut. - -Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence; -elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du -démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait -dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M. -l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à -moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs. -D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment -agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il -lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion. -Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se -dérobe... - ---Peut-être,--me dit-elle, de sa bouche charmante,--parce qu'il -vous a choisie entre toutes!... - -A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas, -m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les -petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je -sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une -attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans -qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans -un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux -récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de -croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre -une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission, -marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que -je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en -toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises: - ---J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous -ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie... - -Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en -grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse -générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves -les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les -deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de -n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon -ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer, -à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête. - -Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui -faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un -troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs -de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du -crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes -et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec -cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la -remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne -et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de -responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide. -Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et -indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais -un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a -retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une -certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!... - - - - -VI - - -C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le -corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces -dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il -était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété. - -Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à -cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de -parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans -les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à -mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada, -une des deux premières de la classe, qui était fine, comique, -amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines, -et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de -travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes. -Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les -réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas. -Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent -m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que -cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches, -de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées -au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le -charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que -j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes -honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que -j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà -une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie, -comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette -Canada s'apercevait que je la regardais d'un oeil songeur et -sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou -bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et, -me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse -qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher -au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable -insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie -et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie -récompensée. - -Je me préparai consciencieusement à la première communion; -j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes -prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait -fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions -n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai -le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme -du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en -souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était -peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire -qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant -que je pus; mon coeur même battait très fort en approchant de -la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce -qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais -fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de -paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi -un peu mal au coeur. - -Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me -manquait: c'était un idéal. - -Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me -paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades -qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait, -et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je -m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les -vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves -remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je -n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières. -Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me -valait tant de considération au couvent,--sauf de la part de -Canada,--était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le -vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire -pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si -je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par -surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de -moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes! - -Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie -d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la -maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien -en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y -parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse -au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à -table sans dire le _Benedicite_, c'était un peu agir en animaux. -Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait -mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me -regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et -persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens. -Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que -mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque -tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute -cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié: -cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants -de choeur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et -avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient -à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames -du Sacré-Coeur, avec des figures de vitrail et des yeux clos! -enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de -chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère! -Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les -boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe; -est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est -obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par -un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais: -"Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!" - -En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus -que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au -couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais -moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane. -Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces -peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et -barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était -que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, -et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son -collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il -voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les -institutions et les coutumes de son pays. - -Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de -rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et _Plaisir -d'amour_ et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort -belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire -tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais, -avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée -que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres -aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon -scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller -entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et -je songeais, par contraste, à des _Kyrie_, à des _Pie Jesu_, à -des _Tantum ergo_, chantés par nos voix fraîches à la chapelle -de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les -chantais,--pourquoi? je n'en sais rien,--et qui, à distance, et -par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre, -me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et -créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en -moi, la nostalgie du couvent. - -Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De -son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser -uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des -religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle -disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie -du couvent." - -Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à -m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année -grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux. -Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le -coeur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là, -qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je -continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes -de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une -place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une -pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée -Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition -soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna -une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne. -On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à -l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée -dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du _Dies iræ_, -ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide, -partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me -pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un -frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer -la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une -bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de -Dieu. - -Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une -surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand -je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer -le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors -le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce -jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur -les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon -coeur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur -douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever -la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je -n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant, -non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon -Dieu!... mon Dieu!..." - -Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne -me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que -j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais, -peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle -fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique -joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur, -d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là, -véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans -formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon -Dieu!..." - -Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de -cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots: -"Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si -parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie: -"Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui -me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange, -pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses -beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon -bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur -se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce -bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois, -devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit, -ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle -s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de -l'autre,--deux âmes heureuses. - -Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le -touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus -haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les -merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est -lui; la beauté morale, c'est lui! - -Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une -allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je -devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un -pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien -d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient, -comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient -demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce -grand contentement intérieur. - - - - -VII - - -Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine -classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était -arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se -pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse -épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais -déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement -à mon cher papa, et je dis: - ---Papa?... je suis sûre?... - ---Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur -votre grand-père vous attend au salon... - -Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger, -je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de -Contebault me dit simplement: - ---Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer -de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous -emmener pour plusieurs jours... - -Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était -pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la -Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une -crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange -dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au -dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller; -je me souviens de la soeur converse, attachée à la lingerie, qui -se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied -du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que, -en comparaison, les nôtres parussent plus légères. - -Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas -ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui. -Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni -dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon, -car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines. - -Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il -était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je -conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!... -Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa -était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie -et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces -dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait -d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il -avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait -sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée... -la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore, -comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez -qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait -que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait -particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que -Madeleine sera bien élevée!" - -Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et -ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me -communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait -qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour -moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu -seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de -tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était -cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce -but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au -couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était -celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme -suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..." - -Être une jeune fille bien élevée... - -Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de -laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on -ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait -même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient -d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie, -pour une jeune fille et pour une femme. - -Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa -au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques -années de plus, tout à coup. - -Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris -et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je -me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que -je sois une jeune fille bien élevée..." - -C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété, -qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle -de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand -deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à -l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut. -Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à -fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient -profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait -essentiellement la jeune fille bien élevée? - -Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent -plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre -d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure, -si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon -approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme -une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais -moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir -trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je -m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin -d'être aimée. - -Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui -voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, -qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui -m'aimaient, je redoublais de docilité! - -En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante, -mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses -elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre -que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades -en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une -chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus -intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une -perfection." - -Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me -faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes -parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères -et soeurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait -eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne -venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à -"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq, -dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les -Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les -Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance. -Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise -énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment -cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il -s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois. -Jacqueline-Jeanne avait encore deux soeurs aînées, d'un autre -lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient -chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait -à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous -ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des -soeurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et -M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... -Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller -cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le -pâtissier de la rue Royale. - -La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions -allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte -avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile, -fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où -l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la -tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me -tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement -par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant -que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les -prie-Dieu. - -Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable -parente, prononcèrent en même temps ce simple mot: - ---Voilà!... - -Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un -saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..." -c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet -exemple où l'on peut aboutir!" - -Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu -durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse. - -A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que -toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia: - ---Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine -Doré, priez pour nous!... - -Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui -l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement: - ---Sainte Madeleine Doré!... - -Et les autres répondaient en choeur: - ---Priez pour nous!... - -Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle -ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui; -mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi. - -Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma -conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais -besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez -les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs -paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être -sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait -contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême -de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces -dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions -dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes -compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille, -si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait, -les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du -couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête -à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son -affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à -présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et -qui me rapprochait d'elle. - -Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé -dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire, -ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa -vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse -fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été -fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord -avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans -la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts -entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère -et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne -m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande -des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints -frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse -et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul, -se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit -d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon -naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs, -les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon, -ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon, -le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée -robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet -donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement -elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de -glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine -qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle -s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer, -accroche-t-elle son bazar à un arbre?..." - -J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je -commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se -moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter -l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où -les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de -moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur -du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M. -l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà. - -M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et -m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal -plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais -terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la -conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il -me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer -que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit -qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la -perfection," ajouta-t-elle. - -Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le -plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai -objecter à Mme du Cange: - ---Mais, madame, et les saints?... - ---Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais -c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur -perfection; sachons rester modestes... - -Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait -fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui -aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la -mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un -emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa -mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour -les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute -traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui, -après coup, les avais mis sur les autels. - -De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à -fait... - -Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes -plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, -comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté, -l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne, -eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une -certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et -en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous -arrêter tout à coup?..." - - - - -VIII - - -Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez -singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre -qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant, -l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir -plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies, -car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de -me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à -comprendre,--quoique personne n'en formulât le précepte,--qu'il -fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et -demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde. - -Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de -longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de -ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant -chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par -l'église Saint-Maurice? - -Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait -toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à -la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon -éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on -était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire, -et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement -mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh! -voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta, -elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus. -Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année -de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en -souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de -justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!... -Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans -le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires -personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de -Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais -pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante. -Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je -croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce -que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand, -je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte -à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon -passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait, -disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les -genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes -descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare, -que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il -avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis -à maman: - ---Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous -regarder... - -Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait -entendue, dit: - ---Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés; -mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir -de leur audace. - -Moi, j'en revenais à mon idée: - ---Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce -cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?... - -Maman disait, en souriant encore: - ---Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?... - -Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma -toilette et de ma coiffure! - -Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais -promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la -méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi -j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer -mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des -cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse -m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il -m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer -parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont -je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille -bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure -que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût -pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:--un filet, y -pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il -est plus copieusement garni! le mien était affreux...--et enfin -très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère. -Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil, -on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai -deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les -corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on -y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, -je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe -d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la -maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et -puis, je tombai de sommeil. - -Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la -maison sens dessus dessous à cause des corsages! - ---Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques! - ---Regardez-moi ces bras et cette poitrine!... - -Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à -la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon -trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à -propos. - -Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait -fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on -pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois; -or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près -de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était -fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis -longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé -que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, -en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère -d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce -qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même -qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le -misérable, de bien d'autres choses. - -Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de -chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas -mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot, -qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas, -il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de -lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, -imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes -chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire, -et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux -dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une -histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que -je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout -simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon -de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui! -Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était -venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules -avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze -heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé -mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de -leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi: -"Le gredin!" - -Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le -gredin?" - -On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été -élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Coeur, parce -que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien -pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à -meilleur compte. - -Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour -les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout -de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non -plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il -m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant -mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était -une manière de me manifester sa considération. - -Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération, -car il me narra des histoires écoeurantes. Le langage et les -aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge -ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le -dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal -de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu, -d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre, -que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la -grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna -plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru. -Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à -comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins -des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient -non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, -et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre -d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma -cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je -ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand -je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le -mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout -sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela -me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi, -puisque je n'avais jamais pensé à l'amour? - -Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes -grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une -jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses. - -Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où -je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait -sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les -feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout -d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin -comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort -d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit: - ---Qu'est-ce que tu as? tu es folle!... - -Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet -de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui -m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis: - ---Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je -suis une sotte... - ---Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui -t'ai fait pleurer. - ---Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette. - -Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux. -Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il -était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce -que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une -audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes. -Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin -de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais -adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins -excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres -mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son -dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut -reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait -bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas -plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!... -Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine! -J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela: -elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties -à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir -ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles -parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat -obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en -agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa -conscience. - - - - -IX - - -En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses -connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables, -disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près -jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que -l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours, -et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis -il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient, -l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici -ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils -devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre -malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe -le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter. - -Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était -tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser -pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard -possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes. -C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste -situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, -c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins -docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait -d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments, -et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une -certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la -taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances. - -Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la -dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand -bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un -livre intitulé: _Monsieur, Madame et Bébé_; il passait pour -extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en -laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce -livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur, -Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive -de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait -que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de -pareilles publications précipitait la France vers un nouveau -Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une -telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous -cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison. -Grand-père savait le roman par coeur. Cela faisait un assez -grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un -beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de _Monsieur, Madame -et Bébé_: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du -meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages. -Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait -choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison -appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations -de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois -jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la -connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un -peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué." - -Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable -avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous -risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts -fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états. - -Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les -Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme -le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces -messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et -d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante -jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un -tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois -mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou -quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce -qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux -étaient disposés à peu près selon la mode. - -J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs -gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je -n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien; -sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente; -on s'empressait autour de moi. - -Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite -fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle -me disait: - ---Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être -prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se -compromettre!... La coquetterie... - ---Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a -deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et, -est-ce que j'ai été coquette?... - ---Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je -t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune -encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme! - ---Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas -de ma faute. - ---Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je -te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens -que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est -rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se -méfier de lui davantage... - ---Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes -manières, c'est pour plaire?... - ---Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à -présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous -enseigne au Sacré-Coeur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne -s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..." -Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où -une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se -marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle -plaise à celui qui sera son mari!... - ---Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?... - -Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela -avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute -eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était -impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se -retournait, puis elle me disait: - ---Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie -pour ton incroyable audace!... - -Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour -elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout -entier qui "fichait le camp." - -Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent -de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais -quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me -trouver des dispositions très particulières. - ---Quel est donc votre professeur, là-bas? - ---Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély! - ---Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le -piano comme un savetier!--s'écria M. Vaufrenard qui perdait -complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique. - -Il interpella grand'mère. - ---Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre -petite-fille devienne une musicienne? - ---Une musicienne! une musicienne... sans doute!--s'écria la -malheureuse femme--Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...? - ---Enfin!--interrompit M. Vaufrenard,--voulez-vous qu'elle joue du -piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du -talent? - -Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de -talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il -porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire -des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs, -très enflammés, très irritables et très compétents en matière -musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la -tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai -talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur -"qui ne fût pas un âne."--Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!--La -question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire -d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer, -surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études" -de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna: -avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent -presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin, -une heure ou deux, chez les Vaufrenard. - -Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à -faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi, -nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une -fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions -sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer -des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les -persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait, -avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en -caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois -tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art. - -Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient -l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme; -ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus -la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants -n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, -sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux -petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu. - -M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait -comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait -traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme -un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et -dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait -au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu -brusque de façons, avec un coeur tendre. Il vivait sans cesse -sur la défensive, car il croyait,--avec quelle raison!--en voyant -une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il -aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, -et de cela il souffrait un perpétuel martyre. - -La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique -m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement; -mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses -elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot -juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour -toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui -qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles -de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent; -c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor: -"Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur -religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui -réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour -la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui -manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me -débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois -de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non -pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie, -définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne -contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en -se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans -ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en -m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que -dussent être les dégoûts que le sort me réservait. - -Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les -revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante -de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon coeur; -plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse, -oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin -d'idéal,"--comme on ose à peine dire,--il y en moi un individu -positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que -ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas -communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une -valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait -je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par -exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..." - -Le cher homme que M. Topfer! - -Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut -très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout -afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla -des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, -et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris -blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, -et son frais petit oeil bleu, son oeil d'enfant. Il était -pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute -qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur -Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais -s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé -la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin -lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta -seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit oeil -bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux -qu'il pût faire pour moi. - - - - -X - - -On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un -professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, -très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque -toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait -presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front -pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même -en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une -grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les -vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, -je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à -M. Topfer. - -Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. -J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine -préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon -frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par -tout le monde,--quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, -cela dût m'être tenu absolument caché,--que monsieur mon frère -avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à -prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée -par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... -Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce -à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; -Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée -et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était -dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais -pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais -toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon -frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, -et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une -longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me -mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais -la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que -la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle -disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder -dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû -abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par -ses examens. - -On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le -troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il -avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait -fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes -antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de -son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi -contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il -avait à présent creusé de nouveaux précipices! - -Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. -Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il -était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est -reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus -qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. -Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le -reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son -petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. -Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à -huitaine!" - - - - -XI - - -M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si -peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande -déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et -qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à -M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer -un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. -Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer -en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me -mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de -personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un -grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce -jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue: - ---Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous imaginer le plaisir que -vous nous avez fait!... - -Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous prie de le croire! -C'était le premier compliment qu'on me décochait à bout portant! -Mais le satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. A notre -départ, seulement, en m'embrassant sur le front, comme lorsque -j'étais enfant, il me dit: - ---Eh bien! mougeasson! tu reviendras demain matin, j'espère, te -faire un peu frotter les oreilles?... - -Je revins le lendemain matin pour m'entendre dire que j'avais joué -comme un sabot et me le voir démontrer. - ---N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre gamine, ils ne savent -seulement pas discerner une note fausse!... - -Ça, c'était clairement injuste, par exemple! car il y avait là, la -veille, deux dames, excellentes musiciennes, sans compter le jeune -homme qui me tournait les pages. - -Mais je ne tardai pas à découvrir ce que voulait M. Vaufrenard: il -voulait étonner son ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait -jouer autrement la _Courante_ de Rameau ou la _Polonaise_ de -Chopin, que je ne l'avais fait la veille. Pendant douze jours, il -me fit travailler à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva, -et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était M. Vaufrenard -qui n'était pas content, car son amour-propre était intervenu dans -l'affaire, et pour douze jours de ses leçons personnelles, à lui, -il voulait absolument que je fusse remarquable. Il prenait son ami -à partie: - ---Comment! tu ne trouves pas!... mais écoute-la dans cette phrase, -sacrebleu!... - -M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait recommencer et -recommencer encore, avec ses indications, ses nuances. Puis tout -à coup, après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement -mécontent, ou de moi, ou de lui-même, et s'écriait: - ---Eh bien! jouez-moi ça comme vous l'entendez!... - -Habituée à une grande docilité, je ne vis heureusement pas de -malice dans son injonction inaccoutumée, et je jouai comme j'avais -envie de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! et ne sut -que me recommander de ne pas manquer de venir le lendemain. Il -était tard, je m'en souviens; je déguerpis dare dare en roulant ma -musique, mais j'eus le temps d'entendre, derrière la portière en -tapisserie qui fermait le salon, M. Topfer qui disait: - ---Tempérament du diable, la drôlesse!... - -Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en grimpant l'allée -sous bois, puis en descendant la petite rue torride où il n'y -avait, à cette heure-là, plus d'ombre! - -Alors, seulement alors,--pour quelles raisons infiniment -subtiles,--je me crus le droit de penser que le grand jeune homme -qui m'avait tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait adressé -un compliment si ému, _primo_, devait être sincère; _secundo_, -pouvait n'être pas un imbécile. - -Que les choses sont étranges! Le souvenir de ce garçon ne -m'avait pas du tout agitée et je n'avais même pas été tentée de -me représenter sa personne physique qui ne me laissait aucune -impression, ni de retrouver seulement son nom. Ce garçon était -lié à mon petit amour-propre de pianiste; c'était son compliment, -de ton si convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà qu'à -présent, et parce que je venais de découvrir que mes deux -maîtres me trouvaient des qualités, voilà que dans une minute -d'exaltation, sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne pus -me retenir de dire à ma vieille bonne: - ---Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme qui m'a fait un de ces -compliments, l'autre jour!... - -Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle eût été soudain -pétrifiée: - ---Un jeune homme, mademoiselle!... et qui ça, donc? - ---Ma foi, je ne sais seulement pas son nom. - -Je dus la tranquilliser, car elle allait croire que l'on m'avait -manqué de respect dans la rue. - ---Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, un jeune homme qui -me tournait les pages! - -Elle me regarda, l'excellente vieille femme, d'une façon -inexprimable et dont je ne compris pas, dans l'instant, tout le -sens; mais sa figure m'est demeurée présente parce que j'y ai -songé bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux visage -tanné et ridé, un mélange d'angoisse solennelle et de bonheur, de -surprise et de résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait -soudainement, au tournant de la rue, à un événement qu'on -pouvait pressentir, mais qui était encore inattendu, et dont les -conséquences devaient être incalculables. - ---L'avez-vous dit à Madame, au moins? s'écria-t-elle. - ---Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, voyons! Tu es -là qui fais une tête!... - ---Moi, à votre place, je le dirais à Madame. - -"Madame," pour Françoise, comme pour tous, c'était ma grand'mère. - -Je n'avais pas envie du tout d'entretenir grand'mère d'une -niaiserie que je regrettais déjà d'avoir confiée à Françoise. -Voilà comme je comprenais, à cette époque, que l'on fît des -confidences: ou bien à la première venue, parce qu'on ne sait -pas comment elle va les prendre, et qu'il y a là quelque chose -d'inconnu, d'amusant, comme un jeu de hasard; ou bien à quelqu'un -comme Mme du Cange, qui comprend tout, et mieux que vous ne feriez -vous-même. Mais ma grand'mère, quel que fût le respect que je -professais pour elle, était bien la dernière personne à saisir -les complications du moindre tourment de l'esprit; quant à maman, -elle n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi que ce fût. Et, -après tout, moi, j'étais bien tranquille; ce n'étaient que les -grands airs de Françoise qui contribuaient à me faire croire qu'il -se passait quelque chose d'anormal. - -Pourtant, je dus finir par conter la chose; mais voici pourquoi: -c'est que j'avais espéré retrouver ce jeune homme chez les -Vaufrenard, le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour rien -au monde je ne me fusse permis de dire: "Tiens! ce jeune homme qui -m'a tourné les pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." Ah! -bien, c'en eût été, une affaire! Mais de retour à la maison, je -dis à grand'mère qui me parlait de mon piano: - ---Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que Mme Pallu, qui me -tournait les pages, laisse traîner la dentelle de sa manche sur -la partition: j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre ou -cinq mesures... - -A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, ce qui me parut -providentiel: - ---Qui donc te tournait les pages l'autre dimanche? - ---Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a adressé un fort joli -compliment... - -Glissée comme cela et en manière de réponse, seulement, la petite -chose passa comme lettre à la poste... mais, en glissant, me -fit plaisir. J'étais à contre-jour, heureusement, car je rougis -jusqu'aux oreilles!... - ---Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: c'est un ami des Jarcy, -qui est venu avec eux de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il -donc? - -J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence. - -Personne ne se rappelait le nom de ce jeune homme. Ce très léger -incident en demeura là, momentanément, et n'eut pas d'autre suite -immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui venaient à Chinon et -chez les Vaufrenard, environ un dimanche sur deux. Je ne croyais -pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser d'une façon -particulière au jeune homme qui m'avait tourné les pages, mais ma -curiosité était piquée, et je m'imaginais ne désirer que savoir -son nom. - -Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas d'enfants avec qui -j'eusse pu parler aisément, et formaient un couple d'une -cinquantaine d'années, à l'abord assez froid; je les connaissais -peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée pour aller leur -demander le nom du jeune homme qui m'avait tourné les pages! -Mais je m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de leurs -paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, par hasard, celle que -je souhaitais? Ce fut un fait exprès: personne, du moins en ma -présence, ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah çà! il était -donc bien ordinaire, bien quelconque, pour avoir laissé si peu de -traces dans une petite réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à -ces gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir pas gardé de lui -quelque souvenir!... Et je songeais, en même temps, à part moi, -que moi-même, je ne savais pas comment il était fait, s'il était -joli ou laid, et que je n'avais retenu de lui que le compliment -qu'il m'avait adressé et le ton qu'il y avait mis. - -Telles étaient ma timidité, mon habitude de contrainte et la -terreur qu'une jeune fille élevée comme je l'étais a de se -compromettre, que je rentrai au couvent sans avoir appris ce -que je voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une fois, -je croyais bien que cela n'était rien qu'une assez mesquine -curiosité non satisfaite: je me moquais de moi-même, et, dans le -train qui me ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion -que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper de choses -sérieuses, car n'allais-je pas "dans le monde" devenir maniaque et -ridicule?... - -Le couvent, en effet, s'empara de moi de nouveau, et si bien, que -j'oubliai ces petites choses. Ce devait être mon avant-dernière -année; j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma sagesse me -valait des emplois nombreux; j'avais fort à faire. En outre, je -fus saisie, la troisième semaine qui suivit la rentrée, après les -habituelles secousses de la retraite, d'une crise de dévotion! -oh! mais, sans comparaison possible avec ce que j'avais éprouvé -jusque-là. - -Mme du Cange, qui prenait chacune de nous en particulier, une fois -par semaine, m'arrêta sous la charmille, et me dit: - ---Mon enfant, si quelque fait insolite s'était passé, pendant les -dernières vacances, est-ce que vous ne me le confieriez pas? - -Je protestai, sans comprendre en aucune façon. Ma confiance en -elle n'était-elle pas toujours la même? Et très sincèrement, je -me demandais: "Que se serait-il passé ces vacances dernières?" -Elle me dit: - ---Il y a quelque chose de changé en vous, mon enfant... - ---Mais non, madame, je vous jure! - ---Il y a quelque chose... cherchez!... Voyons! cherchons ensemble: -n'auriez-vous pas gardé de ces vacances quelque souvenir, agréable -ou douloureux, mais tenace, et qui se loge dans un coin de notre -âme, comme une parole frappante qu'on ne peut plus oublier et qui -suscite sans cesse des pensées autour d'elle? - ---Mais, non, madame! - ---Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle? - ---Mais, non, madame... - ---Point de nouveaux chagrins de famille?... Je sais, ma chère -enfant, que la grande perte que vous avez subie a laissé en votre -excellent coeur une blessure profonde; cependant, il faut se -résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi avoir confiance en sa -miséricorde: vous n'êtes pas tourmentée du sort de l'âme de votre -digne père?... - ---Oh! non, madame. - -Elle me regarda, alors, de tout son charmant visage: - ---Et notre petite conscience, notre petite conscience de cristal, -vous savez, si pure, qu'une goutte d'eau y fait tache, elle ne -nous reproche rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret -que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à moi? - -J'étais très embarrassée, incommodée même, et je commençais à -m'émouvoir. Je n'avais rien à cacher, me semblait-il, ni à Mme -du Cange, ni à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de la -pénétration extraordinaire de Mme du Cange qu'il ne me venait même -pas à la pensée qu'elle pût se tromper. Si elle avait remarqué -quelque chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. Lui dire -"non" jusqu'au bout, la laisser se séparer de moi sans un aveu, -c'était la laisser avec un soupçon, et cela m'était très pénible. -Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je m'examinai vite, -vite; et ce fut ce qui dominait en moi, depuis quelque temps, qui -émergea: c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer Jésus -comme je faisais! Je devins rouge, j'eus envie de pleurer, et je -confessai à Mme du Cange le sentiment dont mon coeur était plein: - ---Madame, peut-être est-ce que j'aime trop Notre-Seigneur -Jésus-Christ!... - -Il me parut bien qu'elle attendait cela ou quelque chose -d'analogue. Son visage, qui avait été anxieux, s'amollit, et -elle me prit la main. Mais je sentis tout de suite que ce que -je lui avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint sur -les recommandations qu'elle m'avait faites l'année précédente -et sur la nécessité de garder de la modération dans toutes les -affections, même divines. - -En me quittant, elle me demanda si je comptais voir bientôt mes -parents. Rien ne me faisait prévoir leur visite; il y avait à -peine un mois que nous étions rentrées. - -Cependant, huit jours après, Mme du Cange me dit: - ---Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir madame votre -grand'mère et votre chère maman aussi sans doute, jeudi prochain. - -Comment cela se faisait-il? Elle leur avait donc écrit de venir? -En effet, grand'mère et maman m'attendaient au salon le jeudi -suivant, et, quand j'arrivai, Mme du Cange et Mme de Contebault, -la Supérieure, les quittaient. Mon Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait -donc y avoir de si important? Oh! je me souviens avec effroi de -ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants vous regardent -et où l'on se demande: "Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..." - -Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, ou plutôt calmées, -car la lettre de Mme du Cange avait dû leur causer une certaine -alerte. Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me dit: - ---Nous avons tranquillisé ces dames qui s'alarment à votre sujet, -mesdemoiselles, d'une façon vraiment bien délicate, bien touchante! - ---Figure-toi, dit maman,--avec sa franche simplicité,--qu'elles -nous ont demandé si tu n'avais pas joué, ces vacances, avec -quelque jeune cousin!... - ---Allons, interrompit grand'mère, ne soyons pas indiscrètes! Cette -enfant n'a pas besoin de savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; -qu'elle sache seulement que ses maîtresses comme sa famille n'ont -qu'un souci, c'est qu'elle soit une jeune fille irréprochable. -Quant au cousin, puisque cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, -nous avons affirmé à ces dames que nous n'avions pas de cousin, -et que, Dieu merci, je sais assez ce que c'est qu'une jeune fille -bien élevée, pour ne pas lui laisser fréquenter de près aucun -jeune homme!... - -Maman, qui avait toutes les peines du monde à se tenir, me dit: - ---Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais dansé, par hasard!... - ---Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. Je n'en retiens -qu'une chose: c'est que ces dames sont des éducatrices -admirables, mais elles devraient avoir plus de confiance dans les -familles, surtout quand elles sont représentées par des personnes -de mon âge!... - -Je vis que grand'mère était un peu piquée qu'on eût pu la -soupçonner d'avoir laissé naître en moi un sentiment pour un -jeune homme. Grand'mère avait une confiance absolue en son grand -âge, parce que le grand âge comporte par définition l'expérience, -et elle avait confiance en certaines mesures préservatrices de -l'innocence, qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie. - -Et, pendant que je rougissais à me gonfler les joues, et qu'un -tourment nouveau envahissait ma conscience, grand'mère ayant -tranquillisé ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même, -disait: - ---C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre chose. - - * * * * * - -Cette visite de mes parents produisit un effet singulier. Mme du -Cange, qui, sans cesser jamais d'être exquise en ses rapports avec -moi, ne me dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, -incompréhensible, depuis ma grande dévotion de l'an passé, et qui -me bridait, doucement mais fermement, dans mes élans pourtant -si conformes à l'éducation qu'on nous donnait, Mme du Cange -desserra tous les freins et me laissa libre d'aimer Jésus à -ma guise. On ne me chicana plus sur mes confessions, sur mes -communions, sur mon attitude trop fervente à la chapelle. Au -contraire, tout cela parut désormais parfaitement édifiant et dans -l'ordre. Sans doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une -erreur sentimentale,--ce dont je ne pouvais me rendre compte -dans ce temps-là, comme bien l'on pense,--ou bien, lors de cette -visite de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation de me -laisser aller à mes penchants pieux: certaines familles ne se -plaignaient-elles pas à ces dames qu'on fît de leurs filles des -"bigotes!" Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,--je le -lui ai entendu dire plus tard,--qu'une grande piété ne peut pas -nuire aux jeunes filles, "car elles en laissent toujours assez -tomber, chemin faisant, dans la vie." - -Le séjour au couvent me fut rendu désormais délicieux. Je ne -l'avais jamais trouvé pénible, mais il y eut, autour de moi, à -partir de cette époque, comme un concert organisé secrètement pour -m'enchanter. J'avais conquis une grande autorité sur toutes les -élèves, non seulement de ma classe, mais des classes inférieures, -par mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs sans cesse -renouvelés et accrus. Tout le monde m'aimait, sauf le clan des -mauvaises têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais mis -tout mon bonheur dans le coeur de Jésus, depuis que j'étais bien -persuadée que tout savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin -ravissement. - -Je venais de conquérir le "second médaillon," récompense -insigne, attendu qu'il n'existait que deux médaillons pour le -pensionnat. A présent, j'allais porter sur la poitrine un objet -qui laissait loin en arrière tous ceux qui m'avaient valu les -quolibets des familles, au salon, et les sarcasmes de mon frère -Paul: un cadre ovale et doré, à peu près des dimensions d'une -main moyenne, enfermait, sous verre, une peinture exécutée à -la main, dite miraculeuse, et nommée _Mater admirabilis_; elle -représentait la Vierge, entre un lys et un fuseau, et avait été -exécutée, affirmait-on, dans une heure d'inspiration, par une -sainte religieuse qui n'avait jamais touché auparavant ni crayon, -ni pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez lourde chaîne de -cuivre, tout disgracieux et incommode qu'il fût, je le portai avec -fierté et sans redouter les moqueries: je fusse sortie en ville -avec, depuis que j'aimais Jésus! - -Ce fut pendant la semaine sainte de cette année que j'atteignis -mes plus grandes extases. La passion de Notre-Seigneur me toucha -comme jamais encore; je vécus tout le drame avec une intensité -qu'aucun spectacle, aucune lecture n'égalèrent plus pour moi. En -qualité d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" j'eus le -privilège extraordinaire de veiller toute la nuit du Jeudi au -Vendredi saint devant le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu -improvisé dans une partie quelconque de la Chapelle où l'on -transporte les Saintes Espèces, tandis qu'on laisse le Tabernacle -vide. Et, toute cette nuit, je la passai à genoux, dans les -larmes, dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée de -fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent le sut et s'exalta, -quoique Mme du Cange ne vît pas cela d'un très bon oeil. -Beaucoup croyaient, quand je repris connaissance, que je retombais -du ciel. - - - - -XII - - -La semaine de Pâques, nous quittions le couvent pour passer une -dizaine de jours en famille. Maman vint seule me prendre; elle, -ordinairement si placide, elle avait l'air tout décontenancé. Je -lui demandai pourquoi grand'mère ne l'avait pas accompagnée; elle -me dit qu'elle gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." -Grand-père? il était à Paris. - ---A Paris!... - ---Oui, à Paris, pour ton frère. - -Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il dû se passer, seigneur -Dieu! Evidemment il ne s'agissait pas de maladie, car c'eût été -ces dames qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait rien -me dire. Je m'exténuais à imaginer les horreurs qu'avait bien pu -commettre encore ce diable de Paul! - -A la maison, la grand'mère aux abois; on fait à peine attention à -moi; on vit suspendu dans l'attente du télégraphiste, du facteur; -on attend des nouvelles de Paris; et tout cela en cachette de moi, -autant que possible, car je dois toujours ignorer qu'un jeune -homme peut se mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer -trop clairement que notre Paul a exécuté une frasque un peu raide. -Comme il faut bien m'avouer quelque chose, grand'mère me dit: - ---Ton frère, mon enfant, a commis quelques légèretés. - -Je demande s'il viendra tout de même en vacances. Grand'mère, -s'oubliant, s'écrie: - ---Ah! mais non! - -Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends que les "légèretés" ne -sont pas de celles qui s'envolent au premier coup de vent. - -Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à neuf heures du soir, -qui est-ce que nous voyons arriver, sans tambour ni trompette, -sans être annoncés même par un télégramme? Le grand-père avec Paul! - -Grand brouhaha; exclamations; embarras sur l'attitude à prendre -vis-à-vis de Paul. Au milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!" -des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père qui glisse à -l'oreille de ces dames: - ---Tout est arrangé! - -Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement pas l'air de -se douter qu'on ait pu s'agiter à cause de lui: on jurerait que -son grand-père a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui faire -honneur. Il reste avec moi, pendant que grand'mère se précipite -dans une autre pièce, en entraînant son mari, afin d'apprendre de -lui comment "tout est arrangé." - -Je dis à Paul: - ---Eh bien! mon bonhomme, tu peux te flatter de faire ici un -grabuge! - -Il hausse les épaules et sourit: - ---Je te raconterai ça, ma petite. - -Je ne me souciais pas d'entendre des histoires dans le genre de -celles de l'année dernière, et si l'on n'avait pas fait tant de -mystère de son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; -mais j'étais très intriguée. - -Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la raconter, mais le -lendemain, chez les Vaufrenard qui, maintenant, venaient -s'installer à Chinon dès les premiers jours du printemps. Un -événement comme le voyage du grand-père à Paris, il fallait bien -qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! Aussi s'arrangea-t-on pour nous -inviter à aller nous promener au jardin, mon frère et moi, dès -qu'au salon la nécessité parut s'imposer de parler de ce voyage. - ---Allez donc prendre l'air, mes petits; quand on sort de classe ou -des amphithéâtres de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une -minute de ses vacances. - -Il en résulta que l'affaire fut contée en même temps dans deux -endroits: dans le salon au parquet piqué et sur la terrasse, à -l'un de mes balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite. - -Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, faisait bruire toute -la terre de bourdonnements de mouches et d'abeilles. L'immense -vallée était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous de -nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, les amandiers, -les poiriers, les pommiers et les pêchers étaient en fleurs. -Cela formait un de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent -représenter le début de quelque chose qui va s'amplifier et -s'embellir, mais qui est plus charmant dans son commencement, de -ces tableaux qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter une -marche nuptiale. - -Je dis à Paul: - ---Comme c'est joli! sens-tu comme ça sent?... - -Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et voilà qu'il se met -tout à coup à me raconter son affaire, parce qu'il en était encore -tout saturé, ayant été très ennuyé un moment, puis béatement -stupéfait que ça se soit "arrangé." - -Depuis que Paul était un peu à court d'argent, à la suite de -ses fameuses folies, il recherchait des plaisirs innocents, -disait-il, et, en même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein -qu'il s'était procuré une invitation à un certain bal donné dans -une salle de restaurant, au Palais Royal, par une société de -prévoyance dont faisait partie tout un monde de petits bourgeois -et employés. Là, mon Paul dansait, plusieurs fois durant la -soirée, avec une petite jeune fille blonde qui était jolie comme -un ange et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si bonne -danseuse et si agréable qu'il n'en invitait presque aucune autre -et faisait connaissance avec la maman, une jeune veuve très comme -il faut. On se plaisait évidemment de part et d'autre et on se -donnait rendez-vous au prochain bal d'une autre société, qui avait -lieu huit jours après, car il paraît que tout ce petit monde, qui -n'a pas les moyens de recevoir, trouve à danser continuellement -et presque sans bourse délier. Au second bal, encore dans un -restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," si je me souviens -bien, l'idylle se resserrait, et la maman acceptait que Paul les -reconduisît, elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, -car il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" étaient -rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le même quartier que -lui? Sous son parapluie, abritant Juliette et sa maman, Paul -faisait cette fois connaissance avec la devanture du magasin de -modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait les fenêtres du -petit entresol qu'on habitait au-dessus: "Vous voyez, monsieur -Paul, c'est là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent, -venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, puis sans qu'il -fût question d'aucun bal, puis plus souvent encore, puis presque -tous les jours. - -Je faisais observer à Paul: - ---Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu ne pouvais pas épouser -cette jeune fille!... - ---Que tu es bête! me disait Paul. - -Et il continuait à raconter son histoire, non pour moi, car il me -jugeait vraiment stupide, mais pour le plaisir de la raconter. -Moi, je commençais à m'intéresser à cette petite Juliette. Ce -n'était pas la première histoire d'amour que j'entendais, car, -malgré les précautions de grand'mère, des histoires d'amour, on en -entend à tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais c'était -la première fois qu'une d'elles me paraissait vivre tout près de -moi, et me touchait, je ne sais pas pourquoi. J'avais les deux -coudes appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées contre le -dos de ma main, et je regardais la citerne du père Sablonneau, ce -grand oeil de bête où toute mon enfance s'était mirée... - -Le récit de Paul n'était guère poétique: il me transportait dans -un magasin de modes de la rue du Cherche-Midi où l'on voyait -Juliette et sa maman confectionnant du matin au soir, et le soir -jusqu'à onze heures ou minuit, des chapeaux, où un petit escalier -en tire-bouchon montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique -chambre de la modiste et de sa fille, une chambre de la forme et -de la dimension d'une boîte à cigares, affirmait mon frère, et -meublée d'un seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul s'amusait -à taquiner la mère et la fille avec des plumes, et à se coiffer -lui-même de chapeaux de femmes dans l'arrière-boutique, ou bien -à répondre comme un employé sérieux aux clientes. Il devait -être si gentil, il avait si bonne mine, il s'amusait de si bon -coeur, que ni la modiste n'osait le mettre à la porte, ni la -clientèle se fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" qui -faisait ses études. Un cousin!... Cela me rappelait ma fameuse -affaire du couvent... La petite Juliette avait joué avec un -cousin, elle; quel effet cela lui devait-il produire? D'après -Paul, cela ne semblait tourmenter personne; cependant, il disait -qu'au bout de quelque temps Juliette n'avait plus le goût d'aller -au bal, et que la maman, qui, au contraire, aimait follement -danser et se distraire, lui faisait des scènes, des scènes que -Juliette racontait à son cher "cousin." Pour raconter ces scènes, -on se faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, ou -l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le tire-bouchon, à -l'entresol. - -Il me semblait que cette jolie petite Juliette aimait Paul, et que -lui ne pouvait faire autrement que de l'aimer aussi, et je les -suivais à cet entresol où, certainement, ils s'embrassaient... -Je regardais toujours l'oeil de la citerne, morne et profond, -par lequel ma vie un peu mélancolique, mon enfance, mes malheurs -de famille, mon couvent me regardaient comme des portraits dont -la sombre prunelle ne vous quitte pas; mon coeur se serrait... -Je suivais ces deux grands enfants jolis qui s'aimaient, qui -s'embrassaient... Pourquoi me mêlais-je à cette affaire? Pourquoi -l'oeil de la citerne du père Sablonneau se mettait-il à -signifier des choses?... Le récit de mon frère était gai; le -printemps, autour de nous, était frais et charmant, et cependant, -de la citerne montait pour moi je ne sais quelle tristesse -inexprimable... - -Paul racontait aussi des parties, le dimanche, à Clamart, -à Meudon: on s'en allait avec des boîtes de sardines et du -saucisson; et alors se joignait à eux un "parent" de la modiste, -un homme d'un certain âge, un peu bedonnant, bon garçon, qui -était capitaine de recrutement, et sur qui Paul comptait -justement beaucoup pour lui faire adoucir la période de deux -mois qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la dînette sur -l'herbe,--fût-ce avec le capitaine,--le jeu de cache-cache, le -retour à la nuit!... tout cela bouleversait les notions que -j'avais des choses: une vie si dépourvue de préjugés, si libre, -c'était effarant pour moi; mais cela ne me scandalisait pas -profondément, parce qu'un seul point m'absorbait, c'était que Paul -et cette petite Juliette s'aimaient... - -Je dis à Paul: - ---Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas épousé cette petite? - -Il se mit encore à rire et répéta: - ---Que tu es bête, ma pauvre soeur! - -Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait. - ---Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" se met à se -méfier de moi et de la petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et -que je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma porte; tant -et si bien qu'un beau jour, pan!... qu'est-ce qui arrive? Juliette -est pincée sortant de chez moi... Chahut!... - ---Comment! elle allait chez toi? - -Il hausse les épaules, sans me répondre, et continue à me mimer -plutôt qu'à me raconter le "chahut" dans le magasin de modes, -la visite solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à la -famille, enfin, un scandale épouvantable, qui motivait le voyage -du grand-père à Paris, et il disait: - ---Tout ça, c'est la faute au capitaine!... - ---Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu avoueras!... Mais enfin, -c'est arrangé, dit-on: qu'est-ce qui est arrangé? comment ces -choses-là s'arrangent-elles? - -Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal. - ---Mais, la petite?... - ---Oh! je la reverrai, n'aie pas peur! - ---Comme elle doit avoir du chagrin! - -Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, un peu plus -loin, au-dessus du père Sablonneau. Sablonneau, qui bêchait sa -vigne, suspendit son "pic" en reconnaissant mon frère, et il lui -demanda si "dans ce Paris" il n'avait point vu Gambetta. Le père -Sablonneau était toujours agent électoral comme du temps de mon -père, mais à présent, il tournait au rouge. - -Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; par instants, -l'odeur de la terre remuée venait jusqu'à moi, mêlée au parfum -si délicat des arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me -mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer du balcon, et je -regardais un insecte tombé dans la citerne et qui, soutenu à la -surface de l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité de -pattes au milieu des conferves. - -Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous ont pénétrés, -peut-être à notre insu, remuent en nous un monde ignoré de -nous-mêmes. Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi j'avais -eu, à ce moment, si grande envie de pleurer. Cela montait, -montait, cela allait éclater; je n'eus que le temps de m'enfuir -à toutes jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; -on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." Je criais sans me -retourner: "Qui m'aime me suive!..." et je grimpais, quatre à -quatre, les marches de l'escalier de bois, en déchirant des fils -d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière moi: "Est-elle encore -enfant, pour son âge!..." - - - - -XIII - - -Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans le Clos; je courais -toujours, pour leur échapper et pour mettre sur le compte de -l'essoufflement le trouble que l'envie de pleurer avait dû -laisser sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations de M. -Vaufrenard à propos de la beauté du printemps, et les compliments -qu'il ne se fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à maman: - ---Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà Richelieu là-bas... -Vous avez de bons yeux, j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit -jusqu'aux clochers de Loudun!... - -Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, car elle ne -se préoccupait, dans cet admirable endroit, que de l'état des -celliers négligés par le locataire. - ---Mais que voulez-vous que je fasse de vos celliers, ma bonne -madame Coëffeteau, s'écriait M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas -trois pièces de vin à y loger? - -J'entendis grand-père qui confiait à Mme Vaufrenard: - ---Ma femme échangerait toute la belle vue pour un placard de plus -dans la maison!... - -Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux Parisiens, mais -la vérité était que grand'mère, lorsqu'elle n'était pas en -coquetterie, n'appréciait à fond que les choses utilisables. - -Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait: - ---Madame Coëffeteau, dès que je serai ici propriétaire, je fais -combler vos celliers!... - -Ceci la piquait doublement, parce qu'il était en effet question -de vendre la maison et le Clos, pour payer les "légèretés" de mon -frère. - -M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la petite propriété; -maman, qui ne pouvait plus faire autrement que de la vendre, y -eût bien consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, quelle -déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, quel aveu de détresse à -ceux-là auxquels on l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à -la maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules qui eurent -trait à cette affaire; à toute porte entre-bâillée, j'entendais -des "La dot de Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." -qui me frappèrent vivement, comme on le peut supposer. Ce n'était -pas que je fusse inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette -époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée à la pensée du -mariage, et, en second lieu, le mariage, s'il m'apparaissait dans -un lointain brumeux, ne se laissait concevoir que sous l'aspect -d'un rêve de tendresse, d'un paradis à deux âmes perpétuellement -ravies, et entre lesquelles une question d'argent eût été vraiment -méprisable. Toute mon éducation, plus forte que les exemples -fournis, m'obligeait à cette conception idéale. Non, ma dot -m'importait peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle causait -à ma famille. Evidemment, pour solder les frasques de Paul, -c'était ma dot qu'on avait écornée, ou bien c'était elle qu'il -faudrait sacrifier. - -Chacun était témoin que M. Vaufrenard insistait pour acheter, -et grand'mère se chargeait de le répéter à toute la ville, afin -de manifester sa résistance aux plus belles offres; elle était -si heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: "Vendre leur -propriété?... les Coëffeteau n'en sont pas là!..." Je crois même -qu'il dut intervenir un arrangement entre mes grands-parents -et maman, par lequel on faisait un échange: ils devenaient -propriétaires de la maison et du Clos, situés à Chinon même, et -maman acquérait une de leurs trois fermes, situées dans le canton -de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en vente sans trop de -bruit. Cette ferme, nommée la Blanchetière, fut en effet mise en -vente; mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros marchand -de biens très connu, qui entra à la maison, un jour de marché, les -souliers crottés et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: -Monsieur n'était pas là, Madame ne savait seulement pas de quoi -il s'agissait; quant à Mme Doré, que l'homme demandait, elle se -déclara incompétente et le renvoya chez le notaire. On ne revit -plus le marchand de biens. Mais, par les portes entre-bâillées, -j'entendais toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..." - - - - -XIV - - -Je ne sais si ces tristesses de famille y furent pour quelque -chose, mais je tombai, moi, durant ces vacances, dans une sombre -mélancolie qui n'était, malheureusement, pour ragaillardir -personne autour de moi. Par-dessus le marché, ne voilà-t-il pas -que M. Vaufrenard et M. Topfer me jugeaient moins forte que -l'année dernière, et se lamentaient, et ne semblaient plus faire -aucun fond sur moi!... - -Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le dire, s'y prenait mal -avec moi; il me tarabustait et se fâchait--alors que j'aurais eu -tant besoin de douceur...--Je crois aussi qu'il était un peu agacé -de ce que ma famille refusât de lui vendre la maison, et d'autant -plus qu'il n'ignorait pas que nous avions besoin de la vendre. -Mon bon vieux Topfer, qui avait pour moi une secrète indulgence, -manquait d'autorité pour me défendre contre son ami, et il me -suppliait, à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez nuit -et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire damner tous les -membres de ma famille; mais le coeur n'y était pas. - -Un matin de septembre, un samedi, je me souviens, nous eûmes une -scène violente et regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du -Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me faisait reprendre huit -fois le même passage, je m'énervais, il s'irritait, et je jouais -de plus en plus mal. Il me dit: - ---Mais, ma fille, le piano peut être une ressource dans la vie! -Personne ne sait, par le temps qui court, s'il aura de quoi manger -demain... - -Cela me blessa parce que j'y vis une allusion à la gêne dont -souffrait ma famille, et au fond de moi, sans que je me fusse -doutée que je la possédais, je trouvais la susceptibilité de ma -grand'mère. - -J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. Vaufrenard quelque -chose de désagréable; mais je n'avais point d'esprit: je lui -dis la chose la plus sotte possible, celle que j'avais voulu -précisément lui cacher, parce qu'elle ne pouvait qu'aigrir nos -rapports; je lui dis que mon piano n'allait plus pour une bonne -raison, c'était qu'au couvent j'avais fait de l'harmonium et même -de l'orgue, qui me plaisaient mieux. - -M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait pas souffrir que l'on -cultivât plusieurs instruments à la fois si l'on voulait posséder -l'un d'eux parfaitement: - ---Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce n'est pas pour chanter -les Vêpres!... Tes sacrées béguines... - -Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant sur ma figure -l'effet désastreux que produisait la moindre critique de mon -couvent, de mes chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée -dans une autre partie de mon amour-propre, et, à ce qu'il me -semblait, jusque dans ma religion. - -Je perdis complètement la tête, et pour porter à mon adversaire un -coup qui fût l'équivalent des deux blessures qu'il m'avait faites, -une idée soudaine, nullement fondée, une idée qui ne correspondait -en moi à rien de réfléchi, s'offrit à moi: elle était une réplique -au souci pécuniaire abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait -une explication audacieuse à mon goût pour "faire chanter les -Vêpres;" je dis, en verdissant de rage: - ---Le piano? heureusement que je pense avoir de quoi manger sans -cela: je n'ai qu'à me faire religieuse!... - -Il me dit simplement ceci: - ---Ma petite, la séance est levée. - -M. Topfer revenait de sa promenade matinale; il entra au salon -avec Mme Vaufrenard: tous deux s'étonnèrent que je fusse en train -de rouler ma musique; je leur dis que j'étais pressée, ce matin, -que maman m'attendait pour aller au marché, enfin quelque chose -d'invraisemblable. On me regarda partir. M. Vaufrenard ne souffla -pas un mot. Mme Vaufrenard me dit qu'elle espérait bien me voir le -lendemain, dimanche, après-midi. - ---Mais, certainement, madame! - -Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je boudai, et n'allai -pas chez les Vaufrenard. Il me fallut pour cela, prétexter à -la maison "une migraine atroce," indisposition qui parut bien -extraordinaire, car je n'étais point sujette à la migraine. Toute -ma famille alla chez les Vaufrenard. Moi, dans ma solitude, -j'essayai de me faire à l'idée que j'étais irrémédiablement -fâchée avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, ni le Clos, -ni mon balcon au-dessus de la citerne du père Sablonneau; et je -songeai aussi à ce qui était sorti de moi tout à coup en présence -de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire religieuse... - -Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, même au plus fort de -ma piété, je n'avais pas un instant songé à n'être pas une femme -comme toutes les autres. Ce n'était que dans un moment de dépit -contre la vie qu'on semblait dire fermée devant moi, que ce refuge -s'était entr'ouvert. C'était une parole prononcée:--ô la vertu des -mots!--et parce que mes lèvres l'avaient articulée, et parce que -des oreilles l'avaient entendue, tout mon avenir paraissait invité -à prendre une route insoupçonnée. - -Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me retirer du monde, ne -serait-ce pas épargner à ma famille l'inquiétude de ma dot, de -ma "malheureuse dot?" Au Sacré-Coeur, je le savais bien, on -m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, et le nom de mon père, -sans argent. La vie des religieuses, je la trouvais belle. Et mon -appétit d'idéal y eût été satisfait. - -Que le coeur me battit, toute cette journée! J'avais cette -espèce d'ivresse que donne souvent une grande détermination à -prendre, surtout lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous -offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante secousse à jouer -son sort à pile ou face. Mais à présent que je songe à ce que fut -cette méditation de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y plut -surtout, ce fut l'idée que le parti de me faire religieuse me -dispenserait de reparaître, dans une posture humiliée, devant M. -Vaufrenard... - -Ma vertu était imparfaite, et ma vocation un peu improvisée! Mais -je ne m'en rendais pas compte. - -Je fus soutenue, toute cette après-midi, par l'idée que je -frappais un coup, un grand coup, que mon absence chez les -Vaufrenard était une manifestation, que de n'aller point chez -eux aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... -J'escomptais les impressions de ma famille au retour de chez -les Vaufrenard, leurs exclamations: "Tu n'étais pas là! On a -dit ceci... On a fait cela..."--"Et comment! nous ne verrons -pas mademoiselle Madeleine!..."--"Rien d'inquiétant, au moins, -j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu tant de plaisir à te -voir!... On voulait nous accompagner jusqu'ici pour prendre de tes -nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en même temps très -ennuyée de n'être pas chez les Vaufrenard, et très fière de mon -"coup." - -Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point d'exclamations, -point d'impressions intéressantes à me rapporter. Chacun me dit: -"Et cette migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut même pas -un à qui vînt l'idée que ma migraine était feinte!... - -Accidentellement, pendant le dîner, maman me dit: - ---Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu sais, qui t'a tourné les -pages, l'année dernière... - -Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir blême. Oh! ma nouvelle de -chez les Vaufrenard que je n'avais pas escomptée, c'était bien -celle-là! - -Maman dit encore: - ---Il a eu la gentillesse de se souvenir de toi... - -Grand-père découpait un poulet, et toute la table le regardait -faire, attentivement; l'abat-jour opaque de la lampe dissimulait -la tempête qui s'élevait sur ma figure. - -Je sentais monter de ma poitrine à mon cou quelque chose d'énorme -et d'inconnu, que je ne pourrais comparer, bien que le rapport -soit un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, tout d'un -coup, se soulèvent, crèvent leurs digues et inondent le pays. Je -vis que je ne pourrais certainement pas me contraindre, alors je -prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et courus à ma chambre. - -Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut me jeter sur mon -lit et m'efforcer de pleurer pour que cela finisse vite, car il -ne s'agissait pas de rester dix minutes absente: quand grand-père -aurait fini de découper son poulet, si je n'étais pas redescendue -avec mon mouchoir, ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais -partagée entre le désir de pleurer vite et celui de ne pas savoir -pourquoi je pleurais. Le dépit et la rage d'avoir manqué cette -après-midi dominaient et m'empêchaient de pleurer, puis, tout à -coup, une désolation immense prit le dessus, la désolation d'avoir -manqué non une après-midi, mais ma vie: le bonheur qui est passé -près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! des larmes, je crois -que je n'en ai jamais tant versé en si peu de temps. Et dans ma -crise, j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je vais dire en -bas? Je vais dire que je suis enrhumée du cerveau..." - -En rentrant à la salle à manger, je dis: - ---Je couvais un rhume de cerveau: voilà l'explication de ma -migraine. - -Il est donc possible que des sentiments très intimes nous -parcourent comme des filets d'eau souterrains dont il faudrait une -baguette divinatoire pour découvrir les sinuosités secrètes, et -qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent sous nos pas -en nous causant tout l'effroi d'un phénomène inconnu? - -On reparla du jeune homme qui m'avait tourné les pages, parce -qu'il était un personnage nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant -paru qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René Chambrun; -il était de Vendôme; il allait prochainement soutenir sa thèse de -doctorat en médecine. - -Dire le retentissement en moi de ces syllabes quelconques: "René -Chambrun," c'est impossible. La musique, la poésie, le rêve -infini qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées devant -moi, de quelle manière, par quels mots exprimer cela? "René" me -semblait être le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus -distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais quelles notes graves -du violoncelle de M. Topfer. C'était un nom assez ordinaire, et je -voulais que ce fût un nom très beau. - -Et ce nom faisait surgir dans mon imagination la figure du jeune -homme que j'avais à peine remarquée l'année précédente: j'étais -sûre qu'il avait des cheveux noirs, des yeux profonds et une barbe -frisée. Ce que je connaissais de lui, c'était le son de sa voix; -la phrase qu'il avait dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: -"Oh! mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à mon oreille -et se joignait aux syllabes magiques du nom pour composer un homme -dont je ne doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, ni du -talent même. J'aurais mis ma main au feu pour soutenir que M. René -Chambrun, qui m'avait dit une fois quatre mots et qui avait reparu -ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, était, par hasard, entre -tous les hommes, le type le plus accompli. - -Cette conception s'imposait à moi avec la même évidence que la -toute-puissance divine ou que la parfaite charité du coeur de -Notre-Seigneur; la possibilité de la discuter ne s'offrait même -pas; j'avais là-dessus la certitude. - -Et ce M. René Chambrun était un être si exceptionnel, si bon, -si noble, si beau, que toute ma retenue de jeune fille, en son -honneur s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation, -je ne me faisais pas de scrupules à penser exclusivement à un -jeune homme, pourvu que ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser -bondir, caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule idée -que je pourrais, un jour, échanger un serrement de main enivrant -avec un homme, du moment que cet homme serait celui-là! - -Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur; mais si on parlait -de lui devant moi, mon corps tremblait, et je m'étonnais que -personne ne comprît mon bouleversement. Si on m'avait interrogée, -j'aurais confessé mon amour, comme on m'avait appris à confesser -ma foi, au péril de ma vie. - -Ah! je n'eus pas de respect humain pour aller faire amende -honorable à M. Vaufrenard: je n'avais pas envie de manquer la -matinée du dimanche suivant!... Je fis la gentille; je demandai -pardon de ma boutade de l'autre matin. M. Vaufrenard me dit: - ---Mais, c'est que tu serais bien capable de te faire béguine! - -Je fis: - ---Oh!... oh!... - -Mme Vaufrenard, qui se trouvait là, opina: - ---Un bon petit mari ferait bien mieux son affaire! - -M. Vaufrenard me regarda de biais; il se méfiait de moi; pourtant -la paix fut conclue entre nous. Je me remis au piano, et cela -alla beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante pour -le dimanche prochain! Notez que personne ne m'avait annoncé -que M. René Chambrun reviendrait; je savais seulement qu'il -était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et les Jarcy venaient -irrégulièrement. Mais j'avais l'idée d'une sorte de rendez-vous -mystique entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé à Dieu,--je -me souviens de cette puérilité,--de me retrancher, s'il lui -plaisait, _plusieurs_ années de ma vie,--à lui de décider du -nombre--en échange d'une rencontre avec ce jeune homme... - -Eh bien! ce jeune homme vint le prochain dimanche! Je vis dans ce -fait l'exaucement de ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon -sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun étaient là avant nous. -Je ne sais pas comment je le vis et le reconnus, lui; sans doute, -uniquement parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais il ne -ressemblait pas à la figure qu'avaient créée mon souvenir vague de -l'an passé et mon imagination. D'abord, il n'avait pas les cheveux -noirs, mais châtains, et pas très abondants; il portait en effet -la barbe, mais elle n'était pas frisée; ses yeux répondaient mieux -à mon attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout l'abîme -rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un mépris pour l'image que -je m'étais faite de lui; je la jugeais banale; il était, lui, en -réalité, beaucoup mieux. - -J'étais émue, à la folie; cependant je ne me conduisis pas trop -sottement; une jeune fille élevée comme je l'étais ne devant -guère causer, je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout d'une -demi-heure, on me pria de me mettre au piano, et je me demande -comment je pus jouer si correctement, pendant que, comme l'an -passé, le jeune homme me tournait les pages. J'étais dans le -ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: je me sentais secondée -par des anges, et moi, d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, -franchement, douée d'une grande séduction. - -Le jeune homme me fit encore un compliment, comme l'an passé, -le même, à peu près exactement. J'aurais pu interpréter -défavorablement le fait qu'il me faisait le même compliment: mais -non! Je crus à son compliment, comme je l'avais fait la fois -précédente; j'aurais cru à tous les compliments, parce que je -n'étais pas accoutumée à en entendre; je croyais que ceux que l'on -m'adressait n'étaient composés que pour moi; ah! combien ils me -trouvaient reconnaissante!... - -Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, à m'asseoir au -piano, je me trouvais par là mieux en vedette que les autres -jeunes filles présentes, Henriette Patissier et les deux petites -de la Vauguyon; il était donc assez naturel que M. Chambrun se -montrât près de moi un peu plus assidu qu'il ne l'était près -des autres. Henriette Patissier se fût bien chargée de me le -faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, avec trop -de complaisance. Et ce qui m'étonna, à ce propos, c'est que -moi, que l'on disait si bonne, si généreuse, j'étais contente, -glorieusement contente de voir Henriette Patissier piquée par -la jalousie. Pareil sentiment ne m'était encore jamais venu; -je ne valais peut-être pas ma réputation, mais, en toute -circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée de causer de -la peine à quelqu'un: non pas aujourd'hui! J'entendis Henriette -qui chuchotait à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est -indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: il était, -ma foi, bien possible que je fusse indécente, car je ne savais à -peu près pas ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre, -avant dix-sept ans, de causer avec un jeune homme. Cependant, -M. Chambrun et moi, nous n'avions échangé que les propos les -plus ordinaires; il était musicien, moi aussi: nous avions parlé -musique. - ---De quoi parlez-vous donc?--avait demandé grand'mère, en passant, -à dessein, près de nous. - ---Nous parlons musique. - ---A la bonne heure! - -Et elle s'était éloignée, garantie contre toute inquiétude. La -musique innocentait tout, dans les esprits de nos familles. Nous -chantions, les yeux enflammés et la main sur le coeur, des -romances passionnées qu'on ne nous eût pas permis de lire. Parler -de la pluie ou du beau temps eût pu paraître suspect; mais la -musique était le sujet "convenable" par excellence. - -Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, car cela me -laissait le loisir de penser, tout en causant ou écoutant: "Non, -il n'a pas la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait bien -la pointe!... des cheveux droits et plats, mais c'est très bien: -rien de commun comme d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je -remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent canine, pointue, -et mal plantée, qui chevauchait sa voisine; et je me disais: -"C'est curieux, mais cela fait mieux ainsi!..." - -Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent avant nous, car la -Vaubyessart est à dix kilomètres, et quand _il_ eut disparu, il me -sembla que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait ni gens, -ni choses autour de moi. Je n'avais jamais rien éprouvé de pareil. - -Je ne me contins pas, et je dis à maman, trop tôt, et trop haut, -paraît-il: - ---Est-ce que nous rentrons, maman? - -Ce fut Mme Vaufrenard qui surprit mon mot; et, loin de s'en -offusquer, elle sourit, finement. Il fallut son sourire pour me -faire comprendre ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon propre -empressement à partir. _Il_ était parti, lui: que faisions-nous -là?... - -Personne à la maison ne remarqua que cette journée avait -été pour moi exceptionnelle. Il n'y avait eu, je le crois, -qu'Henriette Patissier et Mme Vaufrenard à traverser ma pensée. -J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un optimisme béat -que j'interprétais, moi, mon entrevue avec le jeune homme; mais -ce qui m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée que j'avais -manqué l'après-midi du dimanche précédent; si j'étais venue chez -les Vaufrenard le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui -eût été la seconde; à la seconde entrevue, il me semblait qu'on -eût été beaucoup plus avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre -chemins! Et, viendrait-_il_ encore une autre fois?... Nous étions -à la fin de septembre. - -A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard presque tous -les jours, et surtout le soir, après dîner, parce que, sur leur -terrasse, devant la maison ou dans le Clos, encore plus élevé, -la nuit était merveilleuse. Les commencements de l'automne sur -ces coteaux en espalier, trop chauffés tout l'été, sont un -enchantement, surtout à la tombée du soir. On apercevait, à -gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres dans ce temps-là, et -qui dessinaient la ligne sinueuse du quai, quelques toits pointus -éclairés çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la ville, la -silhouette romantique des ruines du château, grises sur le ciel -gris, presque irréelles. Tout au bas des vergers en terrasses, -un lumignon attirait notre attention au milieu de l'ombre; il -avançait d'une façon lente et régulière; quelqu'un disait: - ---C'est un ver luisant dans la vigne de Sablonneau... - -De la même direction, montait le bruit d'un choc lointain, sourd, -caractéristique. Mon grand-père disait: - ---C'est Gaulois le pêcheur!... - -Et quand la lune se montrait et révélait la barque de Gaulois -le pêcheur, bien au-dessous et bien loin de la vigne du père -Sablonneau, la Vienne et son immense vallée teintées d'argent, -et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines tout à coup -transformées du château, faisaient rugir d'admiration M. -Vaufrenard. - -Je me tenais volontiers assise près de mon balcon, au-dessus de -l'oeil sombre de la citerne, mon bras nu appuyé sur la rampe -de fer froid, et la bouche suçant comme un fruit le dessus de ma -main. L'air, à peine agité, apportait par moments un parfum mêlé -d'héliotropes et de framboises auquel se joignait l'odeur de -futailles qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. Mon -Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en moi à cette époque de ma vie? -Quelle puissance de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept ans, que -je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle force ont donc nos rêves à -cet âge! quelle vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans après -cette heure écoulée, je frissonne encore tout entière, au souvenir -de l'extraordinaire beauté de l'espérance dont je fus alors -possédée. - -C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que nous voulons -réaliser prématurément dès que le goût de la volupté pénètre en -nous, aux premières heures d'amour. Nous ne mesurons pas notre -désir à ce que la vie nous a semblé en pouvoir satisfaire; -nous croyons, en notre faveur toute spéciale, à une exception -merveilleuse. Nous avons trop entendu parler d'amour parfaitement -suave, inépuisable et infini; nous sommes trop préparées à un -amour éperdu: quand l'amour humain se présente, une bien grave -confusion est possible. Et le pauvre garçon que nous avons -chargé d'un rêve si beau, il ne saura jamais la raison de notre -déconvenue... - -O monsieur René Chambrun! où que vous soyez aujourd'hui, par le -monde, et quand les lignes que j'écris vous devraient joindre, -vous ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné votre -image, aux yeux d'une malheureuse jeune fille, par ces soirs de -septembre, dans la vallée de Chinon! - -Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles chimères et de si -magnifiques, ne fût-ce que pour la durée d'un soir? ou bien -peut-on s'en féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle -unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? Je n'en sais -rien. - -Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à regarder des éclairs -lointains qui illuminaient tout à coup, à l'horizon, un clocher, -un château, des villages. Il faisait lourd, on parlait peu; -je rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On entendit -des gouttes de pluie qui commençaient à tomber sur les arbres; -quelqu'un dit: - ---Ah! j'en ai reçu une... - -Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, pénétrèrent les -feuillages. On sentait chaque feuille qui ployait sous le poids de -la perle humide, et cela faisait du bien. Les dames rentrèrent. Je -me trouvais abritée sous une grande branche de platane. Une goutte -d'eau énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On me criait, du -salon: - ---Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée! - -Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais. - -Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, pour des riens. Ou -bien j'étais d'une gaieté exagérée. Et je m'occupais, avec un soin -excessif, de ma toilette. Cela ne pouvait manquer de frapper ma -famille. Maman m'avait dit déjà, plusieurs fois, en souriant, avec -indulgence: - ---Mais, Madeleine!... - -Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand grand'mère eut -vent de quelque chose, ce fut une autre affaire! Je me sentais -observée, épiée, dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, à -tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre à coucher furent -fouillés, et, sans s'adresser encore à moi, c'était à maman que -l'on faisait de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt -levé: - ---Ma fille, attention!... attention! - -Mme Vaufrenard, qui voyait clair en ces affaires, dut parler -à grand'mère ou à maman, et leur dire par qui elle me croyait -troublée, car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il faut -avouer aussi que j'avais été d'une sottise rare, le dimanche qui -suivit ma rencontre avec le jeune homme: j'espérais le revoir; -il ne vint pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et enfin -ma désolation, je ne sus aucunement les contenir; et il y avait -Henriette Patissier qui ne me perdait pas de l'oeil! et Mme -Vaufrenard qui affectait précisément de ne pas me regarder! et ma -famille!... - -Elle n'entendait pas du tout que les affaires de mariage -commençassent de cette façon; c'était d'une imprudence! sinon -inconvenant! Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune homme, -qui, en somme, n'était encore qu'un étudiant? Et moi, qui allais, -comme cela, s'il vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans -avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce n'était pas la peine de -s'être ruiné à me fournir une bonne éducation, pour que, à peine -jeune fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde des -sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce au couvent que l'on -m'avait enseigné un tel manque de retenue? Etait-ce au couvent que -l'on m'avait appris à me passionner de la sorte? - -Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse du sermon que me -tint ma grand'mère. Moi qui croyais avoir au coeur quelque chose -de si beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme à ce que -nous enseignaient la littérature, la musique, la religion même, -qui est tout amour!... Je connaissais par coeur l'_Imitation_; -j'avais lu quelques tragédies de Racine; et toutes les fois -qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que l'on chantait -un morceau qui soulevait l'enthousiasme des auditeurs, c'étaient -d'ardentes, de délirantes paroles d'amour!... - -Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: une chose dont il -est convenu que l'on parle en certaines circonstances, et que l'on -vous propose comme exemples magnifiques, mais qu'il ne convient -pas d'imiter tout à fait? Au couvent, la première de toutes les -vertus, c'était la piété; mais ma piété étant devenue très sincère -et très vive, Mme du Cange m'avait arrêtée: "Sachons rester -modeste, mon enfant; c'est une présomption que de croire que nous -puissions approcher des saints..." A présent, toute ma jeunesse -semblait s'épanouir en un sentiment que les poètes les plus divins -et les musiciens les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma -grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on ne s'enflamme pas -ainsi!" - ---Mais enfin, me dit grand'mère, comment cela t'est-il venu? - -Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait observer à sa mère: - ---Mais, maman, on ne sait pas comment cela vient! - ---Turlututu!... "On ne sait pas!" Une jeune fille élevée comme il -faut doit, sans cesse, surveiller ses sentiments... "On ne sait -pas!" Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre toutes -les erreurs, toutes les folies, tous les crimes!... Enfin, qui -est-ce qui a attiré ton attention sur ce jeune homme? Tu ne le -connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux fois à peine?... - -Je dis: - ---C'est de la première fois que je l'ai vu. - -Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune homme dont je ne savais -pas le nom! qui m'avait adressé quatre mots! - -Maman soupira: - ---Quelquefois, il n'en faut pas plus! - -Mais elle eut tort, car grand'mère se monta davantage. Ce dont -elle ne revenait pas, c'est qu'un tel sentiment eût pu naître et -se développer en moi sans quelle en eût la moindre intuition. - -Quand elle se fut calmée, la plainte qui s'échappait encore de sa -blessure profonde était: - ---A quoi bon se donner tant de mal pour élever parfaitement des -enfants? - -Le grand-père fut consulté: il était, comme elle, opposé à mon -inclination, trop spontanée et trop forte. Ce n'était pas une -opinion de déférence envers sa femme; cette opinion était bien -la sienne, car il la soutint aussi contre les Vaufrenard, qui -s'offraient à servir d'intermédiaires si l'on jugeait un mariage -possible. Il admettait les mariages d'amour, mais pourvu que -toutes les autres conditions, plus solides, disait-il, et de -qualité plus durable, fussent réunies. J'entendis un jour Mme -Vaufrenard qui lui disait: - ---Bien des femmes n'aiment qu'une fois... Et c'est le meilleur de -la vie... - ---Il y a amour et amour, disait-il; je me méfie des sentiments -exaltés... Et puis, que diable! il y a le jeune homme!... Est-il -amoureux transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? Il n'a -pas demandé sa main? - -Grand-père, lui, penchait cependant à faire quelque concession -aux Vaufrenard qui, je le crois, l'avaient effrayé en lui disant -qu'il fallait m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait qu'à -un cheveu que je me fisse religieuse. Mais grand'mère demeura -inflexible; elle se refusait absolument à prendre en considération -un "prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément à la -règle. Elle examinait tous les mariages connus d'elle, dans -la bonne société: comment s'étaient-ils conclus? Les familles -s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune maison amie, -pour présenter l'un à l'autre un jeune homme et une jeune fille -jugés capables de faire des époux assortis: les trois quarts du -temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement à l'abri de -toute promiscuité avec l'autre sexe," affirmait grand'mère, admet -très volontiers la formation d'un tendre sentiment entre elle et -le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. "Et puis, l'amour... -l'amour!... le meilleur est celui qui peut demeurer le plus -modéré." - -Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère ait eu tort, -du moins s'il s'agissait de sauvegarder le bon ordre et la -tranquillité de la vie, dans "les trois quarts des cas," et -peut-être même dans mon cas! Mais le fait était que, moi, la jeune -fille la mieux élevée, la plus docile élève du Sacré-Coeur, -j'étais bel et bien éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas été -présenté dans l'intention d'être pour moi un époux assorti. Et je -sentais bien que ce n'était point de ma faute, que je n'avais rien -fait pour me complaire en ce sentiment: un an durant, je l'avais -porté en moi sans le savoir! - - - - -XV - - -Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu M. René Chambrun et -après avoir promis solennellement à grand'mère de détourner par -tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. Comment en étais-je -venue à prêter un tel serment? Par une sorte d'horreur que l'on -était arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon exaltation -déréglée." Sans doute, comme tous les enfants, je ne me privais -pas de "blaguer" un peu ma grand'mère; mais, tout de même, je -la respectais infiniment, et je savais que c'était elle, dans -toute la maison, qui "avait le plus de tête." Il fallait donc -qu'il y eût quelque chose de répréhensible et de mauvais dans mon -amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle réprobation. Par -moi-même, je n'en découvrais pas le défaut, puisque, au contraire, -cet amour me paraissait magnifique et n'avait pour effet que -de tout embellir. Mais une si glorieuse beauté des choses, un -si merveilleux enivrement, c'étaient peut-être là de ces joies -profanes qui ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir -trébuché dans la voie si droite que je m'étais proposé de suivre -toujours. Je me crus coupable; je tins mon amour pour inavouable, -et peut-être même pour un peu honteux, parce qu'il était trop -fort. Ma conscience, pour la première fois, fut sérieusement -troublée. Je me confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai -à M. l'aumônier que j'avais un sentiment violent, réprouvé par -ma famille. Je me souviens d'un mot employé par moi et qui fit -tressauter ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait: - ---Mais enfin, ma très chère fille, comment aimez-vous? - -Je répondis: - ---Eperdument! - -Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On n'était pas au -confessionnal pour se flatter, se faire valoir: si mon amour -était coupable, c'était là que j'en pouvais parler. Et quel -besoin j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut bien; il -m'interdit de lui en parler autrement que par "oui" ou par "non" -en réponse aux questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva -qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui dis: "Mon père, -vous oubliez..." Il m'interrompit vivement: "Je n'oublie rien, ma -fille!" J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution sans que -je lui eusse parlé de mon péché. - -Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler à Mme du Cange, et -en faisant la grande pécheresse. J'avais un plaisir et un orgueil -singuliers à faire la pécheresse. Mais Mme du Cange, pas plus que -l'aumônier, ne me laissa aller sur cette pente. Qu'elle était -fine, et avertie! Qu'elle connaissait les replis de notre esprit! -Elle comprit immédiatement, à mon ton, à mon empressement à -m'accuser, que je ne demandais qu'à la prendre pour confidente, -et elle me dit: - ---Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi par le dédain et par -l'oubli: l'arme la plus efficace est le silence; ne pensez pas à -votre ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de dépit. - -Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup de mes compagnes -avaient pour constante préoccupation un jeune homme, et elles -parlaient entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne et -sans autre crainte que celle d'être entendues des maîtresses. -C'étaient, en général, les mauvaises têtes. Elles ne se -tracassaient point, ne prenaient certainement pour confidents ni -l'aumônier, ni Mme du Cange, et c'était pour moi un grand sujet -d'étonnement qu'elles pussent porter si légèrement le poids d'un -amour. Mon groupe, celui des "meilleures élèves," était beaucoup -plus réservé; nous n'avions pas, comme les autres, coutume de -passer allègrement par-dessus les barrières défendues, et nous -n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la même faiblesse que -les mauvais sujets. - -Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière année, un scandale -qui contribua à nous inspirer une grande honte des sentiments -passionnés. Quelques-unes d'entre nous furent longtemps sans le -comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua à nous le dissimuler; -mais la monstrueuse chose transperça, grâce aux petites diablesses -et à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, ne purent -s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent fort à nous en -dévoiler tous les dessous. - -Voici quel était le fait inouï, invraisemblable. - -Pendant les vacances du Jour de l'An, un des jeunes frères de -Jacqueline-Jeanne l'avait surprise dans un petit salon de l'hôtel -paternel, seule avec le mari de sa soeur aînée, si laide, le -capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les lèvres, un gros -chocolat à la crème que l'officier était invité, prétendait le -gamin, à venir trancher avec les dents. - -Le vaurien racontait la scène à qui voulait l'entendre; le -bruit s'en répandait aussitôt dans la maison et dans la ville. -Le capitaine affirmait que son jeune beau-frère était un petit -menteur fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne qui -se déclarait enchantée d'avoir l'occasion de faire enrager sa -soeur. - -Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée de ce qu'est la vie, -de ce qu'est le mariage, et de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans -doute pas eu la cruauté de "faire enrager" sa soeur par un -tel moyen; mais, comme nous toutes, elle ne savait qu'être une -pensionnaire, et elle faisait enrager sa soeur comme on fait -enrager une religieuse: par ce qu'elle croyait une espièglerie. - -Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans sa famille où elle -causait un tel désordre; quand le scandale se répandit à -Marmoutier, on ne put non plus la laisser parmi nous; elle fut -isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient les étables, -sous la surveillance d'une religieuse que l'on nommait "la soeur -vachère." Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, nous -savions qu'elle était là, celle dont les lèvres avaient été, ou -failli être, pour le moins, effleurées par les moustaches du bel -officier!... - -Nous professions, unanimement, cela va sans dire, le plus -profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; sa conduite nous semblait -dégoûtante, car le fait du chocolat à la crème s'aggravait de -méchanceté et de félonie. Et puisque aussi bien le forfait -n'avait pu être étouffé, on en utilisa la noirceur pour nous -rendre horrible toute inclination irrégulière. Mon amour pour -M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler l'aventure de -Jacqueline-Jeanne, mais l'opposition qu'il avait rencontrée de la -part de toutes mes "autorités" me fit croire que mon amour pouvait -contenir quelque germe odieux. Oh! les efforts de ma pauvre tête -pour ne pas penser à ce jeune homme!... - -J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le fond obscur de mon -pupitre: en déplaçant une pile de livres, elles m'apparaissaient -et me faisaient palpiter le coeur. Je les comblai avec de la -mie de pain. Mais je regardais fréquemment sous les livres, afin -de voir si la mie de pain tenait encore; d'ailleurs la mie de -pain, dans le creux des deux majuscules, les faisait maintenant -sortir en relief et elles étaient plus apparentes. Je tailladai -ces initiales dans tous les sens; elles disparurent; il resta à -leur place une sorte de godet, une dépression arrondie, au fond de -mon pupitre, qui était beaucoup plus remarquable que les initiales -elles-mêmes, et qui ne devait que me rappeler M. René Chambrun, -tant que je conservai ma place à ce pupitre. - -Certaines, parmi nous, notamment Canada, qui avait tous les -talents, sauf celui d'être "sage," faisaient des vers à -leur bien-aimé, et afin que les maîtresses n'en eussent pas -connaissance, elles roulaient en boulettes la feuille de papier -couverte de leur épanchement lyrique, et elles la mâchaient et -l'avalaient. Moi, j'écrivais à l'envers de l'enveloppe de mes -livres: "Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais offrir ce -sacrifice à Dieu, j'écrivis la première lettre de chaque mot de -ce renoncement sur mon paroissien, sur mon livre de cantiques: -"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse se renouvelait -presque à toute page, afin que je la pusse méditer constamment et -m'imprégner de l'effort volontaire qu'elle contenait. - -Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps mince se faufiler -derrière moi; un souffle m'effleura la nuque, et une main saisit -mon livre de cantiques et l'emporta en me laissant le sien en -échange: c'était Mme du Cange. Elle me fit appeler après l'office, -et me demanda le secret d'une inscription si fréquemment répétée. -Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne sais vraiment -pas pourquoi, puisque, peu de temps auparavant, j'avais la rage -d'entretenir Mme du Cange de ma passion: ne pouvais-je lui dire -que par là je m'affirmais que cette passion avait pris fin? Je -fus punie, sévèrement, ostensiblement, de la manière la plus -humiliante. C'était ma première punition depuis que j'étais élève -au Sacré-Coeur. Je perdis mon ruban, ma médaille, mon médaillon. -Mon groupe était stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait. -Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection pendant -huit ans, pour terminer par une chute si piteuse! On citait -le nom de Jacqueline-Jeanne à côté de mon nom, on était tout -près de confondre nos cas! Cependant mon pupitre était fouillé -minutieusement, et Mme du Cange pouvait lire, en toutes lettres, -à l'envers de mes enveloppes de livres, le sens de l'inscription -fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle allait s'en -trouver rassurée et me faire amende honorable; aujourd'hui, je -comprends qu'elle ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle -savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est crier qu'on -aime... - - * * * * * - -Un jour de la fin de juillet, tout proche de la fin de l'année -scolaire, Mme du Cange me prit à part, pendant une récréation, -me fit avec le pouce le petit signe de croix sur le front, et -causa avec moi, familièrement, comme par le passé, devant toutes -mes compagnes étonnées. Elle semblait avoir complètement oublié -les mesures de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité de -leur cause; par une telle manifestation amicale, en tout cas, -elle les effaçait publiquement. Elle m'annonça que cette même fin -d'année nous verrait nous éloigner de Marmoutier en même temps, -moi comme elle-même: elle venait d'être nommée Supérieure à la -maison d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du pensionnat, elle -m'en faisait à moi la faveur et, même, elle me priait de la tenir -secrète, "parce que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent -plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une autorité." Et -elle me parla affectueusement de mon avenir, en me recommandant -discrètement le respect absolu de la volonté de mes parents, -mais sans préciser le point délicat sur lequel devait porter -particulièrement mon respect. Sur ce point délicat elle observa, -elle, la discrétion la plus complète: on eût juré qu'elle n'avait -jamais été témoin de la grande perturbation de mon coeur. Son -ton avait la même tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne -me parla que des qualités que j'avais témoignées durant mes huit -années de pensionnat, de ma piété, de ma docilité, de ma douceur, -et elle m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours de la vie qui -allait s'ouvrir pour moi. Mais de cette vie qui allait s'ouvrir, -elle ne me dit rien; elle ne prononça pas le mot "mariage," -prohibé au couvent parce qu'il exalte les imaginations; elle me -dit seulement une sorte de parabole qui me parut singulièrement -juste, plus tard: - ---Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue aux derniers -jours de son évolution, vous avez été tenue ici soigneusement et -chaudement, afin que vos ailes aient le temps de prendre la force -de ne jamais vous laisser tomber à terre: demain le papillon va -s'envoler... - -Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! un mot, je vous en -prie, de ce grand sujet qui m'a valu, dernièrement, de votre -part, tant de honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais, -il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; et puis j'ai écrit -partout que je n'aimais plus... Voilà le premier rayon de soleil -qui a percé le cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière! -quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..." - -Mais il sembla bien résulter de notre entretien que tout ce -que Mme du Cange pouvait faire, c'était d'oublier que ce rayon -prématuré avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que son -rôle se bornait à garantir les chrysalides, qu'enfin ce rayon -brûlant, qu'on ne me faisait plus grief d'avoir reçu, maintenant -que nous étions à la veille de la sortie du couvent, n'était -peut-être si redoutable que parce qu'il était prématuré... que -peut-être il n'avait causé ma disgrâce que parce qu'il rompait -l'ombre propice au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon -l'ardent soleil est-il contraire?... - - - - -XVI - - -La première nouvelle que j'appris, à mon arrivée à Chinon, fut -que le "docteur Chambrun,"--on l'appelait comme cela depuis qu'il -avait passé sa thèse,--était installé à Vendôme depuis deux mois, -et qu'il était déjà fiancé à une jeune fille de cette ville. Je -me trouvais déjà préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin -particulier à me cacher; j'avais remarqué des chuchoteries chez -les Vaufrenard, qui m'avaient fait l'oreille plus attentive; -j'imaginai la nouvelle à peu près complète, sauf le nom du lieu de -l'installation, ce qui ne diminua en rien mon émotion, lorsque la -nouvelle me fut annoncée sur un ton de compassion par Henriette -Patissier. Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus répondre -à cette obligeante amie: - ---Parfaitement!... Je sais! - -Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait grande attention à moi. -Il m'avait adressé, deux années de suite, le même compliment; il -avait causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres jeunes -filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, à la musique. Mon -poème d'amour ne reposait sur aucune réalité.--Cependant, il avait -bouleversé deux années de ma vie!... - -A part Mlle Patissier, personne ne me parla de la nouvelle. -D'ailleurs, le jeune docteur installé à Vendôme et marié, il n'y -avait plus guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne lui -étaient même pas parents; il disparut de notre horizon. - -Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle, et du moment même -où j'en remerciai d'un sourire Mlle Patissier, je me jetai à corps -perdu dans la musique. Pour m'épargner de sourire plus longtemps -à Mlle Patissier, j'allai m'asseoir au piano et me mis à exécuter -de mémoire une polonaise de Chopin avec une fougue où toute ma -fièvre passa. Ce n'était pas le dépit de n'avoir pas été aimée; ce -n'était pas une rage contre Mlle Patissier qui m'animaient, car, -alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient toute la frénésie et -en même temps tout l'ordre secret de Chopin qui me possédaient, et -qui épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. Le génie de la -sensibilité m'apparut et me secourut; je crus voir ce Chopin, dont -M. Vaufrenard m'avait beaucoup parlé, agiter près de moi sa figure -pâle, son long corps souffrant, et me promettre un ravissement -du coeur moins trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que -je tenais au bout de mes doigts mon secours, une espérance, un -avenir; et, franchement, j'étais radieuse quand je terminai mon -morceau au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, ni M. -Topfer n'applaudissaient, mais je vis dans leurs yeux qu'ils -étaient étonnés; ni l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de -leur part, c'était la meilleure marque d'approbation que l'on pût -recevoir. A la façon dont ils insistèrent pour que je revinsse -jouer tous les jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais -pas fait beaucoup de piano pendant l'année; mes doigts n'étaient -pas ce qui avait progressé en moi, mais, en moi, quelque chose -avait mûri, sans quoi toute exécution musicale n'est que bien -pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut accomplir en nous une -grande douleur! - -Je ne voulais plus entendre parler que de musique. Je me faisais -conduire jusqu'à trois fois par jour chez les Vaufrenard que mon -ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus que moi de -faire de la musique. Maman m'accompagnait, la plupart du temps, -elle-même, et sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus que -l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une fois j'étais tombée -amoureuse d'un jeune homme sans qu'aucune personne de la famille -s'en fût aperçue. - -Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon au parquet de -plus en plus piqué par la pointe du violoncelle de M. Topfer, un -concert perpétuel. Mme Vaufrenard m'avait abandonné complètement -le piano, disant que je la dépassais de façon humiliante pour -elle. Le dimanche, il y eut bientôt un tel empressement à -venir nous entendre, que la place fut insuffisante à loger nos -auditeurs, et l'on dut organiser des séries d'invitations. - -Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais sérieusement éprise de -musique et un peu éblouie; et il me semblait,--mais c'est toujours -comme cela quand on se passionne,--que rien de ce que j'avais -éprouvé jusque-là ne m'avait autant enthousiasmée. Amour divin, -amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on a avant d'avoir -beaucoup fréquenté les hommes, est-ce que la musique ne satisfait -pas tout cela? Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est -présente à notre appel, et il semble qu'elle nous rende amour pour -amour... Je crois que j'étais heureuse... Quelquefois, quand, -assise à mon balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les -lèvres sur le dessus de ma main, selon mon habitude d'enfance, je -regardais l'oeil de la citerne qui déjà avait pour moi signifié -tant de choses, il me semblait refléter pour moi, non un bonheur -joyeux, mais un état où la tristesse, loin de nuire au plaisir, le -rend plus grave et plus profond... Je crois que j'étais presque -heureuse... - -On me fêtait beaucoup, on me comblait de compliments; mais, si -inexpérimentée que je fusse, je sentis bien vite que tout ce -monde, qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, ne -me traitait pas avec la franche cordialité qu'il accordait aux -jeunes filles ordinaires. Tant que je n'avais fait que jouer du -piano d'une manière agréable, cela allait bien; mais à mesure que -je me distinguais et que ce qu'on appelait à présent "mon talent" -valait la peine qu'on se bousculât pour en jouir, une nuance -était très apparente dans les rapports des uns et des autres avec -moi et même avec ma famille. Je me demandai un moment si cela ne -provenait pas de l'état assez malingre de notre fortune, de ce -que la ferme de la Blanchetière avait été enfin vendue, de ce que -mon frère avait dû renoncer à faire son droit à Paris, et avait -demandé lui-même à entrer dans une maison de commerce; tout cela -pouvait y avoir contribué, mais je vis bien qu'il y avait autre -chose, et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon talent" -me faisait sortir du commun. Les personnes qui étaient de Paris -l'admettaient, certes! mais, autour de nous, cela n'était pas jugé -très "comme il faut." Grand'mère, un beau jour, prononça le vrai -mot: - ---Une jeune fille bien élevée ne doit pas se faire remarquer. - -Grand'mère, depuis le commencement de ces petits succès, boudait. -Elle n'avait osé rien dire tout d'abord, parce qu'en même temps -son amour-propre était flatté par les compliments adressés à sa -petite-fille. Mais son silence lui pesait davantage à mesure que -nos auditeurs du dimanche me plaçaient en vedette, et il était -visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, si elle n'eût -redouté d'être désagréable aux Vaufrenard. Elle devait avoir aux -Vaufrenard quelque obligation particulière, car elle avait pour -eux des ménagements qui m'étonnaient; elle les écoutait; c'étaient -eux qui avaient conseillé de placer mon frère dans une maison de -carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il qu'ils eussent -acquis, pour avoir fait vaincre à mes parents leur préjugé des -"professions libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait -une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre M. Topfer,--mais à -celui-là elle en avait toujours voulu, à cause de la pointe de son -violoncelle... - -Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de ce que les Vaufrenard -et M. Topfer préparaient dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui -étais l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais! - -M. et Mme Vaufrenard commencèrent tout doucement à insinuer à ma -grand'mère qu'il ne fallait point croire que, parce que j'étais -sortie de pension avec un assez joli talent de pianiste, je -pouvais désormais me passer des leçons d'un très bon professeur. -Bienheuré, qui, en un petit nombre d'années, m'avait amenée au -résultat que l'on constatait, pouvait être reconnu comme très -bon professeur; il s'agissait, pour moi, de ne pas être privée -complètement de son concours, si je ne voulais pas perdre les -qualités acquises. - -Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une plaisanterie. M. -Vaufrenard passait pour "manier l'ironie," et, à cause de cette -réputation, complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait -généralement de ses paroles. Mais Mme Vaufrenard, nullement -suspecte du même travers, étant revenue à la charge, la première -rebuffade de grand'mère se traduisit par ces mots: - ---Que me veut-on? Se moque-t-on de nous?... - -Puis son ressentiment, depuis longtemps comprimé, éclata. Elle -incrimina les idées des Parisiens; ils étaient fort intelligents, -c'était jugé, et remplis de qualités d'agrément avec lesquelles -notre petite société ne saurait rivaliser; mais les vertus de -cette petite société, il ne s'agissait tout de même pas de les -mépriser, ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, elle, -ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune fille bien élevée et -ce que c'était qu'une femme honnête: la principale qualité de -l'une est la modestie, et de l'autre le dévouement aux enfants. -Que prétendaient faire de moi les Vaufrenard? Une orgueilleuse. A -quoi, aussi m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en mariage. - -Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner devant les -raisons de grand'mère; entre temps, ils entreprirent mon -grand-père et maman. M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était le -plus acharné à me faire poursuivre mes études. - -Sur ces entrefaites, Mlle Patissier fut demandée en mariage -par un ingénieur, jeune, bien de sa personne, et dirigeant une -papeterie dans l'arrondissement. Les parents firent les difficiles -et n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement produisit -une forte impression sur ma famille. Mlle Patissier n'était, -franchement, pas belle; son éducation avait été moins soignée -que la mienne. Restait à son avantage qu'elle possédait une dot -assez rondelette,--quoique les parents se fissent passer pour -plus riches qu'ils n'étaient,--et qu'elle ne tirait point vanité -de talents particuliers, comme je faisais, moi. Grand'mère ne -voulut retenir que cette dernière raison de plaire. Les Vaufrenard -avaient le toupet de lui dire: - ---La dot! madame Coëffeteau, la dot a une bien grande importance... - -Une seconde fois, durant cette même période des vacances, Mlle -Patissier fut demandée. C'était encore un beau parti, que les -Patissier dédaignèrent. Une des petites de la Vauguyon se maria, -elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée en mariage. Il n'y -avait point d'applaudissements à mes matinées du dimanche qui -pussent atténuer l'humiliation qu'une telle infériorité causait -à ma famille. La demande en mariage, à présent, devenait le -seul motif de fierté. A ces matinées, où l'on se pressait pour -m'entendre, il était évident que c'était Mlle Patissier qui -triomphait. - -Ces événements affermissaient à la fois ma grand'mère dans son -parti de mettre une sourdine à mon piano, et les Vaufrenard dans -le leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver le piano -plus fortement encore. La situation devenait difficile. Mon -grand-père et maman ne savaient de quel bord se ranger; tous deux, -je le crois, partageaient, intimement, les opinions de grand'mère -et ils avaient, en outre, la terreur de paraître s'opposer à ses -vues; mais tous deux, plus que jamais, étaient entre les mains des -Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez qui ils prenaient -tout leur plaisir, et à qui, enfin, ils avaient, dans le moment -présent, c'était assez clair, de grandes obligations. - -Car mon frère, même à Tours, et chez son carrossier, avait -continué à faire des siennes. - - * * * * * - -Grand-père reçut, un beau jour, une lettre d'une certaine dame -Pandille, propriétaire, rue Néricault-Destouches, à Tours. Elle -réclamait plusieurs termes d'un appartement "comprenant salon, -salle à manger, boudoir, chambre à coucher avec cabinet de -toilette, salle de bains, etc.," loué au nom de M. Paul Doré, -employé, rue Royale, chez le carrossier Bizienne. - -Grand-père alla à Tours, aux renseignements, pendant qu'à la -maison grand'mère était affolée non seulement parce qu'elle -prévoyait un abîme nouveau où le reste de la fortune allait -s'engloutir, mais parce qu'un malencontreux hasard avait voulu -que j'eusse connaissance, moi, une jeune fille, de la lettre de -Mme Pandille. Je lisais souvent son courrier comme son journal -à grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et j'avais entendu -grand'mère dire à maman: "Crois-tu qu'elle ait compris?..." - -Que j'eusse compris ou non, il était bien malaisé de me cacher -désormais le reste de l'histoire. Notre Paul avait bel et -bien signé un bail de "trois-six-neuf" pour un appartement -de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," affirmait la -propriétaire, dans les nouveaux quartiers, avec balcon sur le -Jardin-des-Prébendes-d'Oë. Au troisième terme impayé, la dame -Pandille avait fait sa petite enquête, et connu notre adresse à -Chinon. - -A l'appartement en question, grand-père, s'armant de courage, -s'était aussitôt fait conduire, et qui y avait-il rencontré? Non -pas Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait à jouer le -rôle du père Duval chez Marguerite Gautier, non! mais une négresse -coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, sachant à peine -le français, jouant l'imbécile, et, autour d'elle, trois petits -chiens, trois amours de petits chiens: un "loulou", un "fox" et un -"papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre au milieu d'une -atmosphère outrageusement parfumée. Je vis grand-père donner à -sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout imprégné. On ne -pouvait s'entretenir d'autre chose; on parla à table de l'affaire, -en la rendant autant que possible inoffensive à mes oreilles. - ---Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? demandait grand'mère; -que lui as-tu dit? - -Grand-père n'avait point trouvé Paul à son bureau, non plus que -le carrossier Bizienne. Il s'était fait conduire chez la dame -Pandille qui avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez -de voir le petit appartement, monsieur; eh! bien, est-il assez -coquet?... croyez-vous qu'il ne vaut pas son prix?"--"Je ne dis -pas le contraire, madame; mais là n'est pas la question: vous avez -traité avec un gamin sans aucune fortune personnelle, je vous en -avertis; je ne paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole; -saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira de leçon!..." - ---Allons, chut!...--dit grand'mère,--je suis persuadée que -l'affaire s'éclaircira et qu'il y a malentendu. Paul sortira -innocent de cette affaire... - -A l'attention que je mettais involontairement à écouter, elle -avait craint que mon imagination ne vagabondât... - -Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, que grand-père, à un -second voyage à Tours, était retourné se heurter à la négresse, -à son madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été reçu, -cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse excentrique à -l'_Alcazar_, "point vilaine du tout", laquelle avait déclaré que -le bail de l'appartement avait été repassé à son nom et qu'elle -ne serait pas embarrassée d'en payer même l'arriéré, si "cette -petite canaille de Paul"--elle usa contre mon frère d'un terme -plus offensant encore,--n'était pas capable de faire honneur à -ses engagements. Ces seuls mots, vifs, mais adroits, donnaient -immédiatement à l'affaire un tour imprévu, et, pour épargner -à son petit-fils d'être de nouveau traité comme il venait de -l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, avait annoncé -à la "personne" que son petit-fils était homme d'honneur et que -l'arriéré jusqu'à ce jour serait soldé dans la semaine. - -Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y passa de bouche en -bouche, surtout l'issue de la visite chez la demoiselle Irma, dont -grand-père se vanta trop. La demoiselle Irma, sur l'assurance que -l'arriéré n'incomberait pas à ses soins, aurait failli sauter -au cou de celui qui lui faisait cette bonne promesse, et mon -grand-père disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: "Il -n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette de la famille!..." - -La dette de la famille, même réduite aux seuls excès de Paul, il -l'avait fallu solder dans la semaine, et c'était à l'obligeance -des Vaufrenard que mon frère, chez la chanteuse excentrique, -faisait figure d'homme d'honneur. - - * * * * * - -Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver à ses fins: il avait -pris hypothèque sur la maison qu'il occupait, et, les besoins -de ma famille ne pouvant que s'accroître, il espérait, dans un -petit nombre d'années, avoir acquis le droit de faire combler -les celliers, selon la perpétuelle menace dont il taquinait ma -grand'mère. - -Il se montrait de plus en plus tendre et zélé pour moi. Lui, sa -femme et M. Topfer m'enveloppaient de soins qui dissimulaient -mal une légère vanité de connaître mieux mes intérêts que ne le -faisait ma famille. Ceci était sensible à mille petits détails, -à des hochements de tête, lorsqu'il était question de la -désolante folie de mon frère ou de l'extraordinaire indulgence -de mes parents pour ses fredaines, à un parti pris évident de -détourner la conversation lorsque grand'mère, de qui c'était la -marotte, parlait mariage: "A supposer que Madeleine épouse un -propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans un rayon de dix -kilomètres... L'année prochaine? ah! d'ici là, il peut se produire -bien des changements à la maison!..." Entre mes trois amis et -moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune homme, d'une jeune fille, -de convenances de famille et de fortune, il leur échappait de me -dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." J'avais une telle -passion pour mon piano, que je ne savais pas s'ils voulaient dire -que mon amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser à ces -anecdotes matrimoniales, ou, si, le mariage étant peu fait pour -moi, j'avais bien raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais -depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque chose de positif -à ce propos. - -Un matin,--c'était vers la fin des vacances, et M. Topfer était -sur le point de s'en retourner à Angers,--je les trouvai tous -les trois réunis au salon, contrairement à la coutume, car, -d'ordinaire, c'était surtout M. Topfer qui s'occupait de moi; -et l'on n'en finissait pas de commencer la leçon. Les deux -hommes semblaient émus et ne soufflaient mot; Mme Vaufrenard les -attendait à parler, et n'était là, sans aucun doute, que pour -amortir les chocs, s'il en devait résulter d'une conversation -que tout annonçait importante. Ce fut elle qui se décida à -prendre la parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant -"Mougeasson," comme lorsque j'étais petite fille: - ---Mougeasson, me dit-elle, voyons, que penserais-tu, pour toi, par -exemple, d'entrer au Conservatoire? - -Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui n'avaient été -capables de rien dire, s'agitèrent en même temps, battirent des -mains, poussèrent des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans -rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, mais pas -extrêmement surprise, car j'avais deviné depuis beau temps qu'ils -pensaient pour moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement: - ---Mais... grand'mère?... - -Il s'écrièrent, tous les trois: - ---Ah!... voilà!... - -Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! faire assez bon marché -de grand'mère. On eût juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui -me paraissait, tout de même, une illusion un peu présomptueuse. -Ou bien ils pensaient qu'elle ne pouvait rien leur refuser pour -le moment, ou bien ils avaient remarqué depuis longtemps que la -plupart des orgueilleux principes de Mme Coëffeteau fléchissaient -en définitive, lorsqu'on les menait au pied de ce mur idéal -qu'elle-même nommait: "les impérieuses nécessités de la vie." -Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne devait pas être ma -grand'mère seule qui s'indignerait à ce mot, mais son mari, mais -maman elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf celles qui ne -désiraient que ma ruine dans l'opinion publique. Les Vaufrenard -habitaient depuis trop peu de temps la province pour concevoir -l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, j'avais bien -pensé au Conservatoire, mais comme à un désir insensé... Et M. -Topfer, lui, qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?... -Une idée me vint: c'était que ni M. Topfer, ni les Vaufrenard -n'ignoraient nos préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement pour -incapable d'être épousée, parce que je n'avais pas le sou. Ici, je -retrouvai en moi, encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère; -je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. Pourquoi? Les -Vaufrenard et M. Topfer ne faisaient que constater ce qui était; -et ils cherchaient à me sauver... Mais je me disais: "Je ne suis -pas déplaisante!..." Je peux bien le reconnaître aujourd'hui sans -fatuité, j'étais assez belle fille; j'étais grande, bien faite, -avec des cheveux! de quoi m'habiller presque tout entière... Il -est vrai que j'avais entendu dire bien souvent à grand'mère: "La -beauté, oh! oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans la -corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, j'avais renoncé, -il le fallait bien, à le considérer comme un appoint quelconque -pour le mariage, parce qu'il était admis que j'en jouais d'une -manière qui dépassait la commune mesure... Les Vaufrenard et M. -Topfer, qui portaient la responsabilité de m'avoir engagée hors de -la route commune, voulaient du moins, par ce chemin de biais, me -faire aboutir quelque part. - -Alors, seulement, la sagesse de grand'mère m'apparut. C'était une -triste sagesse, puisqu'elle consistait à briser sans merci tout -élan qui nous pût élever au-dessus de la moyenne; mais c'était -vraiment la manière de vivre en parfait accord avec les gens de -son monde. Elle n'employait point sa sagesse à rechercher si une -telle modestie d'inspirations était conforme aux tendances de -chacun, mais elle l'utilisait à faire ployer chacun sous la règle -générale. C'est pour cela qu'elle avait tant fait la grimace -lorsqu'il s'était agi de développer "mon talent." Mais, à présent, -comment revenir en arrière? Au contraire, il fallait, à tout prix, -avancer. C'est ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et M. -Topfer. - -Nous fîmes, tous les quatre, le serment de taire le mot -"Conservatoire," trop perturbateur, en vérité, de la paix -publique, à Chinon; mais nous nous conjurâmes pour nous procurer -les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient que les -leçons de Bienheuré, combinées avec des exercices quotidiens sous -la direction de M. et de Mme Vaufrenard, pendant une année, me -mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! on aviserait. - -Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils désiraient, -c'est-à-dire qu'on me conduisît à Tours, chez Bienheuré, une -fois par semaine. Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils -eussent sur mes parents! Leur pouvoir me parut extraordinaire. -Grand'mère en me poussant davantage au piano semblait me -conduire au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard y -tenaient. Elle, si intraitable, si fière, quand elle avait dit, -maintenant: "les Vaufrenard," elle avait reconnu ses maîtres. Elle -ne se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait et pestait en -dedans, mais cependant rendait hommage à une puissance indiscutée, -l'argent: les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement. - - - - -XVII - - -Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, tantôt grand-père, -tantôt grand'mère elle-même, me conduisaient à Tours, entre deux -trains, chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la semaine -où, de tout le département, on se rendait au chef-lieu; si je -me souviens bien, il y avait, ce jour-là, une réduction sur les -tarifs du chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller et -le retour, ordinairement, de compagnie. Pendant six semaines, -nous nous trouvâmes à la gare avec la famille de la Vauguyon -adonnée à la confection du trousseau de son aînée. Cette aînée -n'était pas mariée, que l'on nous annonça les fiançailles de la -cadette; et la famille continua à aller le samedi à Tours, pour le -trousseau de la seconde fille. Puis ce fut une des demoiselles -Pallu, que j'avais moins fréquentée que les Vauguyon, mais enfin -que nous connaissions. Quand ces jeunes filles avaient parlé -avec volubilité, sur le quai de la gare et durant le trajet, -de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac de voyage, de -la future soirée de contrat, et des cadeaux sur lesquels elles -comptaient, elles me disaient et me répétaient volontiers: "Et -vous? vous allez toujours chez votre professeur de piano?..." -Encore celles-ci étaient-elles discrètes; mais, après Pâques, ces -trois premiers mariages accomplis, ce fut Mlle Patissier qui, -enfin, agréa un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau. -Mme Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait jamais de me -dire: "Mademoiselle Madeleine, vous, vous allez être encore plus -savante, ce soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère -qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: "Mais, madame -Coëffeteau, vous allez donc faire de votre petite-fille une -professionnelle!" - -Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien ne pouvait la blesser -davantage. Elle ne trouva rien à répliquer, elle qui avait -pourtant le verbe haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit -de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea à un sourire -qui me toucha, moi, profondément, et me remplit de pitié. Je -fus sur le point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus chez -Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas lui faire trop de peine, -à cet avenir musical qui m'exaltait pourtant, qui absorbait toute -la force de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse des -railleries sournoises dont on nous accablait. Mais n'aller plus -chez Bienheuré, c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère -n'admettait pas que l'on revînt sur un parti quand une fois on -l'avait adopté. Loin de me savoir gré d'interrompre mes leçons, -elle m'eût fait observer que ce n'était pas la peine alors de les -avoir commencées et d'en avoir fait la dépense depuis huit mois, -ainsi que celle de si nombreux déplacements. Nous continuâmes donc -d'aller chez mon professeur de piano, et je fus chaque samedi soir -"plus savante." Petit à petit, d'ailleurs, cela passa à l'état -d'habitude; on n'interrompit ces voyages hebdomadaires qu'aux -grandes chaleurs de juillet. - -Je devais être prête, cette année-là, à concourir; mais personne -n'osa aborder devant ma famille un sujet si scabreux. Nous fûmes -mal favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de retourner à -Contrexéville; M. Vaufrenard était anéanti par des crises de -coliques hépatiques, et ce qu'il y avait de pire, c'était que -Mme Vaufrenard prétendait que la seule appréhension d'aborder -ce redoutable sujet devant ma grand'mère lui avait "tapé sur le -foie." Lui-même disait: "Attendons, patientons; nous avons le -temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un petit événement, -un prétexte, je ne sais quoi!..." Je crois qu'il commençait à -comprendre la vanité d'un projet qui consistait à heurter nos -usages. - - - - -XVIII - - -Les matinées du dimanche étaient interrompues par l'absence de -M. Topfer et la maladie du maître de la maison. Il faisait une -chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait sous le -soleil, pendant la journée, et, le soir, mes grands-parents, maman -et moi, nous nous rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer -de surprendre un peu d'air dans le Clos, où l'on s'asseyait -ou s'étendait sur l'herbe. Ces soirs lourds d'été, que l'on -s'accordait à trouver suffocants et intolérables, me remplissaient -pourtant d'un trouble secret dont le souvenir me cause une -nostalgie bien forte, et qui, sur le moment, dans ce temps-là, -me donnait, au contraire, une nostalgie de l'avenir non moins -déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes fauchées et du -goût des vrilles de la vigne que je suçais, étendue sur le dos, -en regardant le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si -ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; il me semblait -que c'était de quelque chose d'immense et de beau qui était épars -sous cette voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et qui se -balançait avec le vol des chauves-souris, me soulevant le coeur, -à chaque oscillation. Quand un peu d'air passait, tout le monde -le signalait, et Mme Vaufrenard, qui faisait volontiers l'enfant, -disait: "Petit air! petit air! ne t'en va pas!" Moi, j'avais la -chair de mes bras, toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais, -de temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand j'essaie de me -rappeler ce qui dominait en moi, dans ces moments, je crois que -c'était cette idée: "Il est impossible que la vie ne m'apporte pas -quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, et la grande -chaleur ne m'incommodait pas. - -Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; j'étais sortie de -Marmoutier depuis un an, et toutes les images que mes rêveries -m'en rapportaient me paraissaient petites comme si elles étaient -vues par le gros bout de la lorgnette. Mais le souvenir de mon -amour imaginaire, quand il revenait, lui, me serrait à la gorge. -Je détestais cet homme qui m'avait bouleversée, mais dans les -rêveries, n'est-ce pas? on se demande volontiers: "Quand est-ce -que j'ai été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le plus -heureuse quand j'étais tourmentée par lui! - -On entendait les petites notes isolées et mélancoliques que -poussent les crapauds, le soir, dans les vergers, et ces bruits -singuliers qui viennent des rivières d'où le moindre son est -renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de l'eau, le choc des -avirons sur une toue, ou le heurt de la boîte où Gaulois enfermait -le produit de sa pêche. - -Presque en même temps, vers le 20 août, les grandes chaleurs -s'apaisèrent. M. Vaufrenard se trouva rétabli, M. Topfer eut -terminé sa saison d'eaux. L'animation des vacances reprit à -Chinon, et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, du -moins une des Vauguyon dont le mari était du même canton que -nous, et l'ex-Henriette Patissier qui s'appelait à présent Mme -Boiscommun et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son mari était -ingénieur et construisait des bateaux pour les chantiers de la -Loire, à Saint-Nazaire; ils avaient de nombreuses relations et -paraissaient au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni sa -mère, Mme Patissier, ne se montrèrent, pour moi et pour toute -ma famille, plus aimables. Ces dames voulaient à toute force -me marier. Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée d'un -tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne voulut point -s'apercevoir d'où elle le prenait; on redoubla de gentillesse. -Moi-même, je ne faisais pas l'empressée; le mariage ne me souriait -guère; et, pour rien au monde, nous n'eussions voulu tenir un mari -de la famille Patissier! Mais Henriette, avec sa situation faite, -son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux de tous acquis sur moi, -simple jeune fille, une autorité qui lui permettait de traiter -d'enfantillages toutes nos tentatives de nous dérober. - -Henriette en vint à me parler d'un jeune homme de Richelieu, de -qui elle avait fait la connaissance à une soirée, à Nantes, et -qui était, paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de moi!... -un jeune homme!... Oui. C'était un jeune homme qui venait assez -souvent à Tours, le samedi, depuis plusieurs années, qui avait -une jolie moustache noire, des yeux très doux taillés en amande -et des cheveux un peu ondulés... A la description, je reconnus -bien en effet un jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé -dans notre compartiment et qui me regardait si attentivement que -j'avais cru, un jour, qu'il se moquait de ma façon de me coiffer -ou de ma toilette. Il avait raconté à la jeune Mme Boiscommun ces -rencontres dans le trajet de Chinon à Tours. A la description -qu'il faisait de moi et des personnes qui m'accompagnaient, elle -n'avait pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était juré, -disait-elle, de me faire épouser ce garçon d'excellente famille. - -Le hasard voulut que grand'mère et maman eussent remarqué le jeune -homme en chemin de fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi -trouvé bien; il avait une figure d'une beauté un peu convenue, -et qui, plus tard, quand j'eus compris ce que sont certaines -physionomies d'hommes, m'eût certainement moins séduite; mais pour -moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du chemin de fer," comme -nous l'appelions, était le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas -davantage pensé à lui, assurément, parce que j'étais toujours trop -captivée par autre chose, par la pensée de M. Chambrun, dans un -temps, ensuite par ma musique, par mes projets d'indépendance; -mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, ce "jeune -homme du chemin de fer" était de ceux que je pourrais aimer. - -L'ennui, surtout pour mes parents, était que la proposition nous -vînt par la famille Patissier. - -Mme Boiscommun me disait: - ---Il est musicien, ma chère!... Entre nous, c'est peut-être cela -qui l'a attiré vers toi: il avait vu ton rouleau et il t'avait -entendue, dans le train, parler de Bienheuré. - ---Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait déjà fortement -reluquée sans mon rouleau, quand j'étais encore pensionnaire... - -En tout cas, il était musicien; il ne me déplaisait pas; et -peut-être il m'aimait!... Oh! quel étrange effet cela vous -produit, d'entendre dire, pour la première fois, qu'un homme vous -aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du _flirt_ ne peuvent -pas comprendre cela... Mais quand on va atteindre vingt ans sans -avoir connu ni la douceur de la parole d'un homme ni le serrement -de main qui ne s'adressent qu'à vous, que c'est bon, mon Dieu! -d'entendre dire que quelqu'un vous aime! - -Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! Avec cela, ne -m'étais-je pas créé une sorte de fidélité de veuvage à mon premier -amour? Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était si -suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il le couvrir -d'une parure d'obligations et de sacrifices, pour nous innocenter -à nos propres yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir dans -les héroïques résolutions de la jeunesse, je m'étais juré de -n'aimer plus jamais! Le trouble qu'un manquement à mon serment me -causait avivait mon désir de me précipiter dans quelque autre -sentiment qui achevât de me troubler et me fît peut-être tout -oublier. En quelques jours, je construisis un second rêve autour -de la figure de notre "jeune homme du chemin de fer;" je promenais -partout avec moi son image, c'est-à-dire le souvenir de sa -personne entrevue dans le coin d'un compartiment de seconde ou sur -le quai de la gare de Tours; je mesurais ma taille à la sienne; -je me demandais: "Pourrons-nous nous donner le bras facilement?" -Il me semblait qu'il était plus petit que moi, et je me souviens -que je me disais: "Mais, cela n'est pas mal du tout, qu'une femme -soit plus grande que son mari..." Je me disais cela en regardant -l'oeil sombre de la citerne du père Sablonneau où les araignées -d'eau gambadaient; une large taie verte en couvrait aux trois -quarts la surface, et cela me fit penser, un moment, à la paupière -presque entièrement abaissée d'un gros oeil malin, qui sourit... - -Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce sentiment nouveau, quand -ma famille se décida à ne pas dire non aux propositions de Mme -Patissier et de sa fille. - -Mme Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" sautèrent de joie; -elles jurèrent de leur immense amitié pour moi, pour nous tous; -elles étaient si heureuses, si fières de contribuer à mon -bonheur; elles firent tant de bruit, chez les Vaufrenard, où il -y avait du monde, que beaucoup de personnes, déjà instruites, -d'ailleurs, depuis quinze jours, par mille sous-entendus, ne -purent rien ignorer du petit complot matrimonial. - -Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, pour ne nous point -manquer, Mme Patissier vint à la maison s'informer du chiffre de -ma dot: c'était essentiel. - -Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette entrevue. Je tremblais, -car ma dot devait être d'une maigreur repoussante. Mais Mme -Patissier sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; et, dans -la ville, malgré toute la discrétion recommandée, il dut être bien -impossible de ne pas savoir que la famille Patissier "me mariait." - -On attendit... Et pendant que l'on attendait, nous étions fort -ennuyés que l'on parlât si haut de cette affaire. - -Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, la figure de Mme -Patissier est changée; Mme Boiscommun nous regarde avec un air de -condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à la fin de la journée, -quand tout le monde a vu ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il? -C'est bien simple. Le père du jeune homme s'oppose absolument à -tout mariage de son fils qui ne lui puisse permettre d'acheter -une petite étude de notaire. - -Et Mme Patissier et Mme Boiscommun de s'indigner contre des -moeurs qui ne tiennent pas compte des sentiments et qui font du -mariage une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute ma famille -les accompagne: n'est-il pas odieux qu'un garçon ne prenne femme -que pour payer son étude? - -La réprobation fut trop générale: un bien grand nombre de -personnes, en vérité, condamnaient les usages reçus; mais en -même temps, elles étaient informées que la petite-fille de Mme -Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée par "un avorton de -notaire," tel fut le mot qui courut la ville. - -On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute sur notre état de -fortune; désormais, ma pauvreté se trouvait établie. - ---On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, que les Patissier -ont voulu nous humilier publiquement. - ---Tu vois toujours le mal partout!... lui répondait maman. - - * * * * * - -Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand j'allais prendre -le train! On ouvre une portière, au hasard; on se demande: -"Allons-nous tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une -autre portière, que cela est gênant! que cela a l'air sot! car -nous ne connaissions pas ce jeune homme; nous n'étions pas censés -savoir ce qui s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir -rencontré, cela me mettait dans une singulière agitation de -sentir dans le même train que moi un jeune homme qui, si quelques -circonstances se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être mon -mari. - -Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours à Chinon! Que nous -avons de contradictions dans l'esprit! Je caressais un rêve dont -la réalisation m'eût sans doute bien déçue. Mais on aime à désirer -à côté du possible, à côté même de nos propres désirs. Comment -pouvais-je souhaiter d'être jamais la femme de ce garçon, puisque -le plan de vie que je m'étais fait ne concordait en rien avec -une modeste existence dans un trou de province, puisque j'étais -résolue à avoir du talent, puisque je me destinais à briller dans -les concerts, à gagner moi-même ma vie, à me griser pour toujours -de musique?... C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre; -je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique et de l'appétit -de beauté que, jointe à mes anciennes extases de couvent, elle -m'avait inspiré... Mais le mot "amour" prononcé, la possibilité -d'être aimée et d'aimer, entrevue seulement, et tous mes songes -magnifiques avaient été se blottir dans la petite cour d'une étude -de notaire!... Ah! c'est que, pour nous autres, jeunes filles de -ce temps-là, dans le seul mot "amour," tout l'idéalisme était -contenu! - -Dès que je me fus ressaisie, je compris combien il valait mieux -pour moi que l'aventure n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon -éducation, par l'esprit de ma famille, par ma musique, de trop -grands désirs, pour que je pusse à présent aller les étouffer -dans une bourgade de dix-huit cents âmes. De toutes parts nous -vinrent des détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec -le jeune homme que j'avais manqué. D'abord, c'était un musicien -de quatre sous; il raclait du violon, pour l'avoir appris au -lycée, affirma-t-on, et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui -fallait cinquante mille francs pour payer une méchante étude qu'il -guignait; son père était un vieux ladre; sa famille, beaucoup -moins intéressante que ne nous l'avaient faite Mmes Patissier et -Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! voilà une aventure qu'il -s'agissait encore d'oublier! - - - - -XIX - - -Un long hiver passa là-dessus. Notre seule distraction, du moins -la mienne, était d'aller à Tours le samedi, surtout à partir du -moment où nous apprîmes que "le jeune homme du chemin de fer" -avait trouvé la dot voulue, qu'il avait acheté son étude et qu'il -était fixé près de Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma -famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le samedi; personne -ne grommelait plus contre ce servage imposé par ma manie musicale; -on trouvait même à ce petit déplacement des avantages, le prix de -l'aller et retour étant compensé par le bon marché et la qualité -d'une foule d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se procurait -à Chinon. Il arriva même cette chose assez curieuse, que mes -parents se disputaient à qui m'accompagnerait le prochain samedi. -Celui ou celle qui l'emportait me conduisait chez Bienheuré, puis -essayait de trouver mon frère chez son carrossier, puis vaquait à -ses affaires jusqu'au train de 5 h. 55. - -Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un beau jour, de -demander ma main pour son gendre, veuf depuis quatre ans, et qui -était professeur de solfège dans les écoles municipales! Ce fut -maman qui reçut cette proposition en pleine figure, dix minutes -avant le départ du train. Elle n'eut que le temps de dire au -professeur: - ---Je vous remercie, monsieur Bienheuré... très flattée... nous -reparlerons de cela... - ---Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, tout le temps, -madame! - ---Ah bien! me fit maman, dans la rue, en voilà bien d'une autre! -Qu'est-ce que ta grand'mère va dire? - -Moi, cela me paraissait drôle: - ---On se plaint que je ne sois pas demandée en mariage? Des -demandes en mariage, il en pleut! - -Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, ne prit pas cela -très bien. Elle prononça sans hésitation aucune: - ---C'est regrettable pour Madeleine; elle ne pourra plus remettre -les pieds chez son professeur. Voilà tout. - -"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle faillit en faire une -maladie. Certes, elle se plaignait que je ne fusse pas demandée -en mariage! Mais que je fusse demandée en mariage par un petit -professeur de solfège dans des écoles "gouvernementales" et veuf -par-dessus le marché, cela était cent fois pire que de n'être pas -demandée du tout. - -"Comment Bienheuré avait-il eu pareille audace?... Voyons!... -Bienheuré qui avait connu Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que -les jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, pour -entrer dans la famille de leur professeur de piano?... Ah çà! mais -Bienheuré était fou? Un homme si calme, si patient, si discret, -qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait s'attendre à -tout!..." - -Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait à défendre -Bienheuré: - ---Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle à sa -mère: il m'a dit avec une grande simplicité: "Ces deux jeunes -gens feraient si bon ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle -Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, par une -porte entre-bâillée... et il l'a entendue jouer: quel succès -mademoiselle votre fille aurait dans les concerts!..." - -Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer à Bienheuré, même -comme professeur; on lui envoya le montant de ses honoraires par -mandat. - -Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions sa démarche assez -naturelle. Je me souvenais d'avoir aperçu en effet son gendre, -dans une pièce voisine du petit salon où nous jouions; c'était un -grand garçon, tout jeune encore, ni bien, ni mal. Il est certain -que jamais l'idée ne me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer -dans la famille de mon professeur de piano. Mais la proposition -ne me paraissait pas extraordinaire, et elle n'était pas du -tout insensée. Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait -plus de le dissimuler: je me destinais secrètement à être une -"professionnelle." Ce grand mot qui faisait frémir mes parents, -il allait falloir le prononcer tout haut un jour ou l'autre; -c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était pour que je -fusse une "professionnelle" que tous les membres de ma famille, -successivement, me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne -voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin de cette année, -coûte que coûte, nous allions tous nous heurter à l'inévitable -concours!... Ah! quand je pensais à ce concours!... Eh bien! -mon professeur, qui connaissait, à ce propos, mes terreurs, -venait à mon secours et me faisait sauter, à pieds joints, dans -la "profession" musicale, si l'on peut dire, par le moyen du -mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant pour nous. -Une fois mariée, n'aurais-je pas pu me présenter au Conservatoire -sans bruit, alors que, jeune fille, c'était un esclandre?... -Enfin, en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les concerts -que l'on commençait à organiser à Tours, à l'imitation de ceux -d'Angers... Où trouverais-je jamais un mari qui me permît de -suivre aussi exactement mes goûts et ce que je croyais pouvoir -appeler décidément "ma vocation?" - -Il m'est impossible de savoir si oui ou non le gendre de Bienheuré -eût été pour moi le mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison, -si jamais je devais me résoudre à en contracter un, celui-là était -le rêve. Car, du moment que mon coeur n'était pas pris, je ne -voulais plus vivre que pour la musique et par la musique; or, -mes expériences du jeune médecin et du jeune notaire étaient là -pour m'avertir qu'il était prudent de me méfier des bonds de mon -coeur. - -Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, renoncer aux leçons -du samedi n'était pas si simple que cela! Il fallait compter -avec l'opinion. Pourquoi renoncions-nous tout à coup aux leçons -de piano? Il avait été déjà assez mystérieux de prendre tant de -leçons de piano; mais, la chose une fois admise, rompre ainsi, -tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait une explication. -On allait, disait grand'mère, nous croire dénués au point de ne -plus pouvoir payer les cachets! Avouer la raison qui nous séparait -de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On délibéra. Le samedi nous -surprit sans que la difficulté fût résolue, et pour ne point -fournir d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, ce samedi -encore, sans y avoir rien à faire. - -Du moins y fîmes-nous une enquête chez les marchands de musique, -demandant partout qu'on nous indiquât un professeur de piano -parfaitement recommandable. Et partout la réponse était identique: -"Mais Bienheuré mesdames!... Est-ce que vous ne connaîtriez pas -Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, mais il est sans doute -fort occupé: à défaut de Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, -il y en avait une quantité, et aux conditions les plus abordables; -et on nous citait des dames veuves, des demoiselles d'un certain -âge. Les prix de ces leçons, sans proportion aucune avec ceux du -maître Bienheuré firent rougir grand'mère d'humiliation; elle -ne voulut point paraître seulement les entendre; elle disait en -souriant: "Oui, oui... je vois..."--"Vous voyez, madame," lui -disait-on chez les marchands de musique. Et dans ces "je vois," -dans ces "vous voyez," on sentait tout le conventionnel mépris de -notre monde, comme des boutiquiers eux-mêmes, pour ce qui n'est -pas classé officiellement hors de pair. Les marchands, toutefois, -nous laissaient par écrit les adresses de ces pauvres professeurs -de piano, car ils savaient bien que ce n'est jamais du premier -coup, et quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré et le -chiffre de ses cachets, que l'on se décide à s'adresser à ce -fretin; mais le lendemain ou l'heure d'après, à la dérobée. - -Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de faire, le samedi suivant. -Munis des sept ou huit cartes de professeurs qu'on nous avait -remises, nous nous présentâmes chez celui d'entre eux dont le nom -avait été le plus de fois recommandé et, d'ailleurs, flattait -grand'mère par sa belle consonance et sa particule: c'était une -Mme de Testaucourt, appartenant à une famille connue et récemment -éprouvée par un désastre financier. Mme de Testaucourt plut à -ma famille, tant par ses manières distinguées que par ce qu'on -savait de son infortune. Elle me fit asseoir au piano dès cette -première visite et ne parut pas du tout s'apercevoir que je ne -jouais pas comme la première venue. Je pensai: elle est très -forte ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du piano. -Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je fus assurée, sans aucune -forfanterie de ma part, que c'était moi qui lui enseignais quelque -chose, et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument rien à -m'apprendre. Je confiai mon impression à maman qui me dit: "C'est -ennuyeux, parce qu'il sera bien difficile de faire croire cela -à ta grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée que c'était -pure illusion de ma part, et qu'en tous cas il convenait de faire -une épreuve plus prolongée des capacités de Mme de Testaucourt. Il -pénétra cependant un doute dans l'esprit de grand'mère, et ce qui -la tourmentait était la crainte que mon jeu ne parût affaibli aux -Vaufrenard, quand ils reviendraient de Paris. - -Elle vivait dans l'appréhension de contrister les Vaufrenard; on -leur avait caché, comme à tout le monde, l'incident Bienheuré. - - * * * * * - -L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. Nous l'apprîmes, environ -six semaines après, d'une façon singulière: par une autre demande -en mariage! - -Un dimanche, après-midi, comme nous nous préparions à sortir, -maman fut avertie qu'un monsieur l'attendait au salon. - ---Un monsieur comment?... - ---Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, avec des gants. - ---Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il veut parler?--demanda -maman qui croyait toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser -qu'à sa mère. - -C'était à maman que ce monsieur désirait parler. Le colloque dura -dix minutes à peine. Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée, -hésitant à raconter la visite. En dessous, elle semblait aussi -avoir envie de rire, et elle eût peut-être ri, si elle n'eût -redouté sa mère. - -Enfin elle raconta que le monsieur en redingote était le nouveau -pharmacien établi sur la place de la gare. Ce garçon venait -demander ma main. - -Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, prête à sortir, s'assit, -sans dire mot, sur un coffre à bois du corridor d'entrée, où -nous nous trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, elle -arpenta, à grands pas, le corridor; elle poussa la porte du salon, -afin que maman y achevât son récit; mais le souvenir, peut-être -l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la rejetèrent en -arrière, et elle alla tomber sur une chaise de la salle à manger. -Maman disait: - ---Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu parler de l'autre... - ---Comment!... de l'autre? - ---Oui, du professeur de solfège... - ---Alors, l'autre... tout Chinon sait!... - -Le professeur de solfège était venu aux renseignements à Chinon; -il avait vu les notaires, appris par eux le chiffre minuscule de -ma dot,--mon prix!...--et, dans la ville, ici et là, cueilli sur -moi, sur nous, quelques éclaircissements. Par les saute-ruisseaux, -par les clercs, on avait aisément su qui venait de Tours -s'enquérir de Mlle Doré: un professeur de solfège dans les écoles -municipales. Le pharmacien, nouveau dans la ville, avait jugé -qu'il valait bien le professeur. - -Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, en tuyau de poêle, -sonnant à la maison, un dimanche, quand toute la ville est dans la -rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas la démarche... - -Pauvre grand'mère! de quelles tribulations ne fus-je pas pour elle -la cause involontaire? De pareilles épreuves l'accablaient; on la -trouvait très vieillie. Le docteur demandait, pour la quarantième -fois, à maman: - ---Quel âge a donc madame votre mère? - ---Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur. - ---Ah! ah!... - -Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont il eût formulé une -ordonnance un peu intime: - ---Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage pour Mademoiselle -Madeleine... - -Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, parce que je -prévoyais que si, par hasard, un "bon mariage" se présentait, -qu'il me plût ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner la -santé de grand'mère. - -En attendant, comme les "bons mariages" n'affluaient pas, je -proclamais, moi, pour éviter les mauvais, que je ne voulais pas me -marier: - ---Je n'aime que la musique! - -Tout le monde haussait les épaules. - ---Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne peut pas épouser qui vous -plaît, moi j'aime cent fois mieux rester fille. - -Alors grand'mère disait: - ---La fortune! la fortune!... sans doute; mais il ne faut pas -oublier, mon enfant, que nous avons fait les plus grands -sacrifices pour te procurer une éducation parfaite. Dieu merci, -malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour une jeune -fille bien élevée: c'est un capital, cela. Il se trouvera -quelqu'un pour l'apprécier. - -Le noyau de la foi de grand'mère était cela: une jeune fille bien -élevée a une valeur de... Il ne peut se faire qu'elle ne s'allie -pas quelque jour à une valeur correspondante. - -Sous son inquiétude, et malgré ses crises de désespoir, elle -gardait un optimisme tenace. - - - - -XX - - -Nous vîmes encore refleurir le printemps aux balcons de la -terrasse et dans le Clos de M. Vaufrenard. Pendant que les -Vaufrenard étaient à Paris, nous avions l'autorisation de pénétrer -chez eux pour aérer la maison, pour surveiller Tondu, qui était -chargé d'entretenir le petit parterre; et il m'était recommandé -d'user du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence à mon -vieux piano droit. - -J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les arbres à fruits, -à voir se réveiller la terre du père Sablonneau et reverdir les -peupliers des îles, si chaque retour de saison ne m'eût été abîmé -par l'idée que j'étais une jeune fille à marier, que je ne me -mariais pas, que j'aurais dû être enlevée d'ici depuis longtemps, -comme les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, sur cette -terrasse, enfin par l'idée que j'aurais dû n'être plus là! - -Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait d'en bas -et portait la main à son chapeau, il dodelinait de la tête, il -soulevait une épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon -frère, qui n'était jamais gêné par les mots, m'avait rapporté ce -que Sablonneau, un jour, avait dit ainsi dans sa gorge avec un -gros juron: "Si c'est pas dommage, un si beau brin de fille!..." -Sablonneau lui aussi pestait que je ne fusse pas mariée. -Sablonneau faisait comme ma vieille Françoise qui, lorsqu'elle -m'aidait à m'habiller, ne pouvait me voir ni les bras nus ni -la gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. Et si je lui -demandais en riant: "Mais, qu'as-tu donc?" elle dodelinait de la -tête, elle aussi. - -Ah! si ce n'eût été ce désir général de me voir mariée, que -j'eusse donc été tranquille, moi! Que je me fusse amusée à voir -gambader mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! Que -je me fusse satisfaite, longtemps encore sans doute, à voir mes -songeries, mes regrets, mes désirs imprécis, mes espérances emplir -cette belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais que dix pas -à faire, j'étais à mon piano avec mon Chopin, mon Beethoven, mon -Rameau et mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en leur pouvoir, -par le jeu à présent si facile de mes doigts, le reste du monde me -semblait peu de chose! Je me rappelais ce que M. Topfer m'avait -appris de Beethoven: "Cet immense génie était sourd! Imaginez-vous -un homme entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait -ni sa musique, ni les applaudissements qui l'accueillaient..." Et -M. Topfer, en désignant les partitions des oeuvres sublimes -ajoutait: "Tout cela ne s'est passé que dans sa tête!..." Je -voyais l'oeil bleu, l'oeil d'enfant, de M. Topfer, se mouiller -d'admiration et d'émotion profonde à cette pensée. Le goût de la -vie intérieure, développé par l'éducation chrétienne, me semblait -préférable à tout autre... Quand j'avais passé la journée sous -l'influence de la poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée -du monde... Le "beau brin de fille" que Sablonneau voyait en moi, -ces bras, cette gorge et cette chevelure qui attendrissaient ma -vieille bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui savaient -le mieux me ravir, à mes chers génies; je m'imaginais que leurs -ombres devaient se réjouir de voir une fraîche jeune fille se -consacrer au culte de leur mémoire. J'ai conservé dans mes vieux -papiers une petite poésie, dont je n'oserais pas recopier un seul -vers, tant ils sont à la fois médiocres, innocents et hardis, -par laquelle je vouais chaque partie de moi-même à mes _trois -célestes amants_! Il y avait une strophe pour les yeux, une pour -la bouche, une pour les "blonds cheveux," une pour les "longs -bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" Les mots que je -souligne donnent une idée du style employé et que j'empruntais -aux romances: il me semble aujourd'hui comique, mais à la seule -vue de ce papier jauni, mon coeur se soulève, parce qu'en -écrivant à vingt ans ces choses naïves et cyniques, j'étais -vraiment bien émue; ce n'était pas pour les envoyer à un journal, -ni pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais à trouver -des rimes,--dans ce temps-là, les jeunes filles ne faisaient pas -imprimer leurs vers...--c'était pour épancher un très réel bonheur -intime, un bonheur très haut, très noble: véritable et logique -suite de mes félicités religieuses. - -Il me fallait quelque chose de grand, de magnifique. J'avais -touché cela au couvent. Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme, -sans l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était de taille -à combler mes désirs. A présent, je me croyais comblée par mon -enthousiasme musical. N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas -rester comme cela? Quel était donc le mariage qui ne détruirait -cette félicité-là? Et quel mari m'en procurerait une analogue? - -Je comptais sur le retour des Vaufrenard pour m'affermir dans la -voie qu'ils avaient choisie pour moi, ce dont je leur savais tant -de gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour m'emmener à Paris cet -été et me faire concourir sans que grand'mère s'en aperçût? Ils -commençaient à être assez puissants sur elle pour obtenir jusqu'à -l'invraisemblable. - -En les attendant, je travaillais sans maître, car la petite leçon -que "je donnais" chaque samedi à Mme de Testaucourt était vraiment -une pure formalité. - -Ah! que c'était curieux, chez nous, cette attente des Vaufrenard, -au printemps! Les arbres en fleurs, le travail du jardinier dans -les parterres, le soleil commençant à réchauffer notre coteau en -espalier, n'étaient rien: le renouveau, c'était les Vaufrenard qui -amenaient avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la vie à -Chinon. - -Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que sont pour les -enfants, à la campagne, les parents qui reviennent de la ville: -qu'allaient-ils nous rapporter? - -C'était le temps où l'on essayait d'acclimater en France la -musique de Wagner. Nous avions su par le journal, qui s'en -indignait comme d'une nouvelle invasion étrangère, et par les -lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à Paris une -certaine représentation de _Lohengrin_. J'étais très avide de -m'initier à la musique nouvelle que les journaux qualifiaient de -barbare et les Vaufrenard de géniale. - -Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux presque toutes -les partitions du maître nouveau. A la vue de ces couvertures -couleur de miel où le nom de Richard Wagner se discernait parmi -un charabia allemand, ma grand'mère bondit, grand-père fit la -grimace, maman elle-même eut peur: on eût dit que les Vaufrenard -hébergeaient chez eux et nous présentaient un espion! - ---J'espère que Madeleine ne va pas jouer ça!... dit grand'mère. - ---Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, madame! - -Et il se refusa à me confier aucune partition, sous le prétexte -qu'il ne fallait pas s'initier à cela toute seule: il avait peur -que je ne fusse rebutée au premier accord; il voulait m'initier -lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain matin, ici!..." - -Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une rébellion organisée -contre les pouvoirs publics! Le matin, conduite par Françoise ou -par ma pauvre maman qu'on ne craignait guère, je recevais de M. -et de Mme Vaufrenard l'initiation wagnérienne. _Tannhauser_, _les -Maîtres Chanteurs_, _Lohengrin_, _l'Or du Rhin_: en une semaine, -nous avions parcouru presque quatre opéras, Mme Vaufrenard au -piano, M. Vaufrenard chantonnant, chantant quelquefois, même en -allemand! Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée -par la phrase de Voglinde, dans les abîmes du Rhin... après les -cent trente-quatre mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue -la vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, et M. -Vaufrenard s'écria: "Mais, tu chantes!" C'était vrai, j'avais -la voix juste, mais je n'avais jamais chanté que pour moi. Sans -prononcer les paroles allemandes, je suivis tant mal que bien les -rôles de femme qui se trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain -de plaisir pour nos réunions intimes du matin. L'amour wagnérien -empêcha peut être M. et Mme Vaufrenard de s'apercevoir que je -manquais des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune frénésie -musicale n'avait été si vive. On savait que M. Topfer avait été, -quoique si intransigeant ami de ses classiques, un des premiers à -goûter Wagner, et nous disions en choeur: "Ah! quand Topfer sera -là!..." - -C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de mariage! Nous avions -autre chose à faire!... - -Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?" - ---Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous t'enlevons au moment -voulu! - -J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. Etais-je assez prise -par la musique! Ah! vraiment ces Vaufrenard avaient découvert ma -voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon goût, qui l'avaient -cultivé, surchauffé, qui m'avaient créé, on peut le dire, une -seconde nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment, -que la petite bécasse à marier, ordinaire, et, franchement; ne -m'avaient-ils pas mise au-dessus de cela? - - * * * * * - -Voilà où nous en étions, quand, un beau matin, je reçus une lettre -particulière de M. Topfer. - -Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami Topfer? Il me demandait -de vouloir bien me faire entendre en public, à Angers, dans un -grand concert que donnerait, au mois de juin, une société musicale -très connue dans le pays. - -Me faire entendre en public!... Tout mon sang s'arrêta, quand -je lus cela. J'eus d'abord une surprise, plutôt joyeuse, un -orgueil fou, ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me -flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" C'est que je sentais -déjà, à cette époque, quoique d'une façon très imprécise, que -ceux que nous avons indisposés contre nous en nous singularisant -un peu parmi eux, nous les subjuguons et les gagnons en nous -singularisant tout à fait. Je vis les journaux où mon nom serait -cité, peut-être répété dans un article; je vis la figure épanouie -des Vaufrenard, je vis le petit oeil bleu, si ému, de mon -cher vieux Topfer... Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du -concert, l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et je dus -m'asseoir. - -Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, avaient aussi -reçu, chacune, une lettre de M. Topfer. Il avait pris toutes -ses précautions, le cher homme! Maman était très flattée et ne -pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour jouer en public; -grand'mère gardait une réserve inquiétante, elle allait et venait -par la maison, les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer pliée -en deux et fichée entre deux boutons du corsage. Elle avait dit -seulement, paraît-il: "Moi aussi, j'ai reçu une lettre." - -Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle besogne, elle -éclata. Elle était indignée, tout simplement; à l'entendre, -une pareille proposition équivalait à un attentat contre ma -personne. Elle n'aurait jamais cru cela possible de la part de M. -Topfer; cependant, elle rappelait qu'elle l'avait toujours dit: -"Ces artistes sont, au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous -prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" N'allait-il pas, aussi, -m'offrir cinq cents francs pour m'exhiber en public, comme une -comédienne? - ---Va à Angers, ma fille!... monte sur les tréteaux comme une Sarah -Bernhardt!... - ---Mais, grand'mère, il ne s'agit pas... - ---Comment? il ne s'agit pas? De quoi s'agit-il donc?... Une femme -qui appartient au public n'appartient plus ni à sa famille, ni à -sa maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, que votre -génération a perdu le sens commun: quel est donc le but de la vie, -si ce n'est de fonder une famille? - ---Sans doute, grand'mère, mais pourquoi nous fait-on cultiver les -arts?... pour ne les savoir qu'à moitié?... - ---Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton temps!... Les arts! -les arts!... Je vous demande un peu!... Mais si ta mère m'avait -dit un mot comme celui-là, quand elle avait ton âge, je lui aurais -administré une correction, comme à une petite morveuse... Oh! -n'aie pas peur: cela ne se fait plus! - -Et elle s'en allait, répétant: - ---Les arts!... les arts! Ma parole, je ne comprends plus... Je -suis trop vieille, décidément, je suis trop vieille... L'année -dernière, c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la grande -passion!... L'année d'avant, il fallait vous empêcher d'être trop -dévote!... C'est à donner sa langue au chat... Je m'y perds... Mes -parents à moi sont morts, pourtant, plus âgés que je ne le suis; -ils avaient vu bien des guerres, bien des bouleversements et des -révolutions; mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé pareil vent -de folie!... - - - - -XXI - - -Grand-père reçut son algarade. Il revenait du dehors où il -jardinait, le matin. Grand'mère lui donna à lire la lettre de M. -Topfer, et je vis, à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et -sentait que nous allions avoir de vives discussions. - -Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, c'était presque -se prononcer en faveur de la proposition Topfer. Oh! qu'il eût -mieux fait de rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes, -une heure de plus!... Son muet acquiescement au projet musical -provoqua une crise qui dura longtemps et pendant laquelle nous -entendîmes tout ce qu'une honnête femme de la vieille bourgeoisie -provinciale pouvait concevoir de secrète horreur pour le monde -des arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile que nous ne -soupçonnions même pas. - -Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien grande influence -sur elle par ailleurs, pour qu'elle les supportât malgré leur -musique. Nous vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle -fréquentait régulièrement et patiemment chez eux, ce culte de -la musique, qu'on y célébrait, lui répugnait intimement comme -l'eût fait une cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la musique -classique l'ennuyait, quant à elle, et ceux qui la goûtaient y -semblaient prendre une réjouissance de mauvais aloi. Dans son -emportement, elle alla jusqu'à dire à son mari devant moi: - ---Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... Vaufrenard,--je le -sais, par les confidences de sa malheureuse femme...--Vaufrenard... - ---Eh bien!... Vaufrenard?... - ---Il a eu dix maîtresses! - ---Qu'est-ce que la musique a à faire avec cette circonstance? dit -grand-père. - ---Oui, oui, sans doute, la plupart des hommes sont sans conduite, -mais il n'est pas moins certain que l'habitude du plaisir de -l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... Oh! vous -pouvez rire et vous moquer de moi, je maintiens mes idées -là-dessus: quoique d'un autre âge, elles sont les bonnes. De la -musique, je vous le concède, comme de la peinture, il en faut, -oui, pour occuper les loisirs et provoquer des réunions, et il est -d'usage qu'une jeune fille peigne à l'aquarelle: c'est gracieux; -et que l'on fasse un tour de danse pour faciliter les mariages, -c'est nécessaire... mais, aussitôt que le "grand art" s'en mêle, -vous ne voyez que prétention, excentricités et prétextes à se -mettre, sous tous rapports, hors de la loi commune!... - -Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura toute la matinée! -J'en manquai d'aller poursuivre ce jour-là mon initiation au -"grand art" wagnérien, et l'on était tellement excité contre -les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, proposer -d'aller chez eux. J'avais pourtant un grand désir d'entretenir M. -Vaufrenard du projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître, -il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre d'Angers. Car, -à mesure que grand'mère combattait ce projet, par des arguments -qui ne sont pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être alors, -je me sentais une irrésistible envie de triompher de toutes les -difficultés, tant de celles qui me venaient du dehors que de -celles que j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration définitive -à la musique, il fallait en finir, voyons! Mon vieil ami Topfer -l'avait très bien compris; il m'en proposait le moyen... Si le -petit coup d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée, -mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir en arrière. - -C'est un jeudi, je me souviens, que nous était parvenue la -lettre de M. Topfer; le lendemain vendredi, nous avions, à dix -heures, une messe anniversaire de la mort de mon pauvre papa; Mme -Vaufrenard s'y montra, nous serra la main, disparut. Le lendemain -c'était le voyage de Tours; point de Vaufrenard ce jour-là. De -sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard que le dimanche suivant. -Cette première entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la -plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, seul, pouvait -faire incliner les événements à mon gré. Grand'mère s'insurgeait -contre lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans le nez, -avec sa belle voix de baryton, et de toute la hauteur de sa -suprématie financière, qu'oserait-elle objecter? - -Mon coeur palpitait assez fort, mais je n'étais pas très -inquiète, j'avais confiance en la force de M. Vaufrenard et je ne -pouvais douter qu'il ne l'employât à seconder son ami Topfer qui -lui-même favorisait nos projets futurs et qui, d'ailleurs, c'était -probable, n'avait agi que de connivence avec lui. - -Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée du dimanche. M. -Vaufrenard m'embrasserait, d'un air fier, car, enfin, à l'idée que -son élève allait bientôt se faire entendre devant un grand public, -il se rengorgerait évidemment. Et, avec sa rondeur habituelle, -il était homme à parler immédiatement du concert, à l'annoncer -à toutes les personnes présentes, à organiser, qui sait? une -caravane pour Angers afin de me faire un triomphe!... Quant aux -habitués du dimanche, pensais-je à part moi, cela va leur porter -un coup; ces gens-là me tiendront dorénavant pour quelqu'un... -Et grand'mère sera subjuguée et croulera sous l'avalanche des -félicitations. - -Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses. - -Voici comment elles se passèrent. - - - - -XXII - - -Comme nous montions, à pas lents, la ruelle assez raide conduisant -chez les Vaufrenard, nous vîmes, de loin, descendre à la grille, -deux messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller général, et -dont l'autre nous était inconnu. A notre entrée, ces messieurs se -trouvaient encore dans le vestibule où M. Vaufrenard était venu -au-devant d'eux. M. Segoing nous salua, tandis que M. Vaufrenard -entraînait l'inconnu, en lui appliquant la main à plat sur le -dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. Nous fûmes -seuls au salon, avec Mme Vaufrenard et le conseiller général, -nous excusant, lui comme nous, de nous présenter de si bonne -heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, avec son inconnu, Mme -Vaufrenard dit: - ---Oh! mon mari adore les cachotteries! - -Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans son cabinet de -travail, des "cachotteries", était un architecte de Paris, nommé -Achille Serpe, occupé dans les environs de Champigny, à restaurer -le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. Celui-ci nous parla -des travaux qu'il faisait exécuter à sa gentilhommière, et il -employait, non sans pédantisme, des termes techniques, pour -exprimer cent détails de l'architecture de la Renaissance, qui -nous étonnaient un peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent -des connaissances archéologiques de notre conseiller général. - ---Que vous êtes savant!... lui dit Mme Vaufrenard. - -Il fit alors le modeste: - ---Je vis depuis quinze jours dans la compagnie d'Achille Serpe! - ---Oh! oh!... c'est tout dire!... - ---C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance française: à côté de -lui, on jurerait être encore sous le gouvernement du roi François -Ier. - -Mme Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent en même temps; -grand'mère dit: - ---Que n'y sommes-nous! - -Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était question. Le -conseiller général nous vanta son savoir, son goût, son -ingéniosité, qui, ce n'était pas trop affirmer, touchait au -génie... Il nous énuméra les travaux dont il était chargé en -Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la Commission des -monuments historiques. Nous étions édifiées sur le compte de -l'architecte, lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé, -dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On nous le présenta, -quelques personnes arrivèrent presque aussitôt, à mon désespoir, -car j'aurais voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le -regardais, l'oeil brillant, afin de correspondre par ce seul -signe avec lui: "Eh bien! disait mon regard, le concert?... -hein?... qu'en dites-vous?..." M. Vaufrenard ne me regardait pas. -Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument dénuées -d'importance, et il parlait beaucoup trop fort. Je pensais: "Il -ne parlera pas plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera -mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni haut ni bas! -On n'en avait que pour l'architecte. Moi, je maudissais cet -intrus qui venait là, par une coïncidence vraiment désolante, -me couper mon effet. Que nous faisait cet Achille Serpe? Est-ce -que quelqu'un d'entre nous avait un château Renaissance, ou -s'en voulait faire construire un?... car cet Achille Serpe vous -bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la pierre du pays -et l'ardoise d'Angers, un "petit Chenonceau," un "Hôtel Goüin," -ou un "Azay en miniature..." C'était un homme ni beau ni laid, -encore jeune, assez grand, avec des cheveux lustrés et plats, et -des favoris courts rejoignant la moustache, le menton rasé, tel -qu'on a représenté longtemps les agents de change, les hommes de -Bourse.--On parlait tant de lui, qu'il fallait bien le détailler -un peu!...--Et je me disais, en l'observant: "Va-t-il s'en -aller?... C'est un étranger, et M. Segoing n'est pas des habitués -des dimanches: leur visite ne saurait être longue..." Après tout, -M. Vaufrenard aurait bien pu, devant eux, dire un mot de mon -concert!... Un moment, comme on passait en revue les monuments de -la Renaissance dans la région, on nomma l'Hôtel Pincé, à Angers... -Je ne connaissais point l'Hôtel Pincé, mais au nom d'Angers, mon -coeur sauta; mon oeil s'aviva plus encore et je regardais M. -Vaufrenard, à le suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien de -mon regard enflammé!... et l'on abandonna la ville d'Angers sans -accorder un mot ni à M. Topfer ni à la musique... - -La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille Serpe qui en parla, et à -moi-même, et de quelle façon, Seigneur! - ---J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous êtes excellente -musicienne... - ---Oh!... monsieur! - -Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi donc! mais parlez donc!... -voilà l'occasion à vous de répondre pour moi: "Musicienne?... -elle va tout simplement se faire entendre au mois de juin, devant -quinze cents personnes!..." Et le satané M. Vaufrenard ne disait -rien du tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... monsieur!..." -qui n'était pas moins banal, je le reconnais, que la question de -l'architecte Achille Serpe. - -Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit de nouveau ce M. -Achille Serpe pour me tirer d'embarras; il m'en tira, en tous cas, -et trouva moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas qu'il -s'occupait de moi, maintenant, après avoir paru faire à peine -attention à moi au début de sa visite! Je le trouvais ordinaire, -et je ne me mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais -pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: "Mais, ne se pourrait-il -pas que M. Vaufrenard ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous -lâche mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le tabouret de -piano qui était en promenade loin de son instrument et que le -maître de la maison, tout en causant, s'amusait à faire tourner -sur sa vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard: - ---Eh bien!... et ce concert d'Angers? - -Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas entendu ma question. - -"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." Peut-être aussi, -ma grand'mère avait-elle correspondu avec lui depuis le jeudi -précédent, et avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question de -cette "exhibition publique," comme elle disait? - -Quelques minutes plus tard, on me priait de me mettre au piano, M. -Vaufrenard disposait lui-même la partition; nous nous trouvions un -peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me hasardai à lui -demander: - ---Vous n'avez donc pas reçu un mot de M. Topfer? - -Il me dit, tous bas, d'un ton bourru: - ---Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc! - -Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne disposition pour -exécuter mon morceau, après cela!... M. Achille Serpe aurait une -belle impression de mon talent!... - -Il écouta patiemment et m'adressa force compliments. Ce n'est -ni le nombre ni la chaleur des compliments qui vous touche. M. -Vaufrenard dit: - ---Ah! monsieur, vous allez voir une jeune fille pleine de -confusion! - -L'architecte ne me vit point du tout pleine de confusion: ses -compliments ne me troublaient pas le moins du monde. - -Et il ne s'en allait toujours pas! - -Il parla des jeunes filles de Paris qui, à son dire, ne se -distinguaient des femmes que par une hypocrisie plus soignée, -plus constante: "hommage, dit-il, qu'elles rendent à la vertu -traditionnelle qu'exigent d'elles les épouseurs." - -M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses jeunes filles de -Paris! Je crois même qu'il en fit une étude trop vive et trop -"appuyée," car ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il -comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de perception de nos -oreilles susceptibles. Je ne fus pas choquée, moi, de ses excès, -parce que le fait même d'exprimer en termes voilés des choses -que l'on n'abordait point dans nos conversations, me paraissait -une supériorité. Cela n'était certes pas le signe chez moi d'une -grande maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions telles -qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles contribuer à expliquer -le prestige, sur la province, de la plus futile sottise pourvu -qu'elle vienne de Paris. - ---Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, plutôt que d'épouser -une de ces petites coquines, j'aimerais mieux me faire moine, et -bénédictin! - -Cette profession de foi ou la forme qu'il lui donna fut jugée -très spirituelle; toutes les personnes présentes rirent à gorge -déployée. Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était ainsi. -Ce M. Achille Serpe était jugé un homme charmant. - -Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," moi, de vouloir parler -de _mon_ concert?... - -Car enfin, toutes les grâces de M. Achille Serpe ne me laissaient -point oublier que je vivais depuis le jeudi précédent dans -l'attente de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard -sur le concert devait décider, non seulement de cette première -audition en public, mais de mon avenir... - -On goûta. Le conseiller général et l'architecte goûtèrent. Ils -étaient là comme chez eux; ils n'avaient pas mieux à faire que de -passer la journée là. Un domestique tenait le cheval à la grille, -et toutes les personnes qui entraient faisaient force compliments -du cheval et de la charrette anglaise. - -Il y avait là trois jeunes filles moins âgées que moi de quatre -ou cinq ans, et que je rencontrais chaque dimanche. Une d'elles, -Mlle Bouquet, passait pour jolie, et riche. - -"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille Serpe, en voilà des jeunes -filles qui ne sont pas de Paris!... hardi donc!..." Mais M. -Achille Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait pas, -c'était évident, la société des jeunes filles; il semblait fort -sérieux. Ce n'était pas non plus, il faut le dire, un homme de -toute première fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés. -Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la première, parce qu'il -m'avait entendue au piano et félicitée, il était assez naturel -qu'il causât avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il n'avait -point l'air de se soucier des autres. Je n'en étais pas intimement -flattée, parce que ce M. Achille Serpe m'était très indifférent, -mais la rivalité entre femmes est une chose si naturelle que je -n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il s'occupât de moi, et si ce -n'avait été l'énigme de _mon_ concert, qui me tourmentait, je ne -me serais pas trop ennuyée ce jour-là. - -Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, me dit, après le -goûter, et sur un drôle de ton: - ---Les arts s'assemblent! - -Je souris, bénévolement, comme on fait souvent, par contenance -provisoire, quand on n'a pas compris ce qu'une personne vient de -vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était maligne et Mlle de -Gouffier jalouse!... "Les arts:" la musique et l'architecture!... -"s'assemblent:" M. Achille Serpe avait fait plus attention à moi -qu'à elle. - -Le groupe des trois jeunes filles me regardait de loin et parlait -de moi. J'allai tout droit à Mlle de Gouffier et je l'assurai que -je n'avais pas compris tout à l'heure son apologue, et qu'en avoir -souri était trop bête. Mlle de Gouffier ne dit rien; les deux -autres s'écrièrent: - ---Mais, pourquoi donc serait-ce bête? - ---Mais, ce n'est pas bête du tout! - -Mlle de Gouffier leur avait rapporté son apologue et mon sourire -d'acquiescement!... Je fus horriblement vexée. J'aurais volontiers -envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on interprétait comme -un flirt trois ou quatre paroles échangées avec cet homme dont je -ne me souciais pas et qui ne me plaisait point, je le prenais en -horreur. Je l'évitai le plus que je pus, le reste de l'après-midi. - -Quand il fut parti, enfin, je demandai, à part, à M. Vaufrenard: - ---M. Topfer... - ---Il s'agit bien de M. Topfer!...--me fit-il avec la brusquerie -qu'il avait encore plus dans les bons jours que dans les -mauvais,--laisse-nous tranquilles avec M. Topfer!... J'ai à parler -avec ta grand'mère. - -Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis ouvrir des yeux, -ronds, stupéfaits. - -"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait m'épouser, sans -dot, en haine des jeunes filles de Paris?..." - -C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère ne m'en avertit -pas ce jour-là; mais je la surpris, dans la soirée et les jours -suivants, à chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis je -voyais bien les figures! - -Il paraît que ce n'était point la première fois que ce M. Serpe -venait à Chinon, ni la première fois qu'il me voyait. Depuis trois -semaines qu'il travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire -à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout le monde se souvint, -plus tard, d'avoir aperçu la charrette anglaise et un étranger -avec le petit groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour y -voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il avait jeté son -dévolu. Par les Vaufrenard qu'il avait déjà vus, il apprenait qui -j'étais et ma situation de fortune peu brillante, et celle de - -mon frère, menace perpétuelle pour la famille. Peu lui importaient -ces détails, il gagnait beaucoup d'argent. Il voulait se marier, -et il n'avait qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une -jeune fille bien élevée. - -Et que je devinsse la femme de M. Achille Serpe, architecte, cela -était donc, aux yeux de M. Vaufrenard, d'une telle importance, -que cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, que nos beaux -et hardis projets de Conservatoire, que _mon_ concert d'Angers, -passaient du coup au second plan, que dis-je? ne semblaient -seulement pas dignes d'être pris en considération? - -Comment! cette belle passion musicale que l'on m'avait insufflée, -cet avenir d'artiste qu'on avait fait étinceler à mes yeux, cette -autre religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était donc -qu'un pis aller?... On ne me poussait à cela que parce qu'on me -savait sans fortune et parce qu'on croyait pour moi tout mariage -impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un si splendide -échafaudage ne tenait plus debout, on s'en détournait avec dédain, -on l'abattait d'un coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton -M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." Un monsieur nommé -Achille Serpe, architecte, de vingt ans plus âgé que moi, peu -séduisant d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait baisser -pavillon devant M. Achille Serpe!... - -Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage! - -"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! Celui-là est vraiment -dévoué à son art; celui-là a vraiment la passion de la musique, -et celui-là sait aussi ce que c'est que le mariage! Son opinion -me ferait du bien." Je résolus de la lui demander même avant que -je ne connusse rien de précis sur la demande de M. Achille Serpe. -C'était un principe général que je voulais obtenir de lui, une -réponse à une question comme celle-ci, par exemple: "Au cas où... -etc.?... Si M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... etc. -Quel serait votre avis à vous?" Et, pour m'excuser de ne point -répondre à sa lettre avant la quinzaine écoulée, je lui écrivis -et lui posai le problème. Ma lettre était achevée quand l'idée me -vint que M. Topfer serait fort embarrassé pour me répondre avec -franchise, puisque sa lettre pourrait être lue par ma famille. -"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur tous les tons. - -Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai dans mon tiroir. -Mon intention n'était certainement pas d'accepter jamais la main -de M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais je me promis de -ne me décider à aucun mariage avant la période des vacances, où je -pourrais interroger de vive voix M. Topfer. - -La demande fut faite positivement dans la quinzaine qui suivit. -Ma grand'mère, jusque-là, n'avait été que pressentie. Pourquoi ne -m'avait-elle point pressentie, moi, que l'affaire concernait un -peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois qu'elle redoutait -surtout, de ma part, quelque mouvement irréparable, et elle n'eût -pu user de son autorité tant que la demande officielle n'était pas -faite, car enfin, si par hasard celle-ci ne se fût pas produite, -de quoi la pauvre grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa -quand il en fut temps. - -Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais point ce M. Serpe, -et que je ne voyais rien en lui qui pût me faire croire que je -l'aimerais un jour. - -Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet été bien -extraordinaire que je tombasse amoureuse d'un monsieur que j'avais -vu deux heures en tout et pour tout. - ---Ce que sollicite ce monsieur,--qu'entre parenthèses, tout le -monde a trouvé extrêmement bien, sous tous les rapports,--c'est -de se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il ne nous met -pas marché en main, il souhaite se faire connaître et apprécier -de toi, et comme ses travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque -temps et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de longs -mois encore, il désire être autorisé à te faire sa cour... Tu le -jugeras, et tu diras oui quand bon te semblera. - -Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout simplement chez les -Vaufrenard et que ne cherche-t-il à se faire aimer de moi sans -en avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il sent -que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc il faut parler de -cela d'abord... Ah! comme c'est disgracieux et choquant!..." Je -n'avais pourtant point lu de littérature romanesque; mais les -débuts de l'amour, cela me paraissait être une période infiniment -délicate, composée de silences plutôt que de paroles, ou tout au -moins composée de paroles incertaines, et que l'on devine après -des impatiences, des angoisses, des supplices charmants! Que -l'imprécision, dans ce cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on -voit se dissiper comme un brouillard, et qui découvre alors la -certitude éclatante!... Et, au lieu de cela, voilà un monsieur -qui vient vous demander, en présence de vos parents et amis, la -permission de se faire aimer de vous dans un temps donné!... Ah! -si l'amour est fait en grande partie d'imagination, voilà quelque -chose qui est propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans -compter que, tout inexpérimentée que je fusse, je soupçonnais très -bien que la question "amour" n'était là qu'à titre de concession -aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune fille, et que si -l'"amour" ne se déclarait pas, en moi, malgré la cour assidue de -M. Achille Serpe, mes parents et mes amis n'auraient qu'une voix -pour me dire: "Qu'à cela ne tienne!... l'amour? mais il vient plus -tard... les mariages de raison sont les meilleurs!" - -J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, la première fois -que je rencontrai M. Serpe chez les Vaufrenard, je lui dis: - ---Monsieur, je suis très flattée de l'attention que vous avez -bien voulu m'accorder, mais je vous dois un aveu: à la place du -coeur, savez-vous ce que j'ai?... un caillou! - -Je croyais, par cette phrase apprise, et que j'avais martelée -pendant des nuits, le faire fuir à trente pas. Point du tout. -Ma franchise lui plaisait au contraire et, que je n'aie point -de coeur, cela ne semblait pas l'effrayer le moins du monde. -Il était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût pour deux, -lui,--oh! ce n'était pas cela!--mais que je n'eusse point de -coeur, cela encore faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce -n'est pas encore à ce moment que je le sus... Par exemple cela me -déplut, en lui, ferme. Et je fus avec lui d'un bourru! - -Mlle de Gouffier me dit: - ---Vous êtes bien fière, Madeleine!... - -Lui, il ne se rebutait point. C'était une "entreprise" qu'il -avait adoptée; il s'y donnait malgré les difficultés, en homme -d'affaires: il avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard -tout ce qu'un architecte doit supporter de la part des clients -à lubies?... et M. Serpe disait déjà: "Quand nous construisons -une maison sur la glaise, les travaux de fondations peuvent être -retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que nous touchions le -sable... Nous creusons des puits..." Il creusait des puits, il -cherchait le sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement, -en architecte, non en homme tout simple, et ce n'est pas la bonne -manière. - -Avec tout cela, comme je n'avais pas pu m'opposer à ce que cet -architecte me fît la cour, je me sentais, non sans effroi, prise -dans une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de rien tout -d'abord, chacun s'était ingénié à me présenter comme tout à fait -dénuée de signification cette simple condescendance de ma part; -mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte et moi, que la -chose prenait consistance; tout le monde en parlait; pour tout le -monde, avant six mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!" - -Et mon concert?... Ah! mon malheureux concert!... Il avait bien -fallu que M. Vaufrenard fût à ce propos plus explicite que le -premier jour. Il m'avait dit: - ---J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; M. Serpe serait -très péniblement affecté!... Non! ne parlons pas de cela, en ce -moment. - -"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." Je dépendais déjà -de M. Serpe! - -M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme jouât en public!... Eh! -mais... je ne tardai pas à m'apercevoir que, le dimanche, chez les -Vaufrenard, on me priait moins souvent de m'asseoir au piano!... -Tout d'abord j'avais trouvé cela ridicule: c'était afin que -j'eusse plus de temps pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu -l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup que je me fisse -trop applaudir. M. Serpe était en cela de l'avis de ma grand'mère: -un petit talent était bien suffisant! - -Je lui dis un jour: - ---Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit ma grand'mère, est bien -suffisant?... - ---Oh! certainement! dit-il. - -Il n'avait pas remarqué que je me moquais de lui. De tout ce qui -m'éloignait de lui, voilà ce qui me repoussa le plus loin. Je lui -eusse pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, mais non de -ne pas s'apercevoir que je me moquais de lui. - -Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; puis il dut -retourner à Paris et aller en Bretagne où il restaurait une -aile du château de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en -entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de retour! Et du duc -et de la duchesse, et du jeune prince de ceci et de la baronne de -cela! On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau monde; -il en tirait grande vanité, et il avait raison, car, pour la -plupart des esprits, cela le revêtait d'un prestige. Je crois que -mon grand-père et moi fûmes les seuls à n'en être pas éblouis, -moi pour des raisons personnelles sans doute, lui par un certain -bon sens qui le tenait éloigné des snobismes. Comme on parlait -un soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, racontées -par l'architecte, et de l'équipage et des pièces au tableau, mon -grand-père ne put s'empêcher de dire: - ---Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il était sur son -échafaudage, au milieu des maçons!... - -Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. Je n'osai pas rire. - -Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa clientèle, des châteaux -qui semblaient son oeuvre et des plaisirs de Paris. C'était par -là qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une phrase qui, à -son sens, je suppose, était d'un effet assuré: "Avant cinq ans, je -le veux, ma femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant -à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe qui. Cette phrase, -en effet, avait grand air. Mlle de Gouffier en ouvrait la bouche, -et ses beaux yeux semblaient suivre cette voiture au Bois, aux -magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas plus qu'une autre -inaccessible aux avantages du bien-être, mais, d'abord, celui-ci -était un peu problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais -préféré aimer mon mari. - -Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, des chasses et -de la voiture, il avait dit, une pauvre petite fois, un de ces -mots, un rien, mais qui traverse l'imagination d'une femme; s'il -avait eu un geste, un sourire, une moue, une intonation de voix, -un mouvement instinctif amusant, spontané, que sais-je?... Il -n'en faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de cela; c'était -un architecte, très correct, qui avait une brillante clientèle et -dont la femme "avant cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni -plus ni moins. - - * * * * * - -Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais pas plus avancée -qu'au premier jour. Il m'avait donné, dès la première entrevue, -l'impression que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me -séduisait nullement, mais je continuais à être flattée, au milieu -de notre petit monde, qu'un homme que presque tous, autour de moi, -jugeaient supérieur, m'accordât une attention si particulière et -persistât à me l'accorder. Le temps avait donc tout au moins mis -en relief une vertu chez cet homme: la constance. Quant à mon -coeur, je ne cachais pas à mon prétendant lui-même son état: - ---Vous avez, là, lui disais-je, un silex, décidément! - -Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, qu'il plaisantât un -peu, qu'il se moquât même de moi!... J'avais envie de lui dire: -"Mais riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir pas un grain -de fantaisie dans l'esprit! - -Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; je crois même -qu'on les traînait en longueur. Je voyais approcher, avec terreur, -le moment où il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était déjà -à peu près impossible: ne l'aurais-je pas dû dire plus tôt? Mais -tant que "oui" n'est pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est -pas tout à fait couché encore. - -Et mon gredin de frère qui se conduisait à présent comme un -ange! On n'entendait plus parler de lui; on le trouvait à son -bureau chez Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs de -dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à M. Achille Serpe une -perspective alarmante!... Mais point. Paul semblait converti. Et -M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais c'est un garçon à -qui on ferait une jolie situation!..." Que j'épouse M. Achille -Serpe, et son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents -achevaient leur vieillesse, tranquilles... - -Cependant je comptais toujours sur M. Topfer. - -Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait presque rien vu, -qui ne savait à peu près rien de la vie, résister à l'opinion -publique exigeant d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas -une tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que tous, parents, -amis, étrangers même m'imposaient d'un commun accord, pour suivre -mon goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de femme!...--une -carrière de femme à cette époque-là!--quel risque c'était courir! -Enfin, je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... C'est -un homme qui ne me dira que ce qu'il pense. Même sermonné -préalablement par son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera -pas son jugement intime, et, si je m'aperçois qu'il donne tort à -tous, quand je ne devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez -forte!..." - -Il vint de bonne heure, cette année-là; il n'allait pas à -Contrexéville. Jamais je ne l'avais abordé avec une pareille -émotion. Je le trouvai, dès le matin qui suivit son arrivée, dans -le Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières questions -sur la santé: - ---Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! dites-moi, vous, ce que -je dois faire! - -Il me répondit, sans hésiter: - ---Il faut vous marier, mon enfant! - -Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien s'asseoir à côté de moi -sur un banc. Il vit combien sa réponse me troublait; il ajouta -aussitôt: - ---L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais c'est la singularité, -c'est presque le miracle! - -Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis: - ---Mais, la musique?... monsieur Topfer! - -Il pensait que je n'abandonnerais pas, même mariée, la musique. -Je lui dis que le goût de M. Serpe n'était point que sa femme fût -applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, et son petit -oeil bleu, que je voyais de côté, sembla se perdre dans un -songe. Ah! enfin, sacrifier la musique le faisait réfléchir!... - -Un rouge-gorge, familier, était tout près de nous, sautillant -sur le sable; je pensais: "Pourvu que M. Topfer ne se laisse pas -distraire par ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je -viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se pressait pas de me -répondre. Je lui dis: - ---Eh bien! et si l'on exige que je renonce à la musique? - ---Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous marier, mon enfant. - -Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois mois la réponse de M. -Topfer, de mon meilleur ami, du seul homme de qui je fusse sûre -qu'il m'aimait et qu'il aimait la musique! - -Le mariage! le mariage!... même avec toutes sortes -d'inconvénients, même avec les plus grands inconvénients, même -sans amour, le mariage! - -Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la réponse de Mme du -Cange, presque son testament,--dissimulé sous l'expression -plus décente d'"obéissance parfaite aux volontés de la -famille,"--lorsqu'elle quittait le couvent où elle ne nous avait -enseigné que l'amour de Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui -m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie que le plaisir sacré -qui nous vient de l'art. - -Contradiction étrange et que personne n'examine avec franchise! -On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l'absolu; puis -l'on nous dit: "Tout doit céder devant la réalité." On nourrit, -on excite, on exalte nos rêves; et l'on nous donne pour avis: -"N'écoutez pas les chimères." Nous voyons bien que l'amour est -au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont -on nous a imprégnées jusqu'aux moelles; et, quand le coeur et -la chair sont mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: "Il ne -s'agit pas d'amour; le mariage!" - -La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au couvent, c'était, à -part quelques magnifiques exceptions, comme Mme de Contebault, -Mme du Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses dont -je pourrais citer les noms, c'était la vocation de celles qui ne -pouvaient pas se marier. La vocation artistique, M. Topfer et -M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi que parce qu'ils -croyaient que je me marierais difficilement. Mais le mariage est -préférable à tout. - -Je laissai M. Topfer; je le voyais tout attristé. Il était comme -un homme qui plie devant une loi naturelle, inéluctable. - -Je remarquai que son désir était de ne pas penser à la nécessité -où il se trouvait de plier, et toutes les fois que je le revis, ce -fut avec un entrain un peu artificiel que nous parlâmes d'autre -chose. - - - - -XXIII - - -Alors, tout à coup, j'eus l'impression que j'étais amenée au -mariage comme une bête de somme à l'abattoir. Je me souvins du -temps où, toute petite, j'accompagnais Françoise chez le boucher; -un jour, dans la cour, par derrière, j'avais vu le maillet -énorme s'élever pour retomber entre les deux cornes du boeuf -et l'assommer du coup. Je voyais un maillet pareil retomber -sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq ou six images -repassaient devant mes yeux: les jardins du château, quand je m'y -promenais, gamine émerveillée, mon jeune coeur rempli d'espoirs -et de désirs imprécis, affolants; le violoncelle de M. Topfer, -d'où m'était venue la première révélation de la musique; le salon -du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment de l'ordre, de la -netteté morale, souvenir singulier et qui ne s'effacera jamais; -les couloirs de Marmoutier encore, où Mme du Cange apparaissait et -grandissait en venant à vous, si belle,--puis le jeune homme qui -m'avait tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la figure -un peu convenue mais douce du fils du notaire qui m'avait demandée -en mariage, mais à qui il fallait au moins 50,000 francs!... -Chacune de ces images était pour moi l'illustration d'un "paradis -perdu" dont je feuilletais la dernière page en attendant le coup -de maillet. C'est que chacune de ces images correspondait à un -moment où j'avais énormément espéré. Il n'y a de vrai plaisir que -dans l'espérance. C'était cette faculté qu'on m'allait briser. -Ah! qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire religieuse, de -renoncer au monde avec un peu de foi, au prix de ce que c'est -que d'épouser un homme dont la vue, l'approche, le toucher de la -main ne vous gonflent pas immédiatement, à en crever, de cette -substance d'espérance qui nous soulève au-dessus de la terre?... - -Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En une quinzaine de jours, -je me souviens que je changeai d'une façon si sensible que l'on -s'en inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je commençai, à -ce moment-là, à perdre un peu de cette chevelure si fournie et si -longue que je ne savais comment la coiffer; et je maigris à en -devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter M. Serpe. Mais -non! mais non! j'ai dit qu'il était constant!... Il se conduisit -même très bien: combien d'autres, à sa place, en pareille -circonstance, eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment toute -conclusion! Lui, point. Il fut plein d'attentions pour mes parents -alarmés et pour moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause -de qui je souffrais tant, il sut me toucher, gagner de ma part -au moins quelque amitié!... Comme, à un compliment banal qu'il -m'adressait, je lui objectais: - ---Mais voyez donc ma figure! - -Il me dit: - ---C'est quelque chose de mieux que la beauté, que j'aime en vous. - -Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait jamais dit jusque-là -qu'il m'aimait. Et je lui sus gré de me l'avoir dit de cette façon. - -Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup mon chagrin. - -Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec cette espèce de -maladie pour laquelle tant de soins me furent prodigués, et en -particulier par M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais me -résoudre à prononcer, il se trouvait que je l'avais à peu près -prononcé, car, dans mon désarroi et ma faiblesse, et pour ne -pas attrister davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais -accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses et son -aveu!... - -Mon acceptation se trouva faite, presque sans moi, hors de moi. -C'était un peu comme si je m'étais jetée à l'eau pour échapper à -une poursuite redoutable, et si, après avoir été emportée par le -courant, en syncope, asphyxiée à demi, je me retrouvais sauvée par -ceux-là mêmes que j'avais voulu éviter,--moins avancée qu'avant -mon acte désespéré, car je leur avais maintenant des obligations! - -A partir du moment où je sentis que ma volonté, mon goût -personnel, enfin tout ce qui était de moi, de moi-même, ne pouvait -plus rien modifier à la marche des événements, j'éprouvai une -sorte de soulagement. Il me semblait qu'une partie considérable de -moi était morte; j'en avais du regret, mais c'était la partie de -moi qui m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était elle qui -m'obligeait constamment à choisir, à prendre une détermination, à -vouloir. Elle était morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais -du moins il ne me restait plus qu'à me laisser aller! - -Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est presque agréable!... - -Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, comme moi, par cette -épreuve? Il faut le croire, car le mariage d'amour, dans notre -monde, n'est pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a -quelque chose de comparable à ces mariages plats, où l'on va -sans goût et même sans dégoût, où l'on va sans rien, même sans -soi-même! Une bonne révolte au fond du coeur, une sourde rage, -une haine pour l'homme qu'on va épouser vaudraient mieux, car -tout cela permet de méditer des vengeances et vous oblige à faire -le voeu de briser la chaîne qui va être rivée. Mais l'état -neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, joint au deuil de -votre propre personnalité, à l'impression de facilité que donne -la perspective d'une vie toute faite, pareille à une voie ferrée -en ligne droite, d'une vie faite par les autres, par vos parents, -par vos amis, par la société tout entière, par l'histoire, par la -coutume de votre pays, comme c'est triste!... Et dire que c'est -presque agréable!... Ah! non, il n'y a rien d'analogue à cela! Ne -serait-ce pas là la "tiédeur" que vomit l'Ecriture? - -J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, des joyeux -enterrements de la vie de garçon que fêtent, avant de nous -épouser, messieurs nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement, -parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a le sentiment de -renoncer définitivement à quoi que ce soit. Mais, nous autres -femmes, nées honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons joui -de rien et qui renonçons sérieusement à tout, c'est pire qu'une -vie que nous enterrons, c'est nos rêves. La vie vécue se laisse -juger, on en sait la valeur relative et la médiocrité; mais le -rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être, mais intenses -et illimitées, n'avons-nous pas imaginées autour de la figure du -jeune homme qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, aux -yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!... - - - - -XXIV - - -Dieu sait si mes grands-parents avaient favorisé ce mariage! Du -jour où l'on fut autorisé de part et d'autre à le tenir pour -assuré, et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, voilà -mes grands-parents tout défaits! Comment! n'était-ce pas leur -plus sincère désir que ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne -cessaient de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma chère -enfant, on ne pouvait espérer une telle chance!..." Mais, à -maintes petites réflexions, allusions entrecoupées ou suspendues -tout à coup, il était apparent que cette aubaine pour moi était -pour eux un sacrifice considérable. N'était-ce que de me perdre -qu'ils redoutaient? En effet, si je les interrogeais là-dessus: -"Crois-tu, ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?" - ---Mais M. Serpe voyage si facilement!... Pour un oui, pour un non, -nous serons ici! - -Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient dans une grande -anxiété, ils ne parlaient que de se réduire; de renvoyer le -domestique mâle, de louer le jardin, voire une partie de la -maison. J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère faisait ses -sottises; n'en avait-il pas commis quelque autre depuis le temps -qu'il se tenait coi? - ---Non, non! Paul se conduit très bien, faisait grand'mère, -d'ailleurs je l'ai toujours dit: "Ce garçon-là est meilleur qu'on -ne le croit. Il fallait bien qu'il jetât sa gourme!..." - ---Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une partie de la maison? - ---Oh!... pour nous tout seuls, à présent, songe donc, mon enfant! -que nous faut-il? - ---Bientôt, quelques mètres carrés de terre, disait grand-père, -nous serons amplement suffisants... à perpétuité, par exemple! - -Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." Impossible de -les dérider. - -Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux fermes qui leur -restaient. On louait, quand on allait "à la campagne," une voiture -à l'_Hôtel de la Lamproie_; c'était une guimbarde centenaire -et des plus comiques. Les Vaufrenard nous accompagnaient. Mais -personne ne riait, ce jour-là; M. Serpe, aussi, était tellement -sérieux!... On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au -Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le pressoir où -l'on cogna du doigt sur le flanc de la cuve vide, les étables; -on présenta M. Serpe aux fermiers qui le dévisageaient d'un -oeil admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, et, -quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient en lui mon futur -mari. Et mes grands-parents parlaient de tout à l'imparfait: "Nous -faisions ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est ici que -nous récoltions le petit vin que vous avez bu..." - ---Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, vous n'êtes pas morts! - -Mme Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, qui avions remarqué la -façon de parler de mes grands-parents, nous mîmes à éclater de -rire. Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement la tête; -et ils continuèrent à parler comme s'ils partaient le soir même -pour l'exil ou pour l'autre monde. - -Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que la petite dot -dont ils lui avaient dit un mot, avait été aux trois quarts, -exactement, absorbée par les "imprudences de jeune homme" de mon -frère. Détacher une des deux dernières fermes de la propriété, -et la vendre pour payer les créanciers de Paul, comme on y avait -songé un moment, c'eût été subir une perte considérable; et, faute -d'autre argent liquide, il avait bien fallu prendre sur les titres -que maman mettait en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe -d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray ou des Epinettes, -à son choix. - -M. Serpe laissa parler mon grand-père sans donner le moindre signe -de surprise, d'opposition ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien -sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, qu'il se mit -rapidement à penser à autre chose. Et mon infortuné grand-père -était sur des épines et se croyait obligé de parler, de parler, -d'étaler des papiers qu'il avait peine à lire: c'étaient des -estimations des Epinettes et du Petit-Coudray, faites par Un tel -et Un tel; et des livres de comptes, des factures, un fatras de -paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée dans un fauteuil garni -d'une housse jaune,--je la vois encore,--était comme un cadavre -et ne pouvait pas parler; on eût juré que son mari, en avouant le -vide de son portefeuille, était en train de confesser un crime! On -m'avait priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne devais -rien ignorer. Je ne me tourmentais pas outre mesure, parce que -je savais que M. Serpe ne me prenait pas pour une misérable dot -de quelques milliers de francs, et que, par conséquent, il lui -devait être assez indifférent que cette obole consistât en titres -de rentes ou bien en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou les -Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux parents, privés du -revenu de cette terre, qu'il fallait s'inquiéter, et, s'il fallait -les secourir à l'avenir, somme toute, "les imprudences de jeune -homme" retombaient, quelque arrangement qui intervînt, toujours -sur moi... et désormais sur M. Serpe... - -Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les autres. M. Serpe, -tout à coup, se mit à rire, ce dont nous fûmes ébahis, car il -était d'une gravité imperturbable. Et il dit: - ---Mais ce sont des enfantillages!... Tout est très bien, très -bien!... Je ne sais pourquoi je vous laisse prendre tant de peine, -cher monsieur Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir vous -dire: "Mlle Madeleine a assez de qualités pour qu'elle puisse se -passer de ces bouquets de fleurs rustiques dans sa corbeille de -mariage!..." Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait, -je crois, tournée pendant que mon grand-père parlait. "Mais, -ajouta-t-il, comme je ne me crois pas le droit de léser les -intérêts de ma "future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude d'un -notaire, j'accepterai pour elle, puisque vous me le proposez, la -nue propriété des Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, je -vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en suis sûr, nous vous -en laisserons, votre vie durant, l'usufruit... dont nous nous -passerons fort bien! - -Il se tourna vers moi avec un geste de la main analogue à celui -qu'on fait pour recueillir une pêche qui se détache de la tige. Je -fis un beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il referma -sa main et la rouvrit, dans l'attitude de l'offrande, cette fois, -en la dirigeant vers mon grand-père qui avait laissé tomber ses -lunettes, puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait. - -Ce fut magnifique. Je crus que nous allions tous nous embrasser. -Mon grand-père tendit les mains à M. Serpe et le nomma pour la -première fois son "futur gendre." Ma grand'mère, elle, s'écria: - ---Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne pouvons pas accepter! - -M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha de moi, me demanda -de lui donner la main, et il dit: - ---Madame, voudriez-vous contrarier le premier accord--et de si bon -présage!...--entre votre petite-fille et moi? - ---Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez d'aussi jolies formes, -moi, je ne suis pas de taille à lutter!... Je vous dis mon -sentiment tel qu'il est: je trouve cela trop beau; voilà tout! - -Ce n'en fut pas moins une chose convenue, et nous étions tous -bien contents, quoique grand'mère demeurât un peu songeuse -et qu'il lui fallût du temps pour croire à un arrangement si -avantageux. Je savais, quant à moi, un gré infini à M. Serpe qui -s'était montré vraiment gentil; et je lui pardonnais bien des -choses qui ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se mêle -toujours quelque puérilité aux affaires les plus graves, ce fut ce -soir-là, chez nous, entre le retour de la campagne et le dîner, -que je me convainquis que le prénom d'Achille était acceptable. -Je ne me croyais pas capable, il est vrai, de dire: "Monsieur -Achille" comme on m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui; -mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" tout court. Oh! -Oh! cela avait son importance! - -Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, M. Serpe se mit à nous -parler de sa famille, avec détails, ce dont il n'avait point abusé -jusqu'à présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent que -nous attendions l'anneau de fiançailles, c'était bien la moindre -des choses que je connusse un peu les figures de la famille où -j'allais pénétrer. - -M. Serpe avait encore sa "vieille mère," cela, tout le monde le -savait; il disait fréquemment: "Ma vieille mère," et, sans qu'il -eût employé jamais aucune forme particulière d'affection ou de -respect, ce "ma vieille mère" prononcé sur un certain ton, avait -été par tous interprété comme une marque de piété filiale qui -produisait le meilleur effet. Nous avions cru jusqu'alors qu'il -habitait avec sa "vieille mère;" il nous dit que non, et bien -qu'ils fussent du même quartier. C'était tant mieux, en somme, -puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils après le -mariage, ce qui laisse toujours, dans l'esprit de la femme âgée, -qui a plus besoin de compagnie que jamais, et qu'on abandonne, -une certaine animosité contre la jeune bru. Nous sûmes aussi que -la "vieille mère" avait bien des manies; qu'elle vivait au milieu -d'"une ribambelle de petits toutous,"--cela me plut à moi, mais -fit froncer les sourcils à grand'mère. Je ne sais si M. Serpe le -remarqua: je crois qu'il épiait assez méticuleusement l'impression -produite par les détails domestiques qu'il donnait. Comme il se -taisait, un moment, grand'mère l'interrogea. - ---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu monsieur votre père?... - ---Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon père vit séparé de sa -femme depuis plus de vingt ans. - -Aïe! aïe! - -Chacun dit son mot sur la division qui déchirait les familles. -Grand'mère enrageait de savoir "de quel côté étaient les torts," -du côté de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du père, de qui -M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y eut pas moyen de le savoir, -tant M. Serpe était discret. Il dit qu'il voyait son père, de -temps en temps. Ceci était au moins d'un bon fils. - -La "vieille mère," que ses toutous avaient bien failli détruire -dans l'esprit de ma famille, y gagna quelque sympathie, parce que, -au jugé, ce fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe devait -être un vieux sacripant. Heureusement, l'on sait que les fils -tiennent le plus souvent de leur mère. - ---Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par exemple! - -Le lendemain, pendant une promenade à Champigny, aux environs de -Chinon, où M. Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un détail -sans importance, qu'il avait une soeur divorcée!... Le divorce, -alors, était rare, et fort mal vu en province. Mes grands-parents -s'arrêtèrent tous les deux instantanément, le temps de reprendre -respiration. Nous allions entrer à la chapelle où l'on visite -de très beaux vitraux; et des touristes, non loin de nous, -attendaient le gardien. Je pensai que mon mariage était flambé. - -Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" tombé négligemment des -lèvres de M. Serpe. Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous -dispensa de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style du -monument intéressait énormément, ne tarit pas en détails curieux -sur l'architecture. - -Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle trouvait qu'il parlait -bien; mon grand-père s'instruisait et, en rentrant à la maison, -quand l'architecte nous eut quittés, il dit de lui: - ---C'est un véritable savant! - -Cette petite circonstance fortuite: une conférence improvisée -sur l'art de la Renaissance, faisant suite immédiatement à la -révélation de la seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva -mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru avant d'être -conclu. Un hasard de rien du tout l'emportait sur les principes -les mieux établis. Certes, la double "tare" ne fut point si -aisément ni si tôt digérée; mais sa révélation se trouvait liée en -fait, d'une part à la générosité inespérée de M. Serpe, touchant -la ferme, d'autre part à une manifestation d'érudition, ce qui, je -l'ai remarqué souvent depuis, subjugue presque invariablement tout -le monde. - -Pour moi, ces histoires de séparation et de divorce ne me -troublaient point. On ne divorçait pas dans notre monde, en -province, mais j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les -moeurs étaient totalement différentes. C'est même presque -incroyable, qu'élevée comme je l'avais été, je pusse admettre -si aisément que l'on brisât les règles reçues. Une vanité de -grande gamine ne me poussait-elle pas à me flatter, même avant le -mariage, de comprendre, moi, des hardiesses qui faisaient frémir -nos pauvres provinciaux?... Je me souviens fort bien que j'avais -formé le projet de dire à Mlle de Gouffier, par exemple: "Vous -savez, j'ai une future belle-soeur divorcée!..." - -Avant que l'occasion se présentât de me parer de cette supériorité -étrange, je me dédommageai en prouvant à M. Serpe que je -n'avais pas de préjugé contre le divorce. Et je lui parlai très -naturellement de sa soeur. A mon grand étonnement, ce fut lui -qui se montra sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup -parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu dire à plusieurs -reprises: "Ma soeur... ma soeur qu'on prétend fort jolie..." -et il lui laissait encore le nom de son mari. Il ne me cacha point -qu'il était ennemi du divorce, et il saisit ce prétexte pour me -faire un petit discours sur le rôle de la femme mariée, sur le -rôle du mari, sur le mariage même, qui était, vraiment, digne des -traités de morale les plus recommandables. J'en fus tout édifiée, -et même stupéfaite, je l'avoue, à cause de cette qualité de -"Parisien" qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter -toutes sortes d'audaces. Les principes de M. Serpe étaient, -d'ailleurs, plutôt rassurants pour moi, car, personnellement, -je n'avais pas l'intention d'user des audaces parisiennes et je -préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, cela me surprit. - -M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas à me voir fréquenter -beaucoup sa soeur. - ---Mais, madame votre mère la voit, je suppose?... - ---Elles habitent ensemble. - ---Ah! - -"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille qui, du moins, ne me -gênera guère!..." - -Mais cette mère et cette soeur, vivant ensemble, et que M. Serpe -entendait ne point trop laisser fréquenter à sa jeune femme, -mirent au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on su cela -plus tôt? Ah! mais à qui le demander? On s'était informé de M. -Serpe près de M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait -sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, en -Sologne. Si le conseiller général eût rencontré M. Serpe seulement -chez une Mme Dupont, on eût été chercher avec méthode les -tenants et aboutissants; mais certains noms, d'un monde où notre -bourgeoisie n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige -qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui en approchait de -près ou de loin. Le château de Plouhinec, le duc, la duchesse, -venant par là-dessus, allez donc après cela vous informer si un -jeune et brillant architecte qui fréquente des maisons pareilles, -a une soeur qui... ou une mère que! Quand grand-père, moins -crédule, osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... mais il est, -pendant la chasse, sur son échafaudage au milieu des maçons..." -ce seul doute blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait de -croire au vernis de son futur gendre. J'ai remarqué aussi, non pas -dans ce temps-là, mais en y réfléchissant depuis, que nos familles -étaient un peu dupes de leurs exigences: elles voulaient être très -dédaigneuses, très difficiles; il leur plaisait de s'imaginer -pareilles à ces "maisons" d'autrefois qu'une mésalliance -troublait; mais la nécessité faisait qu'il fallait bon gré mal gré -tenir compte, de moins en moins, de la pureté du groupe auquel un -épouseur appartient. En fait, si la famille ne vous agrée pas, -quelle est la sanction? On le regrette: mais on se laisse épouser. - -Mes grands-parents boudèrent; encore ne l'osèrent-ils faire qu'à -la maison, et presque en cachette: c'est qu'ils pensaient à la -difficulté qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; et -c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de la ferme. - - - - -XXV - - -Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage de Chinon pour -demander ma main. Il n'était point mal du tout, ce vieillard; -un peu cassé, tout blanc avec un teint rose; un air réservé et -timide; il donnait l'impression d'une nature un peu féminine et -tendre et qui avait dû beaucoup souffrir. Son fils n'avait rien de -lui, mais rien de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu de -son père? Pourtant on les sentait unis par un lien d'amitié assez -vif; ils avaient mêmes idées sur beaucoup de choses, mais le père -mettait à les exprimer une manière... ah! comment dire cela?... -une certaine bonhomie, une certaine grâce qui vous faisaient -sourire sans qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon Dieu! -si son fils avait hérité de cela!... je l'aurais peut-être -aimé!... Qu'il est donc vrai que ce n'est pas par l'intelligence -que nous sommes le plus rapprochés les uns des autres, mais par -une façon de sentir qui donne à nos idées leur forme, qui ne -change point, elle, et qui peut si facilement faire changer les -idées!... - -Après que nous eûmes fait connaissance dans le salon, la -conversation tomba tout à coup, et, comme personne ne la relevait, -grand'mère me fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la -demande officielle qui était venue. Je laissai les deux familles -et m'en allai dans la salle à manger, ayant de grands battements -de coeur: quoique tout fût convenu depuis longtemps, il n'y -avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, là, tout près, de -l'autre côté de la cloison, on liait mon sort en y mettant les -formes. - -Françoise entra, venant de l'office, et traversa la salle à -manger. Elle comprit ce que je faisais là, ce qu'on faisait de -l'autre côté, et se prit à sourire d'une façon singulière. - ---Eh bien!... quoi?... tu es contente? - -Elle était contente; toute la maison était contente; le mariage -plaît à tous. - -Mais moi, je crois que j'étais verte quand je reparus dans le -salon. Le papa Serpe me demanda la permission de m'embrasser. -Puis son fils me passa au doigt un fort beau brillant: c'était -mon anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir à moi un -si beau brillant. Toutes sortes d'idées tournoyèrent en peu de -temps dans ma cervelle; je vis des contes de fées, des carrosses, -des robes de bal, des princes et des lumières en quantité; je me -dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." Et ces deux mots, répétés, -m'apparurent véritablement, en caractères d'une belle flamme -bleuâtre, mais d'une nuance plutôt triste. Puis, je voulus dire -quelque chose, remercier, et je me reprochai de n'avoir pas prévu -cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire pour n'avoir pas -l'air d'une cruche devant mon futur beau-père. Je ne sais ce que -je dis. Ce qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; j'eus -un étourdissement, rapide, qui ne fut pris que pour une émotion, -après tout, assez naturelle. Et mon fiancé me baisa la main. Je -lui souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus qu'une idée: -m'essuyer la main. - -Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de toile. Et je fus -effrayée de m'être sentie obligée de faire cela; j'en demeurai -toute stupide. En y songeant je regardais mon solitaire qui -étincelait. Ma grand'mère dit: - ---Elle est hypnotisée!... - -Je dus paraître bien innocente, bien enfant. Pourtant, ce qui se -passait en moi était d'une grande personne. - -On alla, comme de juste, présenter le papa Serpe chez les -Vaufrenard. Ce n'étaient pas les Vaufrenard qui avaient déniché -les Serpe, ni fait, à proprement parler, le mariage; mais ils -s'enorgueillissaient d'y avoir contribué de tout leur pouvoir; -cette union était pour eux une fête de famille. Ils s'y prêtaient -à tel point, qu'en l'honneur de M. Serpe qui n'aimait pas la -musique, aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, ils -faisaient taire tout instrument. Un jour que nous les avions -entendus jouer, du dehors, nous les vîmes fermer piano et -harmonium à notre seul aspect; je me hasardai à dire: - ---Mais, je suis toujours musicienne!... - -Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils firent comme si je -n'avais rien dit. - -Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier la musique! - -Et, en effet, il était vrai que je ne touchais presque plus mon -piano. Ne plus provoquer au bout de mes doigts ce langage qui -m'avait entretenu, pendant des années, dans un état d'esprit élevé -et poétique, cela m'avait manqué pendant quelques jours, quelques -semaines peut-être; mais on avait eu tant à faire avec les robes, -les chiffons, les voyages à Tours,--non plus pour aller chez Mme -de Testaucourt, par exemple!--que la privation s'était assez -vite adoucie. Les préparatifs du mariage étaient tels, dans nos -provinces où l'on faisait beaucoup de ses propres mains, qu'une -jeune fille atteignait le jour de la cérémonie sans avoir pu, pour -ainsi dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant l'instant -des fiançailles que j'avais surtout souffert, mais depuis lors je -n'en eus jamais le loisir. - -Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut précisément le -jour où le papa Serpe recevait tous les salamalecs des Vaufrenard. -Une envie m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir seule, à -mon balcon, au-dessus de la citerne et de la vigne de Sablonneau. -Je quittai le salon et courus à la terrasse. Sablonneau était -là, au bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre sa -pioche; il porta, en me voyant, sa main à sa casquette, et ses -yeux pétillèrent; pour la première fois je le vis exhiber ses -vieux chicots en souriant; il était content, lui aussi, de mon -mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage lointain étaient -liées pour moi trop de rêveries pour que quelqu'une d'elles ne -revînt pas voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau -profonde, un peu tarie pourtant cette année par la sécheresse, -la taie verdâtre, les araignées, et puis, tout là-bas, le ruban -d'argent de la Vienne où le falot de Gaulois le pêcheur semblait, -le soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes de mes -rêveries mélancoliques et de mes sublimes espérances de jadis... -Eh bien! j'étais pour elles déjà une étrangère, je les regardais -presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être les traiter de -chimères, lorsque M. Serpe, mon fiancé, qui me faisait sa cour -impeccablement, vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de -voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il désirait m'offrir -pour mon voyage de noces. Je n'avais, certes, aucun amour pour -mon fiancé: eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il -eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon esprit était déjà -rompu à admettre que le choix d'un sac de voyage pouvait balancer -les désirs d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann ou une -berceuse de Chopin m'inspiraient quand j'étais une jeune fille à -marier!... - -Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être une femme!" Et cela -signifiait: il est temps d'attacher du prix aux choses positives. - -La conversation de mon fiancé avec moi roulait uniquement sur -des détails d'installations ou d'accessoires de voyage. Il était -architecte, n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et -rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, le -choix des meubles, la place de la baignoire dans le cabinet de -toilette, étaient pour lui d'une importance capitale dans la vie. -Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il voyait au delà. -A part certains chapitres de morale, mais encore considérée d'un -point de vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on dire, il -demeurait enfermé dans ce cercle de petits soucis qui concernent -tous la plus grande commodité de la vie. Il excellait en moyens -ingénieux de simplification pour les systèmes de locomotion: il -refaisait l'horaire des chemins de fer, il retraçait les routes; -l'automobile n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on eût -dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, et il émerveillait -ces messieurs en leur prédisant les grandes modifications qui en -résulteraient pour la vie de chacun. En général, tous étaient -sensibles à la description de ces futurs "progrès," oui, tous, -même mes grands-parents, qui, pourtant, n'étaient pas des gens à -adopter les nouveaux modes de vie; mais c'était une chose curieuse -à constater, que ce goût secret et fondamental pour la vie -matérielle, chez des gens qui se piquaient d'en faire fi. - -En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, bourrée, gorgée -d'idées morales, et l'on m'avait enseigné de si bonne heure le -mépris de la vie physique, que je n'avais, je le jure, jamais -pensé à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme. - -Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si nobles images!... ah! -l'oeil ironique et triste de ma citerne!... Il s'agissait à -présent d'un sac de voyage en peau de truie et de trousses avec -accessoires variés, dont le moindre, il faut l'avouer, captivait -mon imagination!... Nous discutions, mon fiancé et moi, sur le -manche d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux à ongles! -Et ce sujet m'intéressait!... J'avais vu à Tours, rue Royale, des -nécessaires de voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme de -la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible attrait. Je -n'avais jamais espéré pouvoir en posséder un. Et mon fiancé me -prouvait que ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires, -n'approchait pas de ce qu'il avait commandé pour moi spécialement, -et à mon chiffre, à Paris!... - -C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme la plus vulgaire, -qui venait à mon secours. Ce beau sac de voyage m'invitait à -m'occuper d'un autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais, -à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité -inconsciente dans cet abandon à la douceur nouvelle!... - -Lorsque ma famille, le papa Serpe et les Vaufrenard sortirent -du salon et vinrent nous rejoindre sur la terrasse, j'écoutais -si attentivement les détails fournis par mon fiancé, que je ne -détournai seulement pas la tête, et je ne me serais peut-être pas -aperçue que nous n'étions plus seuls, si je n'avais entendu Mme -Vaufrenard prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! allons! -tout va bien: ne troublons pas les amoureux!" Elle ne doutait -plus, ni elle ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût enfin -trouvé le secret de me plaire. - -Mais je me relevai précipitamment, et, en rejoignant le groupe -qui montait l'escalier du Clos, je fis, je m'en souviens, cette -remarque sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en pensait Mme -Vaufrenard, et quoique j'eusse écouté volontiers la description du -sac de voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque quelqu'un venait -me fournir un prétexte à n'être plus seule vis-à-vis de M. Serpe. - -Tondu était dans la vigne du Clos, toujours courbé vers la terre, -entre les rangs de vigne. M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du -zèle infatigable de son closier, dit au papa Serpe qu'il y avait -là un travailleur extraordinaire, mais que, malheureusement, il -n'aurait pas l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se -relevait jamais. - ---Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, quand vous -chantiez!... - -M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu pourtant redressa l'échine -au-dessus de la vigne: il le faisait toutes les fois qu'il -apercevait mon fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat; -c'en était encore un qui se réjouissait de voir celui qui allait -m'épouser! - -Le tour du Clos étant fait, on se reposa un moment sur le banc de -pierre de la salle de verdure près duquel, les soirées chaudes -de l'été, je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas si -longtemps, en regardant les étoiles. Et je me souvins, là, d'avoir -eu, un certain soir, la certitude qu'il était impossible que je -ne fusse pas heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! c'est -maintenant, voyons, que je suis heureuse, puisque tout le monde -le dit!..." La persuasion que j'étais heureuse pénétrait en moi -petit à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne ressemblait -en rien à celui que j'avais imaginé, j'en concluais tout bonnement -que j'avais été précédemment une sotte de rêver à des sornettes, -et sur ce banc, où j'étais à présent assise comme une grande -personne, je rougissais du temps où, sous l'influence du couvent -ou bien sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me laissais -aller à mes extases. La vie, c'est bien plus simple, bien plus -prosaïque! Je me faisais maintenant une coquetterie d'en apprécier -la saveur un peu fade: c'était le goût de la raison! - - - - -XXVI - - -Pour le mariage, le papa Serpe se trouva immobilisé à Paris -par la goutte, et nous eûmes à Chinon la "vieille mère" comme -représentant de la famille. La soeur divorcée était malade, elle -aussi, ou du moins, prétendit l'être. - -La "vieille mère" nous surprit beaucoup,--quoique grand'mère -affirmât s'être attendue à tout de la part d'une femme qui vivait -entourée de chiens...--Nous allâmes au-devant d'elle, avec la -voiture de l'_Hôtel de la Lamproie_; son fils était avec nous; -quand le train stoppa, il dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où -donc!... où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à cheveux -blancs. Je vis mon fiancé tendre la main à une espèce de jeune -femme blonde, fort élégamment mise, qui avait une taille, ma -foi, très passable, sous un cache-poussière ajusté, et dont -l'âge véritable n'apparut que lorsque nous fûmes nez à nez, et -avant même qu'elle ne soulevât sa voilette: son visage était -recouvert d'une couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils -renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement des traits -étaient exaltés par ce masque, et, pour nos yeux de province -inaccoutumés à ce genre d'artifice, cette jeune vieille dame -produisait un effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante. -Il fallut que mon fiancé dît: "Ma mère..." pour que nous nous -décidions à sourire, à prononcer je ne sais quels mots de bon -accueil. Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement -qu'elle ne la verra, pour la première fois, qu'à la lumière!..." - -Comme nous causions assez péniblement en attendant les bagages, -quelque chose remua sous le bras de Mme Serpe et nous reconnûmes -que c'était un chien que l'on eût pris pour une poignée d'échevaux -de soie. Il était couleur tabac clair; on ne lui voyait ni les -yeux ni le museau, sous ses longs poils tombants. Je le trouvai -drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup les bêtes: - ---C'est donc un de vos charmants petits chiens, madame?... - -La glace était rompue: j'avais trouvé un point de contact avec ma -future belle-mère. Je ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que -je n'en trouverais jamais d'autres... - -Pourtant, cette femme n'était pas détestable; elle faisait -beaucoup de frais; elle parlait avec une grande facilité; elle -s'émerveillait de tout, et d'une façon presque comique, car elle -ne connaissait pas la province et elle la découvrait, mais comme -un pays de Lilliput où tout lui paraissait extraordinaire par la -petitesse. Nous autres, elle nous effrayait, comme si elle eût -été, par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son pays que l'on -allait m'emporter dans trois jours. - -Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle adorait. - -Elle la louait avec une exagération presque agressive: c'est -qu'elle pensait à notre préjugé contre le divorce. Mais, de ce -préjugé nous n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas non -plus, sans la connaître en aucune façon, féliciter une femme -d'être divorcée!... Pendant les quelques jours que la mère de mon -fiancé demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, comme -une guerre sourde, provoquée par la divorcée que nous n'avions -jamais vue et sur laquelle personne de nous n'avait formulé tout -haut une opinion. - -Heureusement, je parvins à adoucir les chocs parce que j'étais, -moi, assez bien disposée envers la "vieille mère:" c'était elle -qui avait apporté de Paris le sac de voyage en peau de truie, et -elle l'avait bondé entièrement de dentelles anciennes superbes, -au milieu desquelles se dissimulait un petit paquet lourd et -soigneusement fait; c'était une bourse en or gonflée de pièces -d'or. Je comptai cinquante louis. Je n'avais jamais vu une -pareille somme. - -J'avais passé une heure, seule, dans ma chambre de jeune fille, -le premier soir où je fus en possession de mon sac, à l'ouvrir, -à le fermer, à m'émerveiller du fonctionnement parfait de la -serrure et du petit bruit si ferme et si franc qu'elle produisait, -lorsqu'on pressait l'une contre l'autre les pièces de cuivre -terni appliquées sur sa belle mâchoire!... et à retirer la -garniture divisée en deux planches: l'une portant les brosses, -peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons de cristal taillé, -aux étincelantes facettes, rangés en si bel ordre et si gentiment -coiffés de leur petit turban argenté!... et à replonger les deux -parties de la garniture dans la grande gueule ouverte!... et -à me demander quels parfums, quelles poudres et quelles pâtes -empliraient ces récipients trop nombreux et dont l'ajustage, -le poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, à moi, -l'image la plus frappante d'une civilisation raffinée. Oui, c'est -par ce sac de voyage, plus que par aucun autre objet et plus que -par aucune idée, que je me fis une représentation de Paris et que -je pus juger combien le mot présomptueux de "moderne" contient de -magie pour nos pauvres petites cervelles. - -Sur la commode de ma chambre, à côté de la bourse d'or, il était -là, ouvrant sa belle gueule écarlate, mon sac de voyage en peau de -truie, frappé à froid de mes initiales nouvelles; et près de lui, -les deux parties de la trousse présentaient, inclinées légèrement, -comme l'étalage des magasins, leurs flacons à facettes, leurs -brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires divers. Et -la vue de cela me promettait une facilité de vie à laquelle je -n'avais pas songé jusqu'alors... C'était encore une représentation -un peu confuse; mais j'en sentais la complète nouveauté pour -moi, en même temps qu'une sorte d'attrait, non de très bon aloi, -peut-être, passablement terre à terre, sans doute, mais qui -n'était pas moins un attrait. Oh! comme un élément qui peut nous -modifier de fond en comble, tranquillement, imperceptiblement, -s'insinue! C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, attiédie -et flattée par les mille ingéniosités de notre temps, qui m'était -présentée et offerte sous les espèces de ce beau sac de voyage et -de la bourse d'or... - -Mon fiancé promettait d'aller faire notre voyage de noces à Venise. - -Ma tête tournait un peu, je l'avoue. - -Alors, comment expliquer l'étrange chose qui se passa en moi, deux -jours avant la cérémonie? - - * * * * * - -Je savais que M. Topfer venait d'arriver d'Angers, plus tôt que -de coutume, et uniquement pour assister à mon mariage. Afin de -l'en remercier, je combinai,--je ne sais comment, car je n'avais -vraiment pas un quart d'heure à moi,--je combinai d'aller trouver -mon bon Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme dans les -temps anciens, une dernière fois. Françoise me conduisit jusqu'à -la grille; j'entrai à pas de loup dans la maison; M. Topfer -répétait le _Panis Angelicus_ de Franck, qu'il avait promis -d'exécuter à l'église, pendant la messe; je m'arrêtai à la porte -du salon, le coeur battant, jusqu'à ce qu'il eût fini; puis -j'entrai et lui sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce les -sons admirables qu'il venait de tirer de son violoncelle? Était-ce -l'idée du mariage de sa petite amie, de son élève un peu? Je -n'en sais rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et que, -pour se donner une contenance, je crois, il reprit son archet et -enfonça la pointe du violoncelle dans le parquet. Il était arrivé -de la veille au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la -maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait plus de musique -en ma présence! - -J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite mes gants et me -mis au piano. M. Topfer me regarda en souriant, de son oeil -bleu d'enfant, et m'attendit: nous reprîmes ensemble le _Panis -Angelicus_. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il allait faire -la grimace en me voyant au piano, et nous intimer l'ordre de nous -taire; mais le plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, ou -bien lui fit oublier la consigne: il vint se placer derrière moi, -et chanta. - -Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à coup? Voilà que mes -yeux se brouillent; je ne peux plus lire la musique; je sens une -larme qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. Je -quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, je m'assieds sur un -pouf, les coudes sur les genoux, me tamponnant les yeux avec mon -mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en vais. En donnant -une poignée de main à M. Topfer, je regarde une dernière fois mon -bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux bleus sont tout -trempés. - -Et me voilà courant à la maison, montant à ma chambre: une crise -de larmes, un désespoir complet. Quand maman pénètre dans ma -chambre pour me dire que mon fiancé est en bas, je lui crie entre -des hoquets une chose qui l'abasourdit; je lui crie: - ---J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais très bien pu épouser -M. Topfer! - -Maman me dit: - ---Tu es complètement folle, ma pauvre enfant!... Es-tu malade?... -Surtout, ne va pas dire une chose pareille devant ta grand'mère! - -Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, arrive à son tour: et je -lui répète ce que j'avais crié à maman: - ---Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer! - -Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit qu'il faut me coucher, -et qu'il faut envoyer chercher le médecin. Je proteste: "Mais -non, je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; elle me tâte le -pouls qui, naturellement, doit être assez agité, et elle commence -à me déshabiller. Soudain je pense: "Si j'étais malade et si mon -mariage en pouvait être retardé!..." et je me laisse mettre au -lit. Grand'mère elle-même descend avertir mon fiancé que je suis -souffrante, et donner l'ordre qu'on envoie chercher le docteur. - -Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu son -déjeuner,--une jeune fille qui se marie après-demain, pensez -donc!--Je me demande: "Va-t-il me trouver une maladie? car enfin, -qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, en effet?" Jamais -l'idée d'épouser ce pauvre M. Topfer ne m'était venue: un homme -de soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; il fallait -que je fusse malade. Mais le docteur ne me trouve absolument rien -d'anormal; je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, dit-il, de -ces petits tours que nous jouent les nerfs des jeunes filles..." -Il sourit et ne veut pas que je reste couchée. - ---Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! Ce n'est pas le moment -de nous mettre à la diète! - -Alors une autre idée insensée me vient, moins grave, il est vrai, -celle-là, mais telle que la façon dont j'avais été élevée ne me -préparait guère à l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans ma -chambre, et en regardant mon sac de voyage! - -Grand'mère lève les bras au ciel; mais le docteur prononce: - ---C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame Coëffeteau, il -ne sera pas dit que vous n'aurez pas une fois passé un caprice à -votre petite-fille! - -Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La pauvre -grand'mère, aussi bouleversée que si elle eût renié son _Credo_, -commande qu'on me serve dans ma chambre. Mais alors, c'est moi -qui, par égard pour la douleur qu'une telle fantaisie cause à -grand'mère, déclare que je descendrai déjeuner à la salle à manger. - -Pendant qu'on me servait, toute seule, après la famille, mon -fiancé était revenu prendre des nouvelles; il se tenait dans -le salon avec mon frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il -s'informait beaucoup de lui et le faisait causer. Lorsque je -les eus rejoints et que j'eus tranquillisé tout le monde sur ma -santé, ce fut Mme Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le jugeait -charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle à maman, "si joli -garçon!" M. Serpe le jugeait aussi intelligent et d'esprit très -"moderne;" il était étonné, et indigné, que Paul gagnât si peu -d'argent; il répéta ce qu'il avait promis autrefois: "On pourrait -faire à ce garçon-là une très jolie situation." - -C'est en entendant cela que je compris surtout combien j'avais été -folle, ce matin, et combien, en toutes choses, grand'mère avait -eu raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré une très jolie -situation à mon frère? Et quel autre mari eût pu lui procurer -cela? J'étais folle!... Ah! la raison!... la raison!... - -Je dis à mon fiancé: - ---Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; mais je vous jure que -c'est la première fois que cela m'arrive; j'ai toujours été très -raisonnable. - -Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du tout. Il dit: - ---Oh! oh! si vous connaissiez les femmes qui ont été élevées -autrement que vous!... - -Il avait coutume de désigner ainsi sa soeur et toutes les -femmes que fréquentait sa soeur. Il en avait vu, sans doute, -des caprices et des lubies, près desquels ma nervosité, à la -veille du mariage, était vraiment négligeable! Aussi ne cessait-il -de féliciter grand'mère de la façon dont elle m'avait élevée. -Grand'mère adorait son futur petit-gendre. - -Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se tourmenter. Lorsque, -pendant la messe de mariage, je me mis à pleurer comme une -fontaine, je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne fis même pas -d'efforts extraordinaires pour étouffer mes sanglots que mon mari -entendait; je me disais: "Il comprend si bien tout cela! il a -connu des femmes pires que moi!..." et je pleurais tranquillement -sous mon voile. Je savais d'ailleurs que cela arrive quelquefois: -même, les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu l'une et -l'autre la chance d'épouser un jeune homme dont elles étaient -entichées, pleuraient pendant la messe. Oh! quand M. Topfer -joua!... quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que jamais, -emplit la nef de notre vieille église!... quel ébranlement dans -tout mon coeur!... L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais -pu épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un instant -d'aberration tout à fait isolé; mais la musique et la présence de -Dieu, les deux grandes causes d'exaltation de ma jeunesse, le -souvenir de mes ivresses de couvent et de mon romanesque amour -pour mes chers "génies;" l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait -je ne sais quel espoir ou quel regret d'amour pour un homme -unique et bien à moi; le renoncement à tout cela; le sentiment -de mon entrée définitive en un monde où rien de mon passé ne -subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en une sorte de douceur -mortelle; je me sentais me quitter moi-même, sans douleur vive, -mais avec une tristesse désolante qui s'épanchait par un flot -continu de larmes... - -Une seule chose m'empêcha de m'abandonner à cette espèce de mort -et peut-être de m'affaisser sur mon prie-Dieu; ce fut une idée -bien pauvre en comparaison de ces grands mouvements de l'âme, mais -il faut la dire parce que ce sont souvent de telles réalités qui -nous sauvent: la peur de mouiller mon voile! - - * * * * * - -Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à la maison, non -pas très nombreux, mais auquel assistèrent les Vaufrenard, M. -Topfer, Mme Serpe, ma belle-mère maintenant, qui était aux cent -coups parce que son petit chien était malade, et les témoins de -mon mari. L'un de ces messieurs, un vieil ami, s'était chargé -de réaccompagner la maman Serpe à Paris par un train du soir; -nous autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, seuls, -subrepticement, dès 4 heures et demie. - -Ces derniers moments à la maison, que j'aurais voulu prolonger -encore et encore, si pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant -effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me souviens; le -grand-père s'était retiré dans sa chambre pour faire la sieste; -ma belle-mère, qui commençait à exaspérer toute ma famille, était -à la cuisine où elle employait tous les domestiques aux soins -de son chien malade; les Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait -leurs adieux; maman, cependant bien fascinée par son gendre et si -patiente d'ordinaire, grommelait déjà contre lui parce qu'elle -jugeait "inhumain" qu'on fît monter une pauvre jeune femme en -chemin de fer par un temps pareil; quant à grand'mère, dont cette -journée était le triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait -le plus pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens dessus -dessous; elle errait dans toute la maison, comme une âme en peine, -cachant de son mieux ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de -sensibilité, toujours contenu par des principes, avait submergés -aujourd'hui. Maman et moi étions restées longtemps, avec mon -mari et ses témoins, dans le salon, parce qu'elle n'osait -sortir sans me faire signe de l'accompagner pour me donner les -conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, jusqu'à la -dernière limite, ce douloureux moment. La voiture de l'_Hôtel de -la Lamproie_ devait venir nous prendre à quatre heures; quand -maman entendit le petit "toc" qui précède de quelques secondes la -sonnerie de la pendule, elle se leva et me fit le signe. - -Nous passâmes dans le corridor, puis dans la salle à manger, -quoiqu'il y eût une porte communiquant directement d'une pièce -à l'autre; mais je crois bien que maman ne savait pas trop où -elle me menait; dans la salle à manger nous trouvâmes la pauvre -grand'mère qui rangeait la verrerie sur le dressoir tout en -s'épongeant d'une main les yeux; elle disait: - ---Les domestiques, ce n'est pas la peine de compter sur eux: ce -n'est pas trop d'eux tous pour un sale avorton de chien! - -Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait été obligée de laisser -un instant seuls ces messieurs parce qu'elle avait un mot à me -dire. Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, à l'idée -des choses que maman allait devoir me confier à voix basse, elle -se dirigea, en retenant le bruit de ses pas, vers la porte du -salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. Avant de poser la -main sur le bouton, elle voulut pourtant me faire, elle aussi, -une dernière recommandation; tout bas, elle me dit: - ---N'oublie jamais, mon enfant, que ton mari t'a choisie parce que -tu étais une jeune fille bien élevée! - -Elle poussa doucement la porte du salon, et une brutale parole lui -apporta la confirmation de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari, -répondant, sans doute, aux compliments que lui adressaient de moi -ses témoins, disait: - ---Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un mariage de ce genre, -c'est la garantie de n'être pas... - -La porte aussitôt refermée nous épargna le mot, hélas! facile -à suppléer, et que les circonstances rendaient tragique à nos -oreilles. Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et blanche -comme un marbre, elle repassa par la salle à manger sans souffler -mot, et laissa à maman le temps de m'apprendre que j'appartenais -désormais à mon mari, corps et âme. - - -FIN - -ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR LA "ST. -CATHERINE PRESS LTD." (ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE STE. -CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE - - - - - - -End of Project Gutenberg's La jeune fille bien élevée, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - -***** This file should be named 50435-8.txt or 50435-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/4/3/50435/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La jeune fille bien élevée - -Author: René Boylesve - -Release Date: November 11, 2015 [EBook #50435] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p> - - -<h2>RENÉ BOYLESVE</h2> - -<h1>LA JEUNE FILLE</h1> - -<h1>BIEN ELEVEE</h1> - -<h3>ROMAN</h3> - - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>H. FLOURY, EDITEUR</h4> - -<h4>1, BOULEVARD DES CAPUCINES</h4> - -<h4>1909 -</h4> - -<hr class="chap" /> - - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p> -<p>Cette édition est imprimée à onze cents -exemplaires sur papier de Hollande -dont mille mis dans le commerce.</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h3> -A -</h3><h3> -PAUL HERVIEU -</h3> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="I" id="I">I</a></h2> - - -<p>Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice -à Chinon! Elle s'en va, de-ci, de-là, -sans plus d'assurance que la trace argentée d'un -limaçon dans une allée de potager; c'est comme -un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il -mène, mais a bien l'air de l'oublier, qui ne -saurait vous égarer, mais à tout instant vous -laisse croire que vous êtes perdu; elle a des -centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a -été raccommodée, rapetassée par endroits; mais -de cela même, il y a très longtemps: ses plus -récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart -sont du XVI<sup>e</sup> et du XV<sup>e</sup> siècle, les unes en -bois, à colombage, ornées de sculptures naïves, -les autres construites avec la pierre tendre du -pays, flanquées d'une tourelle d'angle que -coiffe un éteignoir un peu bosselé, et percées de -souriantes fenêtres à meneaux; tantôt c'est une -de ces vieilles bicoques qui vient en avant, -tantôt c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, -derrière une courette et un portail où<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -rampent la vigne vierge, la glycine et le jasmin -de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, -laisse apercevoir les cannas, en pots rangés au -pied de la façade, et la vieille bonne en bonnet -blanc, qui a l'air d'être du même âge que la -ville; et si vous levez les yeux pour examiner -le détail d'une lucarne ou d'un pignon, vous -êtes étonné et ravi de voir, là-haut, bien au-dessus -de l'objet qui attirait vos regards, des -rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux -ou de jeunes chênes, et qui portent -l'admirable écroulement des trois châteaux où -Jeanne d'Arc a passé.</p> - -<p>Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, -après l'église, le sol s'incline, comme celui d'un -torrent raviné, jusqu'au quai, et c'est là, dans -une maison d'angle, au-dessous de la dernière -tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. -De leur premier étage, on apercevait les -tilleuls du quai, la Vienne, les peupliers des -îles; et l'on voyait, les jours de marché, les -carrioles des paysans déboucher par la route -d'Azay-le-Rideau, et prendre leur tournant en -projetant sur la droite les têtes ahuries des -pauvres petits veaux.</p> - -<p>Ensuite le coteau se relève, et une autre -voie, non moins tortueuse que la rue Saint-Maurice, -conduit, entre des murs de clos et<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère -de Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de -ce chemin rustique, dans une maison d'aspect -singulier, parce qu'elle semble avoir été enfoncée -presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui -ait fait seulement grâce d'une porte ou d'une -fenêtre. A trente pas plus loin, on trouvait une -grille de fer par où l'on pénétrait chez nous en -traversant le jardin. Il y fallait compter, par -exemple, cinq ou six bonnes minutes, quelquefois -plus, avant qu'on ne vînt vous ouvrir, car -le trajet, sous bois, pour arriver là, de l'office, -par une allée en pente et coudée, et brisée à -deux reprises par des degrés, était long. Les -familiers savaient que la clef de cette grille était -dissimulée dans une cachette et qu'il ne s'agissait -que de passer la main entre deux des -barreaux de fer, pour la prendre au clou où elle -pendait.</p> - -<p>Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour -la première fois ne devaient pas regretter d'avoir -attendu, car la vue, au tournant de l'allée sous -bois, leur faisait pousser invariablement des -exclamations d'enthousiasme: elle était franchement -belle. Devant la maison, assez simplette et -ordinaire, adossée au sol du chemin, et à demi -couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre -allongé, et malheureusement un peu étroit, où<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -l'on se heurtait trop vite à un mur bas, crevé -en sortes d'embrasures où l'on avait ajusté des -balcons; mais de là on possédait tout Chinon -et la vallée de la Vienne.</p> - -<p>J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant -petite, quand la maison nous appartenait, et -plus tard, lorsque maman, après son malheur, -la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même -pour une enfant, avaient un grand attrait; -malgré le charme du sous-bois, de la source -qui y alimentait un petit bassin, et quels que -fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux -Clos où l'on grimpait par un escalier, sous le -chèvrefeuille, et qui contenait des bosquets de -noisetiers, une salle de verdure avec des bancs -de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des -citernes, des celliers dans le tuffeau et cinq ou -six arpens de vignes, je me souviens surtout de -ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche, la -ville de Chinon, comme un joujou, surmontée -de son château de conte de fées, les tilleuls de -ses quais, son beau pont suspendu, l'horizon -infini et, au-dessous de moi, immédiatement, -des terrains échelonnés en terrasses.</p> - -<p>En me penchant, je voyais un grand œil rond -qui me regardait; il était quelquefois profond, -sombre, un peu effrayant, quelquefois à fleur de -terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était la<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, -et de Tondu, l'homme à tout faire. Sablonneau -et Tondu négligeaient un peu leur vignoble, -l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il -travaillait partout et comme un nègre, pour -nourrir ses huit enfants, de sorte que ce terrain, -à mes yeux, avait l'agrément d'être à peu près -en friche; j'y mesurais la croissance des orties, -des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais -les lézards courir dans la pierraille ou s'arrêter -longtemps, immobiles, avec des palpitations de -leur petit cœur; j'y comptais les montagnes -soulevées par le dos des taupes et des mulots, -et je lançais le soir des cailloux dans la citerne, -pour y faire plonger les grenouilles.</p> - -<p>Mon Dieu, comme tout cela est loin!</p> - -<p>Tout à fait dans les premiers temps, je me -souviens que mon pauvre papa venait s'asseoir -là et fumer après les repas. Je le vois presque -toujours environné de cinq ou six messieurs -très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient -d'affaires graves auxquelles je ne comprenais -rien; mais trois noms revenaient constamment -dans leur conversation: "Thiers," -"Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" -qu'on appelait aussi "Monseigneur," ce -qui me faisait croire que ce dernier était un -évêque. Mon père était de tous le plus animé;<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -il se levait tout à coup et faisait deux ou trois -pas sur sa mauvaise jambe qui avait été traversée -par une balle à l'armée de la Loire, et il parlait, -en étendant le bras vers cette grande plaine -étalée devant nous. Cela se répétait presque -tous les jours. Quelquefois, on appelait le père -Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un -logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau -émergeait peu à peu par un escalier -invisible, et s'approchait lentement, les pieds -lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour -venir enfin se planter, au pied du balcon, -chapeau bas. Très fier alors, il s'en allait porter -les instructions de ces messieurs, des papiers, -des journaux, des lettres. C'était un agent -électoral d'un zèle ardent et de toute sécurité.</p> - -<p>J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections -à l'Assemblée Nationale, et après, qu'on -avait travaillé, chez nous, tant qu'on avait -pu, à faire monter un roi sur le trône, ce -qui n'avait pas réussi du tout; et que tout cela -avait coûté énormément d'argent. Ils étaient -deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil -et mon père, qui y avaient englouti leur -fortune dans la propagande directe et dans un -journal. Ai-je assez entendu répéter cela, Seigneur! -Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, -un grand vieillard sec qui était si gentil pour<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -moi, se sont-ils moqués de lui, après le coup -manqué, même ceux qui avaient le plus péroré -avec lui sur cette terrasse!...</p> - -<p>Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil -qu'on daubait, pour ne point dire -ouvertement son fait à mon père de qui le cas -était exactement le même. Je n'ai démêlé ces -sous-entendus qu'après beaucoup d'années, en -éprouvant, pour mon compte personnel, et dans -des circonstances fort différentes, des impressions -certainement analogues à celles que dut -subir mon pauvre papa avec qui je crois avoir -beaucoup de ressemblance. Mes grands-parents -maternels avaient pourtant toujours admiré et -soutenu leur gendre; leurs principes essentiels -étaient communs, et ils avaient été très fiers -quand tout un monde qui se tenait éloigné de -notre bourgeoisie, sous l'Empire, était venu -chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, -en le poussant et l'entraînant, sembler se laisser -guider par lui dans une lutte ardente où le -malheureux apportait ses sentiments loyaux, sa -générosité, sa bravoure, son talent de parole et -finalement,—l'événement le prouva,—toutes -ses ressources personnelles et sa vie même. Car -il mourut bel et bien de chagrin, non parce -qu'il était ruiné,—son âme était au-dessus de -cela,—mais parce qu'on ne lui pardonnait pas<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -de l'être pour une cause qui n'avait pas réussi. -Je me souviens de mots qu'il prononçait souvent, -à table, en s'adressant à son beau-père et -à sa belle-mère, pendant les quelques années -qu'il traîna son désenchantement; il répétait: -"Vous n'êtes pas logiques!..." Sa logique, à lui -c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le -bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en -pas repentir après échec. La logique de mes -grands-parents, comme de beaucoup de braves -gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près, -était que les beaux principes et l'adoption d'une -noble cause sont l'ornement de la vie, indiscutablement, -mais que, si la vie s'en trouve compromise, -c'est tout de même regrettable. Il dut -leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là -il les blessait et les fâchait, car ils ne croyaient -point penser ainsi, bien entendu; mais que de -compromis, entre nos idées et nos actes, avons-nous -adoptés souvent, les yeux clos, que nous -n'aurions pas signés!</p> - -<p>Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, -nous nous étions retirés dans la maison -des parents de maman, rue Saint-Maurice, pendant -que mon père s'en allait reprendre son -ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, -pour plus d'économie.</p> - -<p>J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -moi, nommé Paul, qui se réjouissait d'habiter -avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle le -gâtait toujours, ensuite parce que c'était un -changement. Nous ne gagnions pourtant pas -au changement, puisque nous allions perdre -nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...</p> - -<p>C'était, certes, une excellente femme que ma -grand'mère; mais elle commandait sans cesse, -à tout le monde, et de haut. Son autorité m'en -imposait énormément et m'a causé de violents -troubles de conscience. Du temps que son -gendre était grand homme en la maison, et -comme il avait volontiers le mot pour rire, il -l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour -de Palais, appelée "la Mère-Loi," ce qui, -pour nous autres enfants, qui n'en comprenions -pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," -des contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers -qu'elle avait dû s'en froisser un peu, d'abord; -mais la force du jeu de mots avait prévalu -contre tout, et l'impérieux commandement en -chef de M<sup>me</sup> Coëffeteau était resté tempéré pour -tous les gens de la maison par ce nom familier -de "la mère-Loi."</p> - -<p>Ma grand'mère possédait des formules toutes -préparées pour chaque circonstance. Pour elle, -le plan de la vie était établi, une fois pour<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait -jamais, et il devait être suivi, de mère en fille, -sans distinction de personnes et à la lettre. -Elle savait, par exemple, exactement, l'année -où j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, -le jour où je porterais ma première robe longue, -celui où je ferais ce qu'on appelait dans ce -temps-là mon entrée dans le monde, et, à une -année près, quand je serais mariée, à moins -donc qu'il n'y eût, à cette époque-là, ou bien -la guerre, qu'on redoutait toujours, ou bien -disette de jeunes gens comme il faut.</p> - -<p>Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas -conforme à ce qu'elle avait vu précédemment. -Selon elle, une fille n'avait rien de mieux à faire -que de ressembler à sa mère. Et il y avait des -langues de vipère pour lui dire:</p> - -<p>—Et un fils à son papa, sans doute, -madame Coëffeteau?...</p> - -<p>Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne -s'agissait tout de même pas que Paul ressemblât -de point en point à son père, si l'on ne -voulait pas que la famille, avant quinze ans, -mendiât son pain.</p> - -<p>Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien -de commun ni avec le caractère, ni avec le -physique de maman, laquelle maman, d'ailleurs, -ne rappelait aucunement sa mère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p> - -<p>Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé -d'une redingote de drap noir et d'un gilet très -ouvert sur une chemise à petits plis, à devant -souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait -pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait -sans défauts. Il avait été, autrefois, juge au -tribunal civil de Tours; il gardait quelque chose -du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire une -sorte de religion de la propreté morale. On était -chez lui fort sévère sur les mœurs, et les gens -douteux n'en menaient pas large dans ses environs. -Maman, qui était la bonté même, le -chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il -s'attachait, à ce propos, trop aux apparences, -aux surfaces, aux signes extérieurs convenus: -un vagabond ne valait pas la corde pour le -pendre; un domestique renvoyé d'une maison -était un voleur; un condamné méritait exactement -sa sentence. Notez bien que, dans la pratique -de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; -il faisait l'aumône à tous les chemineaux; -il achetait des paniers, des corbeilles, des guéridons -tressés aux bohémiens de passage; il se -laissait voler avec une indulgence dérisoire.</p> - -<p>Pour moi, je le vois presque toujours au coin -de son feu, l'hiver, ou sur son banc, au pied de -la treille, l'été, n'en finissant pas de lire, à l'aide -d'énormes lunettes d'écaille à verres ronds, <i>le<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -Gaulois</i> ou <i>le Figaro</i>, qu'on se passait de famille -à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier -bouton de son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, -parce que je ne comprenais pas pourquoi; et il -donnait toujours raison à sa femme, même -quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle -avait tort ou commettait des abus de pouvoir, -et cela me paraissait inadmissible de la part d'un -juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai eu -l'explication, puisque la mode en est revenue -depuis; pour la soumission au jugement de -grand'mère, c'était aussi une coutume de ce -temps-là que les parents avaient raison à proportion -de leur âge et de leur dignité: elle reviendra -peut-être!</p> - -<p>Mon grand-père donnait raison à sa femme, -c'était encore une formalité convenue, mais, en -définitive, il n'en faisait qu'à sa guise; seulement, -par quels subterfuges! et à la suite de -détours de quelle prodigieuse complexité!</p> - -<p>Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte -civile et sournoise, surtout lorsque la maison -de papa fut louée à M. Vaufrenard.</p> - -<p>D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne -fallait louer cette maison qu'à quelqu'un du -pays et, sous aucun prétexte, à un étranger. Le -grand-père opinait dans le même sens, cela va -sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -mari, objectait que les gens du pays se déplacent -peu, habitent chez eux et ne louent guère; -qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, -seuls, pourraient être à l'affût d'une maison -vacante, et que la nôtre était située beaucoup -trop loin du centre pour satisfaire à leurs -exigences; en outre, que des Parisiens payeraient -plus cher. L'idée de louer à un inconnu, -arrivant de Paris, parut à grand'mère plus -redoutable que celle d'être privé du loyer. -Grand-père disait pis que pendre de ces gens de -Paris, la plupart du temps dépourvus de conduite, -et sans goût pour leur foyer, qui ont -coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit -et manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul -plaisir de n'être plus chez eux; mais quand un -saute-ruisseau vint, de l'étude du notaire, avertir -qu'un "monsieur et une dame" désiraient -visiter "la maison Doré," il plia son journal, -prit sa canne et son panama, sans mot dire à sa -femme, et fit lui-même visiter la maison de son -gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et -à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs -Parisiens de ce temps-là, c'est-à-dire des gens -ébaubis à la vue de trois arbres non poussiéreux -et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression -devant le tableau qui s'offre à vous du haut des -coteaux de Chinon!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p> - -<p>Grand-père fut de retour, une heure après, -chez lui, très ému. Grand'mère, informée de ce -qui s'était passé sans son assentiment, avant que -son mari eût parlé, s'était écriée:</p> - -<p>—Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...</p> - -<p>Grand-père expliqua que "ces gens-là" -étaient en tout cas des gens pour le moment -complètement enthousiasmés de la maison, du -Clos, de la vue, de tout, et pour qui la question -d'argent paraissait secondaire.</p> - -<p>—C'est cela! dit grand'mère, ma fille va -louer sa maison à un banquier véreux, je suis -sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...</p> - -<p>Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire -du notaire, sur les personnes qui avaient -visité la maison, furent excellents. M. et M<sup>me</sup> -Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le -faubourg Saint-Honoré, amateurs de musique, -et affligés récemment par la perte d'un fils -unique âgé de dix-sept ans.</p> - -<p>—Les pauvres gens! dit grand'mère.</p> - -<p>La mort de ce fils la retourna momentanément -en faveur des inconnus. Pendant une bonne -demi-journée, on calcula l'avantage d'une location -rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix -inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère -qui s'avise de se demander, à propos de rien, et -sans attacher plus d'importance à sa question:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - -<p>—Mais, de quoi donc est mort ce pauvre -garçon?</p> - -<p>Grand-père, à qui M<sup>me</sup> Vaufrenard avait -conté toutes les péripéties de son malheur, dit:</p> - -<p>—D'une mauvaise scarlatine, contractée au -lycée, paraît-il.</p> - -<p>—Au lycée! fit grand'mère.</p> - -<p>L'éducation laïque était fort mal vue dans -notre bourgeoisie provinciale; le lycée faisait -horreur. Grand-père eut beau affirmer qu'à -Paris, c'était différent, qu'au surplus, le jeune -homme n'était qu'externe, etc., les négociations -avec les Vaufrenard furent retardées de plusieurs -semaines; papa se fâcha; il vint de Tours, -un dimanche; déclara que la maison était à sa -femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin -d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire -se présentait, à chaque courrier, de la part de -M. Vaufrenard, afin de presser la conclusion -de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait -mieux vendre une de ses trois fermes pour -procurer à sa fille de quoi vivre en attendant -une occasion meilleure. Enfin, le notaire annonça -que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, -lui donnait pleins pouvoirs pour louer celle de -M<sup>me</sup> Clouzot, moins spacieuse, mais voisine. -Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la -chose ne la regardait point, que c'était son<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -gendre qui louait et qu'il le pouvait faire à qui -bon lui semblait.</p> - -<p>On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, -avertis par télégramme, arrivaient dans -les quarante-huit heures avec domestiques et -bagages: des gens ivres de s'installer au grand -air, de fouler un sol rustique et de mouiller -leurs chaussures à la rosée du matin.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="II" id="II">II</a></h2> - - -<p>Ils vinrent nous faire visite dès le premier -jour. Grand'mère ne se montra pas, sous le -prétexte que c'était pour sa fille, leur propriétaire, -qu'ils accomplissaient cette démarche de -politesse et non pour elle. Ils me parurent, à -moi, gamine, comme tous les gens que je voyais -pour la première fois, admirables. C'étaient des -Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des -gens qui avaient le moyen de louer la maison -que nous n'avions plus, nous, le moyen d'habiter... Ils -me comblèrent de gentillesses et me -dirent que je serais toujours chez moi quand je -serais chez eux, qu'ils ne voulaient point que je -fusse privée de la belle terrasse, ni du Clos -certainement plein d'attraits pour les enfants. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -me parlèrent tout de suite d'un certain M. -Topfer, un violoncelliste remarquable, de leurs -amis, qui habitait Angers, qui viendrait dès la -fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup. Pourquoi -un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il -beaucoup? Comment le savaient-ils d'avance?... -Cela me parut extraordinaire. En attendant, -rien ne fit meilleure impression, à la maison, -que ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient -intimement quelqu'un habitant Angers, c'est-à-dire -une ville pas trop éloignée de chez nous, -une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait -jamais mis le pied, mais qui était de notre -région, de notre pays. Grand'mère, surtout, en -fut fort satisfaite; les Vaufrenard n'étaient plus -tout à fait, pour son instinct de vieille provinciale, -les "étrangers" tombés de la lune: ils -avaient des accointances dans la contrée! Et, -comme les Vaufrenard s'étaient aimablement -informés d'elle, elle se décida à aller avec nous -leur faire visite.</p> - -<p>C'était un beau fouillis dans toute notre -ancienne maison! On déballait, sur le parterre, -un piano à queue, un harmonium; on éventrait -des caisses; la paille, le foin, les planchettes -hérissées de longs clous aux bords, couvraient -tous les compartiments du buis; les robes de -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>M<sup>me</sup> Vaufrenard pendaient aux fenêtres. Nous -surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras -de chemise, et sur la tête un grand chapeau de -pêcheur à la ligne, elle revêtue d'un sarrau de -toile bise, pareil à un sac de blé. Ils se confondirent -en excuses, ils dirent qu'ils étaient en -plein travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient -rien que de contempler, toujours stupéfaits, -le panorama qui était à eux pour trois, -six ou neuf ans.</p> - -<p>Une telle admiration paraissait puérile à -grand'mère qui s'exténua à détourner leur -esprit vers les détails pratiques de la maison, -vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils -n'avaient seulement pas explorés, elle en était -certaine. Comme M. et M<sup>me</sup> Vaufrenard en -revenaient toujours à la vue, elle leur dit:</p> - -<p>—Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le -goût des belles choses!...</p> - -<p>Ils se récrièrent, comme à un compliment -trop flatteur. Ce n'en était pas un dans la -bouche de M<sup>me</sup> Coëffeteau, ma grand'mère. -Elle jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient -des esprits légers; elle n'en voulut plus jamais -démordre. Cependant, elle les estima "comme -il faut," distingués même, quoique lui, surtout, -parût un peu "hurluberlu."</p> - -<p>C'était, à la vérité, un grand diable d'homme -au visage rasé, portant une broussaille de<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -cheveux blancs. Il n'avait pas l'esprit désordonné, -mais il parlait avec fougue d'un tas de -gens et de choses qu'il croyait connus de tout -l'univers et qui ne l'étaient que de quelques -quartiers de Paris. La musique surtout était -son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que -quelqu'un pût vivre sans être nourri de symphonies -et d'opéras.</p> - -<p>—Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, -que Madeleine n'ait pas commencé le -piano, que si, à son âge, elle ne savait pas son -<i>Pater</i>!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, -n'a pas appris à déchiffrer une note de -musique avant sa première communion!</p> - -<p>—Il faut reconnaître aussi,—dit maman -en souriant,—que je n'ai jamais joué que -comme une mazette!...</p> - -<p>Il y eut, le soir, à la maison, une discussion -à ce propos. "Qu'est-ce qui prenait aux -Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne les regardait -pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, -besoin de la musique, sinon pour faire danser les -jeunes gens et tuer le temps les jours de pluie?... -Je me mettrais au piano dès mon entrée au -couvent, comme maman." Cependant, on fit -observer à grand'mère que M<sup>me</sup> Vaufrenard -avait offert, obligeamment, de me faciliter les -commencements, qui sont difficiles: son mari<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -avait une méthode à lui, qui était une grande -économie de temps et de peine...</p> - -<p>—Et d'argent!...—fit observer grand-père,—puisque -M<sup>me</sup> Vaufrenard donnerait gracieusement -ses conseils!</p> - -<p>Comme en mainte autre circonstance, cette -considération, d'ordre tout positif, fit céder -l'opposition de grand'mère. Elle ne confessait -jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; -mais elle ne disait plus rien, semblait abdiquer -toute responsabilité, et assistait, en étrangère -impuissante, à ce qu'elle appelait "les tristes -nécessités de la vie."</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="III" id="III">III</a></h2> - - -<p>De plus en plus, les Vaufrenard furent pour -moi des personnages miraculeux, tombés du -ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure de -Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; -ils semblaient enflammés pour quelque chose -de supérieur même à ce qui, alors, divisait, -troublait et soulevait tous les hommes. Je -n'avais qu'une notion très rudimentaire de ce -que pouvait être la musique, qu'ils vénéraient -tant; mais en attendant, je les tenais pour<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. -Il fallut qu'on me menât tous les jours chez -eux; eux-mêmes s'habituèrent à m'avoir, de -sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter -notre ancienne maison, à vivre à mes balcons, -au-dessus de la citerne et de la vigne de Tondu -et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M. -Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des -heures, en poussant des rugissements d'extase.</p> - -<p>Je savais bien que notre clos était remarquable; -mais je ne l'avais considéré que comme -un endroit favorable au jeu de cache-cache, à -cause des inégalités du terrain, et des celliers -creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant -encore petite, je ne voyais pas les trois quarts -des choses lointaines qui faisaient s'exclamer les -grandes personnes. A force d'y accompagner -M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les -épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers -de soleil sur la Vienne, qu'il m'obligeait -d'ailleurs à admirer comme lui, en me hissant -sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine -que je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir -de la beauté de ces paysages. N'était-ce -que l'émotion, si grande et si sincère de M. Vaufrenard, -qui me gagnait? et ne m'eût-il pas -aussi bien communiqué par là son admiration -pour n'importe quoi? C'est bien possible.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> - -<p>Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous -arrêtions, M. Vaufrenard se mettait à chanter. -Il avait eu, paraît-il, une très belle voix, et j'ai -su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté, -mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire -sur un vrai théâtre, à Paris. Naturellement, à -Chinon, il ne se vantait pas de cela; cela ne -transperça que petit à petit, et, heureusement -pour lui, quand sa situation dans la ville fut, -grâce au nombre des années, tout à fait assise. -Mais il chantait dans le Clos. Ah! que c'était -joli! Il semblait ne chanter que pour le beau -paysage. C'était ordinairement vers le soir. Et -cela me faisait un étrange effet. Je sentais quelque -chose dans ma poitrine, qui gonflait, et qui -avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en -même temps que je voyais l'échine de Tondu -se redresser au-dessus de la vigne: Tondu, -sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours -courbé vers la terre, à la voix de M. Vaufrenard, -se reposait sur sa pioche et demeurait -rêveur...</p> - -<p>Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la -fin de juillet, que la musique commença sérieusement -chez les Vaufrenard. Nous étions déjà -assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne, -était devenue tout de suite la confidente de -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>M<sup>me</sup> Vaufrenard, un peu bavarde et exubérante, -et la grand'mère s'était laissé apprivoiser, malgré -toutes ses réserves.</p> - -<p>M. Topfer était un professeur de violoncelle, -ancien camarade de M. Vaufrenard, mais qui -paraissait beaucoup plus vieux que lui; il était -petit, un peu courbé; il portait une paire de -favoris blancs, ronds comme des houpettes à -poudre de riz, et il avait en lui quelque chose -de plaisant, qui le faisait sympathique sans -qu'on démêlât d'où cela venait au premier -abord; c'étaient ses yeux bleus, des yeux candides, -purs, des yeux de joli bébé. On m'avait -promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que -je le vis, j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là -était tout à fait à mon goût.</p> - -<p>Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il -m'embrassa et bavarda avec moi, dès les premières -minutes, comme si nous nous étions -quittés la veille, et il m'appela familièrement -"Mougeasson." Mougeasson, dans sa pensée, -cela correspondait à l'idée d'une petite fille qui -ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas! -correspondait aussi à cette idée: "Voilà une -petite fille que j'aime bien, mais qu'il faudra -mettre dehors quand on fera de la musique."</p> - -<p>Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour -nous faire vraiment de la peine. Ce monsieur -Topfer, qui me plaisait tant, fut cause d'un de<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -mes premiers grands chagrins: il me conduisit -le plus gentiment du monde à la porte le jour -où l'on sortit le violoncelle d'une noire boîte -énorme. Et il me dit, le vieux coquin:</p> - -<p>—Ah! par exemple, voilà le moment d'aller -jouer dans le Clos!...</p> - -<p>Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il -s'agissait de musique!</p> - -<p>Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; -et il faisait fermer les portes intérieurement -au verrou, ce qui était un bien -fâcheux système, car si quelqu'un, voulant -entrer, les poussait et les heurtait, il faisait plus -de bruit que s'il eût ouvert tout bonnement.</p> - -<p>La musique, mon Dieu! je ne savais pas -encore ce que c'était; mais d'abord, j'étais vexée -de n'être pas jugée digne de l'entendre; ensuite, -je sus que grand'mère, à la première séance, -avait failli se trouver mal parce que M. Topfer, -de la pointe de son violoncelle, piquait le parquet -du salon. Cela amusait follement ma -pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire -du parquet, mais qui n'avait pas, au même -degré que sa mère, la manie conservatrice. Et -grand-père, tout en donnant raison à sa femme, -comme de juste, racontait à tout venant ses -angoisses étouffées, sa terreur lorsque la redoutable -pointe, par sept fois,—sept fois!—avant<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -que d'être bien calée, paraissait-il, avait -troué le parquet, en y dessinant un disque de -la dimension d'une écumoire!... C'était moins -l'envie d'entendre la musique que celle de voir -la tête de grand'mère, qui me démangeait!</p> - -<p>Un jour je parvins à me dissimuler. Par -l'intermédiaire de ma famille, les Vaufrenard -avaient fait des connaissances dans le pays; ils -aimaient à voir du monde, et il y avait bien -déjà une vingtaine de personnes réunies dans -ce salon. Je parvins à me dissimuler, mais -j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de -l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni -grand'mère, ni M. Topfer, ni le violoncelle. Ce -n'était pas de chance. J'attendis patiemment, -dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier -morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me -douter de ce qui allait arriver!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard faisait courir ses doigts au -trot, au trot, au galop, au galop, sur le clavier -du piano à queue; puis elle s'arrêta tout à coup -et donna le <i>la</i>: "la... la... la... la!" M. Topfer -raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient -un bruit grave, solennel, et il me sembla, -je me souviens, que toute ma peau tremblait. -Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut, là-haut, -qui tournait les clefs d'ébène. Cette main -descendit tout à coup et parut courir comme<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -une souris le long du grand manche, et l'on -entendit des notes pressées et légères, dans le -genre de celles que M<sup>me</sup> Vaufrenard tirait du -piano. Un arrêt; et puis, la voix de M. Vaufrenard -se mêla aux sons du piano et à ceux de -la basse. Elle chantait la romance que tout le -monde connaît:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:<br /></span> -<span class="i0">Chagrin d'amour dure toute la vie!...<br /></span> -</div></div> - -<p>Ce n'était pas le sens si mélancolique et si -vrai de ces mots qui pouvait me toucher, à l'âge -que j'avais, mais le son des instruments, la voix, -la musique m'avaient bouleversée, et je faisais -une figure de l'autre monde. Une dame qui -était devant moi et me bouchait tout, s'était -retournée, la romance achevée, et disait: "Mais -cette enfant est malade!..." Cela signala ma -présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, -dit: "Tu devrais être à jouer dehors, Madeleine!..." -Maman me fit sortir en me grondant -pour avoir sans doute mangé trop d'abricots -dans le Clos. Personne, pas même M. Topfer, -n'avait seulement remarqué que je n'avais pas -fait de bruit pendant la séance de musique...</p> - -<p>Je remontai dans le Clos où se trouvaient les -autres enfants: Henriette Patissier, Suzanne -Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux petites de<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient -pas d'abricots, mais ils jouaient à un -jeu stupide inventé par ce diable de Paul: cela -consistait à lancer de loin des cailloux ou des -mottes de terre par-dessus le dos toujours -courbé de ce pauvre Tondu dissimulé par les -cépages. On pariait que jamais on n'atteindrait -Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait -très rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois -pour qu'il fût lapidé.</p> - -<p>Il se passa alors en moi une chose assez -curieuse, c'est que je me trouvais tout à coup -plus âgée que ces gamins fous, avec qui je -faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée. -J'étais encore tout émue de ma séance -de musique, et ce que faisaient là mon frère et -mes petites amies, m'apparaissait inepte et -barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte -et j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: -quand il travaillait, il travaillait, et -n'avait pas souci de ce qui se passait par -derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus -houspillée; on me poursuivit à coups de mottes -de terre; on m'enferma dans un des celliers où -j'avais cherché refuge. Il fallut, pour me délivrer, -l'arrivée des parents qui, après la musique, -venaient faire le tour traditionnel du Clos. -J'espérais au moins que Paul serait fortement<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -grondé; maman et grand-père mis au courant -de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner; -mais grand'mère prononça que ce qui -m'arrivait m'était bien dû et que cela m'apprendrait -à me séparer de mes jeunes camarades -pour me cacher au salon derrière les grandes -personnes. Elle avait peut-être raison, en somme, -car ce que j'avais appris, dans ce salon, prématurément, -c'était à ne plus être une enfant, et -il eût mieux valu, pour moi, jeter des pierres -par-dessus le dos de Tondu.</p> - -<p>J'avais dix ans, je devais entrer au couvent -au mois d'octobre prochain. J'étais comme une -de ces poupées que de mon temps on nommait -"folies," emmanchées au bout d'un petit bâton -et ornées d'une pèlerine à longues dents pointues -dont chacune portait un grelot: j'avais bien -l'aspect d'une petite écervelée, mais je venais de -perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai -pas, à ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," -comme disait grand'mère? oui de rêvasser -à mes balcons en regardant la citerne du père -Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher -dedans!... Et, en regardant, maintenant, dans la -citerne du père Sablonneau, il y avait deux choses -qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient -dans mon esprit: c'était l'air de la romance -<i>Chagrin d'amour</i>, avec les beaux sons du violoncelle<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -de M. Topfer, et la voix, si désolée et si -ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée -que mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque -plus, devait être très malheureux.</p> - -<p>Une grande tendresse pour papa m'envahit, -je m'en souviens très bien. Je comptais les jours -qui nous séparaient d'une de ses courtes apparitions -à Chinon, car il venait rarement, et encore -il restait peu à la maison; il y avait grand froid, -c'était clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était -maman, plutôt, qui l'allait voir à Tours, le -samedi soir et le dimanche, et je pleurais parce -qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout -quand elle revenait de Tours, défendait son -mari; elle disait: "Enfin, c'est un homme qui -a eu le courage d'aller jusqu'au bout de ses -idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A -quoi l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, -sa femme et ses enfants!..." Puis l'on entendait -les mots, toujours les mêmes: "le salut national," -"son pays," "la bonne cause..." et d'autre part, -le mot qui terminait toutes les discussions: -"ruiné, ruiné, ruiné!"</p> - -<p>Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu -être près de lui pour le consoler! Le consoler, -comment? Je ne savais pas trop; en lui disant -des choses douces qu'il me semblait que je -trouverais si j'étais assise sur ses genoux: en<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -l'embrassant tendrement, tendrement; en refaisant -la raie dans ses épais cheveux qu'il ébouriffait -dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu -aussi lui faire entendre de la musique; je croyais -que le violoncelle de M. Topfer lui eût fait du -bien; j'avais même envie de gagner de l'argent -pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces -de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et -je rêvais, en regardant les araignées d'eau sautiller -dans la citerne, je rêvais à des choses -entendues de la bouche des Vaufrenard, à ceci, -par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute -jeune, qu'elle avait des millions dans le gosier!... -Et je rêvais que je serais peut-être—oh! -c'était bien pour rendre service à papa!—une -grande cantatrice... Et les araignées d'eau, -minces et dégingandées, sautillaient à la surface -de l'eau profonde, en faisant naître autour d'elles -des cercles mobiles, auréoles éphémères qui s'en -allaient mourir contre la taie verdâtre fermant -à demi, comme une paupière, le gros œil rond -de la citerne...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="IV" id="IV">IV</a></h2> - - -<p>C'était donc pour l'automne qui devait suivre -ma dixième année accomplie, que mon entrée<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -au couvent, de toute éternité, était décidée. -Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée -moins par l'opportunité de commencer des -études sérieuses, que par la nécessité de préparer -la première communion, ce qui n'aurait su se -faire en de bonnes conditions dans une petite -ville,—du moins, ainsi pensaient nos familles,—à -cause des promiscuités qu'exigent les -leçons du catéchisme, et à cause même de la -vie de famille, toujours et malgré tout profane, -si on la compare à celle des maisons d'éducation -religieuse.</p> - -<p>Notre situation de fortune était bien modeste. -J'ai su plus tard que la dot de maman, qui était -de cinquante mille francs, seule, demeurait -intacte. Le revenu de ce minuscule capital, -joint au prix de la location de notre maison aux -Vaufrenard, constituait tout l'avoir de notre -budget. Les grands-parents possédaient leur -maison et trois petites fermes rapportant plus -de tracas que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit -était tel, chez nous, que l'on se fût condamné -au pain sec plutôt que de ne pas confier les -enfants aux institutions les plus en renom dans -la contrée. Là-dessus, papa était pleinement -d'accord avec ses beaux-parents: il était logé -comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à -quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -d'avocat, afin que son fils fût élevé au collège -des Jésuites et sa fille au couvent du Sacré-Cœur, -de tous les pensionnats, les plus chers. -Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût -transigé. Le point d'honneur le plus ferme, -chez nous, et le plus héroïquement soutenu, -était d'avoir des enfants "bien élevés."</p> - -<p>Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, -se figurer l'importance que notre monde, de -sens moral assez fin, accordait à ces questions -d'éducation. Parce que les parents d'Henriette -Patissier,—gens, d'ailleurs, assez riches,—l'avaient -confiée, à Tours, à un couvent de -religieuses picpuciennes, des propos aigres-doux -avaient été échangés entre la maman Patissier -et ma grand'mère, et j'entends encore cette -excellente M<sup>me</sup> Patissier:</p> - -<p>—Nous n'avons pas un nom, madame -Coëffeteau, à faire figurer, dans les palmarès, à -côté des "<i>de</i> ceci" et des "<i>de</i> cela!" comme il -en foisonne au Sacré-Cœur...</p> - -<p>—Il ne s'agit pas de cela,—disait M<sup>me</sup> -Coëffeteau,—mais nos enfants sont dignes, -autant que ceux des familles titrées, de recevoir -la meilleure éducation!</p> - -<p>Parmi la plupart de nos connaissances, on ne -concevait pas le parti adopté par les Patissier; -on les piquait en leur disant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p> - -<p>—Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, -ne se trouve pas dans la même classe que M<sup>lle</sup> -Henriette?...</p> - -<p>Nous autres, ne tarissions pas en descriptions -du couvent renommé où j'allais recevoir la -meilleure éducation. On m'y avait menée dès -la fin du mois d'août, pour me présenter à la -Supérieure. J'en étais restée tout étourdie. Ce -couvent était situé à Marmoutier, au bord de -la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. -On y pénétrait par une véritable cour de château -princier, puis par une sorte de poterne -dans un noir monument gothique; on gravissait -un étroit escalier de pierre, dans une vieille -tour, et une porte s'ouvrait tout à coup sur un -salon immense, au parquet poli comme un -miroir, ayant pour tous meubles des chaises de -paille, et ouvrant par trois grandes baies sur -des jardins coupés de charmilles qui fuyaient à -perte de vue.</p> - -<p>Maman, qui était simple, en fut intimidée. -Elle n'avait point été élevée au Sacré-Cœur, -parce que ce n'était pas la mode, encore, dans -sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:</p> - -<p>—C'est trop beau.</p> - -<p>Mais grand'mère, elle, était flattée, et se -redressait, là dedans, de toute sa taille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p> - -<p>On nous fit attendre assez longtemps; -maman bâilla. Sa mère lui dit:</p> - -<p>—Ma fille!...</p> - -<p>J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, -regarder au dehors, mais une si vaste étendue -de parquet ciré me faisait peur; en outre, je -sentais que m'écarter de mes parents, eût été, -ici, d'une liberté inconvenante. Je contemplais -deux grands cadres dorés dont on m'avait dit, -dès en entrant: "Voilà les tableaux d'honneur!" -et deux autres dont l'un contenait un portrait -de Pie IX, et l'autre une image coloriée du -Sacré-Cœur de Jésus; et je me demandais: -"Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car -il y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut -ouverte tout à coup, sans qu'on eût entendu -aucun bruit; c'était la plus éloignée de nous, -et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, -paraissait toute rabougrie, venir à nous. Ma -réflexion de gamine fut: "Elle va s'étaler sur -ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de -ce genre, car, pendant le temps que la Supérieure -mit pour franchir la distance de la porte -jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait nouveau -me pénétrait.</p> - -<p>Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela -tombait-il des murs de la large pièce quasi nue, -cela émanait-il de cette petite femme dont le<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -visage, complètement encadré d'une cornette -tuyautée, semblait d'une autre planète par son -étrangeté, sa dignité, son air d'idole? Elle -avançait à pas menus, les deux mains croisées -et cachées sous les manches très amples, et elle -nous regardait, en marchant. Je me souviens -que lorsqu'elle fut au milieu de la pièce, je vis, -en même temps qu'elle, le grand crucifix qui -occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en -guise de glace. Et j'eus encore une espèce de -frisson comme le jour où j'avais entendu pour -la première fois M. Vaufrenard chanter, au -bout du Clos, à la tombée du soir. Ce n'était -pas la même émotion, mais c'étaient aussi des -choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois ou -quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me -suis trouvée pareille à une éponge qui s'apercevrait -que l'eau l'envahit.</p> - -<p>Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, -ne m'était pas antipathique. Au contraire. Je vais -faire une comparaison qui paraîtra bizarre: -quand j'étais enfant, j'avais la manie de collectionner -des cahiers de papier blanc, bien réglé, et -que je jugeais que c'était un massacre de maculer -avec des gribouillages. Eh bien, comprenne qui -pourra!... ce visage régulier dans la cornette, -cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette -effigie divine, me donnaient l'impression de<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -quelque chose de parfaitement pur et d'impeccablement -réglé. Quand on me demanda, -après, comment j'avais trouvé M<sup>me</sup> de Contebault, -la Supérieure, je déclarai, ce qui était la -vérité pour moi, qu'elle m'avait fait l'effet de -belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il -me fut répondu:</p> - -<p>—Tu n'es qu'une petite imbécile!</p> - -<p>Quant à ce que M<sup>me</sup> de Contebault, la Supérieure, -dit à grand'mère et à maman, j'étais trop -émue pour en avoir gardé le moindre souvenir. -Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement -distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup -plus qu'elle n'eût pu faire par des paroles.</p> - -<p>J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque -dont je parle, qu'il y a des tempéraments qui -sont subjugués, à première vue, par le spectacle -de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne -sont pas toujours les tempéraments les plus -soumis. Je pourrais bien être de ceux-ci. -L'image du couvent de Marmoutier et de -M<sup>me</sup> de Contebault me demeura, pendant le reste -de ces vacances, comme la vision d'un monde -infiniment supérieur à celui que je connaissais. -Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et -misérable, même le Clos, qui n'était pas la -dixième partie des jardins de Marmoutier, -même la musique chez les Vaufrenard, car<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -M<sup>me</sup> de Contebault nous avait fait visiter la -chapelle du couvent, où un orgue jouait un air -admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles -comme un troupeau qui dort, une -vingtaine de religieuses prosternées. Je m'enorgueillissais -déjà de faire partie de cette maison.</p> - -<p>Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, -presque aussitôt après avoir repassé la porte de -Marmoutier, d'un scrupule assez singulier pour -mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous -avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis -de maman et de grand'mère, et je faisais une -figure si chagrine que l'on me dit: "Voyons! -voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer, -tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air -d'excellentes personnes!..." Je me contraignis -quelques instants sans répondre parce que j'avais -envie de pleurer, sans savoir précisément pourquoi. -Le soir, je tombais dans les bras de -maman en lui demandant pardon de m'être, -jusqu'à présent, "aussi mal conduite!" Maman -n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, -moi, j'étais très sérieuse: mon malaise, à la -sortie de Marmoutier, et qui durait encore, -l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à -ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et -depuis ma première enfance, avait été tout bonnement -indigne!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p> - -<p>C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, -cette religieuse aux traits corrects et nobles, -c'étaient ces longs corridors, ces jardins déserts, -la blancheur et la rectitude de tout cela, qui, -par contraste, me faisait paraître médiocre et -tortueux tout ce qui n'était pas semblable à cela.</p> - -<p>Et je disais à maman, presque en pleurant de -honte pour "ma vie passée:"</p> - -<p>—Mais maman, songe donc que c'est moi, -avec Paul, qui ai fait les rats dans le grenier, il -y a trois semaines, souviens-toi... Le pauvre -grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a -tendus!... et il était si ennuyé de n'avoir seulement -pas pris une souris!... Nous lancions des -noix et des haricots secs, à la volée... ça court, -ça trotte: pototo! patata!...</p> - -<p>Maman riait de tout son cœur:</p> - -<p>—Comment! c'était toi? c'était vous, petits -gredins?...</p> - -<p>J'étais bien sûre de n'être pas grondée par -maman; elle ne pouvait pas: elle était trop -bonne... et je lui faisais une espèce de confession -générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à -présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau -qui m'était apparu, même à n'avoir vu les choses -que par le dehors, au Couvent du Sacré-Cœur.</p> - -<p>Quand j'y fus entrée définitivement, je fus -plus sérieusement conquise.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="V" id="V">V</a></h2> - - -<p>Je me trouvai rangée tout de suite au nombre -des enfants sages.</p> - -<p>C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; -il ne faudrait point du tout que l'on -me crût une "momie;" l'histoire des rats, -chez nous, ne figurait nullement un méfait -isolé; mais j'avais tant entendu parler de -"bonne éducation," tant entendu prêcher la -nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," -sans avoir compris jusqu'alors, en quoi cela -consistait exactement, que, tout à coup, ce couvent, -avec son impérieuse rectitude, s'imposait -à moi comme un moule pour lequel eussent été -préparées, pétries, assouplies depuis dix ans, la -matière et la substance mêmes dont j'étais -faite.</p> - -<p>Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux -papa, qui ne cessait de me répéter, chaque fois -qu'il me voyait: "Sois sage, fillette!"</p> - -<p>Mon Dieu, que je fus donc sage!</p> - -<p>Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement, -ponctuellement et, bientôt aussi, -machinalement. De tout ce qui ne devait pas -être fait, je m'abstenais comme de crimes -odieux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> - -<p>Les premières notes adressées à ma famille -furent enthousiastes, bien que je fusse une des -dernières de ma classe en composition. Mais la -conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le -savoir. Mon nom, pour la conduite, fut au -tableau d'honneur, dans le Salon dès le premier -trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, -quand mes parents vinrent me prendre au couvent, -un "ruban vert" ornait ma poitrine.</p> - -<p>Je ne causais point pendant la classe, ni à la -chapelle, ni dans les rangs, ni au dortoir, ni -pendant les repas, où l'on nous faisait une lecture, -ni même pendant les récréations, où il -est recommandé de jouer. Aux récréations, je -jouais à perdre haleine. Je ne me tenais pas trop -penchée sur mon pupitre en écrivant, ni les -deux coudes appuyés et les paumes bouchant les -oreilles, en apprenant mes leçons; je pris vite -l'habitude d'avoir le corps droit comme chez le -photographe, en classe, à l'étude, au réfectoire; -aux offices, je ne tournais la tête sous aucun -prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, -très rapidement, très décemment; le soir j'étais -la première au lit. Mon pupitre était ordonné -comme un plan de ville américaine; la maîtresse -en l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me -disait:</p> - -<p>—Dieu vous aimera; aimez-le.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> - -<p>On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la -maison, cela va sans dire; mais bien que ma -grand'mère et maman fussent fort pieuses, bien -que personne ne manquât la messe du dimanche, -cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne -m'avait jamais touchée profondément. "Aimer -Dieu," à Chinon, cela se confondait pour moi -avec une multitude d'autres préceptes que les -parents rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi -bien... N'appuie pas les coudes sur la table... -Allons! réponds, s'il te plaît, quand madame -te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: -"Ne marche pas les pieds en dedans!" On -entend cela tous les jours; on s'y accoutume; -on finit par s'y soumettre en effet. Aimer Dieu, -d'ailleurs, est encore plus facile que tout le -reste, et je m'imaginais que j'aimais Dieu très -suffisamment. Entre nous, c'était avec froideur. -Dieu ne me disait rien de rien. Dieu, c'était la -prière du matin et du soir à genoux sur le -"renard dévorant une poule" de ma descente -de lit, les yeux fixés sur les compartiments du -couvre-pied,—le carré où il y a un petit trou -percé par les mites, le carré où une araignée a -déposé quelques taches de rousseur, etc.,—figures -saugrenues où, durant des années, mon -imagination puérile se reposait tandis qu'on la -croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -le salut, pendant le mois de Marie, la procession -de la Fête-Dieu, et la grande préoccupation -des menus de table, les vendredis, les -Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait -avec la vie, avec les visites obligatoires, les dîners, -les concerts profanes chez M. Vaufrenard: les -devoirs religieux s'accomplissaient aussi régulièrement, -plus simplement même, avec moins -de frais, certes, et moins d'embarras que les -obligations mondaines; rien, dans nos relations -avec notre église de petite ville, n'était propre -à nous donner quelque idée de majesté ou de -grandeur; il y avait même, dans la façon dont -on traitait le curé, si brave homme, et toutes -les choses de l'église,—sermons, musique, -pain bénit, baptêmes,—un je ne sais quel -laisser aller, un peu familier, une certaine -manière "de haut en bas," qui était plus -proche de notre attitude vis-à-vis des fermiers, -ou des vieux serviteurs, que de celle dont nous -honorions les gens "de notre monde." Je -n'avais point, étant enfant, conscience de démêler -cette nuance un peu subtile, et cependant, -je vois, à présent, que je la démêlais très bien. -J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait -faire un enfant qui a un peu de savoir vivre; -mais,—je demande bien pardon de l'irrévérence,—je -n'aimais pas Dieu d'une façon très<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -différente de ma façon d'aimer ma vieille bonne!</p> - -<p>A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut -d'une autre couleur! D'abord, nous eûmes, -presque aussitôt après la rentrée, une retraite -de cinq jours, avec conférences d'un Révérend -Père de la Compagnie de Jésus, brandissant un -crucifix à bout de bras, et qui m'ébranla comme -une canonnade. Les premiers jours, Dieu me -parut immense, impitoyable, foudroyant,—impression -nouvelle, terrible, ineffaçable;—je -me vis écrasée, mes pauvres petits os broyés et -jetés dans un abîme enflammé; je me crus une -grande pécheresse pour n'avoir point jusqu'à -présent eu connaissance de ces vérités et n'avoir -pas plus tôt commencé de faire pénitence et de -pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite -touchait à sa fin, tout cet appareil terrifiant -s'abattit et se résolut en douceur et en suavité; -le Dieu courroucé sembla se retirer dans le -lointain, comme le tonnerre, quand son grand -fracas est produit; et, à sa place, ce fut Notre-Seigneur -Jésus-Christ, tout indulgence, tout -douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on -nous le peignit charmant! Je n'avais pas eu -jusque-là la moindre idée d'un être si beau, si -pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait -vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était -lui qui régnait ici, dont l'image était partout,<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -dont le cœur débordant d'amour, uni à celui de -sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles, -sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. -Il avait une prédilection pour les enfants -sages: j'avais, me disait-on, tout ce qu'il fallait -pour lui plaire.</p> - -<p>Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, -cela même me gênait un peu; je me trouvais -bien, toute seule, accomplissant mes devoirs -correctement, méritant les éloges et les récompenses -et me conformant surtout à cette belle -rectitude qui était le caractère de la maison. -Jésus n'eût pas fait attention à moi, que je n'en -eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à -me rendre irréprochable. Mais peu à peu je me -soumis à cette tendre figure montrant son cœur -avec insistance; ce fut, de ma part, presque de -la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire -de la peine. "Puisque vous le voulez, Seigneur -Jésus, eh bien! je vous aimerai comme je pourrai." -Et je faisais de très sincères efforts pour -atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous -aime! Je vous aime!" Ensuite le remords me -prit, parce que je disais à Jésus sans cesse: "Je -vous aime," alors que je n'étais pas sûre du -tout de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: -"J'aime ma grand'mère, j'aime mon grand-père, -j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains tours,<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est -pas cela; aimer Dieu doit être autre chose! -Avec quoi aime-t-on Dieu? Et il faut que je -me dépêche, car maintenant que j'ai commencé -de lui dire: "Je vous aime," cesser serait -l'outrager, et en lui mentant, tout de même, je -l'outrage!" J'étais très malheureuse.</p> - -<p>Et la plupart de mes petites camarades qui -étaient si tranquilles! qui avaient si peu l'air -de se tourmenter de cela!...</p> - -<p>Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne -de Charpeigne, qui avait eu dans sa famille une -sainte, une authentique sainte, honorée dans -une église de Tours. Elle était très pieuse et je -m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans -ses prières elle eût pu dire: "Ma chère grand'tante," -elle possédait des lumières spéciales sur -les choses de la religion, ou tout au moins, -qu'elle pouvait intercéder pour moi. Elle fut -seulement très étonnée de ce que je lui osai -dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je -n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était -inouï! Elle me crut possédée du démon, me -demanda si je n'avais pas d'attaques. Je lui dis -que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, -me dit-elle, à M<sup>me</sup> du Cange,—qui était -la Maîtresse générale,—ou à M. l'aumônier, -en confession.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p> - -<p>M. l'aumônier me faisait moins peur que -M<sup>me</sup> du Cange, et c'est à lui que je confiai mon -tourment. On ne distinguait presque pas sa -figure, à travers le grillage du confessionnal, -mais je sentis qu'il souriait; c'est en souriant -que, de sa voix chuchotante et douce, il me dit:</p> - -<p>—Mon enfant, vous êtes une toute pure -colombe, et votre angoisse délicate est agréable -à Dieu; il vous a choisie pour vous éprouver... -Lui, il vous aime, n'en doutez pas.</p> - -<p>Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était -donc naïf ce que j'avais été lui raconter là? Je -ne voulais cependant pas être prise pour une -sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente, -très irritée. Qu'était-ce que tout cela? -Jacqueline-Jeanne, parce que je n'étais pas -certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; -M. l'aumônier se moquait de moi! Car on ne -m'ôtera jamais de l'idée qu'il s'est moqué de -moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait -de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de -mon tourment, je vainquis ma timidité et courus -m'ouvrir à M<sup>me</sup> du Cange à qui je racontai tout, -mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles -de M. l'aumônier, son sourire.</p> - -<p>Oh! quelle femme que M<sup>me</sup> du Cange! -Elle était de la plus pure beauté. Même aujourd'hui, -après avoir vu bien des femmes jolies,<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -quand je me souviens de son visage, je crois -qu'aucune figure ne me parut jamais contenir -tant de grâce. Elle n'avait pas du tout ce qu'on -est convenu d'appeler la beauté angélique, mais -la beauté qui séduit les hommes et qui surmonte -la jalousie naturelle des femmes. Et elle possédait -ce charme, dans le cercle étroit de la -cornette tuyautée et ingrate des Dames du -Sacré-Cœur! Qu'eût-elle été, la tête libre et -parée du cou et de la chevelure! Elle avait des -yeux d'un noir de jais, allongés et profonds, -avec des cils d'une longueur qui en doublait -l'ombre, et une bouche, Seigneur Dieu! Quand -je dis que M<sup>me</sup> du Cange me faisait peur, c'est -parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle -qui détenait la direction morale du pensionnat -et qui connaissait toutes les élèves, une par une, -et jusqu'en les replis les plus secrets de leur -jeune âme, M<sup>me</sup> de Contebault, la Supérieure, -ayant un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui -consiste à gronder dans les fortes circonstances, -à se montrer rarement, pour en tirer plus de -grandeur, enfin à administrer toutes choses, -mais de haut.</p> - -<p>M<sup>me</sup> du Cange ne rit pas, elle, quand je lui -fis ma confidence; elle ne s'indigna pas non -plus; elle ne me crut pas possédée du démon. -Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -m'avait dit cela était une ignorante et que, quant -au sourire de M. l'aumônier, il n'appartenait ni -à aucune de ces dames, ni à moi-même de l'interpréter, -que j'avais pu me tromper d'ailleurs. -D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule -pour infiniment agréable à Dieu, qui -m'accorderait la grâce de l'aimer quand il lui -plairait et probablement à l'époque de ma première -communion. Mais elle me conseilla de -chercher sans cesse le Dieu qui se dérobe...</p> - -<p>—Peut-être,—me dit-elle, de sa bouche -charmante,—parce qu'il vous a choisie entre -toutes!...</p> - -<p>A partir de ce jour-là, M<sup>me</sup> du Cange parut -bien, en tout cas, m'avoir choisie, elle, entre -toutes, du moins entre toutes les petites filles -de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je -sentais son attention attirée particulièrement -vers moi, et une attention affectueuse; il ne se -passait pas de semaine sans qu'elle me parlât au -moins une fois, tout à coup, en passant dans un -corridor, ou bien quand elle paraissait dans les -jardins, aux récréations; alors elle me faisait, -du pouce, un petit signe de croix sur le front, -elle me disait: «C'est dommage d'interrompre -une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait -une commission, marque d'estime, qui me -signala à mes différentes maîtresses que je n'aurais<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -sans doute guère captivées par ma médiocrité -en toutes matières. Et M<sup>me</sup> du Cange me dit à -plusieurs reprises:</p> - -<p>—J'ai promis, mon enfant, à madame votre -grand'mère, que nous ferions de vous une jeune -fille tout à fait accomplie...</p> - -<p>Naturellement, bon nombre de mes compagnes -m'avaient prise en grippe à cause de ma -faveur près des maîtresses et de la Maîtresse -générale. Celles qui me tournèrent le dos -n'étaient pas des élèves les mieux notées, mais -c'était parmi elles que se trouvaient les deux ou -trois «premières» en composition, et j'étais -vexée de n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent -méprisée à cause de mon ignorance! Et -j'avais des envies de travailler et de leur montrer, -à celles-là surtout, si je n'étais qu'une -bête.</p> - -<p>Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée -par toutes celles qui faisaient la cour aux autorités, -je voyais autour de moi tout un troupeau -de péronnelles qui espéraient par moi obtenir -les faveurs de M<sup>me</sup> du Cange ou de telle maîtresse -près de qui j'avais du crédit, et d'autres -aussi qui étaient de fort gentilles fillettes et qui -se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, -mais avec cette docilité qui fait que tant de -bonnes gens se mettent à la remorque du<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -premier venu qui semble prendre la tête. Je -m'étonne et m'amuse à penser que j'aie éprouvé -un premier sentiment de responsabilité devant -ces enfants qui me prenaient pour guide. -Lorsque les mouvements de ma nature un peu -prime-sautière et indépendante m'agitaient à la -sourdine, c'est l'idée que j'étais un chef et -qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui -m'a retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais -engagée dans une certaine voie; à dix ans, -j'étais vouée à la sagesse!...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="VI" id="VI">VI</a></h2> - - -<p>C'est là dessus qu'un beau jour M<sup>me</sup> du -Cange m'arrêta dans le corridor, un samedi -soir, veille de grande fête, et me dit que ces -dames me jugeaient apte à faire ma première -communion, et qu'il était bon pour moi de -m'y préparer avec la plus grande piété.</p> - -<p>Jamais je n'eus de plus grande démangeaison -de me dissiper qu'à cette époque-là. Voilà que -j'étais saisie d'une envie folle de parler, de parler -au réfectoire, au dortoir, en classe et dans -les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à -mes amies, à mes ennemies aussi. Il y avait une -certaine Gillette Canada, une des deux premières<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -de la classe, qui était fine, comique, amusante -au possible, qui faisait constamment rire ses -voisines, et était presque toujours punie, mais -qui avait une facilité de travail, une mémoire, -une vivacité d'intelligence surprenantes. Je -l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à -affronter les réprimandes, les punitions, parce -que, moi, je ne l'avais pas. Ne pas posséder -l'estime parfaite des personnes qui m'entourent -m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je -me disais: "Que cela doit être bon de casser -les vitres, de faire des niches, de causer à sa -fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées -au plafond!" On accusait Canada d'avoir le -diable au corps. Le charmant petit diable! La -coquine de Canada! Elle voyait bien que j'étais -jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, -mes honneurs; et elle sentait, en même temps, -qu'elle me plaisait, que j'enrageais de ne pas -pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà une -avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée -de sortie, comme avec cette cruche de -Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette Canada -s'apercevait que je la regardais d'un œil songeur -et sympathique, elle me tirait une langue longue -comme la main, ou bien parfois elle-même me -regardait en classe ou à l'étude, et, me désignant -mon ruban vert, mon beau et large ruban de<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -sagesse qui me couvrait la poitrine, elle faisait -semblant de se cracher au creux de la main et -de m'envoyer cela sur mon honorable insigne. -Elle avait plus de joie à braver le danger d'être -punie et à se moquer de moi, que moi à -demeurer confite en mon inertie récompensée.</p> - -<p>Je me préparai consciencieusement à la -première communion; j'approchai de ce grand -jour et le touchai enfin. Nous fûmes prêchées -par un Père de la Compagnie de Jésus encore, -qui parlait fort bien, mais comme un homme -du monde, et ses instructions n'évoquèrent en -nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai -le premier, le terrible, qui m'eût troublée. -Quelques mots de M<sup>me</sup> du Cange furent encore -ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en souvienne, -mais je ne peux plus me rappeler ses -mots: c'était peut-être son admirable et charmant -visage qui me fit croire qu'elle me dirait -quelque chose de très bien. Je m'excitai tant que -je pus; mon cœur même battait très fort en -approchant de la Sainte Table, et, malgré cela, -il me semblait que moi, ce qui s'appelle moi, -j'étais dans un état ordinaire. Je voulais fermement -être toute en Dieu, et je pensais: "Que -d'encens! que de paroissiens en cuir de Russie! -que de cierges!" et j'avais aussi un peu mal -au cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p> - -<p>Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important -pour moi me manquait: c'était un idéal.</p> - -<p>Alors, je me trouvais un peu désemparée; -j'étais tiède; tout me paraissait sans saveur; je -n'aimais pas les petites camarades qui m'aimaient; -j'aimais Gillette Canada qui me détestait, -et peut-être aussi M<sup>me</sup> du Cange, mais trop -haut placée. Je m'ennuyais. On atteignit pourtant -encore assez rapidement les vacances. -J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux -élèves remarquables par leur absence de tout -défaut; pour le reste, je n'étais pas parvenue à -être classée parmi les dix premières. Mes parents -ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui -me valait tant de considération au couvent,—sauf -de la part de Canada,—était sans aucun -effet sur la famille; quand mon frère le vit, ah! -quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres -de moire pour éviter les quolibets et les sarcasmes, -et faire comme si je les dédaignais moi-même -absolument. Ils étaient portés, par surcroît, -sur la note adressée à mes parents, les deux -mètres de moire, pour douze francs et je ne sais -combien de centimes!</p> - -<p>Moi qui comptais sur ces vacances pour -reprendre ma vie d'autrefois, je fus bien désappointée. -Rien n'était changé à la maison, et -cependant, il me semblait que je n'y retrouvais<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -rien en place. Et tout pour moi y était rapetissé, -décoloré, tout m'y parut étroit et méprisable. -Je n'étais point devenue très pieuse au couvent, -n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre -à table sans dire le <i>Benedicite</i>, c'était un peu -agir en animaux. Je proposai, le soir, de réciter -la prière en commun: "Ce serait mieux," -osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras -en me regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." -Je fus confuse et persuadée que la -vie de mes parents était peu digne de chrétiens. -Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, -à la messe, que mon grand-père n'usait pas de -paroissien et se tenait presque tout le temps -debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. -Toute cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, -me faisait pitié: cette façon de parler qu'avait -notre curé de campagne! ces enfants de chœur, -mal habillés, et qui jouaient avec les burettes -et avec leur petite callotte rouge! ces vieilles -dames qui allaient à la Sainte Table sans ordre, -et non en rang, comme les dames du Sacré-Cœur, -avec des figures de vitrail et des yeux -clos! enfin, cette débandade au dernier évangile! -ces causeries de chaise à chaise avant -d'avoir quitté l'église! quelle misère! Je voulus -retourner à la grand'messe. On me jugea folle; -les boutiquières, les paysannes, seules, allaient<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -à la grand'messe; est-ce que je prétendais -bouleverser les usages? est-ce qu'il est obligatoire -d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai -que par un petit sourire entendu et dédaigneux, -et, à part moi, je disais: "Pardonnez-leur, mon -Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"</p> - -<p>En si peu de temps, j'avais été gagnée par le -couvent bien plus que je ne le croyais moi-même; -et tout ce qui se faisait au couvent, qui -ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y -étais moi-même, me semblait néanmoins fort -supérieur à la vie profane. Les gens de Chinon? -mais ils étaient pour moi un peu comme ces -peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires -héroïques et barbus pour aller conquérir à la -Foi! Le plus curieux était que mon frère, qui -n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, et un -pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport -à son collège. Il était méprisant; à tout -usage local ou familial qu'il voyait, il appliquait -un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les -institutions et les coutumes de son pays.</p> - -<p>Me croirait-on si je disais que la musique ne -m'était plus de rien? J'entendis chanter, chez -les Vaufrenard, et <i>Plaisir d'amour</i> et beaucoup -d'autres choses que je sais aujourd'hui fort -belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle -des sons à faire tressaillir les êtres les plus<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -rudimentaires; je me rebellais, avec mauvaise -humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée -que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire -propres aux divertissements mondains, et -la plupart immoraux, sinon scandaleux, enfin -tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller -entendre au théâtre, suffisait à me les rendre -détestables, et je songeais, par contraste, à des -<i>Kyrie</i>, à des <i>Pie Jesu</i>, à des <i>Tantum ergo</i>, chantés -par nos voix fraîches à la chapelle de Marmoutier, -qui ne m'avaient pas émue durant que je -les chantais,—pourquoi? je n'en sais rien,—et -qui, à distance, et par un besoin de réaction -contre notre petit monde médiocre, me semblaient -seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, -et créaient, par leur seul ressouvenir, une -sorte de nostalgie en moi, la nostalgie du couvent.</p> - -<p>Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir -ces sentiments. De son temps on ne s'avisait -pas, pendant les vacances, de penser uniquement -à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des -religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, -mais froid. Elle disait volontiers: "La vie d'une -femme ne commence qu'à la sortie du couvent."</p> - -<p>Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures -dispositions à m'y plaire: cependant, j'ai -conscience d'y avoir traîné une année grise,<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère -mieux. Il me semble que tout était arrêté en -moi, le cerveau comme le cœur. J'ai une photographie -de moi, prise en ce temps-là, qui montre -que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je -continuais à être une élève dite "exemplaire," -avec des notes de conduite superbes. En composition, -je ne gagnai guère qu'une place, et ce -fut par une triste occasion: une des premières, -une pauvre petite qui avait toujours eu assez -mauvaise mine, nommée Michèle de Laraupe, -mourut, chez ses parents. Cette disparition -soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, -pourtant, me donna une commotion qui opéra -une révolution dans toute ma personne. On -chanta, je m'en souviens, une messe des morts, -solennelle, à l'intention de Michèle de Laraupe. -Cette pompe funèbre, inusitée dans notre chapelle, -le chant nouveau pour moi, du <i>Dies iræ</i>, ce -catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, -laissée vide, partout, de notre compagne appelée -devant le tribunal de Dieu, me pénétrèrent -d'une émotion si profonde et si ineffaçable, -qu'un frisson me parcourt aujourd'hui encore à -seulement en évoquer la mémoire. Et tout à -coup, dans la même semaine, pendant une bénédiction -du Saint-Sacrement, je fus envahie par -l'amour de Dieu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil -brusque, une surprise; non, et je m'en aperçus -à peine. C'est plus tard, quand je pus réfléchir -au changement opéré en moi, que j'en ai pu -placer le début au moment de cette bénédiction. -Je faisais jusqu'alors le geste d'adorer l'hostie -rayonnante exposée sur l'autel: ce jour-là, je -me prosternai comme si un poids énorme me -pesait sur les épaules, et je sentis que quelque -chose dans ma poitrine, mon cœur peut-être, -semblait fondre et m'inonder d'une chaleur -douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous -invita à relever la tête, j'aurais voulu rester plus -longtemps prosternée; et je n'avais pas d'autre -désir que de demeurer là, abîmée, en disant, -non des lèvres, mais intérieurement, par toute -mon âme: "Mon Dieu!... mon Dieu!..."</p> - -<p>Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était -arrivé en moi; je ne me dis pas du tout: -"Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que j'ai -tant souhaité;" non; je ne me fis aucune -réflexion, mais, peu à peu, l'heure de la prière et -de toute station à la chapelle fut attendue par -moi et me procura une intense et magnifique -joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une -grandeur, d'une puissance et d'une beauté sans -égales, et qui était là, véritablement là, et mon -bonheur était de m'anéantir, sans formuler de<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -prière, mais en disant ou pensant: "Mon -Dieu! mon Dieu!..."</p> - -<p>M<sup>me</sup> du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, -à l'époque de cette crise, en m'arrêtant, selon -sa coutume, ces simples mots: "Mon enfant!.. -mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si -parfaitement avec celui dont je disais, moi, au -pied de l'hostie: "Mon Dieu! mon Dieu!..." -que je pus croire que c'était Dieu qui me répondait -par sa bouche. Je n'eus rien à dire à M<sup>me</sup> du -Cange, pas plus qu'à Dieu; elle me prit une -main dans ses deux mains; ses beaux yeux -plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là -à mon bonheur nouveau; et moi, je laissais, -silencieusement, mon bonheur se révéler à elle; -et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce bonheur -m'était échu, qu'elle sourit; pour la -première fois, devant moi, la gravité de son -merveilleux visage se détendit, ses lèvres découvrirent -ses dents pures, et elle me quitta, elle -s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor -solitaire, moi de l'autre,—deux âmes heureuses.</p> - -<p>Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu -tant besoin, je le touchais! Celui-ci dépassait -tout; on n'en imagine pas de plus haut, de plus -beau; et lui-même contient tous les autres: les -merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -musique, c'est lui; la beauté morale, c'est lui!</p> - -<p>Je recouvrai une humeur égale et bonne, je -sentais en moi une allégresse, une ardeur inconnues, -et il me semblait que je devenais comme -une fée douée de facultés surprenantes et d'un -pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en -réalité rien d'anormal ni de surprenant, mais -quantité de portes s'ouvraient, comme d'elles-mêmes, -dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient -demeurées closes; le rayon magique qui les -ouvrait, c'était ce grand contentement intérieur.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="VII" id="VII">VII</a></h2> - - -<p>Vers cette époque, M<sup>me</sup> du Cange vint me -demander un jour en pleine classe. Je sortis, très -émue, car jamais pareille chose n'était arrivée. -Aussitôt dans le corridor, M<sup>me</sup> du Cange me dit -qu'il se pourrait que Notre-Seigneur m'eût -choisie pour une douloureuse épreuve et qu'il -s'agirait alors pour moi de montrer que je savais -déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai -immédiatement à mon cher papa, et je dis:</p> - -<p>—Papa?... je suis sûre?...</p> - -<p>—Votre papa, en effet, est très malade, mon -enfant, et monsieur votre grand-père vous attend -au salon...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span></p> - -<p>Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée -à ne pouvoir me diriger, je n'apercevais pas -M<sup>me</sup> de Contebault au bout du corridor. M<sup>me</sup> de -Contebault me dit simplement:</p> - -<p>—Ma chère petite enfant, vous allez monter -au dortoir changer de robe, parce que monsieur -votre grand-père est autorisé à vous emmener -pour plusieurs jours...</p> - -<p>Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que -mon pauvre papa n'était pas seulement très -malade, mais qu'il était mort. Jamais la Supérieure -n'employait des termes si tendres. Alors -j'eus une crise de chagrin, folle. Je pleurais, je -pleurais; M<sup>me</sup> du Cange dut me conduire par -la main, me soutenir pour me faire monter au -dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable -de m'habiller; je me souviens de la sœur converse, -attachée à la lingerie, qui se mit à pleurer -presque autant que moi. Et M<sup>me</sup> du Cange, au -pied du lit, nous parlait des souffrances de -Notre-Seigneur, pour que, en comparaison, les -nôtres parussent plus légères.</p> - -<p>Grand-père était au salon. Il me dit qu'il -était venu, et non pas ces dames, parce qu'elles -étaient plus utiles à la maison que lui. Je sanglotais -toujours, et il ne trouva rien pour me -consoler, ni dans la voiture, ni dans le train qui -nous conduisait à Chinon, car c'était là que<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.</p> - -<p>Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je -fusse si certaine qu'il était mort, tant que -personne ne m'avait dit: "Il est mort," je -conservais un secret espoir de m'être abandonnée -au pessimisme!... Eh bien! non, je n'avais pas -vu trop noir!... Mon pauvre papa était couché -dans la chambre de maman; il avait encore sa -jolie et bonne figure, presque pas plus pâle -qu'elle ne l'était ces dernières années, et ses -cheveux gris ébouriffés comme s'il venait d'y -passer la main en parlant. On se répétait les -paroles qu'il avait prononcées pendant une sorte -de délire, le mot qui revenait sans cesse à ses -lèvres était "la France," "la France livrée... -la démagogie... la société chrétienne..." Et il -avait dit encore, comme autrefois: "Vous n'êtes -pas logiques... vous ne pensez qu'à votre bien-être -présent..." Enfin, tout le monde rapportait -que ses dernières pensées avaient été pour moi -qu'il chérissait particulièrement, et qu'il avait -dit: "Ma consolation est que Madeleine sera -bien élevée!"</p> - -<p>Et, au milieu de mon grand chagrin, cette -pensée dernière et ce souhait essentiel de mon -père mourant, me hantèrent et me communiquèrent -je ne sais quel triste courage. Il me -semblait qu'avec l'âme héroïque de mon père,<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -tout ce qu'il y avait pour moi de beau et de -solide en ce monde avait croulé, que Dieu -seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, -une tâche de tout premier ordre à accomplir... -Qu'était ce rôle, qu'était cette tâche? Personne -ne m'en avait fourni la définition. Ce but -demeurait vague pour moi, car dans ma famille, -comme au couvent, on ne m'avait jamais parlé -que d'une chose, et c'était celle-là même que -mon père, en mourant, semblait considérer -comme suffisante: "Madeleine sera bien -élevée!..."</p> - -<p>Être une jeune fille bien élevée...</p> - -<p>Tout était donc là; c'était un modelage qu'il -s'agissait de laisser exécuter sur soi plutôt -que d'accomplir soi-même, car on ne vous -demandait point, en somme, d'initiative; on la -redoutait même; et lorsqu'on vous avait donné -ainsi la figure qu'il convient d'avoir, tout devait -aller comme sur des roulettes dans la vie, pour -une jeune fille et pour une femme.</p> - -<p>Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant -mon pauvre papa au cimetière, car une -grande douleur vous gratifie de quelques années -de plus, tout à coup.</p> - -<p>Nous suivions un chemin, entre des murs; -il faisait un temps gris et froid; j'entendais, -à côté de moi, maman qui sanglotait; et je me<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, -mais il faut que je sois une jeune fille bien -élevée..."</p> - -<p>C'est dans ces dispositions que je rentrai au -couvent. Ma piété, qui était née dans l'appareil -funèbre de la pauvre petite Michèle de Laraupe, -fut tout naturellement favorisée par le plus -grand deuil qui pût m'affliger. Pendant des -mois, je ne pensai qu'à l'âme de mon père, et je -m'abîmai en prières pour son salut. Et il me -semblait, d'autre part, que, par une conduite -tout à fait exemplaire, j'accumulais quelques -mérites qui lui pouvaient profiter. Être docile -et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait essentiellement -la jeune fille bien élevée?</p> - -<p>Ma docilité et ma piété, accrues par mon -malheur, m'attirèrent plus de tendresse de la -part de ces dames et d'un grand nombre d'élèves. -Le visage même de M<sup>me</sup> de Contebault, la -Supérieure, si serein, si imperturbable, s'adoucissait -et se fondait à mon approche. Il y avait, -dans le regard de M<sup>me</sup> du Cange, comme une -entente secrète avec quelque partie de moi que -j'ignorais moi-même; ce regard fin, pénétrant -et charmant semblait m'avoir trouvée et me -connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je -m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais -un grand besoin d'être aimée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p> - -<p>Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée -davantage de ceux qui voulaient bien m'aimer -déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui -m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes -ces dames qui m'aimaient, je redoublais de -docilité!</p> - -<p>En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas -brillante, mais personne ne songeait à me le -reprocher; mes maîtresses elles-mêmes, touchées -de ma conduite, paraissaient toutes admettre -que j'avais mieux à faire que de battre mes petites -camarades en géographie ou en calcul. Dans -notre division, c'était une chose bien connue: -il y avait Gillette Canada qui était la plus intelligente, -et il y avait Madeleine Doré, qui "était -une perfection."</p> - -<p>Plusieurs de mes petites amies avaient tenu -à honneur de me faire connaître à leurs familles. -Avec la permission de mes parents, j'avais été -présentée, au salon, aux père, mère, frères et -sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, -celle qui avait eu une sainte dans sa famille. Et, -comme mes parents, à moi, ne venaient qu'assez -rarement de Chinon, on m'avait autorisée à -"sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au -nombre de cinq, dont l'aîné avait quinze ans, -étaient, comme le mien, chez les Pères, et telle -était l'excellence de ma réputation, que les<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en -toute confiance. Je tremblais que ce garnement -de Paul ne commît quelque sottise énorme, -selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas -comment cela n'arriva pas. Il était le plus âgé -de nous tous, et il s'ennuyait beaucoup au -milieu de tout ce monde-là, je crois. Jacqueline-Jeanne -avait encore deux sœurs aînées, d'un -autre lit, qui étaient mariées, fort laides toutes -deux, et avaient chacune deux bébés. Le plaisir -de ces jours de sortie consistait à aller, après -déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous -ensemble, y compris les nourrices, et aussi les -deux maris des sœurs aînées, qui étaient officiers -de chasseurs à cheval, et M. de Charpeigne, le -papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... Après -quoi, on entrait généralement dans une église, -s'agenouiller cinq minutes, puis on envahissait -la boutique de Roche, le pâtissier de la rue -Royale.</p> - -<p>La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, -nous étions allés tous, en masse, à -la chapelle de Saint-Martin où la sainte avait -son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande -toile, fumeuse, à peine éclairée par la lueur de -quelques cierges, où l'on discernait une femme -agenouillée sur la dalle, et dont la tête, extasiée, -se révélait seule, en lumière. Jacqueline me<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -tenant la main, et M<sup>me</sup> de Charpeigne nous -poussant doucement par derrière, nous nous -étions approchées du portrait, pendant que toute -la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur -les prie-Dieu.</p> - -<p>Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant -du doigt la vénérable parente, prononcèrent en -même temps ce simple mot:</p> - -<p>—Voilà!...</p> - -<p>Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en -indiquant à un saint-cyrien les effigies de Turenne -ou de Bonaparte: "Voilà!..." c'est-à-dire: -"Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par -cet exemple où l'on peut aboutir!"</p> - -<p>Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le -temps qu'eût pu durer une visite chez une -grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.</p> - -<p>A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu -aussi patiemment que toute la famille, vint à -côté de moi et psalmodia:</p> - -<p>—Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... -Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!...</p> - -<p>Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, -qui l'environnaient, de pouffer de rire. -Puis Paul dit seulement:</p> - -<p>—Sainte Madeleine Doré!...</p> - -<p>Et les autres répondaient en chœur:</p> - -<p>—Priez pour nous!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span></p> - -<p>Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses -cinq frères, mais elle ne pouvait elle-même s'empêcher -de rire. On me vénérait, oui; mais, dans -le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.</p> - -<p>Ma famille, à moi, appréciait diversement les -résultats de ma conduite excellente. Maman, -sans façons, trouvait que j'avais besoin de me -"dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était -chez les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon -zèle; une de leurs paroles m'avait frappée: -"On a fichtre bien le temps d'être sage!..." -Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne -l'osait contredire, et grand'mère se montrait -satisfaite à l'extrême de la "jeune fille modèle" -que j'étais, au dire de toutes ces dames. Elle -tirait surtout son plus vif orgueil des attentions -dont j'étais l'objet de la part des "meilleures -familles" de mes compagnes, et particulièrement -des Charpeigne. Cette famille, si digne, si nombreuse, -le saint rayonnement qui l'auréolait, les -compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit -au salon du couvent, soit par correspondance, -tournaient positivement la tête à ma pauvre -grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans -son affection, une préférence marquée pour mon -frère, elle concevait à présent pour moi une -sorte d'admiration dont j'étais flattée, et qui me -rapprochait d'elle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p> - -<p>Depuis que mon père était mort, bien qu'on -l'eût tant contristé dans ses dernières années, -on honorait et on exaltait sa mémoire, ma -grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la -dignité de sa vie et les sacrifices qu'il avait faits; -on voulait que je fusse fière de lui, et l'on m'affirmait -que, s'il eût vécu, il eût été fier de moi. -Je me souvenais bien que mon père était d'accord -avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. -J'étais donc dans la bonne voie, malgré les -hochements de tête et les mots couverts entendus -chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de -mon frère et de la marmaille des Charpeigne, -malgré les quolibets que ne m'épargnaient pas, -au couvent même, et Gillette Canada et la -bande des fortes têtes de la classe, et au salon, -les dimanches, maints frères et cousins d'élèves -qui "se payaient" mes rubans de sagesse et -mes médailles. Toute cette "ferblanterie," -comme disait Paul, se heurtait, et produisait, à -chacun de mes mouvements, le bruit d'un -galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, -pas, à mon naïf étonnement, l'applaudissement -du monde entier; les messieurs, les jeunes gens, -des mamans elles-mêmes, en nous voyant au -salon, ne se montraient préoccupés que de notre -coiffure et de la façon, le plus souvent désastreuse, -dont nous seyait notre infortunée robe<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne -vous permet donc pas de vous relever les cheveux -en casque!... Si seulement elle avait la -nuque découverte!... Comment! on n'autorise -pas de glaces plus grandes que cela!... Et cette -batterie de cuisine qu'elle porte sur la poitrine, -la pauvre fille, est-ce qu'elle s'en sert pour boire -et manger?... Et en récréation, pour jouer, -accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."</p> - -<p>J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, -je crois que je commençais à n'être plus -trop laide, et cela m'agaçait que l'on se moquât -de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à -redouter l'heure du salon, les jours de sortie, -les mois de vacances où les gens et leur vie me -semblaient si différents de ma vie et de moi-même. -Je me retournai avec plus de ferveur -vers l'intérieur du couvent et vers Dieu. Je -devins de plus en plus pieuse: M. l'aumônier -et M<sup>me</sup> du Cange même y durent mettre le -holà.</p> - -<p>M. l'aumônier me gourmanda pour mon -ardeur immodérée, et m'infligea comme pénitence -de ne pas m'approcher du confessionnal -plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler -que j'étais terrorisée de rester tout un mois -avec mes péchés sur la conscience. Et encore -une fois, je vis qu'il souriait quand il me dit:<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -"Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous -imaginer que vous commettiez de bien gros -péchés!..." M<sup>me</sup> du Cange me dit qu'il fallait -en toutes choses avoir de la mesure, "même -dans la perfection," ajouta-t-elle.</p> - -<p>Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, -même dans le plus beau chemin, voilà -qui dépassait mon entendement. J'osai objecter -à M<sup>me</sup> du Cange:</p> - -<p>—Mais, madame, et les saints?...</p> - -<p>—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour -nos modèles; mais c'est une présomption -orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur -perfection; sachons rester modestes...</p> - -<p>Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent -ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, -de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait -été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; -il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était -"un emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. -Depuis sa mort, il est vrai, son "emballement" -passait pour admirable. Pour les -saints, il devait en être de même... On les avait -sans doute traités d'insensés, du temps qu'ils -accomplissaient cela même qui, après coup, les -avais mis sur les autels.</p> - -<p>De si grandes vertus, il ne convenait pas de -les imiter tout à fait...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p> - -<p>Ah! cet incident avec l'aumônier et M<sup>me</sup> du -Cange fut une de mes plus vives contrariétés de -jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, comme -papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! -La sainteté, l'héroïsme, la vertu, qui sont le -fond de ce qu'on nous enseigne, eh! bien, eh! -bien, il ne faut donc les atteindre que dans une -certaine mesure? Ce sont des mots dont la -beauté nous fouette, et en pleine course, est-il -possible vraiment qu'il nous faille nous arrêter -tout à coup?..."</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="VIII" id="VIII">VIII</a></h2> - - -<p>Je vis venir les vacances de cette année-là -sous un jour assez singulier: le plaisir que je -me promettais était d'être plus libre qu'au couvent -de m'abandonner à cette grande piété que, -pourtant, l'on m'avait inspirée au couvent -même. J'espérais, du moins, avoir plus de -facilités à la maison pour dissimuler mes divines -joies, car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on -me permettrait de me singulariser! A la maison, -comme au couvent, je commençais à comprendre,—quoique -personne n'en formulât le -précepte,—qu'il fallait, avant tout, ne pas -s'éloigner de la commune mesure, et demeurer,<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -autant que possible, pareille à tout le monde.</p> - -<p>Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait -de faire de longues prières dans ma chambre? -et, grâce à la complicité de ma vieille -Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en -allant chez les Vaufrenard, par exemple, je -faisais un petit détour par l'église Saint-Maurice?</p> - -<p>Maman vint me prendre, accompagnée de -grand'mère qui voulait toujours parler elle-même -à ces dames, à la Maîtresse générale, à la Supérieure, -pour se rendre un compte exact des -progrès de mon éducation. Je vis à sa figure, -après divers colloques, que l'on était même plus -content de moi qu'on ne voulait bien me le -dire, et que, si l'on me reprochait quelque -chose, c'était uniquement mon excès de zèle. -Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! -oh! voilà un défaut qui tombera de lui-même..." -Maman me complimenta, elle, sur -ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le -plus. Je demandai des nouvelles de Paul, qui -faisait sa première année de droit à Paris. On -me répondit d'une drôle de façon, maman en -souriant à demi, grand'mère en redressant la -tête d'un air de justicier: Paul, il allait -bien; oui, oui, il allait bien!... Cela suffit à -m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. -Dans le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -parler de nos affaires personnelles, car nous -nous trouvions avec plusieurs personnes de -Chinon parmi lesquelles était un jeune homme -que je ne connaissais pas et qui me regarda -tout le temps d'une façon fort gênante. Je ne -comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; -et je croyais très sincèrement que c'était -en se moquant de moi parce que j'étais mal -coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand, -je me sentais rougir, je m'agitais pour donner -quelque prétexte à mes couleurs; mais je sentais -toujours le regard de ce garçon passer et -repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui -entrait, disparaissait et revenait, dans ce compartiment, -nous caresser les genoux, selon les -sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes -descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur -le quai de la gare, que ce jeune homme était le -fils d'un notaire de Richelieu; il avait une figure -agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je -dis à maman:</p> - -<p>—Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il -a une façon de vous regarder...</p> - -<p>Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, -qui m'avait entendue, dit:</p> - -<p>—Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet -très mal élevés; mais une jeune fille doit baisser -les yeux et ne pas s'apercevoir de leur audace.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - -<p>Moi, j'en revenais à mon idée:</p> - -<p>—Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de -ridicule? est-ce cette robe qu'on a fait teindre?... -c'est mes cheveux, je parie?...</p> - -<p>Maman disait, en souriant encore:</p> - -<p>—Qui est-ce qui te dit que tu as quelque -chose de ridicule?...</p> - -<p>Et me voilà, à peine arrivée à la maison, -préoccupée de ma toilette et de ma coiffure!</p> - -<p>Dès le premier soir, au lieu de consacrer, -comme je me l'étais promis depuis longtemps, -une ou deux longues heures à la méditation et -à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi -j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une -manière de disposer mes cheveux qui ne -s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des -cheveux blonds très abondants et assez longs -pour que je pusse m'asseoir sur leurs extrémités -quand ils étaient dénattés; il m'était, dans ces -conditions, à la fois très facile d'en tirer parti et -très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère -dont je savais les austères principes sur la -décence d'une jeune fille bien élevée. Je fus, -quant à moi, très satisfaite de la coiffure que -j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que -quelqu'un eût pu remarquer ma ridicule coiffure -de pensionnaire:—un filet, y pensez-vous! -un filet, horreur d'autant plus monstrueuse<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -qu'il est plus copieusement garni! le mien était -affreux...—et enfin très anxieuse de savoir ce -que dirait le lendemain ma grand'mère. Je -m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en -grand deuil, on avait fait teindre toutes mes -anciennes robes; j'en essayai deux ou trois et -m'aperçus, à mon grand désappointement, que -les corsages étaient de beaucoup trop étroits: -alors, avant que l'on y remédiât, il faudrait -donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, je -me mis en prière, au pied de mon lit, mais je -pensais à ma robe d'uniforme et je me promettais -de ne pas poser le pied hors de la maison -tant que mes autres corsages n'auraient pas été -ajustés. Et puis, je tombai de sommeil.</p> - -<p>Le matin, même histoire devant la glace, avec -mes cheveux; et la maison sens dessus dessous -à cause des corsages!</p> - -<p>—Comment! tu t'es tant développée, depuis -Pâques!</p> - -<p>—Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...</p> - -<p>Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé -que j'attribuai à la triste nécessité qui semblait -s'imposer de renouveler mon trousseau. En -effet, ce soudain "développement" tombait -mal à propos.</p> - -<p>Mon frère Paul, pour sa première année -d'études à Paris, avait fait des dépenses immodérées.<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -Ce n'était pas sans peine que l'on pouvait -lui fournir une pension de deux cents francs -par mois; or, sous les prétextes les plus divers, -il en avait arraché près de cinq cents, en moyenne! -Cinq cents francs par mois, c'était fou, sardanapalesque. -Je crois que l'on devait, là-dessus, -depuis longtemps discourir, à la maison; mais -grand'mère avait décidé que l'on ne tiendrait -aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, en -ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner -mon frère d'avoir une mauvaise conduite -et à me faire des idées sur ce qu'est la mauvaise -conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même -qui m'informa de ces subtiles précautions. -Et il m'informa, le misérable, de bien d'autres -choses.</p> - -<p>Le satané Paul! Déjà l'année précédente, -Paul, à peine sorti de chez les Pères, n'avait -plus de religion et ne se conduisait pas mieux -que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune -Mingot, qui étaient au lycée. Et, à la maison, -on ne s'en alarmait pas, il semblait que ce fût -dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de lui adresser -des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, -imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence -de rapporter toutes chaudes ces expressions à -grand'mère, notre juge ordinaire, et c'est moi -que notre juge avait déboutée et condamnée<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -aux dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il -pas eu aussi une histoire que l'on m'avait cachée -tant qu'on avait pu, et que je n'ai, en effet, -comprise que plus tard? Paul était tout simplement -l'amant de la femme du percepteur, une -grosse dondon de quarante-cinq ans, qui avait -des enfants du même âge que lui! Toute la -ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur -était venu, aux abois, trouver mon grand-père, -et des conciliabules avaient été tenus à la maison, -les domestiques couchés, à des onze heures du -soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait -ennuyé mes grands-parents, non pas l'aventure -de Paul; et ils disaient de leur petit-fils, en -souriant, et avec indulgence, même devant moi: -"Le gredin!"</p> - -<p>Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et -à Paris, "le gredin?"</p> - -<p>On l'avait envoyé à Paris, pour la même -raison qu'il avait été élevé précédemment chez -les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce que c'était -ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien -pu mener à bout ses études de droit à Poitiers -par exemple, et à meilleur compte.</p> - -<p>Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût -juré que c'était pour les raconter qu'il les avait -accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout de suite, qu'il -me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -plus pour la "môme négligeable" que j'avais été -jusqu'alors. Il m'avait saluée, dès le lendemain -de mon arrivée, et en regardant mes cheveux et -ma taille, d'un certain juron familier qui était -une manière de me manifester sa considération.</p> - -<p>Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa -considération, car il me narra des histoires -écœurantes. Le langage et les aventures d'un -étudiant du quartier Latin, et qui brode! on -juge ce que cela pouvait être pour une pensionnaire -comme moi. Je le dis très franchement, et -sans pose, cela me fit l'effet du mal de mer; -c'était quelque chose d'absolument nouveau, -d'inconnu, d'insoupçonné, et de tellement vilain -et de tellement malpropre, que mon estomac se -soulevait de dégoût. Me voyant faire la grimace, -il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y -gagna plus d'audace encore, et son langage fut -plus salé et plus cru. Il ne m'épargna rien, je le -crois; mais j'avais tant de mal à comprendre, -que bien des choses m'échappèrent. Ce que je -retins des confidences de mon frère, c'est que -tous ces gamins avaient non seulement une -maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, -et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un -grand nombre d'hommes... Cela dérangea un -certain ordre qui régnait dans ma cervelle encore -fraîche et me causa une sorte de douleur que<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -je ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve -encore aujourd'hui quand je suis témoin d'une -injustice flagrante. C'est assez curieux. Le mépris -de ces étudiants pour les pauvres filles, -l'absence de tout sentiment dans des liaisons -qu'on appelle amoureuses, oh! que cela me -parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait -donc en moi, puisque je n'avais jamais -pensé à l'amour?</p> - -<p>Je me rappelle que nous étions dans le jardin -de mes grands-parents, sous une tonnelle, quand -Paul donna, ainsi, à une jeune fille parfaitement -bien élevée, sa première leçon de choses.</p> - -<p>Nous étions assis sur un banc, très vieux et -vermoulu, d'où je m'étais levée déjà plusieurs -fois, croyant qu'il croulait sous moi. Paul fumait -une cigarette et arrachait de la main les feuilles -d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. -Tout d'un coup, je me sentis prise d'un gros -chagrin; mais d'un chagrin comparable à celui -que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort -d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. -Paul me dit:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...</p> - -<p>Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était -le paquet de toutes les choses que mon frère -venait de m'apprendre qui m'oppressait, m'étouffait. -Je lui dis:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p> - -<p>—Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas -faire attention, je suis une sotte...</p> - -<p>—Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire -que c'est moi qui t'ai fait pleurer.</p> - -<p>—Tranquillise-toi: je dirai que c'est la -fumée de ta cigarette.</p> - -<p>Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je -m'essuyai les yeux. Nous devions aller, une -heure après, chez les Vaufrenard, où il était -convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à -M. Topfer, ce que j'avais appris en fait de -piano. Bonne préparation pour une audition! -je ne serais seulement pas capable de faire mes -gammes. Par surcroît, ma grand'mère vint me -trouver dans ma chambre, afin de me renouveler -ses recommandations sur la tenue que je -devais adopter dans le monde. Mon Dieu! -dois-je me souvenir des soins excessifs de la -pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres -mains mon chignon haut, comme on les -portait alors, qui, à son dire, avait "des allures -provocantes." Le flot de mes cheveux fut -reporté en arrière, sur les tempes et sur le -front: il fallait bien qu'il se logeât quelque -part! Ma coiffure n'en était pas plus mal, et, -du moment que cela tranquillisait grand'mère!... -Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de -m'abattre la poitrine! J'en souris quand j'y<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -songe. Elle avait longuement ruminé cela: elle -avait fait préparer par Françoise deux bretelles -assorties à mon corsage, et elle me fit cadeau -d'une ceinture de cuir ayant appartenu à -maman, qui devait servir à tenir ces bretelles -parfaitement tendues, comme des sangles, sur la -gorge. Le résultat obtenu ne fut pas celui qu'on -en attendait, mais grand'mère, en agissant -d'une manière quelconque, avait rendu le calme -à sa conscience.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="IX" id="IX">IX</a></h2> - - -<p>En quelques années, les Vaufrenard avaient -fait de nombreuses connaissances à Chinon, et -ils étaient tellement agréables, disait-on, d'abord -parce que, chez eux, on ne parlait à peu près -jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées -musicales, que l'on venait chez eux, même -des environs, presque tous les jours, et surtout -le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et -puis il s'était trouvé que quelques autres Parisiens -qui habitaient, l'été, des châteaux de la -région, avaient dîné avec eux, ici ou là, durant -l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils -devinssent fervents amis pendant les vacances. -Un hasard et notre malheur faisaient que nous<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -possédions dans notre maison le groupe le plus -attrayant qu'une petite ville de province pût -souhaiter.</p> - -<p>Je vis, dès le début de ces vacances, que -grand'mère qui s'était tenue si longtemps sur -une prudente réserve, avait dû baisser pavillon -du jour où il avait été établi que les Vaufrenard -possédaient des relations nombreuses, et même -de brillantes. C'était bien heureux pour maman -qui, avec son veuvage et sa triste situation de -fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, -c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il -était même moins docile, moins soumis à l'autorité -de sa femme; il arrondissait d'éloquentes -périodes pour lui opposer parfois des arguments, -et je remarquai, pour la première fois, qu'il -usait même d'une certaine ironie, courtoise, -mais non pas sans piquant, pour la taquiner sur -telle ou telle de ses intransigeances.</p> - -<p>Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on -racontait, à la dérobée, et que savait mon frère. -Un roman faisait alors grand bruit et avait -pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un -livre intitulé: <i>Monsieur, Madame et Bébé</i>; il -passait pour extrêmement hardi; on s'en chuchotait -des passages et l'on s'en laissait scandaliser -avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce -livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -que son auteur, Gustave Droz, était propriétaire, -non loin, sur l'autre rive de la Vienne. -Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait -que c'était une abomination, qu'un gouvernement -qui tolérait de pareilles publications précipitait -la France vers un nouveau Sedan; que -ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler -une telle paperasse en place publique, et elle -avait juré qu'en tous cas, ce bouquin n'entrerait -jamais, elle vivante, dans la maison. Grand-père -savait le roman par cœur. Cela faisait un assez -grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à -grand'mère, un beau jour, chez les Vaufrenard? -L'auteur de <i>Monsieur, Madame et Bébé</i>: Gustave -Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du -meilleur monde: il était environné de compliments -et d'hommages. Il s'extasiait sur le goût -des Vaufrenard qui leur avait fait choisir une -habitation si délicieuse. On disait: "Mais la -maison appartient à la famille Coëffeteau!" -et toutes les félicitations de se retourner vers -M<sup>me</sup> Coëffeteau, ma grand'mère. Trois jours -après, M<sup>me</sup> Coëffeteau se vantait partout d'avoir -fait la connaissance de Gustave Droz; et elle -disait du livre: "C'est un peu leste, mais c'est -d'un homme fort distingué."</p> - -<p>Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma -chère amie! si le diable avait seulement des<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -gants et un peu de savoir vivre, vous risqueriez -quelque parcelle de votre âme entre ses -doigts fourchus!..." ce qui la mettait dans tous -ses états.</p> - -<p>Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, -chez les Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on -ne me regardait plus comme le "mougeasson" -d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces messieurs -pleins d'attentions pour moi! et d'une -amabilité! et d'une prévenance! Et des -"mademoiselle" par-ci, et des "ravissante -jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout -de la part d'un tas de chenapans qui ne -m'avaient seulement pas dit "merci" trois -mois auparavant, lorsque je leur servais le café, -le sucre, ou quand je courais chercher les mantilles -de leurs femmes. Qu'est-ce qu'il y avait -de changé? Mon corsage avait gonflé, mes -cheveux étaient disposés à peu près selon la -mode.</p> - -<p>J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, -après tout, leurs gentillesses me furent agréables. -Par mes mérites, et alors que je n'étais pas -plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté -pour rien; sans frais aucun, on me disait à -présent charmante, intelligente; on s'empressait -autour de moi.</p> - -<p>Alors, et immédiatement, grand'mère prit<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -ombrage. Notre visite fut écourtée, et nous -n'étions pas de retour à la maison qu'elle me -disait:</p> - -<p>—Tout beau!... tout beau!... ma chère -enfant; il faut être prudente et réservée... Une -jeune fille, hélas! a tôt fait de se compromettre!... -La coquetterie...</p> - -<p>—Mais, grand'mère, je suis habillée avec -des défroques d'il y a deux ans!... ça ne m'a -coûté que le fil et les aiguilles... Et, est-ce que -j'ai été coquette?...</p> - -<p>—Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma -chère enfant. Je t'avertis afin que tu te tiennes -sur tes gardes. Tu es si jeune encore!... Ta -mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une -femme!</p> - -<p>—Mais, grand'mère, si je suis plus grande -que maman, ce n'est pas de ma faute.</p> - -<p>—Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas -pas prétendre que je te reproche de grandir et -de t'habiller, j'espère! Je te préviens que le -monde est méchant, pervers, sans indulgence, -et qu'il est rempli d'embûches: c'est au moment -où il vous flatte qu'il faut se méfier de lui -davantage...</p> - -<p>—Mais, grand'mère, si on apprend le -piano, le chant, les bonnes manières, c'est pour -plaire?...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p> - -<p>—Allons! est-ce que tu vas te permettre -de raisonner, à présent?... A-t-on jamais vu?... -Est-ce que c'est cela qu'on vous enseigne au -Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, -ne s'est jamais permis une observation!... -"Plaire!... plaire!..." Je vous demande un -peu!... Sans doute, il arrive un moment où -une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est -en âge de se marier, ce qui n'est pas ton cas; -encore est-il suffisant qu'elle plaise à celui qui -sera son mari!...</p> - -<p>—Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le -connaît-on?...</p> - -<p>Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand -je discutais comme cela avec sa mère, parce que -je disais ce qu'elle avait sans doute eu, bien des -fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était -impossible. Et alors c'était contre elle que -grand'mère se retournait, puis elle me disait:</p> - -<p>—Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: -c'est ta mère qui paie pour ton incroyable -audace!...</p> - -<p>Et elle soupirait douloureusement, la chère -bonne femme. Pour elle, avec mes "observations," -c'était la société, le pays tout entier -qui "fichait le camp."</p> - -<p>Ces messieurs ne me firent pas de compliments -sur mon jeune talent de pianiste; à la<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -vérité même, ils me firent honte: j'avais quinze -ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord -pour me trouver des dispositions très particulières.</p> - -<p>—Quel est donc votre professeur, là-bas?</p> - -<p>—Mais, c'est M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély!</p> - -<p>—Eh bien! M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély -s'entend à professer le piano comme un savetier!—s'écria -M. Vaufrenard qui perdait complètement -le sens de la mesure dès qu'il s'agissait -de musique.</p> - -<p>Il interpella grand'mère.</p> - -<p>—Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, -oui ou non, que votre petite-fille devienne -une musicienne?</p> - -<p>—Une musicienne! une musicienne... sans -doute!—s'écria la malheureuse femme—Est-ce -que Madeleine a besoin, pour cela...?</p> - -<p>—Enfin!—interrompit M. Vaufrenard,—voulez-vous -qu'elle joue du piano comme de -la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût -du talent?</p> - -<p>Ma grand'mère pensait certainement à ma -mère qui n'avait pas de talent. Quant à elle, -elle se méfiait du talent, parce qu'il porte à -l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la -pire des choses. Mais elle n'osait répondre à ces -deux messieurs, très enflammés, très irritables<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -et très compétents en matière musicale. M. -Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la -tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq -ou six ans un vrai talent," mais il fallait me -mettre entre les mains d'un professeur "qui ne -fût pas un âne."—Pauvre M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély!—La -question fut agitée à la maison. -C'est la dépense supplémentaire d'un professeur -"de la ville" qui était aussi à considérer, surtout -avec la menace qu'étaient pour notre bourse les -"études" de Paul! Mais ces messieurs furent -d'une ténacité qui m'étonna: avais-je donc tellement -de dispositions? Tous deux s'imposèrent -presque, et ma grand'mère dut consentir à -m'envoyer chaque matin, une heure ou deux, -chez les Vaufrenard.</p> - -<p>Le mois d'août était tellement chaud que -personne ne songeait à faire des promenades; -à dix heures du matin, Françoise et moi, nous -rasions les murs pour bénéficier d'un peu -d'ombre, puis, une fois la grille ouverte, chez -les Vaufrenard, nous dégringolions sous les -arbres frais où l'on avait toujours peur de -rencontrer des couleuvres; et, dans le grand -salon au parquet piqué, les persiennes à demi -fermées laissant passer un rayon qui étincelait, -avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant -d'un grenadier en caisse, ces messieurs, tantôt<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -l'un, tantôt l'autre, quelquefois tous les deux, -s'acharnaient à m'initier à leur art.</p> - -<p>Ils avaient pour la musique une passion -exclusive, et éprouvaient l'un comme l'autre la -démangeaison de faire du prosélytisme; ils -semblaient craindre qu'après eux, personne ne -goûtât plus la qualité de leur immense plaisir; -sur combien d'enfants n'avaient-ils pas essayé -d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, sur les -jeunes Bridonneau, sur M<sup>lle</sup> Patissier, sur les -deux petites de la Vauguyon, sur les six enfants -des Pallu.</p> - -<p>M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; -on le citait comme un exemple de certaines -cruelles destinées, et il avait traversé ses -adversités, non pas insensible, mais en puisant -comme un divin secours dans les sons magnifiques -de son violoncelle et dans une espèce -d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait -au piano une sonate de Beethoven. C'était un -bonhomme un peu brusque de façons, avec un -cœur tendre. Il vivait sans cesse sur la défensive, -car il croyait,—avec quelle raison!—en -voyant une personne nouvelle, qu'elle n'allait -pas aimer la musique qu'il aimait ou qu'elle -allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, et -de cela il souffrait un perpétuel martyre.</p> - -<p>La façon dont ces deux bonshommes me<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -parlèrent de la musique m'emballa. Leur musique, -autrefois, m'avait touchée intimement; -mais je reste convaincue que, quel que soit -l'attrait des choses elles-mêmes, c'est la parole -qui nous gagne tout à fait. Un mot juste, dit à -temps, a la vertu de fixer une impression pour -toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on -veut, c'est lui qui échauffe, et rend possible -l'empreinte. C'étaient les paroles de M<sup>me</sup> du -Cange qui m'avaient le plus troublée au -couvent; c'étaient ses deux petits mots, prononcés -dans le corridor: "Mon enfant!... mon -enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur religieuse. -Ce fut l'initiation passionnée de M. -Topfer qui réveilla en moi l'enthousiasme de -mes toutes jeunes années pour la musique, et ce -fut cette clarté particulière de méthode, qui -manque rarement aux hommes épris de leur -art, qui m'aida à me débrouiller rapidement -dans les rebutants débuts. En deux mois de -vacances, mes deux maîtres firent de moi une -musicienne, non pas exécutante, assurément, -mais déterminée, ardente, partie, définitivement -partie vers un but qui me paraissait beau, qui -ne contrariait pas mon idéal religieux, qui -l'augmentait plutôt en se confondant avec lui. -J'entrevis la possibilité de vivre dans ce monde -dont les premiers échos m'avaient tant choquée,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -en m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours -suave, quels que dussent être les dégoûts que -le sort me réservait.</p> - -<p>Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, -je les revois toujours. Ils ont été la -période la plus satisfaisante de ma vie pour mon -âme, pour mon esprit, pour mon cœur; plus -satisfaisante que ma période exclusivement -religieuse, oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré -tout mon "besoin d'idéal,"—comme on ose -à peine dire,—il y en moi un individu positif -qui pressentait, même en adoration devant -l'autel, que ce ravissement-là était un luxe dont -la vie ne s'accommode pas communément. La -musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, -une valeur personnelle; et l'idée de valoir par -moi-même m'inoculait je ne sais quelle force -nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par -exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."</p> - -<p>Le cher homme que M. Topfer!</p> - -<p>Quand je me séparai de lui, le premier jour -d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser -un petit discours, surtout afin de me -prémunir contre la musique médiocre; et il me -parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était -au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu -que la figure de petit homme à favoris blancs -qu'il avait, lui, un peu à la manière de César<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -Franck, et son frais petit œil bleu, son œil -d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son -sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait -mon âge; il me disait des choses et des choses -sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa -à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un -sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que -voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin -lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; -il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant -un doigt, et son petit œil bleu, d'enfant, se -mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux -qu'il pût faire pour moi.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="X" id="X">X</a></h2> - - -<p>On avait consenti à remplacer M<sup>me</sup> de Saint-Jean-d'Angély -par un professeur de Tours, -nommé M. Bienheuré, un homme très doux, -très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il -eût presque toujours très chaud quand il arrivait -à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres -à pied, et il s'épongeait le front pendant -un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. -Même en son absence, j'étudiais pendant certaines -récréations et une grande partie de la -journée des jeudis et des dimanches. Dès les<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; -aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à -l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.</p> - -<p>Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma -famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques, -leur air tout chose et une certaine préoccupation -d'économies qui m'avait laissé supposer que -mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je -sus, à peu près par tout le monde,—quoiqu'en -principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût -m'être tenu absolument caché,—que monsieur -mon frère avait fait dix mille francs de dettes. -Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite -dot de maman qui avait été respectée par mon -père au milieu de ses grands sacrifices pour le -pays!... Par une chance relative, on avait eu -vent de son emprunt, grâce à son correspondant -à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul -était mineur, il est vrai; mais la somme avait -été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser. -Grand-père était dans une fureur -noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais -pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: -devant moi, qui étais toujours censée ne rien -savoir de la conduite scandaleuse de mon frère, -il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à -nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à -bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -ne cessa pas; je ne savais où me -mettre: j'avais grande envie de courir chez les -Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne -plus voir personne, sous prétexte que la ville -devait savoir que notre fortune était écornée, -et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon -on allait nous regarder dans la rue: elle avait -passé par là quand mon père avait dû abandonner -sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, -retenu par ses examens.</p> - -<p>On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, -de peur de le troubler devant ses examinateurs. -Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé -les dix mille francs? C'est que le prêteur avait -fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement -de sommes antérieurement avancées -par un bas usurier. Cela devait dater de son -installation à Paris; c'était le prix des aventures -à moi contées l'année précédente. Tout portait -à faire croire qu'il avait à présent creusé de -nouveaux précipices!</p> - -<p>Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: -il était reçu. Ah! bien lui en prit de -n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu. -On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul -est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils -ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!" -c'était presque de la gloire. Pour une si vive<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -satisfaction, on lui eût pardonné tout et le -reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans -la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous -allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux -reproches, grand-père lui-même prononça: -"Remise à huitaine!"</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XI" id="XI">XI</a></h2> - - -<p>M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. -Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué! -Mais ne point le voir me fut une grande -déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque -de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville. -Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard -que je pus montrer mon "talent." On me fit -jouer un peu; presque tout le monde me complimenta, -mais non pas M. Vaufrenard. Je -pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer -en l'absence de M. Topfer, oh! le -lâche!..." On me pria de me mettre au piano -une seconde fois; il y avait bien une vingtaine -de personnes dans le salon; elles me firent un -vrai petit succès; un grand jeune homme, qui -me tournait les pages et que je voyais ce jour-là -pour la première fois, me dit d'une voix émue:</p> - -<p>—Oh! mademoiselle, vous ne pouvez vous<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -imaginer le plaisir que vous nous avez fait!...</p> - -<p>Ah! bien, c'est moi qui fus émue, je vous -prie de le croire! C'était le premier compliment -qu'on me décochait à bout portant! Mais le -satané M. Vaufrenard ne desserra pas les lèvres. -A notre départ, seulement, en m'embrassant sur -le front, comme lorsque j'étais enfant, il me dit:</p> - -<p>—Eh bien! mougeasson! tu reviendras -demain matin, j'espère, te faire un peu frotter -les oreilles?...</p> - -<p>Je revins le lendemain matin pour m'entendre -dire que j'avais joué comme un sabot et me le -voir démontrer.</p> - -<p>—N'en crois pas tous ces ignares, ma pauvre -gamine, ils ne savent seulement pas discerner -une note fausse!...</p> - -<p>Ça, c'était clairement injuste, par exemple! -car il y avait là, la veille, deux dames, excellentes -musiciennes, sans compter le jeune homme -qui me tournait les pages.</p> - -<p>Mais je ne tardai pas à découvrir ce que -voulait M. Vaufrenard: il voulait étonner son -ami Topfer, et pour étonner Topfer, il fallait -jouer autrement la <i>Courante</i> de Rameau ou la -<i>Polonaise</i> de Chopin, que je ne l'avais fait la -veille. Pendant douze jours, il me fit travailler -à obtenir ce résultat. M. Topfer enfin arriva, -et il ne fut pas étonné. Mais, cette fois, c'était<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -M. Vaufrenard qui n'était pas content, car son -amour-propre était intervenu dans l'affaire, et -pour douze jours de ses leçons personnelles, à -lui, il voulait absolument que je fusse remarquable. -Il prenait son ami à partie:</p> - -<p>—Comment! tu ne trouves pas!... mais -écoute-la dans cette phrase, sacrebleu!...</p> - -<p>M. Topfer ne bronchait pas; il me faisait -recommencer et recommencer encore, avec ses -indications, ses nuances. Puis tout à coup, -après m'avoir tourmentée, il avait l'air excessivement -mécontent, ou de moi, ou de lui-même, -et s'écriait:</p> - -<p>—Eh bien! jouez-moi ça comme vous -l'entendez!...</p> - -<p>Habituée à une grande docilité, je ne vis -heureusement pas de malice dans son injonction -inaccoutumée, et je jouai comme j'avais envie -de jouer. Il me remercia froidement, l'hypocrite! -et ne sut que me recommander de ne pas manquer -de venir le lendemain. Il était tard, je -m'en souviens; je déguerpis dare dare en -roulant ma musique, mais j'eus le temps d'entendre, -derrière la portière en tapisserie qui -fermait le salon, M. Topfer qui disait:</p> - -<p>—Tempérament du diable, la drôlesse!...</p> - -<p>Si j'étais contente! si je me rengorgeais, en -grimpant l'allée sous bois, puis en descendant<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -la petite rue torride où il n'y avait, à cette -heure-là, plus d'ombre!</p> - -<p>Alors, seulement alors,—pour quelles raisons -infiniment subtiles,—je me crus le droit de -penser que le grand jeune homme qui m'avait -tourné les pages, un dimanche, et qui m'avait -adressé un compliment si ému, <i>primo</i>, devait -être sincère; <i>secundo</i>, pouvait n'être pas un -imbécile.</p> - -<p>Que les choses sont étranges! Le souvenir -de ce garçon ne m'avait pas du tout agitée et je -n'avais même pas été tentée de me représenter -sa personne physique qui ne me laissait aucune -impression, ni de retrouver seulement son nom. -Ce garçon était lié à mon petit amour-propre -de pianiste; c'était son compliment, de ton si -convaincu, qui m'avait retenue un peu; et voilà -qu'à présent, et parce que je venais de découvrir -que mes deux maîtres me trouvaient des -qualités, voilà que dans une minute d'exaltation, -sous le plein soleil de midi, dans la rue, je ne -pus me retenir de dire à ma vieille bonne:</p> - -<p>—Tu sais, Françoise, il y a un jeune homme -qui m'a fait un de ces compliments, l'autre jour!...</p> - -<p>Françoise s'arrêta du coup, et comme si elle -eût été soudain pétrifiée:</p> - -<p>—Un jeune homme, mademoiselle!... et -qui ça, donc?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p> - -<p>—Ma foi, je ne sais seulement pas son nom.</p> - -<p>Je dus la tranquilliser, car elle allait croire -que l'on m'avait manqué de respect dans la rue.</p> - -<p>—Oh! n'aie pas peur: c'est chez M. Vaufrenard, -un jeune homme qui me tournait les -pages!</p> - -<p>Elle me regarda, l'excellente vieille femme, -d'une façon inexprimable et dont je ne compris -pas, dans l'instant, tout le sens; mais sa figure -m'est demeurée présente parce que j'y ai songé -bien souvent depuis; il y avait, dans son vieux -visage tanné et ridé, un mélange d'angoisse -solennelle et de bonheur, de surprise et de -résignation; enfin on eût dit qu'elle assistait -soudainement, au tournant de la rue, à un -événement qu'on pouvait pressentir, mais qui -était encore inattendu, et dont les conséquences -devaient être incalculables.</p> - -<p>—L'avez-vous dit à Madame, au moins? -s'écria-t-elle.</p> - -<p>—Mais pour quoi faire?... ça n'a pas d'importance, -voyons! Tu es là qui fais une tête!...</p> - -<p>—Moi, à votre place, je le dirais à Madame.</p> - -<p>"Madame," pour Françoise, comme pour -tous, c'était ma grand'mère.</p> - -<p>Je n'avais pas envie du tout d'entretenir -grand'mère d'une niaiserie que je regrettais -déjà d'avoir confiée à Françoise. Voilà comme<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -je comprenais, à cette époque, que l'on fît des -confidences: ou bien à la première venue, parce -qu'on ne sait pas comment elle va les prendre, -et qu'il y a là quelque chose d'inconnu, d'amusant, -comme un jeu de hasard; ou bien à -quelqu'un comme M<sup>me</sup> du Cange, qui comprend -tout, et mieux que vous ne feriez vous-même. -Mais ma grand'mère, quel que fût le respect -que je professais pour elle, était bien la dernière -personne à saisir les complications du moindre -tourment de l'esprit; quant à maman, elle -n'avait jamais osé avoir une opinion sur quoi -que ce fût. Et, après tout, moi, j'étais bien -tranquille; ce n'étaient que les grands airs de -Françoise qui contribuaient à me faire croire -qu'il se passait quelque chose d'anormal.</p> - -<p>Pourtant, je dus finir par conter la chose; -mais voici pourquoi: c'est que j'avais espéré -retrouver ce jeune homme chez les Vaufrenard, -le dimanche suivant, et qu'il n'y vint pas. Pour -rien au monde je ne me fusse permis de dire: -"Tiens! ce jeune homme qui m'a tourné les -pages, dimanche dernier... il ne vient pas!..." -Ah! bien, c'en eût été, une affaire! Mais de -retour à la maison, je dis à grand'mère qui me -parlait de mon piano:</p> - -<p>—Ce qu'il y avait d'agaçant tantôt, c'est que -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>M<sup>me</sup> Pallu, qui me tournait les pages, laisse -traîner la dentelle de sa manche sur la partition: -j'ai un trou dans ma lecture, d'au moins quatre -ou cinq mesures...</p> - -<p>A quoi ma grand'mère répliqua elle-même, -ce qui me parut providentiel:</p> - -<p>—Qui donc te tournait les pages l'autre -dimanche?</p> - -<p>—Un grand jeune homme qui, ma foi! m'a -adressé un fort joli compliment...</p> - -<p>Glissée comme cela et en manière de réponse, -seulement, la petite chose passa comme lettre à -la poste... mais, en glissant, me fit plaisir. -J'étais à contre-jour, heureusement, car je -rougis jusqu'aux oreilles!...</p> - -<p>—Ah! dit ma grand'mère, je me souviens: -c'est un ami des Jarcy, qui est venu avec eux -de la Vaubyessart... Comment s'appelle-t-il -donc?</p> - -<p>J'esquissai un geste d'ignorance et d'indifférence.</p> - -<p>Personne ne se rappelait le nom de ce jeune -homme. Ce très léger incident en demeura là, -momentanément, et n'eut pas d'autre suite -immédiate que de m'accrocher aux Jarcy qui -venaient à Chinon et chez les Vaufrenard, -environ un dimanche sur deux. Je ne croyais -pas du tout, je l'avoue franchement, m'intéresser -d'une façon particulière au jeune homme<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -qui m'avait tourné les pages, mais ma curiosité -était piquée, et je m'imaginais ne désirer que -savoir son nom.</p> - -<p>Malheureusement, les Jarcy n'avaient pas -d'enfants avec qui j'eusse pu parler aisément, et -formaient un couple d'une cinquantaine d'années, -à l'abord assez froid; je les connaissais -peu, en somme; qu'on juge si j'étais embarrassée -pour aller leur demander le nom du jeune -homme qui m'avait tourné les pages! Mais je -m'approchais d'eux, je ramassais les bribes de -leurs paroles: ne laisseraient-ils pas tomber, -par hasard, celle que je souhaitais? Ce fut un -fait exprès: personne, du moins en ma présence, -ne s'avisa de s'informer du jeune homme. Ah -çà! il était donc bien ordinaire, bien quelconque, -pour avoir laissé si peu de traces dans une petite -réunion!... Croira-t-on que j'en voulais à ces -gens de ne l'avoir pas remarqué, de n'avoir -pas gardé de lui quelque souvenir!... Et je -songeais, en même temps, à part moi, que moi-même, -je ne savais pas comment il était fait, -s'il était joli ou laid, et que je n'avais retenu de -lui que le compliment qu'il m'avait adressé et le -ton qu'il y avait mis.</p> - -<p>Telles étaient ma timidité, mon habitude de -contrainte et la terreur qu'une jeune fille élevée -comme je l'étais a de se compromettre, que je<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -rentrai au couvent sans avoir appris ce que je -voulais. J'ensevelis en moi ce dépit. Encore une -fois, je croyais bien que cela n'était rien qu'une -assez mesquine curiosité non satisfaite: je me -moquais de moi-même, et, dans le train qui me -ramenait vers le pensionnat, je faisais la réflexion -que ce n'était pas trop tôt que j'eusse à m'occuper -de choses sérieuses, car n'allais-je pas -"dans le monde" devenir maniaque et ridicule?...</p> - -<p>Le couvent, en effet, s'empara de moi de -nouveau, et si bien, que j'oubliai ces petites -choses. Ce devait être mon avant-dernière année; -j'étais tout à fait dans les "grandes;" ma -sagesse me valait des emplois nombreux; j'avais -fort à faire. En outre, je fus saisie, la troisième -semaine qui suivit la rentrée, après les habituelles -secousses de la retraite, d'une crise de -dévotion! oh! mais, sans comparaison possible -avec ce que j'avais éprouvé jusque-là.</p> - -<p>M<sup>me</sup> du Cange, qui prenait chacune de nous -en particulier, une fois par semaine, m'arrêta -sous la charmille, et me dit:</p> - -<p>—Mon enfant, si quelque fait insolite s'était -passé, pendant les dernières vacances, est-ce que -vous ne me le confieriez pas?</p> - -<p>Je protestai, sans comprendre en aucune -façon. Ma confiance en elle n'était-elle pas toujours<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -la même? Et très sincèrement, je me -demandais: "Que se serait-il passé ces vacances -dernières?" Elle me dit:</p> - -<p>—Il y a quelque chose de changé en vous, -mon enfant...</p> - -<p>—Mais non, madame, je vous jure!</p> - -<p>—Il y a quelque chose... cherchez!... -Voyons! cherchons ensemble: n'auriez-vous -pas gardé de ces vacances quelque souvenir, -agréable ou douloureux, mais tenace, et qui se -loge dans un coin de notre âme, comme une -parole frappante qu'on ne peut plus oublier et -qui suscite sans cesse des pensées autour d'elle?</p> - -<p>—Mais, non, madame!</p> - -<p>—Vous n'avez contracté aucune amitié nouvelle?</p> - -<p>—Mais, non, madame...</p> - -<p>—Point de nouveaux chagrins de famille?... -Je sais, ma chère enfant, que la grande perte -que vous avez subie a laissé en votre excellent -cœur une blessure profonde; cependant, il faut -se résigner à la volonté de Dieu. Il faut aussi -avoir confiance en sa miséricorde: vous n'êtes -pas tourmentée du sort de l'âme de votre digne -père?...</p> - -<p>—Oh! non, madame.</p> - -<p>Elle me regarda, alors, de tout son charmant -visage:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p> - -<p>—Et notre petite conscience, notre petite -conscience de cristal, vous savez, si pure, qu'une -goutte d'eau y fait tache, elle ne nous reproche -rien, rien?... Il n'y aurait pas en elle un secret -que vous aimeriez mieux confier à Dieu qu'à -moi?</p> - -<p>J'étais très embarrassée, incommodée même, -et je commençais à m'émouvoir. Je n'avais rien -à cacher, me semblait-il, ni à M<sup>me</sup> du Cange, ni -à Dieu. Mais j'avais été si souvent témoin de -la pénétration extraordinaire de M<sup>me</sup> du Cange -qu'il ne me venait même pas à la pensée qu'elle -pût se tromper. Si elle avait remarqué quelque -chose, c'est qu'il y avait quelque chose en moi. -Lui dire "non" jusqu'au bout, la laisser se -séparer de moi sans un aveu, c'était la laisser -avec un soupçon, et cela m'était très pénible. -Tout à coup, j'eus une sorte de terreur; je -m'examinai vite, vite; et ce fut ce qui dominait -en moi, depuis quelque temps, qui émergea: -c'était peut-être, après tout, très mal, d'aimer -Jésus comme je faisais! Je devins rouge, j'eus -envie de pleurer, et je confessai à M<sup>me</sup> du Cange -le sentiment dont mon cœur était plein:</p> - -<p>—Madame, peut-être est-ce que j'aime trop -Notre-Seigneur Jésus-Christ!...</p> - -<p>Il me parut bien qu'elle attendait cela ou -quelque chose d'analogue. Son visage, qui avait<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -été anxieux, s'amollit, et elle me prit la main. -Mais je sentis tout de suite que ce que je lui -avais avoué n'était pas sans gravité. Elle revint -sur les recommandations qu'elle m'avait faites -l'année précédente et sur la nécessité de garder -de la modération dans toutes les affections, -même divines.</p> - -<p>En me quittant, elle me demanda si je comptais -voir bientôt mes parents. Rien ne me faisait -prévoir leur visite; il y avait à peine un mois -que nous étions rentrées.</p> - -<p>Cependant, huit jours après, M<sup>me</sup> du Cange -me dit:</p> - -<p>—Mon enfant, vous aurez le plaisir de voir -madame votre grand'mère et votre chère maman -aussi sans doute, jeudi prochain.</p> - -<p>Comment cela se faisait-il? Elle leur avait -donc écrit de venir? En effet, grand'mère et -maman m'attendaient au salon le jeudi suivant, -et, quand j'arrivai, M<sup>me</sup> du Cange et M<sup>me</sup> de -Contebault, la Supérieure, les quittaient. Mon -Dieu! qu'est-ce qu'il pouvait donc y avoir de -si important? Oh! je me souviens avec effroi -de ces moments de couvent, où des yeux si clairvoyants -vous regardent et où l'on se demande: -"Qu'y a-t-il en moi, que je ne voie pas?..."</p> - -<p>Grand'mère et maman avaient l'air très calmes, -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>ou plutôt calmées, car la lettre de M<sup>me</sup> du -Cange avait dû leur causer une certaine alerte. -Grand'mère, avec sa plus parfaite assurance, me -dit:</p> - -<p>—Nous avons tranquillisé ces dames qui -s'alarment à votre sujet, mesdemoiselles, d'une -façon vraiment bien délicate, bien touchante!</p> - -<p>—Figure-toi, dit maman,—avec sa franche -simplicité,—qu'elles nous ont demandé si tu -n'avais pas joué, ces vacances, avec quelque -jeune cousin!...</p> - -<p>—Allons, interrompit grand'mère, ne soyons -pas indiscrètes! Cette enfant n'a pas besoin de -savoir ce qu'on a dit ou n'a pas dit; qu'elle -sache seulement que ses maîtresses comme sa -famille n'ont qu'un souci, c'est qu'elle soit une -jeune fille irréprochable. Quant au cousin, puisque -cousin il y a, ajouta-t-elle en souriant, nous -avons affirmé à ces dames que nous n'avions -pas de cousin, et que, Dieu merci, je sais assez -ce que c'est qu'une jeune fille bien élevée, pour -ne pas lui laisser fréquenter de près aucun jeune -homme!...</p> - -<p>Maman, qui avait toutes les peines du monde -à se tenir, me dit:</p> - -<p>—Ne nous ont-elles pas demandé si tu avais -dansé, par hasard!...</p> - -<p>—Assez! dit grand'mère, c'est un sujet épuisé. -Je n'en retiens qu'une chose: c'est que ces<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -dames sont des éducatrices admirables, mais -elles devraient avoir plus de confiance dans les -familles, surtout quand elles sont représentées -par des personnes de mon âge!...</p> - -<p>Je vis que grand'mère était un peu piquée -qu'on eût pu la soupçonner d'avoir laissé naître -en moi un sentiment pour un jeune homme. -Grand'mère avait une confiance absolue en son -grand âge, parce que le grand âge comporte par -définition l'expérience, et elle avait confiance en -certaines mesures préservatrices de l'innocence, -qui, bien observées, sont d'une efficacité garantie.</p> - -<p>Et, pendant que je rougissais à me gonfler -les joues, et qu'un tourment nouveau envahissait -ma conscience, grand'mère ayant tranquillisé -ces dames et étant parfaitement tranquille elle-même, -disait:</p> - -<p>—C'est un sujet épuisé. Parlons d'autre -chose.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Cette visite de mes parents produisit un effet -singulier. M<sup>me</sup> du Cange, qui, sans cesser jamais -d'être exquise en ses rapports avec moi, ne me -dissimulait pas cependant une certaine inquiétude, -incompréhensible, depuis ma grande dévotion -de l'an passé, et qui me bridait, doucement -mais fermement, dans mes élans pourtant si -conformes à l'éducation qu'on nous donnait,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -M<sup>me</sup> du Cange desserra tous les freins et me -laissa libre d'aimer Jésus à ma guise. On ne me -chicana plus sur mes confessions, sur mes -communions, sur mon attitude trop fervente à -la chapelle. Au contraire, tout cela parut désormais -parfaitement édifiant et dans l'ordre. Sans -doute avait-on craint que ma piété ne fût qu'une -erreur sentimentale,—ce dont je ne pouvais -me rendre compte dans ce temps-là, comme -bien l'on pense,—ou bien, lors de cette visite -de maman et de grand'mère, reçut-on l'autorisation -de me laisser aller à mes penchants pieux: -certaines familles ne se plaignaient-elles pas à -ces dames qu'on fît de leurs filles des "bigotes!" -Je sais que l'opinion de ma grand'mère était,—je -le lui ai entendu dire plus tard,—qu'une -grande piété ne peut pas nuire aux jeunes filles, -"car elles en laissent toujours assez tomber, -chemin faisant, dans la vie."</p> - -<p>Le séjour au couvent me fut rendu désormais -délicieux. Je ne l'avais jamais trouvé pénible, -mais il y eut, autour de moi, à partir de cette -époque, comme un concert organisé secrètement -pour m'enchanter. J'avais conquis une grande -autorité sur toutes les élèves, non seulement de -ma classe, mais des classes inférieures, par -mon ancienneté dans la maison, par mes honneurs -sans cesse renouvelés et accrus. Tout le<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -monde m'aimait, sauf le clan des mauvaises -têtes, que je ne jalousais plus depuis que j'avais -mis tout mon bonheur dans le cœur de Jésus, -depuis que j'étais bien persuadée que tout -savoir est vain pour qui pénètre dans ce divin -ravissement.</p> - -<p>Je venais de conquérir le "second médaillon," -récompense insigne, attendu qu'il n'existait -que deux médaillons pour le pensionnat. -A présent, j'allais porter sur la poitrine un -objet qui laissait loin en arrière tous ceux qui -m'avaient valu les quolibets des familles, au -salon, et les sarcasmes de mon frère Paul: un -cadre ovale et doré, à peu près des dimensions -d'une main moyenne, enfermait, sous verre, -une peinture exécutée à la main, dite miraculeuse, -et nommée <i>Mater admirabilis</i>; elle représentait -la Vierge, entre un lys et un fuseau, et -avait été exécutée, affirmait-on, dans une heure -d'inspiration, par une sainte religieuse qui -n'avait jamais touché auparavant ni crayon, ni -pinceau. Ce "tableau" suspendu à une assez -lourde chaîne de cuivre, tout disgracieux et -incommode qu'il fût, je le portai avec fierté et -sans redouter les moqueries: je fusse sortie en -ville avec, depuis que j'aimais Jésus!</p> - -<p>Ce fut pendant la semaine sainte de cette -année que j'atteignis mes plus grandes extases.<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -La passion de Notre-Seigneur me toucha -comme jamais encore; je vécus tout le drame -avec une intensité qu'aucun spectacle, aucune -lecture n'égalèrent plus pour moi. En qualité -d'"Enfant de Marie" et de "second médaillon" -j'eus le privilège extraordinaire de veiller -toute la nuit du Jeudi au Vendredi saint devant -le tombeau, c'est-à-dire devant le lieu improvisé -dans une partie quelconque de la Chapelle -où l'on transporte les Saintes Espèces, tandis -qu'on laisse le Tabernacle vide. Et, toute cette -nuit, je la passai à genoux, dans les larmes, -dans la douleur sacrée. Au matin, j'étais brisée -de fatigue. Je me trouvai mal. Tout le couvent -le sut et s'exalta, quoique M<sup>me</sup> du Cange ne vît -pas cela d'un très bon œil. Beaucoup croyaient, -quand je repris connaissance, que je retombais -du ciel.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XII" id="XII">XII</a></h2> - - -<p>La semaine de Pâques, nous quittions le couvent -pour passer une dizaine de jours en famille. -Maman vint seule me prendre; elle, ordinairement -si placide, elle avait l'air tout décontenancé. -Je lui demandai pourquoi grand'mère -ne l'avait pas accompagnée; elle me dit qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -gardait la maison. "Eh bien! et grand-père?..." -Grand-père? il était à Paris.</p> - -<p>—A Paris!...</p> - -<p>—Oui, à Paris, pour ton frère.</p> - -<p>Grand-père à Paris, pour Paul! Qu'avait-il -dû se passer, seigneur Dieu! Evidemment il ne -s'agissait pas de maladie, car c'eût été ces dames -qui fussent parties. Je vis que maman ne voulait -rien me dire. Je m'exténuais à imaginer les -horreurs qu'avait bien pu commettre encore ce -diable de Paul!</p> - -<p>A la maison, la grand'mère aux abois; on -fait à peine attention à moi; on vit suspendu -dans l'attente du télégraphiste, du facteur; on -attend des nouvelles de Paris; et tout cela en -cachette de moi, autant que possible, car je dois -toujours ignorer qu'un jeune homme peut se -mal conduire. On ne pense pas que c'est m'indiquer -trop clairement que notre Paul a exécuté -une frasque un peu raide. Comme il faut bien -m'avouer quelque chose, grand'mère me dit:</p> - -<p>—Ton frère, mon enfant, a commis quelques -légèretés.</p> - -<p>Je demande s'il viendra tout de même en -vacances. Grand'mère, s'oubliant, s'écrie:</p> - -<p>—Ah! mais non!</p> - -<p>Au ton de ce "Ah! mais non!" je comprends -que les "légèretés" ne sont pas de<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -celles qui s'envolent au premier coup de vent.</p> - -<p>Et puis, tout à coup, le lundi de Pâques, à -neuf heures du soir, qui est-ce que nous voyons -arriver, sans tambour ni trompette, sans être -annoncés même par un télégramme? Le grand-père -avec Paul!</p> - -<p>Grand brouhaha; exclamations; embarras -sur l'attitude à prendre vis-à-vis de Paul. Au -milieu des "bonsoir," des "quelle surprise!" -des "qu'est-ce qu'il y a?" j'entends grand-père -qui glisse à l'oreille de ces dames:</p> - -<p>—Tout est arrangé!</p> - -<p>Mon Paul, lui, est assez gaillard; il n'a seulement -pas l'air de se douter qu'on ait pu s'agiter -à cause de lui: on jurerait que son grand-père -a été au-devant de lui jusqu'à Paris pour lui -faire honneur. Il reste avec moi, pendant que -grand'mère se précipite dans une autre pièce, -en entraînant son mari, afin d'apprendre de lui -comment "tout est arrangé."</p> - -<p>Je dis à Paul:</p> - -<p>—Eh bien! mon bonhomme, tu peux te -flatter de faire ici un grabuge!</p> - -<p>Il hausse les épaules et sourit:</p> - -<p>—Je te raconterai ça, ma petite.</p> - -<p>Je ne me souciais pas d'entendre des histoires -dans le genre de celles de l'année dernière, -et si l'on n'avait pas fait tant de mystère de<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -son aventure, je n'aurais pas tenu à la connaître; -mais j'étais très intriguée.</p> - -<p>Ce ne fut pas à la maison qu'il put me la -raconter, mais le lendemain, chez les Vaufrenard -qui, maintenant, venaient s'installer à Chinon -dès les premiers jours du printemps. Un événement -comme le voyage du grand-père à Paris, -il fallait bien qu'on l'éclaircît aux Vaufrenard! -Aussi s'arrangea-t-on pour nous inviter à aller -nous promener au jardin, mon frère et moi, dès -qu'au salon la nécessité parut s'imposer de -parler de ce voyage.</p> - -<p>—Allez donc prendre l'air, mes petits; -quand on sort de classe ou des amphithéâtres -de l'Ecole de Droit, il ne faut pas perdre une -minute de ses vacances.</p> - -<p>Il en résulta que l'affaire fut contée en même -temps dans deux endroits: dans le salon au -parquet piqué et sur la terrasse, à l'un de mes -balcons, où j'avais tant rêvassé étant petite.</p> - -<p>Le temps était beau; le soleil, déjà chaud, -faisait bruire toute la terre de bourdonnements -de mouches et d'abeilles. L'immense vallée -était encore un paysage d'hiver; mais au-dessous -de nous, dans les vergers étagés, les cerisiers, -les amandiers, les poiriers, les pommiers -et les pêchers étaient en fleurs. Cela formait un -de ces tableaux jeunes et frais, qui semblent<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -représenter le début de quelque chose qui va -s'amplifier et s'embellir, mais qui est plus charmant -dans son commencement, de ces tableaux -qui, pour moi, ont toujours eu l'air de chanter -une marche nuptiale.</p> - -<p>Je dis à Paul:</p> - -<p>—Comme c'est joli! sens-tu comme ça -sent?...</p> - -<p>Mais Paul était peu sensible à ces choses. Et -voilà qu'il se met tout à coup à me raconter son -affaire, parce qu'il en était encore tout saturé, -ayant été très ennuyé un moment, puis béatement -stupéfait que ça se soit "arrangé."</p> - -<p>Depuis que Paul était un peu à court d'argent, -à la suite de ses fameuses folies, il recherchait -des plaisirs innocents, disait-il, et, en -même temps, à bon compte. C'est dans ce dessein -qu'il s'était procuré une invitation à un -certain bal donné dans une salle de restaurant, -au Palais Royal, par une société de prévoyance -dont faisait partie tout un monde de petits -bourgeois et employés. Là, mon Paul dansait, -plusieurs fois durant la soirée, avec une petite -jeune fille blonde qui était jolie comme un ange -et se nommait Juliette. Elle était si jolie, si -bonne danseuse et si agréable qu'il n'en invitait -presque aucune autre et faisait connaissance -avec la maman, une jeune veuve très comme il<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -faut. On se plaisait évidemment de part et -d'autre et on se donnait rendez-vous au prochain -bal d'une autre société, qui avait lieu huit -jours après, car il paraît que tout ce petit -monde, qui n'a pas les moyens de recevoir, -trouve à danser continuellement et presque -sans bourse délier. Au second bal, encore dans -un restaurant appelé "la terrasse Jouffroy," -si je me souviens bien, l'idylle se resserrait, et -la maman acceptait que Paul les reconduisît, -elle et sa fille, en voiture, jusque chez elles, car -il pleuvait, c'était le petit matin, et les "sapins" -étaient rares; d'ailleurs, n'habitaient-elles pas le -même quartier que lui? Sous son parapluie, -abritant Juliette et sa maman, Paul faisait cette -fois connaissance avec la devanture du magasin -de modes, rue du Cherche-Midi, et on lui indiquait -les fenêtres du petit entresol qu'on habitait -au-dessus: "Vous voyez, monsieur Paul, c'est -là..." Paul, sachant que "c'était-là," à présent, -venait leur souhaiter le bonjour entre deux bals, -puis sans qu'il fût question d'aucun bal, puis -plus souvent encore, puis presque tous les -jours.</p> - -<p>Je faisais observer à Paul:</p> - -<p>—Mais, voyons, Paul, tu savais bien que tu -ne pouvais pas épouser cette jeune fille!...</p> - -<p>—Que tu es bête! me disait Paul.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - -<p>Et il continuait à raconter son histoire, non -pour moi, car il me jugeait vraiment stupide, -mais pour le plaisir de la raconter. Moi, je commençais -à m'intéresser à cette petite Juliette. -Ce n'était pas la première histoire d'amour que -j'entendais, car, malgré les précautions de grand'mère, -des histoires d'amour, on en entend à -tout âge, perpétuellement et en tout lieu; mais -c'était la première fois qu'une d'elles me paraissait -vivre tout près de moi, et me touchait, je -ne sais pas pourquoi. J'avais les deux coudes -appuyés sur le fer du balcon, les lèvres pressées -contre le dos de ma main, et je regardais la -citerne du père Sablonneau, ce grand œil de bête -où toute mon enfance s'était mirée...</p> - -<p>Le récit de Paul n'était guère poétique: il -me transportait dans un magasin de modes de -la rue du Cherche-Midi où l'on voyait Juliette -et sa maman confectionnant du matin au soir, -et le soir jusqu'à onze heures ou minuit, des -chapeaux, où un petit escalier en tire-bouchon -montait à l'entresol, c'est-à-dire à l'unique -chambre de la modiste et de sa fille, une chambre -de la forme et de la dimension d'une boîte à -cigares, affirmait mon frère, et meublée d'un -seul lit. Là dedans, ce grand gosse de Paul -s'amusait à taquiner la mère et la fille avec des -plumes, et à se coiffer lui-même de chapeaux de<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -femmes dans l'arrière-boutique, ou bien à répondre -comme un employé sérieux aux clientes. Il -devait être si gentil, il avait si bonne mine, il -s'amusait de si bon cœur, que ni la modiste -n'osait le mettre à la porte, ni la clientèle se -fâcher. On le faisait passer pour un "cousin" -qui faisait ses études. Un cousin!... Cela me -rappelait ma fameuse affaire du couvent... La -petite Juliette avait joué avec un cousin, elle; -quel effet cela lui devait-il produire? D'après -Paul, cela ne semblait tourmenter personne; -cependant, il disait qu'au bout de quelque temps -Juliette n'avait plus le goût d'aller au bal, et -que la maman, qui, au contraire, aimait follement -danser et se distraire, lui faisait des scènes, -des scènes que Juliette racontait à son cher -"cousin." Pour raconter ces scènes, on se -faufilait dans l'arrière-boutique, dans la cuisine, -ou l'on grimpait, sous prétexte de jouer, par le -tire-bouchon, à l'entresol.</p> - -<p>Il me semblait que cette jolie petite Juliette -aimait Paul, et que lui ne pouvait faire autrement -que de l'aimer aussi, et je les suivais à cet -entresol où, certainement, ils s'embrassaient... -Je regardais toujours l'œil de la citerne, morne -et profond, par lequel ma vie un peu mélancolique, -mon enfance, mes malheurs de famille, -mon couvent me regardaient comme des portraits<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -dont la sombre prunelle ne vous quitte -pas; mon cœur se serrait... Je suivais ces deux -grands enfants jolis qui s'aimaient, qui s'embrassaient... -Pourquoi me mêlais-je à cette -affaire? Pourquoi l'œil de la citerne du père -Sablonneau se mettait-il à signifier des choses?... -Le récit de mon frère était gai; le printemps, -autour de nous, était frais et charmant, et cependant, -de la citerne montait pour moi je ne sais -quelle tristesse inexprimable...</p> - -<p>Paul racontait aussi des parties, le dimanche, -à Clamart, à Meudon: on s'en allait avec des -boîtes de sardines et du saucisson; et alors se -joignait à eux un "parent" de la modiste, un -homme d'un certain âge, un peu bedonnant, -bon garçon, qui était capitaine de recrutement, -et sur qui Paul comptait justement beaucoup -pour lui faire adoucir la période de deux mois -qu'il allait bientôt accomplir... Les bois, la -dînette sur l'herbe,—fût-ce avec le capitaine,—le -jeu de cache-cache, le retour à la nuit!... -tout cela bouleversait les notions que j'avais -des choses: une vie si dépourvue de préjugés, -si libre, c'était effarant pour moi; mais cela ne -me scandalisait pas profondément, parce qu'un -seul point m'absorbait, c'était que Paul et cette -petite Juliette s'aimaient...</p> - -<p>Je dis à Paul:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p> - -<p>—Après tout, pourquoi n'aurais-tu pas -épousé cette petite?</p> - -<p>Il se mit encore à rire et répéta:</p> - -<p>—Que tu es bête, ma pauvre sœur!</p> - -<p>Mais, tout à coup, l'histoire se gâtait.</p> - -<p>—Voilà-t-il pas, s'écriait Paul, que la "maternelle" -se met à se méfier de moi et de la -petite, et qu'on s'avise de m'espionner, et que -je rencontre deux fois de suite le capitaine à ma -porte; tant et si bien qu'un beau jour, pan!... -qu'est-ce qui arrive? Juliette est pincée sortant -de chez moi... Chahut!...</p> - -<p>—Comment! elle allait chez toi?</p> - -<p>Il hausse les épaules, sans me répondre, et -continue à me mimer plutôt qu'à me raconter -le "chahut" dans le magasin de modes, la visite -solennelle de la mère, la lettre écrite par elle à -la famille, enfin, un scandale épouvantable, qui -motivait le voyage du grand-père à Paris, et il -disait:</p> - -<p>—Tout ça, c'est la faute au capitaine!...</p> - -<p>—Un peu la tienne aussi, mon garçon, tu -avoueras!... Mais enfin, c'est arrangé, dit-on: -qu'est-ce qui est arrangé? comment ces choses-là -s'arrangent-elles?</p> - -<p>Paul n'en savait rien. Il s'en fichait pas mal.</p> - -<p>—Mais, la petite?...</p> - -<p>—Oh! je la reverrai, n'aie pas peur!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> - -<p>—Comme elle doit avoir du chagrin!</p> - -<p>Il me laissa là-dessus et s'en alla en sifflotant, -un peu plus loin, au-dessus du père Sablonneau. -Sablonneau, qui bêchait sa vigne, suspendit -son "pic" en reconnaissant mon frère, et il -lui demanda si "dans ce Paris" il n'avait point -vu Gambetta. Le père Sablonneau était toujours -agent électoral comme du temps de mon père, -mais à présent, il tournait au rouge.</p> - -<p>Les moineaux piaillaient dans les noisetiers; -par instants, l'odeur de la terre remuée venait -jusqu'à moi, mêlée au parfum si délicat des -arbres fruitiers en fleurs; je continuais à me -mordre le dessus de la main, appuyée sur le fer -du balcon, et je regardais un insecte tombé -dans la citerne et qui, soutenu à la surface de -l'eau, agitait, agitait désespérément une quantité -de pattes au milieu des conferves.</p> - -<p>Des paroles ou des bruits entendus, et qui nous -ont pénétrés, peut-être à notre insu, remuent -en nous un monde ignoré de nous-mêmes. -Ce n'est que plus tard que j'ai su pourquoi -j'avais eu, à ce moment, si grande envie de -pleurer. Cela montait, montait, cela allait éclater; -je n'eus que le temps de m'enfuir à toutes -jambes dans le Clos. La famille sortait du salon; -on m'appela: "Madeleine!... Madeleine!..." -Je criais sans me retourner: "Qui m'aime me<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -suive!..." et je grimpais, quatre à quatre, les -marches de l'escalier de bois, en déchirant des -fils d'araignée. Je sentais qu'on disait derrière -moi: "Est-elle encore enfant, pour son âge!..."</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XIII" id="XIII">XIII</a></h2> - - -<p>Ma famille et les Vaufrenard montèrent dans -le Clos; je courais toujours, pour leur échapper -et pour mettre sur le compte de l'essoufflement -le trouble que l'envie de pleurer avait dû laisser -sur ma figure. J'entendais de loin les exclamations -de M. Vaufrenard à propos de la beauté -du printemps, et les compliments qu'il ne se -fatiguait pas d'adresser à ma grand'mère et à -maman:</p> - -<p>—Madame Coëffeteau, quelle vue!... Voilà -Richelieu là-bas... Vous avez de bons yeux, -j'espère? et savez-vous qu'on aperçoit jusqu'aux -clochers de Loudun!...</p> - -<p>Grand'mère n'était pourtant guère encourageante, -car elle ne se préoccupait, dans cet admirable -endroit, que de l'état des celliers négligés -par le locataire.</p> - -<p>—Mais que voulez-vous que je fasse de vos -celliers, ma bonne madame Coëffeteau, s'écriait -M. Vaufrenard, puisque je n'ai pas trois pièces -de vin à y loger?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p> - -<p>J'entendis grand-père qui confiait à M<sup>me</sup> -Vaufrenard:</p> - -<p>—Ma femme échangerait toute la belle vue -pour un placard de plus dans la maison!...</p> - -<p>Il exagérait un peu, pour faire sa cour aux -Parisiens, mais la vérité était que grand'mère, -lorsqu'elle n'était pas en coquetterie, n'appréciait -à fond que les choses utilisables.</p> - -<p>Pour la taquiner, M. Vaufrenard lui disait:</p> - -<p>—Madame Coëffeteau, dès que je serai ici -propriétaire, je fais combler vos celliers!...</p> - -<p>Ceci la piquait doublement, parce qu'il était -en effet question de vendre la maison et le Clos, -pour payer les "légèretés" de mon frère.</p> - -<p>M. Vaufrenard offrait à maman d'acheter la -petite propriété; maman, qui ne pouvait plus -faire autrement que de la vendre, y eût bien -consenti, mais vendre son bien, pour grand'mère, -quelle déchéance! et le vendre aux Vaufrenard, -quel aveu de détresse à ceux-là auxquels on -l'eût voulu le mieux cacher!... Je surpris, à la -maison, plutôt que je ne connus, les conciliabules -qui eurent trait à cette affaire; à toute -porte entre-bâillée, j'entendais des "La dot de -Madeleine... la malheureuse dot de Madeleine!..." -qui me frappèrent vivement, comme -on le peut supposer. Ce n'était pas que je fusse -inquiète de ma "malheureuse dot," car, à cette<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -époque-là, d'abord je ne m'étais jamais arrêtée -à la pensée du mariage, et, en second lieu, le -mariage, s'il m'apparaissait dans un lointain -brumeux, ne se laissait concevoir que sous -l'aspect d'un rêve de tendresse, d'un paradis à -deux âmes perpétuellement ravies, et entre lesquelles -une question d'argent eût été vraiment -méprisable. Toute mon éducation, plus forte -que les exemples fournis, m'obligeait à cette -conception idéale. Non, ma dot m'importait -peu, mais j'étais touchée du tourment qu'elle -causait à ma famille. Evidemment, pour solder -les frasques de Paul, c'était ma dot qu'on avait -écornée, ou bien c'était elle qu'il faudrait -sacrifier.</p> - -<p>Chacun était témoin que M. Vaufrenard -insistait pour acheter, et grand'mère se chargeait -de le répéter à toute la ville, afin de manifester -sa résistance aux plus belles offres; elle était si -heureuse de savoir que l'on disait, à Chinon: -"Vendre leur propriété?... les Coëffeteau n'en -sont pas là!..." Je crois même qu'il dut intervenir -un arrangement entre mes grands-parents -et maman, par lequel on faisait un échange: ils -devenaient propriétaires de la maison et du -Clos, situés à Chinon même, et maman acquérait -une de leurs trois fermes, situées dans le -canton de Bourgueil, qu'elle pourrait mettre en<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -vente sans trop de bruit. Cette ferme, nommée -la Blanchetière, fut en effet mise en vente; -mais lorsqu'il se présenta un acquéreur, un gros -marchand de biens très connu, qui entra à la -maison, un jour de marché, les souliers crottés -et le verbe haut, on le mit quasiment à la porte: -Monsieur n'était pas là, Madame ne savait -seulement pas de quoi il s'agissait; quant à -M<sup>me</sup> Doré, que l'homme demandait, elle se -déclara incompétente et le renvoya chez le -notaire. On ne revit plus le marchand de biens. -Mais, par les portes entre-bâillées, j'entendais -toujours: "La malheureuse dot de Madeleine!..."</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XIV" id="XIV">XIV</a></h2> - - -<p>Je ne sais si ces tristesses de famille y furent -pour quelque chose, mais je tombai, moi, durant -ces vacances, dans une sombre mélancolie qui -n'était, malheureusement, pour ragaillardir personne -autour de moi. Par-dessus le marché, ne -voilà-t-il pas que M. Vaufrenard et M. Topfer -me jugeaient moins forte que l'année dernière, -et se lamentaient, et ne semblaient plus faire -aucun fond sur moi!...</p> - -<p>Pour mon piano, M. Vaufrenard, il faut le -dire, s'y prenait mal avec moi; il me tarabustait<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -et se fâchait—alors que j'aurais eu tant besoin -de douceur...—Je crois aussi qu'il était un -peu agacé de ce que ma famille refusât de lui -vendre la maison, et d'autant plus qu'il n'ignorait -pas que nous avions besoin de la vendre. Mon -bon vieux Topfer, qui avait pour moi une -secrète indulgence, manquait d'autorité pour -me défendre contre son ami, et il me suppliait, -à part, de travailler pour le contenter. "Etudiez -nuit et jour!" me disait-il. Je pianotais à faire -damner tous les membres de ma famille; mais -le cœur n'y était pas.</p> - -<p>Un matin de septembre, un samedi, je me -souviens, nous eûmes une scène violente et -regrettable, M. Vaufrenard et moi. Je jouais du -Chopin comme du Gounod, me disait-il; il me -faisait reprendre huit fois le même passage, je -m'énervais, il s'irritait, et je jouais de plus en -plus mal. Il me dit:</p> - -<p>—Mais, ma fille, le piano peut être une -ressource dans la vie! Personne ne sait, par le -temps qui court, s'il aura de quoi manger -demain...</p> - -<p>Cela me blessa parce que j'y vis une allusion -à la gêne dont souffrait ma famille, et au fond -de moi, sans que je me fusse doutée que je la -possédais, je trouvais la susceptibilité de ma -grand'mère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span></p> - -<p>J'éprouvai alors le besoin de répondre à M. -Vaufrenard quelque chose de désagréable; mais -je n'avais point d'esprit: je lui dis la chose la -plus sotte possible, celle que j'avais voulu précisément -lui cacher, parce qu'elle ne pouvait -qu'aigrir nos rapports; je lui dis que mon piano -n'allait plus pour une bonne raison, c'était qu'au -couvent j'avais fait de l'harmonium et même de -l'orgue, qui me plaisaient mieux.</p> - -<p>M. Vaufrenard devint cramoisi. Il ne pouvait -pas souffrir que l'on cultivât plusieurs instruments -à la fois si l'on voulait posséder l'un -d'eux parfaitement:</p> - -<p>—Si tu apprends le piano, s'écria-t-il, ce -n'est pas pour chanter les Vêpres!... Tes sacrées -béguines...</p> - -<p>Il s'interrompit lui-même, peut-être en lisant -sur ma figure l'effet désastreux que produisait -la moindre critique de mon couvent, de mes -chères maîtresses. Mais il m'avait encore touchée -dans une autre partie de mon amour-propre, et, -à ce qu'il me semblait, jusque dans ma religion.</p> - -<p>Je perdis complètement la tête, et pour porter -à mon adversaire un coup qui fût l'équivalent -des deux blessures qu'il m'avait faites, une idée -soudaine, nullement fondée, une idée qui ne -correspondait en moi à rien de réfléchi, s'offrit -à moi: elle était une réplique au souci pécuniaire<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -abordé par M. Vaufrenard et elle fournissait -une explication audacieuse à mon goût -pour "faire chanter les Vêpres;" je dis, en -verdissant de rage:</p> - -<p>—Le piano? heureusement que je pense -avoir de quoi manger sans cela: je n'ai qu'à me -faire religieuse!...</p> - -<p>Il me dit simplement ceci:</p> - -<p>—Ma petite, la séance est levée.</p> - -<p>M. Topfer revenait de sa promenade matinale; -il entra au salon avec M<sup>me</sup> Vaufrenard: -tous deux s'étonnèrent que je fusse en train de -rouler ma musique; je leur dis que j'étais -pressée, ce matin, que maman m'attendait pour -aller au marché, enfin quelque chose d'invraisemblable. -On me regarda partir. M. Vaufrenard -ne souffla pas un mot. M<sup>me</sup> Vaufrenard me dit -qu'elle espérait bien me voir le lendemain, -dimanche, après-midi.</p> - -<p>—Mais, certainement, madame!</p> - -<p>Mais le lendemain, dimanche, après-midi, je -boudai, et n'allai pas chez les Vaufrenard. Il me -fallut pour cela, prétexter à la maison "une -migraine atroce," indisposition qui parut bien -extraordinaire, car je n'étais point sujette à la -migraine. Toute ma famille alla chez les Vaufrenard. -Moi, dans ma solitude, j'essayai de me -faire à l'idée que j'étais irrémédiablement fâchée<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -avec eux, que je ne verrais plus ni M. Topfer, -ni le Clos, ni mon balcon au-dessus de la citerne -du père Sablonneau; et je songeai aussi à ce -qui était sorti de moi tout à coup en présence -de M. Vaufrenard: que je n'avais qu'à me faire -religieuse...</p> - -<p>Je n'avais jamais pensé à cela auparavant, -même au plus fort de ma piété, je n'avais pas -un instant songé à n'être pas une femme comme -toutes les autres. Ce n'était que dans un moment -de dépit contre la vie qu'on semblait dire fermée -devant moi, que ce refuge s'était entr'ouvert. -C'était une parole prononcée:—ô la vertu des -mots!—et parce que mes lèvres l'avaient -articulée, et parce que des oreilles l'avaient -entendue, tout mon avenir paraissait invité à -prendre une route insoupçonnée.</p> - -<p>Et je me disais: "Pourquoi pas?..." Me -retirer du monde, ne serait-ce pas épargner à -ma famille l'inquiétude de ma dot, de ma "malheureuse -dot?" Au Sacré-Cœur, je le savais -bien, on m'accepterait, avec ma docilité, ma piété, -et le nom de mon père, sans argent. La vie des -religieuses, je la trouvais belle. Et mon appétit -d'idéal y eût été satisfait.</p> - -<p>Que le cœur me battit, toute cette journée! -J'avais cette espèce d'ivresse que donne souvent -une grande détermination à prendre, surtout<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -lorsqu'elle se présente brusquement et doit vous -offrir des horizons neufs. Il y a une plaisante -secousse à jouer son sort à pile ou face. Mais à -présent que je songe à ce que fut cette méditation -de jeune fille, je m'aperçois que ce qui m'y -plut surtout, ce fut l'idée que le parti de me -faire religieuse me dispenserait de reparaître, -dans une posture humiliée, devant M. Vaufrenard...</p> - -<p>Ma vertu était imparfaite, et ma vocation -un peu improvisée! Mais je ne m'en rendais -pas compte.</p> - -<p>Je fus soutenue, toute cette après-midi, par -l'idée que je frappais un coup, un grand coup, -que mon absence chez les Vaufrenard était une -manifestation, que de n'aller point chez eux -aujourd'hui, c'était déjà un peu me faire religieuse!... -J'escomptais les impressions de ma -famille au retour de chez les Vaufrenard, leurs -exclamations: "Tu n'étais pas là! On a dit -ceci... On a fait cela..."—"Et comment! -nous ne verrons pas mademoiselle Madeleine!..."—"Rien -d'inquiétant, au moins, -j'espère!..." "Et les Un Tel qui auraient eu -tant de plaisir à te voir!... On voulait nous -accompagner jusqu'ici pour prendre de tes -nouvelles..." J'acceptais tout cela; j'étais en -même temps très ennuyée de n'être pas chez<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -les Vaufrenard, et très fière de mon "coup."</p> - -<p>Eh bien! la famille arriva, et il n'y eut point -d'exclamations, point d'impressions intéressantes -à me rapporter. Chacun me dit: "Et cette -migraine! ma pauvre petite?..." Il n'y en eut -même pas un à qui vînt l'idée que ma migraine -était feinte!...</p> - -<p>Accidentellement, pendant le dîner, maman -me dit:</p> - -<p>—Tiens! il y avait là ce jeune homme, tu -sais, qui t'a tourné les pages, l'année dernière...</p> - -<p>Tout mon sang m'échappa. Je dus devenir -blême. Oh! ma nouvelle de chez les Vaufrenard -que je n'avais pas escomptée, c'était bien celle-là!</p> - -<p>Maman dit encore:</p> - -<p>—Il a eu la gentillesse de se souvenir de -toi...</p> - -<p>Grand-père découpait un poulet, et toute la -table le regardait faire, attentivement; l'abat-jour -opaque de la lampe dissimulait la tempête -qui s'élevait sur ma figure.</p> - -<p>Je sentais monter de ma poitrine à mon cou -quelque chose d'énorme et d'inconnu, que je -ne pourrais comparer, bien que le rapport soit -un peu ridicule, qu'à nos rivières paisibles qui, -tout d'un coup, se soulèvent, crèvent leurs -digues et inondent le pays. Je vis que je ne -pourrais certainement pas me contraindre, alors<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -je prétextai que j'avais oublié mon mouchoir et -courus à ma chambre.</p> - -<p>Je tremblais, à claquer des dents. Il me fallut -me jeter sur mon lit et m'efforcer de pleurer -pour que cela finisse vite, car il ne s'agissait pas -de rester dix minutes absente: quand grand-père -aurait fini de découper son poulet, si je -n'étais pas redescendue avec mon mouchoir, -ah! bien, merci... Je me souviens que j'étais -partagée entre le désir de pleurer vite et celui -de ne pas savoir pourquoi je pleurais. Le dépit -et la rage d'avoir manqué cette après-midi dominaient -et m'empêchaient de pleurer, puis, tout -à coup, une désolation immense prit le dessus, -la désolation d'avoir manqué non une après-midi, -mais ma vie: le bonheur qui est passé -près de vous, que vous n'avez pas vu!... Ah! -des larmes, je crois que je n'en ai jamais tant -versé en si peu de temps. Et dans ma crise, -j'avais une idée obsédante: "Qu'est-ce que je -vais dire en bas? Je vais dire que je suis enrhumée -du cerveau..."</p> - -<p>En rentrant à la salle à manger, je dis:</p> - -<p>—Je couvais un rhume de cerveau: voilà -l'explication de ma migraine.</p> - -<p>Il est donc possible que des sentiments très -intimes nous parcourent comme des filets d'eau -souterrains dont il faudrait une baguette divinatoire<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -pour découvrir les sinuosités secrètes, et -qu'ils affleurent au sol tout à coup et jaillissent -sous nos pas en nous causant tout l'effroi d'un -phénomène inconnu?</p> - -<p>On reparla du jeune homme qui m'avait -tourné les pages, parce qu'il était un personnage -nouveau chez les Vaufrenard, n'y ayant paru -qu'une fois, l'année dernière. Il se nommait René -Chambrun; il était de Vendôme; il allait prochainement -soutenir sa thèse de doctorat en -médecine.</p> - -<p>Dire le retentissement en moi de ces syllabes -quelconques: "René Chambrun," c'est impossible. -La musique, la poésie, le rêve infini -qu'elles évoquèrent dès qu'elles furent prononcées -devant moi, de quelle manière, par quels -mots exprimer cela? "René" me semblait être -le prénom le plus élégant, le plus discret, le plus -distingué: "Chambrun" m'évoquait je ne sais -quelles notes graves du violoncelle de M. Topfer. -C'était un nom assez ordinaire, et je voulais -que ce fût un nom très beau.</p> - -<p>Et ce nom faisait surgir dans mon imagination -la figure du jeune homme que j'avais à peine -remarquée l'année précédente: j'étais sûre qu'il -avait des cheveux noirs, des yeux profonds et -une barbe frisée. Ce que je connaissais de lui, -c'était le son de sa voix; la phrase qu'il avait<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -dite pour moi, sur un ton si bas, si ému: "Oh! -mademoiselle... quel plaisir... etc.," tintait à -mon oreille et se joignait aux syllabes magiques -du nom pour composer un homme dont je ne -doutais ni du caractère, ni de la valeur morale, -ni du talent même. J'aurais mis ma main au feu -pour soutenir que M. René Chambrun, qui -m'avait dit une fois quatre mots et qui avait -reparu ce dernier dimanche chez les Vaufrenard, -était, par hasard, entre tous les hommes, le type -le plus accompli.</p> - -<p>Cette conception s'imposait à moi avec la -même évidence que la toute-puissance divine -ou que la parfaite charité du cœur de Notre-Seigneur; -la possibilité de la discuter ne s'offrait -même pas; j'avais là-dessus la certitude.</p> - -<p>Et ce M. René Chambrun était un être si -exceptionnel, si bon, si noble, si beau, que toute -ma retenue de jeune fille, en son honneur -s'abattait d'un coup; en dépit de toute mon éducation, -je ne me faisais pas de scrupules à penser -exclusivement à un jeune homme, pourvu que -ce jeune homme fût celui-là, ni à laisser bondir, -caracoler et chanter toute ma jeunesse, à la seule -idée que je pourrais, un jour, échanger un serrement -de main enivrant avec un homme, du -moment que cet homme serait celui-là!</p> - -<p>Je pensais à lui avec douceur, avec bonheur;<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -mais si on parlait de lui devant moi, mon corps -tremblait, et je m'étonnais que personne ne -comprît mon bouleversement. Si on m'avait -interrogée, j'aurais confessé mon amour, comme -on m'avait appris à confesser ma foi, au péril -de ma vie.</p> - -<p>Ah! je n'eus pas de respect humain pour -aller faire amende honorable à M. Vaufrenard: -je n'avais pas envie de manquer la matinée du -dimanche suivant!... Je fis la gentille; je -demandai pardon de ma boutade de l'autre -matin. M. Vaufrenard me dit:</p> - -<p>—Mais, c'est que tu serais bien capable de -te faire béguine!</p> - -<p>Je fis:</p> - -<p>—Oh!... oh!...</p> - -<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui se trouvait là, opina:</p> - -<p>—Un bon petit mari ferait bien mieux son -affaire!</p> - -<p>M. Vaufrenard me regarda de biais; il se -méfiait de moi; pourtant la paix fut conclue -entre nous. Je me remis au piano, et cela alla -beaucoup mieux; c'est que je tenais à être brillante -pour le dimanche prochain! Notez que -personne ne m'avait annoncé que M. René -Chambrun reviendrait; je savais seulement -qu'il était chez les Jarcy, à la Vaubyessart, et -les Jarcy venaient irrégulièrement. Mais j'avais<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -l'idée d'une sorte de rendez-vous mystique -entre ce jeune homme et moi: j'avais demandé -à Dieu,—je me souviens de cette puérilité,—de -me retrancher, s'il lui plaisait, <i>plusieurs</i> années -de ma vie,—à lui de décider du nombre—en -échange d'une rencontre avec ce jeune -homme...</p> - -<p>Eh bien! ce jeune homme vint le prochain -dimanche! Je vis dans ce fait l'exaucement de -ma prière et la bénédiction de Dieu sur mon -sentiment. Les Jarcy et M. René Chambrun -étaient là avant nous. Je ne sais pas comment -je le vis et le reconnus, lui; sans doute, uniquement -parce qu'il était seul avec les Jarcy; mais -il ne ressemblait pas à la figure qu'avaient créée -mon souvenir vague de l'an passé et mon imagination. -D'abord, il n'avait pas les cheveux -noirs, mais châtains, et pas très abondants; il -portait en effet la barbe, mais elle n'était pas -frisée; ses yeux répondaient mieux à mon -attente: ils étaient sombres et j'y trouvais tout -l'abîme rêvé. Tout de suite, d'ailleurs, j'eus un -mépris pour l'image que je m'étais faite de lui; -je la jugeais banale; il était, lui, en réalité, -beaucoup mieux.</p> - -<p>J'étais émue, à la folie; cependant je ne me -conduisis pas trop sottement; une jeune fille -élevée comme je l'étais ne devant guère causer,<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -je n'eus pas de maladresse à éviter; au bout -d'une demi-heure, on me pria de me mettre au -piano, et je me demande comment je pus jouer -si correctement, pendant que, comme l'an passé, -le jeune homme me tournait les pages. J'étais -dans le ravissement; j'étais au ciel; je dis vrai: -je me sentais secondée par des anges, et moi, -d'ordinaire plutôt modeste, je me croyais, franchement, -douée d'une grande séduction.</p> - -<p>Le jeune homme me fit encore un compliment, -comme l'an passé, le même, à peu près -exactement. J'aurais pu interpréter défavorablement -le fait qu'il me faisait le même compliment: -mais non! Je crus à son compliment, comme -je l'avais fait la fois précédente; j'aurais cru à -tous les compliments, parce que je n'étais pas -accoutumée à en entendre; je croyais que ceux -que l'on m'adressait n'étaient composés que -pour moi; ah! combien ils me trouvaient -reconnaissante!...</p> - -<p>Comme j'étais seule admise, chez les Vaufrenard, -à m'asseoir au piano, je me trouvais par -là mieux en vedette que les autres jeunes filles -présentes, Henriette Patissier et les deux petites -de la Vauguyon; il était donc assez naturel que -M. Chambrun se montrât près de moi un peu -plus assidu qu'il ne l'était près des autres. -Henriette Patissier se fût bien chargée de me<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -le faire remarquer si je ne l'eusse observé moi-même, -avec trop de complaisance. Et ce qui -m'étonna, à ce propos, c'est que moi, que l'on -disait si bonne, si généreuse, j'étais contente, -glorieusement contente de voir Henriette -Patissier piquée par la jalousie. Pareil sentiment -ne m'était encore jamais venu; je ne valais -peut-être pas ma réputation, mais, en toute -circonstance ordinaire, j'aurais été très ennuyée -de causer de la peine à quelqu'un: non pas -aujourd'hui! J'entendis Henriette qui chuchotait -à l'une des Vauguyon: "Ma chère, elle en est -indécente!..." Je rougis et fus toute décontenancée: -il était, ma foi, bien possible que je -fusse indécente, car je ne savais à peu près pas -ce que je faisais, n'ayant jamais été laissée libre, -avant dix-sept ans, de causer avec un jeune -homme. Cependant, M. Chambrun et moi, nous -n'avions échangé que les propos les plus ordinaires; -il était musicien, moi aussi: nous avions -parlé musique.</p> - -<p>—De quoi parlez-vous donc?—avait demandé -grand'mère, en passant, à dessein, près de nous.</p> - -<p>—Nous parlons musique.</p> - -<p>—A la bonne heure!</p> - -<p>Et elle s'était éloignée, garantie contre toute -inquiétude. La musique innocentait tout, dans -les esprits de nos familles. Nous chantions, les<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -yeux enflammés et la main sur le cœur, des -romances passionnées qu'on ne nous eût pas -permis de lire. Parler de la pluie ou du beau -temps eût pu paraître suspect; mais la musique -était le sujet "convenable" par excellence.</p> - -<p>Ce que nous disions n'était pas trop absorbant, -car cela me laissait le loisir de penser, -tout en causant ou écoutant: "Non, il n'a pas -la barbe frisée, du tout; mais comme elle fait -bien la pointe!... des cheveux droits et plats, -mais c'est très bien: rien de commun comme -d'avoir les cheveux trop fournis..." Et je -remarquais aussi qu'il avait, à gauche, une dent -canine, pointue, et mal plantée, qui chevauchait -sa voisine; et je me disais: "C'est curieux, -mais cela fait mieux ainsi!..."</p> - -<p>Les Jarcy et M. Chambrun s'en allèrent -avant nous, car la Vaubyessart est à dix kilomètres, -et quand <i>il</i> eut disparu, il me sembla -que tout avait disparu avec lui, qu'il ne restait -ni gens, ni choses autour de moi. Je n'avais -jamais rien éprouvé de pareil.</p> - -<p>Je ne me contins pas, et je dis à maman, -trop tôt, et trop haut, paraît-il:</p> - -<p>—Est-ce que nous rentrons, maman?</p> - -<p>Ce fut M<sup>me</sup> Vaufrenard qui surprit mon mot; -et, loin de s'en offusquer, elle sourit, finement. -Il fallut son sourire pour me faire comprendre<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -ce qu'il y avait de sous-entendu dans mon -propre empressement à partir. <i>Il</i> était parti, -lui: que faisions-nous là?...</p> - -<p>Personne à la maison ne remarqua que cette -journée avait été pour moi exceptionnelle. Il -n'y avait eu, je le crois, qu'Henriette Patissier -et M<sup>me</sup> Vaufrenard à traverser ma pensée. -J'aurais pu être heureuse, car c'était avec un -optimisme béat que j'interprétais, moi, mon -entrevue avec le jeune homme; mais ce qui -m'empêcha d'être heureuse, ce fut la pensée -que j'avais manqué l'après-midi du dimanche -précédent; si j'étais venue chez les Vaufrenard -le dimanche précédent, l'après-midi d'aujourd'hui -eût été la seconde; à la seconde entrevue, -il me semblait qu'on eût été beaucoup plus -avancé! Ah! je n'y allais pas par quatre -chemins! Et, viendrait-<i>il</i> encore une autre -fois?... Nous étions à la fin de septembre.</p> - -<p>A cette époque-là, nous allions chez les Vaufrenard -presque tous les jours, et surtout le -soir, après dîner, parce que, sur leur terrasse, -devant la maison ou dans le Clos, encore plus -élevé, la nuit était merveilleuse. Les commencements -de l'automne sur ces coteaux en espalier, -trop chauffés tout l'été, sont un enchantement, -surtout à la tombée du soir. On apercevait, à -gauche, les lumières de Chinon, bien pauvres<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -dans ce temps-là, et qui dessinaient la ligne -sinueuse du quai, quelques toits pointus éclairés -çà et là par un réverbère, et, au-dessus de la -ville, la silhouette romantique des ruines du -château, grises sur le ciel gris, presque irréelles. -Tout au bas des vergers en terrasses, un -lumignon attirait notre attention au milieu -de l'ombre; il avançait d'une façon lente et -régulière; quelqu'un disait:</p> - -<p>—C'est un ver luisant dans la vigne de -Sablonneau...</p> - -<p>De la même direction, montait le bruit d'un -choc lointain, sourd, caractéristique. Mon grand-père -disait:</p> - -<p>—C'est Gaulois le pêcheur!...</p> - -<p>Et quand la lune se montrait et révélait la -barque de Gaulois le pêcheur, bien au-dessous -et bien loin de la vigne du père Sablonneau, la -Vienne et son immense vallée teintées d'argent, -et les toits moyen âge de Chinon, et les ruines -tout à coup transformées du château, faisaient -rugir d'admiration M. Vaufrenard.</p> - -<p>Je me tenais volontiers assise près de mon -balcon, au-dessus de l'œil sombre de la citerne, -mon bras nu appuyé sur la rampe de fer froid, -et la bouche suçant comme un fruit le dessus -de ma main. L'air, à peine agité, apportait par -moments un parfum mêlé d'héliotropes et de<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -framboises auquel se joignait l'odeur de futailles -qui imprègne le pays à l'approche des vendanges. -Mon Dieu! mon Dieu! qu'avez-vous mis en -moi à cette époque de ma vie? Quelle puissance -de bonheur m'avez-vous donnée à dix-sept -ans, que je n'ai plus retrouvée depuis? Quelle -force ont donc nos rêves à cet âge! quelle -vigueur a notre pouvoir d'aimer! Vingt ans -après cette heure écoulée, je frissonne encore -tout entière, au souvenir de l'extraordinaire -beauté de l'espérance dont je fus alors possédée.</p> - -<p>C'est l'idée de l'ineffable bonheur céleste, que -nous voulons réaliser prématurément dès que -le goût de la volupté pénètre en nous, aux -premières heures d'amour. Nous ne mesurons -pas notre désir à ce que la vie nous a semblé -en pouvoir satisfaire; nous croyons, en notre -faveur toute spéciale, à une exception merveilleuse. -Nous avons trop entendu parler d'amour -parfaitement suave, inépuisable et infini; nous -sommes trop préparées à un amour éperdu: -quand l'amour humain se présente, une bien -grave confusion est possible. Et le pauvre -garçon que nous avons chargé d'un rêve si -beau, il ne saura jamais la raison de notre déconvenue...</p> - -<p>O monsieur René Chambrun! où que vous<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -soyez aujourd'hui, par le monde, et quand les -lignes que j'écris vous devraient joindre, vous -ne soupçonnerez pas la splendeur qui a environné -votre image, aux yeux d'une malheureuse -jeune fille, par ces soirs de septembre, -dans la vallée de Chinon!</p> - -<p>Faut-il déplorer d'avoir conçu de telles -chimères et de si magnifiques, ne fût-ce que -pour la durée d'un soir? ou bien peut-on s'en -féliciter comme d'avoir assisté à un spectacle -unique, un beau jour, dans quelque île enchantée? -Je n'en sais rien.</p> - -<p>Je me souviens qu'un soir, nous étions là, à -regarder des éclairs lointains qui illuminaient -tout à coup, à l'horizon, un clocher, un château, -des villages. Il faisait lourd, on parlait peu; je -rafraîchissais mes bras sur le fer du balcon. On -entendit des gouttes de pluie qui commençaient -à tomber sur les arbres; quelqu'un dit:</p> - -<p>—Ah! j'en ai reçu une...</p> - -<p>Puis, peu à peu, ces gouttes, moins espacées, -pénétrèrent les feuillages. On sentait chaque -feuille qui ployait sous le poids de la perle -humide, et cela faisait du bien. Les dames -rentrèrent. Je me trouvais abritée sous une -grande branche de platane. Une goutte d'eau -énorme me tomba sur le bras, et je la bus. On -me criait, du salon:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p> - -<p>—Madeleine, Madeleine, tu vas être trempée!</p> - -<p>Mais je n'osais pas rentrer: je pleurais.</p> - -<p>Chaque jour, après cela, je me mis à pleurer, -pour des riens. Ou bien j'étais d'une gaieté -exagérée. Et je m'occupais, avec un soin excessif, -de ma toilette. Cela ne pouvait manquer -de frapper ma famille. Maman m'avait dit déjà, -plusieurs fois, en souriant, avec indulgence:</p> - -<p>—Mais, Madeleine!...</p> - -<p>Elle n'ajoutait rien. Je ne disais rien. Quand -grand'mère eut vent de quelque chose, ce fut -une autre affaire! Je me sentais observée, épiée, -dans tous mes gestes, dans toutes mes paroles, -à tous les instants; mes tiroirs, dans ma chambre -à coucher furent fouillés, et, sans s'adresser -encore à moi, c'était à maman que l'on faisait -de gros yeux, dans les coins, en disant, un doigt -levé:</p> - -<p>—Ma fille, attention!... attention!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui voyait clair en ces -affaires, dut parler à grand'mère ou à maman, -et leur dire par qui elle me croyait troublée, -car il y eut tout à coup alerte à la maison. Il -faut avouer aussi que j'avais été d'une sottise -rare, le dimanche qui suivit ma rencontre avec -le jeune homme: j'espérais le revoir; il ne vint -pas; mon espoir, mon attente, mon angoisse et -enfin ma désolation, je ne sus aucunement les<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -contenir; et il y avait Henriette Patissier qui -ne me perdait pas de l'œil! et M<sup>me</sup> Vaufrenard -qui affectait précisément de ne pas me regarder! -et ma famille!...</p> - -<p>Elle n'entendait pas du tout que les affaires -de mariage commençassent de cette façon; -c'était d'une imprudence! sinon inconvenant! -Qui est-ce qui connaissait seulement ce jeune -homme, qui, en somme, n'était encore qu'un -étudiant? Et moi, qui allais, comme cela, s'il -vous plaît, m'enflammer, à la sournoise, sans -avertir seulement ma mère! Ah! bien, ce -n'était pas la peine de s'être ruiné à me fournir -une bonne éducation, pour que, à peine jeune -fille, j'en vinsse à exhiber devant tout le monde -des sentiments exaltés, et sans pudeur! Etait-ce -au couvent que l'on m'avait enseigné un tel -manque de retenue? Etait-ce au couvent que -l'on m'avait appris à me passionner de la sorte?</p> - -<p>Je fus surprise, étourdie, horriblement confuse -du sermon que me tint ma grand'mère. Moi -qui croyais avoir au cœur quelque chose de si -beau, de si grand, et j'oserai dire de si conforme -à ce que nous enseignaient la littérature, la -musique, la religion même, qui est tout amour!... -Je connaissais par cœur l'<i>Imitation</i>; j'avais lu -quelques tragédies de Racine; et toutes les fois -qu'on déchiffrait une partition d'opéra, ou que<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -l'on chantait un morceau qui soulevait l'enthousiasme -des auditeurs, c'étaient d'ardentes, -de délirantes paroles d'amour!...</p> - -<p>Est-ce que l'amour, c'était comme la sainteté: -une chose dont il est convenu que l'on parle en -certaines circonstances, et que l'on vous propose -comme exemples magnifiques, mais qu'il ne -convient pas d'imiter tout à fait? Au couvent, -la première de toutes les vertus, c'était la piété; -mais ma piété étant devenue très sincère et très -vive, M<sup>me</sup> du Cange m'avait arrêtée: "Sachons -rester modeste, mon enfant; c'est une présomption -que de croire que nous puissions -approcher des saints..." A présent, toute ma -jeunesse semblait s'épanouir en un sentiment -que les poètes les plus divins et les musiciens -les plus idolâtrés déclarent sublime, et ma -grand'mère me criait: "Halte-là! ma fille: on -ne s'enflamme pas ainsi!"</p> - -<p>—Mais enfin, me dit grand'mère, comment -cela t'est-il venu?</p> - -<p>Maman, qui ne m'en voulait pas, faisait -observer à sa mère:</p> - -<p>—Mais, maman, on ne sait pas comment -cela vient!</p> - -<p>—Turlututu!... "On ne sait pas!" Une -jeune fille élevée comme il faut doit, sans cesse, -surveiller ses sentiments... "On ne sait pas!"<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -Mais, à ce compte-là, on aurait droit de commettre -toutes les erreurs, toutes les folies, tous -les crimes!... Enfin, qui est-ce qui a attiré ton -attention sur ce jeune homme? Tu ne le -connaissais pas; tu ne l'as vu qu'une fois, deux -fois à peine?...</p> - -<p>Je dis:</p> - -<p>—C'est de la première fois que je l'ai vu.</p> - -<p>Grand'mère leva les bras au ciel. Un jeune -homme dont je ne savais pas le nom! qui -m'avait adressé quatre mots!</p> - -<p>Maman soupira:</p> - -<p>—Quelquefois, il n'en faut pas plus!</p> - -<p>Mais elle eut tort, car grand'mère se monta -davantage. Ce dont elle ne revenait pas, c'est -qu'un tel sentiment eût pu naître et se développer -en moi sans quelle en eût la moindre -intuition.</p> - -<p>Quand elle se fut calmée, la plainte qui -s'échappait encore de sa blessure profonde -était:</p> - -<p>—A quoi bon se donner tant de mal pour -élever parfaitement des enfants?</p> - -<p>Le grand-père fut consulté: il était, comme -elle, opposé à mon inclination, trop spontanée -et trop forte. Ce n'était pas une opinion de -déférence envers sa femme; cette opinion était -bien la sienne, car il la soutint aussi contre les<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -Vaufrenard, qui s'offraient à servir d'intermédiaires -si l'on jugeait un mariage possible. Il -admettait les mariages d'amour, mais pourvu -que toutes les autres conditions, plus solides, -disait-il, et de qualité plus durable, fussent -réunies. J'entendis un jour M<sup>me</sup> Vaufrenard -qui lui disait:</p> - -<p>—Bien des femmes n'aiment qu'une fois... -Et c'est le meilleur de la vie...</p> - -<p>—Il y a amour et amour, disait-il; je me -méfie des sentiments exaltés... Et puis, que -diable! il y a le jeune homme!... Est-il amoureux -transi, lui? A-t-il fait des aveux à Madeleine? -Il n'a pas demandé sa main?</p> - -<p>Grand-père, lui, penchait cependant à faire -quelque concession aux Vaufrenard qui, je le -crois, l'avaient effrayé en lui disant qu'il fallait -m'épargner un chagrin, parce qu'il ne tenait -qu'à un cheveu que je me fisse religieuse. Mais -grand'mère demeura inflexible; elle se refusait -absolument à prendre en considération un -"prétendu sentiment" qui n'était pas né conformément -à la règle. Elle examinait tous les -mariages connus d'elle, dans la bonne société: -comment s'étaient-ils conclus? Les familles -s'entendaient par l'intermédiaire d'une commune -maison amie, pour présenter l'un à l'autre un -jeune homme et une jeune fille jugés capables<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -de faire des époux assortis: les trois quarts du -temps, une jeune fille "qui a été tenue soigneusement -à l'abri de toute promiscuité avec l'autre -sexe," affirmait grand'mère, admet très volontiers -la formation d'un tendre sentiment entre -elle et le jeune homme qu'on lui permet d'aimer. -"Et puis, l'amour... l'amour!... le meilleur est -celui qui peut demeurer le plus modéré."</p> - -<p>Je me garde bien d'insinuer que ma grand'mère -ait eu tort, du moins s'il s'agissait de -sauvegarder le bon ordre et la tranquillité de la -vie, dans "les trois quarts des cas," et peut-être -même dans mon cas! Mais le fait était -que, moi, la jeune fille la mieux élevée, la plus -docile élève du Sacré-Cœur, j'étais bel et bien -éprise d'un jeune homme qui ne m'avait pas -été présenté dans l'intention d'être pour moi -un époux assorti. Et je sentais bien que ce -n'était point de ma faute, que je n'avais rien -fait pour me complaire en ce sentiment: un an -durant, je l'avais porté en moi sans le savoir!</p> - - - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XV" id="XV">XV</a></h2> - - -<p>Je dus rentrer à Marmoutier sans avoir revu -M. René Chambrun et après avoir promis -solennellement à grand'mère de détourner par<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -tous les moyens ma pensée de ce jeune homme. -Comment en étais-je venue à prêter un tel -serment? Par une sorte d'horreur que l'on était -arrivé à m'inspirer pour ce qu'on appelait "mon -exaltation déréglée." Sans doute, comme tous -les enfants, je ne me privais pas de "blaguer" -un peu ma grand'mère; mais, tout de même, -je la respectais infiniment, et je savais que -c'était elle, dans toute la maison, qui "avait le -plus de tête." Il fallait donc qu'il y eût quelque -chose de répréhensible et de mauvais dans mon -amour, pour qu'elle le poursuivît d'une telle -réprobation. Par moi-même, je n'en découvrais -pas le défaut, puisque, au contraire, cet amour -me paraissait magnifique et n'avait pour effet -que de tout embellir. Mais une si glorieuse -beauté des choses, un si merveilleux enivrement, -c'étaient peut-être là de ces joies profanes qui -ne sont pas permises? Et je crus, ma foi, avoir -trébuché dans la voie si droite que je m'étais -proposé de suivre toujours. Je me crus coupable; -je tins mon amour pour inavouable, et -peut-être même pour un peu honteux, parce -qu'il était trop fort. Ma conscience, pour la -première fois, fut sérieusement troublée. Je me -confessai, dès mon arrivée au couvent. J'avouai -à M. l'aumônier que j'avais un sentiment -violent, réprouvé par ma famille. Je me souviens<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -d'un mot employé par moi et qui fit tressauter -ce pauvre M. l'aumônier; il me demandait:</p> - -<p>—Mais enfin, ma très chère fille, comment -aimez-vous?</p> - -<p>Je répondis:</p> - -<p>—Eperdument!</p> - -<p>Oh! comme ce mot me fit plaisir à dire! On -n'était pas au confessionnal pour se flatter, se -faire valoir: si mon amour était coupable, -c'était là que j'en pouvais parler. Et quel besoin -j'avais d'en parler!... L'aumônier s'en aperçut -bien; il m'interdit de lui en parler autrement -que par "oui" ou par "non" en réponse aux -questions qu'il m'adresserait lui-même. Il arriva -qu'il ne m'adressa aucune question; alors je lui -dis: "Mon père, vous oubliez..." Il m'interrompit -vivement: "Je n'oublie rien, ma fille!" -J'étais stupéfaite qu'il me donnât l'absolution -sans que je lui eusse parlé de mon péché.</p> - -<p>Je ne manquai pas, bien entendu, d'en parler -à M<sup>me</sup> du Cange, et en faisant la grande pécheresse. -J'avais un plaisir et un orgueil singuliers -à faire la pécheresse. Mais M<sup>me</sup> du Cange, pas -plus que l'aumônier, ne me laissa aller sur cette -pente. Qu'elle était fine, et avertie! Qu'elle -connaissait les replis de notre esprit! Elle comprit -immédiatement, à mon ton, à mon empressement -à m'accuser, que je ne demandais<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -qu'à la prendre pour confidente, et elle me dit:</p> - -<p>—Mon enfant, il faut terrasser votre ennemi -par le dédain et par l'oubli: l'arme la plus -efficace est le silence; ne pensez pas à votre -ennemi; ne parlez pas de lui; il mourra de -dépit.</p> - -<p>Je n'étais pas la seule amoureuse; beaucoup -de mes compagnes avaient pour constante préoccupation -un jeune homme, et elles parlaient -entre elles, de leur flirt, sans aucune vergogne -et sans autre crainte que celle d'être entendues -des maîtresses. C'étaient, en général, les mauvaises -têtes. Elles ne se tracassaient point, ne -prenaient certainement pour confidents ni l'aumônier, -ni M<sup>me</sup> du Cange, et c'était pour moi -un grand sujet d'étonnement qu'elles pussent -porter si légèrement le poids d'un amour. Mon -groupe, celui des "meilleures élèves," était -beaucoup plus réservé; nous n'avions pas, -comme les autres, coutume de passer allègrement -par-dessus les barrières défendues, et nous -n'osions pas, entre nous, nous reconnaître la -même faiblesse que les mauvais sujets.</p> - -<p>Il se produisit, d'ailleurs, cette dernière -année, un scandale qui contribua à nous inspirer -une grande honte des sentiments passionnés. -Quelques-unes d'entre nous furent longtemps -sans le comprendre, et Dieu sait si l'on s'appliqua<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -à nous le dissimuler; mais la monstrueuse -chose transperça, grâce aux petites diablesses et -à Canada, entre autres, qui, durant des semaines, -ne purent s'entretenir d'autre sujet et qui s'amusèrent -fort à nous en dévoiler tous les dessous.</p> - -<p>Voici quel était le fait inouï, invraisemblable.</p> - -<p>Pendant les vacances du Jour de l'An, un -des jeunes frères de Jacqueline-Jeanne l'avait -surprise dans un petit salon de l'hôtel paternel, -seule avec le mari de sa sœur aînée, si laide, le -capitaine de chasseurs, et lui tendant, entre les -lèvres, un gros chocolat à la crème que l'officier -était invité, prétendait le gamin, à venir trancher -avec les dents.</p> - -<p>Le vaurien racontait la scène à qui voulait -l'entendre; le bruit s'en répandait aussitôt dans -la maison et dans la ville. Le capitaine affirmait -que son jeune beau-frère était un petit menteur -fieffé, mais il était contredit par Jacqueline-Jeanne -qui se déclarait enchantée d'avoir l'occasion -de faire enrager sa sœur.</p> - -<p>Si Jacqueline-Jeanne eût été mieux informée -de ce qu'est la vie, de ce qu'est le mariage, et -de ce qu'est l'amour, elle n'eût sans doute pas -eu la cruauté de "faire enrager" sa sœur par -un tel moyen; mais, comme nous toutes, elle -ne savait qu'être une pensionnaire, et elle faisait -enrager sa sœur comme on fait enrager une religieuse:<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -par ce qu'elle croyait une espièglerie.</p> - -<p>Jacqueline-Jeanne ne pouvait demeurer dans -sa famille où elle causait un tel désordre; quand -le scandale se répandit à Marmoutier, on ne -put non plus la laisser parmi nous; elle fut -isolée dans une annexe du couvent où se trouvaient -les étables, sous la surveillance d'une -religieuse que l'on nommait "la sœur vachère." -Elle ne demeurait pas parmi nous; mais, toutes, -nous savions qu'elle était là, celle dont les -lèvres avaient été, ou failli être, pour le moins, -effleurées par les moustaches du bel officier!...</p> - -<p>Nous professions, unanimement, cela va sans -dire, le plus profond mépris pour Jacqueline-Jeanne; -sa conduite nous semblait dégoûtante, -car le fait du chocolat à la crème s'aggravait -de méchanceté et de félonie. Et puisque aussi -bien le forfait n'avait pu être étouffé, on en -utilisa la noirceur pour nous rendre horrible -toute inclination irrégulière. Mon amour pour -M. René Chambrun n'avait rien qui pût rappeler -l'aventure de Jacqueline-Jeanne, mais -l'opposition qu'il avait rencontrée de la part de -toutes mes "autorités" me fit croire que mon -amour pouvait contenir quelque germe odieux. -Oh! les efforts de ma pauvre tête pour ne pas -penser à ce jeune homme!...</p> - -<p>J'avais gravé ses initiales, au canif, dans le<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -fond obscur de mon pupitre: en déplaçant une -pile de livres, elles m'apparaissaient et me faisaient -palpiter le cœur. Je les comblai avec de -la mie de pain. Mais je regardais fréquemment -sous les livres, afin de voir si la mie de pain -tenait encore; d'ailleurs la mie de pain, dans le -creux des deux majuscules, les faisait maintenant -sortir en relief et elles étaient plus -apparentes. Je tailladai ces initiales dans tous -les sens; elles disparurent; il resta à leur place -une sorte de godet, une dépression arrondie, -au fond de mon pupitre, qui était beaucoup -plus remarquable que les initiales elles-mêmes, -et qui ne devait que me rappeler M. René -Chambrun, tant que je conservai ma place à ce -pupitre.</p> - -<p>Certaines, parmi nous, notamment Canada, -qui avait tous les talents, sauf celui d'être -"sage," faisaient des vers à leur bien-aimé, et -afin que les maîtresses n'en eussent pas connaissance, -elles roulaient en boulettes la feuille -de papier couverte de leur épanchement lyrique, -et elles la mâchaient et l'avalaient. Moi, j'écrivais -à l'envers de l'enveloppe de mes livres: -"Je n'aime plus R. C." Et, comme je voulais -offrir ce sacrifice à Dieu, j'écrivis la première -lettre de chaque mot de ce renoncement sur -mon paroissien, sur mon livre de cantiques:<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -"J. N'A. P. R. C." Cette inscription mystérieuse -se renouvelait presque à toute page, afin -que je la pusse méditer constamment et m'imprégner -de l'effort volontaire qu'elle contenait.</p> - -<p>Un jour, à la chapelle, je sentis un long corps -mince se faufiler derrière moi; un souffle -m'effleura la nuque, et une main saisit mon -livre de cantiques et l'emporta en me laissant -le sien en échange: c'était M<sup>me</sup> du Cange. Elle -me fit appeler après l'office, et me demanda le -secret d'une inscription si fréquemment répétée. -Je me refusai obstinément à le lui dire, et je ne -sais vraiment pas pourquoi, puisque, peu de -temps auparavant, j'avais la rage d'entretenir -M<sup>me</sup> du Cange de ma passion: ne pouvais-je -lui dire que par là je m'affirmais que cette passion -avait pris fin? Je fus punie, sévèrement, -ostensiblement, de la manière la plus humiliante. -C'était ma première punition depuis que j'étais -élève au Sacré-Cœur. Je perdis mon ruban, ma -médaille, mon médaillon. Mon groupe était -stupéfait, atterré; le groupe de Canada exultait. -Ce n'était pas la peine d'avoir été une perfection -pendant huit ans, pour terminer par une chute -si piteuse! On citait le nom de Jacqueline-Jeanne -à côté de mon nom, on était tout près -de confondre nos cas! Cependant mon pupitre -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>était fouillé minutieusement, et M<sup>me</sup> du Cange -pouvait lire, en toutes lettres, à l'envers de mes -enveloppes de livres, le sens de l'inscription -fameuse. J'étais assez naïve pour croire qu'elle -allait s'en trouver rassurée et me faire amende -honorable; aujourd'hui, je comprends qu'elle -ne se leurra pas un seul instant, et qu'elle -savait qu'afficher partout qu'on n'aime plus c'est -crier qu'on aime...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Un jour de la fin de juillet, tout proche de la -fin de l'année scolaire, M<sup>me</sup> du Cange me prit à -part, pendant une récréation, me fit avec le pouce -le petit signe de croix sur le front, et causa -avec moi, familièrement, comme par le passé, -devant toutes mes compagnes étonnées. Elle -semblait avoir complètement oublié les mesures -de rigueur qui m'avaient frappée, et la gravité -de leur cause; par une telle manifestation amicale, -en tout cas, elle les effaçait publiquement. -Elle m'annonça que cette même fin d'année -nous verrait nous éloigner de Marmoutier en -même temps, moi comme elle-même: elle -venait d'être nommée Supérieure à la maison -d'Arras. La nouvelle n'était pas connue du -pensionnat, elle m'en faisait à moi la faveur et, -même, elle me priait de la tenir secrète, "parce -que, me dit-elle, une autorité que l'on ne sent -plus d'une stabilité parfaite, cesse d'être une<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -autorité." Et elle me parla affectueusement de -mon avenir, en me recommandant discrètement -le respect absolu de la volonté de mes parents, -mais sans préciser le point délicat sur lequel -devait porter particulièrement mon respect. -Sur ce point délicat elle observa, elle, la discrétion -la plus complète: on eût juré qu'elle -n'avait jamais été témoin de la grande perturbation -de mon cœur. Son ton avait la même -tendresse qu'avant ce terrible orage, elle ne me -parla que des qualités que j'avais témoignées -durant mes huit années de pensionnat, de ma -piété, de ma docilité, de ma douceur, et elle -m'exhorta à ne jamais m'en démunir au cours -de la vie qui allait s'ouvrir pour moi. Mais de -cette vie qui allait s'ouvrir, elle ne me dit rien; -elle ne prononça pas le mot "mariage," prohibé -au couvent parce qu'il exalte les imaginations; -elle me dit seulement une sorte de parabole qui -me parut singulièrement juste, plus tard:</p> - -<p>—Mon enfant, vous êtes la chrysalide parvenue -aux derniers jours de son évolution, -vous avez été tenue ici soigneusement et -chaudement, afin que vos ailes aient le temps -de prendre la force de ne jamais vous laisser -tomber à terre: demain le papillon va s'envoler...</p> - -<p>Moi, j'avais envie de la supplier: "Madame! -un mot, je vous en prie, de ce grand sujet qui<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -m'a valu, dernièrement, de votre part, tant de -honte!... Je vous ai confié un jour que j'aimais, -il m'a été répondu que je ne devais pas aimer; -et puis j'ai écrit partout que je n'aimais plus... -Voilà le premier rayon de soleil qui a percé le -cocon de la chrysalide: quelle étrange lumière! -quelle troublante annonce de la vie nouvelle!..."</p> - -<p>Mais il sembla bien résulter de notre entretien -que tout ce que M<sup>me</sup> du Cange pouvait -faire, c'était d'oublier que ce rayon prématuré -avait traversé l'enveloppe de la chrysalide, que -son rôle se bornait à garantir les chrysalides, -qu'enfin ce rayon brûlant, qu'on ne me faisait -plus grief d'avoir reçu, maintenant que nous -étions à la veille de la sortie du couvent, n'était -peut-être si redoutable que parce qu'il était -prématuré... que peut-être il n'avait causé ma -disgrâce que parce qu'il rompait l'ombre propice -au bon ordre du pensionnat... Mais au papillon -l'ardent soleil est-il contraire?...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XVI" id="XVI">XVI</a></h2> - - -<p>La première nouvelle que j'appris, à mon -arrivée à Chinon, fut que le "docteur Chambrun,"—on -l'appelait comme cela depuis qu'il -avait passé sa thèse,—était installé à Vendôme<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -depuis deux mois, et qu'il était déjà fiancé à une -jeune fille de cette ville. Je me trouvais déjà -préparée à cette nouvelle qu'on mettait un soin -particulier à me cacher; j'avais remarqué des -chuchoteries chez les Vaufrenard, qui m'avaient -fait l'oreille plus attentive; j'imaginai la nouvelle -à peu près complète, sauf le nom du lieu -de l'installation, ce qui ne diminua en rien mon -émotion, lorsque la nouvelle me fut annoncée -sur un ton de compassion par Henriette Patissier. -Mais, sans commettre un gros mensonge, je pus -répondre à cette obligeante amie:</p> - -<p>—Parfaitement!... Je sais!</p> - -<p>Ce cher M. Chambrun n'avait jamais fait -grande attention à moi. Il m'avait adressé, deux -années de suite, le même compliment; il avait -causé plus volontiers avec moi qu'avec les autres -jeunes filles, parce qu'il s'intéressait, comme moi, -à la musique. Mon poème d'amour ne reposait -sur aucune réalité.—Cependant, il avait bouleversé -deux années de ma vie!...</p> - -<p>A part M<sup>lle</sup> Patissier, personne ne me parla -de la nouvelle. D'ailleurs, le jeune docteur installé -à Vendôme et marié, il n'y avait plus -guère de chance qu'il vînt chez les Jarcy qui ne -lui étaient même pas parents; il disparut de notre -horizon.</p> - -<p>Quant à moi, du jour où je connus la nouvelle,<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -et du moment même où j'en remerciai -d'un sourire M<sup>lle</sup> Patissier, je me jetai à corps -perdu dans la musique. Pour m'épargner de -sourire plus longtemps à M<sup>lle</sup> Patissier, j'allai -m'asseoir au piano et me mis à exécuter de -mémoire une polonaise de Chopin avec une -fougue où toute ma fièvre passa. Ce n'était pas -le dépit de n'avoir pas été aimée; ce n'était pas -une rage contre M<sup>lle</sup> Patissier qui m'animaient, -car, alors, mon jeu eût été défectueux, c'étaient -toute la frénésie et en même temps tout l'ordre -secret de Chopin qui me possédaient, et qui -épuisaient, en la réglant, ma force nerveuse. -Le génie de la sensibilité m'apparut et me secourut; -je crus voir ce Chopin, dont M. Vaufrenard -m'avait beaucoup parlé, agiter près de -moi sa figure pâle, son long corps souffrant, -et me promettre un ravissement du cœur moins -trompeur que celui de l'amour. Je fus sûre que -je tenais au bout de mes doigts mon secours, -une espérance, un avenir; et, franchement, -j'étais radieuse quand je terminai mon morceau -au milieu des applaudissements. Ni M. Vaufrenard, -ni M. Topfer n'applaudissaient, mais je -vis dans leurs yeux qu'ils étaient étonnés; ni -l'un ni l'autre ne me firent de reproches: de -leur part, c'était la meilleure marque d'approbation -que l'on pût recevoir. A la façon dont ils<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -insistèrent pour que je revinsse jouer tous les -jours, je vis bien que cela marchait!... Je n'avais -pas fait beaucoup de piano pendant l'année; -mes doigts n'étaient pas ce qui avait progressé -en moi, mais, en moi, quelque chose avait mûri, -sans quoi toute exécution musicale n'est que -bien pauvre mécanique. Oh! quel miracle peut -accomplir en nous une grande douleur!</p> - -<p>Je ne voulais plus entendre parler que de -musique. Je me faisais conduire jusqu'à trois -fois par jour chez les Vaufrenard que mon -ardeur enchantait et qui ne se lassaient pas plus -que moi de faire de la musique. Maman m'accompagnait, -la plupart du temps, elle-même, et -sur l'ordre de grand'mère qui ne voulait plus -que l'on me quittât d'une semelle depuis qu'une -fois j'étais tombée amoureuse d'un jeune homme -sans qu'aucune personne de la famille s'en fût -aperçue.</p> - -<p>Et c'était, chez les Vaufrenard, dans ce salon -au parquet de plus en plus piqué par la pointe -du violoncelle de M. Topfer, un concert perpétuel. -M<sup>me</sup> Vaufrenard m'avait abandonné complètement -le piano, disant que je la dépassais de -façon humiliante pour elle. Le dimanche, il y eut -bientôt un tel empressement à venir nous entendre, -que la place fut insuffisante à loger nos auditeurs, -et l'on dut organiser des séries d'invitations.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span></p> - -<p>Les Vaufrenard étaient ravis; moi, j'étais -sérieusement éprise de musique et un peu -éblouie; et il me semblait,—mais c'est toujours -comme cela quand on se passionne,—que -rien de ce que j'avais éprouvé jusque-là ne -m'avait autant enthousiasmée. Amour divin, -amour terrestre, et cet appétit de beauté qu'on -a avant d'avoir beaucoup fréquenté les hommes, -est-ce que la musique ne satisfait pas tout cela? -Elle ne leurre pas, elle ne trahit pas, elle est -présente à notre appel, et il semble qu'elle nous -rende amour pour amour... Je crois que j'étais -heureuse... Quelquefois, quand, assise à mon -balcon, le bras couché sur l'appui de fer, et les -lèvres sur le dessus de ma main, selon mon -habitude d'enfance, je regardais l'œil de la citerne -qui déjà avait pour moi signifié tant de choses, -il me semblait refléter pour moi, non un bonheur -joyeux, mais un état où la tristesse, loin -de nuire au plaisir, le rend plus grave et plus -profond... Je crois que j'étais presque heureuse...</p> - -<p>On me fêtait beaucoup, on me comblait de -compliments; mais, si inexpérimentée que je -fusse, je sentis bien vite que tout ce monde, -qui se pressait et s'inscrivait pour venir m'entendre, -ne me traitait pas avec la franche cordialité -qu'il accordait aux jeunes filles ordinaires. -Tant que je n'avais fait que jouer du piano d'une<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -manière agréable, cela allait bien; mais à mesure -que je me distinguais et que ce qu'on appelait à -présent "mon talent" valait la peine qu'on se -bousculât pour en jouir, une nuance était très -apparente dans les rapports des uns et des -autres avec moi et même avec ma famille. Je -me demandai un moment si cela ne provenait -pas de l'état assez malingre de notre fortune, -de ce que la ferme de la Blanchetière avait été -enfin vendue, de ce que mon frère avait dû -renoncer à faire son droit à Paris, et avait -demandé lui-même à entrer dans une maison -de commerce; tout cela pouvait y avoir contribué, -mais je vis bien qu'il y avait autre chose, -et c'était ce qu'on appelait "mon talent." "Mon -talent" me faisait sortir du commun. Les personnes -qui étaient de Paris l'admettaient, certes! -mais, autour de nous, cela n'était pas jugé très -"comme il faut." Grand'mère, un beau jour, -prononça le vrai mot:</p> - -<p>—Une jeune fille bien élevée ne doit pas se -faire remarquer.</p> - -<p>Grand'mère, depuis le commencement de ces -petits succès, boudait. Elle n'avait osé rien dire -tout d'abord, parce qu'en même temps son -amour-propre était flatté par les compliments -adressés à sa petite-fille. Mais son silence lui -pesait davantage à mesure que nos auditeurs du<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -dimanche me plaçaient en vedette, et il était -visible qu'elle eût donné plus tôt son opinion, -si elle n'eût redouté d'être désagréable aux -Vaufrenard. Elle devait avoir aux Vaufrenard -quelque obligation particulière, car elle avait -pour eux des ménagements qui m'étonnaient; -elle les écoutait; c'étaient eux qui avaient conseillé -de placer mon frère dans une maison de -carrosserie à Tours; quel ascendant fallait-il -qu'ils eussent acquis, pour avoir fait vaincre à -mes parents leur préjugé des "professions -libérales!" Eh bien! malgré cela, elle leur gardait -une muette rancune, ainsi qu'à ce pauvre -M. Topfer,—mais à celui-là elle en avait -toujours voulu, à cause de la pointe de son -violoncelle...</p> - -<p>Ah! si elle eût eu seulement le soupçon de -ce que les Vaufrenard et M. Topfer préparaient -dans l'ombre!... Mais, moi-même, qui étais -l'héroïne du complot tramé par eux, je l'ignorais!</p> - -<p>M. et M<sup>me</sup> Vaufrenard commencèrent tout -doucement à insinuer à ma grand'mère qu'il ne -fallait point croire que, parce que j'étais sortie -de pension avec un assez joli talent de pianiste, -je pouvais désormais me passer des leçons d'un -très bon professeur. Bienheuré, qui, en un petit -nombre d'années, m'avait amenée au résultat<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -que l'on constatait, pouvait être reconnu comme -très bon professeur; il s'agissait, pour moi, de -ne pas être privée complètement de son concours, -si je ne voulais pas perdre les qualités -acquises.</p> - -<p>Grand'mère prit tout d'abord ceci pour une -plaisanterie. M. Vaufrenard passait pour "manier -l'ironie," et, à cause de cette réputation, -complètement usurpée, d'ailleurs, on se méfiait -généralement de ses paroles. Mais M<sup>me</sup> Vaufrenard, -nullement suspecte du même travers, -étant revenue à la charge, la première rebuffade -de grand'mère se traduisit par ces mots:</p> - -<p>—Que me veut-on? Se moque-t-on de -nous?...</p> - -<p>Puis son ressentiment, depuis longtemps -comprimé, éclata. Elle incrimina les idées des -Parisiens; ils étaient fort intelligents, c'était -jugé, et remplis de qualités d'agrément avec -lesquelles notre petite société ne saurait rivaliser; -mais les vertus de cette petite société, il -ne s'agissait tout de même pas de les mépriser, -ni d'avoir l'audace de les remplacer. Elle savait, -elle, ma grand'mère, ce que c'était qu'une jeune -fille bien élevée et ce que c'était qu'une femme -honnête: la principale qualité de l'une est la -modestie, et de l'autre le dévouement aux -enfants. Que prétendaient faire de moi les<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -Vaufrenard? Une orgueilleuse. A quoi, aussi -m'exposaient-ils? A ne pas être demandée en -mariage.</p> - -<p>Les Vaufrenard patientèrent, parurent s'incliner -devant les raisons de grand'mère; entre -temps, ils entreprirent mon grand-père et maman. -M. Topfer, qui parlait moins qu'eux, était -le plus acharné à me faire poursuivre mes -études.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, M<sup>lle</sup> Patissier fut demandée -en mariage par un ingénieur, jeune, bien de sa -personne, et dirigeant une papeterie dans l'arrondissement. -Les parents firent les difficiles et -n'accueillirent pas la demande. Mais l'événement -produisit une forte impression sur ma -famille. M<sup>lle</sup> Patissier n'était, franchement, pas -belle; son éducation avait été moins soignée -que la mienne. Restait à son avantage qu'elle -possédait une dot assez rondelette,—quoique -les parents se fissent passer pour plus riches -qu'ils n'étaient,—et qu'elle ne tirait point -vanité de talents particuliers, comme je faisais, -moi. Grand'mère ne voulut retenir que cette -dernière raison de plaire. Les Vaufrenard avaient -le toupet de lui dire:</p> - -<p>—La dot! madame Coëffeteau, la dot a une -bien grande importance...</p> - -<p>Une seconde fois, durant cette même période<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -des vacances, M<sup>lle</sup> Patissier fut demandée. C'était -encore un beau parti, que les Patissier dédaignèrent. -Une des petites de la Vauguyon se -maria, elle, tout de suite. Je ne fus pas demandée -en mariage. Il n'y avait point d'applaudissements -à mes matinées du dimanche qui pussent atténuer -l'humiliation qu'une telle infériorité causait -à ma famille. La demande en mariage, à -présent, devenait le seul motif de fierté. A ces -matinées, où l'on se pressait pour m'entendre, -il était évident que c'était M<sup>lle</sup> Patissier qui -triomphait.</p> - -<p>Ces événements affermissaient à la fois ma -grand'mère dans son parti de mettre une sourdine -à mon piano, et les Vaufrenard dans le -leur, qui consistait au contraire à me faire cultiver -le piano plus fortement encore. La situation -devenait difficile. Mon grand-père et maman ne -savaient de quel bord se ranger; tous deux, je -le crois, partageaient, intimement, les opinions -de grand'mère et ils avaient, en outre, la terreur -de paraître s'opposer à ses vues; mais tous -deux, plus que jamais, étaient entre les mains -des Vaufrenard chez qui se passait leur vie, chez -qui ils prenaient tout leur plaisir, et à qui, enfin, -ils avaient, dans le moment présent, c'était assez -clair, de grandes obligations.</p> - -<p>Car mon frère, même à Tours, et chez<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -son carrossier, avait continué à faire des -siennes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Grand-père reçut, un beau jour, une lettre -d'une certaine dame Pandille, propriétaire, rue -Néricault-Destouches, à Tours. Elle réclamait -plusieurs termes d'un appartement "comprenant -salon, salle à manger, boudoir, chambre à coucher -avec cabinet de toilette, salle de bains, etc.," -loué au nom de M. Paul Doré, employé, rue -Royale, chez le carrossier Bizienne.</p> - -<p>Grand-père alla à Tours, aux renseignements, -pendant qu'à la maison grand'mère était affolée -non seulement parce qu'elle prévoyait un abîme -nouveau où le reste de la fortune allait s'engloutir, -mais parce qu'un malencontreux hasard -avait voulu que j'eusse connaissance, moi, une -jeune fille, de la lettre de M<sup>me</sup> Pandille. Je -lisais souvent son courrier comme son journal à -grand-père dont les yeux se fatiguaient. Et -j'avais entendu grand'mère dire à maman: -"Crois-tu qu'elle ait compris?..."</p> - -<p>Que j'eusse compris ou non, il était bien -malaisé de me cacher désormais le reste de -l'histoire. Notre Paul avait bel et bien signé un -bail de "trois-six-neuf" pour un appartement -de 800 francs qu'il habitait "bourgeoisement," -affirmait la propriétaire, dans les nouveaux<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -quartiers, avec balcon sur le Jardin-des-Prébendes-d'Oë. -Au troisième terme impayé, la -dame Pandille avait fait sa petite enquête, et -connu notre adresse à Chinon.</p> - -<p>A l'appartement en question, grand-père, -s'armant de courage, s'était aussitôt fait conduire, -et qui y avait-il rencontré? Non pas -Paul, non pas même la femme avec qui il s'apprêtait -à jouer le rôle du père Duval chez -Marguerite Gautier, non! mais une négresse -coiffée d'un madras aux couleurs de cacatoès, -sachant à peine le français, jouant l'imbécile, et, -autour d'elle, trois petits chiens, trois amours -de petits chiens: un "loulou", un "fox" et -un "papillon", qui s'ébattaient dans l'antichambre -au milieu d'une atmosphère outrageusement -parfumée. Je vis grand-père donner à -sentir son pardessus qu'il en croyait encore tout -imprégné. On ne pouvait s'entretenir d'autre -chose; on parla à table de l'affaire, en la rendant -autant que possible inoffensive à mes -oreilles.</p> - -<p>—Mais, lui, Paul, l'as-tu vu à son bureau? -demandait grand'mère; que lui as-tu dit?</p> - -<p>Grand-père n'avait point trouvé Paul à son -bureau, non plus que le carrossier Bizienne. Il -s'était fait conduire chez la dame Pandille qui -avait eu le front de lui dire: "Ah! vous venez<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -de voir le petit appartement, monsieur; eh! -bien, est-il assez coquet?... croyez-vous qu'il ne -vaut pas son prix?"—"Je ne dis pas le contraire, -madame; mais là n'est pas la question: -vous avez traité avec un gamin sans aucune -fortune personnelle, je vous en avertis; je ne -paierai pas pour lui, je vous en donne ma parole; -saisissez-le, si bon vous semble; cela lui servira -de leçon!..."</p> - -<p>—Allons, chut!...—dit grand'mère,—je -suis persuadée que l'affaire s'éclaircira et qu'il -y a malentendu. Paul sortira innocent de cette -affaire...</p> - -<p>A l'attention que je mettais involontairement -à écouter, elle avait craint que mon imagination -ne vagabondât...</p> - -<p>Personne, à la maison, n'ignora, pourtant, -que grand-père, à un second voyage à Tours, -était retourné se heurter à la négresse, à son -madras, aux trois petits chiens, et qu'il avait été -reçu, cette fois, par une demoiselle Irma, chanteuse -excentrique à l'<i>Alcazar</i>, "point vilaine du -tout", laquelle avait déclaré que le bail de -l'appartement avait été repassé à son nom et -qu'elle ne serait pas embarrassée d'en payer -même l'arriéré, si "cette petite canaille de Paul"—elle -usa contre mon frère d'un terme plus -offensant encore,—n'était pas capable de faire<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -honneur à ses engagements. Ces seuls mots, vifs, -mais adroits, donnaient immédiatement à l'affaire -un tour imprévu, et, pour épargner à son petit-fils -d'être de nouveau traité comme il venait de -l'être, grand-père se levant, redressant sa taille, -avait annoncé à la "personne" que son petit-fils -était homme d'honneur et que l'arriéré jusqu'à -ce jour serait soldé dans la semaine.</p> - -<p>Tout ceci fut conté chez les Vaufrenard et y -passa de bouche en bouche, surtout l'issue de -la visite chez la demoiselle Irma, dont grand-père -se vanta trop. La demoiselle Irma, sur -l'assurance que l'arriéré n'incomberait pas à ses -soins, aurait failli sauter au cou de celui qui lui -faisait cette bonne promesse, et mon grand-père -disait aux Parisiens, dans le tuyau de l'oreille: -"Il n'aurait tenu qu'à moi d'augmenter la dette -de la famille!..."</p> - -<p>La dette de la famille, même réduite aux -seuls excès de Paul, il l'avait fallu solder dans -la semaine, et c'était à l'obligeance des Vaufrenard -que mon frère, chez la chanteuse excentrique, -faisait figure d'homme d'honneur.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Par là, M. Vaufrenard commençait d'arriver -à ses fins: il avait pris hypothèque sur la maison -qu'il occupait, et, les besoins de ma famille ne -pouvant que s'accroître, il espérait, dans un<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -petit nombre d'années, avoir acquis le droit de -faire combler les celliers, selon la perpétuelle -menace dont il taquinait ma grand'mère.</p> - -<p>Il se montrait de plus en plus tendre et zélé -pour moi. Lui, sa femme et M. Topfer m'enveloppaient -de soins qui dissimulaient mal une -légère vanité de connaître mieux mes intérêts -que ne le faisait ma famille. Ceci était sensible -à mille petits détails, à des hochements de tête, -lorsqu'il était question de la désolante folie de -mon frère ou de l'extraordinaire indulgence de -mes parents pour ses fredaines, à un parti pris -évident de détourner la conversation lorsque -grand'mère, de qui c'était la marotte, parlait -mariage: "A supposer que Madeleine épouse -un propriétaire... Pour peu qu'elle habite dans -un rayon de dix kilomètres... L'année prochaine? -ah! d'ici là, il peut se produire bien -des changements à la maison!..." Entre mes -trois amis et moi, lorsqu'il s'agissait d'un jeune -homme, d'une jeune fille, de convenances de -famille et de fortune, il leur échappait de me -dire tout à coup: "Toi, Madeleine, ton piano..." -J'avais une telle passion pour mon piano, que -je ne savais pas s'ils voulaient dire que mon -amour pour le piano m'empêchait de m'intéresser -à ces anecdotes matrimoniales, ou, si, le -mariage étant peu fait pour moi, j'avais bien<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -raison d'aimer le piano. Mais je soupçonnais -depuis longtemps qu'ils avaient à me dire quelque -chose de positif à ce propos.</p> - -<p>Un matin,—c'était vers la fin des vacances, -et M. Topfer était sur le point de s'en retourner -à Angers,—je les trouvai tous les trois réunis -au salon, contrairement à la coutume, car, d'ordinaire, -c'était surtout M. Topfer qui s'occupait -de moi; et l'on n'en finissait pas de commencer -la leçon. Les deux hommes semblaient émus et -ne soufflaient mot; M<sup>me</sup> Vaufrenard les attendait -à parler, et n'était là, sans aucun doute, -que pour amortir les chocs, s'il en devait résulter -d'une conversation que tout annonçait importante. -Ce fut elle qui se décida à prendre la -parole. Elle le fit sur un ton plaisant, en m'appelant -"Mougeasson," comme lorsque j'étais -petite fille:</p> - -<p>—Mougeasson, me dit-elle, voyons, que -penserais-tu, pour toi, par exemple, d'entrer au -Conservatoire?</p> - -<p>Alors et aussitôt, mes deux bonshommes, qui -n'avaient été capables de rien dire, s'agitèrent -en même temps, battirent des mains, poussèrent -des "ah!" des "oh!" firent grand bruit, sans -rien articuler de précis. J'étais un peu abasourdie, -mais pas extrêmement surprise, car j'avais -deviné depuis beau temps qu'ils pensaient pour<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -moi au Conservatoire. Je dis, immédiatement:</p> - -<p>—Mais... grand'mère?...</p> - -<p>Il s'écrièrent, tous les trois:</p> - -<p>—Ah!... voilà!...</p> - -<p>Au fond, ils semblaient, Dieu me pardonne! -faire assez bon marché de grand'mère. On eût -juré qu'ils la tenaient dans la main, ce qui me -paraissait, tout de même, une illusion un peu -présomptueuse. Ou bien ils pensaient qu'elle ne -pouvait rien leur refuser pour le moment, ou -bien ils avaient remarqué depuis longtemps que -la plupart des orgueilleux principes de M<sup>me</sup> Coëffeteau -fléchissaient en définitive, lorsqu'on les -menait au pied de ce mur idéal qu'elle-même -nommait: "les impérieuses nécessités de la vie." -Cependant, voyons, le Conservatoire!... Ce ne -devait pas être ma grand'mère seule qui s'indignerait -à ce mot, mais son mari, mais maman -elle-même, mais toutes nos connaissances, sauf -celles qui ne désiraient que ma ruine dans -l'opinion publique. Les Vaufrenard habitaient -depuis trop peu de temps la province pour concevoir -l'énormité de leur projet. Moi, personnellement, -j'avais bien pensé au Conservatoire, mais -comme à un désir insensé... Et M. Topfer, lui, -qui était d'Angers, savait pourtant nos préjugés?... -Une idée me vint: c'était que ni -M. Topfer, ni les Vaufrenard n'ignoraient nos<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -préjugés, mais qu'ils me tenaient nettement -pour incapable d'être épousée, parce que je -n'avais pas le sou. Ici, je retrouvai en moi, -encore une fois, un peu de l'âme de grand'mère; -je me sentis vexée, froissée dans mon amour-propre. -Pourquoi? Les Vaufrenard et M. Topfer -ne faisaient que constater ce qui était; et ils -cherchaient à me sauver... Mais je me disais: -"Je ne suis pas déplaisante!..." Je peux bien -le reconnaître aujourd'hui sans fatuité, j'étais -assez belle fille; j'étais grande, bien faite, avec -des cheveux! de quoi m'habiller presque tout -entière... Il est vrai que j'avais entendu dire -bien souvent à grand'mère: "La beauté, oh! -oh! en voilà une chose qui ne pèse guère dans -la corbeille de mariage!..." Quant à mon piano, -j'avais renoncé, il le fallait bien, à le considérer -comme un appoint quelconque pour le mariage, -parce qu'il était admis que j'en jouais d'une -manière qui dépassait la commune mesure... -Les Vaufrenard et M. Topfer, qui portaient la -responsabilité de m'avoir engagée hors de la -route commune, voulaient du moins, par ce -chemin de biais, me faire aboutir quelque part.</p> - -<p>Alors, seulement, la sagesse de grand'mère -m'apparut. C'était une triste sagesse, puisqu'elle -consistait à briser sans merci tout élan qui nous -pût élever au-dessus de la moyenne; mais<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -c'était vraiment la manière de vivre en parfait -accord avec les gens de son monde. Elle n'employait -point sa sagesse à rechercher si une telle -modestie d'inspirations était conforme aux tendances -de chacun, mais elle l'utilisait à faire -ployer chacun sous la règle générale. C'est pour -cela qu'elle avait tant fait la grimace lorsqu'il -s'était agi de développer "mon talent." Mais, -à présent, comment revenir en arrière? Au -contraire, il fallait, à tout prix, avancer. C'est -ce que comprenaient très bien les Vaufrenard et -M. Topfer.</p> - -<p>Nous fîmes, tous les quatre, le serment de -taire le mot "Conservatoire," trop perturbateur, -en vérité, de la paix publique, à Chinon; -mais nous nous conjurâmes pour nous procurer -les moyens de préparer le concours. Ils affirmaient -que les leçons de Bienheuré, combinées -avec des exercices quotidiens sous la direction -de M. et de M<sup>me</sup> Vaufrenard, pendant une année, -me mettraient en état. A ce moment-là, eh bien! -on aviserait.</p> - -<p>Ces enragés Vaufrenard obtinrent ce qu'ils -désiraient, c'est-à-dire qu'on me conduisît à -Tours, chez Bienheuré, une fois par semaine. -Quelle emprise merveilleuse fallait-il qu'ils -eussent sur mes parents! Leur pouvoir me -parut extraordinaire. Grand'mère en me poussant<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -davantage au piano semblait me conduire -au sacrifice, mais elle m'y conduisait: les Vaufrenard -y tenaient. Elle, si intraitable, si fière, -quand elle avait dit, maintenant: "les Vaufrenard," -elle avait reconnu ses maîtres. Elle ne -se courbait pas de bonne grâce; elle grommelait -et pestait en dedans, mais cependant rendait -hommage à une puissance indiscutée, l'argent: -les Vaufrenard l'avaient obligée pécuniairement.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XVII" id="XVII">XVII</a></h2> - - -<p>Et chaque samedi, désormais, tantôt maman, -tantôt grand-père, tantôt grand'mère elle-même, -me conduisaient à Tours, entre deux trains, -chez Bienheuré. Le samedi était le jour de la -semaine où, de tout le département, on se rendait -au chef-lieu; si je me souviens bien, il y -avait, ce jour-là, une réduction sur les tarifs du -chemin de fer. De sorte que nous faisions l'aller -et le retour, ordinairement, de compagnie. -Pendant six semaines, nous nous trouvâmes à -la gare avec la famille de la Vauguyon adonnée -à la confection du trousseau de son aînée. Cette -aînée n'était pas mariée, que l'on nous annonça -les fiançailles de la cadette; et la famille continua -à aller le samedi à Tours, pour le trousseau<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -de la seconde fille. Puis ce fut une des -demoiselles Pallu, que j'avais moins fréquentée -que les Vauguyon, mais enfin que nous connaissions. -Quand ces jeunes filles avaient parlé avec -volubilité, sur le quai de la gare et durant le -trajet, de leurs toilettes, de leur voile, de leur sac -de voyage, de la future soirée de contrat, et des -cadeaux sur lesquels elles comptaient, elles me -disaient et me répétaient volontiers: "Et vous? -vous allez toujours chez votre professeur de -piano?..." Encore celles-ci étaient-elles discrètes; -mais, après Pâques, ces trois premiers mariages -accomplis, ce fut M<sup>lle</sup> Patissier qui, enfin, agréa -un prétendant, et vint à Tours, pour son trousseau. -M<sup>me</sup> Patissier, en arrivant à Tours, ne manquait -jamais de me dire: "Mademoiselle Madeleine, -vous, vous allez être encore plus savante, ce -soir!..." Et, un jour que c'était ma grand'mère -qui m'accompagnait, elle lui décocha ce trait: -"Mais, madame Coëffeteau, vous allez donc -faire de votre petite-fille une professionnelle!"</p> - -<p>Ma pauvre grand'mère en devint verte. Rien -ne pouvait la blesser davantage. Elle ne trouva -rien à répliquer, elle qui avait pourtant le verbe -haut et l'habitude du dernier mot. Elle feignit -de prendre la chose en plaisanterie et s'obligea -à un sourire qui me toucha, moi, profondément, -et me remplit de pitié. Je fus sur le<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -point de lui dire: "Grand'mère, n'allons plus -chez Bienheuré!" et de renoncer, pour ne pas -lui faire trop de peine, à cet avenir musical qui -m'exaltait pourtant, qui absorbait toute la force -de mon âge et me maintenait un peu dédaigneuse -des railleries sournoises dont on nous -accablait. Mais n'aller plus chez Bienheuré, -c'en eût été bien d'une autre!... car grand'mère -n'admettait pas que l'on revînt sur un parti -quand une fois on l'avait adopté. Loin de me -savoir gré d'interrompre mes leçons, elle m'eût -fait observer que ce n'était pas la peine alors de -les avoir commencées et d'en avoir fait la -dépense depuis huit mois, ainsi que celle de si -nombreux déplacements. Nous continuâmes -donc d'aller chez mon professeur de piano, et je -fus chaque samedi soir "plus savante." Petit à -petit, d'ailleurs, cela passa à l'état d'habitude; -on n'interrompit ces voyages hebdomadaires -qu'aux grandes chaleurs de juillet.</p> - -<p>Je devais être prête, cette année-là, à concourir; -mais personne n'osa aborder devant ma -famille un sujet si scabreux. Nous fûmes mal -favorisés, aussi: M. Topfer était obligé de -retourner à Contrexéville; M. Vaufrenard était -anéanti par des crises de coliques hépatiques, -et ce qu'il y avait de pire, c'était que M<sup>me</sup> Vaufrenard -prétendait que la seule appréhension<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -d'aborder ce redoutable sujet devant ma grand'mère -lui avait "tapé sur le foie." Lui-même -disait: "Attendons, patientons; nous avons le -temps, que diable!... Ah! il nous faudrait un -petit événement, un prétexte, je ne sais quoi!..." -Je crois qu'il commençait à comprendre la -vanité d'un projet qui consistait à heurter nos -usages.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XVIII" id="XVIII">XVIII</a></h2> - - -<p>Les matinées du dimanche étaient interrompues -par l'absence de M. Topfer et la -maladie du maître de la maison. Il faisait une -chaleur torride; tout semblait anéanti; on grillait -sous le soleil, pendant la journée, et, le soir, -mes grands-parents, maman et moi, nous nous -rendions chez les Vaufrenard afin d'essayer -de surprendre un peu d'air dans le Clos, où -l'on s'asseyait ou s'étendait sur l'herbe. Ces -soirs lourds d'été, que l'on s'accordait à trouver -suffocants et intolérables, me remplissaient -pourtant d'un trouble secret dont le souvenir -me cause une nostalgie bien forte, et qui, sur -le moment, dans ce temps-là, me donnait, au -contraire, une nostalgie de l'avenir non moins -déchirante. Je me souviens de l'odeur des herbes -fauchées et du goût des vrilles de la vigne<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -que je suçais, étendue sur le dos, en regardant -le ciel scintillant. De quoi avais-je une envie si -ardente? Je n'en savais rien, je n'en sais rien; -il me semblait que c'était de quelque chose -d'immense et de beau qui était épars sous cette -voûte d'étoiles, dans cette vallée endormie, et -qui se balançait avec le vol des chauves-souris, -me soulevant le cœur, à chaque oscillation. -Quand un peu d'air passait, tout le monde le -signalait, et M<sup>me</sup> Vaufrenard, qui faisait volontiers -l'enfant, disait: "Petit air! petit air! ne -t'en va pas!" Moi, j'avais la chair de mes bras, -toujours fraîche, sur laquelle j'appuyais, de -temps en temps, ma joue et ma bouche. Quand -j'essaie de me rappeler ce qui dominait en moi, -dans ces moments, je crois que c'était cette idée: -"Il est impossible que la vie ne m'apporte pas -quelque chose de délicieux!..." Et j'avais confiance, -et la grande chaleur ne m'incommodait -pas.</p> - -<p>Déjà les souvenirs du couvent s'éloignaient; -j'étais sortie de Marmoutier depuis un an, et -toutes les images que mes rêveries m'en rapportaient -me paraissaient petites comme si elles -étaient vues par le gros bout de la lorgnette. -Mais le souvenir de mon amour imaginaire, -quand il revenait, lui, me serrait à la gorge. Je -détestais cet homme qui m'avait bouleversée,<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -mais dans les rêveries, n'est-ce pas? on se -demande volontiers: "Quand est-ce que j'ai -été le plus heureuse?" Eh bien! j'avais été le -plus heureuse quand j'étais tourmentée par lui!</p> - -<p>On entendait les petites notes isolées et -mélancoliques que poussent les crapauds, le soir, -dans les vergers, et ces bruits singuliers qui -viennent des rivières d'où le moindre son est -renvoyé au loin: le saut d'une carpe hors de -l'eau, le choc des avirons sur une toue, ou le -heurt de la boîte où Gaulois enfermait le produit -de sa pêche.</p> - -<p>Presque en même temps, vers le 20 août, les -grandes chaleurs s'apaisèrent. M. Vaufrenard se -trouva rétabli, M. Topfer eut terminé sa saison -d'eaux. L'animation des vacances reprit à Chinon, -et nous vîmes venir nos jeunes mariées de l'année, -du moins une des Vauguyon dont le mari -était du même canton que nous, et l'ex-Henriette -Patissier qui s'appelait à présent M<sup>me</sup> Boiscommun -et était déjà dans l'attente d'un bébé. Son -mari était ingénieur et construisait des bateaux -pour les chantiers de la Loire, à Saint-Nazaire; -ils avaient de nombreuses relations et paraissaient -au comble du bonheur. Jamais ni Henriette, ni -sa mère, M<sup>me</sup> Patissier, ne se montrèrent, pour -moi et pour toute ma famille, plus aimables. -Ces dames voulaient à toute force me marier.<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -Grand'mère ne fut pas immédiatement flattée -d'un tel zèle, et le prit d'un peu haut; mais on ne -voulut point s'apercevoir d'où elle le prenait; -on redoubla de gentillesse. Moi-même, je ne -faisais pas l'empressée; le mariage ne me -souriait guère; et, pour rien au monde, nous -n'eussions voulu tenir un mari de la famille -Patissier! Mais Henriette, avec sa situation -faite, son bonheur, sa grossesse, avait aux yeux -de tous acquis sur moi, simple jeune fille, une -autorité qui lui permettait de traiter d'enfantillages -toutes nos tentatives de nous dérober.</p> - -<p>Henriette en vint à me parler d'un jeune -homme de Richelieu, de qui elle avait fait la -connaissance à une soirée, à Nantes, et qui était, -paraissait-il, amoureux de moi. Amoureux de -moi!... un jeune homme!... Oui. C'était un -jeune homme qui venait assez souvent à Tours, -le samedi, depuis plusieurs années, qui avait une -jolie moustache noire, des yeux très doux taillés -en amande et des cheveux un peu ondulés... -A la description, je reconnus bien en effet un -jeune homme qui s'était, plusieurs fois, trouvé -dans notre compartiment et qui me regardait si -attentivement que j'avais cru, un jour, qu'il se -moquait de ma façon de me coiffer ou de ma -toilette. Il avait raconté à la jeune M<sup>me</sup> Boiscommun -ces rencontres dans le trajet de Chinon<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -à Tours. A la description qu'il faisait de moi et -des personnes qui m'accompagnaient, elle n'avait -pas eu de peine à me reconnaître, et elle s'était -juré, disait-elle, de me faire épouser ce garçon -d'excellente famille.</p> - -<p>Le hasard voulut que grand'mère et maman -eussent remarqué le jeune homme en chemin de -fer et qu'il leur plût. Moi, je l'avais aussi trouvé -bien; il avait une figure d'une beauté un peu -convenue, et qui, plus tard, quand j'eus compris -ce que sont certaines physionomies d'hommes, -m'eût certainement moins séduite; mais pour -moi, dans ce temps-là, ce "jeune homme du -chemin de fer," comme nous l'appelions, était -le mieux que j'eusse vu. Je n'avais pas davantage -pensé à lui, assurément, parce que j'étais -toujours trop captivée par autre chose, par la -pensée de M. Chambrun, dans un temps, ensuite -par ma musique, par mes projets d'indépendance; -mais je sentais que s'il fallait me marier un jour, -ce "jeune homme du chemin de fer" était de -ceux que je pourrais aimer.</p> - -<p>L'ennui, surtout pour mes parents, était que -la proposition nous vînt par la famille Patissier.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Boiscommun me disait:</p> - -<p>—Il est musicien, ma chère!... Entre nous, -c'est peut-être cela qui l'a attiré vers toi: il<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -avait vu ton rouleau et il t'avait entendue, dans -le train, parler de Bienheuré.</p> - -<p>—Entre nous, faisais-je en souriant, il m'avait -déjà fortement reluquée sans mon rouleau, -quand j'étais encore pensionnaire...</p> - -<p>En tout cas, il était musicien; il ne me -déplaisait pas; et peut-être il m'aimait!... Oh! -quel étrange effet cela vous produit, d'entendre -dire, pour la première fois, qu'un homme vous -aime! Les jeunes filles qui ont l'habitude du -<i>flirt</i> ne peuvent pas comprendre cela... Mais -quand on va atteindre vingt ans sans avoir -connu ni la douceur de la parole d'un homme -ni le serrement de main qui ne s'adressent qu'à -vous, que c'est bon, mon Dieu! d'entendre dire -que quelqu'un vous aime!</p> - -<p>Ah! me voilà, tout à coup, dans un bel état! -Avec cela, ne m'étais-je pas créé une sorte de -fidélité de veuvage à mon premier amour? -Oui, oui, c'était ainsi. L'amour, chez nous, était -si suspect et si tôt coupable, qu'au moins fallait-il -le couvrir d'une parure d'obligations et de -sacrifices, pour nous innocenter à nos propres -yeux. Et, comme on fait bon marché de l'avenir -dans les héroïques résolutions de la jeunesse, je -m'étais juré de n'aimer plus jamais! Le trouble -qu'un manquement à mon serment me causait -avivait mon désir de me précipiter dans quelque<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -autre sentiment qui achevât de me troubler -et me fît peut-être tout oublier. En quelques -jours, je construisis un second rêve autour de la -figure de notre "jeune homme du chemin de -fer;" je promenais partout avec moi son image, -c'est-à-dire le souvenir de sa personne entrevue -dans le coin d'un compartiment de seconde ou -sur le quai de la gare de Tours; je mesurais ma -taille à la sienne; je me demandais: "Pourrons-nous -nous donner le bras facilement?" Il -me semblait qu'il était plus petit que moi, et je -me souviens que je me disais: "Mais, cela n'est -pas mal du tout, qu'une femme soit plus grande -que son mari..." Je me disais cela en regardant -l'œil sombre de la citerne du père Sablonneau -où les araignées d'eau gambadaient; une large -taie verte en couvrait aux trois quarts la surface, -et cela me fit penser, un moment, à la -paupière presque entièrement abaissée d'un gros -œil malin, qui sourit...</p> - -<p>Enfin, j'étais déjà très empoignée par ce -sentiment nouveau, quand ma famille se décida -à ne pas dire non aux propositions de M<sup>me</sup> Patissier -et de sa fille.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Patissier et sa fille crièrent: "Bravo!" -sautèrent de joie; elles jurèrent de leur immense -amitié pour moi, pour nous tous; elles étaient -si heureuses, si fières de contribuer à mon<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -bonheur; elles firent tant de bruit, chez les -Vaufrenard, où il y avait du monde, que beaucoup -de personnes, déjà instruites, d'ailleurs, -depuis quinze jours, par mille sous-entendus, -ne purent rien ignorer du petit complot matrimonial.</p> - -<p>Puis, le lendemain, aussitôt après le déjeuner, -pour ne nous point manquer, M<sup>me</sup> Patissier -vint à la maison s'informer du chiffre de ma -dot: c'était essentiel.</p> - -<p>Je ne sus pas ce qui fut dit pendant cette -entrevue. Je tremblais, car ma dot devait être -d'une maigreur repoussante. Mais M<sup>me</sup> Patissier -sortit non moins rayonnante qu'à son arrivée; -et, dans la ville, malgré toute la discrétion -recommandée, il dut être bien impossible de ne -pas savoir que la famille Patissier "me mariait."</p> - -<p>On attendit... Et pendant que l'on attendait, -nous étions fort ennuyés que l'on parlât si haut -de cette affaire.</p> - -<p>Tout à coup, un dimanche, chez les Vaufrenard, -la figure de M<sup>me</sup> Patissier est changée; -M<sup>me</sup> Boiscommun nous regarde avec un air -de condoléance, et l'on ne nous dit rien, qu'à -la fin de la journée, quand tout le monde a vu -ces mines de catastrophe. Qu'y a-t-il? C'est -bien simple. Le père du jeune homme s'oppose -absolument à tout mariage de son fils qui ne<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -lui puisse permettre d'acheter une petite étude -de notaire.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> Patissier et M<sup>me</sup> Boiscommun de -s'indigner contre des mœurs qui ne tiennent pas -compte des sentiments et qui font du mariage -une affaire. Les Vaufrenard font chorus. Toute -ma famille les accompagne: n'est-il pas odieux -qu'un garçon ne prenne femme que pour payer -son étude?</p> - -<p>La réprobation fut trop générale: un bien -grand nombre de personnes, en vérité, condamnaient -les usages reçus; mais en même temps, -elles étaient informées que la petite-fille de -M<sup>me</sup> Coëffeteau n'était pas en état d'être épousée -par "un avorton de notaire," tel fut le mot qui -courut la ville.</p> - -<p>On avait pu jusqu'ici conserver quelque doute -sur notre état de fortune; désormais, ma pauvreté -se trouvait établie.</p> - -<p>—On ne m'ôtera pas de l'idée, dit grand'mère, -que les Patissier ont voulu nous humilier -publiquement.</p> - -<p>—Tu vois toujours le mal partout!... lui -répondait maman.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Que d'émotions, dès lors, le samedi, quand -j'allais prendre le train! On ouvre une portière, -au hasard; on se demande: "Allons-nous<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -tomber sur lui?" S'il est là, s'enfuir vers une -autre portière, que cela est gênant! que cela a -l'air sot! car nous ne connaissions pas ce jeune -homme; nous n'étions pas censés savoir ce qui -s'était passé entre nous. Et, sans même l'avoir -rencontré, cela me mettait dans une singulière -agitation de sentir dans le même train que moi -un jeune homme qui, si quelques circonstances -se fussent rencontrées, eût pu, après tout, être -mon mari.</p> - -<p>Quelle rêverie, de Chinon à Tours, de Tours -à Chinon! Que nous avons de contradictions -dans l'esprit! Je caressais un rêve dont la réalisation -m'eût sans doute bien déçue. Mais on -aime à désirer à côté du possible, à côté même -de nos propres désirs. Comment pouvais-je souhaiter -d'être jamais la femme de ce garçon, -puisque le plan de vie que je m'étais fait ne -concordait en rien avec une modeste existence -dans un trou de province, puisque j'étais résolue -à avoir du talent, puisque je me destinais à -briller dans les concerts, à gagner moi-même -ma vie, à me griser pour toujours de musique?... -C'était bien cela que je voulais; j'en étais sûre; -je ne plaçais rien au-dessus de ma chère musique -et de l'appétit de beauté que, jointe à mes -anciennes extases de couvent, elle m'avait inspiré... -Mais le mot "amour" prononcé, la<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -possibilité d'être aimée et d'aimer, entrevue -seulement, et tous mes songes magnifiques -avaient été se blottir dans la petite cour d'une -étude de notaire!... Ah! c'est que, pour nous -autres, jeunes filles de ce temps-là, dans le seul -mot "amour," tout l'idéalisme était contenu!</p> - -<p>Dès que je me fus ressaisie, je compris combien -il valait mieux pour moi que l'aventure -n'eût pas abouti. J'avais eu, par mon éducation, -par l'esprit de ma famille, par ma musique, de -trop grands désirs, pour que je pusse à présent -aller les étouffer dans une bourgade de dix-huit -cents âmes. De toutes parts nous vinrent des -détails sur ce qu'eût été ma vie côte à côte avec le -jeune homme que j'avais manqué. D'abord, -c'était un musicien de quatre sous; il raclait du -violon, pour l'avoir appris au lycée, affirma-t-on, -et sans avoir eu depuis aucun maître; il lui -fallait cinquante mille francs pour payer une méchante -étude qu'il guignait; son père était un -vieux ladre; sa famille, beaucoup moins intéressante -que ne nous l'avaient faite M<sup>mes</sup> Patissier -et Boiscommun, etc., etc. Allons! allons! -voilà une aventure qu'il s'agissait encore d'oublier!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XIX" id="XIX">XIX</a></h2> - - -<p>Un long hiver passa là-dessus. Notre seule -distraction, du moins la mienne, était d'aller à -Tours le samedi, surtout à partir du moment -où nous apprîmes que "le jeune homme du -chemin de fer" avait trouvé la dot voulue, qu'il -avait acheté son étude et qu'il était fixé près de -Châtellerault, en Poitou. Peu à peu toute ma -famille avait pris l'habitude d'aller à Tours le -samedi; personne ne grommelait plus contre ce -servage imposé par ma manie musicale; on -trouvait même à ce petit déplacement des avantages, -le prix de l'aller et retour étant compensé -par le bon marché et la qualité d'une foule -d'"articles" très supérieurs à ceux qu'on se -procurait à Chinon. Il arriva même cette chose -assez curieuse, que mes parents se disputaient à -qui m'accompagnerait le prochain samedi. Celui -ou celle qui l'emportait me conduisait chez -Bienheuré, puis essayait de trouver mon frère -chez son carrossier, puis vaquait à ses affaires -jusqu'au train de 5 h. 55.</p> - -<p>Or, voilà-t-il pas Bienheuré qui s'avise, un -beau jour, de demander ma main pour son -gendre, veuf depuis quatre ans, et qui était -professeur de solfège dans les écoles municipales!<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -Ce fut maman qui reçut cette proposition -en pleine figure, dix minutes avant le départ du -train. Elle n'eut que le temps de dire au professeur:</p> - -<p>—Je vous remercie, monsieur Bienheuré... -très flattée... nous reparlerons de cela...</p> - -<p>—Nous avons tout le temps, disait Bienheuré, -tout le temps, madame!</p> - -<p>—Ah bien! me fit maman, dans la rue, en -voilà bien d'une autre! Qu'est-ce que ta grand'mère -va dire?</p> - -<p>Moi, cela me paraissait drôle:</p> - -<p>—On se plaint que je ne sois pas demandée -en mariage? Des demandes en mariage, il en pleut!</p> - -<p>Mais grand'mère, comme il fallait s'y attendre, -ne prit pas cela très bien. Elle prononça sans -hésitation aucune:</p> - -<p>—C'est regrettable pour Madeleine; elle -ne pourra plus remettre les pieds chez son -professeur. Voilà tout.</p> - -<p>"Voilà tout." C'était bientôt dit: mais elle -faillit en faire une maladie. Certes, elle se -plaignait que je ne fusse pas demandée en -mariage! Mais que je fusse demandée en -mariage par un petit professeur de solfège dans -des écoles "gouvernementales" et veuf par-dessus -le marché, cela était cent fois pire que de -n'être pas demandée du tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - -<p>"Comment Bienheuré avait-il eu pareille -audace?... Voyons!... Bienheuré qui avait connu -Madeleine à Marmoutier!... Est-ce que les -jeunes filles sont élevées à Marmoutier, d'ordinaire, -pour entrer dans la famille de leur professeur -de piano?... Ah çà! mais Bienheuré était -fou? Un homme si calme, si patient, si discret, -qui eût dit que?... Ah! après celle-là, on pouvait -s'attendre à tout!..."</p> - -<p>Et maman, toujours indulgente, qui s'ingéniait -à défendre Bienheuré:</p> - -<p>—Il n'a pas eu conscience, je t'affirme, disait-elle -à sa mère: il m'a dit avec une grande simplicité: -"Ces deux jeunes gens feraient si bon -ménage!... Mon gendre connaît Mademoiselle -Madeleine... Oh! il l'a aperçue, bien des fois, -par une porte entre-bâillée... et il l'a entendue -jouer: quel succès mademoiselle votre fille -aurait dans les concerts!..."</p> - -<p>Grand'mère fut intraitable. Il fallait renoncer -à Bienheuré, même comme professeur; on lui -envoya le montant de ses honoraires par mandat.</p> - -<p>Pauvre Bienheuré! Maman et moi, trouvions -sa démarche assez naturelle. Je me souvenais -d'avoir aperçu en effet son gendre, dans -une pièce voisine du petit salon où nous jouions; -c'était un grand garçon, tout jeune encore, ni -bien, ni mal. Il est certain que jamais l'idée ne<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -me fût venue, spontanément, à moi, d'entrer -dans la famille de mon professeur de piano. -Mais la proposition ne me paraissait pas extraordinaire, -et elle n'était pas du tout insensée. -Je m'étais vouée à la musique; il ne s'agissait -plus de le dissimuler: je me destinais secrètement -à être une "professionnelle." Ce grand -mot qui faisait frémir mes parents, il allait falloir -le prononcer tout haut un jour ou l'autre; -c'était à le mériter que je m'appliquais, c'était -pour que je fusse une "professionnelle" que -tous les membres de ma famille, successivement, -me conduisaient à Tours le samedi; mais ils ne -voulaient pas le savoir...; et pourtant, à la fin -de cette année, coûte que coûte, nous allions -tous nous heurter à l'inévitable concours!... Ah! -quand je pensais à ce concours!... Eh bien! -mon professeur, qui connaissait, à ce propos, -mes terreurs, venait à mon secours et me faisait -sauter, à pieds joints, dans la "profession" -musicale, si l'on peut dire, par le moyen du -mariage... Ce n'était pas si sot, ni si désobligeant -pour nous. Une fois mariée, n'aurais-je pas pu -me présenter au Conservatoire sans bruit, alors -que, jeune fille, c'était un esclandre?... Enfin, -en cas d'échec, Bienheuré me lançait dans les -concerts que l'on commençait à organiser à -Tours, à l'imitation de ceux d'Angers... Où<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -trouverais-je jamais un mari qui me permît de -suivre aussi exactement mes goûts et ce que je -croyais pouvoir appeler décidément "ma -vocation?"</p> - -<p>Il m'est impossible de savoir si oui ou non -le gendre de Bienheuré eût été pour moi le -mari rêvé; mais, en fait de mariage de raison, -si jamais je devais me résoudre à en contracter -un, celui-là était le rêve. Car, du moment que -mon cœur n'était pas pris, je ne voulais plus -vivre que pour la musique et par la musique; -or, mes expériences du jeune médecin et du -jeune notaire étaient là pour m'avertir qu'il -était prudent de me méfier des bonds de mon -cœur.</p> - -<p>Enfin on donna son congé à Bienheuré. Mais, -renoncer aux leçons du samedi n'était pas si -simple que cela! Il fallait compter avec l'opinion. -Pourquoi renoncions-nous tout à coup -aux leçons de piano? Il avait été déjà assez -mystérieux de prendre tant de leçons de piano; -mais, la chose une fois admise, rompre ainsi, -tout à coup, au beau milieu de l'année, exigeait -une explication. On allait, disait grand'mère, -nous croire dénués au point de ne plus pouvoir -payer les cachets! Avouer la raison qui nous -séparait de Bienheuré, à ses yeux, était pire. On -délibéra. Le samedi nous surprit sans que la<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -difficulté fût résolue, et pour ne point fournir -d'aliment aux caquetages, nous allâmes à Tours, -ce samedi encore, sans y avoir rien à faire.</p> - -<p>Du moins y fîmes-nous une enquête chez les -marchands de musique, demandant partout -qu'on nous indiquât un professeur de piano -parfaitement recommandable. Et partout la -réponse était identique: "Mais Bienheuré mesdames!... -Est-ce que vous ne connaîtriez pas -Bienheuré?..." Grand'mère disait: "Si, si, -mais il est sans doute fort occupé: à défaut de -Bienheuré?..." Oh! à défaut de Bienheuré, il -y en avait une quantité, et aux conditions les -plus abordables; et on nous citait des dames -veuves, des demoiselles d'un certain âge. Les -prix de ces leçons, sans proportion aucune avec -ceux du maître Bienheuré firent rougir grand'mère -d'humiliation; elle ne voulut point -paraître seulement les entendre; elle disait en -souriant: "Oui, oui... je vois..."—"Vous voyez, -madame," lui disait-on chez les marchands de -musique. Et dans ces "je vois," dans ces -"vous voyez," on sentait tout le conventionnel -mépris de notre monde, comme des boutiquiers -eux-mêmes, pour ce qui n'est pas classé officiellement -hors de pair. Les marchands, toutefois, -nous laissaient par écrit les adresses de ces -pauvres professeurs de piano, car ils savaient<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -bien que ce n'est jamais du premier coup, et -quand on vient de prononcer le nom de Bienheuré -et le chiffre de ses cachets, que l'on se -décide à s'adresser à ce fretin; mais le lendemain -ou l'heure d'après, à la dérobée.</p> - -<p>Et c'est ce que nous ne manquâmes pas de -faire, le samedi suivant. Munis des sept ou -huit cartes de professeurs qu'on nous avait -remises, nous nous présentâmes chez celui -d'entre eux dont le nom avait été le plus de -fois recommandé et, d'ailleurs, flattait grand'mère -par sa belle consonance et sa particule: -c'était une M<sup>me</sup> de Testaucourt, appartenant -à une famille connue et récemment -éprouvée par un désastre financier. M<sup>me</sup> de -Testaucourt plut à ma famille, tant par ses -manières distinguées que par ce qu'on savait -de son infortune. Elle me fit asseoir au piano -dès cette première visite et ne parut pas du -tout s'apercevoir que je ne jouais pas comme la -première venue. Je pensai: elle est très forte -ou elle ne sait pas ce que c'est que de jouer du -piano. Dès qu'elle m'eut donné une "leçon" je -fus assurée, sans aucune forfanterie de ma part, -que c'était moi qui lui enseignais quelque chose, -et qu'elle n'avait, la pauvre femme, absolument -rien à m'apprendre. Je confiai mon impression -à maman qui me dit: "C'est ennuyeux, parce<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -qu'il sera bien difficile de faire croire cela à ta -grand'mère!" En effet, grand'mère fut persuadée -que c'était pure illusion de ma part, et -qu'en tous cas il convenait de faire une épreuve -plus prolongée des capacités de M<sup>me</sup> de Testaucourt. -Il pénétra cependant un doute dans -l'esprit de grand'mère, et ce qui la tourmentait -était la crainte que mon jeu ne parût affaibli -aux Vaufrenard, quand ils reviendraient de -Paris.</p> - -<p>Elle vivait dans l'appréhension de contrister -les Vaufrenard; on leur avait caché, comme à -tout le monde, l'incident Bienheuré.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'incident Bienheuré fut connu à Chinon. -Nous l'apprîmes, environ six semaines après, -d'une façon singulière: par une autre demande -en mariage!</p> - -<p>Un dimanche, après-midi, comme nous nous -préparions à sortir, maman fut avertie qu'un -monsieur l'attendait au salon.</p> - -<p>—Un monsieur comment?...</p> - -<p>—Un monsieur en tuyau de poêle, en redingote, -avec des gants.</p> - -<p>—Vous êtes bien sûre que c'est à moi qu'il -veut parler?—demanda maman qui croyait -toujours que l'on ne pouvait avoir à s'adresser -qu'à sa mère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> - -<p>C'était à maman que ce monsieur désirait -parler. Le colloque dura dix minutes à peine. -Maman sortit du salon, toute pâle, suffoquée, -hésitant à raconter la visite. En dessous, elle -semblait aussi avoir envie de rire, et elle eût -peut-être ri, si elle n'eût redouté sa mère.</p> - -<p>Enfin elle raconta que le monsieur en redingote -était le nouveau pharmacien établi sur la -place de la gare. Ce garçon venait demander -ma main.</p> - -<p>Ma grand'mère, toute chapeautée, gantée, -prête à sortir, s'assit, sans dire mot, sur un -coffre à bois du corridor d'entrée, où nous nous -trouvions; puis, aussitôt, relevée par la colère, -elle arpenta, à grands pas, le corridor; elle -poussa la porte du salon, afin que maman y -achevât son récit; mais le souvenir, peut-être -l'odeur du pharmacien qui avait passé là, la -rejetèrent en arrière, et elle alla tomber sur une -chaise de la salle à manger. Maman disait:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu veux? Il avait entendu -parler de l'autre...</p> - -<p>—Comment!... de l'autre?</p> - -<p>—Oui, du professeur de solfège...</p> - -<p>—Alors, l'autre... tout Chinon sait!...</p> - -<p>Le professeur de solfège était venu aux renseignements -à Chinon; il avait vu les notaires, -appris par eux le chiffre minuscule de ma dot,—mon<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -prix!...—et, dans la ville, ici et là, -cueilli sur moi, sur nous, quelques éclaircissements. -Par les saute-ruisseaux, par les clercs, on -avait aisément su qui venait de Tours s'enquérir -de M<sup>lle</sup> Doré: un professeur de solfège dans -les écoles municipales. Le pharmacien, nouveau -dans la ville, avait jugé qu'il valait bien le -professeur.</p> - -<p>Et ce jeune pharmacien ganté, en redingote, -en tuyau de poêle, sonnant à la maison, un -dimanche, quand toute la ville est dans la -rue!... De celui-là non plus, on n'ignorerait pas -la démarche...</p> - -<p>Pauvre grand'mère! de quelles tribulations -ne fus-je pas pour elle la cause involontaire? De -pareilles épreuves l'accablaient; on la trouvait -très vieillie. Le docteur demandait, pour la -quarantième fois, à maman:</p> - -<p>—Quel âge a donc madame votre mère?</p> - -<p>—Soixante-sept ans à la Toussaint, docteur.</p> - -<p>—Ah! ah!...</p> - -<p>Et il ajoutait confidentiellement, du ton dont -il eût formulé une ordonnance un peu intime:</p> - -<p>—Ce qu'il lui faudrait, c'est un bon mariage -pour Mademoiselle Madeleine...</p> - -<p>Nous le savions bien! et cela me faisait trembler, -parce que je prévoyais que si, par hasard, -un "bon mariage" se présentait, qu'il me plût<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -ou non, il me faudrait l'accepter pour épargner -la santé de grand'mère.</p> - -<p>En attendant, comme les "bons mariages" -n'affluaient pas, je proclamais, moi, pour éviter -les mauvais, que je ne voulais pas me marier:</p> - -<p>—Je n'aime que la musique!</p> - -<p>Tout le monde haussait les épaules.</p> - -<p>—Dame! écoutez: si, sans fortune, on ne -peut pas épouser qui vous plaît, moi j'aime cent -fois mieux rester fille.</p> - -<p>Alors grand'mère disait:</p> - -<p>—La fortune! la fortune!... sans doute; -mais il ne faut pas oublier, mon enfant, que -nous avons fait les plus grands sacrifices pour -te procurer une éducation parfaite. Dieu merci, -malgré tes... originalités, tu es et tu passes pour -une jeune fille bien élevée: c'est un capital, cela. -Il se trouvera quelqu'un pour l'apprécier.</p> - -<p>Le noyau de la foi de grand'mère était cela: -une jeune fille bien élevée a une valeur de... Il -ne peut se faire qu'elle ne s'allie pas quelque -jour à une valeur correspondante.</p> - -<p>Sous son inquiétude, et malgré ses crises de -désespoir, elle gardait un optimisme tenace.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XX" id="XX">XX</a></h2> - - -<p>Nous vîmes encore refleurir le printemps -aux balcons de la terrasse et dans le Clos de -M. Vaufrenard. Pendant que les Vaufrenard -étaient à Paris, nous avions l'autorisation de -pénétrer chez eux pour aérer la maison, pour -surveiller Tondu, qui était chargé d'entretenir -le petit parterre; et il m'était recommandé d'user -du demi-queue Erard, pour mes études, de préférence -à mon vieux piano droit.</p> - -<p>J'aurais eu grand plaisir à voir blanchir les -arbres à fruits, à voir se réveiller la terre du -père Sablonneau et reverdir les peupliers des -îles, si chaque retour de saison ne m'eût été -abîmé par l'idée que j'étais une jeune fille à -marier, que je ne me mariais pas, que j'aurais -dû être enlevée d'ici depuis longtemps, comme -les autres qui avaient joué, enfants, avec moi, -sur cette terrasse, enfin par l'idée que j'aurais -dû n'être plus là!</p> - -<p>Quand Sablonneau bêchait sa vigne, s'il m'apercevait -d'en bas et portait la main à son -chapeau, il dodelinait de la tête, il soulevait une -épaule, et souvent il mâchonnait un juron. Mon -frère, qui n'était jamais gêné par les mots, -m'avait rapporté ce que Sablonneau, un jour,<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -avait dit ainsi dans sa gorge avec un gros juron: -"Si c'est pas dommage, un si beau brin de -fille!..." Sablonneau lui aussi pestait que je ne -fusse pas mariée. Sablonneau faisait comme ma -vieille Françoise qui, lorsqu'elle m'aidait à m'habiller, -ne pouvait me voir ni les bras nus ni la -gorge sans pousser des soupirs à fendre l'âme. -Et si je lui demandais en riant: "Mais, qu'as-tu -donc?" elle dodelinait de la tête, elle aussi.</p> - -<p>Ah! si ce n'eût été ce désir général de me -voir mariée, que j'eusse donc été tranquille, -moi! Que je me fusse amusée à voir gambader -mes araignées d'eau dégingandées dans la citerne! -Que je me fusse satisfaite, longtemps encore -sans doute, à voir mes songeries, mes regrets, -mes désirs imprécis, mes espérances emplir cette -belle vallée en fleurs! Derrière moi, je n'avais -que dix pas à faire, j'étais à mon piano avec -mon Chopin, mon Beethoven, mon Rameau et -mon Franck, mes enchanteurs! Aussitôt en -leur pouvoir, par le jeu à présent si facile de mes -doigts, le reste du monde me semblait peu de -chose! Je me rappelais ce que M. Topfer -m'avait appris de Beethoven: "Cet immense -génie était sourd! Imaginez-vous un homme -entouré d'une muraille infranchissable... Il n'entendait -ni sa musique, ni les applaudissements -qui l'accueillaient..." Et M. Topfer, en désignant<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -les partitions des œuvres sublimes ajoutait: -"Tout cela ne s'est passé que dans sa -tête!..." Je voyais l'œil bleu, l'œil d'enfant, de -M. Topfer, se mouiller d'admiration et d'émotion -profonde à cette pensée. Le goût de la vie -intérieure, développé par l'éducation chrétienne, -me semblait préférable à tout autre... Quand -j'avais passé la journée sous l'influence de la -poésie de mes grands maîtres, j'étais dégoûtée -du monde... Le "beau brin de fille" que -Sablonneau voyait en moi, ces bras, cette gorge -et cette chevelure qui attendrissaient ma vieille -bonne, eh bien! j'offrais tout cela à ceux qui -savaient le mieux me ravir, à mes chers génies; -je m'imaginais que leurs ombres devaient se -réjouir de voir une fraîche jeune fille se consacrer -au culte de leur mémoire. J'ai conservé -dans mes vieux papiers une petite poésie, dont -je n'oserais pas recopier un seul vers, tant ils -sont à la fois médiocres, innocents et hardis, par -laquelle je vouais chaque partie de moi-même à -mes <i>trois célestes amants</i>! Il y avait une strophe -pour les yeux, une pour la bouche, une pour -les "blonds cheveux," une pour les "longs -bras blancs," une autre pour les "doigts agiles!" -Les mots que je souligne donnent une idée du -style employé et que j'empruntais aux romances: -il me semble aujourd'hui comique, mais à la<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -seule vue de ce papier jauni, mon cœur se soulève, -parce qu'en écrivant à vingt ans ces choses -naïves et cyniques, j'étais vraiment bien émue; -ce n'était pas pour les envoyer à un journal, ni -pour les montrer à quelqu'un, que je me torturais -à trouver des rimes,—dans ce temps-là, les -jeunes filles ne faisaient pas imprimer leurs vers...—c'était -pour épancher un très réel bonheur -intime, un bonheur très haut, très noble: véritable -et logique suite de mes félicités religieuses.</p> - -<p>Il me fallait quelque chose de grand, de -magnifique. J'avais touché cela au couvent. -Lorsque, ensuite, j'avais aimé un homme, sans -l'approcher, j'avais pu aisément croire qu'il était -de taille à combler mes désirs. A présent, je me -croyais comblée par mon enthousiasme musical. -N'étais-je pas heureuse? ne pouvais-je pas rester -comme cela? Quel était donc le mariage qui ne -détruirait cette félicité-là? Et quel mari m'en -procurerait une analogue?</p> - -<p>Je comptais sur le retour des Vaufrenard -pour m'affermir dans la voie qu'ils avaient -choisie pour moi, ce dont je leur savais tant de -gré. Quel moyen auraient-ils imaginé pour -m'emmener à Paris cet été et me faire concourir -sans que grand'mère s'en aperçût? Ils commençaient -à être assez puissants sur elle pour obtenir -jusqu'à l'invraisemblable.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p> - -<p>En les attendant, je travaillais sans maître, -car la petite leçon que "je donnais" chaque -samedi à M<sup>me</sup> de Testaucourt était vraiment -une pure formalité.</p> - -<p>Ah! que c'était curieux, chez nous, cette -attente des Vaufrenard, au printemps! Les -arbres en fleurs, le travail du jardinier dans les -parterres, le soleil commençant à réchauffer -notre coteau en espalier, n'étaient rien: le -renouveau, c'était les Vaufrenard qui amenaient -avec eux l'air de Paris et qui ressuscitaient la -vie à Chinon.</p> - -<p>Ils étaient un peu, pour nous tous, ce que -sont pour les enfants, à la campagne, les parents -qui reviennent de la ville: qu'allaient-ils nous -rapporter?</p> - -<p>C'était le temps où l'on essayait d'acclimater -en France la musique de Wagner. Nous avions -su par le journal, qui s'en indignait comme -d'une nouvelle invasion étrangère, et par les -lettres des Vaufrenard, le bruit qu'avait fait à -Paris une certaine représentation de <i>Lohengrin</i>. -J'étais très avide de m'initier à la musique nouvelle -que les journaux qualifiaient de barbare et -les Vaufrenard de géniale.</p> - -<p>Les Vaufrenard apportaient en effet avec eux -presque toutes les partitions du maître nouveau. -A la vue de ces couvertures couleur de miel où<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -le nom de Richard Wagner se discernait parmi -un charabia allemand, ma grand'mère bondit, -grand-père fit la grimace, maman elle-même eut -peur: on eût dit que les Vaufrenard hébergeaient -chez eux et nous présentaient un espion!</p> - -<p>—J'espère que Madeleine ne va pas jouer -ça!... dit grand'mère.</p> - -<p>—Pas de si tôt! fit M. Vaufrenard, tranquillisez-vous, -madame!</p> - -<p>Et il se refusa à me confier aucune partition, -sous le prétexte qu'il ne fallait pas s'initier -à cela toute seule: il avait peur que je ne fusse -rebutée au premier accord; il voulait m'initier -lui-même; il me dit à l'oreille: "Demain -matin, ici!..."</p> - -<p>Ce fut une sorte d'escapade frondeuse, une -rébellion organisée contre les pouvoirs publics! -Le matin, conduite par Françoise ou par ma -pauvre maman qu'on ne craignait guère, je -recevais de M. et de M<sup>me</sup> Vaufrenard l'initiation -wagnérienne. <i>Tannhauser</i>, <i>les Maîtres Chanteurs</i>, -<i>Lohengrin</i>, <i>l'Or du Rhin</i>: en une semaine, nous -avions parcouru presque quatre opéras, M<sup>me</sup> -Vaufrenard au piano, M. Vaufrenard chantonnant, -chantant quelquefois, même en allemand! -Je me souviens d'avoir été tellement enthousiasmée -par la phrase de Voglinde, dans les -abîmes du Rhin... après les cent trente-quatre<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -mesures du prélude: "Vei...a, va-ga! vogue la -vague!..." que je demandai à la reprendre moi-même, -et M. Vaufrenard s'écria: "Mais, tu -chantes!" C'était vrai, j'avais la voix juste, -mais je n'avais jamais chanté que pour moi. -Sans prononcer les paroles allemandes, je suivis -tant mal que bien les rôles de femme qui se -trouvaient dans ma voix. Ce fut un regain de -plaisir pour nos réunions intimes du matin. -L'amour wagnérien empêcha peut être M. et -M<sup>me</sup> Vaufrenard de s'apercevoir que je manquais -des leçons de Bienheuré. Jamais notre commune -frénésie musicale n'avait été si vive. On -savait que M. Topfer avait été, quoique si -intransigeant ami de ses classiques, un des -premiers à goûter Wagner, et nous disions en -chœur: "Ah! quand Topfer sera là!..."</p> - -<p>C'est entre nous qu'il ne s'agissait pas de -mariage! Nous avions autre chose à faire!...</p> - -<p>Je disais à M. Vaufrenard: "Et mon concours?"</p> - -<p>—Nous t'enlevons, c'est entendu... Nous -t'enlevons au moment voulu!</p> - -<p>J'en tremblais, mais avec un secret bonheur. -Etais-je assez prise par la musique! Ah! vraiment -ces Vaufrenard avaient découvert ma -voie. C'étaient eux qui avaient soupçonné mon -goût, qui l'avaient cultivé, surchauffé, qui<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -m'avaient créé, on peut le dire, une seconde -nature, car, sans eux, je n'aurais été, évidemment, -que la petite bécasse à marier, ordinaire, -et, franchement; ne m'avaient-ils pas mise au-dessus -de cela?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Voilà où nous en étions, quand, un beau -matin, je reçus une lettre particulière de -M. Topfer.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'avait à me dire mon vieil ami -Topfer? Il me demandait de vouloir bien me -faire entendre en public, à Angers, dans un -grand concert que donnerait, au mois de juin, -une société musicale très connue dans le pays.</p> - -<p>Me faire entendre en public!... Tout mon -sang s'arrêta, quand je lus cela. J'eus d'abord -une surprise, plutôt joyeuse, un orgueil fou, -ensuite une idée un peu vulgaire, dont je ne me -flatte pas: "Que de gens vont être "épatés!" -C'est que je sentais déjà, à cette époque, quoique -d'une façon très imprécise, que ceux que -nous avons indisposés contre nous en nous -singularisant un peu parmi eux, nous les subjuguons -et les gagnons en nous singularisant tout -à fait. Je vis les journaux où mon nom serait -cité, peut-être répété dans un article; je vis la -figure épanouie des Vaufrenard, je vis le petit -œil bleu, si ému, de mon cher vieux Topfer...<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -Mais tout à coup, je vis aussi le lieu du concert, -l'estrade, le piano ouvert, la salle comble... Et -je dus m'asseoir.</p> - -<p>Je descendis, bouleversée. Maman, grand'mère, -avaient aussi reçu, chacune, une lettre de -M. Topfer. Il avait pris toutes ses précautions, -le cher homme! Maman était très flattée et ne -pensait qu'à la toilette qu'il me faudrait pour -jouer en public; grand'mère gardait une réserve -inquiétante, elle allait et venait par la maison, -les lèvres serrées, l'enveloppe de M. Topfer -pliée en deux et fichée entre deux boutons du -corsage. Elle avait dit seulement, paraît-il: -"Moi aussi, j'ai reçu une lettre."</p> - -<p>Tout à coup, ayant achevé je ne sais quelle -besogne, elle éclata. Elle était indignée, tout -simplement; à l'entendre, une pareille proposition -équivalait à un attentat contre ma personne. -Elle n'aurait jamais cru cela possible de -la part de M. Topfer; cependant, elle rappelait -qu'elle l'avait toujours dit: "Ces artistes sont, -au fond, tous des bohèmes." Pour qui nous -prenait-il, ce vieux "coureur de cachets?" -N'allait-il pas, aussi, m'offrir cinq cents francs -pour m'exhiber en public, comme une comédienne?</p> - -<p>—Va à Angers, ma fille!... monte sur les -tréteaux comme une Sarah Bernhardt!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span></p> - -<p>—Mais, grand'mère, il ne s'agit pas...</p> - -<p>—Comment? il ne s'agit pas? De quoi -s'agit-il donc?... Une femme qui appartient au -public n'appartient plus ni à sa famille, ni à sa -maison... Mais, c'est à croire, ma pauvre enfant, -que votre génération a perdu le sens commun: -quel est donc le but de la vie, si ce n'est de -fonder une famille?</p> - -<p>—Sans doute, grand'mère, mais pourquoi -nous fait-on cultiver les arts?... pour ne les -savoir qu'à moitié?...</p> - -<p>—Oui, oui, raisonne, ma fille, c'est de ton -temps!... Les arts! les arts!... Je vous demande -un peu!... Mais si ta mère m'avait dit -un mot comme celui-là, quand elle avait ton -âge, je lui aurais administré une correction, -comme à une petite morveuse... Oh! n'aie pas -peur: cela ne se fait plus!</p> - -<p>Et elle s'en allait, répétant:</p> - -<p>—Les arts!... les arts! Ma parole, je ne -comprends plus... Je suis trop vieille, décidément, -je suis trop vieille... L'année dernière, -c'était "l'amour," Sa Majesté l'Amour, la -grande passion!... L'année d'avant, il fallait -vous empêcher d'être trop dévote!... C'est à -donner sa langue au chat... Je m'y perds... -Mes parents à moi sont morts, pourtant, plus -âgés que je ne le suis; ils avaient vu bien des<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -guerres, bien des bouleversements et des révolutions; -mais je ne crois pas qu'ils aient essuyé -pareil vent de folie!...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XXI" id="XXI">XXI</a></h2> - - -<p>Grand-père reçut son algarade. Il revenait du -dehors où il jardinait, le matin. Grand'mère lui -donna à lire la lettre de M. Topfer, et je vis, -à ses yeux, qu'à la fois il était flatté et sentait -que nous allions avoir de vives discussions.</p> - -<p>Il ne dit rien. Mais ne pas soutenir sa femme, -c'était presque se prononcer en faveur de la -proposition Topfer. Oh! qu'il eût mieux fait de -rester à retourner la terre, dans ses plates-bandes, -une heure de plus!... Son muet -acquiescement au projet musical provoqua une -crise qui dura longtemps et pendant laquelle -nous entendîmes tout ce qu'une honnête femme -de la vieille bourgeoisie provinciale pouvait -concevoir de secrète horreur pour le monde des -arts. Ma pauvre grand'mère épancha une bile -que nous ne soupçonnions même pas.</p> - -<p>Il fallait que les Vaufrenard eussent une bien -grande influence sur elle par ailleurs, pour -qu'elle les supportât malgré leur musique. Nous -vîmes que, depuis une dizaine d'années qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -fréquentait régulièrement et patiemment chez -eux, ce culte de la musique, qu'on y célébrait, -lui répugnait intimement comme l'eût fait une -cérémonie en l'honneur de Baal! D'abord la -musique classique l'ennuyait, quant à elle, et -ceux qui la goûtaient y semblaient prendre une -réjouissance de mauvais aloi. Dans son emportement, -elle alla jusqu'à dire à son mari devant -moi:</p> - -<p>—Où cela mène? veux-tu que je te le dise?... -Vaufrenard,—je le sais, par les confidences de -sa malheureuse femme...—Vaufrenard...</p> - -<p>—Eh bien!... Vaufrenard?...</p> - -<p>—Il a eu dix maîtresses!</p> - -<p>—Qu'est-ce que la musique a à faire avec -cette circonstance? dit grand-père.</p> - -<p>—Oui, oui, sans doute, la plupart des -hommes sont sans conduite, mais il n'est pas -moins certain que l'habitude du plaisir de -l'oreille prédispose à tous les plaisirs, à tous!... -Oh! vous pouvez rire et vous moquer de moi, -je maintiens mes idées là-dessus: quoique d'un -autre âge, elles sont les bonnes. De la musique, -je vous le concède, comme de la peinture, il en -faut, oui, pour occuper les loisirs et provoquer -des réunions, et il est d'usage qu'une jeune fille -peigne à l'aquarelle: c'est gracieux; et que l'on -fasse un tour de danse pour faciliter les mariages,<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -c'est nécessaire... mais, aussitôt que le -"grand art" s'en mêle, vous ne voyez que -prétention, excentricités et prétextes à se mettre, -sous tous rapports, hors de la loi commune!...</p> - -<p>Oh! ce fut une fameuse dispute qui dura -toute la matinée! J'en manquai d'aller poursuivre -ce jour-là mon initiation au "grand art" -wagnérien, et l'on était tellement excité contre -les Vaufrenard que je n'osai même pas, l'après-midi, -proposer d'aller chez eux. J'avais pourtant -un grand désir d'entretenir M. Vaufrenard du -projet Topfer: il devait, lui aussi, le connaître, -il avait certainement reçu, lui aussi, une lettre -d'Angers. Car, à mesure que grand'mère combattait -ce projet, par des arguments qui ne sont -pas tous aussi faux qu'ils me semblaient l'être -alors, je me sentais une irrésistible envie de -triompher de toutes les difficultés, tant de celles -qui me venaient du dehors que de celles que -j'éprouvais moi-même. Avec ma consécration -définitive à la musique, il fallait en finir, voyons! -Mon vieil ami Topfer l'avait très bien compris; -il m'en proposait le moyen... Si le petit coup -d'Etat d'Angers réussissait, la partie était gagnée, -mon sort déterminé; je ne pouvais plus revenir -en arrière.</p> - -<p>C'est un jeudi, je me souviens, que nous -était parvenue la lettre de M. Topfer; le lendemain<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -vendredi, nous avions, à dix heures, -une messe anniversaire de la mort de mon -pauvre papa; M<sup>me</sup> Vaufrenard s'y montra, nous -serra la main, disparut. Le lendemain c'était le -voyage de Tours; point de Vaufrenard ce -jour-là. De sorte que je ne pus revoir les Vaufrenard -que le dimanche suivant. Cette première -entrevue, après la lettre Topfer, devait avoir la -plus grande importance. Le poids de M. Vaufrenard, -seul, pouvait faire incliner les événements -à mon gré. Grand'mère s'insurgeait contre -lui, à distance, mais quand il lui parlerait dans -le nez, avec sa belle voix de baryton, et de -toute la hauteur de sa suprématie financière, -qu'oserait-elle objecter?</p> - -<p>Mon cœur palpitait assez fort, mais je n'étais -pas très inquiète, j'avais confiance en la force -de M. Vaufrenard et je ne pouvais douter qu'il -ne l'employât à seconder son ami Topfer qui lui-même -favorisait nos projets futurs et qui, -d'ailleurs, c'était probable, n'avait agi que de -connivence avec lui.</p> - -<p>Je voyais bien ce qui se passerait à la matinée -du dimanche. M. Vaufrenard m'embrasserait, -d'un air fier, car, enfin, à l'idée que son élève -allait bientôt se faire entendre devant un grand -public, il se rengorgerait évidemment. Et, avec -sa rondeur habituelle, il était homme à parler<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -immédiatement du concert, à l'annoncer à toutes -les personnes présentes, à organiser, qui sait? -une caravane pour Angers afin de me faire un -triomphe!... Quant aux habitués du dimanche, -pensais-je à part moi, cela va leur porter un -coup; ces gens-là me tiendront dorénavant -pour quelqu'un... Et grand'mère sera subjuguée -et croulera sous l'avalanche des félicitations.</p> - -<p>Voilà comment, moi, j'arrangeais les choses.</p> - -<p>Voici comment elles se passèrent.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XXII" id="XXII">XXII</a></h2> - - -<p>Comme nous montions, à pas lents, la ruelle -assez raide conduisant chez les Vaufrenard, -nous vîmes, de loin, descendre à la grille, deux -messieurs, dont l'un était M. Segoing, conseiller -général, et dont l'autre nous était inconnu. -A notre entrée, ces messieurs se trouvaient -encore dans le vestibule où M. Vaufrenard -était venu au-devant d'eux. M. Segoing nous -salua, tandis que M. Vaufrenard entraînait l'inconnu, -en lui appliquant la main à plat sur le -dos, dans une petite pièce dite cabinet de travail. -Nous fûmes seuls au salon, avec M<sup>me</sup> Vaufrenard -et le conseiller général, nous excusant, lui<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> -comme nous, de nous présenter de si bonne -heure. Comme M. Vaufrenard ne rentrait pas, -avec son inconnu, M<sup>me</sup> Vaufrenard dit:</p> - -<p>—Oh! mon mari adore les cachotteries!</p> - -<p>Et nous sûmes que celui à qui il faisait, dans -son cabinet de travail, des "cachotteries", était -un architecte de Paris, nommé Achille Serpe, -occupé dans les environs de Champigny, à -restaurer le petit château de Bel-Ebat, à M. Segoing. -Celui-ci nous parla des travaux qu'il -faisait exécuter à sa gentilhommière, et il employait, -non sans pédantisme, des termes techniques, -pour exprimer cent détails de l'architecture -de la Renaissance, qui nous étonnaient un -peu, car nul ne s'était douté jusqu'à présent des -connaissances archéologiques de notre conseiller -général.</p> - -<p>—Que vous êtes savant!... lui dit M<sup>me</sup> Vaufrenard.</p> - -<p>Il fit alors le modeste:</p> - -<p>—Je vis depuis quinze jours dans la compagnie -d'Achille Serpe!</p> - -<p>—Oh! oh!... c'est tout dire!...</p> - -<p>—C'est le Viollet-le-Duc de la Renaissance -française: à côté de lui, on jurerait être encore -sous le gouvernement du roi François I<sup>er</sup>.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard et ma grand'mère soupirèrent -en même temps; grand'mère dit:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p> - -<p>—Que n'y sommes-nous!</p> - -<p>Mais c'était de M. Achille Serpe qu'il était -question. Le conseiller général nous vanta son -savoir, son goût, son ingéniosité, qui, ce n'était -pas trop affirmer, touchait au génie... Il nous -énuméra les travaux dont il était chargé en -Normandie, en Bourgogne, en Périgord, par la -Commission des monuments historiques. Nous -étions édifiées sur le compte de l'architecte, -lorsque celui-ci enfin entra, toujours poussé, -dans le dos, par la main de M. Vaufrenard. On -nous le présenta, quelques personnes arrivèrent -presque aussitôt, à mon désespoir, car j'aurais -voulu parler à mon aise à M. Vaufrenard. Je le -regardais, l'œil brillant, afin de correspondre -par ce seul signe avec lui: "Eh bien! disait -mon regard, le concert?... hein?... qu'en dites-vous?..." -M. Vaufrenard ne me regardait pas. -Il parlait, à tort et à travers, de choses absolument -dénuées d'importance, et il parlait beaucoup -trop fort. Je pensais: "Il ne parlera pas -plus haut, tout à l'heure, quand il annoncera -mon concert!..." Et il ne l'annonçait point, ni -haut ni bas! On n'en avait que pour l'architecte. -Moi, je maudissais cet intrus qui venait là, -par une coïncidence vraiment désolante, me -couper mon effet. Que nous faisait cet Achille -Serpe? Est-ce que quelqu'un d'entre nous avait<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -un château Renaissance, ou s'en voulait faire -construire un?... car cet Achille Serpe vous -bâtissait, disait-on, en vingt-huit mois, avec la -pierre du pays et l'ardoise d'Angers, un "petit -Chenonceau," un "Hôtel Goüin," ou un -"Azay en miniature..." C'était un homme ni -beau ni laid, encore jeune, assez grand, avec -des cheveux lustrés et plats, et des favoris -courts rejoignant la moustache, le menton rasé, -tel qu'on a représenté longtemps les agents de -change, les hommes de Bourse.—On parlait -tant de lui, qu'il fallait bien le détailler un -peu!...—Et je me disais, en l'observant: -"Va-t-il s'en aller?... C'est un étranger, et -M. Segoing n'est pas des habitués des dimanches: -leur visite ne saurait être longue..." -Après tout, M. Vaufrenard aurait bien pu, -devant eux, dire un mot de mon concert!... Un -moment, comme on passait en revue les monuments -de la Renaissance dans la région, on -nomma l'Hôtel Pincé, à Angers... Je ne connaissais -point l'Hôtel Pincé, mais au nom -d'Angers, mon cœur sauta; mon œil s'aviva -plus encore et je regardais M. Vaufrenard, à le -suggestionner! M. Vaufrenard se souciait bien -de mon regard enflammé!... et l'on abandonna -la ville d'Angers sans accorder un mot ni à -M. Topfer ni à la musique...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span></p> - -<p>La musique!... Ah! ce fut ce M. Achille -Serpe qui en parla, et à moi-même, et de quelle -façon, Seigneur!</p> - -<p>—J'ai entendu dire, mademoiselle, que vous -êtes excellente musicienne...</p> - -<p>—Oh!... monsieur!</p> - -<p>Et je regardais M. Vaufrenard: "Hardi -donc! mais parlez donc!... voilà l'occasion à -vous de répondre pour moi: "Musicienne?... -elle va tout simplement se faire entendre au -mois de juin, devant quinze cents personnes!..." -Et le satané M. Vaufrenard ne disait rien du -tout et me laissait sur mon stupide: "Oh!... -monsieur!..." qui n'était pas moins banal, je le -reconnais, que la question de l'architecte Achille -Serpe.</p> - -<p>Je ne me suis jamais rappelé ce que me dit -de nouveau ce M. Achille Serpe pour me tirer -d'embarras; il m'en tira, en tous cas, et trouva -moyen de me faire parler; car, ne voilà-t-il pas -qu'il s'occupait de moi, maintenant, après avoir -paru faire à peine attention à moi au début de -sa visite! Je le trouvais ordinaire, et je ne me -mettais pas en frais. En outre, je ne lui pardonnais -pas mon mécompte. Tout à coup, je pensai: -"Mais, ne se pourrait-il pas que M. Vaufrenard -ignorât l'affaire du concert?..." Et je vous lâche -mon Achille Serpe pour aller m'asseoir sur le<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -tabouret de piano qui était en promenade loin -de son instrument et que le maître de la maison, -tout en causant, s'amusait à faire tourner sur sa -vis. Et je dis à l'oreille de M. Vaufrenard:</p> - -<p>—Eh bien!... et ce concert d'Angers?</p> - -<p>Il fit, exactement, comme s'il n'avait pas -entendu ma question.</p> - -<p>"Ah! ah! me dis-je, qu'est-ce qui se passe?..." -Peut-être aussi, ma grand'mère avait-elle correspondu -avec lui depuis le jeudi précédent, et -avait-elle décidé qu'il ne serait jamais question -de cette "exhibition publique," comme elle -disait?</p> - -<p>Quelques minutes plus tard, on me priait de -me mettre au piano, M. Vaufrenard disposait -lui-même la partition; nous nous trouvions un -peu isolés, lui et moi, devant le clavier; je me -hasardai à lui demander:</p> - -<p>—Vous n'avez donc pas reçu un mot de -M. Topfer?</p> - -<p>Il me dit, tous bas, d'un ton bourru:</p> - -<p>—Tais-toi, petite sotte! tais-toi donc!</p> - -<p>Ah! bien, je vous jure que j'étais en bonne -disposition pour exécuter mon morceau, après -cela!... M. Achille Serpe aurait une belle impression -de mon talent!...</p> - -<p>Il écouta patiemment et m'adressa force -compliments. Ce n'est ni le nombre ni la<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -chaleur des compliments qui vous touche. -M. Vaufrenard dit:</p> - -<p>—Ah! monsieur, vous allez voir une jeune -fille pleine de confusion!</p> - -<p>L'architecte ne me vit point du tout pleine -de confusion: ses compliments ne me troublaient -pas le moins du monde.</p> - -<p>Et il ne s'en allait toujours pas!</p> - -<p>Il parla des jeunes filles de Paris qui, à -son dire, ne se distinguaient des femmes que -par une hypocrisie plus soignée, plus constante: -"hommage, dit-il, qu'elles rendent -à la vertu traditionnelle qu'exigent d'elles les -épouseurs."</p> - -<p>M. Achille Serpe n'en avait pas fini avec ses -jeunes filles de Paris! Je crois même qu'il en -fit une étude trop vive et trop "appuyée," car -ces dames se trémoussèrent, toussotèrent, et il -comprit aussitôt qu'il dépassait la limite de -perception de nos oreilles susceptibles. Je ne -fus pas choquée, moi, de ses excès, parce que -le fait même d'exprimer en termes voilés des -choses que l'on n'abordait point dans nos conversations, -me paraissait une supériorité. Cela -n'était certes pas le signe chez moi d'une grande -maturité d'esprit, mais je déclare mes impressions -telles qu'elles furent, et peut-être peuvent-elles -contribuer à expliquer le prestige, sur<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -la province, de la plus futile sottise pourvu -qu'elle vienne de Paris.</p> - -<p>—Moi? dit-il à quelqu'un qui l'interrogeait, -plutôt que d'épouser une de ces petites coquines, -j'aimerais mieux me faire moine, et bénédictin!</p> - -<p>Cette profession de foi ou la forme qu'il lui -donna fut jugée très spirituelle; toutes les -personnes présentes rirent à gorge déployée. -Moi, je ne trouvais pas cela drôle, mais c'était -ainsi. Ce M. Achille Serpe était jugé un -homme charmant.</p> - -<p>Mais pourquoi étais-je une "petite sotte," -moi, de vouloir parler de <i>mon</i> concert?...</p> - -<p>Car enfin, toutes les grâces de M. Achille -Serpe ne me laissaient point oublier que je -vivais depuis le jeudi précédent dans l'attente -de cette après-midi, où l'opinion de M. Vaufrenard -sur le concert devait décider, non seulement -de cette première audition en public, -mais de mon avenir...</p> - -<p>On goûta. Le conseiller général et l'architecte -goûtèrent. Ils étaient là comme chez eux; ils -n'avaient pas mieux à faire que de passer la -journée là. Un domestique tenait le cheval à la -grille, et toutes les personnes qui entraient -faisaient force compliments du cheval et de la -charrette anglaise.</p> - -<p>Il y avait là trois jeunes filles moins âgées<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -que moi de quatre ou cinq ans, et que je rencontrais -chaque dimanche. Une d'elles, M<sup>lle</sup> -Bouquet, passait pour jolie, et riche.</p> - -<p>"Eh bien! me disais-je, mon M. Achille -Serpe, en voilà des jeunes filles qui ne sont pas -de Paris!... hardi donc!..." Mais M. Achille -Serpe se montrait très réservé; il ne recherchait -pas, c'était évident, la société des jeunes filles; -il semblait fort sérieux. Ce n'était pas non plus, -il faut le dire, un homme de toute première -fraîcheur: il avait bien trente-sept ans sonnés. -Je pensais que, parce qu'il m'avait vue la -première, parce qu'il m'avait entendue au piano -et félicitée, il était assez naturel qu'il causât -avec moi plutôt qu'avec les autres, mais il -n'avait point l'air de se soucier des autres. Je -n'en étais pas intimement flattée, parce que ce -M. Achille Serpe m'était très indifférent, mais -la rivalité entre femmes est une chose si naturelle -que je n'étais pas fâchée, malgré tout, qu'il -s'occupât de moi, et si ce n'avait été l'énigme -de <i>mon</i> concert, qui me tourmentait, je ne me -serais pas trop ennuyée ce jour-là.</p> - -<p>Une des jeunes filles, la petite de Gouffier, -me dit, après le goûter, et sur un drôle de -ton:</p> - -<p>—Les arts s'assemblent!</p> - -<p>Je souris, bénévolement, comme on fait<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -souvent, par contenance provisoire, quand on -n'a pas compris ce qu'une personne vient de -vous dire. Puis je pensai que l'allégorie était -maligne et M<sup>lle</sup> de Gouffier jalouse!... "Les -arts:" la musique et l'architecture!... "s'assemblent:" -M. Achille Serpe avait fait plus -attention à moi qu'à elle.</p> - -<p>Le groupe des trois jeunes filles me regardait -de loin et parlait de moi. J'allai tout droit à -M<sup>lle</sup> de Gouffier et je l'assurai que je n'avais -pas compris tout à l'heure son apologue, et -qu'en avoir souri était trop bête. M<sup>lle</sup> de Gouffier -ne dit rien; les deux autres s'écrièrent:</p> - -<p>—Mais, pourquoi donc serait-ce bête?</p> - -<p>—Mais, ce n'est pas bête du tout!</p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Gouffier leur avait rapporté son -apologue et mon sourire d'acquiescement!... Je -fus horriblement vexée. J'aurais volontiers -envoyé au diable l'architecte. Du moment qu'on -interprétait comme un flirt trois ou quatre -paroles échangées avec cet homme dont je ne -me souciais pas et qui ne me plaisait point, je -le prenais en horreur. Je l'évitai le plus que je -pus, le reste de l'après-midi.</p> - -<p>Quand il fut parti, enfin, je demandai, à -part, à M. Vaufrenard:</p> - -<p>—M. Topfer...</p> - -<p>—Il s'agit bien de M. Topfer!...—me fit-il<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -avec la brusquerie qu'il avait encore plus -dans les bons jours que dans les mauvais,—laisse-nous -tranquilles avec M. Topfer!... J'ai -à parler avec ta grand'mère.</p> - -<p>Et il alla parler à ma grand'mère, à qui je vis -ouvrir des yeux, ronds, stupéfaits.</p> - -<p>"Ah! me dis-je, est-ce que l'architecte voudrait -m'épouser, sans dot, en haine des jeunes -filles de Paris?..."</p> - -<p>C'était cela! J'avais deviné juste. Ma grand'mère -ne m'en avertit pas ce jour-là; mais je la -surpris, dans la soirée et les jours suivants, à -chuchoter avec son mari ou avec maman, et puis -je voyais bien les figures!</p> - -<p>Il paraît que ce n'était point la première fois -que ce M. Serpe venait à Chinon, ni la première -fois qu'il me voyait. Depuis trois semaines qu'il -travaillait à Bel-Ebat, il s'était fait conduire -à Chinon, chaque dimanche, à la messe. Tout -le monde se souvint, plus tard, d'avoir aperçu -la charrette anglaise et un étranger avec le petit -groom de M. Segoing. Il venait à la messe pour -y voir les jeunes filles, et c'était sur moi qu'il -avait jeté son dévolu. Par les Vaufrenard qu'il -avait déjà vus, il apprenait qui j'étais et ma -situation de fortune peu brillante, et celle de -mon frère, menace perpétuelle pour la famille. -Peu lui importaient ces détails, il gagnait beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -d'argent. Il voulait se marier, et il n'avait -qu'un souci; il le dit; et c'était d'épouser une -jeune fille bien élevée.</p> - -<p>Et que je devinsse la femme de M. Achille -Serpe, architecte, cela était donc, aux yeux de -M. Vaufrenard, d'une telle importance, que -cette musique, qu'il mettait au-dessus de tout, -que nos beaux et hardis projets de Conservatoire, -que <i>mon</i> concert d'Angers, passaient du -coup au second plan, que dis-je? ne semblaient -seulement pas dignes d'être pris en considération?</p> - -<p>Comment! cette belle passion musicale que -l'on m'avait insufflée, cet avenir d'artiste qu'on -avait fait étinceler à mes yeux, cette autre -religion dont on m'avait tant pénétrée, ce n'était -donc qu'un pis aller?... On ne me poussait à -cela que parce qu'on me savait sans fortune et -parce qu'on croyait pour moi tout mariage -impossible! Pour un amateur qui s'offrait, un -si splendide échafaudage ne tenait plus debout, -on s'en détournait avec dédain, on l'abattait d'un -coup de pied: "Laisse-nous tranquilles avec ton -M. Topfer!... Il s'agit bien de M. Topfer!..." -Un monsieur nommé Achille Serpe, architecte, -de vingt ans plus âgé que moi, peu séduisant -d'ailleurs, voulait bien de moi, et tout devait -baisser pavillon devant M. Achille Serpe!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span></p> - -<p>Ah! quelle leçon sur l'importance du mariage!</p> - -<p>"Mais, me dis-je alors, il y a M. Topfer! -Celui-là est vraiment dévoué à son art; celui-là -a vraiment la passion de la musique, et celui-là -sait aussi ce que c'est que le mariage! Son -opinion me ferait du bien." Je résolus de la lui -demander même avant que je ne connusse rien -de précis sur la demande de M. Achille Serpe. -C'était un principe général que je voulais obtenir -de lui, une réponse à une question comme -celle-ci, par exemple: "Au cas où... etc.?... Si -M. Vaufrenard lui-même me conseillait de?... -etc. Quel serait votre avis à vous?" Et, pour -m'excuser de ne point répondre à sa lettre avant -la quinzaine écoulée, je lui écrivis et lui posai -le problème. Ma lettre était achevée quand -l'idée me vint que M. Topfer serait fort embarrassé -pour me répondre avec franchise, puisque -sa lettre pourrait être lue par ma famille. -"Sotte!... ah! oui, sotte!..." me dis-je sur -tous les tons.</p> - -<p>Ma lettre à M. Topfer demeura là, je l'enfermai -dans mon tiroir. Mon intention n'était -certainement pas d'accepter jamais la main de -M. Achille Serpe, si elle m'était offerte; mais -je me promis de ne me décider à aucun mariage -avant la période des vacances, où je pourrais -interroger de vive voix M. Topfer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span></p> - -<p>La demande fut faite positivement dans la -quinzaine qui suivit. Ma grand'mère, jusque-là, -n'avait été que pressentie. Pourquoi ne m'avait-elle -point pressentie, moi, que l'affaire concernait -un peu, on l'avouera? Je n'en sais rien. Je crois -qu'elle redoutait surtout, de ma part, quelque -mouvement irréparable, et elle n'eût pu user -de son autorité tant que la demande officielle -n'était pas faite, car enfin, si par hasard celle-ci -ne se fût pas produite, de quoi la pauvre -grand'mère eût-elle eu l'air? Enfin on m'informa -quand il en fut temps.</p> - -<p>Je répondis à ma grand'mère que je n'aimais -point ce M. Serpe, et que je ne voyais rien en -lui qui pût me faire croire que je l'aimerais un -jour.</p> - -<p>Ma grand'mère me répliqua qu'il eût en effet -été bien extraordinaire que je tombasse amoureuse -d'un monsieur que j'avais vu deux heures -en tout et pour tout.</p> - -<p>—Ce que sollicite ce monsieur,—qu'entre -parenthèses, tout le monde a trouvé extrêmement -bien, sous tous les rapports,—c'est de -se faire, sinon aimer, du moins agréer de toi. Il -ne nous met pas marché en main, il souhaite se -faire connaître et apprécier de toi, et comme ses -travaux le retiendront à Bel-Ebat quelque temps -et l'obligeront à y revenir souvent, pendant de<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -longs mois encore, il désire être autorisé à te -faire sa cour... Tu le jugeras, et tu diras oui -quand bon te semblera.</p> - -<p>Je pensais: "Eh bien! que ne vient-il tout -simplement chez les Vaufrenard et que ne -cherche-t-il à se faire aimer de moi sans en -avertir la ville et la banlieue!... Mais c'est qu'il -sent que jamais je n'aurai l'idée de l'aimer, donc -il faut parler de cela d'abord... Ah! comme c'est -disgracieux et choquant!..." Je n'avais pourtant -point lu de littérature romanesque; mais les -débuts de l'amour, cela me paraissait être une -période infiniment délicate, composée de silences -plutôt que de paroles, ou tout au moins composée -de paroles incertaines, et que l'on devine -après des impatiences, des angoisses, des supplices -charmants! Que l'imprécision, dans ce -cas-là, est délicieuse, l'imprécision qu'on voit se -dissiper comme un brouillard, et qui découvre -alors la certitude éclatante!... Et, au lieu de -cela, voilà un monsieur qui vient vous demander, -en présence de vos parents et amis, la permission -de se faire aimer de vous dans un temps -donné!... Ah! si l'amour est fait en grande -partie d'imagination, voilà quelque chose qui est -propre à vous la fouetter, l'imagination! Sans -compter que, tout inexpérimentée que je fusse, -je soupçonnais très bien que la question<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -"amour" n'était là qu'à titre de concession -aux niaises exigences de l'esprit d'une jeune -fille, et que si l'"amour" ne se déclarait pas, -en moi, malgré la cour assidue de M. Achille -Serpe, mes parents et mes amis n'auraient -qu'une voix pour me dire: "Qu'à cela ne -tienne!... l'amour? mais il vient plus tard... les -mariages de raison sont les meilleurs!"</p> - -<p>J'assemblai tout ce que j'avais de courage et, -la première fois que je rencontrai M. Serpe -chez les Vaufrenard, je lui dis:</p> - -<p>—Monsieur, je suis très flattée de l'attention -que vous avez bien voulu m'accorder, -mais je vous dois un aveu: à la place du cœur, -savez-vous ce que j'ai?... un caillou!</p> - -<p>Je croyais, par cette phrase apprise, et que -j'avais martelée pendant des nuits, le faire fuir à -trente pas. Point du tout. Ma franchise lui plaisait -au contraire et, que je n'aie point de cœur, cela -ne semblait pas l'effrayer le moins du monde. Il -était tout prêt à s'en passer; non qu'il en eût -pour deux, lui,—oh! ce n'était pas cela!—mais -que je n'eusse point de cœur, cela encore -faisait son affaire. Comment? pourquoi?... Ce -n'est pas encore à ce moment que je le sus... -Par exemple cela me déplut, en lui, ferme. Et je -fus avec lui d'un bourru!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span></p> - -<p>M<sup>lle</sup> de Gouffier me dit:</p> - -<p>—Vous êtes bien fière, Madeleine!...</p> - -<p>Lui, il ne se rebutait point. C'était une -"entreprise" qu'il avait adoptée; il s'y donnait -malgré les difficultés, en homme d'affaires: il -avait l'habitude; n'ai-je pas appris plus tard -tout ce qu'un architecte doit supporter de la -part des clients à lubies?... et M. Serpe disait -déjà: "Quand nous construisons une maison -sur la glaise, les travaux de fondations peuvent -être retardés de plusieurs mois, jusqu'à ce que -nous touchions le sable... Nous creusons des -puits..." Il creusait des puits, il cherchait le -sable... Mais il travaillait à cela, malheureusement, -en architecte, non en homme tout simple, -et ce n'est pas la bonne manière.</p> - -<p>Avec tout cela, comme je n'avais pas pu -m'opposer à ce que cet architecte me fît la -cour, je me sentais, non sans effroi, prise dans -une sorte d'engrenage. Cela n'avait eu l'air de -rien tout d'abord, chacun s'était ingénié à me -présenter comme tout à fait dénuée de signification -cette simple condescendance de ma part; -mais c'est dans l'opinion, sinon entre l'architecte -et moi, que la chose prenait consistance; tout le -monde en parlait; pour tout le monde, avant six -mois, je serais mariée à "l'architecte de Paris!"</p> - -<p>Et mon concert?... Ah! mon malheureux -concert!... Il avait bien fallu que M. Vaufrenard<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -fût à ce propos plus explicite que le premier -jour. Il m'avait dit:</p> - -<p>—J'ai écrit à Topfer, ne parlons pas de cela; -M. Serpe serait très péniblement affecté!... -Non! ne parlons pas de cela, en ce moment.</p> - -<p>"M. Serpe serait très péniblement affecté!..." -Je dépendais déjà de M. Serpe!</p> - -<p>M. Serpe ne souffrirait pas que sa femme -jouât en public!... Eh! mais... je ne tardai pas -à m'apercevoir que, le dimanche, chez les Vaufrenard, -on me priait moins souvent de m'asseoir -au piano!... Tout d'abord j'avais trouvé cela -ridicule: c'était afin que j'eusse plus de temps -pour causer avec M. Serpe! Mais peu à peu -l'idée me vint que M. Serpe n'aimait pas beaucoup -que je me fisse trop applaudir. M. Serpe -était en cela de l'avis de ma grand'mère: un -petit talent était bien suffisant!</p> - -<p>Je lui dis un jour:</p> - -<p>—Un petit talent, n'est-ce pas, comme dit -ma grand'mère, est bien suffisant?...</p> - -<p>—Oh! certainement! dit-il.</p> - -<p>Il n'avait pas remarqué que je me moquais -de lui. De tout ce qui m'éloignait de lui, voilà -ce qui me repoussa le plus loin. Je lui eusse -pardonné de n'aimer pas que l'on m'applaudisse, -mais non de ne pas s'apercevoir que je me -moquais de lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p> - -<p>Il venait tous les dimanches chez les Vaufrenard; -puis il dut retourner à Paris et aller en -Bretagne où il restaurait une aile du château -de Plouhinec! Ah! le château de Plouhinec, en -entendîmes-nous parler, quand M. Serpe fut de -retour! Et du duc et de la duchesse, et du -jeune prince de ceci et de la baronne de cela! -On eût juré qu'il était à tu et à toi avec ce beau -monde; il en tirait grande vanité, et il avait -raison, car, pour la plupart des esprits, cela le -revêtait d'un prestige. Je crois que mon grand-père -et moi fûmes les seuls à n'en être pas -éblouis, moi pour des raisons personnelles sans -doute, lui par un certain bon sens qui le tenait -éloigné des snobismes. Comme on parlait un -soir à table, entre nous, des chasses de Plouhinec, -racontées par l'architecte, et de l'équipage -et des pièces au tableau, mon grand-père ne put -s'empêcher de dire:</p> - -<p>—Mais, pendant ces chasses, lui, voyons! il -était sur son échafaudage, au milieu des -maçons!...</p> - -<p>Ma grand'mère lui lança un regard foudroyant. -Je n'osai pas rire.</p> - -<p>Lorsque M. Serpe me parlait, c'était de sa -clientèle, des châteaux qui semblaient son -œuvre et des plaisirs de Paris. C'était par là -qu'il pensait me conquérir. Il affectionnait une<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -phrase qui, à son sens, je suppose, était d'un -effet assuré: "Avant cinq ans, je le veux, ma -femme aura sa voiture." Il la plaçait en s'adressant -à moi, en s'adressant à d'autres, à n'importe -qui. Cette phrase, en effet, avait grand air. M<sup>lle</sup> de -Gouffier en ouvrait la bouche, et ses beaux yeux -semblaient suivre cette voiture au Bois, aux -magasins, à l'Opéra... Mon Dieu! je ne suis pas -plus qu'une autre inaccessible aux avantages du -bien-être, mais, d'abord, celui-ci était un peu -problématique, et puis, à cet avantage, j'aurais -préféré aimer mon mari.</p> - -<p>Ah! si, au lieu de parler des ducs, des princes, -des chasses et de la voiture, il avait dit, une -pauvre petite fois, un de ces mots, un rien, -mais qui traverse l'imagination d'une femme; -s'il avait eu un geste, un sourire, une moue, -une intonation de voix, un mouvement instinctif -amusant, spontané, que sais-je?... Il n'en -faut pas plus pour nous gagner! Mais rien de -cela; c'était un architecte, très correct, qui avait -une brillante clientèle et dont la femme "avant -cinq ans aurait sa voiture;" ce n'était ni plus -ni moins.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je le connaissais depuis trois mois et je n'étais -pas plus avancée qu'au premier jour. Il m'avait -donné, dès la première entrevue, l'impression<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -que dix entrevues avaient confirmée. Il ne me -séduisait nullement, mais je continuais à être -flattée, au milieu de notre petit monde, qu'un -homme que presque tous, autour de moi, -jugeaient supérieur, m'accordât une attention si -particulière et persistât à me l'accorder. Le -temps avait donc tout au moins mis en relief -une vertu chez cet homme: la constance. -Quant à mon cœur, je ne cachais pas à mon -prétendant lui-même son état:</p> - -<p>—Vous avez, là, lui disais-je, un silex, -décidément!</p> - -<p>Ah! que j'aurais voulu qu'il sourît, au moins, -qu'il plaisantât un peu, qu'il se moquât même -de moi!... J'avais envie de lui dire: "Mais -riez donc!..." Quelle misère c'est de n'avoir -pas un grain de fantaisie dans l'esprit!</p> - -<p>Les travaux de Bel-Ebat allaient être terminés; -je crois même qu'on les traînait en longueur. Je -voyais approcher, avec terreur, le moment où -il faudrait dire oui ou non. Dire non, c'était -déjà à peu près impossible: ne l'aurais-je pas -dû dire plus tôt? Mais tant que "oui" n'est -pas dit, "non" est comme un soleil qui n'est -pas tout à fait couché encore.</p> - -<p>Et mon gredin de frère qui se conduisait à -présent comme un ange! On n'entendait plus -parler de lui; on le trouvait à son bureau chez<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -Bizienne. Une bonne vingtaine de mille francs -de dettes, d'un coup, aurait peut-être ouvert à -M. Achille Serpe une perspective alarmante!... -Mais point. Paul semblait converti. Et -M. Achille Serpe qui l'avait vu, disait: "Mais -c'est un garçon à qui on ferait une jolie situation!..." -Que j'épouse M. Achille Serpe, et -son avenir était peut-être assuré, et mes grands-parents -achevaient leur vieillesse, tranquilles...</p> - -<p>Cependant je comptais toujours sur M. Topfer.</p> - -<p>Moi, toute seule, une jeune fille qui n'avait -presque rien vu, qui ne savait à peu près rien -de la vie, résister à l'opinion publique exigeant -d'elle le mariage à tout prix, ce n'était pas une -tâche facile. Dédaigner, repousser l'état que -tous, parents, amis, étrangers même m'imposaient -d'un commun accord, pour suivre mon -goût, c'est-à-dire la musique, une carrière de -femme!...—une carrière de femme à cette -époque-là!—quel risque c'était courir! Enfin, -je me disais: "Nous allons bien voir M. Topfer!... -C'est un homme qui ne me dira que ce -qu'il pense. Même sermonné préalablement par -son ami Vaufrenard, M. Topfer ne me dissimulera -pas son jugement intime, et, si je -m'aperçois qu'il donne tort à tous, quand je ne -devrais m'appuyer que sur lui, je serai assez -forte!..."</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span></p> - -<p>Il vint de bonne heure, cette année-là; il -n'allait pas à Contrexéville. Jamais je ne l'avais -abordé avec une pareille émotion. Je le trouvai, -dès le matin qui suivit son arrivée, dans le -Clos, et je lui dis, d'emblée, après les premières -questions sur la santé:</p> - -<p>—Vous savez tout, n'est-ce pas? Eh bien! -dites-moi, vous, ce que je dois faire!</p> - -<p>Il me répondit, sans hésiter:</p> - -<p>—Il faut vous marier, mon enfant!</p> - -<p>Je lui demandai aussitôt s'il voulait bien -s'asseoir à côté de moi sur un banc. Il vit -combien sa réponse me troublait; il ajouta -aussitôt:</p> - -<p>—L'amour?... je sais bien... Ah!... Mais -c'est la singularité, c'est presque le miracle!</p> - -<p>Je ne voulais pas parler de l'amour; je dis:</p> - -<p>—Mais, la musique?... monsieur Topfer!</p> - -<p>Il pensait que je n'abandonnerais pas, même -mariée, la musique. Je lui dis que le goût de -M. Serpe n'était point que sa femme fût -applaudie. Il fit la grimace, une vilaine grimace, -et son petit œil bleu, que je voyais de côté, -sembla se perdre dans un songe. Ah! enfin, -sacrifier la musique le faisait réfléchir!...</p> - -<p>Un rouge-gorge, familier, était tout près de -nous, sautillant sur le sable; je pensais: "Pourvu -que M. Topfer ne se laisse pas distraire par<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -ce rouge-gorge au lieu de réfléchir à ce que je -viens de lui apprendre!..." En effet, il ne se -pressait pas de me répondre. Je lui dis:</p> - -<p>—Eh bien! et si l'on exige que je renonce -à la musique?</p> - -<p>—Eh bien! dit-il, il faut tout de même vous -marier, mon enfant.</p> - -<p>Ah! mon Dieu!... Moi qui avais attendu trois -mois la réponse de M. Topfer, de mon meilleur -ami, du seul homme de qui je fusse sûre qu'il -m'aimait et qu'il aimait la musique!</p> - -<p>Le mariage! le mariage!... même avec -toutes sortes d'inconvénients, même avec les -plus grands inconvénients, même sans amour, -le mariage!</p> - -<p>Tous étaient d'accord là-dessus. C'était la -réponse de M<sup>me</sup> du Cange, presque son testament,—dissimulé -sous l'expression plus décente -d'"obéissance parfaite aux volontés de -la famille,"—lorsqu'elle quittait le couvent où -elle ne nous avait enseigné que l'amour de -Dieu. C'était la réponse de M. Topfer, qui -m'avait appris à ne voir d'exquis dans la vie -que le plaisir sacré qui nous vient de l'art.</p> - -<p>Contradiction étrange et que personne n'examine -avec franchise! On nous met à genoux -devant la beauté, le divin, l'absolu; puis l'on -nous dit: "Tout doit céder devant la réalité."<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> -On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et -l'on nous donne pour avis: "N'écoutez pas les -chimères." Nous voyons bien que l'amour est -au fond de la religion, de la littérature et de la -musique dont on nous a imprégnées jusqu'aux -moelles; et, quand le cœur et la chair sont -mûrs, il n'y a qu'une voix pour nous crier: -"Il ne s'agit pas d'amour; le mariage!"</p> - -<p>La vocation religieuse, je l'ai bien vu, au -couvent, c'était, à part quelques magnifiques -exceptions, comme M<sup>me</sup> de Contebault, M<sup>me</sup> du -Cange, et telles autres de mes anciennes maîtresses -dont je pourrais citer les noms, c'était -la vocation de celles qui ne pouvaient pas se -marier. La vocation artistique, M. Topfer et -M. Vaufrenard ne l'avaient voulu voir en moi -que parce qu'ils croyaient que je me marierais -difficilement. Mais le mariage est préférable à -tout.</p> - -<p>Je laissai M. Topfer; je le voyais tout -attristé. Il était comme un homme qui plie -devant une loi naturelle, inéluctable.</p> - -<p>Je remarquai que son désir était de ne pas -penser à la nécessité où il se trouvait de plier, -et toutes les fois que je le revis, ce fut avec un -entrain un peu artificiel que nous parlâmes -d'autre chose.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXIII" id="XXIII">XXIII</a></h2> - - -<p>Alors, tout à coup, j'eus l'impression que -j'étais amenée au mariage comme une bête de -somme à l'abattoir. Je me souvins du temps où, -toute petite, j'accompagnais Françoise chez le -boucher; un jour, dans la cour, par derrière, -j'avais vu le maillet énorme s'élever pour retomber -entre les deux cornes du bœuf et l'assommer -du coup. Je voyais un maillet pareil retomber -sur ma tête pleine de songes et de féeries. Cinq -ou six images repassaient devant mes yeux: les -jardins du château, quand je m'y promenais, -gamine émerveillée, mon jeune cœur rempli -d'espoirs et de désirs imprécis, affolants; le -violoncelle de M. Topfer, d'où m'était venue -la première révélation de la musique; le salon -du couvent, à Marmoutier; l'emprise du sentiment -de l'ordre, de la netteté morale, souvenir -singulier et qui ne s'effacera jamais; les couloirs -de Marmoutier encore, où M<sup>me</sup> du Cange -apparaissait et grandissait en venant à vous, si -belle,—puis le jeune homme qui m'avait -tourné les pages, et que j'avais aimé...; enfin la -figure un peu convenue mais douce du fils du -notaire qui m'avait demandée en mariage, mais -à qui il fallait au moins 50,000 francs!... Chacune<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -de ces images était pour moi l'illustration -d'un "paradis perdu" dont je feuilletais la -dernière page en attendant le coup de maillet. -C'est que chacune de ces images correspondait -à un moment où j'avais énormément espéré. -Il n'y a de vrai plaisir que dans l'espérance. -C'était cette faculté qu'on m'allait briser. Ah! -qu'est-ce donc que ç'aurait été de se faire -religieuse, de renoncer au monde avec un peu -de foi, au prix de ce que c'est que d'épouser un -homme dont la vue, l'approche, le toucher de -la main ne vous gonflent pas immédiatement, -à en crever, de cette substance d'espérance qui -nous soulève au-dessus de la terre?...</p> - -<p>Mon Dieu! que je fus malheureuse!... En -une quinzaine de jours, je me souviens que je -changeai d'une façon si sensible que l'on s'en -inquiéta et me fit examiner par le médecin. Je -commençai, à ce moment-là, à perdre un peu -de cette chevelure si fournie et si longue que je -ne savais comment la coiffer; et je maigris à en -devenir laide... Je comptai là-dessus pour écarter -M. Serpe. Mais non! mais non! j'ai dit qu'il -était constant!... Il se conduisit même très bien: -combien d'autres, à sa place, en pareille circonstance, -eussent hésité, temporisé, reculé indéfiniment -toute conclusion! Lui, point. Il fut plein -d'attentions pour mes parents alarmés et pour<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -moi; il eut même des gentillesses!... lui à cause -de qui je souffrais tant, il sut me toucher, -gagner de ma part au moins quelque amitié!... -Comme, à un compliment banal qu'il m'adressait, -je lui objectais:</p> - -<p>—Mais voyez donc ma figure!</p> - -<p>Il me dit:</p> - -<p>—C'est quelque chose de mieux que la -beauté, que j'aime en vous.</p> - -<p>Et, ma foi, ce fut là son aveu; il ne m'avait -jamais dit jusque-là qu'il m'aimait. Et je lui sus -gré de me l'avoir dit de cette façon.</p> - -<p>Oui, mais cela ne pouvait pas atténuer beaucoup -mon chagrin.</p> - -<p>Ce qui l'aviva, c'est que je m'aperçus qu'avec -cette espèce de maladie pour laquelle tant de -soins me furent prodigués, et en particulier par -M. Serpe, le "oui" que je pensais ne jamais -me résoudre à prononcer, il se trouvait que je -l'avais à peu près prononcé, car, dans mon -désarroi et ma faiblesse, et pour ne pas attrister -davantage mes grands-parents si dévoués, j'avais -accueilli de M. Serpe ses attentions, ses gentillesses -et son aveu!...</p> - -<p>Mon acceptation se trouva faite, presque sans -moi, hors de moi. C'était un peu comme si je -m'étais jetée à l'eau pour échapper à une poursuite -redoutable, et si, après avoir été emportée<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -par le courant, en syncope, asphyxiée à demi, -je me retrouvais sauvée par ceux-là mêmes que -j'avais voulu éviter,—moins avancée qu'avant -mon acte désespéré, car je leur avais maintenant -des obligations!</p> - -<p>A partir du moment où je sentis que ma -volonté, mon goût personnel, enfin tout ce qui -était de moi, de moi-même, ne pouvait plus rien -modifier à la marche des événements, j'éprouvai -une sorte de soulagement. Il me semblait qu'une -partie considérable de moi était morte; j'en -avais du regret, mais c'était la partie de moi qui -m'avait fait le plus souffrir, parce que c'était -elle qui m'obligeait constamment à choisir, à -prendre une détermination, à vouloir. Elle était -morte; je m'en trouvais tout endolorie; mais -du moins il ne me restait plus qu'à me laisser -aller!</p> - -<p>Oh! que c'est triste!... Et dire que c'est -presque agréable!...</p> - -<p>Est-ce qu'il y a des femmes qui ont passé, -comme moi, par cette épreuve? Il faut le croire, -car le mariage d'amour, dans notre monde, n'est -pas le plus fréquent. Qu'elles me disent s'il y a -quelque chose de comparable à ces mariages -plats, où l'on va sans goût et même sans dégoût, -où l'on va sans rien, même sans soi-même! -Une bonne révolte au fond du cœur, une sourde<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -rage, une haine pour l'homme qu'on va -épouser vaudraient mieux, car tout cela permet -de méditer des vengeances et vous oblige à faire -le vœu de briser la chaîne qui va être rivée. -Mais l'état neutre, quasi amical, un peu reconnaissant, -joint au deuil de votre propre personnalité, -à l'impression de facilité que donne la -perspective d'une vie toute faite, pareille à une -voie ferrée en ligne droite, d'une vie faite par -les autres, par vos parents, par vos amis, par la -société tout entière, par l'histoire, par la coutume -de votre pays, comme c'est triste!... Et dire -que c'est presque agréable!... Ah! non, il n'y -a rien d'analogue à cela! Ne serait-ce pas là la -"tiédeur" que vomit l'Ecriture?</p> - -<p>J'ai entendu bien souvent parler, depuis lors, -des joyeux enterrements de la vie de garçon -que fêtent, avant de nous épouser, messieurs -nos maris. Ils les peuvent célébrer légèrement, -parce que presque aucun d'eux, ce faisant, n'a -le sentiment de renoncer définitivement à quoi -que ce soit. Mais, nous autres femmes, nées -honnêtes, élevées comme je l'ai été, qui n'avons -joui de rien et qui renonçons sérieusement à -tout, c'est pire qu'une vie que nous enterrons, -c'est nos rêves. La vie vécue se laisse juger, on -en sait la valeur relative et la médiocrité; mais -le rêve, non. Que de félicités, puériles peut-être,<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -mais intenses et illimitées, n'avons-nous pas -imaginées autour de la figure du jeune homme -qui nous tourna les pages, ou du fils du notaire, -aux yeux tendres, aperçu sur le quai de la gare!...</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XXIV" id="XXIV">XXIV</a></h2> - - -<p>Dieu sait si mes grands-parents avaient -favorisé ce mariage! Du jour où l'on fut -autorisé de part et d'autre à le tenir pour assuré, -et où l'on parla de fixer la date des fiançailles, -voilà mes grands-parents tout défaits! Comment! -n'était-ce pas leur plus sincère désir que -ce mariage fût conclu? Si, si! Et ils ne cessaient -de répéter: "Pour ton avenir, pour ton bien, ma -chère enfant, on ne pouvait espérer une telle -chance!..." Mais, à maintes petites réflexions, -allusions entrecoupées ou suspendues tout à -coup, il était apparent que cette aubaine pour -moi était pour eux un sacrifice considérable. -N'était-ce que de me perdre qu'ils redoutaient? -En effet, si je les interrogeais là-dessus: "Crois-tu, -ma fille, disaient-ils, que cela n'est rien?"</p> - -<p>—Mais M. Serpe voyage si facilement!... -Pour un oui, pour un non, nous serons ici!</p> - -<p>Ils soupiraient, hochaient la tête. Ils étaient -dans une grande anxiété, ils ne parlaient que de<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -se réduire; de renvoyer le domestique mâle, de -louer le jardin, voire une partie de la maison. -J'avais déjà entendu cela lorsque mon frère -faisait ses sottises; n'en avait-il pas commis quelque -autre depuis le temps qu'il se tenait coi?</p> - -<p>—Non, non! Paul se conduit très bien, -faisait grand'mère, d'ailleurs je l'ai toujours dit: -"Ce garçon-là est meilleur qu'on ne le croit. Il -fallait bien qu'il jetât sa gourme!..."</p> - -<p>—Mais, alors, pourquoi louer le jardin, une -partie de la maison?</p> - -<p>—Oh!... pour nous tout seuls, à présent, -songe donc, mon enfant! que nous faut-il?</p> - -<p>—Bientôt, quelques mètres carrés de terre, -disait grand-père, nous serons amplement suffisants... -à perpétuité, par exemple!</p> - -<p>Et alors c'était entre eux "le duo de corbillard." -Impossible de les dérider.</p> - -<p>Ils tinrent à faire visiter à M. Serpe les deux -fermes qui leur restaient. On louait, quand on -allait "à la campagne," une voiture à l'<i>Hôtel de -la Lamproie</i>; c'était une guimbarde centenaire -et des plus comiques. Les Vaufrenard nous -accompagnaient. Mais personne ne riait, ce jour-là; -M. Serpe, aussi, était tellement sérieux!... -On fit le tour du vignoble, aux Epinettes et au -Petit-Coudray, puis on visita les bâtiments, le -pressoir où l'on cogna du doigt sur le flanc de<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -la cuve vide, les étables; on présenta M. Serpe -aux fermiers qui le dévisageaient d'un œil -admiratif et méfiant, car il était très bien habillé, -et, quoiqu'on ne leur eût rien dit, ils voyaient -en lui mon futur mari. Et mes grands-parents -parlaient de tout à l'imparfait: "Nous faisions -ceci... nous venions là pour les vendanges, c'est -ici que nous récoltions le petit vin que vous -avez bu..."</p> - -<p>—Mais, sacrebleu!... dit M. Vaufrenard, -vous n'êtes pas morts!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Vaufrenard, M. Serpe lui-même et moi, -qui avions remarqué la façon de parler de mes -grands-parents, nous mîmes à éclater de rire. -Mais les grands-parents hochèrent mélancoliquement -la tête; et ils continuèrent à parler -comme s'ils partaient le soir même pour l'exil -ou pour l'autre monde.</p> - -<p>Le soir même, ils firent à M. Serpe l'aveu que -la petite dot dont ils lui avaient dit un mot, avait -été aux trois quarts, exactement, absorbée par -les "imprudences de jeune homme" de mon -frère. Détacher une des deux dernières fermes -de la propriété, et la vendre pour payer les -créanciers de Paul, comme on y avait songé un -moment, c'eût été subir une perte considérable; -et, faute d'autre argent liquide, il avait bien -fallu prendre sur les titres que maman mettait<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -en réserve pour moi. Ils priaient M. Serpe -d'accepter une des deux fermes du Petit-Coudray -ou des Epinettes, à son choix.</p> - -<p>M. Serpe laissa parler mon grand-père sans -donner le moindre signe de surprise, d'opposition -ni d'acquiescement. Je ne suis pas bien -sûre qu'il écoutait; je crois, par ce qui s'ensuivit, -qu'il se mit rapidement à penser à autre -chose. Et mon infortuné grand-père était sur -des épines et se croyait obligé de parler, de -parler, d'étaler des papiers qu'il avait peine à -lire: c'étaient des estimations des Epinettes et -du Petit-Coudray, faites par Un tel et Un tel; -et des livres de comptes, des factures, un fatras -de paperasses. Ma grand'mère, elle, affaissée -dans un fauteuil garni d'une housse jaune,—je -la vois encore,—était comme un cadavre et -ne pouvait pas parler; on eût juré que son -mari, en avouant le vide de son portefeuille, -était en train de confesser un crime! On m'avait -priée de demeurer là, sous le prétexte que je ne -devais rien ignorer. Je ne me tourmentais pas -outre mesure, parce que je savais que M. Serpe -ne me prenait pas pour une misérable dot de -quelques milliers de francs, et que, par conséquent, -il lui devait être assez indifférent que -cette obole consistât en titres de rentes ou bien -en un pauvre toit nommé le Petit-Coudray ou<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -les Epinettes!... Mais c'était de mes deux vieux -parents, privés du revenu de cette terre, qu'il -fallait s'inquiéter, et, s'il fallait les secourir à -l'avenir, somme toute, "les imprudences de -jeune homme" retombaient, quelque arrangement -qui intervînt, toujours sur moi... et désormais -sur M. Serpe...</p> - -<p>Nous n'étions donc pas fiers, ni les uns ni les -autres. M. Serpe, tout à coup, se mit à rire, ce -dont nous fûmes ébahis, car il était d'une -gravité imperturbable. Et il dit:</p> - -<p>—Mais ce sont des enfantillages!... Tout est -très bien, très bien!... Je ne sais pourquoi je -vous laisse prendre tant de peine, cher monsieur -Coëffeteau... Je voudrais seulement pouvoir -vous dire: "M<sup>lle</sup> Madeleine a assez de qualités -pour qu'elle puisse se passer de ces bouquets de -fleurs rustiques dans sa corbeille de mariage!..." -Oui, oui! il dit cette belle phrase, qu'il avait, -je crois, tournée pendant que mon grand-père -parlait. "Mais, ajouta-t-il, comme je ne me -crois pas le droit de léser les intérêts de ma -"future épouse," ainsi qu'on dit dans l'étude -d'un notaire, j'accepterai pour elle, puisque -vous me le proposez, la nue propriété des -Epinettes ou du Petit-Coudray, à votre choix, -je vous en prie!... et, d'accord avec elle, j'en -suis sûr, nous vous en laisserons, votre vie<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -durant, l'usufruit... dont nous nous passerons -fort bien!</p> - -<p>Il se tourna vers moi avec un geste de la -main analogue à celui qu'on fait pour recueillir -une pêche qui se détache de la tige. Je fis un -beau sourire: c'était le fruit qu'il attendait; il -referma sa main et la rouvrit, dans l'attitude de -l'offrande, cette fois, en la dirigeant vers mon -grand-père qui avait laissé tomber ses lunettes, -puis vers ma grand'mère, qui ressuscitait.</p> - -<p>Ce fut magnifique. Je crus que nous allions -tous nous embrasser. Mon grand-père tendit -les mains à M. Serpe et le nomma pour la première -fois son "futur gendre." Ma grand'mère, -elle, s'écria:</p> - -<p>—Non, non!... c'est trop gracieux: nous ne -pouvons pas accepter!</p> - -<p>M. Serpe fut vraiment très bien. Il s'approcha -de moi, me demanda de lui donner la main, et -il dit:</p> - -<p>—Madame, voudriez-vous contrarier le premier -accord—et de si bon présage!...—entre -votre petite-fille et moi?</p> - -<p>—Ah!... dit grand'mère, si vous y mettez -d'aussi jolies formes, moi, je ne suis pas de taille -à lutter!... Je vous dis mon sentiment tel qu'il -est: je trouve cela trop beau; voilà tout!</p> - -<p>Ce n'en fut pas moins une chose convenue,<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -et nous étions tous bien contents, quoique -grand'mère demeurât un peu songeuse et qu'il -lui fallût du temps pour croire à un arrangement -si avantageux. Je savais, quant à moi, un -gré infini à M. Serpe qui s'était montré vraiment -gentil; et je lui pardonnais bien des choses qui -ne me séduisaient pas en lui. Et, comme il se -mêle toujours quelque puérilité aux affaires les -plus graves, ce fut ce soir-là, chez nous, entre -le retour de la campagne et le dîner, que je me -convainquis que le prénom d'Achille était -acceptable. Je ne me croyais pas capable, il est -vrai, de dire: "Monsieur Achille" comme on -m'inviterait à le faire, une fois fiancée à lui; -mais j'espérais pouvoir dire plus tard: "Achille" -tout court. Oh! Oh! cela avait son importance!</p> - -<p>Aussitôt terminé le chapitre de ma dot, -M. Serpe se mit à nous parler de sa famille, avec -détails, ce dont il n'avait point abusé jusqu'à -présent, par discrétion, semblait-il. Mais à présent -que nous attendions l'anneau de fiançailles, -c'était bien la moindre des choses que je connusse -un peu les figures de la famille où j'allais -pénétrer.</p> - -<p>M. Serpe avait encore sa "vieille mère," -cela, tout le monde le savait; il disait fréquemment: -"Ma vieille mère," et, sans qu'il eût -employé jamais aucune forme particulière d'affection<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -ou de respect, ce "ma vieille mère" -prononcé sur un certain ton, avait été par tous -interprété comme une marque de piété filiale qui -produisait le meilleur effet. Nous avions cru -jusqu'alors qu'il habitait avec sa "vieille mère;" -il nous dit que non, et bien qu'ils fussent du -même quartier. C'était tant mieux, en somme, -puisqu'elle n'aurait point à se séparer de son fils -après le mariage, ce qui laisse toujours, dans -l'esprit de la femme âgée, qui a plus besoin de -compagnie que jamais, et qu'on abandonne, une -certaine animosité contre la jeune bru. Nous -sûmes aussi que la "vieille mère" avait bien des -manies; qu'elle vivait au milieu d'"une ribambelle -de petits toutous,"—cela me plut à -moi, mais fit froncer les sourcils à grand'mère. -Je ne sais si M. Serpe le remarqua: je crois -qu'il épiait assez méticuleusement l'impression -produite par les détails domestiques qu'il donnait. -Comme il se taisait, un moment, grand'mère -l'interrogea.</p> - -<p>—Y a-t-il longtemps que vous avez perdu -monsieur votre père?...</p> - -<p>—Je ne l'ai point perdu, dit M. Serpe, mon -père vit séparé de sa femme depuis plus de vingt -ans.</p> - -<p>Aïe! aïe!</p> - -<p>Chacun dit son mot sur la division qui déchirait<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -les familles. Grand'mère enrageait de -savoir "de quel côté étaient les torts," du côté -de la "vieille mère" aux toutous, ou bien du -père, de qui M. Serpe ne parlait pas. Mais il n'y -eut pas moyen de le savoir, tant M. Serpe était -discret. Il dit qu'il voyait son père, de temps en -temps. Ceci était au moins d'un bon fils.</p> - -<p>La "vieille mère," que ses toutous avaient -bien failli détruire dans l'esprit de ma famille, y -gagna quelque sympathie, parce que, au jugé, ce -fut elle qu'on déclara victime. Le père Serpe -devait être un vieux sacripant. Heureusement, -l'on sait que les fils tiennent le plus souvent de -leur mère.</p> - -<p>—Peuh! dit grand-père, vois donc Paul, par -exemple!</p> - -<p>Le lendemain, pendant une promenade à -Champigny, aux environs de Chinon, où M. -Serpe nous accompagna, il nous jeta comme un -détail sans importance, qu'il avait une sœur -divorcée!... Le divorce, alors, était rare, et fort -mal vu en province. Mes grands-parents s'arrêtèrent -tous les deux instantanément, le temps de -reprendre respiration. Nous allions entrer à la -chapelle où l'on visite de très beaux vitraux; et -des touristes, non loin de nous, attendaient le -gardien. Je pensai que mon mariage était -flambé.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p> - -<p>Personne n'ajouta rien au mot "divorcée" -tombé négligemment des lèvres de M. Serpe. -Nous visitâmes la chapelle, ce qui nous dispensa -de parler; et, à la sortie, M. Serpe, que le style -du monument intéressait énormément, ne tarit -pas en détails curieux sur l'architecture.</p> - -<p>Grand'mère ne l'écoutait guère, mais elle -trouvait qu'il parlait bien; mon grand-père -s'instruisait et, en rentrant à la maison, quand -l'architecte nous eut quittés, il dit de lui:</p> - -<p>—C'est un véritable savant!</p> - -<p>Cette petite circonstance fortuite: une conférence -improvisée sur l'art de la Renaissance, -faisant suite immédiatement à la révélation de la -seconde anicroche dans la famille Serpe, sauva -mon mariage du plus grand danger qu'il ait couru -avant d'être conclu. Un hasard de rien du tout -l'emportait sur les principes les mieux établis. -Certes, la double "tare" ne fut point si aisément -ni si tôt digérée; mais sa révélation se -trouvait liée en fait, d'une part à la générosité -inespérée de M. Serpe, touchant la ferme, -d'autre part à une manifestation d'érudition, ce -qui, je l'ai remarqué souvent depuis, subjugue -presque invariablement tout le monde.</p> - -<p>Pour moi, ces histoires de séparation et de -divorce ne me troublaient point. On ne divorçait -pas dans notre monde, en province, mais<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -j'étais toute disposée à croire qu'à Paris, les -mœurs étaient totalement différentes. C'est -même presque incroyable, qu'élevée comme je -l'avais été, je pusse admettre si aisément que -l'on brisât les règles reçues. Une vanité de -grande gamine ne me poussait-elle pas à me -flatter, même avant le mariage, de comprendre, -moi, des hardiesses qui faisaient frémir nos -pauvres provinciaux?... Je me souviens fort -bien que j'avais formé le projet de dire à -M<sup>lle</sup> de Gouffier, par exemple: "Vous savez, -j'ai une future belle-sœur divorcée!..."</p> - -<p>Avant que l'occasion se présentât de me -parer de cette supériorité étrange, je me dédommageai -en prouvant à M. Serpe que je n'avais -pas de préjugé contre le divorce. Et je lui -parlai très naturellement de sa sœur. A mon -grand étonnement, ce fut lui qui se montra -sévère pour la divorcée. Il n'avait pas beaucoup -parlé d'elle jusqu'à présent; on l'avait entendu -dire à plusieurs reprises: "Ma sœur... ma -sœur qu'on prétend fort jolie..." et il lui laissait -encore le nom de son mari. Il ne me cacha -point qu'il était ennemi du divorce, et il saisit -ce prétexte pour me faire un petit discours sur -le rôle de la femme mariée, sur le rôle du mari, -sur le mariage même, qui était, vraiment, digne -des traités de morale les plus recommandables.<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -J'en fus tout édifiée, et même stupéfaite, je -l'avoue, à cause de cette qualité de "Parisien" -qu'avait M. Serpe, et qui, selon moi, devait comporter -toutes sortes d'audaces. Les principes de -M. Serpe étaient, d'ailleurs, plutôt rassurants -pour moi, car, personnellement, je n'avais pas -l'intention d'user des audaces parisiennes et je -préférais que mon mari s'en abstînt. Mais, enfin, -cela me surprit.</p> - -<p>M. Serpe me fit entendre qu'il ne tenait pas -à me voir fréquenter beaucoup sa sœur.</p> - -<p>—Mais, madame votre mère la voit, je -suppose?...</p> - -<p>—Elles habitent ensemble.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>"Eh bien! me dis-je, voilà une belle-famille -qui, du moins, ne me gênera guère!..."</p> - -<p>Mais cette mère et cette sœur, vivant ensemble, -et que M. Serpe entendait ne point -trop laisser fréquenter à sa jeune femme, mirent -au supplice l'esprit de grand'mère. Que n'avait-on -su cela plus tôt? Ah! mais à qui le demander? -On s'était informé de M. Serpe près de -M. Segoing, le conseiller général, qui avait fait -sa connaissance chez la comtesse de Grenaille-Montcontour, -en Sologne. Si le conseiller -général eût rencontré M. Serpe seulement chez -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>une M<sup>me</sup> Dupont, on eût été chercher avec -méthode les tenants et aboutissants; mais certains -noms, d'un monde où notre bourgeoisie -n'était pas admise, avaient sur elle un tel prestige -qu'ils couvraient de leur panache tout ce qui -en approchait de près ou de loin. Le château de -Plouhinec, le duc, la duchesse, venant par -là-dessus, allez donc après cela vous informer -si un jeune et brillant architecte qui fréquente -des maisons pareilles, a une sœur qui... ou une -mère que! Quand grand-père, moins crédule, -osait dire: "Ses chasses... ses chasses!... -mais il est, pendant la chasse, sur son échafaudage -au milieu des maçons..." ce seul doute -blessait grand'mère dans le besoin qu'elle avait -de croire au vernis de son futur gendre. J'ai -remarqué aussi, non pas dans ce temps-là, mais -en y réfléchissant depuis, que nos familles -étaient un peu dupes de leurs exigences: elles -voulaient être très dédaigneuses, très difficiles; -il leur plaisait de s'imaginer pareilles à ces -"maisons" d'autrefois qu'une mésalliance troublait; -mais la nécessité faisait qu'il fallait bon -gré mal gré tenir compte, de moins en moins, -de la pureté du groupe auquel un épouseur -appartient. En fait, si la famille ne vous agrée -pas, quelle est la sanction? On le regrette: mais -on se laisse épouser.</p> - -<p>Mes grands-parents boudèrent; encore ne<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -l'osèrent-ils faire qu'à la maison, et presque en -cachette: c'est qu'ils pensaient à la difficulté -qu'a une fille pauvre à se marier convenablement; -et c'est qu'ils pensaient à l'usufruit de -la ferme.</p> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="XXV" id="XXV">XXV</a></h2> - - -<p>Ce fut le père de M. Serpe qui fit le voyage -de Chinon pour demander ma main. Il n'était -point mal du tout, ce vieillard; un peu cassé, -tout blanc avec un teint rose; un air réservé et -timide; il donnait l'impression d'une nature un -peu féminine et tendre et qui avait dû beaucoup -souffrir. Son fils n'avait rien de lui, mais rien -de rien; était-ce pour cela qu'il parlait si peu -de son père? Pourtant on les sentait unis par -un lien d'amitié assez vif; ils avaient mêmes -idées sur beaucoup de choses, mais le père -mettait à les exprimer une manière... ah! comment -dire cela?... une certaine bonhomie, une -certaine grâce qui vous faisaient sourire sans -qu'on cessât de l'écouter sérieusement... Mon -Dieu! si son fils avait hérité de cela!... je -l'aurais peut-être aimé!... Qu'il est donc vrai -que ce n'est pas par l'intelligence que nous -sommes le plus rapprochés les uns des autres,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -mais par une façon de sentir qui donne à nos -idées leur forme, qui ne change point, elle, et -qui peut si facilement faire changer les idées!...</p> - -<p>Après que nous eûmes fait connaissance dans -le salon, la conversation tomba tout à coup, et, -comme personne ne la relevait, grand'mère me -fit signe de m'éloigner: c'était l'heure de la -demande officielle qui était venue. Je laissai les -deux familles et m'en allai dans la salle à manger, -ayant de grands battements de cœur: -quoique tout fût convenu depuis longtemps, il -n'y avait pas à dire, c'était en ce moment-ci que, -là, tout près, de l'autre côté de la cloison, on -liait mon sort en y mettant les formes.</p> - -<p>Françoise entra, venant de l'office, et traversa -la salle à manger. Elle comprit ce que je faisais -là, ce qu'on faisait de l'autre côté, et se prit à -sourire d'une façon singulière.</p> - -<p>—Eh bien!... quoi?... tu es contente?</p> - -<p>Elle était contente; toute la maison était contente; -le mariage plaît à tous.</p> - -<p>Mais moi, je crois que j'étais verte quand je -reparus dans le salon. Le papa Serpe me demanda -la permission de m'embrasser. Puis son fils me -passa au doigt un fort beau brillant: c'était mon -anneau de fiançailles. Je n'étais pas fâchée d'avoir -à moi un si beau brillant. Toutes sortes d'idées -tournoyèrent en peu de temps dans ma cervelle;<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -je vis des contes de fées, des carrosses, -des robes de bal, des princes et des lumières en -quantité; je me dis: "Le bonheur!... le bonheur!..." -Et ces deux mots, répétés, m'apparurent -véritablement, en caractères d'une -belle flamme bleuâtre, mais d'une nuance plutôt -triste. Puis, je voulus dire quelque chose, remercier, -et je me reprochai de n'avoir pas prévu -cette cérémonie et préparé ce que je devrais dire -pour n'avoir pas l'air d'une cruche devant mon -futur beau-père. Je ne sais ce que je dis. Ce -qu'il y a de certain, c'est que je dus m'asseoir; -j'eus un étourdissement, rapide, qui ne fut pris -que pour une émotion, après tout, assez naturelle. -Et mon fiancé me baisa la main. Je lui -souris, d'une façon assez niaise, et n'eus plus -qu'une idée: m'essuyer la main.</p> - -<p>Je la frottai, derrière moi, contre ma robe de -toile. Et je fus effrayée de m'être sentie obligée -de faire cela; j'en demeurai toute stupide. En y -songeant je regardais mon solitaire qui étincelait. -Ma grand'mère dit:</p> - -<p>—Elle est hypnotisée!...</p> - -<p>Je dus paraître bien innocente, bien enfant. -Pourtant, ce qui se passait en moi était d'une -grande personne.</p> - -<p>On alla, comme de juste, présenter le papa -Serpe chez les Vaufrenard. Ce n'étaient pas les<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -Vaufrenard qui avaient déniché les Serpe, ni fait, -à proprement parler, le mariage; mais ils s'enorgueillissaient -d'y avoir contribué de tout leur -pouvoir; cette union était pour eux une fête de -famille. Ils s'y prêtaient à tel point, qu'en l'honneur -de M. Serpe qui n'aimait pas la musique, -aussitôt notre entrée dans la maison, désormais, -ils faisaient taire tout instrument. Un jour que -nous les avions entendus jouer, du dehors, nous -les vîmes fermer piano et harmonium à notre -seul aspect; je me hasardai à dire:</p> - -<p>—Mais, je suis toujours musicienne!...</p> - -<p>Ils ne soutinrent pas le contraire, mais ils -firent comme si je n'avais rien dit.</p> - -<p>Je crois qu'ils essayaient de me faire oublier -la musique!</p> - -<p>Et, en effet, il était vrai que je ne touchais -presque plus mon piano. Ne plus provoquer au -bout de mes doigts ce langage qui m'avait -entretenu, pendant des années, dans un état -d'esprit élevé et poétique, cela m'avait manqué -pendant quelques jours, quelques semaines peut-être; -mais on avait eu tant à faire avec les robes, -les chiffons, les voyages à Tours,—non plus -pour aller chez M<sup>me</sup> de Testaucourt, par exemple!—que -la privation s'était assez vite adoucie. -Les préparatifs du mariage étaient tels, dans -nos provinces où l'on faisait beaucoup de ses<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -propres mains, qu'une jeune fille atteignait le -jour de la cérémonie sans avoir pu, pour ainsi -dire, penser au mariage. Pour moi, c'était avant -l'instant des fiançailles que j'avais surtout -souffert, mais depuis lors je n'en eus jamais le -loisir.</p> - -<p>Si, une seule fois, je faillis me ressaisir; ce fut -précisément le jour où le papa Serpe recevait -tous les salamalecs des Vaufrenard. Une envie -m'avait prise d'aller encore une fois m'asseoir -seule, à mon balcon, au-dessus de la citerne et -de la vigne de Sablonneau. Je quittai le salon -et courus à la terrasse. Sablonneau était là, au -bas, qui crachait dans ses mains et allait reprendre -sa pioche; il porta, en me voyant, sa main -à sa casquette, et ses yeux pétillèrent; pour la -première fois je le vis exhiber ses vieux chicots -en souriant; il était content, lui aussi, de mon -mariage. Mais à ma citerne et au fin paysage -lointain étaient liées pour moi trop de rêveries -pour que quelqu'une d'elles ne revînt pas -voleter autour de ma cervelle. Je regardais l'eau -profonde, un peu tarie pourtant cette année par -la sécheresse, la taie verdâtre, les araignées, et -puis, tout là-bas, le ruban d'argent de la Vienne -où le falot de Gaulois le pêcheur semblait, le -soir, un ver luisant. Elles revinrent, quelques-unes -de mes rêveries mélancoliques et de mes<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> -sublimes espérances de jadis... Eh bien! j'étais -pour elles déjà une étrangère, je les regardais -presque de loin, sinon de haut, j'allais peut-être -les traiter de chimères, lorsque M. Serpe, mon -fiancé, qui me faisait sa cour impeccablement, -vint me rejoindre et m'entretenir d'un sac de -voyage en peau de truie, avec trousses, qu'il -désirait m'offrir pour mon voyage de noces. Je -n'avais, certes, aucun amour pour mon fiancé: -eh bien! l'idée ne me vint pas de regretter qu'il -eût interrompu mes plus chers souvenirs; mon -esprit était déjà rompu à admettre que le choix -d'un sac de voyage pouvait balancer les désirs -d'ivresses infinies qu'une mélodie de Schumann -ou une berceuse de Chopin m'inspiraient quand -j'étais une jeune fille à marier!...</p> - -<p>Chacun, à présent, me disait: "Tu vas être -une femme!" Et cela signifiait: il est temps -d'attacher du prix aux choses positives.</p> - -<p>La conversation de mon fiancé avec moi -roulait uniquement sur des détails d'installations -ou d'accessoires de voyage. Il était architecte, -n'est-ce pas? architecte excellent d'ailleurs, et -rien que cela: la disposition pratique d'un appartement, -le choix des meubles, la place de la -baignoire dans le cabinet de toilette, étaient -pour lui d'une importance capitale dans la vie. -Jamais, à aucun instant, il ne manifesta qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -voyait au delà. A part certains chapitres de -morale, mais encore considérée d'un point de -vue tout pratique et hygiénique, pourrait-on -dire, il demeurait enfermé dans ce cercle de -petits soucis qui concernent tous la plus grande -commodité de la vie. Il excellait en moyens -ingénieux de simplification pour les systèmes -de locomotion: il refaisait l'horaire des chemins -de fer, il retraçait les routes; l'automobile -n'était pas inventée dans ce temps-là, mais on -eût dit qu'il en pressentait l'avènement prochain, -et il émerveillait ces messieurs en leur prédisant -les grandes modifications qui en résulteraient -pour la vie de chacun. En général, tous étaient -sensibles à la description de ces futurs "progrès," -oui, tous, même mes grands-parents, qui, pourtant, -n'étaient pas des gens à adopter les nouveaux -modes de vie; mais c'était une chose -curieuse à constater, que ce goût secret et -fondamental pour la vie matérielle, chez des -gens qui se piquaient d'en faire fi.</p> - -<p>En vérité, j'avais été jusqu'alors nourrie, -bourrée, gorgée d'idées morales, et l'on m'avait -enseigné de si bonne heure le mépris de la vie -physique, que je n'avais, je le jure, jamais pensé -à un bien-être qui ne vînt de l'état de l'âme.</p> - -<p>Ah! ma belle vallée, peuplée par moi de si -nobles images!... ah! l'œil ironique et triste de<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span> -ma citerne!... Il s'agissait à présent d'un sac de -voyage en peau de truie et de trousses avec -accessoires variés, dont le moindre, il faut -l'avouer, captivait mon imagination!... Nous -discutions, mon fiancé et moi, sur le manche -d'une brosse à dents ou sur la forme de ciseaux -à ongles! Et ce sujet m'intéressait!... J'avais -vu à Tours, rue Royale, des nécessaires de -voyage entr'ouverts, entre des cravates d'homme -de la dernière élégance, qui étaient d'un irrésistible -attrait. Je n'avais jamais espéré pouvoir -en posséder un. Et mon fiancé me prouvait que -ce que j'avais vu à Tours, en fait de nécessaires, -n'approchait pas de ce qu'il avait commandé -pour moi spécialement, et à mon chiffre, à -Paris!...</p> - -<p>C'était le sourd instinct égoïste, sous sa forme -la plus vulgaire, qui venait à mon secours. Ce -beau sac de voyage m'invitait à m'occuper d'un -autre moi-même jusqu'ici négligé. Ah! je sais, -à présent, ce qu'il y avait de veulerie et de sensualité -inconsciente dans cet abandon à la -douceur nouvelle!...</p> - -<p>Lorsque ma famille, le papa Serpe et les -Vaufrenard sortirent du salon et vinrent nous -rejoindre sur la terrasse, j'écoutais si attentivement -les détails fournis par mon fiancé, que je -ne détournai seulement pas la tête, et je ne me<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span> -serais peut-être pas aperçue que nous n'étions -plus seuls, si je n'avais entendu M<sup>me</sup> Vaufrenard -prononcer, à sa façon un peu commune: "Allons! -allons! tout va bien: ne troublons pas -les amoureux!" Elle ne doutait plus, ni elle -ni personne de ma famille, que M. Serpe n'eût -enfin trouvé le secret de me plaire.</p> - -<p>Mais je me relevai précipitamment, et, en -rejoignant le groupe qui montait l'escalier du -Clos, je fis, je m'en souviens, cette remarque -sur moi-même, que, contrairement à ce qu'en -pensait M<sup>me</sup> Vaufrenard, et quoique j'eusse -écouté volontiers la description du sac de -voyage, j'éprouvais un soulagement lorsque -quelqu'un venait me fournir un prétexte à n'être -plus seule vis-à-vis de M. Serpe.</p> - -<p>Tondu était dans la vigne du Clos, toujours -courbé vers la terre, entre les rangs de vigne. -M. Vaufrenard, qui s'amusait fort du zèle -infatigable de son closier, dit au papa Serpe -qu'il y avait là un travailleur extraordinaire, -mais que, malheureusement, il n'aurait pas -l'avantage de le lui présenter, car Tondu ne se -relevait jamais.</p> - -<p>—Si, si, dis-je, il se redressait autrefois, -quand vous chantiez!...</p> - -<p>M. Vaufrenard ne chanta pas, et Tondu -pourtant redressa l'échine au-dessus de la vigne:<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -il le faisait toutes les fois qu'il apercevait mon -fiancé, et il ôtait sa casquette d'un air béat; c'en -était encore un qui se réjouissait de voir celui -qui allait m'épouser!</p> - -<p>Le tour du Clos étant fait, on se reposa un -moment sur le banc de pierre de la salle de -verdure près duquel, les soirées chaudes de l'été, -je m'étais étendue sur l'herbe, il n'y avait pas -si longtemps, en regardant les étoiles. Et je me -souvins, là, d'avoir eu, un certain soir, la certitude -qu'il était impossible que je ne fusse pas -heureuse, un jour. Et je pensai: "Eh bien! -c'est maintenant, voyons, que je suis heureuse, -puisque tout le monde le dit!..." La persuasion -que j'étais heureuse pénétrait en moi petit -à petit et, parce que ce genre de bonheur-là ne -ressemblait en rien à celui que j'avais imaginé, -j'en concluais tout bonnement que j'avais été -précédemment une sotte de rêver à des sornettes, -et sur ce banc, où j'étais à présent assise</p> - - -<p>comme une grande personne, je rougissais du -temps où, sous l'influence du couvent ou bien -sous celle de la voix de M. Vaufrenard, je me -laissais aller à mes extases. La vie, c'est bien -plus simple, bien plus prosaïque! Je me faisais -maintenant une coquetterie d'en apprécier la -saveur un peu fade: c'était le goût de la raison!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="XXVI" id="XXVI">XXVI</a></h2> - - -<p>Pour le mariage, le papa Serpe se trouva -immobilisé à Paris par la goutte, et nous eûmes -à Chinon la "vieille mère" comme représentant -de la famille. La sœur divorcée était malade, -elle aussi, ou du moins, prétendit l'être.</p> - -<p>La "vieille mère" nous surprit beaucoup,—quoique -grand'mère affirmât s'être attendue à -tout de la part d'une femme qui vivait entourée -de chiens...—Nous allâmes au-devant d'elle, -avec la voiture de l'<i>Hôtel de la Lamproie</i>; son -fils était avec nous; quand le train stoppa, il -dit: "Voilà maman!" Je dis, moi: "Où donc!... -où çà?... où ça?..." Je cherchais une dame à -cheveux blancs. Je vis mon fiancé tendre la -main à une espèce de jeune femme blonde, fort -élégamment mise, qui avait une taille, ma foi, -très passable, sous un cache-poussière ajusté, et -dont l'âge véritable n'apparut que lorsque nous -fûmes nez à nez, et avant même qu'elle ne soulevât -sa voilette: son visage était recouvert d'une -couche de fard, ses lèvres rougies et ses sourcils -renforcés; la fatigue des yeux et l'affaissement -des traits étaient exaltés par ce masque, et, pour -nos yeux de province inaccoutumés à ce genre -d'artifice, cette jeune vieille dame produisait un<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -effet déconcertant d'abord et presque d'épouvante. -Il fallut que mon fiancé dît: "Ma -mère..." pour que nous nous décidions à sourire, -à prononcer je ne sais quels mots de bon accueil. -Grand'mère n'était pas là; je pensai: "Heureusement -qu'elle ne la verra, pour la première -fois, qu'à la lumière!..."</p> - -<p>Comme nous causions assez péniblement en -attendant les bagages, quelque chose remua -sous le bras de M<sup>me</sup> Serpe et nous reconnûmes -que c'était un chien que l'on eût pris pour une -poignée d'échevaux de soie. Il était couleur -tabac clair; on ne lui voyait ni les yeux ni le -museau, sous ses longs poils tombants. Je le -trouvai drôle et gentil, moi; j'aimais beaucoup -les bêtes:</p> - -<p>—C'est donc un de vos charmants petits -chiens, madame?...</p> - -<p>La glace était rompue: j'avais trouvé un -point de contact avec ma future belle-mère. Je -ne sais quoi, d'ailleurs, m'avertissait que je -n'en trouverais jamais d'autres...</p> - -<p>Pourtant, cette femme n'était pas détestable; -elle faisait beaucoup de frais; elle parlait avec -une grande facilité; elle s'émerveillait de tout, -et d'une façon presque comique, car elle ne -connaissait pas la province et elle la découvrait, -mais comme un pays de Lilliput où tout lui<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -paraissait extraordinaire par la petitesse. Nous -autres, elle nous effrayait, comme si elle eût été, -par exemple, Chinoise, et si c'eût été dans son -pays que l'on allait m'emporter dans trois jours.</p> - -<p>Elle nous parla surtout de sa fille, qu'elle -adorait.</p> - -<p>Elle la louait avec une exagération presque -agressive: c'est qu'elle pensait à notre préjugé -contre le divorce. Mais, de ce préjugé nous -n'avions pas soufflé mot; nous ne pouvions pas -non plus, sans la connaître en aucune façon, -féliciter une femme d'être divorcée!... Pendant -les quelques jours que la mère de mon fiancé -demeura à la maison, il y eut, entre elle et nous, -comme une guerre sourde, provoquée par la -divorcée que nous n'avions jamais vue et sur -laquelle personne de nous n'avait formulé tout -haut une opinion.</p> - -<p>Heureusement, je parvins à adoucir les chocs -parce que j'étais, moi, assez bien disposée envers -la "vieille mère:" c'était elle qui avait apporté -de Paris le sac de voyage en peau de truie, -et elle l'avait bondé entièrement de dentelles -anciennes superbes, au milieu desquelles se -dissimulait un petit paquet lourd et soigneusement -fait; c'était une bourse en or gonflée de -pièces d'or. Je comptai cinquante louis. Je -n'avais jamais vu une pareille somme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>J'avais passé une heure, seule, dans ma -chambre de jeune fille, le premier soir où je fus -en possession de mon sac, à l'ouvrir, à le fermer, -à m'émerveiller du fonctionnement parfait de -la serrure et du petit bruit si ferme et si franc -qu'elle produisait, lorsqu'on pressait l'une contre -l'autre les pièces de cuivre terni appliquées sur -sa belle mâchoire!... et à retirer la garniture -divisée en deux planches: l'une portant les -brosses, peignes, ciseaux, etc., l'autre les flacons -de cristal taillé, aux étincelantes facettes, rangés -en si bel ordre et si gentiment coiffés de leur -petit turban argenté!... et à replonger les deux -parties de la garniture dans la grande gueule -ouverte!... et à me demander quels parfums, -quelles poudres et quelles pâtes empliraient ces -récipients trop nombreux et dont l'ajustage, le -poli, la sobriété, "l'air anglais" me fournissaient, -à moi, l'image la plus frappante d'une -civilisation raffinée. Oui, c'est par ce sac de -voyage, plus que par aucun autre objet et plus -que par aucune idée, que je me fis une représentation -de Paris et que je pus juger combien -le mot présomptueux de "moderne" contient -de magie pour nos pauvres petites cervelles.</p> - -<p>Sur la commode de ma chambre, à côté de -la bourse d'or, il était là, ouvrant sa belle gueule -écarlate, mon sac de voyage en peau de truie,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -frappé à froid de mes initiales nouvelles; et -près de lui, les deux parties de la trousse présentaient, -inclinées légèrement, comme l'étalage -des magasins, leurs flacons à facettes, leurs -brosses à dos d'ivoire, leur ribambelle d'accessoires -divers. Et la vue de cela me promettait -une facilité de vie à laquelle je n'avais pas songé -jusqu'alors... C'était encore une représentation -un peu confuse; mais j'en sentais la complète -nouveauté pour moi, en même temps qu'une -sorte d'attrait, non de très bon aloi, peut-être, -passablement terre à terre, sans doute, mais qui -n'était pas moins un attrait. Oh! comme un -élément qui peut nous modifier de fond en -comble, tranquillement, imperceptiblement, s'insinue! -C'était l'attrait de la vie matérielle aisée, -attiédie et flattée par les mille ingéniosités de -notre temps, qui m'était présentée et offerte sous -les espèces de ce beau sac de voyage et de la -bourse d'or...</p> - -<p>Mon fiancé promettait d'aller faire notre -voyage de noces à Venise.</p> - -<p>Ma tête tournait un peu, je l'avoue.</p> - -<p>Alors, comment expliquer l'étrange chose qui -se passa en moi, deux jours avant la cérémonie?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Je savais que M. Topfer venait d'arriver -d'Angers, plus tôt que de coutume, et uniquement<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span> -pour assister à mon mariage. Afin de l'en -remercier, je combinai,—je ne sais comment, -car je n'avais vraiment pas un quart d'heure à -moi,—je combinai d'aller trouver mon bon -Topfer, le matin, chez les Vaufrenard, comme -dans les temps anciens, une dernière fois. Françoise -me conduisit jusqu'à la grille; j'entrai à -pas de loup dans la maison; M. Topfer répétait -le <i>Panis Angelicus</i> de Franck, qu'il avait promis -d'exécuter à l'église, pendant la messe; je -m'arrêtai à la porte du salon, le cœur battant, -jusqu'à ce qu'il eût fini; puis j'entrai et lui -sautai au cou. Il était un peu ému: étaient-ce -les sons admirables qu'il venait de tirer de son -violoncelle? Était-ce l'idée du mariage de sa -petite amie, de son élève un peu? Je n'en sais -rien. Toujours est-il qu'il ne me parla guère, et -que, pour se donner une contenance, je crois, il -reprit son archet et enfonça la pointe du violoncelle -dans le parquet. Il était arrivé de la veille -au soir: il oubliait la consigne nouvelle de la -maison Vaufrenard, d'après laquelle on ne faisait -plus de musique en ma présence!</p> - -<p>J'en fus heureuse, oh! heureuse! J'ôtai vite -mes gants et me mis au piano. M. Topfer me -regarda en souriant, de son œil bleu d'enfant, et -m'attendit: nous reprîmes ensemble le <i>Panis -Angelicus</i>. M. Vaufrenard entra. Je croyais qu'il<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -allait faire la grimace en me voyant au piano, et -nous intimer l'ordre de nous taire; mais le -plaisir musical l'emporta sur sa volonté même, -ou bien lui fit oublier la consigne: il vint se -placer derrière moi, et chanta.</p> - -<p>Qu'est-ce qui me prend alors, à moi, tout à -coup? Voilà que mes yeux se brouillent; je ne -peux plus lire la musique; je sens une larme -qui me chatouille la joue, et j'éclate en sanglots. -Je quitte le piano, je me réfugie dans l'ombre, -je m'assieds sur un pouf, les coudes sur les -genoux, me tamponnant les yeux avec mon -mouchoir, puis je saute sur mes gants et m'en -vais. En donnant une poignée de main à -M. Topfer, je regarde une dernière fois mon -bon vieil ami et m'aperçois que ses petits yeux -bleus sont tout trempés.</p> - -<p>Et me voilà courant à la maison, montant à -ma chambre: une crise de larmes, un désespoir -complet. Quand maman pénètre dans ma chambre -pour me dire que mon fiancé est en bas, je -lui crie entre des hoquets une chose qui l'abasourdit; -je lui crie:</p> - -<p>—J'aurais dû épouser M. Topfer!... j'aurais -très bien pu épouser M. Topfer!</p> - -<p>Maman me dit:</p> - -<p>—Tu es complètement folle, ma pauvre -enfant!... Es-tu malade?... Surtout, ne va pas<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -dire une chose pareille devant ta grand'mère!</p> - -<p>Grand'mère qui a entendu crier, pleurer, -arrive à son tour: et je lui répète ce que j'avais -crié à maman:</p> - -<p>—Oui, j'aurais très bien pu épouser M. Topfer!</p> - -<p>Grand'mère ne s'indigne pas; elle me dit -qu'il faut me coucher, et qu'il faut envoyer -chercher le médecin. Je proteste: "Mais non, -je ne suis pas malade!" Grand'mère insiste; -elle me tâte le pouls qui, naturellement, doit -être assez agité, et elle commence à me déshabiller. -Soudain je pense: "Si j'étais malade et -si mon mariage en pouvait être retardé!..." et -je me laisse mettre au lit. Grand'mère elle-même -descend avertir mon fiancé que je suis souffrante, -et donner l'ordre qu'on envoie chercher -le docteur.</p> - -<p>Le docteur vient aussitôt, ayant même interrompu -son déjeuner,—une jeune fille qui se -marie après-demain, pensez donc!—Je me -demande: "Va-t-il me trouver une maladie? -car enfin, qu'est-ce que j'ai? Ne suis-je pas folle, -en effet?" Jamais l'idée d'épouser ce pauvre -M. Topfer ne m'était venue: un homme de -soixante ans passés!... Grand'mère avait raison; -il fallait que je fusse malade. Mais le -docteur ne me trouve absolument rien d'anormal;<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -je n'ai pas la moindre fièvre: "Ce sont, -dit-il, de ces petits tours que nous jouent les -nerfs des jeunes filles..." Il sourit et ne veut pas -que je reste couchée.</p> - -<p>—Et déjeunez, je vous prie, mademoiselle! -Ce n'est pas le moment de nous mettre à la -diète!</p> - -<p>Alors une autre idée insensée me vient, moins -grave, il est vrai, celle-là, mais telle que la façon -dont j'avais été élevée ne me préparait guère à -l'avoir: je veux bien déjeuner, mais là, dans -ma chambre, et en regardant mon sac de voyage!</p> - -<p>Grand'mère lève les bras au ciel; mais le -docteur prononce:</p> - -<p>—C'est parfait! c'est parfait!... Allons, madame -Coëffeteau, il ne sera pas dit que vous -n'aurez pas une fois passé un caprice à votre -petite-fille!</p> - -<p>Et il lui souffle je ne sais quoi à l'oreille. La -pauvre grand'mère, aussi bouleversée que si elle -eût renié son <i>Credo</i>, commande qu'on me serve -dans ma chambre. Mais alors, c'est moi qui, par -égard pour la douleur qu'une telle fantaisie -cause à grand'mère, déclare que je descendrai -déjeuner à la salle à manger.</p> - -<p>Pendant qu'on me servait, toute seule, après -la famille, mon fiancé était revenu prendre des -nouvelles; il se tenait dans le salon avec mon<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -frère arrivé du matin, et j'entendais qu'il s'informait -beaucoup de lui et le faisait causer. -Lorsque je les eus rejoints et que j'eus tranquillisé -tout le monde sur ma santé, ce fut -M<sup>me</sup> Serpe qui s'empara de mon frère. Elle le -jugeait charmant, intelligent, exquis, et, confiait-elle -à maman, "si joli garçon!" M. Serpe le -jugeait aussi intelligent et d'esprit très "moderne;" -il était étonné, et indigné, que Paul -gagnât si peu d'argent; il répéta ce qu'il avait -promis autrefois: "On pourrait faire à ce -garçon-là une très jolie situation."</p> - -<p>C'est en entendant cela que je compris surtout -combien j'avais été folle, ce matin, et -combien, en toutes choses, grand'mère avait eu -raison: est-ce que M. Topfer aurait procuré -une très jolie situation à mon frère? Et quel -autre mari eût pu lui procurer cela? J'étais -folle!... Ah! la raison!... la raison!...</p> - -<p>Je dis à mon fiancé:</p> - -<p>—Ne vous inquiétez pas trop: je suis folle; -mais je vous jure que c'est la première fois que -cela m'arrive; j'ai toujours été très raisonnable.</p> - -<p>Il sourit; mon état ne l'inquiétait pas du -tout. Il dit:</p> - -<p>—Oh! oh! si vous connaissiez les femmes -qui ont été élevées autrement que vous!...</p> - -<p>Il avait coutume de désigner ainsi sa sœur et<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -toutes les femmes que fréquentait sa sœur. Il -en avait vu, sans doute, des caprices et des -lubies, près desquels ma nervosité, à la veille -du mariage, était vraiment négligeable! Aussi -ne cessait-il de féliciter grand'mère de la façon -dont elle m'avait élevée. Grand'mère adorait -son futur petit-gendre.</p> - -<p>Tout allait donc bien; il n'y avait pas à se -tourmenter. Lorsque, pendant la messe de -mariage, je me mis à pleurer comme une fontaine, -je ne m'alarmai pas outre mesure; je ne -fis même pas d'efforts extraordinaires pour -étouffer mes sanglots que mon mari entendait; -je me disais: "Il comprend si bien tout cela! -il a connu des femmes pires que moi!..." et je -pleurais tranquillement sous mon voile. Je savais -d'ailleurs que cela arrive quelquefois: même, -les deux petites de la Vauguyon, qui avaient eu -l'une et l'autre la chance d'épouser un jeune -homme dont elles étaient entichées, pleuraient -pendant la messe. Oh! quand M. Topfer joua!... -quand la voix de M. Vaufrenard, plus belle que -jamais, emplit la nef de notre vieille église!... -quel ébranlement dans tout mon cœur!... -L'idée ne me vint pas, alors, que j'aurais pu -épouser M. Topfer, donc cela avait bien été un -instant d'aberration tout à fait isolé; mais la -musique et la présence de Dieu, les deux grandes<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -causes d'exaltation de ma jeunesse, le souvenir -de mes ivresses de couvent et de mon -romanesque amour pour mes chers "génies;" -l'idéal de ma jeunesse auquel se mêlait je ne -sais quel espoir ou quel regret d'amour pour -un homme unique et bien à moi; le renoncement -à tout cela; le sentiment de mon entrée -définitive en un monde où rien de mon passé -ne subsisterait; tout cela se mêlait pour moi en -une sorte de douceur mortelle; je me sentais -me quitter moi-même, sans douleur vive, mais -avec une tristesse désolante qui s'épanchait par -un flot continu de larmes...</p> - -<p>Une seule chose m'empêcha de m'abandonner -à cette espèce de mort et peut-être de m'affaisser -sur mon prie-Dieu; ce fut une idée bien -pauvre en comparaison de ces grands mouvements -de l'âme, mais il faut la dire parce que -ce sont souvent de telles réalités qui nous sauvent: -la peur de mouiller mon voile!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il y eut, après la cérémonie, un déjeuner à -la maison, non pas très nombreux, mais auquel -assistèrent les Vaufrenard, M. Topfer, M<sup>me</sup> Serpe, -ma belle-mère maintenant, qui était aux cent -coups parce que son petit chien était malade, et -les témoins de mon mari. L'un de ces messieurs, -un vieil ami, s'était chargé de réaccompagner la<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span> -maman Serpe à Paris par un train du soir; nous -autres, les mariés, devions "filer" tous les deux, -seuls, subrepticement, dès 4 heures et demie.</p> - -<p>Ces derniers moments à la maison, que -j'aurais voulu prolonger encore et encore, si -pénibles qu'ils fussent, me parurent pourtant -effroyablement longs. Il faisait très chaud, je me -souviens; le grand-père s'était retiré dans sa -chambre pour faire la sieste; ma belle-mère, -qui commençait à exaspérer toute ma famille, -était à la cuisine où elle employait tous les -domestiques aux soins de son chien malade; les -Vaufrenard et M. Topfer m'avaient fait leurs -adieux; maman, cependant bien fascinée par -son gendre et si patiente d'ordinaire, grommelait -déjà contre lui parce qu'elle jugeait "inhumain" -qu'on fît monter une pauvre jeune -femme en chemin de fer par un temps pareil; -quant à grand'mère, dont cette journée était le -triomphe, c'était elle qui, avec moi, avait le plus -pleuré, et l'idée de mon départ la mettait sens -dessus dessous; elle errait dans toute la maison, -comme une âme en peine, cachant de son mieux -ses yeux rouges, qu'un arrière-fonds de sensibilité, -toujours contenu par des principes, avait -submergés aujourd'hui. Maman et moi étions -restées longtemps, avec mon mari et ses témoins, -dans le salon, parce qu'elle n'osait sortir sans<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -me faire signe de l'accompagner pour me donner -les conseils d'usage, et elle reculait, pâle, tremblante, -jusqu'à la dernière limite, ce douloureux -moment. La voiture de l'<i>Hôtel de la Lamproie</i> -devait venir nous prendre à quatre heures; -quand maman entendit le petit "toc" qui -précède de quelques secondes la sonnerie de la -pendule, elle se leva et me fit le signe.</p> - -<p>Nous passâmes dans le corridor, puis dans la -salle à manger, quoiqu'il y eût une porte communiquant -directement d'une pièce à l'autre; -mais je crois bien que maman ne savait pas trop -où elle me menait; dans la salle à manger nous -trouvâmes la pauvre grand'mère qui rangeait la -verrerie sur le dressoir tout en s'épongeant -d'une main les yeux; elle disait:</p> - -<p>—Les domestiques, ce n'est pas la peine de -compter sur eux: ce n'est pas trop d'eux tous -pour un sale avorton de chien!</p> - -<p>Maman sourit et dit à sa mère qu'elle avait -été obligée de laisser un instant seuls ces messieurs -parce qu'elle avait un mot à me dire. -Grand'mère comprit, et par un sentiment délicat, -à l'idée des choses que maman allait devoir -me confier à voix basse, elle se dirigea, en -retenant le bruit de ses pas, vers la porte du -salon d'où nous venait la voix de ces messieurs. -Avant de poser la main sur le bouton, elle<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -voulut pourtant me faire, elle aussi, une dernière -recommandation; tout bas, elle me dit:</p> - -<p>—N'oublie jamais, mon enfant, que ton -mari t'a choisie parce que tu étais une jeune -fille bien élevée!</p> - -<p>Elle poussa doucement la porte du salon, et -une brutale parole lui apporta la confirmation -de ce qu'elle venait d'exprimer. Mon mari, -répondant, sans doute, aux compliments que lui -adressaient de moi ses témoins, disait:</p> - -<p>—Moi, ce que j'ai cherché surtout dans un -mariage de ce genre, c'est la garantie de n'être -pas...</p> - -<p>La porte aussitôt refermée nous épargna le -mot, hélas! facile à suppléer, et que les circonstances -rendaient tragique à nos oreilles. -Grand'mère n'entra pas au salon; glacée et -blanche comme un marbre, elle repassa par la -salle à manger sans souffler mot, et laissa à -maman le temps de m'apprendre que j'appartenais -désormais à mon mari, corps et âme.</p> - - -<h3>FIN</h3> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span></p> - -<p>ACHEVÉ D'IMPRIMER LE DIX HUIT -MAI MIL NEUF CENT NEUF PAR -LA "ST. CATHERINE PRESS LTD." -(ED. VERBEKE & CO.) CANAL, PORTE -STE. CATHERINE, BRUGES, BELGIQUE</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's La jeune fille bien élevée, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE *** - -***** This file should be named 50435-h.htm or 50435-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/4/3/50435/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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